Les conditions de succès des lois à caractère linguistique

La promulgation de lois sur l’emploi de la langue française a semblé et semble à plusieurs une mesure de dirigisme linguistique. Il nous apparaît nécessaire d’examiner attentivement cette question, d’abord parce que la notion de dirigisme linguistique nous semble très floue, ensuite et surtout parce que l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue met brutalement en relief l’existence et le mode de réalisation du contrôle social sur la langue.

Nous nous proposons d’abord de décrire ce qu’on entend généralement par dirigisme linguistique, ensuite de suggérer des repères à partir desquels on peut situer la signification de l’intervention juridique, enfin d’essayer d’estimer le succès de l’application des lois relatives à l’emploi de la langue.

Le dirigisme linguistique

L’expression « dirigisme linguistique » est l’une de celles que l’on utilise sans qu’une signification bien précise et bien décrite y soit attachée. Sans avoir pu mener une étude exhaustive des emplois de l’expression dans divers contextes et par des auteurs différents, étude qui donnerait les éléments d’une définition, nous puisons dans notre expérience les traits suivants, qui nous semblent situer le concept.

Nous ne croyons pas opportun d’essayer de donner un statut scientifique à l’expression « dirigisme linguistique » pour les deux raisons principales suivantes :

Quant à nous, nous continuerons d’utiliser l’expression « aménagement linguistique » pour désigner l’ensemble des dispositions sociales qui influenceront le comportement linguistique des individus au sein de la société .

À cette fin, nous proposons la série de repères qui suivent, qui sont de deux ordres  : sociologiques et linguistiques. Ils nous aideront lorsque nous tenterons d’évaluer les chances de succès des lois sur l’emploi de la langue.

A. Repères sociologiques et anthropologiques

B. Repères d’ordre linguistique

Je vous propose trois séries de distinctions. Le premier concept dont il faudrait tenir compte, c’est celui de langue commune. Depuis deux jours, il semble se dégager une sorte d’unanimité entre vous sur l’idée que la langue commune échappe jusqu’à un certain point au contrôle juridique.

La langue commune est un peu paradoxale. D’une part, c’est le domaine du consensus et d’un consensus assez marqué sur un certain nombre de mots et de sens attribués à ces mots. C’est ce consensus qui permet la compréhension à travers la société et avec les sociétés apparentées. Cependant, la langue commune est aussi le domaine où se manifeste davantage la personnalité de l’individu, c’est-à-dire le domaine où la liberté stylistique est la plus grande.

En comparaison avec la langue commune, il y a les vocabulaires, parce que, quand on parle de langue, il faut surtout parler de vocabulaire. Il y a les langues technique et scientifique et tout particulièrement celle des sciences exactes. Ces vocabulaires des sciences exactes ou des techniques ont deux caractéristiques qui se sont dégagées depuis que nous avons réfléchi et mené des expériences dans ce domaine. La première, c’est que ces langues, ces vocabulaires ont une tendance marquée et naturelle vers la normalisation, par volonté de supprimer toute source d’ambiguïté. Et nous avons observé, au cours de nos travaux, qu’une langue technique vise comme idéal la normalisation. Un ingénieur espère qu’un autre ingénieur utilisera exactement la même terminologie que lui, en attribuant aux mots le même sens. Les hommes de sciences, les techniciens n’aiment pas l’ambiguïté terminologique. Dans ces domaines, les usagers ont un besoin conscient d’un consensus minutieux pour assurer l’efficacité de la communication.

La troisième s’applique au vocabulaire des sciences humaines où nous avons également remarqué une tendance à la normalisation. Comme les spécialistes des sciences exactes, ceux des sciences humaines ont tendance, eux aussi, à se donner un vocabulaire normalisé. Mais il y a en même temps l’impossibilité d’arriver à une normalisation absolue, parce que les sciences humaines sont liées de très près à des idéologies, à des écoles de pensée, qui se caractérisent chacune par une manière de voir les choses ou par un certain nombre de postulats théoriques qui font que les vocabulaires sont différents. Nous avons tenté, par exemple, de normaliser un vocabulaire de l’économie avec des définitions; nous n’avons jamais réussi à mettre les experts d’accord sur les définitions des termes. Ils étaient d’accord sur les termes, mais pas sur les définitions. L’un concevait la plus-value d’une certaine façon et l’autre avait une optique différente de la même réalité. Il est donc difficile, pour cette raison, d’arriver à une véritable normalisation linguistique dans les sciences dites humaines, de même qu’une intervention dans le domaine technique a plus de chances de succès que celle que l’on ferait dans la langue commune, parce qu’elle correspond à des désirs et à des besoins manifestés par les usagers.

La deuxième distinction serait celle que l’on peut faire entre la langue de l’individu et la langue de l’institution.

La langue de l’individu : L’individu a la plus entière liberté d’utiliser la langue comme il le veut. C’est un peu comme pour le vêtement. Le contrôle social sur le vêtement existe, mais l’individu a la liberté de se vêtir comme il veut, ou de ne pas se vêtir du tout. C’est à ses risques. L’individu a une très grande liberté de choisir ses comportements. Ce n’est pas en cela qu’il aura des ennuis mais quand il se heurte aux institutions. Sur le plan linguistique, la conclusion que j’en dégage c’est que ce n’est pas la langue de l’individu qu’il faut normaliser.

La langue de l’institution : L’institution a un certain nombre de caractères. D’abord, elle détient un pouvoir d’entraînement considérable. Par exemple, une société multinationale, à travers tous ses comportements linguistiques, représente vraiment une force d’entraînement non négligeable. L’institution participe à la définition de la société globale d’une manière significative. La façon dont l’institution se comporte fait partie de la définition de la société; elle est un acteur social important. L’individu, pour sa part, peut se comporter comme il veut et cela n’a pas du tout le même impact, à moins qu’il se constitue en association et devienne à ce moment une institution.

L’institution peut perturber complètement un projet collectif si elle décide de se mettre en marge. C’est le cas des sociétés multinationales, par exemple, qui s’installent dans un pays et n’utilisent pas la langue qui y est parlée. Enfin, l’institution dispose des moyens nécessaires pour définir sa norme et pour que ses comportements puissent s’y conformer. Il y a un contrôle possible à l’intérieur d’une institution.

La langue remplit différentes fonctions. Mais l’analyse et l’identification de ces fonctions ne sont guère avancées. En outre, elles sont mal décrites, ce qui gêne le développement d’une théorie de l’intervention linguistique qui respecte ces fonctions. Pour éclairer nos discussions, il est pertinent d’en identifier trois, que je tenterai de nommer ainsi :

Après avoir brièvement analysé ces fonctions bien distinctes de la langue, on peut esquisser une réponse à la question suivante : l’intervention juridique dans le domaine linguistique a-t-elle des chances de succès? Plus précisément, dans quelles fonctions de la langue peut-elle réussir? Pour ma part, j’estime que l’intervention juridique réussira, et mon opinion repose sur les éléments suivants :

Si certaines conditions sont respectées, les récentes dispositions législatives seront certainement efficaces.

Période de questions

[...]

M. Laporte aimerait qu’on l’éclaire sur un concept qui revient souvent dans la discussion et qui est celui de norme dominante. Il lui apparaît que l’une des tendances de l’évolution des sociétés modernes, c’est précisément la dénationalisation des normes dominantes, l’apparition d’un manque de consensus général dans les sociétés. Le problème se pose peut-être différemment en sociolinguistique, mais l’idée de réintroduire une norme dominante lui paraît difficilement soutenable, surtout dans un contexte comme celui du Québec caractérisé par le bilinguisme, le développement du pluralisme social et la montée de 1‘égalitarisme.

Ce problème énorme n’est pas facile à résoudre, de répondre M. Corbeil. La seule réponse qu’il pourrait faire à ce moment, c’est la proposition de distinguer entre une position théorique, affirmée en principe, qui veut qu’un comportement social se modèle sur quelque chose, que 1’on peut appeler une norme dominante, ou une norme tout court et, d’un autre côté, celle d’examiner la crise des sociétés dites évoluées, qui se caractérisent justement par l’affirmation simultanée de plusieurs normes dont la dominance est contestée. Les deux phénomènes, selon lui, sont vrais concurremment.

À son avis, une caractéristique des sociétés postindustrielles, c’est le fait qu’il y ait une rupture entre l’identification du projet collectif et l’adhésion aux normes que s’étaient données ces sociétés, avant que la crise ne se produise. On peut faire une analogie entre le débat qui fait l’objet de ce colloque et la question de l’avortement.

Il y a un texte juridique qui correspond à un consensus antérieur. La société remet en cause ce consensus, les avis sont partagés, mais le texte de loi demeure, de sorte qu’on aboutit à une crise entre l’affirmation de deux manières de concevoir la question. Reste le troisième élément, qui est la façon dont une société définit son projet collectif et la norme qui s’ensuit. Ce problème est celui de la dynamique de toute l’organisation sociale et déborde le cadre de ce colloque.

Principes sociolinguistiques et linguistiques de la Charte de la langue française

Nous nous proposons ci-dessous d’énoncer et d’exposer brièvement les principes d’ordre sociolinguistique et linguistique sur lesquels se fondent l’architecture de la Charte de la langue française et l’action administrative propre à son application. Cet exposé, faut-il le rappeler, n’engage que son auteur.

Nous sommes arrivés à isoler ces principes des renseignements qui nous provenaient de trois sources distinctes :

Au moment où le législateur a voulu rédiger une loi destinée à redresser la situation de la langue française au Québec et en assurer l’épanouissement d’une manière certaine et définitive, il disposait donc d’une description complète de la situation et d’un certain nombre de principes bien établis, dont il pouvait s’inspirer, même s’ils n’étaient pas explicitement formulés. Nous en tenons aujourd’hui une synthèse provisoire, conscients que nous sommes qu’il nous faudra bien des essais avant d’arriver à une formulation satisfaisante de la théorie sous-jacente à l’action que nous menons au Québec.

Premier principe : la société québécoise ne doit pas être une société bilingue.

Les mots « bilingue » « bilinguisme » n’ont pas, en définitive, de sens bien précis. Ils sont susceptibles de bien des acceptions, au point qu’on peut dire d’eux qu’ils exigent un mode d’emploi détaillé. Nous en craignons l’usage irréfléchi, surtout dans des situations politiques conflictuelles ou dans des débats où l’émotivité l’emporte facilement sur la raison.

Nous distinguons le bilinguisme en tant que projet individuel et le bilinguisme en tant que projet collectif.

Le bilinguisme est un projet individuel lorsque c’est l’individu qui décide lui-même d’acquérir une langue étrangère. Il peut y être poussé par une motivation d’ordre culturel ou par des raisons de carrière.

Le bilinguisme est un projet collectif quand plusieurs communautés linguistiques :

Il ne découle pas du fait que le bilinguisme est un projet collectif que tous les individus doivent être bilingues, doivent l’être à la fois en langue commune et en langue de spécialité. Il en découle cependant que le bilinguisme individuel est davantage désiré et que des pressions s’exercent sur les ministères de l’Éducation pour qu’ils le rendent accessible.

Nous distinguons surtout le bilinguisme institutionnel du bilinguisme fonctionnel.

L’expression « bilinguisme institutionnel » est ambiguë et s’interprète de deux façons, selon le sens que l’on donne au mot « institutionnel » : ou bien, on veut dire que c’est l’institution qui est bilingue, ou bien on veut dire que le bilinguisme a le caractère d’une institution.

Le bilinguisme est fonctionnel lorsque la connaissance d’une langue étrangère est liée à l’exercice de certaines fonctions bien identifiées, pour des raisons connues et légitimes, les autres fonctions étant exercées dans une seule langue.

Le Québec a rejeté le bilinguisme comme institution et a accepté le bilinguisme fonctionnel, mais en étant très rigoureux sur les raisons motivant l’emploi d’une autre langue, décrétant le principe que l’usage du français est universel et l’usage d’une autre langue restreint et motivé. Le bilinguisme individuel est assuré par l’enseignement des langues secondes à l’école.

Deuxième principe : ce sont les institutions qui déterminent une situation linguistique donnée et qui peuvent en conséquence la modifier, et non les individus.

Le problème qui est sous-jacent à ce principe est le suivant : lorsque l’on a pris conscience d’une certaine situation linguistique, qu’on l’a décrite et qu’on se propose de la modifier dans un certain sens, comment le fait-on? Ou encore on peut poser la question de la manière suivante : quel est le rapport entre l’usage que fait l’individu de la langue et la société globale dans laquelle il vit? Est-ce l’individu qui façonne l’usage linguistique ou la société?

Pour réfléchir à cette question et y apporter une réponse susceptible de guider notre action, nous nous sommes inspirés de certains travaux d’anthropologie et de sociologie sur les rapports entre individu et société. Nous avons médité les exemples du passé. Nous avons mené des expériences pilotes. Nous en sommes ainsi arrivés à deux conclusions.

L’usage que fait de la langue une société et les normes qui guident les comportements linguistiques de ses membres sont déterminés par la manière dont se font les communications institutionnalisées. Nous entendons ici par communications institutionnalisées tous les messages à caractère public qu’émettent les institutions soit pour communiquer entre elles/ soit pour communiquer avec les individus, par exemple le texte d’une loi, d’une directive, d’un catalogue, d’un mode d’emploi, d’un journal, d’un document technique, d’un manuel d’enseignement, etc. Autrement dit, ce qui détermine la situation d’une langue dans une société, c’est le comportement linguistique des institutions et, en définitive, les choix conscients ou inconscients, les politiques tacites ou explicites qui l’orientent. En conséquence, si l’on désire modifier une situation linguistique globale, il faut contrôler et orienter dans le sens souhaité les communications institutionnalisées.

En contrepartie, nous croyons que le comportement linguistique de l’individu est façonné par ses contacts quotidiens avec la langue des institutions. À bien des égards, nous nous comportons, à l’égard de la langue, comme des consommateurs : nous consommons ce qu’on nous donne à consommer, nous sommes influencés par ce que nous consommons. Nous croyons donc inefficaces les actions directes auprès de l’individu pour l’amener, par exemple, à changer de vocabulaire technique : son vocabulaire technique sera toujours celui de l’entreprise où il travaille et celui de ses collègues; si l’entreprise n’en change pas, il n’en changera pas non plus, parce que l’objectif est toujours l’efficacité de la communication. Nous croyons aussi qu’il est dangereux de faire peser le changement linguistique uniquement sur les individus. Leur responsabilité, en la matière, est très limitée. Chacun le sait d’instinct dans sa vie quotidienne. Trop faire appel à la responsabilité de l’individu pour obtenir des changements significatifs à une situation linguistique donnée conduit tout droit à une sorte de sentiment d’impuissance collective et à la dégradation accélérée de cette situation, comme le Québec l’a fort bien expérimenté entre la fin du XIXe siècle et le début des années soixante.

Ces considérations expliquent pourquoi la Charte de la langue française est constituée surtout de dispositions qui ont pour objet de déterminer le comportement linguistique des institutions, c’est-à-dire la langue de la législation et de la justice, la langue de l’administration, la langue des organismes parapublics, notamment des ordres professionnels, la langue du travail, la langue du commerce et des affaires, la langue de l’enseignement.

Le principe que nous venons d’exposer a pour corollaire le principe qui suit.

Troisième principe : chaque institution est responsable de sa propre situation linguistique et de la qualité de la langue de ses communications internes et externes.

Ce principe a guidé la conception administrative de la loi, c’est-à-dire le choix de la stratégie et des moyens à mettre en œuvre pour en assurer l’application.

Les dispositions de la loi se répartissent en deux grands groupes. Le premier groupe est constitué de dispositions dont l’application est immédiate et découle de mesures que doivent prendre des personnes ou des institutions. Nous pensons, par exemple, aux affiches, aux raisons sociales, aux étiquettes, à la publicité. La loi prévoit qu’une commission de surveillance veillera à l’application de ces dispositions et examinera les plaintes que les citoyens formuleront à leur sujet. Le deuxième groupe est formé de dispositions dont l’application exige d’une part l’examen de la situation présente, d’autre part la nécessité d’étaler dans le temps la réalisation de certaines d’entre elles. Nous pensons, par exemple, à la transformation linguistique des entreprises. La loi prévoit, pour ce faire, un Office de la langue française, des programmes de francisation et des comités de francisation responsables des programmes au sein de chaque institution. La loi prévoit également la constitution de commissions de terminologie responsables du vocabulaire soit des entreprises soit des organismes de l’administration publique.

En ce moment, l’équipe de l’Office de la langue française est nombreuse. Ceci provient de ce que l’application de la loi doit être mise en route immédiatement et énergiquement. Nous devons transformer l’inertie en force de changement, voir à ce que les comités de francisation et les commissions de terminologie se constituent, faire établir et approuver les programmes d’application de la loi, assurer l’accès à la terminologie française, étudier et trouver des solutions à toutes les questions qui se poseront. Surtout, nous désirons créer une tradition de soin à l’égard de la qualité de la langue, amener les institutions à entretenir leur situation linguistique avec le même soin qu’on entretient un système électrique ou une situation financière.

À la longue, l’équipe devrait diminuer, au fur et à mesure que la situation linguistique du Québec se régularise par l’effet de la loi. À la fin, il ne devrait plus y avoir qu’une petite équipe pour assurer le suivi de la loi, le maintien de la situation acquise, le service et l’entretien de la documentation terminologique.

En conséquence, nous éviterons tout ce qui peut créer de la dépendance à l’égard de l’Office. Notre objectif est de rendre les gens responsables.

Quatrième principe : une réalité aussi abstraite que la langue se révèle aux yeux des usagers à travers certaines de ses manifestations, qui jouent alors le rôle d’images collectives.

Lorsqu’on traite de la langue, on traite d’un objet très abstrait, dont seuls les observateurs professionnels, les linguistes, les grammairiens, les écrivains, ont le sentiment, la vision précise.

Le commun des mortels utilise la langue sans savoir ce qu’elle est et sans trop s’en .préoccuper.

Lorsqu’on veut modifier une situation linguistique, par voie législative ou non, on amorce des changements dont la majorité d’entre eux d’une part se dérouleront lentement, d’autre part ne se produiront pas d’une manière apparente, justement parce qu’ils se feront au jour le jour et qu’on oubliera la situation de départ.

Enfin, les images collectives doivent coïncider avec les images intérieures, avec ce que l’on pense que l’on est. Si l’on se sait de langue française et que ce qu’on voit autour de soi est dans une autre langue, on en vient à douter de sa propre réalité ou à se considérer comme un étranger chez soi. C’est comme si un matin, en se levant, le miroir nous renvoyait le reflet d’un visage qui n’est pas le nôtre. Il y a là l’origine d’une sorte de schizophrénie linguistique où le sentiment de sa propre réalité linguistique se construit d’une manière incohérente, dans une tentative d’intégrer la réalité extérieure étrangère à soi.

Nous avons donc choisi certaines manifestations, très visibles et très concrètes, de la langue et nous en avons fait l’objet de dispositions dans la Charte de la langue française. Ces manifestations sont : les raisons sociales, l’affichage, la publicité et la terminologie. Les changements qui se produisent et se produiront dans ces domaines sont directement observables et modifient réellement ce que l’on perçoit avec ses yeux et ses oreilles. D’où, pour tout le monde, la confirmation évidente que la loi est efficace, que les choses changent. D’où surtout, pour les Québécois, la preuve que le changement est possible et qu’on peut vraiment construire un pays à notre image si et quand nous le voulons.

Principes linguistiques

Il est difficile, pour nous, d’exposer ici tout le corps de doctrine qui guide notre action en matière de langue. Nous en présentons une synthèse, en espérant que l’essentiel y sera.

Rappelons tout d’abord un postulat fondamental, qui a fait l’objet des séances de la biennale de Québec en 1967, sur lequel l’unanimité s’est faite au Québec et qui rejoint le thème de cette biennale : le Québec participe à la langue française de plein droit et sur le même pied que ses partenaires des autres pays francophones. Nous enrichissons la langue française de l’expression de nos propres réalités. Nous la renouvelons par la manière personnelle dont nous en faisons usage. Cependant, nous nous préoccupons de garder notre langue apte à communiquer avec tous les francophones.

Premier principe : Les langues techniques et scientifiques ont une nette tendance à la normalisation, la langue commune beaucoup moins.

L’idéal du technicien et du scientifique est qu’un seul mot désigne une réalité et qu’une réalité soit toujours exprimée par le même mot. L’objectif est de communiquer sans embarras, rapidement, sans équivoque possible. On observe, dans leurs vocabulaires, la même tendance à l’uniformité que celle que l’on observe dans les caractéristiques des produits. Il est donc naturel et aisé de procéder à la normalisation des vocabulaires techniques, un peu plus difficile dans le cas des vocabulaires scientifiques, à cause de la présence d’écoles de pensée différentes.

La langue commune ne poursuit pas les mêmes objectifs. Non seulement elle exprime des réalités, mais elle exprime aussi des sentiments, l’appartenance à des groupes, l’identité d’une région ou d’un pays. On y observe donc une prolifération de synonymes, dans des rapports de concurrence dont on ne sait pratiquement rien. Il y a, dans la langue commune, deux tendances inverses sans cesse présentes, l’une vers le centre, vers l’uniformité des moyens de communication, l’autre vers la périphérie, vers l’expression originale de soi, donc un double objectif de communication et d’expression. On ne peut pas, à proprement parler, normaliser la langue commune, je ne crois pas qu’il soit souhaitable de le faire. On peut, tout au plus, orienter son dynamisme, selon des procédés dont nous commençons, aujourd’hui, à savoir comment ils fonctionnent.

Deuxième principe : La qualité de la normalisation terminologique repose entièrement sur la rigueur de la méthode de travail en terminologie.

Les travaux de terminologie doivent être menés par des personnes spécialement entraînées à cet effet, avec la collaboration constante des spécialistes du domaine visé, techniciens, ingénieurs, professeurs, etc. La méthode de travail doit être rigoureuse et reposer sur des sources d’une grande qualité ou dont on est capable d’apprécier la fiabilité. Toute erreur commise au cours du travail compromet la qualité de la normalisation.

Troisième principe : L’usage officiel de la langue exerce une influence normative sur les comportements linguistiques des usagers.

Nous avons évoqué précédemment ce principe en parlant des communications institutionnalisées.

Nous sommes convaincus que chaque usager subit inconsciemment l’influence de la langue officielle, en lisant les journaux, en écoutant la radio, en regardant la télévision, en prenant connaissance de tous les textes que lui fait parvenir l’administration, en étudiant ou en consultant les documents techniques dont il a besoin pour son travail, en examinant la publicité sous toutes ses formes : annonces, dépliants, catalogues. Tout particulièrement, nous insistons sur l’influence du ministère de l’Éducation et sur sa responsabilité, lorsqu’il enseigne la langue maternelle aux enfants, surtout lorsqu’il leur enseigne les sciences, les techniques, les gestes professionnels et, en même temps, le style et le vocabulaire qui les expriment.

Quatrième principe : Pour désigner une réalité, l’emprunt demeure le moyen le moins opportun.

Nous avons été amenés à définir notre politique à l’égard de l’emprunt. La linguistique moderne ne nous fournit pas une théorie satisfaisante de l’emprunt : on traite aujourd’hui les emprunts un à un, cas par cas, sans se préoccuper du fait que les mots s’insèrent dans des familles et dans des modèles morphologiques, sans non plus prendre conscience du fait que les emprunts peuvent s’accumuler et qu’à la longue une part importante du vocabulaire d’une discipline est empruntée. Il ne s’agit plus alors d’emprunt, mais de colonialisme terminologique.

Une réalité dont on ignore le nom ou dont on ne connaît qu’un nom étranger peut s’exprimer de trois façons :

Que dire en conclusion de ce long exposé si ce n’est que légiférer en matière de langue est une opération extrêmement complexe, qu’on ne peut entreprendre au hasard et d’une manière impressionniste?

La Charte de la langue française a pour objet d’assurer le changement linguistique planifié du Québec. Nous nous sommes attaqués à cette tâche avec le souci d’une très grande rigueur scientifique et méthodologique, en évitant et en fuyant à tout prix l’amateurisme. En cours d’action, nous tentons d’expliciter la théorie qui y est sous-jacente. Nous espérons un jour être en mesure de fournir un modèle théorique du changement linguistique planifié à ceux qui seront aux prises avec de telles tâches, chaque fois que la coexistence de plusieurs langues sur le même territoire est inévitable ou chaque fois qu’une situation linguistique découlant du passé doit être réorientée vers un avenir différent.

Théorie et pratique de la planification linguistique

Nous nous proposons, au cours de cette conférence, de dégager les enseignements de l’expérience québécoise en matière de changement linguistique planifié et d’en tirer aujourd’hui le modèle théorique sous-jacent. Nous croyons que la chose présente un double intérêt : d’une part, permettre la comparaison avec d’autres expériences de même nature et faire ainsi progresser la connaissance de ces questions; d’autre part, fournir une source d’inspiration à d’autres pays aux prises avec des problèmes analogues.

Le terrain sur lequel nous œuvrons est le Québec. De par les hasards de l’histoire, deux langues sont en présence sur ce territoire, le français et l’anglais, deux langues de grande diffusion, deux langues à capacité expressive comparable. Le français y fut introduit par les découvreurs de l’Amérique et surtout par ceux qui sont venus peupler et habiter ces nouvelles terres. Le français s’étendait alors de la mer Arctique au golfe du Mexique, de l’Atlantique au Pacifique et couvrait la plus grande partie des Antilles. L’anglais y fut amené par la conquête militaire du pays, épisode des guerres sans cesse renaissantes que se sont livrées la France et l’Angleterre, et devint, de ce fait, la langue prédominante du commerce et de l’industrialisation[1]. D’un autre point de vue, ces deux langues sont l’une et l’autre en présence de langues amérindiennes et esquimaudes, très récemment et très peu intégrées dans la vie sociale québécoise et canadienne.

La situation linguistique québécoise et surtout l’intention constante et de plus en plus affirmée de la modifier nous a amené à réfléchir à deux questions fondamentales :

Ces deux questions ne sont pas étrangères l’une à l’autre, comme on pourrait le penser de prime abord, mais sont au contraire liées étroitement l’une à l’autre. La première fournit les éléments à partir desquels il est possible de trouver réponse à la seconde et de mettre au point une stratégie qui ait un certain réalisme, une certaine chance de succès. La réponse à la première est une sorte de contre-épreuve de la réponse à la seconde, en partant du postulat que les forces sociales qui ont déterminé une certaine situation linguistique sont celles mêmes qui en entraîneront la transformation. De plus, ces deux questions ont également en commun le fait qu’elles ont trait à des phénomènes évolutifs, à des phénomènes qui se déroulent dans le temps, à une certaine vitesse. Pour comprendre comment un usage linguistique s’est imposé, il faut observer le phénomène pendant une longue période de temps : laissées à elles-mêmes, les situations linguistiques évoluent très lentement[2]. Par contre pour planifier un changement linguistique, il faut tenir compte de ce que les éléments d’une stratégie ne sont pas soumis au temps de la même manière : certains sont d’application immédiate, la réalisation d’autres éléments s’étend sur des périodes plus ou moins longues, pour diverses raisons.

Pour comprendre comment un usage linguistique prédomine, notre démarche a été la suivante. Nous avons tout d’abord tiré de la linguistique et de l’anthropologie certaines données dont nous pensions qu’elles pouvaient nous servir de fils conducteurs lors d’une relecture de l’histoire du Québec. En même temps, nous avons vérifié la pertinence de ces données en observant les processus de communication en milieu social organisé, comme, par exemple, une usine ou un ministère. Avec cette grille, nous avons parcouru l’histoire du Québec, à partir du moment de la Conquête anglaise, en cherchant uniquement à comprendre comment l’anglais concurrence le français et arrive à presque l’évincer dans certains domaines. Nous nous proposons ici d’indiquer rapidement les données linguistiques sur lesquelles nous nous sommes appuyé et d’esquisser les conclusions auxquelles nous a amené notre méditation de l’histoire québécoise.

À partir de ces données linguistiques, nous en sommes arrivé à réduire à deux grands principes le processus par lequel un usage linguistique prédomine.

Premier principe : ce sont les communications institutionnalisées qui déterminent une situation linguistique et non les communications individuelles. En d’autres termes, le comportement linguistique des institutions politiques ou économiques détermine à la longue, s’il est constant, la prédominance de cette variante ou de cette langue sur les autres.

Tout particulièrement, nous croyons que trois groupes d’institutions exerçent, à cet égard, une influence déterminante. Ce sont : le système scolaire (langue d’enseignement et enseignement de la langue), l’administration publique (langue des lois, décrets, règlements, directives, formulaires, etc.) et le monde de l’économie, du commerce et de l’industrie (langue des plans, procédés, directives, catalogues, mode d’emploi, étiquetage, etc.). Le comportement linguistique de l’individu est façonné par ses contacts nombreux, répétés et pour ainsi dire officiels avec la langue des institutions.

En conséquence, lorsqu’on souhaite modifier une situation linguistique ou en orienter l’évolution, il faut contrôler le comportement linguistique des institutions. En contre-partie, il est dangereux de faire peser le changement linguistique sur les individus. Leur responsabilité, en la matière, est très limitée. Trop faire appel à la responsabilité de l’individu pour obtenir des changements significatifs à une situation linguistique donnée conduit tout droit à une sorte de sentiment d’impuissance collective et à la dégradation accélérée de cette situation, comme le Québec l’a fort bien expérimenté entre la fin du XIXe siècle et le début des années soixante.

Second principe : une situation linguistique, réalité abstraite d’une grande complexité, se révèle aux yeux de la population par certaines de ses manifestations, qui jouent alors le rôle d’images collectives. Chaque personne construit, à l’intérieur d’elle-même, partie intégrante de la construction de la personnalité, une certaine image de son être linguistique. Elle y arrive à partir des nombreuses images extérieures qu’elle capte d’abord dans la vie familiale, ensuite dans la vie de son entourage immédiat, enfin dans la vie sociale globale dont le premier contact est l’école. Il est nécessaire qu’une certaine cohérence s’établisse entre les images collectives et l’image intérieure, avec ce que l’on pense que l’on est. Si non, il y a risque de schizophrénie linguistique, provoquée par l’incapacité d’intégrer la succession des images linguistiques distinctes, à la quête d’une réponse à la double question : de quelle langue suis-je? et de quelle(s) langue(s) dois-je être?

Dans la perspective d’un aménagement linguistique cohérent, certaines images linguistiques collectives nous semblent plus particulièrement importantes. Ce sont : en tout premier lieu, la langue des premières années de scolarité; ensuite, l’affichage, la publicité, les raisons sociales, la langue des médias, surtout de la radio et de la télévision; enfin, le vocabulaire, la terminologie, seule surface visible, sensible, de la langue pour le commun des mortels, pour le plus grand nombre d’usagers de la langue.

Voilà donc comment nous voyons, aujourd’hui, le processus par lequel s’établit l’usage linguistique.

Répondre à la seconde question, à savoir comment passer d’une situation linguistique insatisfaisante à une situation souhaitée, suppose qu’on dégage et respecte certains grands principes, fort simples en réalité mais lourds d’implications politiques, sociolinguistiques et budgétaires. Nous les exposerons dans leur ordre logique naturel en les illustrant par l’expérience qu’en a faite le Québec. Nous insistons sur le fait qu’aucun plan d’aménagement linguistique n’est directement applicable d’un pays à un autre, comme nous espérons que l’évidence s’en dégagera de la suite de cet exposé. Seul, le modèle théorique pourrait se transposer.

Premier principe : toute intention d’aménagement linguistique suppose que l’on connaît fort bien la situation linguistique de départ, à la fois à un certain niveau d’abstraction, pour dégager les lignes de force d’un paysage, et en même temps dans le détail, pour bien fonder la vue générale.

Puisqu’il y a toujours un fort danger d’impressionnisme à cet égard, provenant aussi bien de la complexité du phénomène que du jeu inconscient des a priori et des préjugés, il vaut mieux procéder à une description détaillée de la situation avec le maximum de rigueur méthodologique. Toutes les grandes fonctions de la langue doivent être l’objet d’un examen. L’équipe responsable de cette description doit être multidisciplinaire et comprendre des personnes œuvrant dans les domaines suivants : l’économie, la sociologie, la sociolinguistique, la linguistique descriptive, la pédagogie, l’administration publique. D’autres disciplines, en cours de route et au besoin, apporteront leur contribution.

Il s’agit ici uniquement de décrire ce qui est, non de choisir ce que l’on veut qui soit. À cette étape-ci, le choix est prématuré. L’objectif est que le plus grand nombre de personnes comprennent la situation et réfléchissent aux choix possibles, en soupesant les avantages et les inconvénients de chacun et de tous. Toute cette activité d’enquête, d’information, d’animation joue un rôle primordial dans la formation d’un consensus social en matière de langue. Cette période peut durer plus ou moins longtemps.

Au Québec, deux commissions d’enquête ont examiné la situation linguistique, la première, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, créé par la Gouvernement du Canada en juillet 1963, dite commission Laurendeau-Dunton; la seconde, la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, créé par le Gouvernement du Québec en décembre 1968, dite commission Gendron. La période d’analyse va donc de 1963 à 1972, soit neuf ans[4].

Très sommairement, les aspects négatifs les plus importants de la situation, telle qu’elle était à la fin des années soixante sont apparus être les suivants[5] :

Deuxième principe : sur la base de la description de la situation de départ, il faut ensuite définir les caractéristiques de la situation que l’on souhaite, que l’on se fixe comme situation-cible.

Cette démarche implique une relation étroite entre les personnes qui ont établi la description, ou du moins certaines d’entre elles, et les responsables politiques du pays. Alors que les spécialistes ont pour responsabilité de fournir à l’homme politique les éléments d’information propres à fonder des choix politiques éclairés, il revient à l’homme politique de faire ces choix et de leur donner un statut juridique sous forme de loi, de décret, de règlement, de directive, etc. De plus, il est primordial que ces choix politiques soient l’objet d’un large consensus populaire, qu’ils aient reçu l’adhésion d’un grand nombre de personnes, qu’ils représentent vraiment, sans ambiguïté, un projet collectif. L’étape précédente a fourni de nombreux éléments d’information à la population. L’homme politique se doit, à partir de ces éléments, d’exposer le bien-fondé de ses choix. C’est la condition du succès de sa politique linguistique.

À titre d’exemple, et sans vouloir exposer la totalité de la politique linguistique actuelle du Québec[6], nous présentons ici des choix faits par le Gouvernement et transformés en texte de loi, de règlements, de directives :

Troisième principe : quand la situation linguistique que l’on désire atteindre est définie, il faut ensuite mettre au point une stratégie qui permettra de passer de la situation de départ à la situation-cible. Cette stratégie doit être originale, puisqu’elle correspond à une situation de départ et à une situation-cible toutes deux particulières. Les expériences des autres, en cette matière, ne peuvent être que source d’inspiration, stimulant à l’imagination et au désir d’action.

Quatre éléments sont fondamentaux à l’établissement de cette stratégie : le temps, le mode de contrôle du processus de changement, les travaux nécessaires à sa mise en place et les ressources financières adéquates.

Le temps. On ne peut pas tenir pour acquis que les éléments de la stratégie sont immédiatement applicables. Certains éléments le sont, la plupart exigent des délais plus ou moins longs, soit qu’il faille mener certains travaux au préalable, par exemple réunir la terminologie ou produire le matériel pédagogique requis, soit qu’on ne dispose pas du personnel de cadre indispensable et qu’il faut former d’abord, soit enfin qu’on veuille réduire les coûts de l’opération, par exemple en changeant la langue des formulaires au fur et à mesure qu’ils sont réimprimés. Il n’y a aucun avantage, mais beaucoup d’inconvénients, à brusquer les choses. L’essentiel est de fixer l’échéance de chaque élément de la stratégie.

D’où la nécessité absolue d’un mode de contrôle administratif du processus de changement. Les principales personnes, physiques ou morales, responsables de prendre les dispositions propres à réaliser la politique linguistique, doivent rendre compte, périodiquement, des mesures qu’elles ont prises à cette fin devant une personne ou un organisme dûment mandaté, et doté d’autorité. Cette disposition correspond à deux besoins : voir à ce que la politique linguistique se traduise dans les faits, assurer la continuité et de la politique et de son application.

Pour atteindre la nouvelle situation linguistique, il faudra procéder à divers travaux. Il faut partager soigneusement ceux dont la réalisation revient à l’Etat, de ceux qui doivent être assumés par le secteur privé. Comme exemples de travaux du premier groupe, on peut citer la préparation du matériel pédagogique, la préparation des formulaires de gestion de la politique linguistique, certains travaux de terminologie, etc. Comme exemples des seconds, on peut citer la mise au point de l’étiquetage et de la publicité conformément à la politique, le recrutement et la formation du personnel de traduction et d’adaptation des documents administratifs et techniques, etc.

On voit ainsi que l’État doit prévoir à son budget les sommes requises à la mise en place de sa politique linguistique. Il s’agit essentiellement des coûts correspondant au fonctionnement du ou des organisme(s) de contrôle, du coût des travaux qu’il faut mener et, enfin, du coût des mesures d’application de la politique dans chacun des ministères, notamment le ministère de l’Éducation.

Voilà où en sont nos réflexions, aujourd’hui, en matière de processus de changement linguistique.

Dégageons quelques idées maîtresses de ce long exposé.

Nous ne pouvons pas tirer de conclusions définitives de l’expérience québécoise. Nous en sommes à l’étape du contrôle, l’analyse ayant été faite, les objectifs fixés, les dispositions législatives arrêtées, les travaux terminés ou en cours, les organismes de contrôle en place. D’importants changements se sont déjà produits aussi bien dans les attitudes et les états d’esprit que dans les comportements linguistiques, notamment en ce qui a trait à l’enseignement, à la langue de travail, à l’étiquetage, à l’affichage public. Nous sommes donc profondément convaincu, et nous estimons avoir démontré sur le terrain, que le changement linguistique planifié est possible, mais aux conditions que nous avons posées : une bonne connaissance de la situation de départ, une définition réaliste des objectifs à atteindre avec consensus d’une part importante de la population, une stratégie bien établie qui tienne compte du temps et qui comporte un processus de contrôle. Dans cette perspective, et surtout à cause des connotations de chaque terme, nous préférons parler d’aménagement linguistique plutôt que de planification.

Nous insistons également sur le fait que chaque démarche d’aménagement linguistique doit être originale. Le modèle méthodologique seul est susceptible d’une application universelle.

Cependant, nous pouvons nous venir en aide les uns aux autres par la coopération internationale, et ce, en au moins trois domaines : la mise en commun de l’expérience acquise, le partage de la compétence des personnes-ressources, l’accès aux résultats des divers travaux menés par les équipes sur le terrain.

Au moment où l’humanité s’est engagée dans la double spirale contradictoire de la communication universelle et du particularisme linguistique, nous formulons ardemment le vœu que l’affirmation des langues propres à chaque pays ou à des groupes de pays et les projets d’aménagement linguistique qui en découlent se fasse dans un climat de sérénité et de compréhension internationales. Nous souhaitons que les linguistes du monde, ici rassemblés, y participent et qu’au-delà des querelles d’écoles et d’idéologies, ils y apportent la rigueur scientifique, seule manière de juguler l’amateurisme et l’impressionisme, seule manière de museler les préjugés. Affirmons solennellement que les langues, toutes les langues, sont des moyens de communication et non des instruments de division.

Notes

Les choix linguistiques

Au cours du colloque qui nous réunit et qui se veut résolument préoccupé de la question des choix linguistiques, nous nous heurterons sans cesse à l’ambiguïté fondamentale de la notion de « norme » et à l’ambivalence d’une terminologie qui varie autant par le sens objectif qu’on accorde aux termes que par la valeur subjective que chacun leur attribue. Mon intention, ce matin, est donc de poser certaines distinctions qui m’apparaissent pertinentes et de proposer une terminologie qui puisse nous servir d’outil de travail.

Le concept de « norme » recouvre, en fait, trois questions différentes :

Compte tenu de l’orientation de ce colloque, nous traiterons surtout des choix linguistiques, en essayant de dégager les critères qui puissent les expliquer ou les guider, quand la langue est un outil de travail, un instrument de l’activité professionnelle. Nous terminerons par quelques remarques sur la régulation linguistique.

Nous croyons utile de poser trois niveaux successifs de critères pouvant expliquer ou guider les choix linguistiques :

Niveau 1 — les critères linguistiques

Nous entendons par critères linguistiques l’ensemble des règles de profondeur qui constituent le noyau dur de la langue; ce qui fait, par exemple, que le français n’est pas l’anglais ou le wolof. C’est ce qu’on appelle parfois la norme objective. Il s’agit donc d’un niveau de grande abstraction, où sont neutralisées les variantes géographiques et sociolinguistiques. Les linguistes distinguent trois composantes : la composante phonologique (le système des sons potentiels qui orientera la réalisation phonétique), la composante morphosyntaxique (le système de formes et de règles où se moule la réalisation de la phrase), la composante sémantique (la structure des éléments qui permet la formulation et l’expression de la pensée). Ici, la langue parlée est la forme canonique de la langue, la langue écrite n’en étant qu’un mode de réalisation facultatif mais, aujourd’hui, dans nos sociétés, fort répandu et privilégié. À ce niveau d’abstraction, aucun écart n’est possible sauf par inadvertance, par ignorance, chez les très jeunes enfants ou chez les étrangers, ou par maladie. Une fois acquis, les critères linguistiques fonctionnent pour ainsi dire automatiquement, comme un ensemble de réflexes conditionnés. Dans nos milieux, il est rare d’observer des erreurs sur le genre des noms, le pluriel des noms et des adjectifs, la conjugaison des verbes, l’usage des pronoms, la structure de la phrase. Pour mettre en relief et atténuer tout à la fois la portée de cette affirmation, il n’y a qu’à observer l’usage du français par un étranger, comme ce texte reproduit dans le journal La Presse (du 4 août 1979) et dont nous citons le passage suivant :

« L’autorisation ne couvre pas les batteries, les porte caises, ou d’autres accessories. Ni couvre-t-elle l’antennae casse, nor les dommages sont causé de fair un mauvais usage ou le traitment négligent ».

Je conclurais donc cette partie par la règle suivante : en communication institutionnalisée, respect absolu des critères linguistiques.

Niveau 2 — les critères sociolinguistiques

Nous entendons par critères sociolinguistiques l’ensemble des règles sociales qui guident la réalisation en surface des règles linguistiques, c’est-à-dire, par exemple, les règles qui font que la prononciation sera différente d’un quartier à l’autre de la même ville. À la différence du précédent, il s’agit ici d’un niveau tout à fait concret, où la variation est continue, où donc la concurrence des normes sociales est constante. Il s’agit également ici d’un usage fonctionnel de la langue, par opposition à un usage esthétique, qui constitue la caractéristique du niveau suivant. De ce qui précède, deux conséquences nous intéressent particulièrement. D’une part, les critères sociolinguistiques ne sont pas aussi absolus que les critères linguistiques. Des choix sont possibles selon les domaines d’utilisation de la langue (par exemple, une émission de variétés par opposition à une émission d’affaires publiques), selon les interlocuteurs visés (nationaux ou internationaux, grande masse ou auditoire spécialisé, etc.), selon, enfin, des préoccupations d’identité nationale (neutraliser ou pas les faits de langue régionale). Le locuteur jouit donc d’une certaine latitude, d’une liberté restreinte et guidée par le besoin d’être compris et accepté de l’interlocuteur, domaine d’exercice du jugement et du goût. D’autre part, puisque les normes sociales sont en concurrence, l’une d’elles fonctionne comme norme dominante, que la chose nous plaise ou pas. Il s’agit là d’une constante de la vie en société. En ce qui nous concerne, je formulerais donc, en guise de conclusion de cette partie, la règle suivante : en communication institutionnalisée, suivre la norme québécoise dominante, sauf si le public visé est autre; dans ce cas, il vaut mieux neutraliser les faits de français régional au profit d’une intercompréhension plus grande.

Niveau 3 — les critères esthétiques

Nous désignons ainsi les préoccupations qui guident les créateurs dans leurs choix linguistiques, en littérature, en cinéma, au théâtre, dans la chanson, d’une certaine manière en publicité. Le plus important, dans ce domaine, est le style, l’élaboration et l’affirmation d’une norme personnelle, parfois au mépris absolu de la norme linguistique ou de la norme sociale dominante, comme nous le prouvent abondamment de nombreux témoignages littéraires : Céline, Jarry, les surréalistes, Duguay, Renaud, etc. En plus et en même temps que le style, il y a l’influence du groupe auquel on s’identifie (par exemple, le groupe de Parti Pris), les objectifs que l’on veut atteindre, le public que l’on cherche à captiver. Le plus souvent, il s’agit de langue écrite, d’écriture. Dans nos civilisations, au fil des années, il s’est créé une hiérarchie littéraire, à la fois des genres (la poésie au sommet et le roman policier au bas de l’échelle) et des styles (les bons écrivains à l’Académie). Ainsi s’est constitué un usage écrit littéraire de la langue, très proche de la norme idéale, considéré comme l’exemple le meilleur du bon usage, qu’on cite en témoignage dans les grammaires et les dictionnaires. Dans l’usage esthétique de la langue, tout est permis : Une seule règle, le risque personnel et sa sanction, la réussite ou l’échec, aujourd’hui ou demain.

En somme, du niveau 1 au niveau 3, la liberté, donc le risque, augmente. Il n’y a pas de solution simple au problème des choix linguistiques. Même les grammaires et les dictionnaires, ou les avis des spécialistes, ne sont pas des guides sûrs en toutes circonstances, puisqu’ils font eux-mêmes des choix. S’il est sage de les consulter, de les confronter les uns aux autres, il demeure en fin de compte que ce qui l’emporte, c’est notre propre compétence linguistique et le goût, le jugement avec lequel nous conjuguons les différents critères dont nous avons parlé.

Quelques mots sur la régulation linguistique. Le fond de cette question est la distinction entre communication individualisée et communication institutionnalisée.

Nous entendons par communication individualisée l’acte par lequel un individu entre en relation avec un autre au moyen du langage. La liberté dont jouit alors l’émetteur est ambiguë. D’un côté, de par la fonction d’expression, elle est totale : l’individu a le droit et le pouvoir les plus stricts d’utiliser la langue comme il le veut surtout si, au même moment, les fonctions esthétique et ludique entrent en jeu. De l’autre, de par les fonctions d’intégration et de communication, elle est réduite, d’une part, par le contrôle social, d’autre part, par la nécessité de tenir compte des ressources langagières du récepteur. Le plus souvent, les communications individualisées se font en langue parlée, parfois en langue écrite, par la correspondance ou, surtout, la littérature. Enfin, elles sont, dans un grand nombre de cas, dotées d’un contenu affectif.

Nous désignons par communications institutionnalisées l’acte, le plus souvent anonyme ou impersonnel, par lequel une institution entre en relation avec des personnes soit en tant que membres de cette institution, soit dans la relation employeur-employé ou encore en qualité de clients, d’auditeurs, ou de spectateurs. L’institution peut déterminer le type de langue dont elle fera sa norme et elle dispose des moyens de contrôle nécessaires pour faire s’y conformer ses membres. Enfin, le plus souvent, les communications institutionnalisées sont émises dans des conditions d’attention, de réflexion qui favorisent le travail du style et la spécialisation professionnelle de l’émetteur.

Nous ramenons à quatre grands groupes les communications institutionnalisées :

Il y a un point de jonction entre communication individualisée et communication institutionnalisée. Fondamentalement, on peut dire qu’il y a toujours un individu à la source d’une communication, donc que toutes les communications sont individualisées. Cela nous amène à distinguer les emplois que fait l’individu de la langue à titre privé et à titre public. Dans le premier cas, la responsabilité est strictement personnelle. Dans le second, elle est celle de l’institution, qui devra répondre des gestes de son personnel. C’est de ce point de vue, du point de vue de la responsabilité et de l’effacement de l’individu au service d’une institution, que nous nous plaçons pour faire la distinction entre les deux types de communication.

Nous sommes convaincu que ce sont les communications institutionnalisées qui déterminent une situation linguistique et non les communications individuelles. En d’autres termes, le comportement linguistique des institutions politiques et économiques détermine, à la longue, s’il est constant, la prédominance d’une langue et d’une variante de cette langue sur les autres, donc influence directement le statut et la qualité de la langue.

On saisit ainsi la grande importance des communications institutionnalisées. Maintenant que la Charte de la langue française précise le statut du français et, par contraste, celui de l’anglais sur le territoire québécois, il devient important de définir une stratégie de la qualité de la langue, dont vous êtes parmi les principaux artisans, et d’arriver entre nous, aujourd’hui ou plus tard, à un consensus à ce sujet.

Aspects sociolinguistiques de la langue française au Québec

À bien des égards, on peut considérer le Québec d’aujourd’hui comme l’avant-poste de la francophonie. En effet, c’est un pays où se vivent de la manière la plus apparente et la plus consciente deux problèmes fondamentaux auxquels la langue française fait face dans le monde : le concurrence avec l’anglais et la diversification géolinguistique, qui découle de l’expansion du français dans le monde et qui provoque une tension entre, d’une part, la nécessité pour les francophones de se comprendre entre eux et, d’autre part, l’adaptation indispensable de la langue à des situations et à des cultures variées. Pour la même raison, la langue anglaise, connaît, elle aussi, ce dernier phénomène, d’une manière moins aiguë sans doute du fait qu’elle est une langue moins centralisatrice du point de vue normatif.

Le Québec est le seul état de langue française en Amérique. Politiquement, il fait partie d’une confédération à dix provinces, dont neuf sont de langue anglaise, dotée d’un gouvernement central fort où le français et l’anglais ont été déclarés en 1969 langues officielles, mais où la langue anglaise prédomine encore largement dans le fonctionnement administratif. Économiquement, le Québec est intégré à l’économie canadienne et, à travers elle, à l’économie américaine, d’où la présence d’un grand nombre d’entreprises d’origine anglo-saxonne sur le territoire québécois. Scientifiquement et culturellement, le Québec participe intimement et naturellement aux grands courants du continent par les allées et venues des personnes, par le disque, les périodiques, la radio, surtout par la télévision. En fait, le Québec est d’Amérique à part entière et les Québécois sont des Américains, au sens géographique et non politique du terme, des Américains de langue et de culture françaises depuis au-delà de trois siècles.

Sur le plan linguistique, cela veut dire que la langue française du Québec est constamment en contact et en concurrence avec l’anglais du reste du continent, dans une relation de force où l’anglais est la langue dominante. Deux Commissions d’enquête, l’une fédérale, la Commission Laurendeau-Dunton[1], l’autre québécoise, la Commission Gendron[2], ont examiné et décrit en détail les modes de fonctionnement et les conséquences de cette concurrence et ont proposé à l’un et à l’autre gouvernement des recommandations propres à maintenir, vivante et dynamique, la langue française au Québec et au Canada. Au Québec, poussés par les événements et l’opinion publique, trois gouvernements ont successivement légiféré sur le statut et l’usage de la langue française : le gouvernement de l’Union nationale en novembre 1969, sous Jean-Jacques Bertrand par la Loi pour promouvoir la langue française, le gouvernement libéral en juillet 1974 sous Robert Bourassa par la Loi sur la langue officielle, enfin le gouvernement du Parti québécois en août 1977 p.r la Charte de la langue française. Ces lois définissent du même coup et en contrepartie le statut et l’usage de l’anglais. La communauté anglophone québécoise et canadienne y a vu la manifestation d’une hostilité à l’égard de la langue anglaise, alors qu’il s’agit essentiellement d’assurer la survivance et l’épanouissement de la langue française au Québec, en contrecarrant par la contrainte juridique les tendances structurelles à l’hégémonie de l’anglais et à l’assimilation des francophones, comme on le voit bien dans le reste du Canada. Les Québécois ne sont pas hostiles à l’anglais, bien au contraire, mais ils tiennent avant tout au français comme langue maternelle et comme langue d’usage courant dans les activités de la vie quotidienne dans tous les secteurs. Faire quelque chose pour soi ne signifie pas nécessairement faire quelque chose contre les autres, même si les autres, forcément, en subissent les contrecoups.

La Charte de la langue française, dite Loi 101, représente le point d’achèvement d’une quinzaine d’années de travaux et de réflexion sur le statut de la langue française au Québec. Ce statut est explicité par domaines d’usage institutionnalisé de la langue : législation et justice, administration et organismes parapublics, monde du travail, du commerce et des affaires, monde de l’enseignement et des entreprises. Ce principe est nuancé par des principes annexes, qui légitiment l’emploi, soit des langues amérindiennes ou esquimaudes, soit de l’anglais, soit enfin des langues des autres minorités culturelles, la plupart d’arrivée récente au Québec. Ces principes sont : la protection du consommateur et l’accès aux services, l’épanouissement des minorités culturelles, les communications individualisées, les communications avec l’extérieur du Québec. Cette loi a amené la paix linguistique au Québec et, à l’usage, on voit s’estomper peu à peu les appréhensions et les objections des anglophones et allophones à son égard.

Le contact avec l’anglais a entraîné une pénétration de mots anglais dans le vocabulaire populaire québécois. Ces mots proviennent principalement, soit des vocabulaires techniques et administratifs du monde du travail, soit de l’introduction de techniques nouvelles, par exemple l’automobile, le tracteur, les nouveaux matériaux, soit des modes nouvelles, souvent éphémères, comme les pas de danse, les types de musique, de vêtement, etc. Ce phénomène est historiquement lié à la prédominance de l’anglais dans le monde industriel et économique québécois et au monde de formation de la classe ouvrière, qui s’est constituée, comme partout ailleurs, à partir de la partie la moins instruite de la population, donc la plus vulnérable à l’anglicisation. La bourgeoisie de l’époque s’est cependant préoccupée de se défendre de la contamination linguistique et y a relativement bien réussi.

Sur cette toile de fond, les anglicismes sont au cœur d’un certain débat, qui porte sur la notion d’usage et la manière d’en tenir compte dans le choix d’une norme linguistique. Les uns, observant que certains mots anglais sont bien intégrés au vocabulaire québécois et d’un usage courant, estiment qu’il faut les accepter et cesser de les condamner ou de les combattre. Les autres, considérant que les anglicismes sont la conséquence et le symbole du fait que l’anglais était la langue dominante au Québec, intègrent la substitution de mots français aux mots anglais dans le programme général de redressement de la situation linguistique. Chose certaine, le changement de statut du français et les dispositions de la loi relatives à la langue de travail et du commerce, la forte augmentation du taux de scolarisation de l’ensemble de la population entraînent déjà et entraîneront à moyen terme de notables transformations dans le vocabulaire québécois. La langue québécoise est en pleine mutation de statut entre son passé récent de langue négligée et négligeable et son avenir de langue principale d’une population instruite, largement ouverte vers la francophonie et le monde extérieur, bien déterminée à s’affirmer et à prendre sa place.

En ce qui concerne le contact avec l’anglais, le Québec est au premier front de la francophonie. Historiquement, le Québec sait, parce qu’il l’a vécu, comment fonctionne la concurrence linguistique, comment une langue peut facilement devenir une langue secondaire, même si elle est la langue principale de la nation, comment aussi on peut permettre la coexistence de deux ou de plusieurs langues sur le même territoire. Quotidiennement, la nouveauté américaine arrive au Québec, exprimée en anglais. Souvent, avant même que la France ne connaisse la chose, le Québec doit la nommer, ou bien en empruntant le terme anglais, ou bien en lui trouvant immédiatement un équivalent. Les Québécois sont généralement plus attentifs à l’égard de la concurrence entre le français et l’anglais, plus sur la défensive à l’égard de l’anglais. Un certain engouement des Français pour l’anglais, l’usage de plus en plus fréquent par eux de l’anglais dans les publications scientifiques, dans le commerce extérieur, lors des rencontres internationales, politiques ou scientifiques scandalisent et inquiètent les Québécois qui s’interrogent sur le statut international du français. Les Français commencent à s’en préoccuper, comme en témoignent un récent colloque à Nice où on a discuté des pratiques linguistiques en commerce extérieur[3] et une série d’articles traitant du statut international du français parus dans le journal Le Monde en décembre 1979. Dans l’un et l’autre cas, on fait appel à l’expérience et à la vigilance des Québécois.

L’autre aspect de la langue québécoise qui attire l’attention des observateurs est celui des écarts par rapport au français de France, particulièrement celui des classes cultivées de Paris. Chez certains anglophones, il en découle un préjugé défavorable, une sorte de mépris à l’égard du français du Québec et une admiration romantique du « Parisian French », d’autant plus chaleureuse que cette forme du français est vraiment une langue étrangère, et non celle d’une population avec qui l’histoire les oblige à cohabiter et qui embête tout le monde avec l’affirmation de sa spécificité culturelle. Il ne faut jamais perdre de vue le contenu psychologique inconscient des remarques des anglophones canadiens à l’égard du français du Québec.

Comme l’anglais des Etats-Unis ou du Canada par rapport à l’anglais d’Angleterre, le français du Québec présente des différences par rapport au français de France. Ce qui est normal pour toutes les langues, pour l’espagnol, l’italien, le portugais, le russe, l’allemand ou le chinois, c’est-à-dire de prendre des visages particuliers d’un endroit à l’autre, devient anormal, maladif et inacceptable pour le français. Cela est dû au caractère fortement centralisé du français, à l’esprit de clocher des francophones dont parle de Saussure, selon lequel chacun est convaincu que c’est l’autre qui a un accent, le plus haut de tous ces clochers étant Paris, capitale administrative et culturelle, lieu d’excellence supposé de la langue française. Ce phénomène mérite quelques commentaires, surtout à l’intention des professeurs américains qui pourraient voir des inconvénients à s’initier ou à initier leurs élèves au français québécois.

Le français que parlent les Québécois leur permet de communiquer avec tous les autres francophones sans problème. Puisque l’intercompréhension existe, c’est que les écarts sont minimes, superficiels. Par le biais de la coopération franco-québécoise, des milliers de Québécois et de Français, de toutes les régions et de tous les métiers ou professions, des médecins, des cultivateurs, des ouvriers, des pêcheurs, ont été mis en contact et ont travaillé ensemble sans aucun problème linguistique notable. Il faut donc ramener les caractéristiques du français québécois à leur juste proportion de phénomènes marginaux par rapport à la structure générale du français : il ne s’agit pas d’une autre langue, mais d’une même langue, qui prend une coloration particulière. Le noter est d’autant plus important qu’on oublie cette réalité fondamentale en concentrant l’attention sur les différences. À examiner un arbre, on oublie la forêt.

D’un autre côté, on ne peut pas non plus nier l’existence de traits linguistiques caractéristiques du français au Québec, qui concernent surtout la phonétique et la phonologie, le vocabulaire et la sémantique. De nombreux travaux de description ont été publiés ou sont en cours[4]. Cependant, nous sommes enclin à penser que beaucoup d’observateurs confondent caractéristiques du français québécois et caractéristiques du français de certains quartiers de Montréal : il n’est pas assuré que les conclusions d’une étude d’un certain coin de Montréal soient valables pour tout Montréal, encore moins pour tout le Québec.

Ce que l’on appelle les niveaux de langue, faute d’une expression meilleure pour désigner les diverses formes d’une même langue selon les circonstances ou l’appartenance sociale, deux phénomènes pourtant très distincts, sont très marqués au Québec et plus apparents qu’en France, sans doute à cause du chiffre relativement peu élevé de la population. De plus, beaucoup de locuteurs appartiennent plus ou moins à deux ou plusieurs sous-ensembles du français québécois, ce qui découle du brassage social que vit le Québec depuis une vingtaine d’années sous l’effet de la démocratisation de l’enseignement. Par exemple, un jeune médecin habitant aujourd’hui un quartier chic est le fils d’un ouvrier et a grandi dans un quartier populaire. Beaucoup vivent donc une sorte de mutation sociolinguistique plus ou moins harmonieuse ou réussie, dont la langue de leurs enfants, devenus grands, sera le résultat. Le français au Québec est aujourd’hui moins standardisé que le français de Paris, plus spontané, plus individualisé. Pour celui pour qui le français est une langue étrangère, il y a là un problème, car il se trouve sans cesse confronté à des éléments linguistiques, sons, mots, structures syntaxiques, qui n’appartiennent pas au français fondamental habituellement enseigné par les diverses méthodes.

On utilise souvent le mot « joual » pour désigner une manière populaire de parler français au Québec, surtout dans les quartiers ouvriers de Montréal. En général, c’est un terme de mépris à l’égard de la démission linguistique du peuple québécois, laisser-aller, anglicismes, carence de vocabulaire, syntaxe désarticulée, prononciation avachie, en fait tout ce qui n’est pas la langue soignée. Parfois, le même mot est brandi comme une arme, assumé comme un titre de noblesse, par ceux qui contestent une société aliénée et aliénante, par ceux qui militent pour la reconnaissance de la culture québécoise, affranchie de la tutelle mythique de la culture française, par une mise en relief exacerbée de tout ce qui n’est pas bourgeois et français-français. Un courant littéraire important, entre 1963 et 1975, choisira le « joual » comme langue d’écriture; dans beaucoup de films québécois de cette époque, les personnages parleront de cette manière. C’est un parti pris[5], dont il ne faut pas conclure que c’est une description du français québécois ou la revendication de cette parlure comme norme.

En conclusion, nous voudrions tout simplement attirer l’attention sur deux choses. Le français du Québec est, pour les Américains et les anglophones canadiens, d’un grand intérêt et d’une utilité certaine, d’abord et surtout parce qu’il exprime profondément et naturellement une culture française à l’américaine, les Québécois étant d’Amérique depuis assez longtemps pour en avoir imprégné leur langue, vivante, nerveuse, indépendante, riche de tous les mots, de toutes les images pour dire les choses d’ici; ensuite parce qu’elle est la langue d’un des rares coins du continent où on parle normalement français, la langue de partenaires politiques, économiques et scientifiques; enfin parce que c’est du français, utilisable partout dans la francophonie.

Il est trop tôt pour porter un jugement définitif sur le français québécois, dans le style « C’est un patois », comme on le dit parfois. Le français québécois est en pleine mutation, une mutation de statut depuis les lois qui en ont fait la langue officielle du Québec et une mutation socioculturelle depuis la démocratisation de l’enseignement et les modifications rapides de structure de la société québécoise. Le temps des changements linguistiques est lent : attendons deux ou trois générations avant de conclure sur ce qu’est le français québécois.

Notes

Défis linguistiques de la francophonie

Il peut paraître hors thème de parler ici de la francophonie, terme commode pour désigner l’ensemble des pays partiellement ou entièrement de langue française, participant de ce fait, à des degrés fort variables, à un même univers spirituel et culturel, liés entre eux par des rapports politiques et économiques fort diversifiés et d’une grande complexité, rapports dont personne encore ne s’est avisé de faire l’examen et la description.

Pourtant, la Belgique et le Québec sont l’un et l’autre très représentatifs des propos que nous tiendrons au sujet de la francophonie. Tout d’abord, nos pays, tout en participant à la langue française, sont en contact avec une autre langue, le flamand pour la Belgique, l’anglais pour le Québec, d’où tout un réseau de relations et de malentendus avec une autre communauté culturelle, ce qui entraîne, dans l’un et l’autre cas, la recherche constante d’une organisation aussi harmonieuse que possible des relations interculturelles au fur et à mesure de l’évolution de la situation. Ensuite, nos pays entretiennent des rapports avec les autres membres de la francophonie, rapports différents selon l’un ou l’autre des partenaires, rapports vécus chacun pour soi au gré des accords bilatéraux : par exemple, les rapports du Québec avec l’Afrique noire ou le monde arabe ne sont pas les mêmes que ceux de la Belgique ou de la France; ou, autre exemple, les relations entre la Wallonie et le Québec, puisque les accords de coopération sont signés entre la Belgique et le Canada, se déroulent sur l’arrière-plan de deux situations politiques de type confédératif, remises en cause l’une et l’autre. Enfin, nos pays doivent se situer l’un et l’autre par rapport à la France, du point de vue linguistique quand il s’agit de notre mode de participation à la langue française dont le symbole est l’existence des particularités de chacun de nos usages, du point de vue politique également soit qu’il s’agisse d’une certaine concurrence entre les pays francophones industrialisés dans leurs relations politico-économiques avec les pays en développement, soit qu’il s’agisse des relations de la France avec nos capitales respectives dans le cadre des grandes organisations internationales comme l’Agence de coopération culturelle et technique ou dans le cadre des politiques étrangères respectives.

D’autre part, la francophonie ne va pas de soi. Ce n’est pas parce que, au hasard de l’histoire, plusieurs pays ont été appelés à partager la même langue qu’ils constituent nécessairement une sorte de club gardien d’intérêts communs et assurant un réseau de relations suivies. Il n’existe pas que nous sachions de club des pays de langue espagnole ou portugaise.

L’idée de la francophonie a été lancée immédiatement après la décolonisation, soit dans des circonstances troubles qui font que le terme de francophonie est équivoque et que, pour plusieurs, il sent le néocolonialisme, un peu comme le diable sent le soufre dans les contes populaires. En fait, la francophonie en est encore au stade où, quoique née, sa survivance n’est pas assurée et ce, à notre avis, en raison de l’ambiguïté du concept même de francophonie et des objectifs qu’elle entend poursuivre.

Nous nous proposons de traiter ici uniquement l’aspect linguistique de la francophonie. Bien à regret, nous laissons de côté pour l’instant les aspects politiques et surtout économiques.

Nous constatons que la francophonie fait face à deux défis linguistiques fondamentaux : le multilinguisme et la diversité linguistique, dont on parle en utilisant une terminologie dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas innocente.

1. Le multilinguisme

Le multilinguisme est la règle générale des pays dits francophones. Hors de France, le français est toujours en contact avec une ou plusieurs langues sur le même territoire, donc en relation avec des aires culturelles et linguistiques plus ou moins grandes, de plus ou moins grand prestige, auxquelles s’identifient à des degrés variables les individus, les communautés, les États. Le statut du français est divers : langue maternelle (en France), langue maternelle officielle (au Québec, en Suisse, en Belgique), langue officielle non maternelle (dans les pays d’Afrique noire, les Antilles, l’océan Indien), langue non officielle non maternelle mais de grand prestige, en général en concurrence avec l’anglais (dans les pays du Maghreb : Tunisie, Algérie, Maroc). Le statut des langues en présence avec le français est également varié : langue maternelle officielle (comme le flamand en Belgique, l’arabe au Maghreb, l’anglais au Québec par rapport à l’ensemble du Canada, où le français et l’anglais sont langues officielles), langue maternelle non officielle (comme l’anglais au Québec proprement dit, où seul le français est langue officielle; comme aussi le plus grand nombre des langues africaines en Afrique noire), langue officielle non maternelle (comme l’anglais au Cameroun), langue de grand prestige en concurrence avec le français (comme l’anglais au Québec, par rapport cette fois au bloc anglophone d’Amérique du Nord). Ces situations de multilinguisme sont sources d’une dynamique complexe d’attitudes à l’égard du français et à l’égard des autres langues, et de rapports naturels, ou consentis, ou obligés de chacun et de l’État avec le français et avec les autres langues.

En France, il existe, en apparence, une forte situation d’unilinguisme. En fait, on y constate la présence et la persistance d’aires linguistiques et culturelles allogènes : l’alsacien, le breton et le basque, dont les statuts sont indéfinis et dont les rapports avec le français sont sources de tensions plus ou moins vives.

Par ailleurs, le français, en France même et dans le reste du monde, est en relation et en concurrence avec l’anglais, dans des secteurs bien particuliers, par exemple la langue du travail de certains sièges sociaux, la langue technique de certaines industries, en général de pointe, comme l’électronique ou l’informatique, la langue des publications scientifiques, la langue des grandes organisations internationales, comme l’UNESCO ou la Communauté économique européenne.

Les problèmes que pose le multilinguisme à la francophonie sont à la fois d’ordre international et national.

Sur le plan international, il s’agit davantage d’une question d’objectif, soit de la manière d’envisager et de résoudre le multilinguisme. Il existe à cet égard deux tendances nettement distinctes. La première vise la forme la plus complète possible d’unilinguisme français, alors que la seconde cherche à établir une relation d’équilibre entre le français et les langues avec lesquelles il doit coexister. Chacune de ces tendances est affirmée et défendue, officiellement ou officieusement, aussi bien par des Français de France que par des Québécois, des Belges, des Africains ou des Arabes.

La première tendance aspire à faire du français, et ce de façon générale, la seule langue des communications institutionnalisées, indépendamment de la situation linguistique de départ. Elle propose donc cet objectif à tous les pays et à tous les membres de la francophonie. Il s’ensuit, en conséquence, une stratégie consciente ou inconsciente qui vise à instaurer ou à généraliser l’unilinguisme français, d’une part par la généralisation de l’usage exclusif du français dans l’enseignement, de même que dans toutes les communications institutionnalisées (administration, presse, radio, télévision, affichage public, raisons sociales, industrie et économie) et, d’autre part, par la réduction des langues du pays à un statut d’infériorité et, il va sans dire, la restriction de leur usage aux seules communications individualisées, affectives ou familiales, donc surtout à leurs fonctions intégratives, esthétiques et ludiques.

Le danger d’une telle stratégie est de faire du français une langue d’oppression et, en contrepartie, de convertir la langue ou les langues nationales en cause en langues de la révolte politique, économique ou culturelle dans le grand courant mondial d’identité culturelle et d’autonomie nationale que nous connaissons présentement. L’exemple type de la confusion entre français-langue et français-pays, du rejet du français en même temps que d’un système politico-économique, est celui de l’Algérie où la première phase de la révolution a voulu substituer l’arabe au français pour tout et en tout, c’est-à-dire opposer un unilinguisme apparent à un autre.

La seconde tendance recherche une relation d’équilibre entre les langues en présence, y compris, il va sans dire, le français. Elle poursuit donc comme objectif une forme de bilinguisme ou de multilinguisme fonctionnel adaptée à la situation de départ et conforme à la situation souhaitée. Elle débouche en général sur une démarche de type aménagement linguistique, qu’elle soit ou non systématique, dont les grands axes sont actuellement la politique d’enseignement des langues maternelles, du moins dans les premières années de scolarité, le choix des langues à « officialiser » dans le cas où elles sont très nombreuses, comme il arrive en Afrique noire, ce qui signifie le choix d’une ou de plusieurs langues dont on favoriserait l’usage selon les fonctions et les domaines d’utilisation (domaines d’unilinguisme, de bilinguisme, de multilinguisme). Le danger le plus immédiat de cette tendance est le manque de rigueur, l’impressionnisme à la fois de l’analyse de la situation et de la définition des objectifs, ce qui fait que les politiques vont sans cesse cahin-caha.

Cette seconde tendance engendre des appréhensions. Certains, surtout des francophones de naissance, craignent que l’utilisation généralisée des langues nationales n’entraîne comme conséquence à long terme le passage à l’anglais comme langue seconde de grande diffusion au détriment du français. D’autres, en général des hommes politiques, influencés par la relation étroite que la Révolution française a établie entre unité politique et unité linguistique, l’une n’allant pas sans l’autre dans la forme la plus pure de ce mythe, redoutent que la reconnaissance de plusieurs langues confirme la division du pays en zones linguistiques et compromette ou rompe l’unité nationale.

Sur le plan national, le problème du multilinguisme se situe à deux niveaux : statut du français (donc l’aspect participation à la francophonie) et statut des autres langues. Qu’on le veuille ou non, ces questions se posent et il est souhaitable que les réponses soient lucides et clairvoyantes. Malheureusement, on a l’impression que les discussions se font aujourd’hui soit à l’ombre des institutions politiques, soit sous le couvert des slogans, souvent en contradiction avec les politiques réelles.

Nous ne pouvons donc que constater l’importance que devraient revêtir les thèmes du débat panfrancophone sur le multilinguisme. La difficulté de ce débat vient de la multiplicité et de la variété des situations linguistiques existantes, la connaissance qu’en a le public n’étant que fragmentaire et les termes mêmes du débat prêtant à des interprétations différentes. En réalité, ce débat n’a vraiment jamais eu lieu; la francophonie n’a pas d’objectif clair et défini en matière de multilinguisme.

2. La diversité linguistique

La langue française, comme toute langue de grande diffusion, prend une coloration particulière selon les pays (variation géographique), les couches sociales (variation socioculturelle) et les époques (variation temporelle). Les variables peuvent être d’ordre phonétique et prosodique (la source première du préjugé de l’accent), d’ordre syntaxique (difficile à percevoir et à analyser), d’ordre lexical, ce qui est le gros de l’affaire, le cœur de la notion de français régional. Là-dessus, presque tout le monde est d’accord. Ce qui est intéressant et important, c’est ce qui s’ensuit, c’est-à-dire les problèmes que la diversité linguistique pose aujourd’hui à la francophonie. Nous en ferons rapidement le tour, le tableau d’ensemble nous intéressant ici davantage que l’exposé de détail de chaque question.

a) L’inventaire et la description des variantes, des usances, selon l’expression de Maurice Piron

La démarche en « isme » est encore aujourd’hui très pratiquée. Nous entendons par là la sélection, à même un système linguistique global, d’éléments que l’on juge propres à un usage régional du français ou caractéristiques de cet usage et que l’on qualifie de « canadianismes », « québécismes », « belgicismes », « helvétismes », « africanismes », etc. selon la provenance. Elle est la résultante d’un choix plus ou moins impressionniste qui favorise les faits de langue les plus apparents tels que les formes lexicales ou la phonétique, dicté en fonction de critères de type normatif plus ou moins bien établis, d’où l’épithète « de bon aloi » qui qualifie souvent de telles expressions, « canadianismes de bon aloi » par exemple. Elle a suivi, presque partout, la même évolution en trois phases successives : la phase péjorative, la phase sélective et, enfin, la phase descriptive. La phase péjorative considère le « isme » comme une forme fautive, du type « Dites... ne dites pas... »; par l’adjonction de l’épithète « de bon aloi », la phase sélective n’entérine que certains « ismes », ce qui fait que ceux qui ne sont pas dits « de mauvais aloi » n’ont en fait aucun statut; enfin, la phase descriptive, récente, entend tout simplement faire l’inventaire, sans juger de ce qu’on doit décider de chaque forme du point de vue de l’usage institutionnalisé, mais elle comporte tout de même un choix puisque, manifestement, on ne met pas tout dans l’inventaire.

La démarche en « isme » est sans doute une étape nécessaire, mais elle ne peut nous fournir une description rigoureuse et fiable du français régional. Il y aurait lieu, pour ce faire, d’y substituer une analyse linguistique stricte qui, pour des raisons évidentes de comparaison des résultats, devrait nécessiter une concertation entre spécialistes, tout au moins sur le choix des appareils de description de la langue. Nous ne pouvons que déplorer l’absence d’une méthodologie de la description globale du français régional, c’est-à-dire une méthodologie de la construction du français commun dit « universel », à un niveau d’abstraction qui fasse l’objet d’un certain consensus, un peu à la manière de celui qui a favorisé les travaux de dialectologie.

b) La question de la norme

Elle se pose à deux niveaux, les niveaux théorique et pratique. La discussion au sujet du concept de norme est à peine amorcée. Les linguistes ont toujours mal réagi à cet égard pour plusieurs raisons. Intéressés surtout à la description du système, ils ont senti le besoin de se démarquer par rapport aux grammairiens et au concept de « bon usage », étant eux-mêmes descriptivistes et peu enclins à intervenir dans les mécanismes de la régulation linguistique qui les intéressent peu et que, d’ailleurs, ils connaissent mal. Ce qui n’empêche pas que la régulation linguistique existe, que l’usage est un résultat et non un principe et qu’il faudra éventuellement en faire l’analyse et en élaborer la théorie, soit autant de responsabilités qui incombent aux sociolinguistiques, aux anthropologues, aux sociologues, enfin à tous ceux qui s’intéressent à la fois à la communication et à l’organisation de la vie en société.

Sur le plan pratique, beaucoup de personnes, qui ne sont pas des linguistes, ont sans cesse des choix linguistiques à faire dans l’exercice normal de leurs métiers ou de leur responsabilités. Ces choix, et leur convergence, jouent un rôle dans l’orientation de l’usage du groupe et la construction de la hiérarchie des usages linguistiques. Ils portent sur la langue qu’il faut écrire ou parler dans les médias selon les types d’articles ou d’émissions, la langue qu’il faut enseigner, la langue qu’il faut utiliser dans tous les imprimés de l’Administration, la langue des communications internationales, la langue de la publicité, etc. En somme, il y a un recours obligé quotidien à la norme par un grand nombre d’usagers qui cherchent des guides, des instruments de référence, des critères de conduite, et ce dans tous les pays. C’est, pour nous, l’aspect le plus important d’une problématique de la norme.

c) Le monde des préjugés

Les francophones sont « divisés par la même langue », aurait pu écrire Daninos. D’instinct, ils font l’inventaire de leurs différences en oubliant presque et en sous-estimant toujours ce qu’ils ont en commun. Le préjugé par excellence, c’est de croire que nous n’avons personnellement pas d’accent et de prétendre que ce sont les autres qui en ont un. Lorsque nous arrivons à prendre conscience que nous avons aussi un accent, et, qu’en fait, tout le monde a un accent et que cela va de soi, le second préjugé, c’est de s’imaginer que son accent est le moins marqué, ou le plus répandu, ou le plus acceptable, et de revenir par ce biais à l’exclusion de l’autre dans les ténèbres du mauvais accent, d’où, troisième préjugé, cette sorte de hiérarchie esthétique des accents qui manifeste soit nos sympathies, soit nos allégeances à un groupe particulier. C’est ainsi qu’on pourra aimer l’accent de Provence, mais détester l’accent alsacien, trouver charmant l’accent québécois, mais ne pas priser l’accent belge, etc. Notons le flou du mot « accent » : si on pense surtout à sons et ligne mélodique, on y fait entrer aussi le vocabulaire, la syntaxe, la stylistique; en somme, c’est l’antithèse du français non marqué, idéal qui nous vient surtout à travers la langue écrite. Enfin, un dernier préjugé consiste à réclamer des autres le respect de la forme régionale de français qui est la nôtre tout en nous moquant des autres formes de français régionaux, fait beaucoup moins contradictoire et plus fréquent qu’on ne le croit.

3. La fausse innocence de la terminologie

Une certaine terminologie est en usage au sein de la francophonie. Du fait que la valeur et le sens même de ces mots varient selon les attitudes et les objectifs attribués à la francophonie ou tout simplement selon la qualité de l’information de ceux qui les utilisent, il convient d’amorcer l’analyse critique de ces termes en indiquant les ambiguïtés que nous y voyons à la suite d’une fréquentation assidue des lieux de la francophonie.

a) Francophone

De par sa composition, francophone désigne celui qui parle français. C’est un peu court : à ce compte, l’anglophone qui a appris le français comme langue étrangère est un francophone, puisqu’il parle français. Si nous ajoutons « ... comme langue maternelle », la définition est meilleure, mais pas encore satisfaisante, puisque beaucoup d’Africains, d’Antillais, d’Arabes se conçoivent comme francophones sans avoir le français comme langue maternelle; à cause du multilinguisme de leur pays, ils participent à deux ou plusieurs mondes linguistiques. Il faudrait, en fait, que la définition retienne l’élément de fréquence d’usage du français, donc de la distribution des langues selon les domaines ou les fonctions, et qu’elle intègre l’appartenance et la participation à un univers culturel de grande extension. Chose certaine, la définition ne doit pas être telle qu’elle oblige l’individu à choisir entre langue maternelle et langue française, car ce serait en contradiction explosive avec le fait du multilinguisme, mais en harmonie avec la tendance unilinguiste. La définition du mot « francophone » pourrait donc être celle-ci : « celui qui s’intègre et participe à un univers culturel multinational dont la langue d’usage est le français, bien que ce ne soit pas forcément sa propre langue maternelle ».

b) Francophonie

Le mot francophonie subit, en ce moment, les contrecoups de la décolonisation, du zèle des tenants de la tendance unilinguiste, enfin de la confusion entre « français » signifiant « appartenant ou relatif à la France » et « français » se rapportant au mot langue dans le syntagme « langue française ». Sous le couvert de la langue, il y a danger que la francophonie soit récupérée par les hommes d’affaires et les hommes politiques pour masquer une mainmise économique et politique sur certains pays; qu’elle empêche l’épanouissement des langues et des cultures nationales au nom de la langue française alors qu’en fait, cette langue est le moyen de préserver un marché et une zone d’influence. Il semble bien que le mot « francophonie » soit à ce point compromis qu’il faille en abandonner l’usage. Si on veut le réhabiliter, il faudra mettre de l’avant l’idée d’égalité des partenaires, favoriser les relations et les échanges multilatéraux, culturels et surtout économiques, faire de la francophonie un lieu où coexistent en harmonie plusieurs langues et cultures.

c) Français, français universel, français régional, français dialectal

Derrière ces mots, il y a tout le malaise de la diversité linguistique : existence inéluctable de formes régionales du français, donc de normes régionales de l’usage, d’où éclatement du mythe d’une seule et même norme pour tous; malaise théorique et méthodologique des spécialistes face à ces problèmes, ambiguïté des attitudes de ceux qui en parlent. Il faut revenir à la marguerite : le français est la somme du français commun (tous les éléments de la langue qui sont utilisés par tous les francophones, dans toutes les circonstances et à tous les niveaux), de tous les français régionaux (variantes linguistiques d’une région) et de tous les français spécialisés (variantes des niveaux socioculturels et éléments, surtout terminologiques, des langues de spécialités). C’est plus et autre chose que le français des manuels, des dictionnaires, des ouvrages de linguistique, qui n’en sont que des fragments, des choix, des descriptions.

Le français universel est ou bien synonyme de français commun, ou bien une construction de l’esprit, une manière de décrire le français en y intégrant certains régionalismes selon des critères à déterminer. Chose certaine, la sanction internationale des faits de langue régionaux n’est pas un idéal : il faut abandonner l’objectif de la reconnaissance panfrancophone des régionalismes, concrétisée par exemple par leur inscription au dictionnaire. Certains traits régionaux sont strictement de tradition locale; d’autres se diffusent avec les personnes et les choses, sans qu’on sache trop comment. Les premiers appartiennent à la norme régionale, les autres à la norme du français commun. C’est davantage une question d’attitude qu’une question linguistique.

Le français dialectal est à la fois différent du français régional et du dialecte. À un certain moment, l’expression « français dialectal » a été utilisée dans le sens de français régional. Mais, d’une part, on est revenu à un sens plus technique du mot dialecte, d’autre part, ce dernier a été entaché d’une valeur péjorative qui en rend aujourd’hui l’usage difficile, surtout dans les milieux et pour les publics non spécialisés. Français dialectal s’entend aujourd’hui pour désigner les traces des dialectes, au sens diachronique strict, qu’on retrouve dans les français régionaux, ou les formes hybrides que sont devenus les dialectes à force d’être envahis de termes français.

d) Créole et créolisation

Dans la perspective où nous nous plaçons, celle de la diversité linguistique, les mots « créole » et « créolisation » sont péjoratifs et souvent utilisés à tort, le second pour désigner toute forme de contamination d’une langue par une autre, et le premier pour en qualifier le résultat. C’est ainsi qu’aux débuts de la querelle du « joual », certains ont soutenu qu’il s’agissait d’un créole, donc d’un processus de créolisation, ce qui apparaît maintenant exagéré. Il faudrait définir soigneusement ces deux termes et, comme dans le cas de « dialecte », en user avec prudence ou en restreindre l’emploi aux milieux spécialisés. Ce sont là des mots qui jouent un rôle très particulier dans l’expression des préjugés.

D’autre part, les mêmes mots ont, dans d’autres contextes, un sens noble et désignent la langue maternelle des Antillais, des Seychellois, des Mauriciens, etc.

e) Emprunt

Il y a ici deux problèmes distincts. D’une part, ce mot est trop vaste, ou trop flou, ou encore préstructuraliste : il sert à désigner tout passage d’un terme d’une langue dans une autre, quelles qu’en soient la fréquence (nombre total de mots empruntés), l’ancienneté (donc le degré d’intégration de l’emprunt dans le système), l’appartenance à la langue commune ou à une langue de spécialité. Peut-on vraiment parler d’emprunt lorsqu’on constate que la terminologie de pointe d’une spécialité est en forte proportion composée de termes anglo-américains? Est-ce le même phénomène que redingote, streaker ou fast food? Est-ce encore de l’emprunt quand tout le vocabulaire industriel est d’une autre langue, comme en anglais au Québec avant les programmes de francisation? D’autre part, la pratique de l’emprunt n’a jamais fait l’objet ni d’un débat ni d’une définition de politique au sein de la francophonie. Par rapport à l’anglais, les choses se présentent si différemment d’une situation linguistique à une autre, par exemple en France et au Québec, que la perception du phénomène et les attitudes sont pour ainsi dire aux antipodes : accueil de l’emprunt et snobisme de l’anglais en France, francisation des terminologies et usage restrictif de l’anglais au Québec. Par rapport aux autres langues, notamment aux langues africaines, la question ne s’est pas encore posée, ce qui se fera avec la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, quand on aura en main une description suffisamment riche du phénomène des emprunts à ces langues pour bien saisir la problématique de l’emprunt dans une conception non normative du français régional : synonymie des emprunts découlant du nombre de langues en contact avec le français, difficultés d’intégration des emprunts au système français quant à la graphie, au genre, au nombre, extension limitée à l’Afrique noire ou à une région de l’Afrique noire de la plus grande partie de ce vocabulaire par sa liaison étroite avec des faits socioculturels africains, ce qui milite en faveur d’une politique du français régional sans intention de sanction internationale. Ici encore, on voit que le mot « emprunt », comme « bilinguisme », doit être utilisé avec soin et prudence. Nous avons besoin d’une nouvelle analyse du phénomène de l’emprunt plus sociolinguistique et plus structuraliste que la seule dont nous disposions aujourd’hui, celle de Leroy.

f) Normalisation, normatif

Les mots clés de l’horreur, pour un linguiste. Pourtant, ces faits existent et se produisent tous les jours. Ils sont au cœur de la théorie de l’aménagement linguistique, en ce que celle-ci nous oblige à examiner, à expliquer comment se constitue un usage linguistique. Autant il est légitime, dans la définition d’une méthodologie de la description, d’exiger du descripteur une aussi grande neutralité que possible à l’égard des faits observés, autant il est utile de chercher à comprendre les mécanismes de la régulation linguistique et admissible d’y intervenir consciemment, en sociolinguistique théorique et appliquée, plutôt que de se voiler les yeux et laisser les forces sociales jouer aveuglément, toujours au profit du plus fort. L’essentiel, pour tous, est de ne pas confondre les démarches, pour les linguistes d’assumer le fait que la langue n’est pas un seul objet de description, mais un élément stratégique de l’organisation sociale et de la concurrence entre les groupes qui constituent une société.

4. Proposition d’objectifs linguistiques à la francophonie

Ce qui précède nous amène à proposer des objectifs linguistiques à la francophonie, c’est-à-dire à expliciter et formuler ce que beaucoup pensent que devraient être ses objectifs, mais qui n’a jamais fait l’objet ni d’un débat, encore moins d’un accord au sein des instances et des institutions de la francophonie. Nous les formulerions ainsi : coexistence des langues, coexistence des usages, sentiment et valorisation de la ressemblance.

5. Coexistence des langues

La francophonie doit être un lieu où, grâce au fait que la langue française sert de lien culturel et spirituel, chaque pays cherche une solution originale aux problèmes qui découlent de la multiplicité des langues sur son territoire, à l’exclusion d’une volonté ou d’un idéal d’unilinguisme. Si, dans certains pays, le français est langue officielle et/ou langue dominante parce que langue maternelle (France, Belgique, Québec, Suisse), il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi dans tous les pays de la francophonie, où le français peut fort bien être, devenir, demeurer une langue étrangère privilégiée, la langue de communication internationale choisie, une langue en équilibre fonctionnel avec une ou plusieurs autres. La francophonie doit s’engager dans une stratégie de multilinguisme fonctionnel français/autre(s) langue(s), comme le Québec s’est engagé dans une stratégie de bilinguisme fonctionnel français/anglais.

6. Coexistence des usages

La francophonie doit reconnaître et admettre l’existence de normes régionales de l’usage, autour d’un noyau linguistique central qui assure l’intercompréhension des pays entièrement ou partiellement de langue française, d’où la nécessité de définir une stratégie de la variation linguistique. La francophonie ne doit pas se donner comme objectif l’usage du même français pour tous, c’est-à-dire une même manière pour tous de parler français, soit en somme la plus grande illusion qui plane sur nous, ou qui nous soit proposée.

7. Sentiment de la ressemblance

Les francophones doivent surtout valoriser ce qu’ils ont en commun sur le plan linguistique, c’est-à-dire les structures profondes de la langue, plutôt que de faire inlassablement l’inventaire de ce qui les distingue, en général les faits de surface. C’est strictement une question d’attitude, de point de vue, comme dans l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein. La francophonie doit entraîner ses membres dans une stratégie de la tolérance, qui remplacera avantageusement celle de l’élitisme, et dans une stratégie de la performance, qui reconnaît que les critères de qualité varient avec les circonstances, stratégie préférable à celle de la culpabilité, c’est-à-dire la crainte paralysante et la mauvaise conscience des fautes.

8. Conditions du développement de la francophonie

En conclusion, nous voudrions attirer l’attention sur ce que nous pensons être les conditions du développement de la francophonie.

La francophonie ne saurait se développer sans l’observance de certaines règles de conduite de la part des pays membres. Il nous apparaît indispensable, au départ, que les pays de la francophonie se mettent d’accord sur des objectifs définis, objectifs linguistiques, politiques et économiques, le premier et le plus important étant, selon nous, la création d’un réseau préférentiel de relations économiques. Il existe actuellement un fossé qu’il est urgent de combler entre la francophonie culturelle et la francophonie politique et économique. L’essentiel n’est pas la francophonie culturelle, car elle ne peut subsister sans la francophonie politique et économique qui nous offre malheureusement l’image d’une réalité fragile, sujette à de constants tiraillements.

Une fois ce premier principe admis, la concertation de tous les pays membres s’impose quant à la formulation des programmes de coopération; il importe, en somme, de passer de la conception bilatérale de la coopération à la conception multilatérale. Il est déplorable, en effet, de constater le degré d’incohérence qui existe au sein de la coopération panfrancophone, même sur le plan linguistique.

Il faudrait enfin mettre fin au verbalisme et cesser de se faire des illusions au sujet de l’importance des institutions. En effet, ce ne sont pas les longs discours, les grandes déclarations qui font la francophonie et ce n’est pas non plus parce qu’on se donne des institutions que la francophonie existe. En réalité, la francophonie se meut dans l’abstrait; elle n’a pas encore fait la preuve de sa raison d’être. Les francophones ont-ils véritablement la volonté de faire quelque chose ensemble, au-delà des mots? C’est la question que nous nous posons au terme de cette réflexion.

Discussion

On s’interroge (M. Piron, G. Gagné) sur le thème de « marginalité » retenu dans l’argument du programme, notion qui semble confirmer une tendance à recevoir le débat de la francophonie plutôt en termes de différences que de ressemblances. Le fait amène à souligner contradictoirement l’importance du facteur « communication » à l’intérieur de la francophonie qui est, du reste, beaucoup plus effectif que ne le laisse entendre l’attitude des spécialistes. P. Chantefort souligne qu’il convient de distinguer la sensibilisation (négative) et la valorisation possible de la différence, qui passe par la reconnaissance de normes régionales.

Pour J.-M. Klinkenberg, le sentiment de la diversité des usages s’accuse néanmoins de façon très particulière dans le cadre de cette francophonie, qui fournit un exemple peu commun de culture centralisée, où le rôle de la norme joue à plein. Que ce soit dans la pratique pédagogique ou dans le domaine de la description linguistique pure, le bon usage joue en arrière-plan et fait office de filtre, là dans le choix des matériaux didactiques, ici dans les modèles qui correspondent à un usage qui est déjà sociologiquement établi et normalisé. La question qui se pose est celle de savoir comment, face à cette situation, la réflexion pourrait conduire à éliminer, ou, du moins, à réduire le sentiment de culpabilité linguistique actuel, et comment elle pourrait concevoir cette stratégie de la tolérance qui a été évoquée comme un des objectifs à poursuivre pour la francophonie.

Quel serait par ailleurs le rôle des sociolinguistes dans cette revalorisation de la variation linguistique? Comment établir un modèle linguistique qui ferait intervenir prioritairement la variable linguistique? Autant de questions posées, auxquelles l’orateur ne prétend pas apporter de réponse. La question capitale, conclut-il, est en tout cas d’ordre sociolinguistique puisque la solution passe nécessairement par le contrôle des attitudes ou, mieux, par celui des institutions qui assurent la diffusion des attitudes (écoles, radio, presse...)

Au Québec, par exemple, une déculpabilisation des attitudes a pu s’opérer par une sensibilisation à la querelle du joual.

Par ailleurs, la sociolinguistique devrait orienter ses travaux vers l’étude des usages appréhendés dans leur totalité et non plus selon une perspective normative ou comparative. Les procédures de description, le choix des problèmes préférentiels, de par leur diversité, constituent, il est vrai, une difficulté majeure pour les sociolinguistes. Aussi la priorité devrait être accordée dans ce domaine à l’aménagement des appareils de description ou à la définition d’une méthodologie de la description. On a conscience, évidemment, de la nouveauté de la discipline sociolinguistique et de sa perplexité par rapport à d’autres approches disciplinaires telles que la dialectologie notamment. Alors que celle-ci est assurée de ses modèles et de sa méthode, ce n’est pas le cas pour la sociolinguistique, où le problème est cependant moins dû à une pauvreté qu’à une trop grande diversité des méthodes disponibles.

D. Racelle-Latin souligne par ailleurs l’importance d’une prise de responsabilité chez les scientifiques face au discours général de la francophonie, et la nécessité de distinguer nettement une terminologie ambiguë, idéologiquement marquée, et l’ensemble des concepts spécialisés qui sont utiles à la description sociolinguistique des diverses situations francophones. Elle reprend notamment l’exemple du terme de « créolisation », utilisé à titre péjoratif dans le discours général et dont le sens scientifique (cf. les travaux de G. Manessy et de P. Wald) est exactement contraire au sens vulgarisé. D’une façon générale, le discours scientifique doit marquer ses distances par rapport aux préventions idéologiques que véhicule le discours sur la francophonie, mais c’est là une tâche d’autant plus difficile lorsque les partenaires scientifiques sont eux-mêmes impliqués comme partie prenante de cette francophonie.

Cependant, si le concept de francophonie est à certains égards critiquable, il est aussi, ainsi que le souligne J.-M. Léger, susceptible d’une appréhension positive lorsqu’on prend en compte l’acquis réalisé dans le domaine de la coopération culturelle et interuniversitaire par des organismes tels que l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) ou l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF). Leur rôle respectif dans la connaissance et la reconnaissance des grands problèmes interculturels (par exemple ceux du monde créolophone) laisse en effet bien augurer de l’avenir dynamique de la francophonie.

L’aménagement linguistique face à la science linguistique

Résumé

Cet article se propose d’abord de définir par des exemples concrets les principaux problèmes socio-politico-linguistiques qui ont donné naissance à cette application très spécialisée de la linguistique appelée aménagement linguistique. Volontairement, les exemples sont disparates, depuis François Ier jusqu’à Radio-Canada, en n’oubliant pas les lois du Québec et de la Belgique. On en dégage les grandes composantes de la notion d’aménagement linguistique.

Ce qui permet par la suite d’examiner les rapports entre science linguistique et aménagement linguistique, surtout avec l’idée de former des gens capables d’œuvrer dans ce champ avec compétence et réalisme.

Au Canada et au Québec, la mode est à l’aménagement linguistique dans les milieux universitaires. Curieusement, cet intérêt subit vient bien après la préparation, la promulgation et l’application des politiques linguistiques aux deux niveaux de gouvernement, comme s’il avait fallu que les questions se précisent et l’expérience s’accumule sur le terrain avant que les universitaires découvrent ce nouveau champ d’application non seulement de la linguistique, mais aussi d’autres disciplines comme la démographie ou la science juridique. On dit souvent qu’il faut savoir quoi regarder pour voir peut-être que l’aménagement linguistique, en effet, n’est qu’une manière de regrouper des éléments disparates dans une nouvelle problématique de la concurrence linguistique, ce qui pourrait renouveler les centres d’intérêt de la sociolinguistique actuelle. Chose certaine, le thème de ce congrès est d’actualité.

Notre intention est d’essayer d’identifier les principales questions qui constituent le champ de l’aménagement linguistique, surtout dans les deux domaines des sous-thèmes du colloque : la communication et l’enseignement. Nous procéderons empiriquement, à partir des problèmes à résoudre. En dernière partie de notre exposé, nous jetterons un coup d’œil sur ce qui pourrait être un enseignement de l’aménagement linguistique à l’université.

Pourquoi l’aménagement linguistique?

Besoin d’une langue officielle

Les problèmes et les phénomènes que l’on désigne aujourd’hui sous l’appellation globalisante d’aménagement linguistique sont aussi vieux que les langues elles-mêmes et remontent certainement aussi loin que la tour de Babel, vieux mythe qui présente la variété des langues comme la punition par Dieu de l’orgueil des hommes.

On peut donc se faire une première idée de ce qu’est l’aménagement linguistique en rappelant des choses connues, choisies au hasard de notre information, mais en fonction de notre sujet.

Au XVe siècle, la situation sociolinguistique de la France ressemblait étrangement à celle des pays d’Afrique aujourd’hui. Le latin était la langue de prestige, face à plusieurs langues dites vulgaires comme le français, l’occitan, le basque, le breton, chacune divisée en multiples dialectes. Le français de cette époque n’était pas standardisé, n’était pas même décrit par des grammaires ou des dictionnaires et subissait la domination du latin, sans qu’on puisse s’imaginer qu’il en soit autrement un jour. Mais voilà que, pour la commodité de l’administration publique, un roi, François Ier, décide de faire usage de la langue vulgaire et décrète en 1539 une ordonnance dite de Villers-Cotterêts, qui fait du français la langue officielle du royaume. Du coup, tout se met en marche : la langue se standardise sur la base de l’usage du roi, les premières grammaires du français paraissent, d’abord pour colliger et décrire le bon usage en vue de son maniement par les Français eux-mêmes, l’Académie est fondée, les premiers dictionnaires sont mis en chantier et publiés. Ce travail de standardisation et de description linguistique durera presque deux siècles et se maintiendra actif et vigilant jusqu’à nos jours. Pendant ce temps, les autres dialectes du français sont confinés à l’oralité et les autres langues, notamment la langue occitane, sont éliminées. Trois problèmes d’aménagement linguistique sont ainsi réglés : le bilinguisme latin-français disparaît en faveur du français, le multilinguisme initial se réduit avec le nouveau statut du français comme seule langue officielle, enfin la standardisation du français s’effectue avec prédominance d’un seul usage comme norme. La Révolution complète ce processus en établissant une relation étroite entre unité politique et unité linguistique, entre défense de la République et défense de la langue. Conséquence : la guerre aux dialectes s’intensifie, la généralisation de l’usage du français devient un objectif politique, dont l’instrument stratégique sera l’enseignement public. Ceci correspond à un autre problème d’aménagement linguistique, celui de la stratégie propre à généraliser l’usage d’une même langue, ou d’un nombre restreint de langues, au sein de la population d’un État.

Besoin d’une langue efficace

Autre exemple d’aménagement linguistique : le passage d’une économie agricole à une économie industrielle modifie complètement les modes de fonctionnement de la communication et les besoins auxquels elle doit s’ajuster. L’uniformisation des produits et des modes de fabrication d’une part et, d’autre part, la mise en place de la société de consommation ont exigé une plus grande univocité des messages pour en assurer le maximum d’efficacité. On a ainsi assisté à une intensification de la standardisation linguistique des locuteurs d’une même langue par augmentation de la scolarisation et par généralisation d’une même norme linguistique, celle évidemment des groupes qui détenaient le pouvoir politique et économique. Ceci a touché d’une manière toute particulière les langues de spécialité, dans la stylistique qui leur est propre mais surtout dans leurs vocabulaires, dont la transmission et l’acquisition sont l’une des composantes de la formation professionnelle, à l’école ou sur les lieux de travail. De nombreuses et complexes opérations d’harmonisation se sont mises en place dans toutes les sphères des connaissances et des activités industrielles, dont les plus exemplaires et les mieux réussies sont, entre autres, l’uniformisation des terminologies de la chimie, de la botanique et de la médecine ou encore la mise en place du système qui a rendu désuets tous les termes des anciennes mesures, dans toutes les langues. Lin mot nouveau apparaît, promis à une grande carrière : normalisation, normalisation des choses et normalisation des termes, assurée par des instituts spécialisés, l’AFNOR, l’ACNOR, l’ASA, etc.

Depuis peu, ce phénomène d’uniformisation linguistique semble avoir augmenté de registre : il influence maintenant la concurrence des langues et favorise la prédominance de quelques grandes langues, celles dans lesquelles se diffusent les sciences et les techniques. Ce mouvement favorise surtout l’anglais, du moins actuellement. Du point de vue de l’aménagement linguistique, nous en retenons qu’avec l’industrialisation l’écart entre langue commune et langue de spécialité grandit, au point qu’on puisse affirmer aujourd’hui que l’une et l’autre favorisent des objectifs contradictoires : la langue commune met l’accent sur l’expressivité, donc la synonymie, la variation et l’esthétique, dont la manifestation la plus achevée est la littérature; les langues de spécialité favorisent l’efficacité de la communication, donc la normalisation, l’univocité des termes, la standardisation des messages, dont les exemples les plus révélateurs sont le formulaire administratif, les lettres types et, aujourd’hui, les logiciels de toutes sortes que nous manipulons tous avec des microordinateurs de plus en plus compatibles.

Besoin d’une politique de la langue

Les lois sur les langues constituent un autre exemple, le plus près de nous : au Canada, la Loi sur les langues officielles; au Québec, la Charte de la langue française, dont le texte actuel est la dernière version d’un long processus législatif enclenché par la loi 63, en novembre 1969. À l’évidence, ces lois relèvent d’une pratique de l’aménagement linguistique. Leur préparation exige qu’on ait répondu à une foule de questions : Quels sont les objectifs à atteindre? Dans quels domaines est-il opportun de légiférer? Quelles sont les dispositions à édicter, propres à atteindre les objectifs tout en étant applicables juridiquement? Quel mode de contrôle faut-il prévoir pour assurer l’application de la loi? Quelle stratégie d’application est la plus opportune, la plus efficace, la plus réaliste? Etc. Une fois la loi mise en place, d’autres questions surgissent, notamment celle de l’évaluation des retombées de la loi et celle de l’observation de l’évolution de la situation linguistique du pays. Et encore n’est-ce là qu’un survol de la problématique des lois linguistiques. Chose certaine, c’est un champ d’observation sociolinguistique éminemment riche et passionnant.

Restons dans le domaine des lois linguistiques. Il arrive que ces lois ont comme conséquence d’accentuer la nécessité de la standardisation linguistique. Par exemple, la politique linguistique en Belgique a créé une Région flamande, dont la langue officielle unique est le néerlandais. Mais comme le flamand de Belgique était fortement dialectisé, il a fallu de toute nécessité entreprendre des travaux linguistiques de standardisation, de description et d’enrichissement lexical et terminologique sur la base d’une norme linguistique proche du néerlandais des Pays-Bas, avec prise en compte des variantes phonétiques et lexicales propres aux locuteurs flamands belges. Donc une application concrète d’une théorie de la variation linguistique par rapport aux Pays-Bas et de la standardisation linguistique par rapport aux dialectes flamands de Belgique. On peut observer la même problématique en Pays basque et en Catalogne, où la question de la norme et le problème de l’enrichissement lexical se posent aussi, mais dans des termes très différents dans chaque cas, avec des solutions originales. La langue arabe a des problèmes identiques : l’arabisation se heurte aux mêmes difficultés, prise en étau entre la variation arabe classique-arabe dialectal et les déficits terminologiques de la langue arabe par rapport au français et à l’anglais. Enfin, la situation est la même en Afrique noire, mais en pire, à cause du très grand nombre des langues dans chaque pays. Dans tous ces cas, deux questions précises se posent et exigent des réponses immédiates : Comment s’y prend-on pour standardiser une langue? Comment s’y prend-on pour enrichir son stock lexical?

Besoin d’une norme linguistique

Encore deux petits exemples. La section française de Radio-Canada a fêté en avril 1985 le vingt-cinquième anniversaire de son Comité de linguistique. Depuis 25 ans donc, des personnes s’occupent de la qualité du français en usage sur les ondes de la radiotélévision d’État. Moyen d’intervention : la publication d’un bulletin, C’est-à-dire, la diffusion de fiches linguistiques et terminologiques et, enfin, la formation linguistique continue du personnel des ondes, autrefois assurée par des animateurs-conseils. Comme tous les observateurs s’entendent pour dire que Radio-Canada a joué et joue toujours un rôle de première importance dans la diffusion et l’illustration de la norme linguistique, on peut considérer que le travail du Comité est un élément important de l’aménagement linguistique du Québec. D’un autre côté, l’Association québécoise des professeurs de français s’est prononcée sur la norme du français qu’on doit enseigner au Québec en optant pour « le français standard d’ici ». Le ministère de l’Éducation a, par la suite, entériné ce choix important en aménagement linguistique puisqu’il oriente toute la formation des enfants et des jeunes. Le problème est que cette norme implicite et connue empiriquement n’est pas décrite, surtout dans son vocabulaire. Quelques dictionnaires ont paru récemment qui comblent en partie cette lacune. Les travaux en cours ou projetés nous font penser que la situation s’améliorera très bientôt. Ces deux exemples illustrent un autre aspect de l’aménagement linguistique, soit la coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement et éloignées les unes des autres. La langue française n’a pas, on l’a vu, abordé cette question de la même manière que l’anglais, l’allemand ou l’espagnol. Les francophones doivent élaborer aujourd’hui une stratégie qui permette de concilier intercommunication et variation linguistique, avec changement d’attitude par rapport à ce qu’on appelle les « accents », les « patois », au mieux les « français régionaux ».

Besoin d’une langue standardisée

Changeons de point de vue pour poursuivre notre enquête sur l’aménagement linguistique. Prenons les deux sous-thèmes du colloque, communication et enseignement, et essayons d’identifier leurs liens avec l’aménagement linguistique ou, plus précisément, essayons de voir ce dont chaque domaine a besoin qui relève de l’aménagement linguistique.

Nous engloberons sous l’étiquette « communication » la presse écrite, la radio, la télévision, la publicité, l’étiquetage, la rédaction des imprimés administratifs et commerciaux, en somme tous les messages dont l’émetteur ou le rédacteur agit comme professionnel, dans l’exercice d’une fonction. Dans ce cas, le maniement de la langue relève de la responsabilité professionnelle et sa qualité constitue un facteur important de la compétence de l’émetteur ou de la réputation de la société ou de l’administration pour laquelle il travaille.

Pour exercer leur fonction, les professionnels de la communication doivent disposer de ressources linguistiques adéquates, c’est-à-dire :

Nous qui disposons de tout, nous pouvons trouver curieuse cette énumération et ne pas en voir la pertinence. Mais dans beaucoup de cas, la généralisation de l’usage médiatique de nombreuses langues est bloquée parce que leurs locuteurs professionnels n’ont pas accès à ce qui est nécessaire à un tel usage de la langue. Ils attendent donc des linguistes qu’ils leur fournissent ce dont ils ont besoin. Et les linguistes sont souvent décontenancés par la demande parce qu’ils ne savent pas, par exemple, comment on standardise une langue, comment on rédige une grammaire de référence à usage populaire ou comment on procède pour créer les néologismes nécessaires, ou encore les linguistes s’y intéressent peu ou pas du tout puisqu’ils sont pris par leurs propres affaires et préoccupés de l’avancement de leur carrière, où ces tâches triviales ne sont pas toujours reconnues. Retenons de ce qui précède qu’il y a des travaux linguistiques à mener qui relèvent de l’aménagement linguistique; notons du même coup qu’il faut qu’il y ait des gens capables de les prendre en main et de leur trouver des solutions adéquates, qui auront donc reçu une certaine formation à cet effet.

Besoin d’une langue d’enseignement

L’enseignement de la ou des langues officielles, soit comme langue maternelle, soit comme langue seconde, est une pièce maîtresse de l’aménagement linguistique.

L’enseignement de la langue maternelle vise essentiellement trois objectifs linguistiques : 1) enseigner la norme de la langue, orale et écrite; 2) entraîner l’enfant et l’adolescent à une stratégie de la variation linguistique, donc à la maîtrise des registres de la langue et à la connaissance des variantes des autres communautés de la même langue; et 3) étendre la compétence linguistique de l’enfant et de l’adolescent, en langue écrite et en langue orale, dans tous les genres de communication, ce qui implique que les professeurs de toutes les matières soient aussi des professeurs de langue maternelle.

Les objectifs de l’enseignement de la langue seconde sont linguistiques, culturels et politiques. Sur le plan linguistique, l’objectif principal est d’amorcer le développement linguistique de la personne en langue seconde, par la maîtrise des composantes essentielles de la langue cible, en vue de lui faire acquérir le plus rapidement et le plus adéquatement possible une réelle compétence de communication, en relation avec ses propres besoins langagiers. L’accroissement de cette compétence initiale vient par la suite et dépend de chaque locuteur. Sur le plan culturel, l’enseignement de la langue seconde a pour objectif une certaine initiation des apprenants à la culture du groupe dont c’est la langue maternelle. On n’a jamais trop su comment s’y prendre pour réaliser cet objectif. Le plus souvent, chaque professeur se débrouille selon ses convictions, ses intérêts, sa documentation, à partir de ce que lui offre le matériel pédagogique ou en prenant des initiatives de toutes sortes. Sur le plan politique, l’enseignement de la langue seconde est censé développer chez les nouveaux locuteurs un minimum de solidarité avec l’autre groupe, dont la nécessité et l’intensité dépendent de la relation des groupes en présence et peuvent osciller entre un minimum, qui est la sympathie, et un maximum, qui est l’intégration de leurs aspirations. On parle peu des objectifs culturels et politiques de l’enseignement des langues secondes. En général, les méthodes, souvent l’enseignement lui-même, s’en tiennent aux seuls objectifs linguistiques. Cette attitude est éminemment discutable.

Concrètement, l’enseignement de la langue maternelle et de la langue seconde exige une infrastructure pédagogique considérable. Comme pour les communications, les problèmes touchant les présupposés linguistiques et sociolinguistiques doivent être réglés, ou, s’ils ne le sont pas, il faut le faire. Sur le plan pédagogique, il faut disposer du matériel requis, conçu selon une théorie pédagogique, dont découle une méthodologie. Enfin, il faut former le personnel, formation initiale dans des structures appropriées et formation continue des enseignants en exercice. Autant cette formation doit être spécifique en ce qui a trait à la psychopédagogie, autant elle doit l’être également sur le plan linguistique.

La mise en place d’une stratégie d’aménagement linguistique, explicite ou implicite, comporte toujours l’élément enseignement, donc des dispositions relatives à la formation linguistique des générations montantes. La théorie de l’aménagement linguistique doit décrire le rôle de l’école dans ce processus en vue de comprendre à la fois son rôle dans la transmission et la généralisation de l’usage légitime de la langue et la manière dont elle peut aider à l’établissement de rapports harmonieux entre les communautés de langues différentes par le biais de l’enseignement des langues secondes.

Qu’est-ce que l’aménagement linguistique?

Essayons de faire le point sur la notion même d’aménagement linguistique en nous reportant aux différents contextes où l’expression est utilisée de nos jours. Pour notre part, nous distinguons quatre grandes zones :

Aménagement linguistique et science linguistique

À partir de ce qui précède, les relations entre aménagement linguistique et linguistique théorique ou appliquée deviennent plus apparentes. On peut regarder les choses de deux points de vue différents, du point de vue de l’application de la linguistique à l’aménagement linguistique ou de celui de l’enseignement de l’aménagement linguistique en soi.

Beaucoup d’éléments de la linguistique ont des implications en aménagement linguistique. Autrement dit, il est difficile de réussir en aménagement linguistique sans disposer d’une infrastructure linguistique constituée, d’une part, de connaissances et de domaines et, d’autre part, de personnes compétentes dans certains domaines névralgiques. Il s’agit moins ici de nouveautés que d’une perspective nouvelle, permettant de restructurer des ensembles de connaissances en fonction de préoccupations précises.

Sans prétendre être ni exhaustif ni ordonné, je vous propose une énumération des éléments de la science linguistique qui ont un rapport immédiat avec l’aménagement linguistique.

Par rapport à l’aménagement du statut de la langue

Par rapport à l’aménagement de la langue

L’enseignement de l’aménagement linguistique comme tel devrait comprendre, en se fondant sur les éléments qui précèdent : 1) la description de procédures d’aménagement linguistique dans différents pays et dans des situations sociolinguistiques variées; 2) l’analyse des problèmes essentiels que pose l’aménagement linguistique à partir de l’analyse critique de cas observés; et 3) l’élaboration d’une théorie et d’une méthodologie générale de l’aménagement linguistique à un niveau d’abstraction qui lui permette de s’appliquer à des situations très différentes.

Voilà donc un tour d’horizon incomplet certes, mais suffisant pour se faire une idée des préoccupations d’une personne qui s’intéresse à l’aménagement linguistique ou qui se trouve devant la tâche concrète de trouver des solutions au multilinguisme d’un pays. Ce n’est pas un domaine facile parce que très complexe : c’est même un domaine dangereux à cause de ses implications politiques et ethniques. Mais les problèmes sont là : à nous, spécialistes, d’essayer de leur trouver des solutions réalistes et applicables.

Abstract (anglais)

Using specific examples, we will define the principal social, political and linguistic problems that gave rise to the very specialized application of linguistics known as language planning. The examples provided are intentionally quite varied –from François 1st to Radio-Canada, not forgetting Quebec’s and Belgium’s language laws– to demonstrate the basic elements of language planning. On this basis, the relationships between linguistics and language planning will be examined, with a view to the training of people able to work in this field with competence and a sense of realism.

Compte rendu de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique Noire, coordonné par Danièle Racelle-Latin; fasc. I, A-B, AUPELF et ACCT, 1980, 130 p.; fasc. II, C-F, AUPELF et ACCT, 1981, 146 p.

Cette publication est d’une grande importance autant pour le français en Afrique que pour la francophonie dans son ensemble[1]. Se trouvent ainsi posés avec une acuité et un relief tout nouveaux des questions qui confrontent le monde francophone depuis au moins une vingtaine d’années, celle de la variation du français d’un pays ou d’un continent à l’autre, celle de l’emprunt que jusqu’à présent on réduisait aux rapports de l’anglais et du français.

La nécessité d’un dictionnaire du français en Afrique Noire s’est peu à peu imposée à l’esprit de ceux qui, au jour le jour, assuraient l’enseignement de cette langue sur ce continent et qui doivent constamment ou bien faire le partage entre les « fautes » de français et les particularités admissibles, ou bien pallier les défaillances culturelles, donc lexicologiques, de manuels scolaires d’abord et avant tout destinés à une clientèle européenne. En fait, l’usage du français en Afrique Noire est mal connu et une description aussi rigoureuse que possible de ses caractéristiques doit précéder la définition d’une norme et les choix en vocabulaire qu’elle orientera. La démarche inverse, choisir avant de décrire, est très aléatoire parce qu’elle risque de fonder les choix sur des a priori plus idéologiques que linguistiques. Lors de la première « Table ronde des centres et instituts de linguistique appliquée des universités d’Afrique noire francophone », réunie à Abidjan en 1974 par l’AUPELF, les participants prirent conscience que, chacun de leur côté, ils se heurtaient aux mêmes problèmes, se posaient les mêmes questions et avaient entrepris des travaux comparables. Ils recommandèrent donc la mise en chantier d’un dictionnaire du français d’Afrique noire (DIFAN), dont la réalisation permettrait de « disposer d’une norme de référence mieux ajustée aux réalités naturelles, socio-culturelles et linguistiques de leur pays respectif », « de garantir l’intercompréhension francophone en Afrique et hors d’Afrique », « d’ouvrir l’accès aux littératures et civilisations francophones de l’Afrique » (fascicule I, 15-16). Ils jugèrent également préférable avant d’entreprendre le dictionnaire de « prendre une connaissance aussi objective que possible de cet usage lexical non normalisé et proprement africain » (1, 16) dans une perspective aussi strictement descriptive que possible, c’est-à-dire sans chercher d’aucune manière à légitimer l’emploi des mots et expressions corrigés. Ainsi se dessinait une première phase de réalisation du Dictionnaire, qu’on nomma par la suite Inventaire pour bien l’identifier et le distinguer de l’objectif initial et final. Les deux Tables rondes suivantes (Lomé, 1975 et Kinshasa, 1976) précisèrent la méthodologie de l’Inventaire, de même que ses modalités de réalisation.

Les travaux de l’Inventaire se sont déroulés à deux niveaux. Au niveau national, des équipes, le plus souvent animées par un chercheur principal, ont entrepris d’identifier et de regrouper sous forme de lexique des particularités du français attestées dans l’usage du pays concerné. Tous les pays francophones d’Afrique noire n’ont pas été le lieu d’une observation, mais les plus importants et les plus significatifs d’entre eux du point de vue linguistique : le Sénégal (deux équipes, celle du CLAD et celle constituée par MM. N’Diaye, Corréard et J. Schmidt), la Côte d’Ivoire (L. Duponchel, puis S. Lafage), le Zaïre (S. Faïk), le Tchad (J. P. Caprile), le Togo et le Bénin (S. Lafage), le Niger (A. Queffelec), le Centrafrique (G. Canu), le Rwanda (J.L. Rondreux et S. Shyirambere), le Cameroun (J. Tabi-Manga). Les méthodes de travail varient légèrement d’un pays à l’autre, quoiqu’on y ait suivi une démarche suffisamment semblable pour permettre une mise en commun subséquente. Généralement, les auteurs ont recueilli leurs données par le dépouillement de sources orales d’abord, écrites ensuite, en proportion de la littérature et de la presse de chaque pays, puis ont effectué un premier tri au sein de cette matière première pour séparer les faits de langue (stables, répétitifs, généralisés) des faits de parole. Ils ont enfin soumis leurs choix à un ou plusieurs jurys représentatifs des usagers du français dans chaque pays. Le résultat a été publié, pays par pays, sous la responsabilité de chaque auteur.

Au niveau transrégional, les rédacteurs des lexiques nationaux se sont formés en équipe, grâce à l’appui de l’AUPELF et de l’ACCT, pour procéder à un deuxième tri, séparant cette fois ce qui est strictement local de ce qui est réalité proprement africaine ou particularité d’usage largement répandu dans un ou plusieurs pays. La méthodologie cette fois est unique, concrétisée par une même fiche lexicographique. Une seule et même personne, Mme Danièle Racelle-Latin, recueille les informations, en produit une première synthèse, soumise par la suite aux membres de l’équipe, puis rédige l’article final en suivant grosso modo les règles de la lexicographie moderne. Pour ce travail, elle utilise l’ordinateur du LASLA (Laboratoire d’analyse statistique des langues anciennes de l’Université de Liège), où se trouve constituée de ce fait la plus importante banque de données sur le français en Afrique. Au cours de cette synthèse, les auteurs ne perdent jamais de vue qu’il s’agit d’un travail descriptif, préalable à toute autre décision, soit pour l’enseignement du français, soit pour la rédaction du Dictionnaire du français d’Afrique, convaincu chacun qu’il ne leur revient pas de statuer sur chaque particularité dans le but d’en légitimer ou non l’emploi.

La publication de l’Inventaire est donc l’aboutissement d’un long travail d’analyse, exécuté aux deux niveaux avec le maximum de précautions scientifiques, par des observateurs autorisés. Il ne s’agit en rien d’un travail « folklorique », mais de la première tentative de décrire les effets de l’adaptation de la langue française à la réalité africaine.

Les lecteurs y trouveront ample matière à réflexion et à discussion. Pour notre part, nous voudrions regarder de plus près la notion de « particularité » telle qu’elle se trouve acceptée dans l’Inventaire, et ensuite indiquer l’intérêt que cette publication présente à notre avis pour le monde entièrement ou partiellement de langue française.

L’approche lexicographique de l’Inventaire et des lexiques nationaux dont il dérive repose sur la notion de particularité lexicographique, définie comme un écart à la norme du français central ou standard, donc comme un usage non conforme à un autre usage. Cet axiome de départ engage un enchaînement de conséquences dans une implacable logique.

Est ainsi posée et acceptée la prééminence d’un usage sur un autre, ici celui de France par rapport aux pays extérieurs à l’Hexagone. On peut mettre en doute la légitimité de cette prééminence. En effet, pourquoi situer à l’extérieur de sa propre société la norme de son usage linguistique? Une telle démarche provoque nécessairement comme conséquence le sentiment chez les périphériques d’un impérialisme linguistique du centre, d’autant plus qu’il s’agit dans ce cas-ci, de l’ancienne métropole.

Inévitablement, on est amené à ne pas placer sur le même pied tous les écarts. Dans l’Inventaire, on a distingué les « fautes » des écarts, les premières manifestant des failles dans la connaissance du français, les secondes ayant ces caractères de stabilité et de généralité qui en font des faits de langue. Une « faute » devient un écart si elle se généralise. Les Québécois et les Belges avaient, eux, distingué entre les canadianismes ou les belgicismes de « bon » ou de « mauvais aloi ». Il semble donc que la mise au point d’un lexique sur la base des particularités suppose un choix entre les particularités admissibles et non admissibles. Quand les auteurs affirment le caractère descriptif de l’Inventaire, ils signifient par là qu’eux ont procédé à une première sélection, mais qu’il y a une seconde décision à prendre, cette fois par les autorités du pays (par exemple, par le ministère de l’Éducation), quant à l’emploi de ces écarts dans les communications institutionnalisées. Plane donc sur la procédure des écarts l’arbitraire des premier et second choix, malgré toutes les précautions prises par les auteurs.

Enfin, pour identifier un écart, il faut bien se rapporter à une description de l’usage considéré comme norme. En matière de vocabulaire, on se rapporte donc aux dictionnaires. D’une part, on se trouve ainsi à la remorque des qualités et défauts des dictionnaires : description d’un certain usage par rapport à la totalité des usages, retard des dictionnaires par rapport à l’usage réel, caractère sélectif des dictionnaires par rapport aux « niveaux » de langue, par rapport à la langue parlée, par rapport aux néologismes et aux emprunts, par rapport aux mots tabous. Donc, l’un des termes de la comparaison est incomplet et sélectif; ce qui n’y figure pas peut fort bien faire partie de l’usage réel. D’autre part, pour le travail lui-même, on choisit par commodité un ou plusieurs dictionnaires comme référence. Les auteurs de l’Inventaire ont pris comme norme le Petit Robert, édition de 1977 : ce qui n’y paraît pas est considéré comme particularité.

C’est alors que les inconvénients de la procédure des écarts apparaissent en pleine clarté, entraînant souvent des malaises et des choix forcés au sein de l’équipe, devenue prisonnière de sa méthodologie[2]. Le Petit Robert ne décrit pas un corpus de même nature que celui de l’Inventaire : corpus surtout de langue écrite dans le PR, s’appuyant sur la langue littéraire, corpus surtout de langue

orale dans l’Inventaire, s’appuyant parfois sur la langue écrite de la presse ou de textes divers; le Petit Robert situe sa nomenclature à un certain niveau d’acceptabilité sociale, l’Inventaire décrit davantage une langue d’usage familier, la différence apparaissant nettement dans le traitement des mots tabous, régulièrement inscrits dans l’Inventaire alors qu’il faudrait, pour le français, consulter le Dictionnaire du français non conventionnel pour trouver l’équivalent. Que faire lorsque le Petit Robert inscrit un mot africain comme « boubou », « balafon », ou un mot comme « brousse », « banane » dont l’usage diffère en Afrique? En principe, on ne devrait pas les regarder comme des écarts puisqu’ils sont au dictionnaire. En pratique, il y a tout de même un certain malaise à ne pas les faire figurer dans un lexique du français d’Afrique. Si, en principe, un écart est ce qui n’est pas dans l’usage central, cela voudrait dire qu’au moment où un mot se diffuse et pénètre l’usage central, il cesse d’être une particularité : comme dans des vases communicants, les français régionaux se videraient de leur substance au profit du français standard. Quelque chose ne tourne pas rond dans ce raisonnement. Autre problème : la manipulation du Petit Robert comme corpus d’exclusion fait qu’on acceptera comme écarts, donc inscrits à l’Inventaire, des mots qui existent dans d’autres français régionaux, par exemple des belgicismes ou des canadianismes. C’est pourquoi le titre de l’Inventaire porte « en Afrique » et non « d’Afrique ». Il est tout de même curieux de voir dans l’Inventaire des mots comme « banque » au sens de tire-lire, « bourgmestre », « caleçon » au sens de slip, « chansonnier » au sens de chanteur-compositeur, « couscoussier » et tous les termes liés à la pratique de l’Islam, comme « aïd-el-kébir », « aïd-el-séghir ». Nous avons tous besoin d’une définition du concept de régionalisme, si toutefois nous devons continuer à en faire usage.

L’Inventaire retient comme typologie des particularités recensées : les particularités lexématiques (formations nouvelles ou emprunts), les particularités sémantiques (transfert, restriction ou extension de sens, emplois métaphoriques), les particularités grammaticales (changement de catégorie, de genre, de construction, etc.), diverses particularités qui tiennent à des différences de connotations, de fréquence, à des passages d’un niveau ou d’un état de langue à l’autre (I, p. 51).

Les lexies retenues (environ 3 000 entrées) au terme du processus sont « les lexies les mieux attestées (critère qualitatif), actuellement disponibles (critère chronologique) et suffisamment répandues pour être représentatives de la langue courante (critère d’extension géographique ou d’universalité et critère de fréquence). Enfin, on a tenu compte du critère d’intégration (phonétique et grammaticale) au discours français », (I, p. 52). Sont exclues les lexies trop spécialisées (renvoyées aux terminologies de spécialités), les ethniques, toponymes et anthroponymes, les signes en tant que tels (I, p. 53).

L’un des principaux intérêts de l’Inventaire, dans la perspective d’une conception de la langue française comme langue de grande diffusion, est donc de faire apparaître nettement la fragilité de la notion de « particularité » et de la méthodologie qui en découle. On peut se demander s’il ne vaudrait pas mieux changer de point de vue et décrire les français régionaux comme des touts, avec le même appareil lexicographique que celui utilisé pour la préparation des dictionnaires du français central. Sinon, il serait de grande nécessité d’établir une méthodologie de la description des français régionaux à partir de l’expérience acquise dans nos pays respectifs.

Chose plus fondamentale, l’Inventaire manifeste que la langue française ne peut pas être absolument la même partout, ce qui, nous l’espérons, sera l’occasion d’examiner les avantages et les inconvénients de la variation linguistique de manière à l’intégrer dans une conception renouvelée de la norme du français. Tout particulièrement, nous mettons en doute qu’il soit indispensable que les faits de langue régionaux reçoivent la sanction du français central. En vocabulaire, cela signifie qu’il n’est pas nécessaire qu’un mot soit inscrit aux dictionnaires de Paris pour qu’il soit français : la légitimité d’un mot vient de son insertion dans un usage. À l’encontre d’un certain état d’esprit nous soutenons au départ que tous les français sont des français régionaux, qu’ils sont aussi valables les uns que les autres, qu’à travers eux coule le grand courant des traits linguistiques communs qui assurent l’intercompréhension, mais qu’en même temps chacun possède ses traits caractéristiques dont la compréhension et le respect sont deux manifestations de l’acceptation de l’autre par celui qui entre en contact avec lui.

L’Inventaire du français en Afrique renouvelle toute la problématique du français régional. Jusqu’à maintenant, la discussion se déroulait entre Occidentaux, entre français régionaux de même souche diachronique, de même origine culturelle et de même niveau de développement, entre le français et l’anglais en ce qui concerne l’emprunt. Voici qu’entrent en scène, par le prestige d’un ouvrage imprimé, les cultures et les langues africaines, donc une masse de réalités particulières à désigner, d’où des emprunts à des langues inconnues, une symbolique originale qui cherche à se manifester par l’emploi métaphorique de mots du français central (quelle saveur, quelle ironie mordante que de désigner par « ambassade » un lieu de rencontres galantes ou une maîtresse), une appropriation de la langue française par des peuples de cultures très différentes de l’Occidentale et d’un autre type de développement.

Le moment de l’examen de conscience est arrivé!

Notes

Relation entre traduction, développement et aménagement linguistique

Pour concevoir une didactique de la traduction, et j’ajouterai immédiatement, en contrepoint, une didactique de la terminologie, il faut avoir une vision claire du réseau de communications où chaque pays, chaque organisme et chaque citoyen s’insèrent, des besoins langagiers qui en découlent, enfin du rôle de la traduction dans ce réseau par rapport à la didactique des langues, d’une part, et à la rédaction/adaptation directe en langue maternelle d’autre part.

Mon intention est d’explorer ce grand thème, en proposant des axes de réflexion et un embryon de cadre pour situer les éléments les uns par rapport aux autres.

Le fil conducteur le plus adéquat me semble être les types de communications, puisque la traduction est un processus qui permet le passage d’une langue à une autre. J’examinerai successivement trois catégories de communications : les communications externes, c’est-à-dire celles entre interlocuteurs de pays différents, les communications relatives à l’échange d’informations, de nature variable, techniques, scientifiques, littéraires, médiatiques, pour ne citer que les importantes, enfin les communications internes, c’est-à-dire celles entre organismes et citoyens d’un même pays.

1. Les communications externes

Il n’est plus possible aujourd’hui, pour aucun pays, de vivre totalement isolé, en dehors du circuit mondial des communications et des échanges. Cette insertion dans le village global concerne à la fois l’individu, en tant que personne ayant son propre réseau de relation, et les personnes morales, l’État et ses organes, les entreprises, d’où des relations politiques, économiques et commerciales. La traduction est surtout liée à ce dernier type de relation, alors que la didactique des langues se rattache au premier.

1.1. Les relations politiques s’établissent en général avec plusieurs pays, selon une dynamique complexe qui va de l’hostilité à l’amitié traditionnelle, en passant par les alliances tactiques. En général, aussi, plusieurs langues sont en cause, dont l’importance est proportionnelle à l’intensité et/ou à la continuité des rapports politiques. Exemple d’intensité et continuité : l’anglais entre le Québec et le Canada, les langues de la C.E.E., notamment le français, l’anglais et l’allemand; exemple d’intensité sans continuité : le russe en Égypte, en relation avec l’arabe.

Ce premier élément permet le choix des langues étrangères, soit pour la didactique des langues, soit comme langues de départ pour la didactique. Critère de choix : le poids des langues dans les relations politiques, donc, les besoins de l’État.

1.2. Les relations économiques et commerciales s’établissent elles aussi, en général, avec plusieurs pays, donc en mettant en cause plusieurs langues.

Cependant, il peut fort bien arriver que les partenaires principaux des relations économiques et commerciales ne soient pas les mêmes que ceux des relations politiques. Il peut même y avoir contradiction.

D’où un deuxième critère de choix des langues, à pondérer avec le premier, aussi bien pour la didactique des langues secondes que pour la didactique de la traduction.

1.3. Les relations politiques, économiques et commerciales se moulent dans des textes juridiques (les lois, les traités, les accords internationaux, les contrats), des textes commerciaux (correspondance, publicité, mode d’emploi, garantie, étiquetage, etc.), des textes politiques et administratifs (correspondance, discours, notes diplomatiques, etc.). Il s’en suivra des besoins particuliers en traduction, donc des habiletés professionnelles variées de la part des traducteurs.

La didactique de la traduction doit les prendre en compte et les satisfaire, en formant les traducteurs en conséquence.

2. Les communications relatives à l’échange d’informations

Nous regroupons dans cette catégorie trois types de textes : les textes techniques et scientifiques, les textes médiatiques et les textes littéraires.

2.1. Les textes techniques et scientifiques

La source principale de ces textes est double : ce qu’il est convenu d’appeler le transfert de technologie, qui est l’un des éléments du processus plus global de développement.

Nous n’avons pas l’intention ici de discuter de ces deux notions : la documentation sur ces sujets est abondante. Nous voulons plutôt en tirer les conséquences du point de vue linguistique.

Trois observations nous serviront de point de départ. Elles conviennent aussi bien aux pays du Nord qu’aux pays du Sud, puisque le transfert de technologie et le développement concernent tous les pays. La seule différence est le point de départ et l’écart entre les pays qui en découle, qui peut être énorme et dramatique comme entre pays africain et les États-Unis ou le Japon, ou très relatif comme entre les pays arabes et les pays européens ou nord-américains, où il touche surtout le domaine de la technologie, ou très mince, comme entre l’Europe et l’Amérique où il se manifeste dans des secteurs particuliers bien identifiés, notamment les sciences et les techniques de pointe. Nos observations sont les suivantes :

Une partie importante des textes demeurent dans la langue source, en général ceux qui sont destinés aux seuls spécialistes, qui ont eux-mêmes acquis ou qui acquièrent cette connaissance spécialisée de la langue source durant leurs études universitaires.

Le choix des textes à transférer en langue nationale dépend de facteurs nombreux, en fonction des besoins de la population-cible d’une part, par exemple l’enseignement primaire ou la formulation d’une campagne d’hygiène publique en milieu rural unilingue, ou en fonction du type d’aménagement linguistique du pays.

Par rapport au thème de notre réunion, nous dégageons de ces observations quelques indices propres à définir des programmes universitaires. Nous arrivons pour notre part à la conclusion qu’il faut envisager trois programmes distincts, mais fortement interreliés : la formation de traducteurs, la formation de rédacteurs et, surtout, parce qu’absolument indispensable, la formation de terminologues en langue(s) nationales(s).

La formation des traducteurs doit inclure l’entraînement à la traduction technique et scientifique à différents niveaux de spécialisation et inclure également une formation de base à la terminologie, à ne pas confondre avec la formation de terminologues professionnels.

L’enseignement de la terminologie a pour objectif de former des spécialistes capables d’assurer l’actualisation des vocabulaires de spécialités en langues nationales, c’est-à-dire de fournir les termes aussi bien aux traducteurs qu’aux rédacteurs et aux utilisateurs de ces vocabulaires. L’essentiel de cette formation est la maîtrise des méthodes de travail propres à la terminologie systématique comparée. Nous aurons l’occasion de développer plus à fond ce sujet durant l’atelier qui est prévu à cet effet.

La formation de rédacteurs pourrait être une spécialisation de la traduction ou de l’enseignement littéraire.

2.2. Les textes médiatiques

La pratique actuelle du journalisme recourt largement aux grandes agences de presse, dont les dépêches sont traduites ou adaptées dans la langue du journal, de la radio ou de la télévision. En général, ce travail est fait par le journaliste lui-même, très souvent à la va-vite.

D’autre part, si les médias font usage de la langue nationale, il se peut que le journaliste rencontre des problèmes de terminologie, soit qu’il lui manque des mots, soit qu’il ne sache pas lequel choisir parmi les mots disponibles, soit encore qu’il se trouve devant des problèmes d’orthographe ou de prononciation. Pourtant, une décision rapide s’impose. Étant donné le prestige et l’influence des médias, cet aspect de leur activité est très important et souvent très préoccupant.

La formation des journalistes devrait inclure une formation minimale à la traduction et à la terminologie. La pratique des médias en langue nationale devrait être soutenue par un service de linguistique, comme la chose se fait pour Radio-Canada par exemple. Ce serait là un bon débouché pour nos étudiants!

2.3. Les textes littéraires

Sans chercher chicane à personne, nous avons intégré les textes littéraires dans l’échange d’informations, même si le contenu et la forme de ces textes sont très différents des précédents.

La traduction littéraire nous semble une surspécialisation de la traduction, qui ne peut pas être, en conséquence, le moyen de la formation initiale des futurs traducteurs.

Mais la fascination qu’exerce la littérature sur les traducteurs est telle qu’ils recourent beaucoup à ce type de textes comme exercices. Il y a là un problème, presque psychologique pour ainsi dire, dont il faudra tenir compte dans nos discussions, notamment pour chercher à équilibrer textes littéraires et textes d’autres natures dans la formation des traducteurs, en fonction des besoins, donc des débouchés pour les diplômés.

3. Les communications internes

C’est la situation des pays bilingues ou multilingues qui nous intéresse ici. Le problème central qui se pose alors est celui du choix de la langue de communication, communication des individus entre eux, communication de l’État avec les citoyens et les personnes morales, communication des entreprises entre elles, avec leurs employés et leurs clients. En somme, il s’agit ici de la totalité de l’organisation des communications à l’intérieur d’un pays.

Depuis la fin des années soixante-dix, quelques spécialistes de pays différents se préoccupent d’aborder ces questions avec un minimum de rationalité, en s’appuyant sur la sociolinguistique, la sociologie, l’anthropologie, la science politique et juridique, la démographie. Une nouvelle discipline se constitue sous nos yeux, généralement appelée aménagement linguistique, dont l’objectif est d’établir les conditions et moyens de la coexistence harmonieuse de plusieurs langues au sein du même État.

Nous nous bornerons ici à rappeler l’essentiel de la notion d’aménagement linguistique pour nous intéresser surtout à son application au thème qui nous réunit.

Nous nous reportons ici à un texte, paru dans les Cahiers de l’Orient, no 4, 1986.

On peut définir l’aménagement linguistique comme un effort à moyen et à long terme pour mieux tirer parti d’une ressource collective, la ou les langues, en fonction des besoins et des intérêts de la nation, selon un plan souple qui oriente l’évolution de la société sans la brusquer mais au contraire en réclamant son adhésion et sa participation. Nous préférons cette appellation à planification linguistique, calque de l’anglais américain language planning, à cause de la connotation péjorative accrochée au terme planification en français, qui rappelle trop une intervention dirigiste et bureaucratique.

Il est d’usage maintenant de distinguer deux aspects dans l’aménagement linguistique, soit l’aménagement du statut de la langue (status language planning) et l’aménagement de la langue elle-même (corpus language planning).

La nécessité ou l’opportunité de procéder à l’aménagement linguistique d’un pays découle d’un jeu de circonstances que nous pourrions résumer ainsi :

Il ressort de ce qui précède que tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout d’ordre politique, puisqu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc de la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose. Sélim Abou ajoute avec grand à-propos que ce projet politique concerne « à la fois l’identité culturelle de la société globale et celles des groupes ethnolinguistiques qui la composent ».

D’une manière schématique, on peut résumer ainsi les objectifs fondamentaux d’un aménagement linguistique :

La mise en place d’un plan d’aménagement linguistique suppose et exige une préparation et un suivi proprement linguistique, notamment la mise au point d’une langue standard et la production d’instruments de référence (grammaire de consultation, dictionnaires unilingues et bilingues, lexiques spécialisés, etc.).

Un plan d’aménagement linguistique a des répercussions immédiates sur ce qui nous intéresse ici.

L’aménagement linguistique, en fixant le statut de la ou des langues, fournit un nouveau critère pour le choix des langues de traduction et définit la tâche que l’État affecte à la traduction, en type de textes et en volume de mots à traduire, donc nombre de traducteurs. L’exemple du Canada ou de la Yougoslavie est révélateur de ce type de conséquence.

L’aménagement linguistique exige un effort terminologique, dont l’importance nous semble se définir selon deux paramètres :

Raisons de plus pour organiser l’enseignement autonome de la terminologie, cette fois non reliée à la traduction, mais aux besoins terminologiques de la langue et de tous ses utilisateurs, dans toutes les circonstances.

4. Conclusion

Essayons de faire la synthèse des conclusions qu’on peut tirer de cet exposé.

L’organisation de l’enseignement de la traduction n’est donc pas une affaire strictement professionnelle ou une question relevant du seul domaine de la didactique. Elle doit surtout se concevoir comme un élément d’un ensemble plus grand qui est celui de l’aménagement des communications nationales et internationales.

L’aménagement linguistique du Québec, cinq ans après l’adoption de la Charte de la langue française

Résumé

On entend par aménagement linguistique l’effort délibéré et organisé d’un État pour « solutionner » des problèmes linguistiques le plus souvent de niveau national. L’aménagement peut porter soit sur le « corpus », c’est-à-dire sur les éléments de la langue elle-même, soit sur le « statut », c’est-à-dire sur les situations d’utilisation de cette langue et son interrelation avec d’autres langues.

Jean-Claude Corbeil dans son intervention estime qu’il est devenu nécessaire aujourd’hui de prendre un recul par rapport à l’application quotidienne des dispositions de la Charte. En ce sens il faut renouer avec les intentions premières et le contexte général de l’aménagement linguistique du Québec dans les années soixante-dix. Ce faisant nous ne pouvons oublier que ce qui sous-tend la Charte de la langue française c’est un projet global de société dont l’objet est le statut et la qualité de la langue française au Québec.

L’exposé de Denise Daoust-Blais dégage les grandes orientations adoptées, selon l’orientation générale donnée par la Charte de la langue française, par l’organisme responsable de la mise en œuvre de la loi, l’Office de la langue française.

Soucy D. Gagné, président de SORECOM a animé cet atelier.

Le thème qu’on nous propose ce matin se prête à de nombreux développements selon les intérêts de chacun et les différents points de vue d’où l’on peut se placer pour en traiter.

Pour ma part, j’estime qu’il est devenu nécessaire aujourd’hui de prendre du recul par rapport à l’application au jour le jour des dispositions de la Charte de la langue française, pour retrouver la perspective d’ensemble où chaque élément acquiert son sens et d’où les attaques contre la politique linguistique du Québec peuvent se comprendre et s’interpréter. L’inconvénient d’une loi est de s’écrire par articles, donc de fractionner une stratégie globale en une mosaïque de dispositions, ce qui entraîne comme conséquence une lecture éclairée de la loi et des débats d’interprétation de plus en plus byzantins, article par article, alinéa par alinéa, à la limite et souvent mot par mot.

Je vous propose donc comme exercice aujourd’hui de renouer avec les intentions premières et le contexte général de l’aménagement linguistique du Québec dans les années soixante-dix.

L’aménagement linguistique suppose un projet global de société, explicite ou implicite, et en découle directement. Pour tous les États, et à toutes les époques, la problématique de l’aménagement linguistique comporte trois caractéristiques essentielles: elle est complexe, en ce sens qu’elle est susceptible de toucher toutes les formes de communications institutionnalisées; elle est vitale, en ce sens qu’elle concerne un élément primordial de la personnalité de chaque citoyen et de chaque groupe ethnique; elle est mouvante, sans cesse influencée par l’évolution de la situation sociodémographique, sociolinguistique et sociopolitique du pays.

Au Québec même, de quels principes découle l’aménagement linguistique, principes qui se sont dégagés et précisés peu à peu tout au long d’une quinzaine d’années de travaux et de discussion, comme nous le rappellerons plus tard ?

Les Québécois ont pris conscience qu’ils constituaient une société à part entière, dotée d’un territoire, d’un ensemble d’institutions, d’une identité culturelle particulière, comprenant plusieurs groupes ethniques minoritaires d’origine différente: groupe amérindien et inuk des premiers occupants, groupe britannique introduit par la Conquête, groupe des immigrants. La langue principale de cette société étant le français, il est apparu naturel et légitime d’assurer à cette langue le statut de langue officielle de l’État québécois, clé de voûte de l’aménagement linguistique du Québec. Face à la langue officielle, toutes les minorités doivent être traitées sur un pied d’égalité, non dans le dessein de les assimiler, mais plutôt de les intégrer à la société québécoise en les faisant participer à la vie et à la culture de la majorité, tout en leur offrant la possibilité de maintenir certains aspects de leur culture d’origine, dont au premier chef leur langue, leur religion et leurs institutions culturelles. Cette manière de concevoir la société québécoise entre souvent en contradiction et en conflit avec la conception fédérale actuelle du Canada, où la société est dite canadienne, caractérisée par le multiculturalisme, dont la langue principale est l’anglais, les langues officielles le français et l’anglais, mais seulement dans les institutions relevant du gouvernement fédéral. Politiquement, cette société canadienne est dotée d’un gouvernement central et de dix gouvernements provinciaux égaux entre eux, même si ces « provinces » sont loin d’avoir le même poids économique et démographique. La politique en matière d’éducation et de culture, donc en matière de langue et de traitement des minorités linguistiques, relève en principe des gouvernements provinciaux d’après la Constitution de 1867 toujours en vigueur. Une partie de la population québécoise, surtout la minorité anglophone, s’identifie plus spontanément à la société « canadienne » qu’à la société « québécoise », ce qui constitue une source intarissable de contestations du projet de société québécoise, notamment en matière d’éducation et de langue.

La mise en place d’un plan d’aménagement linguistique implique au moins trois moments successifs: la connaissance précise et objective de la situation sociolinguistique de départ, la définition de la situation souhaitable, qui délimite l’objectif à atteindre, la mise en place d’une stratégie efficace et contrôlable propre à permettre l’atteinte de l’objectif, qui est au Québec d’assurer au français le statut de langue officielle. La conception de cette stratégie suppose une théorie de ce que j’ai récemment appelé « la régulation linguistique », c’est-à-dire une connaissance du processus social par lequel une langue dans une situation de multilinguisme, une variante d’une langue dans une situation de variation linguistique interne prédomine sur les autres langues ou sur les autres variantes. C’est ainsi qu’au Québec, nous avons reconnu l’importance des communications institutionnalisées en aménagement linguistique et axé en conséquence la politique linguistique sur l’usage généralisé et prédominant, dans certains cas exclusifs, du français comme langue de la législation et de la justice, comme langue de l’Administration et des organismes parapublics, comme langue de travail et des entreprises, comme langue du commerce et des affaires, comme langue d’enseignement, pour tous les citoyens québécois, avec privilège consenti d’un enseignement en anglais pour la minorité historique de cette langue, mais non pour les immigrants, quelle que soit leur langue d’origine. D’où la Charte de la langue française votée en 1977, qui s’est vue amputée de son chapitre sur la législation et la justice par jugement de la Cour supérieure du Québec en date du 13 décembre 1979 et dont l’article 73, dont nous parlerons plus loin, vient d’être amendé par décision de la même Cour. La Charte prévoit des mécanismes précis d’application et a confié à des organismes le soin d’en surveiller le respect. D’où les accusations de « police linguistique » qui sont régulièrement formulées contre eux. Mais à quoi sert une loi si personne n’a l’autorité de la faire appliquer ? Elle devient alors rapidement inopérante, comme on peut le constater par la lenteur d’application de la Loi sur les langues officielles du Canada ou comme on l’a vu pour le chapitre de la langue du travail de la Loi 63. En somme, ce n’est pas pour le plaisir de la chose qu’il existe des organismes et des programmes d’application de la politique linguistique, mais bien pour atteindre l’objectif visé. Si on peut discuter la manière dont les organismes accomplissent leurs mandats, il n’est pas opportun d’en remettre l’existence en cause, à moins que l’on veuille ainsi atténuer ou ralentir les effets recherchés par la loi.

Le principe général du français, langue officielle, est nuancé par d’autres préoccupations tout aussi importantes pour le citoyen et pour l’État. Ainsi, par souci de la protection du consommateur, l’usage de l’anglais et d’autres langues est autorisé chaque fois qu’il s’agit d’informer ou de servir un citoyen, dans des circonstances comme les services de santé, les services sociaux, les services professionnels, les contrats d’adhésion, les inscriptions sur les produits, les modes d’emploi, etc. La seule obligation à respecter est la présence du texte français ou l’existence du document en français ou la possibilité d’obtenir le service en français. L’épanouissement culturel des minorités a suscité le programme d’enseignement des langues d’origine (PELO), l’ouverture des ondes de Radio-Québec à toutes les minorités, la possibilité d’utiliser leurs langues, en plus du français, dans leurs commerces, leurs associations, leurs institutions. Enfin, la nécessité des communications avec l’extérieur du Québec, pour des fins aussi bien politiques que culturelles ou économiques, entraîne l’usage de l’anglais ou d’une autre langue, donc l’exigence de cette compétence pour certains postes et certaines fonctions dans l’entreprise ou dans la fonction publique, exigence cependant dont il faut démontrer la pertinence. Dans le concret de la vie, le respect de ces principes annexes doit inspirer l’interprétation étroite du texte même de la loi. Ici, tout particulièrement, c’est l’esprit qui doit l’emporter sur le texte.

Pour compléter ce rapide retour aux sources, il faut rappeler que l’aménagement linguistique du Québec concerne aussi les francophones hors Québec. Le fait que le Québec constitue le foyer principal d’affirmation, d’illustration et de défense de la culture française au Canada et en Amérique du Nord, le fait qu’il met son poids économique et politique au service de cette cause, dans la limite étroite de ses moyens dans le système fédéral actuel, entraîne comme conséquence un changement d’attitude et de stratégie de la part des minorités francophones hors Québec, dont le signe le plus net est la création de la Fédération des francophones hors Québec et la vigueur nouvelle de leurs positions au moment du débat sur le « rapatriement » de la Constitution canadienne. Notre position à leur égard est complexe: dans l’ensemble canadien, nous constituons avec eux une même minorité; mais nous possédons un État où nous sommes la majorité et d’où, en invoquant le sort confortable de la minorité anglophone au Québec et celui également de toutes les autres minorités, nous pouvons chercher à améliorer leur situation dans les autres provinces; en somme, nous nous sentons solidaires d’eux et nous avons conscience de nos responsabilités aussi bien à l’égard de la survie et de l’épanouissement de la culture française en Amérique du Nord, où le Québec est le creuset d’émergence d’une culture américaine originale, qu’à l’égard du sort qui est le leur dans les autres provinces en tant que minorités culturelles, surtout en ce qui concerne l’accès à l’école française pour leurs enfants et à l’usage du français dans les services et les organismes de l’Administration.

Peut-être voit-on mieux maintenant en quoi l’aménagement linguistique du Québec découle d’une conception globale de la société québécoise, c’est-à-dire de la manière dont les Québécois veulent vivre chez eux: leur adhésion massive à la Charte de la langue française démontre bien qu’elle rejoint leurs aspirations. Peut-être voit-on mieux également en quoi ce projet de société peut contredire le projet de société canadienne.

Le débat récent au sujet de l’accès à l’école anglaise, dont la première manche s’est terminée avec la ratification de la nouvelle Constitution canadienne, dont la deuxième s’est achevée avec le jugement Deschênes, dont la troisième est aujourd’hui devant les tribunaux, puisque le Québec a interjeté appel de ce jugement, nous servira d’exemple concret pour illustrer cet aspect de la question.

L’objet du débat est le paragraphe a) de l’article 73 de la Charte, qui se lit comme suit: « Par dérogation à l’article 72, peuvent recevoir l’enseignement en anglais, à la demande de leur père et de leur mère, a) les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec, l’enseignement primaire en anglais ». Le complément circonstanciel « au Québec » a pour effet d’obliger les parents anglophones des autres provinces du Canada à envoyer leurs enfants à l’école française lorsqu’ils émigrent au Québec. C’est ce qu’on a appelé par la suite « la clause Québec ». Pourquoi cette mesure ? Elle provient d’une double préoccupation: traiter de la même manière tous les immigrants, donc toutes les minorités ethniques du Québec, et ne plus faire de distinction entre les immigrants de langue anglaise et ceux d’autres langues comme dans la Loi 22; favoriser l’amélioration du sort scolaire des minorités francophones hors Québec en offrant aux provinces dont les ressortissants auraient à se plaindre de la clause Québec des accords de réciprocité: les anglophones venant d’une autre province auraient accès à l’école anglaise si le gouvernement de leur province d’origine s’engage à assurer aux francophones y résidant l’accès à l’école française. Aucune province n’a accepté un semblable accord.

Le paragraphe a) de l’article 73 était constitutionnel au moment de son adoption et l’est demeuré cinq ans. Entre-temps, le gouvernement fédéral s’est porté à la défense des immigrants anglophones, sous couvert de la protection des droits des minorités anglophones et francophones du Canada, donc au nom d’une conception canadienne de la société. Les grandes lignes de la stratégie fédérale ont été les suivantes. Première étape, mise au point progressive de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés, dont le paragraphe n° 1 se lit comme suit: « Les citoyens canadiens: a) dont la première langue apprise et encore comprise est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province où ils résident, b) qui ont reçu leur instruction, au niveau primaire, en français ou en anglais au Canada et qui résident dans une province où la langue dans laquelle ils ont reçu cette instruction est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province ont, dans l’un ou l’autre cas, le droit d’y faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans cette langue ». Le paragraphe 3 a) stipule que ce droit « s’exerce partout dans la province où le nombre des enfants [...] est suffisant pour justifier à leur endroit la prestation, sur les fonds publics, de l’instruction dans la langue de la minorité ». Deuxième étape: mise au point de l’article 1 de la Charte canadienne des droits et libertés, qui se lit comme suit: « La Charte canadienne des droits et libertés garantit les droits et libertés qui y sont énoncés. Ils ne peuvent être restreints que par une règle de droit, dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d’une société libre et démocratique ». La référence à un projet de société est on ne peut plus explicite et il revient au Québec de prouver que l’article 73 a) de sa Charte de la langue française est une restriction « raisonnable », « dans le cadre d’une société libre et démocratique ». Troisième étape: l’insertion de la Charte canadienne des droits et libertés dans la Constitution canadienne, dont l’article 52 stipule qu’elle est « la loi suprême du Canada; elle rend inopérantes les dispositions incompatibles de toute autre règle de droit ». Quatrième étape: accord des provinces, sauf du Québec, sur les modalités du rapatriement de la Constitution (5 novembre 1981) et vote de la Loi constitutionnelle du Canada le 2 décembre 1981 par le Parlement d’Ottawa malgré le refus réitéré du Québec d’y adhérer. La contestation de l’article 73 a) de la Charte de la langue française pouvait donc s’inscrire devant les tribunaux, en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés et en vertu de la Loi constitutionnelle du Canada. Tout était bien prêt. Le juge Deschênes a donc déclaré que l’article 73 a) était inconstitutionnel, en fait il aurait mieux valu, par respect pour l’histoire, déclarer que l’article 73 a) était devenu inconstitutionnel de par la volonté expresse du gouvernement fédéral.

Il s’agit vraiment ici d’un conflit entre deux conceptions de la société, deux conceptions des droits et devoirs de la majorité et des minorités. Cela est si vrai que le juge Deschênes n’a pas hésité à traiter la société québécoise de société totalitaire à cause de l’article 73 a), bien qu’il ait été voté par un parlement légitime d’une société que nous continuons à considérer comme libre et démocratique. Le Québec a ainsi perdu une part de son pouvoir de se définir en tant que société. Quant aux minorités francophones hors Québec, il faudra attendre qu’elles inscrivent leurs propres procès devant les tribunaux pour savoir si la nouvelle Charte canadienne des droits et libertés change quelque chose à leur sort actuel.

L’affaire de la clause Québec est également révélatrice des tendances que l’on peut observer au Québec au sujet de la politique linguistique proprement dite. Depuis qu’elle a été formulée d’une manière détaillée, précise, technique, dans un texte de style juridique comportant un grand nombre d’articles, les citoyens du Québec, surtout les francophones, ont considéré que l’affaire était réglée, que leur rôle était terminé, que c’était maintenant l’affaire des fonctionnaires, des ministres et des tribunaux. On assiste donc à une démobilisation de la collectivité à l’égard de la politique linguistique, alors qu’il est encore trop tôt pour penser que la situation linguistique de départ a été significativement modifiée dans les faits, trop tôt pour juger que les objectifs de la Charte de la langue française ont été atteints. D’autre part, à cause même de l’existence de la Charte de la langue française, les questions linguistiques sont devenues des questions de détail, portant sur l’interprétation ou la portée de tel ou tel article de la loi, à la manière des querelles de clôture d’autrefois. Ces deux tendances expliquent l’apathie de l’opinion publique au lendemain du jugement Deschênes: pour le citoyen ordinaire, aux prises avec la crise économique, il s’agit d’un détail de la loi, d’un épisode de l’éternelle querelle entre Québec et Ottawa, dont les Grands Chefs s’occupent avec délectation. Il faudra bien pourtant revenir un jour aux grands objectifs de la société québécoise et aux grands principes dont nous nous sommes réclamés jusqu’à maintenant pour la concevoir, depuis la révolution qualifiée de « tranquille » sans doute par un observateur fin psychologue qui connaissait notre placidité.

Il faut, en effet, remonter au début des années soixante pour voir s’amorcer sérieusement le débat sur le statut de la langue française au Canada d’abord et au Québec ensuite. Car l’aménagement linguistique du Québec tel que nous le concevons aujourd’hui est l’aboutissement d’un long cheminement des idées et des opinions au sujet de la langue française et, d’une manière plus globale, au sujet de l’avenir du Québec et des francophones en Amérique. Une documentation importante s’est ainsi accumulée au fil des années, dont il est opportun d’énumérer rapidement les sources principales, qui coïncident avec les temps forts du débat:

Il est évident, au vu de cette abondante documentation, que personne ne peut aborder le débat linguistique à partir de zéro. Les opinions les plus diverses se sont exprimées et ont été discutées, les études les plus variées et les mieux fouillées sont disponibles, réparties sur une période relativement assez longue pour qu’on puisse les comparer et suivre l’évolution à la fois de la situation et des idées. L’amateurisme et le spontanéisme n’ont plus leur place dans ce débat, à moins d’accepter de le voir revenir sans cesse au point de départ comme le rocher de Sisyphe.

Ce qui frappe, lorsqu’on retrace l’évolution des idées au travers de cette documentation, c’est la continuité des aspirations chez les Québécois et la recherche progressive des moyens de les réaliser. Malgré les divergences, l’impression d’un mouvement vers un accord profond se dégage nettement. Accord pour le français, langue officielle du Québec, contre le bilinguisme institutionnalisé et généralisé. Accord pour l’omniprésence du français dans l’étiquetage, l’affichage public, la publicité, les services publics, contre l’unilinguisme anglais. Accord pour que le français devienne une langue de promotion et de succès dans le monde du travail et de l’économie, au lieu d’être une langue de seconde zone face à l’anglais. Accord pour que les minorités, y compris la minorité anglaise, s’intègrent et participent à la culture québécoise, au lieu de l’ignorer ou de tenter de la noyer par le nombre, mais en même temps et sans contradiction, accord pour que les minorités culturelles maintiennent le contact avec leur culture d’origine, sans devoir s’assimiler à la manière du melting pot américain. Pendant la même période, on note que les anglophones du Québec s’intéressent peu à cette effervescence d’idées et n’en tirent pas les conclusions quant à leur propre avenir. Il se crée ainsi un hiatus considérable au sujet de ce que sera la société québécoise entre les francophones et les anglophones du Québec.

Au regard de la documentation disponible relative à l’aménagement linguistique du Québec, je propose à votre attention une impression et une remarque personnelles. J’ai l’impression que le dossier linguistique du Québec, dans ses éléments, ses nuances, sa dynamique, ses fondements, son évolution, est mal connu du public en général, et surtout, ce qui est plus préoccupant, très mal connu des jeunes. Il ne semble pas que cette question, intéressante en soi et touchant de très près l’histoire contemporaine du Québec et du Canada, soit étudiée, par exemple au niveau du cégep ou de l’université. Je remarque d’autre part que la théorie et la pratique de l’aménagement linguistique, au Québec ou dans les autres pays, ne soulève que peu d’intérêt chez les linguistes québécois. Il y a pourtant là nombre de sujets à creuser et qui concernent de très près et d’une manière pressante non seulement le Québec, mais beaucoup d’autres pays, dont tous les pays arabes, tous les pays d’Afrique noire, les pays scandinaves, la Belgique, la Grèce, la Yougoslavie, la Chine, l’URSS, pour ne citer que ces exemples, en fait tous les pays où existe une situation de multilinguisme. Il s’agit d’un vaste champ d’investigation, dont une face est pragmatique — assurer la coexistence de plusieurs langues sur le même territoire ou adapter une langue à des fonctions nouvelles — et l’autre théorique, comment fonctionne la concurrence linguistique ou comment agir sur l’usage linguistique. On pourrait même aller plus loin et établir une similitude entre les phénomènes liés à la variation linguistique, tout particulièrement la concurrence entre les normes à l’intérieur d’une même langue, et ceux liés au multilinguisme. Ce ne serait pas faire preuve de chauvinisme que de prendre comme terrain d’observation et comme point de départ l’expérience québécoise, mais au contraire profiter d’une situation exceptionnellement favorable à l’observation participante, pour utiliser une expression chère aux anthropologues. Évidemment, ce n’est pas un sujet à la mode chez les gourous de la sociolinguistique, du moins pas encore, mais ça viendra, soyez-en certains, peut-être un peu trop tard pour nos linguistes et nos étudiants, comme il est arrivé pour la terminologie, qu’on enseigne aujourd’hui un peu partout alors que les besoins s’estompent. Faudra-t-il qu’un Américain vienne étudier le language planning du Québec pour que nos linguistes s’y intéressent ? Remarquons que des Mexicains et des Africains sont déjà venus en mission au Québec pour examiner l’un ou l’autre aspect de notre politique linguistique, dans l’espoir d’y trouver une source d’inspiration pour la solution de leurs propres problèmes. Il y a tout de même là quelque chose de paradoxal: alors que nous avons acquis une expérience collective originale et très documentée en matière d’aménagement linguistique, nous ne disposons d’aucun spécialiste universitaire capable d’en traiter, avec hauteur de vue, détachement et compétence, d’en extraire et d’en exposer des principes théoriques propres à faire mieux comprendre le rôle des langues dans l’organisation sociale, d’illustrer la manière dont on peut trouver des solutions réalistes aux situations de multilinguisme ou la manière dont se régularisent les comportements linguistiques dans les sociétés complexes.

Ce qui m’amène au troisième et dernier volet de mon exposé.

L’aménagement linguistique du Québec ne se réduit ni à l’adoption de la Charte de la langue française, ni à son application mécanique. La Charte détermine le statut de la langue française en la déclarant langue officielle et en fixant les domaines où son utilisation est obligatoire. Mais reste entière la question de la langue elle-même, du choix des éléments linguistiques qui seront, devront ou devraient être utilisés. Il serait tout de même contradictoire que l’application de la politique linguistique n’implique pas un effort de redressement qualitatif de la langue française au Québec.

Là-dessus, les idées sont loin d’être claires actuellement.

Il semble bien que les deux thèmes centraux soient la détermination d’une norme québécoise de la langue française et la légitimité de la normalisation. Dans l’un et l’autre cas, il faut considérer le réel, c’est-à-dire ce qui se vit effectivement au sein de la société québécoise, et la théorie, c’est-à-dire les opinions des uns et des autres, commun des mortels ou spécialistes, soit sur ce qui se passe, soit sur la manière dont les choses devraient se passer. La divergence entre ces deux aspects du même phénomène est considérable aujourd’hui et compromet le contenu proprement linguistique de l’aménagement linguistique.

Prenons le cas de la norme. Dans les faits, il existe une norme québécoise de la langue française et le consensus s’est fait récemment sur sa légitimité. Elle se situe entre les deux extrêmes d’une langue populaire vilipendée depuis longtemps sous l’étiquette du joual et un alignement systématique sur le français de Paris, surtout en ce qui a trait à la prononciation. Ses caractéristiques relèvent davantage de la phonétique et du vocabulaire que de la morphologie ou de la syntaxe. Elle correspond à l’usage des locuteurs instruits et urbains et constitue de fait une norme dominante, dont l’existence est constante dans toutes les langues des sociétés complexes. Elle n’est pas décrite, du moins pas d’une manière exhaustive, ce qui ne l’empêche pas d’être et de remplir sa fonction régulatrice, mais ce qui gêne les diffuseurs de la langue, ceux qui au jour le jour doivent choisir ou juger entre les différents styles d’une même langue, comme les enseignants du primaire et du secondaire, les journalistes, les publicitaires, les rédacteurs, les animateurs de la radio et de la télévision, parce qu’ils ne disposent pas de sources fiables pour régler les problèmes un à un, puisque les seuls ouvrages de référence dont ils disposent aujourd’hui sont français et parisiens.

Voilà pour les faits. Voyons la théorie maintenant, élaborée et diffusée en général par les linguistes. Notons d’abord, et la remarque est fondamentale, que la sociolinguistique est apparue dans des sociétés industrialisées dont les langues sont fixées et décrites depuis très longtemps. En réaction, la sociolinguistique s’est attachée à la description des usages différents d’une même langue et à l’analyse des modalités de leur coexistence dans le processus social de la communication. Elle a été ainsi amenée à contester l’impérialisme de la norme dominante, d’où le glissement prévisible vers la contestation de la nécessité même d’une norme dominante. On délimite ainsi un premier champ théorique où la discussion et les idées sont pour le moins confuses: on ne peut nier qu’il existe dans les faits à la fois une norme linguistique dominante, des normes sociales différentes, plus ou moins nombreuses et plus ou moins divergentes de la norme dominante; on ne peut nier également que la concurrence entre les normes soit le signe extérieur de la concurrence entre les différents sous-groupes sociaux d’une même société et qu’il y ait une relation entre le succès personnel et la maîtrise de la norme dominante; d’où, d’une part, le besoin d’une théorie sociolinguistique qui permettrait de comprendre comment fonctionne la langue comme phénomène social et non comme strict système combinatoire d’éléments et comment se régularisent les comportements linguistiques des membres de la communauté linguistique; d’où, d’autre part, la discussion sur le choix de la norme qui sera acceptée comme norme dominante et sur les attitudes à l’égard des autres normes existantes, ce qui fait partie aussi, à proprement parler, de l’aménagement linguistique. Sur ce dernier point, on remarque que les sociolinguistes, surtout montréalais, ont eu tendance à favoriser la description du français populaire parlé de Montréal et que personne ne semble se préoccuper de décrire l’usage québécois collectivement valorisé, écrit et parlé. À cause de ce choix, les discussions sont souvent en porte à faux.

Les idées ne sont pas plus claires au sujet de la normalisation. À cet égard, il semble bien que prévaut, chez la majorité des locuteurs, la crainte de voir une autorité quelconque, l’Office de la langue française par exemple, intervenir arbitrairement dans l’usage personnel de chaque locuteur. Ce n’est pourtant pas ainsi que le problème se pose, dans la réalité. En fait, la communication ne poursuit pas les mêmes objectifs, donc ne fait pas face aux mêmes contraintes, selon qu’il s’agit d’une communication individualisée ou d’une communication institutionnalisée. Dans la communication individualisée, le locuteur est entièrement libre d’utiliser la langue comme il l’entend et de choisir les mots qui lui plaisent. Rigoureusement, personne ne peut l’en empêcher. Il est le maître absolu de son usage et il exerce cette liberté à ses risques et périls. Dans la communication institutionnalisée, l’émetteur doit tenir compte d’un certain nombre de contraintes dont les sources les plus importantes sont l’efficacité de la communication, le respect des lois surtout en ce qui concerne la protection du consommateur et l’image de marque qu’il veut projeter de lui-même. La normalisation ne concerne que les communications institutionnalisées. Elle a surtout comme fonction soit d’assurer l’efficacité de la communication en mettant tout le monde d’accord sur l’usage d’un même terme pour une même chose, soit d’éviter la possibilité de fraudes terminologiques dans le commerce des objets et des services.

La normalisation est l’un des aspects les plus délicats de l’aménagement linguistique, mais un aspect nécessaire. Ici aussi, on note que les théories et les opinions sont demeurées superficielles. On pourrait prendre le recul nécessaire et arriver à des conclusions plus justes en examinant d’autres situations sociolinguistiques, par exemple les travaux sur les langues scandinaves pour les épurer des influences de la langue danoise, les travaux relatifs au renouveau de la langue macédonienne en Yougoslavie, ou encore tout le problème de la modernisation des langues africaines qui implique une politique de standardisation et une diffusion massive de néologismes.

L’aménagement linguistique, au Québec comme ailleurs, comporte inévitablement un contenu proprement linguistique, ce qui a pour effet de modifier l’usage linguistique, d’abord dans les communications institutionnalisées, puis, par ricochet, dans les communications individualisées. C’est, en définitive, sa finalité ultime.

On voit donc, par ce long exposé, que l’aménagement linguistique du Québec est un processus toujours en cours, qui exige de la part des citoyens une vigilance constante aussi bien à l’égard de la manière dont la Charte est appliquée qu’à l’égard des tentations d’en modifier le contenu. Malheureusement, il apparaît nettement que le dossier s’est fonctionnarisé et qu’il s’est réduit à l’application morcelée des articles de la Charte. Nous courons alors le danger de perdre de vue les grands objectifs et les grands principes qui l’ont inspirée, d’oublier qu’il s’agit d’abord et avant tout d’un élément important d’un projet global de société, dont l’objet est le statut et la qualité de la langue française au Québec.

Vers un aménagement linguistique comparé

Les textes ici réunis stimulent la réflexion sur la nature et la pratique de l’aménagement linguistique, autant par l’évocation des situations sociolinguistiques extrêmement différentes les unes des autres (du moins en apparence), par la description des solutions mises en place pour concilier l’usage de plusieurs langues dans des cas de multilinguisme, que par la présentation et la discussion des aspects théoriques et méthodologiques des problèmes linguistiques, culturels et politiques auxquels il faut trouver une solution.

Notre intention n’est pas de tenter une synthèse des contributions à cet ouvrage collectif : elle se transformerait rapidement en une sorte de court traité d’aménagement linguistique, du fait que les textes couvrent la presque totalité de la problématique du sujet. Nous nous proposons plutôt d’examiner trois thèmes qui nous semblent courir tout au long du texte, directement ou indirectement évoqués par les auteurs au fil de leurs exposés : le multilinguisme, la standardisation linguistique et la notion même d’aménagement linguistique.

Le multilinguisme

En général, le besoin de procéder à l’aménagement linguistique d’un pays découle de la coexistence de plusieurs langues sur le même territoire. Lorsque cette coexistence se transforme en concurrence, ou lorsque les diverses langues sont utilisées d’une manière symbolique pour faire émerger des tensions de toute autre nature, ethniques, économiques, religieuses, culturelles, politiques donc, ou lorsque, tout simplement, les locuteurs de chaque langue tiennent à conserver l’usage de leur propre langue et à l’affirmer comme langue fonctionnelle au sein de l’organisation sociale, il apparaît et il devient nécessaire d’intervenir politiquement dans le dossier linguistique. À la limite, on ne peut faire autrement que d’essayer de trouver des solutions réalistes, acceptables et applicables au multilinguisme, tel qu’il est vécu dans chaque situation particulière, car la manière dont les choses se présentent est toujours unique, originale, propre à un pays. Par contre, les questions qui se posent sont toujours les mêmes : faut-il conserver toutes les langues en présence, comment choisir si on doit choisir, quel statut juridique donner à chaque langue, ce statut juridique doit-il devenir un statut de fait, quelles dispositions concrètes doit-on arrêter pour faire fonctionner une société en plusieurs langues, à combien s’en élèvera le coût et quelles en seront les retombées sur l’économie générale du pays, comment contrôler les mesures prises? Somme toute, est-ce possible? D’où l’idée, la conviction en ce qui nous concerne, qu’il est possible d’élaborer une théorie générale de l’aménagement linguistique, dont découlerait une méthodologie suffisamment souple pour s’appliquer à des cas très différents les uns des autres. Nous évoquerons ce point par la suite. Pour l’instant, réfléchissons à ces interrogations à partir des textes précédents.

Peu d’auteurs évoquent le choix des langues. On dirait que la chose va de soi, du moins dans les situations ici évoquées. C’est donc, semble-t-il, la dynamique sociale elle-même qui fait s’imposer celle des langues auxquelles il faut attribuer un statut, en général par rapport à une langue véhiculaire principale. Citons quelques exemples. Au Canada et au Québec, le français et l’anglais sont seuls pourvus d’un statut, comme langues des communautés historiques : les autres langues, qui constituent la mosaïque culturelle canadienne et québécoise, sont prises en compte du seul point de vue culturel et scolaire, donc dans des domaines comme la radio, la télévision, l’école, les activités culturelles, etc., selon une stratégie qui varie d’un niveau de gouvernement à l’autre et d’un domaine à l’autre. En Espagne, il s’agit du statut du catalan, du galicien et du basque par rapport à l’espagnol. En Belgique, de la relation du flamand-néerlandais par rapport au français de la Belgique s’appuyant sur la France et le monde francophone. Le cas de la Yougoslavie confirme ce point de vue, puisque la constitution de la Fédération renvoie à la responsabilité des Républiques et des Provinces le soin de déterminer les langues auxquelles sera attribué un statut. Le texte même de la constitution n’identifie pas les langues officielles du pays (Bugarski). À ceux qui se demandent comment on choisit les langues à privilégier dans une situation de multilinguisme jugée excessive, l’ouvrage n’offre pas de réponse nette. On peut cependant déduire trois éléments qui déterminent la force d’affirmation relative d’une langue : elle doit être la langue d’une communauté soudée par un fort sentiment d’identité culturelle; cette communauté doit avoir les moyens de s’affirmer à l’égard des autres communautés constituant la Nation, en détenant d’une manière ou de l’autre un certain pouvoir de négociation, par le nombre de ses membres, l’activité économique, le savoir-faire politique, la participation au pouvoir, etc.; enfin, cette affirmation de la communauté doit avoir une forme quelconque de légitimité, reconnue par les autres groupes linguistiques, même de ceux qui seront éventuellement écartés, à cause de phénomènes aussi différents et subjectifs que le rôle historique, le rayonnement culturel, l’ascendant dans les jeux d’alliance, le niveau de développement de sa langue, c’est-à-dire sa capacité à être un instrument efficace de communication, etc. Le choix des langues sera donc judicieux pour autant qu’il confirmera un consensus social explicite ou tacite. S’il s’en éloigne trop, il y a de forts risques qu’il ne soit pas accepté et qu’on le remette en cause à la première occasion. S’il n’existe pas, il faut d’abord travailler à le créer, quitte à remettre à plus tard le choix des langues, lorsque la situation sera éclaircie et les rapports entre les langues mieux perçus et mieux acceptés par les citoyens. Le temps linguistique est à grande échelle.

La manière de définir le statut juridique des langues, notamment par rapport à la zone du territoire national concernée ou par rapport aux institutions touchées par les dispositions juridiques, est très variable. Les adjectifs qui servent généralement à désigner ce statut, par exemple officielle ou nationale, n’ont pas toujours le même sens, comme le signale Bugarski au sujet de la Yougoslavie. C’est l’un des nombreux problèmes de terminologie de l’aménagement linguistique qu’évoquent Daoust et Maurais dans leur article. D’après les cas décrits dans le présent ouvrage et en nous référant à d’autres pays, on peut retenir, au moins à titre indicatif, les manières suivantes de définir le statut des langues dans une situation de multilinguisme :

Le statut juridique des langues est nuancé par le statut de fait, jusqu’au point où un observateur pourrait évaluer qu’il y a contradiction. Tout ici est matière à appréciation, nuance, compromis, adaptation aux contraintes de la situation, et donc tension, réclamation, demande de modification au statut ou aux règlements. L’aménagement linguistique d’un pays est en mouvement perpétuel, le plus souvent au profit des langues sociologiquement privilégiées par la situation et au détriment des langues défavorisées, sous la pression de facteurs le plus souvent non linguistiques. La vigilance, la patience et l’entêtement sont de règle, surtout de la part des locuteurs des langues menacées, ce qui, évidemment, irritera toujours et partout les locuteurs des langues fortes.

Entre statut juridique et statut de fait, une première forme d’écart met en cause l’égalité de principe des langues. Ou bien, l’une des langues est plus égale que les autres, comme en Yougoslavie en faveur du serbo-croate. Ou bien, l’usage de l’une des langues est soumis à des conditions particulières, comme au Canada, et se retrouve, de facto, dans une situation minoritaire par rapport à l’autre langue. Une autre forme d’écart, beaucoup plus intéressante, découle de la distinction entre bilinguisme institutionnel et bilinguisme fonctionnel. Le Québec, par exemple, n’a pas voulu et ne veut toujours pas se déclarer institutionnellement, donc officiellement, bilingue. Par contre, il admet dans les faits l’usage de l’anglais, de deux manières différentes : l’anglais est la langue de la minorité historique du Québec, dont l’usage est admissible dans toutes les formes d’activités et dans tous les domaines d’utilisation qui se rapportent à l’affirmation de l’identité culturelle et des droits constitutionnels (canadiens) de cette minorité; par exemple l’école (système scolaire complet en anglais), la justice, la radio, la télévision, la presse écrite, les services de santé, l’administration municipale, etc. Le même principe guide la manière dont sont considérées et utilisées les langues des autres minorités du Québec, mais dans les domaines surtout culturels et scolaires. D’un autre point de vue, le Québec étant en Amérique anglophone, l’usage de l’anglais est nécessaire dans les communications externes et, en conséquence, l’exigence de la connaissance de l’anglais va de pair avec les exigences linguistiques des fonctions. C’est ce que nous appelons le bilinguisme fonctionnel. Dans cette perspective, le français est la langue commune de tous les Québécois, tandis que l’usage de l’anglais devient circonstanciel. Ces dispositions ne touchent évidemment que les communications institutionnelles, les communications individuelles étant laissées à l’initiative des interlocuteurs. Une dernière forme d’écart, plus délicate à apprécier, découle de l’usage généralisé d’une langue sans statut, à côté d’un usage relativement restreint de la langue officielle. Le cas que nous connaissons le mieux est celui de la Tunisie, où l’emploi du français est très répandu, dans tous les domaines et dans toutes les formes de communications, y compris l’administration de l’État et les discours politiques, alors que la seule langue officielle est l’arabe. On pourrait constater la même situation en Algérie. Sans doute cette manière de vivre le bilinguisme est-elle admise et constitue-t-elle en fait une stratégie d’aménagement linguistique, mais c’est une stratégie à double tranchant, puisqu’elle repose sur la contradiction entre le principe et la réalité.

Peu d’auteurs abordent directement l’analyse du coût du multilinguisme. Par contre, plusieurs décrivent les organismes chargés de l’application des politiques linguistiques et traitent de l’organisation administrative et scolaire qui découle du multilinguisme. De toute évidence, le multilinguisme entraîne des dépenses, de divers ordres : personnel de traduction et d’interprétation, formation de ce personnel, rédaction, révision, impression de tous les imprimés requis; textes juridiques et administratifs, formulaires, manuels divers, documents commerciaux, affiches, panneaux, etc., dispositions du système scolaire, notamment formation linguistique du personnel et préparation-édition du matériel scolaire. Nous arrivons à penser que l’aspect coût du multilinguisme est une sorte de tabou, pour ceux qui le prônent, dans la crainte qu’ils ont de voir ceux qui s’y opposent y trouver un argument de poids. L’analyse ne peut pas être strictement comptable, elle doit être du type coûts-bénéfices, en incluant dans les bénéfices la paix sociale et la création d’emplois. Nos collègues économistes devraient s’intéresser à cet aspect de l’économie nationale, régionale et mondiale, comme nos collègues démographes se sont intéressés à la démographie linguistique au point d’en faire une spécialité. Nous manquons vraiment d’informations et d’analyses comparées portant sur ce point précis.

Le multilinguisme est-il possible? À l’évidence, il faut répondre oui, possible en principe et possible dans les faits. Au terme d’une carrière consacrée à ce sujet, Mackey conclut qu’à travers le monde et les nations, ce sont les situations d’unilinguisme qui sont l’exception, le multilinguisme de fait étant la règle générale. Ce qui est difficile par contre, c’est d’organiser le multilinguisme d’une manière telle que les solutions deviennent des consensus collectifs et garantissent la paix linguistique au sein de la nation. C’est une des tâches principales de l’aménagement linguistique.

La standardisation

Nous passons ici de l’aménagement du statut des langues à l’aménagement des langues elles-mêmes, en tant que codes sociaux et systèmes de communication.

En général, on entend par « standardisation » l’effort de mise au point d’une langue standard, en se guidant sur une certaine norme linguistique dont le choix est préalable au travail technique lui-même. Nous réservons le terme « normalisation » pour désigner un processus d’ordre terminologique, dont l’objet est le choix explicite d’un terme à privilégier pour désigner une notion, par rapport aux synonymes attestés. Il s’agit donc en fait du même processus que celui qui a trait aux produits industriels, mais appliqué au vocabulaire. Notons que les Catalans appellent « normalisation » ce que l’on appelle ici « aménagement linguistique », comme le signalent Daoust et Maurais.

La langue standard se définit de par la convergence de trois éléments : la reconnaissance sociale d’un usage légitime de la langue, un travail technique de description de cet usage, enfin son illustration par l’art et ses emplois dans les communications institutionnalisées.

La description de l’usage légitime a pour résultat concret :

Certains de nos collègues identifient clairement, dans leur contribution, l’objectif à atteindre. Il s’agit, non pas de reconstruire la langue d’un groupe de gens de lettres, donc une langue d’élite, mais de définir et de décrire la langue à employer par tous les locuteurs, aussi bien parlée qu’écrite, une langue fonctionnelle, accessible et uniforme, susceptible de convenir à toutes les situations de communication contemporaines, une langue moderne comportant tous les registres et dotée des instruments de référence requis pour son usage, généralisé (Bastardas Boada, Bugarski, Rotaetxe, Deprez). Programme ambitieux, déjà réalisé par les langues des sociétés industrialisées, partiellement par des langues de grande diffusion comme l’arabe ou le chinois, réalisable pour n’importe quelle langue, si besoin en est et si la volonté politique et collective l’exige.

Le problème central, du moins la question qui préoccupe le plus les personnes qui s’intéressent à l’aménagement de la langue, est la variation des usages de la même langue et la manière de choisir une norme qui guidera le travail technique de standardisation et de normalisation.

Si on en juge par les articles de cet ouvrage, ou si on se reporte aux langues que nous connaissons, on arrive à conclure que cette norme est le plus généralement du type variationniste, c’est-à-dire construite sur l’amalgame de différents usages, selon une dynamique très instable au début du processus de standardisation, dont l’amplitude diminue au fur et à mesure que les forces de régulation linguistique se manifestent. À la limite, une langue est morte quand sa norme est parfaitement stable. Même le français, que l’on cite souvent comme exemple le plus parfait de la centralisation normative, a suivi et suit ce cheminement : forte instabilité normative au XVe et au XVIe siècle, stabilisation progressive du XVIIe au XIXe siècle, tentation de l’immobilisme au XXe, réamorçage du débat normatif avec l’actuelle affirmation des usages dits régionaux du français. Dans ce mouvement continu, nous croyons qu’il y aurait avantage à distinguer deux grands moments, pour clarifier les objectifs : une période d’élaboration des standards linguistiques, dont l’objectif est la réduction de la variation et l’étalonnement des usages par rapport à la norme admise comme centrale; une période d’affirmation de la norme, dont l’objectif est le maintien d’une stratégie de la variation par recherche d’équilibre entre intercommunication, manifestation de la personnalité et de l’identité culturelle, adaptation à l’évolution de la société. Donc une période prénormative où la variation est un obstacle et une période postnormative où elle est soit une nécessité, soit l’indice de la vitalité d’adaptation ou de création stylistique.

Quant à la manière de procéder à la standardisation, nous trouvons ici des témoignages qui inspireront ceux qui sont aux prises avec cette tâche. Par exemple, Bugarski et Deprez exposent clairement les avantages qu’il y a à maintenir le contact normatif entre l’usage national d’une langue et ses usages dans les autres communautés de la même langue, par exemple entre le néerlandais de Belgique et celui des Pays-Bas, tout en constatant que ce contact ne peut pas aller jusqu’à l’uniformité. Les Québécois considèrent de la même manière leur relation au français de l’Hexagone. Autre témoignage : les travaux de l’Institut d’Estudis Catalans, sous la direction de Pompeu Fabra, bien décrits dans l’article sur la Catalogne, donnent des indices très concrets sur la façon d’établir des standards variationnistes : pour l’orthographe, se fonder sur la prononciation réelle dans l’aire linguistique, en cherchant des formes graphiques qui n’entrent pas inutilement en contradiction avec les prononciations des divers dialectes de la même langue; pour la grammaire, admettre les formes les plus usuelles dans les principaux dialectes; pour le lexique, s’appuyer sur les formes communes, privilégier les mots à caractère unificateur, admettre l’apport des dialectes, exclure les dialectalismes particularisants, les archaïsmes trop marqués, les emprunts inutiles. Par contre, l’article sur le Pays basque montre bien les avantages et les inconvénients d’une norme unitaire, non variationniste et volontariste : elle est acceptée pour son pouvoir d’unification linguistique de la nation; elle est refusée soit parce qu’elle force brutalement l’évolution linguistique, soit parce qu’elle rejette dans un statut d’infériorité les dialectes exclus de la norme.

Partout, on conçoit que la diffusion des standards linguistiques se fera d’une part par leur enseignement aux enfants et aux adultes, aussi bien comme langue maternelle que comme langue seconde, d’autre part par leur emploi dans les communications institutionnalisées, celles de l’Administration publique, des médias, si possible dans les domaines de l’activité économique, des activités professionnelles, du travail, de la publicité, de l’affichage public, de la toponymie, etc. Par contre, on note généralement, aussi, que le principal obstacle à la diffusion des standards est le fait qu’ils sont mal connus ou ignorés des locuteurs eux-mêmes, dans le cas des langues en cours de standardisation, ou négligés de plus en plus dans le cas des langues normalisées, de par une sorte de crise mondiale et généralisée des langues, qui se manifeste, d’après les observateurs, par une baisse dramatique de la qualité de la performance linguistique moyenne des locuteurs (le volume précédent de la même collection a traité de ce sujet, sous le titre d’ailleurs de la Crise des langues). Enfin, dans la plupart des cas, un ou des organismes nationaux sont spécifiquement chargés d’élaborer, de diffuser et de faire respecter les standards linguistiques. L’évaluation de l’activité de ces organismes est cependant difficile.

La notion d’aménagement linguistique

En nous reportant aux différents contextes où l’expression est utilisée, dans cet ouvrage ou dans d’autres circonstances, il est possible de dégager quatre acceptions principales du terme « aménagement linguistique », réparties en deux catégories, une pratique et une théorique.

Le terme peut désigner les phénomènes eux-mêmes relatifs à la manière dont le multilinguisme d’un pays a évolué vers la réduction ou la coexistence des langues, ou ceux qui se rapportent à la manière dont la variation d’une langue s’est atténuée et structurée par l’émergence d’une norme privilégiée. Ces phénomènes peuvent s’être produits d’eux-mêmes, sous l’influence des forces sociolinguistiques primaires, par exemple l’unification politique d’un pays, l’accroissement des contacts entre les locuteurs des différentes régions par l’amélioration des moyens de transport, l’influence de l’usage de la langue dans les médias, la variété et la validité des instruments de référence, la qualité et l’intensité de la production littéraire, le prestige d’un texte comme la Bible pour l’hébreu, le Coran pour l’arabe ou la Divine Comédie pour l’italien, la décision de traduire la Bible en langue « vulgaire », etc. Ils peuvent découler aussi d’une intervention humaine délibérée, par exemple la promulgation d’un édit, d’une loi, d’un règlement, avec ou sans disposition d’application, avec ou sans organisme chargé d’en assurer le respect et de conduire les travaux requis à cette fin. Enfin, ces phénomènes peuvent être très anciens, comme la régression du latin en faveur des langues européennes modernes, ou se produire sous nos yeux, comme l’affirmation de la langue arabe dans les pays du Maghreb. Nous sommes ici dans le domaine des faits bruts, qui se sont produits depuis toujours, qui se produisent aujourd’hui et qui se produiront demain, qu’il y ait ou non un observateur pour en rendre compte.

On peut vouloir infléchir cette mécanique sociale, d’où un deuxième emploi de l’expression « aménagement linguistique » pour désigner l’intervention consciente dans les affaires linguistiques, soit de l’État, soit d’individus ou de groupes, dans le dessein d’influencer l’orientation et le rythme de la concurrence linguistique, le plus souvent en faveur des langues menacées, ou dans l’intention de façonner la langue elle-même, en la standardisant, en la décrivant ou en l’enrichissant lexicalement. Ici, le terme est pris au sens strict, pour désigner un processus volontaire de changement linguistique planifié. Le présent ouvrage apporte de nombreux exemples d’interventions de ce genre, dont on peut dire qu’en général elles sont efficaces, le cas le plus spectaculaire étant celui de la renaissance de l’hébreu comme langue du XXe siècle (Nahir), quoiqu’il y ait toujours des risques d’échec ou de succès mitigés, comme l’indique Lara. Remarquons qu’une fois l’intervention effectuée, la mécanique sociale continue d’agir et que nous revenons ainsi à la zone des phénomènes. Mais, cette fois, les phénomènes sont de deux ordres : les phénomènes primaires, auxquels nous avons fait allusion plus haut et qui continueront de jouer, et les phénomènes secondaires, ceux qui sont mis en marche par l’intervention humaine, dont on voudra évaluer l’efficacité et la pertinence. Faire le partage entre ces deux catégories de phénomènes n’est pas facile.

Nous arrivons ainsi à un troisième sens. On utilise aussi « aménagement linguistique » pour désigner la description des phénomènes dont nous parlons ici, qu’ils soient primaires ou secondaires. On passe alors du domaine du réel à celui de la connaissance. L’épistémologie nous apprend ici deux choses. La description des faits est tributaire de la manière dont l’observateur les regarde, tributaire donc du cadre théorique qui est le sien pour procéder à l’analyse et à la description des faits. En conséquence, le lecteur doit connaître ce cadre de référence, être en mesure de l’apprécier, se demander ensuite s’il convient à la description des faits, enfin évaluer la qualité de la description et la pertinence des conclusions qui en sont tirées. C’est l’exercice critique auquel tout lecteur s’est livré pendant la lecture des textes précédents. Force nous est de constater qu’en général, le cadre de référence théorique de l’auteur n’est pas explicite, ou qu’il est souvent éclectique, surtout en ce qui concerne l’aménagement du statut des langues.

D’où un dernier sens, où « aménagement linguistique » désignerait une partie de la sociolinguistique dont l’objet serait double : d’une part, étudier les phénomènes liés à l’évolution des situations de multilinguisme et de variation linguistique, d’autre part construire une théorie propre à rendre compte des faits, dont on pourrait tirer une méthodologie du changement linguistique planifié. En ce sens, l’aménagement linguistique en est aux balbutiements, sans doute parce qu’il faut quasi avoir été un praticien de l’aménagement linguistique pour tenter une théorisation de cet aspect de la vie des langues.

À la fin de la lecture de cet ouvrage, nous sommes frappés par la multiplicité, l’intensité, la complexité et l’efficacité à long terme des interventions dans le domaine des langues. Mais en même temps, nous constatons avec étonnement l’écart énorme qui existe entre la science linguistique et les faits qui relèvent de l’aménagement linguistique, dans un sens ou dans l’autre. La science linguistique s’est bornée à consigner le caractère social de la langue, pour ensuite se concentrer sur la description du système. Même la sociolinguistique actuelle est tributaire de cette option, puisqu’elle s’attache surtout à l’étude des valeurs sociales attribuées aux formes linguistiques déviant de la forme canonique. L’étude de l’aménagement linguistique ouvre une troisième voie, plus sociologique que linguistique en ce qui a trait au statut des langues, et plus linguistique que sociologique en ce qui concerne l’aménagement de la langue elle-même. Ce partage explique peut-être la difficulté de constituer une vraie science de l’aménagement linguistique, intégrée aux structures universitaires actuelles, fragmentées par disciplines et spécialités.

Le Québec dans la francophonie

Résumé

La conférence de Jean-Claude Corbeil trace à grands traits le portrait de la francophonie et du Québec dans la francophonie. Après avoir déterminé ce qu’est la francophonie, il s’attarde à montrer la complexité des relations entre quelques-uns des principaux intervenants soit la France, le Canada et le Québec. Il conclut que la francophonie est davantage un thème de discours qu’une préoccupation régulière et que le Québec arrive difficilement à préciser son mode de participation à cette francophonie.

Maximilien Laroche, professeur à l’Université Laval animait cet atelier.

Mon intention aujourd’hui est de tracer à grands traits le portrait de la francophonie et du Québec dans la francophonie.

Essayons d’abord de déterminer ce qu’est la francophonie. À l’évidence, la francophonie se définit d’abord par l’usage de la langue française.

Mais déjà, ce premier élément de définition n’est simple qu’en apparence et des remarques importantes s’imposent ici. Le statut de la langue française dans les pays qui en font usage est très variable. De ce point de vue, on peut distinguer : tout d’abord, les pays où le français est la langue maternelle de la population ou d’une grande partie de la population (France, Belgique-Wallonie, Canada-Québec-Acadie, Suisse romande); ensuite, les pays où le français est déclaré langue officielle sans qu’il soit la langue maternelle des populations, comme c’est le cas dans plusieurs pays d’Afrique noire, dans les Antilles, d’une certaine manière au Canada, en Belgique ou en Suisse pour les régions du pays où le français est langue seconde; enfin, les pays où le français est langue technico-scientifique et langue de communication internationale sans être langue officielle, comme dans les trois pays d’Afrique du Nord (Tunisie, Algérie, Maroc) par exemple, ou même aujourd’hui à Madagascar. D’où une connaissance du français par les populations des pays regroupés au sein de la francophonie qui varie beaucoup en nombre de locuteurs et en qualité de la compétence linguistique selon les situations sociolinguistiques. Les données sur ce point sont imprécises et fragmentaires. Notons enfin que la relation souvent établie entre francophonie et « défense » du français est pour le moins ambiguë : alors que la francophonie peut être un instrument d’affirmation du français comme langue internationale par rapport à l’anglais, à l’espagnol ou au russe, par exemple, elle ne vise certainement pas de ce fait à concurrencer les langues nationales des pays où le français a été introduit par la colonisation; bien au contraire, la francophonie doit alors favoriser le développement et l’usage de ces langues, dans un rapport de complémentarité de fonctions entre elles et le français. Sur ce dernier point, l’unanimité n’est pas faite chez tous les « francophones », qu’ils soient du nord ou du sud, ou encore l’expression des opinions au sujet du rôle du français est maladroite et provoque des réactions de méfiance ou des accusations d’impérialisme linguistique.

Pour ces raisons, le terme même de « francophonie » est remis en cause, parce qu’il se rattache de trop près ou trop exclusivement à l’expression « langue française ». Plusieurs sont aujourd’hui à la recherche d’une autre désignation de cette notion. Ainsi, des experts réunis à Cotonou en septembre 1981 ont proposé l’appellation suivante, trop longue pour être commodément utilisable, mais très significative des préoccupations actuelles des membres de l’Agence de coopération culturelle et technique : « Communauté des cultures des pays et des peuples de langue française ou qui utilisent la langue française ». Ainsi est mise de l’avant la distinction fondamentale entre être de langue française et faire usage de la langue française. En Afrique subsaharienne notamment, la langue française sert à la communication entre les peuples et les pays africains par-delà la diversité des langues africaines. Elle remplit alors ni plus ni moins que le rôle d’une langue véhiculaire à portée internationale.

La francophonie se définit aussi comme un réseau de relations humaines et professionnelles, le plus souvent animées par des organismes couvrant un grand champ d’activités et de préoccupations.

Mais, ici aussi, des remarques s’imposent. Les organismes de la francophonie sont très nombreux. L’édition internationale (1980) de l’Annuaire de la francophonie recense 254 organismes, répartis comme suit : 61 organismes internationaux, 88 organismes en France, 9 en Suisse romande et au Val d’Aoste, 33 en Belgique, 13 au Canada, 9 au Québec, 10 en Acadie, 4 en Ontario, 4 dans l’Ouest canadien et 23 aux États-Unis. La liste est certainement incomplète puisque des organismes comme l’Office et le Conseil de la langue française (du Québec) n’y apparaissent pas et que, d’autre part, le Répertoire de la vie française en Amérique (1982) identifie 166 organismes en Amérique du Nord alors que l’Annuaire n’en cite que 63. D’un autre point de vue, les organismes sont de nature variable. Les uns sont gouvernementaux ou paragouvemementaux, comme l’Office de la langue française (Québec), le Haut-Comité de la langue française (France), ou les différentes Académies de la langue française. Les autres sont d’ordre privé et poursuivent des objectifs linguistiques, littéraires, culturels ou professionnels. Enfin, l’étendue des relations des organismes varie, qu’ils soient nationaux, comme l’Association québécoise des professeurs de français, bilatéraux comme l’Association Québec-France ou France-Tunisie, ou internationaux (multilatéraux) comme l’Agence de coopération culturelle et technique, l’Association internationale des parlementaires de langue française ou l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française.

L’avantage de la multiplicité des organismes et des institutions francophones est de permettre d’établir des relations d’amitié et de collaboration entre un très grand nombre de personnes dans des domaines d’activités et d’intérêts professionnels très diversifiés. L’inconvénient en est la concurrence entre les organismes, les risques de la dispersion des moyens financiers et des énergies, de même que le risque d’un certain éclatement de la francophonie dans une nébuleuse d’organismes plus ou moins actifs.

La francophonie se définit également comme un ensemble économique dont le pivot est la France.

On remarque cependant que les relations économiques sont surtout bilatérales et concurrentielles. Pour les hommes d’affaires, la francophonie est un lieu où il est plus facile d’œuvrer puisque l’usage d’une même langue facilite les communications et puisqu’il existe entre les partenaires une certaine communauté d’esprit, une entente tacite sur des éléments d’une même culture. Mais cela ne va pas jusqu’à déclencher un réflexe de préférence dans le choix des actions et des partenaires : les affaires sont les affaires. Dans les programmes gouvernementaux de coopération, la composante économique est aujourd’hui privilégiée par rapport à la composante éducative et culturelle. Ainsi, les programmes du Québec sont à 45 % de nature économique, 33 % de nature éducative et 22 % de nature culturelle; on se fixe comme objectif d’amener le contenu économique à 50 % dans les prochaines années. Cependant, on commence peu à peu à comprendre qu’on ne peut aussi facilement opposer le culturel à l’économique et qu’il y a des éléments culturels qui influencent le succès ou l’échec des programmes nationaux ou internationaux de développement économique. Le débat, ouvert avec éclat lors de la rencontre des chefs d’État l’été dernier au Mexique, est à suivre avec attention.

Enfin, la francophonie se définit surtout par les relations politiques établies entre les pays membres, relations dont le passé et le présent composent un tissu d’amitiés, d’alliances, de concurrence, de disputes, de réconciliations, de bons et de mauvais souvenirs qui refont surface à tout moment. La France, au centre du motif, est tantôt la maîtresse courtisée, tantôt la marâtre détestée, tantôt l’alliée puissante, tantôt l’ennemie impérialiste, mais toujours l’un des pôles des relations, surtout bilatérales, bien que, comme dans les comédies ou les tragédies, s’interpose souvent un troisième partenaire surgi de la constitution des États, de l’histoire des pays ou de la concurrence économique et politique.

Tout n’est pas simple dans la francophonie politique, loin de là. Elle rappelle le jeu des quatre coins de notre enfance. Aux angles, la France, la Belgique, le Québec, le Canada; au centre, aux aguets de sa place à prendre, l’Afrique. Le jeu se joue au moyen de nombreuses institutions, gouvernementales ou paragouvemementales, nationales, bilatérales ou multilatérales, qui autorisent toutes les stratégies et toutes les combinaisons.

Prenons comme exemple de cette complexité le triangle Québec-France-Canada.

Le rapport Québec-Canada est fait à la fois de collaboration et de concurrence entre les deux partenaires. Collaboration puisque le Québec est le groupe principal de francophones au Canada, donc le plus grand réservoir de compétence où puiser les ressources humaines des programmes canadiens de coopération; puisque, d’un autre côté, le Canada dispose de fonds importants, par l’entremise de l’ACDI, pour des actions de coopération avec les pays francophones, dont le Québec entend tirer parti comme membre de l’ensemble canadien. Concurrence puisque, depuis l’ouverture par le gouvernement Lesage de la première Maison du Québec à Paris en 1961, la querelle de l’autonomie du Québec en matière de relations internationales dans les champs de sa compétence constitutionnelle est ouverte et se continue, avec des accrochages périodiques auxquels sont mêlés bien malgré eux d’autres pays. Le premier ministre du Portugal fut le dernier à en subir les conséquences. Il n’est pas toujours facile pour nos partenaires de s’y retrouver, d’autant que souvent ils n’ont qu’une connaissance fragmentaire des éléments du débat. Nos institutions, à l’un et à l’autre, reflètent cette situation. Par exemple, sur le plan linguistique, le Conseil et l’Office de la langue française au Québec et le Secrétariat d’État à Ottawa sont en relation les uns et les autres avec le Haut-Comité de la langue française, le Conseil international de la langue française, les Biennales de la langue française, le Bureau des traductions de la Communauté économique européenne ou avec l’ISO. Exemple que l’on pourrait multiplier.

Le rapport Québec-France-Canada se dédouble du point de vue de la France. Pour la France, le principe qui guide sa conduite est celui de la non-ingérence et de la non-indifférence. Le rapport France-Québec est solidement ancré dans l’histoire et dans le partage d’une même culture, mais il est difficile à cause de la situation politique du Québec par rapport à Ottawa, à cause du peu de moyens financiers dont dispose le Québec, à cause aussi de la difficulté pour le Québec de se définir une politique à l’égard des autres partenaires de la francophonie, surtout africains, puisque le Québec doit alors se définir à la fois par rapport à la politique fédérale canadienne et par rapport à la politique française. Le rapport France-Canada est confirmé par le droit international et donc préoccupé d’éviter les chocs diplomatiques. Officiellement, il est empreint de cordialité et d’amitié, mais comporte des zones de méconnaissance et de méfiance réciproques, surtout en ce qui concerne le Canada anglais qui se sent plus à l’aise avec les pays du Commonwealth, comme le rappelait l’ambassadeur Gérard Pelletier au moment de quitter son poste à Paris.

Pour participer à la francophonie, le Québec dispose d’atouts majeurs, mais subit aussi les inconvénients de quelques handicaps.

Dans sa main, le Québec a quatre bonnes cartes. Il est de langue française et montre à cet égard une vitalité qui étonne même les Parisiens. Il est d’Amérique du Nord à part entière et jouit en conséquence du préjugé favorable à ce continent en ce qui a trait à l’avant-gardisme, à l’esprit d’entreprise, à la maîtrise des techniques et de la technologie, à une gestion efficace mais simple dans ses rapports hiérarchiques. De par son passé et son présent, on le sait sensible au double thème de l’identité et de l’affirmation culturelles, dont il a pris lui-même conscience par rapport aux Anglais du Canada et des États-Unis. Pour les pays en voie de développement, il représente donc une contrepartie valable à l’influence et à la présence de la France, autant par ses ressources que par ses compétences et son passé vierge de tout colonialisme.

Les Québécois ont atteint un haut niveau de compétence et d’expérience dans de nombreux domaines où se situent des besoins en matière de coopération internationale. Sans chercher l’exhaustivité, on peut certainement citer la médecine; la théorie et la pratique de la gestion, notamment la gestion administrative; certains domaines des sciences et des techniques, comme l’électricité, l’agriculture, l’exploitation forestière, le bâtiment, les métaux, l’informatique, la bureautique, tout ce qui a trait aux médias : journalisme, radio, télévision, cinéma, publicité, y compris l’enseignement et la formation; tout ce qui concerne l’enseignement où l’expérience québécoise est à la fois originale et tout à fait moderne, à tous les niveaux : maternelle, primaire, secondaire, collégial, universitaire, d’où une grande possibilité de coopération de toute forme : envoi de professeurs, accueil de stagiaires, participation à la mise en place de systèmes scolaires ou d’enseignement, production de matériel scolaire, formation de spécialistes ou de techniciens ou d’administrateurs, etc.; enfin, notre expérience en aménagement linguistique : modalités de définition et d’application d’une politique linguistique, théorie et pratique des contrats linguistiques, théorie et pratique de la terminologie, de la néologie, de la traduction. Comme on le voit par cette simple énumération, le Québec a quelque chose à offrir aux autres pays dits francophones.

Mais il faut également avoir conscience de nos handicaps. Nous sommes des nouveaux venus en coopération internationale et nous n’avons qu’une très courte expérience de la manière dont les choses se passent dans le vaste monde, et ce à tous les points de vue : connaissance des cultures et des usages de nos partenaires, connaissance des pratiques administratives, juridiques, commerciales des autres pays, connaissance des modes de concurrence internationale, etc. Non seulement nous devons nous faire connaître, mais nous devons aussi apprendre à jouer le grand jeu des relations internationales. Pour le moment, je dirais que nous y sommes souvent d’une grande naïveté, ce qui a du charme dans un premier temps, mais ne peut être toujours une ligne de conduite. Je dirais aussi que beaucoup de Québécois à l’étranger réagissent d’une manière chauvine à l’égard des différences culturelles : le Québec est certainement le plus beau et le plus agréable des pays du monde, mais les autres pensent la même chose de leur pays ! Enfin, la langue française se caractérisant par l’hypertrophie de la conscience normative, nous subissons souvent l’inconvénient de notre accent et de nos particularismes linguistiques, surtout lorsqu’il s’agit de coopération éducative et culturelle. Autant il est légitime de s’en défendre, autant il est nécessaire de s’adapter à un usage international de la langue française. Chose certaine, une mise en relief agressive de nos particularités linguistiques nous est nuisible et souverainement désagréable pour tout le monde, qui, tout de même connaît le même problème sans s’en faire un emblème. Il serait donc opportun, pour toutes ces raisons, de prévoir des stages de formation à la coopération internationale pour tous ceux qui s’engagent pour la première fois dans ce type d’action.

Pour terminer ce tour d’horizon du Québec dans la francophonie, il nous reste à traiter de l’aspect concret de notre présence.

Nous avons vu qu’il existe de très nombreuses associations privées (utilisons cette expression comme générique) vouées à la coopération entre pays francophones. L’intensité de leurs activités varie beaucoup de l’une à l’autre, le plus souvent d’après les ressources dont elles disposent. Leurs responsables passent une grande partie de leur temps à chercher des subventions. On constate aussi qu’une association, une fois créée, disparaît rarement, même si les circonstances qui ont amené sa création se modifient du tout au tout : certaines sont ainsi devenues des anachronismes, des souvenirs d’une époque révolue. Cependant, on peut penser que la francophonie sera de plus en plus vivante au fur et à mesure que les relations entre ses membres coïncideront avec les activités professionnelles et les préoccupations des uns et des autres. Les institutions comme l’ACCT, le CIRELFA, l’AUPELF, la Communauté des télévisions francophones ou la Communauté radiophonique des programmes de langue française, pour ne citer que quelques exemples, peuvent alors jouer un grand rôle de coordination et d’animation.

Sur le plan économique, nous constatons ici la même chose qu’ailleurs : la loi du profit est la seule qui compte. Les hommes d’affaires prennent leurs décisions en conséquence et non en se préoccupant de la francophonie. La francophonie n’est pas encore un club d’intérêts économiques, où un certain réflexe de préférence favoriserait les relations avec ses membres, comme ce fut le cas pour le Commonwealth. Les hommes politiques sont relativement impuissants à augmenter le volume des échanges économiques entre les pays de la francophonie.

Sur le plan administratif, la coopération québécoise engage à la fois le ministère des Affaires intergouvemementales et chacun des ministères ou organismes du Gouvernement.

Le ministère des Affaires intergouvemementales joue aujourd’hui deux rôles principaux : premièrement, il assure la cohérence à la fois géographique et sectorielle des actions du Québec à l’étranger, c’est-à-dire qu’il voit à ce que nos actions dans chaque pays, dans chaque région et dans chaque domaine aient une certaine logique et une certaine continuité, qu’elles constituent en somme une politique et ne soient pas le fait du simple hasard des relations de l’un avec l’autre; deuxièmement, il sert d’interface entre l’extérieur et l’intérieur, entre les besoins et les demandes des pays et les ressources et disponibilités d’action au Québec. Le ministère pourrait également assumer un rôle d’animation auprès des autres ministères, organismes et institutions québécoises, de manière à dégager et formuler de véritables politiques sectorielles impliquant divers partenaires. On peut citer comme exemple le secteur linguistique, où nous aurions besoin d’une politique claire et où les intervenants sont nombreux : Conseil et Office de la langue française, ministère de l’Éducation, ministère des Affaires culturelles, en relation avec l’AUPELF, l’ACCT, le CILF, le Secrétariat d’État à Ottawa, le Haut-Comité de la langue française, le CIRELFA, les ministères de l’Éducation de chaque pays, et avec beaucoup d’autres organismes comme le CREDIF, la Fédération internationale des professeurs de français, le Comité international des Études françaises ou des Études créoles, etc. Mais ce rôle d’animation est délicat puisque chaque ministère, chaque organisme, chaque institution ou association est autonome et tient beaucoup à son autonomie.

En effet, aux termes de la loi des Affaires intergouvemementales, il revient aux ministères et aux organismes de définir les actions et programmes de coopération internationale et de les exécuter après avoir reçu l’aval des Affaires intergouvemementales. Les motifs de cette disposition sont simples. D’une part, les compétences professionnelles et l’expérience se trouvent dans le personnel et l’action des ministères et organismes; d’autre part, la continuité de la présence internationale du Québec est mieux assurée si les programmes de coopération s’insèrent dans les activités des ministères et organismes. Mais, d’un autre côté, il en découle des inconvénients graves. Lorsque vient le moment pour chaque ministère et chaque organisme de définir sa programmation et le budget qui en découle, selon sa finalité et ses priorités, on se rend compte que la coopération internationale n’est une priorité pour personne et que la part du budget qu’on lui réserve, si on lui en réserve une, est considérée comme une sorte de luxe, ou une contrainte qui provient des engagements antérieurs envers des institutions internationales. En période d’austérité, la chose est encore plus vraie. Ainsi se creuse l’écart entre les intentions politiques formulées au moment des grandes rencontres des chefs d’État ou des premiers ministres et les dispositions concrètes prises par les ministères et organismes lors de l’établissement de leurs programmes et de leurs budgets. Autre inconvénient : la difficulté d’arriver à préciser des politiques d’ensemble, soit selon les pays et les régions, soit selon les domaines professionnels, alors que leurs réalisations concernent plusieurs ministères ou organismes. Le Québec, comme la plupart des autres pays, n’a pas encore trouvé de solution adéquate à ce problème et l’action internationale du Québec est dispersée et sporadique.

En conclusion de cet exposé, je dirais que la francophonie est encore en gestation, en ce sens que ce qu’elle est et doit être n’est pas encore très clair dans l’esprit de tout le monde, en ce sens aussi qu’elle est davantage un thème de discours qu’une préoccupation régulière de ceux qui détiennent la compétence et les moyens des actions concrètes, en ce sens enfin qu’elle éclate dans toutes les directions à la fois, sans plan d’ensemble et sans stratégie, parce qu’en général les programmes sont bilatéraux et influencés par la fluctuation des relations politiques entre les partenaires. En ce qui concerne le Québec, je dirais que nous arrivons difficilement à préciser notre mode de participation à la francophonie, pour les raisons variées que nous avons évoquées. Notre potentiel d’action internationale est considérable, mais nous sommes loin d’en tirer tout le bénéfice, moral et économique, que nous pourrions en espérer.

Commentaire de Henri Dorion

Vous m’avez demandé, M. Corbeil d’être votre commentateur. M. Larousse fait, sur le mot « commentaire », le commentaire suivant, en donne deux définitions : a) explication d’un texte pour en faciliter l’intelligence; b) interpréter un fait ou un écrit de manière malveillante. Mon propos n’ira ni dans l’un ni dans l’autre sens car, d’une part, votre exposé s’entend fort bien sans qu’il soit utile d’y ajouter quelque chose et, d’autre part, je concours dans le sens de vos observations, que je prenne la lunette du géographe, du linguiste ou du conseiller en affaires internationales. Ce que je me permettrai de souligner, à l’aide de quelques observations spécifiques, c’est pourquoi j’ai aussi compris de la francophonie ce que vous en avez dit, mais aussi quelles sont les interrogations que m’inspire cette appréhension d’une situation linguistico-politique dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle est sujette à autant d’interprétations que d’actions différentes.

Vous consacrez la moitié de votre exposé à tenter de définir la francophonie. Cet exercice n’est pas utile, même si, paradoxalement, le résultat en est que ce terme, si largement employé, en ressort moins défini à la fin qu’au début; paradoxalement, parce que « définir, c’est délimiter »; or, vous avez élargi la portée du terme en en démontrant les multiples facettes; je passerai celles-ci en rapide revue.

La francophonie se définit d’abord, dites-vous, par « l’usage de la langue française » et vous ajoutez avec justesse que le statut de la langue française varie considérablement d’un espace politique à l’autre. J’ajouterai qu’au-delà des situations juridiques, l’usage lui-même prend des formes, des significations et une importance variables, selon par exemple que l’usage du français est exclusif ou partagé, selon que ce partage se fasse par clivage géographique, social ou professionnel, selon qu’interviennent ou non les niveaux de langage et les situations de diglossie, selon que l’utilisation d’une langue donnée ait un effet intégrateur ou marginalisant (une même langue peut connaître les deux situations dans des régions différentes (exemple : Catalogne du Nord — effet intégrateur / Catalogne du Sud — effet marginalisant), selon enfin, évidemment, que l’on mesure l’usage de la langue sur le plan individuel ou sur le plan collectif.

Comment pondérer ces différents critères et approches pour en venir à pouvoir établir une mesure de l’usage de la langue française qui soit à la fois objective et opérationnelle (dans le sens de : utile pour orienter des actions concrètes) ? J’illustre cette question par une autre question : Le Canada compte plus de francophones que le Québec; est-ce à dire que la part du Canada dans la francophonie est dans les faits, ou doit être à cause de ce fait, plus grande que celle du Québec? Quelques chiffres, que je donnerai un peu plus loin, éclaireront cette question.

La francophonie peut aussi se définir par référence à la notion de « défense de la langue française ». La langue anglaise menace la langue française, il serait démentiel de le nier. Elle la menace de manières différentes bien sûr, à Moncton, à Montréal, à l’île Maurice, à Antwerpen (que par vengeance peut-être on continue de nommer Anvers et où on vous répondra en anglais plus volontiers qu’en français), l’anglais menace même le français à Paris. Aussi, dira-t-on, l’anglais menace toutes les langues du monde : la publicité belge utilisera l’anglais pour éviter de choisir entre le français et le flamand, les ordinateurs russes et chinois digèrent et génèrent des logiciels en langue anglaise. Bref, le commerce, comme la technologie, utilise l’anglais comme outil privilégié. Dans les faits ou dans les esprits, l’outil peut devenir arme; d’où l’idée de menace, d’où l’idée de défense. Des défenses régionales s’organisent, Amérique latine en tête : la Colombie déclare officiellement le français langue seconde; le Mexique institue une commission de défense de la langue espagnole. Mais parle-t-on pour autant d’« hispanophonie » ? La langue allemande, comme langue de communication internationale en Europe orientale, est en recul, de même que, différemment, en Alsace; et aucun mouvement de « germanophonie » ne se dessine. Pourquoi? Vous dites que la relation entre francophonie et défense du français est pour le moins ambiguë. J’abonde totalement dans votre sens. J’ajouterais même qu’entre les pays de ce qu’on appelle la francophonie il n’existe pas d’objectif de défense commun. D’ailleurs, toute différente est la menace de l’anglais sur le français langue maternelle, et sur le français langue seconde; à la première menace, on a érigé ici le rempart de la Charte de la langue française; à la seconde, la France a répondu par la consolidation de son réseau d’Alliances françaises, d’instituts et de Missions permanentes. Moins menacée au plan interne que le Québec, la France peut déployer de tels efforts à l’étranger; préoccupé par son problème domestique dans lequel il investit beaucoup, le Québec peut-il à cet égard faire beaucoup plus que bénéficier des actions de la France ?

La francophonie se définit aussi, dites-vous, par un vaste réseau de relations humaines et professionnelles et vous vous référez à cet égard au grand nombre d’organismes de francophonie. Mais qu’est-ce qu’un « organisme de francophonie » ? Sans doute un organisme dont l’objectif premier et avoué est la défense de la langue française ou la solidarité entre francophones, mais, dans la réalité des choses, tout organisme, quels que soient ses objectifs premiers et avoués, a une couleur linguistique; un organisme « a-phone » (sans langue), cela n’existe pas. Je serais tenté de dire que tout organisme est « symphonique » (travaille avec au moins une langue); il est monolingue ou multilingue; et comme l’égalité linguistique —j’y ai fait allusion en me référant à la « mesure de l’usage d’une langue »— n’existe pas, tout organisme a une dominante linguistique. Les organismes dits francophones n’ont donc de spécificité linguistique qu’au niveau de la déclaration, au niveau des objectifs déclarés. Et serait-il déplacé de constater qu’ils ne sont pas tous nécessairement plus opérationnels ou utiles, dans le sens de la défense de la langue française, que tout autre organisme investi par des francophones décidés de le rester. Au niveau des relations humaines et professionnelles, la langue française est un véhicule; et ce sont les passagers qui comptent.

Ne sont-ce donc pas toutes les institutions, tous les organismes —de tous ordres et de tous objectifs— et non seulement les organismes dits de francophonie, que les francophones doivent investir, nourrir de langue et de culture françaises ?

N’est-ce pas l’intérieur de la maison qu’il faut peindre plutôt que seulement l’enseigne ? Ne minimisons pas l’importance des organismes francophones; soulignons que les autres méritent autant notre attention.

Vous proposez aussi que la francophonie est un ensemble économique dont le centre est la France. La francophonie, ont dit certains, est une affaire de cœur. Or, on sait que les affaires ont plus de tête (ou d’appétit) que de cœur. Vous le rappelez : « les affaires sont les affaires ». Et ne l’oublions pas, nos alliés sont, souvent sinon toujours, aussi nos concurrents. Il faut vivre avec cette réalité souvent ambivalente et développer des relations privilégiées avec la France tout en sachant que ce pays est souvent, sur les marchés étrangers où le Québec fait de gros efforts pour percer, son concurrent numéro un, qu’il s’agisse de matériel didactique destiné à l’Afrique ou de technologie avancée pour le métro de Mexico.

Cette vérité est d’autant plus importante que, comme vous le notez justement, il est un peu faux d’opposer le culturel à l’économique et qu’il y a des éléments culturels qui influencent le succès ou l’échec des programmes de développement économique. En effet, l’échange éducatif est un investissement à moyen terme dont l’intérêt (intérêt composé, puisque multiplicateur et autogénérateur) réside aussi dans les courants techniques et commerciaux qui en découlent. Le technicien brésilien formé à Paris, rapportera chez lui, outre son bagage linguistique, des amitiés, des adresses, des références. Devenu décideur économique ou politique, il s’en souviendra et constituera un relai pour la technologie française. La France, avec son important programme d’accueil éducatif, a compris cette réalité. La défense d’une francophonie utile au Québec passe aussi par l’accueil d’étudiants étrangers dans nos instituts d’enseignement et de recherche.

Que faire pour stimuler cet accueil sans prendre des mesures que d’aucuns considèrent comme discriminatoires, quand on sait, par exemple, que 70 % des étudiants mexicains au Québec s’inscrivent dans des institutions anglophones ?

Bref, la francophonie est-elle économique ? Quand on voit le premier ministre du Canada plaider pour la formation d’un Commonwealth francophone, on se doute bien que les raisons n’en sont pas qu’économiques, puisque les échanges entre la France et le Canada sont de l’ordre de 1 % du commerce international de chacun de ces pays.

Et ceci m’amène au dernier volet des différentes définitions de la francophonie : le volet politique. Je me permets de dire : oui, la francophonie est politique, elle a, de la politique, la mouvance, la complexité, l’ambiguïté. Selon les circonstances, elle est un objectif ou un moyen politique. On peut se demander si la francophonie n’est pas souvent un otage des stratégies politiques.

Je me permets à cet égard, et pour répondre à une question que je posais au début, de vous livrer le résultat d’un petit calcul. Je demandais si le Canada, du fait qu’il compte un plus grand nombre de francophones que le Québec, a ou doit avoir une plus grande part dans la francophonie. Quelques chiffres : le Canada compte un million et demi de francophones de plus que le Québec. En pourcentage, le Canada est 3 fois moins francophone que le Québec, si l’on se réfère à langue maternelle. Si on compte tous les parlants français (unilingues et bilingues), le Canada est 4 fois moins francophone que le Québec. Mais encore là, ces chiffres masquent une partie de la réalité puisque, on le sait, les francophones sont pratiquement les seuls à porter le poids du bilinguisme (en effet, au Canada, le pourcentage de bilingues est, d’une province à l’autre, directement proportionnel au pourcentage de francophones et inversement proportionnel au pourcentage d’anglophones). Si l’on compare le nombre d’unilingues français au Québec à celui du Canada hors Québec, l’on se rend compte que le Canada est 17 fois moins francophone que le Québec. Voilà des statistiques qui ne servent pas les propos des tenants du bilinguisme institutionnalisé ou généralisé et surtout de ceux qui se réfèrent au cadre canadien pour présenter le tableau de la francophonie nord-américaine.

À ces différentes définitions de la francophonie, me serait-il permis d’en proposer une autre : « la francophonie représente une communauté d’intérêts de régions francophones bilingues ». Toutes les composantes de la francophonie sont, en effet, en situation de bilinguisme, sauf, peut-on dire, la France sans ses marges. Mais la francophonie, quelle que soit la définition qu’on lui donne, existerait-elle si la France était le seul pays francophone? Assurément non.

Que conclure, sinon que nos regards et nos efforts doivent se porter sur les réalités autant que sur nos rêves, sur les contenus autant que sur les contenants ? Votre recherche, M. Corbeil, d’une définition valable de la francophonie a ceci d’extrêmement utile qu’elle nous amène à ne vouloir lui imposer ni limite, ni définition.

Je me rappelle, en terminant, un colloque international tout entier consacré à la définition de la géographie. Au terme d’assises de trois jours, on fit le constat de l’impossibilité d’un consensus; un participant lucide ajouta le constat de l’inutilité d’un consensus. Le rapport précisa : cessons de se demander ce qu’est la géographie; pratiquons-la. Pratiquons la francophonie.

Que faire ? Utiliser au mieux nos atouts, bien sûr. Vous en avez identifié deux. Un que je qualifierais de mineur : l’absence de passé colonialiste. Cette proposition est vraie à l’extérieur : cela nous donne bonne conscience quant à notre xénophobie domestique, particulièrement à l’égard des autochtones. Mais il faut aussi reconnaître que le colonialisme a créé des liens que la bonne conscience n’efface pas. La France a été et demeure un concurrent du Québec en terre ex-coloniale. À cet égard, donc, notre atout est positif mais a un grand retard à rattraper.

Vous avez identifié un second atout que je qualifierais de majeur : notre savoir-faire technologique, nos produits, industriels comme culturels. Cela est vrai et trop peu connu. Qui sait par exemple que trois des dix plus grandes firmes d’ingénieurs-conseils au monde ont leur siège au Québec ? Là est notre force. Autre atout : notre volonté.

Mais vous rappeliez que nous avons aussi nos handicaps. L’action internationale du Québec est, dites-vous, dispersée et sporadique. J’ajouterai que, dans les circonstances actuelles, elle ne peut pratiquement pas ne pas l’être.

Presque État, presque international, nous commençons à jouer le grand jeu des relations internationales, je dirais presque internationales. Et vous ajoutez que dans ce contexte nous sommes souvent d’une grande naïveté.

L’on peut en effet tirer satisfaction d’avoir pignon sur rue à Paris. Mais soyons conscients qu’ailleurs, là où nous avons lucarne sur ruelle, nous ne pouvons brouter l’herbe internationale qu’au bout d’une corde attachée à un poteau planté à Ottawa, corde dans laquelle qui vous savez se plaît à nouer des nœuds qui ne sont pas tous coulants. Bien sûr, diverses actions dans le cadre de cette francophonie mouvante équivalent à des coups de collier dont les effets ne sont pas toujours d’éviter la corde mais souvent de l’enrouler autour du poteau. Et bien patient serait celui qui attendrait que l’herbe pousse assez vite pour atteindre le poteau autour duquel une situation constitutionnelle inadéquate nous consigne. Il nous faut donc bouger, bouger fort, mais jusqu’où? Car espérons pour finir qu’en cassant la corde, nous n’irons pas, comme la Biquette de monsieur Séguin, aller nous faire dévorer sur la montagne.

Myrtille ou bleuet. Les Québécois devant la norme

La question[1] s’est toujours posée au Québec, du moins depuis la fin du Régime français, depuis le moment où le pays a été coupé d’une évolution linguistique en symbiose avec celle de la France.

Au fil des événements qui ont abouti à la Charte de la langue française[2], les Québécois ont beaucoup réfléchi à la norme du français et en ont discuté tant et plus.

De nombreux documents se sont accumulés, qui nous permettent de présenter sommairement la manière dont les Québécois réagissent à l’égard de la norme. Nous pourrons ainsi décrire leurs attitudes, voir comment se pose le choix du modèle de langue à enseigner, soit comme langue maternelle, soit comme langue seconde, indiquer enfin quelles orientations la recherche sociolinguistique a prises pour examiner le problème des modèles linguistiques, soit en soi, dans le fonctionnement de toute langue, soit plus spécifiquement par rapport à la tradition française et compte tenu de la diffusion du français dans le monde.

Les attitudes des Québécois

La Commission Gendron a fait étudier les attitudes de la population à l’égard de la norme du français, de même que ses aspirations en la matière[3]. L’enquête date de 1971. Plus récemment, en 1979, le Conseil de la langue française a réuni un colloque où, entre responsables et gens du métier, il fut discuté de la qualité de la langue dans l’enseignement, la publicité et la presse écrite, à la radio et à la télévision[4]. On peut ainsi déceler quelles sont les attitudes des uns et des autres et examiner s’il y a convergence ou contradiction entre elles.

L’enquête de la Commission Gendron repose sur un questionnaire de type sondage, administré à un échantillon représentatif de la population québécoise francophone. La manière de formuler les questions excluait les désignations habituelles des « niveaux » de langue, qui sont cependant réintroduites dans le rapport.

Trois questions entre toutes se rapportent à notre sujet.

Comment les enquêtés apprécient-ils leur propre comportement linguistique? Pour l’ensemble de l’échantillon, 62 % affirment se situer au niveau de la langue familière, 25 % au niveau populaire, 11 % au niveau soutenu. Pour la partie la plus scolarisée de l’échantillon, 48 % se disent de niveau familier, 35 % de niveau soutenu et 17 % de niveau populaire.

À quel comportement linguistique les enquêtés aspirent-ils? Quel est en somme leur propre idéal? L’ensemble de l’échantillon se partage ainsi : 63 % aspirent au niveau soutenu, 29 % au niveau familier, 8 % au niveau populaire. Selon la scolarité, l’idéal linguistique varie curieusement : si la majorité vise toujours comme idéal le niveau soutenu, le niveau familier est de moins en moins l’objectif des personnes de plus en plus instruites (37 %, 21 % et 15 % d’une tranche à l’autre du degré de scolarisation depuis le plus bas) alors que la langue populaire l’est de plus en plus (6 %, 8 %, 15 %). Probablement est-ce l’indice de la sécurité linguistique : plus on est assuré de sa propre maîtrise du code, plus on peut choisir de le transgresser socialement.

Aimeraient-ils parler comme les Français d’Europe? En ce qui concerne la prononciation, 69 % répondent non et 31 % oui; pour le vocabulaire, 54 % répondent non et 45 % oui. Les Québécois ont plus d’admiration pour le mot juste des Français que pour leur accent. En somme, les Québécois souhaitent améliorer leur manière d’utiliser la langue, mais pas nécessairement en suivant le modèle hexagonal.

Les professeurs de français, langue maternelle, ont beaucoup discuté de la norme de la langue à enseigner, surtout à l’occasion des congrès annuels de l’Association québécoise des professeurs de français. Ces discussions ont abouti à l’adoption d’un ensemble de résolutions relatives à la norme et aux conséquences qui en découlent quant à l’enseignement du français. Nous retenons ici celles qui manifestent les attitudes des professeurs de tous niveaux[5].

« Que la norme du français dans les écoles du Québec soit le français standard d’ici. Le français standard d’ici est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle. »

« Que l’objectif des cours de français soit d’amener les élèves à maîtriser le français standard d’ici, tant à l’oral qu’à l’écrit. »

« Que le cours de français développe chez les élèves une attitude d’intérêt et de tolérance à l’égard de toutes les variétés de français, tant celles du Québec que celles des autres régions de la francophonie. »

« Que l’un des objectifs de l’enseignement du français soit de faire prendre conscience à l’enfant des variations linguistiques reliées aux diverses situations de communication. »

« Que l’acquisition du français standard ne procède pas par suppression des formes vernaculaires au profit des formes normalisées, mais par un élargissement progressif du répertoire de l’enfant. »

Les professeurs, comme groupe, prennent donc résolument parti pour une norme québécoise du français et, en corollaire, sont favorables à la variation des normes au sein de la francophonie.

Les choix linguistiques des agences de publicité peuvent être de bons baromètres du climat normatif au Québec, d’autant que la langue n’est alors qu’un moyen d’influencer les comportements d’une clientèle spécifique et non une valeur en soi. Quelle langue utilisent-elles?

Une enquête menée par SORECOM en 1971[6] indiquait que 55 % des publicitaires utilisaient le français familier, 36 % le français soigné et 8 % le français populaire. Les utilisateurs du français familier se légitiment en disant que ce type de langue est le plus proche de celui du plus grand nombre de locuteurs, qu’il est correct et qu’il permet un message direct, bref et concis. Ceux qui emploient le français soigné le font parce que c’est le français le plus correct, le plus près du français international. Enfin, les agences disent utiliser parfois le français populaire pour atteindre des secteurs particuliers de la population.

En 1979, lors du colloque du Conseil de la langue française, les positions sont apparues plus claires. Le « souci de la qualité dans l’expression publicitaire est évident dans toutes les agences[7] ». Au Québec, la langue de la publicité suit l’évolution de la langue québécoise. « L’utilisation du français international se fait nécessairement au détriment d’une certaine spécificité québécoise et, par ricochet, de l’efficacité persuasive. » Par contre, « utiliser le langage du menu peuple est encourager le nivellement par le bas en utilisant une terminologie vague, un vocabulaire passager et des constructions inélégantes[8] ».

Les responsables de la publicité sont donc, eux aussi, favorables à une norme québécoise du français.

Lors du même colloque, les journalistes, les représentants de la radio et de la télévision ont manifesté sensiblement la même position, en insistant sur le fait qu’ils étaient liés de très près à l’évolution de la compétence linguistique des Québécois.

La position des professeurs de français énonce donc et explicite les attitudes des autres groupes et de la population en général. Un consensus s’est dégagé à l’égard de l’adoption du « français standard d’ici » comme norme du français au Québec.

L’enseignement de la langue maternelle

L’examen des programmes-cadres de 1969 pour l’enseignement du français à l’élémentaire et au secondaire, revus, explicités et confirmés en 1979, révèle la position du ministère de l’Éducation au sujet de la norme.

Le ministère entérine la position de l’A.Q.P.F. et choisit comme norme « le français standard d’ici ».

Résumant les discussions de la séance consacrée à l’enseignement lors du colloque précité, R. Joly écrit[9] : « Ce qui importe avant tout, c’est la maîtrise d’un outil de communication pleine et authentique. Idéal exigeant : une langue fonctionnelle doit assurer la communication efficace de tous les messages. Elle sera donc riche d’un grand nombre de registres, pour se prêter aux échanges quotidiens et familiers comme aux plus officiels, pour rendre avec force et avec précision le concret comme l’abstrait. Elle sera respectueuse du code grammatical; elle sera simple (...); elle sera exacte, car la complexité de la vie et de la pensée résiste aux instruments grossiers. »

Le programme accorde une égale importance à la langue écrite et à la langue orale. Il abandonne la pratique d’un enseignement centré sur la grammaire et l’orthographe, mais affirme la nécessité de ces connaissances comme matériaux des habiletés langagières, à travers lesquelles se manifeste et s’évalue l’évolution de la compétence linguistique de l’enfant. Enfin, le programme ne favorise pas une approche esthétique de l’enseignement du français, qui avait entraîné autrefois une surévaluation du modèle littéraire, d’où alors l’omniprésence en classe de la littérature.

Au Québec, comme ailleurs, les résultats de l’enseignement du français sont le thème d’un débat continuel. Vieille querelle, constante historique, puisqu’en 1689 (déjà!), Nicolas Audry s’indignait en ces termes : « Il est ordinaire de trouver (des écoliers de rhétorique) qui n’ont aucune connaissance des règles de la langue françoise et qui en écrivant pèchent contre l’orthographe dans les points les plus essentiels[10]. » Cependant, le ministère de l’Éducation et la population en général sont très sensibles et très attentifs à cet aspect de l’enseignement.

L’application du programme-cadre se heurte à deux obstacles majeurs. D’une part, le « français standard d’ici » n’est pas entièrement et clairement décrit. Si cette absence de description n’empêche pas cette forme de langue de fonctionner comme modèle réel des comportements linguistiques, elle devient cependant gênante quand il s’agit de l’enseignement, parce que la description est essentielle à la mise au point du contenu pédagogique. On arrive ainsi au second obstacle : le matériel pédagogique disponible commercialement est, en général, d’origine française, donc fondé sur une norme française; au mieux, parfois, a-t-il subi une adaptation québécoise qui est toujours un pis-aller. La grammaire de référence demeure Grevisse et les dictionnaires les plus courants sont le Larousse ou le Robert. Il n’existe pour ainsi dire pas de manuels pour l’enseignement de la langue orale. Les professeurs québécois se constituent donc leur propre matériel pédagogique, dont il sortira un jour des manuels québécois d’enseignement du français, conformes à la norme québécoise et à l’objectif de développer les habiletés langagières, écrites et orales, des enfants en fonction de leurs propres besoins de communication entre eux et avec le monde des adultes.

L’enseignement de la langue seconde

En 1980, le Conseil de la langue française commandait une étude traitant de l’enseignement du français, langue seconde, surtout dans la perspective de l’enseignement aux adultes[11]. Les renseignements qui suivent sont extraits de ce rapport.

Quelle langue française enseigne-t-on? L’analyse des méthodes en usage et l’interview de responsables donnent à la question une réponse d’une remarquable unanimité : on enseigne le français fondamental, c’est-à-dire la partie la plus stable de la langue et la plus commune à tous les francophones, d’abord sous sa forme parlée, ensuite écrite.

Pourtant, en dehors de la classe, l’enfant, l’adulte surtout, sont dans une situation de communication avec des locuteurs qui ne s’en tiennent pas au français fondamental. L’élève est frustré de ne pas comprendre ce qu’il entend et réagit de diverses manières : le professeur est incompétent, la méthode n’est pas bonne, les Québécois parlent mal, le français est une langue trop difficile, le français de la méthode ne correspond pas à ses besoins. Il ne peut cependant pas en être autrement puisque les méthodes excluent ce qui fait la vie même d’une langue, c’est-à-dire la variation des usages.

D’où l’interrogation lancinante, le malaise et le remords chez tous ceux qui s’occupent de l’enseignement du français, langue seconde : que faire de la variation linguistique, qu’elle soit géographique, sociolinguistique, occupationnelle? Faut-il l’enseigner? Quelles variantes faut-il enseigner, les unes pour que l’élève puisse les reconnaître (exercices de reconnaissance), les autres pour qu’il puisse les reproduire (exercices d’expression)? Faut-il distinguer systématiquement et toujours les variantes strictement québécoises (par exemple, les formes ouvertes des voyelles /i/, /y/, /u/) des variantes partagées avec d’autres francophones, comme /i/ pour /il/, la réduction de « ne ... pas » à « pas », la mise en relief du groupe sujet ou objet? Et où trouver une description fiable des variantes? Sans le vouloir, par nécessité, le professeur de langue seconde fait face à l’une des questions les plus controversées en linguistique descriptive.

Coincé entre le français fondamental et international des méthodes et la nécessité d’adapter son enseignement au français de la vie réelle, le professeur doit faire les commentaires qui s’imposent au sujet de l’usage québécois, comme au sujet des « niveaux de langue[12] » (Terminologie commode bien que dépassée). Voir à ce sujet P. Corbin (1980) et D. et P. Corbin (1980). Il est aussi amené à compléter d’un matériel d’appoint la méthode de base qu’il utilise en classe. On retrouve ici une situation analogue à celle de l’enseignement de la langue maternelle.

Or l’attitude des professeurs de français, aussi bien langue maternelle que seconde, à l’égard de la variation linguistique est ambiguë. Leur formation en linguistique est suffisante pour qu’ils sachent que la variation est normale et universelle, mais l’état des travaux en sociolinguistique ne leur permet pas de trouver facilement réponse aux questions des élèves. Les professeurs improvisent le plus souvent leurs commentaires. Par formation également, les professeurs de langue sont en général plus normatifs, plus conscients et préoccupés de « la » norme que de la moyenne des usages au Québec, ce qui fait qu’ils recourent facilement à des arguments évaluatifs subjectifs du type : « C’est bien, c’est mal, c’est acceptable. »

En ce qui concerne plus spécifiquement le « français québécois », le malaise est plus grand encore. Pour les professeurs d’origine québécoise, c’est tout le problème ou de l’acceptation, ou du refus, ou de la reconnaissance conditionnelle de cet aspect de nous-mêmes. Pour les professeurs d’origine non québécoise, la question se pose de leur connaissance des particularités de l’usage québécois et de leur attitude à leur égard : enthousiasme d’intégration, refus, mépris. Pour les uns et les autres, il est toujours difficile, voire impossible, de distinguer ce qui est proprement québécois de ce qui pourrait s’observer ailleurs dans le monde francophone.

Les orientations de recherche

L’activité de recherche est relativement intense au Québec sur le thème de la norme et de la variation linguistique[13].

Dans les universités, on peut distinguer trois secteurs de recherche. En syntaxe, les chercheurs travaillent dans la perspective de Labov, en utilisant le plus souvent le modèle de la grammaire transformationnelle. On note une nette tendance à décrire le français populaire, surtout de Montréal. Il faudra bien cependant entreprendre aussi la description du modèle linguistique socialement favorisé par les Québécois. En phonologie, la description du système québécois est fort avancée et on peut s’attendre à des publications importantes d’ici peu, surtout de la part du groupe de l’Université de Montréal. C’est le domaine où les connaissances sont les plus sûres. En lexicologie, les travaux sont très diversifiés. À l’Université Laval, Gaston Dulong a publié les résultats d’une longue enquête de type dialectologique, tandis que se poursuivent les études relatives à un « trésor de la langue française au Québec ». A l’université de Montréal et de Sherbrooke, des chercheurs dépouillent les textes littéraires à la poursuite des « canadianismes ».

L’Office de la langue française mène depuis des années d’importants travaux de terminologie et de néologie. De par sa position d’organisme linguistique officiel, l’Office a dû définir sa position par rapport à la norme. D’où la distinction entre norme et normalisation, entre la dynamique d’émergence d’un modèle linguistique privilégié et les interventions d’orientation de l’usage. Cette distinction repose elle-même sur la différence entre communication individualisée et institutionnalisée, selon qu’elle a comme objectif l’expression de soi ou la transmission de messages administratifs ou commerciaux anonymes. L’Office a conclu que, s’il était impossible et inconvenant de tenter d’agir sur les comportements linguistiques des individus, on pouvait facilement, par contre, influencer les comportements des institutions, où l’émission du message est, en général, objet d’attention et de soin. Nous pensons ici à des choses comme l’étiquetage des produits, les textes législatifs, réglementaires ou administratifs, la presse écrite, etc. L’Office a donc concentré son action sur les communications des institutions. L’Office a également constaté que les vocabulaires de spécialités avaient une tendance naturelle à la normalisation, en ce sens que leur idéal est un mot et un seul pour chaque chose et le même pour tous, alors que le vocabulaire de la langue commune est constitué de termes polysémiques et comporte de nombreux synonymes ou quasi-synonymes. D’où deux méthodologies de description : la terminologie pour les vocabulaires de spécialités, la lexicographie pour le vocabulaire de la langue commune. L’Office s’est spécialisé en terminologie, d’autant que cet organisme a aussi comme mandat l’implantation du français comme langue de travail au Québec.

L’Office s’intéresse de très près à la description du français au Québec et dispose de crédits pour financer les recherches universitaires en ce sens.

En guise de conclusion, nous formulerons quelques réflexions personnelles sur l’expérience québécoise.

Depuis des années, les Québécois vivent la contradiction apparente inhérente à la variation linguistique.

D’une part, affirmer la spécificité linguistique du Québec; d’autre part, maintenir l’intercommunication avec les autres francophones. Dans l’état actuel de la langue française dans le monde, c’est plus un problème normatif que linguistique, davantage une question d’attitudes. L’acceptation de la différence implique la fin de la suprématie de la norme parisienne, la substitution de l’esprit de tolérance à l’esprit de clocher, la coexistence de plusieurs normes régionales, la distinction entre les faits de langue d’expérience panfrancophone et ceux particuliers à un groupe, dont la connaissance ne devient utile qu’au moment des contacts avec ce groupe.

Pour décrire le français au Québec, nous ne croyons pas que la méthodologie comparative soit la bonne, qui poursuit comme objectif l’identification des particularités. Le français au Québec doit être décrit en soi, comme s’il était la seule forme de la langue française, de manière à obtenir des résultats aussi exhaustifs que possible. L’identification des particularités sera alors un sous-produit de la description. Tout particulièrement, les travaux de type « canadianismes » ne mènent nulle part.

Enfin, nous croyons indispensable l’élaboration progressive d’une double théorie sociolinguistique. L’une a pour objet la régulation linguistique, c’est-à-dire la compréhension du phénomène de la concurrence entre des normes d’une même langue et de l’émergence de l’une d’entre elles comme norme dominante. L’autre étudie l’aménagement linguistique, c’est-à-dire la manière de régler la concurrence entre deux ou plusieurs langues sur le même territoire. La première est de portée universelle et s’applique à toutes les langues, à toutes les époques. La seconde est circonstancielle et correspond à une période de définition ou de redéfinition d’un projet collectif national où l’élément linguistique intervient.

Notes

Aménagement linguistique et développement

À ce moment-ci des relations entre les pays du Nord et ceux du Sud, euphémisme à la mode pour désigner les relations économiques et politiques entre pays « développés » et pays « en voie de développement », il est devenu opportun et nécessaire de se faire une idée aussi précise que possible des implications linguistiques du développement, ou, en d’autres mots, de préciser les rapports entre deux projets sociaux qu’on a eu tendance jusqu’à maintenant à concevoir séparément : d’une part, un projet d’ordre culturel, motivé par la recherche de l’authenticité, et, d’autre part, un projet d’ordre économique, découlant de la nécessité, pour tous les pays, de s’insérer dans le marché mondial et d’en tirer les meilleurs profits.

La langue, bien que nous devrions plutôt dire les langues dans la plus grande partie des cas, — mais nous utiliserons ce singulier comme générique désignant les moyens de la communication verbale —, la langue fait le pont entre ces deux projets. Du point de vue culturel, elle apparaît comme le moyen le plus perceptible et le plus global d’exprimer et d’affirmer une culture particulière, puisqu’elle est un produit de cette culture, qu’elle remplit à l’intérieur du groupe une importante fonction d’intégration sociale, et parce que les communications institutionnalisées entraînent inévitablement la promotion d’une ou de plusieurs langues, et pour chacune d’elles, la promotion d’une de ses variétés, dans des domaines comme l’enseignement, la gestion administrative du pays, les médias, le commerce, les relations de travail, etc. Ainsi passons-nous insensiblement au point de vue économique, où deux phénomènes au moins touchent la langue : d’une part, sa motivation socio-économique, c’est-à-dire la possibilité qu’elle offre, ou n’offre pas, à ses locuteurs d’être pour eux un instrument de promotion sociale et financière; d’autre part, sa capacité d’exprimer les notions véhiculées par la culture contemporaine, c’est-à-dire le plus ou moins grand écart qui se manifeste entre la culture qu’elle exprime aujourd’hui et celle qu’on voudrait qu’elle exprime demain.

Dans cette perspective, nous essayerons de démontrer comment le concept d’aménagement linguistique peut intégrer et promouvoir dans une même stratégie un objectif culturel et un objectif économique. Nous suivrons le cheminement suivant : d’abord esquisser la description des types de civilisation en contact, puis voir quelle conception a prédominé jusqu’à maintenant, en premier lieu du développement, ensuite de l’authenticité culturelle et quelles en sont les conséquences, enfin définir les objectifs et les étapes de l’aménagement linguistique.

Les civilisations en contact

Dans un livre récent[1], Alvin TOFFLER décrit la séquence des formes de civilisation que l’Homme a engendrées. Cette synthèse a d’autant plus d’intérêt pour notre propos que ces formes de civilisation sont en concurrence aujourd’hui dans beaucoup de pays et que chacune se caractérise par une forme de communication et un univers conceptuel véhiculé par un lexique et une terminologie.

Chaque type de civilisation sera désigné par sa caractéristique dominante. Il peut y avoir quelque chose de choquant à nommer par un trait dominant une civilisation complexe, mais le procédé permet de formuler des synthèses qui, à leur tour, permettent de mieux saisir les enjeux du développement et de l’aménagement linguistique. Nous décrirons donc successivement les civilisations agricole, industrielle et post-industrielle. Chronologiquement, elles se sont succédé, mais sans cesser jamais de coexister : seule l’importance relative de l’une par rapport à l’autre se modifie, et tous les dosages sont possibles et souhaitables dans la manière de les intégrer l’une à l’autre. Chose plus importante encore, chacune donne naissance à une culture spécifique au sens anthropologique du terme, c’est-à-dire à un « ensemble de modèles de comportement, de pensée et de sensibilité qui façonnent l’activité et la vie de l’homme dans son triple rapport à la nature, à la société, à l’absolu[2] ».

La civilisation agricole a comme base économique principale la culture de la terre, d’où en général une dispersion de la population sur tout le territoire cultivable, autour du village plus ou moins populeux où se regroupent les activités de service. Son économie est du type subsistance, où la production correspond le plus souvent aux besoins immédiats. Elle utilise des formes d’énergie renouvelables, comme l’eau, le vent, la puissance musculaire humaine et animale, parfois, au mieux, décuplées par des outils ou des machines simples comme la roue, le treuil, le levier ou la charrue. La famille est de conception élargie et considérée comme un groupe d’entraide et de travail. La mentalité la plus répandue est individualiste, compensée cependant par les devoirs et obligations à l’égard de la famille d’abord, du groupe ensuite. En général, le système politique se fonde sur l’autorité d’un seul chef et la société comporte des castes, des classes ou des corporations, dont les attributions et les pouvoirs sont définis avec rigueur. La religion a une grande importance et participe au pouvoir politique.

La civilisation agricole peut conserver des reliquats plus ou moins importants de la civilisation de la chasse et de la cueillette, ou des traces de nomadisme.

Dans la civilisation agricole, la communication est orale, donc immédiate et réduite à la portée de la voix, naturelle ou amplifiée. La possibilité de conserver le « texte » de la communication est alors précaire, assumée par la mémoire, personnelle ou collective. Si l’écriture existe, elle est peu répandue, jouit en conséquence d’un grand prestige et n’est utilisée que pour les choses de grande importance. La dispersion de la population, la faible fréquence ou la difficulté des voyages favorisent la variation linguistique ou le multilinguisme, sans inconvénient grave pour la société.

La civilisation industrielle a comme base économique la production de masse de biens de consommation dans des usines — d’où la rupture entre production et consommation —, laquelle devient une fin en soi, plus ou moins coupée des besoins réels, et entraîne la notion de marché et de distribution. L’utilisation des énergies non renouvelables se généralise, surtout celle des combustibles fossiles comme le charbon, le pétrole ou le gaz. Cette économie a comme forme d’organisation typique la « corporation », la société anonyme dont le point d’achèvement ultime est la « multinationale ».

La population se concentre dans des villes où s’installent les usines. La population des campagnes diminue dans la même proportion. Ainsi se constituent la classe ouvrière et le prolétariat urbain, à même la population rurale. La famille se transforme aussi, par ricochet, et devient de plus en plus réduite aux liens de parenté premiers, au nucléus formé du père, de la mère et des enfants.

Cette civilisation repose sur l’application des connaissances théoriques. En conséquence, elle exige de ses membres une culture technico-scientifique et entraîne la généralisation de l’enseignement, dont le contenu technique et scientifique s’accroît sans cesse au détriment des connaissances dites « humanistes ».

Le mode de gouvernement se modifie, dans au moins deux directions. Il tend à devenir démocratique, sous la poussée des citoyens qui, de plus en plus instruits, de plus en plus concentrés et organisés, réclament le droit et le pouvoir de participer aux décisions de l’État. Il tend également à devenir de plus en plus interventionniste, au fur et à mesure que l’organisation sociale et économique se complexifie et oblige l’État à jouer le rôle d’arbitre et de protecteur de chacun contre les abus de tous. Une classe dominante émerge, en symbiose étroite avec le pouvoir politique, économique et administratif; elle s’applique à faire accepter par tous les citoyens ses caractéristiques, ses intérêts et ses volontés.

La constitution de la civilisation industrielle entraîne des conséquences linguistiques importantes.

La généralisation de l’enseignement d’une part, l’importance accrue des communications, surtout écrites, d’autre part, rendent nécessaire la constitution d’une langue standard, d’où un important travail de description linguistique, de codification de la langue, de normalisation des terminologies, de mise au point et de diffusion d’ouvrages de référence sous forme de grammaires, de dictionnaires, de lexiques ou de manuels de tout genre, depuis les manuels de prononciation jusqu’au manuel des difficultés orthographiques. À la réflexion, ce travail sur la langue poursuit deux objectifs : premièrement, réduire la variation linguistique en donnant à un seul usage de la langue le statut d’usage légitime[3], par rapport auquel tous les autres se situeront et s’évalueront, d’où la théorie de la « valeur » des mots, le recours au concept de « connotation », ou encore, plus récemment, à celui de « marqueur sociolinguistique » pour rendre compte de la différenciation et de la hiérarchisation des usages; deuxièmement, rendre la communication plus efficace, soit en réduisant le nombre de langues utilisées dans les cas de sociétés multilingues, soit en colmatant dans une même langue les sources d’incompréhension ou d’ambiguïté, dont les plus visées ont été la synonymie et l’existence de dialectes. On revient ainsi à la nécessité d’une langue standard.

Une autre conséquence importante est la scission du lexique de la langue en deux grandes sections : d’un côté, le vocabulaire général, objet de la lexicologie, qui correspond à l’ensemble des mots dont tous les locuteurs d’une langue sont susceptibles de faire usage et dont le plus fort contingent correspond au vocabulaire de la langue standard; de l’autre, les vocabulaires de spécialité, domaine de la terminologie, dont la diversité et le nombre de termes s’accroissent constamment, en parallèle avec le développement des sciences et des technologies. Certains termes techniques passent dans le vocabulaire général lorsque la notion se diffuse en dehors du cercle premier des spécialistes; de même, des mots de vocabulaire général deviennent des termes techniques lorsqu’on les utilise pour désigner une notion nouvelle, par exemple le mot « ensemble » ou « intersection » dans la terminologie des mathématiques modernes. Le développement de la civilisation industrielle, sa diffusion aujourd’hui entraînent donc pour toute langue le besoin de disposer de la terminologie correspondant aux notions que cette civilisation véhicule.

Les vocabulaires de spécialité sont constitués par les spécialistes eux-mêmes, diffusés par les publications et leur usage comme vocabulaire de travail, enseignés par l’école en même temps que les connaissances de chaque spécialité. Ils deviennent donc inévitablement et au premier chef les préliminaires à un programme de développement et de participation à la civilisation industrielle.

La civilisation post-industrielle émerge lentement des réussites et des échecs de son aînée. Elle est pour ainsi dire en gestation et nous nous limiterons, par conséquent, à en indiquer les aspects qui touchent de près à nos préoccupations.

Le développement de l’électronique est en train de modifier notre vie quotidienne et nos instruments de travail. La communication est devenue immédiate et, par les satellites ou les avions, universelle : il n’est plus possible aujourd’hui de ne pas savoir ce qui se passe partout dans le monde et les contacts culturels sont inévitables, sans que personne ni aucune autorité ne puissent les empêcher. Des instruments de travail, aussi puissants que subtils, sont de plus en plus accessibles à tous : le magnétophone et le magnétoscope, mais surtout l’ordinateur géant et ses dérivés de plus petite taille, le mini- et le micro-ordinateur, la machine de traitement de textes, la calculatrice. Des banques de données informatisées se sont constituées, leur nombre est en croissance continue et elles sont de plus en plus regroupées en réseaux. Ceux qui possèdent les instruments adéquats et qui savent s’en servir disposent d’une information d’une richesse sans précédent, à laquelle ils ont accès facilement, grâce à l’électronique : avec un écran cathodique, un modem et un téléphone, les banques de données du monde entier sont à notre disposition.

Les répercussions linguistiques de la civilisation post-industrielle apparaissent peu à peu.

La tendance à la réduction du nombre des langues comme instruments de communication des connaissances nouvelles, ou comme langue d’accès aux banques de données se poursuit. Le rêve d’une seule langue de communication entre initiés hante la culture post-industrielle et l’usage de l’anglais s’impose déjà nettement.

Paradoxalement, le succès des langues standards dans les pays industrialisés autorise maintenant une plus grande tolérance à l’égard de la variation linguistique dans ces mêmes pays. L’usage légitime national, et supranational pour les langues de grande diffusion, étant solidement établi et conforté, on peut envisager la légitimité de normes régionales ou sociales, sans mettre en danger l’intercommunication indispensable à la société industrielle. On revient ainsi à un emploi plus spontané de la langue, mais avec une conscience plus nette des implications sociales et stylistiques de chaque usage, ce qui discipline l’utilisation des variantes.

Enfin, les besoins terminologiques ont augmenté rapidement et la terminologie s’est, de ce fait, constituée en discipline à part entière. Différentes raisons expliquent ce phénomène. La recherche d’une efficacité optimale de la communication entre locuteurs et partenaires de plus en plus interdépendants a comme conséquence le besoin de normaliser le vocabulaire spécialisé, donc de faire l’inventaire des termes en concurrence et de procéder au choix de l’un d’entre eux comme terme à privilégier, d’une manière aussi admissible que possible pour les intéressés. Du fait des contacts plus étroits entre les langues de l’industrialisation, les occasions de passer de l’une à l’autre sont plus fréquentes et la connaissance de la terminologie de chaque langue devient nécessaire. La constitution des banques de données a aussi provoqué un nouvel usage de la terminologie, qui devient ainsi une manière d’identifier d’abord, de repérer ensuite les documents stockés, d’où la création des vocabulaires documentaires, qui peuvent être cependant très différents des vocabulaires normalisés, puisqu’ils ne poursuivent pas les mêmes objectifs.

Voilà donc l’arrière-plan de nos réflexions. Il sera maintenant plus facile d’examiner la notion de développement.

L’intention du développement

La bibliographie des ouvrages et études consacrés au développement est très abondante. Nous ne retiendrons ici que les éléments du dossier pertinents à notre propos.

Du fait même des caractéristiques intrinsèques des civilisations industrielle et post-industrielle, les contacts sont inévitables entre elles et les pays de tradition agricole, mais à des degrés très variables à travers le monde. Ce phénomène nous semble tenir de deux ordres convergents de motifs. La civilisation industrielle est de soi expansionniste : d’une part, elle doit sans cesse accroître les marchés de consommation de sa production; d’autre part, elle recherche à travers le monde entier les matières premières indispensables à son activité et les conditions de production les plus avantageuses, d’où l’installation de ses usines là où cela convient et aussi leur déplacement quand les conditions cessent d’être favorables. Dans cette perspective, l’objectif du développement, dans sa conception habituelle, s’inverse, en ce sens que ce sont les pays du Sud qui participent au développement des pays du Nord[4]. D’un autre côté, les pays à tradition agricole, devenus indépendants, veulent s’intégrer au monde industrialisé, comme partenaires à part entière, et définissent à cette fin des politiques d’industrialisation dont les capitaux proviennent pour une large part de l’aide internationale. Ce second aspect du développement est aussi paradoxal que le précédent, en ce sens que la volonté d’autonomie politique en matière de stratégie du développement s’assujettit peu à peu aux contraintes administratives des organismes internationaux de financement. L’évidence s’impose d’elle-même : que ce soit par expansion des pays du Nord ou par politique d’industrialisation de la part des pays du Sud, tout le monde doit faire face à la civilisation industrielle, de même qu’au mode d’organisation qui lui est propre.

Ce qui nous amène à constater que, jusqu’à tout récemment, la conception du développement prenait pour modèle le type d’industrialisation des pays du Nord, sans vraiment le remettre en cause, d’où, par exemple, l’importance accordée à l’industrie, comme en Chine ou en Algérie[5], ou à la mécanisation des activités traditionnelles comme l’agriculture (ainsi, le recours aux moissonneuses-batteuses de grande taille en Tunisie) ou la pêche (la fourniture de moteurs hors-bord aux pêcheurs sénégalais). Il semble que le chemin suivi par les pays aujourd’hui industrialisés se soit imposé comme le seul possible et qu’on ne se soit pas demandé s’il existait d’autres voies pour atteindre le même résultat. C’est la question qu’on se pose aujourd’hui, du moins dans les milieux intellectuels, mais sans grand succès en ce qui concerne l’invention de solutions de rechange, ni sans grande influence sur les politiques réelles poursuivies par les uns et les autres.

Chose plus surprenante, on a procédé partout comme si le développement de type « pays du Nord » ne comportait pas une culture propre et n’en entraînait pas la diffusion, et donc la concurrence, à l’égard des cultures du Sud. Ainsi, on a installé des usines un peu partout dans le monde, de la même manière partout. Les seules modifications admissibles étaient et sont encore d’ordre technique et technologique, en fonction des caractéristiques du lieu. Il semble évident et acceptable à première vue que les procédés de fabrication soient les mêmes partout : une raffinerie ne peut pas être beaucoup différente d’une autre. Mais une usine ne se réduit pas à un procédé de fabrication. Elle comporte aussi des caractéristiques humaines : une division de la tâche selon une certaine logique, dont la compréhension exige déjà un minimum de connaissances techniques; un partage des fonctions et des tâches entre les divers éléments qui composent le personnel, d’où une intégration de chacun dans l’ensemble au point que tout est compromis si chacun ne fait pas exactement ce qu’il doit faire, ce qui suppose le sens de la discipline, la conscience de la responsabilité personnelle, le sens de la solidarité à l’égard du fonctionnement global, même si le rôle qu’on y joue est très humble; d’où une certaine organisation de l’autorité, en général par paliers, depuis le directeur jusqu’au contremaître et au chef d’équipe. L’usine vit aussi selon un horaire et une cadence, d’où une conception du temps particulière qui n’a rien à voir avec le temps ordinaire, l’alternance du jour et de la nuit, des moments de travail et de repos des civilisations agricoles. En somme, sans poursuivre davantage, on voit bien que le développement ne se limite pas à des aspects strictement économiques ou technico-scientifiques, mais qu’il touche aux éléments les plus simples et les plus familiers de la vie de chacun.

Enfin, le développement implique nécessairement l’usage d’une ou de plusieurs langues pour les communications administratives et techniques internes et externes. En général, on ne s’est guère demandé de quelle langue on ferait usage et on a utilisé surtout l’anglais ou le français, selon les zones d’influence, du fait que ces langues disposaient des terminologies requises et qu’elles étaient de bons instruments de communication internationale. On a rarement poussé l’analyse plus loin.

Le contact entre civilisation industrielle et civilisation agricole entraîne donc des bouleversements culturels, qu’on a eu tendance à sous-estimer : l’image publicitaire du Bédouin à chameau sur fond de raffinerie est moins pittoresque qu’elle ne le semble de prime abord; il faut surtout se demander ce que le Bédouin, assis sur son chameau, ressent et pense en regardant ce qui lui arrive.

Nous ne nous intéresserons ici qu’aux bouleversements d’ordre linguistique.

L’essentiel tient au fait que le développement met en contact des langues dont les ressources satisfont bien les besoins des cultures particulières, chacune dans son type de civilisation, mais qui ne couvrent pas les mêmes champs notionnels, de sorte que l’expression de la culture industrielle n’est pas totalement possible aujourd’hui par les langues du Sud. Autre phénomène tout aussi important : la concentration de la population dans les villes, provoquée par l’industrialisation, entraîne la confrontation de langues ou d’usages différents de la même langue qui, jusqu’alors, avaient existé dispersés sur le territoire. Les locuteurs prennent ainsi conscience, plus intensément, de l’existence et des inconvénients du multilinguisme ou de la variation linguistique, et cherchent les moyens d’y remédier. On comprend alors que les pays du Sud aient tendance à régler les deux problèmes en faisant usage de l’une ou l’autre des langues du Nord, même si elles sont en fait des langues étrangères. On met alors de l’avant les avantages de l’usage de ces langues, qui sont réels puisqu’elles permettent de s’approprier des connaissances, d’augmenter le rayon des communications avec les autres pays, et même d’entreprendre l’adaptation des langues du Sud à des fonctions nouvelles.

Les attitudes de ceux qui s’intéressent au développement, aussi bien au Nord qu’au Sud, reflètent cet embarras. Comment faire face aux déficiences terminologiques des langues du Sud : est-ce qu’il vaut la peine de les moderniser et comment est-ce qu’on le fait ? Comment concevoir l’emploi des langues européennes en situation de bilinguisme et de concurrence forcée avec les langues du Sud, puisque, pour une longue période encore, elles seront nécessaires comme langues du développement et des communications internationales : peut-on concevoir une forme de bilinguisme acceptable et comment y arriver ? Les locuteurs des langues européennes doivent-ils se désintéresser de ces problèmes, faire comme si cela ne les regardait pas, ou au contraire participer au développement des langues du Sud et à l’évolution du bilinguisme en leur faveur, mais alors sans, d’un côté, passer pour traître à sa propre langue et sans, de l’autre, s’ingérer dans des questions qui concernent au premier chef les gens du Sud ? Que faire du multilinguisme : y a-t-il moyen de concilier multilinguisme et modernité, multilinguisme et unité nationale; faut-il moderniser toutes les langues ou seulement certaines; dans ce cas, selon quels critères doit-on choisir celles qu’on utilisera dans les communications institutionnalisées ?

Il n’y a donc aucune échappatoire possible. L’intention du développement doit prendre en considération ses propres implications culturelles, et tout particulièrement ses implications linguistiques. Si on ne le fait pas, les pays du Sud ne pourront pas « se moderniser sans changer d’âme », selon l’expression de Marie Cardinal[6], et les affrontements culturels seront inévitables. L’évolution récente d’un pays comme l’Iran démontre brutalement l’échec d’une stratégie de développement qui néglige ou ignore les cultures en contact.

L’intention de l’identité culturelle

La notion d’identité culturelle, si elle est de perception intuitive, ne se laisse pas facilement circonscrire dans une définition. La difficulté provient de ce qu’on peut l’appréhender de divers points de vue.

La notion d’identité culturelle est, à l’évidence, en relation avec l’existence d’un groupe humain particularisé. Les termes utilisés pour désigner un tel groupe, comme nation, ethnie, tribu, peuple, population, sont eux-mêmes déjà dotés d’une charge sémantique et idéologique qui prête à controverse et qui en rend l’usage délicat. Mais il demeure qu’il n’y a pas de groupe sans sentiment d’une personnalité propre, ou, à l’inverse, que le sentiment d’être distinct est à l’origine de la conscience de former un groupe humain original. Toutes les définitions consultées confirment cette assertion, par exemple celle-ci, de Selim ABOU[7], qui est exemplaire :

Nous entendons par groupe ethnique un groupe dont les membres possèdent, à leurs propres yeux et aux yeux des autres, une identité enracinée dans la conscience d’une histoire ou d’une origine commune. Ce fait de conscience est fondé sur des données objectives telles qu’une langue, une race ou une religion commune, voire un territoire, des institutions ou des traits culturels communs, quoique certaines de ces données puissent manquer.

Dans ce sens, la préoccupation de l’identité culturelle est universelle et s’observe aussi bien au Québec, par rapport au reste du Canada ou par rapport à la France, que dans les pays arabes et africains par rapport à l’Europe ou à l’Amérique. Le sentiment de la différence, tout légitime qu’il soit, comporte cependant le risque, universel également, de l’exacerbation, qui entraîne la méfiance à l’égard de l’autre, une suraffirmation de ses propres caractéristiques, à la limite le refus du dialogue culturel et l’isolationnisme.

D’un autre point de vue, la notion d’identité culturelle implique une certaine conception de la culture, qui en définit le contenu. Jusqu’à maintenant, certains traits culturels ont été privilégiés, en général ceux dont le pouvoir symbolique est intense et aisément perceptible. L’identité culturelle s’est donc manifestée surtout par la religion, la langue, les arts (musique, littérature, peinture, architecture, artisanat), les us et coutumes (entre autres le costume, la cuisine, les chants et les danses). L’importance relative de chaque élément est très variable d’une situation à l’autre, d’un moment à l’autre de l’histoire, surtout en ce qui concerne la religion. La notion de patrimoine est aussi très importante et exprime la volonté de retrouver ou de maintenir les liens avec le passé, avec l’Histoire et l’Héritage du groupe; poussée à l’extrême, cette recherche de la filiation peut déboucher sur le conservatisme et même sur le passéisme.

Pour tous et partout, la langue apparaît comme le vecteur le plus efficace de l’identité culturelle. Le désir de faire usage des langues nationales, de sa langue à soi, se comprend aisément et s’observe dans toutes les situations de bi ou de multilinguisme : francisation au Québec, arabisation dans les pays du Maghreb et naguère dans les pays du Machrek, malgachisation à Madagascar, flamandisation en Belgique, intention d’utiliser les langues africaines dans tous les pays d’Afrique subsaharienne[8]. En général, les mesures prises pour atteindre cet objectif touchent surtout l’alphabétisation, l’enseignement primaire, l’information, le commerce traditionnel, certains secteurs de l’administration publique, notamment ceux qui sont directement en contact avec la population, comme le ministère de l’Intérieur ou celui de la Santé. Dans quelques cas seulement, les politiques linguistiques sont globales, comme au Québec, en Belgique ou en Suisse. Il est vrai que, dans la plupart des cas, les difficultés sont grandes : description linguistique incomplète, manque de terminologie, multilinguisme des langues nationales, bilinguisme forcé avec les langues européennes. Mais, malgré ces difficultés, l’usage des langues nationales sera toujours désiré comme moyen premier d’identité culturelle. Nous ne voyons pas comment il pourrait en être autrement.

Enfin, la notion d’identité culturelle recouvre aussi un mouvement sociopolitique, dont les manifestations sont diverses. Tout d’abord, un mouvement d’affirmation des cultures nationales, qui a pour objectif d’en faire valoir la légitimité et la qualité, en général face aux cultures occidentales ou en réaction à la culture de l’ex-métropole[9]. Les thèmes principaux en sont l’égalité intrinsèque des cultures, la capacité d’une culture de se développer pour satisfaire à des besoins nouveaux, le déséquilibre des moyens de développement et de diffusion des cultures et non celui des cultures elles-mêmes[10], la nécessité des rapports d’échanges et d’emprunts entre les cultures. Autre aspect du même mouvement : l’analyse critique des méfaits du colonialisme culturel est entreprise, dont les mots-clefs sont les mots « aliénation » et « dépendance »; les ouvrages de Memmi sur ces sujets sont très représentatifs de ce courant[11]. En dernier lieu, et plus récemment, on prend conscience des rapports entre Culture et Économie, et on commence à peser les avantages et les inconvénients de la diffusion des modèles culturels à l’occasion de l’industrialisation et par le biais de la consommation des produits d’une culture étrangère, aussi bien culturels (les films ou les émissions de télévision par exemple) que techniques (l’ordinateur) ou scientifiques. Se trouve ainsi démontrée la nécessité d’une politique culturelle qui englobe tous les aspects de la vie collective, ce qui donne une tout autre dimension à la recherche de l’identité culturelle et ce qui remet en cause les moyens traditionnels de son affirmation.

Ce dernier aspect de la notion d’identité culturelle a évidemment eu des répercussions dans les pays du Nord, ou dans les pays dont les cultures se répandent — essentiellement, en ce qui nous concerne ici, les États-Unis, la France et, d’une manière moindre, la Belgique. Le résultat en est une sorte de mauvaise conscience diffuse chez tous ceux qui ont affaire aux pays du Tiers-Monde, qui provient surtout de ce que personne ne sait trop aujourd’hui comment évaluer l’accusation d’ethnocentrisme culturel et linguistique formulée à l’égard des pays du Nord. Cette réaction entraîne des attitudes différentes selon les domaines d’intervention. Lorsqu’il s’agit de développement économique, l’attitude la plus commune est de regretter qu’il entraîne des heurts culturels, mais de considérer en même temps que c’est là le prix à payer pour s’insérer dans l’économie mondiale. À l’extrême, cette position est insoutenable, mais il demeure qu’il y a là un problème réel, dont la solution est complexe. Lorsqu’il s’agit d’éléments culturels au sens étroit du terme, comme la langue, l’éthique, la philosophie, l’organisation sociale, l’attitude la plus répandue est d’affirmer l’autonomie entière de chaque pays en ces matières. Cette position est très juste si on entend par là que les décisions à prendre sur ces sujets relèvent en effet des sociétés concernées et non des observateurs du dehors. Mais elle est éminemment discutable si elle signifie, ou bien que toutes les solutions sont d’égale qualité, ou bien que la connaissance et la discussion de l’expérience de l’une ne peuvent être d’aucune utilité pour l’autre. Confronter des solutions, exposer et faire connaître des expériences, discuter à ces occasions du pour et du contre de chaque manière de voir, même si cela implique des affrontements, n’est néanmoins pas la même chose que prendre les décisions à la place de ceux qu’elles concernent : en coopération internationale, l’information n’entraîne pas nécessairement le dirigisme. Et, à la limite, « quand le respect déclaré des différences culturelles se traduit par l’indifférence à l’égard des autres cultures, il trahit une nouvelle forme d’ethnocentrisme, marquée non plus par le sentiment de supériorité, mais simplement par le mépris[12] ».

L’origine du développement culturel peut donc se concevoir comme endogène si on se place du point de vue des choix à faire et des décisions à prendre. Mais du point de vue du contenu, un développement culturel strictement endogène supposerait la coupure totale d’avec les autres cultures et d’avec les courants culturels qui, comme les vents, sillonnent la planète sans respect des frontières. Toutes les tentatives de protectionnisme culturel ont échoué jusqu’à maintenant. On ne peut donc pas ne pas s’engager dans le dialogue des cultures, avec tous les risques et tous les bénéfices qu’il comporte.

Si on revient à l’analyse comparée de la civilisation agricole et des civilisations industrielle et post-industrielle, il apparaît qu’il est d’autant plus difficile de protéger une identité culturelle qu’elle appartient davantage à la civilisation agricole et qu’elle se trouve confrontée à la civilisation postindustrielle. La chose n’est pas impossible, mais elle est tragique, au sens le plus noble de ce mot où l’Homme affronte un destin obscur et menaçant, d’où l’émotion intense avec laquelle il considère l’avenir. La tragédie est encore plus grande si le développement économique est coupé du développement culturel. De même que l’identité culturelle ne peut être statique, figée comme un instantané par un ensemble de traits, de même elle ne peut évoluer d’une manière cohérente que si elle intègre les éléments du développement économique, dont, au premier chef, de nouvelles notions à exprimer et un type de communications qui suppose l’existence d’une langue standard. Nous voici de nouveau devant l’aspect linguistique, mais cette fois il concerne l’identité et le développement culturels.

L’aménagement linguistique

L’aménagement linguistique se présente alors comme un effort de rationalisation des choix à faire et des mesures à prendre pour doter le développement d’une politique linguistique qui, à la fois, respecte les aspirations culturelles des pays et permette les mutations socio-économiques jugées souhaitables par eux.

Il est sans doute opportun de rappeler ici les composantes essentielles de la notion d’aménagement linguistique[13], selon la distinction maintenant habituelle entre aménagement du statut de la langue et aménagement de la langue elle-même.

Quelques éléments de linguistique générale se trouvent ici impliqués.

La langue remplit diverses fonctions au sein de la société. Celles que nous identifions ci-après n’ont rien à voir avec celles de Jakobson[14], justement parce que nous nous intéressons aux rôles de la langue dans la société et non à ses rôles dans la situation canonique de communication. Nous distinguons cinq fonctions, que nous présentons brièvement. Elles ne s’excluent pas, bien au contraire : la distinction est strictement méthodologique. La première fonction est dite intégrative : la langue maternelle et, d’une certaine manière, l’acquisition d’une langue étrangère permettent la participation à la culture d’un groupe ethnique, soit parce qu’elle en est l’un des éléments les plus importants, soit parce qu’elle permet d’accéder de l’intérieur aux autres éléments de cette culture. Les fonctions de communication et d’expression sont corrélatives, puisqu’elles rejoignent deux intentions du même acte de parole : dire le plus exactement possible ce que l’on a à dire (s’exprimer), en puisant dans la connaissance que l’on a de la langue les éléments les plus aptes à transmettre le message; se faire comprendre (communiquer), en tenant compte de la capacité linguistique de l’interlocuteur. La fonction esthétique se manifeste lorsque la langue est considérée comme un matériau dont on veut tirer des effets, comme il arrive en littérature, en poésie, au théâtre, dans la chanson, ou encore en publicité ou en art oratoire. Enfin, la fonction ludique indique que l’usage du système linguistique est aussi une source ou une occasion de jeu et de plaisir. En aménagement linguistique, les fonctions les plus importantes sont la fonction intégrative et la fonction de communication.

On confond parfois, à tort, fonctions de la langue et domaines d’utilisation. Dans des expressions comme « langue de travail », « langue d’enseignement », « langue de gestion », il s’agit de domaines d’utilisation de la langue et non de fonctions, encore moins de formes particulières de la langue. Ces expressions sont souvent commodes, mais aussi ambiguës. La même remarque vaut pour « langue de spécialité », qui laisse croire à l’existence d’une langue propre à une spécialité alors qu’il faut comprendre surtout une terminologie spécifique et quelques caractéristiques stylistiques. Cependant, chaque domaine d’utilisation génère ses propres besoins linguistiques, surtout terminologiques. La manière de satisfaire à ces besoins est de première importance en aménagement linguistique.

La distinction entre communications individualisées et communications institutionnalisées est essentielle, puisqu’elle délimite le champ possible de l’intervention linguistique. Comme l’adjectif l’indique, la communication individualisée désigne l’acte personnel par lequel un individu entre en relation avec un autre au moyen du langage. L’individu porte alors l’entière responsabilité de son usage de la langue, et rien ne peut le contraindre qu’il n’accepte lui-même. On entend par communication institutionnalisée l’acte, le plus souvent anonyme, par lequel une institution communique avec des personnes ou avec d’autres institutions, pour les fins de ses activités; par exemple l’État avec les citoyens, une société commerciale avec ses employés, ses clients ou ses fournisseurs. Ici, le mot « institution » est pris au sens le plus large d’entité devant son existence à une loi (personnes morales), à un accord international ou encore à une constitution coutumière ou écrite, comme les États. La typologie des communications institutionnalisées varie selon les genres de sociétés, donc d’organisations sociales. On peut citer celles qui ont comme sources les institutions suivantes : le système d’enseignement, l’administration publique, les institutions sociales comme la religion ou l’armée, les médias, surtout la radio et la télévision, les institutions économiques comme les banques, les commerces, les usines, les services. Dans ce type de communication, l’institution a le choix de la langue, ou de la variante de la langue qu’elle utilise, et elle a le pouvoir d’en contrôler l’usage. Comme il s’agit surtout de communication écrite, le niveau de conscience linguistique est très élevé chez le rédacteur, qui peut recourir aux instruments habituels de référence, lorsqu’ils existent : dictionnaires, lexiques et grammaires de la langue. Dans cette sorte de communication, un certain dirigisme peut exister, du moins est-il possible d’édicter et de faire respecter des directives.

Le besoin d’aménagement linguistique est perçu en général dans les cas où deux ou plusieurs langues coexistent sur le même territoire. Le recours à la notion de bilinguisme est donc constant, sans cependant les nuances qu’un terme aussi vague exige. Certaines distinctions sont donc utiles. Le bilinguisme est de langue commune lorsqu’il résulte de la connaissance des éléments de base d’une langue : la prononciation, la grammaire, le vocabulaire fondamental, les principales tournures idiomatiques; il est de langue spécialisée lorsqu’il concerne la communication pour l’exercice d’une profession ou d’un métier : la connaissance de la terminologie spécifique est alors très importante et peut pallier une certaine utilisation erronée du système linguistique proprement dit, comme on l’admet dans l’approche fonctionnelle de l’enseignement d’une langue étrangère aux adultes actifs. Le bilinguisme est un projet personnel quand c’est l’individu qui décide lui-même d’apprendre une autre langue pour des raisons culturelles ou professionnelles; il devient un projet collectif lorsqu’il est le seul moyen, soit de faire coexister plusieurs groupes linguistiques dans le même pays, soit de communiquer avec des locuteurs étrangers parlant d’autres langues, avec lesquels on entretient des relations politiques ou économiques. Dernière distinction : le bilinguisme est institutionnel lorsqu’il est une disposition de l’organisation sociale, établie par une loi; il est fonctionnel lorsque la connaissance d’une langue étrangère est liée à l’exercice de certaines fonctions nettement identifiées, pour des raisons bien déterminées. Le bilinguisme fonctionnel permet l’organisation des communications selon les contraintes linguistiques de la situation, sans faire peser sur tous la nécessité de la connaissance de la langue étrangère et sans consacrer le bilinguisme comme institution. Un projet d’aménagement linguistique comporte toujours une stratégie de bilinguisme.

Ceci dit, on peut examiner comment l’aménagement linguistique peut être utile aux pays du Sud.

Le problème central est celui du statut des langues en contact, en prenant garde de confondre leur statut juridique avec la réalité de leur usage dans la vie quotidienne : il peut, en effet, exister un écart parfois considérable entre les dispositions de la constitution d’un pays relatives aux langues officielles et la réalité des choses. Ce qui importe donc ici, c’est de déterminer quel usage sera fait des langues aussi bien nationales qu’étrangères dans les communications institutionnalisées. Selon la complexité de chaque situation sociolinguistique particulière, cela revient à examiner trois aspects de la même question : quelles langues seront utilisées, dans quels domaines chacune le sera-t-elle, quel usage fera-t-on des langues européennes ? Il est essentiel que l’examen de cette question tienne compte, à la fois et en même temps, des impératifs du développement économique et des aspirations en matière d’identité culturelle.

Pour ce faire, nous avons dégagé de l’expérience québécoise[15] une méthode d’intervention en étapes successives, chacune ayant à nos yeux une importance égale du fait qu’elles sont en étroite corrélation l’une avec l’autre.

Toute intention d’aménagement du statut des langues exige une connaissance approfondie de la situation linguistique de départ, à un certain niveau d’abstraction pour dégager les lignes de force du paysage et dans le détail pour bien fonder la vue générale. Le danger ici est l’impressionnisme et le jeu inconscient des a priori : il vaut donc mieux procéder à cette description détaillée de la situation avec le maximum de rigueur méthodologique. Il s’agit uniquement de décrire ce qui est, non de choisir ce que l’on veut qui soit. À cette étape-ci, le choix est prématuré. L’objectif est que le plus grand nombre de personnes comprennent la situation et réfléchissent aux choix possibles, en soupesant le pour et le contre de chacun et de tous, ce qui favorise la formation d’un certain consensus social en matière de langue. La recherche d’un consensus n’est pas synonyme d’unanimité, bien au contraire.

À partir de la description de la situation de départ, il faut ensuite définir les caractéristiques de la situation jugée souhaitable et qui sera considérée comme situation-cible. Alors que l’étape précédente a surtout mis à contribution des spécialistes, cette étape est surtout de la responsabilité des dirigeants du pays qui doivent formuler des politiques, leur donner une forme administrative et juridique, les présenter aux citoyens et les faire accepter par eux, selon les usages du pays. Il vaut mieux aborder d’un seul coup tous les domaines d’emploi de la langue à cause de leurs interactions. C’est ici qu’apparaît nettement qu’un plan d’aménagement linguistique ne peut provenir que du pays lui-même, jamais de l’extérieur.

Une fois la situation-cible définie, il convient de mettre au point une stratégie qui permettra de passer de la situation de départ à la situation-cible. Cette stratégie doit être originale puisqu’elle correspond à une situation et à des objectifs particuliers. Elle doit être conçue en fonction de quatre facteurs fondamentaux : le temps, étant donné qu’un aménagement linguistique est nécessairement évolutif, qu’il doit s’étaler sur une période de temps plus ou moins longue selon les éléments de la stratégie (on estime à une trentaine d’années la durée d’une transformation terminologique complète); le mode de contrôle du processus de changement, parce qu’il est indispensable qu’un organisme doté d’autorité soit responsable de l’application de la stratégie pour la maintenir au long des années et voir à ce qu’elle se traduise dans les faits; les ressources financières adéquates au financement des activités de cet organisme; enfin, la conception et la réalisation d’un certain nombre de travaux d’ordre linguistique, nécessaires à la réalisation de l’un ou l’autre aspect de la stratégie linguistique.

En suivant cette démarche, on devrait arriver à clarifier la question de l’usage des langues nationales et à définir une relation de complémentarité entre elles et les langues européennes. Il n’y a là rien d’impossible ou d’utopique : des pays se sont engagés dans des plans d’aménagement linguistique, qui sont autant de précédents dont on peut tirer profit et argument. Citons, à titre d’exemple, le Québec, le Canada, la Belgique, la Norvège, la Yougoslavie, Israël, le Rwanda, Madagascar[16]. L’opération est donc parfaitement légitime. Les habitudes de communication des pays du Nord et des multinationales s’en trouvent affectées et modifiées, mais c’est un des aspects de la relation Nord-Sud qu’il faut aborder de part et d’autre. Chose certaine, il revient aux pays du Sud de formuler leurs intentions d’avenir, avec réalisme mais aussi avec assurance : autrement, rien ne changera.

La mise en place d’une stratégie d’aménagement linguistique entraîne en général des travaux qui portent sur les langues elles-mêmes. Par exemple, le Québec a dû se lancer dans une vaste opération de récupération terminologique pour faire du français une langue de travail, en lieu et place de l’anglais. La chose est particulièrement vraie dans le cas des pays du Sud. Sans prétendre à la qualité d’expert, mais uniquement à titre indicatif, nous donnerons ici quelques exemples de travaux linguistiques préalables à la réalisation d’une politique linguistique, selon les deux axes qui nous semblent les plus névralgiques : l’établissement d’une langue standard et la terminologie.

Nous avons vu précédemment qu’autant la civilisation agricole s’accommode de la variation linguistique, autant la civilisation industrielle et postindustrielle exige pour ses communications l’émergence d’une langue standard. Nous entendons par langue standard la généralisation d’un usage linguistique au sein de la totalité d’une communauté linguistique, usage reconnu par l’ensemble des usagers comme étant le meilleur et confirmé par son emploi dans les communications institutionnalisées[17]. Au cours du processus d’industrialisation, toutes les langues européennes se sont dotées d’une langue standard, selon une tolérance à l’égard de la variation caractéristique de chacune, mais sans jamais remettre en cause la nécessité d’une norme centrale, comme le français de Paris, l’italien de la Divine Comédie, l’allemand littéraire et administratif, l’anglais de la Cité ou l’américain de Boston[18]. Si, par ailleurs, on observe aujourd’hui un regain de légitimité de la variation linguistique, l’existence de la norme centrale n’est jamais remise en cause fondamentalement : personne ne souhaite l’éclatement de la communauté linguistique en dialectes régionaux. Nous avons par ailleurs[19] appelé « régulation linguistique » le phénomène par lequel un modèle linguistique s’impose et se perpétue comme norme au sein d’un groupe linguistique donné, et nous avons tenté d’expliquer ce phénomène, antérieur à ce qu’il est convenu d’appeler « l’usage ». Toutes ces observations sont pertinentes à l’examen de l’état sociolinguistique des langues du Sud, en général dispersées en un nombre plus ou moins grand de variétés.

Une langue standard est faite du point de convergence d’une reconnaissance sociale, d’un travail technique de mise au point et d’une illustration par l’Art. Appliquée aux langues du Sud, cette définition nous oblige à quelques remarques. Plusieurs langues ne sont pas encore totalement décrites : il faut donc poursuivre le travail d’analyse et publier les ouvrages de référence qui en découlent sous forme de grammaires, de dictionnaires, de traités de phonétique et de phonologie. On y trouvera du coup les données indispensables à la constitution d’une orthographe, qui n’est pas encore parfaitement arrêtée pour certaines d’entre elles. Par ailleurs, soit de par les résultats des travaux des linguistes, soit sous l’influence de facteurs sociaux tout autres, soit de par l’un et l’autre à la fois, un certain usage de la langue, parmi toutes les variétés existantes, jouera le rôle d’usage officiel et sera diffusé comme tel à travers la population. Ce processus est déjà en cours. Enfin, la variété retenue comme usage officiel s’impose d’autant plus comme norme qu’elle est utilisée en Art : en poésie, en littérature, dans les chansons, au théâtre. Presque toutes les langues du Sud sont actuellement en voie de standardisation, du moins celles qui sont considérées comme langues nationales. La linguistique européenne, tout au moins française, s’étant constituée à une époque où les formes standards des langues étaient arrêtées, nous avons l’impression que les notions de « langue » et de « langue standard » se sont confondues, de sorte que les linguistes se trouvent embarrassés face à l’analyse des continuums de variation des langues du Sud et gênés devant ce qu’implique la constitution d’une langue standard, qu’ils considèrent souvent comme du dirigisme linguistique. Ce débat est toujours d’actualité.

Les travaux de terminologie sont en relation avec cette question de la langue standard. Ils découlent en général de la confrontation du contenu notionnel actuel des langues du Sud avec celui que véhicule le monde industriel et post-industriel, d’où l’examen des moyens de chaque langue d’exprimer des notions nouvelles. Deux situations se présentent alors. Ou bien, la langue peut exprimer une notion de plusieurs manières plus ou moins équivalentes, dont il faut faire l’inventaire avec précision dans le but de cerner la définition propre à chaque terme et d’en décrire le statut exact dans l’usage. On réunit ainsi tous les renseignements nécessaires à la discussion des cas de synonymes, au-delà de l’impressionnisme. Ou bien, aucun terme de la langue ne correspond à la notion. Dans ce cas, on a le choix ou de faire un emprunt à une langue étrangère, ou de créer un néologisme. La terminologie s’occupe en général des lexiques de spécialité, dont l’une des caractéristiques est la recherche de l’univocité. Le plus souvent, les travaux terminologiques entraînent donc le besoin d’un acte de normalisation dont l’objectif est de recommander l’usage soit de l’un des synonymes, soit de l’emprunt par rapport au néologisme, soit de l’un des néologismes parmi ceux qui ont été créés, en somme de doter l’un des termes d’un statut officiel, apparenté à celui des mots du lexique de la langue standard. La démarche terminologique, de même que la procédure de normalisation, suppose une méthodologie dont certains organismes aussi bien du Nord que du Sud ont l’expérience. On peut donc, en ce domaine, formuler des programmes de coopération Nord-Sud et Sud-Sud soit d’information, soit d’entraînement méthodologique, soit d’enseignement de la terminologie. L’adaptation terminologique des langues ne pose aujourd’hui aucun problème insurmontable.

Les travaux terminologiques sont nécessaires à presque tous les éléments d’un programme d’aménagement linguistique : enseignement en langues nationales, même au primaire, mais surtout au secondaire et toujours à l’université; usage des langues nationales comme langues de l’activité économique ou administrative. Les besoins terminologiques sont particulièrement considérables dans les lexiques de spécialité, lorsqu’il s’agit par exemple de l’usage d’une langue comme langue de travail dans les usines. La terminologie prend ainsi toute son importance et cesse d’apparaître comme la manie de quelques amateurs de termes techniques.

Un programme d’aménagement linguistique doit donc comporter un volet de travaux linguistiques et terminologiques. Beaucoup ont échoué ou stagnent pour ne pas l’avoir prévu. D’après l’expérience des uns et des autres, la conclusion s’impose qu’un organisme doit être chargé de ces travaux et doté de suffisamment d’autorité pour prendre les décisions opportunes et les faire respecter dans les communications institutionnalisées, car la standardisation et la normalisation n’ont pas pour objet les communications individualisées, dont l’émetteur demeure toujours le maître, à ses risques et périls.

Voilà un bien long parcours pour examiner la place de la langue et de la terminologie dans le développement.

Il fallait d’abord bien s’entendre sur la notion même de développement et faire apparaître qu’il s’agit là surtout de contacts, brusques le plus souvent, entre des états de civilisation différents, qui se vivent dans des cultures distinctes mais tout aussi valables. Toute la question est de savoir comment procéder à la confrontation des cultures et comment concilier la fidélité au passé et l’intégration d’éléments culturels nouveaux, indices l’un et l’autre de l’évolution vers un avenir collectif tout proche. L’industrialisation n’est alors qu’un élément d’une problématique globale, qui en accélère cependant le processus. Le développement réduit à l’industrialisation n’est pas viable et court à la catastrophe : c’est l’apprenti sorcier.

La langue joue un rôle primordial à la fois dans le développement, comme instrument de communication, et dans l’identité culturelle, comme symbole d’appartenance et facteur d’intégration sociale. Il apparaît alors nettement que la langue du développement ne peut pas être surtout, encore moins seulement, une langue étrangère, sans provoquer un phénomène de rejet des traits culturels nouveaux au nom de l’identité. Non pas que l’usage d’une langue nationale soit le moyen de travestir et de faire accepter un changement culturel, mais bien qu’en ce faisant, on se trouve contraint de prendre en considération la culture du pays concerné et de l’intégrer comme élément du programme.

La stratégie du développement doit être globale et comprendre un plan d’aménagement linguistique. Si les langues nationales que l’on voudrait promouvoir au nom de l’identité culturelle ne reçoivent pas une motivation socio-économique par le développement, elles risquent de se folkloriser et d’être tenues pour secondaires par rapport aux langues européennes.

Enfin, si la question linguistique et culturelle ne se règle pas d’une manière satisfaisante aux yeux des citoyens des pays en voie de développement, elle risque de détourner les énergies, de maintenir les conflits, en conséquence de retarder et de compromettre le développement.

Ainsi, nous arrivons à la conclusion que, même si l’aménagement linguistique des États est une opération très délicate et difficile du point de vue politique, il y a plus de profit à s’y engager qu’à laisser persister des sources d’affrontements sociaux qui gêneront ou compromettront l’évolution du pays.

Notes

Éléments d’une théorie de la régulation linguistique

Résumé

La régulation linguistique est le pendant de la politique linguistique. Alors que celle-ci relève de l’intervention de l’État dans la question de la langue, celle-là met en cause des forces qui agissent au sein de la société et qui en façonnent la langue. L’une et l’autre sont à la source de la situation et de l’état de la langue, soumise à cette double tension. C’est la dynamique de la régulation linguistique qui définit la langue standard propre à une société, et non l’État, par sa politique linguistique.

La langue est un fait social. On en a toujours convenu, soit pour fonder la distinction saussurienne entre le système de communication (la langue) et l’instrument d’expression privilégié de l’individu (la parole), soit pour décrire les différentes manières caractéristiques d’un groupe ou d’un infragroupe d’utiliser la langue, de même que les attitudes qui s’y rattachent, soit enfin pour soutenir que c’est « l’usage » qui fait la langue et non la volonté ou le caprice de l’individu.

Pourtant, le caractère social de la langue étant posé, il ne nous semble pas qu’on en ait dégagé toutes les conséquences, notamment en ce qui concerne le concept d’usage, dont tous tirent argument à hue et à dia.

Nous nous proposons donc de réfléchir sur ce sujet en nous plaçant dans la perspective de l’anthropologie culturelle, c’est-à-dire en considérant la langue comme un fait culturel parmi d’autres et en la resituant dans une théorie globale de la culture. Dans cette optique, la langue est, dans la pratique quotidienne, un comportement de l’être humain, analogue aux autres comportements sociaux comme se vêtir (la mode), se nourrir (la cuisine), se constituer en groupe familial (la parenté), se conduire par rapport aux autres (la morale), concevoir sa place dans l’univers (la métaphysique et la religion). De ce point de vue, il n’y a pas de différence de nature entre la langue, la cuisine ou la mode. Dans l’un et l’autre cas, il y a un individu qui fait quelque chose – qui parle, qui mange, qui s’habille – qui le fait d’une certaine manière qui lui est personnelle tout en se conformant à une certaine manière de faire propre au groupe auquel il appartient. Dans l’un et l’autre cas également, le comportement de l’individu n’est pas parfaitement spontané, ni totalement libre : il se situe à l’intérieur d’un cadre de référence qui à la fois facilite la conduite, puisqu’elle n’a pas ainsi à être inventée à tout moment, et sécurise l’individu, puisque alors il ne provoque aucune hostilité de la part des autres membres du groupe, mais qu’au contraire il est accepté, intégré, estimé par eux. Cette situation nous apparaît acceptable, pour ainsi dire aller de soi, quand il s’agit de choses concrètes comme l’habillement ou la cuisine, et parfois même de choses abstraites comme la conduite en vie sociale : nous ne voyons pas de contrainte inacceptable ni d’atteinte à la liberté individuelle dans le fait de suivre une mode ou un régime alimentaire. Dans le cas de la langue, l’idée que les comportements linguistiques individuels soient façonnés par le groupe ne nous est pas familière ; elle crée un certain malaise et provoque même une certaine répulsion. Nous nous sentons atteints dans quelque chose d’essentiel qui est l’expression de nous-mêmes, nous nous sentons menacés de l’obligation au conformisme linguistique. Nous sommes, en ce qui regarde la langue, très sensibles au paradoxe de la liberté personnelle (la parole) et du conditionnement social (la langue), probablement parce que nos connaissances en ce domaine sont ou superficielles, ou très fragmentaires. Nous ne savons pas très bien, au fond, ce dont il s’agit.

Nous nous proposons d’explorer cette question et de réfléchir sur les modes de contrôle social de la langue. Ce qui nous intéresse, c’est de comprendre comment l’individu est sans cesse contraint au respect d’une certaine manière de faire, dans ce cas-ci de parler. La même interrogation vaut pour les infragroupes par rapport au groupe, par exemple pour une région par rapport à un pays, ou encore pour un groupe social par rapport à la société globale. On pourrait également envisager de la même manière les rapports des groupes à l’égard du supragroupe, par exemple le français au Québec par rapport à la francophonie, ou l’arabe en Tunisie par rapport à l’arabophonie. Pour l’instant, l’essentiel de notre propos aura comme objet les relations de l’individu aux infragroupes et au groupe auquel il appartient et, par la force des choses, les relations des infragroupes par rapport au groupe. Nous traiterons en parallèle deux ensembles de données, des données culturelles en prenant comme base Linton (1959) et des données linguistiques considérées comme résultant d’un comportement en société et non en soi, c’est-à-dire abstraites de leur contexte social de production et réduites à leur système interne.

Nos réflexions découlent de notre observation du jeu des institutions dans des sociétés à tradition écrite ayant atteint un haut degré d’organisation. Nous croyons qu’elles pourraient s’appliquer, mutatis mutandis, à des sociétés à tradition orale, dont notre connaissance est trop sommaire pour que nous puissions nous hasarder à en tenir compte.

Précisions terminologiques de départ

Étant donné un certain flou dans la terminologie de la sociolinguistique, nous croyons utile d’indiquer brièvement celle que nous allons utiliser dans cet article.

Par groupe, nous entendons la société globale première où s’insère l’individu, par exemple la société québécoise ou la société tunisienne, ce qui correspond sensiblement à la notion occidentale de nation. À ce groupe correspondent une culture et un sociolecte. C’est par rapport au groupe que se situent les infragroupes constitués par un ensemble plus ou moins considérable d’individus réunis par des caractéristiques communes plus ou moins aléatoires ou pertinentes comme l’âge, la profession, le niveau socio-économique, le niveau d’éducation, la région qu’ils habitent, etc. Aux infragroupes correspondent une infraculture et un infralecte. (C’est pour éviter le terme « sous-culture », dangereusement péjoratif, que nous utilisons le préfixe infra plutôt que sous). D’un autre point de vue, le groupe peut faire partie d’un supragroupe, doté d’un supralecte et d’une supraculture, ce qui permet de bien distinguer par exemple la culture et le sociolecte québécois de la supraculture et du supralecte français, ou de discuter de la double relation de la culture tunisienne avec la supraculture et le supralecte arabes ou français. L’ensemble ainsi organisé (individu – infragroupes – groupe – supragroupe) constitue un continuum à la fois linguistique et culturel formé d’un noyau (ce qui fait que le français est le français et non l’arabe) et de modulations plus ou moins nombreuses et importantes greffées sur le noyau. Le tableau qui suit illustre cette double terminologie.

Continuum linguistique et/ou culturel (noyau + modulations)
Code Taille Culture
Idiolecte Individu Personnalité
Infralecte Infragroupe Infraculture
Sociolecte Groupe Culture
Supralecte Supragroupe Supraculture

Nous entendons par régulation linguistique le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un infragroupe donné sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes. Elle provoque deux types de réaction, soit de mimétisme linguistique (imitation de l’usage d’un infragroupe ou du groupe) sous l’influence de la fonction intégrative de la langue (Corbeil, 1980b : 74 et suiv.), soit de respect de l’usage d’un infragroupe considéré comme l’usage le meilleur, même si ce n’est pas celui de l’individu lui-même (Boudreault, 1973 : 123-207) sous l’influence du principe de dominance, dont nous traiterons plus loin. Nous réservons le terme de concurrence linguistique pour désigner le phénomène par lequel deux ou plusieurs langues sont utilisées sur un même territoire et provoquent une dynamique de partage ou des fonctions de la langue, ou des différents types de communications institutionnalisées, ou des allégeances chez les individus, partages qui peuvent dégénérer en conflits. Il existe une certaine analogie entre régulation et concurrence linguistiques. Nous croyons cependant utile de les distinguer à cause de leur finalité : la régulation linguistique recherche la coexistence et la compatibilité des infralectes pour permettre la plus large intercompréhension des membres du groupe à l’intérieur du sociolecte ; la concurrence linguistique tend toujours vers le plus grand unilinguisme possible, en faisant prédominer une langue sur les autres. Lorsqu’un infralecte est trop loin du sociolecte, on retrouve des phénomènes de concurrence linguistique, comme il est arrivé dans le cas des dialectes français, ou comme il arrive dans le cas des dialectes arabes par rapport à l’arabe classique.

Arrière-plan théorique

Le présent article se divise en trois grandes parties. Nous présenterons tout d’abord l’exposé de l’arrière-plan théorique, emprunté à l’anthropologie, que nous avons l’intention d’appliquer à la langue. Puis, nous ferons l’inventaire des forces sociales de régulation linguistique, que nous serons bien obligé de présenter l’une à la suite de l’autre.

D’où, en troisième lieu, le besoin de compenser cette impression de statisme en essayant d’ébaucher les principes dynamiques de la régulation linguistique. Nous pourrons alors examiner de ce point de vue la notion de qualité de la langue.

Nous avons déjà eu l’occasion (Corbeil, 1980b : 81-90) d’esquisser l’arrière-plan anthropologique qui inspire nos réflexions sociolinguistiques. Nous reprendrons ici quelques concepts clés en essayant de pousser plus loin l’exploration de certaines de leurs conséquences.

Le concept le plus fondamental est celui de culture, d’où découlent la distinction entre modèle réel et modèle construit et l’analyse du rapport entre modèle réel et modèle construit.

La culture est « la configuration des comportements appris et de leurs résultats, dont les éléments composants sont partagés et transmis par les membres d’une société donnée ». (Linton, 1959 : 33) Cette définition, fort synthétique, a l’avantage cependant de comporter les traits pertinents de la notion de la culture. Tout récemment, Hall (1979 : 21) retient les mêmes éléments comme essentiels. Il s’agit donc d’un ensemble organisé et non d’une collection d’éléments disparates : la culture est le lieu où chaque élément acquiert sa signification. La culture implique deux phénomènes, dont la contrepartie est d’exclure de la notion les faits automatiques comme déglutir, digérer, respirer, ou les faits strictement individuels qui forment la personnalité : d’une part, l’apprentissage et son revers, la transmission, qui sont les deux aspects de l’enculturation, définie comme le processus d’acquisition de la culture du groupe où l’on naît ; d’autre part, le partage, la participation d’un nombre plus ou moins grand de personnes à une même manière de vivre, de penser, de juger, de parler, ce qui enracine la culture dans le groupe et explique qu’elle est antérieure et qu’elle subsiste à la durée d’existence de chaque individu. Dans cette perspective, chacun pénètre au moment de sa naissance dans le courant d’une culture, est soumis à l’enculturation, vit à sa manière la culture dans son âge adulte en réagissant à ce qui lui déplaît ou ne lui convient pas, ce qui l’amène parfois à créer lui-même des nouveautés ou à s’adapter aux nouveautés des autres ou à celles qui viennent d’ailleurs, d’une autre culture avec laquelle lui ou son groupe entre en contact ; puis l’individu meurt et disparaît, en laissant des traces plus ou moins nettes de son passage, plus ou moins intégrées à leur tour dans la culture. Il apparaît alors nettement que l’enculturation explique à la fois la conservation et la mutation de la culture. Herskovits (1952 : 32) avait déjà fort bien réduit ce paradoxe : « Le principe fondamental est clair : l’enculturation de l’individu dans les premières années de sa vie est le principal mécanisme de la stabilité culturelle, tandis qu’agissant sur des êtres plus mûrs, le même processus est un important facteur de changement. »

Par l’enculturation, l’individu apprend et intègre des modèles pour chacun de ses comportements, y compris ses comportements linguistiques, c’est-à-dire qu’il acquiert une certaine conception de la manière dont il faut se comporter ou agir au sein de son groupe ou des infragroupes auxquels il a affaire pour s’y intégrer ou s’en faire accepter.

Les choses se compliquent lorsque l’on passe de la culture vécue à la culture décrite, dans notre cas de la langue vécue à la langue décrite. Il n’est pas sans importance de rappeler que ce passage s’effectue par l’intermédiaire d’une ou de plusieurs personnes qui tentent par leurs travaux d’extraire du vécu individuel les éléments stables ou communs à un groupe ou à un infragroupe, au moment de l’observation (même si les données appartiennent au passé), donc qui font un tri, une sélection : la description exhaustive de la culture réelle, ou de la langue réelle, ne serait-ce que d’une seule personne, est impossible. Tout le problème épistémologique est là, dans ce passage du réel au construit, ce qui nous amène à distinguer deux types de modèle. Le modèle réel est « l’aire de variabilité à l’intérieur de laquelle le comportement est jugé acceptable et à l’extérieur de laquelle il est jugé bizarre et provoque des réactions diverses qui se traduisent soit par des punitions, soit par des félicitations » (Corbeil, 1980b : 83). Pour un même élément de la culture, la langue par exemple, il existe autant de modèles réels qu’il y a d’infragroupes dans le groupe (le français montréalais par rapport au français québécois, par exemple) ou de groupes dans le supragroupe (le français québécois ou belge par rapport au français français ou au français « international »). De plus, le même individu participe à plusieurs modèles réels selon que sa mobilité sociale et spatiale l’amène à participer à plusieurs infragroupes ou groupes d’un même supragroupe (par exemple, l’évolution d’un enfant qui grandit dans un quartier populaire de Montréal, devient ingénieur, travaille à Montréal, pour ensuite prendre la direction d’un chantier en Algérie). Que le linguiste se place du point de vue de l’individu ou du groupe, il se trouve toujours face à un complexe de modèles réels, face à la variation des comportements, linguistiques ici. Son premier choix est donc ou d’intégrer la variation dans sa description ou de l’éliminer. D’où l’importance de la notion de modèle construit produit par le chercheur à la suite de certains choix à la fois entre diverses méthodes d’analyse et entre les multiples données fournies par l’observation, ce qui nous le fait définir comme « une aire de plus petite surface délimitée par le chercheur au sein du modèle réel en suivant ses options théoriques et méthodologiques ». Le modèle construit ne coïncide jamais et ne peut jamais coïncider avec le modèle réel. Ou il a pour objectif de décrire le réel : ce qu’on lui demande alors est d’être le plus fidèle possible; ou il vise à expliquer le réel sans vouloir le décrire, et on s’attend alors à ce qu’il le simule bien, comme lorsque l’on traite les règles d’une grammaire transformationnelle par ordinateur pour vérifier si, en les appliquant, la machine produit des phrases « correctes ». Chose certaine, on se retrouve ici une seconde fois devant une variation, mais d’un autre ordre, celui des divergences entre les chercheurs linguistes.

Le fait de considérer la langue dans cette perspective redonne beaucoup de vitalité à des considérations qui autrement paraîtraient aller de soi.

La seule chose qui soit réelle, c’est le comportement linguistique de l’individu, dont la seule manifestation explicite, concrète, est la chaîne sonore produite, donc une série de sons se succédant dans le temps et formant des groupes plus ou moins complexes séparés par des respirations, des pauses, des arrêts, des silences. Tout le reste, surtout le sens et les règles présidant à l’assemblage des éléments, est implicite, enfoui dans l’intelligence et la mémoire des locuteurs, hors d’atteinte immédiate de l’auditeur comme de l’observateur. En linguistique, le réel est toujours individuel et toujours en situation, déterminé par des coordonnées temporelles, spatiales et sociales. Dans cet esprit, on pourrait dire que la langue n’existe pas, mais qu’il n’y a que des individus qui parlent!

Cette boutade attire l’attention sur le fait que la langue est un être de raison, et ce à un double titre. Comme modèle réel, elle est ce par quoi l’individu s’exprime et communique avec les membres du groupe où il se trouve, conformément aux habitudes de ce groupe. En ce sens, la langue est un moyen d’intégration sociale, un vecteur privilégié du sentiment d’identité culturelle, en somme l’occasion d’affirmer ou de nier, volontairement ou malgré soi, son appartenance à un groupe. De plus, c’est dans ce sens de modèle réel que la langue est transmise et apprise, qu’elle est partagée par les membres du groupe, qu’elle est donc un élément de la culture. La régulation linguistique ne concerne, à l’évidence, que ce seul sens du mot langue, la langue en tant que comportement. Comme modèle construit, c’est-à-dire comme résultat de l’activité du linguiste, elle est un produit de la culture, entrant dans la catégorie des produits scientifiques, donc une somme de connaissances sur lesquelles soit les membres du groupe, soit les linguistes s’entendent plus ou moins. Il apparaît ainsi clairement que la langue comme modèle réel n’est pas synonyme de la langue comme modèle construit. Les deux concepts ne sont pas du même ordre : le premier est du domaine des phénomènes, le second de celui des connaissances. La régulation linguistique, donc la notion de qualité de la langue, ne se fonde pas sur l’une ou l’autre théorie linguistique, si ce n’est comme moyen d’obtenir une description du noyau de la langue-modèle réel en ne retenant que les points communs de tous les modèles construits proposés. Et encore ne serait-ce qu’une approximation, dont la validité dépend du nombre et de la qualité des modèles construits disponibles. Nous examinerons par la suite le rôle que jouent les modèles construits comme facteurs de régulation linguistique.

Si la langue-modèle réel ne se manifeste qu’au travers des comportements des individus, elle préexiste et subsiste à chaque individu. Elle existe donc en soi et évolue selon sa propre dynamique interne, à l’occasion des comportements des usagers. Nous revenons ainsi au phénomène d’enculturation : pour l’individu, la langue est un avant, une chose apprise dans l’enfance, un bien collectif sur lequel il a bien peu de prise. C’est cependant par la convergence des changements individuels que la langue peut évoluer. L’évolution linguistique est toujours en cours, si on considère la langue comme comportement En posant la distinction entre synchronie et diachronie, Saussure se plaçait du point de vue de la description linguistique, donc de la langue comme modèle construit; il réagissait à l’emprise des études historiques à son époque et surtout fondait une approche méthodologique capable de faire apparaître le système en dissipant le brouillard des détails historiques. Il ne niait pas la continuité de l’évolution, il en faisait abstraction, ce que confirme sa définition de la synchronie comme une période de relative stabilité entre deux états du système (Saussure, 1967 : 140). La distinction entre langue et parole rejoignait la même préoccupation : dans son esprit, la parole est la langue en tant que comportement réel, donc une réalisation individuelle où se manifeste la variation, tandis que la langue est pour lui le modèle construit, obtenu par l’élimination des éléments variables au profit des éléments communs au plus grand nombre de locuteurs. Si, comme le fait Bailey (1973), on se préoccupe d’observer la variation linguistique, on est logiquement amené à se placer dans la perspective de l’évolution continue, donc à repousser la distinction synchronie/diachronie, et à privilégier une description de la parole, c’est-à-dire à intégrer les particularismes plutôt qu’à les éliminer. Mais, d’une part, on bénéficie aujourd’hui pour ce faire des résultats de la linguistique structurale (du moins pour certaines langues européennes comme l’anglais ou le français, ce qui n’est pas le cas pour l’arabe et encore moins pour les langues africaines) ; d’autre part, on aboutit, ici aussi, à un modèle construit, dans la même relation au réel que le modèle saussurien. La notion de qualité de la langue nous apparaît relever d’une linguistique de la parole, donc de la variation, et non d’une linguistique de la langue-modèle construit.

À partir de ces remarques, on voit mieux maintenant comment se pose le problème de la régulation linguistique. Si, par hypothèse, le comportement linguistique de l’individu était libre de toutes contraintes, laissé totalement à lui-même, les variations personnelles s’additionnant et se consolidant au fil des ans finiraient par rompre la communication avec les autres individus : la communauté linguistique éclaterait. L’hypothèse nous apparaît immédiatement absurde. Mais si, au lieu de l’appliquer à un individu, on l’applique à un groupe ou à un infragroupe, elle acquiert toute sa valeur et elle explique la constitution des créoles ou celle des dialectes romans à partir du latin : le phénomène de créolisation ou de dialectisation suppose une période suffisamment longue pendant laquelle la régulation linguistique a été inopérante au niveau du supragroupe et réduite à la nécessité de l’intercommunication des individus, au jour le jour, au sein de groupes restreints et isolés.

Les forces sociales de la régulation linguistique

Il y a donc grand intérêt à comprendre le phénomène de la régulation, puisqu’il explique comment la variation et l’uniformisation linguistique peuvent se manifester en même temps dans le même groupe, sans qu’il y ait conflit ou contradiction, conclusion à laquelle arrive de son côté Fishman (1971 : 70) : « Both uniformisation and differentiation are found to go on simultaneously. » On voit alors pourquoi nous nous risquons ici à formuler les éléments d’une théorie de la régulation linguistique. Il ne faut surtout pas y voir une opposition avec les linguistes qui s’intéressent à la variation. Pour nous, les deux questions vont de pair et exigent toutes deux une explication qui puisse tenir compte en même temps de l’une et de l’autre.

La principale force de régulation linguistique est l’apprentissage de la langue comme partie intégrante du processus d’enculturation, c’est-à-dire l’acquisition de la langue comme modèle réel de comportement linguistique. Nous y distinguons trois moments : l’apprentissage primaire ou familial, l’apprentissage secondaire ou scolaire et l’apprentissage tertiaire ou continu.

Au cours de l’apprentissage primaire, l’enfant apprend d’abord la langue de son milieu immédiat, la langue de sa famille, surtout par les contacts avec sa mère. Il apprend une langue essentiellement orale, à destination utilitaire, d’où un apprentissage par mimétisme – l’enfant essaie de reproduire les chaînes sonores qu’il entend – et par conditionnement, où la récompense est l’efficacité de la communication (obtenir ce qu’il souhaite par exemple) et la punition la non-communication, l’échec de l’expression. En prenant de l’âge, l’enfant agrandit son champ d’exploration et du même coup ses expériences linguistiques : il entre en contact avec sa famille élargie (grands-parents, oncles, tantes, cousins et cousines) et avec les amis de la maison; il parcourt son quartier et parle avec les gens; enfin il apprend à manipuler certains instruments de communication de masse, surtout la radio et la télévision. Tous ses interlocuteurs ne parlent pas exactement de la même manière, d’où une première expérience de la variation linguistique où domine cependant le modèle de la famille et du quartier d’enfance. L’enfant se constitue ainsi une grammaire intérieure dont les règles de profondeur lui permettent à la fois de s’exprimer (compétence d’expression) et d’interpréter les faits de variation chez les autres (compétence de reconnaissance). La part de la réflexion ou de la systématisation consciente est alors très réduite, pour ne pas dire inexistante : le processus d’acquisition de cette grammaire d’enfance est du type mise en place de réflexes conditionnés. « Ce premier acquis devient si efficace qu’il constitue la routine du comportement quotidien […] sans dépasser le seuil de la conscience » (Herskovits, 1952 : 32). La compétence d’expression s’exerce toujours à ce moment selon le modèle linguistique du milieu immédiat, avec parfois quelques tentatives de s’adapter à un autre style pour certains interlocuteurs. Il se produit donc un premier modelage linguistique, qu’on pourrait appeler langue maternelle, si on entend par là non seulement la connaissance du noyau d’un système linguistique particulier (le français ou l’arabe par exemple), mais surtout la manière de la réaliser dans un certain milieu à une certaine époque (le français d’un quartier de Montréal ou l’arabe d’un quartier de Tunis ou de Sfax). Il est essentiel de remarquer que l’apprentissage premier aboutit chez l’enfant à une stratégie de la variation linguistique, dont le résultat est la reproduction du modèle familial (famille et quartier) et la capacité de reconnaître un certain nombre de divergences à ce modèle; la compétence d’expression est donc moins grande que la compétence de reconnaissance. Nous rejoignons ici les arguments de Bailey propres à légitimer la nécessité d’une grammaire incluant la variation : « A child, in an on-going process, is constantly revising his internalized grammar with every new encounter with systematic variation in the speech of others, and this is done in such a way as to create an underlying grammar which will generate all the variants that he must competently cope with [...]. The result is that what the child produces gets more and more restricted to the exemplar of his peers (unless he is isolated from them), while what he has in his understanding competence is constantly being enlarged » (Bailey, 1973 : 23-24).

Puis l’enfant est soumis à une forme quelconque d’instruction, différente d’un pays à l’autre. À notre époque, dans la plupart des sociétés, cela se fait par l’entrée de l’enfant à l’école à un âge qui varie beaucoup selon le système d’enseignement, surtout en ce qui concerne l’école maternelle (par exemple, à l’âge de trois ans, bientôt deux, en France). Le fonctionnement de l’école suppose et privilégie le choix d’un infralecte parmi tous ceux qui composent le tissu linguistique du groupe soit comme langue d’enseignement (la langue dans laquelle l’école fonctionne), soit comme langue enseignée (la langue comme matière de cours), ce que l’on observe dans toutes les sociétés. L’école québécoise favorise « le français standard québécois » (Gagné, 1980 : 85), l’école tunisienne, l’arabe classique, l’école française, le français des gens instruits de la région parisienne, l’école sénégalaise, le wolof tel que le décrit le CLAD (Centre de linguistique appliquée de Dakar), etc. La langue enseignée acquiert ainsi le prestige de l’Écriture et un statut supérieur du fait qu’elle est confirmée et imposée par l’appareil pédagogique au détriment des autres variantes. Pour l’enfant, l’entrée à l’école est une véritable révolution : il accède à une forme écrite de son sociolecte, il découvre le découpage linguistique, surtout en lexèmes et morphèmes, il apprend à réfléchir sur le fonctionnement linguistique comme objet en soi par la notion de règle et par l’entraînement à l’analyse, début d’une sorte de distanciation entre la langue comme comportement et la langue comme réalité extérieure à soi, comme élément de la culture du groupe. Son expérience de la variation linguistique s’élargit au contact de la langue de l’école et de celle de ses condisciples, qui ne viennent pas tous du même milieu, surtout dans le contexte de l’école publique. Mais le plus important est que l’école lui fait découvrir que tous les infralectes ne sont pas égaux, qu’il existe une hiérarchie qui les situe les uns par rapport aux autres, enfin que l’un d’entre eux est plus important, puisqu’il est celui de l’école, décrit dans les grammaires et les dictionnaires et imposé par les exercices et les examens. L’enfant doit résoudre pour lui-même divers écarts qu’il ressentira dans les manières d’utiliser la langue autour de lui : entre le modèle familial, le modèle proposé par l’enseignement et le modèle réalisé par ses professeurs qui peut fort bien ne coïncider ni avec celui de l’école, ni avec celui de l’enfant; écart entre la langue de son milieu et la langue de l’école dans les cas de multilinguisme, lorsque la langue de l’école n’est pas la langue de l’enfant (école en français pour un enfant non-francophone, école en wolof pour un enfant sérère, etc.). Les résultats de l’apprentissage sont de divers ordres : constitution d’une conscience linguistique par l’appareil pédagogique qui servira de référence pour apprécier les comportements linguistiques, tant les siens propres que ceux des autres; modification de la grammaire intérieure d’enfance, dont les règles se complexifient et se raffinent, d’où une augmentation de la compétence d’expression et, plus encore, de la compétence de reconnaissance ; enfin, conséquence plus importante, la manière dont l’enfant ou l’adolescent réagira personnellement à la langue de l’école selon qu’il en fera son propre modèle, qu’il cherchera un compromis entre elle et son propre infralecte, ou qu’il refusera de l’intégrer ou ne réussira pas à le faire, sans qu’on sache cependant beaucoup de choses aujourd’hui sur la part du refus ou de l’incapacité d’assimiler le modèle scolaire dans l’échec de certains enfants.

L’école, tôt ou tard, débouche sur les débuts de la vie adulte tout au long de laquelle l’apprentissage de la langue se poursuivra sans arrêt, mais en redevenant pour le plus grand nombre un apprentissage plus inconscient que celui de l’école. La langue est alors surtout un modèle réel de comportement, traversé par des moments de réflexion ou de doute au cours desquels l’adulte interroge les ouvrages de description linguistique. L’apprentissage continu de la langue est directement influencé par le destin de chaque individu. Trois facteurs auront sur cet apprentissage une influence décisive : tout d’abord, le type d’activité professionnelle de l’individu, c’est-à-dire le ou les rôles qu’il jouera au sein du groupe ; d’où découle son statut dans le groupe ; enfin, la mobilité de l’individu qui favorisera plus ou moins ses contacts soit avec les divers infragroupes, soit avec les autres groupes du supragroupe, soit avec d’autres groupes linguistiques. L’apprentissage continu déterminera la connaissance qu’a l’individu de la variation linguistique dans sa propre langue, l’évolution de son propre modèle de comportement linguistique en fonction de cette connaissance de même qu’en fonction de l’évolution de son statut dans la société; il déterminera aussi l’attitude qu’aura l’individu à l’égard de sa langue par rapport aux autres langues qu’il connaîtra.

Pour l’élaboration d’une théorie globale de la régulation linguistique, nous tirons du facteur apprentissage deux conséquences principales.

Dans chaque société, parmi toutes les variantes d’une langue, on en choisit une dont on fera soit la langue à enseigner, donc la langue décrite par l’appareil pédagogique, soit, avec moins d’efficacité, la langue d’enseignement, donc la langue que devrait utiliser chaque professeur au cours de son enseignement. Cette variante, de ce fait, s’imposera peu à peu comme étant la norme, la langue par excellence. Mais il est utile de garder en mémoire qu’à l’origine, il y a un choix et que ce choix a été celui d’un infragroupe ou d’une personne au pouvoir, à la suite d’un débat plus ou moins intense et plus ou moins démocratique. Les exemples confirmant cette thèse sont nombreux. Ainsi, quand Jules Ferry institue en France « l’école gratuite, laïque et obligatoire » sous la IIIe République, par un ensemble de textes datant de mars 1881 jusqu’à la fin de 1883, il ne lui vient pas à l’esprit de choisir autre chose comme langue enseignée et langue d’enseignement que la langue « nationale », c’est-à-dire la langue de la Cour et de la Ville récupérée par la Révolution française (Brunot, 1967), en continuité avec l’édit de Villers-Cotterêts (1539) et dans l’esprit de Vaugelas, confirmant de ce fait le rejet des dialectes ou des variantes du français en France à cette époque et le refus de considérer les autres langues en usage sur le territoire français (le provençal, le breton, le basque et l’alsacien) au nom de l’unité nationale. Plus près de nous, on peut citer le débat qui partage la société québécoise quant à la norme du français que doit favoriser le Ministère de l’Éducation et la manière dont se dégage un certain consensus à l’égard de l’usage des classes instruites québécoises, usage qui se situe entre l’usage populaire et l’usage parisien, mais qui intègre des éléments propres au Québec. Enfin, on peut observer que l’intégration des langues africaines dans les systèmes d’enseignement pose pour chaque pays et chaque langue le problème du choix d’un « standard » comme modèle à enseigner, ce qui implique une description globale de la langue (noyau + variantes) et l’intervention des autorités en tant que responsables du choix. Lors de la dernière table ronde des centres de linguistique appliquée d’Afrique noire à Yaoundé, en 1981, de nombreuses communications ont traité de cette question.

Seconde conséquence : au sortir de l’école, l’évolution linguistique de l’adulte est en rapport étroit avec les rôles qu’il jouera dans la société, notamment avec ses activités professionnelles. La fonction intégrative de la langue entre en jeu de nouveau, à l’âge adulte cette fois. Par son activité professionnelle, chaque individu participe au groupe exerçant la même occupation que lui, dont l’une des caractéristiques est un certain modèle linguistique. Nous sommes ici devant la relation qui existe entre structure sociale et variation linguistique. Une pratique de la régulation linguistique implique nécessairement un type d’organisation sociale et politique de la société. L’adulte peut évoluer du point de vue linguistique selon trois directions principales, nous semble-t-il. Ou bien, son activité professionnelle confirme la variante linguistique de son enfance. Par exemple, l’enfant d’un ouvrier peut devenir à son tour ouvrier et revenir, après sa scolarisation, à la variante linguistique de cet infragroupe, la perpétuant ensuite par transmission à ses propres enfants. Ou bien, l’activité professionnelle met l’adulte en contact régulier avec la variante du système scolaire et des communications institutionnalisées (cf. ci-après) qui demeurera son modèle personnel et qu’il transmettra à son tour, conformément à la tradition de sa propre famille, ou en provoquant chez lui et chez ses enfants une mutation culturelle par changement d’allégeance linguistique par rapport à sa variante d’enfance. Enfin, l’adulte peut être amené à utiliser une autre langue que sa langue maternelle, par exemple l’anglais au lieu du français comme il arrive au Canada, ou le français à la place d’une langue africaine comme on l’observe en Afrique noire pour un grand nombre de professions. Si le choix de cette autre langue se transmet aux enfants, il y a transfert linguistique.

La deuxième force de régulation linguistique est l’influence du ou des modèle(s) linguistique(s) propre(s) aux communications institutionnalisées.

Nous entendons par communication institutionnalisée l’acte, le plus souvent anonyme ou impersonnel, par lequel une institution communique avec des personnes ou avec d’autres institutions, pour les fins de ses activités. Par exemple, l’État avec les citoyens par le biais d’une grande variété d’imprimés administratifs, une société commerciale avec ses employés, ses clients, ou ses fournisseurs. Nous donnons ici au terme « institution » son sens le plus large d’entité devant son existence à une loi (personnes morales ou associations), à un accord international (l’ONU, la CEE, par exemple) ou encore à une constitution coutumière ou écrite, comme les États (Corbeil, 1980b : 79).

La typologie des communications institutionnalisées varie selon les genres de sociétés et donc d’organisations sociales. Comme facteurs de régulation linguistique, nous identifions aujourd’hui les institutions suivantes, dont les attitudes et les comportements linguistiques ont une influence régulatrice certaine : le système d’enseignement, dont nous avons traité précédemment; l’administration publique, par le prestige qu’elle confère à la variante qu’elle choisit comme langue des lois, règlements, directives, des imprimés administratifs, des communications écrites et parlées des hommes politiques et des fonctionnaires ; les institutions économiques, y compris les industries culturelles (édition et diffusion des livres, des disques, des films, etc.) et les médias (journaux, radio, télévision), qui confèrent une motivation socio-économique à la langue ou à la variante qu’elles utilisent et diffusent ; la littérature et les publications scientifiques ou techniques, la première constituant l’affirmation et l’illustration d’une ou de plusieurs variantes dans des relations complexes de complémentarité ou de concurrence (les « bons » et les « mauvais » écrivains), les secondes accordant un prestige certain à la variante ou à la langue qui donne accès aux connaissances et au savoir-faire. Enfin, dans certaines circonstances historiques, on peut ajouter la religion à la liste. Ainsi, il est évident que l’Islam est un puissant facteur de conservatisme linguistique en langue arabe par l’affirmation du Coran (VIIe siècle) comme norme linguistique par excellence; on peut aussi citer comme exemple le fait que la religion catholique a favorisé la survie du français en Amérique (Québec, Acadie, chez les Franco-Américains) de par l’identification du catholicisme au français et du protestantisme à l’anglais : la religion déterminait alors l’appartenance linguistique.

Les communications institutionnalisées entraînent d’importantes conséquences en régulation linguistique.

Les groupes de pouvoir (pouvoirs politique, économique, administratif et religieux) ont la capacité de choisir et d’imposer une langue ou une variante d’une langue comme modèle à utiliser dans leurs propres communications. Lorsque le choix de tous les ordres de pouvoir est identique, la langue ou la variante de la langue choisie s’en trouve très solidement soutenue et confirmée dans le statut de langue officielle, reléguant ainsi au second plan les autres variantes ou les autres langues. Mais on observe que les choix ne sont pas toujours les mêmes et qu’une concurrence se manifeste alors entre les langues ou les variantes de la langue retenue par l’un ou l’autre ordre de pouvoir. Dans ce cas, on note que l’usage du pouvoir économique tend à prédominer dans l’ensemble de la population, comme langue de promotion et de succès socio-économique.

Le pouvoir politique peut déterminer par loi, par règlement, par décret ou par simple décision administrative le statut et l’emploi des langues ou des variantes de langue en usage sur son territoire. La politique linguistique peut alors être globale et détaillée comme au Québec, ou procéder par secteurs d’application comme il arrive dans la plupart des pays où elle se disperse dans de nombreux textes relatifs à l’enseignement, à l’affichage public ou à la signalisation routière, à la langue des contrats ou des textes de loi, à la protection du consommateur par le biais de prescriptions touchant les textes et étiquettes accompagnant les produits, etc. L’inventaire de Wallace Schwab (1979) des textes législatifs sur l’emploi des langues au Québec, au Canada, en France, en Belgique, en Suisse, au siège des Communautés européennes et du Conseil de l’Europe est très significatif à cet égard.

Les institutions peuvent contrôler et, de fait, contrôlent l’usage qu’elles font de la langue ou des langues dans leurs communications. Les moyens pour ce faire sont très divers : emploi d’un personnel spécialisé, rédacteurs ou traducteurs, constituant parfois un service de linguistique dûment identifié à la fonction de régulation linguistique interne; normalisation officielle de la terminologie administrative et technique en usage au sein de l’institution; normalisation des imprimés de gestion, donc de la langue qui y est employée; directives aux employés sur l’usage de la langue ou des langues au sein de l’entreprise, etc.

On voit ainsi que de nombreuses décisions sont prises, au jour le jour, qui ont trait à l’emploi des variantes d’une langue ou à l’emploi des langues dans l’activité quotidienne des institutions relevant des divers ordres de pouvoir. L’ensemble finit par donner plus d’importance à une variante ou à une langue par rapport aux autres, donc par confirmer un modèle linguistique, qu’on désigne souvent par l’expression usage dominant.

L’appareil de description linguistique, c’est-à-dire la langue comme modèle construit, constitue la troisième force de régulation linguistique.

À première vue, l’affirmation peut paraître surprenante, surtout dans les milieux où on soutient « l’objectivité » des travaux linguistiques. Elle le devient de moins en moins à mesure qu’on y réfléchit.

Il faut, au départ, prendre conscience des conditions dans lesquelles s’exerce l’activité de description de la langue.

Celui qui décrit la langue ne décrit pas n’importe quel usage de cette langue, encore moins la totalité des usages. En général il choisit, et le plus souvent il choisit l’usage dominant. Vaugelas est toujours d’actualité, qui avouait avec franchise et une certaine candeur décrire la langue de la Cour et de la Ville, confirmée par l’usage des bons écrivains; et qui attribuait le « mauvais » usage à « la pluralité des voix ».

Celui qui décrit appartient à un groupe défini par un statut, un lieu, une époque. Il adhère également à certaines idées au sujet de la langue, qui le font ainsi participer à une école de pensée en particulier. Le plus souvent, il décrit l’usage de son groupe. S’il en décrit un autre, se pose le problème délicat de la relation, consciente ou inconsciente, qui s’établit alors entre le descripteur et le groupe décrit. On retrouve ici le problème plus global de l’anthropologue et de son ombre : l’impossibilité de faire abstraction de ses propres modèles et de sa propre culture en observant et en décrivant l’autre.

D’autre part, certains éléments de l’épistémologie de la linguistique font apparaître le caractère relatif des résultats obtenus. Deux surtout sont pertinents à notre propos. D’abord, le type de « vérité » auquel on arrive. Mis à part la phonétique dont la vérité est de type expérimental, fondée sur la possibilité d’obtenir toujours les mêmes résultats dans les mêmes conditions ou de reproduire artificiellement les faits, la « vérité » linguistique est du type « science humaine », constituée par la convergence des résultats auxquels arrivent plusieurs chercheurs, le témoignage d’un seul étant sujet à caution, selon l’adage « testis unus, testis nullus ». On voit immédiatement la conséquence de ce type de vérité lorsque les chercheurs décrivent, en majorité, un même usage : les autres deviennent « faux » ou prennent l’apparence du faux, d’où la rengaine « ce n’est pas français » quand ce n’est pas inclus dans la description majoritaire. En second lieu, il est nécessaire de tirer les corollaires du fait que la description linguistique elle-même varie soit selon les écoles, soit selon l’objet, soit enfin selon la taille de l’échantillon décrit (idiolecte, infralecte, sociolecte ou supralecte), en somme selon la distance plus ou moins grande qui existe entre les comportements réels des locuteurs et la description qu’on en donne.

Dans cette perspective, il apparaît nettement qu’une description linguistique doit être « située » au terme d’un examen critique attentif et difficile dont la majorité des utilisateurs de cette description n’ont pas les moyens. D’où le rôle, bien involontaire souvent, parfois même ouvertement récusé, que joue la description de la langue comme force de régulation linguistique : les utilisateurs réduisent la réalité linguistique au contenu des ouvrages qu’ils consultent épisodiquement. Sur ce point, l’écart est total entre eux et les linguistes qui connaissent les limites de leurs travaux ou de ceux de leurs collègues.

Du point de vue où nous nous plaçons, nous classons les produits de la description linguistique en trois catégories, selon l’objectif principal que poursuivent les auteurs.

D’abord, les ouvrages normatifs, plus ou moins militants du bon usage, le plus souvent des grammaires ou des manuels d’enseignement de la langue maternelle ou d’une langue étrangère. L’intention pédagogique est toujours présente dans ces ouvrages et on rejoint par là le facteur apprentissage de la langue. Pour la langue française, le plus connu de ces ouvrages est Le Bon Usage de Grevisse.

Puis, les ouvrages descriptifs, de type linguistique, dont l’addition, lorsqu’ils traitent d’une seule et même variante, finit par consolider cet usage dans le rôle d’archétype de la langue au détriment des autres usages. Par exemple, la plupart des linguistes en France décrivent le français écrit, parfois parlé, de la population instruite de Paris.

Enfin, il y a les ouvrages commerciaux, destinés à une clientèle définie d’acheteurs potentiels, d’où des préoccupations de prix et d’adaptation aux caractéristiques des usagers. Ce sont surtout des dictionnaires et des manuels scolaires. Les auteurs de ces ouvrages sont dans une situation difficile : professionnellement, ils aspirent à décrire la langue le plus exactement possible, mais ils doivent tenir compte des contraintes commerciales découlant de la concurrence et des réactions ou habitudes des acheteurs, adultes ou enfants. Bien souvent, ces ouvrages sont plus normatifs que descriptifs, soit volontairement, soit malgré eux, de par la manière dont les utilisateurs en tirent argument et d’après les traditions lexicologiques ou grammaticales.

En définitive, l’appareil de description joue, en régulation linguistique, le rôle de surmoi linguistique collectif et ce de différentes manières.

Tantôt, l’appareil explicite le surmoi. Quand on dit « la langue », on désigne, en fait, la variante de la langue qui est l’objet habituel de la description et qui servira de base de comparaison par rapport à laquelle on classera et on évaluera les autres variantes. Il est, à ce sujet, important de noter que les groupes de pouvoir ont la capacité de contrôler, ou tout au moins d’influencer, l’objet et le fonctionnement de l’appareil de description par le biais des organismes nationaux de recherche et de subventions, ou encore par l’acceptation ou le refus d’éditer ou de diffuser les résultats des travaux.

Tantôt, l’appareil atténue le rigorisme du surmoi linguistique. Ou bien il démontre le relativisme linguistique par l’analyse de la variation ou par l’observation de son universalité, pour toutes les langues à toutes les époques. Ou bien il constate l’écart entre les conclusions tirées de l’observation des faits et les prescriptions d’un certain militantisme normatif.

Tantôt, enfin, l’appareil sert à psychanalyser le surmoi linguistique, en ce sens que la compréhension et la description du phénomène normatif d’une part, l’analyse des mécanismes de la régulation linguistique d’autre part, démontrent que ce n’est pas la langue en soi qui est ici en cause, mais bien le phénomène plus général de la contrainte sociale dans les groupes humains organisés. La « norme » n’est alors plus un problème linguistique, mais un problème sociologique.

Voilà donc les forces de régulation linguistique que nous identifions aujourd’hui et l’action particulière de chacune d’elles telle que nous la percevons.

Les principes dynamiques de la régulation linguistique

Nous voudrions maintenant les considérer en tant que système et chercher à saisir les principes dynamiques qui en commandent le fonctionnement.

Nous en distinguons quatre : le principe de convergence, le principe de dominance, le principe de persistance et le principe de cohérence.

Le principe de convergence se définit ainsi : la régulation linguistique est d’autant plus forte au sein du groupe (ou du supragroupe) que toutes les forces de régulation privilégient la même variante, le même usage.

Dans la terminologie habituelle, l’expression « unification linguistique » désigne le processus de la convergence, « l’unité linguistique » son résultat, tandis que la norme dominante est le modèle linguistique ainsi promu au rang de « langue » nationale ou officielle, selon le vocabulaire utilisé par chaque État en fonction de sa complexité linguistique.

Deux exemples historiques illustrent le principe de convergence. Aux premiers temps de la Nouvelle-France, les immigrants représentaient tous les éléments de la société française de l’époque : noblesse, haut et bas clergé, bourgeois, artisans et paysans. Les variantes du français d’alors se sont trouvées confrontées : le français du Roi utilisé par la noblesse, le haut clergé et une partie de la bourgeoisie d’une part, d’autre part différents dialectes ou usages régionaux parlés par les artisans et les paysans, principalement le normand, le picard, le saintongeois et le poitevin. Mais comme les pouvoirs politique, religieux, militaire et économique utilisaient, chacun et tous, le français du Roi, l’unité linguistique du nouveau groupe s’est faite rapidement autour de ce français, avec quelques emprunts aux différents dialectes ou usages régionaux, surtout sans doute les termes communs à plusieurs variantes. Le deuxième exemple, emprunté aussi à l’histoire de la langue française, montre le même processus de convergence. L’unification linguistique de la France s’est sérieusement amorcée sous la IIIe République, lorsqu’une seule et même variante du français a été utilisée comme langue de l’État, langue de l’école et langue de l’industrialisation naissante. En quelques générations à peine, disons entre 1880 et 1940, l’unité linguistique était réalisée (Pottier, 1968 : 1144 et suiv.).

Le principe de convergence s’applique aussi bien à l’intérieur du groupe que du supragroupe. Dans le groupe, il favorise l’uniformisation linguistique de ses membres au détriment des infralectes. Dans le supragroupe, il favorise la réduction des écarts entre les normes dominantes de chaque groupe.

Dans le cas contraire, lorsque les forces de régulation sont divergentes, la situation linguistique se caractérise par une tension plus ou moins forte entre les variantes ou entre les langues en concurrence. C’est la condition dans laquelle se trouvent, par exemple, tous les pays d’Afrique noire et, selon une problématique tout à fait différente, les pays du Maghreb. On y observe une norme linguistique pour la vie quotidienne (arabe dialectal au Maghreb, nombreuses langues africaines en Afrique noire), une norme pour le système d’enseignement (l’arabisation ou l’africanisation ont atteint des niveaux variables d’un pays à l’autre), une norme pour les usages du pouvoir politique et de l’administration (arabisation et africanisation également variables), une norme pour la vie économique et industrielle (le français dans la plupart des cas, parfois l’arabe au Maghreb ou une langue africaine au sud, par exemple le swahili, surtout pour les relations avec les clients de même langue maternelle ou véhiculaire, dans les activités traditionnelles). Tous les pays tendent à réduire cette complexité linguistique, ce qui est l’objet même de l’aménagement linguistique.

Le principe de dominance s’énonce ainsi : au sein d’un groupe, l’usage linguistique qui prédomine est celui des infragroupes qui contrôlent les institutions. Il s’applique également au supragroupe.

Ce principe suppose évidemment l’existence d’usages différents de la même langue dans le groupe selon diverses divisions en infragroupes et infralectes. Il est une forme particulière d’un principe plus général, celui de l’ethnocentrisme culturel, qui a pour fonction de « renforcer le moi en s’identifiant à son propre groupe, dont on admet implicitement la supériorité » (Herskovits, 1952 : 62). L’ethnocentrisme culturel conduit un infragroupe ou un groupe à considérer son comportement langagier comme le meilleur et à l’imposer ou à tenter de l’imposer de ce fait aux autres, selon ses moyens. Il arrive souvent, au terme du processus, qu’un accord collectif se dégage parmi les membres du groupe pour reconnaître comme norme celle de l’infragroupe au pouvoir. Les travaux de Labov ou le rapport de Boudreault (1973) donnent d’intéressantes indications à ce sujet.

Le principe de dominance est d’application universelle : à chaque niveau, pour l’infralecte, le sociolecte et le supralecte, il existe un usage dominant, décrit ou non. Dans la vie collective, le problème est celui du mode d’émergence et d’affirmation de cette norme. En linguistique descriptive, il revient à l’identifier et à la décrire en tenant compte ou non des variantes selon l’option théorique du chercheur.

Dans la relation de groupe à groupe, le nombre de locuteurs de chaque groupe, l’importance relative de la production littéraire et scientifique de chacun, enfin le fait que l’usage d’un groupe soit mieux décrit que celui des autres jouent un rôle important dans la conception d’une norme supralectale. Ainsi, par exemple, se trouve favorisé l’usage de la France pour la langue française ou celui de l’Égypte pour la langue arabe.

Nous entendons par principe de persistance le fait que le maintien d’un même usage dominant d’une époque à l’autre malgré ses propres variations temporelles consolide la régulation linguistique.

C’est ainsi qu’un certain usage du français s’est imposé comme norme depuis le XVIe siècle, malgré les changements de régimes, les modifications de l’ordre économique, malgré les effets de la démocratisation et de la décolonisation.

À la longue, l’ensemble des textes de toute nature qui emploient ou ont employé cette norme « historique » et les habitudes collectives qui en découlent, constituent une force d’inertie considérable qui maintient cette norme en place et gêne considérablement toute tentative de la modifier. L’exemple le plus probant de ce conservatisme linguistique est la langue arabe classique ; ou encore le maintien de l’orthographe du français en dépit de tous les arguments et de tous les projets de réforme.

À la limite, le principe de persistance entraîne comme conséquence une sorte d’hypocrisie linguistique qui amène les membres du groupe ou du supragroupe à nier la variation linguistique, ou encore au mieux à la minimiser en la désignant par des expressions euphémiques du type « niveaux de langue », « régionalisme » (voir Boulanger, 1980).

Enfin, le principe de cohérence du système linguistique lui-même : au-delà des variations des infralectes par rapport au sociolecte, ou des sociolectes par rapport au supralecte, il existe un ensemble d’éléments formant système qui constituent la spécificité même de la langue et qui autorégularisent le fonctionnement du système linguistique de chacune de ses variantes.

Le principe de cohérence rejoint le concept de norme objective.

Dans la pratique du langage, ce noyau dur de la langue assure l’intercompréhension des locuteurs malgré les variantes. Sur cette base nous fondons la distinction entre variation et dialectisation : le dialecte, au terme de sa propre évolution, a atteint un niveau de différenciation si élevé que son emploi ne peut permettre que la communication avec des locuteurs du même dialecte ou de dialectes voisins, alors que la variation n’est pas suffisante pour empêcher la communication entre eux des locuteurs de la même langue. Ainsi, un dialecte wallon ne permet pas de communiquer avec des locuteurs français, alors que le français régional de Belgique le permet.

En linguistique descriptive, l’identification du noyau dur, la construction d’un « modèle de langue » (Rey, 1972 : 13) se fait à divers niveaux d’abstraction, toujours par élimination des variantes. La « langue » serait alors le plus haut niveau d’abstraction atteint, dont les résultats s’adapteraient à tous les locuteurs, mais aussi à aucun usage, puisque celui-ci implique toujours des éléments de variation plus ou moins nombreux ou marqués. La comparaison entre l’enseignement d’une langue comme langue maternelle et comme langue étrangère permet de mieux saisir ce que nous voulons dire ici (Archambault-Corbeil 1982). Dans l’enseignement de la langue maternelle, la variation est connue de l’enfant et la langue enseignée lui apparaît comme une variante de plus, à une distance plus ou moins grande de son propre usage. Dans certains cas, quand l’écart est trop grand, il peut se produire des difficultés d’apprentissage, source à leur tour de retard scolaire (Bourdieu-Passeron, 1964 et 1970). Dans l’enseignement de la langue étrangère, la langue enseignée est la seule chose connue de l’élève : la langue réelle avec ses variations sera à plus ou moins grande distance de la langue apprise et perturbera de toute manière le débutant dans ses essais de communication avec les locuteurs de cette langue dans des situations habituelles d’emploi.

Le principe de cohérence s’appuie sur l’appareil de description linguistique, surtout lorsque celui-ci a pour objet la même variante sur une longue période de temps, puisque alors le principe de persistance lui donne encore plus de consistance.

Voilà donc les principes selon lesquels les facteurs que nous avons mentionnés précédemment fonctionnent, l’ensemble ayant comme conséquence la régulation des comportements langagiers de chaque membre d’une communauté linguistique selon ses appartenances et ses rôles.

Le résultat n’en est pas un dirigisme linguistique, dans le sens habituel d’essais explicites d’orientation ou de contrainte des manières de parler ou d’écrire, mais plutôt un équilibre dynamique consenti entre la liberté de chaque locuteur et le besoin de s’intégrer à une société et de communiquer avec ses membres.

La régulation linguistique n’est ainsi qu’une forme particulière du phénomène global du modelage des comportements individuels, élément essentiel de la formation et de la continuité de toute culture.

La notion de qualité de la langue

Dans cette perspective, que devient la notion de « qualité de la langue »?

Au départ, il est essentiel de noter que cette notion se rapporte non pas à la langue comme modèle construit, mais bien à la langue comme modèle réel. Si, conformément au principe de cohérence, l’identification d’une norme objective peut justifier une partie du contenu du modèle linguistique inhérent à la qualité de la langue, on ne peut cependant y trouver une légitimation complète, comme il ressort clairement de notre exposé.

La notion renvoie nettement au constat de la variation linguistique, à l’existence de plusieurs normes sociales dans le groupe. S’il en était autrement, si tous les locuteurs faisaient le même usage de la langue, il ne serait pas nécessaire d’en promouvoir la qualité. On est donc ici dans le domaine des choix linguistiques (Corbeil, 1980a), donc dans celui des jugements évaluatifs de sa propre manière de parler ou de celles des autres.

La « qualité de la langue » est la manifestation d’une préoccupation fondamentale du locuteur à la recherche d’une manière acceptable (objectif : communiquer) et efficace (objectif : s’exprimer) de parler ou d’écrire (Gusdorf, 1952). « Chez le locuteur-auditeur dans son groupe social, la langue n’est pas même conçue comme un code de communication; elle est d’abord une “ norme ” impérative, un “ usage établi” par la société et qu’il convient de suivre. La notion d’usage correspond à la conscience de la socialité et donne accès à la saisie intuitive du procès communicatif, notamment par la perception des écarts. » (Rey, 1972 : 12).

La variation linguistique est vécue d’une manière différente d’une société à l’autre, selon le système de valeurs de chacune et plus précisément selon son idéal linguistique. Ainsi, en langue française et en langue arabe, la variation évoque l’idée de concurrence, alors qu’en langue anglaise, allemande ou italienne, elle s’apparente surtout au sentiment d’identité régionale et à un phénomène de complémentarité. La chose apparaît clairement dans la manière dont les sociolinguistes interprètent la variation. Par exemple, pour Labov (1966 : 412), « la communauté linguistique dans son ensemble est unifiée par un ensemble commun de normes », alors que Marcellesi (1974 : 147), rejetant cette position, met l’accent sur « l’assignation de valeurs sociales à certaines variables, c’est-à-dire la création et la reproduction d’une certaine norme dominante » et sur « l’incapacité de cette idéologie à unifier les comportements linguistique ».

Au sens large du terme « manière la meilleure d’utiliser la langue », il y a une qualité de la langue pour chaque infralecte. Chaque infragroupe juge à sa manière « le bien parler » et possède ses beaux parleurs, ses modèles d’excellence langagière, ses « écrivains » en un mot, même s’il s’agit de langue orale. La même constatation vaut pour chaque groupe du supragroupe.

Au sens plus restreint où s’utilise habituellement l’expression « manière la meilleure d’utiliser la langue entre toutes celles existantes », elle renvoie à la promotion et à la précellence d’un usage par rapport à tous les autres. En ce sens, l’expression désigne un phénomène réel, celui de la régulation linguistique, et son résultat, l’émergence d’une norme dominante.

Mais elle peut aussi se confondre avec un discours idéologique visant à légitimer « en soi » cet usage dominant, à le transformer, de simple résultat d’un processus de vie en commun, en un objet doué d’une existence propre s’imposant à tous de par ses vertus. C’est le fait du « purisme », dont l’objectif est, en somme, de sacraliser un usage. Ce discours puriste génère son contraire, celui qui tend à nier toute forme de contrôle social sur la langue et à sacraliser cette fois l’usage, entendu comme une sorte de spontanéisme linguistique. Ainsi se posent en adversaires deux utopies.

L’expression qualité de la langue est donc une expression hautement ambiguë, compromise par ses relations avec le normatif et le purisme militant d’une certaine bourgeoisie.

Conclusion

Au fur et à mesure qu’une société s’unifie et se complexifie, elle génère une double tendance linguistique. D’une part, la variation linguistique se manifeste, soit comme reflet des langues, dialectes et variantes des populations qui se trouvent réunies par le mouvement unificateur, soit comme marque de la complexification socioéconomique croissante de sa population. D’autre part, apparaît la nécessité de réduire les conséquences de la variation par une pratique, à la fois consciente et inconsciente, de la régulation linguistique. La standardisation des comportements linguistiques est donc partie intégrante de l’organisation sociale, indépendamment de la description ou de l’interprétation que peuvent en faire les observateurs, anthropologues, sociologues ou linguistes.

Dans toutes les langues, la régulation linguistique met de l’avant une norme dominante, autour de laquelle gravitent les variantes et les attitudes des locuteurs à la fois à l’égard de leur propre variante et à l’égard de la variante dominante. La manière de vivre cette relation est déjà un trait de culture.

Probablement à cause d’une conception hypertrophiée de l’unité linguistique et de la norme dominante, le monde francophone commence à peine à s’intéresser à la variation linguistique, si ce n’est dans le passé pour l’avoir condamnée, en principe, au nom de l’unité nationale. On ne sait à peu près rien sur les faits de variation en français, sur la manière dont cette variation est vécue d’un groupe à l’autre à l’intérieur de la francophonie, enfin sur les attitudes et les jugements évaluatifs des locuteurs à l’égard d’eux-mêmes et des autres.

Le paradoxe d’une langue à grande diffusion est d’intégrer la variation tout en respectant une norme unificatrice. Le paradoxe semble se résoudre plus aisément dans l’exercice de la langue par les locuteurs que dans les réflexions et discours de ceux qui en parlent officiellement.

Bibliographie

Le traducteur dans le calme ou la tourmente des communications

Les organisateurs du colloque m’ont confié la tâche de réfléchir un moment, avec vous, à la « réévaluation de la place de la traduction dans la stratégie générale de la communication », c’est-à-dire, en termes plus simples, sur le rôle de la traduction et son avenir prévisible.

Ce n’est pas un mince sujet, encore moins un sujet de tout repos. Étant donné le temps qui m’est imparti, je me permettrai de vous présenter un texte d’allure schématique : j’estime préférable d’esquisser la problématique générale du sujet plutôt que de fignoler à plaisir un exposé tout beau et tout pimpant. Je m’engage cependant à respecter « la qualité de la langue » du mieux que je le peux!

1. Perspectives des réflexions

Paramètres de la discussion

Pour en discuter, il faut tenir compte d’un certain nombre de paramètres. Voici ceux que je vous suggère et que je retiens pour ma part :

Éléments de prospective

Fort des considérations précédentes, il devient plus aisé de prévoir comment se résoudront les situations de communication à travers le monde, en tenant compte du fait qu’elles sont en train d’évoluer depuis la tradition orale jusqu’à la tradition électronique et qu’en conséquence, de par le monde, tous les états transitoires et toutes les combinaisons sont possibles.

On peut raisonnablement formuler chacun des points suivants, qui m’amèneront à vous proposer une hypothèse d’avenir en ce qui a trait à la stratégie de communication et au rôle qu’y jouera la traduction.

Voilà donc les réflexions que je vous propose. Il est évidemment risqué, en se situant au niveau de l’univers, d’essayer de prévoir comment se réglera le problème des communications entre individus et entre partenaires. Mais on ne peut pas ne pas le faire, d’une part, ne serait-ce que pour organiser en conséquence l’enseignement universitaire ou le recrutement/formation du personnel d’une multinationale; et, d’autre part, il y a toujours beaucoup de plaisir à réfléchir à l’avenir et à rêver de ce qui peut arriver.

Le « français régional » en question

La publication récente de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (AUPELF et ACCT, 1980, 1981 et 1982) met en lumière, d’une manière saisissante, les ambiguïtés épistémologiques de la notion de français régional.

Pour diverses raisons, cette publication agit comme un révélateur qui accentue les caractéristiques de cette notion. D’une part, les auteurs ont pris grand soin de définir le concept de particularité, après consultation auprès de tous ceux qui s’étaient occupés de recherches analogues, notamment en France, en Belgique et au Québec : on peut donc dire que l’Inventaire est un point d’achèvement théorique et surtout méthodologique des recherches sur le français régional, comme on pourra s’en rendre compte à la lecture des introductions de chaque fascicule, surtout celle des fascicules I et III. D’autre part, les particularités inventoriées et traitées sous forme d’articles de dictionnaire diffèrent très souvent des cas généralement cités et connus, provenant des dialectes romans, de la créativité des communautés de langue maternelle française ou des emprunts surtout à l’anglais, rarement à d’autres langues, comme barrer la porte pour fermer à clé, érablière pour une exploitation d’érables, la poudrerie et les bancs de neige aussi célèbres aujourd’hui que les « quelques arpents de neige » de Voltaire ou encore la drave et les draveurs d’après un emprunt à l’anglais intégré au français du Québec. Dans l’Inventaire, les langues sources d’emprunts sont les langues africaines ou l’arabe (le plus souvent à cause du Coran), d’où des particularismes lexicaux du type boubou, banqui, cavacha, fondé, foufou, bana-bana, aïd-el-kébir, hadja; d’un autre point de vue, l’usage du français comme langue importée, signe de prestige et souvent langue de l’État, s’imprègne de l’imaginaire africain, s’enrichit de néologismes sous l’effet d’une dérivation plus spontanée parce que moins contrainte par la langue écrite, hésite sur la forme ou le sens de mots particuliers, de sorte qu’il devient difficile de distinguer l’écart de la faute, enfin intègre les particularités de toutes les autres régions francophones de par les apports des nombreux coopérants et experts qui viennent exercer des fonctions importantes dans ces pays, entre autre dans l’Administration publique et l’Enseignement supérieur. Citons quelques exemples, tels qu’on les trouve en feuilletant l’Inventaire. Exemples d’imaginaire africain : hirondelle, dans le sens de « oisif, instable », goélette pour une camionnette servant de petit car, dossier ou deuxième bureau ou ambassade dans le sens de maîtresse; exemples de dérivation : ambiancer pour « mettre de l’ambiance », détribaliser pour « enlever le caractère tribal », enceinter « rendre enceinte », entorser « faire une entorse à un règlement », compétir « participer à des compétitions » ; exemples d’écarts ou de fautes (qui le dira?) : divorcer transitif direct : divorcer sa femme, déguerpir « expulser, faire évacuer », d’où en dérivation déguerpissement pour « expulsion, expropriation » et déguerpisseur pour la personne chargée de faire « déguerpir » les gens; exemples de régionalismes d’importation : banque (fr. du Québec) pour « tirelire », bourgmestre (fr. de Belgique) pour « maire ou responsable administratif d’une commune », déjeté (fr. de Belgique) dans le sens de « en grand désordre », magasiner (fr. du Québec) pour « faire ses courses », déjeuner (fr. du Québec, de Belgique et d’ailleurs) pour « prendre le repas du matin ».

Comme on peut le voir par ces quelques cas, la publication et la lecture de l’Inventaire révèlent les problèmes théoriques et les difficultés méthodologiques de la définition actuelle de français régional. On arrive d’ailleurs à la même conclusion en consultant les travaux québécois, que ce soit des ouvrages lexicographiques comme les Régionalismes québécois usuels (Dubuc-Boulanger, 1983) ou des textes théoriques comme ceux de Boulanger (textes inédits), de Beauchemin (1976), de Dubuc (1979) ou de l’équipe du Trésor de la langue française au Québec (TLFQ) (Juneau et Poirier, 1979). Nous croyons donc le moment venu d’examiner d’un peu plus près cette question.

Nous procéderons en deux temps. Nous analyserons d’abord le concept de « français régional » de manière à faire apparaître l’analyse sociolinguistique sous-jacente. Puis, nous essayerons d’expliquer comment cette analyse est remise en cause par les recherches de la sociolinguistique contemporaine. Nous nous préoccupons surtout de déterminer s’il convient de poursuivre dans la voie connue du « français régional », avec ou sans modification, ou s’il vaut mieux ou devient nécessaire de changer d’optique et de terminologie. Notre intention n’est pas de résoudre le dilemme, mais, plus simplement, de le circonscrire aussi clairement et correctement que nous le pouvons.

Posons comme point de départ une définition du concept de « français régional », où se retrouvent les traits sémantiques habituellement associés à cette notion, soit la définition suivante : « Ensemble des traits linguistiques caractérisant la langue d’usage d’un espace géolinguistique (francophone ici), y compris tous les emprunts intégrés au système et acceptés par la communauté ». Cette définition est, en apparence, toute simple et elle correspond, dans son esprit, à la plupart des définitions qu’on a données de cette notion. Mais les choses se compliquent lorsqu’on commence à s’interroger sur certains éléments qu’elle contient.

Première question fondamentale : comment identifier ce qui est caractéristique d’un « espace géolinguistique »? En principe, il faudrait procéder à la description complète de l’usage linguistique de chaque région, après délimitation de chacune, pour ensuite les comparer une à une et faire ainsi apparaître ce qui les distingue. Quoique, même en procédant ainsi, on ne pourrait éliminer un certain arbitraire qui s’attache à toute tentative de description du réel, puisque, de quelque manière qu’on s’y prenne, la langue décrite est toujours moins riche que la langue vécue. En pratique, seul le français français est décrit complètement, synchroniquement et diachroniquement, de tous les points de vue : prononciation, morphologie, syntaxe et lexique. De plus, le français qui est ainsi décrit n’est que l’un des usages de cette langue par rapport à l’ensemble des usages au sein de la communauté linguistique de France, correspondant à celui des locuteurs instruits, en particulier de la région parisienne et au mieux des grandes villes de France, confirmé par son emploi dans les communications institutionnalisées et illustré par les bons auteurs. C’est celui que l’on trouve dans les grammaires et les dictionnaires et qu’on a fini par considérer comme étant « le » français, en confondant la description d’une partie du réel avec le réel lui-même. Nous devrons revenir sur ce point par la suite. En conséquence, l’identification de ce qui est caractéristique d’un autre usage s’effectue selon la méthode des « ismes » : faute de pouvoir comparer une description à une autre description, on évalue les faits linguistiques isolés, identifiés par simple observation, par référence aux ouvrages décrivant « le » français : ce qui s’y trouve est français standard, ce qui diffère est considéré comme une particularité, un canadianisme ou un belgicisme par exemple. Les malaises inhérents à cette méthode découlent de deux sources : empirisme du choix des faits linguistiques soumis à la comparaison et caractère sélectif des ouvrages de référence, puisqu’ils ne décrivent que certains usages parmi tous ceux qui ont cours. Dans cette perspective, la notion de « français régional » est conçue par opposition au « français standard », dans un rapport de subordination, de sorte que la légitimité de l’usage d’une région se trouve située en dehors d’elle-même, c’est-à-dire dans l’usage légitime français. De plus, la relation français régional/français standard appartient à la série des taxinomies dualistes, qui masquent la continuité des par1ers, tout comme le fait l’opposition « français populaire » par rapport au même français des manuels de référence (Bourdieu, 1983, 100). Enfin, puisque ce qui est conforme au français standard est passé sous silence, le français régional se réduit à un ensemble de traits distinctifs, avec l’inconvénient de mettre en relief ce qui sépare plutôt que ce qui unit, donc la division du monde francophone plutôt que sa cohésion. D’où, si on essaie de revaloriser la différenciation linguistique, l’obligation d’affirmer la nécessité de 1’intercompréhension des francophones entre eux et de se défendre de tout sécessionnisme linguistique (Bal, 1977 et 1981) au nom de l’intégrité de la « francophonie ».

Deuxième question : qu’entendre par « un espace linguistique »? Au sens strict, il s’agirait d’une région où l’on fait usage du français, comme le Québec, la Belgique ou l’Afrique. Mais déjà, la délimitation géographique n’est pas si simple : le Québec, de ce point de vue, comprend-il les régions d’expansion, comme l’Ontario et l’Ouest canadien? Faut-il distinguer l’Acadie du Québec : pourquoi, et où est la frontière? Autre cas : comme le montre l’Inventaire, l’Afrique se subdivise en pays ou en régions linguistiques, d’où certains particularismes propres à des zones plus petites et d’autres généralisés dans toute l’Afrique subsaharienne. On est ainsi amené à concevoir l’existence de sous-régionalismes par rapport aux régionalismes communs, eux-mêmes considérés comme particularismes par rapport au français standard. Autre aspect de la même question : que faire lorsqu’une particularité s’observe dans plusieurs régions, comme il arrive par exemple dans le cas de « septante », en usage en Belgique et en Suisse ou de « déjeuner » (prendre le repas du matin) qui se dit couramment au Québec et en Belgique et souvent en France, mais qui n’apparaît pas dans le français standard? Dans la pratique actuelle, on répète ces mots dans chaque lexique régional, comme s’ils étaient propres à chaque région, sans remettre en cause le français standard, qui pourtant apparaît bien alors comme n’étant pas le « français commun ».

Certaines particularités lexicales correspondent à des realia caractéristiques soit de la culture d’une région (organisation administrative, cuisine, etc.), soit de son environnement physique (climat, faune, flore, etc.), realia pour lesquelles le français standard n’a pas de mots. On ne conteste plus aujourd’hui la pertinence de ces régionalismes. Une question se pose cependant lorsque ces realia sont désignées par un emprunt et qu’il faut apprécier, au moment de la description, le degré d’intégration de l’emprunt dans le système de la langue, et, du point de vue social, le degré d’acceptation par les usagers. Ces deux aspects de l’emprunt ne doivent pas être confondus, le dernier étant, en général, le plus litigieux. Au Québec, toute la question des anglicismes gravite autour de leur acceptabilité et non de leur intégration : ainsi, braker, est bien intégré, mais il est contesté en faveur de freiner. D’où la nécessité, pour l’Office de la langue française, de définir et de proposer un « Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères » (OLF, 1980). Même situation dans l’Inventaire. où de nombreux emprunts, à des langues africaines différentes, sont retenus pour l’expression de réalités africaines, avec cette fois comme problème la synonymie éventuelle des emprunts.

La dernière question que la notion de français régional pose est celle des faits linguistiques liés à la variation sociale des usages. Nous avons vu précédemment que le « français régional » se définit, en pratique, par référence à des ouvrages où est décrit le « français standard », qui est en fait un certain usage de la langue. En conséquence, les autres usages s’y retrouvent peu et sont, de ce fait, mal connus. Il devient alors difficile, surtout pour les non-spécialistes, de déterminer si un fait linguistique particulier est caractéristique d’un usage régional ou s’il ressort de la variation sociale. Par exemple, beaucoup de Québécois sont convaincus que les formes « a » et « al » pour le pronom féminin « elle » sont typiques de l’usage populaire québécois (du joual) alors qu’une étude de Bernard Laks (1983) démontre qu’elles sont utilisées en français populaire de Paris et y jouent le même rôle de marqueur qu’au Québec. Les cas semblables sont très nombreux. La conséquence en est qu’on intègre sous la notion de français régional un grand nombre d’éléments, qui en réalité ne sont pas régionaux, mais tout simplement exclus de la description du « français standard ».

En conclusion de cette première partie, on peut maintenant préciser les éléments de l’analyse sociolinguistique sur laquelle a reposé jusqu’ici la conception du français régional.

Le principe fondamental est celui de la prédominance normative de l’usage légitime parisien et français par rapport aux usages des autres communautés linguistiques extra-hexagonales, -dans le même esprit que par rapport aux « dialectes » de France à partir de l’Édit de Villers-Cotterêts (1539). Cette prédominance est confirmée par les ouvrages de référence, surtout les grammaires et les dictionnaires. Le concept-clé est celui de « français standard », confondu avec un usage social particulier du français, ce qui fait que, logiquement, les autres usages sont considérés au départ comme « non-standard » et doivent être légitimés d’une manière quelconque, ce qu’indique bien l’adjonction obligée d’un adjectif au substantif « français », dans des expressions comme « français québécois », « français populaire », « français familier », adjectifs qui n’ont d’autre fonction que d’autoriser les variantes par rapport au français standard.

Sur le plan théorique, le structuralisme a élaboré un modèle du système linguistique et une méthodologie descriptive corollaire dont le principe de base est la pertinence, définie par la fonction différentielle d’un élément linguistique par opposition à tous les autres, elle-même déterminée par le changement de sens qu’entraîne la substitution d’un élément à un autre lors de la comparaison de paires minimales. Dans ce modèle, la pertinence sociale n’est pas prise en compte, de sorte que les faits linguistiques de cet ordre sont considérés comme non-pertinents et éliminés de la description. Ainsi, par une autre voie, le structuralisme élimine du système un grand nombre de faits linguistiques, dont il devient alors impossible d’établir le statut puisqu’ils sont dans les limbes du non-pertinent.

On voit donc que la notion de français régional découle d’une part de la prédominance d’une norme centrale, d’autre part de la conception structuraliste du système linguistique.

Depuis quelques années, divers chercheurs ont été amenés à étudier la langue sous son aspect social, très souvent parce qu’ils s’intéressaient à d’autres phénomènes sociaux où elle joue un rôle important comme l’École, l’intégration sociale des minorités et des classes défavorisées, ou encore la définition de processus d’aménagement linguistique. Il se dégage peu à peu de ces recherches quelques grandes tendances qui ont et auront de plus en plus de conséquences sur la conception et l’existence même de la notion de français régional. Nous en ferons rapidement état.

L’un des concepts les plus stimulants, récemment proposé par Bourdieu et qui rejoint l’esprit des travaux de Labov et des variationnistes américains, est celui de « marché linguistique ». Synthétiquement, on peut le décrire de la manière suivante. Il existe au sein d’une société complexe des variantes linguistiques sociales qui coexistent soit librement, soit dans une relation hiérarchique lorsque l’une d’entre elles s’impose comme norme de l’usage reconnu, à l’occasion d’un processus d’unification sociale. Dans ce dernier cas, chaque variante se voit attribuer une valeur. Un profit de distinction récompense celui qui est capable d’employer l’usage légitime. Dans cette perspective, la langue apparaît comme une globalité sans division marquée et c’est la manière d’en faire usage, soit comme individu, soit comme groupe, qui est pertinente, puisque c’est elle qui a un prix. La compétence linguistique se définit alors non seulement par la maîtrise du système linguistique lui-même, mais aussi par la connaissance des règles sociales d’après lesquelles les usages sont évalués. Ces règles sont propres à chaque communauté linguistique. Dans le cas d’une langue de grande expansion, les usages légitimes des diverses communautés partageant la même langue sont dans la même situation que les variantes sociales au sein d’une communauté, soit en coexistence, soit en concurrence dans le cas des langues à forte normativité comme le français ou l’arabe. Par rapport à ce qui nous préoccupe ici, nous retenons de cette approche le fait que la légitimité linguistique première est celle de la communauté à laquelle appartient le locuteur, puisque c’est en elle que s’établit le marché auquel il participe, d’où la connaissance de la valeur attribuée aux divers comportements linguistiques par rapport à l’usage légitime et la capacité qui en découle d’orienter sa conduite.

Une autre orientation de recherche s’intéresse aux fonctions de la langue, non dans la perspective strictement communicative de Jakobson (1963), mais dans l’économie de l’organisation sociale. De ce point de vue, une distinction s’établit peu à peu entre fonction d’une part, domaine d’utilisation d’autre part.

Nous avons été amené à distinguer cinq fonctions sociales de la langue (Corbeil, 1980 et 1983) : les fonctions de communication et d’expression, qui sont corrélatives : s’exprimer, mais aussi se faire comprendre; la fonction esthétique, lorsque la langue est considérée comme un matériau dont on peut tirer des effets; la fonction ludique, lorsque la manipulation d’un système aussi complexe est source de plaisir et occasion de jeu. La dernière, et la plus pertinente à notre propos, est la fonction intégrative : l’acquisition de la langue maternelle et le partage des mêmes modèles de comportement linguistique sont les moyens les plus explicites et les plus efficaces de participer à la solidarité d’une communauté linguistique, de s’y intégrer et d’y être accepté. C’est pourquoi, dans toutes les sociétés, la langue apparaît comme le symbole premier de l’identité culturelle. La fonction intégrative s’exerce par zones concentriques d’intimité autour du locuteur : la famille, le quartier, la ville, la région, le pays, les autres pays de même langue. Des traits linguistiques, parfois différents, servent de signaux pour signifier l’intention d’intégration (ou de non-intégration, c’est le même phénomène) à ces milieux différents. Ainsi, les faits que l’on classe sous l’étiquette « français régional », sont, de ce point de vue, ceux-là mêmes qui sont utilisés comme marques d’appartenance à une communauté particulière ou qui servent, autre aspect, de moyens d’affirmation de l’identité culturelle. On s’éloigne alors singulièrement de la problématique normative esquissée précédemment.

La notion de domaine d’utilisation de la langue est toute simple : c’est le fait d’employer une langue et un certain usage de cette langue comme moyen de communication dans l’un ou l’autre des secteurs de l’organisation sociale, comme la vie familiale, le travail, l’éducation, l’administration publique, les médias, la publicité, etc. Dans les situations de multilinguisme, cette notion prend beaucoup d’importance puisqu’elle permet de déterminer le rôle social de chaque langue en présence d’après l’importance relative des domaines où elle est utilisée. Elle sert également à établir la distinction entre communications individualisées et communications institutionnalisées, selon que l’émetteur du message agit en son nom propre ou au nom d’une institution d’après la fonction qu’il y remplit. Les communications institutionnalisées exercent une pression déterminante en faveur de l’usage linguistique qui est le leur et jouent de ce fait un rôle important dans le processus de régulation linguistique, c’est-à-dire dans l’émergence d’un usage légitime. En conséquence, lorsque des particularismes sont intégrés dans les communications institutionnalisées, il y a de fortes chances qu’ils soient considérés comme acceptables, qu’ils soient régionaux ou non.

Enfin, notons un dernier courant de recherche, même s’il n’est pas encore parfaitement bien circonscrit : celui des études de stratégie linguistique. Il provient de deux sources distinctes. D’un côté, l’existence de variantes au sein d’une même langue oblige chaque locuteur à définir sa conduite linguistique au coup par coup, en fonction de facteurs que l’on essaie actuellement d’identifier et d’évaluer, comme la situation, l’objet de la communication, la relation entre les interlocuteurs, etc. De l’autre, la coexistence de plusieurs langues sur un même territoire oblige également les locuteurs à choisir l’une des langues disponibles lors de chaque acte de communication et même au cours de l’échange verbal, puisqu’on peut passer d’une langue à l’autre durant la conversation (code switching) : l’étude des critères de ces choix se poursuit et il semble bien que la motivation socioéconomique d’une langue (ou d’un usage d’une langue) et la capacité terminologique de chacune soient des facteurs déterminants. Les notions de continuum linguistique et de diglossie sont très significatives de ce courant. L’attention porte alors, non pas sur le statut des faits linguistiques par rapport à une norme, mais sur les motifs de la conduite langagière des locuteurs.

Une nouvelle analyse sociolinguistique se définit donc peu à peu autour de quelques idées maîtresses.

Chaque société détermine son propre processus de régulation des comportements linguistiques et, pour chaque langue, affirme l’un des usages existant comme usage légitime, expression synthétique qui, selon le point de vue, signifie : modèle de comportement, critère d’évaluation des autres usages, norme prescrite pour les emplois ritualisés de la langue. En d’autres mots, chaque communauté détient en elle-même les sources de sa propre légitimité linguistique et n’a pas à les chercher au dehors.

L’identification de la fonction intégrative de la langue, de même que l’examen de son influence sur l’usage du locuteur selon les milieux auxquels il s’intègre, successivement et/ou occasionnellement, nous fait prendre conscience d’un phénomène important : le locuteur sait comment parler ou écrire selon les milieux et les circonstances. Ce que l’on appelle la norme linguistique est donc quelque chose de plastique et non une prescription rigide définissant le bon et le mauvais.

On rejoint ainsi l’idée de continuum linguistique : les variantes d’une même langue ne sont pas discontinues. Il serait plus juste de les considérer comme sous-ensembles de traits particuliers greffés sur un noyau commun, lequel assure à la fois l’appartenance à la même langue et l’intercompréhension des locuteurs faisant usage de variantes différentes.

Nous arrivons ainsi à penser qu’il devient de plus en plus difficile de justifier le concept de « français régional », et nécessaire de modifier notre manière de voir les choses.

Au moment de la description, il faut considérer la langue de chaque communauté linguistique en elle-même comme un tout, comme un système linguistique autonome. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’il devient possible de faire la comparaison des descriptions entre elles, même si l’opération comporte des difficultés et des limites, et possible alors de dégager ce qui est commun de ce qui est particulier. Ce qui revient à dire qu’il faut, non pas faire l’inventaire des particularités d’un usage par rapport à une norme et à des instruments de référence, mais décrire, même partiellement, l’usage légitime de chaque communauté et le système de valeur qui lui est associé : c’est le seul moyen d’obtenir dans chaque cas des descriptions cohérentes, d’identifier de la manière la plus sûre et la plus exhaustive les éléments d’un système particulier et d’aboutir à une comparaison qui ne soit pas arbitraire et hasardeuse.

Cette manière de voir les choses nous amène également à redéfinir le français commun ou, plus exactement, la notion même de langue française. Le français n’est pas ce que l’on trouve aujourd’hui dans les grammaires, les dictionnaires ou les traités de prononciation : ce n’en est qu’un aspect, qu’un emploi parmi d’autres, choisi comme objet de description pour des raisons précises et particulières à la situation linguistique de la France. Plus précisément, le français, c’est cela et autre chose. C’est la somme de tous les usages des locuteurs de cette langue, répartis en sous-ensembles intégrés et dotés chacun d’une valeur. Le français commun est alors vraiment, au sens strict, ce qui est commun à tous ces usages, qui n’est pas toujours ni nécessairement inscrit dans les ouvrages actuels de référence, où sont confondues description du français commun (description du système général de la langue française) et description du français français.

Enfin, le critère géographique n’est que l’un des critères possibles. On peut se demander si les critères d’appartenance sociale ne fourniraient pas une vue plus réaliste de la dynamique du système linguistique de la langue française. On pourrait ainsi voir si et comment les usages légitimes de chaque communauté tendent à se rapprocher d’une même supranorme et examiner si ce sont des éléments de même nature, sinon de même forme, qui différencient les infragroupes de locuteurs au sein de l’une ou de l’autre des sociétés.

Bibliographie

Les enjeux terminologiques de l’innovation

Eh, dit le Seigneur, ils ne sont tous qu’un peuple et qu’une langue et c’est là leur première œuvre! Maintenant rien de ce qu’ils projetteront de faire ne leur sera impossible.

Livre de la genèse, 11 : 1 à 8

Aucune langue ne peut, sans péril pour les autres, pour elle-même, et pour la science dans son ensemble, prétendre à l’universalité. Si les sciences humaines se proposent à décrire l’homme dans sa diversité, cette diversité passe aussi par les langues qui l’expriment.

Alain Lagarde, agrégé de philosophie, Le Monde

Notre intention n’est pas de traiter ici tous les aspects du problème de l’utilisation du français comme langue scientifique ou technologique de pointe. Les colloques de Montréal ou de Bruxelles consacrés à ce sujet ont permis un examen très détaillé de tous les aspects de la question, au point qu’on peut en considérer l’analyse comme exhaustive. De même, à ces occasions, de nombreuses stratégies ont été proposées en vue de favoriser un emploi plus soutenu du français dans les publications ou les réunions scientifiques de haut niveau et on ne peut que regretter de ne pas en avoir la liste et les descriptions, ne serait-ce que pour se rendre compte qu’il est possible de réagir à l’égard de l’omniprésence de l’anglais sans compromettre la carrière de personne et surtout sans avoir recours aux prothèses que seront toujours, en ce domaine, les organismes dédiés à l’affirmation et à la défense de la langue française.

Nous nous proposons plus simplement de réfléchir un moment sur les aspects terminologiques de la concurrence entre l’anglais et le français, d’essayer en somme de prévoir l’avenir du français techno-scientifique si la tendance actuelle se maintient.

Au centre du débat, sous les feux les plus intenses de tous les réflecteurs de la rampe, posons la constatation suivante, évidente pour la plupart des observateurs : la vitalité des vocabulaires de spécialités dépend des spécialistes eux-mêmes et non des terminologues ou lexicologues professionnels. L’innovation terminologique est une conséquence de l’innovation scientifique ou technologique : celui qui crée nomme, au point que nommer d’une manière nouvelle peut donner l’illusion de la nouveauté.

D’où en arrière-plan mais déterminante, la dynamique des attitudes des scientifiques francophones eux-mêmes à l’égard de l’image du français. Nous avons plus haut parlé de « concurrence » entre l’anglais et le français, ce qui laisse supposer une conscience de la rivalité entre les deux langues aussi bien chez les francophones que chez les anglophones. Nous ne pensons pas qu’il en soit ainsi, du moins chez le plus grand nombre de spécialistes anglophones, qui utilisent naturellement leur langue pour exposer les résultats de leurs travaux, à la limite sans se préoccuper de savoir si les étrangers les comprendront : ils sont suffisamment nombreux pour former un club entre eux! Ce sont plutôt les spécialistes francophones qui doivent connaître l’anglais pour accéder à la production scientifique anglo-américaine et qui croient nécessaire d’utiliser l’anglais pour élargir la diffusion de leurs idées et assurer leur propre rayonnement professionnel. Il serait donc sans doute plus juste de parler ici d’abandon du français en faveur de l’anglais par les scientifiques francophones eux-mêmes. Ce qui nous amène de nouveau à nuancer une affirmation précédente : ceux qui sont conscients de la responsabilité des scientifiques à l’égard des vocabulaires de spécialités ne sont pas le plus souvent les scientifiques, mais des observateurs extérieurs. La chose était particulièrement évidente lors du colloque de Montréal, où beaucoup de scientifiques ont soutenu qu’ils étaient d’abord et avant tout responsables de leur propre compétence dans leurs disciplines, de l’avancement des connaissances dans le champ de leurs spécialités, et que l’utilisation pour ce faire d’une langue particulière, ou de plusieurs langues différentes est un phénomène secondaire. Personne ne peut, en effet, soutenir le contraire. Mais, en même temps, personne ne peut contredire qu’il revient aux scientifiques d’assurer le renouvellement de leurs terminologies selon l’évolution des connaissances, des méthodes et des techniques. Apparemment, nous sommes ainsi dans un cul-de-sac.

Du moins, tant et aussi longtemps que nous posons une relation d’opposition entre les termes du débat : pour un scientifique francophone, accepter la responsabilité de la vitalité de la langue de sa spécialité n’entraîne pas l’usage exclusif du français. Il nous faut donc nuancer les positions. D’une part, il nous apparaît essentiel que les scientifiques reconnaissent et assument la paternité de leurs vocabulaires de spécialités et qu’en conséquence, ils se préoccupent au jour le jour de les maintenir en santé, c’est-à-dire jeunes, dynamiques, inventifs et pas trop contaminés par des corps étrangers, ne serait-ce que pour maintenir véridique l’adage à l’effet que la rigueur scientifique se manifeste par l’exactitude de la terminologie disponible et utilisée. Cette préoccupation devient essentielle dans tout ce qui touche à l’enseignement : manuels, cours écrits et oraux, travaux des étudiants. D’autre part, il faut mettre au point une forme de bilinguisme scientifique, en se guidant sur les éléments variables des situations de communication selon les lieux, les interlocuteurs, les langues d’usage admises, la disponibilité de la traduction simultanée, l’audience d’une revue, le caractère plus ou moins politique d’une réunion, les types de communication : rapport interne de recherche, article de revue, article de vulgarisation, ouvrage spécialisé, ouvrage didactique, conférence, cours, etc. L’identification des variables pertinentes n’a pas été entreprise à notre connaissance, encore moins l’évaluation de l’importance des unes par rapport aux autres, etc. L’analyse du bilinguisme scientifique n’est guère avancée aujourd’hui et on ne s’est pas encore préoccupé jusqu’à maintenant de décrire les différents scénarios possibles, sauf peut-être au Québec en ce qui a trait à l’application de la Charte de la langue française aux laboratoires de recherche, et encore est-ce très fragmentaire. On note donc chez les scientifiques francophones un malaise certain quant à l’usage du français et de l’anglais dans les communications professionnelles, qui se manifeste par des conduites et des opinions extrêmement diversifiées, autour de trois pôles observables : l’indifférence à l’égard de la question, l’obéissance aux lois du marché des communications scientifiques, le militantisme en faveur de l’usage du français. Ce qui fait que les discussions sont le plus souvent émotives et désordonnées et qu’aucun consensus ne s’est dégagé chez les scientifiques à ce sujet.

Il devient donc chaque jour plus urgent d’étudier le phénomène du bilinguisme scientifique et de décrire les scénarios de conduite possibles. D’autant que le même type de problème se pose et se posera de plus en plus pour d’autres relations de bilinguisme que celle entre le français et l’anglais : ainsi, dans l’immédiat, il nous faut réfléchir à la relation entre le français et l’arabe dans la perspective de l’arabisation des facultés scientifiques et des ministères ou organismes administratifs à vocation scientifique ou technologique. Nous débouchons ainsi sur le problème plus vaste de l’aménagement linguistique des États bilingues ou multilingues.

Ceci étant dit, et sans chercher à en atténuer l’importance, nous n’avons pas encore abordé le noyau du problème. Car, au fait, pourquoi toute cette agitation? Qu’est-ce qui est en cause exactement? En dernière analyse, ce qui nous semble être la question essentielle, dont dépendent tous les autres aspects, y compris l’aspect économique, c’est la capacité de la langue française à exprimer la nouveauté, l’avenir en marche au jour le jour, donc la capacité de développer les outils terminologiques correspondant aux notions nouvelles au rythme où elles apparaissent. De ce point de vue, notre handicap le plus important est d’être sans cesse à la remorque de l’innovation étrangère, surtout américaine, le plus souvent exprimée en anglais à cause du statut de cette langue dans les communications scientifiques et technologiques internationales.

Évidemment, la solution la plus simple est de prendre le mot avec la notion, donc de faire un emprunt. C’est ce qui se produit le plus souvent, par commodité. En apparence, la procédure est sans danger et semble toute naturelle, ce qu’exprime bien l’argument, sans cesse répété, que « toutes les langues empruntent ». Nous en convenons, mais la question n’est pas pour autant réglée, puisque tout dépend du volume des emprunts et de leur concentration dans des zones de vocabulaire. Pour illustrer ce point, il n’y a qu’à comparer le nombre d’emprunts dans le vocabulaire général (moins de 5% dans la nomenclature du Petit Larousse) par rapport à celui dans des vocabulaires de spécialités, comme l’informatique, les fibres optiques, les synthétiseurs de son, où la grande majorité des termes couramment utilisés en français (!) sont des termes anglais. Sur ce point précis, la lecture des cahiers de la série Néologie en marche publiée par l’Office de la langue française du Québec est très révélatrice et très probante, puisqu’ainsi sont mis en lumière le poids de la terminologie anglaise dans des champs notionnels spécialisés et la difficulté d’élaborer par la suite, en retard par rapport à l’innovation, une terminologie française adéquate. Ceux que la démonstration intéresse pourront feuilleter les cahiers sur : le synthétiseur, les fibres optiques, les énergies renouvelables, l’environnement, l’emballage, les communications, la mécanisation forestière, entre autres domaines traités. Quand la terminologie d’un secteur de pointe est presque entièrement constituée de mots d’emprunt, comme il arrive, autre exemple, en micro-informatique, il ne s’agit pas d’un simple phénomène d’emprunt, mais bien d’aliénation terminologique. Encore là, à voir les choses cas par cas, et du strict point de vue linguistique, on peut considérer que ce n’est pas dramatique, que ce n’est pas si important, par exemple, que le langage Basic généralement utilisé pour le fonctionnement des micro-ordinateurs individuels soit en anglais, ou que les nouveaux modèles de microordinateurs soient mis sur le marché uniquement en anglais. C’est la multiplication des cas qui devient significative et qui finit, et c’est le point le plus important, par faire naître chez le francophone l’impression, puis la conviction, que l’anglais est la langue de la modernité et le français toujours en retard, ce qui rejoint d’ailleurs l’idée que l’Europe est vieille et l’Amérique jeune. L’emprunt n’est donc pas la meilleure tactique; ce ne peut être qu’une solution transitoire, au mieux un pis-aller. Notons enfin que le phénomène de l’emprunt est fort mal connu : la seule étude valable, celle de Deroy, date de 1956 et elle se préoccupe de l’emprunt en soi et non de sa fonction dans l’économie de la concurrence linguistique. Ici aussi, nous avons besoin d’une recherche adaptée aux conditions actuelles et d’une meilleure analyse de l’ampleur relative du phénomène, des avantages et des inconvénients de l’emprunt.

Reste la néologie, où il y aurait beaucoup à dire. Citons d’abord la remarque de Vaugelas, selon laquelle il en est de la néologie comme des modes nouvelles : seuls les sots s’y risquent. Elle est encore d’actualité quand le néologisme est perçu comme tel, puisque beaucoup de locuteurs trouvent prétentieux celui qui invente des mots. C’est là d’ailleurs l’une des raisons de la prolifération des emprunts, qui sont sans danger pour l’emprunteur, alors que l’inventeur de mots court des risques, dont celui de ne pas être compris, à moins qu’il ne prenne les précautions d’usage. Notons également que, contrairement à l’opinion reçue, les francophones créent continuellement un grand nombre de néologismes, comme en font foi les divers Dictionnaire(s) des mots nouveaux, ce qui prouve bien que le système de la langue française est parfaitement apte à générer des néologismes, contrairement à un autre préjugé. La contradiction apparente des deux propositions précédentes —risque et abondance des néologismes— s’explique par sentiment néologique : tous les néologismes ne sont pas perçus comme des néologismes, en ce sens qu’il y en a qui passent inaperçus, qui sont considérés dès l’origine comme des mots existants depuis toujours. Ainsi, le plus difficile est de proposer un néologisme pour remplacer un emprunt, car alors l’emprunt, qui a déjà sa place dans le vocabulaire, agit comme repoussoir à l’égard du néologisme.

En 1974, l’Office de la langue française du Québec a organisé un colloque international sur le thème « L’aménagement de la néologie ». Ce thème est toujours d’actualité, pour au moins deux raisons. Les besoins néologiques du français, en vocabulaire technique, technologique, commercial, administratif, scientifique, sont trop considérables pour que l’initiative privée, à elle seule, puisse arriver à les combler. Beaucoup de personnes et d’organismes s’intéressent à la néologie, mais le plus souvent en ordre dispersé et presque en concurrence : un minimum de coordination et de concertation s’impose, ne serait-ce que pour éviter la multiplication des néologismes pour la même notion ou pour choisir le terme à privilégier lorsque plusieurs existent, surtout lorsqu’il s’agit de communications institutionnelles : trop de néologismes équivalents est pire qu’un emprunt et favorise d’ailleurs l’usage du terme étranger.

À cette occasion, nous avons proposé la création d’un réseau de néologie, en vue d’assurer la liaison et la coordination d’équipes de travail en néologie réparties dans les pays ou régions entièrement ou partiellement de langue française. Les équipes, ou modules, doivent être composées à la fois de spécialistes du domaine visé, pour l’identification des notions et la connaissance de l’usage, et de terminologues, pour les travaux strictement linguistiques : donc des tandems spécialistes-terminologues. Le réseau a pour fonction : a) le dépistage terminologique, c’est-à-dire l’identification des besoins néologiques et le repérage des cas de synonymie néologique; b) le traitement terminologique, c’est-à-dire la recherche d’un néologisme et/ou la constitution des dossiers sur l’usage de chaque terme concurrent, dossiers qui sont discutés par la suite par les spécialistes en vue du choix d’un terme à privilégier; c) la diffusion des néologismes recommandés en vue de leur intégration dans l’usage de la langue, des spécialistes d’abord, du grand public ensuite dans certains cas.

Depuis lors, la constitution progressive du réseau se continue. Trois modules fonctionnent aujourd’hui, tous trois intégrés dans des organismes gouvernementaux pour des raisons de financement et parce que la diffusion des termes nouveaux s’en trouve facilitée : l’un au Québec, à l’Office de la langue française, l’autre à Paris, au Haut Comité de la langue française (restructuré depuis peu), le dernier à Ottawa, au Secrétariat d’État. Les programmes de coopération franco-québécoise ont permis des relations soutenues entre le module de Paris et celui du Québec. Les travaux des modules sont publiés dans la série Néologie en marche, dont nous avons parlé précédemment. La formation d’un module à Bruxelles, auprès de la Communauté économique européenne, n’a pas encore abouti, malgré les efforts des uns et des autres. La méthodologie de travail est maintenant au point et elle s’avère facile d’utilisation pour les spécialistes non terminologues qui veulent, pour les fins de leurs propres spécialités, s’adonner à des recherches néologiques. Car le réseau est très ouvert aux travaux des spécialistes, comme en font foi les cahiers de néologie préparés par eux, comme celui de Nil Parent en musique électro-acoustique, de Louis-Edmond Hamelin sur le vocabulaire de la nordicité ou de Thérèse Sicard-Lussier en mécanisation forestière. Nous savons maintenant que l’équipe terminologue-spécialiste est viable.

Mais la mise en place du réseau ne va pas tout seul. Il est d’abord trop restreint : il faudrait qu’il puisse intégrer progressivement les associations professionnelles où les besoins sont mieux identifiés et qui ont les moyens de diffuser la néologie auprès de leurs membres, sur le modèle du Dictionnaire de la comptabilité et des disciplines connexes (Toronto, ICCA, 1982) rédigé sous la responsabilité de Fernand Sylvain, avec la coopération de l’Ordre des experts comptables de France et de l’Institut des réviseurs de Belgique. Les modules de base sont trop instables, au gré des hasards administratifs et politiques. Ainsi, on se demande ce qu’il adviendra du module québécois dans le vent de réforme administrative qui balaie l’Office de la langue française du Québec, ou du module français à la suite de l’abolition du Haut Comité de la langue française et de son remplacement par trois nouveaux organismes français. Il faudrait favoriser un rapprochement entre le réseau lui-même et les Observatoires du français contemporain, même si les objectifs de l’un ou des autres ne sont pas identiques, quoiqu’ils ne soient pas incompatibles. Enfin, il faudrait constituer de nouveaux modules, dans des organismes d’importance stratégique pour la formation et la diffusion du français de demain, notamment auprès des organismes de normalisation comme l’AFNOR ou comme service auprès des organismes de grande diffusion comme les revues de vulgarisation, les journaux, la radio et la télévision, les ministères de l’Éducation nationale, etc.

Pour notre part, encore aujourd’hui, et surtout aujourd’hui, nous sommes convaincus que le réseau de néologie est un instrument de première importance pour la constitution et l’usage du français technoscientifique. On aura beau en parler de toutes les manières ou inventer toutes les stratégies pour en garantir l’avenir, il demeure qu’on aura besoin d’abord et avant tout d’une terminologie fiable et qu’on ne pourra longtemps se satisfaire de mots étrangers introduits en grand nombre dans les terminologies françaises.

Les francophones de naissance, citoyens de pays à forte concentration de langue française maternelle n’ont pas le choix : ils demeureront de langue française même si, pour certaines activités professionnelles, ils doivent employer l’anglais comme langue de travail ou comme langue de rayonnement, quoiqu’encore là, l’histoire du Québec du début du XIXe siècle jusqu’au sursaut des lois linguistiques illustre bien le mécanisme de la décadence linguistique quand une langue perd une certaine part de sa motivation socio-économique. Mais les citoyens des pays où la langue française est langue internationale sans être le plus souvent langue maternelle ont toujours la possibilité de choisir l’anglais : ils feraient ainsi l’économie d’une langue étrangère. On commence à observer des signes avant-coureurs en ce sens, par exemple dans le choix des États-Unis pour les études avancées, au niveau de la maîtrise et du doctorat.

L’avenir du français dans les domaines de pointe repose sur sa capacité à nommer la nouveauté, donc sur la néologie. C’est une sorte de préalable qu’il ne faut pas oublier au cours des discussions.

Table ronde sur les théories linguistiques et leurs domaines d’application – Aménagement linguistique

L’aménagement linguistique se situe dans le domaine de l’application. Quand il parle de sa spécialité, M. Corbeil préfère cette appellation à l’emploi du calque américain « language planning », planification linguistique. Cette dernière expression a en effet des connotations péjoratives pour les gens à qui elle est destinée. Cette préférence a aussi pour avantage de permettre de distinguer entre aménagement linguistique et politique linguistique (d’un État).

Afin de pallier les lacunes terminologiques de l’aménagement linguistique, on a emprunté à la linguistique. C’est de cela que M. Corbeil s’est donné pour but de rendre compte dans son exposé. On distingue d’abord aménagement du statut de la langue et aménagement de la langue elle-même. Au chapitre du statut de la langue, on différencie communication institutionnalisée et communication individualisée. L’aménagement linguistique ne peut porter que sur la communication institutionnalisée. Le second emprunt à la linguistique, c’est l’analyse des fonctions de la langue avec pour modèle celui de Jakobson, lequel est basé sur les théories de la communication. M. Corbeil y a ajouté une fonction dite intégrative pour rendre compte de la fonction d’appartenance à une communauté linguistique que remplit la langue. Le troisième élément, c’est l’analyse des faits de concurrence linguistique et ceci entre les variantes d’une même langue et entre différentes langues en présence sur le même territoire. À ce sujet, on peut mentionner les notions de marché linguistique, les théories du bilinguisme et du multilinguisme (institutionnalisé ou fonctionnel). On parle également de la problématique de la norme en tant que processus de valorisation d’une variante par rapport aux autres. Cela fait intervenir la régulation linguistique, c’est-à-dire la façon dont les individus modèlent leur comportement linguistique par rapport aux variantes. On est donc très intéressé par les travaux portant sur les attitudes des locuteurs puisqu’elles sont déterminantes pour faire des choix. Ainsi, du côté du statut de la langue, des travaux sont en cours, mais il faut entre 20 et 25 ans avant de pouvoir analyser des résultats.

Pour ce qui est de l’aménagement de la langue elle-même, il y a d’abord le versant de la terminologie. La théorie de cette discipline a été élaborée à partir de la linguistique, notamment pour la théorie du signe linguistique, celle du syntagme et aussi pour la base morphologique nécessaire à la néologie. Les méthodes de travail en terminologie viennent de la lexicographie, de la lexicologie et de la dialectologie. La terminologie, de par son besoin de rigueur, est aussi concernée par la normalisation : il faut choisir entre les synonymes.

Le dernier domaine enfin, c’est celui de la standardisation linguistique. Notre langue, qui est standardisée, n’a plus ce problème, mais les langues de certains pays d’Afrique doivent aujourd’hui être standardisées au niveau de l’orthographe, de la prononciation et de la grammaire. Tout ceci a des répercussions sur l’enseignement de ces langues. Cette standardisation devrait reposer sur la description linguistique, mais d’autres critères, humains ceux-là (comme la volonté du chef d’État), viennent perturber les choix.

Abstract (anglais)

Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée

Language planning is a kind of application. In speaking of his specialization, Mr. Corbeil prefers the term “aménagement linguistique” to the American calque “planification linguistique”. This latter term has in fact pejorative connotations for the people to whom it applies. This preference also has the advantage of distinguishing between language planning and language policies (of a government).

In order to compensate for the terminological gaps in language planning, people have borrowed from linguistics. The purpose of Mr. Corbeil’s presentation is to account for this phenomenon. A distinction is first made between planning for the status of a language, and planning for the language itself. Concerning the status of a language, institutional communications are quite different from individual communications. Language planning can only deal with institutional communications. The second contribution from linguistics is in the analysis of language functions, as in the model of Jakobson, based on theories of communication. Mr. Corbeil adds a function which he calls integrative, in order to account for the function of belonging to a language community, which is fulfilled by language. The third element is the analysis of the facts of linguistic competition, between varieties of the same language and between different languages present in the same territory. Here, one may mention notions of the linguistic marketplace and theories of bilingualism and multilingualism (institutional or functional). There is also the problem of language standards, the process of awarding greater prestige to one language variety rather than to others. This brings in linguistic regulation, that is the manner in which individuals modify their language behaviour with respect to these varieties. For this reason, work done on speakers’ attitudes is important, because these attitudes determine what choices are to be made. Thus on the question of language status work is in progress, but we will need twenty to twenty-five years before we can analyze the results.

As far as planning of the language itself is concerned, there is first of all the area of terminology. Theory in this discipline has been developed from linguistics, especially from the theory of the linguistic sign, theory of syntax, and the morphological basis which underlies neology. The methodology of terminology comes from lexicology, lexicography and dialectology. Because of its need for preciseness, it is also concerned with normalization : one must choose among synonyms.

The last problem is that of standardization. French, which is standardized, no longer has this problem. But the languages of some African countries today must be standardized, in their orthographies, pronunciation and grammar. All this has repercussions on the teaching of these languages. Standardization should be based on linguistic description, but other criteria—human criteria (such as the desires of the head of state)—may sometimes disturb these choices.

La politique linguistique québécoise : une fugue perpétuelle à trois voix

Résumé

La politique linguistique québécoise est une fugue à trois voix puisqu’elle fait interagir les dimensions sociale, législative et juridique de la société québécoise. La dimension sociale reste cependant déterminante puisque c’est à partir d’une prise de conscience collective des années 60 et 70 que les Québécois ont voulu s’assurer d’un espace culturel propre sous le contrôle de l’État. Le consensus sur le français seule langue officielle du Québec s’inscrit dans la Charte de la langue française, accompagné d’une volonté d’intégration des immigrants dans le respect des différences culturelles, du maintien du système scolaire anglais et de la promotion du français comme langue de travail dans les affaires. L’Office de la langue française, la Commission de protection de la langue française et le Conseil de la langue française assurent par ailleurs l’application de la législation linguistique, application qui n’est pas sans susciter des débats d’ordre juridique. La contestation la plus significative demeure celle qui touche à la constitutionnalité de la Charte de la langue française puisqu’elle illustre le conflit entre les conceptions canadienne et québécoise de la société. Le gouvernement fédéral a ainsi conçu la Charte canadienne des droits et libertés qui, intégrée à la loi constitutionnelle du Canada de 1981 rend la disposition québécoise inconstitutionnelle. Ce qui ne peut qu’effriter la confiance des Québécois à l’égard de cette loi et amoindrir leur détermination à la défendre continuellement.

En mars 1961, le Gouvernement du Québec créait un Office de la langue française, en même temps qu’un ministère des Affaires culturelles : ainsi se manifestait pour la première fois l’intention de l’État d’affirmer et de conforter l’identité culturelle particulière du Québec, dangereusement et profondément intégré dans le continent nord-américain, dominé à la fois par la langue anglaise et la culture américaine. En même temps débutait l’aventure de la politique linguistique québécoise, par le mauvais bout pour ainsi dire, puisque les préoccupations de l’époque avaient pour objet la qualité de la langue, dont le symbole était la chasse aux anglicismes, et puisqu’on pensait pouvoir redresser la situation linguistique du Québec en faisant appel à la conscience linguistique des Québécois et à la responsabilité personnelle des locuteurs.

À la même époque cependant, un certain nombre d’intellectuels gravitant autour du journal Le Devoir, de la revue Parti Pris et de l’Université de Montréal, dénonçaient le bilinguisme canadien comme facteur d’assimilation des francophones du Canada, affirmaient que la question de la langue est d’abord et avant tout une question de statut de la langue plutôt qu’une affaire strictement linguistique, démontraient qu’en l’état actuel des choses, la société québécoise vivait une situation d’aliénation culturelle, économique et politique aussi réelle que confortable. Au même moment, des écrivains, tournant le dos à la belle littérature écrite en bon et beau français européen, avaient recours à une caricature du français populaire montréalais pour illustrer cette aliénation : ce courant littéraire, amorcé en 1963 avec la publication du roman de Jacques Renaud, Le Cassé, dont les manifestations les plus symboliques sont sans doute le poème de Michèle Lalonde, Speak white (1967) et la pièce de Michel Tremblay, Les Belles-Sœurs (1968), a brusquement déchiré le voile pudique de la bonne conscience linguistique et culturelle de la bourgeoisie et révélé que ce petit peuple dont on dénonçait l’anglicisation et le laisser-aller linguistique était, en réalité, la démonstration de la pauvreté culturelle où conduit nécessairement le fait d’être colonisé, d’être les Nègres blancs d’Amérique (Pierre Vallières, 1968) et que c’était là notre avenir si rien n’était entrepris pour modifier le jeu des forces économiques et sociales. Enfin, pour d’autre raisons liées à l’avenir de la Confédération canadienne, le Gouvernement fédéral de l’époque avait créé en 1963 une Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme du Canada[1], dite commission Laurendeau-Dunton des noms de ses co-présidents, dont les travaux ont démontré sans ambiguïté le peu d’utilité du français dans la fonction publique fédérale et dans l’ensemble des activités économiques du pays, y compris au Québec, malgré le fait que ce fut la langue du plus grand nombre de citoyens.

Un fort courant d’opinion s’était donc peu à peu constitué au sein de la population francophone du Québec, qui réclamait l’intervention de l’État, non plus pour la sauvegarde de la culture française au Canada, mais plus réalistement pour la création d’un espace culturel québécois où toutes les conditions, économiques, politiques et sociales, d’épanouissement collectif seraient assurées et sous contrôle de l’État québécois, de manière à ce que nous puissions nous-mêmes définir notre propre avenir.

L’un des problèmes qu’il fallait régler de toute urgence était celui de la concurrence de l’anglais et du français au Québec même, d’où la création en 1968, par le Gouvernement du Québec cette fois, d’une autre Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec[2], dite Commission Gendron. Depuis lors, le dossier de la politique linguistique du Québec est toujours ouvert. Quatre lois ont été successivement présentées par trois Gouvernements différents et votées par le Parlement de Québec : la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (bill 63) en novembre 1969, la Loi sur la langue officielle (loi 22) en juillet 1974, la Charte de la langue française (loi 101) en août 1977 et la Loi modifiant la Charte de la langue française (loi 57) en décembre 1983. Par ailleurs, des citoyens anglophones ont contesté devant les tribunaux certaines dispositions de la loi; des jugements ont été rendus, qui altèrent ou modifient l’intention du législateur. Au fil des années, le Québec acquiert donc ainsi une expérience concrète en matière de politique linguistique, dont on peut aujourd’hui tenter de tirer quelques leçons.

Glen Gould, grand interprète de Bach, pensait que la fugue, de par sa structure de voix en alternance, chacune modulée en variations, était une forme musicale théoriquement perpétuelle, puisqu’il n’y avait aucune raison d’arrêter le mouvement qui tienne à la théorie musicale elle-même, mais plutôt uniquement à la contrainte de la durée, durée d’exécution et durée d’audition. Il en est ainsi de la politique linguistique, sauf que nous sommes aujourd’hui convaincus que les rebondissements de ce dossier sont réellement sans fin, à cause de l’interaction de trois voix elles-mêmes en variation perpétuelle : une voix sociale, une voix législative et une voix juridique. Voilà donc une fugue bien particulière, qu’il nous faut écrire en mot, mais dont le thème est la langue comme élément de l’organisation sociale d’une communauté bilingue ou multilingue.

1. La voix sociale

La première voix de notre fugue politique linguistique est la voix sociale, c’est-à-dire l’ensemble des éléments et phénomènes qui façonnent les intentions et revendications collectives, lesquelles finissent par déterminer la conduite des hommes politiques, les amenant à se définir un programme linguistique et à prendre, éventuellement, des mesures législatives en la matière lorsqu’ils sont ou accèdent au pouvoir. Cette voix se module en trois thèmes principaux : le thème binaire majorité/minorité, le thème évolution démographique et le thème projet collectif. On peut dire de cette voix q’elle est en majeur, puisqu’en définitive elle détermine les deux autres.

Au Québec, cette voix se réalise de la manière suivante.

1.1. Le thème binaire « majorité/minorité »

En fait, il s’agit ici de la composition démographique de la population du point de vue linguistique, mais aussi, par conséquent, du point de vue ethnique. La langue recoupe, synthétise, symbolise la totalité de la culture propre au groupe qui parle, d’où la grande part du non-dit dans un projet de politique linguistique.

La population du Québec est habituellement répartie ainsi :

1.2. Le thème « évolution démographique »

De cette saisie statique de la composition linguistique et culturelle de la population du Québec, il nous faut passer à l’aspect dynamique, beaucoup plus déterminant. Il s’agit en somme de considérer l’évolution numérique de chaque composante de la population globale sous deux angles, soit rétrospectivement, pour décrire l’évolution démographique des années récentes et constater s’il y a diminution ou augmentation de la proportion des locuteurs de chaque langue, notamment du français au Québec, soit prospectivement, en tentant de prévoir l’évolution des prochaines années en fonction des tendances constatées rétrospectivement et en fonction d’un certain nombre d’hypothèses, de la plus pessimiste à la plus optimiste. C’est le champ d’étude d’une nouvelle spécialité, la démolinguistique, en pleine expansion méthodologique au Québec[3].

Ce thème varie lui-même dans deux directions : L’intégration des minorités récentes (vers quelle communauté linguistique l’immigrant récent se dirige-t-il?); et les transferts linguistiques, c’est-à-dire les passages d’une langue à l’autre avec changement d’allégeance linguistique des enfants, soit des francophones vers l’anglais, soit des anglophones vers le français.

Avant l’adoption des lois linguistiques, les tendances observables au Québec étaient ainsi :

Les études de la commission Laurendeau-Dunton et de la commission Gendron ont démontré que ces tendances étaient attribuables à l’importance symbolique de l’anglais comme langue de promotion sociale et de succès économique.

Depuis l’adoption, par le Québec, de la Charte de la langue française et de diverses mesures susceptibles d’orienter les immigrants vers la communauté québécoise, il semble que les choses soient en train de changer, du moins dans le domaine de l’immigration et de l’éducation. Par exemple, en 1961, le taux d’accroissement au Canada en faveur de l’anglais était de 23% et de 0,46% en faveur du français. En 1968 et 1974, le pourcentage d’immigrants parlant uniquement le français était de 21%, en 1981, de 31%, pendant que la proportion d’immigrants parlant uniquement l’anglais passait de 38% à 19%. Le nombre d’anglophones bilingues a augmenté dans la région de Montréal, de 35% en 1971 à 53% en 1981. Malgré tout, les transferts linguistiques sont toujours favorables à l’anglais, ce qui confirme la persistance de son pouvoir d’attraction. En 1969-70,85% des jeunes allophones du Québec fréquentaient l’école anglaise et 1,6% des jeunes francophones, 2,5% en 1974-75. En 1982-83, la proportion d’allophones dans les écoles anglaises était descendue à 50,9% et tous les enfants francophones devaient être dans une école de langue française. La même année, la proportion d’enfants allophones inscrits dans les maternelles de langue française était de 70%, alors qu’elle était de 27% en 1971-72. Le bilan de la Charte de la langue française est donc positif dans le secteur scolaire[4].

1.3. Le thème « projet collectif »

La définition, l’adoption et l’application d’une politique linguistique supposent, au sein de la communauté concernée, une conscience linguistique en éveil, des aspirations communes et des consensus sur les objectifs à atteindre à court et à moyen terme. Les variations de ce thème sont donc nombreuses, les unes fortement affirmées et constantes, les autres volatiles et changeantes; il marque de ses mouvements toute la fugue politique linguistique, surtout la voix législative, à cause de la sensibilité des hommes politiques au chant de l’opinion publique.

Voici les grandes lignes de cette partition pour le Québec :

1.3.1. Conscience politique

Elle est devenue très vive et bien informée à la fin des années soixante et tout au long des années soixante-dix, mais uniquement au sein de la population francophone. Étrangement, les anglophones de la même époque n’ont pas pris au sérieux ces projets de politique linguistique ou n’ont pas cru que cela allait les toucher de près. Chose certaine, ils sont demeurés hors du débat. Aujourd’hui, on dirait que les francophones se sont endormis dans l’illusion d’une sécurité linguistique garantie par la Charte de la langue française, la conscience linguistique a diminué chez les jeunes[5] et on peut penser qu’ils n’ont pas la même vigilance que leurs aînés à l’égard de l’évolution de la situation linguistique.

En même temps, la minorité anglophone s’est perçue pour la première fois comme une minorité et s’est organisée pour faire valoir, avec retard mais aussi avec force de publicité, ses aspirations et ses demandes.

1.3.2. Les consensus chez les francophones

Par définition, un consensus est plus ou moins généralisé, donc plus ou moins contesté.

On peut dire que les Québécois sont largement d’accord sur les points suivants :

Par contre, comme exemple de consensus fragile, on peut citer la politique à l’égard de l’affichage et de la publicité où beaucoup voudraient revenir au bilinguisme, comme nous le verrons par la suite.

Enfin, disons que ce n’est pas parce qu’un consensus s’est établi sur un point que les tenants d’une autre opinion ont désarmé : se rallier est toujours transitoire et la lutte pour faire prévaloir un avis contraire au consensus se poursuit toujours, avec plus ou moins de vigueur, plus ou moins ouvertement, avec plus ou moins de chance de se concilier des hommes politiques influents. Le lobbying est une institution nord-américaine aussi vivante que discrète, ici comme ailleurs.

1.3.3. Les consensus chez les anglophones

Idéalement, les anglophones voudraient revenir au bilinguisme généralisé et, peut-être, par ce moyen, à la situation antérieure ou l’anglais prédominait.

Ceci n’est jamais dit ouvertement. On constate aujourd’hui deux stratégies dans les milieux anglophones : une stratégie de dénigrement systématique des intentions des Québécois, des faits et gestes du Gouvernement du Québec, notamment dans les médias de langue anglaise[6]; une stratégie d’entente, avec acceptation d’une partie de la législation linguistique, mais rejet de certains éléments, notamment l’affichage uniquement en français.

Il est difficile aujourd’hui de savoir ou de prévoir les intentions de la communauté anglophone à l’égard de la communauté francophone, d’autant que son influence dans le monde économique est forte, ce qui donne du poids à son lobbying. Pour les Québécois, cette inconnue est ressentie comme une menace, d’où leur méfiance à l’égard des Anglais, comme on dit habituellement.

1.3.4. Le mystère de l’opinion publique

Les consensus dont nous venons de parler sont, en général, formulés et véhiculés par des porte-parole, d’où le soin qu’il faut prendre pour apprécier leur crédibilité. D’une certaine manière, les sondages d’opinion peuvent être indicatifs, mais également dangereux à cause de la fragilité de cette méthodologie et des multiples interprétations qu’on peut leur donner, selon que les conclusions du sondage nous agréent ou pas. Chose certaine, il est toujours difficile de savoir ce que la majorité pense ou veut, certainement plus difficile que de parler en son nom.

Telle est la première voix de notre fugue.

2. La voix législative

La deuxième voix est la voix législative, c’est-à-dire la manière dont la politique linguistique se formalise dans des textes d’ordre législatif, comme la constitution d’un État, des articles de lois ou de règlements dont l’objet n’est pas strictement linguistique, par exemple une loi sur l’instruction publique, ou sur le commerce des aliments et drogues; mais ce peut être aussi une loi portant spécifiquement sur le statut des langues en présence et sur leur emploi dans les communications institutionnalisées.

La voix législative est en subordination à la fois à la voix sociale, que nous avons décrite précédemment, et à la voix juridique, dont nous parlerons par la suite. La voix sociale est en amont de la voix législative, en ce sens que les intentions collectives et les consensus qui en découlent amènent, en un premier temps, les hommes politiques à se préoccuper du dossier linguistique, le plus souvent à leur corps défendant, et à formuler une loi sur les langues qui va dans le sens de la volonté collective; dans un deuxième temps, la voix sociale influence l’évolution de cette législation, par le jeu des partis politiques et des changements de gouvernements, soit vers une plus grande précision des dispositions, soit vers un adoucissement de certains articles, ou même dans les cas extrêmes, l’abandon pur et simple de la loi. Les exemples de variations sont nombreux de par le monde contemporain. La voix juridique, au contraire, est en aval de la voix législative, puisqu’il s’agit cette fois de la contestation de la loi devant les tribunaux et de l’introduction d’un nouvel instrument dans notre fugue, le Juge. La voix législative est donc, comme on le voit, une voix en mineur.

Elle comporte quatre grands thèmes, que nous décrirons par le cas du Québec : le thème principes de l’intervention législative, le thème domaines d’intervention de la loi, le thème compatibilité avec les autres lois et le thème stratégie d’application de la loi.

2.1. Le thème « principes de l’intervention législative »

Une loi d’ordre linguistique, comme tout autre loi, s’insère dans un cadre et un ensemble législatif et suppose qu’on détermine les grands principes qui en constitueront l’armature.

Au Québec, toute loi doit tenir compte de deux grands paramètres : la Constitution canadienne et une tradition législative mixte, empruntant à la fois au Code napoléon et à la Common Law britannique. La Constitution canadienne reconnaît au Parlement du Québec la capacité de légiférer en matière linguistique dans les domaines de sa juridiction et à condition de ne pas entrer en contradiction avec elle-même. En matière linguistique, le Québec est donc un État souverain.

Beaucoup de lois linguistiques, dans les pays multilingues, reposent sur le principe de la territorialité, c’est-à-dire que l’usage des langues est défini en fonction d’un découpage du territoire : c’est le cas en Suisse, en Belgique, en Yougoslavie, par exemple. Le principe de territorialité s’applique d’une certaine manière au Québec, en ce sens que la juridiction du Parlement québécois se limite au strict territoire du Québec et ne peut, en conséquence, s’étendre aux francophones hors Québec. Mais, à l’intérieur même du Québec, il n’était pas possible d’appliquer le principe de la territorialité puisque les francophones et les anglophones sont indistinctement présents dans l’ensemble du pays, tout particulièrement dans la région de Montréal. Aucune frontière linguistique ne s’est historiquement définie au Québec, à la manière de la frontière wallonne-flamande en Belgique ou française-allemande en Suisse, qui remonte pour ainsi dire à l’époque de la description de la Gaule par Jules César.

Le Québec a donc opté pour le principe de la langue officielle unique. Le Préambule de la Charte de la langue française déclare que :

L’assemblée nationale (...) est donc résolue à faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires[7].

Ce principe fondamental est nuancé par l’intention explicite d’assurer l’épanouissement culturel des minorités, notamment par l’enseignement des langues d’origine et la protection des consommateurs d’autres langues que le français, surtout dans l’étiquetage des produits, la publicité des contrats, l’accès aux services. Le Préambule ajoute donc :

L’Assemblée nationale entend poursuivre cet objectif dans un climat de justice et d’ouverture à l’égard des minorités ethniques, dont elle reconnaît l’apport précieux au développement du Québec.

L’Assemblée nationale reconnaît aux Amérindiens et aux Inuits du Québec, descendants des premiers habitants du pays, le droit qu’ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine.

Les dispositions de la Charte découlent donc de trois principes : le français, langue officielle du Québec et langue normale et habituelle des communications; l’épanouissement culturel des minorités; la protection du consommateur et son accès aux services.

2.2. Le thème « domaines d’intervention »

Il s’agit ici de savoir sur quels domaines d’usage de la langue devrait porter ou porte effectivement une loi linguistique.

Disons au départ que la loi linguistique ne peut viser que les communications institutionnalisées, c’est-à-dire l’usage de la langue dans les situations ritualisées de communication. On ne peut, et il serait odieux de le faire, vouloir réglementer l’usage personnel de la langue, dans les communications entre individus. Il nous apparaît important de noter qu’une loi linguistique s’applique aux institutions et non aux individus en tant qu’individus[8].

Théoriquement, toutes les institutions d’une société sont susceptibles d’être touchées par une loi linguistique. En pratique, le choix dépend d’une foule de facteurs : la situation sociolinguistique de départ, l’état de l’opinion publique, la capacité terminologique d’une langue, la puissance législative du groupe en fonction de l’organisation juridique où il s’insère, les lois du marché économique, etc.

Au Québec, la Charte de la langue française touchait, au moment de son adoption, les domaines suivants;

Comme on le voit, il s’agit d’une loi globalisante, qui règle l’usage du français et des autres langues, dont l’anglais, dans les principaux secteurs de l’activité sociale.

2.3. Le thème « compatibilité avec les autres lois »

Au moment de sa préparation, la loi linguistique, comme toute autre loi, ne doit pas entrer en conflit avec une autre loi du pays ou avec une convention internationale à laquelle adhère le pays.

Il n’y a là rien de particulier, c’est plutôt un simple rappel. Donnons quelques exemples.

Des conventions internationales existent dans des domaines comme les raisons sociales, les marques de commerce, l’étiquetage des produits de consommation courante, en particulier les aliments et drogues. Il faut donc en tenir compte au moment de la conception d’un article de la loi, à cet effet. Par exemple, on ne peut forcer une entreprise à changer de nom, puisque la convention internationale stipule qu’elle doit garder le nom sous lequel elle a été constituée conformément aux règles du pays où la chose s’est faite : on peut tout ou plus l’inviter à se constituer de nouveau dans le pays d’accueil et en profiter pour modifier son appellation. Autre exemple, les marques de commerce, au Canada, sont de juridiction fédérale par appropriation de champ : le Québec ne pouvait donc pas légiférer à cet effet, même si les marques de commerce sont un puissant instrument de diffusion d’une langue, ici l’anglais, notamment par le fait qu’on finit souvent par désigner la chose par la marque.

Autre exemple, interne cette fois : la toponymie. Au moment d’une loi linguistique, il est bon d’y intégrer les dispositions relatives aux noms de lieux, mais aussi de tenir compte des règles linguistiques particulières à la toponymie, en particulier l’intérêt que présentent les couches successives de toponymes pour l’histoire. Règle générale, l’adoption d’une législation linguistique est une excellente occasion de regrouper dans une même loi toutes les dispositions du code en matière de langue : par exemple, l’étiquetage des aliments relevait au Québec de l’autorité du ministère de l’Agriculture avant d’être intégré aux lois linguistiques.

Ce principe de la compatibilité peut jouer des tours, comme nous le verrons par la suite.

2.4. Le thème « stratégie d’application »

Une loi doit être applicable, donc réaliste, et appliquée, donc contenir les mécanismes mêmes de son application.

Trois préoccupations ont guidé le législateur québécois à cet égard : confier à des organismes le soin de faire appliquer la loi et leur accorder, en conséquence, l’autorité requise pour le faire et les moyens financiers de s’acquitter de leurs fonctions; pour certaines dispositions de la loi, tenir compte des situations de départ variables d’un cas à l’autre et du temps nécessaire pour arriver aux objectifs fixés par la loi; enfin, définir des sanctions à imposer aux contrevenants de manière à ce que la loi soit prise au sérieux.

Les principaux organismes créés par la Charte de la langue française sont :

Certaines dispositions de la loi ne pouvaient pas être appliquées du jour au lendemain. La loi a donc prévu des échéances selon la difficulté de la tâche. Notamment, l’introduction du français comme langue de travail dans les entreprises se réalise par le biais d’un programme de francisation, négocié avec chaque entreprise, dont la réalisation est confiée à un comité de francisation composé de représentants de la partie patronale et de la partie syndicale sous la surveillance de l’Office de la langue française.

En cas d’infraction, si la Commission de protection de la langue française n’obtient pas du contrevenant qu’il respecte la loi, le procureur général intente les poursuites nécessaires. La loi fixe des amendes selon qu’il s’agit d’une personne physique, d’une personne morale ou d’une entreprise lorsqu’il s’agit du français, langue de travail.

Le drame de la voix législative est de s’écrire sous forme de loi, donc article par article, de fractionner une stratégie globale en une mosaïque de dispositions, avec comme conséquence une lecture éclatée et des débats d’interprétation de plus en plus byzantins. Ainsi, au fil du temps, se perdent de vue les grands objectifs collectifs au départ de la loi et s’effrite le sentiment de la légitimité de la loi et de chacun de ses articles. On revient ainsi à la voix sociale, comme la seule possibilité ou de reconfirmer les dispositions de la loi ou de définir l’orientation de ses modifications. La voix législative est vraiment une voix en dépendance de la voix sociale.

3. La voix juridique

La contestation devant les tribunaux d’un chapitre ou d’un article de la loi linguistique, ou d’un règlement découlant de la loi elle-même, met en relief le soin qu’il faut prendre lors de la rédaction d’une loi ou d’un règlement en vue d’en assurer la solidité devant les tribunaux. D’un autre point de vue, la répétition de jugements défavorables à la loi entraîne des conséquences d’ordre sociolinguistique importantes, qui peuvent modifier substantiellement les attitudes des citoyens à l’égard de l’ensemble de la loi et non des seuls articles touchés par le ou les jugements.

Nous illustrerons notre propos à partir du destin juridique de la Charte de la langue française du Québec, d’après l’excellente analyse qu’en a faite le Conseil de la langue française dans un avis au Ministre déposé en janvier dernier[9].

La Charte de la langue française, ou les règlements qui en découlent, ont fait l’objet de sept jugements devant les tribunaux, dont trois sont actuellement en appel. Les causes de ces procès ne sont pas de même nature : quatre relèvent de divergences quant à l’interprétation d’un article de la loi ou d’un règlement, deux ont comme point de départ la contestation de la constitutionnalité d’une disposition de la loi par rapport à la Constitution du Canada, enfin la dernière repose sur une éventuelle incompatibilité juridique entre la Charte de la langue française et la Charte québécoise des droits de la personne.

Résumons rapidement les cas d’interprétation :

  1. mars 1984 (Cour d’appel, affaire Miriam) : un employeur n’est obligé d’utiliser le français dans ses communications que lorsqu’il s’adresse à l’ensemble de son personnel et non à chacun de ses employés.
  2. avril 1984 (Cour supérieure, affaire McKenna) : la distribution des brochures bilingues dans un lieu public est permise.
  3. mars 1982 (Cour supérieure, affaire Devine) : le Québec a le droit de prescrire l’usage exclusif du français dans l’affichage public. Cause en appel.
  4. août 1984 (Cour d’appel, affaire Nancy Forget) : deux articles du règlement de l’Office de la langue française sur les tests linguistiques pour les professionnels sont déclarés invalides. Cause en appel.

Les causes relevant de la constitutionnalité de la Charte de la langue française par rapport à la Constitution du Canada sont plus significatives et d’une plus haute valeur symbolique. Il y en a deux, très différentes l’une de l’autre.

La première porte sur le chapitre de la « La langue de la législation et de la justice », chapitre III de la Charte de la langue française de 1977. Sous couvert de la capacité du Québec de modifier sa propre Constitution, ce chapitre stipulait que, dorénavant, les lois du Québec seraient publiées uniquement en français, avec version anglaise disponible, de même que les jugements des cours du Québec, avec traduction disponible également. Le Manitoba avait fait de même à la fin du XIXe siècle, mais sans assurer la version en français. La Cour Suprême du Canada a décidé en 1979 que ces articles étaient inconstitutionnels, puisqu’ils dérogeaient à l’article 133 de la Constitution du Canada selon lequel la langue française et la langue anglaise ont un statut égal au Québec en matière de législation et de justice et qu’en conséquence la législation au Québec doit être simultanément dans l’une et l’autre langue et que l’usage de l’une ou de l’autre langue doit être égal devant les tribunaux. La Cour Suprême a rendu un jugement du même esprit contre le Gouvernement du Manitoba, mais quatre-vingts ans après la suppression du français dans cette province, au moment où la minorité de la langue française est en voie de disparition par assimilation ou migration vers le Québec.

La seconde est beaucoup plus intéressante, parce qu’elle révèle la différence d’objectif entre le Canada et le Québec, le Canada se préoccupant d’une protection juridique des droits et minorités dans tout le Canada indépendamment de l’effet réel dans chaque province des dispositions juridiques ainsi prises au niveau fédéral, le Québec désirant que les minorités francophones du Canada aient dans les faits les mêmes droits que la minorité anglophone au Québec. Mais aussi, on verra ici par quel subterfuge juridique le Parti libéral de l’époque est parvenu à contrer la Charte de la langue française. Le point en litige est la délimitation des catégories d’enfants ayant le droit de fréquenter l’école anglaise. Le Gouvernement du Québec avait décidé de considérer ceux des Canadiens qui viennent s’installer au Québec de la même manière qu’un immigrant venant d’ailleurs, à moins qu’un accord, dit de réciprocité, ne soit signé entre la province de provenance des personnes et le Québec, garantissant l’accès à l’école française à la minorité anglophone au Québec. Aucune province n’a accepté un semblable accord.

L’objet du débat était le paragraphe a) de l’article 73 de la Charte, qui se lisait comme suit : « Par dérogation à l’article 72, peuvent recevoir l’enseignement en anglais, à la demande de leur père et de leur mère, a) les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec l’enseignement primaire en anglais. » Le complément circonstanciel « au Québec » avait pour effet d’obliger les parents anglophones des autres provinces du Canada à envoyer leurs enfants à l’école française lorsqu’ils émigraient au Québec. C’est ce qu’on a appelé par la suite « la clause Québec ».

Le paragraphe a) de l’article 73 était constitutionnel au moment de son adoption et l’est demeuré cinq ans. Entre-temps, le Gouvernement fédéral s’est porté à la défense des émigrants anglophones, sous couvert de la protection des droits des minorités anglophones et francophones du Canada, donc au nom d’une conception canadienne de la société. Les grandes lignes de la stratégie fédérale ont été les suivantes. Première étape, mise au point progressive de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés, dont le paragraphe no. 1 se lit comme suit :

Les citoyens canadiens : a) dont la première langue apprise et encore comprise est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province où ils résident, b) qui ont reçu leur instruction, au niveau primaire, en français ou en anglais au Canada et qui résident dans une province où la langue dans laquelle ils ont reçu cette instruction est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province ont, dans l’un ou l’autre cas, le droit d’y faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans cette langue.

Le paragraphe 3 a) stipule que ce droit « s’exerce partout dans la province où le nombre des enfants (...) est suffisant pour justifier à leur endroit la prestation, sur les fonds publics, de l’instruction dans la langue de la minorité. » Deuxième étape : mise au point de l’article 1 de la Charte canadienne des droits et libertés, qui se lit comme suit :

La Charte canadienne des droits et libertés garantit les droits et libertés qui y sont énoncés. Ils ne peuvent être restreints que par une règle de droit, dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d’une société libre et démocratique.

La référence à un projet de société est on ne peut plus explicite et il revenait au Québec de prouver que l’article 73 a) de sa Charte de la langue française était une restriction « raisonnable », « dans le cadre d’une société libre et démocratique ». Troisième étape : l’insertion de la Charte canadienne des droits et libertés dans la Constitution canadienne, dont l’article 52 stipule qu’elle est « la loi suprême du Canada; elle rend inopérantes les dispositions incompatibles de toute autre règle de droit. » Quatrième étape : accord des Provinces, sauf du Québec, sur les modalités du Rapatriement de la Constitution (5 novembre 1981) et vote de la Loi constitutionnelle du Canada le 2 décembre 1981, par le Parlement d’Ottawa malgré le refus réitéré du Québec d’y adhérer. La contestation de l’article 73 a) de la Charte de la langue française pouvait donc s’inscrire devant les tribunaux, en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés et en vertu de la Loi constitutionnelle du Canada. Tout était bien prêt. Le Juge a donc déclaré que l’article 73 a) était inconstitutionnel. En fait il aurait mieux valu, par respect pour l’Histoire, déclarer que l’article 73 a) était devenu inconstitutionnel de par la volonté expresse du Gouvernement fédéral.

Il s’agit vraiment ici d’un conflit entre deux conceptions de la société, deux conceptions des droits et devoirs de la majorité et des minorités. Cela est si vrai que le Juge n’a pas hésité à traiter la société québécoise de société totalitaire à cause de l’article 73 a), bien qu’il ait été voté par un parlement légitime d’une société que nous continuons à considérer comme libre et démocratique. Le Québec a ainsi perdu une part de son pouvoir de se définir en tant que société. Quant aux minorités francophones hors Québec, il faudra attendre qu’elles inscrivent leurs propres procès devant les tribunaux pour savoir si la nouvelle Charte canadienne des droits et libertés change quelque chose à leur sort actuel[10].

Enfin, dernier cas, la règle de l’affichage public uniquement en français, sauf dans certaines circonstances, définies par la loi, relatives aux institutions et aux activités culturelles ou économiques directement liées à la culture d’une minorité, est devant les tribunaux, en appel d’un jugement de la Cour supérieure du Québec. Alors que le législateur a considéré que l’affichage public était assimilable à une communication institutionnalisée, puisque le message est destiné à tout le monde indistinctement et que l’ensemble des affiches donne au Québec son image linguistique extérieure, le Juge a été d’avis que le fait d’afficher dans une langue était du domaine privé, assimilable donc à une communication individualisée, et relevait en conséquence du droit à la liberté d’expression, tel que garanti par la Charte québécoise des droits de la personne. Il a ainsi conclu que l’interdiction d’une autre langue que le français dans l’affichage allait à rencontre de la liberté d’expression. Le fond de la question est donc la définition même de l’affichage public. Chose certaine, le législateur québécois n’avait certainement pas l’intention d’entrer en conflit avec lui-même en faisant adopter l’une et l’autre Charte.

Tirons rapidement quelques conclusions.

Aucun des jugements rendus ne contredit le pouvoir du Québec à légiférer en matière de langue, ni ne conteste

l’existence ou l’affirmation des droits linguistiques fondamentaux des Québécois, c’est-à-dire le droit fondamental de communiquer en français, de s’exprimer en français, de travailler en français, d’être informé et servi en français, ou de recevoir de l’enseignement en français[11].

On pourrait donc penser que l’essentiel est sauf, ce qui est peut-être vrai du point de vue strictement législatif, mais ce qui est moins sûr du point de vue social. D’abord parce que ces jugements contredisent l’objectif global de la Charte de la langue française qui est de « faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires », selon le Préambule de la Charte. Ensuite, parce que l’effet répétitif des jugements défavorables à la Charte effrite la confiance des Québécois à l’égard de cette loi et amoindrit leur détermination à la défendre perpétuellement, la loi risquant d’être considérée comme le rocher de Sisyphe. Enfin, dans le cas de l’affichage public, la valeur symbolique de ces dispositions est telle qu’un retour à l’affichage bilingue, surtout dans la région de Montréal, est considéré par les Québécois comme l’échec complet de la politique linguistique, même si ce sentiment est contraire aux faits.

On comprend peut-être mieux, maintenant, pourquoi nous pensons qu’une politique linguistique est une sorte de mouvement social en variation continuelle.

La voix sociale de cette fugue, voix en ton majeur, détermine la forme et le contenu de la législation linguistique, mais aussi les modifie soit de par sa propre évolution, soit par rebondissement au choc des jugements successifs sur la psychologie collective. Elle est à la fois la garantie la plus sûre de l’existence et du contenu de la loi, mais aussi la source de son affaiblissement si, par malheur, elle cesse de s’y intéresser ou abandonne certains objectifs au fil des années.

La voix législative, en ton mineur, fournit une assise institutionnelle et juridique solide à la politique linguistique, qui agit à la fois comme élément d’une paix linguistique de plus en plus confortable à mesure que les attitudes lui deviennent favorables et comme force d’inertie à des mutations trop brusques et trop aléatoires de l’opinion publique et des intentions électoralistes des hommes politiques; mais en même temps, elle est entièrement entre les mains du Législateur qui peut la modifier quand bon lui semble et comme il l’entend, en harmonie plus ou moins heureuse avec la voix sociale; enfin, certains de ses articles sont annulés ou modifiés par les Tribunaux, en conformité avec la seule logique juridique, sans égard aux consensus de la voix sociale, du moins en principe.

La voix juridique, en contre-point de la voix sociale et de la voix législative, de par l’indépendance que lui confère la Constitution, en cas de procès, juge de l’interprétation de la loi ou de sa compatibilité à l’égard d’autres lois, ce qui peut remettre en marche, par ricochet, la procédure législative en vue de se conformer aux jugements ou en vue d’arrêter de nouvelles dispositions qui satisferaient aux vices juridiques constatés; mais aussi, de par l’Autorité dont elle jouit dans la société, la voix juridique peut influencer la voix sociale et modifier ainsi les consensus à la base de la législation linguistique.

La mise en forme d’une politique linguistique est donc un processus complexe et délicat. Le bilinguisme ou le multilinguisme des États rendent inévitable, d’une manière ou de l’autre, qu’on s’y engage. La seule chose que l’on puisse souhaiter, dans l’espoir du bonheur des peuples, c’est qu’on s’y engage avec d’autant de détermination que de prudence, dans un respect des minorités qui ne contredise pas les droits de la majorité, selon les caractéristiques juridiques et la situation sociolinguistique de chaque pays et de chaque région.

Notes

Le régionalisme lexical : un cas privilégié de variation linguistique

Il m’apparaît nécessaire, en guise de note préliminaire à cet exposé, d’indiquer rapidement les aires linguistiques que j’ai observées et dont la connaissance inspire les considérations soumises ici à votre attention.

En premier lieu, et bien évidemment, l’aire linguistique québécoise et canadienne  : d’abord, du point de vue de l’enseignement du français, langue maternelle, pendant sept ou huit années de carrière consacrées à la formation du personnel de l’enseignement primaire et secondaire; ensuite, comme linguiste considérant les choses dans le cadre strict du structuralisme, puis de la sociolinguistique; enfin, comme directeur de l’Office de la langue française, donc du point de vue de l’aménagement linguistique.

Ensuite, l’aire africaine  : d’abord, en ce qui concerne l’usage du français dans les divers pays de cet immense continent, grâce surtout aux travaux qui ont permis la préparation et la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, ouvrage d’une grande importance tant théorique que méthodologique et qui sort la notion de régionalisme du strict cadre des relations du français central avec ses variations régionales ou avec l’anglais, donc de la perspective qui est en général la nôtre; mais l’aire africaine m’a aussi fait déboucher sur la variation des langues africaines elles-mêmes, y compris lexicale, mais cette fois-ci, dans l’optique de l’établissement d’une langue standard, donc en amont de la situation sociolinguistique des langues européennes (Corbeil 1984b, p. 60-68).

Enfin, l’aire arabophone, qui présente d’importantes analogies avec le cas du français, en ce que la langue arabe possède d’une part un standard bien établi (l’arabe classique), décrit par la tradition grammairienne, illustré par une littérature, cristallisé dans un texte religieux, le Coran, ce qui introduit une dimension sacrée dans le débat linguistique, mais langue qui possède aussi, d’autre part, des dialectes relativement éloignés de l’arabe classique, mais qui sont les véritables langues maternelles des locuteurs arabes, d’où une sorte de diglossie arabe classique/arabe dialectal fort mal analysée jusqu’à maintenant. De plus, le lexique de la langue arabe étant aujourd’hui déficitaire, surtout dans les vocabulaires de spécialités, beaucoup de lexicologues et terminologues arabes sont d’avis qu’on pourrait puiser dans la tradition et la créativité dialectales beaucoup de termes aptes à désigner des notions nouvelles. Nous retrouvons ici le problème de la relation entre langue centrale et langue régionale, mais cette fois sous l’angle de la contribution des lexiques régionaux au développement du lexique général de la langue.

Pour ma part, je tire de ce cheminement deux conclusions  : la variation linguistique est un phénomène universel et continu; la variation lexicale, donc ce que nous avons appelé jusqu’ici les régionalismes, n’est qu’un cas particulier de variation linguistique. Il m’apparaît également que l’une des tâches les plus importantes pour la linguistique d’aujourd’hui est l’élaboration d’une théorie et d’une méthodologie de la variation linguistique, applicable non seulement aux langues standardisées, mais aussi aux langues en cours de standardisation, donc en s’éloignant de l’eurocentrisme qui caractérise actuellement la linguistique.

Il y a donc trois aspects principaux au sujet qui nous occupe ici  : un aspect didactique, en considérant le rôle du dictionnaire comme instrument de référence dans l’enseignement de la langue maternelle et de la langue seconde; un aspect guide de l’usage pour l’emploi de la langue dans les communications institutionnalisées; enfin, un aspect stratégie de communication si l’on se place du point de vue de l’insertion des usages québécois dans l’ensemble de la communauté de langue française.

Ceci étant dit, jetons un coup d’œil, aussi rapide que critique, sur ce syntagme binotionnel régionalisme lexical, ce qui nous amènera à partager nos propos entre la notion de français régional et l’aspect lexical du français régional, donc la forme que devrait prendre un éventuel dictionnaire du français au Québec et, conséquemment, la méthodologie à suivre pour l’élaborer.

La langue est d’abord un comportement, c’est-à-dire un geste de communication entre personnes appartenant à une communauté linguistique, dont la taille peut varier considérablement soit d’après la mobilité de chaque individu, soit d’après la dispersion d’une même langue dans un espace plus ou moins grand, selon que l’observateur considère le locuteur ou le système linguistique.

Si l’on se place du point de vue de la communauté linguistique, c’est-à-dire du sociolecte, et non du point de vue de l’individu, donc de l’idiolecte, il apparaît que les comportements linguistiques sont soumis à une double dynamique, la variation et la régulation (Corbeil 1983, p. 281-303).

La variation provient de ce que chaque groupe de la société se caractérise par un usage particulier du code linguistique commun, dont l’écart par rapport à ce code peut être plus ou moins considérable et affecter l’une ou l’autre, ou la totalité des composantes du système linguistique, phonologie (donc prononciation et intonation), morphologie, syntaxe, sémantique (donc lexique). Deux observations, en relation avec notre propos, s’imposent ici. En se construisant, le structuralisme, puis ensuite la linguistique transformationnelle, ont éliminé de la notion de pertinence les phénomènes linguistiques qui ne modifiaient pas le contenu sémantique du message, donc tous les éléments liés à la variation sociale (Corbeil 1984a, p. 37). En conséquence, les linguistes ont peu réfléchi à la pertinence sociale des faits linguistiques; les notions les plus stimulantes sur ce point nous ont été fournies par des philosophes, par exemple la distinction entre expression et communication chez Gusdorf (Gusdorf 1952), par des anthropologues, par exemple la notion de modèle de comportement chez Linton (Linton 1959) ou par des sociologues, par exemple Bourdieu avec ses travaux sur la reproduction (Bourdieu 1964 et 1970) ou sur le marché linguistique (Bourdieu 1982). A contrario, l’analyse des fonctions linguistiques chez les linguistes, par exemple celle de Jakobson (1963), qui continue à être citée parce que c’est la seule connue, est strictement tributaire du circuit de la communication. Nous lui en avons substitué une autre, davantage sociolinguistique, (Corbeil 1980a, p. 75), où nous introduisons la notion de fonction intégrative, qui permet de prendre en compte le phénomène d’appartenance à une communauté linguistique, ou son contraire, le rejet, et qui peut expliquer le processus de modélisation du comportement linguistique de chaque locuteur.

Ainsi en arrive-t-on à la régulation linguistique, que nous avons définie comme « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un infragroupe donné sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes » (Corbeil 1983, p. 283). Ce qui suppose qu’au sein du groupe, ou de chaque sous-groupe, un consensus s’est établi sur le modèle linguistique à suivre et que ce modèle est illustré soit oralement, par des locuteurs prestigieux (ceci est particulièrement important dans les communautés à tradition orale, exclusive ou dominante), soit graphiquement, par la littérature, mais aussi et peut-être surtout par les journaux. Il n’est pas nécessaire que ce modèle soit décrit pour qu’il fonctionne, mais on note que l’appareil de description joue un rôle normatif important lorsqu’il existe, surtout les grammaires et les dictionnaires. Selon la taille de la communauté linguistique, il existe plusieurs modèles linguistiques distribués dans deux directions, vers les groupes les plus petits (par exemple le français populaire de Montréal) ou vers les groupes les plus grands (par exemple le français dit international), ce qui nous amène à nommer norme le modèle linguistique dominant au sein de la communauté linguistique d’appartenance, infranorme le modèle linguistique de chaque groupe particulier et supranorme le modèle linguistique de la communauté linguistique dispersée. Cette multiplicité des modèles linguistiques crée un marché linguistique (Bourdieu 1982) où chaque comportement prend sa valeur, son prix; mais elle entraîne aussi un phénomène de concurrence sociolinguistique, dont nous avons ramené à quatre les principes dynamiques de fonctionnement  : le principe de convergence, le principe de dominance, le principe de persistance et le principe de cohérence (Corbeil 1983, p. 296 et suiv.).

Dans la perception de cette dynamique, l’aspect lexical, le mot, joue un rôle de premier plan, pour au moins trois types de motifs d’ordre différent, mais d’égale importance. Le lexique, tout comme la prononciation mais à un degré moindre, est un aspect externe du système linguistique, donc facilement repérable par les « étrangers », entendus ici comme étant ceux qui ne sont pas de la même communauté linguistique que le locuteur. Le mot est donc l’un des éléments qui sert de repère à la délimitation des zones de variation d’usages linguistiques et, en conséquence, à la classification des locuteurs dans l’une ou l’autre zone ainsi délimitée. Nous pensons que ceci se vérifie surtout du mot en tant que réalité sonore ou écrite (signifiant) et plus difficilement de l’aspect sémantique du mot (signifié), qui est du domaine implicite de la langue, donc moins facilement repérable de prime abord. Autrement dit, autant il est facile de repérer un mot propre à un groupe ou à un sous-groupe (débarbouillette et bobette, par exemple, ou boubou et couscous), autant il est difficile de déterminer si les mots ont réellement la même signification et la même connotation chez deux locuteurs de deux communautés différentes (torrent, ambassade, hirondelle, par exemple, mots en apparence inoffensifs, mais à sens différents, le premier entre le Québec et Paris, les deux derniers entre l’Afrique et l’Europe-Amérique). Il faudra tirer les conséquences méthodologiques de ce fait plus tard. D’autre part, la divergence des mots et des sens attribués aux mêmes mots complique ou perturbe la communication entre locuteurs de groupes différents. À l’intérieur d’une même communauté linguistique et, a fortiori, d’une communauté à une autre, la tendance à réduire ces divergences est directement proportionnelle à la fréquence des communications entre des locuteurs appartenant à des sous-groupes ou à des groupes différents. Ceci est l’une des causes principales du phénomène de la régulation linguistique, ici lexicale, et de l’uniformisation ou de la normalisation des vocabulaires de spécialités. Enfin, d’un point de vue complètement différent, on note que le vocabulaire, à cause même de son caractère explicite, sert de marqueur d’appartenance à une communauté linguistique particulière, de moyen d’affirmation face aux autres de sa propre identité culturelle (Corbeil 1984c) et, à la limite, d’instrument de lutte politique et idéologique, si l’on se rappelle, par exemple, l’emploi par des écrivains québécois du français populaire urbain comme moyen de faire prendre conscience de l’aliénation culturelle et économique de la nation québécoise, ou la tentative de créer un nouveau vocabulaire des institutions lors de la Révolution française, expérience reprise de nos jours par certains gouvernements africains. Nous sommes ici sur le terrain strictement sociologique, avec fortes retombées en lexicographie.

On comprend alors mieux l’engouement de presque tous les locuteurs d’une même langue pour cet aspect particulier de la variation linguistique et la fascination que le lexique exerce chez tous ceux qui s’intéressent à l’observation et à la description des faits linguistiques. Nous dirions d’ailleurs la même chose de la phonétique et de la phonologie. D’autre part, ce type d’étude est à la fois fragile, pour le linguiste lui-même et, à plus forte raison, pour l’amateur, mais en même temps absolument nécessaire.

L’étude est fragile si l’on prend comme point de départ la notion de français régional et la méthodologie des ismes qui en découle, comme on le fait le plus souvent. J’ai tenté récemment (Corbeil 1984a) d’expliquer pourquoi. Sans reprendre toute cette analyse ici, résumons-la tout au moins en quelques traits. 11 est difficile d’arriver à une définition de la notion de français régional qui résiste à une analyse critique attentive, autant pour la délimitation de l’espace ainsi circonscrit que pour le choix des critères permettant d’inclure ou d’exclure ce qui lui est propre  : force nous est de constater que cette notion n’est utile qu’à la condition qu’on n’y regarde pas de trop près, un peu comme nous le faisons de l’usage du mot mot, en sachant très bien qu’il est aussi flou que commode. Du point de vue méthodologique, le point de départ français régional nous fait déboucher sur la comparaison français standard/français régional, dont les deux termes sont imprécis, le français standard étant, lui aussi, une zone délimitée arbitrairement, surtout sur la base du français des locuteurs instruits des agglomérations urbaines de France, notamment Paris; pour comparer, il faut des données comparables et je ne crois pas que nous disposions aujourd’hui de tous les renseignements nécessaires pour comparer un à un les faits de lexique en usage dans les diverses communautés linguistiques faisant usage de la langue française. L’expérience de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire est une excellente démonstration de cette impossibilité. Enfin, la méthodologie des ismes repose sur la capacité de l’observateur à identifier tout ce qui est susceptible de varier, ce qui n’est évidemment pas possible  : nous faisons face à un nouvel arbitraire, celui du choix des éléments soumis à l’analyse. Enfin, cette méthodologie ne peut déboucher que sur la mise en relief des différences, avec comme conséquence l’hypertrophie de l’esprit de clocher au détriment de l’esprit de solidarité, ce qui caractérise et dessert déjà assez ce qu’il est convenu d’appeler la francophonie et, en particulier, les relations France-Québec.

Mais en même temps, cette étude est nécessaire, je dirais même indispensable. La raison essentielle, dont tout le reste découle, m’apparaît être la définition et l’illustration de la norme lexicale reconnue par la communauté linguistique d’appartenance, norme qui ne peut être celle d’une autre communauté, pour la raison fondamentale que la légitimité linguistique ne peut provenir que de la communauté elle-même, et parce que c’est le seul moyen d’intégrer au lexique, avec leur valeur exacte, tous les éléments de la culture de la communauté. La description du lexique doit alors être globale et inclure tous les mots en usage dans la communauté, avec tous leurs sens et indication de leur valeur sociolinguistique. Découlent de cette première raison deux autres motifs qu’il vaut la peine d’évoquer  : d’une part, le besoin d’une norme lexicale pour l’usage de la langue dans les communications institutionnalisées (en son absence actuelle, c’est ce qui explique que la Charte de la langue française donne à l’Office de la langue française un pouvoir de normalisation, pour éviter que des contestations juridiques se fondent sur l’usage parisien au détriment de l’usage québécois, par exemple pour l’interprétation du texte d’un contrat ou la désignation des produits de consommation); d’autre part, pour étayer le sentiment de sécurité linguistique des locuteurs québécois, surtout lorsqu’ils font face à des choix linguistiques et qu’ils cherchent sur quoi les fonder (Corbeil 1980b).

Sur quelles conclusions débouche-t-on lorsqu’on regarde les choses de la manière dont je l’ai fait précédemment? Voici celles que je vous propose.

Il me semble devenu nécessaire aujourd’hui, pour le plus grand profit de la communauté francophone globale, de redéfinir la notion de langue française commune pour la bien distinguer d’une part de la norme linguistique de la communauté de France (le français français), d’autre part du français décrit qui tend à se confondre avec cette norme. Le français commun devrait se définir comme tout et uniquement tout ce qui est commun aux locuteurs du français, indépendamment de la prédominance d’un usage sur tous les autres. Nous n’avons aucune idée de ce qu’est ce français commun, mais son existence est certaine de par le fait de l’intercompréhension des locuteurs francophones. Son affirmation claire aurait au moins l’avantage de remettre tous les faits dans la bonne perspective sociolinguistique, celle de la variation comme règle générale, avec l’économie du marché linguistique comme conséquence.

Deuxième conclusion  : il me semble qu’il nous faut abandonner le concept de français régional et la méthodologie de la comparaison qui en découle. Notre objectif doit être de décrire le français au Québec, exactement comme si nous étions la seule communauté linguistique de langue française qui existât, c’est-à-dire en y incluant tous les mots en usage, dont il faudrait faire soigneusement l’inventaire des sens et déterminer les connotations, en prenant comme norme l’usage légitime québécois. La comparaison avec la France et les autres communautés ne peut venir qu’après cet effort de description de notre propre usage. Les travaux en cours permettront de disposer de matériaux pour une telle entreprise.

Enfin, du point de vue de la communauté francophone globale, il faut travailler à discréditer l’idéologie d’une seule norme du français en faveur d’une vision réaliste des choses, qui est celle de l’existence de plusieurs normes légitimes de l’usage du français, avec, en corollaire, l’acceptation de la variation linguistique et une stratégie de communication neutralisant les variantes quand la situation de communication l’exige.

Bibliographie

BOURDIEU, P. et J.-Cl. PASSERON (1964), Les héritiers, Paris, Éditions de Minuit, 183 p.

BOURDIEU, P. (1970), La reproduction, éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Éditions de Minuit, 220 p.

BOURDIEU, P. (1982), Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 244 p.

CORBEIL, J.-Cl. (1980a), L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, 154 p.

CORBEIL, J.-Cl. (1980b), « Les choix linguistiques », dans Actes du colloque “La qualité de la langue... après la Loi 101” (Québec, 30 septembre-3 octobre 1979), Québec, Conseil de la langue française, p. 46-52.

CORBEIL, J.-Cl. (1983), « Éléments d’une théorie de la régulation linguistique », dans La norme linguistique, textes présentés par É. Bédard et J. Maurais, Québec-Paris, Conseil de la langue française-Le Robert, p. 281-303.

CORBEIL, J.-Cl. (1984a), « Le “français régional” en question », dans Cahiers de l’Institut de linguistique de Louvain t. 9, 3-4 (Langues et cultures, mélanges offerts à Willy Bal), Louvain-la-Neuve, Cabay, p. 31-44.

CORBEIL, J.-Cl. (1984b), « Réflexion sur la relation entre variation linguistique et langue standard », dans Études créoles, vol. VII, n° 1-2, p. 60-67.

CORBEIL, J.-Cl. (1984c), « Aménagement linguistique et développement », dans Guy RONDEAU, Introduction à la terminologie, Chicoutimi, Gaétan Morin, p. XV-XXXIV.

GUSDORF, G. (1952), La parole, Paris, P.U.F., 126 p.

Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (1983), Montréal-Paris, AUPELF-A.C.C.T., LIII + 551 p. (les lettres A-B, C-F et G-O ont paru en fascicules en 1980, 1981 et 1982).

JACOBSON, R. (1963), Essai de linguistique générale, Paris, Éditions de Minuit, 260 p.

LINTON, R. (1959), Les fondements culturels de la personnalité, Paris, Dunod, 125 p.

Discussion

Lionel Boisvert, Université Laval : Je suis bien conscient que nous sommes ici dans une situation formelle de discours, mais en vous écoutant — et je suis certain qu’on arriverait à la même conclusion après les interventions de l’ensemble des conférenciers québécois — je me disais que l’usage que vous pratiquez pourrait être à peu près adéquatement décrit par les dictionnaires et les grammaires « île-de-franciens » ou du français standard actuel. Alors, est-ce que cela reviendrait à dire que, dans une situation formelle de discours comme celle qui est la nôtre ici, ou au fur et à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie des usages, même québécois, on ne tendrait pas à se rapprocher des usages décrits par les dictionnaires du français standard et, par voie de conséquence, est-ce que cela ne donnerait pas un semblant de légitimité à une démarche différentielle si, à partir d’un certain niveau, les usages québécois se confondent pour l’essentiel avec l’usage du français dit standard?

D’autre part, je suis tout aussi conscient qu’on peut hiérarchiser les usages québécois de façon interne. Je me demande cependant s’il serait raisonnable de penser qu’au niveau de ce qu’on appelle la supranorme tous les usages peuvent peser d’un poids égal. Est-ce que sur le marché ou la bourse aux usages, l’usage de la communauté la plus forte démographiquement, politiquement, économiquement, etc., ne sera pas toujours un peu plus égal que les autres et, finalement, ne jouira-t-il pas toujours d’un statut particulier qui fera qu’il sera toujours vu comme un point de référence pour l’ensemble de la communauté linguistique? Ce que vous appelez l’idéologie de la comparaison, que l’on rejette par la porte d’en avant, ne reviendra-t-il pas toujours par la porte d’en arrière?

Jean-Claude. Corbeil : Dans la première partie de la question, je pense qu’il serait utile de faire un commentaire d’ordre quantitatif, en ce sens que je ne pense pas qu’il y ait un très grand nombre d’éléments qui soient véritablement différents entre la communauté francophone du Québec et la communauté francophone européenne. Et je pense que cet aspect quantitatif est justement celui qu’il faut mettre en relief, parce que, si l’on prend une technique de type comparatif, on finira par faire oublier que la plus grande partie des éléments sont des éléments en commun et on finira par penser que la quantité ou l’importance des différences est plus grande qu’elle ne l’est en réalité. En fait, on peut essayer théoriquement de se faire une idée de la marge; mais, lorsqu’on écoute les discours des francophones parlant entre eux des autres, on se rend compte qu’ils sont toujours en train de mettre en relief l’importance de la différence et qu’en définitive c’est une sorte de sport national francophone que de dire  : « Vous ne parlez pas comme moi et voici la preuve de ce que j’affirme. » J’aimerais y substituer une autre manière de voir les choses qui est celle d’une description complète de chacun des usages liés à des communautés linguistiques qui intégrera la totalité des faits linguistiques eux-mêmes, y compris les éléments divergents, de manière à ce qu’on ait une très bonne idée à la fois de ce qui est commun et de ce qui est différent. Ce que je crains dans la technique de la comparaison, c’est, d’une part, son effet psychologique qui consiste à mettre en relief la divergence et, d’autre part, cette espèce de danger que l’on court d’une description qui sera partielle, en ce sens qu’pourvu qu’on puisse observer les faits, on peut les décrire, mais je ne sais pas jusqu’à quel point on sera capable d’observer toutes les variations sémantiques de tous les mots du français que nous pensons avoir en commun. C’est l’exemple de torrent  : est-ce que vraiment le mot torrent a le même sens pour un Québécois et pour un Français de Paris? En tout cas, d’après les conversations entendues par hasard en promenade, on a l’impression qu’il y a des divergences de sens, peu importantes, mais qui existent.

D’autre part, il est sûr et certain que l’usage légitime québécois a tendance actuellement à se coller ou à se regrouper ou à s’apparenter à l’usage légitime français. Mais ceci n’empêche pas le fait qu’il y a toute une série de phénomènes qui sont différents; à preuve, c’est que partout où je vais, on me dit  : vous êtes Québécois. Et malgré le fait que vous pensiez que je parle vraiment d’une manière neutre, je puis vous dire par mon expérience quotidienne que partout on me repère comme un Québécois. Il y a donc quelque chose dans ma manière de parler qui fait que les gens disent  : « Ça, c’est un Québécois. » Et au fond, nous avons des stratégies de neutralisation des variations. Lorsque je suis dans une situation formelle de communication, comme aujourd’hui, ou lorsque le hasard m’emmène dans un pays autre que le Québec, j’ai d’instinct la stratégie de neutraliser mes variantes et j’essaie de trouver des compromis autour de mots que, je pense, tout le monde comprend de la même manière que moi. Je dois me gourer de temps en temps, parce qu’il y a des bruits dans la conversation et qu’il y a des choses que les gens ne comprennent pas, parce que le mot que j’ai choisi n’était pas celui que je pensais qu’ils connaissaient. Il faut alors que j’en choisisse un autre. Donc je suis convaincu qu’il y a vraiment un ensemble de faits qui sont proprement québécois et que ce n’est pas avec la technique de la comparaison qu’on va pouvoir faire l’inventaire de la totalité de ces phénomènes-là. Et ce qui m’intéresse, c’est l’inventaire global du français québécois. Je sais bien qu’en procédant par comparaison on va ramasser beaucoup d’éléments qui nous permettront par la suite de faire le dictionnaire global. Et ce n’est donc pas, et loin de là, du temps perdu que de procéder à cette expérience et à ces travaux, bien au contraire. Mais, d’un autre côté, il faudra bien qu’un jour on fasse le vrai dictionnaire du français québécois, incluant la totalité des mots, des sens, des connotations, et qui soit conforme à ce que les Québécois veulent considérer comme étant leur norme à eux. Moi, je suis sûr que, dans un dictionnaire du français québécois, on serait obligé de mettre le mot fun et on ne pourrait pas en faire l’économie, mais on le ferait probablement suivre d’une mention quelconque du type populaire, familier, que sais-je? Tandis que, si je suis dans une perspective presque de rapprochement lexical avec la communauté francophone internationale, je vais éliminer le mot fun. Je vais le dire, lorsque je parlerai avec des gens d’autres pays avec qui je m’entends bien et avec qui je peux me permettre ce type de « laxisme » lexical. Je suis très préoccupé par le fait que la communauté francophone a comme un mauvais respect d’elle-même qui la pousse à se fragmenter par plaisir et c’est contre ce phénomène-là qu’il serait nécessaire de trouver le moyen de réagir en tant que spécialistes. Les anglophones ont développé une stratégie de la variation linguistique qui leur permet à la fois d’être extrêmement solidaires les uns les autres, et à la fois très tolérants à l’égard de leurs propres variations. Ils n’en font pas tout un plat  : ils savent qu’ils sont anglophones, ils se respectent dans leurs différences et c’est très rare qu’on les voit s’agacer les uns les autres au nom de leurs différences d’accent. Nous, c’est l’inverse  : il y a quasiment des messages qui ne passent pas, parce que les gens se bloquent les oreilles psychologiquement et disent  : « Ça, c’est un étranger. » La communauté francophone se fragmente par ce jeu qui en est un au départ et qui, en fin de compte, si on l’analyse attentivement, est une procédure de rejet des étrangers à l’intérieur de la communauté francophone; en fait, je pense que nous sommes plus spontanément xénophobes que la communauté anglophone.

Claude Poirier, Université Laval : J’aurai l’occasion de revenir lors de mon exposé sur plusieurs points, notamment sur ce que vous appelez la technique de la comparaison. Un premier élément de réponse est le fait suivant  : que vous fassiez un dictionnaire complet de la langue, le résultat en un sens sera le même si l’on veut absolument le voir de la même façon. On pourra toujours dire en France  : voilà, vous avez votre dictionnaire maintenant, vous avez votre langue à vous! Et je pense que c’est un aspect dont on a fait état dans bien des travaux. Donc, je ne retiens pas ceci comme un argument en faveur d’un dictionnaire complet. Je voudrais encore signaler deux choses. Tout d’abord, votre approche est strictement théorique; il n’y a aucune considération pratique dans ce que vous avez développé. Vous partez de la théorie et, sur ce point, tout le monde est d’accord pour dire qu’un dictionnaire complet est nécessaire, qu’il faut étudier les structures lexicales, voir les rapports entre les mots, etc. Il n’y a pas de problème de ce côté à mon avis. Le problème est de savoir comment on le fait. Nous, et bien d’autres, avons une approche pragmatique  : nous nous disons qu’on ne peut pas tout faire en même temps, qu’il faut bien commencer quelque part, mais en même temps s’assurer que la méthode que nous pratiquons n’empêche pas l’autre et y conduit même le plus rapidement possible.

Jean-Claude Corbeil : On aurait pu commencer par faire un dictionnaire global du français québécois, sauf qu’au moment où un certain nombre de travaux se sont mis en cours on n’était pas arrivé probablement, psychologiquement, à une notion de sécurité linguistique suffisante pour être capable d’entreprendre le dictionnaire du français québécois global. Et c’est pour cela! On a commencé par le dictionnaire contrastif parce qu’à l’époque où les travaux se sont mis en marche, c’était le type de travail et la manière de faire les choses qui prévalaient à ce moment-là. Or, nous en sommes maintenant arrivés à un moment où l’on voit très bien les limites de ce type de technique et, d’un autre côté, nous savons qu’il nous est possible aujourd’hui, psychologiquement, matériellement et intellectuellement, d’entreprendre un dictionnaire du français québécois absolument global. La méthode lexicographique est parfaitement bien connue; nous pourrions facilement avoir toutes les ressources intellectuelles pour le faire, sauf que nous n’avons pas commencé par ça, mais par autre chose.

Les terminologies devant Babel

Beaucoup d’observateurs s’intéressent aujourd’hui au développement des terminologies, plusieurs s’en inquiètent même, en y observant la pénétration d’emprunts à l’anglais américain de plus en plus nombreux. La tentation est grande de ramener le malaise terminologique de la langue française à une simple et seule affaire d’anglicisation. Sans vouloir en nier l’importance, je crois cependant que les raisons du malaise sont plus diversifiées et qu’elles gravitent autour du processus même de la régulation terminologique, dont les conditions historiques de fonctionnement se sont totalement modifiées depuis disons la dernière guerre mondiale, même si on devrait en faire remonter les causes profondes jusqu’à l’époque de Madame Curie, au moment où la France tourne le dos à l’évolution des sciences et, ensuite, se désintéresse des technologies.

La question pourrait se poser ainsi : que s’est-il produit dans le développement des sciences, des technologies et des techniques qui fait qu’aujourd’hui le développement des vocabulaires de spécialités se déroule dans des conditions nouvelles et crée problème? En d’autres termes, quels sont les facteurs nouveaux qui influent de nos jours sur le développement des terminologies?

Pour ma part, j’identifie quatre facteurs distincts, que je soumets à votre attention : premièrement, l’augmentation et la fragmentation des spécialités, deuxièmement, la diversification professionnelle des utilisateurs de la même terminologie, troisièmement, la dispersion des centres de création des terminologies au sein de la même langue, ici le français, enfin, quatrièmement, le poids nouveau de la langue anglaise, surtout américaine, dans les domaines de pointe. Les trois premiers facteurs déterminent une dynamique de concurrence terminologique qui est interne à toute langue de grande dispersion, géographique ou professionnelle, et qui peut ainsi s’observer aussi bien en français qu’en anglais, en arabe ou en espagnol, pour ne citer que des langues dont je connais un peu la problématique. Le dernier facteur est propre à notre époque, mais pas à la langue française, puisque toutes les langues subissent aujourd’hui la pression de la langue anglaise à la fois dans l’activité scientifique et dans le commerce international.

Ayant peu de temps à ma disposition, je ne pourrai que rapidement esquisser la nature de chaque facteur.

L’augmentation du nombre des spécialités et la fragmentation de chaque spécialité en spécialités plus fines sont certainement la marque la plus évidente de notre époque. On prétend même que le phénomène ira s’accroissant dans l’avenir immédiat. Sur le plan terminologique, l’augmentation et la fragmentation des spécialités entraînent des conséquences importantes.

Le nombre des notions a augmenté considérablement, de façon presque exponentielle, entraînant automatiquement l’augmentation des termes. Le spécialiste lui-même a du mal à connaître la terminologie de sa spécialité, ou à être parfaitement sûr de ce qu’un terme de sa spécialité désigne, parce qu’aucun spécialiste n’est aujourd’hui parfaitement au fait des développements récents de sa propre spécialité. Des domaines naguère aussi bien structurés et cohérents que la médecine, la chimie ou la physique sont aujourd’hui complètement éclatés, éclatés en spécialités plus étroites, en technologies de recherche diversifiées et très fortement nouvelles par rapport aux procédures d’investigation anciennes, c’est-à-dire d’il y a vingt ans, éclatés également et conséquemment en sous-vocabulaires de spécialité.

Il s’ensuit une modification profonde de la structure même des terminologies, dans deux directions, en apparence divergentes : d’une part, tendance à la surspécialisation des notions et des termes, encouragée par les conditions actuelles de la concurrence professionnelle qui favorisent l’individualisme au détriment de la concertation; d’autre part, apparition de supernotions, au point de croisement des hyperspécialités et des écoles de pensée.Autrefois, les terminologies spécialisées constituaient des ensembles hiérarchisés où chaque terme avait un sens de par sa place dans la structure. Même si cette vision des choses est encore la plus répandue de nos jours, je crois que nous serons contraints de la modifier pour y insérer des points de bifurcation notionnelle entre les diverses spécialités et les diverses écoles de chercheurs. En somme, je pense que la structure d’une terminologie ressemble de plus en plus à celle d’un système phonologique, avec archinotions, notions et allonotions, c’est-à-dire un noyau notionnel virtuel, une notion de base et une notion circonstancielle correspondant soit aux spécialités, soit aux écoles de spécialistes, soit aux circonstances d’utilisation des termes, à la limite à chaque spécialiste pris individuellement.

Deuxième facteur d’influence sur le développement des terminologies : la diversification professionnelle des utilisateurs de la même terminologie. J’entends par là le fait qu’aujourd’hui, l’usage d’une terminologie spécialisée, et même très spécialisée, n’est plus réservé aux seuls spécialistes de la discipline. Peut-être n’est-ce pas nouveau, mais l’ampleur actuelle du phénomène l’est certainement, de même que le caractère professionnel de l’usage d’une terminologie spécialisée par des non spécialistes. Cela provient d’une part, des modes de communication internationale, d’autre part, de la pénétration des spécialités et des produits qui en découlent dans la vie quotidienne.

Qui est susceptible aujourd’hui d’utiliser une terminologie spécialisée? Certainement, le traducteur ou l’interprète, lorsqu’il s’agit de passer d’une langue à l’autre, ce qui devient de plus en plus fréquent, dans un nombre de plus en plus grand de langues, de plus en plus éloignées les unes des autres. Sûrement aussi, le rédacteur, défini comme celui qui doit produire des textes concernant la spécialité, pour toutes sortes de raisons : description d’un produit ou d’une technique, compte rendu d’une expérience, instructions au personnel de production ou d’entretien, textes commerciaux ou mode d’emploi, préparation de catalogues, préparation de cahiers des charges, articles de vulgarisation, rédaction des manuels accompagnant un produit, l’énumération pourrait continuer. Le degré d’intimité ou de compétence du rédacteur par rapport à la spécialité est très variable : il peut être un spécialiste de la spécialité, un spécialiste d’une spécialité apparentée, un technicien de la spécialité, un familier de la spécialité sans en être, un amateur, ou même, parfois, quelqu’un qui n’y connaît rien au départ, comme il arrive souvent en journalisme de vulgarisation. Certainement aussi le professeur, au secondaire, en formation technique de courte et de moyenne durée, à l’université dans les troncs communs de formation et dans les cours de formation spécialisée préparatoires ou postérieurs au doctorat. Le rapport du professeur à la spécialité est, lui aussi, fort variable. Certains utilisateurs sont parfois très loin de la spécialité dont ils doivent traiter, par exemple un avocat pour la rédaction d’une loi ou d’un décret, par exemple sur le droit de la mer ou encore, autre exemple, le consommateur ou l’utilisateur des produits de l’activité spécialisée, comme il arrive aujourd’hui en informatique, en micro-informatique, en électronique, en technologie des appareils électroménagers, etc. On le voit, le monde où nous vivons oblige de plus en plus de personnes à faire usage d’une terminologie spécialisée, en essayant d’en respecter la précision, mais sans toujours pouvoir y arriver ou en avoir les moyens ou la compétence.

Il s’ensuit un phénomène d’érosion terminologique, certains termes techniques perdant de leur précision au fur et à mesure qu’ils s’éloignent des lieux spécialisés de leur emploi. Par réaction, les spécialistes inventent de nouveaux termes spécialisés, à sens précis et à emploi restreint. Cette boucle tourne toujours et le mouvement des terminologies de spécialités s’accélère, sans qu’on puisse trop savoir aujourd’hui s’il faut s’en préoccuper et, si oui, sans qu’on sache comment ralentir le phénomène en agissant sur les causes de l’érosion terminologique.

Troisième facteur : la multiplication et la dispersion des lieux de création des terminologies au sein de la même langue, sur le plan national et international, ce gui entraîne une dispersion géographique de la compétence professionnelle et des sources d’autorité sur les terminologies. Ce qui revient à dire qu’on ne sait plus à qui se fier.

Le phénomène est d’importance, puisqu’il met en cause et compromet 1’autorégulation des terminologies de spécialités. Idéalement, et dans les faits aussi, ce sont les spécialistes qui peuvent, seuls, gérer l’état de santé de leurs propres terminologies. Mais comment y arriver lorsque les chercheurs sont répartis en équipes, en centres ou entre modèles théoriques plus ou moins en concurrence, ou encore dispersés dans tous les coins du pays ou dans des pays souvent très éloignés l’un de l’autre, comme la France et le Québec par exemple. Nous observons donc aujourd’hui un phénomène nouveau pour la langue française, celui de la coexistence de plusieurs sources d’autorité terminologique, qui est une forme particulière d’un phénomène plus global, celui de la coexistence de plusieurs modèles linguistiques, de plusieurs normes, tout aussi légitimes les unes que les autres.

Ce phénomène se manifeste très concrètement par la reconnaissance sociale de lieux d’excellence terminologique, découlant de la compétence professionnelle qui leur est attribuée. Par exemple, Hydro-Québec est, pour un Québécois, la garantie de la qualité de la terminologie en hydroélectricité, alors que Gaz et Électricité de France jouerait sans doute le même rôle ici. Qu’arrive-t-il si ces deux sociétés ne sont pas d’accord entre elles sur l’un ou l’autre terme? Autre exemple : la société IBM jouit d’une excellente réputation en informatique et occupe de ce fait une part importante du marché. Or la terminologie française de ses produits s’élabore en plusieurs lieux, par exemple Paris et Montréal, et d’une manière non coordonnée d’un produit à l’autre. Donc, risque de variation terminologique à l’intérieur de la société. D’un autre côté, la terminologie de IBM varie par rapport à celle de Control Data, à celle d’Apple ou encore à celle de Matra. Qui a raison et où en est la terminologie de l’informatique dans de telles circonstances? On pourrait multiplier les exemples, dont certains sont institutionnalisés : les lois du Québec peuvent ne pas véhiculer la même terminologie que les lois françaises, les normes de l’AFNOR ne correspondent pas toujours à celles du Québec ou du Canada, plus près de la vie quotidienne la coupe parisienne des animaux de boucherie ne correspond pas à la coupe normalisée par le Canada, d’où une terminologie partiellement différente dont les Québécois font les frais.

En somme, il s’agit ici d’une crise de l’autorité terminologique, qui nous oblige à chercher des méthodes nouvelles pour assurer la régulation des terminologies sur le plan national et international. Certaines spécialités semblent avoir trouvé le moyen d’y arriver sur le plan national, par exemple autour des chambres syndicales en France pour les industries textiles, ou sur le plan international comme il arrive pour la médecine. Mais, en général, dans le plus grand nombre de spécialités vivantes, c’est-à-dire toujours en évolution, on peut vraiment parler de crise terminologique.

Ces trois facteurs influencent la dynamique interne des terminologies en langue française. Leur conséquence commune est la variation terminologique dans la même spécialité. Le résultat le plus apparent et le plus embarrassant de cette variation est 1’incertitude terminologique, soit que plusieurs dénominations semblent correspondre plus ou moins à la même notion (concurrence terminologique), soit que la même dénomination semble correspondre à des notions différentes, en tout ou en partie (polysémie terminologique). C’est en partie à cause de cette incertitude que se sont multipliés les ouvrages de référence terminologique ces dernières années : dictionnaires, lexiques, vocabulaires, thésaurus, etc., de même que cette incertitude a entraîné le renouvellement et l’intensification de l’activité terminologique, cette fois en tant qu’activité de description des terminologies, avec une prédilection pour les techniques de pointe, à plus forte concentration néologique.

Il nous reste à traiter du dernier facteur : le poids nouveau de la langue anglaise, surtout américaine, dans les domaines de pointe.

Le phénomène est très récent. Il n’y a pas si longtemps, la communauté française se préoccupait peu de ce qui se passait aux États-Unis et, sauf contacts épisodiques, les deux communautés scientifiques ou commerciales vivaient en parallèle. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Sur le plan linguistique, on peut même observer une sorte de subordination de l’usage du français par rapport à l’usage de l’anglais dans presque toutes les formes et occasions de la communication scientifique, technologique et technique. La situation a été fort commentée dans au moins deux grandes réunions panfrancophones, celle de Montréal et celle de Bruxelles; la revue Perspectives universitaires, publiée par l’AUPELF, y a consacré un numéro spécial. Ce n’est donc pas le lieu ici de reprendre toute cette analyse.

Peut-être faudrait-il cependant rappeler pour mémoire deux causes essentielles de ce nouveau poids de l’anglais, qui ont sans doute le plus d’impact sur le plan linguistique et terminologique. Une part importante de la recherche scientifique, technologique, technique et commerciale se fait aux États-Unis, avec, comme conséquence, que les nouvelles notions y sont conçues et nommées en anglais. Comme francophones, nous nous retrouvons donc à la remorque de l’innovation américaine et constamment confrontés à une terminologie néologique anglo-américaine. De plus, les États-Unis contrôlent également les moyens de diffusion des résultats de la recherche, notamment les revues de haut niveau et les banques documentaires les plus importantes, d’où la hantise chez tous les chercheurs, y compris de langue française, de publier en anglais les résultats de leurs travaux pour être connus et reconnus, pour être intégrés dans les banques documentaires, pour être cités à leur tour par leurs collègues, puisqu’il paraît que c’est important pour l’avancement dans la carrière.

Pour la terminologie française de spécialité, ce mouvement vers l’anglais entraîne une problématique nouvelle de l’emprunt et de la néologie. Dans ses traits essentiels, on pourrait décrire la situation de la manière suivante. Face à l’innovation anglo-américaine, le moyen le plus simple, le plus spontané et le plus facile de nommer la nouveauté est de conserver le terme anglais d’origine, d’autant qu’on marque ainsi qu’on est moderne, au courant de ce qui se passe aux États-Unis. Ce mouvement est confirmé par l’intention ou le fait d’écrire en anglais, d’être publié en anglais, de faire des conférences en anglais ou de participer à des réunions scientifiques en anglais, même à Paris. Or, notre connaissance de l’anglais et de la concurrence scientifique aux États-Unis ne nous permet pas de nous retrouver facilement dans la concurrence terminologique interne de l’anglais, qui est, certainement, l’une des plus échevelées que l’on puisse observer. Et, d’autre part, nous ne sommes pas en mesure non plus de savoir si la nouvelle ou les nouvelles notions qui nous intéresse(nt) n’a pas ou n’ont pas été nommée(s) en français par l’un ou l’autre de nos collègues, quelque part dans l’espace de la langue française. En somme, nous courons le danger, très réel, d’introduire dans nos terminologies une double synonymie, synonymie des emprunts entre eux dans la langue anglaise et synonymie des emprunts par rapport à des termes français existants. Notons enfin que la théorie actuelle de l’emprunt, ou les lieux communs à ce sujet, nous ramène toujours à des discussions de mot à mot, de termes isolés. Or, le volume d’emprunts est tel aujourd’hui, potentiellement tout au moins, que l’introduction massive d’emprunts dans des secteurs de pointe est susceptible de perturber profondément l’équilibre interne des terminologies françaises et, à la limite, d’entraîner l’impuissance de la langue française à nommer la nouveauté scientifique, technologique et commerciale. Que vaudrait notre langue si elle cessait d’être une langue d’avenir?

La problématique de la néologie est tout aussi complexe. Pour créer un néologisme, il faut connaître à la fois les procédés de formation néologique et la structure terminologique où le mot nouveau doit s’insérer. On peut penser que le spécialiste connaît la structure de sa terminologie, donc qu’il est le mieux habileté à créer des néologismes, mais on peut aussi penser qu’il pourrait bénéficier des avis d’un linguiste pour 1’aspect «procédé de formation». Nous sommes donc arrivés à penser, au Québec, que la meilleure équipe néologique est composée d’un ou de plusieurs spécialistes du même domaine, assisté(s) d’un linguiste pour la méthodologie du travail néologique et la connaissance des règles de formation des termes. D’un autre côté, la néologie peut entraîner, elle aussi, des problèmes de synonymie néologique qui pourraient conforter l’emprunt, comme nous l’observons souvent : s’il n’est pas possible de se mettre d’accord sur un néologisme, mieux vaut favoriser l’emprunt pur et simple. Enfin, le néologisme, du moins celui qui est perçu comme tel, a souvent mauvais accueil, mauvaise presse; il y a des risques certains à créer des néologismes, surtout si le créateur est isolé.

Voilà donc comment apparaît aujourd’hui la situation des terminologies de spécialités, à la fois interne et externe.

Nous nous retrouvons, me semble-t-il, devant deux grandes questions. Comment, dans l’état actuel des choses, faire fonctionner avec efficacité la nécessaire régulation des vocabulaires de spécialités, par-delà la concurrence terminologique inhérente à une époque d’éclatement des univers de connaissances? Et comment faire face à la concurrence des terminologies anglo-américaines, par une stratégie nouvelle de l’emprunt et de la néologie?

Cette double interrogation est à l’origine de l’activité terminologique au Québec, qui, comme on peut l’imaginer, est vraiment autre chose qu’une entomologie de termes, une manie de collectionneurs de mots. Nous cherchons constamment la collaboration des collègues des autres pays francophones, de la France surtout, avec des succès fort variables, en général excellents sur le plan individuel, mais toujours difficiles et aléatoires sur le plan institutionnel. Mais nous persistons, et c’est la raison profonde de ce colloque et de notre présence ici.

Commentaire de la communication de Sélim Abou : éléments pour une théorie générale de l’aménagement linguistique

Résumé

L’auteur sait gré à Sélim Abou d’avoir proposé, comme amorce de discussion au colloque, des éléments d’une définition de la notion d’aménagement linguistique qui soient aussi pragmatiques que possible. Il y va de deux commentaires additionnels. Pour être efficace, un projet d’aménagement linguistique doit être global dans sa conception. Il s’ensuit que la définition et la réalisation d’un tel projet sont de la responsabilité de l’État. D’autre part, l’auteur soutient que le projet sera compromis s’il ne fait pas l’objet d’un large consensus dans la population.

Il faut savoir gré à Sélim Abou de nous avoir proposé, dès le début de nos travaux, des éléments d’une définition de la notion d’aménagement linguistique et surtout le remercier d’avoir cherché à être, ce faisant, aussi pragmatique que possible. Le problème devant lequel nous allons nous retrouver, durant ces trois journées de réflexions, est celui de la diversité extrême des situations de multilinguisme. Notre objectif ne peut donc pas être de formuler des solutions aux problèmes concrets propres à des situations particulières, mais de chercher ensemble à dégager des principes de réalisation d’un aménagement linguistique qui puissent servir de sources d’inspiration et de guides aux travaux de chaque équipe nationale aux prises avec la difficile tâche d’organiser la coexistence de plusieurs langues sur un même territoire. De ce point de vue, les principes exposés par Sélim Abou constituent un excellent point de départ.

J’orienterai mes remarques selon le même esprit.

Dans la première partie de sa communication, Sélim Abou attire notre attention sur la double valeur de la langue. Comme élément de la culture, elle est instrument de communication; l’efficacité de cet instrument peut laisser à désirer, peut être plus ou moins satisfaisante, soit selon l’état de la langue, soit selon les domaines de son utilisation, l’efficacité de la langue pouvant varier d’un domaine à un autre; d’où, en aménagement linguistique, une première série de problèmes, d’ordre technique, ici sociolinguistique et terminologique, qu’on peut résoudre relativement facilement, en se guidant sur des principes scientifiques empruntés aux sciences du langage, et aux sciences humaines, notamment à l’anthropologie et à la sociologie d’une part, à la psycholinguistique et aux sciences de l’éducation, d’autre part. Pour cet aspect de l’aménagement linguistique, correspondant à l’aménagement de la langue elle-même (corpus language planning), l’expérience des uns et des autres est considérable au Québec, au Canada et ailleurs, en particulier en terminologie. Mais la langue est également la condition de la culture; de ce point de vue, elle est instrument de médiatisation de tous les autres éléments de la même culture, qu’elle révèle à la conscience de chacun d’une part, et enveloppe dans un système de valeur lexicale d’autre part; d’où en aménagement linguistique, la valeur symbolique de la langue, qui ne peut se saisir et se définir que selon des principes éthiques; c’est la raison pour laquelle tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout un projet d’ordre politique, c’est-à-dire qu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc à la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose.

Ces remarques de Sélim Abou m’apparaissent fondamentales. J’y ajouterais deux commentaires.

Les hommes politiques ont souvent la tentation de ramener l’aménagement linguistique à son seul aspect technique, donc à la langue comme instrument de communication. Souvent même, l’aménagement linguistique est réduit au seul domaine de l’éducation, donc au rôle des langues nationales dans les systèmes scolaires. Ainsi, se trouvent évacuer ou atténuer l’aspect symbolique de la langue et le caractère de ses fonctions au sein de la société, qui exigeraient, si on les prend en considération, que le projet d’aménagement linguistique touche tous les domaines d’utilisation institutionnalisée des langues en présence. Toutes nos observations nous convainquent que, pour être efficace, un projet d’aménagement linguistique doit être global dans sa conception, même si sa réalisation se fait par étapes, par souci de réalisme et d’efficacité.

Il s’ensuit que la définition et la réalisation d’un projet d’aménagement linguistique sont de la responsabilité de l’État, en tant qu’instrument d’organisation de la vie communautaire. On ne peut, sans danger, en renvoyer la responsabilité aux individus ou aux groupes. Le libre jeu de la concurrence des langues est une solution de paresse ou de transition. On constate ici également que les hommes politiques ont tendance à faire appel à la fierté linguistique des locuteurs et à leur sens de la responsabilité à l’égard de leur propre langue, plutôt que d’assumer leur responsabilité, de dégager et de maintenir des règles claires d’usage des langues en présence. Or, nous avons constaté que l’individu, laissé à lui-même, est incapable d’influencer l’évolution d’une situation de multilinguisme, qu’au contraire, il subit la dynamique des forces en présence; lui tenir le discours de sa prétendue responsabilité ne peut que développer chez lui le sentiment de son impuissance, d’où une frustration qui peut devenir explosive sur le plan politique, ou l’abandon pur et simple de son identité linguistique.

L’aspect technique de l’aménagement linguistique m’apparaît donc subordonné à l’aspect politique. Sans projet collectif global, sans « idéal régulateur » selon l’expression de Sélim Abou, les mesures techniques d’aménagement linguistique sont difficiles à définir, elles peuvent même devenir contradictoires et conduire à une situation sociolinguistique encore plus désastreuse qu’auparavant, surtout si, dans les faits, elles conduisent à intensifier la contradiction entre le culturel — exprimé dans une langue, et l’économique — exprimé dans une autre.

La vraie difficulté de l’aménagement linguistique, et son aspect le plus délicat du point de vue politique, est donc de définir le statut des langues en présence et de dégager des règles d’usage de chaque langue propres à confirmer le statut de chacune dans les faits, c’est-à-dire dans les communications des institutions, domaine par domaine, mais selon un plan global.

Sélim Abou s’attache à identifier et à décrire les principes qui pourraient permettre de faire face à cette difficulté. Je crois que nous sommes ainsi au cœur de la question.

Face à la diversité linguistique, la première tentation, la tentation de la facilité, est de refuser la co-existence de plusieurs langues et de chercher le moyen d’en avoir qu’une seule, au nom de l’unité de la nation : un peuple, un territoire, donc une seule langue. C’est ce que Sélim Abou décrit fort bien sous l’étiquette d’idéologie unitariste, dont l’expression la plus éclatante, et la meilleure réalisation, il faut bien le dire, est le jacobinisme de la Révolution française, qui, pour beaucoup de jeunes États, est une sorte de modèle. L’idéologie unitariste heurte de plein fouet l’identité culturelle de chaque groupe linguistique, bien ancrée dans la valeur symbolique de la langue. Il semble qu’il soit difficile aujourd’hui de régler le problème à la manière du XVIIIe siècle.

Je me permettrais d’indiquer ici une seconde idéologie, qui me semble être la contrepartie de la précédente, qu’on pourrait désigner comme l’idéologie égalitariste. Selon cette idéologie, toutes les langues sont égales. Cette thèse peut se soutenir du point de vue strictement linguistique, en ce sens que toute langue est susceptible de se développer selon l’évolution de la société elle-même, de manière à demeurer un instrument efficace de communication sociale. Le seul problème rencontré aujourd’hui est celui des mutations brusques, lorsqu’une langue doit passer rapidement d’un état de civilisation à un autre, par exemple d’une civilisation agricole à tradition orale à une civilisation industrielle à tradition écrite. Les cas de ce genre sont nombreux, en Afrique par exemple; c’est un aspect particulier d’une théorie du développement. Par contre, la thèse égalitariste ne peut pas se soutenir du point de vue sociolinguistique. J’identifie au moins trois facteurs qui font que les langues ou les variantes d’une même langue, sont inégales : le poids démographique de chacune, qui renvoie aux concepts de majorité et de minorité, la valeur institutionnelle de chacune, c’est-à-dire son utilisation plus ou moins grande dans les domaines sociaux d’importance, ce qui renvoie à l’aspect véhiculaire d’une langue, enfin, l’importance historique d’une langue, sous deux aspects, son rôle dans l’histoire du pays et la masse des écrits dans cette langue, à la fois richesse et inertie dont il faut tenir compte.

Dans ces conditions, l’aménagement linguistique a pour principal objet de modeler et de circonscrire la diversité linguistique d’un pays. Je distingue alors trois grandes tâches distinctes, dont découlent des pratiques linguistiques différentes, le tout exigeant une approche globale de l’aménagement linguistique d’un État. D’un côté, réduire la diversité linguistique du pays, surtout lorsque le nombre de langues en présence est très considérable, comme en Afrique, ou en Inde par exemple, mais aussi, il ne faut pas l’oublier, comme aux États-Unis, au Canada et en France, à cause de l’émigration. Parmi toutes les langues, il faut en choisir un petit nombre, sans doute selon les critères signalés précédemment; car une extrême diversité linguistique entraîne la paralysie de l’État et de ses institutions. Ce choix est de la responsabilité de chaque État et il est fait en fonction de l’utilisation des langues dans les domaines de communication communautaire : la législation, l’administration publique, l’École, les médias, les relations de travail, le commerce et l’industrie, d’une certaine manière l’affichage public et la toponymie. Deuxième tâche : assurer aux minorités les garanties et les conditions de leur maintien, en échange de leur participation au projet collectif national. En aménagement linguistique, cet objectif peut se traduire par des mesures touchant l’École (enseignement en et des langues minoritaires, selon une stratégie qui tienne compte de l’importance numérique des groupes d’enfants), touchant les institutions culturelles des minorités (journaux, émissions de radio ou de télévision, librairies, commerces des spécialités ethniques, par exemple les restaurants ou les épiceries, l’affichage et la publicité de ces institutions), touchant aussi, d’une certaine manière, l’étiquetage des produits de consommation courante, les textes des garanties, des contrats d’adhésion, en somme tout ce qui est relatif à la protection du consommateur. Enfin, dernière tâche : maintenir le contact avec les langues internationales; d’où, en aménagement linguistique, la distinction entre communications internes et communications externes, domaine des relations internationales et du commerce extérieur. Cette distinction permet de définir une politique scolaire d’enseignement des langues étrangères, sans contradiction avec la politique relative à l’enseignement et à l’usage interne des langues choisies comme langues nationales. La manière dont le Québec a nuancé son aménagement linguistique confirme qu’il est possible de procéder d’une manière aussi nuancée.

Dernière remarque, « le principe de participation », tel que décrit par Sélim Abou, m’apparaît très important. L’aménagement linguistique d’un État est compromis s’il ne reçoit pas « l’adhésion de la majorité des usagers », s’il ne fait pas « l’objet d’un large consensus ». Je note donc avec lui la relation étroite entre nature du système politique d’un État et manière de procéder à l’aménagement linguistique de cet État. Ce qui est surtout en cause ici, c’est la manière de définir les projets collectifs nationaux : comment décrire la situation de départ, comment identifier et discuter les points litigieux, comment dégager des consensus réalistes et applicables, enfin, par qui et comment se prendront les décisions qui constitueront le point de départ de l’aménagement linguistique de l’avenir national. J’ajouterais même qu’est ici aussi concerné le mécanisme d’adaptation du plan initial à l’évolution de la situation et de la société, car l’aménagement linguistique est un processus de longue haleine.

L’essentiel n’est donc pas de fixer, une fois pour toutes, les règles d’usage des langues en présence, mais plutôt d’éviter que les mesures successives soient contradictoires. En somme, l’aménagement linguistique est un moyen, et non une fin en soi, un moyen grâce auquel une société multilingue s’acceptera comme telle, considérera sa diversité comme facteur d’une nouvelle solidarité et non comme le « lieu symbolique » de la rivalité entre groupes ethniques, aura ainsi la possibilité de dédouaner l’avenir, en retrouvant la volonté commune « de vivre ensemble et de produire ensemble, dans le futur, de nouveaux biens de civilisation ».

Si tel n’était pas l’objectif ultime, il ne vaudrait pas la peine de s’engager dans ce difficile périple d’un aménagement linguistique.

Abstract (anglais)

The author thanks Sélim Abou for such pragmatic elements pertaining to a definition of the notion of language planning as an opening to the colloquium. He adds two additional comments. Efficient language planning must be conceived globally; consequently, the State’s responsibility is to define and realize the project. Stresses the need for a popular consensus to assure efficient language planning.

La francophonie comme laboratoire d’aménagement linguistique

D’entrée de jeu, il nous apparaît nécessaire d’indiquer brièvement le sens que nous accordons ici aux mots « francophone » et « francophonie », ne serait-ce que pour établir avec le lecteur une convention terminologique qui puisse éviter tout malentendu entre nous. Car ces mots ne sont pas innocents : leurs sens, de même que les connotations qui y sont greffées, varient, parfois jusqu’à la contradiction, selon les attitudes des locuteurs, les intentions du discours, les situations de communications, les dates de l’emploi.

Francophone

Pour l’adjectif « francophone », nous nous rallions à la définition qu’en donne le dictionnaire Le Petit Robert, dans son édition de 1986. En parlant des personnes, « francophone » signifie « qui parle habituellement le français dans certaines circonstances de la communication, soit comme langue maternelle (exemple, les Québécois francophones), soit comme langue seconde (exemple, les Africains francophones) »; appliqué à un groupe ou à une région, le même adjectif indique que le français y « est pratiqué en tant que langue maternelle (exemple, les quartiers francophones de Montréal), langue officielle (les pays africains francophones) ou langue véhiculaire (le Maghreb francophone) ». Le substantif « francophone » découle de l’un et l’autre sens et, au pluriel, il devient une sorte de collectif pour désigner les personnes qui font partie d’une communauté où le français est utilisé.

Francophonie

Le terme « francophonie » découle du second sens de l’adjectif « francophone ». Nous le définissons comme étant « l’ensemble des pays qui, à des titres divers, font usage de la langue française, soit comme langue maternelle, soit comme langue officielle, soit comme langue véhiculaire, soit comme langue européenne de culture, sans pour autant que le français y soit la seule langue nationale ou officielle, ni que tous les citoyens en aient une connaissance réelle ou égale ». Cette définition rend compte de ce qu’est la francophonie d’aujourd’hui et permet de comprendre que se retrouvent dans cet ensemble des pays et des régions dont les situations sociolinguistiques sont fort différentes. La France, par exemple, est le seul pays unilingue du groupe francophone (même si on y parle basque, breton ou alsacien!); le Québec, lui, a une forte majorité francophone, en relation avec une minorité anglophone et une mosaïque de minorités allophones; au Canada, en revanche, la majorité anglophone (dont beaucoup de membres ne savent pas un mot de français), est en relation avec une minorité francophone répartie sur l’ensemble du territoire, entre l’Atlantique et le Pacifique, quoique très concentrée au Québec, en Ontario et au Nouveau-Brunswick, à laquelle s’ajoutent les minorités d’autres origines; la Belgique est, elle, divisée en deux régions, l’une de langue française, l’autre de langue flamande, avec Bruxelles comme capitale bilingue. Quant aux pays du Maghreb, l’arabe y est certes langue officielle, mais le français est largement connu de la population et utilisé pour certains types de communication; le Machreck, lui aussi, est de langue arabe mais le français et l’anglais servent de langues européennes de contact, comme au Liban ou en Égypte; enfin, dans tous les pays d’Afrique francophone, le bilinguisme du français et des langues africaines recoupe le multilinguisme de ces dernières, qu’elles aient le statut de langues officielles ou qu’elles soient tout simplement langues de l’une ou de l’autre ethnie, sans statut défini.

La francophonie n’est donc pas une chose simple. Fondamentalement, elle se définit par l’usage commun d’une même langue mais sans militer pour l’unilinguisme français des partenaires : la francophonie est essentiellement multilingue, le français sert de langue véhiculaire pour les communications entre ses membres, les langues nationales y sont respectées, un réseau complexe de collaboration s’est mis en place pour favoriser l’actualisation de celles des langues nationales que les États désirent adapter à des domaines nouveaux d’utilisation, notamment en ce qui touche au développement des vocabulaires de spécialités. Plus profondément, la francophonie est en train de faire naître un village culturel global, à partir de la découverte, de la connaissance et du respect des cultures particulières de chaque partenaire, et Dieu sait combien la diversité culturelle de la francophonie est grande, quand on songe qu’y sont mis en contact l’Europe, l’Amérique du Nord, le monde arabe, l’Afrique noire, les Antilles et les îles du Pacifique. Pour beaucoup d’entre nous, cet aspect de la francophonie représente un grand espoir et un apport original à l’avenir de l’humanité, en dehors ou à côté de la dynamique (de la dynamite?) des grands groupes politiques. Enfin, d’un point de vue pragmatique, la francophonie est aussi un lieu de coopération et de solidarité pour le développement de chaque partenaire. Toutes les formes de coopération s’y retrouvent : politique, bilatérale ou multilatérale; géographique, Nord-Nord, Nord-Sud, Sud-Sud; par champs de spécialités : coopération en radio-télévision, en médecine, en agriculture, entre journalistes ou parlementaires ou écrivains, entre militaires aussi, etc.

En somme, la francophonie est si complexe et si multiforme que la réduire à son seul aspect politique, en la soupçonnant ou en la présentant comme une opération néocolonialiste, est superficiel, démagogique, ne tient pas compte des tensions démocratiques entre les pays ainsi regroupés, enfin ne rend pas justice à l’intégrité et à la prudence des chefs d’États et de gouvernements de ces pays ou de leurs représentants, lorsqu’ils se réunissent au sein des diverses instances internationales où le français est la langue officielle et/ou langue de travail, comme l’Organisation des Nations Unies et les organismes qui en dépendent, notamment l’UNESCO, l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), la Conférence des ministres de l’Éducation nationale (CONFEMEN), l’Association des Universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF), etc. La francophonie est un microcosme absolument représentatif de la complexité du monde d’aujourd’hui mais à une taille où il est possible de faire quelque chose ensemble, malgré les occasionnelles et inévitables divergences d’opinion et d’intérêt.

Francophonie et aménagement linguistique

On comprend alors pourquoi et comment la francophonie est devenue un véritable laboratoire d’aménagement linguistique.

Des États et gouvernements font l’expérience de procédures explicites d’aménagement linguistique, souvent formulées en textes juridiques. Citons comme exemples : le Canada, avec une Loi sur les langues officielles qui règle l’usage du français et de l’anglais au sein du Parlement et des organismes qui relèvent de son autorité, le Québec, qui en est à sa quatrième loi pour régler l’usage du français et de l’anglais sur son territoire, sur la base de la distinction entre communications institutionnalisées et individualisées, le Rwanda, pour favoriser l’usage de sa langue nationale (le kinyarwanda) dans le domaine de l’enseignement et de l’administration publique, Madagascar, pour généraliser l’usage du malgache, langue nationale, face au français, langue internationale, l’Algérie, pour intensifier l’usage de l’arabe, définir la place du berbère tout en maintenant le contact avec le français, l’Égypte qui, il y a peu de temps, s’est engagée dans l’arabisation des langues de spécialités en vue de diminuer la dépendance par rapport à l’anglais. D’autres pays procèdent à des travaux par domaines ou sont dans la phase de réflexion. Citons comme exemples : le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Zaïre, la Mauritanie, le Soudan, tous les pays africains en somme, qui cherchent des solutions rationnelles acceptables et viables susceptibles d’une part, de déterminer la relation entre langue française et langues africaines, d’autre part, de réduire le multilinguisme en langues autochtones et développer les langues choisies comme nationales.

Ainsi s’accumule et se partage une expérience concrète de l’aménagement linguistique et se constituent peu à peu une théorie et une méthodologie propres à ce domaine de la sociolinguistique, qui s’intégrent aux travaux internationaux sur d’autres aires culturelles, comme l’a bien fait ressortir le colloque international d’Ottawa[1].

Notre intention est de rappeler brièvement les grandes lignes de ce qu’est, aujourd’hui, l’aménagement linguistique et ses relations avec, d’une part, le développement, d’autre part la régulation linguistique.

Aménagement linguistique

On peut définir l’aménagement linguistique comme « un effort à moyen et à long termes pour mieux tirer parti d’une ressource collective, la ou les langues, en fonction des besoins et des intérêts de la nation, selon un plan souple qui oriente l’évolution de la société sans la brusquer mais au contraire en réclamant son adhésion et sa participation[2] ». Nous préférons cette appellation à « planification linguistique », calque de l’anglais américain « Language planning », à cause de la connotation péjorative accrochée au terme « planification » en français, qui rappelle trop une intervention dirigiste et bureaucratique.

Il est d’usage maintenant de distinguer deux aspects dans l’aménagement linguistique, soit l’aménagement du statut de la langue (status language planning) et l’aménagement de la langue elle-même (corpus language planning).

La nécessité ou l’opportunité de procéder à l’aménagement linguistique d’un pays découle d’un jeu de circonstances que nous pourrions résumer ainsi :

Il ressort de ce qui précède que tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout d’ordre politique, puisqu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc de la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose. Sélim Abou ajoute avec grand à-propos que ce projet politique concerne « à la fois l’identité culturelle de la société globale et celles des groupes ethnolinguistiques qui la composent[3] ».

À partir des expériences des uns et des autres, il se confirme que tout projet d’aménagement linguistique comporte trois étapes distinctes.

Première étape : connaissance approfondie de la situation linguistique de départ, à la fois à un certain niveau d’abstraction, pour dégager les lignes de force du paysage et, dans le détail, pour bien fonder la vue générale. Puisqu’il s’agit fondamentalement de concurrence linguistique, Sélim Abou précise cette étape de la manière suivante;

Deuxième étape; définir les caractéristiques de la situation jugée souhaitable et qui sera considérée comme situation cible. Pour guider ce processus complexe et délicat, Sélim Abou nous propose comme guide de conduite trois principes éthiques :

Enfin, dernière étape : mettre au point une stratégie qui permettra de passer de la situation de départ à la situation cible. Cette stratégie doit être originale, puisqu’elle correspond à une situation de départ et à une situation cible particulière. Cependant, elle se définit toujours en fonction de quatre facteurs fondamentaux : le temps, le mode de contrôle du processus de changement, les travaux nécessaires à la mise en place et au suivi de ce processus, enfin les ressources financières adéquates.

De grandes questions sociolinguistiques sont à la base d’un projet d’aménagement linguistique et suppose qu’on y ait réfléchi.

Un projet d’aménagement linguistique entraîne, nous l’avons vu, des travaux qui portent sur la langue elle-même. Le volet « aménagement de la langue » ne prend un sens que dans cette perspective. En général, ces travaux ont pour objet l’établissement d’une langue standard, la mise au point des terminologies, d’où, dans l’un et l’autre cas, la mise au point de théories et de méthodologies appropriées et la formation de spécialistes de ces questions.

La langue standard se définit de par la convergence de trois éléments : la reconnaissance sociale d’un usage légitime de la langue, un travail technique de description de cet usage, enfin son illustration par l’Art. La description de l’usage légitime a pour résultat concret :

L’ensemble de ces travaux exige une théorie et une méthodologie. Une grande expérience s’est ainsi accumulée au sein des partenaires de la francophonie. Des échanges ont lieu entre pays, organismes internationaux, équipes nationales, universités, pour discuter théories et méthodologies, former des spécialistes, échanger des résultats, notamment en linguistique descriptive, en sociolinguistique, en traduction, en terminologie, en didactique des langues, y compris la préparation du matériel pédagogique et la manière de former le personnel enseignant.

Aménagement linguistique et développement

La relation Nord-Sud est très importante pour la francophonie, du fait du nombre des pays en voie de développement qui s’y retrouvent et de l’importance des programmes de coopération bilatéraux ou multilatéraux qui sont mis en marche chaque année.

Compte tenu des caractéristiques linguistiques des populations intéressées par ces programmes, notamment le fait qu’elles ignorent souvent le français et qu’elles vivent en tradition orale dans leurs langues ethniques, compte tenu d’autre part que le français est langue du Nord, langue des responsables nationaux des programmes et langue commune de travail, surtout lorsque les programmes impliquent différents partenaires de langues nationales diverses, la question de la relation entre pratique du développement et langue du développement se pose de plus en plus.

La réflexion sur ce point est embryonnaire, même si, dans les faits, les essais de formules ont été de concilier la relation entre une langue commune développée, le français, et les langues nationales ou ethniques des actions sur le terrain, langues à des stades d’efficacité fort variés.

Pour notre part, nous croyons que l’élément langue doit être inséré dans la liste des facteurs à prendre en considération lors de la discussion et de la mise au point d’un programme ou d’une action de coopération. À chaque étape importante : conception, exécution sur le terrain, évaluation, recrutement et formation du personnel, mise au point des outils d’exécution, notamment les instructions, les textes, les affiches, la question « dans quelle (s) langue (s) » doit être examinée avec le même sérieux que celle du budget, par exemple. Et s’il en découle comme conclusion qu’une étape exige l’usage d’une ou plusieurs langues nationales, il faut inscrire au programme les mesures et le budget propres à assurer l’usage de cette ou de ces langues, y compris les travaux de terminologie requis.

Nous notons que cette manière de faire est aujourd’hui exceptionnelle et que le facteur langue est ignoré ou renvoyé à la responsabilité des États, sans plus réfléchir à ce que signifie pour eux, comme problème, le passage du français aux langues nationales, dans des domaines où, pourtant, l’efficacité même du programme passe par les langues nationales, par exemple lorsqu’il s’agit d’agriculture en Afrique noire ou de campagne d’hygiène auprès des populations rurales.

L’une des difficultés vient du fait que ceux qui s’occupent de coopération sont, en général, sans relation avec ceux qui s’intéressent à l’aménagement linguistique.

Régulation linguistique

L’aménagement linguistique, comme il ressort de ce qui précède, implique une intention, c’est-à-dire la définition d’un objectif à atteindre dont découle une intervention consciente et plus ou moins programmée, organisée, dans les processus sociolinguistiques, notamment en ce qui concerne la concurrence entre langues et variantes d’une même langue, intervention également dans la dynamique linguistique interne de la langue elle-même, en particulier en standardisation et en normalisation terminologique.

Il devient alors essentiel de poser en parallèle à l’aménagement linguistique l’existence d’une autre série de phénomènes sociolinguistiques, que nous avons désignée sous le terme de « régulation linguistique[5] », phénomènes qui se rapportent, cette fois, à la manière dont les comportements linguistiques des locuteurs se déterminent ou sont déterminés, d’une manière en général inconsciente ou à un niveau diffus de conscience, du moins chez le locuteur ordinaire.

Au sens strict du terme, nous avons défini la régulation linguistique comme « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un infragroupe (du même groupe) sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire (usage de la langue) sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes. » Cette définition découle de l’observation du fait que, dans chaque langue, il n’y a pas seulement une mais plusieurs manières de parler et d’écrire, qui sont plus ou moins en concurrence et dont les rapports déterminent un « marché linguistique » où chaque variante a une valeur sociale. En conséquence, on peut affirmer qu’il n’y a pas une, mais plusieurs normes de l’usage, sans qu’on sache trop bien aujourd’hui d’où elles viennent ni comment elles fonctionnent. Ceci se vérifie particulièrement bien pour des langues de grande diffusion comme l’arabe, le français ou l’anglais. De ce strict point de vue, on peut donc préciser la définition précédente, en la formulant ainsi : « processus par lequel émerge une norme dominante au sein d’un groupe linguistique particulier et manière dont cette norme dominante se diffuse et s’impose. »

Pour répondre à la question : comment un usage linguistique devient-il « la » norme, qui est tout de même la question centrale de la sociolinguistique, même si peu de spécialistes s’y intéressent, nous avons proposé, pour fin de réflexion et de discussion, quatre principes susceptibles de rendre compte de l’émergence d’une norme linguistique unique et du prestige qui fonde son autorité sur les autres usages :

La discussion demeure ouverte, quoique les interventions soient rares!

Cependant, les phénomènes liés à la régulation linguistique sont étudiés par quelques sociolinguistes sous un autre angle, celui de la stratégie de communication interpersonnelle, c’est-à-dire en cherchant à comprendre et à décrire comment un locuteur s’adapte aux circonstances de la communication, d’une part, et à l’usage linguistique de son interlocuteur, d’autre part. Ces travaux s’appliquent également et fort bien aux situations de multilinguisme, pour expliquer les passages d’une langue à l’autre. On débouche ainsi, tout naturellement, sur l’examen des attitudes des locuteurs soit à l’égard de chaque variante d’une même langue, soit à l’égard des langues en contact.

Conclusion

Le champ d’études de l’aménagement linguistique est donc très étendu et ses applications d’un intérêt immédiat pour chaque pays, pour chaque communauté linguistique élargie, enfin pour l’ensemble de la francophonie, entendue comme lieu où se rencontrent plusieurs grandes communautés linguistiques de par l’usage d’une même langue commune, le français.

Les questions, au centre de l’aménagement linguistique, ne sont pas faciles à examiner du point de vue sociolinguistique ni de tout repos du point de vue politique. Il demeure que chaque pays est à la recherche d’une paix linguistique, fondement et reflet d’une paix politique beaucoup plus complexe. Ni l’une ni l’autre ne peuvent être atteintes en laissant libre cours aux forces en présence, libéralisme apparent qui est en réalité la négation même de la démocratie. L’aménagement linguistique formule et propose une démarche dont l’objectif ultime est la cohabitation harmonieuse de plusieurs communautés linguistiques sur le même sol national.

Notes

Formation de terminologues et formation terminologique des traducteurs

Par les quelques notes qui suivent, nous nous proposons de faire apparaître, pour fin de discussion, la contiguïté, mais aussi l’écart, entre formation terminologique et lexicographique des étudiants-traducteurs et formation de terminologues spécialisés.

1. Positions de départ

Rappelons d’abord quelques éléments d’information, bien connus aujourd’hui des collègues qui enseignent la terminologie. Je compte d’ailleurs sur les amis de l’Institut Bourguiba des langues vivantes pour l’application de mes commentaires à la langue arabe.

1.1. Distinction entre lexicographie et terminologie

La lexicographie recherche le ou les sens attribué(s) aux mots par les membres d’une communauté linguistique, avec ou sans notation des connotations diverses, notamment des niveaux de langue. La lexicographie s’intéresse particulièrement à cette tranche du lexique qui constitue le fonds commun aux locuteurs de la langue, toutes spécialités confondues. Sa démarche est sémasiologique, elle va de la forme au sens. Son objectif est de fournir un instrument de référence fiable pour tous les emplois habituels de la langue, où l’on trouvera l’orthographe recommandée, la prononciation courante, des sens reconnus, les marques d’usage, parfois des renvois aux mots analogues, aux homophones, aux antonymes, en somme tout ce qui est utile à un usage judicieux du mot. La lexicographie débouche donc tout naturellement sur la standardisation linguistique.

La terminologie recherche la ou les dénominations d’une notion. Sa démarche est donc onomasiologique, elle va du sens à la forme. Elle s’intéresse le plus souvent aux vocabulaires de spécialités, qu’elle essaie de colliger en délimitant clairement des domaines et sous-domaines spécialisés, où les relations entre les notions sont un élément déterminant du sens de chaque terme. Son objectif est de permettre la plus grande efficacité possible à la communication spécialisée, donc de favoriser l’univocité des termes. Elle débouche directement sur l’uniformisation et la normalisation des lexiques de spécialités.

1.2. Distinction entre terminologie ponctuelle et systématique

Dans la pratique, force nous est de constater que la recherche terminologique s’exécute de deux manières différentes, selon les circonstances.

Elle est ponctuelle quand elle porte sur un ou plusieurs mots, isolés de l’ensemble auquel ils appartiennent dans le domaine concerné, mais intégrés dans un texte qui sert à les délimiter grossièrement. Cette recherche terminologique est typiquement celle du traducteur, qui se heurte aux termes techniques du texte qu’il doit traduire. Cette recherche s’effectue en général à l’aide de lexiques, dictionnaires, encyclopédies, unilingues, bilingues ou multilingues, donc de sources secondes.

Elle est toujours périlleuse et la qualité du résultat dépend essentiellement de la culture terminologique du traducteur. On comprend leur angoisse et leur soif insatiable d’instruments de référence.

La terminologie est systématique quand les notions sont traitées par ensembles plus ou moins grands, découpés dans des domaines clairement identifiés. Elle se fait à partir du dépouillement de textes rédigés dans la langue-cible, en poursuivant deux objectifs fondamentaux : cerner de très près chaque notion par rapport à ses voisines, identifier les dénominations de chaque notion et, dans les cas de synonymie apparente, voir s’il s’agit bien de la même chose et, si oui, fournir un avis documenté sur la dénomination à privilégier. La terminologie systématique peut être comparée : dans ce cas, le travail se fait d’abord sur chaque langue séparément, puis les deux stocks terminologiques sont confrontés de manière à juger sur pièces de la qualité de la convergence notionnelle et celle, conséquemment, de l’équivalence terminologique.

2. Didactique de la traduction

On comprend mieux alors pourquoi on doit prévoir, au programme d’études des traducteurs une double formation :

3. Didactique de la terminologie

Mais il est surtout nécessaire d’organiser, au niveau universitaire, un programme spécialement conçu en vue de former des terminologues spécialisés qui pourront, éventuellement, travailler avec des traducteurs, mais qui seront surtout au service de tous ceux qui doivent utiliser des terminologies.

3.1. Prérequis linguistiques à la didactique de la terminologie

Le futur terminologue doit acquérir de solides connaissances en linguistique, tout particulièrement sur les points suivants :

3.2. Entraînement à la méthode de travail

Depuis une vingtaine d’années, une méthode de travail en terminologie systématique comparée s’est peu à peu constituée. Elle a été appliquée à des langues très différentes, dans des contextes sociolinguistiques très divers, anglais et français au Québec et au Canada, espagnol en Amérique du Sud, catalan en Espagne, arabe en Tunisie et au Soudan, kinyarwanda au Rwanda, avec des résultats satisfaisants. Elle s’enseigne de plus en plus un peu partout, par exemple à l’Université Laval (Québec), à l’Université de Genève, à l’Institut Bourguiba des langues vivantes, à l’Université nationale du Rwanda.

Sans entrer dans le détail, l’entraînement à cette méthode de travail comporte essentiellement trois grands moments :

4. Conclusion

Comme on le voit, on sait aujourd’hui comment former des terminologues et l’expérience des uns et des autres est à cet égard considérable.

Autant il nous semble nécessaire d’initier les futurs traducteurs à la terminologie, parce qu’ils auront de plus en plus à traduire des textes techniques, autant il nous semble indispensable de former des terminologues spécialisés, surtout dans les langues où l’actualisation des terminologies crée un obstacle à leur usage normal.

Cependant, le programme ne peut pas être le même dans l’un et l’autre cas.

Quinze ans de politique terminologique au Québec

Vous me pardonnerez de traiter le sujet à grands traits sans entrer dans le détail et sans me soucier des précieuses nuances qu’exigerait un sujet aussi délicat. Il me semble qu’il vaut mieux que je vous communique l’essentiel de ce qu’on peut tirer de l’expérience québécoise, tel que je le perçois aujourd’hui, avec le regard d’un acteur d’abord (comme linguiste et comme directeur de l’Office de la langue française), d’un observateur, ensuite, qui a eu le privilège d’aller observer d’autres situations de concurrence linguistique, notamment en Tunisie, au Rwanda et en Catalogne.

L’activité terminologique au Québec a toujours été étroitement liée à la recherche d’une politique linguistique qui permettrait d’améliorer l’usage du français au Québec, de consolider ses chances de survie en Amérique du Nord et enfin, d’en généraliser l’usage comme langue commune des Québécois, quelle que soit leur langue d’origine. Cette observation est fondamentale et explique deux choses : comment le contenu des politiques linguistiques s’est défini peu à peu et comment la terminologie s’est développée au Québec.

Il me faudrait donc, en principe, traiter deux sujets en parallèle : l’évolution de la conception et du contenu des politiques linguistiques et celle de l’activité terminologique. Je m’en tiendrai cependant au premier point, mais en référence aux dispositions de la Charte de la langue française, ce qui en éclairera peut-être la stratégie linguistique et terminologique, laquelle n’apparaît pas à la lecture du texte.

Dans l’évolution des politiques linguistiques au Québec, on peut distinguer en gros deux grandes phases : une phase qualité et une phase statut.

La phase « qualité » s’amorce avec la création, en mars 1961, d’un ministère des Affaires culturelles, qui comprenait un Office de la langue française. Cet Office a pour mandat d’assurer la qualité de la langue française au Québec. S’ensuit la mise en place d’un premier groupe de terminologues et la publication des premiers lexiques. Le titre le plus révélateur de cette époque est celui du Cahier consacré aux « Canadianismes de bon aloi ». On lance aussi des campagnes de Bon parler, avec des slogans du type « Bien parler, c’est se respecter ».

De cette période, nous avons tiré quelques grandes leçons :

Les campagnes de Bon parler et les publications du type « Dites, ne dites pas » sont inefficaces. Elles augmentent l’insécurité linguistique, qui se manifeste souvent par l’ironie et la dérision (« watch ton français »), de la part des locuteurs et des journalistes.

Le lexique de la langue commune et les terminologies de spécialités correspondent à des besoins langagiers quasi contradictoires. Le lexique sert à la fois à s’exprimer et à communiquer, d’où une stratégie à la fois communicative et stylistique, qui génère et maintient la variation lexicale. La terminologie sert à communiquer des notions, avec la plus grande efficacité, donc le risque d’erreur le plus réduit possible. L’idéal poursuivi est le même partout, dans toutes les langues : un mot pour une chose et le même pour tout le monde. On ne peut donc pas intervenir de la même manière selon qu’il s’agit du lexique ou de la terminologie.

L’Office de la langue française s’est surtout concentré sur la terminologie, avec, comme objectif, de rendre disponibles les vocabulaires nécessaires à l’implantation de la politique linguistique. Nous avons veillé à travailler en liaison avec les usagers de ces vocabulaires, au cours même de leur élaboration. Comme la tâche était immense, nous avons élaboré une stratégie de partage des tâches entre l’Office, les organismes publics et l’entreprise privée, d’où la nécessité d’une méthodologie commune, que nous avons mise au point, décrite et généralisée à l’occasion de colloques et par l’enseignement universitaire.

Les utilisateurs de la langue, surtout les professionnels (traducteurs, rédacteurs, secrétaires, publicitaires, enseignants de tout niveau), ont besoin de directives linguistiques, de savoir, à partir de sources fiables, ce qu’il faut dire et comment il faut faire les choses. La plupart ne veulent pas connaître le subtil raisonnement qui fonde la réponse : ils veulent une réponse claire, précise et surtout parfaitement sûre. À cette fin, il existe au Québec plusieurs services de consultation linguistique et terminologique : à l’Office de la langue française, à Radio-Canada, dans les entreprises, par exemple Hydro-Québec ou Bell Canada.

La Charte de la langue française donne un pouvoir de normalisation à l’Office de la langue française pour régler les points litigieux socialement importants. Sur ce point, les linguistes distinguent trois niveaux d’analyse : l’uniformisation des terminologies, la recommandation d’un terme par rapport à un autre et, en dernier ressort, la normalisation, c’est-à-dire le recours à l’autorité d’un arbitre tranchant en faveur d’un terme au détriment des autres. Pour le commun des mortels, ces nuances se confondent, les avis sont du même niveau et nous n’avons jamais réussi à faire comprendre la distinction entre un mot recommandé et un mot normalisé. Il faut cependant maintenir ces distinctions du point de vue juridique et pour les besoins des spécialistes avertis, par exemple les auteurs de dictionnaires ou de manuels d’enseignement, les rédacteurs de catalogues ou de pages publicitaires ou encore pour l’identification commerciale des produits.

Enfin, pour clore ce point, disons que les travaux terminologiques exigent une concertation constante entre terminologues et spécialistes du domaine, d’une part, entre les différents utilisateurs potentiels de la terminologie, d’autre part. L’instrument de cette concertation est le Comité de référence. La qualité et l’autorité des travaux terminologiques reposent sur la rigueur de la méthode de travail et sur la représentativité du Comité de référence, qui examine et règle les cas problèmes.

La manière de concevoir la qualité de la langue a donc beaucoup évolué au Québec, entre la création de l’Office en 1961 et aujourd’hui. Cette préoccupation est toujours d’actualité; elle l’est même plus que jamais, avec la méconnaissance croissante de la langue écrite au profit de la langue parlée. Mais ceci est un tout autre sujet...

À la fin des années soixante, il était devenu évident que le problème du français au Québec n’était pas un problème uniquement linguistique mais aussi politique, donc une question du statut du français par rapport à l’anglais. Statut juridique d’une part, statut de fait d’autre part, c’est-à-dire d’usage dans les domaines susceptibles de conférer au français une importance collective certaine et d’en faire une langue de promotion sociale et économique pour tous les Québécois francophones. Cette conclusion d’ordre politique rejoignait une autre conclusion, sociolinguistique celle-là : l’usage légitime de la langue se diffuse et s’impose par et au travers des communications institutionnalisées, c’est-à-dire que les comportements linguistiques, y compris l’usage du vocabulaire, sont modelés par les multiples textes, plus ou moins officiels, que nous lisons et par les locuteurs jouissant d’une forme quelconque d’autorité que nous entendons. Il y avait donc convergence entre choix des secteurs dans lesquels on pouvait conférer du prestige à la langue française et choix des secteurs susceptibles de diffuser les termes français exacts. Les dispositions actuelles de la Charte de la langue française découlent de la synthèse de cette double préoccupation.

En définitive, après quelques années de consultation et de travaux sur le terrain, les domaines qui ont été retenus sont les suivants et nous n’en soulignerons aujourd’hui que l’importance pour le terminologue :

Enseignement du français et en français

La Charte de la langue française s’est attachée à définir qui doit fréquenter l’école française, donc, par ricochet, qui peut aller à l’école anglaise. L’objectif est l’intégration linguistique à la communauté francophone de tous les enfants des nouveaux arrivants, qui avaient (et qui ont toujours) tendance à s’intégrer à la communauté anglophone nord-américaine. D’autre part, la Charte a rendu obligatoire la connaissance du français pour tous les diplômés de l’école secondaire. L’objectif est, à l’évidence, de faire du français la langue de tous les Québécois.

Le législateur a laissé au ministère de l’Éducation la responsabilité de l’enseignement du français, langue maternelle et langue seconde. Il n’y a donc rien dans la Charte à ce sujet. Pourtant, la diffusion des terminologies de spécialités se fait dès l’école, par enseignement des matières, donc par les manuels et par les professeurs. C’est aussi vrai à l’école élémentaire qu’à l’université. La Charte spécifie que les termes normalisés sont obligatoires dans l’enseignement, mais rien n’est dit des termes uniquement recommandés. Notons cependant que les professeurs sont habituellement représentés dans les Comités de référence.

Textes juridiques, lois et décrets d’application

L’importance linguistique de ces textes découle d’une double observation : d’une part, ils génèrent une multitude d’autres textes : d’autre part, les termes et la phraséologie du texte juridique sont repris dans tous les autres textes qui en découlent et par tous ceux qui interprètent le texte, en parlent ou en discutent. Toute erreur est donc multipliée à l’infini, avec l’autorité de la Loi. À l’inverse, tout terme exact s’impose de par la même autorité, que cela plaise ou non sur le moment.

Textes administratifs

Formulaires, dépliants d’information, circulaires d’application d’une loi ou d’un règlement, directives, etc. : l’État est un grand diffuseur de mots, doté du prestige de chacun de ses ministères et organismes. Tous les citoyens communiquent avec l’État, oralement ou par écrit, et sont pour ainsi dire contraints d’utiliser le même vocabulaire que celui de l’État et de ses fonctionnaires. L’État, par son pouvoir législatif et par son activité de gestion, est une sorte de rouleau compresseur terminologique.

Textes commerciaux

Désignation des produits par l’étiquetage et les catalogues, publicité, mode d’emploi, garantie, d’emballage... toute la terminologie des produits se diffuse par ces textes, avec l’insistance que l’on connaît aux vendeurs et avec la répétition de la communication. C’est le principal canal de diffusion de cette terminologie. D’une manière imagée, disons qu’acheter un produit, c’est acheter la terminologie qui l’accompagne ou encore, que les textes commerciaux sont les diffuseurs de la néologie et des termes spécialisés auprès du grand public.

On s’en rend mieux compte quand il s’agit de mots anglais, mais c’est aussi vrai pour la diffusion du français. On peut considérer que les textes commerciaux sont le domaine où l’activité terminologique est et doit être constante, un domaine où rien n’est jamais assuré, définitif, terminé. Il n’y a qu’à observer la crise terminologique qu’entraîne au Québec la diffusion massive de la micro-informatique.

Langue de travail

...avec deux sous-domaines : les textes des conventions collectives, qui comprennent la liste des tâches et emplois avec leurs taux de rémunération, et les textes utilisés pour le travail : inventaire des pièces et des produits, directives d’exécution, description des tâches, instructions sur la machinerie, affinage interne, directives de sécurité, textes techniques d’usage courant, rapports de production, etc. Tous ces textes véhiculent l’ensemble du vocabulaire administratif et technique nécessaire à la gestion et à la production d’une entreprise.

C’est dans et par ce circuit de communication que les terminologies se diffusent, se régularisent et s’imposent. L’efficacité de l’action terminologique exige le contrôle de ces canaux de communication. D’où la présence d’un volet terminologique dans les programmes de francisation et l’obligation d’utiliser le français comme langue de travail.

Tout ce qui précède peut sembler loin de la terminologie. J’estime qu’au contraire, nous sommes au cœur du problème : le passage de la terminologie dans l’usage réel des locuteurs.

Pour clore cette brève description de la politique terminologique au Québec, il convient sans aucun doute de porter un certain regard critique sur l’expérience québécoise, même si l’adage veut que l’on soit toujours mauvais juge dans sa propre cause. D’une manière globale et si j’en juge par d’autres situations qu’il m’a été permis d’observer, je continue à être convaincu que la stratégie terminologique du Québec est la bonne : la terminologie se diffuse et pénètre dans la vie quotidienne par son usage dans les communications institutionnalisées, d’autant plus qu’il est administrativement possible de contrôler la qualité de ce type de communication. Le corollaire de ce postulat est que le commun des mortels est simple consommateur de terminologie, sans prise réelle sur la qualité de cette terminologie.

Personnellement, je regrette qu’au moment de la rédaction de la Charte de la langue française, nous n’ayons pas insisté pour insérer dans le texte des dispositions relatives à l’enseignement du français. Une politique linguistique globale devrait fixer clairement la norme du français (ou d’une autre langue) dont doit s’inspirer l’enseignement, guider l’usage terminologique dans l’enseignement des autres matières et enfin, confirmer la connaissance du français (ou de la langue à promouvoir) écrit et parlé comme condition d’obtention du certificat d’aptitude à l’enseignement de n’importe quelle matière.

La francisation des entreprises est et demeurera un processus fragile, où les retours en arrière seront toujours à craindre. Elle ne peut pas être irréversible, parce que la pression de l’anglais se maintiendra toujours, pour au moins trois raisons : l’innovation technologique nous arrive en anglais, nos relations commerciales avec les États-Unis sont constantes et sont encore plus étroites depuis l’accord de libre-échange, enfin l’anglais est toujours la langue internationale la plus employée, aussi bien dans les communications scientifiques que commerciales, au point que les Français eux-mêmes semblent avoir accepté qu’il en soit ainsi.

On constate cependant une nette amélioration de la situation du français au Québec, sous l’effet de la Charte : les cadres d’entreprise sont de plus en plus des Québécois francophones, la vitalité économique des Québécois d’est considérablement accrue, la qualité du français s’est nettement améliorée dans tous les domaines, la connaissance de la terminologie française progresse, la connaissance du français chez les anglophones est de plus en plus généralisée au Québec et dans l’ensemble du Canada, les enfants d’émigrants fréquentent l’école française (quoique l’émigration massive de ces dernières années perturbe actuellement l’équilibre démolinguistique de Montréal).

Nous n’avons aucune prise réelle sur la consommation des biens culturels par la population québécoise. Or les enquêtes indiquent une nette croissance de l’anglais dans des domaines comme la télévision, à cause du câble, du cinéma, de la chanson, de la musique populaire, des revues, etc. Les avis sont très partagés sur la manière d’interpréter ce phénomène.

Enfin, et c’est le plus important, les Québecois sont toujours d’accord avec le contenu de la Charte. Le consensus social se maintient et tous les sondages confirment l’attachement des Québécois à ce texte de loi. Par contre, la volonté politique de l’appliquer fluctue sous l’effet de clientélisme électoral et c’est vrai aussi bien pour le Parti québécois que pour le Parti libéral. La même observation vaut pour tous les pays dotés d’une politique linguistique.

Bilan de la stratégie et des travaux en matière d’aménagement de la langue

Le sujet qu’on me demande de traiter est, à l’évidence, beaucoup trop vaste pour que vous vous attendiez à ce que je le traite exhaustivement et en profondeur. Mon intention est plutôt de vous proposer quelques repères qui nous permettront, d’une part, de comparer nos opinions sur ce qui s’est fait et sur la manière dont les choses se sont faites et, d’autre part, d’amorcer la discussion sur ce qu’il reste à faire et sur la manière dont il faudrait le faire aujourd’hui et demain, ce qui est l’objectif principal de notre rencontre.

Je traiterai de terminologie, puis de langue commune. Dans l’un et l’autre cas, j’essaierai de saisir les éléments de la stratégie sociale mise de l’avant et de résumer l’état des travaux. Ce projet est aventureux, il serait même nettement présomptueux si je ne savais pouvoir compter sur vos souvenirs et sur vos connaissances pour corriger mes erreurs et compléter l’exposé du sujet.

L’aménagement des vocabulaires des spécialités

On peut vraiment parler ici d’une stratégie d’action, qui s’est définie assez rapidement et assez clairement à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. L’objectif était double :

Pour atteindre ces objectifs, surtout le second, une stratégie s’est peu à peu dégagée. Je la décrirais de la façon suivante.

Un autre élément de la stratégie fut la création des banques de terminologie, à l’Université de Montréal et à l’Office de la langue française. Ces banques se sont révélées de puissants instruments de gestion et de diffusion de la terminologie, en même temps que l’informatique venait confirmer la nécessité et l’utilité de la méthode de travail et renforcer la concertation entre les équipes.

Enfin, pour faciliter les travaux de terminologie nécessaires à la francisation des entreprises, un programme spécial de coopération entre la France et le Québec a été lancé très officiellement, en décembre 1974, par les premiers ministres de l’époque, Robert Bourassa pour le Québec et Jacques Chirac pour la France. Grâce à ce programme, des missions furent organisées qui permirent aux industriels québécois et français de se rencontrer et d’échanger documents techniques et vocabulaires en vue de la généralisation de l’usage du français comme langue de travail au Québec. Mais ce fut aussi, pour nos chefs d’entreprise, l’occasion de découvrir la France comme pays industrialisé, aussi moderne et compétitive que leurs partenaires américains habituels.

Entre 1970 et 1990, l’activité terminologique fut donc très intense au Québec. Le Conseil a demandé à Marie-Éva de Villers d’en faire l’inventaire. Mme De Villers a ainsi répertorié plus de 700 titres de travaux publiés, ce qui donne une bonne idée de la production de cette période, d’autant que nous savons que beaucoup de travaux n’ont pas fait l’objet d’une publication, pour des raisons très diverses. Autre indice, les banques de terminologie du Québec et du Secrétariat d’État comprennent des dizaines de milliers de mots, à des stades variés de normalisation, ce qui en rend la consultation parfois difficile et déconcertante pour les non-spécialistes. Le stock terminologique disponible est donc considérable et on peut dire que les besoins terminologiques fondamentaux sont comblés. Il reste cependant encore des lacunes, qui tiennent essentiellement à l’évolution des activités économiques du Québec, soit l’ouverture de secteurs nouveaux, comme l’industrie du logiciel ou de la biotechnologie, soit l’apparition de produits nouveaux, comme dans le secteur de l’électronique ou des robots industriels, soit l’introduction de nouveautés en gestion, comme l’ergonomie ou la désignation féminine des titres de fonctions.

Par contre, je serais porté à croire que la stratégie des activités terminologiques ne s’est pas renouvelée et que la dispersion est totale dans les travaux d’aujourd’hui. Chacun est retourné à ses affaires. L’esprit d’échange et de collaboration a diminué, même s’il persiste entre initiés et amis, notamment entre les grandes entreprises. L’hypothèse que la francisation des grandes entreprises favoriserait celle des petites et moyennes ne semble pas se confirmer : les petites et moyennes entreprises semblent avoir beaucoup de mal à obtenir et à réunir la terminologie de leurs opérations. Pourtant, c’est le secteur qui se développe le plus actuellement et qui crée le plus d’emplois. Le premier élément de la stratégie décrite plus haut devrait être revu en profondeur, en fonction de la petite et moyenne entreprise, ce qui permettrait de la renouveler en tenant compte des besoins actuels en terminologie. L’accès à la terminologie et l’implantation des termes dans l’usage me sembleraient les volets les plus importants à examiner aujourd’hui.

L’aménagement du vocabulaire de la langue québécoise

Je ne pense pas que l’on puisse parler d’une stratégie québécoise en ce qui concerne le vocabulaire de la langue commune. Il s’agit plutôt d’actions dispersées, dans des directions diverses, sur l’initiative de personnes ou d’organismes dont les motivations et les intérêts à l’égard du vocabulaire québécois étaient très variés.

À une certaine époque, on a pensé pouvoir améliorer la qualité de la langue québécoise en faisant appel à la responsabilité du locuteur individuel, en recourant à la bonne conscience linguistique personnelle. Je pense ici aux campagnes du bon parler français des années soixante, aux semaines de la langue française dans les écoles, aux affiches publicitaires du type « Bien parler, c’est se respecter ». Cet essai de stratégie n’a pas connu un grand succès. D’une part, le ridicule a entraîné l’échec de ces actions, d’autre part, l’individu isolé est impuissant face à l’état de la langue de sa communauté linguistique. Son comportement linguistique est encadré et, jusqu’à un certain point, déterminé par les règles sociales du marché linguistique. Faire appel à sa responsabilité n’a d’autre effet que d’engendrer un sentiment de frustration, de démission même quand le locuteur se rend compte de l’inutilité de ses efforts personnels.

Les linguistes du Québec, surtout à Montréal, ont compris et démontré que le problème de la langue au Québec n’était pas seulement un problème linguistique, mais surtout un problème économique et sociologique, celui du statut du français. On ne peut pas, soutenaient-ils à l’époque, respecter une langue de seconde zone, comme l’était alors le français au Québec, on ne peut pas être intéressé à bien parler une langue qu’on ne parle qu’entre soi et qu’il faut abandonner pour passer aux choses sérieuses, recevoir les ordres de son patron, faire de l’argent ou poursuivre une carrière intéressante. Les travaux de la Commission Gendron leur ont donné raison et l’idée d’une intervention de l’État en faveur du statut du français à l’encontre de la sacro-sainte liberté d’entreprise a fait son chemin peu à peu, jusqu’à la loi 22 et la Charte de la langue française. Cet élément de stratégie m’apparaît toujours fondamental : la qualité de la langue est fonction des exigences des diverses situations de communication, qui elles-mêmes découlent du statut de la langue dans l’ensemble des activités sociales, notamment les activités économiques. Le locuteur individuel ne fait que s’adapter aux contraintes linguistiques de la situation où il se trouve. Alors, et alors seulement, il s’intéresse à la qualité de la langue, parce qu’elle est devenue fonctionnelle, rentable, motivée par ses propres aspirations professionnelles.

Un autre élément de stratégie qui tient toujours, du moins sur lequel les observateurs sont toujours d’accord, est l’influence des médias et de la publicité sur le comportement linguistique des Québécois, tout particulièrement sur le vocabulaire et la prononciation. Les gens du métier en ont été convaincus très tôt et ont apporté un grand soin à l’usage de la langue. Une certaine concertation s’observe, autour de chefs de file officieux. Ainsi, les commentateurs sportifs de Radio-Canada prennent l’initiative de la francisation des sports comme le hockey, le base-bail, les quilles, le football, la course automobile, la gymnastique, la natation. Ou bien la fréquence des reportages, ou bien l’importance des événements, par exemple les Olympiques, ont fait que la connaissance du vocabulaire français de beaucoup de disciplines s’est améliorée, même s’il n’est pas certain que tous les mots soient entrés dans l’usage quotidien de tous les sportifs. Autre exemple, les spécialistes de la publicité ont joué et continuent de jouer un rôle important dans la qualité du français utilisé dans la publicité, qui se conçoit de plus en plus en français et en exploitant des astuces linguistiques tirées des ressources du français, comme le slogan « Chouette, de la bouette » pour la publicité d’une quatre roues motrices. Enfin, est-il nécessaire de souligner la création du Service de linguistique de Radio-Canada, dont l’influence a été et est encore très considérable dans les professions médiatiques et chez un grand nombre de professionnels de la langue.

L’enseignement de la langue maternelle est l’un des plus importants vecteurs de diffusion d’une langue de qualité, de l’avis de tous les observateurs, et joue en conséquence un rôle important dans l’aménagement de la langue. Sur ce point, aucune discussion. Mais les résultats de l’école ne font pas l’unanimité. Une grande partie de l’opinion publique estime que l’enseignement du français à l’école est un échec, surtout en langue écrite, notamment pour l’orthographe et l’organisation des idées dans un texte. Le fait que beaucoup de candidats échouent aux examens de français pour entrer à l’université, largement diffusé dans la presse, conforte les gens dans cette opinion. Pour d’autres, l’école arrive au même résultat qu’autrefois, c’est-à-dire que ce sera toujours une minorité d’élèves qui parviendront à une bonne maîtrise de la langue et que la généralisation de l’école n’a fait qu’augmenter le chiffre brut des deux catégories, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, sans que les proportions ne varient de façon significative. D’un autre point de vue, on peut se demander si la répartition de la tâche des professeurs de français permet l’enseignement de la langue écrite à des effectifs aussi nombreux que ceux que reçoivent ces professeurs, puisque cet enseignement suppose la répétition des exercices et une correction détaillée de chaque copie, donc une charge de travail plus considérable que celle de leurs collègues. On peut aussi se demander si tous les professeurs des autres disciplines ont recours à la langue écrite, quelle importance ils attachent à la correction de la langue et jusqu’à quel point leur action confirme l’enseignement des professeurs de français. Il me semble donc que, si cet élément de la stratégie de la qualité de la langue fait consensus, sa mise en place efficace dans le système scolaire est loin de satisfaire tout le monde.

Les éléments de stratégie dont nous venons de parler sont des éléments d’implantation et de diffusion d’une langue de qualité, ce qui suppose une description de cette langue et la disponibilité d’ouvrages de référence à la portée des divers utilisateurs de la langue. Deux questions sont ici interreliées, celle de la production des ouvrages de référence et celle de la norme linguistique qui servira à situer les usages les uns par rapport aux autres.

Nous n’avons pas l’intention de faire l’inventaire de tous les ouvrages qui ont traité du lexique du français au Québec. On trouvera dans un article de Jean-Yves Dugas, « Bilan des réalisations et des tendances en lexicographie québécoise » (Revue québécoise de linguistique, vol. 17, n° 2) une bonne présentation historique de la production lexicographique au Québec. Aux fins de notre discussion, il suffira d’avoir en tête les principaux types d’ouvrages produits jusqu’à maintenant. Pour ma part, j’en distingue trois :

Comment conclure ce rapide survol de la stratégie d’aménagement de la langue au Québec ? La stratégie en terminologie a été beaucoup plus explicite et beaucoup plus cohérente qu’en lexicographie, probablement parce que les zones d’intervention étaient très bien délimitées, liées à des objectifs sur lesquels la plupart des intervenants étaient d’accord et parce que cette démarche était soutenue par un cadre juridique précis et animée par un organisme bien structuré, l’Office de la langue française de l’époque. En comparaison, la stratégie en langue commune apparaît diffuse : ses modalités d’intervention ne sont pas analysées attentivement en vue d’objectifs clairs et opérationnels, la description de la langue et du lexique s’oriente dans des directions très diverses, entre le dirigisme le plus militant, le non-interventionnisme descriptif un peu naïf et des tentatives d’instrumentalisation de la norme implicite du français québécois. Aucun organisme n’en est véritablement responsable, mais beaucoup s’en mêlent plus ou moins, le ministère de l’Éducation, l’AQPF, les éditeurs, l’Office de la langue française, le Conseil de la langue française, Radio-Canada, les entreprises, etc. L’idée qu’il existe une norme du français au Québec et que c’est cette norme qui doit orienter notre usage du français, et non une norme externe venue de France, a beaucoup progressé. Le consensus sur ce point est très large.

Le français au Québec est certainement la variété de français la mieux décrite de toutes celles qui existent. Les matériaux publiés et qui traitent du lexique, de toute tendance comme nous l’avons vu, sont donc très abondants. Mais nous n’avons aucune description globale de ce lexique sur la base de l’observation et de l’étude d’un corpus de textes québécois, en langue écrite et en langue parlée. Nous sommes donc, à ce moment-ci, dans une sorte de situation d’approximation par rapport à la connaissance de la norme lexicale du français québécois. La nécessité d’une explicitation de cette norme devient de plus en plus impérieuse, à cause de son rôle central dans l’affirmation, la diffusion et l’usage d’un français de qualité conforme à l’évaluation par les Québécois eux-mêmes des faits linguistiques qui leur sont propres.

Enfin, il ne fait aucun doute que le Québec dispose de la compétence requise pour mener à bien un projet de dictionnaire du français au Québec. Je dirais même que la situation est inverse : il y a tant de candidats prêts à entreprendre un dictionnaire et tant de projets dans la tête de chacun que notre principal problème aujourd’hui est celui de la coordination de toute cette bonne volonté.

Comment orienter l’usage d’une langue

Résumé

La Catalogne poursuit avec détermination un projet d’aménagement linguistique en faveur de la langue catalane. Madame Térésa Cabré, de l’Université Pompeu Fabra, m’avait invité à participer à un cycle de conférences, avec mission d’appliquer à la situation de la Catalogne les acquis de l’expérience du Québec. Le texte qui suit résume à l’intention des Catalans la stratégie de standardisation linguistique que le Québec tente d’appliquer. Il poursuit la réflexion sur le thème de la relation entre régulation linguistique et politique linguistique.

À l’invitation de l’organisatrice de cette série de conférences, madame Térésa Cabré, je me propose d’examiner comment l’usage de la langue se régularise ou est standardisé au sein d’une communauté linguistique.

On est ici à la jonction d’une double problématique dont le résultat est l’établissement de consensus sociaux quant à la manière d’utiliser la langue comme instrument de communication entre membres d’une même société : d’une part, la problématique de la régulation linguistique, c’est-à-dire le jeu des forces sociales qui façonnent le comportement linguistique de chaque locuteur, le plus souvent à son insu ; d’autre part, la problématique de la standardisation linguistique, c’est-à-dire le travail sur la langue par l’intervention consciente et délibérée de personnes ou d’organismes qui préparent, explicitent et font adopter des choix linguistiques par les locuteurs concernés.

C’est ce deuxième aspect qui sera surtout traité ce soir.

Ce type de réflexion et de travail relève de la sociolinguistique, plus particulièrement de ce que les Américains appellent language planning et qu’on désigne de plus en plus, en français, par aménagement linguistique. On y distingue en général l’aménagement du statut de la langue (status language planning) et l’aménagement de la langue elle-même (corpus language planning). L’un et l’autre constituent des préalables de la politique linguistique. Les commentaires qui suivent se rapportent à l’aménagement de la langue.

L’aménagement de la langue comporte trois aspects : le travail d’ordre linguistique, la planification des travaux et des responsabilités et, enfin, la stratégie d’implantation des choix linguistiques dans l’usage réel.

Notre intention est de décrire chaque aspect, sans entrer dans le détail. L’essentiel est de voir de quoi il s’agit, soit pour comprendre les enjeux d’une politique linguistique, soit pour découvrir des applications nouvelles de la linguistique, importantes pour la société. Pour des Catalans, il n’y aura, dans ces propos, rien de scandaleux, puisque chacun connaît l’importance des travaux d’actualisation de la langue catalane pour la généralisation de l’usage de la langue dans tous les domaines. Mais il faut savoir qu’il y a encore des linguistes qui pensent qu’il faut laisser aller les choses par elles-mêmes, au nom du sacro-saint principe de l’usage, comme si la langue n’était le lieu que d’une sorte de génération spontanée et non, comme il arrive à l’évidence, le terrain de la concurrence sociale entre les différents groupes d’une même société. Sachons au moins que le débat dure toujours et que beaucoup en discutent, très souvent sans information suffisante.

Le travail d’ordre linguistique

Il porte sur trois domaines différents: l’établissement de standards linguistiques, la mise au point des terminologies de spécialités et la stylistique du discours.

L’usage institutionnel d’une langue exige que les standards linguistiques soient disponibles: le standard orthographique pour régler le passage de l’oral à l’écrit, le standard grammatical pour expliciter la structure de la langue, uniformiser les formes de la phrase et expliciter les relations entre les mots qui les composent (les accords), enfin le standard lexicologique pour guider l’usage du lexique de la langue, soit en décrivant les sens accordés aux mots, soit en situant le statut sociolinguistique de chaque mot (les marques d’usage).

L’établissement de ces standards est indispensable à la mise en place d’une politique linguistique. Le travail a été fait pour le catalan, surtout grâce à l’Institut d’Estudis Catalans et à Pompeu Fabra. Pour beaucoup de langues africaines, par contre, le travail reste à faire ou à compléter, ce qui freine l’usage écrit de ces langues dans l’enseignement ou dans l’administration publique, par exemple.

La mise au point des terminologies de spécialités est un prérequis à l’usage d’une langue dans l’enseignement des spécialités à tous les niveaux, un prérequis à son usage comme langue de travail dans l’administration publique, dans les industries, les commerces et les bureaux, enfin un prérequis à son emploi comme langue scientifique et technique pour la rédaction d’ouvrages savants, de manuels, de modes d’emploi, ou d’articles de journaux ou de revues. Il n’y a pas de langue moderne sans création terminologique constante et systématique; une langue qui cesse de produire sa propre terminologie est vouée au folklore, à un statut de langue de seconde zone, tout juste apte à l’expression de la vie quotidienne. Les Québécois en ont fait l’expérience : la généralisation de l’anglais avait convaincu les Anglophones et une bonne partie des Québécois qu’il était impossible de faire des choses sérieuses en français, parce que, croyait-on, le français n’avait pas la terminologie adéquate. Il aura fallu dix années de travaux terminologiques pour convaincre du contraire tout le monde.

On peut classer les terminologies de spécialités en quelques grandes catégories, ne serait-ce que pour l’organisation du travail. Par exemple, les catégories suivantes, qui ont guidé le travail terminologique au Québec :

La terminologie, comme champ d’activité et de recherches, est une nouveauté, pour les universités et pour les praticiens. De plus, autant les utilisateurs réclament les mots quand ils en ont besoin, autant la plupart croient que les vocabulaires se font tout seuls et facilement, sans investissement d’effort et d’argent. Cette contradiction est constante et universelle.

À chaque domaine spécialisé correspond une stylistique du discours, c’est-à-dire une manière d’utiliser la langue qui lui est propre. Le style d’un rapport de laboratoire n’est pas celui d’une dissertation philosophique ou d’un discours électoral. À l’inverse, une langue doit disposer de ces différents styles pour que son emploi soit universel et non limité à certains domaines, d’où l’obligation de procéder à la mise au point des stylistiques particulières. Par exemple, l’emploi du catalan à la radio et à la télévision exige qu’une forme médiatisée du catalan soit façonnée par ceux qui sont de ces métiers, avec l’aide de linguistes intégrés aux médias, en observant les réactions des auditeurs. La même chose doit se produire dans les journaux ou les salles de classes des universités ou des écoles.

La planification des travaux et des responsabilités

Nous entrons maintenant dans l’organisation du travail terminologique. Nous nous plaçons dans la perspective d’une politique linguistique, en cours de préparation ou d’application, au moment où chacun est conscient de l’importance de la terminologie comme condition d’emploi de la langue et conscient également de la nécessité de pourvoir la langue de tous les termes dont elle a besoin dans les domaines où la politique prévoit son usage.

L’obligation de définir une stratégie d’action s’impose alors rapidement. Mais comment la concevoir? Essayons de répondre à cette question en partant de l’expérience québécoise.

Pour les fins de l’exposé, nous indiquerons d’abord quelques principes d’organisation de la stratégie et, ensuite, le type de dispositif à mettre en place.

L’organisation du travail terminologique nous semble reposer sur quelques principes généraux.

On doit mettre au point et faire accepter une méthodologie du travail terminologique rigoureuse sur le plan linguistique, adaptée à la langue, facile d’application pour tous, et qui permette la gestion et la diffusion informatisée des résultats, du moins lorsque l’équipement requis le permet. La qualité des travaux dépend directement de la qualité de la méthode de travail. Sur le plan international, les terminologues s’entendent de plus en plus sur la méthode de travail. Il y a intérêt à ce que chaque équipe se tienne informée de ces consensus, ne serait-ce que pour s’inscrire dans les échanges internationaux.

Les spécialistes de chaque discipline sont responsables du développement et de l’entretien de leurs terminologies respectives. D’où l’importance de mettre à leur disposition une méthode de travail efficace et facile d’emploi, ce qui est de la responsabilité des terminologues professionnels. Mais il ne faut surtout pas que les terminologues se substituent aux spécialistes et se chargent de tous les travaux. Un partage s’impose.

Le travail terminologique et linguistique des spécialistes doit, par contre, être soutenu et guidé par des personnes-ressources formées à cet effet à l’Université. Dans l’équipe ainsi formée, le spécialiste apporte la connaissance des notions et de la structure d’ensemble de la terminologie de sa spécialité ; le linguiste apporte sa connaissance de la structure de la langue, des mécanismes de création des termes, de la problématique de l’emprunt, la connaissance globale des sources lexicographiques et terminologiques. L’un a une vision du champ de sa spécialité, l’autre une vision de la langue et de la tradition lexicographique. Les conditions d’un travail terminologique précis se trouvent ainsi garanties.

Le dispositif terminologique découle des principes précédents. Il a pour objectif d’identifier et de coordonner les travaux de terminologie requis pour la mise en place de la politique linguistique. Il comprend un organisme central doté par le législateur d’un statut qui lui confère une autorité certaine et divers comités techniques pour l’élaboration des terminologies de spécialité.

Les principales fonctions de l’organisme central sont : mettre au point et faire connaître la méthode de travail en terminologie, conformément aux principes généraux de cette discipline et en accord avec les consensus internationaux en la matière ; animer les travaux des différents comités spécialisés dans l’esprit et selon le partage des tâches évoqué plus haut; constituer et gérer le fonds terminologique à la suite des travaux des différents comités ; diffuser l’information terminologique auprès des utilisateurs ; mener les travaux des troncs communs dont nous avons parlé précédemment et qui sont la monnaie d’échange pour encourager l’initiative terminologique des entreprises privées ; enfin, assurer la formation continue des personnes qui font de la terminologie, autant les spécialistes des comités techniques que le personnel spécialisé de l’organisme central.

Il est souhaitable que l’organisme central maintienne des relations suivies avec les Universités dans le but de participer à la formation des linguistes qui animeront la mise en place de la politique linguistique et pour y trouver les ressources intellectuelles dont il aura besoin pour conduire les recherches qu’exige l’application de cette politique.

Les comités spécialisés sont mis en place par les ministères, les organismes publics et les entreprises privées, en relation avec l’organisme central. Leur fonction est double : conduire les travaux linguistiques et terminologiques nécessaires à l’usage de la langue dans leurs activités quotidiennes, conformément aux exigences et à l’esprit de la politique linguistique; s’assurer que les résultats de ces travaux ne restent pas dans les papiers, mais sont intégrés au réseau normal et habituel de communication.

Au besoin, il sera utile de réunir des comités interentreprises ou interministériels pour favoriser la concertation et la coordination du développement terminologique, lorsque plusieurs entreprises ou ministères partagent le même domaine de spécialité.

La stratégie d’implantation des choix linguistiques

La politique linguistique a pour objectif principal de rendre habituel et spontané l’usage d’une langue, considérée comme langue commune des citoyens d’un État, dans toutes les situations institutionnelles de communication. Dans les cas de multilinguisme, elle a comme objectif corollaire de concilier l’usage des autres langues avec celui de la langue commune.

On peut donc se demander comment l’usage d’une langue se généralise, puisque c’est là le but visé. Chose curieuse, peu de personnes ont cherché une réponse à cette question, du moins est-il difficile de trouver des travaux portant sur ce point. C’est donc avec prudence que nous avons proposé une analyse des voies de régulation linguistique, de normalisation, diraient les Catalans.

Les moyens les plus efficaces pour généraliser l’usage d’une langue nous semblent être les suivants :

  1. la formation initiale et continue, c’est-à-dire : l’enseignement de la langue aux enfants et aux adultes, comme langue maternelle ou langue seconde; l’enseignement des disciplines spécialisées, dans la langue concernée, à tous les niveaux, de l’école primaire à l’université, ce qui revient à poser le problème de la langue d’enseignement; enfin, la formation continue du personnel des entreprises privées et des organismes de l’administration, comme moyen d’implantation de la langue comme langue normale de travail.
  2. l’usage habituel de la langue dans tous les textes de grande diffusion ou qui jouissent du prestige de l’État: les textes juridiques et administratifs, la publicité sous toutes ses formes, les documents de gestion, l’affichage public, les modes d’emploi, l’étiquetage des produits de consommation courante, les contrats, les catalogues, les logiciels; en somme dans tous les documents produits par l’activité économique et administrative.
  3. l’édition et la diffusion d’ouvrages de référence, selon les besoins des différents public : dictionnaires de langue, dictionnaires spécialisés, grammaires, lexiques, encyclopédies, manuels scolaires, manuels techniques, etc. La qualité de ces ouvrages joue un rôle important dans la diffusion d’une langue, autant auprès de ses propres locuteurs qu’auprès des étrangers.
  4. l’usage de la langue dans les médias, radio, télévision, journaux, revues, cinéma. La télévision et la radio jouent un rôle de premier ordre, d’abord par le nombre d’heures que les auditeurs y consacrent chaque semaine, ensuite à cause de la grande variété des situations de communication qu’on y trouve et qui illustrent tous les styles de langue en une seule journée, enfin parce qu’un puissant phénomène d’identification relie l’auditeur au personnel en ondes à la radio ou à la télévision, qui entraîne des réflexes inconscients, mais réels, de mimétisme linguistique et culturel chez un très grand nombre de personnes.

Nous croyons donc qu’une politique linguistique, pour être efficace, doit utiliser ces canaux de diffusion de la langue. Chose certaine, s’il y a contradiction entre la langue de ces grandes avenues et la langue prônée par la politique, il y a grand risque que la politique échoue.

Conclusion

Le changement linguistique planifié est possible, mais ce n’est pas une affaire facile.

La stratégie mise en place doit être très précise et très cohérente. Elle doit être soutenue par le prestige de l’État. La langue ainsi promue doit permettre aux citoyens de s’épanouir, de mener une carrière normale et bien rémunérée, d’avoir des ouvertures sur les autres cultures.

La politique linguistique est à long terme, ce qui suppose que les consensus sociaux se maintiennent à travers le temps et continuent de s’affirmer auprès des partis politiques, dont les objectifs sont à plus court terme, puisqu’il s’agit toujours et surtout, pour eux, de gagner l’élection suivante.

On comprend alors que la tâche des gestionnaires d’une politique linguistique est très délicate. Il leur faut beaucoup de patience pour expliquer sans cesse les mêmes choses au fur et à mesure que le temps passe, beaucoup de persistance pour maintenir le cap de la politique linguistique malgré les fluctuations de l’opinion publique et les incidents de la vie quotidienne, beaucoup d’abnégation, parce que le temps qu’on y consacre est sans mesure avec la rémunération ou la reconnaissance qu’on en tire.

La paix sociale suppose la paix linguistique. C’est ainsi depuis toujours et il n’y a de nouveau que l’intention d’accélérer et de contrôler l’évolution linguistique, surtout pour assurer l’avenir des langues et cultures minoritaires, ou soumises à des pressions externes qui en compromettent la vitalité.

Commentaires de la communication de Juan Cobarrubias, The Spread of the Spanish Language in the Americas

Juan Cobarrubias propose de distinguer diffusion planifiée d’une langue et diffusion non planifiée. Dans mon esprit, cette distinction rejoint de très près celle entre régulation linguistique, entendue comme l’émergence d’une forme standard de la langue par le jeu des forces sociologiques, et aménagement linguistique, entendu comme une action consciente en vue de régler une situation linguistique plus ou moins désordonnée et/ou conflictuelle (Corbeil, 1983). La régulation linguistique est non planifiée, mais finit par donner à une variété de la langue un statut de variété dominante par rapport à toutes les autres. La diffusion de cette variété s’effectue selon la même dynamique que la diffusion d’une langue, objet de ce colloque. De même, l’analyse de la diffusion planifiée est identique à celle de l’aménagement linguistique. Ce sont les mêmes forces sociales qui sont en cause dans l’un et l’autre cas.

Cobarrubias énumère huit facteurs qui, selon son analyse, sont susceptibles d’expliquer la diffusion de l’espagnol en Amérique à partir de la Conquête. L’observation de ce qui se passe autour de nous nous fournit des exemples de l’influence de l’un ou de l’autre de ces facteurs dans d’autres situations linguistiques en mouvement et confirme que le choix des facteurs est pertinent pour expliquer l’expansion d’une langue.

Ainsi :

La liste de Cobarrubias est donc juste et réaliste. Mais on pourrait ajouter au moins deux autres facteurs qui, à l’évidence, me semblent pertinents : le développement comparé des langues en situation de concurrence et l’usage de la langue dans les communications scientifiques et techniques, facteur qui joue massivement, aujourd’hui, en faveur de l’anglais.

Il serait intéressant de voir si on peut hiérarchiser les facteurs et les classer par ordre de performance, d’influence plus ou moins déterminante. Comme point de départ à cette réflexion, je proposerais la hiérarchie suivante, fondée sur la comparaison avec l’ordre des caractères en génétique.

A. Facteurs dominants

Facteurs indispensables à l’expansion linguistique et qui créent le cadre où les autres facteurs se manifestent.

À eux seuls, ces facteurs peuvent assurer l’expansion d’une langue ou d’un usage d’une langue comme forme standard.

J’en vois quatre :

B. Facteurs récessifs

Facteurs qui peuvent jouer, mais qui, à eux seuls, ne peuvent pas assurer l’expansion généralisée d’une langue. Ils doivent, pour intervenir efficacement, s’appuyer sur les facteurs dominants.

J’en vois également quatre, qui correspondent à l’usage de la langue dans les secteurs suivants : la religion, la vie militaire, l’enseignement et la littérature, le développement économique.

C. Facteurs conjoncturels

Facteurs qui ne servent qu’à favoriser ou intensifier l’influence des caractères dominants ou récessifs sur la diffusion d’une langue.

Ils agissent à la manière de catalyseurs dans la dynamique de l’expansion linguistique.

J’en identifie deux :

Ces commentaires sont, à l’évidence, soumis à l’analyse et à la discussion. Nos connaissances en ce qui concerne la dynamique de la concurrence linguistique sont vraiment trop minimes, et souvent trop impressionnistes, pour qu’on puisse aujourd’hui avancer une théorie sûre, explicative de ces phénomènes.

La communication de notre collègue Cobarrubias stimule notre réflexion, parce qu’elle décrit en détail un cas particulier, relativement bien documenté, celui de l’expansion de l’espagnol de Castille par la Conquête des Amériques.

Référence

Aménager la langue française

On entend aujourd’hui par aménagement linguistique l’ensemble des dispositions qu’il faut prendre pour assurer l’avenir d’une langue. On y distingue deux aspects, étroitement liés, l’aménagement du statut de la langue et l’aménagement de la langue elle-même.

Généralement, la nécessité d’un aménagement linguistique se pose dans les pays multilingues, là où la concurrence joue entre les langues en présence sur le même territoire, ce qui explique à la fois que la France ne s’y soit pas beaucoup intéressée, puisqu’elle se considère comme unilingue, et que la francophonie, au contraire, s’y intéresse de très près et de plus en plus, puisque tous les pays qui composent cet ensemble hétérogène sont bilingues ou multilingues. Même si, dans cet article, nous nous proposons ici de traiter d’aménagement de la langue française, nous devrons aussi faire allusion à son statut, tout simplement parce que les problèmes auxquels cette langue doit faire face à l’aube du XXIe siècle proviennent d’une modification de son statut, notamment sur le plan international. Nous serons également amenés à jouer sur la distinction entre le français comme langue nationale de la France et le français en tant que langue internationale de la francophonie et langue de grande diffusion car langue de culture. À venir jusqu’à maintenant, ces deux rôles du français se sont confondus dans l’esprit non seulement des Français, mais de la plupart des francophones, au point où le français de France est devenu synonyme de la langue française, telle qu’elle est représentée dans les dictionnaires, par exemple. On observe cependant des signes évidents qui nous font penser que cette relation d’identité sera brisée par les faits ou contestée par les francophones de l’extérieur de l’hexagone, soit à l’occasion du débat sur la ou les langues de l’Europe de 1993, qui ne sera qu’un aspect de la concurrence entre le français et l’anglais comme langues internationales, soit par l’affirmation de la légitimité des particularités du français en usage dans les communautés linguistiques non françaises.

Pour illustrer cet ensemble de préoccupations, nous avons choisi les trois exemples qui nous semblent les plus significatifs, soit : les emprunts à l’anglais, la place de la variation linguistique dans les dictionnaires de langue et l’appropriation par la langue française des nouveaux outils de la micro-informatique.

Les emprunts : vers une anglicisation

Jusqu’à maintenant, les emprunts à l’anglais ont été considérés un à un, isolément, sur la seule base de l’observation de leur pénétration dans le lexique de la langue française. On ne tient pas compte de leur concentration dans des domaines particuliers, notamment pour la désignation des nouvelles notions dans les spécialités de pointe, par exemple en informatique. D’un autre point de vue, l’analyse ignore le critère de la nécessité de l’emprunt et n’évalue pas l’avantage comparé de la néologie par rapport à l’emprunt. Elle ne se préoccupe pas plus de l’aspect sociolinguistique de la question et confond allègrement enrichissement lexical et concurrence linguistique, c’est-à-dire emprunt et anglicisme. Enfin, le simple fait qu’un mot anglais soit intégré dans un dictionnaire de la langue française publié en France suffit pour dédouaner ce mot et lui conférer le statut de mot français légitime, du moins dans l’esprit des usagers ordinaires d’un dictionnaire, y compris les juges dans le cas d’un litige à propos d’un mot, par exemple pour l’application de la Charte de la langue française au Québec, qui oblige à l’usage du français dans l’étiquetage, la publicité, les raisons sociales, l’affichage public.

Cette manière de faire était, somme toute, satisfaisante à l’époque où le français en France était en totale sécurité de par l’absence de contact suivi avec l’anglais et où l’idéologie du français normatif influençait fortement les auteurs et éditeurs de dictionnaires. Cette situation change sous nos yeux.

D’une part, le souci de la standardisation linguistique, qui avait dominé depuis la Révolution française avec, comme objectif, la constitution et la mise en place d’un français commun, sorte de français fondamental à l’usage de tous les citoyens de la République, a fait place peu à peu, au fur et à mesure que la linguistique s’est répandue et implantée dans les milieux lexicographiques, a l’intention de décrire l’usage du lexique par simple observation des faits et en excluant les préoccupations normatives d’après lesquelles toute forme en usage ne doit pas nécessairement être inscrite dans la description du « bon usage ». D’où une attitude nouvelle à l’égard des emprunts, légitimés maintenant par le seul fait que leur usage soit répandu.

D’autre part, le français en France fait face maintenant à la concurrence directe de l’anglais. Deux événements de l’actualité récente nous l’indiquent. Les Français ont tendance à admettre la suprématie de l’anglais comme langue de la communication scientifique et commerciale, au point où, à l’occasion du débat surgi à la suite du choix de l’Institut Pasteur de publier ses revues en langue anglaise sous des titres exclusivement anglais, plusieurs ont légitimé cette décision en utilisant comme argument que l’anglais était "la langue de la modernité". Dans un autre domaine, le débat autour de la politique linguistique du Marché commun européen a révélé une tendance à admettre qu’il serait plus commode que les échanges européens se fassent en une seule langue, en l’occurrence l’anglais. Dans ce cas, le français deviendrait une langue nationale, comme l’italien et l’allemand, et risquerait fort de voir s’altérer son statut de langue internationale, surtout en Afrique où le choix de l’anglais comme langue européenne de communication internationale est toujours possible, avec l’économie de l’apprentissage d’une langue étrangère, le français. D’où, dans la conscience des locuteurs français, une attitude nouvelle a l’égard des mots anglais considérés comme la marque qu’on est in, moderne, dans le coup.

On peut donc légitimement penser gue la France entre dans une phase d’anglicisation, analogue à celle qu’ont subie les Québécois à la fin du siècle, au moment de l’industrialisation qui était, à l’époque, la forme la plus avancée de la modernité. La question des anglicismes ne se posera plus alors dans les mêmes termes. Même si personne ne semble s’en apercevoir aujourd’hui, la politique de l’emprunt et de la néologie deviendra rapidement centrale pour l’aménagement du lexique français en France. Cette question préoccupe déjà beaucoup les Québécois, qui craignent d’être anglicisés, cette fois, par les Français eux-mêmes.

Variation linguistique : la parole aux francophones

Maintenant que tout le monde voyage, le fait de la variation linguistique est devenu évident à tous les francophones et aux locuteurs du français comme langue étrangère. Cependant, le phénomène n’est pas perçu de la même manière selon que l’on est Français de l’Hexagone ou locuteur périphérique du français. Dans les communautés linguistiques de langue française hors de France, deux attitudes s’observent aujourd’hui. La plus traditionnelle et la plus répandue chez les élites locales consiste à dire qu’il n’y a qu’un français, celui de la France, et que tous les francophones doivent s’y rallier. Évidemment, cette position ne peut pas être rigoureusement soutenue et le débat consiste le plus souvent à déterminer ce qui, des usages locaux, doit être admis et considéré comme de bon aloi, pour désigner des réalités propres au pays et à sa culture. Le débat, en Afrique, à l’occasion de la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire a bien fait ressortir cette position de l’opinion publique, surtout dans le secteur de l’éducation et du journalisme. Dans les années soixante, c’était également la position officielle du Québec et celle aussi de la Belgique francophone, comme l’attestent les publications de l’époque, type Chasse aux belgicismes ou Canadianismes de bon aloi.

Mais les choses sont en train de changer, d’abord chez les linguistes et les professeurs, sous l’influence de la sociolinguistique variationniste, puis, plus largement, dans l’ensemble de la population. On affirme de plus en plus la légitimité de la variation linguistique et on réclame la publication de dictionnaires décrivant le bon usage du français au sein d’une communauté linguistique particulière. Les Québécois sont sans doute les plus à l’avant-garde de cette nouvelle attitude. Le succès commercial du Dictionnaire du français Plus qui fait une place considérable aux canadianismes et aux québécismes, démontre hors de tout doute ce changement de cap qui consiste à fonder l’affirmation d’un usage du français par rapport à la communauté elle-même, indépendamment des réactions des autres francophones. Ce projet n’est cependant pas facile, puisque deux objectifs sont poursuivis en même temps malgré leur apparente contradiction : décrire l’usage légitime du français au Québec tout en maintenant l’intercommunication avec les autres francophones. En France, on observe une certaine perplexité à l’égard de la variation dans les milieu de la lexicographie. L’époque où les régionalismes, comme on nomme d’habitude les faits de lexique particuliers à une communauté linguistique, étaient exclus, est terminée. Tous les dictionnaires incluent un nombre plus ou moins grand de régionalismes, choisis le plus souvent en fonction du besoin de les connaître de la clientèle française à qui est destiné le dictionnaire, et non dans l’intention de décrire l’usage de la communauté d’où ils proviennent. C’est, en quelque sorte, la version lexicographique de la notion de couleur locale comme on la retrouve en littérature. Il est évident que cette pratique n’est pas satisfaisante, ni du point de vue linguistique, ni par rapport au besoins et aspirations de la communauté d’origine. Une nouvelle tendance se fait donc jour, celle de publier des adaptations de dictionnaires français à l’intention de clientèles géolinguistiques particulières. C’est ainsi que le Dictionnaire du français Plus est une adaptation d’un dictionnaire publié par Hachette. La maison Robert songerait à faire de même d’un de ses dictionnaires à l’intention de la clientèle québécoise. Bordas a publié un dictionnaire destiné aux locuteurs africains et Larousse travaille actuellement à un ouvrage plus considérable sur la base de l’Inventaire. L’opinion publique française évolue, elle aussi, par rapport aux accents d’ailleurs, qu’ils soient du Sud ou propres à d’autres pays. Les réactions franchement hostiles sont devenues rares, mais demeure toujours cette petite remarque qui remet les non-standards à leur place, c’est-à-dire à l’extérieur.

La prise en compte de la variation linguistique remet en cause la notion, même de langue française. Depuis la Révolution, la notion de langue française est intimement liée à celle de langue nationale : le français est la langue nationale de la France, ce qui n’est pas dans l’usage national de la langue n’est pas français. Une autre conception du français s’élabore dans les communautés hors de France : le français est la somme de tout ce qui est commun à tous les francophones, à l’exclusion des traits particuliers à chaque communauté. Selon cette conception, des faits ou des mots seraient des particularités du français de Paris ou de France, selon le cas, par exemple carte grise ou sponsor, s’ils sont en usage uniquement en France ou à Paris.

On voit d’ici le débat en perspective. Il est pourtant essentiel à l’aménagement du lexique de la langue française, considéré sous l’angle de sa description dans un ou des dictionnaires publiés en France ou ailleurs. On commence à peine à considérer les choses sous cet angle, sauf peut-être au Québec.

Micro-informatique : des territoires à défricher

Il semblera curieux d’introduire la micro-informatique dans l’aménagement du français. Pourtant, le rapport est direct, soit parce que la présence ou l’absence du français en informatique influence les attitudes des francophones à l’égard de leur propre langue (le sentiment de modernité), soit parce que l’informatique fournit des outils nouveaux et dynamiques pour l’usage ou la description du français, à l’intention des francophones et des autres usagers de cette langue.

Ces outils nouveaux sont de diverses natures. Les mieux connus et les plus fréquents sont les correcteurs orthographiques dont la puissance, et donc le rendement, augmente avec la croissance des mémoires électroniques. Ces correcteurs fonctionnent par simple comparaison des mots du texte à corriger avec ceux du dictionnaire. Si un mot du texte ne figure pas dans le dictionnaire du correcteur, il est signalé; il revient alors à l’auteur de réagir à son égard, soit en constatant qu’il est parfaitement correct, soit en le vérifiant dans d’autres sources. Si ce fait se multiplie, on comprend la frustration et l’impatience de l’utilisateur. Pour pallier cet inconvénient, plusieurs correcteurs permettent d’inscrire des mots nouveaux dans la mémoire.

Cependant, ces correcteurs ne traitent que l’orthographe des mots. On commence à étendre la vérification aux phénomènes d’accord, du verbe avec son sujet ou des adjectifs avec le nom. Plus ambitieux, des chercheurs s’attaquent à la rédaction proprement dite en travaillant à l’élaboration de logiciels d’aide à la rédaction, qui comprendraient l’orthographe, la vérification des différences de sens entre mots voisins, la solution des difficultés courantes de l’usage, la présentation des synonymes et antonymes, certains problèmes stylistiques comme la répétition des mêmes mots. De tels logiciels existent déjà pour l’anglais. Il est certain que cette orientation de la recherche appliquée donnera bientôt des instruments de bonne qualité, intégrales dans les logiciels de traitement de texte.

Enfin, on commence à utiliser la micro-informatique comme support de présentation et de consultation du lexique. Pour l’instant, on se borne à informatiser les dictionnaires existants, sans que la version informatisée n’ajoute quelque chose de plus à la version papier. Mais ce n’est que le début et on peut prévoir que, bientôt, des dictionnaires d’un genre nouveau apparaîtront sur le marché du logiciel, qui offriront de multiples moyens de parcourir le lexique d’une langue. La conception théorique de ces dictionnaires est déjà fort avancée, les problèmes de réalisation sont réglés, il reste à trouver les moyens financiers de leur production, surtout dans une économie de marché.

En aménagement linguistique, ces perspectives sont importantes, puisque ces nouveaux outils démocratiseront l’accès aux connaissances linguistiques et favoriseront la qualité de la langue en facilitant pour l’usager moyen l’effort de correction linguistique personnelle grâce aux renseignements fournis par les logiciels. D’un autre point de vue, on peut soutenir que l’avenir d’une langue comme le français repose sur son utilisation en informatique, comme langue de fonctionnement d’une foule de logiciels destinés à tous les usages, depuis la comptabilité jusqu’à la gestion des stocks. Si les logiciels n’existent pas en français, les utilisateurs prendront ceux qui existent en anglais, comme on le constate actuellement. Pour beaucoup d’amateurs de micro-informatique, la cause est déjà entendue et le préjugé est bien ancré que les logiciels en anglais sont toujours en avance sur les logiciels en français, qui ne sont que des copies en retard. C’est un aspect important de la concurrence entre le français et l’anglais.

Par contre, il y a des domaines d’application où les jeux ne sont pas faits, notamment en analyse automatique des textes et dans les systèmes experts, domaines de pointe où la recherche est intense et où n’importe qui peut percer à condition de créer un système performant. Reste à savoir si les francophones s’intéresseront à ces nouvelles avenues de recherche. Les Sommets de la francophonie ont pris l’initiative de programmes en industrie de la langue, ce qui est au moins le signe d’une volonté politique réelle.

À la fin d’une époque

Quand on réfléchit à l’aménagement de la langue française, l’impression globale se dégage peu à peu que le français est arrivé aujourd’hui à la fin d’une période, celle de la langue nationale protégée par les frontières de la France, et qu’une époque nouvelle commence, celle de l’existence au grand vent de la concurrence européenne et internationale. Pour que le français survive comme langue internationale, il faudra que les Français changent d’attitude rapidement et profondément. Il ne s’agit plus de défendre la langue française, il s’agit de l’affirmer avec confiance dans tous les domaines, en assumant les risques que la chose comporte.

Arrière-plan linguistique et sociolinguistique d’un dictionnaire du français québécois

Nous n’avons pas l’intention de discuter ici de la problématique d’un dictionnaire décrivant l’usage du français au Québec. Nous avons déjà eu l’occasion d’en traiter lors du colloque organisé par l’équipe du Trésor de la langue française au Québec, tenu à l’Université de Montréal en mai 1986, lors d’une communication intitulée Assumer ou taire les usages lexicaux du Québec (Corbeil 1988).

Nous nous proposons plutôt de profiter du thème Où en sommes-nous avec le français québécois pour esquisser, d’une part, un inventaire des éléments ou des renseignements dont il est nécessaire de disposer pour décrire le lexique du français au Québec et au Canada, description qui pourrait prendre la forme d’un dictionnaire, et, d’autre part, pour voir si les travaux ou préoccupations des linguistes au Québec et au Canada ont apporté, apportent ou apporteront les renseignements requis pour procéder à cette description.

Pour les besoins de cet exposé, nous distinguerons deux ensembles de données, dont on doit disposer pour décrire le lexique : d’un côté, la description des faits de lexique et, de l’autre, la description des attitudes des locuteurs à l’égard de ces faits.

Les faits

Voici les éléments indispensables à la confection d’un dictionnaire du français au Québec :

1. Des indications sur les faits de prononciation

Les travaux en phonétique et en phonologie sont suffisamment avancés pour fournir les renseignements requis par cette partie de l’article de dictionnaire. Il reste cependant à déterminer comment les prononciations québécoises seront transcrites dans le dictionnaire, puisque nous avons le choix entre une transcription phonétique plus ou moins étroite et une transcription phonologique. Et si on opte pour une transcription phonologique, il faudra aussi se demander si certaines règles d’alternance des allophones, par exemple la réalisation de /i/ en [i] ou [ɪ], devraient être présentées dans l’introduction du dictionnaire ou répercutées dans la notation de la prononciation de chaque mot où elles s’appliquent, tout au long du dictionnaire.

2. Repérage des formes et des sens

C’est, évidemment, la tâche essentielle à laquelle il faudra procéder. Mais nous ne partons pas à zéro : beaucoup de matériaux ont été accumulés depuis la fin du XIXe siècle, de nature très diverse, de qualité variable, mais qui constituent un point de départ appréciable.

3. Cas particuliers des emprunts, surtout à l’anglais

4. Les locutions

L’inventaire des locutions propres au français du Québec est peu avancé. Nous ne connaissons que les travaux de Dugas à l’UQAM ou ceux de Clas & Seutin (1989).

5. Les genres

Il ne faudrait pas confondre les faits proprement québécois (comme le genre des anglicismes, par exemple) avec les erreurs sur le genre attribuables au système linguistique lui-même et dont on retrouve des exemples dans les grammaires ou les travaux de linguistique et qui sont observables dans l’ensemble de la communauté linguistique de langue maternelle française.

6. La néologie

Les attitudes

Pour la description du lexique, il nous faudrait :

1. Établir une grille des marques topolectales

Aucun sociolinguiste ne semble s’intéresser à la typologie des marques sociolectales. Ce sont sans doute les lexicographes qui trouveront les moyens de marquer les connotations des mots, en espérant qu’ils soient en même temps de bons sociolinguistes.

2. Procéder à l’examen des attitudes des locuteurs à l’égard des usages québécois, canadiens ou acadiens

3. Il nous faudrait enfin approfondir nos réflexions sur la relation entre les faits (ce qui est québécois et ce qui ne l’est pas), l’usage des faits (fréquence, mode, lieu, circonstance d’emploi), les jugements sur les faits (le métadiscours sur les usages) et le sentiment d’identité attaché aux usages québécois.

Pour l’instant, on constate une grande confusion entre ces différentes facettes de la même réalité, beaucoup de subjectivité dans la manière de les traiter, d’où des discussions où les malentendus sont nombreux, tant chez les linguistes qu’au sein du grand public.

Autant on peut affirmer que la description du lexique du français au Québec est avancée, surtout si on la compare à la description d’autres variantes du français, autant il est possible de soutenir qu’elle est fragmentaire et éparpillée.

Le moment est venu des grandes synthèses lexicographiques qui seront le lieu et l’occasion d’entreprendre les travaux sur les points qui nous font défaut et de regrouper les recherches des différents spécialistes intéressés.

Bibliographie

L’activité lexicologique au Québec

L’activité lexicologique est, aujourd’hui, très importante au Québec. Elle se partage en deux orientations principales : l’étude du vocabulaire de la langue générale, domaine habituel de la lexicologie, et la compilation des vocabulaires spécialisés, domaine plus particulier de la terminologie.

Du point de vue sociolinguistique, on remarque que, dans tous les pays et à toutes époques, les travaux lexicologiques découlent des problèmes linguistiques propres à une communauté à un moment donné. Le problème central à résoudre est généralement celui de la standardisation de la langue, qui entraîne l’obligation d’expliciter et de décrire une norme centrale de référence autour de laquelle se situent les variantes d’usage. Il serait facile de démontrer l’exactitude de ce postulat. Du point de vue théorique, nous renvoyons aux travaux de Bourdieu[1], entre autres, qui a bien décrit le mécanisme du marché linguistique par lequel les multiples usages d’une même langue acquièrent une valeur sociale en se confondant à l’usage légitime. Du point de vue pratique, on peut citer de nombreux cas où le dictionnaire apparaît comme l’instrument privilégié d’affirmation de la norme linguistique, par exemple le dictionnaire de l’Académie française, le dictionnaire de Pompeu Fabra pour le catalan, celui de Noah Webster pour l’anglais américain ou l’Oxford Dictionary pour l’anglais britannique.

Le Québec n’échappe pas à cette règle. L’évolution de l’activité lexicologique québécoise ne peut se comprendre qu’en fonction de l’histoire du français au Québec et des problèmes sociolinguistiques qu’ont créés l’éloignement de la France, physique d’abord, politique ensuite, et la concurrence avec l’anglais du reste du continent américain.

Nous nous proposons donc de rappeler, en premier lieu, les principaux événements historiques qui sont à l’origine de la situation particulière de la langue française au Québec et qui constituent la toile de fond de notre sujet. Nous décrirons ensuite les trois principales orientations des travaux lexicologiques québécois : la lexicologie de la correction des fautes, renouvelée aujourd’hui par une approche plus instrumentale, du type dictionnaire des difficultés du français ou logiciel d’aide à la rédaction; la lexicologie de la langue générale, d’abord préoccupée par l’identification et la description des écarts du français standard de France, maintenant plus orientée vers la mise au point d’un dictionnaire général des usages du français au Québec; enfin la terminologie, en tant que description des vocabulaires de  spécialités, domaine où l’activité québécoise est intense. Ces orientations s’additionnent et s’entrecroisent. Cependant, les objectifs poursuivis dans chaque cas et surtout l’esprit qui anime les travaux sont suffisamment différents pour autoriser cette manière de présenter l’évolution de l’activité lexicologique au Québec.

La toile de fond historique

Le Québec est, à l’origine, une colonie française, la Nouvelle-France, dont le peuplement commence avec la fondation de Québec en 1608.

Il faut savoir et se rappeler que la France de cette époque était une sorte de mosaïque linguistique. Chaque province avait son propre dialecte et l’intercompréhension d’un dialecte à l’autre variait beaucoup, selon la proximité géographique et selon les rapprochements typologiques entre eux. Le français du Roy n’était qu’un dialecte parmi d’autres, sauf que c’était celui du pouvoir politique, religieux, militaire et économique. Ce français du Roy n’était pas connu de toute la population et le taux de bilinguisme français du Roy/dialecte variait lui aussi considérablement.

La composition linguistique de la colonie naissante était donc hétérogène. Les personnes en autorité, autorité politique, religieuse et militaire, utilisaient le français du Roy. Les colons et les simples soldats provenaient de diverses provinces de France et parlaient chacun leur propre dialecte, tout en connaissant plus ou moins, au départ, le français des autorités. Les principales provinces d’origine étaient : la Normandie, l’Ile-de-France, le Poitou, l’Aunis, la Saintonge et le Perche. Dès les débuts de la colonie, les contacts entre ces variétés de langue se sont établis et une synthèse s’est rapidement créée autour du français du Roy comme langue dominante et avec des apports des différents dialectes en présence[2].

Les Français d’alors côtoient les Amérindiens, qu’on appelait alors les Indiens. Bien normalement, ils leur empruntent des mots, surtout pour désigner des réalités nouvelles, mots qui s’intègrent facilement à la langue française en s’adaptant.

Chose à retenir : l’unité linguistique de la colonie se réalise rapidement, avant celle de la France, sur des bases dialectales bien précises et avec quelques emprunts aux langues amérindiennes. L’unité linguistique de la France se fera plus tard, surtout à partir de la politique de la Convention, à une époque où le Québec aura cessé d’être colonie française. Depuis ce temps, la norme du français au Québec diffère de la norme française européenne.

Le Québec devient ensuite colonie britannique, par la défaite des troupes françaises sur les plaines d’Abraham en 1760, défaite confirmée par le traité de Paris en 1763.

S’établit alors la concurrence entre le français et l’anglais, qui se poursuit toujours et qui est le défi perpétuel que doivent sans cesse relever les Québécois, génération après génération.

Le statut du français se dévalorise au profit de l’anglais. L’économie et le commerce passent aux mains des Anglais : l’anglais devient donc la langue du commerce et des affaires. Par la suite, l’industrialisation du pays est assumée par les grandes sociétés anglo-saxonnes d’abord, américaines ensuite : l’anglais devient la langue de l’industrie et des nouveaux produits de son activité. La classe ouvrière qui se constitue à ce moment est contrainte de travailler en anglais, dans des usines dont les patrons sont anglophones. La population québécoise s’anglicise rapidement, surtout qu’elle n’est pas très instruite et qu’elle n’est pas en mesure de résister à la pression de l’anglais qui véhicule le monde moderne. Dans le subconscient des Québécois s’inscrit profondément la conviction qu’il faut savoir l’anglais pour être riche et réussir. Le français se maintient comme langue de la majorité de la population, langue de l’administration publique et langue des professions libérales, langue du système scolaire lorsqu’il sera institué, langue de la pratique religieuse, de l’activité culturelle et langue des médias. La politique linguistique du Québec s’attaque à cette situation contradictoire avec l’intention de modifier les rapports de force entre l’anglais et le français en faveur du français et malgré le poids de l’anglais dans le continent nord-américain.

Dernier phénomène historique pertinent : les Français demeurés au Québec deviennent des citoyens britanniques et commencent à vivre pour toujours en marge de ce qui se passe en France, sans vraiment rompre tout rapport avec la Mère Patrie. Du point de vue linguistique, la chose est importante. D’une part, la relation entre le français au Québec et le français en France se distend et chaque variété évolue de son côté, même si le lien demeure constant. D’autre part, la culture évolue aussi différemment : les Québécois ne vivent pas les grands bouleversements de la Révolution française et s’industrialisent en anglais, totalement en marge de l’industrialisation française. Les Québécois deviennent de plus en plus nord-américains, les Français de plus en plus européens au sens moderne du terme. La norme du français au Québec se consolide et admet l’existence d’écarts entre le français européen et le français québécois.

Cette rapide esquisse de l’histoire permettra au lecteur de comprendre l’évolution de l’activité lexicologique québécoise.

La lexicologie de la correction

Globalement, on peut distinguer ici deux approches : la correction des fautes et l’aide à la rédaction.

L’approche correction des fautes apparaît la première, à la fin du siècle dernier, inspirée par l’observation de l’anglicisation rapide du français au Canada et celle des écarts entre le français au Québec par rapport à celui de France.

L’objectif poursuivi est double : bloquer et combattre les anglicismes en leur substituant des mots français, aligner l’usage du français au Québec sur celui de France, dans sa norme bourgeoise standard, ou, tout au moins, réduire les écarts aux seules variantes indispensables.

Les ouvrages publiés à cette époque s’inspirent d’une attitude fortement normative et paternaliste : il n’y a qu’une seule norme du français, celle de Paris; ceux qui se trompent doivent suivre les avis de ceux qui savent. La stratégie des auteurs est élémentaire : on fait appel à la responsabilité personnelle du locuteur, sans se rendre compte qu’il est impuissant à modifier à lui seul l’usage général de la langue et qu’ainsi, on le conduit à l’échec et à la conclusion qu’il n’y a rien à faire face aux forces sociales en jeu. Citons quelques titres des premiers ouvrages, révélateurs de cet esprit : Manuel des expressions vicieuses les plus fréquentes, de l’abbé Napoléon Caron (1841), Dictionnaire des locutions vicieuses, de J. A. Manseau (1867), Dictionnaire de nos fautes, de l’abbé Blanchard (1915). Cette manière d’aborder le problème se maintiendra au moins jusqu’à la fin des années soixante, dans des ouvrages du même type et dans des chroniques de même esprit publiées par les journaux de langue française. On organisera des campagnes de bon parler français, avec des slogans comme Bien parler, c’est se respecter; étant donné que ces campagnes ne duraient qu’une courte période, elles étaient davantage occasion d’ironie qu’occasion de mobilisation des locuteurs, surtout de la part des jeunes des écoles.

L’approche aide à la rédaction est récente. Elle s’inspire d’un tout autre esprit : informer sans culpabiliser. Elle se fixe un objectif global : mettre à la disposition des rédacteurs et des usagers tous les renseignements utiles à un usage correct de la langue, incluant non seulement les anglicismes et les québécismes, mais aussi les difficultés propres au système de la langue française comme le pluriel des mots composés ou les accords du participe passé. Elle se matérialise sous deux formes : des publications ou des logiciels de micro-informatique.

Comme exemple de publication, on peut citer la plus récente et la plus populaire, le Multidictionnaire des difficultés de la langue française, publié à Montréal par les Éditions Québec-Amérique (1988) et adapté au marché français par Larousse sous le titre Dico pratique (1989). Il s’agit d’une synthèse de renseignements qu’en général, on doit chercher dans les grammaires ou dans divers dictionnaires, dictionnaire orthographique, dictionnaire des synonymes, dictionnaire d’anglicismes, de canadianismes, dictionnaire typographique, dictionnaire de conjugaison, de prononciation, d’abréviations ou de correspondance. Les problèmes propres au Québec ne sont, dans cet ouvrage, qu’un sous-ensemble et non l’objet principal de la description.

Depuis l’introduction de la micro-informatique et des logiciels de traitement de texte, les linguistes québécois ont mis au point des logiciels d’aide à la rédaction. Les plus simples ont d’abord été les logiciels de correction orthographique, comme Hugo[3], réalisé par la maison Logidisc, puis les logiciels de correction orthographique et grammaticale, comme Orthograph[4], conçu et diffusé par la maison John Chandioux. Ces deux produits ont un grand succès en France. D’autres logiciels sont en cours de développement, beaucoup plus ambitieux, puisqu’ils se proposent de traiter, en plus de l’orthographe et de la grammaire, les problèmes de lexique et de stylistique, pour devenir ainsi des soutiens à l’écriture, efficaces et complets.

La lexicologie de la langue générale

Ici également, on peut distinguer deux approches : l’étude des écarts et la description globale du lexique québécois.

L’étude des écarts découle des travaux antérieurs, évoqués plus haut. Cependant, elle s’en distingue par l’esprit et la méthode. L’esprit n’est plus le même : il ne s’agit pas de condamner, mais de comprendre et de décrire les usages propres au Québec ou aux francophones du Canada dans son entier; la préoccupation normative semble passer au second plan, quoiqu’en définitive, le simple fait de décrire un usage est déjà une manière de l’authentifier ou de le condamner, étant donné le rôle sociolinguistique du dictionnaire au sein d’une communauté linguistique. La méthodologie s’inspire de la dialectologie, ou de la lexicographie, de tradition française l’une et l’autre, avec une grande préoccupation d’objectivité dans la manière de recueillir et de traiter les données lexicologiques.

Cette réaction à l’idéologie des fautes se manifeste très tôt. Elle en est presque contemporaine, comme si l’analyse négative sous forme de fautes avait entraîné comme contrepartie un effort de distinction entre ce qui est légitime (les écarts) et ce qui ne l’est pas (les anglicismes et les impropriétés). Citons comme exemples : le Glossaire franco-canadien d’Oscar Dunn (1880), le Dictionnaire canadien-français de Sylva Clapin (1894), le Glossaire du parler français au Canada, publié par la Société du Bon parler français en 1930, à la suite d’une enquête par correspondance auprès de 200 informateurs[5].

L’analyse des écarts se poursuit encore aujourd’hui. L’Office de la langue française a publié, en 1969, un petit recueil de Canadianismes de bon aloi. Plus récemment, Robert Dubuc et Jean-Claude Boulanger ont colligé des Régionalismes québécois usuels, ouvrage paru dans la collection des travaux du Conseil international de la langue française. Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, a entrepris la préparation d’un Trésor de la langue française dont il a tiré le prototype d’un dictionnaire des usages du français québécois. Enfin, dernier exemple, Gaston Dulong, également de l’Université Laval, a réalisé un important atlas linguistique de l’Est du Canada, dans la plus rigoureuse tradition de la dialectologie, publié sous le titre Le parler populaire du Québec et de ses régions voisines, dont il a tiré, par la suite, un Dictionnaire des canadianismes, publié chez Larousse en 1989. Enfin, l’Office de la langue française a publié deux énoncés de politique qui se rattachent de près à la problématique des écarts : l’Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes (1985) et l’Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères (1980).

Sur la base de ces connaissances, des linguistes québécois ont fourni à des maisons françaises d’édition de dictionnaires des renseignements lexicologiques qui ont été intégrés dans les dictionnaires publiés en France, comme dans les Robert ou les Larousse. On a aussi utilisé ces connaissances pour procéder à l’adaptation de dictionnaires français pour la vente au Québec. Par exemple, le Centre Éducatif et Culturel de Montréal, maison d’édition de manuels scolaires, a obtenu le droit de modifier le texte de deux dictionnaires publiés en France par Hachette en fonction des usages du français au Québec. L’un est destiné aux jeunes; il a été adapté par Jean-Claude Boulanger, de l’Université Laval, et a paru sous le titre Dictionnaire CEC Jeunesse. L’autre est destiné au grand public; l’original a été revu par une équipe composée de Pierre Auger (Université Laval), Normand Beauchemin (Université de Sherbrooke) et Claude Poirier (Université Laval), sous la direction de A. E. Shiaty, du Centre Éducatif et Culturel; il porte comme titre Dictionnaire du français Plus à l’usage des francophones d’Amérique.

L’étude des écarts se heurte à des difficultés précises. Pour identifier un écart, il faut, bien évidemment, comparer un état de langue à un autre et disposer d’une description de l’un et de l’autre. Les chercheurs utilisent les dictionnaires publiés en France comme témoins de l’usage français, alors que ces dictionnaires ne reflètent qu’une partie des usages, tirés surtout de la langue écrite et parlée populaire et familière et, surtout, beaucoup d’usages des locuteurs de province. À ces dictionnaires, on compare des observations éparses, plus ou moins étayées sur des documents, qu’on lit en y cherchant des éléments qu’on pense ne pas faire partie du français français. L’identification est relativement facile quand il s’agit de formes, mais beaucoup plus difficile lorsqu’il s’agit de déceler un écart sémantique, parce qu’alors, il faudrait que le lecteur/enquêteur ait en tête toute la structure sémantique de chaque mot[6]. La seule conclusion qu’on peut tirer en suivant cette méthode est qu’un mot ou un sens n’est pas dans les dictionnaires français, mais on ne peut pas conclure que cet élément est propre à telle ou telle région de la francophonie : le français réel est plus vaste que l’image que nous en donnent les dictionnaires. Du côté québécois, la notion même de québécisme est mal circonscrite, au moins pour deux raisons : le français de Québec ne recoupe pas celui de l’Acadie, qui sont l’un et l’autre des communautés linguistiques particulières, d’une part, le français du Québec s’est répandu à l’Ouest du pays en y connaissant une évolution différente, notamment sous l’influence de ses contacts avec l’anglais, d’autre part. Il est donc difficile d’isoler ce qui est proprement québécois dans les usages du français au Canada.

Cette critique de la méthodologie des écarts a fait revenir à l’avant-scène le projet d’une description globale de la langue française en Amérique, sur la base d’une banque de données linguistiques dont la composition refléterait toutes les catégories d’emplois. Le Conseil de la langue française du Québec a formulé un avis officiel en ce sens[7], défini par ses coordonnées politiques, illustré par les textes des écrivains, des journalistes ou des fonctionnaires, pour la langue écrite, et par des enregistrements de locuteurs pour la langue parlée. Sur la base d’un tel corpus, il serait possible de décrire le vocabulaire des Québécois, en y incluant tous les mots qu’ils utilisent et en tenant compte du jugement métalinguistique qu’ils portent ou ont porté sur certains mots ou sens.

Les choses en sont là.

La terminologie

Au Québec, on donne à terminologie le sens de description systématique des vocabulaires de spécialités, avec, comme objectif, d’identifier le terme le plus adéquat pour désigner une notion, en le dégageant de l’ensemble des termes en concurrence. Pour mener à bien ce type de recherche, une méthodologie rigoureuse a été expérimentée et mise au point progressivement. Elle s’enseigne aujourd’hui dans les universités, au Québec et ailleurs dans le monde.

L’activité terminologique est intense. Elle est très liée à la politique linguistique du Québec. Cette politique, formulée dans un texte de loi intitulé Charte de la langue française[8], donne au français le statut de langue officielle unique et détermine que le français est la langue commune des Québécois de toute origine, la langue habituelle de travail, la langue des services, la langue des catalogues et de la publicité, la langue des contrats; elle rend obligatoire la fréquentation du système scolaire de langue française, sauf pour les anglophones définis comme ceux dont les parents ont fait leurs études en anglais au Canada et dont les droits sont protégés par la Constitution de 1867. La réalisation de ces objectifs implique qu’on dispose du vocabulaire français de toutes les activités touchées par la loi, dont un grand nombre se déroulaient historiquement en anglais[9]. D’un autre point de vue et d’une manière plus globale, on constate que l’activité terminologique découle de la nécessité où nous sommes de faire face à la pression constante de l’anglais, dont la source principale est l’innovation technologique et scientifique de nos voisins américains.

Le bilan de cette activité est impressionnant. Un rapport du Conseil de la langue française[10], portant sur la période 1970-1989, inventorie au-delà de 700 recueils terminologiques, le plus souvent anglais-français, où se reflètent les principaux secteurs de l’activité économique québécoise : aéronautique, alimentation, assurances, banque, bâtiment, bureautique, communications, comptabilité, droit, édition, électricité, électronique, environnement, fabrication industrielle, génie mécanique, génie minier, gestion, industrie pharmaceutique, informatique, robotique, télématique, textile, transport, vêtement. Deux banques de terminologie, sur support informatique, sont disponibles pour interrogation, l’une à l’Office de la langue française, la Banque de terminologie du Québec, et l’autre au Secrétariat d’État du gouvernement canadien.

La somme d’information et d’expérience ainsi accumulée est exploitable de bien des façons. L’exemple le plus connu est le Dictionnaire thématique visuel, réalisé par Jean-Claude Corbeil et Ariane Archambault, et publié par les Éditions Québec/Amérique. Il s’agit d’un dictionnaire d’orientation terminologique, où l’image joue le rôle de la définition, destiné à une personne qui vit dans l’univers contemporain postindustrialisé où chacun a besoin d’un nombre relativement élevé de termes techniques pour comprendre le monde où il vit, lire les journaux et les revues, manipuler les objets de la vie quotidienne. Ces mots sont indispensables pour consulter les sources d’information classique, comme les encyclopédies ou les dictionnaires, puisqu’il faut connaître le mot pour savoir quoi y chercher. Le dictionnaire comprend 28 chapitres, environ 25 000 mots dans chaque langue et 3000 illustrations.

Il a d’abord été publié en français et en anglais, en versions unilingues et bilingues, puis traduit en chinois, en indonésien et en espagnol. Il est coédité dans de nombreux pays, autour des centres de distribution suivants : Montréal, Toronto, New York, Miami, Mexico, Londres, Paris, Bruxelles, Hong Kong, Budapest, Zagreb, Jakarta.

La deuxième édition est en préparation et paraîtra à l’automne 1992. D’autres langues s’ajouteront alors, l’italien et l’allemand en particulier. Toute la procédure de réalisation a été informatisée. Les illustrations sont produites par infographie et pourront ainsi être reproduites sur disque compact. La terminologie est traitée en base de données et constitue une banque de terminologie multilingue, interrogeable par langues, par sujets, ou par croisement de langues. Le montage du texte sur les illustrations est automatique, ce qui permet de produire des éditions dans des langues inconnues de l’éditeur, à la seule condition que lui soit fourni le vocabulaire sur le support informatique adéquat.

Le succès de ce dictionnaire est déjà considérable : le tirage global dépasse aujourd’hui le demi-million d’exemplaires. La deuxième édition informatisée suscite un très grand intérêt dans le monde international du livre, comme on a pu le constater à la foire de Francfort en octobre 1990. Des adaptations à des cultures très différentes, et dans des langues non occidentales, sont en cours de réalisation en Éthiopie (anglais-amharique) et dans quatre pays d’Afrique de l’Ouest, le Mali, la Guinée, le Sénégal et le Burkina Fasso (français et deux langues nationales choisies par chaque pays). Pour la maison d’édition Québec/Amérique, il s’agit là de prototypes très importants, dans la perspective du développement des pays du Sud, du transfert des technologies et de l’alphabétisation des populations.

Conclusion

Au fil des années et des travaux sur la langue québécoise, des questions se sont clarifiées et des consensus se sont dégagés sur des points précis.

Il est devenu évident pour tous que le français du Québec ne sera et ne pourra jamais être identique au français français. Il existe une norme du français québécois, même si cette norme n’a pas été totalement explicitée. Mais, en même temps, les Québécois favorisent l’intercompréhension avec les autres francophones du monde et ne veulent pas se folkloriser par une langue trop éloignée du français standard international.

La distinction entre emprunt et anglicisme est beaucoup plus claire. L’emprunt correspond à un phénomène d’enrichissement lexical, lorsque la langue emprunteuse n’a pas d’autre solution. Mais c’est un procédé auquel il faut recourir en dernière analyse, pour éviter un apport massif de termes étrangers dans le lexique de la langue nationale, surtout s’ils se concentrent dans des domaines précis. Une langue doit maintenir vivante sa capacité de nommer la nouveauté par l’utilisation de ses propres mécanismes de création néologique. Le terme anglicisme a deux sens : sur le plan étymologique, il désigne tout mot d’origine anglaise, quels que soient son ancienneté et son degré d’intégration dans la langue, par exemple paquebot ou redingote; dans un sens plus étroit, il désigne un emprunt abusif à l’anglais, en lieu et place d’un terme français équivalent et existant, par exemple, bumper pour pare-choc.. À cause du processus historique d’anglicisation du vocabulaire québécois, la distinction entre emprunt et anglicisme est délicate lorsqu’il s’agit de décrire le lexique global du français au Québec. Le recours à des marques d’usage apparaît alors indispensable.

La distinction entre lexique de la langue générale et lexique de spécialité est nette. Le lexique de la langue générale favorise la polysémie et reflète les divers registres de langue. La difficulté fondamentale lors de la rédaction d’un dictionnaire est alors la manière de faire face à la variation linguistique, à la recherche d’un compromis entre décrire tous les usages (le point de vue de la linguistique descriptive) et illustrer l’usage légitime qui sert de norme à la communauté linguistique (le point de vue de la sociolinguistique). Le lexique de spécialité tend à l’univocité, c’est-à-dire un terme par notion et le même pour tous. L’efficacité de la communication technique, scientifique ou commerciale est à ce prix. L’objectif de la terminologie est, en conséquence, de standardiser et de normaliser les vocabulaires spécialisés en identifiant le terme recommandé par rapport à ses concurrents, s’il en existe. Lorsqu’un terme pénètre dans le lexique de la langue générale, il a tendance à devenir polysémique, perdant ainsi, peu à peu, son caractère de terme technique.

D’une manière plus globale, on peut constater que le Québec se soucie beaucoup de l’avenir du français comme langue nationale et internationale et qu’il vit intensément et quotidiennement l’expérience de la concurrence linguistique. De ce fait, le Québec est devenu, dans l’ensemble des pays de langue française, un lieu d’excellence pour les travaux d’aménagement linguistique, de lexicologie et de terminologie, et, sur le plan international, le témoignage qu’il est possible de redresser des situations linguistiques en faveur des langues nationales, même minoritaires.

Notes

L’emprunt comme indice de la concurrence linguistique

La manière la plus simple d’aborder notre sujet me semble être d’évoquer avec vous, pour mémoire, ce que l’on dit ou ce que l’on entend généralement dire sur l’emprunt, ou encore d’esquisser la manière habituelle dont on traite la question, même chez les linguistes.

On utilise le terme emprunt pour désigner globalement tout phénomène de passage d’un mot d’une langue dite langue source dans une autre langue, dite langue emprunteuse. Pour le commun des mortels, c’est un phénomène lexical, sous la forme d’un mot, les plus attentifs ou les plus sensibles à la langue y décelant aussi des phénomènes d’ordre sémantique. On évoque rarement les phénomènes syntaxiques, morphologiques, stylistiques, orthographiques ou phonologiques. Le sens du mot est très englobant. On met souvent en opposition emprunt et anglicisme, mais la distinction entre les deux notions n’est pas nette et donne lieu à des discussions très impressionnistes, surtout lorsqu’il s’agit de classer un mot dans l’une ou l’autre catégorie.

On répète à satiété que toutes les langues ont emprunté ou empruntent, que c’est un phénomène normal, universel et constant dans l’histoire des langues. Cela dit, on se sent parfaitement légitimé d’être favorable à l’emprunt et on ne se sent pas obligé de tenir compte des différences d’une situation à l’autre ou d’une époque à l’autre.

On considère que l’emprunt est un procédé d’enrichissement du lexique de la langue, donc un gain, un aspect positif du contact des langues. Mais on met rarement en balance l’autre procédé d’enrichissement lexical, tout aussi et peut-être davantage productif, c’est-à-dire la néologie. La néologie est surtout perçue comme le fait de créer un mot nouveau, parce qu’une forme nouvelle est matériellement perceptible; on perçoit plus difficilement qu’elle se manifeste aussi et le plus souvent par dérivation ou par adjonction d’un sens nouveau à une forme ancienne. Chose certaine, une forme nouvelle ne passe pas inaperçue et provoque des réactions positives ou négatives, alors qu’un sens nouveau ou une forme dérivée passe dans l’usage sans que personne ne s’en rende trop compte.

La discussion porte, en général, sur des mots isolés, traités un à un, jamais sur des ensembles notionnels.

De leur côté, les linguistes se sont intéressés presque uniquement à la typologie des emprunts, à la discussion de la terminologie qui en découle ou à l’examen de la procédure d’intégration des mots étrangers dans le système de la langue. Ces travaux sont strictement linguistiques et ont, pour ainsi dire, épuisé leur objet, du moins du point de vue théorique.

Cette tradition de l’emprunt, qu’elle soit populaire ou scientifique, passe sous silence, néglige ou sous-estime tout l’aspect sociolinguistique de l’emprunt, dont je pense qu’il est, aujourd’hui comme hier, l’aspect le plus important du phénomène.

De ce point de vue, la problématique me semble graviter autour de deux axes principaux : la concurrence entre les langues et les attitudes que la perception de cette concurrence génère chez les locuteurs de la langue emprunteuse.

L’emprunt est, sans aucun doute, la manifestation la plus explicite des rapports entre deux langues et donc entre deux univers culturels, entre deux civilisations qui, souvent, ne sont pas du même type ou du même niveau de performance technico-scientifique.

La plupart des analyses de l’emprunt postulent qu’il est nécessaire qu’il y ait contact entre les langues pour que le phénomène se produise et que ce contact est la conséquence du bilinguisme individuel. La manière dont Haugen aborde la question est très exemplaire de ce point de vue. L’article auquel je me réfère est de 1950, paru dans Language sous le titre The Analysis of Linguistic Borrowing. Dès la première ligne du texte, Haugen cite une opinion de Hermann Paul qui, en 1886, posait en principe que « tout emprunt d’une langue à une autre découle d’une connaissance minimum des deux langues ». Très logiquement, Haugen poursuit le raisonnement en affirmant que « l’emprunt généralisé dans une langue postule un groupe important d’individus bilingues » et que « l’analyse de l’emprunt doit commencer par l’analyse du comportement des locuteurs bilingues ». Il décrit ensuite le processus d’introduction d’un emprunt dans la langue emprunteuse de la manière suivante, en trois étapes. D’abord, un individu bilingue introduit le mot emprunté en lui donnant une prononciation aussi proche que possible de celle de la langue de départ. Ensuite, lorsqu’il réutilise le même mot ou lorsque d’autres locuteurs le reprennent à leur tour, une certaine acclimation phonétique au système de la langue emprunteuse se produit, qui éloigne le mot emprunté de sa prononciation originale. Enfin, lorsque des monolingues apprennent ce mot, ils poussent encore plus loin l’adaptation phonétique de l’emprunt dont la prononciation finit par se stabiliser le plus près possible du système phonologique de la langue emprunteuse.

Ce type d’analyse est réaliste, mais elle n’est pas suffisante. On ne peut mettre en doute la nécessité du contact entre les langues pour qu’il y ait emprunt. Mais on peut se demander si le contact doit être attribué uniquement et principalement aux locuteurs bilingues et si l’importance qui leur est accordée n’est pas tributaire de l’époque, notamment de la manière dont s’effectuait alors la diffusion des langues, avant la généralisation et la mondialisation des moyens de communication de masse, surtout de la télévision et du cinéma, et avant la mondialisation des échanges commerciaux. Autrefois, la communication d’individu à individu était la source première de la diffusion des langues et le bilingue jouait le rôle d’interface entre la langue étrangère et la langue maternelle. C’est ainsi, par exemple, que les contremaîtres bilingues ont servi d’intermédiaires entre les ouvriers québécois et les patrons anglophones. Aujourd’hui, le contact est souvent direct, sans intermédiaire entre un message dans une langue et sa réception par des locuteurs d’une autre langue, plus ou moins bilingues, le plus souvent unilingues. Par exemple, à cause de la manière dont se fait le commerce international de nos jours, il suffit qu’un produit nouveau arrive dans un pays avec une dénomination anglaise pour que le mot anglais se diffuse automatiquement. Autre exemple de contact direct, la diffusion de la télévision italienne en Tunisie ou de films égyptiens en arabe dans les pays africains francophones ou de messages publicitaires en anglais dans les salles de cinéma de Paris : nous voyons alors des téléspectateurs captivés par le film même s’ils ne comprennent pas la langue du dialogue, dont ils absorbent cependant, peu à peu, des éléments. Manifestement, les bilingues ne sont pas la seule voie du contact linguistique et de l’emprunt : ce postulat initial doit être remis en cause.

D’un autre côté, même en acceptant l’hypothèse de la nécessité du bilinguisme pour expliquer l’emprunt, l’analyse du type Haugen ne répond pas à la question principale : pourquoi l’individu bilingue fait-il un emprunt plutôt que d’utiliser un équivalent dans sa langue? On peut, par exemple, expliquer la pénétration de mots anglais dans le français du Québec par le comportement des bilingues, par exemple les journalistes, les traducteurs ou les contremaîtres. Mais nous ne savons toujours pas pourquoi ces bilingues se sont sentis obligés d’avoir recours à des mots anglais, d’autant plus que, très souvent, les mots empruntés ne présentaient aucune difficulté d’équivalence en français, par exemple brake ou bumper à la place de frein et de pare-chocs.

Le contact linguistique n’est donc pas suffisant, à lui seul, pour expliquer l’emprunt, surtout s’il est massif et constant durant une période suffisamment longue pour influencer le système de la langue emprunteuse.

Il faut, de toute évidence, avoir recours à un autre paramètre qui expliquerait l’enclenchement du processus d’emprunt. Ce paramètre est, non pas le comportement des bilingues qui ne sont que des courroies de transmission, mais bien plutôt le type de rapport entre les langues en présence dans la perspective de la concurrence qu’elles se font dans l’esprit des locuteurs, surtout des locuteurs unilingues ou peu bilingues.

Du point de vue du rapport entre les langues, on peut alors postuler que l’emprunt va toujours dans le sens de la concurrence, de la langue dominante à la langue dominée.

On peut distinguer deux types de concurrence, la concurrence globale et la concurrence spécialisée.

La concurrence linguistique est globale lorsqu’elle découle d’une prééminence économique, politique et militaire d’un pays ou d’un groupe de pays d’une langue donnée sur les pays d’autres langues avec lesquels ce pays ou ce groupe de pays sont en relation. On peut raffiner l’analyse en distinguant deux cas de figure dans la concurrence globale, selon que les pays en relation sont ou ne sont pas, à des degrés divers, de même type culturel et de niveau de développement équivalent. On peut ainsi faire la différence entre la situation des langues européennes par rapport à l’anglais et celle des langues africaines et de l’arabe par rapport au français et à l’anglais selon les régions. La dominance linguistique sous la forme de l’emprunt tend alors à être également globale et à se manifester dans toutes les composantes du système linguistique, surtout dans le lexique général de la langue dominée.

La concurrence est spécialisée lorsqu’elle découle de l’excellence ou de l’avance scientifique, technologique et commerciale d’un pays dans un domaine précis. Des exemples de ce type de concurrence sont très connus et souvent cités : l’excellence de l’Italie en musique à la Renaissance expliquerait la diffusion des termes italiens en musique dans les langues de l’Europe, l’excellence de la cuisine française aurait entraîné la diffusion des termes français en ce domaine, aujourd’hui la prédominance américaine en informatique et en électronique favoriserait l’usage du vocabulaire américain. Dans ce cas, la dominance linguistique tend à ne toucher que les terminologies de spécialités, avec cependant une influence sur le lexique lorsque les mots spécialisés passent dans la langue générale.

L’introduction du facteur concurrence linguistique renouvelle l’analyse de l’emprunt, puisqu’il introduit dans l’analyse du phénomène des aspects plus importants et plus déterminants que l’aspect strictement linguistique :

Cette dernière observation montre que la conception de l’emprunt comme manifestation de la concurrence linguistique permet d’introduire dans la description du phénomène l’analyse des attitudes des locuteurs face à l’emprunt.

Les travaux sur les attitudes sont très embryonnaires. Comme hypothèses de travail et aux fins de notre rencontre, disons que les attitudes sont à la fois personnelles et collectives et qu’elles oscillent entre trois positions :

On peut également noter qu’à l’évidence, les attitudes en France et au Québec sont très différentes, les locuteurs français allant vers l’engouement, les Québécois vers la défense et l’illustration du français. Il y a des défaitistes dans les deux pays.

Avec cette analyse en tête, changeons de point de vue et examinons maintenant le problème du traitement lexicographique de l’emprunt, qui est le thème central de nos travaux.

Notons d’abord que la conception que se fait le lexicographe de l’emprunt ou le point de vue qu’il adopte pour le définir influence directement la manière dont les emprunts seront traités dans l’ouvrage. Le même titre d’ouvrage, par exemple Dictionnaire des anglicismes, peut désigner des ouvrages extrêmement différents l’un de l’autre. Par exemple celui de Josette Rey-Debove qui définit l’anglicisme strictement par son origine et indépendamment de toute autre considération. Cette définition est inattaquable, mais elle ne permet pas de faire la différence entre redingote, rail et design par rapport à computer, come-back et sponsor. Sont mis en cause ici le choix des objectifs du dictionnaire et l’analyse des besoins du public cible. L’autre exemple serait le dictionnaire de Colpron, ou celui d’Étiemble, qui définissent l’un et l’autre l’anglicisme du point de vue de sa légitimité et qui, en conséquence, ne retiennent que les emprunts discutables ou à rejeter. Sont mis en cause ici l’analyse sociolinguistique des emprunts qui est préalable à une telle orientation éditoriale et les critères de choix des auteurs.

Le traitement linguistique des emprunts dans les dictionnaires me semble tout à fait conforme aux règles de l’art : graphie, prononciation, indication de la catégorie grammaticale, du genre, du nombre, étymologie. Ce qui ne veut pas dire que ce soit simple : il n’est pas toujours facile de choisir une graphie, le genre peut fluctuer, notamment entre le Québec et la France, la prononciation évolue avec la connaissance de la langue source et l’ancienneté de l’emprunt, l’étymologie se réduit souvent à la simple notation mot anglais. Par contre, le traitement sociolinguistique est totalement insuffisant, parfois tout simplement passé sous silence. Le lecteur n’est pas ou est mal renseigné sur le statut du mot et sur son mode d’emploi dans et par sa communauté linguistique. La théorie actuelle de l’emprunt ne permet pas de régler ce problème et nous ne disposons d’aucune grille de mots-clés qui pourraient décrire le statut et le mode d’emploi du mot emprunté. Aujourd’hui, le choix du lexicographe est simple : accepter ou refuser d’insérer un emprunt dans la nomenclature de son ouvrage, alors que l’usage du même mot par les locuteurs est beaucoup plus nuancé et que ces nuances d’emploi sont connues des usagers de la langue et sont sources d’effets stylistiques. D’une manière plus générale, je serais porté à soutenir que les dictionnaires n’ont pas encore intégré la sociolinguistique et que le traitement des connotations demeure toujours aussi pauvre et désespérément artisanal dans tous les ouvrages.

Enfin, la conception même du dictionnaire est en cause ici. Sous l’influence de la linguistique descriptive, les auteurs de dictionnaires soutiennent aujourd’hui que le rôle du dictionnaire est de décrire l’usage. En soi et à première vue, c’est une intention parfaitement louable et respectable, sauf qu’on laisse ainsi croire que la totalité des usages est décrite alors que ce n’en est qu’une partie et que, par le fait même, cette partie des usages intégrés au dictionnaire est socialement valorisée au détriment du reste, ce qui confère au dictionnaire, malgré les protestations des auteurs, un rôle normatif évident. Le public ne s’y est jamais trompé, qui a toujours consulté le dictionnaire pour savoir si un mot était ou n’était pas français. Il y a donc un conflit entre la position idéologique des auteurs de dictionnaires et le rôle réel du dictionnaire dans la société. Ce conflit est encore plus évident dans le cas des emprunts : pour l’utilisateur du dictionnaire, le fait qu’un mot anglais y soit admis signifie qu’il est devenu français et qu’on peut l’employer. D’autre part, comme les attitudes entre locuteurs français et locuteurs québécois à l’égard des mots anglais sont très différentes, comme nous l’indiquions précédemment, les Québécois ont l’impression de se faire angliciser cette fois par les dictionnaires publiés en France, surtout si la tendance à l’anglomanie s’intensifie.

En conclusion et dans l’esprit des travaux que nous amorçons ce matin, je résumerais ma pensée de la manière suivante.

Il est nécessaire de renouveler la théorie de l’emprunt en examinant le phénomène sous l’angle de la concurrence entre les langues. Le contact linguistique n’explique rien par lui-même et l’analyse de type typologique ne sert qu’à établir des catégories et des classements.

Il faut en même temps redéfinir l’analyse lexicographique de l’emprunt et le traitement qui en découle en vue d’atteindre deux objectifs : d’abord rendre compte du statut de l’emprunt au sein de la communauté linguistique, ensuite renouer avec la tradition du dictionnaire comme guide de l’usage, non pas en condamnant des mots ou des sens, ce qui serait renouer avec le purisme, mais en décrivant le mode d’emploi des mots et des sens tel qu’on l’observe chez les locuteurs et dans les textes. Ce dernier point vaut pour toutes les entrées de la nomenclature et suppose que la révolution sociolinguistique se produise dans la lexicologie française.

Pour que cette révolution ait lieu, il faut que les auteurs de dictionnaires disposent des résultats de la recherche théorique et appliquée, portant sur les caractères sociolinguistiques des mots du lexique. Les travaux théoriques devraient avoir pour objet la description du statut des mots dans la communauté linguistique. De ces travaux théoriques devraient découler des travaux pratiques dont l’objet serait la mise au point d’une grille de marqueurs capables de décrire le statut d’un mot dans l’usage et sur la manière d’intégrer ces marqueurs dans le texte du traitement lexicographique.

Sur la base de tels travaux, il deviendrait possible non seulement de rendre compte des emprunts avec plus de nuances qu’aujourd’hui, mais aussi d’entreprendre un vrai dictionnaire du français, global et variationniste, englobant et situant les uns par rapport aux autres et par rapport au tronc commun de la langue les usages de toutes les communautés qui partagent une même langue et tous les usages de la langue à des niveaux variables de discours.

Pour une stratégie globale en aménagement linguistique de l’Acadie du Nouveau-Brunswick

Je tiens tout d’abord à remercier très sincèrement les organisateurs de votre colloque de l’honneur qu’ils me font en m’invitant à présenter cette conférence inaugurale.

Je n’ai pas beaucoup hésité à accepter de venir à Edmundston. L’avenir de la communauté acadienne m’intéresse de plus en plus, parce que je suis toujours convaincu que vous êtes une communauté linguistique viable, même si vous êtes plus en danger que les Québécois, et parce que la solidarité francophone doit devenir de plus en plus étroite sur le plan international si on veut vraiment que la langue française puisse faire face aux défis de la concurrence linguistique des autres langues de grande diffusion, notamment de l’anglais. De plus, je pourrai ainsi continuer les réflexions amorcées à Moncton, en mai dernier, lors du symposium en aménagement linguistique organisé par le Centre de recherche en linguistique appliquée de l’Université de Moncton, où les discussions ont été très animées et toutes centrées sur la stratégie à développer pour assurer l’avenir et l’épanouissement de la langue française au Nouveau-Brunswick.

Pour préparer cette conférence, je me suis souvenu des débats de Moncton et de toutes les informations que nous ont fournies les divers intervenants et conférenciers lors de cette réunion. J’ai aussi lu attentivement et médité les actes du forum de consultation sur la qualité du français parlé et écrit organisé par votre association dans le cadre du programme Français en tête.

J’en suis ainsi arrivé à quelques observations générales, qui nous serviront de point de départ :

Tous les aspects de la situation de la langue française au Nouveau-Brunswick et, par voie de conséquence, tous les problèmes auxquels fait face la communauté acadienne, ont été inventoriés et analysés correctement.

Beaucoup de solutions ont été proposées et explorées, avec grande attention et sain réalisme. Je dirais même qu’elles sont si nombreuses et si pertinentes les unes et les autres qu’on ne sait plus trop par quel bout commencer.

Il y a des point précis sur lesquels les divers intervenants sont d’accord. J’en dégage au moins quatre :

Enfin, dernière observation de départ, et je l’emprunte à Michel Bastarache, p.-d.g. de la compagnie Mutuelle d’Assurance-Vie Assomption, la concertation requise pour une politique globale n’a pas été entreprise. Le sentiment qu’il faut faire quelque chose est très vif, mais on ne sait plus comment s’y prendre. Une impression de fouillis se dégage de la masse des propositions émises à l’occasion du forum, comme elle se dégageait aussi des discussions du colloque de Moncton. Ce trop grand nombre de solutions possibles, toutes aussi urgentes semble-t-il, peut conduire à l’immobilité.

C’est pour cette raison que s’est imposée à mon esprit la conviction que le sujet le plus important et le plus utile à aborder avec vous aujourd’hui est celui de la nécessité d’une stratégie globale en aménagement linguistique de l’Acadie du Nouveau-Brunswick.

Je sais bien qu’il y a grand danger pour un observateur extérieur comme moi à aborder ce sujet.

Chose certaine, soyez convaincus que mon intention n’est pas de me mêler de vos affaires. C’est vous qui devez décider de ce que vous voulez entreprendre, puisqu’il s’agit de votre propre avenir comme collectivité, comme individu et comme citoyen du Nouveau-Brunswick. Je suis donc assuré que vous ferez mentalement et collectivement les corrections et adaptations qu’exigent mes propos par rapport à la situation acadienne.

Mais, d’un autre point de vue, les problèmes qui se posent à vous se posent aussi à d’autres pays ou à d’autres régions, comme en Catalogne par exemple. On peut donc réfléchir avec un certain recul et une certaine assurance de ne pas dire trop de bêtises. Toutes les minorités ont ceci en commun qu’elles doivent prendre l’initiative de leur propre destin en bouleversant toujours l’ordre établi par la majorité. Ceci est vrai du Québec par rapport au Canada, ceci est vrai des Acadiens par rapport à leurs concitoyens anglophones, ceci est vrai des Amérindiens et des Inuit par rapport à la société blanche. On comprend alors que les minoritaires ont des expériences à parta-ger et un certain devoir de solidarité, ce qui me légitime de discuter avec vous de votre situation linguistique.

Je me propose d’aborder deux questions principales : quels sont les éléments d’une stratégie globale d’aménagement linguistique et quels moyens faut-il prendre pour parvenir à mettre au point une telle stratégie.

Éléments d’une stratégie globale

A travers le monde, beaucoup de spécialistes et de praticiens de l’aménagement linguistique essaient d’identifier les éléments d’une stratégie d’aménagement linguistique et de les hiérarchiser par ordre d’efficacité pour l’obtention de résultats réels et durables.

L’entreprise n’est pas simple, parce qu’il est possible de se placer de différents points de vue pour identifier et classer les éléments et parce que les situations sont toujours différentes et particulières.

Par contre, à un certain niveau de généralisation, des éléments de stratégie s’imposent d’eux-mêmes. Voici donc ceux que j’estime être les plus essentiels à l’affirmation et à la persistance d’une langue et de la communauté qui la parle. Je les traiterai en ayant à l’esprit les remarques précédentes.

L’élément le plus fondamental est la transmission de la langue d’une génération à l’autre. On peut également, par extension, y associer la transmission de l’attachement à la langue, qui se manifeste autant par l’usage de la langue que par des attitudes positives à l’égard de l’affirmation au droit d’en faire usage en toutes circonstances, en pleine légitimité et fierté. On pense peu à ce premier élément, parce que, le plus souvent, il va de soi. Mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, l’usage du catalan a été interdit pendant la dictature de Franco et les Catalans ont dû maintenir leur langue par des voies détournées, dans la famille et dans la communauté linguistique. Ils y ont réussi, ce qui leur a permis, par la suite, de réclamer et d’obtenir un statut linguistique particulier dans l’Espagne d’après la dictature. Autre exemple, plus triste celui-là : des langues amérindiennes disparaissent aujourd’hui par abandon de leurs propres locuteurs, comme dans le cas de la communauté mohawk.

En Acadie, comme nous l’avons vu tout à l’heure, des observateurs sont d’avis que l’attachement à la langue donne des signes de fléchissement. Si c’est le cas, la communauté est gravement en danger : il n’y a pas d’avenir sans persistance de la fidélité à la langue.

La transmission de la langue se fait dans le milieu familial. L’école ne vient qu’après, pour affiner la connaissance de la langue maternelle. Les attitudes par rapport à sa propre langue se forment très tôt aussi, durant l’enfance, également dans le milieu familial et dans l’environnement immédiat où grandit l’enfant. Le recours à une loi linguistique peut certainement influencer et modifier cet environnement, mais il ne peut ni remplacer le milieu familial, ni obliger les parents à changer d’attitude. Il y a donc là une question de responsabilité personnelle chez les adultes par rapport aux enfants et une question de stratégie d’animation et de soutien des adultes de la part de la communauté, pour maintenir de sentiment de solidarité culturelle et linguistique.

Le deuxième élément d’une stratégie globale est l’existence de zones d’utilisation intensive de la langue, en situation de langue principale.

Les nuances, ici, sont de rigueur. Utilisation intensive veut dire que la langue française est celle qui est normalement et le plus fréquemment utilisée dans les communications à l’intérieur de cette zone. Langue principale veut dire que l’usage d’une ou de plusieurs autres langues, de l’anglais surtout dans notre contexte, est admissible selon les exigences de la situation de communication, par exemple avec des gens de l’extérieur, mais à la condition expresse que cet emploi ne compromette pas l’usage habituel de la langue principale. La notion de zones est beaucoup plus délicate à manipuler. Elle comporte à la fois un aspect géographique et un aspect domaine d’activité. L’aspect géographique est déterminé par les divisions administratives et par la répartition géodémographique des locuteurs de chaque langue. Les domaines d’activité sont choisis en fonction de leur influence réelle sur la motivation socioéconomique de la langue. Les plus névralgiques sont : l’administration publique, les services, les médias, les documents accompagnant les produits de consommation de masse, la publicité, le monde du travail, du commerce et de la finance.

Le troisième élément est l’usage de la langue dans l’affichage public. C’est le seul aspect de la politique linguistique québécoise qui soit encore point de discorde. Il est devenu évident que la valeur symbolique de l’affichage public est énorme. C’est une application de la théorie du miroir, mélange de faits réels et de perception inconsciente et émotive des mêmes faits.

L’affichage bilingue renvoie l’image du statut égalitaire des langues. On peut vouloir nuancer l’importance relative d’une langue par rapport à l’autre dans l’affichage, comme on l’a essayé au Québec dans la loi de 1974, en disant, par exemple, que le français doit être prioritaire. Mais, dans les faits, il devient quasi impossible de décider si, oui ou non, le français est prioritaire dans telle ou telle affiche concrète : on se perd dans la théorie de la couleur, de la lumière, des lieux plus ou moins visibles, etc. Ce qui ne veut pas dire que l’affichage bilingue ne soit pas un objectif valable : par exemple, les Catalans ont mené une bataille pour obtenir l’affichage bilingue catalan/castillan, justement pour faire apparaître leur langue dans les rues de leurs villes et villages, le long des routes de leur pays.

L’affichage unilingue renvoie l’image du statut de langue officielle ou de langue principale d’une langue par rapport à toutes les autres. Ici aussi, on peut nuancer. Par exemple, la Charte de la langue française admet l’usage d’une autre langue dans une foule de circonstances, rattachées à la sécurité publique, à des activités culturelles ou économiques propres à un groupe, à l’administration publique des villes à majorité anglophone, aux services, à la tenue d’événements internationaux, etc. Mais des membres de la minorité anglophone ne le voit pas du même œil et prétendent qu’il s’agit là d’une limitation à la liberté d’expression.

Le débat n’est pas fini et il est strictement symbolique, ce qui est loin d’amoindrir son importance.

Nous arrivons maintenant à l’enseignement, à la fois enseignement de la langue française comme langue maternelle, enseignement en français des différentes matières, enseignement du français comme langue seconde.

On peut se demander pourquoi je n’ai pas placer l’enseignement en tête de liste des éléments d’une stratégie globale. La raison en est simple : comme la plupart d’entre vous, je suis profondément convaincu que l’enseignement, à lui seul, est incapable d’assurer la persistance de l’usage d’une langue. En 1970, l’Association québécoise des professeurs de français a publié un livre noir intitulé De l’impossibilité (presque totale) d’enseigner le français au Québec , titre jugé scandaleux et exagéré par plus d’un, mais suffisamment provocateur pour mettre en relief la relation étroite entre l’efficacité de l’école et l’usage de la langue dans la vie de tous les jours, notamment dans l’affichage, l’économie, au travail. Votre association arrive à une conclusion analogue, comme il ressort des actes du forum.

Le rôle de l’école est de consolider et de développer la connaissance de la langue chez les jeunes. Le devoir de l’école est de permettre aux jeunes d’arriver à une maîtrise de toutes les nuances de la langue, y compris une langue de grande qualité pour les communications écrites et parlées de style soutenu. On doit avoir à l’égard de l’enseignement du français les mêmes exigences de rigueur que pour l’enseignement des mathématiques ou des sciences. Et c’est l’affaire de tous les professeurs, dans toutes les matières. Pour la simple raison que le deuxième devoir de l’école est de développer chez les jeunes la capacité d’exprimer clairement la pensée, ce qui suppose qu’on les entraîne à structurer leur pensée et à utiliser toutes les ressources de la langue pour l’exprimer en ordre et avec nuance. L’avenir est aux jeunes qui se-ront capables de cette performance. Les analphabètes fonctionnels sont ceux qui ont l’esprit confus, parce qu’ils n’ont pas l’instrument linguistique de la pensée.

Dernier élément d’une stratégie globale : l’instrumentalisation linguistique, c’est-à-dire la mise au point de tout ce qui est nécessaire à l’usage de la langue, des dictionnaires, des lexiques, une orthographe, des logiciels dans cette langue, des manuels scolaires, une foule de choses qui correspondent aux autres éléments de la stratégie globale et qui les rendent possibles. Quand on dispose de tous ces outils, on n’y pense pas. Quand ils font défaut, on se rend compte de leur importance et de la difficulté de les produire.

Entre autre chose, l’Acadie doit régler son problème de norme de langue française par rapport au Québec et par rapport à la France. Il s’agit, en fait, de faire le ménage dans les usages du français en Acadie en triant ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas de votre propre point de vue. Ce débat est important, il touche aussi bien l’école, comme lieu d’enseignement, que tous les autres secteurs d’usage de la langue. Deux choses sont vrais en même temps : d’une part, l’Acadie a le droit strict d’être elle-même du point de vue linguistique et, d’autre part, nous devons protéger la capacité de tous les francophones de communiquer entre eux. Sur le plan de la francophonie, les attitudes sont en train de changer : tout le monde est d’accord pour accepter qu’il n’y a pas que le français de Paris, les divers accents sont aujourd’hui tolérés, demain ils seront respectés, puisque notre manie francophone de nous moquer des accents est à la baisse. Événement très symptomatique de ce changement d’attitude : les Sommets des Chefs d’État et de Gouvernement ont accepté le projet d’un inventaire de tous les usages de la francophonie, qu’essaie de réaliser Bernard Quémada avec la collaboration des linguistes de chaque communauté. Il faudrait bien que les Acadiens en soient, ce qui suppose le ménage dont je parlais tantôt.

La création d’un office de la langue est certainement une excellente mesure pour la réalisation de cet aspect de l’aménagement linguistique.

Voilà pour les éléments d’une stratégie globale. En apparence, ils se peut qu’ils soient, à vos yeux, trop abstraits. Mais chaque élément devient extrêmement concret quand on passe à la phase de la réalisation de la stratégie. Tout le problème est là, d’ailleurs : comment passer du théorique au pratique. Ce sera notre prochain point.

Modalité d’une stratégie globale

Mon intention n’est pas de traiter ce point jusqu’en ses moindres détails. Je m’en tiendrai aux modalités qui sont susceptibles d’enclencher le processus d’un aménagment linguistique global.

Un peu curieusement de prime abord, je serais porté à insérer dans les modalités d’une stratégie globale la création d’une élite économique de langue française, ultimement la création d’une économie de langue française. Nous savons tous l’importance de la langue de travail, l’importance de la motivation économique de la langue. On ne peut y arriver qu’en ayant des gens capables de créer des entreprises, type PME, ou de gérer de grandes entreprises nationales ou internationales. En économie, il n’y a pas de cadeaux, il n’y a que des places à prendre en jouant les règles du jeu.

Cependant, la chose la plus importante à faire est d’évaluer l’avenir possible de la langue française en Acadie du Nouveau-Brunswick et de le faire avec un grand réalisme, mais aussi sans crainte.

Je suis convaincu que cette démarche doit se faire en deux phases étroitement liées, mais qu’il vaut la peine de distinguer intellectuellement : une phase de consultation et une phase de création de consensus.

Pour réaliser la phase de consultation, il est nécessaire de créer un mouvement d’animation et de consultation pour que chaque citoyen et chaque groupe soient amenés à réfléchir à l’avenir possible du français au Nouveau-Brunswick et aient l’occasion d’exprimer publiquement et d’une manière très mûrie ses opinions sur le sujet. Un organisme doit prendre l’initiative de ce processus de consultation, avec un mandat, des objectifs et un calendrier précis. De plus, cet organisme doit jouir d’un prestige certain au sein de la population, à la fois par sa légitimité et par sa composition.

La discussion sera vive, du moins faut-il l’espérer. Le but final est de dépasser les opinions particulières et d’arriver à dégager des consensus généraux sur les points les plus importants pour l’avenir du français, des consensus suffisamment bien fondés, bien compris de tous, assez solidement ancrés dans la conscience de chacun pour résister à l’usure du temps et aux fluctuations politiques. Ces consensus peuvent , en même temps, servir de motivation aux jeunes, s’ils les partagent assez pour vouloir prendre la relève de leurs aînés, comme on le voit au Québec.

La consultation doit d’abord de faire au sein de la population francophone. L’organisme dont il est question ici doit être un organisme acadien. On négocie quand on sait ce qu’on veut et quand on a l’appui de ses membres, n’importe quel syndicat vous le dira.

Au terme de cette phase, on doit disposer d’un programme d’aménagement linguistique dont on pourra, ensuite, évaluer les moyens et la stratégie de réalisation.

Le recours à la politique n’est qu’un moyen parmi d’autres. Tout d’abord, le programme linguistique de la communauté doit être vendu aux partis politiques, et ce n’est pas une mince entreprise, vous le savez aussi bien que moi, d’abord de le faire insérer dans un programme de parti, ensuite d’éviter qu’il s’altère en fonction d’autres objectifs de ce parti. Si on y réussit et si on parvient à faire voter une loi linguistique, on constate alors que la loi ne touche pas, et ne peut pas toucher, tous les aspects du programme linguistique, on constate aussi, après coup, qu’une loi linguistique suit le sort de toutes les autres, soit par la contestation devant les tribunaux, soit par la fluctuation de l’opinion publique. Les consensus dont je parlais tantôt doivent être maintenus, revivifiés au besoin, l’appui collectif au programme linguistique doit se maintenir vivant et alerte, en somme l’opinion publique doit continuer à jouer son rôle de gardienne de la démocratie.

Il faut donc maintenir d’autres moyens. On peut alors revenir au rôle de l’école, mais, cette fois, dans la cadre d’une politique globale où les responsabilités de tous les intervenants sont claires et admises et où l’école n’est plus la panacée universelle. On peut aussi, alors, légitimer la création d’un office de la langue française, parce qu’on sait quel rôle sera le sien par rapport à la qualité de la langue dans une stratégie globale. Et ainsi de suite pour les autres acteurs de l’aménagement linguistique.

Quoi dire en conclusion? J’ai nettement l’impression qu’à froid, comme ça, dans une conférence, la stratégie linguistique globale a un petit air monstrueux, un peu décourageant, une sorte de porc-épic pas facile à attraper. Elle peut même avoir un petit air révolutionnaire, contestataire, par rapport à vos concitoyens anglophones. Mais on n’y peut rien, la paix sociale, ici comme au Québec, passe par une politique linguistique acceptable et acceptée, qui met fin aux ambiguïtés et qui garantit l’avenir des deux communautés. Dire le contraire, c’est jouer à l’autruche, se mettre la tête dans le sable, devrais-je dire, ici, se mettre la tête dans l’eau et se noyer.

Terminologie et banques de données d’information scientifique et technique

Nous sommes ici au confluent de deux domaines qui n’ont cessé de se développer depuis les vingt dernières années, le plus souvent séparément, selon des logiques propres déterminées par des objectifs particuliers, la terminologie et les diverses formes de diffusion de l’information scientifique et technique.

Deux grands courants contemporains sont à l’origine du développement de la terminologie.

D’une part, de nombreux facteurs ont considérablement augmenté l’obligation de disposer de terminologies sûres dans des secteurs de plus en plus nombreux et variés. Les facteurs les plus marquants sont : l’intensification des contacts entre les langues européennes à l’occasion de la constitution des grands ensembles politiques et économiques, les exigences de la communication scientifique, technique, administrative et commerciale en vocabulaire de spécialité, l’augmentation du volume de la traduction et de l’interprétation dans tous les croisements de langues, enfin l’essor de l’enseignement fonctionnel des langues dont la partie la plus embarrassante pour les professeurs est le vocabulaire de la spécialité des étudiants adultes réunis pour un apprentissage d’une langue en fonction de leurs besoins professionnels immédiats.

D’autre part, beaucoup de pays se retrouvent devant la tâche d’actualiser le vocabulaire de leurs langues nationales en vue de leur utilisation dans des domaines nouveaux, pour lesquels elles ne sont pas adaptées, ou doivent sans cesse assurer le développement des terminologies de spécialités en langue nationale pour faire face à la concurrence des langues dominantes. Citons comme exemple du premier cas les travaux de terminologie qu’il a fallu mener à bien au Rwanda pour faire fonctionner l’enseignement primaire dans la langue nationale du pays, ou comme exemple du second cas la situation du français au Québec face à l’anglais ou du catalan en Espagne face à l’espagnol. L’élaboration et la mise en place d’un plan d’aménagement linguistique implique nécessairement un volet terminologique, et donc une instrumentalisation linguistique adéquate, notamment pour assurer la standardisation du lexique, la normalisation des terminologies et la création des néologismes.

On comprend alors pourquoi une chose aussi ésotérique en apparence que la terminologie soit devenue une condition sine qua non de l’usage des langues dans ce nouveau monde multilingue qui se met en place autour de nous.

Le développement des banques de données d’information scientifique et technique s’est accéléré avec l’usage de l’informatique et de la micro-informatique. Ces banques se constituent dans tous les domaines et dans toutes les directions. On peut distinguer comme grandes catégories : les banques de terminologie, les bases de données bibliographiques, les bases de données textuelles (structurées ou plein texte) et les systèmes experts.

Ce développement rend nécessaire et ouvre de nouvelles avenues de recherches en vue de la mise au point d’instruments de traitement des données ainsi réunies en langue naturelle, tout particulièrement en vue de l’analyse automatique des textes pour en déceler le contenu d’information, ce qui est fondamental en documentation scientifique et technique.

Il nous apparaît aujourd’hui opportun de réfléchir sur les relations entre terminologie et banques de données. Nous nous proposons ici d’explorer ce thème, au moins pour identifier les zones de contact entre ces deux champs.

La terminologie

Le domaine de la terminologie se subdivise en trois grandes sections :

Les rapports entre terminologie et banque de données d’information scientifique et technique peuvent donc se situer sur ces trois plans : méthode de travail, lexiques spécialisés et gestion informatisée de l’information.

Les banques de terminologie

Les banques de terminologie contiennent des termes spécialisés, en une ou plusieurs langues, avec définition, souvent avec des contextes, parfois avec des notes sur l’usage d’un terme, le tout accompagné des sources bibliographiques de chaque renseignement.

D’une manière globale, on peut dire que les banques de terminologie poursuivent deux objectifs principaux : réunir en un seul lieu les résultats de la recherche terminologique, qu’elle soit ponctuelle ou systématique; rendre cette information accessible aux usagers, d’une manière efficace, rapide et conviviale.

L’élément clé d’une banque de terminologie est le terme normalisé, c’est-à-dire le terme que les spécialistes d’une discipline considèrent comme le plus juste pour désigner une notion de leur spécialité. Autour de cet élément clé gravitent les synonymes, les parasynonymes, les termes fautifs, les termes apparentés, qui sont inscrits dans la banque avec renvoi au terme spécialisé. Dans plusieurs banques, on ajoute les équivalences dans une ou plusieurs autres langues, avec plus ou moins de rigueur ou d’exigence en ce qui a trait à la qualité du rapport d’équivalence, notamment lorsqu’il s’agit de prendre position entre plusieurs équivalents possibles.

Pour chaque terme, il est donc nécessaire d’indiquer à quelle spécialité il appartient, puisque ce renseignement détermine, d’une certaine façon, sa définition. On le fait en indexant chacun à l’aide de descripteurs qui identifient le domaine et le sous-domaine de la spécialité à laquelle il appartient. S’il est en usage dans plusieurs spécialités, il y aura autant de fiches que de lieux d’appartenance. Ces descripteurs sont organisés et hiérarchisés par champs de spécialité selon une structure en forme d’arbre qui va du plus général au plus particulier, chaque niveau supérieur incluant les termes des niveaux inférieurs. Il s’établit alors une dynamique entre développement de la banque et complexification des arbres de domaines : au fur et à mesure que les termes d’un domaine s’accumulent, la structure de l’arbre correspondant se complexifie en étendue jusqu’à couvrir la totalité de la spécialité en un seul schéma d’organisation notionnelle. Cependant, la recherche au travers de cette structure de classification ne peut se faire, en général, que verticalement, du plus général au plus particulier et réciproquement, mais pas horizontalement, d’une branche à une autre de l’arbre et, encore plus difficilement, d’un arbre à un autre.

Le repérage de l’information terminologique peut alors s’effectuer de deux manières, selon les besoins de l’utilisateur : soit à partir du mot, avec renvoi, le cas échéant, au terme normalisé, soit à partir du domaine de spécialité, avec possibilité de raffiner la question grâce à la structure de l’arbre d’indexation.

La structure d’indexation des termes, de même que les logiciels de gestion, varient d’une banque à l’autre. Les banques sont donc, actuellement, peu compatibles entre elles et chacune correspond à un mode d’emploi avec lequel l’utilisateur doit se familiariser.

Les bases de données bibliographiques

Une base de données bibliographiques vise, comme son nom l’indique, à fournir aux chercheurs des références bibliographiques classées par auteur ou par sujets, accessibles rapidement grâce à un système de repérage le plus précis et le plus performant possible, correspondant le mieux au mode normal de recherche des utilisateurs auxquels cette base est destinée.

La technique de la référence bibliographique ne pose aucun embarras : elle est parfaitement au point et seuls quelques détails mineurs sont encore discutés, par exemple la place de la date de publication, immédiatement à la suite du nom de l’auteur ou à la fin de l’article, après la mention de l’éditeur.

En général, chaque référence comprend un résumé du texte cité. Même si cet élément est déjà plus délicat à réaliser, il ne présente pas d’autre difficulté que l’habileté de l’analyste à bien rendre compte du texte. La valeur du résumé dépend aussi de sa longueur, encore trop souvent décidée en fonction des contraintes du système informatique.

Le plus difficile, dans une base de données bibliographiques, est l’identification du sujet dont le texte traite. On pourrait même ajouter que la difficulté grandit quand le sujet traité est susceptible d’intéresser plusieurs spécialistes de disciplines différentes. L’identification du sujet se fait le plus souvent à l’aide de descripteurs, choisis en fonction de leur capacité à évoquer un domaine de spécialité chez le plus grand nombre de spécialistes de ce domaine. En général, on laisse à l’analyste de chaque texte le soin d’identifier la ou les spécialités dont traite le texte et celui de choisir lui-même les descripteurs à partir d’une liste pré-établie ou en suivant sa propre inspiration.

L’élément le plus faible des bases de données bibliographiques est donc le choix des descripteurs. Il s’agit surtout d’un problème de rigueur d’analyse de la relation notion-terme et d’un problème de synonymie ou de parasynonymie, à la fois au niveau de la base elle-même comme ensemble et au niveau des choix individuels de chaque analyste. Par exemple, y a-t-il une différence entre éducation et enseignement et laquelle? Si l’auteur du texte confond éducation et enseignement, par exemple au sujet de l’immersion, faut-il ne pas en tenir compte dans l’indexation de son texte? Donc, d’une base à l’autre, les termes d’indexation peuvent ne pas correspondre aux mêmes notions, d’un analyste à l’autre, dans la même base, le choix peut varier selon l’idiolecte de chacun. Ceci rend difficile le repérage de l’information par l’usager, d’autant qu’il a lui-même son propre vocabulaire, et rend périlleuse l’intégration des bases en grands ensembles sectoriels.

On voit immédiatement les rapports avec la terminologie. La terminologie peut ou pourrait fournir les termes d’indexation à un bon niveau de normalisation, avec définition des termes et structure de renvoi dans les cas des synonymes ou des termes apparentés. La méthode terminologique pourrait servir à former les analystes aux problèmes de la synonymie ou du repérage des unités terminologiques et les initier à la pratique du terme normalisé par une saine connaissance de son rôle. Enfin, la mise au point des arbres de domaines intéresse aussi bien les terminologues que les documentalistes et les cogniticiens, comme nous le verrons par la suite. Les uns et les autres gagneraient à collaborer sur ce point puisqu’en principe une même spécialité ne peut pas donner lieu à des arbres de domaine contradictoires ou trop divergents.

Les bases de données textuelles et l’analyse automatique des textes

Aux éléments d’une base de données bibliographiques, la base de données textuelles ajoute les textes originaux eux-mêmes, l’objectif primaire étant de fournir aux chercheurs les textes qui correspondent à leurs besoins d’information.

La diffusion du texte ne nous intéresse pas ici, quoiqu’il soit toujours primordial pour le terminologue d’avoir accès à des textes originaux. Mais ce n’est qu’un aspect du travail de documentation. Le plus intéressant est d’explorer les rapports entre banque de textes et terminologie, dans l’un et l’autre sens.

Voyons d’abord comment un terminologue peut tirer parti d’une banque de textes.

Une banque des textes d’une même spécialité est une sorte de super-texte. Le terminologue peut parcourir ce super-texte pour en extraire le vocabulaire et créer ainsi une liste de mots qui sera la première étape du repérage de la nomenclature des termes d’une spécialité en supprimant de cette liste les mots qui ne sont pas des termes. Ce tri pourrait se faire plus ou moins automatiquement, par exemple en incluant dans la procédure d’interrogation une liste de mots à ne pas retenir. On peut également obtenir des renseignements sur le statut terminologique des mots en exploitant les signes typographiques comme les guillemets, les caractères italiques ou gras, les parenthèses, dont l’emploi par le rédacteur correspond à des jugements sur le terme, selon qu’il le considère comme étranger, ou néologique, ou synonyme d’un autre, ou équivalent à la périphrase précédente. Le terminologue peut aussi interroger la banque de textes pour trouver et choisir des contextes d’utilisation des mots qu’il a retenus et procéder au travail de définition du terme à partir de ses emplois. Il peut même retracer dans les textes des éléments de définition, ou des définitions formulées par phrase du type « On entend par... » ou les mots entre parenthèses à la suite d’une périphrase, etc.

Les banques de textes ont suscité l’idée de l’analyse automatique des textes, comme instrument plus sophistiqué d’examen du contenu. Les descripteurs des banques bibliographiques sont, en définitive, comme nous l’avons vu plus haut, des indices rudimentaires et subjectifs du contenu d’un texte, incapables de révéler de quoi il traite vraiment. Des équipes essaient aujourd’hui de construire des logiciels qui pourraient repérer plus adéquatement le contenu d’un texte.

Dans l’analyse automatique, le vocabulaire joue un rôle important, puisqu’un sujet traité dans un texte correspond à un ensemble de termes. La relation avec la terminologie est évidente, soit comme méthode de travail, soit comme répertoire de termes. D’un autre côté, le découpage d’un texte en mots est facile lorsqu’il s’agit de mots simples, entre deux blancs, mais devient très compliqué dans le cas des termes complexes, du type pomme de terre, renvoyant à une seule et même notion. Des terminologues essaient de mettre au point des logiciels qui pourraient isoler automatiquement les termes complexes dans un texte. L’approche la plus évoluée intègre les indices syntaxiques dans la stratégie de repérage. Ces travaux intéresseront certainement les spécialistes de l’analyse automatique des textes.

Les systèmes experts

Les systèmes experts sont à l’avant-garde de la recherche en traitement de l’information scientifique et technique. L’objectif est ambitieux : permettre à un utilisateur de procéder à des opérations intellectuelles complexes en manipulant l’information spécialisée réunie dans une banque de données à l’aide d’un système informatique conçu à cette fin.

Prenons comme exemple un système expert d’analyse de l’adaptation des plantes alimentaires à un environnement de culture : telle plante pourra-t-elle croître d’une manière rentable dans tel pays? Dans le système, on introduit d’un côté les caractéristiques climatiques, pédologiques et entomologiques du pays, région par région; de l’autre, les conditions indispensables à la croissance d’une plante, selon une échelle de rendement économique de sa culture; ceci, évidemment, dans la mesure où ces deux ensembles de données sont disponibles. On construit un logiciel de traitement et de comparaison des deux ensembles de données, appelé moteur d’inférence, dont la fonction est de soutenir le raisonnement de l’utilisateur en répondant correctement aux questions qu’il pose au système, dans le vocabulaire qui est le sien, par exemple : le sol de telle région contient-il les sels minéraux requis pour la croissance de telle plante? Malgré son caractère élémentaire, cet exemple permet de comprendre ce qu’est un système expert.

Comme on le voit, un système expert est constitué de deux éléments :

Les travaux dans ce domaine sont très récents. Une distinction s’établit peu à peu entre système de simulation et système expert proprement dit.

Dans le premier cas, celui des systèmes de simulation, la collecte des données tend à être exhaustive et les données elles-mêmes tendent à être d’un haut niveau de fiabilité. Le système est destiné à des utilisateurs du même niveau de compétence que ses concepteurs, ce qui entraîne des effets importants à la fois sur la manière d’identifier et de structurer les données, et sur la conception du logiciel de traitement.

Dans le second cas, celui des systèmes experts, la collecte des données correspond à l’état des connaissances du moment caractérisé par des zones d’ombre et un niveau de fiabilité variable. Le système est destiné à des utilisateurs qui ne sont pas toujours du même niveau de compétence que ses concepteurs. D’où la nécessité de guider le cheminement de l’interrogation au moyen d’un logiciel très convivial. Il devient alors impératif de tenir compte de l’écart possible entre le vocabulaire plus ou moins précis de l’utilisateur par rapport à celui du concepteur et de prévoir les mécanismes d’équivalence qui amèneront l’utilisateur aux données qui l’intéressent, malgré ses imprécisions terminologiques et en partant de ses propres connaissances.

On voit que la langue naturelle est employée aussi bien pour la conception que pour l’utilisation du système. Le vocabulaire devient alors la composante linguistique la plus importante, comme élément essentiel de l’interaction personne/machine.

À l’évidence, la terminologie peut être très utile à la réalisation d’un système expert.

La constitution de la base de connaissances suppose qu’on interroge les experts du domaine et qu’on dépouille la documentation écrite. Dans les deux cas, l’objectif est le même : identifier l’ensemble des connaissances que le système doit contenir pour fonctionner efficacement, selon l’état des connaissances —que la documentation écrite est susceptible de bien refléter—, et selon les besoins des chercheurs, —ce que les entrevues avec les chercheurs peuvent indiquer. Les deux démarches conduisent à la création d’un modèle abstrait explicitant l’organisation hiérarchisée des connaissances, opération qui s’apparente de près à la construction des arbres de domaines en terminologie. Cette partie de la méthode terminologique peut donc être adaptée aux systèmes experts.

La base de connaissances et l’usage de la langue naturelle ont en commun le recours à une terminologie, soit pour l’indexation des connaissances par des termes, lors de la création de la base, termes qui permettront de les retrouver et de les manipuler, soit pour la formulation des questions que l’utilisateur posera au système. Cette terminologie est plus ou moins écartelée entre celle de l’expert et celle de l’utilisateur. Il est donc nécessaire de procéder à une analyse terminologique précise, avec comme objectif l’identification des termes normalisés et l’organisation autour d’eux des termes apparentés, y compris les termes fautifs ou d’usage discutable. En principe, on peut penser que les termes normalisés serviront à la modélisation des connaissances et à leur enregistrement dans le système informatique, alors que le réseau de renvoi des termes apparentés vers le terme normalisé facilitera l’interrogation du système par chaque utilisateur, indépendamment de l’exactitude de sa terminologie personnelle. La limite est atteinte quand une notion n’est pas la même dans le système et dans la tête de l’utilisateur. Encore ici, les relations avec la terminologie sont évidentes, soit que la méthode terminologique permette de réunir le lexique requis pour l’organisation du système expert, soit que la terminologie soit déjà disponible dans des publications ou des banques de termes.

Conclusion

De cet examen rapide des relations entre terminologie et information scientifique et technique, on peut tirer quelques observations.

La terminologie peut vraiment servir à autre chose qu’à produire des lexiques. Elle constitue aujourd’hui une démarche intellectuelle rigoureuse qui permet d’appréhender des univers notionnels en maintenant l’articulation entre observation du vocabulaire et modélisation des notions dans des ensembles hiérarchisés des relations complexes entre éléments. En ce sens, elle est une discipline qu’on ne peut négliger chaque fois qu’il s’agit d’analyse notionnelle et de dénomination des notions.

Les rapports entre elle et l’information scientifique et technique sont si évidents et si prometteurs qu’il faut qu’au plus tôt, des relations de collaboration s’établissent entre ces deux champs, surtout par une mise en contact des spécialistes, malgré les barrières universitaires et les méfiances d’écoles.

Enfin, on peut regretter que les logiciels en usage dans les vieux systèmes d’information, comme les banques de terminologie ou les bases de données bibliographiques, soient si démodés par rapport aux approches actuelles en intelligence artificielle. Il faudra trouver les astuces propres à récupérer cet acquis en améliorant les systèmes informatiques à l’aide des approches récentes.

La langue naturelle revient de plus en plus au centre du traitement de l’information scientifique et technique. Il faudra bien que linguistes et terminologues s’y impliquent et que les spécialistes des autres disciplines concernées découvrent les vertus de ces sciences du langage et apprennent à y avoir recours.

Radio-Canada et le raffermissement linguistique

Comment la Société Radio-Canada a-t-elle accompagné et influencé l’évolution de la situation de la langue française au Québec et au Canada? La réponse à cette question tient aux deux aspects du statut de Radio-Canada.

D’une part, comme entreprise médiatique, son mandat est de couvrir et de rendre plus compréhensibles, plus explicites, les mouvements d’opinion au sein de la société québécoise et canadienne, en particulier à partir des années 1950, lorsque la question de la langue commence à prendre les devants de l’actualité politique. La couverture médiatique sur la langue et sur la remise en cause de son statut a contribué à son redressement en rendant le public conscient de l’importance de ces questions.

D’autre part, Radio-Canada, tout au début de la radio, plus tard, de la télévision, diffusait des émissions en langue française et anglaise, ce qui cessa rapidement, dans chaque cas, avec la création à Montréal d’une station de CBC, la section anglaise de la Société. Depuis, Radio-Canada diffuse toutes ses émissions en langue française, le français est la seule langue de travail du personnel de la section française, aussi bien en ondes que dans les services administratifs. La qualité de la langue en ondes est, dès le départ, une préoccupation majeure à Radio-Canada, au point que le public en vint à considérer Radio-Canada comme la meilleure illustration d’une langue française d’ici de qualité, comme un modèle acceptable pour les francophones et francophiles du Québec et du Canada.

Ce sont ces deux versants du rôle de Radio-Canada à l’égard de la langue française que nous nous proposons d’examiner ici.

Nous tenterons de voir comment Radio-Canada a accompagné cette mutation du regard sur la langue française.

Radio-Canada comme écho des débats à propos de la langue française

Au moment de la mise en ondes de Radio-Canada, le nationalisme de la société canadienne-française est plus culturel que politique. L’objectif collectif est de sauvegarder la religion catholique et la langue française, l’une et l’autre considérées comme l’héritage sacré légué par nos ancêtres. En particulier, il faut lutter contre l’anglicisation des classes populaires, pas assez instruites pour résister à la contamination de la langue anglaise, langue dominante du commerce et langue de travail dans les entreprises et les usines. Le fossé se creuse entre la langue des gens instruits et celles des gens de la campagne et des ouvriers des villes industrialisées. Les premiers ne font rien pour atténuer la pression de la langue anglaise, mais vitupèrent contre les seconds qui en subissent les conséquences[1].

Entre 1950 et 1970, les intellectuels de langue française commencent à regarder d’un autre œil la situation des Canadiens français au Canada et au Québec par rapport à celle des Canadiens anglais. Tout est remis en question.

Le conservatisme des années précédentes, appuyé par l’Église, incarné sur le plan politique par l’Union nationale de Maurice Duplessis dans les années 1950, leur apparaît comme une démission, comme l’acceptation du statu quo découlant des conséquences de la Conquête/Défaite de 1760. Tant que ce conservatisme sévira, l’avenir du Québec sera bloqué, sans issue.

Les contestataires fondent des revues où ils pourront s’exprimer : Cité libre (1950), Liberté (1959), Parti pris (1963). Ils publient des essais, souvent polémiques, pour étoffer leur analyse et leur critique de l’ordre établi. Les journalistes relaient ces mouvements d’idées vers le grand public qui commence, lui aussi, à se convaincre que le statu quo n’est plus acceptable, qu’un autre avenir est possible pour le peuple québécois[2].

Deux commissions d’enquête sont créées, l’une par le gouvernement du Canada, la Commission Laurendeau-Dunton, l’autre par le gouvernement du Québec, la Commission Gendron, qui décriront en détail la situation de la langue française et des francophones face à la concurrence de la langue anglaise et des anglophones dans tous les domaines de la vie sociale, économique et politique. Le brassage d’idées est intense, chaque citoyen peut se faire une opinion de la situation réelle, des consensus se dégagent, des objectifs sociaux se précisent. La société canadienne-française se remet en marche vers un autre destin que celui de la fidélité au passé. En toile de fond de ces travaux et de ces discussions, c’est le statut du français face à l’anglais qu’il s’agit de redéfinir aussi bien au Canada qu’au Québec.

Quatre événements en particulier se produiront durant ces années, qui feront évoluer les idées à propos de la langue française et dont Radio-Canada rendra compte par ses bulletins d’information et ses émissions d’affaires publiques. Ce sont : les États généraux du Canada français (1966-1969), la crise de Saint-Léonard (1963-1969), la définition d’une politique de la langue pour le Québec (à partir de 1969) et la querelle du joual (à partir de 1964). Le personnel des émissions de langue de Radio-Canada évoquera et commentera largement ces événements et les discussions auxquelles ils donneront lieu.

Les États généraux du Canada français

On a longtemps désigné sous le nom de Canada français l’expansion de la population française de la vallée du Saint-Laurent vers l’Ontario et l’Ouest canadien, tout particulièrement au Manitoba, en Saskatchewan et en Alberta.

Les États généraux du Canada français débouchent paradoxalement en 1967 sur la conclusion que le Québec est le seul État qui peut assurer l’avenir et le développement des Canadiens français, dénomination qui fut rapidement supplantée par « les Québécois », les autres Canadiens français devenant les « francophones hors Québec ». Ils sont aujourd’hui représentés par la Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada.

Ce fut la fin du Canada français traditionnel, l’abandon de la conception d’un destin commun à tous les francophones du Canada, l’affirmation que l’avenir de la langue et de la culture françaises de chaque entité nationale doit être conçu en fonction de sa situation particulière.

L’opinion publique québécoise en conclut que c’était aux Québécois de prendre en mains l’avenir de la langue française en fonction de leurs intérêts, pour eux-mêmes et celui de leurs enfants.

La crise de Saint-Léonard

À partir des années 1950, de nombreuses familles italiennes d’immigration récente s’installent au sud du village de Saint-Léonard, à la limite administrative de la ville de Montréal, autour de la rue Jean-Talon.

Ces immigrants avaient de plus en plus tendance à s’intégrer à la communauté de langue anglaise dont la langue, pensaient-ils, leur offrait et offrirait à leurs enfants un meilleur avenir socioéconomique. Puisque ces familles étaient de religion catholique, les dispositions de la Constitution du Canada les obligeaient à envoyer leurs enfants dans les écoles catholiques, à cette époque toutes de langue française, ce qui ne convenait pas aux parents, mais pas du tout. Ils tenaient mordicus à ce que leurs enfants soient scolarisés en langue anglaise.

La Commission scolaire de Saint-Léonard, de qui relevait l’enseignement primaire, institua en 1963 un régime linguistique particulier à la seule école primaire du quartier à forte concentration italienne, l’école Jérôme-Le Royer : les classes de 1 re, 2e et 3e année seraient ou françaises pour les enfants de langue maternelle française, ou bilingues pour les autres enfants. Les commissaires espéraient qu’un milieu scolaire de langue française franciserait et intégrerait les enfants de langue italienne. Or, il n’en fut absolument rien : les élèves italiens choisissaient massivement l’école secondaire de langue anglaise.

Après quatre années d’essai, la Commission scolaire résolut de mettre fin au bilinguisme de l’école Jérôme-Le Royer et décida qu’à partir de septembre 1968, l’enseignement s’y donnerait entièrement en français, avec enseignement de l’anglais, langue seconde, dès la première année. Les parents italiens non seulement protestèrent mais réclamèrent la création d’une école primaire de langue anglaise avec enseignement du français comme langue seconde. L’affrontement était inévitable. Le débat gagna en intensité.

Le ministre de l’Éducation, Jean-Guy Cardinal, tenta de calmer le jeu, sans succès. Le débat, au contraire, gagna en ampleur et se transforma en une question de politique scolaire pour tout le Québec. Le 22 novembre 1968, le premier ministre du Québec et chef de l’Union nationale, Jean-Jacques Bertrand, prit tout le monde par surprise en déclarant sur les ondes d’une radio de langue anglaise, CFCF, son intention de présenter la semaine suivante un projet de loi confirmant le droit de la minorité de langue anglaise de faire éduquer ses enfants dans la langue de son choix.

La crise de Saint-Léonard eut de profondes répercussions. Les francophones prirent conscience que les immigrants récents préféraient s’intégrer à la communauté anglophone et que la langue française n’avait à leurs yeux ni utilité économique ni prestige. Ils en tirèrent comme conclusion qu’il faudrait faire du français la langue du succès économique pour tous les citoyens québécois, francophones et allophones, et que des dispositions devaient être définies en matière d’immigration.

Dernière conséquence, et non la moindre, la question de la langue passa à l’avant-scène de l’actualité politique et culturelle, non seulement à Radio-Canada mais dans l’ensemble des médias écrits et électroniques. Tous les Québécois, francophones, anglophones et allophones, savaient maintenant que rien n’allait plus et qu’il était plus que jamais nécessaire de régler une fois pour toutes la question de la concurrence entre le français et l’anglais, demeurée pendante depuis la Conquête/Défaite.

Surtout, conséquence imprévisible, la crise de Saint-Léonard déclencha le premier acte de la longue saga de la politique linguistique québécoise.

La définition d’une politique de la langue

Ce thème occupera le devant de la scène durant une dizaine d’années, entre 1969 et 1977. Trois textes de loi seront successivement présentés et votés par trois gouvernements : la Loi pour promouvoir la langue française (bill 63) du gouvernement de l’Union nationale, la Loi sur la langue officielle (loi 22) du gouvernement libéral et la Charte de la langue française (loi 101) du gouvernement du Parti Québécois. Cette dernière sera modifiée à six reprises entre 1988 et 2002 aussi bien par le Parti libéral que par le Parti Québécois, soit à la suite des arrêts de la Cour suprême du Canada, soit pour améliorer certaines de ses dispositions.

Chaque étape de cette saga suscitait un vif intérêt public et médiatique, que Radio-Canada, comme tous les médias, suivait attentivement.

La querelle du joual

À partir des années 1960, la critique de la langue parlée et écrite au Québec cessa d’être le fait de quelques amateurs de beau langage. Elle devint soudain un sujet d’actualité lorsque André Laurendeau, dans un bloc-notes du Devoir, taxa de joual la langue parlée des élèves des écoles et qu’un frère enseignant confirma ce jugement par une série de lettres au journal, par la suite réunies sous le titre Les Insolences du frère Untel, livre qui connut un très grand succès de librairie.

Premier volet de la querelle du joual : l’École s’acquitte mal de son rôle de lieu d’apprentissage d’une langue de qualité. Cette accusation est toujours d’actualité et s’est amplifiée depuis l’adoption du nouveau Programme de formation de l’école québécoise.

La querelle prit une tout autre allure lorsqu’un groupe d’écrivains choisirent d’écrire en langue populaire. Non pour valoriser le joual, mais pour dénoncer l’état de dégradation de la langue française au Québec causée par la négligence et l’ignorance de ses usagers, contaminés de surcroît par la domination de la langue anglaise au travail et en économie. Pour eux et pour beaucoup d’autres intellectuels et citoyens, la question de la langue n’était pas uniquement une question linguistique, mais davantage d’ordre économique et politique.

À partir de là, journalistes, commentateurs, linguistes et professeurs n’ont cessé d’examiner la question sous tous ses angles, de nuancer les jugements, d’exprimer les arguments les plus contradictoires en faveur ou non d’une « langue québécoise », manière d’intégrer dans le « français universel » les variantes de l’usage québécois, légitimes ou non. Deux essais de l’époque illustrent bien les positions en présence : Place à l’homme d’Henri Bélanger et Le joual de Troie de Jean Marcel[3].

Avec la création du ministère de l’Éducation (1964), et l’adoption de la Charte de la langue française (1977), les positions extrêmes se sont atténuées. Par contre, la critique de l’enseignement du français est plus intense que jamais.

L’influence de Radio-Canada comme écho de l’actualité linguistique

La Société Radio-Canada, radio et télévision, tout au long de ces années, fit largement écho à tous ces événements. Ainsi, peu à peu, tous les citoyens se sont initiés à la question linguistique, se sont fait une opinion, ont réagi, protesté, fait pression sur les gouvernements successifs pour corriger la situation. La langue devint l’affaire de tous, le symbole du redressement de la situation des Canadiens français devenus entretemps des Québécois.

Radio-Canada s’acquitte toujours aujourd’hui de ce devoir d’informer ses auditeurs et téléspectateurs des débats à propos de la langue française. Ces débats sont provoqués au Québec soit par la mise en application de la Charte de la langue française (communément appelée loi 101), soit par la politique d’immigration (sélection et intégration linguistique des immigrants) ou par l’enseignement du français, langue maternelle et seconde et de l’anglais, langue seconde. Ailleurs au Canada, ils tournent le plus souvent autour du statut des communautés francophones et de leurs institutions, de l’assimilation galopante des francophones et des moyens d’y résister.

La langue de Radio-Canada

Dès la mise en ondes de Radio-Canada, la question de la langue s’est posée. Car il ne peut y avoir ni radio ni télévision sans recours à la langue comme principal moyen de communication avec les auditeurs ou les téléspectateurs, langue parlée à l’évidence, mais aussi langue écrite, à la radio, à la télévision, depuis peu dans Internet. Sont ainsi directement responsables de la qualité de la langue à Radio-Canada le personnel d’antenne et les rédacteurs de textes lus en ondes, souvent par le truchement du télésouffleur à la télévision, ou publiés sur le site Internet. La question de la langue est d’autant plus importante et délicate que le réseau dessert l’ensemble des auditeurs francophones ou francophiles d’un bout à l’autre du Canada, soit à partir de Montréal, soit de l’une ou de l’autre des stations régionales. La langue de Radio-Canada se doit, de ce fait, d’être à la fois une langue parlée et écrite de qualité et une langue représentative de la langue du « Canada français », acceptable pour un ensemble d’auditeurs relativement disparates du point de vue linguistique. Rappelons que tout au début de Radio-Canada, en 1936, les contacts entre francophones d’un bout à l’autre du pays étaient rares et peu soutenus. Radio-Canada fut dès le départ un vecteur de relation entre des citoyens de langue française qui se connaissaient peu et qui avaient peu l’occasion de « s’entendre », au sens strict du terme. C’est un aspect de la vocation de Radio-Canada qui tient toujours.

La direction de la section française de Radio-Canada se fit donc un devoir de mettre en ondes, d’utiliser dans sa gestion et ses relations publiques une variante du français proche de la langue écrite en syntaxe et vocabulaire et dont la prononciation était conforme à la phonétique du français, un français débarrassé des anglicismes et du relâchement de la prononciation populaire, bref le français des « Canadiens français » instruits illustré par les journalistes et les écrivains. Le personnel des débuts partagea entièrement cet objectif, qui reflétait l’identité linguistique du « Canada français » sous son meilleur visage.

Au jour le jour, la qualité du contenu et de la langue des émissions fut assumée par une sorte de triumvirat qui y veillait par délégation de la direction : un technicien, responsable de la qualité du son et de l’image à l’arrivée de la télévision; un « annonceur »[4], responsable de la qualité de la langue employée pour la transmission du contenu de l’émission, seul ou avec la participation d’invités; un réalisateur, ultime responsable de l’émission, langue, contenu, personnel, son et image. Cette cellule de travail en équipe a toujours cours à Radio-Canada.

Le style de langue en ondes variait et varie encore selon le type d’émissions, mais toujours entre les frontières du concept de langue de qualité. C’est la définition même de la norme en langue, une zone d’acceptabilité sociale entre les limites du populaire/vulgaire et la limite de la langue recherchée/affectée, souvent hypercorrigée.

En particulier, l’utilisation de la langue populaire à l’antenne posa problème. On en vint rapidement à distinguer, d’une part, la langue propre à Radio-Canada, langue de l’information, des émissions culturelles et d’affaires publiques, langue de présentation des émissions, langue des reportages et, d’autre part, la langue des productions dramatiques et de variétés où le respect de la vérité artistique et de la vraisemblance des personnages mis en scène imposait une certaine ouverture envers la langue populaire.

De ce point de vue, Radio-Canada a illustré aux oreilles de ses auditeurs toute la gamme de variation d’un français de qualité, prononciation, syntaxe, vocabulaire : français soutenu dans les émissions d’information, français plus vif, plus spontané dans les reportages, les descriptions de rencontres sportives, français des émissions jeunesse d’une grande importance pour le développement du langage chez les enfants. Car il y eut, dans les premières années de la télévision, une prolifique période de créativité d’émissions destinées aux enfants, le plus souvent produites avec peu de moyens mais beaucoup d’imagination, d’amour et de plaisir, diffusées en fin d’après-midi. Citons : Pépinot et Capucine (1952-1954), Bobino (1957-1985), La Boîte à surprises (1956-1968) et ses nombreux personnages tout droit sortis de la commedia dell’arte italienne (Fanfreluche, Grujot et Délicat, Madame Bec-Sec, Sol et Gobelet, origine de ce fameux personnage de Sol, alias Marc Favreau).

Des annonceurs ont contribué plus que d’autres à définir ces styles de langue et à les transmettre à leurs nouveaux collègues. Citons quelques exemples dont certains auditeurs se souviennent encore : Miville Couture, annonceur en chef au début des années 1950 et inoubliable animateur de Chez Miville; René Lecavalier, journaliste, animateur à la radio et à la télévision, tout particulièrement d’émissions sportives à qui on doit la mise au point d’un vocabulaire du hockey et dont le style et la rigueur inspirèrent ses successeurs; René Lévesque, correspondant de guerre, mais surtout journaliste vulgarisateur d’excellence à Point de mire; et aussi les pionnières des voix féminines de la radio et de la télévision, Michelle Tisseyre, Andréanne Lafond, Judith Jasmin, Aline Desjardins.

Avec l’arrivée de la télévision, le personnel d’antenne a pour ainsi doublé celui de la radio, avec des passages fréquents du personnel d’un média à l’autre. La direction de Radio-Canada a alors jugé que le tutorat des aînés et l’entraide ne suffiraient pas à garder et à transmettre la norme linguistique qu’elle s’était donnée à partir de 1936. Elle créa à cet effet, le 12 septembre 1960, un comité de linguistique sous la présidence de Philippe Desjardins avec le mandat suivant : améliorer la langue à l’antenne et celle de la gestion interne, servir d’organisme consultatif en matière de langue, mener les recherches linguistiques et terminologiques nécessaires. « Les décisions du Comité écartaient toute intervention coercitive et faisaient appel à la plus large collaboration des intéressés : cadres, journalistes, rédacteurs. Cette orientation consultative initiale s’est imposée au cours des années avec les avantages et les inconvénients qu’elle comporte[5]. » La Direction de la section française de Radio-Canada maintient encore aujourd’hui la même politique d’intervention par incitation.

Ce comité, soutenu par un service de linguistique, fut très actif entre 1960 et 1990[6]. Les travaux sont d’abord et avant tout destinés au personnel de Radio-Canada, personnel administratif et personnel d’antenne, radio et télévision. Les membres du comité et leurs collaborateurs du service observent la langue réellement employée en ondes ou dans les textes administratifs, notent et commentent les déficiences, proposent les correctifs adéquats, enfin diffusent l’information à l’intérieur de l’entreprise. Celle-ci est mise à la disposition du public en retour d’un droit d’abonnement minime.

En trente ans, le comité a publié plus de 7 000 fiches linguistiques, dix-huit volumes d’un bulletin d’information sous le titre C’est-à-dire à partir de mars 1960 et une feuille hebdomadaire, Que dire?, à partir de 1973, pour commenter semaine après semaine les erreurs relevées : mots imprécis, phrases mal construites, prononciations discutables et liaisons malvenues, anglicismes (exemples supporter pour soutenir, dépendant pour personne à charge, être sous l’impression pour avoir l’impression). Ces publications furent vites connues du grand public, notamment des traducteurs, des enseignants, des journalistes. Elles obtinrent également une reconnaissance panfrancophone en 1963 lorsque l’Office du vocabulaire français décerna au Comité de linguistique la coupe Émile-de-Girardin pour sa contribution exceptionnelle à l’amélioration de la qualité du français en radiotélévision.

Ainsi, pendant ces années fastes du comité de linguistique, Radio-Canada joua explicitement auprès des francophones québécois et canadiens la fonction de référence linguistique et confirma son rôle de guide du bon usage de la langue française.

Durant ces années, Radio-Canada mit en ondes des émissions consacrées à la langue française, par exemple La langue bien pendue, le plus souvent animée par le linguiste Jean-Marie Laurence, successivement conseiller linguistique et chef du service des annonceurs à Radio-Canada. Autre exemple, Langage de mon pays, animée par Henri Bergeron et Raymond Laplante, tous deux annonceurs-conseils à Radio-Canada. Le signataire de ces lignes y jouait à la fois le rôle de linguiste, de recherchiste et d’intervieweur au besoin. Langage de mon pays a été diffusée de 1968 à 1971 tous les après-midi dans un bloc d’émissions variées. D’un jour à l’autre, il fallait donc traiter de la langue française sous des angles différents et avec des invités pas toujours linguistes mais tous soucieux de la langue, par exemple Gilles Vigneault et Gaston Miron ou un quincaillier de Sainte-Adèle qui se faisait un point d’honneur de vendre ses articles avec le terme français correct en feignant de ne pas en avoir si on les lui demandait avec le mot anglais. On donnait vie aux mots et à la langue à travers ceux et celles qui en avaient besoin ou qui en faisaient profession. Bien sûr qu’on y parlait aussi de nos problèmes de langue.

Aujourd’hui, maintenir la qualité de la langue

Cette réputation de modèle du bon usage de la langue française, Radio-Canada tient à la conserver. Cependant, les compressions budgétaires des années 1990 imposées par le Parti progressiste-conservateur du premier ministre Brian Mulroney forcèrent la direction à modifier le dispositif que nous venons d’évoquer.

Dans l’immédiat, il fut scindé en deux mandats distincts. Le service de linguistique devint surtout un service de traduction de textes administratifs au service du siège social. La fonction du comité de linguistique fut confiée à des conseillers linguistiques, le plus connu étant Guy Bertrand, celui que d’aucuns appellent amicalement « l’ayatollah de la langue », ce qui en dit long tout de même sur la manière dont on accueille ses remarques correctives. Enfin, la publication de C’est-à-dire et de Que dire? fut progressivement abandonnée et on mit fin à la diffusion de ces bulletins au public contre abonnement, devenue trop coûteuse. Radio-Canada cessa du fait même d’être une source de référence consultable et son influence linguistique baissa rapidement. Somme toute, la direction revint à sa responsabilité première d’assurer la qualité de la langue en ondes, dans Internet et dans les documents administratifs, objectif qu’elle confirma noir sur blanc et en détail par une directive administrative adoptée aux environs de 2003 sous le titre La qualité du français à Radio-Canada, Principes directeurs[7] : « Nous espérons que ces principes directeurs vous accompagneront dans vos tâches et deviendront rapidement l’un de vos outils de travail les plus consultés[8]. » La directive ne comporte aucune indication quant à son mode de mise en application.

Aujourd’hui comme hier, la préoccupation de faire usage d’une langue de qualité demeure vive pour tout le personnel d’antenne, tradition et réputation obligent. Malgré l’exemple et le tutorat des aînés, un resserrement de la discipline linguistique s’impose cependant, dont la direction devra trouver la stratégie. Surtout dans les émissions à libre conversation au cours desquelles animateurs et invités s’expriment le plus souvent en langue familière. Des erreurs de langue s’y glissent parfois dans la spontanéité des échanges, avec une régularité cependant dont les auditeurs se plaignent de plus en plus. C’est comme si le ton familier endormait la vigilance aux dépens des exigences de la langue professionnelle. C’est le problème de l’heure à Radio-Canada.

L’influence de la langue de Radio-Canada

Si j’avais un jugement d’ensemble à porter sur l’influence de Radio-Canada sur la langue des Québécois et des francophones hors Québec depuis la mise en ondes de la radio en 1936 et de la télévision en 1952, je dirais que Radio-Canada a favorisé la diffusion et la connaissance, au moins passive, au mieux active, d’une langue française d’ici de qualité. Radio-Canada a également provoqué une plus grande uniformisation du français au Québec et dans le reste du Canada tout en le rapprochant de la langue des autres pays de la francophonie, bien que chacun d’entre eux, tout comme le Québec, marque de ses particularités l’usage qui y est fait de la langue française.

Notes

Les chemins d’une amitié… linguistique

C’est Paul Robert, le créateur du renommé dictionnaire, qui m’a fait rencontrer Alain Rey pour la première fois.

C’était probablement au printemps de 1965. Je séjournais alors à Strasbourg pour y mener à bien les travaux et la rédaction d’un doctorat de linguistique, séminaires au Centre de philologie romane et rédaction de thèse sous la direction de Bernard Pottier, pour la partie syntaxique, et de Charles Muller, pour la partie statistique. M. Maurice Beaulieu, directeur de l’Office de la langue française (OLF) du Québec à l’époque, m’avait chargé d’une mission, celle de rencontrer les directeurs des principaux dictionnaires de la langue française publiés en France pour m’informer de la manière dont ils envisageaient le traitement des mots appartenant à des variantes dites « régionales » de la langue française, que ces variantes soient hexagonales ou périphériques, de Belgique, de Suisse ou du Québec, mais de langue maternelle. La direction de l’OLF cherchait alors comment elle pourrait pour ainsi dire valider des mots français de bonne facture en usage courant au Québec, et se demandait quel accueil ces mots recevraient ailleurs, notamment dans les dictionnaires publiés à Paris. Car, de l’avis généralisé des locuteurs du français à cette époque, un mot était « français » quand il figurait dans un dictionnaire publié en France, opinion largement répandue encore aujourd’hui.

Ce fut le thème de notre première conversation : comment, au Robert, se faisait la sélection des mots à inclure à la nomenclature du dictionnaire et, d’une manière plus spécifique, comment considérait-on les mots « régionaux », les mots du Québec en particulier, nettement moins bien connus qu’aujourd’hui et peu diffusés par une littérature alors naissante et mal distribuée en France. Aucun malaise pour répondre à la première question, dont la réponse était pour ainsi dire évidente, tout à fait fidèle à la tradition lexicographique française. Là n’était pas l’originalité qui distinguerait le dictionnaire en cours de rédaction, mais bien le réseau associatif que voulait y intégrer Paul Robert. La réponse à la seconde se révéla nettement plus hésitante. Manifestement, Paul Robert n’était pas préoccupé du statut lexical des mots français venant d’ailleurs, même des régions de France, au point d’avoir songé à définir une règle éditoriale précise qui guiderait leur prise en considération et leur traitement, le cas échéant. Nous étions plutôt dans le domaine de la sympathie, de l’opinion, du choix presque arbitraire en fonction de la plus ou moins grande connaissance ou du plus ou moins grand besoin qu’avaient de ces mots les locuteurs français. En conclusion de la discussion, ce fut là, dans ce dernier point, le critère le plus fonctionnel, la meilleure réponse possible à la question de l’inclusion de mots « régionaux » dans le Robert. Selon mon souvenir, ni Paul Robert, ni Alain Rey ne croyaient que l’appartenance ou non de ces mots au lexique de la langue française était en cause, puisque tous les dictionnaires, à leur avis, qu’ils soient de langue ou de spécialité, ne présentaient qu’un certain échantillon des mots d’usage courant dans une certaine tranche d’usagers, le plus souvent instruits et urbains. Aucun dictionnaire ne pouvait ni n’avait la prétention d’être exhaustif, encore moins « universel » au sens de panfrancophone, idée mise à la mode à cette époque par Alain Guillermou, grand animateur des Biennales de la langue française (Namur, 1965; Québec, 1967; Liège, 1969; Menton, 1971; Moncton, 1977).

Cette première rencontre demeura sans lendemain. Ce n’est qu’au début des années 1970 que nous reprîmes contact. À partir de ce moment, nos relations s’intensifièrent, elles devinrent plus suivies et d’un contenu plus diversifié.

En 1971, Gaston Cholette, nouveau président de l’OLF, m’avait recruté comme directeur linguistique. Le gouvernement libéral de l’époque nous confiait comme principale tâche de faire du français la langue de travail au Québec, sans toutefois négliger le mandat traditionnel de l’OLF depuis sa création, la qualité de la langue parlée, écrite et enseignée au Québec. Depuis la conquête de 1760 et l’industrialisation du Québec par des capitaux britanniques, puis américains, la situation sociolinguistique du monde de l’industrie et du commerce était la suivante : la haute direction était de langue anglaise, le personnel d’exécution majoritairement de langue française et, entre l’un et l’autre, des cadres intermédiaires bilingues servaient de passerelles linguistiques. Les documents de gestion étaient rédigés en langue anglaise dans la très grande majorité des cas, depuis le texte de la convention collective jusqu’aux directives de travail. Tout le vocabulaire technique et administratif était de langue anglaise avec, comme conséquence inévitable, une forte anglicisation de la langue française par contamination soutenue. La situation était sensiblement la même dans le monde du commerce et des affaires, où la langue anglaise était dominante dans l’affichage, l’étiquetage des produits, la rédaction des modes d’emploi, des garantis, des contrats d’adhésion. Renverser une situation aussi bien établie en faveur de la langue française ne serait pas une mince affaire ni du point de vue politique, ni du strict point de vue linguistique. Il fallait d’une part, définir une stratégie de passage de l’anglais au français comme langue de gestion sans compromettre l’activité et la rentabilité des entreprises : Gaston Cholette prit la direction de cette opération; d’autre part, il fallait aider les entreprises à identifier et à utiliser les ressources linguistiques de langue française substituables dans leurs activités aux ressources de langue anglaise et continuer à intervenir pour améliorer la qualité de la langue en usage au Québec : ce serait de ma responsabilité avec mon équipe[1].

Les problèmes linguistiques que nous avions à régler étaient si complexes que nous nous trouvions constamment face à des questions théoriques que nous n’étions pas à même de régler seuls, du moins, par réflexe universitaire sans doute, il me sembla qu’il valait mieux en débattre avec des collègues d’expérience. C’est ainsi que j’organisai presque chaque année, de 1971 à 1977, des colloques-séminaires sur des thèmes bien définis, à partir de nos propres interrogations fondées sur nos travaux. Les premiers tournaient autour de problèmes de théorie et de méthodologie de la terminologie, puisque notre priorité était de rendre disponibles les vocabulaires de spécialités requis pour faire du français la langue de travail, du commerce et des affaires. Il était aussi indispensable de définir une méthodologie commune propre à garantir la qualité des terminologies, autant celles colligées par l’OLF que celles des entreprises, pour mieux favoriser les échanges et ainsi progresser plus rapidement.

C’était l’occasion de reprendre contact avec Alain Rey. Bien que le Robert fût d’abord et avant tout un dictionnaire de langue, il demeurait que les lexiques de spécialité appartenaient au lexique global de la langue. Entre 1973 et 1977, Alain Rey participa à la mise au point de la méthodologie du travail terminologique qu’adopta l’Office pour la conduite de ses propres travaux et qui se diffusa au Québec par son enseignement dans les universités. Les Catalans l’adoptèrent et l’adaptèrent par la suite. Pour Alain Rey, ce fut l’occasion de s’intéresser à ce qu’avait de spécifique cette tranche du lexique, au point d’en faire l’objet d’un « Que sais-je ? » en 1979 sous le titre La Terminologie. Noms et notions. Indication de cette filiation : dans la courte bibliographie de ce « Que sais-je ? », la première référence renvoie aux colloques de terminologie de l’Office.

À l’Office, on garda l’habitude de consulter Alain, habitude qui se maintint bien après que j’eus cessé d’en être le directeur linguistique. Tout particulièrement lorsqu’il s’est agi d’examiner deux questions importantes pour le Québec. La première : quand et pourquoi est-il opportun ou légitime de procéder à un emprunt ? La réponse servirait autant à guider la pratique de l’emprunt qu’à faire le ménage dans la somme astronomique de termes anglais qu’avait absorbés la langue québécoise depuis la conquête. La seconde nous ramenait, Alain Rey et moi, au thème de notre première rencontre, les mots du lexique québécois qui lui sont propres, du moins jusqu’à preuve du contraire. Question relativement plus complexe puisqu’elle implique à la fois de devoir tenir compte de ce qu’il est convenu d’appeler « les niveaux de langue » et qu’elle en sous-entend une autre tout aussi délicate, celle de la norme du français au Québec, question litigieuse encore de nos jours. Nous avions gardé le contact, Alain Rey et moi, et nous en discutions entre nous alors même que les collègues du Québec nous consultaient.

L’Office en vint à adopter deux énoncés de politique, l’un « relatif à l’emprunt des formes linguistiques étrangères » en 1980, le second « relatif aux québécismes » en 1985[2].

Après mon départ de l’Office, le gouvernement du Québec prêta mes services à l’Agence de coopération culturelle et technique où je devins responsable du Centre international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée (CIRELFA), un organisme au service des pays de la francophonie. Ces activités m’amenaient à séjourner plus souvent à Paris ou à y passer en route vers l’un ou l’autre pays, surtout vers l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. C’était souvent l’occasion de rencontrer les Rey, de poursuivre avec eux nos échanges sur tout et rien.

En particulier, un projet dirigé par l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AU-PELF) nous fournit l’occasion, à Alain Rey et moi, de nous retrouver en Afrique subsaharienne et d’y approfondir nos réflexions sur la variation de la langue française en prenant en compte, cette fois, des pays où la langue française avait été introduite par la colonisation et où elle se superposait à d’autres langues maternelles. En effet, l’AUPELF avait endossé le projet d’un Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire[3], sur la base d’inventaires nationaux déjà entrepris par des collègues français, belges et africains au Bénin, au

Cameroun, en Centrafrique, en Côte d’ivoire, en Haute-Volta, au Mali, au Niger, au Rwanda, au Sénégal, au Tchad, au Togo et au Zaïre. Mme Danièle Racelle-Latin assumait la coordination de la synthèse des inventaires. Au sein de l’équipe des rédacteurs nationaux ainsi réunis, au total vingt-deux personnes, il devint rapidement évident qu’ils devaient se doter d’une grille de critères propres à uniformiser le choix des particularités à retenir comme « africaines », opération qui souleva, on s’en doute bien, de grandes questions de principes. Il était, à l’évidence, nécessaire qu’ils en débattent entre eux et avec des linguistes d’autres pays de la francophonie. L’AUPELF créa donc un comité scientifique et invita à en faire partie, entre autres, Willy Bal, de Belgique, Robert Chaudenson, comme spécialiste des créoles, Maurice Houis, africaniste français, Maurice Piron, de Belgique, Alain Rey, pour sa grande expérience en lexicographie et moi-même, comme porte-parole d’un pays où cette question des particularités lexicales était discutée depuis longtemps, pour ainsi dire depuis l’époque de la Nouvelle-France.

Ainsi, l’un et l’autre, nous avons poursuivi notre propre réflexion sur la question de la variation linguistique, plus particulièrement cette fois, de sa légitimité. Et nous profitions des opinions de nos collègues et de la discussion que soulevait constamment l’opinion des uns et des autres. Il nous arrivait aussi de revenir sur le sujet lorsque nous nous retrouvions à Paris. Josette Rey-Debove y mettait, alors, son grain de sel. Nous avons également enrichi notre réflexion des réactions en Afrique lors de la publication de l’Inventaire en 1983. Elles furent nettement partagées : négatives chez beaucoup au nom du respect intégral du français, y compris du lexique, selon la norme parisienne, souvent pour ne pas encourager une tendance à la créolisation du français déjà en cours dans les couches populaires, moins ou pas du tout scolarisées; plutôt favorables chez les linguistes et chez beaucoup d’autres, pour désigner des réalités typiquement africaines ou parce qu’il est normal que la créativité lexicale se manifeste en Afrique comme partout ailleurs dans la francophonie.

La question débouchait donc, tout naturellement, sur celle de la norme du français dans les pays autres que la France. Le sujet était, et est toujours d’actualité au Québec, quasi selon le même clivage d’opinions qu’en Afrique et les mêmes arguments. En France, le sujet devenait de plus en plus à la mode et l’opinion publique était en évolution constante, là aussi pour les mêmes raisons et suivant la même répartition des intervenants. Alain et moi, nous avons continué à y réfléchir et à participer au débat public, chacun de son côté et ensemble, dans le plus grand respect de nos points de vue et de nos divergences, qui allaient s’atténuant. L’un et l’autre, nous avons participé à un ouvrage collectif qui fut publié en coédition par le Conseil de la langue française du Québec et la maison Le Robert[4]. L’article d’Alain Rey s’intitulait « Norme et dictionnaires (domaine du français) », le mien, « Éléments d’une théorie de la régulation linguistique », début d’une réflexion que je continue de poursuivre pour comprendre le mécanisme social qui préside à la normalisation de tous les comportements sociaux, aussi bien celui de s’habiller que de parler. Je retiens de cet ouvrage deux autres articles particulièrement pertinents, celui signé par Nicole Gueunier, Émile Genouvrier et Abdelhamid Khomsi, « Les Français devant la norme », et celui de Luis Fernando Lara, « Le concept de norme dans la théorie d’Eugenio Coseriu », un précurseur du sujet. Notre collègue Lara avait alors entrepris la rédaction d’un dictionnaire de l’espagnol du Mexique, dont la variation par rapport au castillan était analogue à celle du français au Québec par rapport au français hexagonal, l’une et l’autre à l’ombre de l’autorité morale d’une académie, la Real Academia de Madrid et l’Académie française.

Depuis, le temps a passé. Nous n’avons jamais cessé de nous voir, de nous retrouver invités aux mêmes activités, en France, au Québec, en Catalogne, de poursuivre la réflexion sur ces thèmes de prédilection et sur bien d’autres. Notre amitié s’est approfondie en même temps que nous avons pris de l’âge.

Nous en sommes là.

Notes

État des lieux et enjeux de la didactique de l’oral

Résumé

Dans ce chapitre, l’auteur s’inspire de la conférence qu’il a prononcée à l’ouverture du colloque État des lieux et enjeux de la didactique de l’oral, tenu dans le cadre du 76e congrès de l’ACFAS, à Québec, en mai 2008. Il jette un éclairage particulier sur l’enseignement du français langue maternelle et plus spécialement sur celui de la communication orale. Il met ainsi en relief les facteurs sociolinguistiques qui entourent la langue orale des jeunes élèves qui arrivent à l’école. Parmi les objectifs généraux de l’enseignement du français, il insiste sur l’importance de faire passer le locuteur de la langue d’enfance à une langue orale d’adulte. Pour ce faire, il décrit les composantes du système linguistique dont tous les enseignants devraient tenir compte et fournit des règles d’action qui, selon sa longue expérience de travail et de réflexion dans le domaine, conduiraient l’élève à une plus grande maîtrise d’une langue orale de qualité.

Introduction

Comme on m’a invité pour présenter la conférence inaugurale de ce colloque, j’ai pensé pertinent de cadrer l’enseignement de l’oral dans l’ensemble de la problématique de l’enseignement du français, langue maternelle, au Québec. Je reprends en partie et j’approfondis quelques aspects de la réflexion que j’ai déjà publiée dans l’Embarras des langues (Corbeil, 2007).

Je ne tiendrai compte ici que de l’enseignement du français, langue maternelle, ce qui est le cas pour la majorité des élèves des écoles du Québec, quoique les enfants immigrants remplissent de plus en plus nos classes d’accueil. L’expérience montre que les difficultés de ces enfants en langue orale découlent en grande partie de l’écart entre le français et leurs propres langues d’origine. Mais cela relève d’une autre problématique qui ne fera pas l’objet de ce texte.

1. Point de départ : la langue parlée des élèves

En arrivant à l’école, les enfants dont le français est la langue maternelle « parlent » un français qui correspond aux caractéristiques suivantes :

2. L’objectif de l’enseignement du français, langue maternelle

L’objectif de l’enseignement du français, langue maternelle, est de permettre à l’enfant de faire, en onze ans de scolarité obligatoire, le passage entre la langue d’enfance qui est la sienne en arrivant à l’école et la langue standard dont il aura besoin dans sa vie d’adulte, comme personne, comme citoyen et comme travailleur, c’est-à-dire :

En langue orale, l’objectif ultime est d’acquérir une nouvelle langue orale tout aussi comportementale et spontanée que la langue d’enfance de départ, mais conforme à la norme sociale de l’usage du français au Québec.

L’enseignement de la langue écrite influence celui de la langue orale, malgré les grandes différences dans la manière dont l’une et l’autre sont produites. Le mouvement de va-et-vient d’une forme de la langue à l’autre est constant et inconscient. L’enseignement de la morphologie de la langue écrite sert de modèle à la morphologie de la langue orale. Par exemple, la conjugaison du verbe être à l’écrit met en évidence celle de l’oral au niveau populaire : je suischu; tu es; il, elle estyé, alé; nous sommeson é; ils, elles sontison, aso. Les enfants ne disent pour ainsi dire jamais la forme Vous êtes depuis qu’ils tutoient leurs parents et quasi tous les adultes, leurs professeurs compris. Cette conjugaison est si ancrée dans l’usage que le journal La Presse du 29 avril 2008 titrait un article Yé ben pas beau, ton trophée (Laurence, 2008). Par ailleurs, sur le plan morpho-syntaxique, en langue parlée, la tendance se répand de n’employer que la forme que dans tous les cas, à la place de dont, duquel, de laquelle, à laquelle, etc. Par exemple, on entendra dire très souvent la personne que je te parlela personne dont je te parle; le gars que je sors avecle gars avec lequel je sors. On ignore ou on oublie que les formes du pronom relatif varient selon sa fonction dans la phrase. On peut penser que la syntaxe et le vocabulaire utilisés en langue écrite influencent peu à peu l’énoncé de la phrase orale dans certaines conditions. D’où l’importance d’exercices répétés d’écriture, sous toutes ses formes, pour intégrer profondément l’organisation de la phrase, l’enchaînement des phrases dans un exposé organisé à l’aide des mots de jonction appropriés, la justesse et la richesse du vocabulaire, tous éléments qui se retrouveront en langue orale.

La rectification de la prononciation demeure cependant, au Québec, le plus important et le plus difficile défi. Il n’en est jamais question, pour ainsi dire, dans le programme du Ministère pour le primaire comme pour le secondaire (MÉQ, 2001; MÉLS, 2004, 2007), ni lors de la formation initiale des futurs enseignants. Pourtant, c’est l’aspect de notre usage de la langue française qui nous coupe le plus du reste de la francophonie, surtout en langue populaire urbaine. Une phrase comme où qua lé, la police?Où est la police?; È là qua watchElle est là qui surveille n’est compréhensible que de nous, de personne d’autre.

Le minimum, en pédagogie de la langue parlée, c’est de faire passer les enfants au niveau de la langue familière d’abord, comme langue de tous les jours, et, plus s’avance la scolarité, de leur donner la maîtrise de langue soutenue dont ils auront besoin comme adultes.

3. Quelle langue orale faut-il enseigner?

Autant il y a consensus entre les enseignants sur des propositions aussi abstraites et d’ordre général que celles que je viens d’esquisser, autant les enseignants sont embarrassés de répondre à la question : Quelle langue orale enseigner? De plus, leurs opinions divergent quant au diagnostic qu’il faut poser sur la langue orale des élèves et sur les correctifs qu’il faut y apporter, sur ce qui serait, en somme, le contenu d’une pédagogie de la langue parlée au Québec. D’autant qu’à l’évidence, le contenu de cette pédagogie varie selon les caractéristiques linguistiques et la pratique de la langue d’une région à l’autre au Québec et d’un pays à l’autre au sein de la francophonie chez les enfants francophones qui viennent d’ailleurs. En conséquence, la pédagogie de la langue parlée ne peut pas ne pas être propre à une situation sociolinguistique particulière, celle de la région comme celle de chaque classe.

Une pédagogie de la langue parlée au Québec doit donc, d’une part, prendre appui sur la connaissance des caractéristiques de l’usage du français au Québec telles qu’elles se dégagent des nombreux travaux des linguistes en phonétique/phonologie, en morphosyntaxe et en lexicologie. D’autre, part, il revient aux enseignants de s’inspirer de ces informations pour observer l’usage réel de la langue de chacun de leurs élèves et en tirer un enseignement correctif propre à améliorer la qualité de la langue parlée de chacun et de l’ensemble de la classe.

Il peut donc être utile de décrire ici, dans les grandes lignes, ce que nous savons maintenant des caractéristiques de la langue française dans son usage au Québec et qui devrait être à la base d’une pédagogie de la langue parlée.

3.1 La prononciation

Depuis les débuts de la linguistique dans les universités du Québec, les spécialistes de la phonétique (description physique des sons) et de la phonologie (étude de la fonction discriminative des sons) ont étudié et décrit en détail les sons et la prononciation du français au Québec à tous les niveaux de langue. Les textes savants en ce domaine sont nombreux, les connaissances, disponibles. Par contre, il existe peu de textes de vulgarisation, encore moins de véritable traité de la prononciation du français québécois.

Au niveau soutenu, la prononciation du français au Québec est très proche du système phonologique du français, mais s’en distingue par quelques traits. Par contre, l’écart augmente au fur et à mesure qu’on passe au niveau familier, puis au niveau populaire urbain. À la limite, on arrive à des phrases incompréhensibles à tout autre francophone qu’à un locuteur d’ici, surtout quand s’y trouvent amalgamés la prononciation, le vocabulaire et la structure de la phrase, par exemple la réponse È là qua watch à la question Où qua lé, la police.

Grosso modo, on peut classer les faits de prononciation du français au Québec en trois groupes :

  1. des oppositions de voyelles conformes à la phonologie du français, mais que les locuteurs ne font plus en France :

    • maintien de l’opposition é / è : mai / mais;

    • maintien de l’opposition è bref et è long : belle / bêle; tète / tête;

    • maintien de l’opposition entre a antérieur et a postérieur : patte / pâte, tache / tâche;

    • maintien de l’opposition entre in et un : brin / brun.

    Ces prononciations font partie de la norme du français québécois.

  2. des prononciations de voyelles et de consonnes non conformes au système du français, cependant trop profondément ancrées dans l’usage québécois pour qu’on puisse songer à les éradiquer :

    • l’ouverture des voyelles i, u, et ou : ri / rite, doux / doute, lu / lune;

    • l’affrication de t et de d devant i et u : maladie / mala(dzi), pendu / pen(dzu), titanic / (tsi)tanic, tuteur / (tsu)teur.

    Ces prononciations sont admises avec réserve, en souhaitant que le locuteur québécois les atténue dans sa prononciation lorsqu’il s’exprime devant un francophone d’ailleurs.

  3. des prononciations qui ne font pas consensus au Québec et qui, en conséquence, ne peuvent faire partie de la norme québécoise :

    • la prononciation très fermée de la voyelle a, qui se rapproche alors du son o, soit en fin de mot, comme dans Canada, tabac, soit à l’intérieur d’une syllabe, comme dans phare qui ressemble à fort, part / port, quart / corps, tard / tort;

    • la diphtongaison des voyelles longues, ga(raâ)ge, (baè)te, (taè)te, (faè)te, (caeu)r;

    • la prononciation de è en a : ferme devient farme, je vais devient je va et jva si on laisse tomber le « e » selon les règles d’élision de ce « e » dit caduc pour cette raison;

    • la prononciation du groupe oi (wa) en () comme dans moé, toé, ou parfois en () comme dans poèl (poil) ou même simplement en è, comme dans c’est tout drèt (c’est tout droit);

    • la transformation du pronom elle au singulier en « a » (o s’en vient) ou en « al » devant voyelle (al est partie). Au pluriel, le pronom elles devient soit souvent « i » (i ont été bonnes). Lorsque le pronom elle précède le verbe est, il se fond avec lui, elle est bonne se réduit alors à è bonne, le « è » allongé valant alors pour le pronom et le verbe;

    • l’escamotage de sons, soit à l’intérieur des mots comme dans univers(i)té, cat(é)chisme, soit de la consonne « l » et « r » en fin de prononciation table devient tab, peuple devient peup, soit dans des groupes de mots, dans la cour devient dan cour, sur la table devient su la tab, ou sua tab, finalement sa tab avec un a long pour le distinguer de sa table, dans les devient din, comme dans è tombé din pom;

    • En cumulant plusieurs de ces phénomènes, une phrase complète peut se réduire à peu de chose, par exemple tu sais ce que je veux dire se comprime en tsé veux dire, ou encore ça fait que donne fak ou fake comme dans fake jy ai di. Autre exemple, la phrase C’est une fille qui sait où elle va, qui n’a pourtant rien de compliqué, ni de spécialement sophistiqué, donne ctune fill qui sé ousqua va. Dernier exemple, la phrase en français populaire urbain : inqua wère, on wè bin qu ’on wé rien (rien qu’à voir, on voit bien qu’on voit rien), ou encore les formes suivantes de la même phrase j(e) vais y aller (niveau neutre), j(e) m’en vais y aller (niveau familier), j’m’en va y aller, m’en va y aller (niveau populaire).

3.2 La grammaire, la morphologie et la syntaxe

La distinction entre la grammaire de la langue parlée et celle de la langue écrite est ici primordiale, aussi bien pour la langue française que pour toutes les langues du monde. La différence entre ces deux formes de la langue touche l’organisation de la phrase (la syntaxe), mais aussi la forme des mots ou des groupes de mots (la morphologie), à cause des phénomènes phonétiques qui la modifient parfois. Ainsi, le groupe orthographié je suis peut se prononcer tel quel ou devenir ch’suis par élision du « e » caduc, et par l’assourdissement du « j » en contact avec le « s ». Ce phénomène se retrouve aussi bien en français hexagonal qu’en français québécois.

La syntaxe de la langue parlée est spontanée; c’est la création d’une forme à une pensée en train de naître, de se préciser, une syntaxe totalement dépendante des circonstances et des émotions du moment, influencée par la présence du ou des interlocuteurs et par leurs réactions. La phrase suit le mouvement de la pensée ou de la conversation en temps réel, au gré des abandons et des reprises, des interruptions et des changements de direction. Il faut avoir, un jour, transcrit un exposé improvisé, qui avait pourtant semblé brillant et élégant, pour se rendre compte des conséquences de la spontanéité : la transcription est trop éloignée de la langue écrite pour qu’on puisse la publier dans sa forme originale.

La phrase écrite naît en des circonstances totalement différentes, dans le calme et la réflexion. L’auteur peut s’arrêter, abandonner une phrase, en reprendre une autre, modifier celle-ci en partie, jusqu’à ce qu’il ait trouvé la phrase qui lui semble correspondre à la meilleure expression de sa pensée. De plus, il a autour de lui tous les moyens d’être fidèle à la grammaire, à la stylistique, au lexique grâce aux ouvrages de référence dont il dispose. Il est le maître d’œuvre absolu de sa phrase. On comprend pourquoi les grammaires décrivent toujours la morphologie et la syntaxe de la langue écrite.

Les Québécois francophones écrivent le français selon la morphologie et la syntaxe de la langue française. Par contre, l’écart entre la morphologie et la syntaxe de la langue parlée au Québec et la norme de la langue écrite est variable. L’écart est pour ainsi dire nul en langue parlée soignée. Il augmente de plus en plus en passant à la langue familière, puis à la langue populaire, enfin à la langue triviale, celle des locuteurs les moins scolarisés, la plus éloignée de la norme standard. Car il y a une relation très directe entre la manière d’employer la langue et le niveau de scolarisation des personnes et leur degré de familiarité avec la langue écrite, notamment par la lecture. On comprend que les linguistes québécois se soient surtout intéressés à la langue populaire, qui offre prise davantage à une description comparative que la langue soignée ou même familière.

Voici quelques exemples de faits grammaticaux caractéristiques de la langue parlée québécoise que nous sommes appelés à transposer en français soutenu lorsque nous sommes en situation formelle de communication. Les uns s’observent parfois en langue familière, d’autres uniquement en langue populaire ou triviale :

3.3 Le lexique

Le lexique du français au Québec ne peut pas être en tout point semblable à celui de France pour au moins deux motifs.

L’histoire de la langue française au Québec est différente de celle de la France depuis les toutes premières années du peuplement de la vallée du Saint-Laurent. La composition de la population de la Nouvelle-France a été, au départ, un échantillon de celle de la France de l’époque, un mélange de personnes qui parlaient tantôt le français d’Ile-de-France, tantôt à la fois le français et le dialecte de leur région, tantôt surtout leurs dialectes. Tous vivaient, dans une grande interdépendance, la même aventure dans un environnement qui leur était complètement étranger. Ces nouveaux arrivants sont entrés en contact avec les premiers occupants du pays, les Amérindiens et les Inuits, qui leur ont donné des mots pour désigner leurs coutumes et des réalités inconnues des colons. Il en est sorti une première forme du français caractéristique de la Nouvelle-France, dont le destin a bifurqué brusquement lors de la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre. À partir de ce moment, le français de la Nouvelle-France évoluera en marge du français de France et sera fortement soumis à l’influence de la langue anglaise. J’ai plus longuement évoqué ces faits dans le premier chapitre de mon ouvrage L’embarras des langues, mentionné plus haut.

Depuis le début de la Nouvelle-France jusqu’à maintenant, les Québécois ont dû et doivent trouver les moyens de nommer leur environnement physique, culturel et politique, qui n’est pas identique à celui de la France dans bien des cas. Il leur faut nommer le territoire, la flore et la faune, les institutions politiques et administratives, les us et coutumes, les nouvelles réalités techniques et technologiques très souvent originaires du voisin américain et donc importées en anglais, ou encore les innovations (choses et mots) issues de la créativité québécoise. Ces mots et ces sens québécois ne constituent pas une proportion importante du lexique utilisé par les Québécois : 15 % au maximum, mais ils leur sont nécessaires (De Villers, 2005). Pour cette raison, le lexique du français québécois comporte de nombreux mots et sens qu’on ne trouve pas dans les dictionnaires publiés en France, puisqu’ils sont destinés avant tout aux locuteurs français qui n’en ont pas besoin. La variation du lexique est inévitable, nécessaire et parfaitement légitime.

Le lexique réel du français au Québec, dans ses différents niveaux d’usage, garde en lui les traces de son passé et de son adaptation à un pays neuf. C’est un ensemble de mots et de sens très composite, d’origine et de statut différents.

Les éléments du lexique réel du français québécois sont donc aujourd’hui parfaitement identifiés. Il suffit de référer au logiciel Antidote, pour y trouver de nombreux québécismes, de même que de nombreux mots d’emploi familier en français québécois. On y distingue les éléments suivants :

Et surtout l’immense catégorie des emprunts à la langue anglaise qui découlent du contact ancien et permanent avec la langue anglaise, au départ avec l’anglais d’Angleterre, aujourd’hui avec celui des autres provinces du Canada et surtout celui des États-Unis voisins avec qui les contacts sont pour ainsi dire permanents et quotidiens. On y distingue :

4. Conditions de succès de l’enseignement de la langue parlée

Trois conditions me semblent aller de soi.

Tout le personnel de l’école, enseignants et administrateurs, doit servir de modèle de langue parlée. Tous devraient utiliser une langue simple, mais conforme à la norme québécoise, une langue naturelle au service de tous les événements et messages qui parsèment une journée à l’école. Il est plus évident encore que la remarque vaut pour la langue écrite. Il est, en effet, inadmissible que des fautes d’orthographe, de syntaxe ou des anglicismes se glissent dans les écrits destinés aux enfants et aux parents, que ces écrits proviennent des enseignants ou de la direction.

À plus forte raison, l’enseignant ou l’enseignante doit employer en classe une langue de qualité dans toutes ses interventions verbales. De plus, son rôle en pédagogie de la langue orale est d’écouter et d’observer la langue des élèves quand ils participent aux activités, posent des questions ou présentent des exposés, de diagnostiquer et de noter les lacunes les plus fréquentes, de les commenter et de leur fournir la forme correspondante en situation formelle, enfin de veiller à ce que les élèves les intègrent peu à peu, par la suite, dans leurs propos oraux. C’est ainsi que, par la prise de conscience de façons différentes de s’exprimer selon les contextes dans lesquels ils se trouvent et par des efforts d’autocorrection personnelle, ils pourront se reconstruire une nouvelle langue orale appropriée aux contextes plus formels de communication.

D’où la dernière condition. Tous les futurs enseignants, qu’ils se destinent à l’éducation préscolaire, au niveau primaire ou secondaire, en français ou dans tout autre discipline, doivent recevoir une formation adéquate en langue française, tant en langue parlée qu’en langue écrite. Cette formation comprend deux étapes distinctes, indispensables l’une et l’autre : la vérification des connaissances et de la performance en français parlé et écrit des futurs enseignants, qui peut entraîner, chez les candidats qui manifestent une maîtrise insuffisante de la langue, une phase de mise à niveau préalable obligatoire, et un enseignement systématique des caractéristiques de l’usage de la langue française au Québec pour qu’ils puissent en dégager les éléments propres au registre soigné de la langue.

Conformément au règlement du ministère de l’Éducation qui a toujours été en vigueur, aucun permis d’enseigner ne doit être accordé à une personne qui ne démontre pas une pleine maîtrise de la langue française, parlée et écrite.

Bibliographie

Note

Camille Laurin, le paisible provocateur

Il me faut sans doute, d’entrée de jeu, expliquer pourquoi et comment j’en suis arrivé à collaborer avec le docteur Laurin à ce qui deviendrait la Charte de la langue française.

Au moment de l’élection du Parti Québécois en novembre 1976, j’étais directeur linguistique de l’Office de la langue française[1] depuis septembre 1971. J’avais participé à la mise en application de la loi 63, honni pour avoir accorder aux parents, à tous les parents, francophones, anglophones et allophones, le libre choix de la langue d’enseignement pour leurs enfants, mais loi qui ouvrait toute larges les portes de la langue de travail, donc du commerce et des affaires. C’est sur ces dossiers que l’Office s’était concentré entre 1970 et 1974. L’Office expérimente alors les stratégies les plus efficaces pour intervenir dans les domaines les plus susceptibles d’avoir une influence sur le statut et le prestige du français, notamment du point de vue socioéconomique, soit : la langue de travail, l’affichage, les raisons sociales et la publicité, le commerce et les affaires, l’administration publique. L’essentiel de ces travaux avait servi de base à la conception et à la rédaction de la Loi sur la langue officielle (dite loi 22), alors en vigueur depuis le 31 juillet 1974.

Cette loi avait mécontenté tous les Québécois. Les francophones, parce qu’à leurs yeux, elle faisait une place trop grande à la langue anglaise, sauf que le bilinguisme était dissimulé derrière la déclaration du français, langue officielle du Québec, et parce que les dispositions relatives à la langue de travail leur apparaissaient trop timides pour modifier en profondeur la situation du français et des francophones dans les entreprises du Québec. Les anglophones et les allophones, de leur côté, ne digéraient pas qu’un gouvernement libéral ait pris position en faveur d’une seule langue officielle, le français, sans même aucune allusion au statut de la langue anglaise. D’autre part, ils n’acceptaient absolument pas que l’accès à l’école de langue anglaise ne soit plus laissé à la seule décision des parents, mais qu’il soit restreint par l’obligation faite aux enfants de connaître la langue anglaise.

Pendant sa campagne électorale, le Parti Québécois s’était engagé à revoir en profondeur cette loi 22. Il me fallait trouver le moyen de participer à cette refonte. Mais comment me faire connaître du Dr Laurin au lendemain de sa nomination comme ministre d’État au développement culturel, fin novembre 1976. C’est un ami commun, le Dr Jacques Boulay, hématologue et partisan très engagé du Parti Québécois, qui servit d’intermédiaire.

Le projet du ministre Laurin

Le 15 décembre 1976, le Conseil des ministres précisait le mandat du ministre Laurin en ces termes :

Préparer une révision en profondeur de l’ensemble de la Loi sur la langue officielle de façon à donner au français la place qui lui revient dans la société québécoise, notamment en ce qui concerne la langue officielle, l’administration publique, la langue de travail et la francophonisation des entreprises, le commerce et l’affichage. En ce qui concerne la langue d’enseignement, le ministre d’État au développement culturel devra prévoir notamment l’inscription de tous les nouveaux immigrants à l’école française, l’abolition des tests linguistiques et l’élaboration de mesures à prendre pour s’assurer que les écoles anglaises ne soient accessibles qu’aux Québécois de langue maternelle anglaise[2].

Le mandat ainsi défini était dans la droite ligne du programme électoral du Parti Québécois.

Peu après, Guy Rocher, qui avait accepté entre-temps d’agir comme sous-ministre du tout nouveau ministère du Développement culturel, me proposa de participer à la rédaction d’un livre blanc qui présenterait dans ses grandes lignes La politique québécoise de la langue française. Fernand Dumont, sous-ministre adjoint, et Henri Laberge, chef de cabinet du ministre Laurin, y travailleraient également. Par la suite, la même petite équipe se mit à examiner une à une les dispositions de la loi 22 et à concevoir les modifications à leur apporter, au besoin. Dans l’un et l’autre cas, je jouais le rôle de linguiste conseil en prenant appui sur les travaux de la commission Laurendeau-Dunton et Gendron, que j’avais suivis de près, et sur ceux que l’Office de la langue française avait menés et dont les collaborateurs du Dr Cloutier s’étaient inspirés pour rédiger la loi 22 [3] .

Le Dr Laurin dirigeait et suivait de très près ces travaux. Car il avait une idée très précise de ce qu’il voulait faire. De sa pratique psychiatrique, il avait tiré la conviction que la défaite des Plaines d’Abraham, la Conquête de la Nouvelle-France par l’Angleterre et la prise de contrôle politique et économique du pays par les Anglais avaient eu de profondes répercussions sur le subconscient de ceux qu’on appelait alors les Canadiens, devenus par la suite les Canadiens français, puis les Québécois. Il y voyait la source d’attitudes qu’il avait souvent observées chez ses patients, résignation à son sort, perte de confiance en soi, ambition castrée, dévalorisation de soi-même, de sa langue et de sa culture, surévaluation de la langue anglaise et du dynamisme anglo-américain. Il en concluait « qu’une psychothérapie collective s’imposait[4] » . En conséquence, la réorientation politique du texte de la loi 22 devait constituer un traitement de choc linguistique, la première pierre de la création d’un État québécois fort, maître de son destin, un premier pas vers l’indépendance. Il fallait donc que le nouveau texte provoque une modification radicale de la situation de la langue française et des Québécois au point que le Québec soit aussi français que l’Ontario et le reste du Canada sont de langue anglaise, et que cette loi fournisse aux Québécois le moyen de reprendre la pleine maîtrise de leur économie au lieu d’en être uniquement les clients, les serviteurs et la main d’œuvre des tâches subalternes.

Une thérapie linguistique de choc

C’est dans cet esprit que le Dr Laurin a inspiré ce qui allait devenir la Charte de la langue française. Les nouvelles dispositions qui ont eu le plus fort impact symbolique sur l’ensemble de la population et qui ont soulevé les plus vifs débats sont les suivantes : proclamation de droits linguistiques fondamentaux, fin du bilinguisme des lois et règlements, emploi généralisé du français par l’Administration, école française pour tous sauf pour les Anglophones québécois, raisons sociales et affichage public uniquement en langue française, obligation imposée aux entreprises de plus de 50 employés d’utiliser le français comme langue de travail et d’adopter un programme de francisation, obligation faites aux entreprises commerciales de servir en français leurs clients francophones, calendrier d’application précis édicté par la loi pour chacune de ces mesures, création d’une commission de surveillance pour veiller à l’application de la loi, répondre aux plaintes des citoyens et, le cas échéant, recommander au Procureur général de poursuivre les contrevenants, à l’égard desquels la loi prévoyait des peines et amendes en cas d’infraction.

Le choc psychologique et social fut, en effet, énorme, la discussion des différentes mesures, très vive et très longue. D’abord, au sein du conseil des ministres après que le Dr Laurin leur eut communiqué la toute première version du texte de la Charte de la langue française, du 16 février 1977 jusqu’à la présentation du projet de loi no 1 à l’Assemblée nationale le 27 avril. Le premier avril précédent, le livre blanc présentant à la population du Québec La politique québécoise de la langue française avait été rendu public et diffusé dans tous les foyers du Québec. À partir de ce moment, le débat eut lieu partout, entre les citoyens, dans les médias, à l’Assemblée nationale. Le Dr Laurin était de tous les débats et se dépensait corps et âme à la défense de son projet de loi. En toutes circonstances et devant tous les publics, il le faisait avec calme, sérénité et une patience infinie. Il se montrait d’une très grande disponibilité : il écoutait attentivement chaque commentaire, chaque objection, en réponse, il exposait ses arguments, n’hésitant pas à se montrer didactique au besoin, toujours sur le même ton imperturbable, sans passion apparente, respectueusement presque. Devant ses collègues du conseil des ministres ou de l’Assemblée nationale, il n’hésitait pas à admettre qu’il y réfléchirait, s’informerait et reviendrait avec une réponse, engagement qu’il tenait toujours, sans se défiler. Tout au long de ce débat de tous les jours, il s’est montré tenace, accommodant sur les questions de détail, mais inflexible sur les principes. Car il ne perdait jamais de vue son grand objectif, bouleverser en profondeur et en faveur de la langue française le rapport avec la langue anglaise par l’application de mesures réalistes, efficaces, mises en vigueur par des organismes les plus indépendants possible de l’appareil politique partisan.

La première mouture de la Charte de la langue française fut adoptée le 26 août 1977, il y a plus de trente ans. La chose faite, le Dr Laurin passa immédiatement au dossier suivant, la conception et l’élaboration d’une Politique québécoise de développement culturel. Ce fut la fin de notre collaboration, qui ne dura qu’une très courte période d’à peine huit mois mais intense.

Une situation devenue plus complexe

Depuis lors, bien des choses ont changé et la situation de la langue française a continué à évoluer.

Certaines dispositions de la Charte de la langue française ont été très tôt contestées devant les tribunaux jusqu’en Cour suprême du Canada, ironie du statut du Québec comme province. Les arrêts de la Cour suprême ont obligé les gouvernements québécois successifs à modifier le texte de la loi à plusieurs reprises. Récemment, la Cour suprême s’est prononcée une fois de plus, cette fois pour déclarer inconstitutionnelle la loi 104 de 2002, qui modifiait la Charte de la langue française. Cette loi corrigeait une faille de la loi 101 qui permettait aux parents allophones qui en avaient les moyens d’acheter le droit pour leurs enfants de fréquenter l’école de langue anglaise en les inscrivant d’abord dans une école privée de langue anglaise non subventionnée, ce qui constituerait alors pour ces enfants « la majeure partie de l’enseignement primaire reçu au Québec » et les rendrait admissibles, eux et leurs frères et sœurs, à l’école publique de langue anglaise conformément au troisième l’alinéa de l’article 73.

D’autre part, la notion même de politique linguistique s’est élargie pour inclure l’immigration et l’enseignement du français, langue maternelle et langue d’intégration des enfants d’immigrants récents.

Le gouvernement du Québec a négocié avec le gouvernement fédéral et obtenu une plus grande participation à la définition et à l’application de la politique d’immigration. Le nombre annuel d’immigrants a considérablement augmenté, y compris la proportion des immigrants ayant une connaissance de la langue française. À leur arrivée, les immigrants ont tendance à se concentrer massivement dans la région de Montréal alors que les jeunes ménages québécois ont eu et ont encore tendance à s’installer dans les banlieues nord et sud de Montréal. L’intégration culturelle et linguistique des immigrants à la communauté francophone connaît de sérieux ratés, la langue anglaise du continent exerce sur eux un très grand attrait, le caractère français de la grande région de Montréal s’en trouve sans cesse compromis, menacé même, d’autant plus qu’actuellement, les immigrants sont laissé libres d’apprendre le français[5] .

Au ministère de l’Éducation, on a tendance depuis des années à considérer le français comme une matière au programme parmi bien d’autres, sans avoir conscience du fait que cet enseignement est un élément essentiel de la politique linguistique, puisque l’avenir de la langue française au Québec dépend étroitement de la qualité et de l’efficacité de son enseignement. De la même manière, le ministère de l’Éducation considère l’enseignement de l’histoire comme une simple matière, sans concevoir que cet enseignement est au fondement même de l’identité collective québécoise, tant pour les francophones que pour les anglophones, et qu’il est essentiel à l’intégration culturelle des allophones en voie de devenir citoyen québécois.

La politique linguistique québécoise est donc devenue nettement plus complexe qu’elle ne l’était en 1977, même si la Charte de la langue française en demeure toujours le fondement législatif essentiel.

Un succès mitigé

La question qu’on peut toutefois se poser n’en demeure pas moins pertinente : quels ont été les effets du traitement de choc que le Dr Laurin voulait faire subir à la population québécoise en concevant la Charte de la langue française? Nous examinerons la question sous les deux angles les plus significatifs, d’abord sous l’angle du sort qu’ont connu les mesures qu’il y avait introduites et qui avaient été jugées radicales à l’époque, puis sous celui de l’effet global de la Charte de la langue française sur la société québécoise et sur la perception de l’importance de la langue française chez les Québécois francophones par rapport à la langue anglaise. Nous sommes parfaitement conscient que nous entrons ici dans le domaine de l’appréciation subjective des faits. Il n’y a pas d’autre moyen cependant de faire avancer la discussion.

Voyons d’abord ce que sont devenues les mesures introduites par le Dr Laurin dans la Charte de la langue française de 1977[6] .

Les droits linguistiques fondamentaux énoncés au chapitre II de la loi ont conservé toute leur valeur symbolique, mais n’ont connu aucune application juridique réelle, sauf à servir à l’interprétation d’une disposition particulière. En effet, les juges des diverses instances juridiques furent unanimes à considérer que ces énoncés étaient strictement déclaratoires, du fait qu’ils sont de portée trop générale pour qu’un citoyen puisse s’appuyer uniquement sur l’un d’eux pour entamer une poursuite.

La règle selon laquelle les projets de lois sont rédigés, présentés et adoptés uniquement en français et que seul le texte français des lois et règlements est officiel fut immédiatement contestée devant les tribunaux en invoquant l’article 133 de la Loi constitutionnelle du Canada de 1867 qui stipule que « les lois du parlement du Canada et de la législature du Québec devront être imprimées et publiées dans ces deux langues (le français et l’anglais) ». La Cour suprême déclara inconstitutionnelle la disposition de la Charte et le gouvernement Lévesque n’eut d’autre choix que de la modifier. L’une des deux mesures les plus symboliques de la Charte de Camille Laurin disparaissait et le statut quo ante était rétabli. Pas tout à fait cependant, puisque le Québec n’est jamais revenu aux textes de lois et règlements bilingues sur deux colonnes comme précédemment. Les deux versions, officielles l’une et l’autre, sont maintenant présentées en deux textes distincts.

La seconde mesure de la Charte de 1977, encore plus hautement symbolique que la précédente parce qu’elle était observable partout au Québec, à la devanture de tous les établissements commerciaux, était la règle selon laquelle « l’affichage public et la publicité commerciale se font uniquement dans la langue officielle », c’est-à-dire en français. Cette mesure a eu un profond effet psychologique sur toute la population du Québec, bien qu’elle ait été contestée devant les tribunaux durant des années et peut-être justement parce qu’elle était contestée devant les tribunaux. D’une part, l’arrêt de la Cour suprême de 1988 stipula que cette disposition violait le droit à la liberté de parole et à l’égalité des citoyens garantis l’un et l’autre par la Charte canadienne des droits et libertés. Par contre, la Cour était d’avis que le législateur québécois serait en droit d’exiger « la nette prédominance du français » pour sauvegarder l’image publique du caractère français du Québec. Bien des Québécois ont estimé à l’époque et estiment encore aujourd’hui que l’extension du droit à la liberté de parole au discours commercial était fort discutable et que la règle de la nette prédominance serait difficile et ridicule à appliquer parce qu’elle exige une évaluation subjective de chaque affiche et le recours à la mesure de la taille et de l’espace de chaque langue, pratique qui, de fait, fut tournée en ridicule par la presse anglophone.

Par contre, l’affichage public à l’extérieur des établissements et la publicité destinée au public uniquement en langue française se sont effectués de 1977 à 1993, soit durant 16 ans, le Québec s’étant prévalu de la clause dérogatoire de cinq ans à la suite de l’arrêt de 1988. La mesure a donc eu largement le temps de produire des effets réels et durables. Tout le paysage commercial a été profondément et durablement modifié. Les Québécois se sont habitués à l‘affichage en français, tant la chose leur a semblé aller de soi. Le retour à l’affichage bilingue leur a semblé anormal, les a choqués et frustrés de ce qu’ils considéraient maintenant comme un droit. Bien des commerçants ont préféré conserver les affiches en langue française, soit parce que ça allait de soi dans leur environnement, soit qu’ils ne voulaient pas devoir payer à nouveau pour en changer selon la règle de la nette prédominance. Les Québécois acceptent encore et toujours très mal les raisons sociales anglaises et ils acceptent encore plus mal que des conventions commerciales internationales les leur imposent.

L’emploi du français comme langue de l’Administration s’est généralisé dans tous les ministères et services du Québec au point que la connaissance du français, surtout écrit, agit aujourd’hui comme un obstacle au recrutement des nouveaux fonctionnaires. Cependant, l’emploi de la langue anglaise par la même Administration n’a cessé de gagner en importance, à partir du principe que les citoyens québécois de langue anglaise avaient le droit d’être servis et de recevoir les formulaires et documents dans leur langue. Sauf que ce qui était admissible pour les citoyens de langue maternelle anglaise devient discutable quand il s’agit d’immigrants récents qui préfèrent la langue anglaise à la langue française. De plus, ce qui était au départ prévu pour la correspondance avec les personnes physiques s’est généralisé par la suite dans les systèmes téléphoniques automatisés et dans les sites des ministères et organismes au point que l’Administration québécoise projette davantage l’image du bilinguisme systématique français/anglais que du français langue officielle du Québec, puisque ces systèmes offrent aux citoyens, de plus en plus souvent, le choix entre l’une ou l’autre langue. Cette dérive a certainement des conséquences sur la langue de travail des fonctionnaires.

La règle générale selon laquelle tous les enfants doivent, au Québec, fréquenter l’école française, sauf les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec l’enseignement primaire en anglais, vaut toujours aujourd’hui, avec succès, malgré une légère modification, la substitution de la clause Canada à la clause Québec concoctée par le gouvernement Trudeau au moment du Rapatriement de la Constitution canadienne. L’effet le plus spectaculaire de cette mesure est le renversement complet de la tendance des parents immigrants à inscrire leurs enfants à l’école anglaise et l’arrivée en nombre des enfants immigrants dans les classes des écoles françaises. Dans la grande région montréalaise, en particulier, l’effet conjugué de la concentration des immigrants récents et de l’exode des francophones vers les banlieues a modifié du tout au tout la composition de la population scolaire et multiplié le nombre d’écoles et de classes dont la majorité des élèves sont d’une autre langue que le français. Elles sont ainsi devenues de véritables magmas de langues et de cultures que l’école cherche à unifier par la connaissance et l’emploi de la langue française, parlée et écrite, comme langue commune. Personne, sauf le personnel de ces écoles, ne semble percevoir et prendre en compte l’énormité et la difficulté pédagogique de la tâche.

Les dispositions relatives à la langue de travail des entreprises, à la commercialisation en français des produits de consommation courante et au service en français de la clientèle francophone n’ont jamais été contestées. Par contre, leur mise en application n’est pas toujours facile.

Un mot sur une disposition de la Charte qui n’a cessé d’être contestée, celle qui créait la Commission de surveillance, la fameuse « police de la langue » vilipendée par la presse anglophone. Créé en 1977, l’organisme lui-même fut aboli une première fois en 1993 par le second gouvernement libéral de Robert Bourassa (ministre Claude Ryan), rétabli en 1997 par le gouvernement du Parti Québécois de Lucien Bouchard (ministre Louise Beaudoin), supprimé à nouveau en 2002 par le gouvernement du Parti Québécois de Bernard Landry (ministre Diane Lemieux). À chaque abolition, la fonction et les pouvoirs de la Commission étaient transférés à l’Office de la langue française, ce qui ne changeait rien au contrôle de l’application de la loi, tout en lui enlevant une trop grande visibilité et en évitant les conflits d’interprétation et de stratégie d’application entre deux organismes de la Charte.

Mais un changement profond

Plus globalement, au-delà et grâce à ces dispositions sectorielles plus ou moins modifiées au fil du temps, la Charte de la langue française de Camille Laurin est certainement le texte de loi qui a le plus profondément modifié la société québécoise, notamment les relations entre les Québécois et leurs concitoyens anglophones et allophones.

La Charte de la langue française déclare le français, langue officielle du Québec, mais, à la différence de la loi 22, la Charte confirme ce statut par des dispositions qui imposent l’emploi du français comme langue normale et habituelle de l’Administration, du commerce et des affaires, de même que comme langue de travail dans tous les établissements de plus de 50 employés. En principe, chacun devrait pouvoir faire carrière en langue française, à tous les niveaux hiérarchiques et dans toutes les fonctions, et non plus seulement dans les tâches d’exécution comme auparavant. Ces dispositions ont largement contribué à augmenter la présence des francophones dans la monde des affaires et à la direction des entreprises, donc à améliorer substantiellement leur niveau de revenu. Cet idéal, utopique pour certains, a pénétré profondément l’esprit des Québécois et demeure encore aujourd’hui l’objectif à atteindre, personnellement et collectivement.

Les Québécois anglophones ont très vite compris qu’ils perdaient leur statut de minorité dominante, avant-garde au Québec de la majorité anglophone du reste du Canada. Ils se sont mis à l’étude et à l’emploi de la langue française, enfants d’abord, adultes ensuite. Aujourd’hui, ils sont collectivement davantage bilingues que les francophones. La bonne vieille frontière entre francophones et anglophones tend à disparaître dans toutes les villes, quoique le West Island subsiste et résiste toujours à Montréal comme une sorte de dernier bastion du passé.

Par contre, la Charte de la langue française n’a pas réussi à modifier en profondeur l’attitude des francophones à l’égard de la langue anglaise, qui demeure contradictoire. D’une part, grâce à la Charte, les francophones se sentent en totale sécurité linguistique, puisqu’elle leur garantit partout au Québec le droit d’employer leur langue en toutes circonstances et d’être servis en français. D’autre part cependant, l’intensification de la mondialisation des échanges économiques, le recours à la langue anglaise comme langue mondiale de communication qui crée l’illusion que l’anglais suffit partout, la généralisation d’Internet comme moyen de communication, toute cette transformation technologique récente a entraîné une augmentation considérable de l’usage de la langue anglaise au Québec. Non pas cette fois qu’elle soit la langue de gestion des entreprises, mais du fait qu’elle soit devenue la langue des relations avec l’extérieur, avec les clients, les fournisseurs, les banques de données, etc., même si les communications intérieures continuent de se faire en français conformément à la loi. La langue anglaise est également la langue la plus fréquente des sites Internet et domine largement les domaines du cinéma et de la chanson populaire, tous styles confondus. Les Québécois sont parfaitement conscients de l’importance accrue de la langue anglaise. Les entreprises du Québec se sentent en droit d’en exiger la connaissance comme condition d’embauche ou de promotion. De nouveau, par ce détour non prévisible à l’époque où Camille Laurin concevait la Charte, la langue anglaise a retrouvé son statut de langue indispensable, la plus nécessaire et utile à maîtriser pour bien réussir sa vie. La langue française redevient, non pas la langue des porteurs d’eau comme naguère, mais au mieux la langue de l’intimité territoriale collective sous le titre de langue commune du Québec.

Une loi toujours explosive

La contestation de la Charte de la langue française a pour ainsi dire cessé, du moins elle n’est plus l’objectif avoué d’une certaine minorité anglophone extrémiste. Elle est aujourd’hui le fait de citoyens individuels, conseillés par quelques avocats, toujours les mêmes, qui s’en sont fait une spécialité. La très grande majorité des citoyens québécois reconnaissent aujourd’hui que la Charte de la langue française était nécessaire et qu’elle a instauré au Québec une forme de paix linguistique après les tourmentes de la crise de Saint-Léonard et des années d’application des lois 63 et 22, dont le souvenir se perd au fur et à mesure que le temps passe et que les générations se succèdent.

Il ne faut pas cependant se faire d’illusion, cette acceptation en est une de lassitude pour les uns et de dépit pour les autres, un fragile compromis en somme.

La Charte de la langue française conserve encore toute sa charge symbolique explosive. La modifier, même pour une question de détail, risque de déclencher une nouvelle crise linguistique. Tout gouvernement au pouvoir au Québec le sait très bien et calcule le risque politique qu’il courra s’il s’y aventure. On comprend alors pourquoi le gouvernement libéral de Jean Charest ait choisi de revenir à une politique surtout incitative, qui avait été celle du premier gouvernement Bourassa et qui avait lamentablement échoué, au point de forcer ce gouvernement à proposer et à faire adopter la loi 22. Ce ne sont pas tant les arrêts de la Cour suprême qui ont affaibli la Charte de la langue française que la démission du gouvernement et des citoyens à la faire respecter et appliquer. Les francophones sont abandonnés à eux-mêmes face aux pressions économiques et démographiques qui continuent plus que jamais à jouer en faveur de la langue anglaise.

Avec la conséquence que beaucoup de citoyens ont la conviction que la langue française recule devant la langue anglaise, surtout à Montréal, que la politique d’intégration linguistique des immigrants est manifestement en panne et que l’enseignement du français est un échec, dénoncé depuis des années sans que le ministère de l’Éducation ne réussisse à corriger la situation.

Qui donnera le coup de barre qui s’impose? Qui osera être le Camille Laurin de l’époque qui s’amorce, qui dira haut et fort que rien ne va plus et qui proposera une Charte de la langue française qui réponde à la situation d’aujourd’hui et de demain? Mais attention, futur héros, c’est un rôle dangereux. Le souvenir de Camille Laurin demeure encore sulfureux dans la mémoire collective, au point qu’il a fallu attendre 32 ans pour qu’un gouvernement ose lui rendre hommage en donnant son nom à un édifice public. Et encore, est-ce le siège social montréalais de l’Office de la langue française. Sans doute, plus tard, y aura-t-il une petite plaque de cuivre à la devanture de ce vieil édifice pour rappeler la mémoire de celui qui a le plus profondément modifié, par son action, la situation de la langue française au Québec et les attitudes des citoyens à son endroit.

Notes

La langue française au Québec face à ses défis

Le Québec contemporain est le principal foyer de langue française au coin nord-est de l’Amérique du Nord. Il est, avec l’Acadie, l’ultime héritier de la présence de la France dans le Nouveau Monde, qui, au XVIIe siècle, était partagée entre une implantation sur la façade atlantique, l’Acadie, avec la fondation, en 1605, de Port-Royal, et une autre dans la vallée du Saint-Laurent, le Canada, avec la fondation de Québec en 1608.

La langue française, au Québec comme en Acadie, garde dans son usage de nombreuses traces de la langue apportée en Nouvelle-France par des colons français d’origine sociale très diversifiée : paysans et ouvriers, militaires de tous rangs, haut et bas clergé, personnes de la noblesse qui deviendront les seigneurs de la nouvelle colonie, administrateurs représentants du Roy. La population n’était pas homogène du point de vue linguistique. Les uns étaient originaires de l’Île-de-France et des régions avoisinantes et parlaient le français du Roy (environ 25 %). D’autres parlaient le dialecte de leur région, mais connaissaient suffisamment le français de l’Île-de-France pour en faire usage (environ 30 %). Et finalement, les individus qui composaient le dernier groupe parlaient surtout leurs dialectes d’origine (environ 45 %).

En Nouvelle-France, tous ces gens se sont trouvés mêlés sur un étroit territoire dans une relation d’interdépendance pour leur propre survie. Par la force des choses, les différences linguistiques se sont fondues dans un certain usage du français du Roy, puisque c’était la langue des autorités politiques et religieuses de la colonie. Ces Français déracinés devaient, au jour le jour, nommer les réalités de leur nouvel environnement : faune, flore, climat, mœurs des premiers habitants du continent, les Amérindiens et les Inuits, avec lesquels ils étaient en contact permanent (beaucoup plus que maintenant). Ils l’ont fait soit en puisant dans leur propre lexique, langue du Roy et dialectes des provinces d’origine, soit en empruntant des mots aux langues amérindiennes et à l’inuktitut. Une variété de la langue française propre à la colonie s’est ainsi constituée et greffée sur le tronc commun de la langue.

La Nouvelle-France subsista jusqu’à la défaite des troupes françaises aux mains des Anglais sur les Plaines d’Abraham en 1759, confirmée en 1763 par le traité de Paris par lequel la France cédait à l’Angleterre tous ses territoires d’Amérique. La Nouvelle-France devenait une colonie britannique et le Canada, l’une des anciennes colonies de la Nouvelle-France, devenait « The Province of Quebec ». Cette conquête modifia en profondeur la composition de la population ainsi abandonnée à son sort et eut de sérieuses conséquences sur le français parlé sur ce territoire.

Après le traité de Paris, une partie de la population de la Nouvelle-France quitta le pays, notamment les administrateurs, les officiers et les militaires de la garnison, et, avec eux, tous ceux qui préféraient regagner la France plutôt que de vivre sous tutelle anglaise. Y restèrent environ 10 000 familles, quelques seigneurs, une partie du clergé, les marchands, les artisans et les paysans, soit plus de 65 000 personnes dont le plus grand nombre vivait de l’agriculture. Ces personnes, qu’on appelait les Canadiens[1], étaient trop liées au pays pour accepter d’en partir.

Du jour au lendemain, les relations avec la France furent interdites. Les marchands français se trouvèrent ainsi coupés de leurs créanciers et de leurs fournisseurs, donc ruinés. Les marchands anglais, des treize colonies américaines de l’époque envahirent la nouvelle colonie britannique et prirent le contrôle de l’économie et du commerce, et ce, bien entendu, en faisant l’usage de la langue anglaise. Par la suite, dans la mouvance de l’industrialisation qui prenait alors son essor en Angleterre et aux États-Unis, devenus indépendants depuis 1776, ils créèrent, au milieu du XIXe siècle, les premières entreprises du Canada. L’anglais devenait la langue de travail, imposée à la classe ouvrière naissante et majoritairement francophone.

L’Angleterre poursuivit dans sa nouvelle colonie la politique de peuplement qui lui avait si bien réussi dans les colonies américaines. Au départ, elle donna la priorité à des immigrants de langue anglaise et prit soin d’intégrer ces nouveaux arrivants à la minorité de langue anglaise et de réduire ainsi le poids démographique des francophones qui représentaient déjà à l’époque plus de 80 % de la population vivant dans « The Province of Quebec ». Par la suite, au fur et à mesure que le Canada prenait en main son propre destin, la politique d’immigration se diversifia, tout en continuant à privilégier l’immigration de langue anglaise. Au début des années soixante-dix, le Québec négocia sa propre politique d’immigration avec le gouvernement fédéral et obtint de sélectionner une partie des immigrants qui venaient au Canada pour résider au Québec.

Ces événements historiques sont à la source des défis que doit actuellement relever le Québec pour assurer l’avenir de la langue française en terre d’Amérique : le défi de la concurrence de la langue anglaise et celui de la variation de la langue française au Québec par rapport au français de France.

Le défi de la concurrence de la langue anglaise

En conquérant la Nouvelle-France, l’Angleterre y a introduit sa conception de la démocratie fondée sur le parlementarisme et ses institutions politiques, notamment des procédures de résolution des conflits sociaux par la discussion. C’est là l’un des aspects positifs de la Conquête.

Par contre, sur le plan linguistique, les conséquences furent désastreuses. La langue française perdit de son prestige au sein de la population, même chez les francophones, à l’avantage de la langue anglaise, langue du pouvoir politique, langue du commerce et des affaires et langue de gestion et de travail des entreprises. En conséquence, les francophones se sont insidieusement anglicisés. Nous y reviendrons plus longuement au point suivant.

À partir de 1960, la prédominance de la langue anglaise est de plus en plus vigoureusement contestée par les Québécois francophones[2], autant au Québec dans tous les domaines de l’économie que dans les institutions politiques du Canada où l’usage de la langue anglaise était quasi exclusif. La crise linguistique s’accentue rapidement, au point que les partis politiques sont obligés d’en prendre acte. La crise devient politique.

Pour aborder une question aussi délicate que complexe, les gouvernements et les citoyens pouvaient avoir recours à deux procédures de consultation, héritage de la démocratie britannique. Le gouvernement, de sa propre initiative ou à la demande des citoyens pouvait créer une commission royale d’enquête publique à laquelle il confierait le soin de décrire objectivement tous les aspects du problème et recommander des solutions. Ou encore le gouvernement pouvait soumettre à la population, pour discussion, un livre blanc, c’est-à-dire un énoncé de la politique qu’il entendait soumettre à l’Assemblée nationale pour adoption. Ces procédures offrent un avantage double. Elles obligent les citoyens à faire valoir leurs points de vue devant la commission ou encore, dans le cas d’un livre blanc, de les faire valoir auprès du gouvernement. Grâce aux médias, le débat devient public plutôt que de se réduire à des tractations de coulisses, les opinions contradictoires se manifestent et l’opinion publique est mieux informée des diverses solutions proposées par les uns et les autres. De plus, autre avantage, une commission d’enquête a les moyens de confier à des experts le soin d’approfondir l’examen du problème sous ses différents aspects, culturel, linguistique, historique, démographique, économique, psychologique et, bien évidemment, politique. Le débat gagne ainsi en réalisme.

Pour que tous les citoyens prennent conscience de la situation de la langue française face à la langue anglaise au Québec, le gouvernement québécois créa en décembre 1968 la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques. Le mandat de la Commission était « de faire enquête et rapport sur la situation du français comme langue d’usage au Québec et [de] recommander les mesures propres à assurer a) les droits linguistiques de la majorité aussi bien que la protection des droits de la minorité [anglophone], b) le plein épanouissement et la diffusion de la langue française au Québec dans tous les secteurs d’activité, à la fois sur les plans éducatif, culturel, social et économique ».

Pour mener à bien ce mandat, la Commission se dota d’un groupe de recherche multidisciplinaire chargé de décrire l’origine et les divers aspects de la concurrence entre le français et l’anglais. Ce groupe procéda à une analyse détaillée de la situation et produisit 28 études spécialisées qui servent aujourd’hui de référence pour évaluer le chemin parcouru depuis cette époque. De plus, la Commission organisa des audiences publiques à travers le Québec et donna ainsi aux citoyens, aux organismes sociaux et aux groupes de pression l’occasion de soumettre un mémoire présentant leurs points de vue. Les principales recommandations de la Commission furent de faire du français la langue commune du Québec, de déclarer le français langue officielle, d’imposer le français comme langue des communications internes des entreprises, d’assurer l’emploi du français dans le commerce et les affaires, de même que dans tous les services publics.

Entre 1969 et 1977, les trois différents partis politiques qui formèrent successivement le gouvernement du Québec, soit le parti de l’Union nationale, le Parti libéral et le Parti québécois, donnèrent suite à ces recommandations en proposant et en faisant adopter par l’Assemblée nationale, trois lois d’ordre linguistique : la première en 1969 (loi dite 63, Loi pour promouvoir la langue française au Québec), la deuxième en 1974 (dite loi 22, Loi sur la langue officielle), la dernière en 1977 (dite Loi 101, la Charte de la langue française). La proposition de cette Charte avait été précédée du dépôt d’un livre blanc intitulé La politique québécoise de la langue française, qui en annonçait les intentions et les principales dispositions et qui suscita un vif débat dans l’opinion publique[3]. Entre 1983 et 2002, cette Charte fut amendée à plusieurs reprises, et ce, surtout pour tenir compte des arrêts rendus par la Cour suprême du Canada à la suite de la contestation de certaines dispositions de la loi.

En somme, après toutes ces discussions, procès et débats parlementaires, le statut de la langue française au Québec s’est profondément amélioré. Le français a acquis une réelle motivation socioéconomique en devenant la principale langue de travail et la langue des services publics de tous ordres, ce qui encouragea les anglophones et les immigrants à apprendre le français. Le français est maintenant la langue publique commune de la majorité des citoyens. Enfin, les affrontements linguistiques ont cessé, personne ne conteste plus la prédominance du français au Québec ni la nécessité de la Charte. La cohabitation des nombreuses langues d’immigration est nettement plus harmonieuse. Le Québec connaît maintenant une certaine forme de paix linguistique qu’il entend maintenir. Cependant, la situation à Montréal demeure préoccupante. En effet, la division territoriale historique entre francophones à l’Est et anglophones à l’Ouest se maintient encore aujourd’hui. Sans compter que les immigrants se concentrent à Montréal alors que les francophones ont tendance à se déplacer vers la banlieue et que les mesures de francisation des immigrants sont peu efficaces. D’année en année, la proportion des francophones à Montréal diminue régulièrement.

Le défi de la variation du français

La variation du français au Québec est d’abord d’origine sociale. Comme il arrive dans toutes les langues, la manière d’utiliser le français varie selon l’origine sociale et le niveau d’instruction du locuteur, surtout à l’oral. Cette variation est beaucoup plus marquée au Québec qu’en France, ce qui surprend les visiteurs francophones ou francophiles. Ce sont surtout la prononciation et le lexique qui sont affectés. La variation est également géographique, en ce sens que l’usage du Québec est différent de celui de la France hexagonale et des autres pays membres de la francophonie.

Les raisons de cette variation sont multiples

Certains traits du français de la Nouvelle-France subsistent dans l’usage actuel, notamment dans la prononciation de certains mots dont ceux du groupe [wa] en [wé] ou en [wè] selon le bon usage du xvif siècle, comme dans moé (moi), soér (soir), avoèr (avoir). Ces traits subsistent surtout dans le lexique avec, par exemple, des mots comme abrier (couvrir), bûcher (du bois), garrocher (lancer), tuque (bonnet de laine), achalandage (clientèle), creux (profond).

De nombreux mots amérindiens et inuits d’usage courant servent à désigner des peuples (Attikameks), des lieux (Québec, Hochelaga, Natashquan), des réalités et coutumes de ces cultures (igloo, anorak, kayak, mocassin, squaw) ou encore à nommer des plantes (atoca, pimbina) et des animaux (maskinongé, carcajou, ouaouaron).

De plus, et c’est sans doute là la cause la plus importante du point de vue historique, le français du Québec a été profondément anglicisé à partir de la Conquête. Cette anglicisation a touché aussi bien la syntaxe que le vocabulaire de la langue commune (le lexique) et des langues de spécialité (les terminologies). Ce fut une profonde contamination, dont on a grand peine à sortir aujourd’hui, et qui se renouvelle de génération en génération. Il n’est pas toujours facile de faire le partage entre les mots anglais nécessaires (les emprunts), qui désignent souvent des institutions, par exemple coroner, whip, common law, et les mots anglais inutiles (les anglicismes) qui doublent les mots français correspondants, par exemple laptop (ordinateur portable ou portable), software (logiciel), bumper (pare-chocs), balance (solde), breuvage (boisson), prendre pour acquis (to take for granted, au lieu de « tenir pour acquis »), garder la ligne (to keep the line, au lieu de « rester en ligne, ne pas quitter »).

Une autre des raisons majeures de la variation du français au Québec est liée au fait que les Québécois sont de grands inventeurs de mots, spontanément ou délibérément, soit pour nommer des réalités nouvelles, soit en lieu et place de mots anglais, souvent en provenance des États-Unis voisins. D’après l’enquête menée par Marie-Éva de Villers[4], cette raison est la source la plus importante des différences observées entre le vocabulaire du journal Le Monde et celui du journal Le Devoir, celle qui est plus productive d’écarts que chacune des sources précédentes. Il peut s’agir de formes nouvelles qui sont créées en utilisant les procédés de formation des mots conformes à la morphologie de la grammaire française. Ainsi, « magasin » donne magasiner, magasinage pour « shopping » en anglais, « clavier (d’ordinateur) » donne clavardage pour « chat » en anglais, « pourvoir » donne pourvoirie pour désigner un établissement de service à des voyageurs amateurs de nature « courrier électronique » donne courriel pour « mail » ou « e-mail », motoneige et motomarine servent à désigner un moyen de déplacement sur la neige ou sur l’eau qui se conduit comme une moto, brigadier désigne une personne qui assure la sécurité des écoliers sur le chemin de l’école, CÉGEP (collège d’enseignement général et professionnel) donne cégépien, tout comme PQ (Parti québécois) donne péquiste. Il peut également s’agir de sens nouveaux attribués à un mot du lexique français, par exemple, dépanneur (épicerie de proximité), décrocher (quitter prématurément l’école) d’où décrocheur, babillard (adjectif en français, substantif au Québec pour désigner un tableau d’affichage), canot (embarcation légère, canoë), d’où canoter, canotage, aviron et avironner (pagaie et pagayer). Plusieurs de ces néologismes québécois passent totalement inaperçus tant ils sont de facture française, comme c’est le cas, autres exemples, pour terminologue, déneigeur, bilinguiser et bilinguisation, francophoniser et francophonisation.

Dès le milieu du XIXe siècle, les Canadiens français les plus instruits prirent conscience et s’inquiétèrent du fait que l’usage du français au Québec s’éloignait de plus en plus du « bon » français[5]. Leur première réaction fut de colliger et de dénoncer les écarts, surtout les anglicismes. Une kyrielle d’articles et de lexiques se mirent à paraître sur le thème « Dites ... ne dites pas ». Ils lancèrent des campagnes de « bon parler français » qui faisaient appel à la fierté nationale, par exemple sous le slogan « Bien parler, c’est se respecter ». En réaction, d’autres mirent de l’avant l’idée que tout n’était pas condamnable, que bien des mots venaient du vieux fond français apporté en Nouvelle-France par nos ancêtres, que ces mots s’étaient perpétués de génération en génération par la tradition orale et que certains étaient toujours d’usage dans les provinces de France, même s’ils ne figuraient pas dans les dictionnaires publiés à Paris. Ils entreprirent la recherche des sources dialectales françaises des mots québécois et publièrent les résultats de cette enquête sous le titre Glossaire du parler français au Canada[6].

Mais la réaction la plus spectaculaire, la plus scandaleuse même, vint d’un groupe d’écrivains qui, vers 1960, choisirent d’écrire dans la langue populaire québécoise, dans la langue de ceux qui disaient joual à la place de cheval. Leur intention était d’illustrer la profonde aliénation du peuple québécois, sous-scolarisé, contraint de travailler en langue anglaise et méprisé par ceux des leurs qui avaient eu la chance d’aller à l’école et à l’université. En montrant le vrai visage de la langue populaire du Québec, ils espéraient provoquer des réactions, politiques au premier chef, mais aussi le désir chez les francophones d’une revitalisation de leur langue. La présentation au théâtre, en 1968, de la pièce de Michel Tremblay, Les belles-sœurs, fut le point fort de la querelle qui s’amorça alors, la querelle du joual, qui partage encore aujourd’hui les Québécois entre tenants de la langue populaire et partisans d’une normalisation du français québécois.

Les questions actuelles

Le débat sur chacun des défis précédents s’est resserré et transformé. Le défi de la variation du français se cristallise maintenant autour de deux questions fondamentales : la variation est-elle légitime et quelle est la norme du français standard au Québec?

Le nombre des partisans d’un alignement pur et simple du français du Québec sur la norme française hexagonale, officielle et parisienne, diminue constamment et ils ont de moins en moins d’arguments pour soutenir leur position. Par contre, la plupart des linguistes, au Québec et ailleurs dans les autres pays francophones, y compris en France, répondent oui à la première question. Pour eux, la variation du français à travers le monde est non seulement légitime, mais elle est nécessaire et inévitable, puisque les francophones du monde n’ont ni le même environnement, ni la même histoire, ni le même imaginaire, en somme, la même culture. Toutes ces différences s’expriment dans les particularités de leurs langues respectives, qui sont autant de visages, de variétés de la langue française qu’ils ont tous en partage. D’ailleurs, autre argument de taille, toutes les langues du monde varient, ce qui est particulièrement vrai des langues européennes dont l’anglais, l’espagnol, le portugais et le français, qui se sont diffusées sur les cinq continents. Dès 1967[7], des linguistes québécois soutinrent publiquement que le français du Québec ne pouvait pas être rigoureusement identique à celui de France pour les motifs évoqués plus haut et que cette variation devait être contenue à l’essentiel et au nécessaire. Dans la francophonie naissante, les Québécois devinrent les champions de la variation du français.

La question de la norme est nettement plus complexe

On appelle norme l’idée que se font collectivement les locuteurs de la manière dont il convient de parler et d’écrire la langue. C’est, en somme, le modèle qui guide le comportement linguistique de chaque locuteur et le critère d’après lequel chacun juge de l’acceptabilité sociale d’une prononciation, d’une tournure de phrase ou d’un mot et évalue la langue d’un interlocuteur.

Le problème au Québec vient de ce que deux normes sociales se sont forgées au fil du temps, l’une chez les locuteurs instruits, très influencée par la langue écrite et la fréquentation des ouvrages de référence, l’autre chez les locuteurs moins scolarisés chez qui l’emploi de la langue est quasi uniquement oral. Ce partage de la population entre langue soutenue et langue populaire sur la base de la scolarité recoupe d’autres critères, notamment l’âge, le lieu de résidence et le revenu.

Ces deux normes cohabitent en relative harmonie. En fait, dans la vie quotidienne, le locuteur québécois s’inspire de l’une et de l’autre. Depuis la querelle du joual, chacune est illustrée par des textes littéraires. Le clivage n’est pas absolu. Par contre, la cohabitation a des limites. Il y a des moments où il faut choisir. On ne peut pas enseigner n’importe quelle langue, on ne peut pas parler de n’importe quelle manière à la radio ou à la télévision, les textes de l’Administration doivent être de bonne tenue, de même que les journaux, la publicité, les textes juridiques, etc. Dans les faits, il y a une norme qui est plus officielle que l’autre.

En principe, les Québécois acceptent l’idée d’une norme officielle commune, l’existence d’une langue standard. En pratique, ils ont beaucoup de mal à se mettre d’accord sur la description de cette norme, car, alors, il faut juger et exclure, ce qu’ils répugnent à faire.

Dernier point, le français continue à subir la concurrence de la langue anglaise, mais la source de la pression n’est plus la même.

À l’époque de la conception et de la rédaction de la Loi 22, en 1974, et quelques années plus tard, en 1977, de la Charte de la langue française, la source de pression était pour ainsi dire interne : elle découlait du fait que la langue anglaise avait acquis une motivation socioéconomique telle qu’elle était jugée par les francophones et les allophones plus essentielle que le français. Nous avons évoqué précédemment les causes de cette prédominance.

Depuis lors, l’application de la Charte de la langue française a substantiellement amélioré le statut économique de la langue française. La concurrence interne s’en est trouvé atténuée, mais pas au point de disparaître. En effet, autrefois, les communications d’une entreprise avec l’extérieur du Québec, avec des fournisseurs, des clients ou des actionnaires, étaient pour ainsi dire confiées à un groupe d’employés dont c’était la fonction spécifique et dont il était légitime d’exiger la connaissance de la langue anglaise. Maintenant, la généralisation d’Internet a totalement modifié la situation : aujourd’hui, n’importe quel employé d’une entreprise cherche sur le web les renseignements dont il a besoin et les trouve dans des sites le plus souvent de langue anglaise. Ainsi, la connaissance de l’anglais, à des niveaux de compétence très variables, est devenu utile à un plus grand nombre d’employés, avec la conséquence que les entreprises s’estiment en droit d’exiger la connaissance de la langue anglaise comme condition sine qua non d’embauche. Le Québec risque de revenir ainsi au point de départ, à l’époque où la langue la plus indispensable était l’anglais et non pas le français.

La pression vient maintenant de l’extérieur. Les sources principales en sont facilement identifiables. La communauté de langue française est très minoritaire sur le continent nord-américain et dans l’ensemble des trois Amériques. Mais surtout, la langue anglaise jouit du statut de langue commune universelle de la mondialisation des échanges économiques et exerce une forte pression sur la langue française et sur toutes les langues du monde. Dans cet univers commercial, les industries culturelles américaines font preuve d’une si grande vitalité que leurs produits envahissent tous les marchés nationaux, notamment du cinéma, de la musique populaire, des jeux électroniques, au point de compromettre la vitalité et la diffusion des œuvres des créateurs locaux. Ce phénomène s’observe dans presque tous les pays. Pour pallier ce danger d’uniformisation culturelle universelle, le Québec, dès 1999, a pris l’initiative avec la France de proposer l’adoption par l’UNESCO d’une convention pour protéger l’identité linguistique et culturelle de tous les pays. Les pays membres de la Francophonie ont entériné cette initiative lors du Sommet de Beyrouth, en 2002. Le Québec n’étant pas un pays souverain, c’est le Canada qui par la suite s’est fait, avec la France, l’un des principaux promoteurs de ce projet devant l’UNESCO. Le 20 octobre 2005, l’Assemblée générale de cet organisme a adopté, par cent quarante huit voix pour, vingt et une contre et quatre abstentions, la Convention pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. La Convention a été, à ce jour, ratifiée par soixante quinze États et par la Communauté européenne. Elle reconnaît aux États le droit de mener des politiques culturelles et de prendre les mesures propres à protéger et à promouvoir leur identité culturelle. Elle donne valeur juridique au principe que les biens et les services culturels ne sont pas de simples marchandises, soumises comme toutes les autres aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Par contre, pour arriver à faire voter la convention, ses promoteurs ont dû mettre l’accent sur la protection culturelle et mettre en veilleuse la protection des langues nationales ou régionales, question plus embarrassante pour bien des pays membres de l’UNESCO.

On le voit, la langue française est bien vivante au Québec. Ses locuteurs font preuve d’une créativité et d’une combativité qui ne se sont jamais démenties depuis la Conquête anglaise.

Les Québécois francophones sont condamnés à vivre dangereusement. Ils sont aussi condamnés à l’excellence, seule stratégie de distinction possible. Et ils savent que, pour survivre, il leur faut s’appuyer sur tous les autres francophones et francophiles et sur tous ceux qui ont à cœur la diversité linguistique du monde.

Bibliographie

Notes

Que signifie « enseigner le français » au Québec[1]?

Vaste question dont on discute depuis le rapport Parent, qui présida à la grande révolution des structures de l’enseignement au Québec. Ce fut le moment de la création du ministère de l’Éducation du Québec (MEQ) en 1964, de l’abandon de la formule des collèges classiques, de la prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à la onzième année, de la création des cégeps en 1967 comme transition vers l’université, de la création des facultés des sciences de l’éducation en lieu et place des écoles normales, de la fondation de l’Université du Québec et de ses constituantes régionales. La commission Parent poursuivait deux objectifs fondamentaux : provoquer la mise en place d’un enseignement de haute qualité adapté à l’ère nouvelle qui s’annonçait et améliorer l’accessibilité aux études supérieures à tous les enfants du Québec qui en avaient les talents et le désir.

Au moment de la publication du rapport Parent, l’enseignement était sous l’autorité du Département de l’instruction publique. Le programme de français de 1959 énumérait les notions grammaticales que l’école devait enseigner, année après année, pour que les élèves arrivent à écrire correctement. On ne se posait pas alors de grandes questions sur la nature de la langue française qu’il s’agissait d’enseigner : c’était ce qui était décrit dans les grammaires et les dictionnaires publiés en France.

C’est l’Office de la langue française, créé en mars 1961, qui commencera à réfléchir à cet aspect de l’enseignement du français. En effet, la toute première publication de cet organisme pose pour ainsi dire la question préalable : quelle devrait être la Norme du français écrit et parlé au Québec (1965)? Suit en 1969 l’amorce de l’inventaire des particularités lexicales légitimes du français au Québec sous le titre Canadianismes de bon aloi. Puis, l’année suivante, l’Office pose directement la question : Quel français devons-nous enseigner? Depuis cette époque, la réflexion sur ces trois points s’est poursuivie.

Notre évaluation de la situation de l’enseignement du français aujourd’hui prendra appui sur la réponse à une première question : quels sont les objectifs de l’enseignement du français, langue maternelle pour la très grande majorité des élèves? Ce qui en est le versant linguistique. Elle se précisera en réfléchissant ensuite au versant pédagogique : comment les atteindre[2]? Cependant, au préalable, nous croyons utile d’évoquer succinctement l’histoire des réformes successives de cet enseignement, puisque la réforme actuelle n’est, en définitive, que le dernier épisode de la longue saga de l’enseignement du français au Québec.

Évolution des programmes de français

Ce sont les programmes-cadres du primaire et du secondaire de 1969 qui rompent avec la tradition des programmes-catalogues à la manière de celui qui avait alors cours[3]. C’est le début du cycle des réformes qui se succéderont sans cesse jusqu’au Programme de formation de l’école québécoise proposé dans le cadre de la réforme de Féducation de 2000, dont la critique est l’objet de cet ouvrage collectif.

Dans les programmes-cadres de 1969, le virage alors proposé est d’importance sur tous les plans. La langue est présentée d’abord et avant tout comme un moyen de communication et d’expression et comme un instrument de transmission de la culture québécoise, rameau de la culture française de laquelle elle participe pleinement. On voit poindre une conception nouvelle de l’enseignement du français centrée sur quatre savoirs : lire, écrire, écouter, parler. La langue orale fait ainsi son entrée dans les classes. Les programmes-cadres stipulent que l’enseignement du français a pour principal objectif la connaissance et la maîtrise par les élèves de la langue soutenue, tant à l’oral qu’à l’écrit, en onze ans de scolarité, en un mouvement de va-et-vient entre ce registre de langue et la langue réelle des élèves. C’est l’époque où quelques-uns d’entre nous créent l’Association québécoise des professeurs de français (AQPF) comme groupe de pression auprès du MEQ. En 1977, l’AQPF prend fermement position sur la norme du français à promouvoir au Québec en adoptant la définition suivante : « [L]e français standard d’ici [la norme] est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle[4]. » L’enseignement du français implique donc la prise en compte et la conscience chez les enseignants qu’une langue varie selon les circonstances de communication. Nous nous en expliquerons plus en détail par la suite.

Les programmes-cadres recommandaient également l’enseignement systématique de la grammaire et de la syntaxe, en relation avec la pratique de l’écriture et de la lecture. Cependant, ils n’entraient pas dans le détail sur la répartition des connaissances année par année. Ce virage était trop radical pour l’implanter dans les écoles sans, au préalable, préciser le contenu des programmes-cadres et, surtout, sans y initier les enseignants en exercice ainsi que les futurs enseignants. C’est pourtant ce que fit le MEQ, au mépris du bon sens. L’ère du Québec transformé en un vaste chantier pédagogique commençait.

En 1979-1980, le MEQ propose une nouvelle orientation de l’enseignement du français dans un document intitulé L’école québécoise. Certes, l’idée des quatre savoirs est maintenue. Toutefois, le programme a pour objectif l’apprentissage d’un français de qualité à l’oral et à l’écrit, mais sans le définir. La définition d’une norme de la langue est évacuée même si, de toute évidence, il est impossible d’enseigner une langue sans disposer d’une norme du bon usage de cette langue. Norme respectée par tout le personnel de l’école, enseignants et administrateurs, qui en deviennent les modèles, et norme proposée aux élèves comme but à atteindre progressivement.

Ce programme de français comporte deux innovations majeures. On substitue à l’enseignement systématique de la grammaire et de la syntaxe un enseignement occasionnel, c’est-à-dire effectué à partir de l’observation par les élèves et des commentaires de l’enseignant sur des textes ou des exposés des élèves. On veut ainsi amener les élèves à prendre conscience eux-mêmes des lacunes que présente leur langue orale et écrite et de la façon d’y remédier. D’où une seconde innovation, l’imposition d’une pédagogie inductive, orientée vers la production immédiate de phrases et d’énoncés corrects, excluant toute conscience et connaissance du système de la langue. Malgré tout, le programme détaille les apprentissages que tous les élèves doivent arriver à maîtriser en orthographe, en grammaire et en syntaxe, ce qui est contradictoire avec la pédagogie proposée. Manifestement, les concepteurs de ce programme n’ont pas pensé ou n’ont pas réussi à concilier transmission des connaissances et transfert de ces connaissances dans l’usage des élèves. Ce programme a contribué à créer la confusion chez les enseignants et une méconnaissance de la langue chez les élèves.

En 1987, le Conseil de la langue française recommande au MEQ de préciser le contenu du programme de français et de mettre l’accent sur la langue écrite dans tous les travaux des élèves dans toutes les matières. Pour donner suite à cet avis, le MEQ publie en 1988 un nouveau Plan d’action pour Le français à l’école qui accorde plus d’importance à l’orthographe, à la grammaire et à la syntaxe, mais sans remettre en cause le principe de l’enseignement par observation. L’AQPF n’est pas d’accord avec ce retour au passé des programmes-cadres. C’est l’origine de la pseudo-querelle qui dure encore entre la pédagogie du discours, soit un enseignement axé sur l’aspect fonctionnel et utilitaire de la langue, et la pédagogie de la langue, axée sur un enseignement systématique du système de la langue, comme s’il y avait impossibilité de concilier l’une et l’autre dans une même démarche.

L’insatisfaction des parents et de la société québécoise face aux ratés de l’école, notamment quant à l’enseignement du français, atteint des sommets et provoque la création des États généraux sur l’éducation (1995-1996) où s’exprime nettement le désir de donner la priorité absolue à la maîtrise du français oral et écrit à l’école.

Une fois de plus, le MEQ réaffirme sa volonté que les élèves puissent, à la sortie de l’école, bien écrire et bien parler un français dit « de qualité », sans plus de précision. On ne parle plus des quatre savoirs, mais plutôt de « compétences » à développer chez les élèves, sans préciser quelle place devrait occuper la transmission des connaissances en grammaire et en syntaxe dans l’acquisition de ces compétences. Le MEQ évite ainsi de prendre parti ou de concilier pédagogie de la langue et pédagogie du discours. La confusion prend de l’ampleur chez les enseignants qui tentent de continuer à enseigner à leur manière dans leur classe.

Telle est la situation, au moment où le MEQ lance sa dernière refonte des programmes de toutes les matières, dont le français, sous le nom de renouveau pédagogique. Ainsi, le Programme de formation de l’école québécoise se concentre en fait et surtout sur la description de la démarche pédagogique, fondée sur l’approche inductive, définissant des compétences à mettre en œuvre pour chaque discipline et y ajoutant la notion de compétences transversales développées dans toutes les matières. La description des connaissances prescrites matière par matière est minimaliste. Le programme de français introduit une nouvelle conception de l’enseignement de la grammaire accompagnée de la terminologie grammaticale correspondante, inconnue des parents, qui ont ainsi beaucoup de mal à aider leurs enfants dans leurs devoirs à la maison.

Présentement, nous croyons que le plus important n’est pas de faire la réforme de la réforme, démarche qui depuis l’introduction des programmes-cadres s’est toujours apparentée à du rafistolage selon l’humeur du moment, mais bien de tout remettre à plat en revenant à la vraie question : quels sont les objectifs de l’enseignement du français au Québec? Ensuite, et ensuite seulement, on pourra se préoccuper de la démarche pédagogique la plus appropriée pour atteindre ces objectifs.

Quels sont les objectifs de l’enseignement du français?

Pour répondre adéquatement à la question à notre époque d’immigration soutenue, il faut distinguer deux catégories d’enfants. La première, la plus nombreuse, est formée de tous les enfants dont le français est la langue maternelle et de tous les enfants issus de l’immigration pour qui le français est la langue parlée à la maison ou tout au moins une langue apprise durant l’enfance. La seconde regroupe les enfants arrivés au Québec récemment, qui ignorent le français, mais que la Charte de la langue française oblige à fréquenter l’école française plutôt qu’anglaise.

En arrivant à l’école, les enfants du premier groupe « parlent » français, une langue strictement orale, apprise par imitation. Elle est imprégnée des caractéristiques linguistiques propres à la langue parlée de la famille et. du quartier. C’est une langue pour ainsi dire comportementale, et l’enfant n’a aucune conscience de son mode de fonctionnement. Parler, comprendre, se faire comprendre lui suffit. Les langues de l’enfance des écoliers d’une même classe sont plus ou moins hétéroclites et reflètent la plus ou moins grande diversité linguistique du quartier où se situe l’école, encore davantage si on considère l’ensemble des régions du Québec. Car les usages régionaux et sociaux de la langue française varient au Québec, comme ils varient d’ailleurs dans toutes les autres langues. Aucune langue n’est jamais homogène, à moins d’être une langue morte. Toute langue est un agglomérat d’usages en concurrence en même temps qu’en équilibre autour d’une norme sociale commune.

En effet, il y a bien des manières de parler ou d’écrire la langue de sa propre société, selon les circonstances ou selon les groupes de locuteurs. Au Québec en particulier, l’écart est considérable entre les locuteurs du français selon qu’ils sont instruits ou le sont moins, selon qu’ils maîtrisent ou ne maîtrisent pas les niveaux de langue. Les écarts entre les niveaux de langue sont plus marqués ici qu’en France, en langue orale, entre le niveau populaire urbain, stigmatisé sous le nom de joual, et le niveau familier, et en langue orale et écrite entre le niveau familier et le niveau soutenu. D’autre part, l’attention au Québec se porte depuis longtemps et le plus souvent sur la langue parlée, tout particulièrement au niveau familier et populaire, que l’on compare à la norme française hexagonale, fondée sur la langue écrite urbaine, traditionnellement parisienne, illustrée par les « bons » auteurs et décrite dans les grammaires et les dictionnaires publiés par des éditeurs français. Les deux termes de la comparaison ne sont vraiment pas du même ordre et les conclusions qu’on en tire sont injustes, injustifiées et non recevables en saine logique.

Le sociologue Pierre Bourdieu[5] a tiré de cette variation l’idée de marché linguistique. Selon cette métaphore, les membres de la société attribuent une valeur sociale à chaque variante et accordent à l’une d’elles la valeur d’usage légitime, de langue standard, qu’il convient d’utiliser comme langue commune dans toutes les communications institutionnalisées (langue de l’école, langue de l’État, langue littéraire et des médias, langue de l’activité scientifique et économique, langue des débats publics, etc.). Dans ce marché, le statut linguistique de chaque locuteur dépend de la valeur sociale attribuée à la variante de la langue qui est la sienne. Les locuteurs dont la langue maternelle est la langue standard y occupent une position privilégiée, puisqu’ils en font naturellement usage.

Les francophones du Québec ont une idée précise de la manière dont il convient de parler ou d’écrire la langue française au Québec. L’existence d’une norme sociale légitime est incontestable. Toutes les enquêtes arrivent à cette conclusion et au même consensus social sur la nature de cette norme, depuis la première, celle de la commission Gendron (1972), jusqu’à la dernière, celle de l’Office québécois de la langue française en 1999[6]. Une publication récente du même Office fait le point sur la question[7]. Aucune étude n’existe qui démontrerait le contraire. Ce n’est donc pas de l’existence de la norme que l’on discute, mais bien de sa légitimité et de la description de la norme propre au Québec.

Par contre, depuis peu, des écrivains, des humoristes, des rappeurs et des chansonniers, des animateurs d’émissions de radio et de télévision ont choisi de se coller à la langue populaire, surtout parlée, sous prétexte d’être bien compris et d’avoir du succès. On assiste aujourd’hui à un début de conflit entre deux normes du français dans son usage au Québec, l’une inspirée de la langue populaire urbaine, l’autre de la langue soutenue écrite et de son registre familier en langue parlée. De plus, les Québécois sont hantés par le souvenir de la querelle du joual, qu’ils confondent allègrement avec ce que serait une norme propre au Québec, dont on accuse les linguistes de faire la promotion. Pour notre part, nous estimons que cette dérive des créateurs vers la langue populaire parlée est la manifestation la plus éclatante de l’échec de l’école à enseigner la norme du bon usage du français au Québec, qui n’est qu’une variante du français et non une langue différente du français européen, encore moins un néo-créole. Comme bien d’autres variantes à travers la francophonie, le français du Québec a ses propres particularités, lexicales surtout, phonétiques parfois. Par contre, l’écart en morphologie et en syntaxe varie selon qu’il s’agit de la langue écrite ou de la langue parlée. Il est pour ainsi dire nul en langue écrite. Il augmente de plus en plus en langue parlée en passant de la langue familière à la langue populaire, puis a la langue triviale, la plus éloignée de la norme.

Pour tous les usagers de la langue, au Québec comme ailleurs, la norme a pour fonction générale de guider leur emploi de la langue, de leur indiquer comment il convient de parler ou d’écrire pour être compris et accepté des autres locuteurs. Ce rôle découle toujours d’une perception intuitive de la norme lors de l’usage spontané de la langue au jour le jour. En cas de doute ou de malaise, le locuteur individuel cherche autour de lui une réponse, soit en observant les réactions de ses interlocuteurs, ce qui peut lui servir de réponse pragmatique, soit en consultant des locuteurs plus avertis ou des ouvrages de description de la norme, s’il en existe, ce qui lui donne une réponse plus autorisée, plus sûre.

L’école a pour fonction d’enseigner et de faire acquérir par les élèves la norme de la langue soutenue, écrite et orale, et son registre familier en langue orale. Pour désigner cette langue cible, les linguistes utilisent l’expression langue standard, ce qui n’est rien d’autre qu’une autre manière de désigner la norme du français au Québec dans l’esprit de la résolution de l’AQPF citée plus haut.

Après ce long détour, on peut revenir à la question initiale : quels sont les objectifs de l’enseignement du français? L’objectif de l’enseignement du français, langue maternelle, est de permettre à l’enfant de faire, en onze ans de scolarité obligatoire, le passage entre la langue d’enfance qui est la sienne en arrivant à l’école et la langue standard dont il aura besoin dans sa vie d’adulte, comme personne et comme citoyen, c’est-à-dire :

Aucun de ces objectifs n’est cité dans Le renouveau pédagogique. Tout au plus indique-t-on que l’enfant doit être « encouragé à utiliser un français de qualité », formule passe-partout qu’on se garde bien de préciser.

Comment atteindre ces objectifs?

Disons d’abord qu’il faut prendre le titre Renouveau pédagogique au sens strict. En effet, le Programme de formation de L’école québécoise expose essentiellement la démarche pédagogique qui est censée donner aux élèves une meilleure connaissance de la langue française. Nulle part dans ce texte ou dans les dépliants d’information destinés aux parents[8], il n’est question de la transmission de connaissances par le professeur. Toute la démarche repose sur l’idée que les enfants découvriront tout par eux-mêmes en réalisant des projets mobilisateurs, en somme sur l’idée que l’observation de la langue vaut mieux que l’enseignement de la grammaire et de l’orthographe, pour reprendre une formule-choc citée dans le dossier que la revue française L’Express[9] a consacré au gâchis de l’enseignement du français en France depuis que la même idéologie pédagogique y sévit.

L’idée de base est que « le programme de formation repose sur le développement des compétences de l’élève [les soulignés sont de nous], c’est-à-dire sur l’utilisation efficace de ses connaissances afin de réaliser des tâches et des activités réelles ».

Le lecteur est en droit de se demander quelles compétences on attribue ainsi aux enfants. S’agit-il de la capacité qu’a tout enfant d’apprendre ou de la simple compétence de parler français dans le cas des enfants dont c’est la langue maternelle ou la langue de la maison? Et quelles connaissances leur attribue-t-on, puisqu’en arrivant à l’école, ces enfants n’ont de la langue, écrivions-nous plus haut, qu’une compétence orale comportementale et qu’ils n’ont aucune conscience ni connaissance de la langue en tant que système? Enfin, comment interpréter ce « c’est-à-dire » qui semble établir un lien de cause à effet entre les compétences et les connaissances des élèves?

Le chapitre 5 du Programme de formation de l’école québécoise, qui traite du « Domaine des langues », précise ce postulat pédagogique :

Il [l’élève] fait l’expérience de la rigueur et des efforts qui mènent au plaisir d’une communication réussie. Il découvre graduellement la fierté d’utiliser une langue de qualité et l’importance d’en maîtriser le code [p. 72] [...]. Soutenu par l’enseignant et par ses pairs, il apprend à utiliser ses connaissances orthographiques, grammaticales, lexicales et textuelles, à consulter des ouvrages dé référence et à recourir à des outils technologiques [p. 77]. Par l’écriture, il enrichit ses connaissances en syntaxe de même qu’en orthographe d’usage, apprend à effectuer plusieurs accords dans la phrase [lesquels?] et consulte régulièrement différents outils de référence. Dans cette optique [p. 76], il reconnaît l’importance de l’orthographe et des règles de grammaire dont le respect aide les lecteurs à lever les ambiguïtés possibles. [...] [Par la communication orale,] il apprend [p. 80] à adapter son langage en fonction du contexte et de ses interlocuteurs, ainsi qu’à choisir le registre de langue approprié.

On est en droit, ici aussi, de se poser nombre de questions face à cette démarche pédagogique. Où et comment l’enfant acquerra-t-il les connaissances dont il est question dans le paragraphe ci-dessus? Comment apprendra-t-il les règles de grammaire? Comment va-t-il apprendre à repérer tout ce qui doit être corrigé dans sa langue, dans celle de ses pairs et dans celle de la société ambiante, les anglicismes, les faux amis, les impropriétés, les erreurs de syntaxe, les accords ratés des participes passés avec avoir et même avec être, les différentes formes du pronom relatif? Qui lui dira ce qu’il doit rectifier dans sa prononciation : l’escamotage, la diphtongaison, les substitutions de voyelles? Nulle part dans le programme de français il n’est fait mention d’un enseignement systématique de la langue en complément de l’apprentissage par l’observation. Nulle part on ne parle d’un enseignement correctif, de crainte, sans doute, de traumatiser les enfants en remettant ainsi en cause leur langue d’enfance.

Car une langue ne s’apprend pas uniquement par observation et par essai/erreur comme le suggère la pédagogie par projet sur laquelle est centré le Programme de formation de l’école québécoise. L’acquisition par les élèves de nombre d’éléments de la langue ne peut s’effectuer qu’à travers un enseignement systématique. L’apprentissage de l’aspect technique de la lecture s’acquiert par l’entraînement à créer une association mentale rapide entre lettres et sons, entre langue écrite et langue parlée, qui seule permet de comprendre le sens d’un texte. Le simple déchiffrage syllabe par syllabe ne suffit pas. À la fin des deux années du premier cycle primaire, l’enseignant doit s’assurer que les enfants ont acquis cette habileté de base, cette compétence indispensable à l’apprentissage de toutes les autres matières. L’orthographe des mots s’apprend par la répétition, qui permet de créer dans la mémoire l’image visuelle de chaque mot associée au geste d’écrire, s’apprend donc soit par la dictée, soit par la correction des travaux de l’élève par le professeur. De même en est-il de l’orthographe grammaticale que l’élève maîtrise mieux et plus rapidement si l’enseignant lui apprend les règles qui régissent les accords entre certains éléments de la phrase et s’il l’entraîne par des exercices à les mémoriser.

Toutes les tentatives de réintroduire en classe l’enseignement systématique de la langue, notamment du code, ont échoué. Le Ministère persiste à favoriser la pédagogie par projet, relayé dans les écoles par les conseillers pédagogiques. Le coup de barre qu’a voulu donner Mme Pauline Marois au moment où elle était ministre de l’Éducation, entre 1996 et 1998, en faisant la promotion de l’enseignement magistral comme complément nécessaire à la pédagogie par projet, est demeuré sans effet.

Parmi les 22 nouvelles mesures proposées récemment par la ministre de l’Éducation, Mme Michelle Courchesne, aucune ne propose d’intégrer l’enseignement systématique de la langue à l’approche inductive de la réforme, ce qui nous semble le correctif essentiel aux ratés de l’enseignement du français.

Cette précision est d’autant plus nécessaire que les enseignants ne savent pas trop s’il leur est permis d’enseigner l’orthographe et la grammaire, ni comment insérer, le cas échéant, cet enseignement dans la pédagogie par observation actuellement en vigueur. En effet, la réforme attribue aux enseignants un rôle d’accompagnateur plus que de professeur. Le rôle de l’enseignant est subordonné, pour ainsi dire, à celui de l’enfant qui est vraiment l’acteur principal de la classe. Du moins est-ce l’impression qui se dégage de la description de son rôle là où il en est question. « Si votre enfant est le principal artisan de ses apprentissages, lit-on dans les dépliants de chaque cycle destinés aux parents, c’est cependant le rôle professionnel de l’enseignant ou de l’enseignante de l’observer, de l’encourager, d’apporter les correctifs nécessaires ou de lui fournir l’enrichissement qui va lui permettre d’apprendre de plus en plus et de prendre conscience de la façon dont il apprend. » La fonction d’« enseigner », qu’on penserait être l’une des fonctions d’un « enseignant », n’est pas évoquée, à moins qu’elle ne soit dissimulée derrière la formule « fournir l’enrichissement ».

Deux autres carences de la politique du ministère de l’Éducation contribuent aux ratés de l’enseignement du français. D’une part, elle tolère l’ignorance par les élèves de « savoirs » pourtant jugés « essentiels » selon le Programme de formation de l’école québécoise (voir la longue liste de ces savoirs aux pages 87 et suivantes du programme de français). L’élève « progresse » d’une année à l’autre même s’il n’a pas acquis toutes les connaissances figurant au programme de chaque année. On postule qu’à la longue, il finira par les récupérer. Le ministère de l’Éducation veut à tout prix augmenter le nombre d’élèves qui réussissent leur parcours scolaire, surtout en français. Pour y arriver, le Ministère, lors des examens officiels de fin de cycle, procède à l’évaluation des « savoirs essentiels » en français de manière que le plus grand nombre d’élèves réussissent. Au besoin, si la moyenne générale est trop basse, on « pondère » les résultats de tous les élèves pour réduire le nombre d’échecs. De plus, l’évaluation des connaissances est synthétique, en ce sens que la note finale obtenue par un élève résulte de sa performance en ce qui a trait à tous les « savoirs essentiels » qui sont évalués. Un élève peut très bien obtenir la note de passage en français malgré son échec au regard de certains critères, en particulier ceux qui concernent la connaissance du système de la langue[10]. Cette pratique a pour conséquence que beaucoup d’élèves traversent les années sans avoir atteint les objectifs d’apprentissage du programme de formation. Ainsi de ceux qui n’auraient pas appris à lire couramment à la fin de leur première année ou encore qui auraient accumulé des retards graves en orthographe et en grammaire. Ces retards scolaires chez les élèves en difficulté contribuent à affaiblir la classe régulière au détriment des autres élèves. À la longue, les élèves en difficulté se découragent en constatant que leur retard scolaire est devenu insurmontable. C’est certainement l’une des causes principales du décrochage scolaire, dont la proportion augmente sans cesse d’année en année. Un élève sur trois quitte aujourd’hui l’école sans avoir obtenu le diplôme de fin d’études secondaires. Un tel échec de l’école se répercute évidemment sur le destin de ces enfants, qui chercheront un emploi sur un marché du travail dont les exigences à l’embauche sont sans cesse plus élevées.

De toute évidence, il est urgent de prendre des mesures rigoureuses pour éviter l’aggravation de l’ignorance d’une année à l’autre, et ce dès les premières années de scolarité. Pour les élèves dont les difficultés sont très circonscrites, il s’agirait de prévoir des cours de rattrapage durant les mois d’été. Pour ceux dont le retard est trop global, de revenir à la pratique du redoublement scolaire. Ce sont là des mesures punitives, certes, mais qui valent mieux que de conduire des enfants à un échec qui marquera toute leur vie adulte.

D’autre part, les parents ont le choix d’inscrire leurs enfants à l’école publique ou à l’école privée, ou encore à des écoles publiques qui s’en rapprochent, du type écoles internationales ou écoles centrées sur une activité parascolaire, la musique surtout. L’école publique est gratuite et elle est tenue de recevoir tous les enfants, sans distinction. L’école privée sélectionne les enfants, le plus souvent selon leurs aptitudes, parfois selon un autre critère, notamment la religion. Elle exige des parents des droits de scolarité plus ou moins élevés. Les écoles dites internationales ou à concentration sélectionnent aussi les enfants selon leurs aptitudes. Elles exigent des droits d’inscription, mais moins élevés que ceux des écoles privées. Pour beaucoup de parents, elles sont un compromis de plus en plus recherché dont ils ont les moyens. Les écoles privées et à concentration peuvent, à tout moment, retourner à l’école publique un enfant qui ne réussit pas.

En somme, le Québec accepte que le système scolaire soit à deux vitesses, à la limite de la justice sociale et d’une véritable démocratisation de l’enseignement. Dans ces conditions, il est évident que l’école publique perd sur tous les plans, puisque la loi l’oblige à recevoir dans la même classe tous les enfants d’un même groupe d’âge, qu’ils soient plus ou moins intelligents, plus ou moins en retard ou en difficulté, plus ou moins handicapés. L’écart entre les différents types d’écoles en ce qui concerne la qualité de l’enseignement ne cesse de s’accroître, et toujours en faveur de l’école privée. À moins d’une révolution, la tendance se maintiendra et l’école publique sera de plus en plus discréditée. Nous en sommes là comme société.

L’école publique améliorerait beaucoup sa performance, et sa réputation, si le MELS laissait une plus grande initiative aux enseignants et si, à la place de l’approche pédagogique unique imposée par le renouveau pédagogique, il permettait que cohabitent dans la même classe différentes manières d’enseigner, donc d’apprendre la langue, par la répétition, par l’enseignement systématique ou correctif et non par la seule observation et la pratique. Si, surtout, il fixait comme objectif à l’enseignement du français la connaissance et la maîtrise par les enfants de la langue standard et s’il s’assurait que tout le personnel de l’école en a la connaissance et en fait usage en classe comme langue d’enseignement. Si, en somme, il mettait fin à sa propension au dirigisme pédagogique, à cette volonté d’imposer la même pédagogie pour tous et partout, qui a toujours caractérisé les réformes successives du programme scolaire au cours des vingt dernières années.

La formation des enseignants

Bouclons la boucle et citons pour terminer ce qu’écrivait la commission Parent en 1964, au sujet de la formation des maîtres.

Le texte est encore d’une actualité évidente et s’applique à toutes les facultés des sciences de l’éducation.

L’importance qu’on accorde à l’enseignement de la langue maternelle devra se refléter non seulement dans les cours centrés sur cet enseignement proprement dit, mais dans l’enseignement de toutes les matières; aucun candidat à l’enseignement ne devra recevoir son diplôme s’il ne possède pas une connaissance très sûre de sa langue maternelle; chacun des professeurs, à tous les degrés, dans toutes les matières, est aussi un professeur de langue maternelle [...]; sa phonétique doit être impeccable, son vocabulaire précis et abondant, sa phrase correcte, il doit s’exprimer avec aisance et naturel, aussi bien oralement que par écrit. [...] La première étape, dans la réforme de l’enseignement du français, c’est donc la formation à donner à tous les maîtres à cet égard et l’exigence des examens qu’ils auront à subir dans cette matière. (Rapport Parent, tome II, paragraphe 614.)

Quel que soit le type d’école, le personnage principal en classe est l’enseignant, quoi qu’en dise la réforme. La langue française est son instrument de travail. C’est lui qui sert de modèle aux enfants, à longueur de journée, dans toutes les matières. En conséquence, l’ultime mesure pour améliorer l’enseignement du français est que les facultés des sciences de l’éducation accordent la priorité absolue à la qualité et à la maîtrise du français, en langue écrite et parlée, comme langue d’enseignement pour tous les futurs enseignants et comme langue de spécialité pour ceux et celles qui se destinent à cet enseignement au secondaire. Les facultés des sciences de l’éducation doivent faire en sorte que tous les futurs enseignants acquièrent une connaissance de la norme du français au Québec, qu’ils s’y conforment en langue écrite et en langue parlée, qu’ils soient habiles à observer la langue de leurs élèves, capables de poser un diagnostic juste et nuancé quant à leurs carences et d’entreprendre avec eux l’enseignement correctif qui les guidera peu à peu vers la maîtrise de la langue standard, écrite et parlée.

Notes

Le rôle de la terminologie en aménagement linguistique : genèse et description de l’approche québécoise

Résumé

Les responsables d’un numéro de la revue Langages (juin 2007), numéro consacré à l’état de la terminologie aujourd’hui, m’ont confié la tâche de décrire l’approche québécoise. Je l’ai fait en mettant en relief que ce sont les déficits historiques de la terminologie française au Québec dans les domaines économiques et techniques qui ont déclenché une forte recherche terminologique à l’Office de la langue française et dans les entreprises privées. La terminologie devenait alors un moyen et non une fin en soi, un élément fondamental de la législation linguistique.

Le public international de la revue m’obligeait à décrire, une fois de plus, l’arrière-plan historique et sociolinguistique de la situation de la langue française au Québec.

À partir du moment où, dans les années cinquante, prend forme le projet de restaurer la qualité du français au Québec et de réduire la place occupée jusqu’alors par la langue anglaise, deux tâches s’imposaient : reprendre l’analyse du lexique du français en usage au Québec sous l’angle de la légitimité de la variation, d’une part, faire contrepoids à la concurrence de la langue anglaise, notamment en infusant au français du Québec les ressources terminologiques requises pour exprimer tous les aspects de la vie collective, d’autre part. À la même époque, la linguistique comme science est introduite dans les universités et une première génération de linguistes est formée. Chance et particularité du Québec, les linguistes participeront intensément à la réalisation de ce projet collectif, comme citoyens et comme spécialistes dont les connaissances sont appréciées.

C’est dans ce contexte que la terminologie prend son essor, surtout à partir de 1970. Nous esquisserons d’abord l’arrière-plan sociologique et législatif de cet essor, dont se dégagent les priorités de départ. Nous décrirons ensuite la stratégie mise au point pour réunir, diffuser et implanter les terminologies et la méthodologie de la recherche terminologique adaptée à cette stratégie. Nous évaluerons globalement l’efficacité de l’approche québécoise et évoquerons, en dernier lieu, sa diffusion dans d’autres pays.

Arrière-plan sociolinguistique et législatif[1]

La langue française est introduite sur les rives du Saint-Laurent par la colonisation française (fondation de Québec en 1608). Selon l’origine linguistique, nos ancêtres se répartissaient en trois groupes : les francisants (25 % de la population initiale), les dialectisants connaissant le français et capables d’en faire usage (30 %) et les dialectisants moins familiers du français (45 %). Malgré ces différences, l’unité linguistique de la colonie autour du français de Paris se réalise rapidement à la fin du XVIIe ou au début du XVIIIe siècle.

Cette langue des débuts survivra après la Conquête, portée par la volonté des ex-Français, qu’on nommait déjà les Canadiens, de garder leur langue.

La langue anglaise est brutalement introduite en Nouvelle-France par la défaite des troupes françaises en 1760. Le conquérant interdit immédiatement les relations avec la France. Le français d’ici évoluera en marge de celui de France, du moins jusqu’à la reprise des relations une centaine d’années plus tard, avec, comme conséquence, un écart croissant entre les deux usages. Autre conséquence, les marchands français se trouvent coupés de leurs fournisseurs et de leurs créanciers, en même temps que les marchands anglais de la côte est se précipitent dans la nouvelle colonie britannique pour occuper le terrain. L’anglais s’impose comme langue du commerce et des affaires et, par la suite, comme langue de l’industrialisation au milieu du XIXe siècle, provoquant la lente anglicisation de la langue française et la concurrence entre le français de la majorité et l’anglais de la minorité.

Au moment où les Québécois décident collectivement de reprendre en main leur destin linguistique, ils se trouvent face à une double concurrence linguistique, concurrence externe entre le français et l’anglais et concurrence interne entre ce qu’est devenu le français au Québec et le français européen, de France surtout.

Première réaction de leur part dès le milieu du XIXe siècle : rétablir la qualité du français parlé et écrit, notamment en luttant contre les anglicismes. Elle provoquera, en 1961, la création d’un Office de la langue française (OLF) avec le mandat de veiller, sous la direction du ministre, à la correction et l’enrichissement de la langue parlée et écrite.

Deuxième réaction, plus politique : presser le gouvernement de mettre son autorité et ses pouvoirs au service de la langue française pour qu’elle devienne la langue principale ou officielle du Québec dans la gestion de l’État, le commerce, l’affichage, les entreprises. C’est le début de la période des lois linguistiques. Une première loi est votée en 1969, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec. Elle fut fort contestée, surtout parce qu’elle accordait aux parents le libre choix de la langue d’enseignement de leurs enfants, puisqu’il existe, au Québec, deux réseaux scolaires publics, l’un en français, l’autre en anglais. Mais la même loi ajoutait au mandat de l’Office de la langue française celui de conseiller le gouvernement sur toute mesure législative ou administrative qui pourrait être adoptée pour faire en sorte que la langue française soit la langue d’usage dans les entreprises publiques et privées du Québec et la langue prioritaire de l’affichage public.

C’est ce mandat élargi qui permettra à l’OLF d’entreprendre, de 1970 à 1974, un ensemble de travaux multidisciplinaires avec, comme objectif unique, de rétablir l’usage généralisé du français, surtout dans les domaines identifiés dans la loi.

Les priorités de l’Office en 1970

Sans négliger le mandat relatif à la qualité de la langue, priorité est donnée à la langue de travail et à l’affichage à la demande expresse du gouvernement libéral nouvellement élu, déterminé à intervenir énergiquement pour mettre fin à la prédominance de la langue anglaise dans les entreprises, primaires, secondaires ou tertiaires.

Il est rapidement apparu évident que la prédominance de l’anglais se manifestait concrètement par l’emploi et la diffusion de la langue et de la terminologie anglaises, totalement au niveau de la direction des entreprises, largement au niveau de l’exécution ou de la commercialisation. Disposer de la terminologie française équivalente devenait donc un préalable à toute action.

D’où un défi de taille : recenser la terminologie effectivement en usage dans le fonctionnement quotidien d’une entreprise et concevoir à la fois une tactique pour y substituer la terminologie française et une méthode de travail en terminologie pour réunir les vocabulaires spécialisés correspondants.

La réflexion sur ces deux points est menée concurremment à partir de travaux sur le terrain, soit dans des entreprises de secteurs industriels importants au Québec, par exemple l’exploitation forestière, les pâtes et papiers, soit dans des entreprises de service touchant le grand public, les banques, les assurances, soit enfin en intervenant directement pour modifier la terminologie de la commercialisation de produits de grande diffusion, l’automobile, l’alimentation, les vêtements. La réflexion sur la méthode s’effectue en cours de travail, puisqu’il fallait immédiatement se mettre à la tâche. Elle se précisera au fur et à mesure que des solutions seront trouvées aux problèmes théoriques et pratiques qui se posaient. Elle évoluera également en même temps que la procédure de francisation des lieux de travail et de commerce.

Conception d’une stratégie de diffusion et d’implantation de la terminologie française

Elle s’est élaborée peu à peu à partir de l’observation du circuit de la communication dans des lieux réels où on voulait favoriser l’emploi généralisé de la langue et de la terminologie françaises. Tout particulièrement, nous avons cherché à comprendre par qui et par quels moyens se diffusent les termes spécialisés et par quelles voies ils pénètrent le vocabulaire usuel des locuteurs de la langue.

Plus précisément, nous avons cherché à découvrir les points (les nœuds) où les termes techniques sont sélectionnés, ou créés, et mis en circulation dans des types de communication, écrite le plus souvent mais également orale, caractérisés par un haut souci de précision et par un grand soin apporté à la mise en forme du message. Les communications suivantes sont, dans cette optique, apparues d’une haute importance pour la diffusion de la terminologie française :

Ces communications sont dites institutionnalisées par opposition à individualisées selon l’implication de l’émetteur dans le message. Dans les premières, l’acte de communiquer est impersonnel et s’effectue au nom d’une personne morale, par exemple l’État, une institution comme l’UNESCO ou la CE, une entreprise, un commerce. Dans les secondes, il est personnel et engage la seule responsabilité de l’émetteur, autant dans le style que dans le choix du vocabulaire. L’aménagement linguistique (éventuellement une législation linguistique) ne peut viser que les communications institutionnalisées et doit respecter la totale liberté des communications individualisées.

Les auteurs de ces communications sont les premiers responsables de la terminologie qu’ils utilisent et mettent en circulation. Ils assument également la responsabilité de l’exactitude des termes qu’ils privilégient. Lorsqu’ils sont regroupés en associations ou dans des ordres professionnels, il leur revient collectivement de colliger et de mettre à jour la terminologie de leurs spécialités, comme le font les médecins par exemple. Il en va de même des grandes entreprises.

L’OLF a tiré de cette observation une conception de son rôle en terminologie : un rôle d’animation, pour rendre tous les milieux solidaires de la diffusion et de l’emploi d’une terminologie française de qualité, un rôle de guide et de soutien en matière de recherches terminologiques, qu’il s’agisse du choix du terme exact ou de la préparation d’un lexique, un rôle de modèle, en conduisant et en publiant lui-même des travaux de terminologie. La conscience de ces rôles a grandement influencé la conception de la méthode de travail.

Dès le départ, l’approche québécoise en terminologie est conçue en fonction d’un plan d’aménagement linguistique global, qui sera, par la suite, confirmée par deux législations linguistiques successives, la Loi sur la langue officielle de 1974 proposée par le Parti libéral et la Charte de la langue française de 1977 votée par l’Assemblée nationale sur proposition du Parti québécois. La Charte est toujours en vigueur, quoique modifiée au fil des ans. L’une et l’autre découlent directement de la stratégie décrite précédemment, comme en font foi les principaux chapitres de ces deux textes : la langue de l’Administration publique, la langue de travail et la francisation des entreprises, la langue des affaires (la publicité, l’affichage, les raisons sociales, le service aux consommateurs), les ordres professionnels (services disponibles en français).

On comprend dès lors pourquoi d’autres pays placés dans des situations de concurrence linguistique analogues à celle du Québec ont marqué tant d’intérêt à l’égard de son approche de la terminologie, non en elle-même mais comme outil de modification d’une situation.

Mise au point d’une méthodologie de la recherche terminologique conséquente

Il paraîtra sans doute naïf de revenir, aujourd’hui, sur les fondements linguistiques de la terminologie, alors qu’elle est devenue une discipline linguistique reconnue, consacrée à l’étude de cette partie du lexique d’une langue que sont les vocabulaires spécialisés. Il est cependant pertinent à nos propos de rappeler les options linguistiques théoriques sur lesquelles s’est fondée l’approche québécoise en terminologie.

Ce travail de conceptualisation s’est étendu sur une vingtaine d’années. L’OLF en a pris l’initiative et la direction durant la période d’exploration. Puis, aux environs de 1985, les universitaires ont pris le relais dans les départements de linguistique ou dans les écoles de traduction, surtout à l’Université Laval et à l’Université de Montréal. Durant cette deuxième phase, l’OLF a concentré ses efforts sur la diffusion de la terminologie, notamment par sa banque de terminologie devenue aujourd’hui le Grand dictionnaire terminologique (GDT), tout en poursuivant des travaux de recherches terminologiques systématiques sur sa lancée initiale.

L’évocation des fondements théoriques se concentrera surtout sur la période d’exploration tandis que la description des étapes du travail en terminologie systématique tiendra compte de la pratique actuelle.

Au Québec, en 1970, la recherche terminologique était liée aux besoins de la traduction avec l’anglais comme langue de départ, conséquence de la prépondérance de la langue anglaise évoquée plus haut. La recherche se faisait au mot à mot, presque toujours à partir d’un texte et en utilisant les dictionnaires bilingues comme outils de référence. En colligeant les résultats de ce travail, on arrivait à produire des lexiques plus ou moins spécialisés, mais qui découlaient de besoins réels, par exemple l’emploi du français dans une usine ou la rédaction d’un catalogue de produits. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la terminologie ponctuelle, toujours pratiquée par les traducteurs, quoique les sources soient maintenant plus nombreuses, plus fiables et plus facilement accessibles.

Cette méthode ne convenait ni aux besoins de l’OLF – réunir la terminologie française d’une activité à partir de l’observation de la situation de communication –, ni à l’état des connaissances en linguistique structuraliste, ni au postulat fondamental qui en découle en matière de sémantique : les signes linguistiques (mots ou termes) se définissent les uns par rapport aux autres au sein d’ensembles notionnels. Les premiers travaux de recherches terminologiques menés par l’OLF montraient en effet que le traitement au mot à mot n’était plus possible et qu’il fallait trouver une autre méthode qui permette de traiter globalement des ensembles de termes.

La recherche d’une nouvelle méthode s’est effectuée sur le tas, en cours de travail, en méditant sur les difficultés pratiques et théoriques qui surgissaient au jour le jour. Ces réflexions ont pris appui sur les propositions de Bernard Pottier en structuralisme sémantique (le fameux exemple du générique siège décliné en chaise, fauteuil, tabouret, pouf par l’ajout ou le retrait d’un sème), sur celles de Louis Guilbert inspirées de son étude du vocabulaire de l’aéronautique. Ce fut l’occasion de revenir sur la théorie du signe linguistique chez De Saussure et chez Ogden et Richards pour mieux cerner les relations entre notion, réalité et terme. D’autre part, les travaux de Wüster étaient peu accessibles et peu connus en langue française. On lui attribuait l’idée que les termes renvoyaient à des systèmes de notions cohérents et hiérarchisés et que l’objectif de la terminologie, selon lui, était d’améliorer la normalisation des notions et des termes pour une plus grande efficacité de la communication entre spécialistes d’un même domaine. Cependant, compte tenu de son mandat, l’Office s’est donné comme objectif spécifique la normalisation des termes français et la définition rigoureuse des notions.

L’OLF a également tiré profit des avis de collègues européens (France, Belgique, Communauté européenne, Autriche) connus pour leur connaissance et leur expérience du traitement des termes techniques. Les discussions ont eu lieu à l’occasion de séminaires de travail annuels dont les thèmes sont révélateurs des préoccupations de l’époque : Les données terminologiques (1972) pour préciser et tenter d’uniformiser le contenu d’une fiche terminologique, La normalisation linguistique (1973) pour guider le choix d’un terme standard à privilégier, L’aménagement de la néologie (1974) pour voir si une pratique systématique et coordonnée de la néologie pourrait être substituée à l’emprunt, Essai de définition de la terminologie (1975) pour faire le point sur l’avancée de cette discipline. Ainsi sont venus réfléchir avec nous une vingtaine de collègues représentant les principaux organismes et institutions qui œuvraient alors en lexicographie et en terminologie, entre autres Eugen Wüster lui-même, Albert Bachrach, alors chef de la Division de la traduction de la Commission des communautés européennes, Claude Dubois, alors directeur du Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse, Roger Goffin, Louis Guilbert, Joseph Hanse, président du CILF, Bernard Quémada et John Humbley, du Centre d’étude du français moderne et contemporain, Paul Imbs, du Trésor de la langue française, Alain Rey et Josette Rey-Debove, de la maison Le Robert. Guy Richard, de l’AFNOR et Helmut Felber d’INFOTERM.

Ainsi s’est peu à peu conçue, expérimentée et précisée une pratique de la terminologie systématique (par opposition à ponctuelle) marquée par les caractéristiques suivantes : elle est comparée, puisque l’objectif était de franciser des activités alors menées en anglais; elle se veut participative, pour favoriser les échanges entre les équipes de recherche au Québec, au Canada et en Europe francophone; enfin, elle doit devenir informatisée, pour stocker, gérer et diffuser la masse grandissante des fiches terminologiques bilingues ou multilingues. Une première description de cette méthode et de ses présupposés théoriques a été publiée en 1973 sous le titre Guide de travail en terminologie (Pierre Auger, Bruno de Bessé et al., sous la direction de J.C. Corbeil). Une seconde édition a paru en 1978, qui tenait compte de l’expérience acquise et des discussions théoriques à l’occasion des séminaires, intitulée Méthodologie de la recherche terminologique (Pierre Auger, Ls-Jean Rousseau et al., sous la même direction).

L’OLF a également préparé et diffusé un Énoncé de politique linguistique relative à l’emprunt des formes linguistiques étrangères (1980) pour guider la pratique de l’emprunt, surtout à l’anglais. De même, l’Office a précisé sa position à l’égard des variantes lexicales propres au Québec en publiant un Énoncé de politique linguistique relative aux québécismes (1985), énoncé qui proposait un ensemble de critères pour identifier les variantes légitimes.

Étapes du travail en terminologie systématique

La terminologie systématique est conduite aujourd’hui selon une méthode relativement bien établie, enseignée dans les universités. Elle s’effectue selon un cheminement en étapes successives sur lesquelles les terminologues sont généralement d’accord. Par contre, on réfléchit beaucoup, dans les universités surtout, à la manière dont chaque étape peut ou pourrait être menée en prenant en compte les avancées actuelles des sciences documentaires et celles du traitement informatisé des corpus textuels, notamment pour la recherche et le découpage des unités terminologiques, le relevé des termes en concurrence pour la désignation d’une même notion, le relevé de la fréquence relative de chacun des termes comme indice du terme à privilégier, etc.

Voici une énumération succincte de ces étapes, sans entrer dans le détail de la description de chacune :

A – Phase préparatoire au travail terminologique.

B – Recherche terminologique proprement dite.

Ces étapes franchies, on peut entreprendre le travail de recherche terminologique.

C – Synthèse de la recherche et diffusion.

Diffusion de la méthodologie au Québec

Elle s’est répandue dans les entreprises par les terminologues qui y œuvraient.

La Société des traducteurs et terminologues du Québec (STQ) a incité ses membres à se familiariser avec l’approche systématique de la terminologie en complément de la méthode ponctuelle. La STQ a elle-même organisé six colloques de terminologie entre 1976 et 1985, en collaboration avec l’OLF, dont l’un portait spécifiquement sur Le rôle du spécialiste dans les travaux de terminologie (1980).

Les universités ont mis au programme de linguistique des cours de terminologie en complément de l’enseignement de la lexicologie et de la lexicographie. Les programmes de traduction ont mis en parallèle terminologie ponctuelle et terminologie systématique. Ce sont les universitaires qui font actuellement progresser la méthodologie de la terminologie.

Un large consensus s’est ainsi dégagé au Québec sur les grands principes de l’approche terminologique québécoise. Le visiteur qui vient s’en informer reçoit de toutes parts le même type d’information, que ce soit en entreprise, dans les universités ou à l’OLF. Les divergences portent, en général, sur le mode de réalisation, peu sur les principes. La diffusion internationale s’en est trouvée raffermie.

Évaluation de l’efficacité de l’approche québécoise

L’efficacité de l’approche québécoise en terminologie doit être évaluée sur deux plans différents : d’abord, comme méthode de travail en terminologie systématique pour préparer des vocabulaires spécialisés; puis, comme moyen de favoriser l’emploi, au Québec, de la terminologie française de préférence à la terminologie anglo-américaine.

La production terminologique québécoise selon cette approche a été très abondante. En répertoriant, à la demande du Conseil de la langue française, tous les titres publiés entre 1970 et 1989, que ce soit par l’Office, par les entreprises privées ou par les ordres professionnels, Marie-Éva de Viller[2] a retracé plus de 700 publications terminologiques, concernant les principaux secteurs d’activité économique suivants : aéronautique, alimentation, assurances, banque, bâtiment, communications, droit, édition, électricité, environnement, gestion et comptabilité, informatique et bureautique, vêtement, transport et manutention, génie minier et activités industrielles diverses (acier, papier, exploitation forestière, par exemple).

La stratégie de changement linguistique planifié conçu par l’OLF s’est trouvé confirmée et validée par l’adoption des politiques linguistiques, surtout de la Charte de la langue française de 1977. Les modifications que cette dernière a subies à plusieurs reprises n’ont ni touché ni modifié les articles qui, directement ou indirectement, visaient à favoriser l’utilisation de la terminologie française.

L’évaluation que l’on peut faire des effets de ces dispositions est très différente selon que l’on observe les communications institutionnalisées ou individualisées.

Elles ont, sans conteste, généralisé l’emploi de la langue française et des termes français dans les communication institutionnalisées à la suite de diverses obligations créées par la loi : obligation de désigner en français les produits de consommation courante et de rédiger en français les catalogues de produits et autres textes de même nature, obligation faite aux entreprises de 50 employés et plus d’utiliser la terminologie française dans la langue de travail, dans leurs communications écrites et leurs systèmes informatiques, l’obligation faite aux ordres professionnels de rendre leurs services disponibles en français, l’obligation commerciale de diffuser la version française des logiciels, ludiciels, jeux informatiques et systèmes d’exploitation, la rédaction en français des contrats d’adhésion ou des contrats où figurent des clauses types imprimées, l’obligation de rédiger en français les contrats de travail, y compris la désignation et la description des diverses fonctions.

L’usage du français s’est généralisé dans l’affichage public et la publicité commerciale : le Québec s’affiche maintenant en français avec, en conséquence, une présence accrue de la terminologie française dans tous les lieux publics et sur tous les supports publicitaires. Ces mesures étaient d’application immédiate ou selon les échéances fixées par la loi. La langue écrite institutionnelle s’est donc modifiée rapidement et durablement.

Il en va autrement des communications individualisées. En effet, les comportements linguistiques personnels évoluent beaucoup plus lentement, sur une plus longue période de temps et d’une manière imprévisible, au hasard des habitudes et de la mode.

Le poids de la langue acquise durant l’enfance, plus ou moins modifiée en cours de socialisation et de scolarisation, inhibe la possibilité d’en changer. D’une génération à l’autre, la langue se transmet en se conservant et en se modifiant lentement. Il y a là une force d’inertie qui freine l’évolution linguistique.

Dans une situation de contact continu entre deux langues, comme celle du Québec, on constate que les anglicismes de types calques (passé dû au sens de échu) ou faux-amis (balance au lieu de solde, breuvage pour boisson, définitivement pour certainement) semblent si français qu’ils passent dans la parole sans même que le locuteur ait conscience qu’il s’agit d’emprunts inutiles.

On constate également une tendance très actuelle à mêler langue familière et langue soutenue avec, comme conséquence, que celle-ci sert de moins en moins de norme d’une langue de qualité.

En somme, au Québec, on observe en langue courante une alternance continuelle entre deux lexiques et deux codes linguistiques (phonologique et morphosyntaxique), l’un hérité du passé, l’autre diffusé aujourd’hui par les communications institutionnalisées. Exemples : la publicité nomme toujours cuisinière l’appareil électroménager de cuisson, mais on entend encore souvent poêle qui date de l’époque de la cuisine au feu de bois. Ou encore, tous les manuels parlent de freins et de pneu alors que beaucoup persistent à utiliser brake et tire, trace de l’anglicisation lors de l’industrialisation du Québec. Il ne s’agit pas ici d’ignorance mais de la force de l’habitude. De toute évidence, il est plus long et plus difficile de modifier le comportement linguistique des locuteurs individuels.

Diffusion de l’approche québécoise

Le moteur de la diffusion de l’approche québécoise en Europe et dans le monde hispanique est la Catalogne. Le Québec ne peut pas participer directement à la dynamique linguistique de l’Europe. Il est d’un autre continent et d’un autre ensemble politico-économique.

La collaboration entre la Catalogne et le Québec en aménagement linguistique et en terminologie s’est amorcée lors de la visite de madame Aima Moll, alors directrice générale de la politique linguistique. Le gouvernement de la Generalitat lui avait demandé de préparer un projet de législation linguistique catalane et elle était venue s’informer de celle du Québec[3].

Par la suite, ses deux principaux collaborateurs de l’époque sont également venus au Québec : Isidor Mari Mayans, avec le mandat de réfléchir aux services administratifs dont la direction générale devait se doter pour appliquer la loi, Térésa Cabré, avec celui d’actualiser la terminologie requise en langue catalane. Le lien entre aménagement linguistique et terminologie s’est ainsi transmis à la Catalogne.

Térésa Cabré s’est approprié la méthodologie québécoise du travail terminologique et elle l’a adaptée à la situation et aux besoins de la langue catalane. Elle s’est aussi préoccupée d’insérer le développement de la terminologie catalane dans les travaux lexicographiques de l’Institut d’Estudis Catalans pour éviter tout risque d’opposition entre ces deux aspects du lexique catalan. Trois publications de Térésa Cabré marquent les étapes de cette appropriation : traduction et adaptation en 1987 de la Méthodologie de la recherche terminologique (OLF, Pierre Auger et Ls-Jean Rousseau), publication en 1990 de la Metodologia del traball terminologia, comme guide pour le personnel du Centre de terminologie catalane, TERMCAT, publication en 1992 de son grand ouvrage de synthèse La terminologia, la teorica, les metodes, les aplicaciones, véritable traité de terminologie[4].

À partir de sa version catalane, l’approche québécoise se répand en Europe. L’activité de TERMCAT sert de modèle et diffuse sa version de la méthodologie du travail terminologique. L’implication de l’Institut de Sociolingüistica Catalana dans la construction linguistique de l’Europe répand la conception catalane de l’aménagement linguistique dans les institutions de la Communauté, sous les deux thèmes inspirés de la situation de la Catalogne en Espagne, respect des langues minoritaires et maintien du multilinguisme des organismes centraux. Térésa Cabré, de son côté, propage la terminologie en Espagne et en Amérique latine par le biais de la coopération universitaire.

À la fin des années soixante-dix, Mohamed Maamouri, alors directeur de l’Institut Bourguiba des langues vivantes de l’Université de Tunis, projette d’organiser un enseignement de la terminologie adapté aux besoins de la langue arabe. L’auteur séjourne à l’Institut de septembre 1979 à décembre 1980. Il initie ses collègues tunisiens à la terminologie et crée avec eux un cours adapté aux besoins de la langue arabe.

Deux expériences très différentes l’une de l’autre diffusent l’approche québécoise en Afrique subsaharienne. Au Rwanda d’abord, où le gouvernement avait décidé d’introduire la langue nationale, le kinyarwanda, comme langue d’enseignement en alternance avec le français, tout particulièrement dans les premières années de scolarité. Le projet incluait la préparation des manuels scolaires, ce qui exigeait que la terminologie des matières en kinyarwanda soit disponible et normalisée. Les premiers terminologues rwandais sont formés au Québec. Le programme, dirigé par Boniface Ngulinzira, est une réussite.

L’autre expérience a impliqué quatre pays d’Afrique de l’Ouest, le Sénégal, le Mali, la Guinée et le Burkina Faso. L’objectif était de préparer et de publier une adaptation africaine du dictionnaire LE VISUEL[5] destinée à servir de manuel d’appoint à l’enseignement de base. Le projet comportait trois volets : formation d’infographistes africains, formation des linguistes africains à la terminologie et des membres des équipes nationales à l’informatique d’édition, animation du travail commun des quatre équipes. Le Dictionnaire visuel africain a paru en 1995.

L’Agence francophone (autrefois l’ACCT) et l’Agence universitaire de la Francophonie (autrefois l’AUPELF) favorisent, par leurs programmes de coopération linguistique, les échanges entre le Sud et le Nord. Le Québec y participe activement en aménagement linguistique, en lexicographie et en terminologie.

En France, l’approche québécoise s’est surtout diffusée par les relations et les accords de coopération entre universités. L’amitié entre collègues y joue, de toute évidence, un rôle déterminant.

En guise de conclusion

Tel est le modèle d’aménagement linguistique créé au Québec pour tenter de remédier à une situation de concurrence linguistique caractérisée par la prédominance de la langue anglaise sur la langue française. La terminologie, on l’a vu, y a joué un rôle de premier plan. Ce modèle s’appuie sur un dispositif juridique qui attribue à la langue française le statut de langue officielle, mais qui, également, balise l’emploi d’autres langues, particulièrement de l’anglais. La législation linguistique n’est qu’un élément, essentiel il est vrai, de la stratégie. Deux autres politiques sont tout aussi déterminantes, la politique du ministère de l’Éducation en matière d’enseignement du français, de l’anglais et d’une troisième langue, la politique d’immigration : sélection, accueil et intégration des immigrants.

Ce modèle pourrait-il servir à prévenir les controverses linguistiques et politiques que l’on voit poindre dans d’autres pays?

En Europe, la création de la Communauté se déroule depuis les premiers accords de Rome sans tenir compte de la diversité des langues nationales. Ce laisser-faire linguistique risque de conduire à l’affrontement des langues nationales et à la prédominance de la langue anglaise comme langue unique des institutions et des échanges économiques.

La libre concurrence des langues a provoqué au Québec la dégradation de la langue française. Chose plus importante, les francophones avaient perdu confiance en leur langue pour vaquer aux affaires sérieuses, la science, les affaires, les technologies nouvelles. Le même phénomène se produit en France sous nos yeux. « L’anglais est la langue de la modernité », titrait le journal Le Monde à l’époque de l’affaire de l’Institut Pasteur.

Si les Français, comme les Québécois jadis, s’abandonnent à la fascination de la langue anglaise, il deviendra de plus en plus difficile de revenir en arrière. Les efforts des Québécois et des Catalans pour redresser la situation respective de leurs langues le démontrent amplement.

Notes

Y a-t-il deux langues standard au Québec?[1]

L’Académie des lettres du Québec voudrait, par ce colloque, examiner et discuter la question suivante : assistons-nous actuellement, au Québec, à la concurrence d’une double légitimité linguistique, l’une inspirée de la langue populaire, l’autre de la langue soutenue écrite et de son registre familier en langue parlée?

La première découle de l’emploi, de plus en plus fréquent, de la langue populaire au cinéma, dans les téléromans, chez les humoristes et les chansonniers. Elle conforte une partie de la population dans l’idée qu’elle n’a pas à modifier son usage de la langue française (prononciation, syntaxe, vocabulaire).

La seconde se fonde sur son emploi par l’administration et par le personnel politique, par le fait qu’elle est à la fois la langue enseignée à l’école et à l’université (du moins, en principe), la langue d’enseignement de toutes les matières et par le fait qu’elle est illustrée par la littérature. Enfin, elle est celle de nos relations avec les autres pays de la Francophonie et avec tous les francophiles de la planète. La Charte de la langue française lui a conféré le statut de langue officielle du Québec.

Quelles seraient les conséquences sociales, culturelles et linguistiques de cette dichotomie si elle s’accentuait?

Cette question est d’ordre social avant d’être d’ordre linguistique.

Elle renvoie à la manière dont une communauté linguistique conçoit et proclame son identité par et à travers sa langue. Elle concerne tous les usagers de la langue et, d’une manière toute particulière, les créateurs et les communicateurs de la radio, de la télévision et des médias écrits, pour qui la langue est l’outil de travail et d’expression.

Cette question implique également qu’on réfléchisse à la manière dont un usage de la langue acquiert sa légitimité, c’est-à-dire comment il devient la norme, la forme standard de la langue, acceptée par l’ensemble de la communauté linguistique.

Cet exposé de départ, qui n’a d’autres intentions que de lancer la réflexion et la discussion, se déroulera en deux temps : d’abord, proposer des indices pour comprendre comment un usage de la langue devient la norme, ensuite, voir pourquoi, au Québec, le recours à la langue populaire est de plus en plus fréquent dans des situations où on ne s’attendrait pas à sa présence.

Premier temps : comment un usage devient-il la norme sociale?

Au sein de toute communauté linguistique cohabitent plusieurs usages de la langue. La langue écrite varie moins parce qu’elle est apprise, qu’elle est plus réfléchie, plus stable, qu’elle est décrite et guidée par des ouvrages de référence, dictionnaires et grammaires surtout. La langue parlée, qui s’apprend durant la toute première enfance par mimétisme du milieu ambiant, varie davantage parce qu’elle est plus spontanée, collée de près aux circonstances et aux émotions du moment.

Ces différents usages sont en concurrence et donnent naissance à un marché linguistique (l’expression est de Pierre Bourdieu) au sein duquel chaque usage acquiert une valeur sociale qui découle de son évaluation par rapport à l’idée que la communauté se fait de la manière dont il convient d’employer la langue. La valeur d’un usage ne découle pas du nombre de locuteurs dont c’est la manière habituelle de parler, mais bien du fait que ces locuteurs l’emploient dans des circonstances et des institutions de prestige, la gestion de l’État, les affaires, la science, le droit, la politique, les médias, la littérature. Chaque locuteur est conscient de la valeur de son propre usage et en fait l’expérience au jour le jour : pour chaque moment et chaque circonstance de communication, il choisit son style en fonction des convenances et des attentes du milieu.

C’est par ce processus social complexe, aujourd’hui peu étudié par les sociologues, les anthropologues ou les sociolinguistes, qu’un usage devient dominant, est considéré comme étant la norme du bon usage de la langue, qu’un consensus en sa faveur se crée chez tous les locuteurs de la langue, indépendamment de leur propre usage, en un mot, qu’il devient standard.

Ce français standard est, d’une part, la langue maternelle d’une partie plus ou moins grande des usagers de la langue, et, d’autre part, il est confirmé et s’acquiert chez tous les enfants par l’apprentissage scolaire, certainement sous sa forme écrite (lecture, orthographe, grammaire, vocabulaire, rédaction), mais également sous sa forme parlée (prononciation, dextérité d’expression, passage à la langue standard pour les enfants dont ce n’est pas la langue maternelle). C’est là, du moins en théorie, la fonction fondamentale de l’école, de la maternelle à l’université.

Toutes les études montrent, depuis la commission Gendron, qu’un consensus existe au Québec en faveur d’un français standard qui nous caractérise au sein de la francophonie. Le débat porte plutôt sur la description de ce français standard d’ici. Nous savons également que les Québécois sont attachés à la qualité de la langue, qu’ils réclament de l’école qu’elle en assure l’apprentissage et la maîtrise, des médias, qu’ils en fassent la démonstration quotidienne. J’en veux pour preuve récente les nombreuses interventions qui allaient en ce sens lors de toutes les audiences publiques de la commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, à la grande surprise des commissaires devant une telle unanimité.

En même temps, on constate aujourd’hui un usage public de plus en plus fréquent de la langue populaire, parfois par simple saupoudrage d’expressions et de mots qui en proviennent et qu’on excuse avec des pirouettes du type « comme on dit en chinois », pour excuser l’emploi d’un anglicisme, ou « comme on dit » pour faire passer un tour de phrase, ou même par choix délibéré, pour se faire comprendre, dit-on. Cette valorisation de ce niveau de langue suscite à la fois plaisir et malaise, assentiment et réprobation, et génère une certaine confusion qui s’installe peu à peu dans les esprits quant à la forme de la langue standard du Québec.

En somme, le consensus à ce sujet n’est plus aussi net. Nous passons ainsi au second point de cet exposé : d’où vient cette valorisation du français populaire? Pourquoi acquiert-il maintenant un certain droit de cité, une certaine forme de légitimité?

Mon hypothèse est que ce qui valorise le français populaire parlé est son emploi de plus en plus fréquent chez les créateurs (écrivains, cinéastes, humoristes, publicitaires, etc.) et sur les ondes des médias, souvent au nom de la spontanéité, pour donner une allure plus familière, plus conviviale, à une émission.

On constate même un certain militantisme de la langue parlée populaire au nom de l’identité québécoise, comme si notre spécificité culturelle et sociale était ainsi mieux évidente, comme si elle se cristallisait dans cette langue et dans la tranche de la société dont c’est l’usage, le « vrai monde » dont se font les champions certains politiciens populistes en mal de votes, ou d’animateurs et chroniqueurs en mal de cote d’écoute. D’où vient l’idée que le « vrai monde » comprend mieux quand on massacre le français, alors qu’il comprend tout aussi bien la langue standard dont il a une réelle connaissance, tout au moins passive.

Divers arguments sont avancés pour expliquer, légitimer, excuser le choix de ce niveau de langue, arguments d’ailleurs exposés le plus souvent en un français impeccable par les personnes qui les invoquent.

On a dit que c’est par dérision, surtout au début de la période de la littérature dite « jouale », à l’époque de Renaud, de Godin ou des Belles sœurs de Tremblay, pour illustrer l’état d’aliénation économique et linguistique du peuple québécois. Il s’agissait alors ni plus ni moins que d’un réquisitoire, mais en négatif, pour ainsi dire, en faveur du français en montrant par cette forme de notre langue où nous avait mené collectivement notre dépendance de la langue anglaise et notre sous-scolarisation chronique si bien démontrée par la commission Parent, dont les travaux devaient conduire à la création du ministère de l’Éducation. Ces écrivains espéraient ainsi provoquer une réaction de fierté et, surtout, une réaction politique. La réaction politique s’est produite sous la forme d’une politique linguistique. Je ne crois pas que la réaction de fierté se soit produite.

On a invoqué l’argument de la vraisemblance, le souci de réalisme linguistique quand on donne la parole, au théâtre ou dans le récit, à des personnages appartenant à un milieu populaire, aujourd’hui souvent défavorisé. Je ferais sur ce point deux remarques. L’écriture, et donc le texte des dialogues, est une construction sous l’entière responsabilité de l’écrivain (ou du dialoguiste au cinéma) dont la réussite dépend de la connaissance de cet usage de la langue et du choix des éléments retenus. On peut donc pousser plus ou moins loin la reproduction de la langue populaire et tenir plus ou moins compte de la réaction du public ou de sa capacité à comprendre cette langue. La question se pose tout particulièrement au cinéma quand on exporte un film québécois. Deuxième remarque : dans le roman, on observe de plus en plus un écart entre la langue du récit, c’est-à-dire la langue d’écriture de l’auteur, et celle des dialogues, qui est celle des personnages.

Ou encore, on dit que c’est par ironie qu’on a recours à la langue populaire, pour faire rire, à tel point qu’on dirait que ce niveau de langue est devenu la langue normale de l’humour au Québec, comme si c’était la seule manière de faire rire et d’avoir du succès. Pourtant, le clown Sol démontre le contraire depuis des décennies.

Chez les linguistes, ou chez les personnes qui discutent de ces questions, on a recours généralement à deux types d’arguments : l’usage et la fréquence.

L’usage

Ce concept est ambigu : on se demande toujours à quelle forme de la langue il renvoie : à la forme écrite, à la forme parlée, aux deux à la fois? Renvoie-t-on à l’usage québécois du français, à l’usage français bourgeois et parisien à l’exclusion des autres niveaux de langue dans la région parisienne et des particularismes des diverses provinces de France, accent et vocabulaire compris? Quelle est la relation entre l’usage et la norme? Autre question, très actuelle et concrète celle-là : le français, en France, est en pleine période d’anglomanie et d’anglicisation accélérée, exactement comme le français au Québec à la fin du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe, et ceci pour la même raison, la domination économique de l’anglo-américain, anglicisation qui se poursuit et dont nous connaissons et subissons encore aujourd’hui les conséquences. Faudra-t-il introduire les anglicismes des Français dans la norme du français au Québec, par simple sujétion, parce qu’ils figurent au Larousse? Ne devrait-on pas, au contraire, maintenir notre attitude de rejet des emprunts inutiles et chercher à les convaincre de faire de même? Ce serait le comble d’être maintenant anglicisé par les Français!

Toutes questions qui, en général, demeurent dans un flou artistique dans les textes ou lors des discussions.

D’autre part, la rectitude linguistique fait aujourd’hui des ravages, même en linguistique. On ne peut plus dire qu’un usage est bon ou mauvais, comme le faisait Vaugelas à son époque ou Grevisse en intitulant sa célèbre grammaire Le bon usage. On évite la condamnation, on préfère parler de niveaux de langue et, même là, on hésite à les hiérarchiser ou à les désigner avec des qualificatifs trop marqués, comme vulgaire ou populaire, comme je le fais dans cet exposé. Ou encore, on préfère parler du « français standard » pour éviter le mot « norme », jugé trop prescriptif, trop directif. Ou encore, selon la mode actuelle, il vaut mieux utiliser « français de référence » pour désigner le français décrit par les dictionnaires et les grammaires publiés en France. On évite ainsi d’attirer l’attention sur le problème de l’antinomie ou de la complémentarité entre Paris et le reste de la francophonie, y compris le Québec, et donc de remettre en cause la conception de la langue française que véhiculent ces ouvrages, fondée sur le seul usage parisien bourgeois écrit.

L’argument de l’usage est donc en soi flou et exige des précisions.

La fréquence

Le constat de la fréquence découle de l’observation d’un échantillon de langue, d’un corpus disent les linguistes. La validité de l’argument dépend entièrement de critères qui relèvent de la science statistique, taille et représentativité du corpus selon sa composition en fonction des objectifs de la recherche, par exemple pour constituer la nomenclature d’un dictionnaire de la langue standard.

Par le traitement informatique de l’échantillon, on peut identifier toutes les formes lexicales qui figurent dans les textes réunis et les classer par ordre de fréquence. On obtient ainsi une image du lexique réel du corpus, sans plus, qu’il faut souvent compléter en y ajoutant le vocabulaire de disponibilité, c’est-à-dire les mots qu’on emploie uniquement quand la situation ou le sujet traité l’exigent, des mots comme fourchette, tibia ou radiateur.

La fréquence est une donnée brute, le point de départ de l’analyse sémantique et sociolinguistique à conduire selon d’autres critères. Dans le cas concret de la description du lexique du français en usage au Québec, je dirais que le plus important n’est pas de savoir si un mot ou un sens sont en usage au Québec, depuis quand et à quelle fréquence, mais bien de juger si ce mot, ce sens doit figurer dans le dictionnaire de la langue standard et, si oui, d’indiquer si son emploi est neutre ou s’il est d’usage restreint, ce qu’on peut indiquer par l’ajout de marque d’usage du type vieilli, familier, vulgaire, spécialisé.

On revient ainsi au point précédent, à la notion de marché linguistique et à l’obligation de juger de la valeur d’un mot, d’un sens, dans la hiérarchie sociale des usages au sein de la communauté linguistique, en observant la manière dont les locuteurs réagissent et apprécient ces mots ou ces sens et en tenant compte du débat auquel ils donnent parfois lieu. C’est le cas des jurons et des sacres, mais aussi des emprunts à l’anglais, en faisant la distinction entre emprunts nécessaires et emprunts inutiles. Dans ce dernier cas, on constate que le comportement et l’appréciation des locuteurs se modifient selon qu’il s’agit d’une forme lexicale anglaise, par exemple tire, anglicisme inutile évident, ou d’un sens anglais attribué à tort au mot français identique, par exemple filière au sens de classeur, anglicisme nettement plus difficile à repérer.

En définitive, l’analyse linguistique, selon le critère de l’usage et de la fréquence, apporte une certaine objectivité au débat sur la norme, mais n’échappe pas elle-même à la subjectivité pour trancher les cas litigieux, tout comme sont subjectifs les choix des écrivains, des journalistes ou des humoristes. D’où le débat qui entoure la publication de tout dictionnaire qui prétend décrire le lexique standard du français au Québec, débat dont se dégagera peu à peu un consensus sur la norme.

En guise de conclusion, je dirais que, depuis le reportage de Zone libre du premier octobre dernier, le débat semble relancé sur la légitimité et la pertinence de l’usage de la langue populaire, et même vulgaire, si j’en juge par certains propos d’animateurs et d’animatrices entendus lors de cette émission. Nous y contribuerons aujourd’hui par nos échanges. Précisons qu’il ne s’agit pas d’un débat byzantin ou académique, mais bien d’évaluer les conséquences de la promotion du français populaire.

Personnellement, cette tendance vers le français populaire m’inquiète pour au moins trois raisons.

Elle compromet la nécessaire rectification de la langue française au Québec. En effet, nous avons collectivement entrepris, dans les années 1960, de remédier à deux cents ans d’anglicisation et de sous-scolarisation, donc d’ignorance de la langue standard, écrite et parlée. Aujourd’hui, on dirait que cet effort s’affaiblit, à l’école comme dans les médias, qu’on est tenté de s’accommoder d’un héritage douteux plutôt que d’y faire le ménage.

Elle contribue à la fracture sociale du Québec en partageant les locuteurs en deux groupes de plus en plus distincts et antagonistes, chacun se réclamant de son usage.

Elle accentue la confusion sur la norme du français au Québec et brouille l’image que nous en projetons auprès de nos nouveaux concitoyens, des visiteurs et du Québec à l’étranger.

Nous avons donc ample matière à discussion, car il faut en discuter si nous voulons renouveler et raffermir notre volonté et notre désir collectifs d’une langue québécoise de qualité.

Note

Le français sur la brèche au Québec

Depuis 1969, le Québec applique une politique linguistique dans le but de définir le statut du français et d’aménager ses relations avec la langue anglaise, les langues autochtones et les langues d’immigration. Trois textes juridiques se sont rapidement succédé, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec, (dite loi 63), adoptée le 20 novembre 1969 par le gouvernement de l’Union nationale, la Loi sur la langue officielle, (dite loi 22), votée le 31 juillet 1974 par le gouvernement libéral de Robert Bourassa, et, enfin, la Charte de la langue française, (dite loi 101), adoptée le 26 août 1977 par le gouvernement du Parti québécois sous René Lévesque. La Charte a subi, par la suite, de nombreuses modifications (voir Gosselin, 1999) apportées par les gouvernements successifs, la dernière datant de novembre 2002. La préparation et l’application de ces législations ont été accompagnées de travaux d’enquête et de recherche multidisciplinaires, par une intense activité terminologique pour faciliter le passage des vocabulaires techniques de l’anglais au français, par la publication d’études évaluant l’impact de cette législation sur la société québécoise, par la préparation de guides d’usage du français. D’où un très grand nombre de publications tout au long de ces années, depuis le rapport de la Commission sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, dite Commission Gendron, du nom de son président, créée le 9 décembre 1968, dont les audiences publiques commencent en septembre 1969 et dont le rapport final est remis au gouvernement le 31 décembre 1972, jusqu’au rapport de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, dite Commission Larose, dont les audiences publiques commencent le 1er novembre 2000 et dont le rapport paraît en août 2001.

Le Conseil de la langue française du Québec a publié, en l’an 2000, une synthèse, à la fois historique, politique et sociolinguistique, de cet effort pour défendre, dans un premier temps, maintenant pour promouvoir la langue française au Québec. Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie est, aujourd’hui, le livre de référence par excellence pour quiconque s’intéresse à cet aspect de la culture québécoise.

On peut s’étonner d’un effort aussi soutenu. Les motifs en sont nombreux. Les défis que doivent relever les Québécois pour assurer au jour le jour le maintien et l’épanouissement de la langue française sont constants. D’abord, la concurrence de l’anglais, à la fois interne, à cause de la présence d’une minorité de langue anglaise, et externe, puisque le Québec est une société développée nord-américaine intégrée dans l’économie du continent. Ensuite, l’intégration des immigrants, dont les vagues successives maintiennent constante, surtout à Montréal, une frange de la population qui ne connaît pas ou très peu le français et qui subit l’attrait de l’anglais continental. Enfin, la généralisation du français comme langue commune, langue de la citoyenneté et langue de la participation à la société québécoise. Ce sont là des défis à connaître pour comprendre la dynamique du français au Québec. De ce point de vue, le Québec est une sorte de laboratoire de l’avenir du français.

La concurrence de l’anglais

L’un des objectifs fondamentaux de la politique linguistique du Québec est de contenir la concurrence de la langue anglaise et d’y faire activement contrepoids.

Le postulat à la base de cette politique découle des leçons de l’Histoire depuis l’introduction de l’anglais, en 1760, dans ce qui était alors la Nouvelle-France, un pays de langue française, qui deviendra peu à peu le Canada, un pays à majorité de langue anglaise. On peut le formuler ainsi : les forces sociales qui ont progressivement fait de l’anglais une langue dominante, malgré le fait que le français a été la langue de la majorité de la population sont les mêmes qui, en les inversant, rétabliront le français dans son statut de langue officielle du Québec.

Ces forces sont surtout de nature économique (Linteau, 2000). Dès les premières années du régime anglais, l’économie et le commerce passent aux mains des Anglais qui imposent tout naturellement leur langue dans la désignation des établissements, les transactions, la vente des produits, la publicité et l’affichage, le service à la clientèle. L’anglais devient la langue du commerce. Quand s’amorce l’industrialisation, vers 1850, celle-ci est surtout lancée et dirigée par des anglophones, à même de disposer des capitaux accumulés grâce au commerce. Plus tard, les sociétés anglo-américaines prennent le relais, dirigées en général par des gestionnaires qui s’identifient très peu à la population de langue française et qui œuvrent dans l’intérêt des sièges sociaux étrangers, américains surtout. L’anglais est la langue de la direction, le français celle de l’exécution et une zone de bilinguisme fait le pont entre ces deux unilinguismes. La structure des salaires reproduit cette division des tâches : les hauts salaires pour les cadres supérieurs et intermédiaires qui utilisent l’anglais, les bas salaires pour les travailleurs francophones et des salaires moyens pour les cadres intermédiaires. La cooptation favorise très naturellement le recrutement d’anglophones pour les postes supérieurs alors que les postes intermédiaires sont souvent confiés à des francophones bilingues de manière à faciliter la direction du personnel d’exécution. L’anglais devient la langue de travail. Sous cette double influence, la population de langue française sera fortement anglicisée et surtout, elle intégrera profondément, dans son subconscient collectif, la conviction que l’anglais est la langue indispensable, la vraie langue de promotion socioéconomique.

Le volet économique de la législation linguistique québécoise est conçu et arrêté pour contrer ces tendances lourdes.

La mesure la plus structurante, parce qu’elle touche la majorité des travailleurs du Québec, est la généralisation de l’emploi du français comme langue de travail. Par rapport à la situation antérieure décrite par la Commission Gendron, cette disposition provoque un changement social radical dans la gestion des entreprises, avec la résistance que suscite tout changement, qui introduit le français dans la haute direction, restreint l’emploi de l’anglais aux circonstances de nécessité et modifie le vocabulaire de gestion en faveur des termes français, en lieu et place des mots anglais ou des anglicismes.

La Charte de la langue française définit (article 141) la notion de français, langue de travail, par un ensemble de traits : la connaissance du français par tout le personnel, y compris par les dirigeants, l’utilisation du français au travail et dans les communications internes de l’entreprise, l’utilisation du français dans les documents de travail, l’utilisation du français dans les communications avec l’Administration, la clientèle, les fournisseurs, le public et les actionnaires, l’utilisation de la terminologie française, l’utilisation du français dans l’affichage public et la publicité commerciale, une politique d’embauche, de promotion et de mutation appropriée, l’utilisation du français dans les technologies de l’information. Toute entreprise de 50 employés et plus doit (article 139) vérifier si la situation du français respecte les dispositions de l’article 141. Si c’est le cas, l’Office québécois de la langue française lui délivre un certificat de francisation; dans le cas contraire, l’entreprise doit adopter (article 140) les mesures nécessaires pour s’y conformer et les soumettre à l’Office pour approbation et suivi. Un certificat de francisation lui est accordé lorsque la situation du français s’est généralisée (article 145). Enfin, toute entreprise qui détient un certificat de francisation doit (article 146) veiller à ce que l’emploi du français s’y maintienne et remettre à l’Office, tous les trois ans, un rapport pour le démontrer.

La législation linguistique impose la présence obligatoire du français, sans exclure celle d’autres langues, dans tous les textes relatifs au commerce des produits de consommation courante (article 51), y compris (article 52) les catalogues, brochures, dépliants, logiciels, ludiciels et systèmes d’exploitation (article 52.1), dans les contrats d’adhésion et les contrats où figurent des clauses-types imprimées (article 55). Elle garantit le droit d’être informé et servi en français (article 5). Elle impose

aux membres des différentes branches professionnelles une connaissance du français appropriée à l’exercice de leur profession (article 35). Par ces mesures, le législateur entend protéger les consommateurs de langue française et favoriser l’identification, en français, des multiples produits disponibles sur le marché.

Enfin, le volet économique de la législation impose la nette prédominance du français dans l’affichage public (article 58), notion introduite depuis que la Cour suprê-me a jugé inconstitutionnelle l’obligation d’afficher uniquement en français selon la disposition initiale de la Charte de la langue française de 1977. Dans le même esprit, les raisons sociales doivent être en langue française (article 63), quoique plusieurs entreprises aient trouvé le moyen de contourner cette disposition en utilisant comme raison sociale une marque déposée, dont l’emploi est protégé par les conventions commerciales internationales. L’objectif est de donner au paysage commercial du Québec un visage qui reflète le caractère français de ce pays.

Ces mesures ont profondément modifié le Québec. La langue française est devenue indispensable au succès personnel de tous les citoyens, quelle que soit leur langue maternelle. Les écarts de revenus entre anglophones et francophones ont disparu (voir le Rapport interministériel, pp. 68-71). Le français est présent dans toutes les activités économiques. La connaissance du français s’est généralisée dans l’ensemble de la population et n’est plus aujourd’hui la langue des seuls francophones de souche.

Entre-temps, la structure économique du Québec s’est modifiée et est aujourd’hui différente de celle dont l’analyse avait servi de base à la définition de la politique linguistique au début des années 1970. Quelques traits résument cette évolution et ses effets sur l’application des mesures du volet économique de la législation linguistique. Les entreprises situées au Québec sont de plus en plus intégrées dans des réseaux multinationaux, souvent, sous l’effet de la concentration, dans de grandes entreprises internationales dont les sièges sociaux sont à l’étranger. Une grande proportion des échanges économiques du Québec s’effectue avec les États-Unis voisins, que l’accord de libre échange nord-américain a stimulés. La fréquence des communications externes des entreprises, généralement en langue anglaise, a considérablement augmenté, de même qu’a augmenté le nombre de personnes en contact avec l’extérieur, surtout à cause des nouveaux procédés de communication, courriel et télécopie. L’économie du Québec est devenue, comme dans les autres pays développés, de plus en plus une économie de service et de moins en moins une économie de transformation, à cause du coût de la main-d’œuvre. S’en est suivie une augmentation considérable de l’emploi de la langue anglaise pour servir la clientèle de cette langue. Enfin, l’importance stratégique des connaissances et de la documentation s’est accrue, largement disponible en anglais seulement, tout

particulièrement sur Internet, devenu la source première de l’information. La pres-sion de l’anglais sur le français se maintient donc. Elle s’accroît même, du fait du rôle de l’anglais comme langue internationale du commerce et des affaires, langue de la communication scientifique, langue de la diplomatie et des relations internationales. La politique linguistique demeure nécessaire pour la contenir et pour éviter de revenir à la situation de domination de l’anglais sur le territoire du Québec.

De plus, les Québécois sont conscients que tout affaiblissement de l’emploi du français sur le plan international, et tout particulièrement en Europe, aura de graves répercussions sur la politique linguistique québécoise. Certaines tendances les inquiètent. En France, les Québécois découvrent ou apprennent que des sociétés françaises utilisent l’anglais dans la haute direction, par exemple dans l’industrie aéronautique de Toulouse, et même l’imposent, comme l’a fait la société Renault, au risque de reproduire la dichotomie que le Québec avait connue avant les lois linguistiques, anglais dans la haute direction, français dans la production, et qu’il s’ensuive une baisse du prestige socio-économique du français. L’engouement actuel pour la langue anglaise en est la manifestation. A cela il convient d’ajouter les particularités d’un pays comme la Belgique, comme le rappelle le Rapport Larose (p. 162) : « A Bruxelles, la langue anglaise est de plus en plus présente dans la vie publique et l’environnement social en raison de son utilisation fréquente au sein des organismes internationaux qui s’y trouvent ou encore parce qu’elle est perçue comme une langue neutre comparativement au français et au flamand. »

Dans l’Union européenne, les règles régissant la libre circulation des personnes et des biens tendent à restreindre la légitimité de l’imposition de l’emploi d’une langue nationale dans la commercialisation des biens, dans l’affichage, comme langue de travail dans les entreprises. La multiplication des langues des pays membres met sérieusement à mal le principe du plurilinguisme de l’Union et le recours à l’anglais comme langue commune se généralise. L’indifférence, voire l’insou-ciance des Français choquent les Québécois, parce qu’ils savent d’expérience que ce n’est qu’à long terme que la prédominance de l’anglais affectera la situation de la langue française et qu’il sera alors beaucoup plus difficile de réagir, ou trop tard.

Les mots clés de la politique linguistique

La langue anglaise demeure donc, au Québec, une langue nécessaire, comme le découvrent les immigrants de langue française confrontés à la réalité du monde du travail ou les étudiants francophones qui doivent consulter une documentation de plus en plus en langue anglaise au fil de la progression de leurs études. De ce point

de vue, la situation du Québec ressemble davantage à celle de la Catalogne qu’à

celle de la France ou de la Communauté française de Belgique. Ni en Catalogne, ni au Québec, la politique linguistique n’a pour objet d’instaurer une zone d’unilinguisme, mais bien de créer un environnement social où le français, comme le catalan en Catalogne, soit une langue prédominante, d’une part, et, d’autre part, au Québec, de favoriser l’intégration des immigrants à la communauté de langue française.

D’où deux mots clés dans le débat linguistique au Québec, langue commune, avec, en arrière-plan, inspiré de la situation du français en Amérique du Nord, un mot ambigu et employé à toutes les sauces, bilinguisme, danger pour les uns, obsession pour les autres, mais compétence devenue obligatoire pour les tenants des deux camps.

La langue commune

Depuis les travaux et le rapport de la Commission Gendron, la réhabilitation du français comme langue commune du Québec est l’objectif fondamental de la politique linguistique. Toutes les dispositions de la Charte de la langue française et toutes les décisions arrêtées par les ministères, notamment le ministère de l’Éducation et celui des Relations avec les citoyens et de l’immigration, vont dans ce sens. Ainsi s’est définie une stratégie globale qui a profondément modifié le rapport des langues en faveur du français. Nous en avons précédemment esquissé le volet économique, en décrivant les mesures prises pour contrebalancer la concurrence de l’anglais. D’autres le complètent, pour créer un environnement où le français soit la langue habituelle et normale des institutions québécoises et la langue des communications publiques.

La Charte de la langue française entend favoriser la généralisation du français en déclarant le français seule langue officielle (article 1), donc, en rejetant le bilinguisme institutionnel à la manière de celui du Canada ou du Nouveau-Brunswick. Le français devient de ce fait la langue des communications publiques (la langue des échanges interpersonnels demeure libre de toute contrainte et dépend uniquement du choix des interlocuteurs), la langue habituelle du fonctionnement de l’État, langue de travail, langue des lois et règlements, des formulaires et publications d’information, langue des services aux citoyens, langue d’intégration des immigrants, enfants et adultes. Cependant, la dynamique politique du Québec rend impossible l’unilinguisme de l’État. Nous sommes ici dans un domaine où le souci du respect des minorités entraîne des compromis. Le Québec tente, en effet, de concilier la pratique d’une langue d’État avec le droit des anglophones, citoyens à part entière quoique membres de la seule minorité du Québec selon la convention internationale, à communiquer dans leur langue avec l’État et d’en recevoir services et

documents en cette langue. Mais comment ne pas traiter de la même manière les membres des groupes de citoyens issus de l’immigration, surtout dans des domaines aussi vitaux que la santé et la sécurité? La multiplicité des langues introduites par l’immigration est telle que les services gouvernementaux ou privés ont tendance à n’être offerts que dans deux langues, le français et l’anglais, à la demande de la personne et sa simple déclaration d’être de l’une ou de l’autre langue. L’affirmation du français, langue commune, se heurte à cette contrainte de la démocratie moderne issue des Chartes des droits de la personne, québécoise ou canadienne. Ainsi se rapproche-t-on, de facto, de la politique des langues officielles du gouvernement fédéral. D’autre part, à cause de ces chartes, les minorités ont le droit de maintenir, sans entraves, leurs langues et leurs cultures, le gouvernement a le devoir de leur en laisser les moyens, de même que les membres de ces groupes ont des devoirs envers la société. Ces droits et devoirs des uns et des autres constituent un contrat social, base de la participation harmonieuse de chaque individu à la communauté des citoyens. L’assimilation ne peut être un objectif politique pour aucun gouvernement, mais doit demeurer une décision strictement personnelle.

À l’égard de la langue commune, le ministère de l’Éducation joue un rôle d’une importance stratégique de premier plan.

L’existence d’un double système d’enseignement, l’un en langue française, l’autre en langue anglaise, garanti par la Constitution du Canada depuis la Confédération (1867), rend plus difficile, et peut même compromettre, la possibilité de faire de l’École le lieu de l’apprentissage de la citoyenneté. L’école française est universelle (article 72), l’école anglaise réservée aux seuls enfants dont le père ou la mère est citoyen canadien et a reçu un enseignement primaire en anglais au Canada, à condition que l’un des parents en fasse la demande (article 73). Cette disposition est une source de récriminations et son application est sans cesse contestée devant les tribunaux. La Cour suprême (juridiction suprême de l’ordre judiciaire au Canada) est actuellement saisie de deux causes de ce genre. Si les décisions (mars 2003) confirment la validité de la loi, la Cour suprême mettra un terme définitif à cette saga juridique, Dans le cas contraire, une nouvelle crise linguistique s’enclenchera.

Chaque système fait surtout la promotion d’une culture et d’une vision particulière de la situation de cette communauté linguistique dans la société globale. L’enseignement de l’histoire devient alors problématique, l’intention d’une citoyenneté partagée exigeant que soient relativisés les traumatismes anciens provoqués par la Défaite pour les uns, par la Conquête pour les autres et par les événements qui ont suivi, par exemple la rébellion des Patriotes ou l’incendie du parle- ment du Canada, alors à Montréal, par des émeutiers anglais. L’Europe connaît ce

type de dilemme à cause des nombreuses guerres qu’elle a connues. Le lien est

alors rompu entre le passé, le présent et l’avenir. L’élève demeure enfermé dans son présent, de francophone ou d’anglophone, à la merci des préjugés de son milieu.

D’autre part, l’école québécoise, tout comme celle des pays d’Europe, est un lieu et un moyen d’intégration pour tous les enfants d’immigrants. Elle doit, ou devrait, initier les enfants à la vie en société et mettre l’accent sur la ressemblance, sur ce que partagent les citoyens d’un même État. Ce n’est pas facile pour l’école québécoise. Le subconscient judéo-chrétien des francophones et des anglophones, amalgame de charité et de culpabilité, pousse à la tolérance de la différence. Cette tendance est confortée par la politique du multiculturalisme du gouvernement canadien, qui encourage et légitime chaque communauté d’immigration à réclamer « ses » droits, par exemple le port d’un poignard, d’un turban ou d’un voile, ou un local pour la prière, alors que l’école n’est plus, du moins en principe, confessionnelle, mais laïque.

L’école québécoise assume mal l’enseignement du français, langue maternelle ou langue d’enseignement pour les enfants issus de l’immigration. L’école est avant tout le lieu du transfert des connaissances, l’autorité du maître réside dans son savoir et sa compétence à le transmettre et non dans sa capacité à maintenir la discipline ou son aptitude à jouer le rôle de psychologue amateur. Acquérir des connaissances demande un effort pour l’élève et une vérification de cette acquisition de la part du personnel enseignant. On le fait très bien pour les sciences et les mathématiques. Pourquoi n’en est-il pas de même pour la langue? L’enfant a appris par imitation la langue parlée de son milieu. L’école n’a pas pour mission de poursuivre cet apprentissage spontané, mais bien de le structurer par la connaissance du système de la langue et des règles sociales qui en régissent l’emploi, de faire prendre conscience à l’enfant qu’il existe une norme sociale du bon usage par rapport à laquelle les autres registres, y compris le sien, se situent et prennent leur valeur, d’ajouter à la langue parlée la langue écrite, la lecture, la rédaction, l’orthographe.

Sous prétexte de ne pas brimer la spontanéité de l’élève, on évite de lui imposer trop explicitement la contrainte des règles dont on soutient qu’il les apprendra par intuition et déduction, un peu à la manière dont il a appris celles de la langue parlée. Le résultat de cette pédagogie n’a guère été probant. Les nouveaux programmes du ministère de l’Éducation remettent l’accent sur l’enseignement de la grammaire et de l’orthographe. Il faudra attendre encore quelques années les résultats de cette énième réforme. Des générations d’élèves ont déjà été sacrifiées sur

l’autel des réformes. Par contre, reste entière, pour le Québec, la question du contrôle des connaissances, surtout la manière d’éviter que l’ignorance ne se transmette et ne s’accumule d’un niveau ou d’un cycle à l’autre (voir le Rapport Larose, p. 41), malgré un enseignement de rattrapage instauré tout au long du cursus jusqu’à l’Université, coûteux et surtout frustrant pour tous.

L’enseignement du français, langue seconde, dans les écoles de langue anglaise se poursuit tout au long de la scolarité obligatoire. Il se concentre fortement sur la langue elle-même et néglige la culture française du Québec, dont elle est pourtant le moyen d’expression, au point de porter un regard très négatif sur la langue québécoise elle-même, au profit du parisian french. Cette attitude se reflète dans le choix des enseignants. De plus, il privilégie la langue parlée et néglige la langue écrite, avec le résultat que les jeunes anglophones sont mal préparés à s’intégrer au monde du travail devenu largement de langue française, ce qui les pousse à chercher des emplois ailleurs, au Canada anglais ou aux États-Unis.

Le partage d’une citoyenneté commune est encore aujourd’hui du domaine du rêve, tout au plus le thème de déclarations dans les grandes circonstances. Ce n’est certainement pas une préoccupation personnelle, ni un objectif commun.

Ces questions sont à la base de la promotion de la langue officielle, une langue qui assure la communication avec tous les autres francophones du monde et qui est l’instrument efficace du succès personnel.

Des mesures particulières concernent les immigrants. Les enfants de ces familles ont l’obligation de fréquenter l’école française, même s’ils sont originaires d’un pays plus ou moins de langue anglaise. S’ils sont d’âge scolaire à leur arrivée, ils sont orientés vers des classes d’accueil dont l’objectif pédagogique principal est de leur donner rapidement une connaissance du français suffisante pour intégrer les classes régulières. Par contre, le ministère de l’Éducation assume, à la demande des parents, l’enseignement des langues d’origine, surtout sous leur forme écrite, à la fois pour permettre aux enfants l’accès à leurs cultures, mais aussi pour augmenter le plurilinguisme au sein de la société. Pour les adultes, le ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration offre des programmes de formation linguistique dans le but de faciliter leur intégration à la société et au marché du travail.

Le bilinguisme

Comme le rapport entre le français et l’anglais a été, et reste toujours, l’élément central de la politique linguistique au Québec, il est devenu nécessaire de préciser ce qu’on entend par bilinguisme, d’autant que ce terme était, et est toujours utilisé sans que, le plus souvent, on sache ce qu’il recouvre comme notion et réalité. Ainsi

se sont dégagés peu à peu et précisés trois états du bilinguisme : le bilinguisme individuel, fonctionnel et institutionnel. Ces distinctions sont toujours pertinentes et de portée universelle.

Le bilinguisme (ou le plurilinguisme) est institutionnel lorsqu’un gouvernement, une organisation ou une entreprise admet que plusieurs langues partagent le même statut de langues officielles et/ou de langue de travail. D’une manière générale, on constate alors qu’une langue tend toujours à être plus employée que l’autre (ou les autres), le plus souvent par commodité, rompant ainsi, dans les faits, l’égalité statutaire présumée des langues. Ainsi, au Canada, on constate que les ministères et organismes qui relèvent de l’autorité du gouvernement fédéral (seul domaine d’application de la politique des langues officielles) ou du gouvernement du Nouveau-Brunswick (seule province à s’être déclarée officiellement bilingue anglais/français) fonctionnent très généralement en anglais. Pour travailler ou pour obtenir des services en langue française, les francophones doivent les réclamer, rompre la belle unanimité de l’anglais, et, souvent, en subir les conséquences. Dans la réalité de la vie quotidienne d’une organisation, il semble bien qu’il soit très difficile, pour ne pas dire impossible, de maintenir l’égalité effective des langues.

Le bilinguisme est fonctionnel lorsque l’emploi d’une langue est requis pour l’exercice d’une fonction. En politique linguistique québécoise, cette notion permet de restreindre l’emploi de l’anglais, donc, son exigibilité, aux seules fonctions où ce soit nécessaire tout en posant le français comme langue normale de travail. L’évolution actuelle de l’économie multiplie les fonctions où une ou plusieurs autres langues sont employées en plus de la langue de travail habituelle. Les personnes bilingues ou plurilingues sont ainsi favorisées à l’embauche, ce qui conforte l’anglais dans son statut de langue indispensable.

Le bilinguisme individuel est le fait d’une personne qui acquiert la connaissance d’une autre langue pour des motifs fort variables : découvrir une autre culture, accéder à la documentation en cette langue, notamment aujourd’hui sur Internet, ou se préparer à la réalité contemporaine du monde du travail, la connaissance de la langue seconde servant de point de départ à la pratique du bilinguisme fonctionnel. La distinction entre bilinguisme individuel et fonctionnel permet qu’une politique linguistique puisse sans contradiction accorder à une seule langue le statut de langue officielle et promouvoir l’apprentissage d’autres langues, par exemple à l’école, comme matière obligatoire. En principe, à la fin des études secondaires, tout adolescent québécois devrait posséder une bonne connaissance du français ou de l’anglais comme langues secondes (ou tierce, dans le cas des autochtones et des allophones).

Ces distinctions ne sont plus contestées, même si l’on continue allègrement à parler de bilinguisme alors qu’on a en tête, le plus souvent, le seul bilinguisme individuel.

Le débat porte surtout sur la manière de faire acquérir aux élèves une réelle compétence en langue seconde, parlée et écrite. Deux opinions s’affrontent depuis des décennies. Les uns soutiennent que plus on est jeune, plus on apprend rapidement et facilement une langue étrangère, les autres que ce n’est pas l’âge du début de l’apprentissage qui est le plus pertinent, mais la concentration de l’exposition à la langue étrangère selon un enseignement intensif ou par immersion. Tous s’accordent cependant pour réclamer que cet enseignement soit confié à des spécialistes de la pédagogie des langues étrangères parce qu’il n’est pas certain que toutes les institutrices ou tous les instituteurs aient une connaissance suffisante de l’anglais ou du français pour l’enseigner. À l’appui de l’une ou de l’autre opinion, chacun cite ses experts et évoque des expériences scolaires, au pays même ou dans d’autres pays. Ce débat semble devoir durer sans fin, aussi bien entre spécialistes, chacun réagissant selon l’angle de sa spécialité (neurologues, psychologues, linguistes, pédagogues) qu’entre politiciens, très sensibles aux demandes des parents et aux critiques des jeunes adultes se heurtant, au sortir de l’école, aux exigences du monde du travail.

Un avenir incertain

On comprend mieux pourquoi le français au Québec, langue dynamique, inventive, affirmée, vit toujours dangereusement. Non pas qu’elle soit menacée de disparaître, pas plus qu’en France ou en Belgique, mais qu’elle risque de se réduire aux seuls domaines de la vie communautaire, laissant à une autre langue les domaines de prestige où se joue le succès personnel, par l’accès aux hautes fonctions administratives, et où se crée le monde de demain, en sciences de pointe et dans les laboratoires de recherche et de développement. Au Québec, elle serait menacée en plus d’une lente et insidieuse créolisation dont on observait déjà les symptômes au milieu du siècle dernier et dont les anglicismes qui émaillent le français populaire québécois sont les traces encore visibles et audibles. Ce destin n’est pas souhaitable pour le français, ni au Québec, ni en Europe, ni comme langue d’ouverture proposée à nos frères africains et maghrébins, ni aux étrangers qui y voient encore une grande langue de civilisation.

Nous avons évoqué les principaux éléments de l’ingénierie linguistique mise en œuvre par les Québécois pour promouvoir et maintenir vivante et dynamique la langue française. Le redressement de sa situation au cours des trente dernières années en confirme l’efficacité.

Faut-il en conclure que la langue française – et son avenir – est définitivement hors de danger? Ou alors, posons la question sous un autre angle : la politique linguistique sur laquelle se fonde cet avenir est-elle à l’abri d’un démantèlement? La réponse est non dans les deux cas.

L’état actuel de la politique et de la législation linguistiques est un compromis, un point d’équilibre. Il a été façonné par les gouvernements successifs en réponse, d’une part, aux tensions entre les réclamations divergentes des groupes de citoyens et, d’autre part, aux décisions rendues par la Cour suprême du Canada à la suite de la contestation de dispositions de la Charte de la langue française, soit au nom de la Constitution du Canada, soit des Chartes des droits.

Ce compromis satisfait aujourd’hui la très grande majorité de la population, comme les audiences publiques de la Commission des États généraux ont permis de le constater. Cependant, un rien peut déclencher un nouveau psychodrame linguistique. Le Parti québécois, considéré à bon droit comme le meilleur champion de la langue française, vient de perdre le pouvoir au profit du Parti libéral, qui s’est engagé à respecter l’équilibre actuel, sans plus. Cependant, dès la formation du premier Conseil des ministres, personne n’a été explicitement nommé responsable de l’application de la Charte de la langue française, en rupture avec la coutume. Est-ce là l’annonce que, pour ce gouvernement, la politique linguistique est considérée comme un dossier secondaire, plutôt embarrassant, qu’il vaut mieux passer sous silence? Personne ne sait comment ce gouvernement réagira à la première crise linguistique, poussé par son électorat largement anglophone à de nouveaux assouplissements de la législation auxquels la plus grande partie de l’opinion publique francophone s’opposerait, mais qu’une autre partie accepterait par lassitude des querelles ou par « réalisme », autre manière de plier devant la pression de la langue anglaise.

Dans une société démocratique, aucune législation, aucune politique n’est jamais définitive. Tout bouge, tout est plastique, en tension constante. Le dossier linguistique également.

Bibliographie

La contribution de Josette Rey-Debove et d’Alain Rey à l’aménagement de la langue au Québec

C’est un redoutable honneur, pour moi, que de faire l’éloge de Josette Rey-Debove et d’Alain Rey.

Du moins, est-ce ainsi que je devrais commencer pour me conformer à la convention propre à ce style de discours. Or, cela ne correspond ni à mon sentiment ni à mon état d’âme. Bien au contraire, car je garde un tel sentiment de plaisir et de reconnaissance à leur endroit au souvenir de l’amitié qui s’est nouée entre nous au cours des années où nous nous sommes rencontrés régulièrement, unis par un même intérêt pour la terminologie, la lexicographie et la sociolinguistique, que j’ai retrouvé le bonheur de cette époque en relisant les textes d’Alain et de Josette présentés lors des nombreuses rencontres et publications en terre québécoise.

Je me propose aujourd’hui d’évoquer ce que je retiens de la contribution scientifique de Josette Rey-Debove et d’Alain Rey à la constitution progressive d’une théorie et d’une pratique de l’aménagement de la langue française au Québec, surtout dans les années qui ont précédé et suivi la Loi sur la langue officielle (1974) et la Charte de la langue française (1977). Cette contribution s’est manifestée sous forme d’exposés lors de colloques ou de collaboration à des ouvrages collectifs québécois. Josette Rey-Debove et Alain Rey ont ainsi été étroitement associés aux travaux relatifs à l’aménagement de la langue, conduits au Québec. Ce sont ces textes que j’ai regroupés et relus.

De 1971 à 1977, l’Office de la langue française a organisé une série de colloques annuels, sur des sujets précis, en terminologie et en lexicographie, liés aux problèmes que posait l’exécution de son mandat. Ces colloques, conçus et organisés comme des séminaires, avec exposés suivis de discussion, étaient, en conséquence, réservés à un petit nombre de personnes renommées pour leur connaissance du sujet, venant du Québec, de France, de Belgique, du Luxembourg, parfois d’Autriche ou d’Allemagne. Le thème général de chacune de ces réunions était choisi par l’Office, les sujets de chaque exposé de départ bien délimités et confiés à une personne. L’objectif était à la fois humble et ambitieux : exposer, discuter, préciser les présupposés théoriques d’une pratique de la terminologie et, d’une manière plus globale, de l’aménagement de la langue, qui soulevaient, les uns et l’autre, de nombreuses et difficiles questions. Josette Rey-Debove et Alain Rey ont participé assidûment et activement à ces colloques.

Les traducteurs et terminologues des entreprises étaient aux prisés avec les mêmes questions, d’une manière encore plus pressante puisqu’ils étaient plongés, au jour le jour, dans la mutation linguistique et terminologique provoquée par la généralisation de l’emploi du français comme langue de travail et langue du commerce et des affaires en remplacement de l’anglais, alors très dominant dans ces fonctions. La Société des traducteurs du Québec (la STQ de l’époque, devenue depuis l’OTTIAQ, l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec) a pris l’initiative d’organiser, à l’intention de ses membres, une série de six colloques, entre 1976 et 1985, et d’y associer l’Office, dans le but d’assurer une plus grande uniformité des méthodes de travail en terminologie d’une équipe à l’autre et d’augmenter ainsi la qualité et la fiabilité du travail de ses membres. Ces réunions ont permis d’étendre à ces milieux professionnels les retombées scientifiques et méthodologiques des colloques de l’Office. Alain Rey a participé à la rencontre de 1985.

Des universitaires ont, de leur côté, organisé des rencontres auxquelles Josette Rey-Debove ou Alain Rey ont également participé : en 1982, à l’Université Laval, à l’initiative du regretté Guy Rondeau, sur le thème de la définition et de la synonymie en terminologie; à l’Université de Sherbrooke en 1991, sur les anglicismes, à l’initiative de Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière.

Enfin, trois ouvrages collectifs ont paru, publiés conjointement par l’Éditeur officiel du Québec et la maison Le Robert grâce à l’intervention d’Alain Rey sur des sujets reliés à la sociolinguistique du Québec : La norme linguistique en 1983, La crise des langues en 1985 et Les langues autochtones du Québec en 1992, ce qui, compte tenu de la renommée et de la large diffusion des ouvrages de la maison Le Robert, représente une importante contribution de la part d’Alain Rey. Un autre collectif auquel ont contribué nos invités a paru chez Niemeyer en 1994 portant le titre de Langues et sociétés en contact, sous la responsabilité éditoriale de Pierre Martel et de Jacques Maurais.

Je m’en suis tenu aux colloques et ouvrages auxquels ont participé soit Josette Rey-Debove, soit Alain Rey, soit tous deux à la fois. J’en ai colligé et relu les textes, au total 14, dont les titres et références figurent en annexe. Quatre textes d’Alain Rey traitent de terminologie, nature et fonction, normalisation; sept, de sujets qui concernent aussi bien la terminologie que la lexicographie (néologie et synonymie, emprunt, rôle de l’illustration dans les lexiques ou dictionnaires); trois textes d’Alain Rey se rapportent à la lexicographie, norme et dictionnaire, variation linguistique.

Ce qui ressort de ces textes, c’est leur grande qualité, le sérieux et le soin avec lequel leurs auteurs les ont préparés, qu’il s’agisse de ceux de nos invités d’aujourd’hui ou ceux des autres collaborateurs à ces réunions et ouvrages. Le Québec a pu, grâce à eux, progresser très rapidement, et avec plus de sûreté et de confiance, dans la constitution d’un corps de principes pour guider son action en matière de langue, en trouvant réponse aux questions qui se posaient, ou en accédant plus promptement à l’information connue et disponible, par exemple celle relative au phénomène de la synonymie, aux diverses typologies des emprunts, à l’inventaire des procédés de création néologique ou au rôle de l’illustration.

Terminologie

En terminologie, un propos d’Alain résume bien le dilemme devant lequel nous nous trouvions tous dans les années 1970. Il vaut mieux, écrit Alain Rey, « être au jour des théories actuelles plutôt que de travailler sans le savoir dans des problématiques issues de théories déjà anciennes, [même si la théorie ne peut pas toujours] répondre aux questions qui sont posées par les praticiens », ou, continue-t-il plus loin, « la pratique terminologique se désintéresse de la terminologie [théorique], ce qui est son droit et ce qui lui permet d’avancer cahin-caha, [en se satisfaisant] de théories hybrides, simplistes, en général archaïsantes » (1977, p. 247 et 249[1]).

Alain Rey a présenté deux communications traitant l’une et l’autre de la nature de la terminologie : en 1975, « Préalable à une définition de la terminologie »; en 1977, « Définition de la terminologie en tant que discipline linguistique autonome : état de la question ». Il s’agissait alors de mieux situer la terminologie, d’une part, par rapport à la lexicographie, d’autre part, à la traduction, et d’en tirer les conséquences sur la procédure de travail. Car, à cette époque, et encore aujourd’hui d’ailleurs, on discutait vivement des mérites et avantages comparés de la terminologie systématique et de la terminologie ponctuelle. « L’objet de la terminologie, pose Alain Rey, ce sont donc les vocabulaires qui sont liés à un domaine organisé ou à un domaine organisable du savoir, défini socialement et correspondant à des pratiques réglées » (ibid., p. 239). De plus, la terminologie implique « un besoin de normalisation [...], de régler un certain nombre de rapports entre les termes dans leur usage, entre les termes et les référents extralinguistiques, entre les termes et leurs utilisateurs » (1977, p. 242). En conséquence de quoi, « il faut faire des vocabulaires systématiques » dans lesquels « les éléments notionnels désignés, c’est-à-dire les termes, ne trouveront leur définition et leur place valable que s’ils sont au préalable situés dans un système notionnel » (ibid., p. 245).

Plus tard, en 1985, en examinant « les fonctions de la terminologie : du social au théorique », il précisera les motifs de ce besoin de normalisation, qui découlent, soutient-il, de trois fonctions distinctes de la terminologie : une fonction socioscientifique —faciliter la dénomination et la circulation des connaissances; une fonction socioéconomique— assurer l’efficacité et la rectitude des échanges économiques; et une fonction sociopolitique —régler les rapports entre les langues et entre les variantes d’une même langue.

On comprend alors mieux pourquoi la terminologie a pris tant d’importance au Québec, surtout dans les premières années de la conception et de l’application d’une politique linguistique. Il s’agissait alors de substituer le français à l’anglais, donc d’opérer une transfusion massive de terminologie française dans l’usage québécois, en lieu et place des termes anglais. Cette transfusion est loin d’être terminée : des termes anglais subsistent toujours, surtout en langue orale et familière; leur statut sociolinguistique est ambigu et leur traitement en lexicographie souvent discuté et discutable.

Néologie et emprunt

Deux sujets concernent aussi bien la terminologie que la lexicographie : la néologie et l’emprunt. En 1974, l’Office organisait un colloque consacré à « l’aménagement de la néologie ». Nous y avions invité, pour en discuter, les lexicographes les plus actifs de l’époque : Claude Dubois, Louis Guilbert, Paul Imbs, Alain Rey et Josette Rey-Debove; les représentants de grands groupes de terminologie : le Haut Comité de la langue française de Paris, le Centre international d’information pour la terminologie, le Bureau de terminologie de la Commission des communautés européennes, le Conseil international de la langue française et l’Association française de normalisation.

L’Office prônait alors un recours plus systématique à la néologie comme contrepoids à la prolifération des emprunts à l’anglais, souvent emprunts de luxe qui manifestaient, au Québec tout au moins, une ignorance réelle des ressources du français, ou la pression de la mode ou d’une trop grande familiarité avec la documentation en langue anglaise. L’Office avait mis en place une petite cellule pour expérimenter une pratique active de la néologie, de sens ou de forme, avec, comme hypothèse, de proposer des dénominations françaises aux emprunts récents de grande diffusion, avant qu’ils ne s’ancrent solidement dans le vocabulaire ou dans les terminologies.

Lors de ce colloque, nous voulions examiner la faisabilité d’un réseau de néologie entre la France, la Belgique de langue française et le Québec. Nous proposions de mettre en commun nos ressources et nos travaux autour de trois fonctions principales : 1. le dépistage des besoins néologiques, de la nouveauté des choses ou des concepts; 2. le traitement et la recherche, c’est-à-dire l’analyse des divers moyens linguistiques de nommer la nouveauté et 3. la diffusion de propositions néologiques, en observant leur accueil et, éventuellement, en normalisant les termes nouveaux.

Nous avions demandé à Alain Rey de traiter la question préalable : Qu’est-ce, au juste, qu’un néologisme? La réponse fut exhaustive et beaucoup plus complexe que nous ne l’avions pensé. Surtout en ce qui a trait à l’examen de la notion même de nouveauté, nouveauté formelle ou sémantique, nouveauté objective ou subjective, aire de manifestation de la nouveauté, soit d’une région à l’autre de la francophonie, soit entre langue de spécialité et langue commune. Dans un exposé postérieur, j’ai retrouvé, clairement formulée, l’impression qui se dégageait de l’exposé : le néologisme « dépend d’un jugement relatif et même subjectif, lié à sa définition même, qui repose non pas sur la nouveauté objective, mais sur un sentiment de la nouveauté » (Rey 1985c, p. 282).

Les discussions à la suite de cet exposé et tout au long du colloque furent très vives. Ce fut, pour l’Office, un cruel retour à la complexité du phénomène de la néologie, la fin d’une certaine naïveté quant à la possibilité d’une intervention dans le processus néologique et à son succès, surtout sous la forme d’une collaboration internationale francophone.

On a invité Josette Rey-Debove à traiter de l’emprunt, sans doute à cause de ses travaux et réflexions en préparation de son Dictionnaire des anglicismes, paru en 1980 dans la collection des Usuels du Robert. Ses remarques sur la perception des mots étrangers, sur la nature et le traitement sociolinguistique et lexicographique de l’anglicisme ont stimulé nos propres réflexions. Elles ont influencé directement la conception et la définition, par l’Office de la langue française, d’un Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères, arrêté et publié en 1980.

Il n’est pas si facile, remarque d’entrée de jeu Josette Rey-Debove dans sa contribution de 1976, de percevoir qu’un élément (un mot, un sens, une construction, une expression) n’est pas « de langue française ».

On peut penser que l’élément étranger se reconnaît à son expression, sa graphie, sa prononciation. Ces repères ne sont pas si sûrs. Des éléments, d’apparence nettement française, sont en fait étrangers, par exemple emphase au sens de « accent », supporter au sens de « soutenir  », parler à travers son chapeau à la place de parler à tort et à travers. En revanche, des mots d’allure étrangère sont français, intégrés dans le lexique de la langue française depuis parfois fort longtemps, par exemple geyser (1783), iceberg (1819), coqueron (1702), coroner (1672), etc.

D’autant, fait observer Josette Rey-Debove, « qu’aucun locuteur n’est jamais entièrement compétent pour les mots de sa langue. Le lexique est, dans la langue, ce qu’il connaît le moins bien, le domaine d’insécurité où il se sent incompétent » (1976, p. 84). S’il rencontre un terme inconnu de lui, comment savoir si ce terme « inconnu de lui, est ou non un terme connu des autres, si cela relève de sa compétence personnelle, ou si c’est un terme qui échappe au système actuel de la langue » (ibid., p. 84) ? Cette difficulté de juger favorise la circulation de l’emprunt. Pourquoi certains mots seraient-ils à éviter et d’autres pas ? Quelle règle de conduite suivre, surtout quand on est un locuteur spontané, naturel, de la langue, et non un professionnel, un linguiste, un traducteur, un terminologue ou un lexicographe, eux-mêmes pas toujours du même avis ?

Cette insécurité est nettement accentuée dans les pays de contact linguistique, comme au Québec, et ceci pour au moins deux raisons.

D’abord, une certaine familiarité s’établit entre les deux langues qui réduit le sentiment d’étrangeté de l’autre langue et, consciemment ou inconsciemment, le passage d’un mot de l’une à l’autre langue, ou même, rend plus aisé, plus tolérable à la limite, la production de phrases mixtes dont la syntaxe est celle de la langue maternelle et le vocabulaire, celui de l’autre langue.

Ensuite, parce que les deux communautés ont « un si grand nombre de références en commun que, si l’une manque d’un terme, elle accueille d’autant mieux le terme désignant la même réalité dans l’autre langue » (ibid., p. 88). J’ajouterais qu’il arrive souvent que ce soit le terme de l’autre langue qui vienne spontanément à l’esprit.

Ce n’est pas le cas, actuellement en France, où l’ignorance généralisée de l’anglais à la fois protège le français et favorise l’emprunt de snobisme. Le bilinguisme en France, dit Josette Rey, est « un bilinguisme de classe » : c’est par les gens instruits, souvent en position d’autorité mais qui savent plus ou moins bien l’anglais, que l’anglicisme se répand.

En ce qui a trait à la nature de l’emprunt, les observations de Josette Rey-Debove ont beaucoup contribué à définir la position de l’Office durant les années 1970.

Pour les besoins de son dictionnaire et par rapport au concept général d’emprunt, Josette Rey-Debove définit l’anglicisme du point de vue étymologique, par référence à l’histoire du lexique français, pour ainsi distinguer les emprunts à l’anglais des emprunts aux autres langues. « Qu’est-ce donc qu’un anglicisme ? C’est un mot qui appartient à la langue anglaise (d’Angleterre ou d’Amérique) et qui est passé en français, d’abord timidement, [...], par quelques personnes, puis [...] de plus en plus massivement », écrit-elle dans son introduction au Dictionnaire des anglicismes (1980, p. VII).

En se plaçant cette fois du point de vue linguistique, elle pose la double distinction, l’une fondée sur la pertinence de l’emprunt, entre emprunt de nécessité et emprunt de luxe, l’autre sur la forme de l’emprunt, entre emprunt sémantique (les faux amis), emprunt lexical (forme et sens) et calque (traduction littérale d’un mot composé). Ces distinctions, devenues classiques aujourd’hui, étaient moins connues et mal intégrées dans l’analyse du phénomène de l’emprunt à cette époque.

À cause de notre expérience du contact linguistique avec l’anglais, vécu dans la quotidienneté, source d’une véritable colonisation —pollution dirait-on aujourd’hui— du lexique de la langue française par celui de l’anglais, les Québécois étaient, et sont toujours, très sensibles à l’aspect sociolinguistique de l’emprunt. Nous avions besoin, et nous avons encore besoin, d’établir une distinction entre emprunt et anglicisme pour, d’une part, juger chaque cas d’emprunt selon le critère de la légitimité, et, d’autre part, distinguer des autres les emprunts intégrés au lexique, du Québec ou de France, à la suite d’un processus d’assimilation.

Ces deux manières de considérer l’emprunt coexistent encore aujourd’hui. Les opinions s’affrontent toujours, partagées entre l’aspect historique, sous couvert d’enrichissement du lexique, et l’aspect sociolinguistique, par crainte d’une prolifération des emprunts, sur fond d’analyse statistique, c’est-à-dire du nombre et de la fréquence des mots anglais dans l’actualité du lexique et des terminologies. Le plus souvent, l’expérience réelle et plus ou moins intense du contact linguistique et la manière de percevoir ou d’évaluer ses conséquences à long terme transforment en dialogue de sourds la confrontation des opinions.

Lexicographie

On a souvent tendance à distinguer dictionnaire descriptif et dictionnaire normatif comme s’il y avait opposition entre ces deux objectifs de l’analyse du lexique d’une langue. Josette Rey-Debove et Alain Rey y voient au contraire une complémentarité découlant de la nature même du dictionnaire et de la manière dont il s’élabore. « Tout dictionnaire de langue qui se veut uniquement descriptif exerce néanmoins un choix normatif par rapport au corpus », pose au départ Josette Rey-Debove en introduction à son exposé sur le traitement des anglicismes par les dictionnaires Le Robert (1991, p. 285). Elle rejoint ainsi les prises de position d’Alain Rey : « En effet, le dictionnaire, qu’il soit libéral ou puriste, n’échappe pas à la norme » (Rey 1983, p. 553).

Cette connivence entre description et norme découle, selon Alain Rey, en premier lieu de la manière d’observer et de décrire le lexique. « Tout dictionnaire, écrit-il, puise dans la pluralité d’usages et prétend fournir une image de la “langue”; en fait, il construit une proposition d’usage fondée sur une hiérarchie » (ibid., p. 546). Il précise plus tard : le dictionnaire « est une construction, une tentative pour proposer une description normée, équilibrée d’une réalité dynamique et extrêmement complexe » (1985c, p. 280) qu’est le lexique d’une langue à travers les usages multiples de ses nombreux utilisateurs.

Elle découle ensuite du fait qu’un dictionnaire est l’œuvre d’un auteur, assisté de rédacteurs. Que ces personnes travaillent ou non à partir d’un corpus, leur analyse du lexique employé par les locuteurs dans la réalité des échanges linguistiques est directement influencée par leur compétence personnelle, « compétence sociologique modulée par l’histoire individuelle à l’intérieur de l’histoire collective, par les attitudes personnelles à l’intérieur de modèles idéologiques et socioculturels » agissant au sein de la société (1983, p. 547).

Enfin, le public attribue au dictionnaire une fonction de guide du bon usage de la langue.

Comme le manuel, le dictionnaire —et pas seulement le dictionnaire— est voué au didactisme, c’est-à-dire à la « reproduction » socioculturelle d’un savoir, à la diffusion d’attitudes et de jugements acquis. [...] Alors mbne que ses auteurs peuvent n’avoir souci que de description objective, le dictionnaire a des destinataires, pour lesquels cette description —didactiquement transmise— est la norme, la vérité. Ceci donne une signification différente, toujours dans le sens normatif, au texte lexicographique (ibid., 1983, p. 366).

Tout dictionnaire est donc un objet social et commercial dont le succès dépend de l’interaction entre la politique normative et rédactionnelle de ses auteurs et les attentes du public acheteur. Au Québec, cette interaction est très délicate, parce que le français y assume une double fonction : une fonction identitaire —refléter la norme sociale de la langue et du lexique québécois; et une fonction d’appartenance à la langue et à la culture de langue française, en partage avec la France et tous les pays francophones ou francophiles. Le public s’attend à ce qu’un dictionnaire québécois guide son usage de la langue française en fonction de ces deux aspirations fondamentales. Le défi est de taille.

Ces quelques remarques évoquent bien le niveau, le sérieux et la qualité des communications et discussions lors des colloques.

Mais, il y a plus. Ces rencontres se tenaient le plus souvent à la campagne, souvent en automne dans le rougeoiement de la forêt québécoise, dans un lieu où chacun logeait, partageant repas et loisirs durant trois jours. Ce fut, pour nous tous, l’occasion de découvrir la simplicité, la disponibilité, la générosité, la bonne humeur et l’humour de Josette et d’Alain Rey. À l’admiration que nous avions déjà pour leurs travaux s’est ajouté le plaisir de les connaître et d’apprécier la grande qualité de leur humanité et de leur humanisme. Des amitiés se sont ainsi nouées au fil des rencontres.

Pour tout, nous voulons aujourd’hui les remercier, leur dire notre reconnaissance, le souvenir heureux que nous gardons d’eux et des moments vécus ensemble.

Merci, Josette, merci, Alain, pour ce que vous êtes.

Note

Annexe – Exposés lors de colloques ou articles dans des ouvrages collectifs

Alain Rey

1974

« Essai de définition du concept de néologie », dans L’aménagement de la néologie : actes du Colloque international de terminologie, Lévis, Québec, du 29 septembre au 2 octobre 1974, actes colligés par Henriette Dupuis, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1975, 214 p.

1975

« Préalable à une définition de la terminologie », dans Essai de définition de la terminologie : actes du Colloque international de terminologie, Québec, Manoir du Lac Delage, du 5 au 8 octobre 1975, actes colligés par Henriette Dupuis, Régie de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1976, 209 p.

1976

« La normalisation linguistique dans la perspective des nouvelles dispositions législatives », dans Les implications linguistiques de l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue : actes du Colloque international de sociolinguistique, Lac Delage, Québec, du 3 au 6 octobre 1976, actes colligés par Françoise Hudon, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1978, 204 p.

1977

« Définition de la terminologie en tant que discipline linguistique autonome : état de la question », dans Actes du sixième Colloque international de terminologie, Pointe-au-Pic, Québec, du 2 au y octobre 1977, actes préparés par Rosita Harvey et Lise Lebel-Harou, en collaboration avec Rolande Poulin et autres, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1979, 753 p.

1982

«  Synonymie, néonymie et normalisation terminologique », dans Problèmes de la définition et de la synonymie en terminologie : actes du Colloque international de terminologie, Université Laval, Québec, 23-27 mai 1982, organisé par le GIRSTERM, Québec, GIRSTERM, 1983, 551 p.

1983

« Norme et dictionnaire (domaine du français) », dans La norme linguistique, textes colligés par Édith Bédard et Jacques Maurais, Québec, Conseil de la langue française, Paris, Le Robert, coll. « L’ordre des mots », 1983, 850 p.

1985a

« Les fonctions de la terminologie : du social au théorique », dans L’ère nouvelle de la terminologie : actes du sixième Colloque OLF-STQ de terminologie, Montréal du 27 au 29 novembre 1985, actes colligés par Jean-Claude Gaumont et autres, Office de la langue française et la Société des traducteurs du Québec, Montréal, Office de la langue française, 1988, 328 p.

1985b

« La variation linguistique dans l’espace et les dictionnaires », dans La lexicographie québécoise, bilan et perspectives, actes du colloque organisé par l’équipe du Trésor de la langue française au Québec et tenu à l’Université Laval les 11 et 12 avril 1985, publiés par L. Boisvert, C. Poirier et C. Verreault, Québec, Presses de l’Université Laval, 1986, 308 p.

1985c

« Dictionnaire et néologie », dans Actes du colloque Terminologie et technologies nouvelles, Québec, Office de la langue française, 1988, 383 p.

1994

« À la recherche de la norme : un dictionnaire québécois », dans Langues et Sociétés en contact, Mélanges offerts à Jean-Claude Corbeil, sous la direction de Pierre Martel et de Jacques Maurais, vol. 8, Tübingen, Niemeyer, coll. « Canadiana Romanica », 1994, 582 p.

Josette Rey-Debove

1976

« L’emprunt lexical prohibé », dans Les implications linguistiques de l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue : actes du Colloque international de sociolinguistique, Lac Delage, Québec, du 3 au 6 octobre 1976, actes colligés par Françoise Hudon, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1978, 204 p.

1977

« Comportements des langues romanes face à l’emprunt anglo-saxon en terminologie », dans Actes du sixième Colloque international de terminologie, Pointe-au-Pic, Québec, du 2 au 7 octobre 1977, actes préparés par Rosita Harvey et Lise Lebel-Harou, en collab. avec Rolande Poulin et autres, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1979, 753 p.

1991

« La francisation de l’emprunt. Application aux anglicismes », dans Actes du Colloque sur les anglicismes et leur traitement lexicographique : communications, discussions et synthèses, Magog, du 24 au 27 septembre 1991, actes colligés par Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière avec la collab. de Linda Pépin, Montréal, Office de la langue française, coll. « Études, recherches et documentation », 1994, 382 p.

1994

« Le lexique et l’image », dans Langues et Sociétés en contact, Mélanges offerts à Jean-Claude Corbeil, sous la direction de Pierre Martel et de Jacques Maurais, vol. 8, Tübingen, Niemeyer, coll. « Canadiana Románica », 1994, 582 p.

Congrès mondial sur les politiques linguistiques – Atelier no 1 : Les législations linguistiques et leur application – Exposé d’introduction de Jean-Claude Corbeil – Concurrence linguistique et promotion des langues

On ne peut discuter de politique et de législation linguistiques sans tenir compte de la nature même de la langue et de sa relation avec la société. Notre thème de réflexion est donc complexe. Il exige à la fois une solide assise théorique empruntée à la sociologie, à la linguistique ou à la psychologie sociale, et une approche concrète et réaliste puisque l’objectif est d’intervenir dans une situation linguistique particulière par des mesures administratives et juridiques.

Il est évident que je ne peux, en trente minutes, traiter de tout en détail. J’essaierai tout de même de dire l’essentiel, à partir de mon expérience de la politique linguistique québécoise et canadienne. Cette expérience personnelle, j’ai eu l’occasion de la comparer et de la confronter à celles d’autres collègues, dans d’autres pays, en Catalogne et au Pays basque, dans les trois pays du Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc) où les stratégies d’affirmation de l’arabe face au français sont fort différentes, au Rwanda, dans le contexte d’un pays en voie de développement où l’objectif était d’introduire le kinyarwanda comme langue d’enseignement et langue de fonctionnement de l’État.

À l’évidence, les situations sociolinguistiques de ces pays n’ont, en apparence, aucune similitude et commandent des politiques linguistiques originales et particulières. Ce qui est rigoureusement vrai.

Par contre, d’un pays à l’autre, on observe que les mêmes phénomènes sociaux sont à l’œuvre et à l’origine d’une dynamique linguistique que l’on souhaite orienter. On observe également que les mêmes problèmes techniques se posent malgré les différences de langues, par exemple la définition et la description d’une forme standard de la langue aussi bien pour son enseignement que pour son utilisation comme langue administrative, langue des médias écrits et parlés, langue de la vie économique et langue de travail, d’où, presque partout, le problème de la mise à niveau et de la normalisation des vocabulaires requis, la préparation, la publication et la diffusion des ouvrages linguistiques de référence, grammaires, dictionnaires, lexiques adaptés à des clientèles variées, la formation du personnel chargé de l’application des mesures retenues, etc.

Ainsi se précise un champ de collaboration possible en matière d’aménagement linguistique, à la condition stricte que la situation particulière de chaque pays soit prise en compte et respectée.

Dans cet exposé, et pour répondre au thème de notre atelier, je m’en tiendrai à traiter de l’aspect social de la question, en laissant de côté les aspects techniques. Je vous propose quelques pistes de réflexions dont le thème central est la concurrence linguistique, hier considérée du seul point de vue de la situation sociolinguistique propre à un pays, aujourd’hui devenue mondiale, ce qui risque de perturber les stratégies linguistiques nationales.

Promotion d’une langue et concurrence linguistique interne.

La définition d’une politique linguistique répond à deux objectifs sociaux distincts mais étroitement liés l’un à l’autre : la promotion d’une langue, d’une part, et, d’autre part, l’aménagement des relations, et souvent de la concurrence, entre les langues en présence. En fait, la promotion d’une langue est la réponse à la concurrence qu’elle subit de la part d’une autre langue. C’est là l’origine de toute politique linguistique. Celles qui existent aujourd’hui le démontrent : en Espagne, la promotion du catalan ou de l’euskara vise à contrebalancer la prédominance de l’espagnol; au Québec, la promotion du français vise à endiguer la pression de l’anglais; en Belgique, les Flamands veulent sauvegarder leur langue face au français des Wallons; les trois pays baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie) ont le même objectif par rapport à la langue russe. Une politique linguistique, même avec l’appui d’une législation, ne supprime pas la concurrence, elle ne peut tout au plus que la contenir en y faisant contrepoids.

On pourrait croire que ce n’est vrai que des langues en situation de danger. Tel n’est pas le cas. Deux exemples le démontrent, aux États-Unis et en France.

Jusqu’à maintenant, personne ne doute, du moins ne doutait, que l’anglais est la langue des États-Unis, sans qu’il ait été nécessaire d’en préciser le statut dans la constitution américaine. L’anglais n’est certainement pas mis en danger par la présence de plus en plus grande de la langue espagnole. C’est plutôt la politique du melting pot qui est compromise par le fait que les immigrants de langue espagnole tendent maintenant à faire usage de leur langue dans la vie publique et non dans le seul domaine de la vie familiale et communautaire comme le faisaient les immigrants du passé. Des défenseurs de la langue anglaise s’en émeuvent et se sont constitués en groupe de pression, sous un nom qui est tout un programme, For English Only, avec un certain succès puisque 25 états de l’Union ont déclaré l’anglais seule langue officielle.

Second exemple. La France a jugé nécessaire de contrer les effets de la pression de l’anglais sur le français et a adopté différentes mesures à cette fin : création en 1966 d’un "Haut comité pour la défense et l’expansion de la langue française", vote en décembre 1975 d’une première législation linguistique, la loi Bas-Lauriol des noms de ses initiateurs, inscription en 1992 d’un nouvel article 2 dans la constitution qui déclare le français langue de la République, enfin, raffermissement de la législation linguistique par la loi Toubon en 1994.

C’est donc ce tandem, promotion d’une langue et concurrence linguistique, qui est au départ de tout projet de politique linguistique.

Le besoin, la volonté de promouvoir une langue découle de la fonction identitaire qu’elle assume au sein d’une communauté. La langue n’est pas un simple moyen de communication, comme on le dit souvent. C’est aussi, et surtout, un puissant facteur d’intégration et un puissant agent de cohésion sociale. En effet, la langue crée entre les individus une solidarité et une connivence de tous les instants, elle symbolise et manifeste l’appartenance à une société et à une culture, différentes des autres, tout aussi riches et dignes de respect. La langue soude ses locuteurs en une communauté dont les membres partagent, exprimée par elle, une histoire, un destin politique, des institutions, qui partagent également des attitudes à l’égard des autres communautés linguistiques, et donc des autres langues. Tous ses locuteurs y trouvent réconfort et sécurité. Si, à l’occasion ou à cause des contacts avec une autre langue, ces sentiments sont mis en péril, surtout si la sécurité linguistique et culturelle est compromise, l’intention, puis la volonté de protéger langue et culture prennent racine dans l’opinion publique, s’affirment au fur et à mesure que les effets de la concurrence se manifestent et finissent par s’imposer aux partis politiques et aux gouvernements.

Lorsque plusieurs langues coexistent sur le même territoire, elles ont tendance à se partager les divers domaines de l’organisation sociale, suivant que les locuteurs d’une langue dominent dans tel ou tel domaine et y imposent l’usage de leur langue. Laissée à elle-même, dans un libre marché des langues, cette tendance provoque la concurrence linguistique et entraîne le plus souvent la suprématie de la langue la plus forte. C’est donc ce partage qu’une politique linguistique cherche à influencer en faveur d’une langue, en modifiant les règles du marché linguistique par des mesures administratives ou juridiques.

Identifier les domaines d’utilisation de la langue, c’est donc à la fois identifier les lieux de la concurrence linguistique et ceux, en réaction, où une politique linguistique peut être efficace.

Nous en retenons cinq principaux :

  1. La famille et le milieu social communautaire.

    La transmission de la langue d’une génération à l’autre au sein de la famille est la condition essentielle de la persistance de cette langue. Si, pour diverses raisons, cette transmission se brise, s’arrête et si en plus la langue n’est plus utilisée dans les activités communautaires, elle tend à disparaître au fur et à mesure que ce mouvement d’abandon se généralise. On observe une telle tendance dans les communautés dont la langue est fortement minorisée, par exemple les langues indigènes d’Amérique. Dans ces cas, la toute première mesure à prendre est de rétablir la transmission de la langue dans le milieu familial et communautaire.

  2. L’École, le processus de scolarisation.

    L’École joue un rôle de premier plan aussi bien en concurrence linguistique qu’en politique linguistique, et à divers plans.

    D’abord par le choix de la langue d’enseignement et le choix de la variante de cette langue qui sera enseignée. Beaucoup d’enfants découvrent par l’École, en plus de l’écriture, une forme de leur langue plus ou moins éloignée de leur langue d’enfance, premier contact avec la variation linguistique sociale et découverte du fait que toutes les variantes n’ont ni le même prestige, ni la même valeur, ni les mêmes domaines d’utilisation.

    Ensuite par le choix de la ou des langues enseignée(s) comme langue(s) seconde(s) ou étrangère(s). Les langues présentes sur le territoire mais exclues de l’École auront tendance à se maintenir uniquement comme langue(s) parlée(s), dans la famille et le milieu communautaire, à moins que la communauté ne prenne l’initiative d’en organiser l’enseignement hors de l’institution scolaire officielle.

    Enfin par la manière dont se fait le passage entre la langue de l’École et celle des enfants dont la langue maternelle n’est pas celle de l’École : faut-il prévoir des classes de transition ou faut-il provoquer une plongée immédiate et brutale de l’enfant dans cette langue de l’École qui lui est étrangère? Ce type de débat est récurrent, par exemple aux États-Unis où le dernier épisode s’est déroulé il y a peu en Californie.

  3. La gestion de l’État : la langue du pouvoir politique.

    Dans quelle(s) langue(s) l’État conduit-il ses activités : délibérations de l’assemblée nationale; publications des lois, décrets ou règlements; administration de la justice; administration des affaires publiques par les ministères, donc langue de travail des fonctionnaires et langue des publications gouvernementales; relation avec les citoyens, personnes physiques et morales; langue dans laquelle ou lesquelles un citoyen peut participer à la vie politique et collective.

    Le plus souvent, les États ont tendance à n’utiliser qu’une seule langue, selon le postulat jacobin : une nation, une langue. Si l’État reconnaît deux ou plusieurs langues, ce plurilinguisme officiel tend à être asymétrique en faveur d’une langue principale, en général celle de la majorité des citoyens. D’autre part, dans tous les États où se côtoient des citoyens de langues différentes, le choix de la langue des services publics pose de constants problèmes, à la recherche d’une manière de concilier langue nationale commune et langue des citoyens, surtout dans les secteurs vitaux que sont la santé, la justice, la sécurité.

  4. L’activité économique : la langue du pouvoir économique.

    L’activité économique touche un grand nombre de secteurs qui concernent directement la vie quotidienne de tous les citoyens : la diffusion des biens de consommation courante accompagnés des modes d’emploi et garanties, la publicité sous toutes ses formes, les contrats, la langue de travail et des conventions collectives, etc. L’activité économique entraîne une forte activité de communication, internes et externes. La langue, ou les langues alors utilisée(s) acquière(nt) de ce fait une motivation économique réelle puisqu’elle(s) donne(nt) accès aux services, aux produits et au travail. L’activité économique, surtout dans le domaine tertiaire, oriente ou même contraint les choix linguistiques des personnes à la recherche du bien-être : une langue qui ne permet pas de gagner sa vie ou de réussir professionnellement est une langue de seconde zone.

  5. L’activité technologique et scientifique : la langue du pouvoir scientifique.

    La généralisation rapide et récente de la microinformatique et de ses produits, matériel et logiciel, a mis en relief l’inégalité des langues dans le domaine scientifique et technologique. L’anglo-américain y prédomine incontestablement, mettant toutes les autres langues, et leurs locuteurs, dans une situation de dépendance.

La présence plus ou moins grande d’une langue dans les domaines que nous venons d’évoquer détermine son niveau d’utilité, par voie de conséquence de développement et de standardisation, grammaticale, lexicale, terminologique et stylistique. En découlent le prestige dont elle peut jouir et son pouvoir symbolique comme moyen de communication.

Il devient alors évident qu’une politique linguistique doit être globale pour être efficace. D’une politique linguistique à une autre, on constate une tendance très nette : les mesures sectorielles sont confiées aux ministères concernés et celles d’intérêt général sont réunies dans une législation linguistique. Il n’est pas toujours facile d’assurer la cohérence de cet ensemble éclaté de mesures, de concilier au jour le jour et à long terme les objectifs de chaque ministère avec ceux de la politique linguistique.

La législation linguistique n’épuise donc jamais les dispositions d’ordre linguistique qu’a pris et qu’applique un gouvernement. La notion de "politique linguistique" est plus large, et plus déterminante, que celle de "législation linguistique", qui n’en est qu’un élément, central peut-être mais non exhaustif. Ainsi, au Québec, la politique linguistique est définie par un ensemble de dispositions : de la part du ministère de l’Éducation (français comme langue d’enseignement, enseignement du français et de l’anglais comme langues secondes, enseignement des langues autochtones et des langues d’immigration, enseignement de langues tierces comme réponse à la mondialisation); dispositions du ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration (politique d’immigration et politique d’intégration des immigrants); de la législation linguistique proprement dite, la Charte de la langue française : statut du français, seule langue officielle et langue de fonctionnement de l’État, conditions d’accès à l’école de langue anglaise puisque la constitution du Canada oblige le Québec à maintenir un double réseau d’institutions scolaires, mesures pour généraliser l’emploi du français dans le commerce et les affaires, comme langue de travail dans les entreprises.

Politique linguistique et concurrence mondiale ou supranationale.

Toute politique linguistique prend racine dans un arrière-plan historique, qui s’étend parfois sur des siècles. Par exemple, la politique linguistique catalane a évolué avec l’histoire des relations entre la Catalogne et la Castille, depuis le Moyen-Âge jusqu’à nos jours, marquée par des éclipses et des retours de la langue catalane par rapport à la langue castillane. En France, la politique linguistique commence avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1635, elle provoque la décadence des langues régionales, confirmée par la politique linguistique de la Révolution et la politique scolaire de Jules Ferry, elle s’éveille de nos jours à la concurrence de la langue anglaise et tente depuis peu de définir un nouvel équilibre entre langue nationale unique et langues régionales multiples. Au Québec, la question de la langue se pose brutalement au moment de l’irruption de la langue anglaise dans ce qui était la Nouvelle-France, défaite en 1760 par l’Angleterre sur les plaines d’Abraham. Raison de plus pour distinguer la politique de la législation linguistique puisque, dans ces trois pays, la législation linguistique apparaît en tout dernier lieu, au Québec à partir de 1969, en France à partir de 1975 et en Catalogne depuis 1983.

Les politiques et législations linguistiques nationales se sont donc élaborées lentement, parfois difficilement, au fil des années, la question de la langue étant au cœur de la construction de l’État et de la capacité du citoyen à participer à la vie collective, culturelle, politique, économique. Elles sont, implicitement ou explicitement, au fondement même de la nation.

Aujourd’hui, deux phénomènes risquent de modifier l’économie des dispositions linguistiques nationales et, éventuellement, d’en compromettre la légitimité.

D’une part, le lieu de la concurrence linguistique s’est déplacé, ou, devrions-nous dire avec plus de justesse, à la concurrence linguistique interne particulière à un pays s’ajoute maintenant la concurrence linguistique externe. La logique de la mondialisation et du néolibéralisme favorise les langues de très grande diffusion au détriment des autres langues. L’anglo-américain, tout particulièrement, est devenu langue hégémonique quasi mondiale, surtout dans le domaine de l’économie et des relations internationales. Ainsi, en Catalogne, le doublage des films et des émissions de télévision ou la diffusion des produits informatiques en langue espagnole compromettent la situation de la langue catalane dans ces secteurs de grande consommation et, de ce fait, diminue sa diffusion ou son utilité. De plus, l’utilisation de l’anglais s’accroît, d’où une nouvelle source de pression sur la langue catalane. Autre exemple de l’effet de la concurrence linguistique mondiale : l’usage de l’anglais augmente au Québec avec la généralisation, surtout par Internet, des communications avec le reste du continent et avec le reste du monde où l’anglais est devenu lingua franca. En conséquence, l’importance du français diminue, les dispositions de la législation linguistique, surtout relatives au commerce et aux affaires, ou à la langue de travail des entreprises, sont de plus en plus compromises par les nécessités de la communication avec l’extérieur.

D’autre part, la formation d’organismes supranationaux, économiques d’abord, politiques ensuite, comme l’Union européenne, l’Aléna en Amérique du Nord, le Mercosur en Amérique du Sud, demain la Zone de libre échange des Amériques, risque de perturber profondément la dynamique de la concurrence linguistique à l’intérieur de chaque pays membre et donc leur organisation linguistique interne et le statut international de leurs langues.

C’est en Europe que ces tendances sont les plus perceptibles, puisque deux organismes distincts proposent ou suivent des politiques linguistiques différentes, le Conseil de l’Europe et l’Union européenne.

Le Conseil de l’Europe[1] vise à "protéger et développer le patrimoine linguistique et la diversité culturelle de l’Europe". À cette fin, le Conseil a soumis aux États membres une Charte européenne des langues régionales ou minoritaires pour en favoriser l’emploi "dans l’enseignement et dans les médias", pour en "permettre l’usage dans le monde judiciaire et administratif, dans la vie économique et sociale et dans les activités culturelles". Cette Charte vise les langues "pratiquées traditionnellement sur le territoire d’un État par des ressortissants de cet État qui constituent un groupe numérique inférieur au reste de la population de l’État". De ce fait, elle exclut les langues des migrants et n’a pas pour objet la protection de toutes les minorités linguistiques.

L’Union européenne a pour objectif l’intégration économique et politique des pays membres. Le dossier de l’intégration économique est le plus avancé : monnaie unique, l’euro, et marché unique d’après la règle de la libre circulation des personnes, des services, des biens et des capitaux. À cette fin, l’Union européenne génère elle-même une législation qui s’applique directement aux États membres, aux entreprises et aux citoyens européens et crée ainsi des droits spécifiques à leur profit. Cependant, aucune règle n’encadre sur le plan linguistique ce principe de la libre circulation, ne serait-ce que pour protéger les langues nationales des consommateurs des pays membres, par exemple dans les divers documents qui accompagnent les produits et services. Pour l’instant, l’Union laisse jouer le libre marché des langues.

Les heurts sont inévitables entre la politique du Conseil de l’Europe et celle de l’Union européenne, d’une part, d’autre part entre ces deux politiques supranationales et les politiques linguistiques que des États ou des gouvernements se sont données.

Le Conseil de l’Europe soutient la diversité linguistique et culturelle. Par la Charte qu’il propose, il demande aux États membres de reconnaître l’existence de langues minoritaires, qu’il revient à chaque pays d’identifier, et d’en rendre possible l’emploi dans les secteurs mentionnés plus haut. Les exigences de la Charte ranime le débat du statut des langues minoritaires dans chaque pays membres du Conseil, ce qui explique qu’à ce jour, peu de pays l’ont signée.

L’Union européenne admet douze langues officielles et onze langues de travail. Dans les faits, la majeur partie du travail s’effectue en anglais et en français, de plus en plus en anglais d’ailleurs. L’augmentation prochaine du nombre de pays membres, donc de langues, fait craindre une explosion de la gestion linguistique des activités de l’Union. Deux hypothèses de solution se dessinent : soit réduire le nombre des langues de travail à cinq ou six, soit utiliser uniquement l’anglais. Les négociations seront difficiles, chaque pays tenant à sa langue nationale, sans compter que la décision retenue pourrait être en contradiction avec la diversité linguistique prônée par le Conseil de l’Europe. En ce qui concerne la circulation des personnes, des biens et des services, la politique du libre marché des langues favorise nettement la prédominance de l’anglais et compromet l’application des dispositions des législations linguistiques nationales.

En guise de conclusion

Pour toutes ces raison, les questions linguistiques seront très présentes tout au long des premières décennies du XXIe siècle.

Chaque pays réagira, au nom de la sauvegarde de son identité nationale, à l’uniformisation linguistique et culturelle mondiale, en économie sous la pression de l’hégémonie anglo-américaine, en économie et en politique sous l’influence des organismes supranationaux. On constate, en effet, que le thème de la "diversité culturelle et linguistique" pénètre de plus en plus la conscience des citoyens partout dans le monde. Les grandes réunions des stratèges de la mondialisation se heurtent partout au rassemblement populaire des citoyens et des groupes qui s’y opposent et qui dénonçent la dictature de la rentabilité économique à tout prix. Le maintien et la protection de la diversité s’imposent de plus en plus comme l’un des objectifs de la mondialisation, à concilier avec l’organisation du marché mondial ou régional. Par contre, il est évident que, si le thème de la diversité a gagné en importance dans le discours, ce qui est déjà un progrès, la manière de la réaliser demeure totalement floue. Chaque proposition concrète en faveur de la diversité remet en cause la logique déjà mise en place par les organismes qui, jusqu’ici, ont créé le cadre politique et juridique de la mondialisation ou de la régionalisation. Il n’y a qu’à voir l’opposition que soulève au sein de l’OMC la proposition d’exclure les produits culturels des règles du marché mondial pour s’en convaincre. Le défi des tenants de la diversité est de réfléchir à rendre opérationnel cet objectif.

À un tout autre niveau, la concurrence linguistique mondiale et régionale atteindra chaque pays. Ses effets seront lents à se manifester, mais, tôt ou tard, les citoyens prendront conscience de ses conséquences sur leur propre vie, de travailleurs ou de consommateurs. Les pays qui se sont pourvus d’une politique et d’une législation linguistiques seront sans doute les premiers à réagir, dans l’obligation où ils seront soit de contester les règles supranationales, soit d’adapter leurs dispositions au nouveau cadre.

Dans l’un et l’autre cas, le rôle de l’opinion publique est déterminant. C’est sous sa pression que se définissent toutes les politiques, y compris la politique linguistique. L’application et l’évolution de cette politique prend appui sur elle. La volonté d’un gouvernement en matière de politique linguistique est entièrement tributaire de l’appui qu’il reçoit des citoyens, des électeurs, notamment des partisans de cette politique et de leur poids relatif dans l’électorat. Ainsi en va-t-il dans les pays démocratiques.

Orientations bibliographiques

Note

I comme informatique, industries de la langue et Internet

Je me souviens très bien de mon premier contact avec l’ordinateur. C’était au début des années cinquante, au Centre de calcul de l’Université de Montréal, car, à cette époque, on croyait vraiment que l’ordinateur était destiné surtout, pour ne pas dire uniquement, aux calculs mathématiques. Pourtant, j’étais inscrit en linguistique et notre directeur, M. Jean-Paul Vinay, nous entrainait dans les premiers essais de traitement informatique de la langue, embryon des travaux en vue de la traduction automatique (on était très confiant à l’époque!) de l’anglais vers le français.

C’était une immense machine, une bécane dirait-on aujourd’hui, qui occupait à elle seule toute une grande salle, une machine sensible à la chaleur et aux courants d’air, qui ronronnait à condition que ses exigences climatiques soient respectées, une vraie plante de serre qu’il fallait aller visiter en petit groupe, pour ne pas perturber son climat!

De grands prêtres officiaient auprès d’elle, les informaticiens. Eux seuls avaient les connaissances qui leur conféraient le droit et le pouvoir de la servir, l’intuition pour analyser ses caprices et l’amener à poursuivre ses réponses aux demandes de ses suppliants. Car, capricieuse comme une princesse, elle s’arrêtait souvent, sans raison apparente, dans un silence absolu, laissant en plan la lente élaboration de la réponse à la question qui lui avait été posée, comportement plus angoissant encore pour les pauvres humains que les réponses ambigües de la Pythie de Delphes. Des officiants, les programmeurs, lui apportaient le menu dont elle se nourrissait et qui lui donnait vie, des centaines de cartes perforées avec précision et placées dans un ordre implacable, la moindre erreur provoquant la colère et la paralysie de la déesse ordinateur. Une armée d’assistants secondait les programmeurs et cuisinaient, sous leur surveillance, le détail des menus, conçus ligne à ligne, une consigne rigoureusement univoque par ligne, consigne qui était ensuite transcrite, par les servants des machines à perforer, sous la forme d’une succession de vides et de pleins, sur des cartes digestibles par l’ordinateur. Si tout lui était agréable, l’ordinateur acceptait de s’exécuter et de donner suite aux suppliques des chercheurs.

Aujourd’hui, presque cinquante ans plus tard, je suis devant mon portable, j’écris ce texte, dans des conditions encore plus faciles que si j’utilisais un crayon et une feuille de papier : j’efface, je corrige, je déplace des segments de texte, je mets en réserve une phrase, au cas où je voudrais la reprendre, je donne libre cours sans hésitation aux méandres de l’inspiration et je suis le maitre absolu de mon texte, contenu et présentation. À tout moment, je peux imprimer ce que j’ai écrit, pour me relire, pour profiter de ce regard à distance qu’accorde à l’œil et à l’esprit le texte imprimé. Je n’ai aucune conscience de ce qui rend possible cette écriture, aucune connaissance des détails de la programmation grâce à laquelle le langage informatique assure le traitement de ma langue, le français, dans le respect intégral de toutes ses caractéristiques. La programmation me parvient maintenant sous la forme d’un logiciel, ici un logiciel de traitement de texte, lui-même inséré dans le programme de mon ordinateur, dont il ne me reste plus qu’à maitriser les modes d’emploi. L’ordinateur est maintenant devenu convivial, mot-clé de la micro-informatique contemporaine qui renvoie à la fois à une grande facilité d’utilisation et à la possibilité pour chaque utilisateur de personnaliser la configuration de son système selon ses besoins et ses habitudes de travail. De plus, les ordinateurs sont plus puissants qu’autrefois et peuvent contenir et traiter simultanément plusieurs applications différentes du fait qu’ils disposent d’une grande capacité de mémoire. Nous sommes très loin maintenant des modes d’utilisation de l’ordinateur des débuts de l’informatique, alors qu’à cette époque nous dépendions tous des programmeurs pour la moindre opération.

La révolution informatique a eu lieu. Mais il n’est pas certain que la révolution des mentalités se soit produite en même temps et au même rythme, soit selon les tranches d’âge, soit selon les pays. L’image de l’informatique est souvent demeurée celle d’autrefois, un univers de spécialistes, trop complexe pour le commun des mortels, d’un abord exigeant une information et une formation techniques difficiles à acquérir et à maitriser. Cette image n’est plus vraie, elle est même la caricature de la réalité. Mais, pour le découvrir et s’en rendre compte, il faut y mettre du temps, le temps de se familiariser avec les commandes d’un microordinateur et avec celles des logiciels d’application. Mais pourquoi perdre du temps, réplique-t-on, à s’initier à l’informatique alors que chacun possède déjà des habitudes de travail qui le servent bien. Pourquoi changer? Question fondamentale, universelle dans ce monde en mutation rapide. Réponse banale : ou bien le changement est volontaire, ou bien il est imposé de l’extérieur, par l’évolution de l’environnement de travail et de vie. Question vitale également, parce que l’informatique s’est rapidement répandue et qu’elle a pénétré tous les segments d’activité et, de plus en plus, la vie privée elle-même.

La révolution informatique s’est produite d’abord et surtout aux États-Unis, donc en langue anglaise, et sous tous les aspects de ce nouvel univers devenu rapidement un domaine commercial extrêmement lucratif : conception, fabrication et commercialisation des microordinateurs, conception et commercialisation des logiciels, grande variété de manuels informatiques disponibles pour tous les produits, à bas prix, début de la standardisation des produits par l’adoption des premières normes techniques, conception et généralisation d’un réseau de communication entre les organismes de l’armée américaine d’abord, entre les centres de recherche et les universités ensuite et dont le succès a été tel qu’il s’est transformé en un réseau ouvert à tous, le réseau des réseaux d’aujourd’hui, accessible par Internet. Silicon Valley est le symbole de cette révolution, le lieu le plus mythique de cet univers, l’endroit où les millionnaires de l’informatique se comptent par centaines.

Depuis lors, toutes les langues sont à la remorque de l’anglais et cherchent à s’assurer une présence en informatique. Selon les données d’une étude du Conseil de la langue française du Québec (1998), le plus grand nombre et la plus grande variété des logiciels sont actuellement en langue anglaise : en 1994, il y avait plus de 700 logiciels de traitement de la langue anglaise, contre 425 pour le français, 350 pour l’allemand, moins de 300 pour l’espagnol et l’italien. Les utilisateurs de langue française estiment, en conséquence, que les applications en français sont trop peu nombreuses, qu’elles ne couvrent pas toute la gamme des besoins, qu’elles sont souvent des traductions-adaptations de logiciels américains, en retard par rapport aux dernières versions du produit original. Cet état de choses a généré un très net préjugé défavorable à l’égard des produits en langue française, véritable handicap au développement d’une industrie et d’un marché du logiciel en langue française.

La manière d’évaluer l’omniprésence de l’anglais en informatique est de considérer le contenu du web sous l’angle de la langue : 80 % de tous les sites, toutes catégories confondues, sont en anglais, contre 2 % en français (données de 1998). À très brève échéance, la présence de l’anglais devrait diminuer à plus ou moins 40 % lorsque des sites seront créés dans les langues des divers pays, au fur et à mesure qu’ils se brancheront sur le réseau. Car la forte présence de l’anglais tient au fait que les pays anglophones ont été les premiers à fréquenter le réseau : au début de 1997, environ 66 % des hôtes d’Internet provenaient des États-Unis, du Canada anglais, d’Australie ou de Grande-Bretagne. La concurrence informatique entre les langues s’ajoute donc à toutes les autres manifestations de cette concurrence dans un monde de plus en plus ouvert mais qui se rétrécit chaque jour un peu plus. Une conviction commune s’est imposée peu à peu : les langues qui ne seront pas dotées d’un traitement informatisé ne pourront plus desservir correctement et complètement leurs propres locuteurs ; elles perdront petit à petit de leur utilité et de leur prestige auprès d’eux et leur pouvoir d’attraction sur le plan international diminuera.

La langue française, dans cette concurrence, possède des atouts sur lesquels elle peut s’appuyer pour améliorer sa position.

La langue française, tout comme l’anglais ou l’espagnol, est une langue de grande diffusion qui donne accès à un marché composé de millions de consommateurs potentiels de produits informatiques. Ce marché est en pleine expansion dans les pays industrialisés de langue française, au Québec et en Europe (France, Communauté française de Belgique, Suisse, Luxembourg). Il sera encore plus grand quand les conditions faciliteront la pénétration de l’informatique dans les pays de la francophonie, pays en émergence ou en développement. Encore faut-il, pour que ce marché se maintienne et s’étende, que les produits en langue française soient de haute qualité, qu’ils couvrent toute la gamme des besoins ; sinon, les produits en langue anglaise continueront de bénéficier de leur excellente réputation et, en conséquence, domineront encore le marché.

Les concepteurs-producteurs de système informatique sont très sensibles à cet aspect des choses. Leur objectif est qu’il y ait au moins un ordinateur par famille pour pouvoir ainsi, par la suite, vendre les produits et services qui exigent la possession et l’utilisation d’un appareil. Cet objectif ne peut être atteint, et ils en sont parfaitement conscients, que si les ordinateurs fonctionnent dans la langue de la famille, en conséquence dans la langue ou les langues du pays. Il faut donc s’attendre à une profonde modification de la stratégie marketing des grandes sociétés d’informatique. Un virage s’amorce qui modifiera la manière de procéder à la programmation des systèmes. Par exemple, Microsoft serait sur le point de séparer langue et programmation. La programmation se ferait en langage machine et comporterait des points d’ancrage où insérer un texte. Les textes seraient disponibles dans les différentes langues des marchés visés. Au moment de produire une version d’un produit pour un marché linguistique donné, le texte dans cette langue serait appelé par la programmation et se placerait à l’endroit voulu dans l’interface du produit. La synthèse programmation-texte serait ainsi réalisée pour chaque langue sans qu’il soit nécessaire de retoucher à la programmation. C’est ce qu’on appelle la localisation. Dans cette perspective, il serait même possible de prendre en compte la variation linguistique d’une même langue, par exemple l’espagnol, l’anglais et le français, toutes langues dont les usages nationaux comportent de légères différences qui ne gênent en rien l’intercompréhension, mais qui sont pertinentes en traitement automatique de la langue.

Le traitement informatique du français écrit est aujourd’hui possible. Les quelques problèmes qui se posent découlent de la variation lexicale du français, c’est-à-dire de la nécessité d’insérer dans certains logiciels des mots ou des sens qui font partie de la norme de la langue d’une communauté linguistique donnée, par exemple dans les correcteurs orthographiques. Il faut savoir qu’un correcteur orthographique fonctionne par comparaison d’un lexique présélectionné avec le lexique du texte à examiner. Si le texte contient des mots qui ne figurent pas dans le dictionnaire du correcteur, un message apparait qui demande à l’auteur de valider l’existence du mot. Plus il y en a, plus le temps de correction s’allonge. On comprend donc que les concepteurs de ces logiciels ont tendance à les adapter à la plus grande clientèle possible, en puisant dans les travaux de description lexicale du français des diverses régions ou pays de la francophonie. Ils poursuivent, pour ainsi dire, le même rêve d’un dictionnaire universel du français. Le traitement du français oral est nettement plus problématique, quoique, sans doute, dans le même état que celui de l’anglais. La difficulté est la même : comment faire qu’un ordinateur puisse éliminer les caractéristiques individuelles de la voix (timbre, prosodie, prononciation, vitesse d’élocution) pour atteindre la langue elle-même dans sa généralité, ce que tout locuteur fait naturellement en passant d’un interlocuteur à l’autre.

Le problème est ailleurs que dans le traitement informatique de la langue française. Globalement, le défi consiste à rendre disponible en langue française une panoplie aussi étendue d’outils informatiques qu’en langue anglaise pour bloquer le glissement des francophones vers l’informatique en anglais et pour consolider le marché en langue française. Relever rapidement et efficacement ce défi est urgent et vital, au moment où l’usage de l’informatique gagne la vie privée après avoir envahi la vie des entreprises et des administrations.

Le marché de l’informatique en français a pris de l’ampleur ces dernières années dans les entreprises d’abord, puis dans les milieux de la recherche industrielle ou universitaire, quoique, dans ce dernier cas, la situation varie beaucoup, enfin dans les milieux professionnels. La progression est beaucoup plus lente dans la vie privée. Au Canada, par exemple, les ménages de langue française ont nettement moins tendance à s’équiper d’un ordinateur ou à se brancher sur Internet que les ménages de langue anglaise. Si on considère l’ensemble de la francophonie, le marché potentiel en langue française est encore plus considérable, mais les obstacles sont nombreux, économiques, à l’évidence, mais aussi techniques : stabilité de l’alimentation électrique et téléphonique, cout et entretien du matériel, soutien technique déficient, enseignement de l’informatique mal assuré. Ce marché des pays de la francophonie n’est pas aussi captif que celui des pays de langue maternelle française : les utilisateurs ont le choix entre les produits de langue française ou anglaise et iront vers ce qui est le plus performant et le moins couteux.

Les produits informatiques se partagent en différentes catégories où la présence du français varie considérablement.

Les microordinateurs sont livrés avec un programme en langue française, que ce soit sur Macintosh ou sur la plateforme PC, sauf, parfois, pour les machines bas de gamme.

En général, les produits grand public, de consommation de masse, existent en français, au même niveau de qualité que les produits en langue anglaise : traitements de texte, chiffriers, correcteurs orthographiques, bases de données. Le courrier électronique peut être assimilé à une application grand public, puisque c’est le plus utilisé des services Internet. Il n’est pas toujours évident d’y faire usage du français : l’emploi des accents est impossible dans les adresses à cause des conventions à la base d’Internet ; dans le texte des messages, on peut accentuer normalement les lettres, quoique certains serveurs n’admettent pas les accents et affichent des signes cabalistiques en lieu et place des lettres accentuées. Le courrier électronique a pénétré dans l’usage sous son appellation américaine e-mail, que l’on voit partout lorsque sont indiquées les coordonnées d’une personne ou d’une entreprise. On tente aujourd’hui, en France, de lui donner une apparence française à partir de la prononciation du terme anglais, sous la forme de mél, avec un accent aigu incongru et impossible devant -l. Les Québécois, à leur habitude, ont créé un néologisme, courriel, qui a l’avantage d’évoquer courrier, son proche parent sémantique, et d’entrer dans la série des termes informatiques en -el : logiciel, ludiciel, didacticiel, etc.

La situation du français dans les produits spécialisés (logiciels d’infographie, de comptabilité, de montage, etc.) est nettement plus difficile. Ils sont créés pour remplir des tâches d’un niveau élevé de complexité et destinés à des utilisateurs qui sont davantage sensibles à la performance d’un logiciel pour les aider à accomplir leurs travaux qu’à la langue dans laquelle il fonctionne. D’autre part, le marché des logiciels spécialisés est restreint et les utilisateurs potentiels sont plus nombreux en langue anglaise qu’en toute autre langue. On observe donc qu’ils sont le plus souvent, au départ, en langue anglaise et qu’ils sont ensuite traduits en français quand ils rejoignent un plus grand marché, lorsqu’en définitive ils se vulgarisent. C’est ce qui se passe actuellement pour les logiciels d’infographie et de mise en pages assistée, depuis le moment où l’édition s’est informatisée. Par contre, il arrive aussi que la version française ne soit pas à jour par rapport à la version américaine, qui évolue plus rapidement. D’où le préjugé que les versions françaises sont toujours en retard et donc de moindre qualité.

L’ordinateur sert de plus en plus de support au fonctionnement de produits qui ne sont pas des produits informatiques au sens strict. C’est tout l’univers des cédéroms et des jeux vidéos, mais surtout d’Internet. C’est à la fois du domaine de l’informatique et de celui de l’édition, conception et commercialisation des produits sur support CD et du domaine de la création de sites sur Internet. Il y a encore quelques années, la majeure partie de ces produits, de même que la très grande majorité des sites Internet, étaient en langue anglaise. Aujourd’hui, le nombre des produits ou des sites en langue française augmente rapidement, soit par traduction dans le cas des jeux vidéos, soit par édition de produits originaux sur cédérom, soit par création de sites en langue française. On peut donc considérer l’avenir avec plus d’optimisme.

L’édition de didacticiels est difficile en langue française pour au moins deux raisons principales. D’une part, le marché est relativement restreint à cause de sa fragmentation entre systèmes pédagogiques et programmes d’études différents d’un pays à l’autre. Et comme un didacticiel est destiné à s’insérer dans l’enseignement comme matériel pédagogique d’appoint, il est difficile de définir un contenu qui soit adapté à toutes les situations d’enseignement, surtout au niveau du primaire et du secondaire. D’autre part, l’informatique a peu pénétré dans les classes et on ne sait pas encore très bien quel rôle elle pourrait y jouer. Autant on est convaincu qu’il est important d’initier très tôt les enfants à l’usage de l’ordinateur, autant on ne sait trop comment insérer l’ordinateur dans l’activité normale de la classe. Ici, tout est encore pour ainsi dire à l’état expérimental. Par contre, la concurrence de l’anglais est, dans ce domaine, minime puisque l’interface d’un didacticiel doit impérativement se présenter dans la langue maternelle des élèves, ou dans la langue de fonctionnement du système scolaire.

L’outil le plus stratégique de nos jours est Internet, le web, le réseau des réseaux, la toile (qu’il nous faut tisser en français!) qui a ouvert toutes grandes les portes aux nouvelles technologies de la communication et de l’information, les NTCI et, depuis peu, au commerce électronique qui se développe rapidement.

Pour avoir accès au réseau, il faut posséder un ordinateur, première condition essentielle.

Internet est à la fois un mode de communication (courrier électronique et groupes de discussion) et un mode d’information (mise en ligne de renseignements et accès à ces renseignements). La communication s’établit par ligne téléphonique ou par câble entre l’utilisateur et un intermédiaire, le serveur, qui lui-même assure par les mêmes moyens le contact avec le réseau. D’où une seconde condition d’accès à Internet : il faut être branché, c’est-à-dire s’abonner à un serveur. La manière dont est tarifée la communication (que ce soit le cout du téléphone, du câble ou du serveur) facilite ou freine l’accès à Internet, selon que le tarif est forfaitaire ou à la minute.

L’information est mise à la disposition des usagers sous forme de sites accessibles par une adresse électronique, tout comme dans la poste traditionnelle. On accède à cette information soit en composant l’adresse du site approprié, soit en repérant les renseignements au moyen de logiciels d’exploration, les fameux moteurs de recherche, qui balaient le contenu du web avec des mots-clés permettant de cerner la question, sorte « d’hameçons notionnels » susceptibles d’attraper les documents qui pourraient correspondre au sujet délimité par les mots-clés.

Voilà, en quelques mots, toute la problématique d’Internet : un mode d’accès (ordinateur + ligne téléphonique ou câble + serveur), un contenu (quantité et qualité de l’information disponible en français) et un mode de recherche (la performance des moteurs de recherche en langue française).

N’importe qui peut créer un site sur Internet et y mettre ce qu’il veut, la liberté est totale, l’encadrement juridique encore très difficile. En principe, toutes les langues sont admises, sans restriction, sauf dans les adresses. La place de l’anglais diminue au même rythme que sont créés des sites dans d’autres langues. La place du français augmente rapidement, mais aussi celle des autres langues. Ce plurilinguisme d’Internet devient de plus en plus un obstacle : que faire face à une information qui nous parvient dans une langue qui nous est inconnue? Les logiciels de décodage linguistique de l’information (appelés abusivement logiciels de traduction automatique) se développent peu à peu. Ils permettent au moins de juger si un document est intéressant et vaut la peine d’être correctement traduit. Pour la langue française, ce type d’aide est disponible et progresse en qualité.

Les propriétaires de sites peuvent être des individus, des ministères, des administrations municipales, des organismes de toute orientation et de tout statut, des entreprises, des associations, des comités d’action pour n’importe quelle cause ou évènement, des syndicats, etc. Il y a donc de tout sur Internet, le pire et le meilleur : des documents gouvernementaux, des renseignements touristiques, des catalogues (bibliothèques, maisons d’édition, commerces), des normes techniques et commerciales, des journaux et revues, de la pornographie, de la littérature haineuse, des films, de la musique, tout, absolument tout. La qualité de l’information disponible sur le web est donc extrêmement variable, hors contrôle, laissée à l’appréciation de qui la consulte. C’est surement l’aspect le plus troublant d’Internet. Son utilisation exige un sens critique très aigu, qui suppose que chacun possède suffisamment de connaissances pour apprécier l’information transmise et la transformer en connaissance car, pour devenir connaissance, l’information doit s’intégrer dans un ensemble. L’école a et aura de plus en plus la responsabilité d’initier les enfants à cette opération intellectuelle.

Le développement actuel d’Internet, dans toutes les directions à la fois, est si rapide et si anarchique que personne ne peut prédire ce qu’il en adviendra, pas même les grands maitres et gestionnaires du système. Une seule chose est certaine : Internet sera de plus en plus présent dans la vie collective et dans la vie privée de chacun.

L’ordinateur, comme outil pour accomplir une grande variété de tâches, comme moyen d’accès à l’information, comme lieu du commerce électronique, comme mode de communication est là pour rester et il sera omniprésent dans la vie du XXIe siècle.

On ne peut tourner le dos à cette révolution, pas plus que, naguère, il a été possible de tourner le dos à l’écriture et à l’imprimerie. Impossible aussi d’admettre que le français, notre langue commune, n’est pas informatisée et que les produits, tous les produits que nous manipulons, ne soient pas disponibles en langue française. Tout le monde est responsable de l’informatique en français, les gouvernements pour favoriser le développement d’une industrie et d’un marché en langue française, chacun d’entre nous comme consommateur, pour exiger des produits de qualité en langue française et pour faire nombre, car la taille du marché de langue française est probablement la condition la plus essentielle du développement de l’informatique en français.

Une langue qui se planifie

Pendant les quinze années qui séparent la Commission Laurendeau-Dunton (1963) de la Charte de la langue française (1977), une génération de Québécois de diverses disciplines, qui ont entrepris de réfléchir à la situation linguistique, mettent en mots et en lumière les enjeux du destin de la langue française au Québec et les fondements de son évolution, en vue d’en améliorer le statut et la qualité. Cet effort collectif de réflexion constitue l’acte de naissance de l’aménagement linguistique.

Le terme même d’aménagement linguistique a été forgé au Québec au début des années 1970, comme équivalent de ce que la sociolinguistique américaine désignait sous le nom de language planning. Au calque planification linguistique, qui provoquait une réticence certaine à cause de sa connotation dirigiste, on a préféré l’expression aménagement linguistique qu’on peut définir comme un effort à moyen et à long terme pour mieux tirer parti d’une ressource collective, la ou les langues, en fonction des besoins et des intérêts de la nation, selon un plan souple qui oriente l’évolution de la société sans la brusquer mais au contraire en réclamant son adhésion et sa participation[1].

L’aménagement linguistique vise deux grands objectifs. D’une part, l’aménagement du statut de la langue fixe le caractère et les obligations d’usage de la langue dans des domaines précis; au Québec, ce genre d’aménagement est défini par la Charte de la langue française. D’autre part, l’aménagement de la langue elle-même comme système social de communication poursuit un double but : décrire une norme standard de la langue par rapport à laquelle les autres variantes de la langue prennent leur valeur relative, et normaliser des vocabulaires de spécialités permettant de situer les différents termes, plus ou moins équivalents mais tous utilisés, par rapport à un terme recommandé.

L’aménagement du statut de la langue

Distinctions utiles

Au fil du temps, la réflexion a permis de préciser des concepts outils, qui ont encore cours ou dont la discussion se poursuit. Les plus importants ont trait aux distinctions à établir entre bilinguisme individuel et bilinguisme fonctionnel, entre communications individualisées et communications institutionnalisées, et entre intégration et assimilation.

Bilinguisme individuel/fonctionnel

Le terme bilinguisme s’est avéré beaucoup trop polyvalent pour être utilisé en aménagement linguistique. Peu à peu, des distinctions y ont été introduites, comme entre bilinguisme individuel et bilinguisme fonctionnel (on parle aussi de bilinguisme officiel, de bilinguisme institutionnel, voir à cet égard l’expression communications institutionnalisées plus loin). Le bilinguisme individuel est le fait d’une personne qui apprend une autre langue pour des motifs personnels, soit d’ordre culturel (voyager à l’étranger, découvrir une culture ou une littérature), soit d’ordre pratique (obtenir un poste, avoir accès à une documentation). Cette forme de bilinguisme est favorisée, au Québec, par l’école où l’on enseigne le français et l’anglais comme langues secondes, souvent l’espagnol comme troisième langue. Elle est considérée comme un enrichissement personnel et un atout dans une carrière. On se souviendra aussi que l’Énoncé de politique qui a donné naissance à la Charte de la langue française encourageait fortement l’apprentissage d’autres langues que le français[2].

Le bilinguisme fonctionnel découle du fait que certaines fonctions exigent la connaissance d’une autre langue, à des niveaux de compétence variables. Cette notion est d’application difficile en aménagement linguistique, parce que la tentation est toujours grande d’exiger toujours plus de bilinguisme sans que cela soit vraiment exigé par la fonction. La relation entre ces deux types de bilinguisme est évidente. Le système scolaire assure une connaissance de base des langues étrangères les plus demandés, que chaque individu utilisera pour occuper diverses fonctions tout au long de sa carrière, au besoin en améliorant la connaissance qu’il en a selon ses besoins et ses ambitions.

Communications individualisées/institutionnalisées

La distinction entre communications individualisées et communications institutionnalisées permet de faire porter les dispositions d’aménagement linguistique par les secondes et de respecter la liberté des premières. Les communications institutionnalisées sont celles d’une institution qui entre en relation avec ses membres (l’État avec les citoyens, une société avec ses actionnaires, un employeur avec ses travailleurs) ou avec ses clients, ses lecteurs, ses auditeurs, etc. L’institution a l’autorité de définir le type de langue dont elle fera sa norme et les moyens d’obliger ses membres à s’y conformer, puisque sa réputation, la qualité de ses services et même ses profits sont en cause. L’État peut encadrer l’exercice des communications institutionnalisées en ce qui a trait à l’emploi des langues (par exemple, pour éviter de mettre le français et l’anglais sur le même pied) et pour assurer le respect des citoyens. Par contraste, la communication individualisée n’est pas touchée par l’aménagement linguistique, puisqu’elle s’établit entre deux ou plusieurs personnes dans une relation de vie privée et doit demeurer entièrement libre de toute contrainte, sauf la contrainte inhérente au respect de l’interlocuteur.

Intégration/assimilation

Enfin, le Québec étant une terre d’immigration dont les citoyens sont de cultures et de langues diverses, il a été nécessaire de définir la relation entre la majorité et les minorités, par rapport à la langue d’abord et par rapport à l’insertion des membres des autres communautés dans la société québécoise globale. Sur le plan linguistique a émergé peu à peu une conception de la langue française à la fois langue officielle et langue commune du Québec, la notion de langue commune renvoyant à une manière de concevoir la langue française comme langue d’intercommunication entre tous les citoyens du Québec, puisqu’elle est la langue de la majorité, la langue de participation aux institutions de la société et la langue de promotion sociale et économique. L’insertion sociale s’est imposée presque immédiatement, à l’évidence pour ainsi dire, comme un processus d’intégration plutôt que d’assimilation. L’intégration elle-même comporte des niveaux : intégration de fonctionnement (connaître et savoir utiliser les institutions de la société), intégration de participation (devenir un citoyen actif au sein de la société) et intégration d’aspiration (faire sien l’avenir de la société). L’assimilation, au contraire, est une décision personnelle ou le résultat d’un processus à long terme; elle ne saurait être, au Québec, l’objectif d’une politique gouvernementale.

Principes et interventions

L’aménagement linguistique a été et est toujours le lieu d’un double effort intellectuel : un effort de réflexion sur les principes et les objectifs de l’aménagement linguistique et un effort d’opérationnalisation de ces principes et objectifs sous la forme de mesures concrètes, réalistes et légitimes dans notre type de société.

Des idées-forces

Ainsi se sont dégagées six idées-forces, qui servent, pour ainsi dire, de principes fondamentaux à l’aménagement linguistique du Québec et dont se sont inspirés les grands axes de la législation linguistique.

Les six principes fondamentaux de l’aménagement linguistique au Québec
1. Le bilinguisme officiel ne doit pas être le projet collectif de la société québécoise, car une langue plus faible (le français) mise à égalité avec une langue plus forte (l’anglais) finit par lui céder le pas.
D’où la disposition fondamentale de la Charte de la langue française : le français est la langue officielle du Québec.
2. Ce sont les institutions, et non les individus isolés, qui déterminent une situation linguistique donnée et qui peuvent, en conséquence, la modifier. La responsabilité incombe à chaque institution de veiller au statut et à la qualité de la langue dans ses communications internes et externes.
L’Administration publique québécoise est donc soumise à une politique gouvernementale d’emploi de la langue française, alors que la législation linguistique encadre l’usage du français et des autres langues dans les entreprises, les commerces et les services.
3. L’affichage public et la publicité commerciale se présentent aux yeux des citoyens comme le reflet visible du statut et de la qualité de la langue en usage dans un pays. Le message qu’ils envoient aux citoyens est d’une extrême importance à cet égard.
D’où les dispositions de la Charte de la langue française en matière d’affichage en français.
4. La protection du consommateur exige qu’on emploie et respecte sa langue dans les inscriptions et les documents qui accompagnent la commercialisation des biens de consommation courante et les offres de service.
D’où l’obligation imposée par la législation linguistique concernant la présence du français dans la présentation des produits.
5. Dans une société démocratique comme le Québec, les minorités culturelles ont le droit de vivre et de s’épanouir par le maintien de leurs langues et par leurs activités culturelles.
En conséquence, la loi autorise l’usage de toutes les langues pour ces activités culturelles (médias, associations, commerces de spécialités, institutions religieuses, etc.).
6. Les communications avec l’extérieur du Québec nécessitent souvent l’emploi d’autres langues que le français, le plus souvent l’anglais dans le contexte nord-américain.
La législation linguistique précise, en conséquence, les modalités d’usage d’une autre langue que le français pour ce genre de communications.

Des interventions stratégiques

L’application de ces principes doit être clairement balisée afin de maintenir l’équilibre social recherché. Les principales interventions en cette matière viennent généralement de l’État, qui, tout en restant attaché aux principes, doit aussi être à l’écoute des citoyens. Au Québec, l’aménagement linguistique est constitué d’un ensemble de mesures. La Loi linguistique (Charte de la langue française) en est la pièce maîtresse : elle a mis fin à la libre concurrence des langues au Québec qui désavantageait la majorité francophone. Au fil des ans, le gouvernement a complété cette loi en confiant des mandats à d’autres ministères, principalement en matière d’enseignement du français et en matière d’immigration et de formation linguistique des immigrants non francophones. La politique linguistique du Québec est donc définie à la fois par la Charte de la langue française et par d’autres dispositions, nombreuses d’ailleurs, qui touchent à la langue, directement ou indirectement.

De toutes les institutions relevant de l’État, l’école est sans doute celle qui est appelée à jouer le rôle le plus important dans l’aménagement linguistique du Québec. L’école a pour mission d’assurer la connaissance de la forme standard du français aux enfants dont c’est la langue maternelle, ce qui implique le passage d’un registre familier à un registre plus soutenu, non seulement en langue écrite, mais aussi en langue parlée. Ce passage n’a pas encore donné, à ce jour, les résultats escomptés.

L’école doit aussi enseigner le français, langue seconde, aux anglophones et l’anglais aux francophones. Dans l’un et l’autre cas, les parents voudraient que leurs enfants soient parfaitement bilingues à la sortie de l’école, ce qui est nettement au-delà des capacités de tout système d’enseignement, ici ou ailleurs, d’autant qu’il est très difficile de définir pour tous ce qu’on entend par « être bilingue ».

Enfin, l’école a également pour rôle de favoriser l’intégration des allophones à la langue de la majorité, le français, pour leur donner accès à la vie collective et au monde du travail, et faciliter leur promotion économique et sociale. En définitive, l’école joue un rôle de premier plan dans la diffusion du français comme langue commune du Québec.

L’aménagement de la langue elle-même

Au-delà du statut et de la place qu’occupe la langue dans l’usage public qu’on en fait, il convient aussi de s’intéresser à la langue en elle-même et à son développement. À ce sujet, on peut aborder trois thèmes : les attitudes face au français québécois (en lui-même et par rapport au français de France), les travaux de description des usages du français au Québec et la mise à niveau des vocabulaires de spécialités indispensables à la francisation des entreprises.

Les attitudes

Rappelons brièvement l’évolution de ces attitudes[3]. Au début des années 1960, les Québécois sont partagés sur la perception qu’ils ont de leur langue. Les uns disent qu’ils parlent très mal le français. Les autres soutiennent qu’ils parlent français à leur manière et que, si défauts il y a, ils proviennent soit de la faible scolarité moyenne de la population (ce que la création du ministère de l’Éducation peut corriger), soit de la domination de la langue anglaise (ce qu’une politique linguistique pourrait modifier). À cette époque, deux discours sur la langue s’opposent : le discours du joual-mépris (référence aux Insolences du frère Untel ou au lousy French de Trudeau) et le discours du joual-fierté, illustré par le courant littéraire en langue populaire urbaine (du Cassé de Jacques Renaud aux Belles-Sœurs de Michel Tremblay).

Puis, peu à peu, une perception plus réaliste de la langue se diffuse. On prend conscience que les usages de la langue française sont très variés, au Québec évidemment, mais aussi en France où tous les Français ne parlent pas comme dans les livres. Les registres de langue sont légitimes, et l’idéal n’est pas de les faire disparaître au profit d’un seul, mais plutôt de savoir quand et comment passer de l’un à l’autre selon les circonstances. Cette évolution aboutit finalement à soutenir qu’il existe une norme du français correct propre au Québec, pas très éloignée de la norme française (puisque l’intercommunication est possible), mais suffisamment marquée pour ne pas se confondre avec elle. En cela, la communauté linguistique québécoise est semblable à toutes les autres où l’on parle français différemment, en Belgique, en Suisse, en Afrique, dans les Antilles, et même en France.

Face à la langue anglaise, les attitudes sont nettement plus mouvantes. Un grand nombre de Québécois demeurent convaincus qu’il faut connaître l’anglais pour réussir, et ils l’affirment souvent comme un absolu, alors que cette nécessité varie beaucoup selon les types de secteurs et d’emplois, et selon la carrière de chacun. Toutes les fonctions de travail n’exigent pas nécessairement l’anglais. Mais la prolifération actuelle des postes pour lesquels on a tendance à exiger la connaissance de l’anglais contribue à maintenir la perception que l’anglais est une langue indispensable. De plus, le fait que l’anglais soit devenu « la » langue internationale, et que le français accuse un certain recul sur la scène mondiale, n’aide pas à valoriser le français pour qu’il s’impose réellement au Québec. D’une génération à l’autre, cette attitude d’insécurité face à l’anglais —liée de près au marché du travail— revient hanter les jeunes et aussi leurs parents.

La description des usages québécois

La manière de décrire les usages de la langue française au Québec a évolué considérablement à partir de la fin des années 1950. L’enseignement de la linguistique a pris racine à l’Université de Montréal et à l’Université Laval de Québec. Une nouvelle génération de spécialistes se sont formés à une étude plus rigoureuse des faits de langue. Les travaux d’analyse ont porté aussi bien sur la réalité sociale de la langue (sociolinguistique) que sur les différents aspects de la langue elle-même : phonétique et phonologie, morphologie et syntaxe, lexique et terminologie, registres de langue au Québec, comparaison avec les usages français et ceux des autres locuteurs du français, au Canada et dans d’autres pays de la francophonie, contact et concurrence avec la langue anglaise. La description du français du Québec est devenue plus objective et, en conséquence, plus sûre.

L’analyse du lexique demeure privilégiée, mais les méthodes de travail se modifient. Pour observer le lexique écrit et parlé en usage chez les locuteurs québécois, dans sa complexité et son étendue, les chercheurs constituent de grands corpus de textes, aujourd’hui informatisés, qu’ils soumettent à une analyse statistique et lexicologique. Les objectifs de l’analyse sont différents d’une équipe à l’autre : connaître les usages propres au Québec (dictionnaires différentiels par rapport à la France), décrire le lexique global du français du Québec (dictionnaires descriptifs), fournir des solutions aux difficultés que pose l’emploi du français aux usagers québécois (dictionnaires de difficultés). Des ouvrages de chaque type paraissent, accueillis plus ou moins bien par le public. La notion même de dictionnaire est examinée lors de plusieurs rencontres où les opinions les plus contrastées se confrontent. Les travaux se poursuivent toujours et le dictionnaire du français contemporain du Québec n’existe toujours pas, malgré le besoin qu’en a la société.

Les vocabulaires de spécialité

La terminologie, c’est-à-dire la mise au point des vocabulaires de spécialité, s’est beaucoup développée à partir du moment où le gouvernement a décidé de faire du français la langue du travail. Dès le départ, en 1961, l’Office de la langue française a mis au point une méthode de travail pour assurer la qualité et la fiabilité des ouvrages de terminologie et a entrepris de la diffuser dans les universités et dans les entreprises. Depuis lors, cette méthode s’est répandue au Québec et dans le monde, dans tous les milieux de la terminologie, et elle s’est beaucoup améliorée. D’autre part, la production terminologique a été considérable au Québec ces vingt dernières années, grâce à l’initiative de l’Office de la langue française et des terminologues des grandes entreprises.

Enfin, on a pourvu au soutien du bon usage du français au Québec. L’Office de la langue française a mis à la disposition du public un service de consultation, rapidement très achalandé. Les grandes entreprises se sont dotées de services linguistiques (traduction, rédaction, terminologie) pour réaliser leur propre francisation et pour diffuser un français de qualité. Il est regrettable cependant que la plupart d’entre elles aient récemment supprimé ces services par souci d’économie. Les ministères ont mis sur pied des directions des communications dont le rôle est d’assurer la qualité et la lisibilité des textes de l’Administration. Les langagiers (traducteurs, rédacteurs, terminologues, interprètes) se sont organisés, ont formé un ordre professionnel et se sont donné les moyens de vérifier et de garantir la compétence de leurs membres.

L’aménagement linguistique, comme nouvelle discipline de la sociolinguistique ou dans ses applications au Québec ou ailleurs, a suscité et suscite toujours un très grand intérêt.

Le Conseil de la langue française, par ses dossiers, ses avis et ses recherches, apporte une contribution de tout premier plan à la compréhension de la question de la langue au Québec, indispensable à la pratique de l’aménagement linguistique de l’État[4]. De son côté, l’Office de la langue française est aussi activement présent dans l’aménagement linguistique en soutenant la qualité de la langue et en offrant au grand public et aux entreprises de nombreux lexiques spécialisés et des guides sur le bon usage de la langue.

Plusieurs colloques consacrés à l’aménagement linguistique ont été organisés au cours de ce dernier quart de siècle, soit plus spécialement orientés vers le cas du Québec, soit destinés à regrouper des spécialistes de ces questions dont les travaux dans d’autres pays pouvaient permettre un approfondissement de la théorie et de la pratique de l’aménagement linguistique.

On peut dire qu’aucun autre projet d’aménagement linguistique n’a été aussi suivi et aussi scruté que celui du Québec.

Notes

Réflexions sur la stratégie des pays membres de la francophonie face au plurilinguisme

Mon intention est de mettre en relief le fait que les pays membres de la Francophonie sont dans des situations très différentes face au plurilinguisme, surtout quand il s’agit du plurilinguisme en langues européennes des organisations supranationales.

Je tenterai donc, dans le premier volet de mes propos, de déterminer les traits qui m’apparaissent caractériser les pays dits francophones par rapport au plurilinguisme, lorsqu’on les replace dans les grands ensembles géolinguistiques auxquels ils appartiennent. Ce qui m’amènera à situer le plurilinguisme et la place que le français y occupe dans les contextes suivants : le plurilinguisme dans les Amériques, le plurilinguisme en Europe, le plurilinguisme dans les pays arabes et, enfin, le plurilinguisme dans les pays africains. Comme les pays d’Asie ne me sont pas familiers, je me suis permis de consulter mes collègues qui les connaissent pour au moins fournir quelques données sur la situation du français dans cette immense région et sur les tendances du multilinguisme dans cet espace de la Francophonie.

On constatera alors que le terme plurilinguisme risque, dans nos discussions, de se restreindre au seul cas des langues européennes dans les organisations supranationales, alors qu’il recouvre également des situations vécues par des pays membres de la Francophonie où s’utilisent d’autres langues. La Francophonie pourrait donc adopter des stratégies différentes à l’égard du plurilinguisme selon qu’on se préoccupe de maintenir et de promouvoir l’usage de la langue française dans les organisations supranationales du type Union européenne ou internationales du type ONU ou selon qu’on analyse tous les cas de plurilinguisme qui existent en francophonie et où la langue française est impliquée. Nous aborderons ce point dans la seconde partie de cet exposé.

Dernière remarque d’introduction. Le syntagme langue nationale désigne, le plus souvent, la langue commune d’un pays, qu’elle soit officielle ou pas : ainsi, le français est la langue nationale et la langue officielle de la France alors que l’anglais est la langue nationale des États-Unis sans en être la langue officielle. Mais langue nationale s’oppose à langue officielle dans beaucoup de pays africains. Dans un texte de portée générale, il y a donc risque d’ambiguïté. Dans cet exposé, le contexte d’utilisation est donc important.

Le plurilinguisme dans les Amériques

La découverte de l’Amérique par les Européens a introduit quatre langues européennes dans le Nouveau-Monde : l’anglais, l’espagnol, le portugais et le français. La langue française est très minoritaire : elle représente à peine 2 % de l’ensemble de la population des Amériques et ses locuteurs sont fortement concentrés au nord-est du continent, au Québec, au Nouveau-Brunswick, en Ontario, avec des poches de locuteurs peu nombreux dans les autres provinces du Canada.

Les langues européennes d’Amérique sont entrées en contact avec les langues des populations autochtones, contact plus ou moins brutal selon les lieux mais toujours inspiré de l’idéologie du conquérant ou du colonisateur. D’où, aujourd’hui, une grande difficulté à intégrer les populations et les langues autochtones dans l’organisation des pays américains. L’ouvrage publié par le Conseil de la langue française sous le titre Les langues autochtones du Québec (1992), qui décrit fort bien la situation des langues autochtones en soi et par rapport à la langue française et à la langue anglaise, examine, dans son dernier chapitre, les conditions d’une possible intégration des langues autochtones dans l’aménagement linguistique du Québec. Il y a là des réflexions qui pourraient s’appliquer à bien d’autres pays américains.

Les langues européennes introduites en Amérique sont devenues des variantes de la langue mère, à la suite de la rupture de la communauté de destin, causée par l’éloignement, la composition de la population, la nécessité d’exprimer des réalités nouvelles, la créativité linguistique de leurs locuteurs, les changements d’allégeance politique à la suite des guerres et les contacts linguistiques qui en ont découlé, l’immigration constante de personnes en provenance de tous les continents et d’un grand nombre de pays, donc de langues multiples, occasions d’emprunts culturels et linguistiques qui ont façonné chaque pays d’Amérique. Ces variantes américaines sont toujours en relation avec la variante européenne correspondante, relation à la fois harmonieuse et plus ou moins conflictuelle.

Tous les pays d’Amérique sont donc, de facto, plurilingues et l’ensemble que forment les trois Amériques l’est également. Une stratégie du plurilinguisme en Amérique, à la fois dans chaque pays et pour les relations entre eux, comporte de nombreuses facettes, dont il est, ou sera, indispensable de tenir compte.

Sur le plan strictement linguistique, chaque pays d’Amérique doit concilier variation linguistique et maintien de l’intercommunication, d’une part, avec les autres pays américains de la même langue, dans le cas de l’espagnol et de l’anglais, par exemple, et, d’autre part, avec la langue mère européenne. Sur le plan strictement national, chaque pays doit chercher le point d’équilibre entre la prépondérance d’une langue commune et l’emploi des langues d’immigration, dont le poids social varie selon le nombre de locuteurs d’une même langue. Le cas de l’anglais par rapport à l’espagnol aux États-Unis est un bel exemple de ce problème.

D’un tout autre point de vue, on observe que les attitudes à l’égard du plurilinguisme varient beaucoup d’un pays à l’autre, en général selon la relation qui est établie entre unité nationale et plurilinguisme. L’idéologie mise de l’avant par la Révolution française — une nation, une langue — est toujours d’actualité.

Je prends comme exemple le cas des États-Unis, où se vit assez mal la présence de l’espagnol à côté de l’anglais, qui remet en cause le pragmatisme du melting pot d’autrefois en faveur de l’anglais, seule langue du pays. Les signes d’une opposition de plus en plus marquée au plurilinguisme éventuel des États-Unis sont nombreux. On peut observer cette tendance dans l’actualité américaine. Plus de 23 États américains ont adopté, par voie de référendum, l’anglais comme seule langue officielle, dont la Californie (en 1986) et la Floride (en 1988), les deux États où la population de langue espagnole est la plus concentrée. Les discussions autour du statut de Porto Rico ont permis à beaucoup d’Américains parmi les plus influents d’exprimer leur opposition à toute forme de bilinguisme anglais/espagnol, encore plus à son officialisation. Le Canada est souvent cité comme le meilleur exemple des dangers que fait courir le bilinguisme à un pays, puisqu’il n’a pas mis fin à la tentation de la sécession chez les Québécois, mais qu’au contraire, il l’a stimulée. La politique du Québec en faveur de la langue française, dans le but de circonscrire les domaines et les circonstances d’usage de la langue anglaise, autre manière d’aménager le bilinguisme, est considérée comme une attaque contre l’anglais, contre leur propre langue, sans même prendre en compte que cette politique puisse être fondée sur des motifs valables, notamment le fait que la langue française est la langue maternelle de 80 % des citoyens québécois et que, d’autre part, la pression de l’anglais, langue majoritaire au Canada et aux États-Unis, compromet la persistance au Québec de sa langue et de la culture qu’elle exprime. Dans les discussions relatives à l’intégration économique et politique des Amériques, prévue pour 2005, ces attitudes influenceront certainement la position des États-Unis face à un éventuel plurilinguisme des institutions supranationales, face également à l’idée de tenir compte des autres langues nationales dans les relations qui en découleront, notamment les relations économiques. Et ce d’autant plus que le gouvernement américain n’a jamais caché qu’il considérait comme un gaspillage d’argent et une perte d’efficacité le plurilinguisme de l’ONU et des organismes qui en découlent.

Enfin, les chances que la langue française soit prise en considération dans un éventuel plurilinguisme des Amériques sont à la fois bonnes et mauvaises. Sur le plan strictement démographique, le français ne pèse pas lourd : c’est le handicap le plus évident et le plus facile à exploiter. Par contre, le français est l’une des langues officielles du Canada et la langue officielle du Québec, donc une langue soutenue par un statut politique explicite. Mais le français est surtout une langue de grande diffusion qui peut servir de pont, comme les trois autres langues européennes d’Amérique, avec l’Europe et l’Afrique, notamment en commerce international.

Le plurilinguisme en Europe

L’Europe est plurilingue au travers de toute son histoire. Mais il s’agit d’un plurilinguisme de voisinage, avec des cousinages entre grandes familles de langues, langues germaniques, langues latines, langues slaves, dont découlent des cooptations plus spontanées dans la pratique du bilinguisme, beaucoup plus fréquent que le plurilinguisme.

L’Europe est le berceau des langues d’Amérique. Certaines langues européennes se sont étendues aussi, à d’autres époques, sur d’autres continents, en Afrique surtout, mais aussi ailleurs, tout particulièrement dans le cas de l’anglais au moment où le soleil ne se couchait pas sur l’Empire. On note cependant que la relation des langues mères européennes avec leurs rejetons n’est pas toujours harmonieuse et que les variantes américaines ne sont pas toujours bien perçues, encore moins facilement acceptées par les locuteurs européens, qui se gaussent souvent de l’accent et des initiatives lexicales de leurs lointains descendants. On retrouve ici la contrepartie d’une observation déjà notée au sujet des Amériques.

Dans tous les pays européens, la première langue étrangère enseignée est l’anglais. Dans les pays anglotropes, cette situation favorise la pratique du bilinguisme avec la langue anglaise, qui semble suffisant, même dans les pays de langue latine. Ce fait ajoute au poids de l’anglais en Europe, déjà considérable lorsque s’additionne à l’anglais du partenaire britannique l’anglo-américain des États-Unis, diffusé par une économie, un mode de vie, des produits culturels, en somme par la fascination des États-Unis, même en France.

Depuis son origine, la communauté européenne se construit  sur le plan économique, dont le symbole et l’achèvement est une monnaie unique, l’euro, et sur le plan politique depuis peu. Les instances de l’Europe, que ce soit l’Union européenne ou le Conseil de l’Europe, prennent très peu en considération les aspects linguistiques des diverses dispositions qu’elles adoptent, notamment en ce qui concerne la libre circulation des personnes et des biens. La mise en place de l’ALÉNA entre le Canada, les États-Unis et le Mexique a donné lieu aux mêmes pratiques et il est à prévoir que dans le cadre de l’intégration des Amériques, on sera aussi tenté d’évacuer l’aspect linguistique.

Or, plusieurs pays d’Europe se sont dotés de politiques linguistiques. Les raisons d’être qui les inspirent sont au moins de trois ordres, qui peuvent d’ailleurs fort bien se combiner. Premier motif observable : définir le ou les statuts des langues présentes sur le territoire national et aménager leur mode de coexistence. De cet objectif découlent des politiques très variées selon qu’il s’agit de la Suisse, de la Belgique, de la Catalogne ou de l’Euskadi. Ce même motif légitime également les revendications en faveur des langues minoritaires, par exemple dans le cas du breton, de l’alsacien, du basque en France ou du français en Italie. Deuxième motif : rétablir le statut et l’usage d’une langue après un contact prolongé avec une langue étrangère, en général au terme d’une situation de dépendance politique. C’est, aujourd’hui, la préoccupation des pays baltes face à la langue russe, et c’est ce qui a inspiré la politique linguistique de la Catalogne. Ce fut la préoccupation de la Suède et de la Norvège face à la langue danoise. Dernier motif : encadrer la présence et l’emploi d’une langue étrangère sur le territoire national. C’est, par exemple, la visée principale de la législation linguistique adoptée par la France. Les politiques linguistiques nationales risquent fort d’être remises en cause par les décisions des instances européennes.

Le plurilinguisme dans les pays arabes

La situation sociolinguistique des pays arabes membres de la Francophonie se définit à la fois par rapport à la langue arabe et par rapport à la langue française et à la langue anglaise.

Dans chaque pays arabe, coexistent trois variantes de la langue arabe : la variété dialectale, caractéristique de chaque pays et qui est la vraie langue maternelle des arabophones, au sens de première langue apprise et encore comprise et utilisée; la variété classique, que l’on apprend à l’école (si on a la chance d’y aller) et dont le principal vecteur de maintien et de diffusion est le Coran; une variété intermédiaire, désignée souvent sous l’étiquette d’arabe moderne standard, langue des journaux, des affaires, d’intercommunication entre arabophones par-delà la variation dialectale.

La langue arabe est, ou tout au moins a été en contact, soit avec le français (en Mauritanie, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Lybie, en Égypte, au Liban), soit avec l’anglais (en Égypte, au Liban, dans les pays du Golfe, en Iran, etc.). Par ce biais, les pays arabes participent à la consolidation du statut de langue internationale, soit du français, soit de l’anglais. La tendance joue actuellement en faveur de l’anglais à cause surtout du plus grand nombre de pays arabes qui pratiquent l’anglais comme langue étrangère, mais aussi à cause de l’importance de la langue anglaise comme langue politique, économique et scientifique. Même les pays dits francophones ont tendance à diffuser la connaissance de l’anglais et à s’assurer que leurs futurs cadres économiques et scientifiques en acquièrent une parfaite connaissance, notamment en poursuivant des études universitaires dans des pays anglophones, de préférence aux États-Unis.

La mise à niveau de la langue arabe pour exprimer le monde contemporain est difficile. D’une part, les religieux de stricte observance prétendent que n’est arabe que ce qui figure dans le Coran.

Les linguistes, de leur côté, proposent de standardiser la langue arabe et d’enrichir son lexique et ses terminologies en puisant dans le fonds commun de la langue arabe tel qu’il est constitué par l’addition de tous les usages de la langue. Le problème de la norme d’un arabe moderne est donc complexe et toujours sans solution, ce qui rend difficile la nécessaire mise à niveau. D’autre part, la source des emprunts est double, source anglo-américaine et source française, ce qui complique énormément la normalisation des terminologies.

Enfin, l’arabisation, c’est-à-dire la généralisation de l’arabe dans tous les domaines de la vie publique, ne  fait pas consensus, même en Algérie où le processus est le plus avancé et jouit du soutien de la législation linguistique du gouvernement.

Comme on peut le percevoir par ces quelques notes, les pays arabes membres de la Francophonie ont une tout autre expérience du plurilinguisme. Le problème du plurilinguisme de l’Union européenne ou des Amériques n’est pas pour eux une préoccupation. Ils ont bien d’autres problèmes linguistiques à régler, plus préoccupants et plus immédiats.

Le plurilinguisme dans les pays africains

Promouvoir le plurilinguisme dans les pays africains est presque une absurdité. Ils sont tous largement plurilingues, c’est même leur principal problème, l’obstacle majeur à l’usage de leurs langues dans l’enseignement et la gestion du pays. Tous les Africains possèdent et utilisent plusieurs langues africaines et, en plus, une ou plusieurs langues européennes. Leur expérience du plurilinguisme est très concrète, beaucoup plus et mieux vécue que le plurilinguisme en Europe et, encore bien davantage qu’en Amérique. En Afrique subsaharienne, le vrai problème est de réduire le plurilinguisme, et non de l’augmenter.

L’emploi des langues africaines exige un travail de mise à niveau important et coûteux, soit pour les standardiser, soit pour les doter des terminologies nécessaires à la participation aux activités contemporaines. Ce travail est indispensable à l’usage de ces langues dans l’enseignement, l’administration publique, le commerce et les affaires.

La constitution de la plupart des pays africains, depuis les Indépendances, attribue à la langue française le statut de langue officielle et à certaines langues africaines le statut de langues nationales. Ce statut demeure symbolique dans la très grande majorité des cas. D’où une certaine forme de frustration et même de ressentiment au sein de la population africaine, qu’expriment souvent les intellectuels de toute tendance. Cette question est toujours latente en Afrique.

L’idée même de généraliser l’usage d’une langue africaine est loin de faire l’unanimité. Ou bien, on craint que ce soit une manière de s’isoler du reste du monde et donc d’avoir un niveau de vie inférieur et moins de chance de réussite, personnelle et collective. Ou bien, on craint de consolider ainsi le tribalisme et de compromettre l’émergence d’un sentiment d’appartenance à un pays au-delà de celle à un groupe particulier.

La langue française est, en Afrique, connue d’une petite élite, de ceux qui ont eu le privilège d’aller à l’école et de poursuivre leurs études. Elle est la langue de l’État, la langue du grand commerce et des affaires, la langue de communication avec les pays voisins et avec les autres pays de la Francophonie. Elle est donc la langue de la promotion sociale.

L’élite africaine est de plus en plus confrontée à la nécessité de connaître l’anglais, pour les mêmes raisons connues de nous tous. Le français ne suffit plus, tout comme il ne suffit plus aux locuteurs du français, langue maternelle. Si on ajoute à cela le fait que le français est la langue de l’ex-colonisateur et la langue des relations avec la France, principal partenaire politique et économique des pays africains membres de la Francophonie, on comprend que certains Africains, surtout dans les régions qui ont des frontières communes avec l’Afrique anglophone, puissent être tentés de faire l’économie du français comme langue étrangère. C’est une tendance que l’on observe surtout dans la région des Grands Lacs, par exemple.

Les pays africains sont probablement peu touchés par le problème du plurilinguisme qui nous préoccupe et qui concerne surtout les langues européennes et le comportement linguistique des organisations supranationales en voie d’installation en Europe et en Amérique. Cette remarque vaut aussi, dans une bonne mesure, pour les pays arabes. Leurs préoccupations sont nettement ailleurs et axées  sur le développement. La langue dans laquelle l’aide internationale leur parvient n’a aucune importance.

Le plurilinguisme en Asie

À partir des renseignements qui nous ont été fournis, nous pouvons esquisser quelques traits de la situation de la langue française dans les pays d’Asie où elle a eu naguère une certaine pénétration, soit selon ses relations avec les langues nationales de ces pays, soit par rapport à la concurrence où elle se trouve avec la langue anglaise comme langue européenne.

Au Viêt-nam, au Laos et au Cambodge, le français continue d’occuper une certaine place dans le domaine de l’enseignement ou dans le secteur culturel. Ces pays sont membres de la Francophonie. En conséquence, ils profitent de programmes de coopération dont l’objectif est de provoquer un certain regain d’intérêt pour le français, notamment l’institution de classes bilingues et le soutien d’instituts universitaires internationaux francophones, en informatique à Hanoi, en technologie à Phnom Penh, et en médecine tropicale à Vientiane. La chaîne de télévision TV5 est reçue dans la région.

Dans ces trois pays, la langue anglaise se développe rapidement et domine comme langue des affaires, surtout chez les jeunes.

Au Japon, l’étude du français arrive au troisième rang parmi les langues étrangères apprises, après l’anglais et l’allemand. Ce sont surtout les femmes qui s’intéressent à la langue française, parce que cette langue est synonyme de raffinement culturel, vestimentaire et culinaire. Les hommes préfèrent l’anglais pour son caractère utilitaire qui leur servira pendant toute leur vie professionnelle. Pour eux, le français est une langue de salon plutôt qu’un outil de communication servant au commerce, aux relations internationales ou aux échanges scientifiques. D’ailleurs, les sociétés françaises font leurs affaires en anglais au Japon, sauf dans les produits de luxe, les parfums par exemple, plutôt que d’utiliser la langue japonaise, la langue de leurs clients, ce qui serait une bonne stratégie commerciale.

Au fur et à mesure que s’intensifie et se normalise la relation du Japon avec la Chine, la langue chinoise progresse rapidement au Japon, au détriment du français et encore davantage de l’allemand. La connaissance du chinois devient de plus en plus nécessaire pour faire des affaires ou obtenir un emploi.

Depuis une vingtaine d’années, la Chine effectue un virage vers l’économie de marché et l’anglais est la langue à la mode. La langue française n’y a pour ainsi dire pas de place. La même situation se retrouve en Corée où les langues secondes de premier plan sont l’anglais et le japonais. La connaissance du français se confine aux milieux intellectuels et diplomatiques.

En Asie du Sud-Est, entres autres les Philippines, Singapour, la Malaisie, l’Indonésie, la Thaïlande et Brunei, la langue française est de peu d’importance. Elle est pratiquée par les intellectuels et les diplomates qui ont eu l’occasion d’être en poste dans des pays francophones. La langue occidentale parlée est l’anglais dans les milieux d’affaires et universitaires ou les milieux gouvernementaux.

Pour l’ensemble des pays asiatiques, on observe donc que la langue française a été complètement mise de côté au profit de l’anglais. De façon générale, la langue française continue d’être parlée et comprise par l’élite intellectuelle de ces pays et par un petit nombre de diplomates. Le réseau Internet augmente évidemment la diffusion et l’importance de la langue anglaise.

Pour un plurilinguisme en francophonie

Sur cette toile de fond, comment peut-on envisager une stratégie du plurilinguisme en francophonie? Ce sera l’objet du second volet de cet exposé.

Depuis sa création, la Francophonie met en relation deux mondes, celui des pays dits développés et celui des pays en voie de développement, dans une grande intention et un généreux projet de solidarité. Un postulat tacite veut que les programmes de la Francophonie soient surtout Nord-Sud ou Sud-Sud, les pays du nord étant considérés comme suffisamment riches et organisés pour financer et prendre en mains leurs propres besoins de coopération. Sauf que le cadre et les moyens de la coopération Nord-Nord découlent de programmes bilatéraux, ce qui rend plus difficiles la concertation et l’action commune multilatérale, comme on le voit bien, par exemple, dans le cas précis du traitement informatique de la langue française.

Chaque fois qu’on aborde une question sous l’angle francophone, il faut tenir compte de cet état de fait. Il y aurait donc deux manières d’aborder le plurilinguisme : comme stratégie de la Francophonie ou comme stratégie des seuls pays développés aux prises avec les conséquences linguistiques de la mondialisation. Les deux stratégies ont des éléments communs mais aussi des préoccupations distinctes. Les notes qui suivent souffrent, pour ainsi dire, de la difficulté de concilier ces deux perspectives. Nous nous trouvons exactement dans la même situation que lorsque les pays du Nord ont proposé aux membres de la Francophonie, lors du sommet de Québec, de se définir des objectifs et une stratégie dans le domaine des industries de la langue, qui sont aujourd’hui à la base des nouvelles technologies de l’information. L’idée a d’abord été rejetée et a mis beaucoup de temps à faire son chemin.

Une stratégie « francophone » doit se concevoir et intégrer les autres langues qui sont en cause dans les diverses situations auxquelles participent les pays francophones. Sa mise en action sera donc à géométrie variable sur la base de grands principes. Nous ne pouvons ici qu’essayer de voir quels pourraient être ces grands principes.

La notion de plurilinguisme met en valeur les langues et se préoccupe de leur survie en promouvant leur utilisation dans les organisations supranationales. Mais le plus fondamental est cependant l’existence des cultures nationales. L’histoire nous démontre que des cultures ont été mises en danger et que certaines ont disparu sous l’effet de la prédominance d’une langue comme langue nationale. La même chose peut se produire à l’échelle des grands ensembles aujourd’hui en voie de consolidation si se généralisait l’emploi d’une seule langue dans les activités économiques et politiques qui leur sont propres. C’est que la langue permet la conceptualisation et l’expression de tous les éléments de la culture et en est, en ce sens, l’élément le plus structurant. On postule donc, en conséquence, que le plurilinguisme est le plus sûr moyen de maintenir vivantes les cultures nationales, de les garder dynamiques, créatrices de modernité, mais aussi, et c’est le point le plus délicat, pour ne pas dire le plus litigieux, des cultures respectueuses des autres cultures et ouvertes à leurs apports. Une stratégie francophone du plurilinguisme doit, d’abord et avant tout, s’inspirer du respect des cultures nationales, considérer les cultures nationales égales entre elles en dignité, malgré le fait qu’elles soient à des stades de développement différents. Enfin, la Francophonie se doit de militer en faveur de ces idées sur le plan international, à contre-courant de la tendance économiste aujourd’hui dominante.

Pour la plus grande partie des pays membres de la Francophonie, le premier plurilinguisme à orchestrer est interne, sous forme d’une politique linguistique nationale. Cette responsabilité est celle des États et des pays membres, chacun prenant en compte sa propre situation sociolinguistique. La collaboration entre pays francophones est ici possible, non dans le détail des dispositions, mais dans la manière d’aborder le problème.

Dans l’élaboration actuelle des grands ensembles supranationaux, on observe que l’aspect linguistique des dispositions est rarement pris en compte et, s’il l’est, c’est avec réticence. On dirait qu’il est honteux de prendre en considération l’existence des langues nationales officielles des pays membres. Je dirais même que l’existence des langues nationales est, consciemment ou inconsciemment, considérée comme un obstacle à la construction des grands ensembles, économiques surtout, politiques par la force des choses puisque les États existent encore. Les pays francophones doivent contrer vigoureusement cette tendance et mettre de l’avant auprès des instances supranationales la nécessité de tenir compte des langues nationales lors de l’élaboration des diverses dispositions qu’elles adoptent. Dans le cas contraire, il est, en effet, à craindre que les politiques linguistiques, implicites ou explicites, que des États ont douloureusement adoptées soient peu à peu compromises par la dynamique interne des grands ensembles. Cette éventualité est tout particulièrement préoccupante pour le Québec puisque, en l’absence du plurilinguisme, ce serait la langue anglaise qui deviendrait la langue des Amériques. Jusqu’à maintenant, la Francophonie officielle s’inquiète de la place de la langue française dans les organismes internationaux. Mais la mondialisation, dont la création des marchés communs est une conséquence, se joue sur un tout autre terrain, beaucoup plus important, puisque la motivation même du français est remise en cause sur tous les plans, économique, scientifique et informationnel.

Une stratégie du plurilinguisme, pour se réaliser réellement, exige la réévaluation de l’enseignement des langues étrangères. Faut-il, dans nos pays, remettre en cause l’enseignement de l’anglais comme première langue étrangère ou seconde? Le simple fait de poser la question provoquerait l’indignation des parents qui considèrent partout que la connaissance de l’anglais est la condition de la réussite de leurs enfants. Il faut donc, de toute évidence, enseigner l’anglais. Mais, d’autre part, si tous nos pays enseignent l’anglais comme première langue étrangère, il est évident que l’emploi de cette langue se consolidera comme langue internationale de plus en plus unique et que le bilinguisme langue nationale/langue anglaise continuera de se généraliser au détriment du plurilinguisme. La solution ne serait-elle pas de modifier les objectifs pédagogiques de l’enseignement de la troisième langue? Traditionnellement, on enseigne les langues, du moins les langues vivantes, pour en assurer la maîtrise des quatre savoirs : expression orale, expression écrite, compréhension orale, compréhension écrite. Dans l’enseignement de la troisième langue, on pourrait mettre l’accent, en premier lieu, sur la connaissance passive de la langue, donc sur la compréhension, et laisser aux étudiants intéressés le soin de poursuivre vers la maîtrise de la langue parlée. Le plurilinguisme consisterait alors en la compétence à faire usage de plusieurs langues dont l’une serait mieux connue que les autres.

Face à la concurrence internationale des langues, le français dispose aujourd’hui d’atouts qu’il faut protéger par une stratégie linguistique adéquate et panfrancophone. J’en identifie trois. Le français est une langue de diffusion mondiale; le français est une langue très bien standardisée; le français est une langue développée. Pour protéger ces trois avantages, la Francophonie doit, d’une part, adopter une stratégie de la variation linguistique qui puisse concilier l’existence de normes linguistiques particulières et le maintien d’une langue commune moderne et créatrice, notamment par la concertation en matière de terminologie et, d’autre part, s’approprier en français les nouvelles technologies.

Enfin, nous sommes tous convaincus que le plurilinguisme exige des alliances avec les autres langues, y compris avec la langue anglaise. Les Conseils de la langue française pourraient prendre l’initiative des contacts avec les organismes qui se préoccupent de l’avenir de leurs langues respectives pour promouvoir avec eux l’idée d’une alliance en faveur du plurilinguisme, donc en faveur d’une connaissance réciproque, en lieu et place de la concurrence pour la conquête des marchés linguistiques.

La terminologie : une discipline au service d’objectifs multiples

Résumé

L’exposé propose une réflexion sur deux points principaux :

  • Les conceptions de la terminologie et les méthodologies qui en découlent en partant de la question : pourquoi fait-on de la terminologie.
  • La terminologie joue un rôle déterminant dans l’aménagement linguistique d’un pays.

Pourquoi faire de la terminologie

À la réflexion, on peut distinguer six motifs principaux de s’engager dans des travaux de terminologie : 1- Comme soutien indispensable à la réalisation d’une politique linguistique; 2- Comme soutien à la définition d’une norme technique, ou encore comme soutien à la rédaction d’une loi, d’un règlement ou d’un code; 3- Pour régler les problèmes terminologiques que posent l’exercice d’une profession, l’enseignement d’une matière, l’établissement d’un catalogue, la publicité commerciale; 4- Pour compulser des thesaurus documentaires; 5- Pour traduire ou rédiger un texte ou faire la traduction simultanée ou l’interprétation d’une conférence; 6- Pour répondre aux questions des usagers dans le fonctionnement quotidien d’un service de consultation linguistique et terminologique.

Il en découle quatre approches principales de la terminologie : une approche de normalisation technique du vocabulaire, une approche traductionnelle, une approche documentaire et, enfin, une approche sociolinguistique. D’où deux grandes méthodes de travail, la terminologie systématique et la terminologie ponctuelle.

Aménagement linguistique et terminologie

Dans ce domaine, le vocabulaire est souvent flou. Nous définirons donc les termes suivants : politique linguistique, aménagement linguistique, législation linguistique, norme linguistique, d’où usage standard et standardisation, norme lexicale, norme terminologique et rapports entre elles.

Stratégie d’implantation des terminologies

Il nous faut réfléchir sur les éléments d’une stratégie d’implantation des terminologies.

Le principe fondamental en est le suivant : la terminologie se diffuse par son insertion dans les communications institutionnalisées, qui façonnent l’usage des locuteurs individuels, d’où la distinction entre communication individualisée et communication institutionnalisée.

La contrepartie de ce premier principe, c’est qu’il ne faut pas faire reposer sur le locuteur individuel la diffusion des terminologies.

Enfin, il existe un petit nombre de lieux qui jouent un rôle de premier plan dans la diffusion des terminologies.

Chose certaine, on peut dire, en abordant l’implantation a contrario, que ce n’est pas l’équipe qui assume les travaux de terminologie qui est la mieux placée pour assurer la diffusion des résultats de ses travaux.

En guise de conclusion

La terminologie n’est pas une simple activité de recherche portant sur les vocabulaires de spécialité, c’est surtout et fondamentalement une entreprise d’orientation de l’usage et de changement linguistique planifié.

D’entrée de jeu, je tiens à féliciter le Centre basque de Terminologie et de Lexicographie, de même que ses partenaires associés, d’avoir pris l’initiative d’organiser ce congrès de terminologie qui nous donnera l’occasion de réfléchir à nouveau sur les divers aspects de cette discipline. Et je remercie les organisateurs de m’avoir invité à vous présenter cette conférence inaugurale, me permettant ainsi de participer à vos travaux.

Ce congrès se réunit en Pays basque, dans un pays où le statut d’autonomie permet de rééquilibrer la relation entre la langue espagnole et l’euskera et où la politique de promotion et d’usage de la langue nationale implique un important travail de standardisation de la langue et de mise à niveau des vocabulaires de spécialité. Il se réunit également en Europe, dans une communauté de pays où se discutent beaucoup le statut et l’avenir des langues dites minoritaires, dont le basque et le catalan font partie, et à l’ombre d’une Union européenne qui n’ose pas discuter à découvert de sa politique linguistique et qui semble vouloir, depuis l’époque du Traité de Rome, laisser à la libre concurrence le soin de régler le problème, ce qui est, en soi, une forme de politique linguistique, celle du laisser-faire. Nos travaux et réflexions seront utiles non seulement au Pays basque, mais aussi à l’Europe et à tous les pays qu’elle inclut, où, tôt ou tard, les mêmes questions se poseront.

Les organisateurs du congrès m’ont demandé de brosser, en guise d’introduction, une sorte de panorama des différents angles sous lesquels on peut considérer la terminologie. Vaste programme où le risque du fourre-tout est constant et que chacun d’entre nous pourrait remplir à sa manière. Il me faut donc choisir et si mon choix néglige des aspects qui vous semblent importants, vous nous rendrez grand service en complétant mon exposé lors de la période de discussion.

Pour ma part, je vous propose une réflexion sur deux points principaux.

Les conceptions de la terminologie et les méthodologies qui en découlent sont très différentes selon les objectifs que l’on poursuit. D’où la question : pourquoi fait-on de la terminologie. La terminologie n’est pas monolithique, il est important d’en prendre conscience et de respecter les différentes approches sous lesquelles elle se manifeste dans des lieux et des contextes particuliers et légitimes. Ce sera notre premier point.

La terminologie joue un rôle déterminant dans l’aménagement linguistique d’un pays et ses modes de réalisation s’inscrivent alors dans un ensemble de préoccupations qui sont susceptibles de varier selon les différents contextes où elle intervient, autour d’un noyau commun de considérations théoriques empruntées à la sociolinguistique. Ce sera notre second point, qui lui-même se subdivisera en deux parties : préciser le sens de certains mots clés couramment utilisés et réfléchir sur la stratégie d’implantation des terminologies.

Pourquoi faire de la terminologie

À la réflexion, et après discussion avec nos collègues réunis à Barcelone en juillet dernier, on peut distinguer six motifs principaux de s’engager dans des travaux de terminologie :

De ces différents motifs qui déclenchent l’activité terminologique, nous pouvons dégager quatre approches principales de la terminologie, qui expliquent, à mon sens, les divergences d’opinions en la matière : une approche de normalisation technique du vocabulaire, une approche traductionnelle, une approche documentaire et, enfin, une approche sociolinguistique que nous évoquerons en dernier lieu uniquement pour servir de transition avec le second point de cet exposé.

L’approche de normalisation technique du vocabulaire privilégie l’uniformisation des termes à l’intérieur d’une même langue et même d’une langue à l’autre sur le plan mondial, par une politique soit de l’emprunt, soit de l’adaptation d’un mot de départ aux règles d’un système linguistique particulier. L’objectif poursuivi est l’efficacité de la communication, ce qui fait qu’on désigne parfois cette approche sous l’étiquette de « communicative ». L’idéal est alors un seul terme pour une notion et le même pour tous.

L’approche traductionnelle se caractérise par la recherche du meilleur équivalent en langue d’arrivée à un terme de la langue de départ en fonction du type de texte ou de discours à traduire, selon son niveau de plus ou moins grande technicité, du plus spécialisé au plus vulgarisé. L’objectif est ici d’être fidèle au texte ou au discours de départ.

L’approche documentaire cherche à identifier les termes qui peuvent, avec la plus grande efficacité, rendre compte du contenu d’un document, d’une part, et, d’autre part, faciliter aux usagers le repérage de l’information qu’ils recherchent. Cette approche favorise souvent l’usage de termes dont le statut en terminologie est variable, que ce soit des termes normalisés, des termes courants ou des termes erronés d’usage répandu. Tout dépend du système documentaire lui-même. Aujourd’hui, dans les grandes banques de données, l’objectif premier est le repérage rapide de l’information.

L’approche sociolinguistique poursuit comme objectif la standardisation des terminologies dans le cadre d’un plan d’aménagement linguistique d’une langue, en général explicité par une législation linguistique. Cette activité s’inscrit en conséquence dans une situation sociolinguistique précise, le plus souvent caractérisée par un phénomène de concurrence d’un langue par rapport à une autre, concurrence qu’il s’agit de rééquilibrer en faveur d’un rapport de complémentarité, et par la nécessité de procéder au remplacement d’une langue par une autre dans des domaines clairement identifiés, aussi bien techniques qu’administratifs, juridiques, scolaires, commerciaux, etc. Les travaux de terminologie visent alors la mise au point, la normalisation, la diffusion et l’implantation des vocabulaires de spécialité dans la langue nationale. Lorsque la langue est commune à plusieurs pays, par exemple le français, l’anglais, le basque, le néerlandais, on constate que des faits de culture ou de procédure introduisent nécessairement une certaine variation dans les terminologies. De ce fait, la normalisation des terminologies implique un certain compromis entre deux obligations : introduire des variantes mais ne pas s’éloigner inutilement de l’usage commun à tous les spécialistes de la même langue.

Ces approches correspondent à des théories et à des pratiques de la terminologie qui se concrétisent en deux grandes méthodes de travail, la terminologie systématique et la terminologie ponctuelle.

La terminologie systématique procède par ensembles de termes et de notions qui appartiennent à un même domaine de spécialité, clairement défini et délimité; la recherche s’effectue en général par comparaison entre deux ou plusieurs langues selon la situation sociolinguistique de départ; elle s’effectue par dépouillement d’un corpus de textes représentatifs du domaine au niveau de spécialité choisi ou par observation de l’usage oral des spécialistes, notamment dans le cas des langues à forte tradition orale; les termes sont traités les uns par rapport aux autres dans la même langue pour identifier avec précision chaque notion, faire apparaître les problèmes de synonymie apparente dans la langue cible et leur trouver une solution, mettre en lumière les carences terminologiques dans la langue cible par rapport à la langue de départ qu’il faudra combler soit par la création d’un néologisme de forme ou de sens, soit par un emprunt plus ou moins adapté aux caractéristiques de la langue; enfin, sa préoccupation principale est d’assurer la cohérence de la terminologie du domaine visé.

La terminologie ponctuelle procède au mot à mot; puisque, le plus souvent, le temps est compté, la recherche s’effectue en général à partir de sources lexicographiques publiées, dictionnaires, encyclopédies, lexiques, glossaires, plus rarement par dépouillement de textes, d’où une grande dépendance par rapport à la qualité des sources disponibles; cette manière de procéder exige une grande compétence de la part du traducteur ou du terminologue/rédacteur et augmente les risques d’erreurs.

Aménagement linguistique et terminologie

Dans beaucoup de pays, la terminologie est un moyen d’action au service de la concrétisation d’une politique linguistique qui inclut, à l’évidence, la mise à niveau des terminologies en langue nationale dans des domaines où une autre langue occupait jusqu’alors la place principale, par exemple l’espagnol au Pays basque et en Catalogne, l’anglais au Québec.

L’approche de la terminologie est alors de type sociolinguistique. Elle est partie d’un ensemble de mesures qui, toutes, ont pour objet la même langue, mais selon des objectifs et des méthodologies qui leur sont propres et qu’il faut harmoniser et coordonner. La terminologie est tout particulièrement en rapport avec la lexicographie, celle-ci se préoccupant de la description du vocabulaire de la langue commune, alors que celle-là s’occupe de la description des vocabulaires spécialisés.

Dans une telle situation, lors des discussions ou des travaux, on se réfère à différentes notions, exprimées par des termes plus ou moins rigoureusement définis. On constate alors que ces termes prêtent souvent à confusion. Je crois donc utile à nos travaux d’indiquer ceux qui sont employés en aménagement linguistique et en terminologie et de les définir aussi précisément et aussi succinctement que possible. Disons, pour éclairer ma position, que je m’appuie pour ce faire sur mon expérience de l’aménagement linguistique au Québec depuis 1970, mis à l’épreuve d’observations dans d’autres contextes, notamment en Tunisie (1979-1980) pour l’étude des relations entre l’arabe et le français et l’organisation d’un enseignement de la terminologie adapté aux problèmes de la langue arabe, en Afrique (depuis 1974) où les langues africaines sont à la recherche d’un mode de complémentarité avec le français ou l’anglais et surtout en Catalogne à partir du moment (en 1982) où la Généralitat a décidé de définir et de mettre en vigueur une politique en faveur de l’usage du catalan. Ma préoccupation est d’arriver à une conception de la terminologie qui puisse être utile et efficace lorsqu’il s’agit de mise à niveau d’une langue nationale dans le cadre global d’une politique linguistique. Je me situe donc relativement loin de la stricte terminologie appliquée à la normalisation des terminologies, quoique je sois parfaitement conscient de la nécessité de cette approche dans certaines circonstances. Il ne s’agit donc pas de prendre parti pour une approche au détriment d’une autre, mais de les situer les unes par rapport aux autres selon les domaines de spécialité dont il s’agit. Par exemple, on ne peut aborder de la même manière et dans le même esprit des terminologies aussi différentes du point de vue de leur insertion sociale que la terminologie de l’aciérie électrique, celle des institutions politiques ou le vocabulaire de la découpe des viandes de boucherie. Les incidences culturelles sont plus ou moins déterminantes dans ces différentes situations.

Ceci dit, examinons les termes que nous utiliserons sans doute durant nos travaux.

Politique linguistique : C’est la notion la plus large, celle qui a la plus grande extension. Elle renvoie à toute décision prise pour orienter et régler l’usage d’une ou de plusieurs langues dans les communications d’un État ou d’une organisation. Elle englobe les notions d’aménagement linguistique et de législation linguistique. La politique linguistique peut être implicite ou explicite selon qu’elle est ou n’est pas formulée dans des textes juridiques ou des directives réglementaires : dans le premier cas, on laisse le jeu des forces sociales jouer librement; dans le second, on intervient pour en modifier l’orientation, le plus souvent en faveur d’une ou de plusieurs langues. Dans l’usage courant, ce terme est souvent utilisé en lieu et place de législation linguistique, dans des expressions comme « la politique linguistique du Québec », avec l’inconvénient de restreindre alors la politique linguistique aux seuls cas d’une politique gouvernementale.

Aménagement linguistique : On désigne sous ce terme l’ensemble des mesures qu’arrête un État lorsqu’il choisit d’intervenir dans le mécanisme de la concurrence des langues sur son territoire. L’aménagement linguistique implique à la fois des décisions d’ordre politique et des choix de modes et domaines d’intervention, ce qui suppose une connaissance sociolinguistique des mécanismes de la concurrence linguistique en général et sur un territoire donné en particulier. L’aménagement linguistique peut ne pas prendre la forme d’une loi spécifique et se formuler d’une manière éparse dans une foule d’articles de loi, de règlements, de décisions administratives, d’interventions de diverses natures en matière de langue, dont l’ensemble influence et module l’usage des langues en présence. Mais même si une législation linguistique existe, elle ne touche jamais la totalité des dispositions qui sont prises dans l’ensemble de l’appareil administratif en matière de langue. En Catalogne, on utilise le terme « normalisation linguistique » pour désigner la même notion.

Législation linguistique : Il y a législation linguistique quand un État choisit d’adopter une loi et des règlements pour préciser les rapports entre les langues et leurs domaines d’usage respectifs. En général, la loi définit le statut des langues (y compris par l’abstention), précise leur emploi dans les domaines où il y a ambiguïté ou affrontement, énonce les mesures qui sont prises pour favoriser la prédominance de la langue commune et, au besoin, pour garantir l’usage des langues minoritaires là où il est autorisé, dans le but ultime de guider la conduite des citoyens, personnes physiques ou personnes morales. Aucune loi ne peut, cependant, faire la synthèse de la totalité des dispositions de nature linguistique ou propres à influencer le destin de l’une ou l’autre langue qui sont prises par l’État ou la société. Il se pose donc un problème de cohérence entre la législation linguistique proprement dite et les autres mesures d’aménagement linguistique, notamment en matière d’éducation, d’immigration, de communication, de culture et même de politique familiale.

Certains termes clés sont couramment utilisés en terminologie et en lexicographie, qu’il est bon de présenter ici.

Norme linguistique : La langue est un fait social et son usage au sein de la société est orienté par un ensemble de règles sociales qui ont deux effets :

On parle donc ici d’un processus de standardisation de la langue, où on distingue quatre volets, tous indispensables pour un emploi de la langue dans les communications institutionnalisées : un standard orthographique, un standard de prononciation, un standard grammatical et un standard lexical.

La norme linguistique n’a pas pour objectif de faire disparaître les usages non standards, qui continuent à exister en concurrence avec l’usage standard.

Dans le cas des langues de grande diffusion, comme le français, l’anglais, l’espagnol, ou des langues employées dans plus d’un pays, comme dans le cas de la langue basque partagée par la frontière entre l’Espagne et la France, ou encore dans les cas des langues dont l’usage varie selon les régions d’un même pays, comme en Allemagne ou en Italie, on observe un jeu complexe de normes linguistiques.

Comme pour tout autre fait social, les règles qui régissent l’usage de la langue évoluent avec la société.

Norme lexicale : La norme lexicale a pour objectif de situer les différents usages sociaux du lexique par rapport à un usage standard, c’est-à-dire par rapport à l’usage que la communauté linguistique considère comme celui qui doit être privilégié dans les circonstances de communication formelle.

À partir de l’observation des différents usages, la norme lexicale s’élabore :

La norme lexicale est très polysémique, en ce sens qu’un même mot est susceptible d’avoir plusieurs sens, plus ou moins en rapport les uns avec les autres.

Les mots et les sens qui ne sont pas retenus par la norme lexicale continuent d’exister et peuvent très bien, par la suite, y être intégrés selon l’évolution des mentalités.

Norme terminologique : Les vocabulaires des spécialités font partie du lexique de la langue mais y ont un comportement très différent des mots de la langue commune. D’où la distinction entre lexicographie et terminographie.

La norme terminologique a pour objectif d’assurer l’efficacité de la communication spécialisée en uniformisant la dénomination de chaque notion pour les communications formelles.

À partir de l’observation de l’usage, elle privilégie l’usage par tous d’un seul terme pour désigner une notion. L’idéal en terminologie est la monosémie : un terme pour une notion et le même terme pour tout le monde.

Il s’agit ici d’un processus de normalisation, qui s’apparente beaucoup à la normalisation technique par l’objectif (l’uniformisation du terme) et la manière de procéder (consultation, arbitrage et décision).

La normalisation ne supprime pas les termes qui ne sont pas retenus, qui continuent d’exister dans l’usage. La synonymie existe aussi en terminologie, sauf que la description, sous forme de lexiques et de vocabulaires spécialisés, procède par exclusion des synonymes.

Une tendance récente en terminologie, désignée sous le terme de socioterminologie, se propose de prendre en compte les diverses couches de termes qui gravitent autour d’un terme standard et de les situer par rapport à lui selon les circonstances de communication et les groupes d’utilisateurs. Cette manière de faire aurait l’avantage de faire cohabiter harmonieusement différents termes pour une même notion en évitant l’ostracisme de l’exclusion. Par exemple, en aciérie électrique, on appelle « laitier » (terme standard) le résidu d’une poche de coulée, qu’on appelle « pizza » en langue familière dans les usines du Québec.

La relation entre norme lexicale et norme terminologique est complexe.

Stratégie d’implantation des terminologies

Une fois le travail terminologique terminé et ses résultats publiés sous forme de dictionnaires, de lexiques ou de glossaires, ou encore mis à la disposition du public sur support informatique, banque de terminologie ou cédéroms, il demeure la grande question de son implantation dans l’usage réel. Pour la plupart des équipes qui pratiquent la terminologie selon l’approche sociolinguistique, c’est l’étape la plus problématique, parce qu’il est à la fois difficile de concevoir et d’appliquer une stratégie d’implantation et parce qu’il faut beaucoup de temps pour juger de son efficacité, car le changement linguistique, même planifié, est un processus qui prend du temps, au moins une vingtaine d’années.

Je propose à votre réflexion les éléments d’une stratégie d’implantation telle que je peux la concevoir aujourd’hui avec le recul.

Le principe fondamental en est le suivant : la terminologie se diffuse par son insertion dans les communications institutionnalisées, qui façonnent l’usage des locuteurs individuels. Pour diffuser avec efficacité une terminologie, il est donc nécessaire de l’insérer dans le réseau normal des institutions qui en font un usage quotidien et répétitif.

Ce principe repose sur la distinction entre communication individualisée et communication institutionnalisée.

Nous entendons par communication individualisée l’acte personnel par lequel un individu entre en relation avec un autre au moyen du langage. La liberté dont jouit alors l’émetteur est ambiguë. D’un côté, elle est en principe totale : l’individu a le droit le plus strict et le pouvoir le plus absolu d’utiliser la langue comme il le veut. De l’autre, cette liberté est en fait réduite d’une part par le contrôle social qu’exerce la norme linguistique, d’autre part par la nécessité de tenir compte des ressources langagières du récepteur du message. Les communications individualisées se font le plus souvent en langue parlée, parfois en langue écrite, avec, souvent, une certaine charge affective.

En contraste, nous désignons sous le terme de communication institutionnalisée l’acte, le plus souvent anonyme ou impersonnel, par lequel une institution entre en relation avec des personnes, soit avec ses membres, par exemple l’État avec les citoyens, soit avec son personnel dans la relation employeur-employé, soit avec ses clients. L’institution a le pouvoir de déterminer le type de langue dont elle fera sa norme et a le pouvoir de contrôler la qualité de ses communications. Le plus souvent, il s’agit de communications écrites, donc émises après réflexion et consultation des ouvrages de référence au besoin. Bien sûr, à l’origine des communications institutionnalisées, il y a un rédacteur ou un locuteur individuel, mais placé dans une situation telle que, d’une part, la connaissance de la langue et de la terminologie de sa spécialité font partie de sa compétence professionnelle, et que, d’autre part, il lui faut ou respecter les directives de son institution, ou soumettre ses textes à un contrôle de qualité dans les cas de documents importants. En effet, la plupart des grandes entreprises sont dotées d’une direction des relations publiques qui s’assure de la qualité des communications de l’entreprise; au Québec, chaque ministère et chaque organisme disposent d’une direction des communications qui assume la même fonction.

La contrepartie de ce premier principe, c’est qu’il ne faut pas faire reposer sur le locuteur individuel la diffusion des terminologies. Il peut en faire son usage personnel, mais il ne peut pas en assumer la diffusion sociale. Il n’en a ni le pouvoir ni les moyens.

Autre idée-force : en concevant une stratégie d’implantation terminologique, il faut se garder de l’illusion de vouloir faire disparaître les variantes. Il y aura toujours plusieurs couches de terminologie, qui coexisteront dans l’usage quotidien, selon les circonstances de communication. Il est totalement illusoire et aberrant du point de vue linguistique de chercher à contrer ce phénomène. L’essentiel ici est d’insérer les termes recommandés dans l’usage standard de chaque spécialité de manière à ce que les variantes se situent correctement par rapport à eux.

Enfin, il existe un petit nombre de lieux qui jouent un rôle de premier plan dans la diffusion des terminologies et qui, en conséquence, doivent être mis à contribution non seulement dans la stratégie d’implantation, mais même, en aval, dans la méthodologie du travail terminologique, au moment de choisir les membres d’un comité de normalisation. Les plus importants sont : le réseau d’enseignement technique et professionnel; les organismes responsables de la préparation et de la rédaction des lois, règlements, codes, normes techniques; les directions des communications dans les entreprises et les organismes de l’administration publique; enfin, les éditeurs d’ouvrages ou revues spécialisées, à des niveaux variables de vulgarisation.

Chose certaine, on peut dire, en abordant l’implantation a contrario, que ce n’est pas l’équipe qui assume les travaux de terminologie qui est la mieux placée pour assurer la diffusion des résultats de ses travaux. Mais elle doit, au contraire, intégrer dans sa stratégie la participation des utilisateurs réels de chaque terminologie et s’assurer du concours des institutions les plus aptes à intégrer les nouveautés terminologiques dans leurs communications institutionnelles.

En guise de conclusion

Voilà donc un long parcours, un peu trop dense peut-être, qui nous a conduit des conceptions de la terminologie à l’implantation des termes dans l’usage réel.

Mais c’est ainsi que sont les choses : la terminologie n’est pas une simple activité de recherche portant sur les vocabulaires de spécialité, c’est surtout et fondamentalement, une entreprise d’orientation de l’usage et de changement linguistique planifié.

Abstract (anglais)

This paper reflects on two major points:

  • the concepts of terminology and the methods deriving from the question “why do we make up terminology?”; and
  • the decisive role played by terminology in the linguistic planning of a country.

Why make up terminology?

Six main reasons can be given for undertaking terminological work: 1,-terminology is an essential support for practical linguistic policy; 2.- it is a support for definition in technical standards and in drawing up laws, regulations and codes; 3,- it is necessary in order to solve terminological problems which arise in the practice of a profession, in teaching a subject, in drawing up a catalogue or in commercial advertising; 4,-it is necessary to certify documentary thesauruses; 5.- it is necessary for the translation or drawing up of texts, and in simultaneous translation and conference interpreting; 6.- it is necessary in order to be able to answer the questions of users in the day to day work of any linguistic and terminological consultation service.

Terminologies therefore have four main purposes: technical standardisation of vocabulary, translation, documentation and sociolinguistic purpose. This results in two main working methods: systematic terminology and one-off terminology.

Linguistic planning and terminology

Vocabulary in this field is often vague, so we shall define the following terms: linguistic policy, linguistic planning, linguistic legislation, linguistic standards (and by derivation standard usage and standardisation), lexical standards and terminological standards, and the relationships between them.

Terminology implementation strategy

We shall look at the elements of a terminology implementation strategy. The main principal is that terminology is disseminated by its insertion in institutionalised communications which establish how individual speakers should use it: hence the difference between individualised communication and institutionalised communication.

The other side of the coin in this first principle is that individual speakers should not be burdened with the responsibility for disseminating terminology.

Finally, there are a small number of environments which play a leading role in the dissemination of terminologies.

Using the opposite argument, we can state that a team which undertakes terminological work is not in the best position to ensure that the results of that work are disseminated.

In conclusion

Terminological work is not merely a research activity aimed at specialist vocabularies: it is above all a matter of orienting use and of planned linguistic change.

Laburpena (basque)

Bi puntu garrantzitsuri buruzko gogoeta egitea proposatzen digu txosten honek :

  • terminologiaren ikuskerari buruz eta “zergatik egiten da terminologia?” galderaren ondoriozko metodologiari buruz, eta
  • terminologiak edozein herritako hizkuntza-plangintzan betetzen duen eginkizunari buruz.

Zergatik jardun terminologi lanetan

Badira garrantzizko sei arrazoi terminologi lanetan aritzeko. Hona : 1- Hizkuntza-politika zertzeko nahitaezko oinarria da terminologia; 2- Arau teknikoak zehazteko euskarri da; areago, baita legeak, erregelamenduak edo kodeak idazteko ere; 3- Lanbide bateko jardunean, gairen bat erakusterakoan, katalogo bat egin behar denean edo merkataritzako publizitatean sortzen diren terminologi arazoei irtenbidea emateko ezinbestekoa; 4-Dokumentazioko thesaurusak konpultsatzeko beharrezkoa; 5- Testu bat itzuli edo idazteko, edo hitzaldi batean aldi bereko itzulpena edo interpretazioa egiteko derrigorrezkoa; 6- Baita erabiltzaileen galderei erantzuteko ere hizkuntza- eta terminologia-kontsultetarako zerbitzuan, egunean eguneango jardunean.

Horrenbestez, lau helburu nagusi ditu terminologiak : hiztegiaren normalizazio teknikokoa, itzulpengintzakoa, dokumentaziokoa eta, azkenean, soziolinguistikakoa. Eta, ondorioz, bi lan-metodo garrantzitsu : terminologia sistematikoa eta terminologia puntuala.

Hizkuntza-plangintza eta terminologia

Arlo honetako hiztegia lausoa da sarritan. Zehaztea komeni da, bada, honako terminook : hizkuntza-politika, hizkuntza-plangintza, hizkuntza-legeria, hizkuntza-araua (hortik erabilera estandarra eta estandarizazioa), lexiko-araua, terminologia-araua; baita euren arteko erlazioa ere.

Terminologia ezartzeko estrategia

Terminologiak ezartzeko estrategiaz gogoeta egin beharra dugu.

Hau da oinarrizko printzipioa : erakundetutako komunikazioen bitartez hedatzen da terminologia; erakundetutako komunikazio horrek zehazten dio hiztun bakoitzari zein terminologia erabili; hortik, bada, norbanakoen arteko komunikazioaren eta erakundetutako komunikazioaren arteko aldea.

Aurreneko printzipio horren ordezko zera dugu, hots, terminoak zabaltzeko ardura ez dela hiztun bakoitzaren esku uztekoa.

Azkenik, badira esparru gutxi batzuk garrantzi handikoak terminologia hedatzekoan.

Egia dela esan dezakegu, a contrario argudioa erabiliz, ez dela terminologia lanak bere gain hartzen dituen taldea aukerarik egokienak dituena bere lanen emaitzak zabaltzeko.

Ondorioz

Terminologia ez da espezialitateko hiztegietara begira egiten den ikerketa hutsa; hizkuntzaren erabilera eta aldaketaren planifikazioa bideratzeko eginkizuna da batez ere.

Resumen (espagnol)

La ponencia propone una reflexión sobre dos puntos primordiales como son :

  • las concepciones de la terminología y las metodologías que se derivan de la pregunta “¿por qué se hace terminología?”
  • el papel determinante que desempeña la terminología en la planificación lingüística de un país.

Por qué hacer terminología

Se pueden distinguir seis importantes razones para comprometerse en trabajos de terminología : 1- Es soporte indispensable para la práctica de una política lingüística; 2- Es soporte de la definición de una norma técnica, o incluso de la redacción de una ley, un reglamento o un código; 3- Es obligatoria para la solución de los problemas terminológicos que se plantean en el ejercicio de una profesión, la enseñanza de una materia, la elaboración de un catálogo o en la publicidad comercial; 4- Es precisa para compulsar tesauros documentales; 5- Es necesaria, bien para traducir, bien para redactar un texto, o tanto para la traducción simultánea como para la labor de intérprete en una conferencia; 6- Asimismo, para responder a las preguntas de los usuarios en la tarea diaria propia de cualquier servicio de consulta lingüística y terminológica.

En consecuencia, la terminología tiene cuatro objetivos principales : el de la normalización técnica del vocabulario, el traduccional, el documental y, por fin, el sociolingüístico. De lo referido se derivan dos grandes métodos de trabajo : el de la terminología sistemática y el de la terminología puntual.

Planificación lingüística y terminología

En este campo, el vocabulario es a menudo impreciso. Por ello, pues, definiremos los siguientes términos : política lingüística, planificación lingüística, legislación lingüística, norma lingüística - y de ahí el uso estándar y la estandarización-, norma léxica, norma terminológica y relaciones entre ellas.

Estrategia de implantación de terminologías

Reflexionaremos sobre los elementos de una estrategia de implantación de terminologías.

El principio fundamental es el siguiente : la terminología se difunde por su inserción en las comunicaciones institucionalizadas que fijan el uso que de ella deben hacer los hablantes particulares; de ahí la distinción entre comunicación individualizada y comunicación institucionalizada.

La contrapartida de este primer principio es que no se debe cargar al hablante particular con la responsabilidad de difundir las terminologías.

En definitiva, existe un reducido número de ámbitos que desempeñan un papel de primer orden en la difusión de las terminologías.

Es cosa cierta, podemos afirmar empleando el argumento a contrario, que no es precisamente el equipo que asume los trabajos de terminología quien mejor situado está para asegurar la difusión de los resultados de sus trabajos.

A modo de conclusión

La terminología no es una mera actividad de investigación dirigida a los vocabularios de especialidad; es sobre todo y fundamentalmente una empresa de orientación del uso y de cambio lingüístico planificado.

Pour une stratégie mondiale du français

L’intitulé de cette communication paraît très ambitieux, pour ne pas dire présomptueux.

Pourtant, le projet de francophonie est, en soi, mondial. La langue française, comme langue maternelle ou comme langue d’usage, est présente en Europe, en Afrique, en Amérique du Nord et en Asie. Comme langue étrangère ou langue seconde, elle est utilisée et enseignée à travers le monde entier. On constate cependant que la situation de la langue française est très différente d’un pays à l’autre et que son usage se teinte de nuances plus ou moins marquées. On constate également que l’usage de la langue française diminue dans des secteurs clés, notamment l’économie, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, la recherche fondamentale et appliquée. On constate enfin que les divers aspects de l’avenir de la langue française sont discutés et traités séparément, par des personnes différentes, selon les préoccupations des divers groupes d’intérêt, qui mettent de l’avant les solutions qui semblent convenir à leur problématique particulière. Ces réunions donnent lieu, le plus souvent, à des constats alarmistes, face auxquels des solutions contradictoires sont proposées, le tout largement répercuté par la presse, ce qui génère dans l’opinion publique l’impression que la langue française est en perte de vitesse et qu’il n’y a rien à faire pour contrer l’érosion du français. On ne peut donc pas faire l’économie d’une réflexion sur les fondements d’une stratégie mondiale commune que devraient adopter les différentes composantes de la francophonie, si on veut conserver à la langue française sa vitalité comme langue de la modernité et son statut de langue internationale dans tous les domaines de l’activité et dans tous les milieux.

D’un tout autre point de vue, on constate que les réunions des chefs d’État et de Gouvernement qui se tiennent régulièrement sont l’occasion d’adopter des programmes d’action formulés à la suite d’une procédure complexe. Le contenu est souvent proposé lors de diverses rencontres de ministres, de hauts fonctionnaires ou d’experts, qui se tiennent un peu partout dans le monde francophone, soit sur le même thème, soit sur des thèmes différents. Par exemple, une conférence des ministres francophones chargés des inforoutes s’est tenue à Montréal au mois de mai. Au terme de ces travaux, les ministres se sont mis d’accord sur un plan d’action pour intensifier la présence de la langue française sur le réseau des réseaux et pour favoriser l’accès à Internet au plus grand nombre de francophones, partout dans le monde. Aujourd’hui, notre rencontre aborde le thème de l’enseignement du et en français. Le programme est extrêmement diversifié et permettra de discuter du sujet sous les différentes facettes qu’il présente en Amérique du Nord : la diversité linguistique et le multilinguisme, l’enseignement du français comme langue seconde au Canada ou dans des pays aussi différents que les États-Unis ou le Mexique, l’enseignement du français comme élément d’une stratégie d’intégration des autochtones et des immigrants, la motivation des élèves à apprendre la langue française, la formation des maîtres, la coopération entre francophones ou francophiles d’Amérique du Nord entre eux et avec la francophonie du Sud, les médias et l’inforoute. Pour trois jours, c’est beaucoup et il ne sera ni facile de faire la synthèse des travaux, ni de formuler des recommandations destinées, en principe, aux instances de la francophonie en vue du prochain sommet d’Hanoï. Mais il faut ajouter que d’autres rencontres sur le même thème se sont tenues ou se tiendront ailleurs dans la francophonie, où on le traite en fonction de la situation du français dans ces régions et sans doute sous des angles qui correspondent aux préoccupations du milieu. Au bout du compte, on peut se demander comment s’effectuera la synthèse finale des conclusions de toutes ces réunions et qui formulera les recommandations à soumettre aux chefs d’État et de Gouvernement pour approbation et mandat d’application confié à l’un ou à l’autre des grands opérateurs.

En ouverture de vos travaux, je vous propose un début d’esquisse des éléments qui pourraient faire partie d’une politique mondiale du français. Mes réflexions tourneront autour de trois axes :

Chaque point sera traité en deux temps : exposé sommaire du sujet et des conséquences qu’on peut en tirer pour la mise au point d’une stratégie mondiale du français et, pour les illustrer, applications que l’on peut en faire dans le domaine de l’enseignement du et en français.

Le plurilinguisme de la francophonie

À part la France, aucun des membres de la francophonie n’est dans une situation d’unilinguisme; la langue française est toujours en contact avec une ou plusieurs autres langues sur le même territoire national :

Dans les pays de la francophonie du Sud, la politique d’usage exclusif de la langue française dans les principaux domaines de la vie publique et économique a échoué : en reléguant les autres langues aux communications orales et au domaine de la vie privée, cette politique a pris les apparences d’un impérialisme de facto et a nourri le discours de l’identité culturelle, surtout chez les intellectuels, en particulier chez les linguistes. Le discours francophone officiel sur le thème du dialogue des cultures n’a pas réussi à contrebalancer l’exclusion des langues nationales. Dans tous ces pays, l’analphabétisme a progressé et la concentration urbaine de la population est en train de donner naissance à de nouveaux créoles.

La francophonie doit résolument se tourner vers une politique d’aménagement linguistique avec, comme objectif, l’emploi complémentaire des langues nationales et du français, de manière à donner aux langues nationales un statut réel et non strictement symbolique, et une motivation économique et politique qui en fasse des langues publiques à part entière; en contrepartie, la langue française servirait de langue de communication internationale, politique et économique, de langue commune avec tous les pays de la francophonie, de langue d’usage et d’enseignement dans les domaines où les langues nationales ne sont pas encore performantes.

De telles politiques seront difficiles et délicates à mettre en place, pour des raisons de politique interne liées au choix des langues nationales, quoiqu’on exagère souvent cette difficulté, et pour des raisons linguistiques, notamment la mise à niveau des langues nationales. Elles devront s’élaborer sous la responsabilité de chaque gouvernement, selon les caractéristiques et la dynamique de chaque pays. La solidarité francophone doit se manifester par le soutien technique et financier aux gouvernements qui amorceront la mise au point d’une politique d’aménagement linguistique, sur deux plans distincts : sur le plan sociolinguistique, lorsqu’il faut, au tout début du processus, choisir une manière de procéder qui génère le soutien de la population aux éléments de la politique à mettre en place; sur le plan technique, pour les travaux qui touchent à l’actualisation des langues nationales dans les domaines où la politique linguistique entend les utiliser, mise à niveau qui doit légèrement précéder et qui doit accompagner la mise en place de la politique, mais qui ne doit pas servir de prétexte à ne rien entreprendre. Les programmes qui seraient arrêtés pour concrétiser cet axe d’une politique mondiale de la langue française devraient surtout privilégier les actions bilatérales, entre opérateurs de la francophonie et gouvernements nationaux, les programmes communs portant surtout sur la formation technique des spécialistes.

L’enseignement des langues est, de toute évidence, un élément central d’une politique linguistique. L’enseignement du français et en français ne peut pas se faire au détriment de l’enseignement des et en langues nationales. La relation doit être complémentaire et se définir en fonction de chaque situation particulière, comme partie intégrante de l’aménagement linguistique du pays. Beaucoup de réunions d’experts ont débattu des manières de faire cohabiter enseignement des langues nationales et enseignement du français, en proposant le plus souvent que le début de la scolarité se fasse en langue nationale. La Tunisie et le Maroc procèdent ainsi, avec succès dans la mesure où nous ayons pu l’observer. Le français n’a pas reculé dans ces pays : au contraire, les ultranationalistes se plaignent de l’augmentation du bilinguisme au sein de la population. Le Rwanda, avant qu’il n’éclate, avait intégré l’enseignement du et en kinyarwanda à tous les niveaux de l’enseignement primaire, en même temps que le français était introduit comme langue seconde, en contrôlant soigneusement tous les aspects du processus : formation des maîtres, mise au point des terminologies des matières scolaires, rédaction et publication des manuels. À notre connaissance, ce système fonctionnait bien et la connaissance du français avait progressé dans l’ensemble de la population scolaire.

Pour ma part, je suis convaincu que l’introduction ou le maintien de la démocratie dans tous les pays dépend du niveau d’instruction de la population, parce qu’elle exige fondamentalement que chaque citoyen puisse s’informer, donc avoir connaissance de la langue du pouvoir, et qu’il puisse analyser d’une manière critique ce qui se publie ou se dit, donc avoir acquis le sens de l’analyse et de la synthèse pour se faire une opinion.

Motivation de la langue française

L’espace de la langue française sur le plan national et international face à l’anglais dépend de son usage comme langue des grandes organisations internationales, comme langue de l’activité économique et culturelle, comme langue de la science et de la technologie, comme langue des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Une stratégie mondiale du français doit inclure des modes d’action dans chacun de ces domaines et en assurer la cohérence.

D’un sommet à l’autre, les chefs d’Etat et de Gouvernement ont été saisis des problèmes qui compromettent l’usage du français dans les grandes organisations internationales. Un comité de suivi a été créé, qui a décrit en détail la situation dans les diverses organisations internationales et mis de l’avant un certain nombre d’actions. Depuis lors, nous ne savons pas si ces actions ont été suivies d’effets, ni si la situation décrite a évolué dans le sens d’un plus grand respect du statut du français comme langue officielle et langue de travail de ces organisations (à l’exception des mesures prises lors des jeux olympiques d’Atlanta), ni si la tendance des diplomates francophones à utiliser l’anglais par commodité s’est atténuée.

D’autre part, la politique linguistique de l’Union européenne se réduit au strict plurilinguisme des textes officiels, selon une pratique très onéreuse et de plus en plus acrobatique de la traduction, et demeure dramatiquement imprécise dans toutes les autres situations où la libre concurrence des langues impose le plus souvent l’usage de l’anglais.

Ce volet de la stratégie mondiale du français est de la plus haute importance pour conserver au français son caractère de langue internationale et éviter que le français ne devienne, dans les faits, que la langue nationale d’un pays européen, dont le caractère international ne reposerait plus alors que sur le fait qu’elle est également parlée dans d’autres pays de par les hasards de l’Histoire. La fragilité de la position de la langue française dans chaque pays de la francophonie s’accentuerait du fait même.

Les sommets francophones sont l’aspect politique de la francophonie et la mise en place des programmes ainsi arrêtés prend appui sur chacun des gouvernements des pays membres et s’accomplit avec le soutien des organismes dont s’est dotée la francophonie pour mettre en place sa stratégie. Cependant, pour être pleinement efficace, le volet politique doit être soutenu par le comportement de l’entreprise privée francophone : une économie en langue française est un volet essentiel d’une stratégie mondiale du français.

L’entreprise privée, et tout particulièrement l’entreprise privée française qui constitue la masse critique de l’activité économique en langue française sur le plan international, devrait se préoccuper de l’usage du français dans ses communications internes, tenir compte des caractéristiques et préoccupations des pays francophones où elles ont des activités ou des clients, développer une stratégie de communication commerciale très largement plurilingue, c’est-à-dire qui n’ait pas pour postulat qu’en dehors de la France et des pays francophones, tout doive se faire en anglais, au détriment non seulement de la langue française, mais aussi au mépris des langues nationales de chaque pays. Un tout petit exemple pour concrétiser ce point : une très belle revue française a confié la gérance de ses abonnements nord-américains à une société américaine. Logique, me direz-vous; mais voilà le hic : les Québécois sont en Amérique du Nord, avec, comme conséquence, que les abonnés québécois reçoivent en langue anglaise leur avis de renouvellement : il est tout de même ridicule de devoir utiliser l’anglais pour s’abonner à une revue française. Il s’agit, de la part de cette entreprise, d’une maladresse, comme on nous l’a confirmé par la suite, mais de taille et très symbolique : oublier que les Québécois sont des nord-américains et qu’ils tiennent à demeurer de langue française. Autre maladresse qui agace énormément les Québécois et qui discrédite l’action qu’ils mènent pour bloquer la contamination du français par la langue anglaise de nos puissants voisins : la prolifération inutile des anglicismes dans les journaux et revues de France, notamment dans le secteur de la mode et des produits de beauté, parce que l’anglais fait chic, moderne, branché, in, selon le terme qui désigne le nec plus ultra de la modernité.

D’une manière générale se dégage au fil des jours l’impression que l’action politique n’arrive pas à influencer le comportement de l’entreprise privée, sauf au Québec à cause de la Charte de la langue française. On observe même une tendance à se résigner à l’hégémonie de la langue anglaise dans le domaine économique et à soutenir que la langue française est surtout une langue de culture, comme si cela pouvait être une consolation. Réfléchir ainsi, c’est nier le rapport évident entre économie et culture, c’est ne pas voir que la vitalité de la culture est en relation étroite avec la vitalité économique. Les Québécois se sont fait servir ce type de rationalisation, au moment où on leur disait que la vocation de la langue française était de défendre les valeurs spirituelles et culturelles, l’anglais prévalant dans les affaires matérielles, les affaires d’argent, triviales et à la limite de la moralité. Nous n’y avons rien gagné : nous nous sommes appauvris collectivement, nous sommes devenus des colonisés de l’intérieur et nos fameuses valeurs spirituelles se sont écroulées. La question reste donc entière et le débat, s’il a lieu, sera aussi vif et complexe que celui qui se poursuit quant à la place du français dans les communications scientifiques : comment assurer la place de la langue française dans l’économie mondiale, non pas seulement dans le cadre des accords internationaux du type Gatt, mais surtout par son usage comme langue de travail et langue des affaires par chaque entreprise francophone.

On ne compte plus les réunions, colloques, congrès, ateliers où s’est discuté le recul de la langue française dans les publications scientifiques. Aucun plan d’action n’en est sorti. Pourtant, de toutes ces réunions, se dégagent deux opinions sur lesquelles les scientifiques eux-mêmes sont d’accord : que les textes hautement techniques, publiés dans des revues fréquentées par les seuls spécialistes de la même discipline, soient publiés en anglais, avec ou sans résumé en français, n’est pas dramatique et permet à la science française de se diffuser; par contre, la vulgarisation des connaissances nouvelles auprès d’un public non-spécialisé et l’enseignement des sciences à l’université et au secondaire doit se faire en français. La difficulté de concilier ces deux opinions vient du fait qu’elles impliquent que les hyper-spécialistes doivent assumer la fonction de passerelle terminologique entre une science qui se fait en anglais et la même qu’on veut enseigner en français, c’est-à-dire que ces spécialistes se trouvent devant l’obligation de développer la terminologie néologique de leur discipline en français pour pouvoir la vulgariser et l’enseigner en français. Si ce type de passerelle n’existe pas, la terminologie des spécialités deviendra de plus en plus anglicisée. Cette fonction de passerelle terminologique est plus difficile à assumer dans les pays où l’enseignement universitaire des sciences est récent, surtout lorsque de jeunes scientifiques sont envoyés étudier en langue anglaise, dans des universités américaines ou canadiennes, en profitant des accords de coopération bilatérale. La stratégie mondiale du français devrait comprendre un volet de concertation panfrancophone pour la normalisation terminologique des sciences et technologies de pointe. L’expérience québécoise des vingt dernières années montre que ce n’est pas là chose facile à réaliser, ce qui n’enlève rien à l’urgence de la chose.

La mode d’aujourd’hui braque l’attention sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication, avec raison d’ailleurs puisque leur usage se généralise dans le grand public, ce qui met en relief la suprématie de l’anglais en informatique, la faible présence de la langue française sur le réseau des réseaux et, surtout, ce qui modifie les modes d’accès à l’information. Les instances francophones sont maintenant alertées et ce thème sera très présent lors du sommet d’Hanoï.

La stratégie ici comporte plusieurs volets et elle doit être globale.

Ces nouvelles technologies reposent sur l’informatique et le téléphone ou le câble. L’aspect informatique est le plus problématique : il faut s’assurer du développement d’une informatique en langue française : le déficit ici est énorme et la négligence pour ainsi dire scandaleuse, comme quiconque peut s’en rendre compte en prenant connaissance de la configuration informatique requise pour utiliser un cédérom diffusé en langue française. Surtout, il faut s’assurer de la présence d’experts francophones dans les réunions où s’élaborent les normes techniques des nouveaux produits informatiques pour qu’au moins soient prises en compte les spécificités de la langue française : cette action devrait s’appuyer sur une concertation internationale avec tous les pays dont les langues sont déformées par les systèmes informatiques actuels. L’infrastructure des communications, téléphone ou câble, freine l’accès des francophones à Internet et au courrier électronique dans beaucoup de pays : la fiabilité des lignes téléphoniques est souvent douteuse et les hauts tarifs des communications imposés par les compagnies de téléphone ou de câble rendent excessifs les coûts d’utilisation des nouvelles technologies.

D’un autre point de vue, on constate que le prix des produits informatiques en français est nettement plus élevé que celui des mêmes produits ou de produits comparables en langue anglaise, d’une part, et que, d’autre part, le même produit en français peut se vendre moins cher au Québec qu’en France, avec de curieuses conséquences, par exemple le marché gris qui entraîne souvent la disparition du produit des tablettes des marchands au Québec, ce qui oblige à l’importer de France à gros prix. Le marché des produits informatiques en langue française n’est pas international, mais national et fortement protégé en France.

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont surtout modifié en profondeur la pratique et l’accès à l’information.

L’information est de plus en plus abondante, elle nous arrive en grande quantité par des sources de plus en plus nombreuses : journaux, revues, postes de radio AM et FM, cinéma, canaux de télévision accessibles par câble ou par antenne parabolique, sites Internet sur tous les sujets, à la portée de quiconque dispose d’un ordinateur et d’une ligne téléphonique.

L’information est de plus en plus universelle, à la fois de par son origine et de par ses modes de diffusion, très souvent en temps réel. Pour l’information, il n’y a plus de frontières : plus moyen de ne pas savoir ce qui se passe sur la planète, mais aussi plus moyen de le cacher aux citoyens. Le spectacle de la diversité culturelle et des modes de vie, la prise de conscience de la richesse des uns et de la pauvreté des autres, l’actualité politique de tous les pays, les cataclysmes naturels et les guerres locales, tout est livré à la curiosité des citoyens du monde et entraîne des réactions disparates : solidarité, désir de mieux connaître, ouverture d’esprit, mais aussi envie, désir d’accéder à un autre mode de vie, rejet, consolidation des préjugés, etc.

L’information est plus primaire, en ce sens qu’elle privilégie le plus souvent la relation des faits bruts ou l’expression d’opinions individuelles ou de points de vue de groupes inspirés par les intérêts qui sont les leurs et qu’ils défendent, ou par l’idéologie qui les anime.

L’information est de plus en plus fragmentée, en ce sens que chaque personne va d’une source à une autre dans une même journée et une même soirée : le zapping des Français ou le pitonnage des Québécois s’étend à toutes les sources d’information. Les moyens de communication dont nous disposons et la manière dont l’information se pratique et se diffuse permettent la formation d’une très grande variété de groupes et sous-groupes au sein de la société, tout au long d’une gamme de centres d’intérêt qui va de la pratique de l’équitation aux idéologies d’extrême-droite. Tout s’exprime aujourd’hui et la solidarité entre les membres d’un groupe s’intensifie parce que chaque membre potentiel échappe plus facilement à l’isolement et aux contraintes de l’espace : la solidarité est virtuellement universelle et non plus uniquement locale ou nationale.

Dans une telle situation, l’exercice de la démocratie devient de plus en plus difficile en même temps que la démocratie est plus réelle et plus nuancée. La démocratie repose en définitive sur ce qu’on appelle l’opinion publique, manière de désigner la somme des opinions individuelles. Or, pour chaque citoyen aux prises avec la masse de l’information, il est aujourd’hui difficile d’apprécier la fiabilité d’une source d’information, d’analyser les renseignements divers qui lui arrivent, d’en faire une synthèse sous la forme d’une opinion personnelle réfléchie, qui ne soit pas la vague impression que lui a laissée le mitraillage de l’information, le souvenir confus des bribes d’information recueillies au hasard des sources. D’autre part, la démocratie exige la constitution de consensus sociaux indispensables à la définition d’un projet de société, alors que la pratique actuelle de l’information place au premier plan les intérêts de l’individu, des groupes, sous-groupes et groupuscules, au nom de la liberté de parole et selon une conception de la société qui met de l’avant les droits individuels.

La seule réponse à l’éclatement de l’information est de remettre à l’honneur l’idéal de la tête bien faite, c’est-à-dire le fait de pouvoir transformer l’information en connaissance. Chaque citoyen, et surtout chaque enfant, citoyen branché de demain, doit devenir capable de procéder à l’analyse et à la synthèse d’éléments divers, ce qui suppose le sens critique et un cadre de référence; et, en même temps, chaque citoyen doit disposer des moyens d’exprimer son opinion avec nuance et clarté, par la maîtrise de la langue standard, écrite et parlée.

Les nouvelles technologies se caractérisent de plus en plus par l’interactivité, qui fait appel au sens de l’initiative, à la créativité et, ici aussi, au sens critique et à la maîtrise de la langue standard.

La pédagogie se partage aujourd’hui entre le tableau noir et l’écran, entre le professeur en classe et le matériel disponible sur ordinateur, par Internet ou cédéroms. L’intégration des multiples sources d’information dans la procédure d’apprentissage et de formation des enfants va révolutionner l’enseignement et l’éducation et exiger un tout nouveau type de professeurs.

Enfin, la francophonie trouve dans Internet la possibilité d’annuler la distance et de communiquer en temps réel.

La variation linguistique

Toutes les langues varient, comme on le constate, en ne citant comme exemples que les langues qui nous sont plus familières, l’anglais (britannique, américain, canadien, australien), l’espagnol (castillan, mexicain, colombien, américain, etc.), le portugais (celui du portugal et celui du Brésil). Un collègue allemand, linguiste et humoriste, prétendait qu’un locuteur allemand sans accent est soit un étranger, soit un espion!

Pour beaucoup de francophones, et pour beaucoup de Français, l’idée que la norme de la langue française puisse varier est inacceptable et apparaît comme un crime de lèse-majesté : pour eux, il n’y a qu’une langue française et c’est la leur, celle de la bonne société de Paris. En fait, au sein de la francophonie, la variation linguistique se vit difficilement. Il arrive même qu’elle serve d’argument pour défendre les intérêts français dans des secteurs à forte dominante langagière, l’exemple le plus évident étant la querelle France-Québec à propos du doublage des films américains.

La définition de la langue française demeure ambiguë. Dans les faits, la notion de langue française recouvre trois réalités qui se recoupent tout en étant distinctes :

Les normes du français sont maintenant plurielles : il faut en prendre acte et agir en conséquence en intégrant dans la stratégie mondiale du français une conception variationniste de la langue dont les éléments essentiels pourraient s’énoncer de la manière suivante.

Il nous faut d’abord maintenir l’intercommunication entre tous les locuteurs du français, sans pour cela nier l’existence des normes nationales, c’est-à-dire sans poursuivre le mythe du même français pour tous.

Pour y arriver, il faut aménager la variation linguistique dans chaque pays francophone en définissant clairement la norme du bon usage dans chaque cas particulier, au lieu de laisser la variation linguistique se propager sauvagement, sans être encadrée. C’est l’occasion de définir et d’expliciter la relation entre la norme française et la norme particulière d’un pays.

Enfin, il nous faut définir une politique commune de l’emprunt, emprunts à l’anglais surtout, mais aussi emprunts aux langues locales.

Ces questions touchent de très près à l’enseignement du et en français sur deux points principaux.

Dans chaque pays, l’enseignement du et en français doit s’insérer dans l’aménagement linguistique du pays et se faire en fonction de la norme légitime nationale et des difficultés particulières que pose l’usage du français dans ce pays.

La pédagogie du français doit prendre en compte les visages différents de la langue française, qui sont aujourd’hui facilement accessibles par la littérature, le cinéma, la télévision. Prendre conscience de la variation linguistique, c’est revenir au réel et, en même temps, prendre conscience que les autres aussi ont des usages particuliers et qu’il faut donc se donner les moyens d’utiliser une langue commune quand les circonstances l’exigent.

En guise de conclusion

Ces quelques notes permettent d’entrevoir ce que pourrait être une stratégie mondiale du français.

Une stratégie mondiale du français doit découler et prendre appui sur les caractéristiques de la situation de la langue française dans chaque pays de la francophonie. Ce qui veut dire deux choses : favoriser, dans chaque pays, l’adoption d’une politique d’aménagement linguistique dont l’objectif premier est la mise en place de rapports harmonieux et complémentaires entre langues nationales et langue française; en second lieu, accepter l’existence et l’affirmation de normes nationales de la langue française selon une conception de la langue française qui les intègre plutôt que de les combattre. Ainsi se consoliderait l’identité culturelle de chaque pays, fondement de la solidarité de la francophonie.

Une stratégie mondiale du français doit conserver à la langue française son statut de langue officielle des organisations internationales et rendre effectif son statut de langue de travail. Sur ce point précis, ce qui se passera en Europe est d’une importance capitale, selon que l’Europe s’orientera vers le plurilinguisme ou vers l’unilinguisme de la langue anglaise comme seule langue commune des membres de l’Union.

Une stratégie mondiale du français doit comporter une alliance avec les entreprises francophones pour maintenir la présence de la langue française dans l’activité économique internationale et son usage comme langue de travail interne.

Une stratégie mondiale du français doit proposer un compromis entre communications scientifiques de pointe en anglais et diffusion des connaissances nouvelles en français en soutenant le rôle de passerelle terminologique que doivent assumer les scientifiques dans leurs spécialités respectives.

Dégager une stratégie mondiale du français dans le domaine des nouvelles technologie de communication est plus complexe. À la base, favoriser la pratique de l’informatique en français, dans sa terminologie et grâce à la définition de normes internationales qui tiennent compte des caractéristiques du français et des langues autres que l’anglais. Sur le plan économique, réduire les tarifs du branchement téléphonique, augmenter la fiabilité et la vitesse des lignes, rendre accessibles les produits informatiques en langue française en pratiquant des prix concurrentiels par rapport aux mêmes produits en langue anglaise. En ce qui concerne l’information telle qu’elle est accessible aujourd’hui dans l’éclatement des sources, une stratégie mondiale du français doit rendre chaque citoyen et chaque enfant capable de se former une opinion et capable de l’exprimer, avec autonomie et sens critique.

Dans cette stratégie, l’enseignement du et en français joue un rôle clé, à la fois à l’égard des enfants et des adultes. Là se forge la représentation de nous-mêmes et des autres comme locuteurs du français. Là se standardise l’usage du français comme langue de sa communauté et, aussi, langue partagée avec d’autres. Là se transmettent en français les connaissances, des plus simples aux plus sophistiquées, ce qui exige que les vocabulaires techniques en langue française soient vivants et modernes. L’enseignement du français comme langue étrangère ou langue seconde repose non seulement sur le prestige de la culture française, mais également sur son usage comme langue internationale et surtout sur son utilité, aujourd’hui et demain, comme langue économique, langue scientifique, langue d’accès à des produits culturels et à des sites d’information de haute qualité.

Ces propositions peuvent sembler aller de soi, mais mon expérience de la coopération francophone m’amène à penser que, si la situation où se trouve la langue française dans le monde et dans les différents pays où elle est présente est relativement bien connue, on n’en tire pas toujours les bonnes conclusions lors de la définition des actions et programmes nationaux, bilatéraux ou multilatéraux. L’explicitation de la stratégie mondiale de la langue française servirait ainsi de cadre de référence pour préciser et choisir les programmes à mettre en place dans chaque secteur et elle servirait également de repère pour en évaluer les résultats en fonction des objectifs visés.

Enfin, une telle stratégie servirait non seulement la langue française, mais, plus fondamentalement, la démocratie dans tous les pays de la francophonie.

L’aménagement linguistique au Québec

Au Québec, on intervient régulièrement sur la langue et on en parle beaucoup, mais il n’est pas toujours facile de s’y retrouver dans nos politiques linguistiques. Ce texte présente la situation de façon simple et permet d’y voir un peu plus clair.

La situation linguistique au Québec : origine et état actuel

Pour comprendre pourquoi le Québec a adopté une politique linguistique, il faut retourner à l’histoire pour voir dans quelles circonstances la langue française et la langue anglaise sont entrées en contact sur ce territoire, pour saisir l’origine et les mécanismes profonds de leur concurrence qui ont fondé naguère et qui fondent encore aujourd’hui la nécessité d’aménager les rapports entre ces deux langues. En arrière-plan, l’évolution du poids démographique relatif des francophones au Canada et au Québec sert constamment d’argument aux uns et aux autres et s’utilise comme référence pour évaluer les politiques gouvernementales. Sur un tout autre plan, il faut également se faire une idée des relations entre l’usage du français au Québec et celui en France et comprendre que l’évolution du statut de la langue française comme langue internationale par rapport à l’anglais a un impact sur le statut du français au Québec. Enfin, la situation des langues des Premières nations, amérindiennes et inuit, est une question qui prend de plus en plus d’importance dans le contexte de l’aménagement linguistique du territoire québécois; elle préoccupe également de plus en plus l’opinion publique internationale.

Les deux moments clés de l’histoire du Québec

La colonisation française

À la suite de l’arrivée en Amérique de Christophe Colomb (1492-1504) et de l’exploration du golfe du Saint-Laurent par Jacques Cartier (1534-1536), qui prend possession de ce territoire au nom du roi de France, le peuplement français se concentrera en deux points relativement éloignés l’un de l’autre, surtout pour l’époque : sur la face sud-est du golfe, ce qui deviendra l’Acadie, et sur les rives du Saint-Laurent, ce qui deviendra le Québec. Ces deux peuplements formaient alors la Nouvelle-France.

Ce territoire demeure possession française pendant plus de deux siècles (1534-1760). Durant cette période, une société française s’installe dans les deux régions, autour de Port-Royal (fondée par Champlain et de Monts en 1605) sur le golfe du Saint-Laurent et à partir de la ville de Québec (fondée en 1608 par Champlain) dans la vallée du fleuve Saint-Laurent. Cette société est de langue française et de religion catholique; elle est constituée d’un petit noyau de nobles (les représentants du Roi, les officiers, les seigneurs et les membres du haut clergé) et de simples gens qui ont émigré comme colons ou qui sont venus comme soldats. L’ensemble de la population vit en vase clos, ce qui favorise la diffusion du français de Paris comme langue du pouvoir et de la religion, le recul des patois des colons et l’unification linguistique du pays. Des relations s’établissent avec les Amérindiens, tantôt cordiales, tantôt hostiles, qui se traduiront, pour les Français, par une meilleure connaissance du pays, et pour les Amérindiens, en une lente assimilation. Le français du Québec garde beaucoup de traces de ces contacts dans son vocabulaire et dans la toponymie. Les Français, guidés par les Indiens (terme utilisé alors), explorent le continent, vers le sud jusqu’au golfe du Mexique (La Salle fonde la Louisiane en 1682) et vers l’Ouest, jusqu’aux Rocheuses (La Vérendrye vers 1750) : chacun prend possession de ces nouveaux territoires au nom du roi de France. Des postes de traite sont installés, souvent fortifiés aux points stratégiques. L’immigration des Français vers l’Ouest et le Sud-Ouest commence. Enfin, les colonies françaises et anglaises de l’Atlantique prennent contact : leurs relations subiront toujours les contrecoups des guerres entre la France et l’Angleterre.

Les Français de l’époque deviennent des Américains, au sens de personnes qui vivent en Amérique du Nord et ils le deviendront de plus en plus en s’appropriant l’environnement et l’esprit de ce continent. Les Québécois d’aujourd’hui ont la même conviction d’être des Français d’Amérique, d’être de langue française mais d’une culture dont le fond est français et sur lequel se sont greffées les influences d’un mode de vie et d’une histoire en rupture d’avec la France.

La Conquête pour les uns, la défaite pour les autres

En 1740, la guerre éclate de nouveau entre la France et l’Angleterre : le prétexte, cette fois, est la succession au trône d’Autriche. La guerre se déplace en Amérique : l’Acadie est conquise (chute de Louisbourg en 1745) et la vallée du Saint-Laurent devient britannique par la défaite des Français sur les plaines d’Abraham en 1760.

Les conquérants sont de langue anglaise et protestants, mais ils sont alors très peu nombreux. La population anglophone est composée des représentants du Roi, des officiers et des soldats et de marchands qui émigreront immédiatement des colonies anglaises de la côte Atlantique, attirés par l’espoir de faire fortune rapidement.

La longue histoire des rapports entre deux langues, deux cultures et deux religions commence, influencée par la Révolution américaine, par la formation qui s’ensuit de deux nouveaux pays, les États-Unis d’Amérique et le Canada, histoire très marquée jusqu’à aujourd’hui par l’essor et la puissance économique des États-Unis.

La population francophone continue d’émigrer vers l’ouest du Canada, fascinée par ces grands espaces disponibles, dans le même esprit que la migration américaine vers la Californie. Des villages seront fondés, les terres mises en culture. De nouvelles communautés de langue française se constituent peu à peu et le métissage avec les autochtones est fréquent.

Le poids démographique des francophones

Au lendemain de la Conquête, les Canadiens (nom que l’on donne alors à la population française) sont largement majoritaires, les Britanniques très minoritaires. Les Anglais apportent avec eux leurs institutions démocratiques. Le poids démographique relatif de chaque communauté linguistique est donc de toute première importance.

L’immigration des anglophones s’amorce immédiatement, surtout en provenance des colonies anglaises de l’Atlantique. Elle s’accentuera dramatiquement au moment de l’indépendance de ces colonies avec l’arrivée au Canada des Loyalistes, nom donné aux gens des colonies anglaises qui ont préféré demeurer britanniques plutôt que de devenir américains. Environ 30 000 d’entre eux s’installent au Canada dont 6 000 au Québec. Le gouvernement de l’époque leur donne des terres dans l’ancienne Acadie, dans la vallée du Saint-Laurent et dans la région des Grands Lacs, qui deviendra par la suite l’Ontario au moment de la séparation du Québec en Haut et Bas-Canada.

Tout au long du XIXe siècle, les gouvernements successifs favorisent l’immigration d’anglophones en provenance des Îles britanniques. En 1875, le pouvoir central prend l’entière responsabilité de l’immigration. Tous les efforts de recrutement se portent vers l’Angleterre, très peu vers la France et la Belgique. Les nouveaux arrivants, quelle que soit leur langue maternelle, sont orientés vers l’Ontario et vers les plaines de l’Ouest. Les communautés françaises qui y sont déjà installées seront noyées par l’arrivée massive de ces nouveaux immigrants de langue anglaise ou qui choisissent de s’intégrer à la communauté de langue anglaise. Là est l’origine des minorités de langue française hors Québec, dont l’avenir a été et est toujours problématique, surtout qu’elles subissent de hauts taux de transfert linguistique en faveur de l’anglais.

À la même époque, un exode massif de Québécois francophones vers les États-Unis se produit : entre 1850 et 1930, on estime à environ 700 000 le nombre de ceux qui quittent le Québec, attirés par les salaires offerts dans les filatures alors en pleine expansion. La proportion des Canadiens français diminue partout au Canada, même au Québec alors que le poids démographique du Québec dans le Canada s’affaiblit.

La responsabilité de l’immigration relève encore aujourd’hui du gouvernement d’Ottawa. Cependant, un accord a été signé entre le Québec et le gouvernement canadien en 1978, confirmé en 1991. Il donne au Québec le pouvoir de sélectionner les immigrants indépendants, ce qui exclut les réfugiés et les personnes admises dans le cadre de la politique de regroupement des familles. Dans les faits, cet accord ne permet au Québec que le contrôle d’une faible proportion de l’immigration globale : par exemple, durant la décennie 1985-1994, 40 % seulement des immigrants admis au Québec ont été sélectionnés par le gouvernement québécois.

La situation démolinguistique du Canada et du Québec (les valeurs données expriment le pourcentage de la population)

Répartition de la population selon la langue d’usage[1]
Anglais Français Autre
Canada 68,3 % 23,3 % 8,4 %
Canada (sauf Québec) 87,6 % 3,2 % 9,2 %
Québec 11,2 % 83,0 % 5,8 %
Répartition de la population selon la connaissance de l’anglais ou du français[2]
Anglais Français
Québec 40,9 % 93,6 %
Reste du Canada 97,7 % 10,6 %
Place occupée par le français langue maternelle[3] au Canada
Nouvelle-Écosse 4,2 %
Île-du-Prince-Édouard 4,5 %
Saskatchewan 2,2 %
Nouveau-Brunswick 34 %
Yukon 3,3 %
Colombie-Britannique 1,6 %
Ontario 5 %
Territoires du Nord-Ouest 2,5 %
Terre-Neuve 0,5 %
Manitoba 4,7 %
Alberta 2,3 %
Québec 82 %

Enfin, on note que les transferts linguistiques se font le plus souvent en faveur de l’anglais, partout au Canada et même au Québec. Enfin, le taux d’immigration au Canada par rapport à la population d’accueil est le plus élevé dans le monde : 1 immigrant pour 143 habitants; en comparaison, il est de 1 pour 388 habitants aux États-Unis et en Australie, de 1 pour 253.

La concurrence avec l’anglais

Dès le début, la colonisation a mis en contact des anglophones et des francophones. Les rapports de force entre ces deux communautés linguistiques n’ont pas toujours été d’égal à égal et maintenant, les anglophones sont majoritaires en Amérique du Nord. On ne connaît pas toujours très bien l’évolution de cette situation et ses conséquences réelles, c’est pourquoi nous avons tenté de répondre à ces questions :

Les avancées de l’anglais

Tout au long de l’histoire du Canada après la Conquête, l’usage de l’anglais s’étendra; celui du français régressera. Les points forts de cette tension sont bien identifiés. Dès la Conquête, les marchands anglais prennent le contrôle de l’activité commerciale : la France ne reconnaissant pas les lettres de change, les Français restés dans l’ancienne colonie sont en très mauvaise posture financière, d’autant plus qu’il leur est interdit de faire commerce avec la France. Comme ils n’ont ni relation, ni crédit en Angleterre, le terrain est libre pour les marchands anglophones. Cette emprise s’étendra par la suite à l’ensemble de l’activité économique. L’anglais devient la langue des affaires.

L’industrialisation du Canada et du Québec sera financée tout naturellement par les capitaux ainsi amassés par les anglophones, auxquels viendront s’additionner les capitaux américains. L’anglais devient la langue de travail et la langue de la réussite économique.

Le Canada se partage de plus en plus en deux communautés sur la base de la langue dominante : le Québec demeure à majorité francophone, les autres provinces (« the rest of Canada », le ROC) deviennent de plus en plus anglophones par l’arrivée d’immigrants anglophones, par l’assimilation des minorités francophones et des immigrants d’autres langues. Le ROC se veut de langue anglaise.

À partir des années 1950-1960, il devient de plus en plus évident que l’idéologie des deux peuples fondateurs, base de la Confédération de 1867, ne correspond plus à la réalité. Le Québec abandonne l’idée d’une nation canadienne bilingue de l’Atlantique au Pacifique.

Enfin, sur le plan international, l’anglais est devenu la langue des relations économiques et le devient de plus en plus avec la mondialisation des marchés. Comme langue des États-Unis, elle s’est imposée dans les nouvelles technologies de communication, dans les publications scientifiques et maintenant dans les produits culturels de grande consommation, notamment le cinéma, la chanson et la télévision. Sur le plan politique, elle tend à devenir la langue des relations internationales entre États dans les organismes internationaux, dans les grandes réunions de concertation internationale, en Europe comme langue commune des pays membres de la Communauté. La langue française au Québec, et dans les autres pays de la francophonie, subit les contrecoups du recul de la langue française comme langue internationale.

Conséquences sociolinguistiques pour le Québec

Les conséquences des avancées de l’anglais deviennent nettement perceptibles à partir du milieu du XIXe siècle. Les tendances fortes en faveur de l’anglais se manifestent encore aujourd’hui, ce qui oblige le Québec et les Québécois à une vigilance constante. Importantes, ces conséquences sont d’ordres social et linguistique.

Sur le plan social, les domaines d’utilisation de la langue française et de la langue anglaise se définissent les uns par rapport aux autres. L’usage du français se réduit à la vie familiale, à la vie sociale entre membres de la communauté, à la vie religieuse, à l’enseignement dans les écoles et institutions sous son contrôle, aux journaux et plus tard à la radio et à la télévision, à l’exercice des professions libérales et en partie à la vie politique où elle arrivera peu à peu à prédominer complètement au Québec à partir des années 1960. L’anglais occupe tout l’espace du commerce, des finances et des industries : la langue française perd toute motivation économique et cesse d’être une langue de réussite personnelle dans ces domaines. Pour cette raison, les francophones éprouveront toujours le désir de bien connaître l’anglais; certains trouveront ridicules ou sans chance de succès les luttes pour la sauvegarde de la langue et un petit nombre succombera à la tentation d’abandonner l’usage du français.

Sur le plan linguistique, la langue des Québécois s’anglicise rapidement, par le contact quotidien avec la langue anglaise, sous l’influence des institutions britanniques, par la diffusion en langue anglaise des produits, ou à cause de l’usage de l’anglais dans les industries, le commerce et la finance. Les vocabulaires de spécialité se diffusent en anglais et pénètrent peu à peu dans la langue générale. Dans ces domaines, la rupture avec le français de France est totale. La bourgeoisie résistera mieux, parce qu’elle est scolarisée et plus militante, mais le peuple, surtout la classe ouvrière naissante, subira profondément la contamination de la langue anglaise. C’est ainsi que s’installe peu à peu un double écart : écart entre la langue des gens instruits et la langue populaire au Québec, écart entre le français du Québec et celui de France.

La réaction des francophones

Au lendemain de la Conquête, les Français demandent et obtiennent de l’Angleterre le droit de pratiquer la religion catholique, le droit d’utiliser leur langue et leur code civil. Un lien étroit se crée alors entre religion catholique et langue française, lien qui sera au cœur de toutes les luttes politiques de la population française. Cependant, dans le reste du Canada, les évêques irlandais prôneront l’usage de l’anglais dans l’exercice de la religion catholique : ils ne seront donc pas favorables aux écoles de langue française en Alberta (1890), en Saskatchewan (1905 et 1912) et en Ontario (1912), favorisant ainsi l’anglicisation des catholiques francophones. Le Vatican ne les désapprouvera pas.

Dès la Conquête, la réaction des francophones à l’évolution de leur situation et de leur langue est d’abord et surtout politique.

Un double objectif se dégage peu à peu, qui demeurera constant jusqu’à nos jours :

C’est sur ce terrain qu’on continue d’agir pour donner à la langue française le statut qui lui revient comme langue de la majorité.

Concrètement, cette réaction produit finalement comme effet :

Sur ce point précis, deux stratégies s’affrontent selon les partis politiques : ou bien, la Confédération canadienne se modifie en conséquence, thèse du Parti libéral du Québec; ou bien le Québec devient un pays à part entière en se séparant du Canada, thèse du Parti Québécois. Le Québec en est là pour l’instant.

La réaction linguistique vient surtout de la bourgeoisie, à partir du milieu du XIXe siècle, tout particulièrement des journalistes et des enseignants, qui se scandalisent de l’anglicisation de la langue française et mènent avec constance la lutte contre les anglicismes. Cet effort n’aura que peu de succès jusqu’au moment où on s’attaquera aux racines du problème par la généralisation de l’enseignement public et la promotion socioéconomique du français.

Le français : une langue majoritaire et minoritaire

On peut synthétiser la situation du français au Québec face à l’anglais de la manière suivante :

Chaque Québécois ou Québécoise se trouve donc obligé de se définir une stratégie de bilinguisme anglais/français en fonction de ses aspirations et de ses activités professionnelles et personnelles.

Les rapports du français québécois et du français de France

À la fin du Régime français, l’ensemble de la population de la Nouvelle-France parle français, et le parle bien, du moins en comparaison avec la France de l’époque où les patois sont largement utilisés par la majorité de la population. Les témoignages des voyageurs sur ce point sont convergents. L’unification linguistique est réelle, autour du français du Roi, mais inclut des emprunts aux dialectes dominants apportés de France et aux langues amérindiennes pour désigner des realia propres au pays.

La Conquête entraîne la rupture des relations avec la France. Les Canadiens de l’époque continueront à parler français, le français qu’ils connaissent et qui s’éloignera peu à peu du français parlé en France. La chose s’explique aisément. Le français en France va continuer à évoluer pour exprimer les effets des mutations de la société française : la Révolution française et la mise en place d’un système d’institutions démocratiques, la mutation de l’économie vers la libre entreprise, l’industrialisation des procédés de fabrication, l’essor des sciences et des techniques, la généralisation de l’instruction publique. Pendant ce temps, le français au Québec entre en contact avec l’anglais, langue des conquérants mais surtout langue des institutions politiques anglaises, langue de l’économie et, plus tard, de l’industrialisation du pays. Le taux de scolarisation diminue dramatiquement au sein de la population francophone : la tradition orale devient la plus répandue dans le peuple. La langue française entre dans une longue phase de conservation de la « langue de nos pères », puis de résistance face aux emprunts à la langue anglaise. Ceux-ci deviennent de plus en plus nombreux, soit à cause de la prédominance de l’anglais ou du snobisme, soit en raison de la nécessité de désigner rapidement des réalités nouvelles ou de nouveaux concepts.

Lorsque le Québec renouera peu à peu ses relations avec la France, malgré la distance, la politique de l’Angleterre et les craintes du clergé devant une France laïque et républicaine, la différence entre les deux manières de parler la même langue frappera les voyageurs québécois et français. La nécessité d’un réaménagement de l’usage du français au Québec devient alors évident. Au fil des discussions depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours, deux idées-forces se dégageront dans les milieux intellectuels et politiques : le français du Québec ne peut pas être identique à celui de France parce qu’il doit exprimer des réalités qui lui sont propres; le français du Québec doit demeurer le plus proche possible du français de France, certainement dans sa syntaxe et sa morphologie, les deux noyaux durs de la langue, mais également dans son vocabulaire, notamment les vocabulaires de spécialité. La norme de l’usage du français au Québec est toujours une question d’actualité.

Certains points sont particulièrement sensibles aujourd’hui. La description de la norme lexicale du français québécois met en relief le problème de la hiérarchisation des usages par rapport à l’usage standard, en excluant des mots et des sens ou en indiquant le mode d’usage restreint de certains mots (voir la section « L’usage du français standard québécois » dans la description de « la politique linguistique québécoise »). La féminisation des titres de fonctions est généralisée au Québec, du fait d’une volonté des femmes de se désigner par une appellation au féminin; elle est nettement moins prononcée en France où beaucoup la trouvent ridicule. D’un autre point de vue, les attitudes des Français et des Québécois par rapport aux emprunts à l’anglais sont très différentes : tradition de résistance et de création néologique chez les Québécois; chez les Français, emploi du mot anglais par snobisme et tendance à trouver les Québécois bien frileux, inutilement inquiets.

La recherche d’une solution

Au Québec, à partir de la fin du XIXe siècle, l’observation, la réflexion et la recherche de remèdes au recul de la langue française et à sa contamination par l’anglais seront menées par un petit nombre de Canadiens français dits « nationalistes ». Notons que, dans le vocabulaire de l’époque, les mots « nation », « nationalisme » et « race » sont neutres et d’usage courant, sans aucune des connotations dépréciatives qu’ils prendront après la Deuxième Guerre mondiale. La remarque est d’importance pour interpréter correctement les textes publiés avant 1945.

Les idées avancées alors apparaissent au départ comme subversives pour au moins trois raisons : elles heurtent l’idéologie officielle soutenue par le tandem Église-gouvernement; elles mettent en cause la suprématie économique des Canadiens anglais, acceptée par ceux des Québécois qui y trouvent leur profit; sur le plan strictement linguistique, elles prônent l’autonomie d’un usage du français propre au Québec.

Cinq grandes avenues de solution prendront corps peu à peu entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe. Elles serviront de base, à partir de 1960, à la formulation de la politique linguistique du Québec, dont voici les grandes lignes :

La situation des langues autochtones

Les langues autochtones, amérindiennes et inuit, sont devenues un sujet d’actualité au Québec et au Canada. On s’informe et on s’inquiète de leur situation et leur avenir.

Leur situation actuelle est complexe et comporte différentes facettes, qu’il faut avoir à l’esprit quand on y cherche des solutions (voir la section «  Politique linguistique québécoise  »). On peut en résumer ainsi les grandes caractéristiques :

La population autochtone du Québec se répartit en neuf langues différentes, appartenant à trois familles linguistiques distinctes, pour un total d’un peu plus de 25 000 locuteurs (en 1986) répartis dans une cinquantaine d’agglomérations.

Famille linguistique Langues encore parlées Langues disparues
Algonquienne
  • abénaki (de l’Ouest)
  • algonquin
  • atikamekw
  • cri (de l’Est)
  • micmac
  • montagnais
  • naskapi
  • abénaki (de l’Est)
  • malécite
Iroquoienne
  • mohawk
  • huron (wendat)
Esquimau-aléoute
  • inuktitut
Langues autochtones du Québec

Notons que certains auteurs considèrent l’atikamekw, le cri de l’Est et le naskapi comme des dialectes cris, alors que leurs locuteurs natifs les qualifient plutôt de langues distinctes. Le très petit nombre de locuteurs de chaque langue, la dispersion des agglomérations sur un vaste territoire et la faible population de chacune, rendent ces langues très vulnérables et favorisent leur dialectalisation. Les langues autochtones sont, dans les faits, des continuums de dialectes d’où n’émerge aucune norme standard qui puisse guider leur emploi à l’écrit et dans des situations de communication formelles, en langue orale ou écrite.

Partout au Canada et au Québec, les effectifs en locuteurs des langues autochtones diminuent régulièrement. Au Québec, la proportion des personnes qui déclarent être de langue maternelle autochtone est passé de 86 % en 1951 à 48 % en 1981. Chez les très jeunes enfants (0-4 ans), le pourcentage des locuteurs de langue maternelle autochtone, pour l’ensemble du Canada, a fondu, de 88 % en 1951 à 24 % en 1981, ce qui indique nettement que ces langues ne sont pas toujours transmises aux enfants par leurs parents. L’intensité de ce phénomène varie d’une communauté linguistique à l’autre et également d’une langue à l’autre : le taux de conservation est plus élevé pour l’inuktitut et le cri-montagnais, communautés plus isolées et mieux structurées.

Les locuteurs des langues autochtones sont généralement bilingues, le plus souvent avec l’anglais comme langue seconde; les locuteurs unilingues deviennent de plus en plus l’exception. Ce bilinguisme entraîne une situation de diglossie, presque sur la base de la distinction entre langue parlée et langue écrite : communication interpersonnelle et expression de la culture traditionnelle en langue orale vernaculaire, communication écrite ou officielle et participation au monde moderne en langue seconde (français ou anglais).

L’éloignement qui a longtemps protégé les langues autochtones disparaît aujourd’hui avec la généralisation des médias et l’usage des technologies modernes de communication (avion, téléphone, télécopie, courrier électronique, inforoute, etc.). D’autre part, le taux de scolarisation augmente régulièrement et elle se fait en tout ou en très grande partie en langue seconde, anglais ou français. L’enseignement de la langue autochtone ou son emploi comme langue d’enseignement en général suppose qu’on règle les problèmes linguistiques liés à la définition d’une norme standard (orthographique, grammaticale et lexicale) et qu’on mette au point les terminologies nécessaires à l’enseignement des diverses matières. Les discussions et expériences en ce domaine se poursuivent, l’enseignement en langue autochtone ne recevant pas toujours l’adhésion des parents.

On observe que, pour toutes ces raisons, la compétence en langue maternelle autochtone s’érode de jour en jour, d’une manière continue.

Enfin, la situation sociolinguistique des nations autochtones du Québec apparaît si complexe et si diversifiée qu’il est à peu près impossible de concevoir et de mettre sur pied un plan d’aménagement linguistique qui vaille pour toutes. Les solutions devront donc être adaptées à chaque cas.

La politique linguistique québécoise

L’usage de certains termes caractérisent les textes qui traitent de la politique linguistique au Québec. Il est utile de préciser au départ le sens des termes les plus importants :

La stratégie d’aménagement linguistique du Québec repose sur une stratégie globale, qui comporte trois approches distinctes (voir Gouvernement du Québec 1996b) :

En conséquence, la politique linguistique du Québec comporte de multiples aspects qu’il est impossible de traiter ici un à un. Dans la présente section (« politique linguistique québécoise »), nous nous en tiendrons donc à l’essentiel, c’est-à-dire aux questions d’actualité, soit :

La législation linguistique

Le Québec a jugé nécessaire de définir le statut du français par rapport à l’anglais et aux autres langues en usage sur son territoire. Pour ce faire, il fallait tenir compte du fait que l’anglais est à la fois la langue de la minorité historique suite à la Conquête et une langue de communication internationale, d’une part, et, d’autre part, que toutes les langues des minorités du Québec devaient être traitées également.

Le Québec a choisi d’intervenir par voie législative, en déclarant le français langue officielle et en imposant son usage dans les secteurs les plus susceptibles de confirmer ce statut dans les faits et dans la vie quotidienne de tous les citoyens.

Avant d’intervenir et par souci de réalisme, les autorités de l’époque ont pris soin de faire décrire la situation des langues au Québec en créant, en 1968, une commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques, dite commission Gendron du nom de son président. Les travaux de cette commission ont eu une grande répercussion : ils ont objectivé le débat en décrivant la concurrence entre le français et l’anglais dans ses moindres détails; ils ont provoqué une prise de conscience des enjeux en cause dans l’ensemble de la population; ils ont fourni l’occasion à tous les groupes de pression et à tous les citoyens de faire valoir leurs opinions et leurs solutions; ils ont permis de dégager des consensus. La commission a formulé de nombreuses recommandations, dont les gouvernements ont tenu compte.

Les lois linguistiques successives

La législation linguistique s’est précisée peu à peu. Trois gouvernements successifs ont, entre 1969 et 1977, formulé et voté des lois : l’objectif est toujours le même, faire du français la langue du Québec; les modalités mises de l’avant pour atteindre cet objectif sont, cependant, fort différentes d’une loi à l’autre.

En novembre 1969, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec est adoptée par le Gouvernement de l’Union nationale dirigé par Jean-Jacques Bertrand.

En juillet 1974, le Loi sur la langue officielle est votée par le Gouvernement libéral dirigé par Robert Bourassa.

En août 1977, la Charte de la langue française est adoptée par le Gouvernement du Parti québécois dirigé par René Lévesque.

Cette charte sera modifiée à plusieurs reprises à la suite des jugements de la Cour suprême du Canada sur certaines de ses dispositions et au gré des programmes politiques, plus ou moins influencés par les groupes de pression et les courants de l’opinion publique.

La Charte a subi une importante refonte en 1993 par l’adoption de la Loi modifiant la Charte de la langue française présentée par le Gouvernement libéral de Robert Bourassa. Revenu au pouvoir en 1994, le Parti québécois, sous la direction de Lucien Bouchard, a jugé nécessaire d’établir le bilan de la situation du français au Québec plus de 25 ans après les travaux de la Commission Gendron et après 20 ans d’application d’une politique. Sur la base de ce rapport, le Gouvernement propose de revenir à l’esprit et à certaines dispositions de la Charte initiale et présente à cet effet un projet de loi, à l’étude aujourd’hui devant l’Assemblée nationale.

La politique linguistique du Québec découle, on le voit, d’une analyse de la situation et d’un processus démocratique dont les étapes sont : présentation d’un projet de loi, discussion de ce projet en commission parlementaire où tout citoyen ou groupe de citoyens peut intervenir, débat en Assemblée nationale et vote. Les médias, français et anglais, suivent attentivement ce processus et interviennent par éditoriaux, reportage, enquête et sondage.

Principes de la Charte de la langue française

Un certains nombre de principes sont à la base de la conception de la politique linguistique au Québec. Ils ont inspiré les gouvernements successifs. Seules, les modalités d’application varient.

Domaines touchés par la législation

La législation touche tous les domaines susceptibles d’assurer au français son statut de langue officielle et d’en faire une langue de promotion sociale et économique pour tous les citoyens du Québec.

Elle crée également les organismes chargés de son application et de son suivi.

Sont présentés rapidement ici les domaines visés par la loi. Pour le détail, se reporter à la dernière édition de la Charte de la langue française en date du 8 février 1994. Les modifications proposées par le projet de Loi modifiant la Charte de la langue française, actuellement devant l’Assemblée nationale, seront signalées au passage.

Points litigieux actuels

Certaines dispositions de la législation linguistique sont, encore aujourd’hui, litigieuses.

Le cas du statut de l’anglais

En ce qui concerne l’usage de l’anglais (ou des autres langues), dont il est fait beaucoup état dans la presse, la situation législative est la suivante, ce qui peut éclairer le débat et calmer les esprits :

Le sort de la langue anglaise et de la minorité anglophone au Québec est infiniment plus favorable que celui de la langue française et des minorités francophones dans le reste du Canada.

L’usage du français standard québécois

Deux convictions sont à la base de l’action du Québec quant au standard.

D’une part, on ne peut intervenir par voie législative dans les mécanismes sociaux qui définissent les modes d’usage de la langue, hiérarchisés par rapport à l’usage jugé le meilleur par la communauté elle-même. Cet usage sert de norme, de modèle à imiter. Dans toutes les communautés linguistiques, de tradition orale ou écrite, ces mécanismes sont sans cesse en action, ce qui assure l’adaptation de la langue à l’évolution de la société.

D’autre part, une langue dont les domaines d’utilisation sont restreints, ou se restreignent peu à peu, à cause de la concurrence d’une autre langue qui s’accaparent les domaines les plus prestigieux perd de sa vitalité, s’appauvrit, se détériore, se folklorise. À terme, elle disparaît ou se créolise. Dans une telle situation, il devient difficile d’en assurer l’usage et la standardisation sans en avoir redresser le statut par intervention législative.

La stratégie du Québec en faveur de la langue standard découle de ces deux postulats. Elle se fonde sur le constat de l’existence d’une norme du bon usage de la langue française au Québec et comporte quatre axes principaux : l’illustration de la norme du français au Québec, la connaissance de la langue et de la norme, la description de la norme et l’instrumentalisation de l’usage du français. La description de cette stratégie cite et résume la partie de la proposition de politique linguistique qui y est consacrée (voir Gouvernement du Québec, 1996 b).

Illustration de la norme du français au Québec

Le postulat qui sert de base à la stratégie québécoise sur ce point peut se formuler ainsi : la langue standard s’illustre et se diffuse par l’exemple des personnes qui sont à l’avant-scène de la société et par les organismes qui en font un usage institutionnel. Il est nécessaire de veiller à la qualité de la langue (parlée et écrite) de ces personnes ou de ces organismes et de les aider par tous les moyens à maintenir un standard de bon niveau. Car la langue qu’ils utilisent se diffuse au sein de la population à qui elle sert d’exemple, et elle s’intègre par osmose dans l’usage général.

Sont plus particulièrement en vedette :

Connaissance et maîtrise de la langue et de la norme

La connaissance première de la langue s’acquiert dans la famille et le quartier d’enfance.

L’école a pour mission de faire faire aux écoliers le passage entre la langue d’enfance et la maîtrise de la forme standard de la langue, écrite et parlée, à un niveau de compétence et de performance qui leur permettra de participer de plain pied à la vie de la société. Sur ce point précis, beaucoup sont d’avis que l’école québécoise a failli à sa tâche en n’étant pas suffisamment exigeante et systématique dans son enseignement de la langue française.

Cet enseignement de base doit se poursuivre ensuite dans les collèges et les facultés universitaires où la formation professionnelle doit intégrer la connaissance et la maîtrise de la langue et de la terminologie propres à chaque spécialité. Les universités sont, en général, soucieuses de maintenir un enseignement en langue française de bonne qualité, mais la concurrence de l’anglais est ici très vive et se manifeste de bien des façons : qualité, coût et meilleure adaptation des manuels américains, utilisés en langue anglaise le plus souvent, dominance de l’anglais dans les publications scientifiques, formation des professeurs aux États-Unis au niveau post-doctoral, etc. Ici, la vigilance est de tous les jours, la volonté de maintenir l’usage du français doit être entretenue chez les étudiants, la production de moyens pédagogiques performants, en langue française, s’ajoute à la tâche de chaque professeur.

Description de la norme

La norme de l’usage du français au Québec doit être décrite, d’abord pour l’enseigner, ensuite comme prérequis pour produire les ouvrages de référence dont les usagers ont besoin pour résoudre les problèmes que leur pose la pratique de la langue.

On constate ici un écart considérable entre l’état des travaux universitaires qui portent sur l’un ou l’autre aspect de la norme (prononciation, morphologie, syntaxe, lexique) et la diffusion de leurs résultats dans le grand public québécois.

Instrumentalisation de l’usage

La situation est à la fois satisfaisante et déficiente.

Les locuteurs québécois ont à leur disposition et utilisent les ouvrages de référence produits en France et qui décrivent la norme française européenne, donc une norme extérieure à celle de la communauté linguistique québécoise. Avantage : l’intercommunication est assurée et la description du noyau dur de la langue est disponible. Inconvénient : les usages propres au Québec ne sont pas pris en compte ni décrits systématiquement.

Les langues de spécialités sont relativement bien décrites, soit par les spécialistes eux-mêmes, français et québécois, soit par l’Office de la langue française et les entreprises du Québec dans le cadre de la francisation de la langue de travail. Mais comme elles se renouvellent constamment à leurs franges néologiques, l’effort d’actualisation est difficile, même s’il doit être maintenu, à condition d’en avoir les ressources et le personnel, souvent de bonne volonté.

Le point le plus discuté est la description du lexique du français au Québec. Ce n’est pas par absence de publications : aucune variante du français n’a été autant décrite. C’est plutôt la dispersion des idéologies à la base des dictionnaires qui rend confuse la situation, compromet la fiabilité des ouvrages et minent la confiance du grand public qui ne sait comment s’y retrouver dans un débat entre linguistes ou amateurs de mots. La question se règlera le jour où la communauté linguistique québécoise disposera de son dictionnaire national, comme les États-Unis pour l’anglais américain, ce qui n’entraîne pas la rupture d’avec les autres usages de la même langue.

Soutien législatif et administratif

Certaines dispositions de la Charte de la langue française ont pour objet de favoriser l’usage du français. Ce sont : l’institution de commissions de terminologie dans les ministères ou les organismes de l’Administration pour les aider à se doter des vocabulaires français nécessaires; un pouvoir de normalisation conféré à l’Office de la langue française pour régler les cas litigieux où il est nécessaire de trouver une solution à la divergence des usages.

Dans les ministères et organismes de l’Administration, le personnel de la direction des communications est tout particulièrement responsable d’assurer la qualité de la langue des textes produits et diffusés. Dans les entreprises, ce sont généralement les services de traduction-rédaction-terminologie qui assument la même fonction dans la logique des programmes de francisation

L’Office de la langue française aide à la diffusion de la norme de différentes façons : en mettant à la disposition du public un service de consultation où quiconque peut trouver réponse à ses questions; en menant des travaux de terminologie dans les secteurs les plus stratégiques, dont les résultats sont publiés sous forme de lexiques ou diffusés par la banque de terminologie du Québec; en publiant des guides d’usage dans certains domaines de communication (par exemple, le français au bureau) ou traitant de points litigieux (par exemple, la féminisation des titres de fonctions, les règles de formulation d’une raison sociale ou les emprunts à l’anglais); en fournissant l’aide technique de son personnel à tout organisme qui entreprend une action linguistique, etc.

Enfin, l’Office de la langue française a joué un rôle de premier plan dans la mise au point d’une méthodologie de la recherche terminologique, en distinguant avec soin la terminologie ponctuelle, le plus souvent liée à la traduction, de la terminologie systématique, orientée vers la description cohérente des ensembles de termes. Cette méthodologie s’est diffusée au Québec par l’enseignement universitaire et dans le monde par les contacts et les échanges entre spécialistes.

L’intégration des immigrants

Ce dossier est de la responsabilité du ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration.

La stratégie mise de l’avant par le ministère comporte plusieurs volets, dont l’harmonisation a toujours été difficile. Son efficacité est très variable, soit de par les moyens choisis, soit de par les modalités de recrutement des immigrants, soit à cause de la manière dont les immigrants voient leur arrivée au Canada.

Recrutement des immigrants

Le Québec ne contrôle qu’environ 40 % de son immigration. Il a donc toujours été difficile d’équilibrer l’immigration au Québec entre immigrants francophones ou francophiles et immigrants d’autres langues ou d’autres allégeances de solidarité. Il n’est jamais facile pour le ministère de maintenir un niveau élevé d’immigrants qui soient plus facilement disposés à participer à la vie collective en langue française. De plus, les modalités actuelles de recrutement des immigrants n’assurent pas qu’ils soient bien informés, avant de choisir, des caractéristiques du lieu où ils s’apprêtent à partir : dans leur esprit, viennent-ils au Québec majoritairement de langue française, au Canada supposément bilingue, en Amérique du Nord de langue anglaise?

L’intégration des enfants

L’intégration linguistique des enfants est assurée par l’école québécoise, qu’ils doivent fréquenter de par la loi. Le système scolaire dispose de classes d’accueil, dont la fonction est d’enseigner la langue française aux enfants qui l’ignorent jusqu’à un niveau de performance qui leur permet de rejoindre les classes normales.

Cependant, l’intégration des enfants à la communauté de langue française est plus difficile s’ils fréquentent le réseau d’écoles françaises du système scolaire protestant, où ils sont en contact quotidien avec la communauté de langue anglaise. D’où le projet d’établir les commissions scolaires sur une base linguistique plutôt que confessionnelle, ce qui exige un amendement à la Constitution du Canada pour les villes de Montréal et de Québec.

L’intégration des adultes

L’intégration linguistique des adultes est beaucoup plus difficile. En principe, les Centres d’orientation et de formation des immigrants (les COFI) dispensent des cours de français; en pratique, les immigrants quittent ces cours sitôt qu’ils ont trouvé du travail. En principe, l’intégration linguistique devrait donc se poursuivre dans les milieux de travail où le français est censé être la langue habituelle; en pratique, les immigrants sont le plus souvent embauchés par des entreprises de moins de cinquante employés, qui échappent à l’application des programmes de francisation : leur langue de travail varie au hasard de celle de leur patron et selon la concentration de locuteurs d’une même langue dans un milieu donné. Le ministère cherche par tous les moyens à améliorer la formation et l’intégration linguistiques des immigrants en multipliant les modalités et les lieux d’intervention. La gestion et la cohérence de ces diverses actions seront encore plus difficile à assurer.

Dossier des langues autochtones

Les renseignements fournis dans cette section s’inspirent d’un article de François Trudel, sauf la dernière partie qui renvoie à un article de Drapeau-Corbeil (voir bibliographie).

Compétence administrative partagée

Selon l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867, le dossier des affaires autochtones relève de la compétence du gouvernement d’Ottawa, qui a assumé l’initiative de toutes les mesures prises envers ces populations. Encore aujourd’hui, les leaders des communautés autochtones sont généralement d’avis que leur avenir est mieux garanti par le gouvernement central qui, à leurs yeux, succède à l’Autorité britannique signataire des traités d’autrefois.

À partir des années 1960, à la suite d’une entente avec le Gouvernement d’Ottawa conclue en 1964, le Québec signe avec les autochtones du Nouveau-Québec deux importantes conventions, les premières du genre au Canada, la Convention de la Baie James et du Nord québécois en 1975 et la Convention du Nord-Est en 1978. Les populations ici concernées sont les Cris, les Inuit et les Naskapis. Par ces conventions, le Québec se porte garant des droits, du statut et du bien-être des autochtones des Territoires du Nouveau-Québec, au nord de la vallée du Saint-Laurent, là où d’importants travaux hydroélectriques ou d’exploitation minière étaient projetés et se sont réalisés par la suite. Le Québec institue, pour ce faire, des administrations locales et régionales, dirigées par les autochtones eux-mêmes, y compris des commissions scolaires. Les Cris, les Inuit et les Naskapis prennent leurs affaires en mains, de la même manière que le reste de la population du Québec et dans le même cadre juridique et administratif.

Sur le plan linguistique, ces conventions prévoient l’usage complémentaire du français, comme langue officielle et langue commune du Québec, et des langues autochtones, notamment dans l’administration locale, selon les domaines et selon les circonstances. Elles autorisent l’usage des langues autochtones comme langue d’enseignement et visent également la généralisation de la connaissance du français pour participer à la société québécoise et permettre aux enfants de poursuivre des études supérieures. Enfin, elles autorisent également l’usage des langues autochtones dans l’administration de la justice et le maintien de l’ordre public.

Définition progressive des principes d’une politique

Peu à peu, les grandes lignes d’une politique de maintien des langues autochtones se sont mises en place.

En 1982, la Charte des droits et libertés de la personne du Québec reconnaît aux minorités ethniques « le droit de maintenir et de faire progresser leur propre vie culturelle », ce qui garantit au premier chef l’usage de leurs langues. Cet article est sans restriction et s’applique donc aux langues autochtones.

En 1983, le Québec adopte quinze principes devant guider ses relations avec les peuples autochtones, dont le principe premier concerne leurs langues : ces peuples sont considérés comme des nations distinctes, ayant droit à leur culture et à leur langue et assumant à part entière la responsabilité de leur destin identitaire. Ces principes sont confirmés en 1985 lorsque l’Assemblée nationale adopte une Motion portant sur la reconnaissance des droits des Autochtones.

Enfin, en 1989, le Gouvernement du Québec met au point et diffuse un énoncé de politique en faveur des langues autochtones sous le titre Maintien et développement des langues autochtones au Québec, qui inspire encore aujourd’hui toutes les actions en ce domaine, autour de trois idées forces : l’usage des langues autochtones doit être maintenu; la responsabilité première en revient aux nations autochtones; le Québec doit soutenir les efforts en ce sens.

Dans le domaine de l’éducation, ces principes ont donné lieu à l’adoption de mesures concrètes.

État de la politique scolaire

Le préambule de la Charte de la langue française déclare solennellement que « l’Assemblée nationale reconnaît aux Amérindiens et aux Inuit du Québec, descendants des premiers habitants du pays, le droit qu’ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine. »

Dans la logique des principes esquissés précédemment, l’article 88 de la Charte spécifie que, dans la Commission scolaire crie ou la Commission scolaire Kativik, les langues d’enseignement sont le cri et l’inuktitut, ainsi que les autres langues d’enseignement en usage dans les communautés cries et inuit du Québec à la date de signature de la Convention de la Baie James et du Nord québécois. L’article prévoit également l’introduction du français comme langue d’enseignement complémentaire pour rendre les jeunes aptes à poursuivre des études supérieures, de même que de l’anglais, selon des modalités arrêtées après consultation des comités d’école ou de parents.

L’article s’applique également aux Naskapis de Schefferville, dans le nord-est du Québec.

Par contre, la politique scolaire en vigueur au Québec, y compris les dispositions de la Charte en matière de droit à l’enseignement en langue anglaise (voir « Législation linguistique ») s’appliquent aux enfants qui ne sont pas membres d’une communauté de langue autochtone.

Élément d’un plan d’action

À cause de la diversité et de la complexité du contexte linguistique chez les autochtones, un plan d’action global et uniforme en faveur de leurs langues est impossible à concevoir et à réaliser. Il faut, au contraire, tenir compte de trois situations types et chercher des mesures qui leur soient adaptées :

Pour les communautés du premier type, il est difficile de formuler des objectifs linguistiques puisqu’il n’existe plus de langue à aménager. Les cas de résurrection d’une langue morte sont très rares.

Pour les communautés du deuxième type, il est évident que la première mesure à prendre est de freiner la disparition de la langue en favorisant sa transmission aux enfants, pour ensuite en favoriser un plus grand usage.

Elles seraient alors dans la situation actuelle des communautés du dernier type, où le problème essentiel est de définir une zone d’utilisation intense et habituelle des langues autochtones. Les mesures suivantes apparaissent réalistes et réalisables :

En dernière instance, la vitalité des langues autochtones devrait être consacrée par un statut juridique précis par rapport au français, langue officielle du Québec. Par contre, définir un statut sans qu’il y ait usage réel de la langue n’est qu’une façade pour masquer le vide linguistique.

Organismes officiels

Des organismes officiels ont été créés pour mettre en œuvre la politique linguistique québécoise. Ils relèvent de la ou du ministre de la Culture et des Communications (https://www.mcc.gouv.qc.ca/), qui est également responsable de l’application de la Charte de la langue française.

Secrétariat à la politique linguistique

Le Secrétariat à la politique linguistique (http://www.spl.gouv.qc.ca) a été créé pour assister la ou le sous-ministre associé à la politique linguistique, dans l’exercice de son mandat.

Conseil de la langue française

Selon l’article 188 de la Charte de la langue française, le Conseil de la langue française doit :

Office québécois de la langue française

L’Office québécois de la langue française (https://www.oqlf.gouv.qc.ca/) « est institué pour définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et de terminologie et pour veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l’Administration et les entreprises. Il traite également des questions se rapportant au défaut de respect de la (…) loi et des règlements adoptés conformément à celle-ci » (article 100 de la Charte de la langue française).

De plus, selon l’article 113, l’Office doit :

Commission de toponymie

La Commission de toponymie (http://www.toponymie.gouv.qc.ca/) a « compétence pour proposer au gouvernement les critères de choix et les règles d’écriture de tous les noms de lieux et pour attribuer en dernier ressort des noms aux lieux qui n’en ont pas encore aussi bien que pour approuver tout changement de nom de lieu » (article 124 de la Charte de la langue française).

Selon l’article 125, la Commission doit :

Lexique

Acte constitutionnel de 1791

Entré en vigueur le 26 décembre 1791, c’est la création du Canada. Il n’abroge pas l’Acte de Québec, mais abroge la partie qui traite de la forme de gouvernement. La Province de Québec est séparée en deux parties : le Haut et le Bas-Canada.

Acte de Québec

L’Acte de Québec a été adopté le 22 juin 1774 et mis en vigueur le 1er mai 1775. Il a été bien accueilli en général et est considéré comme la 1re victoire importante des Québécois. Il touchait aux points suivants :

  • nouvelle délimitation du territoire québécois
  • meilleur statut pour l’Église catholique
  • rétablissement des lois civiles françaises
  • modifications mineures aux institutions politiques
Acte de l’Amérique du Nord britannique (AANB) - Confédération

Établie en 1867, la Confédération comprenait, au départ, quatre provinces : le Québec, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Le Canada compte aujourd’hui dix provinces et deux territoires.

Alberta

En 1991, 57 740 étaient de langue maternelle française (selon Statistique Canada). Les francophones vivent surotut à Calgary et Edmonton, mais plusieurs vivent aussi dans le Nord de la province. Le principal organisme de cette province est l’Association canadienne-française de l’Alberta, mais il en existe d’autres tels que l’Association multiculturelle francophone de l’Alberta, la Francophonie jeunesse de l’Alberta, etc.

Aménagement linguistique

L’aménagement linguistique est la mise en place de la politique linguistique (lorsqu’un État a choisi d’intervenir explicitement sur la question des langues). L’aménagement implique des décisions d’ordre politique, mais il englobe aussi tous les choix relatifs aux domaines et aux modes d’intervention. Ces choix supposent une connaisance sociolinguistique de la situation sur le territoire.

Le plan d’aménagement linguistique comprend plusieurs étapes : connaissance précise et objective de la situation sociolinguistique de départ; définition de la situation souhaitée; mise en place de la stratégie (la politique); contrôle et évaluation de la stratégie.

Certains choix mèneront à une loi spécifique; d’autres seront simplement formulés de manière éparse, à l’intérieur de divers articles de loi ou de règlements qui n’ont pas trait à l’usage de la langue, mais qui auront des répercussions de ce type.

Atikamekw

L’orthographe atikamekw est celle utilisée par les technolinguistes de la nation atikamekw, mais on rencontre aussi attikamek qui est l’orthographe suggérée par l’Office de la langue française.

Bilinguisme

Le bilinguisme est un terme très englobant et doit, pour cela, être précisé. Pour les besoins de l’aménagement linguistique, on distingue au Québec : le bilinguisme institutionnel, le bilinguisme fonctionnel et le bilinguisme individuel. Ce qui est dit du bilinguisme vaut aussi souvent pour le plurilinguisme.

Bilinguisme fonctionnel

Le bilinguisme fonctionnel exige la connaissance et l’usage d’une autre langue seulement dans les cas où elle est requise pour l’exercice d’une fonction bien spécifique. Ce bilinguisme permet de déclarer officielle une seule langue tout en autorisant, par souci de réalisme, l’usage d’une autre langue. Il assure donc la prédominance d’une langue commune sans restreindre indûment l’usage d’autres langues.

Bilinguisme individuel

Le bilinguisme individuel est la connaissance d’une deuxième langue par une personne, souvent par choix personnel ou à cause de circonstances favorables. Le niveau de compétence

Bilinguisme institutionnel

Une organisation ou un État adopte le bilinguisme institutionnel lorsqu’il se déclare deux ou plusieurse langues officielles. Les individus qui travaillent à l’intérieur de cette organisation ne sont pas nécessairement bilingues. Seules certaines circonstances exigent que la communication soit faite dans les deux langues. Dans les autres cas, l’usage exclusif de l’une des deux langues est toléré.

La Suisse et le Canada, de manière très différente, ont opté pour une politique de bilinguisme institutionnel.

Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques

Dite Commission Gendron (1973). Cette commission recommandait que le gouvernement proclame le français langue officielle, et le français et l’anglais langues nationales du Québec.

Commission scolaire crie

La commission scolaire crie a été créée en vertu de la Convention de la Baie James et du nord québécois (1975). Elle a compétence sur l’enseignement élémentaire et secondaire et l’éducation des adultes; elle en a la responsabilité. En fait, elle a tous les pouvoirs d’une commission scolaire ordinaire. Le territoire de la commission scolaire crie est composé des communautés cries de Fort-George, Fort Rupert, Waswanipi, Mistassini, Poste-de-la-Baleine et Némiscau. Pour de plus amples renseignements, on consultera avec profit le chapitre 16 de la convention mentionnée ci-haut.

Commission scolaire Kativik

La commission scolaire Kativik est la commission scolaire des Inuit. Elle fut créée avec la Convention de la Baie James et du Nord québécois en 1975. Cette commission scolaire couvre tout le territoire au nord du 55e parallèle. Elle a compétence sur l’enseignement élémentaire et secondaire et l’éducation des adultes; elle en a la responsabilité. Pour de plus amples renseignements, on consultera avec profit le chapitre 17 de la convention susmentionnée.

Diglossie

La diglossie, ou une situation diglossique, existe lorsque deux langues coexistent sur un même territoire. Pour certains, la diglossie est une situation nécessairement conflictuelle; pour d’autres, il y a diglossie même si les deux langues n’occupent pas les mêmes fonctions sociales et donc ne sont pas en compétition.

Glottopolitique

Le terme de glottopolitique réfère sensiblement au même concept que l’aménagement linguistique, la planification linguistique et la normalisation (bien qu’ils aient tous une connotation plus ou moins différente), mais il ne semble s’être imposé nulle part.

Langue maternelle

Le terme langue maternelle est ici employé dans le même sens que dans les recensements canadiens, c’est-à-dire comme la première langue apprise à la maison dansl’enfance et encore comprise.

Législation linguistique

La législation linguistique est l’ensemble des normes juridiques (lois, règlements, décrets) qui édictent les droits et les obligations linguistiques régissant l’usage des langues dans les divers secteurs de la vie sociale au sein d’un territoire. En général, la loi définit le statut des langues et précise leur emploi dans les domaines où il y a ambiguïté ou affrontement.

Aucune loi ne peut, cependant, faire la synthèse de la totalité des dispositions de nature linguistique. Il se pose donc un problème de cohérence entre la législation linguistique proprement dite et les autres mesures d’aménagement linguistique, notemment en matière d’éducation, d’immigration, de communication, de culture et même de politique familiale.

Loi sur la langue officielle

Projet de loi 22, adopté en 1974 par l’Assemblée nationale du Québec. Cette loi fait du français la langue officielle de la province. Elle crée des mécanismes de contrôle et d’exécution dont une Régie de la langue française.

Loi sur les langues officielles

La Loi sur les langues officielles (1969, mise à jour le 15 septembre 1988) a pour objectif de consolider l’égalité du français et de l’anglais à l’intérieur des institutions fédérales. Elle déclare que le français et l’anglais sont les langues officielles du Canada et qu’elles disposent d’une égalité de statut quant à leur usage dans les institutions fédérales. Elle rend obligatoire la publication dans les deux langues des textes législatifs et des autres documents publiés par les institutions fédérales. Elle stipule que ces dernières doivent offrir des services dans les deux langues officielles là où l’importance numérique de la population minoritaire le justifie. Elle assure aux Canadiens francophones et anglophones des chances égales d’emploi et d’avancement au sein de l’administration fédérale. Elle engage le gouvernement fédéral à favoriser l’épanouissement des minorités de langue officielle et à valoriser l’usage des autres langues.

Loi Toubon

La Loi Toubon a été adoptée le 23 février 1994 par le Conseil des ministres (France). Plusieurs articles jugés contraires à l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ont été annulés le 27 juillet 1994. À l’origine, le but était de réglementer l’usage de la langue française pour tous les citoyens, mais il a été limité aux seuls fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions. La loi intervient dans cinq domaines : le monde du travail, la consommation (l’affichage), l’enseignement, l’audiovisuel (émissions et publicité) et les colloques, congrès,etc.(Calvet 1996 : 70).

Loyalistes

Les Loyalistes sont les gens qui, après l’Indépendance américaine en 1783, étaient toujours restés fidèles à l’Angleterre. Comme ils n’étaient pas protégés par le gouvernement fédéral américain, la plupart s’intallèrent en Nouvelle-Écosse et dans la Province de Québec. (On s’accorde généralement pour dire que environ 30 000 Loyalistes se sont installés en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick et 7000 au Québec, mais ces chiffres varient.)

Les Loyalistes étaient conservateurs; ils étaient attachés à la Couronne et aux institutions parlementaires (Assemblée et Conseil). Ils tenaient plus aux droits individuels qu’aux droits collectifs et n’aimaient pas beaucoup la France qui appuyait la Révolution américaine.

Mobilité spatiale

Pour une langue de faible importance, la mobilité (et la dispersion) de ses locuteurs peut être néfaste car en étant fragmentée sur le territoire, elle devient moins résistante à l’assimilation.

Pour une langue plus importante, une telle mobilité est positive car cela lui donne encore plus de visibilité. Ses locuteurs étant nombreux, ils sont partout remarquables et ont plus de facilité à s’imposer.

Normalisation

Le terme normalisation peut avoir différentes significations. Lorsqu’il est utilisé par un Catalan, il fait référence à ce qu’on appelle ici aménagement linguistique, avec l’idée de rendre normale une situation qui ne l’est pas.

Dans les autres cas, le terme renvoie à l’action de standardiser la langue, de lui donner une forme standard : la norme.

Nouveau-Brunswick

En 1991, 243 361 personnes étaient de langue maternelle française (selon Statistique Canada). Cette population représente environ le tiers de la population totale de cette province. On y retrouve aussi plusieurs organismes dont la Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick (SAANB).

Ontario

En 1991, 504 557 personnes étaient de langue maternelle française (selon Statistique Canada). Les Franco-Ontariens sont la plus importante minorité francophone hors Québec (en nombre absolu). Ils vivent surtout dans l’Est de la province, à Toronto, à Windsor, dans la baie Georgienne et dans le Nord de la province. Il y a plus d’une quinzaine d’organismes représentatifs en Ontario dont l’Association canadienne-française de l’Ontario (ACFO), l’Alliance culturelle de l’Ontario, l’Union des Franco-Ontariens, etc.

Paix linguistique

Il y a paix linguistique lorsque deux ou plusieurs langues coexistent sur un même territoire sans se compétitionner, c’est-à-dire qu’une langue ne tente pas de s’imposer à l’autre (ou aux autres).

Planification linguistique

La planification linguistique est ce qu’on appelle au Québec l’aménagement linguistique (depuis les années 70). C’est la traduction de « language planning ».

Politique linguistique

La notion de politque linguistique est la notion la plus large. Elle renvoie à toute forme de décision prise pour orienter et régler l’usage d’une ou de plusieurs langues. La politique est donc l’ensemble des orientations prises par une autorité politique (le choix des objectifs et des principes qui serviront de guide). Elle englobe donc les notions d’aménagement et de législation linguistique.

La politique linguistique peut être implicite ou explicite selon qu’elle est ou n’est pas formulée dans des textes juridiques ou des directives réglementaires. Lorsqu’elle est implicite, on laisse le jeu des forces sociales jouer librement; lorsqu’elle est explicite, on intervient pour modifier l’orientation des forces sociales (le plus souvent en faveur de l’une ou de l’autre langue).

Il ne faut pas confondre politique linguistique avec législation linguistique, comme c’est souvent le cas dans l’usage courant. Cette utilisation du terme restreint la politique linguistique aux seuls cas d’une politique linguistique explicite, avec lois et règlements spécifiques.

Projet de loi no 2

Adopté en Saskatchewan, en 1988. Cette loi valide rétroactivement les lois, les règlements et les ordonnances promulgués antérieurement en anglais seulement. Elle prévoit que désormais les lois et les règlements pourront tous être promulgués, imprimés et publiés en anglais seulement, ou en français et en anglais.

La loi reconnaît par ailleurs le droit de chacun d’employer le français ou l’anglais au cours des débats de l’Assemblée législative, mais les règles, règlements et procès-verbaux de celle-ci pourront être établis en anglais seulement. Les documents de ce genre établis antérieurement en anglais seulement se trouvent validés rétroactivement. La loi prévoit enfin que chacun aura le droit d’employer le français ou l’anglais oralement et par écrit devant six tribunaux provinciaux.

Projet de loi no 60

Adopté en Alberta, en 1988. Cette loi valide rétroactivement les lois, règlements et ordonnances adoptés antérieurement en anglais seulement. La loi prévoit que désormais les lois et règlements peuvent être promulgués, imprimés et publiés en anglais, bien que les membres de l’Assemblée législative puissent prendre part aux débats en français ou en anglais. Chacun pourra employer le français ou l’anglais dans les procédures devant quatre tribunaux provinciaux, mais pour les communications verbales seulement.

Serment du Test

Après la Proclamation Royale de 1763, le gouverneur Murray reçut une liste d’instructions à faire appliquer parmi lesquelles figurait le Serment du Test. Il s’agit d’un serment d’obéissance à la Couronne britannique, impliquant la négation de la foi catholique et la non reconnaissance de l’autorité du pape. Les Canadiens, ne voulant pas prêter serment, étaient donc exclus de l’administration publique.

Standardisation du code

Le « code » étant la langue, la standardisation du code est le fait de décider d’une forme de la langue qui deviendra la norme. Il peut s’agir d’une décision consciente, mais la nouvelle norme doit être appliquée par un organisme ayant autorité en la matière (pour que la population accepte bien le changement), par exemple le gouvernement, l’administration publique, le système d’enseignement, les médias, etc.

Lorsqu’une langue est déjà codifiée (elle possède des grammaires, des dictionnaires, etc.), on peut standardiser la prononciation d’un mot, son orthographe, ou choisir le mot qu’on devra utiliser à la place d’un emprunt anglais, par exemple. On donne ainsi une norme à suivre.

Lorsqu’une langue n’existe qu’à l’oral, elle n’est pas codifiée. La standardisation est alors une étape nécessaire du processus de codification (c’est-à-dire qu’il faut d’abord s’entendre sur ce qu’on doit écrire pour pouvoir l’écrire).

Territoires du Nord-Ouest

En 1991, 1561 personnes étaient de langue maternelle française (selon Statistique Canada). Elles habitaient surtout à Yellowknife, à Hay River, à Fort Smith, à Inuvik et à Iqaluit. La province compte plusieurs organismes représentatifs dont le plus important est la Fédération Franco-Ténoise.

Vernaculaire

La langue vernaculaire est la langue courante, parlée par une communauté, dans des situations non formelles.

Vitalité ethnolinguistique

La vitalité d’une langue dépend souvent de la vitalité ethnolinguistique, c’est-à-dire de la force du (ou des) peuple qui parle cette langue : force démographique, économique, politique et idéologique.

Bibliographie

Notes

Comment s’insère l’aménagement linguistique dans la structure et la culture politiques d’un pays. Étude d’un cas : les politiques linguistiques au Canada

Résumé

Nous reprenons ici le texte d’un exposé présenté à Barcelone lors d’une rencontre sur le thème Canada-Québec – Espagne-Catalogne. Ce fut l’occasion de décrire la complexité sociolinguistique du Canada, de dénoncer le mythe du « Canada bilingue, from coast to coast », de démontrer qu’il y avait au Canada autant de politiques linguistiques qu’il y avait de partenaires dans la Confédération canadienne. Ce texte est inédit dans sa version intégrale. Les statistiques de la population qui y sont citées sont celles qui étaient disponibles au moment de la rédaction du texte. Elles sont encore aujourd’hui représentatives, même si elles ne sont pas actuelles.

Remarques préliminaires

Le sujet que nous nous apprêtons à vous présenter est vaste et complexe. Il exigerait que nous procédions à l’exposé d’un grand nombre de faits et de détails et que nous tenions compte d’une foule de nuances.

C’est un sujet qui est à la fois relativement stable lorsque l’on considère les éléments dont il est constitué, mais qui est sans cesse en mouvement du point de vue de sa dynamique sociale et politique.

Aujourd’hui, pour les besoins de notre discussion et étant donné le temps dont nous disposons, nous vous en présenterons une vue d’ensemble, avec comme seul objectif de permettre la compréhension du dossier des politiques linguistiques au Canada. Notre intention comporte le danger de tomber dans la caricature et nous comptons sur les interventions de nos collègues du Canada et du Québec pour compléter, nuancer, réorienter la synthèse que nous aurons esquissée.

Dernière remarque : tout au cours de l’exposé, nous ferons usage de la terminologie qui est généralement utilisée pour discuter de ce sujet, tant au Canada qu’au Québec. Ce vocabulaire est une clé de lecture de l’abondante documentation qui traite des divers aspects de notre sujet.

Arrière-plan sociopolitique

Le Canada est une confédération...

… composée de dix provinces, de deux territoires et d’un gouvernement fédéral. Chaque province est dotée d’un gouvernement dit provincial. Le statut des deux territoires est en voie de modification : en ce moment, ils sont toujours sous tutelle du gouvernement fédéral, mais ils s’acheminent peu à peu vers le statut de province à part entière.

La constitution fixe le partage des compétences entre le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux, du moins en principe. En pratique, le partage n’est pas étanche et il existe de nombreux cas où les deux niveaux de gouvernement sont en concurrence, ce que nous appelons des chevauchements. Le gouvernement fédéral a toujours eu tendance à s’introduire dans les champs de compétence provinciale, soit au nom de l’intérêt « national », soit en profitant de son pouvoir financier, par le biais de programmes « nationaux » subventionnés, soit en édictant des normes « nationales ».

L’éducation et la culture sont de la compétence des provinces et elles sont attentives à bloquer toute tentation du fédéral à y intervenir, sans toutefois y parvenir totalement.

La politique linguistique relève de chaque province, lorsqu’il s’agit de l’usage des langues sur leur territoire, et du fédéral, lorsqu’il s’agit des institutions sous son autorité. Il y a donc dix politiques linguistiques, une par province, deux politiques dans les Territoires (le Yukon et les territoires du Nord-Ouest) et une politique fédérale, soit, au total, treize politiques linguistiques.

Le Canada est une mosaïque linguistique et culturelle

La population actuelle du Canada est le résultat de couches successives d’immigration. Dans l’ordre chronologique, on distingue : les premiers arrivants, les Amérindiens et les Inuits, ensuite les Français, puis les Anglais, enfin les vagues d’immigrants de toute langue et de toute provenance, souvent à la suite d’événements malheureux dans les pays d’origine : famine, guerre, crise économique.

Compte tenu du sujet de cet exposé, nous n’aborderons que l’aspect démographique de la question, comme élément de base de la question linguistique au Canada et dans chacune de ses parties.

Pour discuter de cette question, on utilise généralement, au Canada, les notions de francophones, d’anglophones et d’allophones, en prenant comme critère soit la langue maternelle, soit la langue d’usage. Nous prendrons ici comme critère la langue maternelle telle que définie pour les fins du recensement. Notons que nous n’arriverions pas aux mêmes statistiques si nous prenions l’origine ethnique comme critère, ou encore la langue d’usage.

Les premiers arrivants, les Amérindiens et les Inuits :

Les autochtones sont très peu nombreux au Canada (492 000 en 1981). Ils sont dispersés sur l’ensemble du territoire en bandes peu nombreuses en général. La majorité des autochtones ont l’anglais comme langue maternelle ou comme langue d’usage. Une faible minorité d’entre eux ont encore une langue autochtone comme langue maternelle, très peu le français. (Voir Maurais, Jacques, La situation des langues autochtones d’Amérique, in Les langues autochtones du Québec.)

En vertu de la constitution du Canada, le gouvernement fédéral a juridiction sur les autochtones et sur les terres réservées aux Indiens. Le Québec n’est intervenu dans ce dossier qu’à partir de 1960, lors de la mise en valeur des ressources hydroélectriques du Nouveau-Québec et encore, uniquement dans les domaines de sa compétence, comme la justice, l’éducation, la santé, l’habitation, l’administration locale. (Voir Trudel, François, La politique des gouvernements du Canada et du Québec en matière de langues autochtones, in Les langues autochtones du Québec.)

Il y a un problème autochtone actuellement au Canada dont les thèmes essentiels sont les suivants : le statut juridique des réserves et des territoires occupés par eux, le type d’autonomie accordée aux autochtones pour la gestion de leurs affaires, l’application des lois du Canada et des provinces sur les territoires autochtones. La question des langues est très secondaire dans le débat. Nous aborderons la question plus loin.

Les peuples fondateurs, les Français et les Anglais :

La population du Canada est composée de 24,5 % de francophones et de 61,1 % d’anglophones : ces deux groupes constituent donc 85,6 % de la population globale.

Dans huit provinces (Terre-Neuve, Île-du-Prince-Édouard, Nouvelle-Écosse, Ontario, Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Colombie-Britannique) et un territoire (le Yukon), la proportion d’anglophones dépasse 75 % de la population, avec des chiffres variant entre 76,1 % (Manitoba) et 98,7 % (Terre-Neuve).

Les francophones ne sont majoritaires qu’au Québec, où ils représentent 83,3 % de la population. Ils constituent une importante minorité au Nouveau-Brunswick, soit 33,3 % de la population. Partout ailleurs, ils sont très nettement minoritaires et ne dépassent jamais 5 % de la population provinciale, soit entre 0,4 % (Terre-Neuve) et 4,8 % en Ontario. En Ontario et dans toutes les provinces de l’Ouest, ils sont nettement moins nombreux que les allophones, ce qui explique sans doute le peu d’enthousiasme de ces populations à l’égard du français.

Les immigrants :

Statistique Canada a retenu 27 différentes langues dans sa nomenclature des langues maternelles introduites au Canada par l’immigration ; les autres langues sont regroupées sous une seule et unique rubrique.

Au Canada, les trois langues d’immigration les plus représentées sont : l’italien, le chinois et l’allemand. Ensuite, viennent : le polonais, l’ukrainien, le portugais, l’espagnol, le néerlandais, le grec et le punjabi.

Au Québec, quatre langues d’immigration dominent : l’italien, l’espagnol, le grec et l’arabe. Viennent ensuite : le chinois, le portugais, l’allemand, le polonais, le vietnamien et l’arménien.

Les politiques linguistiques

Il est évidemment impossible de faire ici un exposé détaillé de l’ensemble des politiques linguistiques au Canada. Nous nous en tiendrons donc à l’essentiel.

Les types de politiques

Cinq politiques linguistiques sont explicites, en ce sens qu’elles sont formulées dans un texte juridique détaillé qui a force de loi. Ce sont : la Loi sur les langues officielles du Canada, la Charte de la langue française (du Québec), la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, la Loi sur les langues (du Yukon) et la Loi sur les langues officielles (des territoires du Nord-Ouest).

Dans tous les autres cas, les politiques linguistiques sont implicites, en ce sens qu’elles ne sont pas formulées sous forme de loi spécifique. Par contre, des articles d’autres lois ou des règlements adoptés en vertu d’une loi peuvent avoir une incidence sur l’usage des langues, par exemple les lois de l’instruction publique ou le code de la route.

La politique linguistique du Canada

Le Parlement du Canada a défini la politique linguistique fédérale en adoptant la Loi sur les langues officielles du Canada en 1969, dans la foulée des travaux de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, dite Commission Laurendeau-Dunton.

Cette loi déclare le français et l’anglais langues officielles du Canada.

Elle s’applique uniquement aux institutions qui sont directement ou indirectement sous l’autorité du Gouvernement fédéral, soit l’ensemble des ministères et des sociétés d’État, comme Radio Canada ou Air Canada. Il s’agit donc d’une politique de bilinguisme institutionnel.

Cette loi permet l’usage du français et de l’anglais dans les débats parlementaires. Elle rend obligatoire la publication de tous les documents fédéraux dans les deux langues, simultanément ou dans un délai raisonnable. Elle assure à tous les citoyens canadiens l’accès aux services de la fonction publique dans la langue officielle de leur choix, selon des modalités d’application qui tiennent compte du nombre des locuteurs de la langue minoritaire selon les régions. Enfin, elle encourage l’usage du français et de l’anglais comme langue de travail de la fonction publique, ici encore selon des modalités qui tiennent compte de l’endroit où se trouve l’unité administrative sur le territoire du Canada.

Elle n’a aucun caractère contraignant dans les autres domaines, qui sont de compétence provinciale. Il y a donc une certaine ambiguïté dans le titre même de la loi : il ne s’agit pas d’une loi qui règle l’usage du français et de l’anglais sur l’ensemble du territoire canadien, comme on pourrait le croire, mais seulement dans les activités du gouvernement fédéral. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas davantage.

Cependant, cette politique exerce une pression morale sur l’ensemble des citoyens canadiens et sur chacun des Gouvernements provinciaux. D’une part, la langue française est de plus en plus utilisée dans la vie politique canadienne et il est devenu difficile, ou embarrassant, de devenir Premier ministre du Canada ou ministre dans le cabinet fédéral, sans savoir le français. D’autre part, la connaissance du français et de l’anglais est devenue un atout important pour qui veut faire carrière dans la fonction publique fédérale ou pour qui veut faire affaire avec le Québec, à cause de la Charte de la langue française. Les parents et les jeunes de toutes les provinces le savent et veulent se préparer en conséquence. Enfin, la politique fédérale favorise le bilinguisme français-anglais, notamment par le soutien financier accordé aux programmes d’enseignement des langues officielles ou aux organismes de défense des minorités de l’une ou l’autre langue officielle, y compris au Québec.

Le Parlement du Canada a adopté une politique de multiculturalisme pour contrebalancer le choix du français et de l’anglais comme langues officielles et atténuer un sentiment d’exclusion dans l’esprit des immigrants, surtout à l’ouest du pays.

Cette pression est suffisamment forte pour qu’une partie de l’opinion publique anglophone soit ouvertement hostile à la politique des langues officielles du Canada, donc hostile à l’usage du français ailleurs qu’au Québec. Lors des dernières élections canadiennes, un parti politique, le Reform Party, a fait élire des députés, surtout dans l’ouest du pays, avec la ferme détermination de miner la politique de bilinguisme du gouvernement fédéral, parce qu’elle est, à leur avis, trop coûteuse et qu’elle menace l’unité du Canada. C’est le vieux rêve d’un pays, une langue, donc l’anglais, avec, comme corollaire implicite, le Québec comme seul territoire d’usage du français, incluant la protection de l’anglais évidemment, pour la minorité anglophone de cette province.

La politique linguistique du Nouveau-Brunswick

Pour traiter ce point, nous nous inspirons des travaux et des conférences du symposium organisé par le Centre de recherche en linguistique appliquée de l’Université de Moncton en 1990 et dont les actes ont paru en 1991 sous le titre Vers un aménagement linguistique de l’Acadie du Nouveau-Brunswick.

Rappelons que la population du Nouveau-Brunwick est composée d’une majorité d’anglophones (65,4 %) et d’une forte minorité francophone, composée surtout des descendants des Acadiens et de Québécois qui s’y sont installés (33,3 %).

Pour atténuer la tension entre les deux communautés linguistiques, le Gouvernement du Nouveau-Brunswick a défini le principe de la politique linguistique de la province dans la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, adoptée en 1969.

Cette loi déclare le français et l’anglais langues officielles du Nouveau-Brunswick. Elle s’inspire directement de la politique de bilinguisme institutionnel du Gouvernement fédéral. En conséquence, la loi s’applique dans tous les organismes relevant de l’autorité du Gouvernement, les ministères et les sociétés d’État, mais ne touche aucun des autres secteurs de la vie publique.

L’application de la loi s’est révélée décevante, surtout pour les francophones. Le Gouvernement a donc créé un groupe d’étude sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, dont le rapport a été déposé en 1982 sous le titre Vers l’égalité des langues officielles du Nouveau-Brunswick , dit rapport Poirier-Bastarache. Les recommandations du rapport n’ont pas eu de suite concrète et le débat sur l’application de la loi s’est poursuivi. Au point qu’un Comité consultatif sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick a été constitué dont le rapport a paru en 1986, dit rapport Guérette-Smith.

Tous ces événements ont eu des effets, positifs et négatifs, sur l’évolution du dossier de la politique linguistique. La loi, même déficiente dans son application, a au moins contribué à faire officialiser la dualité linguistique de la province et a conféré à la langue française une légitimité et une visibilité qui la sortait de la quasi-clandestinité où elle était tenue jusqu’alors (Foucher, Pierre, Droits linguistiques en Acadie : de la dynamique des droits à celle des autonomies, in Vers un aménagement...). Les deux groupes d’étude ont obligé les différents intervenants à préciser leurs opinions et a permis un début d’analyse de la situation sociolinguistique du Nouveau-Brunswick, travaux qui auraient dû précéder la formulation de la Loi sur les langues officielles (Philipponneau, Catherine, Politique et aménagement linguistique du Nouveau-Brunswick : pour de nouvelles stratégies d’intervention, in Vers un aménagement...). Par contre, tous ces détours ont servi de paravent derrière lequel le gouvernement a masqué son inaction et son incapacité à préciser la portée réelle de la loi, au-delà du principe des deux langues officielles (Foucher, Pierre, o.c.).

En 1988, le gouvernement donne une nouvelle direction à la politique linguistique en adoptant la Loi reconnaissant l’égalité des communautés linguistiques officielles. La Loi sur les langues officielles affirmait le bilinguisme de l’État et laissait à chaque citoyen le choix de la langue. La nouvelle approche introduit un relais entre l’État et le citoyen, la communauté linguistique, avec, comme effet, prévisible mais peut-être pas prévu, de pousser les individus à se solidariser pour affirmer et défendre les droits et intérêts de leur communauté. La dualité sera plus vive, parce qu’elle est maintenant juridiquement fondée.

Il semble bien, cependant, que la politique linguistique se développe maintenant à partir du principe de l’égalité des communautés linguistiques. Une série de mesures ont été adoptées, qui précisent la portée de la Loi sur les langues officielles (Clavette, Gérard H., Le gouvernement du Nouveau-Brunswick : ses politiques, ses programmes et ses travaux, in Vers un aménagement...) : usage des deux langues officielles comme langues de service dans la fonction publique, les hôpitaux et les sociétés d’État et encouragement aux fonctionnaires à travailler dans la langue de leur choix; obligation pour les ministères et autres organismes d’État à formuler leur plan d’application de cette mesure; programme de formation linguistique accélérée des fonctionnaires; création d’un Comité permanent du Cabinet sur les langues officielles.

Le Nouveau-Brunswick en est là. La question linguistique n’est pas réglée pour autant. D’une part, les francophones ne sont pas entièrement satisfaits des mesures prises pour faire appliquer la politique de l’égalité des langues, surtout qu’elles ne touchent que le fonctionnement de l’État et laissent de côté de larges pans de la vie quotidienne, notamment toute l’activité économique privée. D’autre part, une partie de l’opinion publique anglophone est hostile à cette politique et en demande l’abolition pure et simple. La création de zones linguistiques hante les esprits des uns et des autres et apparaît de plus en plus comme une solution réaliste, mais difficile dans son application.

La politique linguistique du Québec

Un important travail d’analyse de la situation sociolinguistique du Québec a précédé et éclairé la conception et la définition de la politique linguistique du Québec. D’une part, une Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec (dite commission Gendron) a été créée en 1968 et a remis un volumineux rapport en 1972. D’autre part, l’Office de la langue française a mené des travaux pour définir des stratégies d’intervention dans certains domaines clés de l’aménagement linguistique, par exemple la francisation des entreprises, l’affichage public, la publicité, la terminologie.

Dès le départ, le Québec s’est davantage orienté vers la définition d’un plan d’aménagement linguistique que vers la seule préparation d’un texte de loi. La politique linguistique n’est que l’un des éléments d’une stratégie globale, mais d’une grande importance puisqu’elle définit le cadre juridique de l’usage du français et des autres langues sur le territoire québécois. Mais d’autres aspects ont une influence directe sur la question linguistique, la politique d’immigration, la politique de développement économique et l’enseignement du français et en français.

L’exposé porte ici sur la politique linguistique actuelle du Québec, dans le cadre juridique défini par la Charte de la langue française adoptée en 1977 et modifiée à plusieurs reprises. Nous laissons de côté les lois précédentes, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec de 1969 et la Loi sur la langue officielle de 1974.

Le principe fondamental de la Charte de la langue française est la déclaration du français comme langue officielle unique du Québec. Ce principe, brutal en apparence, est complété par des principes annexes qui viennent en nuancer l’application, domaine par domaine, mais sans jamais l’affaiblir. Le Québec prône le bilinguisme fonctionnel qui permet l’usage de l’anglais, comme langue de communication internationale et langue scientifique dans tous les cas où son emploi découle des exigences de la fonction, soit pour assurer des services à la minorité anglophone, soit pour communiquer avec des partenaires ou des pays étrangers, soit pour consulter la documentation technique et scientifique rédigée en cette langue. L’usage d’une ou de plusieurs autres langues en plus du français est possible dans tous les domaines où il faut se préoccuper de la protection du consommateur, comme l’étiquetage des produits de consommation courante, les modes d’emploi, les contrats d’adhésion, etc. L’usage d’une autre langue que le français est autorisé dans les activités culturelles d’une autre communauté linguistique, comme les journaux et revues, la radio, la télévision, les activités religieuses. Enfin, la Charte favorise l’épanouissement des minorités culturelles en autorisant l’usage de leurs langues dans les activités commerciales spécifiques, par exemple les restaurants ou les commerces d’alimentation et en intégrant l’enseignement des langues d’origine dans la structure scolaire chaque fois que le nombre d’enfants le permet. Notons enfin que la communauté anglophone dispose d’un système d’enseignement complet, de la maternelle à l’université, subventionné par l’ensemble des contribuables québécois. Enfin, la législation porte uniquement sur les communications institutionnalisées et n’interfère en rien dans les communications personnelles, qui demeurent du libre choix des interlocuteurs.

La loi touche tous les domaines susceptibles d’influencer le statut socio-économique du français : l’administration de la justice, l’administration publique, les organismes parapublics, l’organisation du monde du travail (conventions collectives, discrimination linguistique), le monde du commerce et des affaires (publicité, affichage public, raisons sociales, étiquetage des produits, modes d’emploi, catalogues, contrats d’adhésion), l’enseignement public et privé, les entreprises privées de plus de cinquante employés (connaissance du français par les cadres, usage du français comme langue de travail et langue normale de communication avec la clientèle francophone, utilisation de la terminologie technique française, politique d’embauche et de formation appropriée).

La Charte de la langue française a modifié profondément les rapports du français et de l’anglais au Québec en faveur du français et a instauré une réelle paix sociale et linguistique au sein de la population sur la base de règles connues de tous et, en général, acceptées. Ses effets sont très perceptibles. L’usage du français est maintenant généralisé dans les entreprises privées et a provoqué une nette francisation du personnel de la haute direction. L’usage du français est devenu normal dans le monde des affaires ou des services et les communications avec la clientèle francophone se font tout naturellement en français dans une très large proportion. L’intégration des enfants des familles d’immigrants à la communauté francophone s’intensifie par l’obligation où ils sont de fréquenter l’école de langue française et ce phénomène influence également les attitudes de leurs parents. Ce qui ne veut pas dire que la sécurité linguistique des francophones est maintenant assurée. Ils subissent toujours très vivement la concurrence de l’anglais, soit comme langue du reste du Canada et des États-Unis, soit comme langue internationale du commerce et des affaires. Cette concurrence se manifeste surtout dans les domaines de pointe, en recherche scientifique, en recherche et développement, dans tous les secteurs d’application de l’informatique. Avec, comme conséquence, que le pouvoir d’attraction de l’anglais est toujours très puissant, surtout auprès des immigrants récents et également auprès des francophones qui sont fascinés par la généralisation de l’anglais à travers le monde.

Les attitudes des différents secteurs de la population québécoise à l’égard du français et de la Charte de la langue française sont maintenant claires et relativement stables d’un sondage à l’autre. Les francophones sont très attachés à la Charte et sont toujours d’avis qu’il faut demeurer vigilant lorsqu’il s’agit de l’avenir de la langue française, dont la Charte est la meilleure garantie; la motivation à cet égard n’a pas fléchi, même chez les jeunes. Les anglophones ont fini par accepter leur nouvelle situation et se montrent, en général, satisfaits de leur sort. Ils sont plus ouverts à la communauté francophone et ils sont devenus nettement plus bilingues qu’il y a quelques années. Cependant, une minorité activiste cherche constamment à amoindrir la portée de la législation linguistique, domaine par domaine, souvent en ameutant l’opinion publique internationale, par divers moyens, par exemple le recours direct à l’ONU. Cette minorité ne sera satisfaite qu’avec le retour à la situation antérieure de libre concurrence des langues, ce que les francophones ne veulent absolument pas. Il y a donc toujours un certain danger de voir la guerre linguistique reprendre. Les allophones sont réalistes et cherchent à maintenir contact avec les deux communautés linguistiques, avec le français pour l’harmonie de la vie quotidienne et avec l’anglais comme langue nécessaire à leur carrière et langue du continent.

La politique du Yukon

Le Yukon n’est pas encore une province à part entière. Il est administré par un commissaire, représentant le gouvernement d’Ottawa, assisté par une assemblée législative.

La Loi sur les langues (du Yukon) a été votée le 18 mai 1988. Elle s’inspire du principe de bilinguisme institutionnel de la législation fédérale. Elle déclare le français et l’anglais langues officielles du Yukon. Elle reconnaît l’importance des langues autochtones et souhaite en favoriser l’usage et le développement. Le texte ne cite, cependant, aucune langue en particulier ni aucune mesure particulière en leur faveur.

Les domaines visés par la loi sont : les travaux de l’Assemblée législative où une langue autochtone peut également être utilisée, les publications qui en découlent, les textes des lois et règlements, l’administration de la justice et les communications des citoyens avec la fonction publique.

Une entente a été conclue entre le gouvernement fédéral et le Yukon (avril 1993) pour la promotion et le financement de l’usage du français sur ce territoire.

La politique des Territoires du Nord-Ouest

Les territoires du Nord-Ouest sont dans la même situation statutaire que le Yukon.

La Loi sur les langues officielles (des territoires du Nord-Ouest) a été votée le 28 juin 1984. Elle s’inspire également du principe de bilinguisme institutionnel de la législation fédérale et vise sensiblement les mêmes domaines d’application. Elle déclare le français, l’anglais, et cinq langues autochtones, langues officielles des territoires. Les langues autochtones sont : le cri, le flanc-de-chien, le guiwch’in, l’inuktitut et l’esclave.

Tout comme pour le Yukon, une entente a été conclue entre le gouvernement fédéral et les territoires du Nord-Ouest (août 1991) pour le financement de la mise en application de la politique linguistique. Cependant, elle porte non seulement sur la promotion du français, mais sur « la préservation, le développement et l’épanouissement des langues autochtones » retenues comme officielles sur les territoires.

Le cas particulier des langues amérindiennes et de l’inuktitut

Pour traiter ce point, nous nous en tiendrons à la situation de ces langues au Québec, d’abord parce que c’est la situation la mieux décrite au Canada, et ensuite parce qu’elle est symptomatique de la situation des langues autochtones dans toutes les autres régions du pays. Nous renvoyons tous ceux que la question intéresse à un ouvrage fondamental publié en 1992 sous le titre Les langues autochtones du Québec (Québec, Les publications du Québec, 455 pages). Tous les renseignements qui suivent proviennent de l’un ou de l’autre des articles réunis dans ce collectif.

Pour comprendre comment se présente la question des langues autochtones dans un état moderne comme le Québec, il faut avoir à l’esprit les composantes essentielles, soit démographiques, soit sociolinguistiques.

Aspect démographique

Selon le recensement de 1986, le Québec comptait 80 945 personnes entièrement ou partiellement autochtones, partagées entre 49 325 personnes ayant déclaré une origine autochtone unique et 31 620 personnes déclarant une composante autochtone dans leur ascendance (Dorais, Louis-Jacques, Les langues autochtones d’hier à aujourd’hui, in o.c.). La population autochtone représente donc au maximun 1 % de la population globale du Québec, ou 0,7 % si on exclut les métis.

Du point de vue linguistique, cette population se partage entre trois familles linguistiques distinctes et dix langues (neuf si on ne compte pas le huron qui n’a plus de locuteurs). Les effectifs de ces langues sont très variables (Voir Collis, Ronan, Le statut des langues autochtones et leurs domaines d’utilisation au Québec, in o.c.), allant de quelques centaines de locuteurs (micmac, naskapi) à plusieurs milliers (8 500 pour le cri, 7 445 pour le montagnais, 5 500 pour l’inuktitut).

De plus, la population autochtone est dispersée sur de vastes territoires, partagée entre 54 agglomérations dont le statut est variable : 30 réserves indiennes, 22 villages nordiques et 2 villages amérindiens non reconnus comme tels (Dorais, o.c.). Les faibles effectifs de chaque agglomération, l’éloignement géographique des locuteurs d’une même communauté, rendent ces langues très vulnérables, restreignent les possibilités d’aménagement linguistique et favorisent la division des langues en dialectes de plus en plus éloignés les uns des autres, ce qui rend très difficile l’émergence de langues standards, écrites et parlées, et la modernisation terminologique des langues pour usage dans des domaines non traditionnels (Drapeau, Lynn, Corbeil, Jean-Claude, Les langues autochtones dans la perspective de l’aménagement linguistique, in o.c.).

Aspect sociolinguistique

Sous la poussée de la culture occidentale et postindustrielle du Québec et du reste du continent, les cultures autochtones se perdent ou se folklorisent, selon les plus pessimistes, ou sont en pleine mutation, selon les optimistes. Par exemple, les Inuits ne vivent plus dans des igloos mais dans des maisons en dur, avec l’électricité, le chauffage, les électroménagers, la télévision et le téléphone. Ils ne se déplacent plus avec des traîneaux à chiens mais en motoneige. Chose certaine, on ne peut pas maintenir les modes de vie traditionnelle par la coercition, ni empêcher les jeunes de vouloir vivre comme les autres jeunes du Québec, avec les mêmes chances de qualité de vie et de carrière personnelle. En général, les parents sont d’accord. Les divergences d’opinion sur la scolarisation des jeunes en langue autochtone, par exemple, découlent souvent de la difficulté de concilier conservation de la langue et de la culture et adaptation au monde moderne ambiant. Cette remise en cause de la culture traditionnelle n’est pas particulière aux autochtones du Québec, mais s’observe aujourd’hui dans la quasi-totalité des pays africains et même au Japon.

La très grande majorité des autochtones sont bilingues et on voit disparaître aujourd’hui la dernière génération des unilingues en langue autochtone. Un état de diglossie généralisée s’installe et joue en faveur soit de l’anglais, soit du français. Les langues vernaculaires sont surtout utilisées en langue parlée, dans la vie privée, dans les activités communautaires, très peu en langue écrite, tout récemment et timidement dans l’enseignement primaire (Voir Collis, o.c.).

Il en découle un phénomène de transfert linguistique vers le français ou l’anglais, dont l’intensité varie énormément d’une langue à l’autre : le huron, par exemple, a perdu tous ses locuteurs, l’abénaki n’en a plus que quelques-uns, mais l’attikamek, le cri, le naskapi, le montagnais, l’inuktitut se maintiennent beaucoup mieux (Collis, o.c.). Bien évidemment, l’isolement de ces populations a joué en faveur du maintien de la langue, mais les moyens modernes de communication sont en train de briser ce type de protection. Toutes les langues autochtones sont aujourd’hui vulnérables.

La situation linguistique des nations autochtones est donc complexe et si variable d’une nation à l’autre qu’il apparaît impossible de mettre sur pied une politique qui les satisfasse toutes. On peut ramener ces situations à trois cas. D’abord, les communautés qui ont perdu leur langue, comme les Hurons ou les Abénakis. Ensuite, celles où la langue est menacée d’extinction, mais où une proportion importante de la population la parle encore sans la transmettre toutefois aux enfants, comme chez les Mohawks ou les Micmacs. Enfin, les communautés où la langue est encore transmise normalement au sein de la famille, chez les Inuits, les Cris, les Attikameks, par exemple. Dans chaque cas, les objectifs et les stratégies d’aménagement linguistique varient en conséquence.

Plan d’action possible en faveur des langues autochtones

Sur la base de cette typologie, il nous semble (voir Drapeau-Corbeil, o.c.) que les différentes stratégies devraient se définir autour des cinq points suivants :

  1. Renforcer l’utilisation de la langue ancestrale dans la vie privée, au sein de la famille et de la communauté pour en assurer la transmission aux enfants.
  2. Consolider l’utilisation de la langue ancestrale dans tous les domaines de l’activité publique communautaire : services religieux, médias locaux, affichage public, etc.
  3. Perfectionner la compétence linguistique en langue autochtone par son enseignement et son utilisation à l’école pour favoriser la connaissance et la diffusion d’une langue standard écrite.
  4. Créer un espace moderne d’utilisation de la langue autochtone, dans des secteurs hautement symboliques, comme l’administration publique ou les entreprises locales.
  5. Accorder un statut juridique aux langues autochtones, considérées comme langues du Québec et non pas seulement comme langues de territoires restreints, comme les réserves.

Réflexions en guise de conclusion

Comme on le voit, les politiques linguistiques au Canada, implicites ou explicites, sont nombreuses et variées. On peut cependant les ramener à deux types principaux : les politiques de bilinguisme institutionnel, celle du Canada, du Nouveau-Brunswick, du Yukon et des territoires du Nord-Ouest, et l’aménagement linguistique global sur la base du principe d’une langue officielle unique, nuancé par une pratique du bilinguisme fonctionnel, dont le Québec est le seul témoignage.

Après expérience, on constate que l’efficacité des politiques linguistiques de l’un et de l’autre type est très différente. La politique de bilinguisme institutionnel ne touche, en définitive, que très peu de personnes : en premier lieu, les fonctionnaires et le personnel des organismes parapublics, en second lieu les citoyens, et encore uniquement lorsqu’ils font appel aux services de l’État ou lorsqu’ils ont affaire à l’administration de la justice. Mais, malgré sa valeur symbolique, ce type de politique n’affecte pas la vie quotidienne de la grande majorité de la population, ne modifie pas réellement le statut socio-économique des langues en présence et ne change rien au sort des minorités, notamment des minorités francophones hors Québec, qui continuent de subir la pression de la langue dominante. L’aménagement linguistique global au Québec atteint tous les citoyens, dans un grand nombre de domaines d’usage des langues, définit les zones d’utilisation obligatoire de la langue officielle et, par ricochet, les zones d’usage des langues des minorités, intervient directement dans la concurrence linguistique en fonction d’objectifs sociaux préalablement dégagés et faisant l’objet d’un consensus social réel. Par contre, et à cause justement de sa globalité et de son efficacité, ce type de politique est plus litigieux, les deux points les plus sensibles étant l’école et l’affichage public.

Quelle qu’elle soit, une politique linguistique ne peut satisfaire tout le monde sur tous les points. Il y aura toujours des mécontents et toujours des discussions, des affrontements, des procès. C’est le prix de la démocratie. Comme nous l’avons vu, la politique de bilinguisme du Canada et du Nouveau-Brunswick est contestée, par les uns parce qu’elle est une dépense inutile, par les autres parce qu’elle est impuissante à modifier substantiellement leur situation. Et la politique du Québec est attaquée au nom de la liberté de choix des individus.

À mon avis, les discussions ne s’arrêteront pas pour une raison toute simple et de première importance : les principes qui sont à la base même de la conception des politiques linguistiques sont eux-mêmes contestés et contestables, selon l’optique de chacun.

D’une part, deux conceptions du droit s’affrontent : le droit de la personne et le droit des collectivités. Le droit de la personne se préoccupe des droits fondamentaux de l’individu : depuis la Déclaration internationale des droits de l’homme, inspirée de la Déclaration française de 1789, c’est le type de droit le plus à la mode dans le monde occidental. Le droit des collectivités se préoccupe de protéger et de sauvegarder l’existence des communautés, notamment des minorités, avec, en arrière-plan, toutes les ambiguïtés du nationalisme. Les occasions de conflits entre ces deux conceptions du droit sont nombreuses, chacun tirant argument de l’une ou de l’autre pour faire valoir son point de vue. Et c’est d’autant plus facile que personne n’a une idée claire ou qu’aucun consensus ne s’est dégagé sur les limites réciproques de l’une par rapport à l’autre, aucune ne pouvant être absolue ni prioritaire en soi. On peut donc discuter encore longtemps.

D’autre part, dans le concret des choses, les politiques linguistiques s’inspirent, en général, de l’un ou l’autre des trois principes suivants, souvent d’ailleurs d’une combinaison de l’un et de l’autre selon les domaines : le principe de la personnalité, le principe de la territorialité et le principe de la nationalité. Le principe de la personnalité essaie de sauvegarder les droits linguistiques de chaque citoyen, dans l’esprit des droits de la personne. Mais, dans l’absolu, ce n’est pas réalisable et force est, dans la pratique, de restreindre la portée de ce principe à un certain nombre de langues (choisies selon quels critères?) et à certains domaines de la vie collective (pourquoi celui-là et pas tel autre?). Le meilleur exemple d’application de ce principe est la politique linguistique du Canada. Le principe de la territorialité définit des règles de comportement linguistique sur un territoire donné, en fonction de sa composition sociolinguistique et d’objectifs identifiés, que l’on souhaite les plus démocratiques possibles. Il découle d’une conception des droits de la collectivité. Mais son application peut difficilement être absolue et on est amené à tenir compte des droits individuels, ne serait-ce que par respect pour la liberté des communications entre personnes ou pour protéger également les consommateurs. Les exemples d’application de ce principe sont nombreux : le Québec, la Catalogne, la Suisse, la Belgique, pour ne citer que quelques cas. Enfin, le principe de la nationalité est souvent invoqué pour sauvegarder le droit de certaines communautés à utiliser leurs langues, sans cependant réclamer un territoire spécifique, mais plutôt dans une forme de cohabitation tacite, admise par tous. La politique linguistique de l’ex-Yougoslavie était de ce type. Beaucoup d’États africains s’en inspirent, du moins dans l’énoncé de leurs politiques linguistiques, en distinguant entre langue officielle et langues nationales. Les Amérindiens s’en réclament pour obtenir l’usage de leurs langues dans leurs communautés et dans leurs affaires.

On comprend très bien, alors, pourquoi les politiques linguistiques sont toujours difficiles à concevoir et à appliquer, et pourquoi la plupart des gouvernements hésitent à s’y engager, alors que c’est si simple de laisser les lois du marché régler la question, sauf pour ceux qui en font les frais. Et on revient ainsi au point de départ : il faut une politique linguistique dans les cas de bilinguisme ou de multilinguisme, mais laquelle?

Le français, langue commune du Québec : un objectif à réaffirmer, un défi encore à relever

On peut dire que, depuis toujours, l’objectif de maintenir le français comme langue commune du Québec, en opposition à l’anglais langue du reste du Canada et des États-Unis, est poursuivi avec constance par la majorité des Québécois et demeure toujours le pivot de la définition du Québec comme peuple et comme société ouverte à des minorités d’autres langues.

À partir du début des années soixante, au moment où démarre la Révolution tranquille, l’opinion publique s’empare du dossier de la langue française au Québec et au Canada. Les citoyens de langue française formulent avec vigueur, et de plus en plus clairement, leurs revendications en faveur du français, réclament des mesures législatives, forcent les partis politiques à définir leur programme à l’égard du français et à le réaliser sous forme de mesures législatives une fois au pouvoir.

Au Québec, l’aventure de la politique linguistique dure depuis plus de 25 ans. Avec le recul, on peut y distinguer deux phases : une phase d’en-thousiasme durant laquelle se précise le statut du français et s’agrandit son espace d’utilisation, suivie d’une phase de compromis durant laquelle les modifications à la loi réduisent l’obligation de faire usage du français et affaiblissent d’autant la nécessité de le connaître et de l’utiliser.

La première est un crescendo de très courte durée, cristallisé en trois lois successives : 20 novembre 1969, la loi 63, Loi pour promouvoir la langue française au Québec; le 31 juillet 1974, la loi 22, Loi sur la langue officielle (du Québec); le 26 août 1977, la loi 101, Charte de la langue française, qui est accueillie par la majorité francophone comme l’expression la plus achevée de ses volontés en matière d’usage du français et des autres langues sur le territoire du Québec et la garantie juridique qu’il en sera ainsi dorénavant. Pour elle, la question linguistique est réglée à sa satisfaction.

La seconde est une longue saga juridique qui découle de la contes-tation devant les tribunaux de certaines dispositions de la Charte de la langue française par des citoyens de langue anglaise, plus ou moins orchestrée par le groupe de pression anglophone Alliance Québec (financée en grande partie par le gouvernement fédéral) et soutenue par les médias anglophones. La base juridique des plaintes est très souvent la Charte canadienne des droits et libertés, dont certaines dispositions avaient été délibéremment rédigées pour contrer la Charte de la langue française. Elle entraîne, pour le gouvernement libéral de Robert Bourassa, la recherche ardue de compromis législatifs qui respecteraient les jugements des tribunaux, satisferaient les opposants anglophones tout en ne réveillant pas le militantisme des francophones par des atteintes trop évidentes aux objectifs fondamentaux de la Charte de la langue. Une série de lois sont adoptées par le gouvernement Bourassa pour modifier la Charte, la dernière étant la loi 86, Loi modifiant la Charte de la langue française, toujours en vigueur actuellement.

En identifiant les articles de la Charte de 1977 qui ont été successi-vement modifiés par ces lois et en observant le sens des modifications, on peut dégager les tendances de la politique linguistique sous le gouvernement Bourassa et, en conséquence, la direction qu’a prise l’évolution du statut et de l’usage du français au Québec : retour de facto au bilinguisme institutionnel pour la publication des lois et règlements (les deux versions sont officielles), dans l’affichage public, dans les communications de l’État avec les citoyens, les entreprises, les personnes morales, dans les services sociaux et de santé; adou-cissement des critères d’accès à l’école anglaise; adoucissement, abandon en vérité, de l’exigence de connaître le français pour exercer les professions sous l’autorité de l’Office, notamment les professions médicales; restriction aux droits des francophones à des services en français à moins d’en faire la demande préalable. La Charte d’aujourd’hui ressemble de plus en plus à la loi 22!

Conséquences de cette période de procès et de compromis : la langue française est de moins en moins la langue commune des citoyens du Québec parce qu’elle est de moins en moins nécessaire pour qui veut vivre ici en anglais; personne n’a aujourd’hui une idée exacte des règles linguistiques à suivre; les francophones vivent encore dans l’illusion que la Charte de 1977 est toujours en vigueur alors qu’elle a été profondément modifiée, au point que son contenu réel a quasi vidé l’article 1 Le français est la langue officielle du Québec de sa substance, puisque même l’État est bilingue et que l’usage de l’anglais est largement autorisé par la loi actuelle; les opposants anglophones ne sont toujours pas satisfaits, puisqu’ils contestent la légitimité même d’une politique linguistique; une grande partie de la majorité francophone ne comprend plus trop pourquoi il faut une politique linguistique et ressent un certain malaise à réclamer des mesures contre l’anglais du reste du continent, omniprésent dans la vie quotidienne.

Le Gouvernement du Québec a donc raison d’entreprendre le bilan de la situation linguistique du Québec. L’occasion est ainsi donnée à tous les citoyens du Québec de prendre conscience de la précarité de presque toutes les langues face à l’anglais, de réfléchir aux objectifs de la société québécoise en matière de langue et de culture, de redéfinir des consensus sur ces deux points. Il sera ensuite possible de redéfinir, en toute conscience, une politique linguistique qui puisse garantir l’avenir de la langue française au Québec en tenant compte des contraintes qui découlent du monde tel qu’il est.

Les raisons qui ont naguère amené le Québec, et les gouvernements successifs, à prendre des mesures d’aménagement linguistique sont, en substance, encore valables aujourd’hui. Elles sont même encore plus impératives. Il vaut la peine d’y revenir, ne serait-ce que pour donner de la profondeur aux discussions qui s’amorcent. Elles gravitent autour des éléments suivants : la composition démolinguistique de la population du Québec et son évolution accélérée, la concurrence entre le français et l’anglais, la volonté de maintenir vivantes les langues et cultures minoritaires, la protection du consommateur et, enfin le visage français du Québec.

Dans l’esprit de ses concepteurs, la politique linguistique du Québec ne s’est jamais réduite au texte d’une loi, encore moins à une succession de dispositions sans relation entre elles.

D’autres mesures s’y ajoutent qui forment le projet collectif du Québec en matière de langue, dans l’ensemble du projet de société.

Nous examinerons un à un les arguments principaux qui fondent, aujourd’hui plus qu’hier, la nécessité d’un plan d’aménagement linguistique du Québec. En dernier lieu, nous situerons la législation linguistique comme l’un des éléments d’un dispositif beaucoup plus global, dont on a tendance à oublier les interrelations.

Composition démolinguistique de la population québécoise

Dans un ouvrage récent[1], Fernand Dumont propose de distinguer la nation de l’état, pour sortir du concept d’état-nation si décrié dans la pensée politique contemporaine.

La nation soude un groupe humain dans le présent d’une culture qui assume les éléments du passé jugés encore valables; cette solidarité est un choix personnel, qui transcende et dépasse les motifs élémentaires d’appartenance comme l’origine des ancêtres ou la langue d’origine. En ce sens, les Québécois d’aujourd’hui ne sont pas tous les descendants des colons français : des arrivants d’autres origines se sont joints au noyau initial, insérant des éléments de leur culture dans la culture française de leur époque et perpétuant des patronymes nouveaux dans la communauté. Ce mouvement d’intégration continue aujourd’hui. La notion de Québécois de souche est une absurdité.

L’état est une communauté politique qui réunit dans une même société civile, ici démocratique, des citoyens d’origine nationale différente. Son devoir est de garantir l’égalité des droits et libertés de tous les citoyens, de conci-lier les droits de la majorité et des minorités, de définir les règles de la vie commune dans tous les domaines où il y a désaccord entre les groupes de ci-toyens sur la manière de faire.

Le Québec est un état où la très grande partie de la population - la majorité - est de langue et de culture françaises. Cette majorité veut toujours vivre en français sur le territoire du Québec et elle demeure déterminée à assurer le maintien et l’épanouissement de la langue française malgré les pressions de l’environnement nord-américain. L’appui constant de la majorité à la Charte de la langue française en est la preuve la plus évidente.

L’état québécois est composé, non pas d’une majorité francophone et d’une minorité anglophone, mais bien d’une majorité francophone et de plusieurs minorités de langues différentes. En conséquence, et à la demande des groupes ethnolinguistiques, toutes les minorités doivent être traitées sur un pied d’égalité dans leur relation avec la langue française, notamment quand il s’agit du choix de la langue d’enseignement. Cependant, cette intention d’égalité est contrecarrée, en partie, par la clause Canada, suite à une décision de la Cour suprême.

L’évolution de la composition démolinguistique de la population québécoise s’est accélérée depuis le milieu des années soixante-dix.

Le volume annuel d’immigration a augmenté. Ces immigrants sont, en définitive, recrutés via les services des ambassades du Canada. Dans leur esprit, il est clair qu’ils viennent au Canada. Peut-être savent-ils que c’est un pays bilingue, mais sans trop savoir comment ce bilinguisme se réalise dans la vie quotidienne d’un endroit à l’autre du pays. La majorité des immigrants qui viennent au Québec s’installent à Montréal et dans la banlieue proche. Les origines des immigrants sont très diverses et très différentes de l’immigration précédente. À leur arrivée, ils font face à un choix d’allégeance entre deux cultures toutes deux majoritaires, l’une de langue française au Québec, l’autre de langue anglaise dans le reste du Canada. Beaucoup d’immigrants ne savent pas le français, ni parfois l’anglais, et ils se trouvent très souvent devant la nécessité d’apprendre rapidement deux langues étrangères, d’où la tentation de choisir d’abord la langue dominante sur le continent nord-américain, ce qui confirme leur allégeance à la communauté anglophone québécoise. D’autant que, pour des raisons historiques, la minorité anglaise conserve des institutions qui lui sont propres (un réseau scolaire et hospitalier). L’ambiguïté existe toujours sur leur fonction : sont-elles des institutions au service de la minorité anglophone ou sont-elles un pôle d’attraction pour les allophones, contrecarrant le projet d’intégration des immigrants à la vie quotidienne de la majorité.

Le dispositif d’intégration linguistique et culturelle des immigrants est rudimentaire et peu efficace. Il n’arrive pas à suivre le rythme des arrivées. De plus, l’essentiel du dispositif vise à faciliter l’intégration des immigrants par la connaissance du français. Il s’agit fondamentalement d’une intégration de fonctionnement : l’immigrant récent peut alors gagner sa vie en français, vaquer aux diverses occupations de la vie en société, utiliser les services et ressources à sa disposition; il devient autonome et indépendant d’un groupe de soutien ou de refuge. Mais, au-delà de cette intégration minimaliste, il a toujours le choix de s’intégrer à l’une ou à l’autre des communautés linguistiques. Ce choix demeure personnel et nous constatons qu’un petit nombre seulement des immigrants choisissent la communauté et la culture de langue française au point de participer à la vie collective de la majorité et de concevoir leur avenir et celui de leurs enfants comme membres de la société québécoise.

L’ensemble de ces données a influencé et continue d’influencer la conception de l’aménagement linguistique du Québec.

Le français, langue majoritaire, doit devenir langue commune de tous les Québécois, quelles que soient leurs langues d’origine, dans tous les sec-teurs et dans toutes les communications de la vie collective publique, d’où le rejet, pour le Québec, du bilinguisme institutionnel à la manière de la politique des langues officielles du Canada : objectif qui nous semble toujours valable. Mais il est aujourd’hui compromis par les dispositions de la Charte, version loi 86, qui diminuent grandement le statut du français comme langue de l’administration publique.

En même temps et en échange de leur participation à la langue commune, l’aménagement linguistique du Québec a prévu et doit continuer de prévoir des zones d’utilisation des langues minoritaires dans l’intention d’en maintenir la connaissance et la vitalité dans toutes les activités qui renvoient à leur propre identité culturelle. (Voir ci-après.)

Les dispositions de la Charte relatives à l’accès à l’école de langue anglaise sont de la plus haute importance stratégique et aucune concession ne doit être faite au lobby des écoles anglaises. Il suffit déjà que la section de langue française de la commision des écoles protestantes du Grand Montréal (qui re-groupe des écoles en majorité de langue anglaise) s’accroisse régulièrement, en absorbant une bonne partie des immigrants, sans qu’on puisse être assuré que ce soit là un moyen efficace de les intégrer à la majorité et de les initier à la connaissance de la culture et de l’histoire du Québec. Ces écoles favorisent au contraire l’allégeance à la communauté anglophone et réduit la langue française à sa seule fonction de communication, coupée de sa relation avec la culture.

Se trouvent mises en cause ici la politique canadienne d’immigration (qui fixe le nombre des immigrants) et la capacité réelle du Québec à mettre en place une politique d’immigration qui tienne compte de la langue d’accueil dans la sélection des immigrants. La politique québécoise d’immigration et d’intégration linguistique et culturelle des immigrants est, dans les circonstances actuelles, un volet essentiel du plan d’aménagement linguistique du Québec. Il est devenu nécessaire de bien examiner les modalités et conséquences de cette politique en regard des objectifs initiaux de la Charte de la langue française. En fait, si on en juge par les tendances des années récentes, le nœud du problème consiste à concilier la préoccupation de maintenir le poids démographique du Québec dans l’ensemble canadien (et donc un bassin de consommateurs pour l’économie) avec l’intention de la Charte de faire du français la langue commune de la population québécoise. En somme, il est légitime de se demander si le gouvernement du Canada et les gouvernements successifs du Québec n’appliquent pas, en l’ayant oublié peut-être, la principale recommandation du rapport Durham : déstabiliser la majorité francophone par l’immigration. Chose certaine, c’est le résultat qui est atteint et pour le reste du Canada, les Québécois de langue française sont une minorité parmi d’autres et le Québec une province comme les autres et non une société à part entière. Sur ces deux points, les opinions sont irréductibles.

Concurrence entre le français et l’anglais

La concurrence entre le français et l’anglais sur le territoire du Québec existe toujours. Les tendances lourdes jouent toutes en faveur de l’anglais.

La tendance actuelle est de revenir au bilinguisme systématique, par-fois même à l’unilinguisme anglais pour des pseudo-motifs d’efficacité et de réalisme. Elle s’est même incrite dans les modifications à la Charte en étendant les modalités d’exception prévues pour les sièges sociaux et les laboratoires à d’autres circonstances. Ce retour au passé n’est pas nécessaire. La stratégie du bi-linguisme fonctionnel, choisie lors de la conception et de la rédaction de la Charte, est toujours parfaitement adaptée à l’évolution actuelle des marchés, même si elle augmente l’usage de l’anglais et même si elle confirme le lien entre la connaissance de l’anglais et la performance professionnelle. Ce n’est pas tant le volume d’usage de l’anglais qui est ici en cause que le mythe qui l’entoure encore aujourd’hui d’être LA langue, celle qui compte, celle qui assure le succès personnel, le français demeurant dans l’esprit de plusieurs une langue secondaire, régionale, familiale. Sur ce point précis, la Charte n’a pas réussi à modifier ces deux perceptions, qui sont tout de même l’essentiel, puisque l’usage généralisé de l’anglais, pour les mêmes raisons, dans des pays comme l’Allemagne, la Hollande, le Danemark, l’Italie, l’Espagne, ne remet pas en cause l’importance et l’usage de la langue nationale. D’où vient ce sentiment d’infériorité des Français et des Québécois de langue française envers la langue anglaise? [2]

L’aménagement linguistique est, dans les circonstances, le seul moyen de contrecarrer ces tendances lourdes au profit du français, qui est toujours objectivement menacé dans sa survie et son intégrité, et la seule manière d’assurer un équilibre acceptable pour tous, et surtout pour la majorité, entre l’usage du français comme langue identitaire commune et l’usage stratégique de l’anglais dans les communications externes.

La connaissance de l’anglais chez les Québécois, c’est-à-dire la géné-ralisation du bilinguisme individuel, liée au renforcement du statut du français comme langue commune et langue de travail, nous semble toujours la seule réponse à la question. Ici se situe la responsabilité du système d’enseignement dans une conception globale de l’aménagement linguistique : enseignement efficace du français et de l’anglais comme langues secondes, d’autant qu’avec les modifications à la Charte, cet enseignement dispense les professionnels des tests linguistiques avec, comme conséquence, un recul du français dans l’exercice des professions, surtout médicales; enseignement de l’informatique en français (cet enseignement se fait très largement en anglais aujourd’hui); formation professionnelle première en français, suivie de la formation en français par l’industrie, en application du programme de francisation.

Maintien des langues et cultures minoritaires

L’aménagement linguistique du Québec intègre dans ses objectifs le maintien et l’épanouissement des langues et cultures minoritaires.

Il y a donc des dispositions dans la Charte qui autorisent l’usage des langues minoritaires (avec ou sans le français selon le cas) dans de nombreuses situations : activités des organisations culturelles et religieuses, activités com-merciales à teneur culturelle (restaurants, librairies, journaux et revues, com-merces de spécialités ethniques, etc), sur les ondes de la radio et de la télévision. Ces dispositions ne semblent pas poser problème. On peut cependant regretter que ce respect des langues minoritaires dans la Charte n’ait pas été plus souvent cité et utilisé pour illustrer l’ouverture de la société québécoise à l’égard des groupes ethnolinguistiques et contrer les accusations de racisme qu’on porte souvent contre elle.

Au ministère de l’Éducation, il existe ou existait un programme d’enseignement des langues d’origine (PELO), qui faisait partie du dispositif prévu. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en est advenu.

Protection du consommateur

Le souci de la protection du consommateur, de langue française et des autres langues, a inspiré la plus grande partie du chapitre VII de la Charte qui traite de la langue du commerce et des affaires. L’objectif est d’assurer la présence du français à part égale sans exclure l’usage d’autres langues, puisque tous les consommateurs doivent jouir de la même protection.

Personne n’a contesté ces dispositions. Mais le problème demeure de les faire respecter. On voit de plus en plus de produits ou de textes qui ne les respectent pas.

L’article 54 sur les jouets et jeux est systématiquement violé depuis l’arrivée des jouets et jeux électroniques. Même en s’alliant à la France, le gou-vernement actuel s’est heurté à une fin de non-recevoir de la part des fabricants. Il faudrait vérifier si les Québécois et les Français sont prêts à se passer de ces jeux pendant quelque temps dans l’hypothèse où les compagnies seraient poursuivies et où elles décideraient de ne plus vendre leurs produits au Québec et en France.

Visage français du Québec

Il s’agit ici du fameux dossier de l’affichage public, article 58 de la Charte.

C’est encore le point le plus sensible de la Charte, avec l’accès à l’école anglaise. Ce qui est fondamentalement en cause, c’est le type d’image, de message, que renvoie l’affichage public à tous ceux qui le regardent chaque jour : s’il est unilingue, il confirme le fait que la langue commune de ce pays est le français; s’il est bilingue français-anglais, il tend à confirmer un bilinguisme de fait de la société québécoise; s’il est trilingue, il met de l’avant une langue minoritaire, en accord avec le maintien des langues minoritaires et laisse perplexe sur le statut des deux autres langues, le français et l’anglais.

Tout a été dit et écrit sur cette question, depuis le jugement de la Cour suprême, qu’on ne peut malheureusement pas contester. Il revient au gouvernement de décider d’une ligne de conduite à cet égard.

Politique, aménagement et législation linguistiques

Il ne faut pas confondre ces notions, très proches l’une de l’autre dans le vocabulaire courant.

Par aménagement linguistique, on entend généralement l’ensemble des mesures qu’arrête un État pour régler l’usage des langues sur son territoire. En ce sens, "tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout un projet d’ordre politique, c’est-à-dire qu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc à la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose"[3].

La manière dont on conçoit et réalise l’aménagement linguistique dépend directement de la conception que l’on se fait de la langue. Elle met es-sentiellement en cause deux fonctions de la langue, la fonction de communication (la plus évidente et la plus facilement admise, parce que sans danger) et la fonction d’intégration sociale (la plus politiquement délicate, la plus dangereuse à manipuler). Du strict point de vue de la communication, l’aménagement linguistique se concrétise en dispositions qui touchent à l’organisation de l’usage des langues et en choix des moyens techniques nécessaires à leur mise en place. Du point de vue de l’intégration sociale, l’aménagement linguistique se fonde sur un projet de société, sur une conception des rapports entre identité culturelle de la société globale et respect de l’identité culturelle des groupes ethnolinguistiques minoritaires. L’essentiel de l’aménagement linguistique est alors l’affirmation d’une langue commune et l’identification des domaines d’usage des autres langues, les dispositions techniques n’étant alors que les moyens d’atteindre ces deux objectifs fondamentaux.

Cette démarche est très soucieuse de paix sociale et d’efficacité admi-nistrative et économique.

Enfin, l’aménagement linguistique d’un état ne prend pas nécessairement la forme d’un texte de loi spécifique. Il peut tout aussi bien se formuler en dispositions éparses dans un grand nombre de secteurs de l’administration publique. Et même si une loi définit une politique linguistique, elle ne touche jamais la totalité des dispositions d’ordre linguistique qui ont été prises dans l’ensemble de l’appareil administratif. L’aménagement linguistique pose partout et toujours un problème de cohérence de l’ensemble des mesures qui touchent à l’usage de la langue majoritaire et des langues minoritaires.

Il y a législation linguistique quand l’état choisit d’intervenir en adoptant une loi et des règlements pour préciser les rapports entre les langues en présence et leurs domaines d’usage respectifs.

En général, la loi définit le statut des langues (y compris par l’absten-tion), précise leur emploi dans les domaines où il y a ambiguïté ou affrontement, énonce les mesures qui sont prises pour favoriser la prédominance de la langue commune et, au besoin, pour garantir l’usage des langues minoritaires là où il est autorisé, dans le but ultime de guider la conduite des citoyens, personnes physiques ou personnes morales. Mais la loi peut aussi se limiter à un seul domaine, par exemple la protection des consommateurs.

Chose certaine, aucune loi n’est, à ce jour, globale au point d’énu-mérer la totalité des mesures de nature linguistique ou propres à influencer le destin de l’une ou l’autre langue. Il se pose donc, ici aussi, un problème de co-hérence entre la législation linguistique proprement dite et les autres dispositions qui touchent à la langue, notamment en matière d’éducation, d’immigration, de communication, de culture et même de politique familiale.

L’ensemble des mesures prises par un état en matière de langue dans tous les secteurs de la vie collective constitue la politique linguistique de cet état, qu’on utilise ou non ce terme, qu’il y ait ou non une législation spécifique.

Le problème fondamental est ici, nous le voyons, la cohérence des dispositions entre elles. Au moment de la définition et de l’adoption de la Charte de la langue française en 1977, cette cohérence était assurée par un ministère d’état qui voyait à ce que tous les gestes du gouvernement soient compatibles avec les objectifs de la Charte. Depuis lors, chaque ministre (et donc chaque ministère) est retourné à ses affaires et à ses préoccupations, sans toujours se soucier de la législation linguistique. En conséquence, les morceaux de la politique linguistique du Québec ne sont plus cohérents aujourd’hui.

Le moment est venu de revoir la politique linguistique du Québec, et non pas seulement la législation linguistique, le texte actuel de la Charte. Moment de réaffirmer un projet de société sur la base du français, langue de la majorité et langue commune de tous les Québécois. Moment de revoir l’ensemble de toutes les dispositions du gouvernement, qui affectent le statut, l’usage et la connaissance du français dans l’esprit de ce projet de société. Moment de redonner son plein sens à l’affirmation du français comme langue officielle unique du Québec. Moment de mettre fin à l’esprit de marchandage qui tient lieu de politique et de stratégie dans les relations de la majorité avec les minorités.

Un grand chantier à reprendre à la base.

Notes

Une politique de normalisation linguistique peut-elle être efficace?

L’aménagement linguistique au Québec et la normalisation linguistique en Catalogne poursuivent un même double but : assurer la survie d’une langue et en faire la langue commune de la vie collective. Des dispositions juridiques ont été adoptées dans les deux pays à cet effet et des plans d’action mis en place pour les réaliser.

Ces politiques linguistiques peuvent-elle être efficaces? En fait, il y a deux manières de répondre à la question. Première réponse : le succès dépend de la manière dont elles ont été conçues et des moyens que l’on prend pour les mettre en place. Deuxième réponse : la possibilité de modifier la situation de départ varie selon les domaines d’usage de la langue, du moins si on en juge d’après l’expérience québécoise.

Ces politiques réussissent et réussiront dans l’avenir si elles conservent les qualités suivantes, qui découlent de leur nature :

La volonté politique doit être persévérante, de même que les efforts de tous ceux qui travaillent à la mise en place de la politique linguistique. Il faut donc que les gouvernements successifs maintiennent le même objectif d’affirmer la langue officielle. Il faut aussi que les responsables administratifs ne cédent pas à l’impatience (vouloir aller trop vite), au découragement (le mythe de Sisyphe), à la tentation de considérer leur tâche comme un simple travail de fonctionnaire (le scepticisme de qui a tout vu). Il faut enfin transmettre le dossier aux générations qui suivent, en même temps que la volonté, la détermination de maintenir le cap, c’est-à-dire recréer l’opinion publique d’une génération à l’autre, puisqu’elle a toujours tendance à s’effriter avec le temps. C’est probablement la chose la plus difficile, surtout parce que les raisons initiales de la politique linguistique finissent par ne pas être connues ou comprises des jeunes qui n’ont pas vécu la période où leur langue maternelle était bafouée, interdite, dominée.

Ce sont là conditions générales qui garantissent l’efficacité d’un plan de normalisation linguistique. Essayons d’être plus concret en partant de l’expérience québécoise. Il est aujourd’hui possible d’évaluer le succès de la Charte de la langue française, domaine par domaine. Sans entrer dans le détail, on peut proposer le classement suivant :

Chose certaine, la situation linguistique du Québec s’est profondément modifiée grâce à la Charte de la langue française, ce qui démontre bien qu’il est possible de modifier une situation en faveur d’une langue.

Légitimité et conditions de succès de l’aménagement linguistique du Québec

Après plus de 25 ans de politique linguistique, si on prend comme point de départ la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (bill 63), adoptée le 20 novembre 1969, le Gouvernement du Québec a jugé bon de procéder à un bilan de la situation linguistique, en vue de définir et d’adopter les modifications qu’il faut apporter à la Charte de la langue française pour faire face aux défis actuels.

En guise de contribution à ce bilan, le comité de coordination me propose comme mandat de répondre à deux questions : qu’est-ce qui légitime la nécessité d’un aménagement linguistique du Québec et quelles sont les conditions de succès d’une telle entreprise.

Introduction

Au préalable et en guise d’introduction, il est nécessaire de circonscrire trois notions qui s’interpénètrent et qu’on utilise couramment l’une pour l’autre : politique linguistique, aménagement linguistique et législation linguistique.

Politique linguistique

Notion la plus large, celle qui a la plus grande extension. Elle renvoie à toute décision prise pour orienter et régler l’usage d’une ou de plusieurs langues dans les communications d’une organisation ou dans la diffusion d’un bien ou d’un service, quelles que soient la nature ou la taille de l’organisation, quelle que soit la forme que prend cette décision. Elle peut, du plus spontané au plus formalisé, se concrétiser en une simple pratique, en une liste de termes normalisés, en formulaires de gestion standardisés, en directives au personnel ou aux membres, en règlements internes, en règlements adoptés par un ministère ou un organisme paragouvernemental, en lois dûment votées par un parlement. Exemples de politique linguistique : les fabricants de jeux électroniques (Nintendo et Sega surtout) ont décidé de lancer ces produits en anglais seulement, indépendamment de la langue ou de l’âge de la clientèle cible (voir la revue Protégez-vous, numéro « Jouets 1996 »); la compagnie Nestlé a comme politique d’utiliser la langue du pays où elle a des établissements et d’autoriser l’usage de ces langues dans les communications avec le siège social de Vevey (Suisse); les majors du cinéma américain diffusent rapidement les versions originales de leurs films et se font tirer l’oreille pour produire ou pour autoriser le doublage en d’autres langues.

La notion de politique linguistique englobe donc, dans son sens le plus large, celles d’aménagement et de législation linguistiques. En fait, dans l’usage courant et dans un sens plus restreint et plus technique, on utilise fréquemment l’expression politique linguistique comme synonyme de législation linguistique, par exemple dans des expressions comme la politique linguistique du Québec ou du Canada, la politique linguistique de la France, des États-Unis ou de l’ONU à New York, avec l’inconvénient qu’on ne sait plus trop alors si l’expression se réfère à une loi, au strict contenu d’un texte de loi sans toutes les autres dispositions relatives à l’usage des langues, à un règlement ou à un état de fait.

Aménagement linguistique

Sous ce terme, on entend généralement l’ensemble des mesures qu’arrête un État pour régler l’usage des langues sur son territoire. En ce sens, « tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout un projet d’ordre politique, c’est-à-dire qu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc à la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose[1] ».

La manière dont on conçoit et réalise l’aménagement linguistique dépend directement de la conception que l’on se fait de la langue. Elle met essentiellement en cause deux fonctions de la langue, la fonction de communication (la plus évidente et la plus facilement admise, parce que sans danger) et la fonction d’intégration sociale (la plus politiquement délicate, la plus dangereuse à manipuler). Du strict point de vue de la communication, l’aménagement linguistique se concrétise en dispositions qui touchent à l’organisation de l’usage des langues et en choix des moyens techniques nécessaires à leur mise en place. Du point de vue de l’intégration sociale, l’aménagement linguistique se fonde sur un projet de société, sur une conception des rapports entre identité culturelle de la société globale et respect de l’identité culturelle des groupes ethnolinguistiques minoritaires. L’essentiel de l’aménagement linguistique est alors l’affirmation d’une langue commune et l’identification des domaines d’usage des autres langues, les dispositions techniques n’étant alors que les moyens d’atteindre ces deux objectifs fondamentaux.

De plus, dans ce monde d’aujourd’hui caractérisé par l’intensification des communications et la globalisation des marchés, chaque état doit tenir compte des contraintes qui en découlent lors de la définition de son plan d’aménagement linguistique.

Cette démarche est très soucieuse de paix sociale et d’efficacité administrative et économique.

Enfin, l’aménagement linguistique d’un état ne prend pas nécessairement la forme d’un texte de loi spécifique. Il peut tout aussi bien se formuler en dispositions éparses dans un grand nombre de secteurs de l’administration publique. Et même si une loi définit une politique linguistique, elle ne touche jamais la totalité des dispositions d’ordre linguistique qui ont été prises dans l’ensemble de l’appareil administratif. L’aménagement linguistique pose partout et toujours un problème de cohérence de l’ensemble des mesures qui touchent à l’usage de la langue majoritaire et des langues minoritaires.

Législation linguistique

Il y a législation linguistique quand l’état choisit d’intervenir en adoptant une loi et des règlements pour préciser les rapports entre les langues en présence et leurs domaines d’usage respectifs.

En général, la loi définit le statut des langues (y compris par l’abstention), précise leur emploi dans les domaines où il y a ambiguïté ou affrontement, énonce les mesures qui sont prises pour favoriser la prédominance de la langue commune et, au besoin, pour garantir l’usage des langues minoritaires là où il est autorisé, dans le but ultime de guider la conduite des citoyens, personnes physiques ou personnes morales. Mais la loi peut aussi se limiter à un seul domaine, par exemple la protection des consommateurs.

Chose certaine, aucune loi n’est, à ce jour, globale au point d’énumérer la totalité des mesures de nature linguistique ou propres à influencer le destin de l’une ou l’autre langue. Il se pose donc, ici aussi, un problème de cohérence entre la législation linguistique proprement dite et les autres dispositions qui touchent à la langue, notamment en matière d’éducation, d’immigration, de communication, de culture et même de politique familiale.

Perspective de cette contribution

Nous traiterons le sujet dans la perspective du bilan de la situation linguistique au Québec. Nous croyons nécessaire de démontrer de nouveau la pertinence de mesures en faveur de la langue française. Nous croyons également qu’il sera nécessaire, suite au bilan, de reformuler la stratégie du Québec en aménagement linguistique, dont la Charte de la langue française est la pièce maîtresse, il est vrai, mais n’est aussi qu’un des éléments auquel on tend à réduire le dispositif global. Enfin, puisque la Charte de la langue française a subi une multitude de modifications dont la dernière série a été énoncée par la Loi modifiant la Charte de la langue française, adoptée le 17 juin 1993 et entrée en vigueur le 22 décembre de la même année, les notes qui suivent peuvent être utiles aux personnes qui auront à examiner en détail l’état de la Charte pour voir si elle correspond toujours aux aspirations des Québécois et à la situation objective de la langue française en Amérique.

Nous essaierons d’aller à l’essentiel, en conciliant concision et exactitude de l’argumentation. Nous nous permettrons de citer ou de renvoyer à des textes que nous avons déjà publiés, quand ils peuvent prolonger le présent texte.

Raisons d’être de l’aménagement linguistique

Diverses raisons, toujours valables, ont amené le Québec à prendre des mesures d’aménagement linguistique. Elles gravitent autour des éléments suivants : la composition démolinguistique de la population du Québec et son évolution accélérée, la concurrence entre le français et l’anglais, la volonté de maintenir vivantes les langues et cultures minoritaires, la protection du consommateur et, enfin le visage français du Québec. L’ensemble définit le projet collectif du Québec en matière de langue, dans l’ensemble du projet de société.

Composition démolinguistique de la population québécoise

« Le Québec est une nation dont la très grande partie –la majorité– de la population est de langue française[2] ». Ceci demeure toujours vrai, malgré les tendances que nous évoquerons par la suite. Cette majorité veut toujours vivre en français sur le territoire national et elle demeure déterminée à assurer le maintien et l’épanouissement de la langue française malgré les pressions de l’environnement nord-américain. L’appui constant de la majorité à la Charte de la langue française en est la preuve la plus évidente.

« La nation québécoise est composée, non pas d’une majorité francophone et d’une minorité anglophone, mais bien d’une majorité francophone et de plusieurs minorités de langues différentes[3]. » En conséquence, et à la demande des communautés culturelles, toutes les minorités doivent être traitées sur un pied d’égalité dans leur relation avec la langue française, notamment quand il s’agit du choix de la langue d’enseignement. Cependant, cette intention d’égalité est contrecarrée par la clause Canada, suite à une décision de la Cour suprême.

L’évolution de la composition démolinguistique de la population québécoise s’est accélérée depuis le milieu des années soixante-dix. Le volume annuel d’immigration a augmenté; la majorité des immigrants s’installent à Montréal et dans la banlieue proche; les origines des immigrants sont très diverses et très différentes de l’immigration précédente; beaucoup d’immigrants, à leur arrivée, ne savent pas le français, ni parfois l’anglais, et ils se trouvent très souvent devant la nécessité d’apprendre rapidement deux langues étrangères, d’où la tentation de choisir d’abord la langue dominante sur le continent nord-américain; le dispositif d’intégration linguistique et culturelle des immigrants n’arrive pas à suivre le rythme des arrivées; même quand les immigrants s’intègrent fonctionnellement à la société québécoise, ils ne passent que rarement à une forme d’intégration de participation et presque jamais à une intégration d’aspiration[4]. D’autre part, pour des raisons historiques, la minorité anglaise conserve des institutions qui lui sont propres (un réseau scolaire et hospitalier); l’ambiguïté existe toujours sur leur fonction : sont-elles des institutions au service de la minorité anglophone ou sont-elles un pôle d’attraction pour les allophones, contrecarrant le projet du français langue commune et celui d’intégration de participation des immigrants à la vie quotidienne de la majorité.

L’ensemble de ces données ont influencé et continueront d’influencer la conception de l’aménagement linguistique du Québec.

Le français, langue majoritaire, doit devenir langue commune de tous les Québécois, quelles que soient leurs langues d’origine, dans tous les secteurs et dans toutes les communications de la vie collective publique, d’où le rejet, pour le Québec, du bilinguisme institutionnel à la manière de la politique des langues officielles du Canada : objectif qui nous semble toujours valable.

En même temps et en échange de leur participation à la langue commune, l’aménagement linguistique du Québec a prévu et doit continuer de prévoir des zones d’usage des langues minoritaires dans l’intention d’en maintenir la connaissance et la vitalité dans toutes les activités qui renvoient à leur propre identité culturelle. (Voir ci-après.)

Les dispositions de la Charte relatives à l’accès à l’école de langue anglaise sont de la plus haute importance stratégique et aucune concession ne doit être faite au lobby des écoles anglaises. Il suffit déjà que leur section de langue française s’accroisse régulièrement, sans qu’on puisse être assuré que ce soit là un moyen efficace d’intégration à la majorité et de connaissance de la culture et de l’histoire du Québec.

Se trouvent mises en cause ici la politique canadienne d’immigration (qui fixe le nombre des immigrants) et la capacité réelle du Québec à mettre en place une politique d’immigration qui tienne compte de la langue d’accueil dans la sélection des immigrants. La politique québécoise d’immigration et d’intégration linguistique et culturelle des immigrants est, dans les circonstances actuelles, un volet essentiel du plan d’aménagement linguistique du Québec. Il est devenu nécessaire de bien examiner les modalités et conséquences de cette politique en regard des objectifs de la Charte de la langue française. En fait, si on en juge par les tendances des années récentes, le nœud du problème consiste à concilier la préoccupation de maintenir le poids démographique du Québec dans l’ensemble canadien (et donc un bassin de consommateurs pour l’économie) avec l’intention de la Charte de faire du français la langue commune de la population québécoise. En somme, il est légitime de se demander si le gouvernement du Canada et les gouvernements successifs du Québec n’appliquent pas, en l’ayant oublié peut-être, la principale recommandation du rapport Durham : déstabiliser la majorité francophone par l’immigration. Chose certaine, c’est le résultat qui est atteint et pour le ROC (rest of Canada), les Québécois de langue française sont une minorité parmi d’autres.

Concurrence entre le français et l’anglais

La concurrence entre le français et l’anglais sur le territoire du Québec existe toujours. Les tendances lourdes jouent toutes en faveur de l’anglais : nette prédominance de l’anglais dans l’ensemble du continent nord-américain, sauf au Québec qui est la seule région à ne pas marcher de la même langue, comme on dit marcher du même pas; prédominance massive de l’anglais en informatique et sur l’inforoute de l’information; intensification des relations commerciales extérieures, suite à l’ALENA et à la mondialisation des marchés où l’anglais joue le rôle de lingua franca avec, comme conséquence, une augmentation des exigences linguistiques des fonctions en faveur de l’anglais dans toutes les entreprises du Québec, même à propriété et à majorité de langue française; pouvoir d’attraction intact de l’anglais, faible chez les Québécois de langue française, très fort chez les Québécois d’autres langues qui choisissent de préférence l’anglais comme langue de convergence et langue d’usage, par la suite comme langue maternelle s’il y a transfert linguistique.

L’aménagement linguistique est, dans les circonstances, le seul moyen de contrecarrer ces tendances lourdes au profit du français, qui est toujours objectivement menacé dans sa survie et son intégrité, et la seule manière d’assurer un équilibre acceptable pour tous, et surtout pour la majorité, entre l’usage du français comme langue identitaire commune et l’usage stratégique de l’anglais dans les communications externes.

La tendance actuelle est de revenir au bilinguisme systématique, parfois même à l’unilinguisme anglais pour des pseudo-motifs d’efficacité et de réalisme. Elle s’est même inscrite dans les modifications à la Charte en étendant les modalités d’exception prévues pour les sièges sociaux et les laboratoires à d’autres circonstances. Ce retour au passé n’est pas nécessaire. La stratégie du bilinguisme fonctionnel, choisie lors de la conception et de la rédaction de la Charte, est toujours parfaitement adaptée à l’évolution actuelle des marchés, même si elle augmente l’usage de l’anglais et même si elle confirme le lien entre la connaissance de l’anglais et la performance professionnelle. Ce n’est pas tant le volume d’usage de l’anglais qui est ici en cause que le mythe qui l’entoure encore aujourd’hui d’être LA langue, celle qui compte, celle qui assure le succès personnel, le français demeurant dans l’esprit de plusieurs une langue secondaire, régionale, familiale. Sur ce point précis, la Charte n’a pas réussi à modifier ces deux perceptions, qui sont tout de même l’essentiel, puisque l’usage généralisé de l’anglais, pour les mêmes raisons, dans des pays comme l’Allemagne, la Hollande, le Danemark, l’Italie, l’Espagne, ne remet pas en cause l’importance et l’usage de la langue nationale. D’où vient ce sentiment d’infériorité des Français et des Québécois de langue française envers la langue anglaise[5]?

La connaissance de l’anglais chez les Québécois, c’est-à-dire la généralisation du bilinguisme individuel, liée au renforcement du statut du français comme langue commune et langue de travail, nous semble toujours la seule réponse à la question. Ici se situe la responsabilité du système d’enseignement dans une conception globale de l’aménagement linguistique : enseignement efficace du français et de l’anglais comme langues secondes, d’autant qu’avec les modifications à la Charte, cet enseignement dispense les professionnels des tests linguistiques avec, comme conséquence, un recul du français dans l’exercice des professions, surtout médicales; enseignement de l’informatique en français (cet enseignement de fait très largement en anglais aujourd’hui); formation professionnelle première en français, suivie de la formation en français par l’industrie, en application du programme de francisation.

Maintien des langues et cultures minoritaires

L’aménagement du Québec intègre dans ses objectifs le maintien et l’épanouissement des langues et cultures minoritaires.

Il y a donc des dispositions dans la Charte qui autorisent l’usage des langues minoritaires (avec ou sans le français selon le cas) dans de nombreuses situations : activités des organisations culturelles et religieuses, activités commerciales à teneur culturelle (restaurants, librairies, journaux et revues, commerces de spécialités ethniques, etc.), sur les ondes de la radio et de la télévision. Ces dispositions ne semblent pas poser problème. On peut cependant regretter que ce respect des langues minoritaires dans la Charte n’ait pas été plus souvent cité et utilisé pour illustrer l’ouverture de la société québécoise à l’égard des groupes ethnolinguistiques et contrer les accusations de racisme qu’on porte souvent contre elle.

Au ministère de l’Éducation, il existe ou existait un programme d’enseignement des langues d’origine (PELO), qui faisait partie du dispositif prévu. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en est advenu.

Protection du consommateur

Le souci de la protection du consommateur, de langue française et des autres langues, a inspiré la plus grande partie du chapitre VII de la Charte qui traite de la langue du commerce et des affaires. L’objectif est d’assurer la présence du français à parts égales sans exclure l’usage d’autre langue, puisque tous les consommateurs doivent jouir de la même protection.

Personne n’a contesté ces dispositions. Mais le problème demeure de les faire respecter. On voit de plus en plus de produits ou de textes qui ne les respectent pas.

L’article 54 sur les jouets et jeux est systématiquement violé depuis l’arrivée des jouets et jeux électroniques. Même en s’alliant à la France, le gouvernement actuel s’est heurté à une fin de non-recevoir de la part des fabricants. Il faudrait vérifier si les Québécois et les Français sont prêts à se passer de ces jeux pendant quelque temps dans l’hypothèse où les compagnies seraient poursuivies et où elles décideraient de ne plus vendre leurs produits au Québec et en France.

Visage français du Québec

Il s’agit ici du fameux dossier de l’affichage public, article 58 de la Charte.

C’est encore le point le plus sensible de la Charte, avec l’accès à l’école anglaise. Ce qui est fondamentalement en cause, c’est le type d’image, de message, que renvoie l’affichage public à tous ceux qui le regardent chaque jour : s’il est unilingue, il confirme le fait que la langue commune de ce pays est le français; s’il est bilingue français-anglais, il tend à confirmer un bilinguisme de fait de la société québécoise; s’il est trilingue, il met de l’avant une langue minoritaire, en accord avec le maintien des langues minoritaires et laisse perplexe sur le statut des deux autres langues.

Tout a été dit et écrit sur cette question, depuis le jugement de la Cour suprême, qu’on ne peut malheureusement pas contester. Il revient au gouvernement de décider d’une ligne de conduite à cet égard.

Conditions de succès de l’aménagement linguistique

Les conditions de succès du plan d’aménagement linguistique québécois découlent de sa nature même, dont les traits majeurs sont les suivants :

Malgré que les modalités d’application d’un plan d’aménagement linguistique varient d’un secteur d’intervention à un autre, ces grandes conditions s’appliquent partout, mutatis mutandis. Fort de cette conviction et sans pouvoir pousser l’analyse dans ses moindres détails, nous commenterons chacune de ces conditions en prenant comme point de vue l’importance stratégique et symbolique de la Charte, d’une part, et la tendance à la dispersion des dispositions et actions entre les grands intervenants, que nous croyons réelle, d’autre part.

Réaliste

La définition d’un plan d’aménagement doit se fonder sur une analyse détaillée de la situation de départ. L’objectif est de décrire avec précision les tendances de la concurrence linguistique, d’en comprendre les mécanismes, d’amener le plus grand nombre de personnes possible à prendre conscience des enjeux, de favoriser un large échange d’idées sur les solutions possibles, les avantages et inconvénients de chacune. Cette période d’analyse prépare et amorce une deuxième phase, celle de la définition des objectifs à atteindre et des moyens à prendre pour y arriver. Les lois 22 et 101 reposaient largement sur l’analyse de la commission Laurendeau-Dunton et de la commission Gendron, donc sur une description de la situation linguistique à la fin des années soixante. Le bilan actuel permettra d’actualiser cette description et, au besoin, de proposer une analyse et une discussion plus poussées sur des points névralgiques où les données seront insuffisantes, compte tenu du temps alloué au bilan.

La législation linguistique ne peut porter que sur les communications institutionnalisées. On ne peut, par voie législative, édicter des règles applicables aux communications individualisées.

De même, on ne peut légiférer en matière de qualité de la langue. Par contre, il est possible de définir des responsabilités et une stratégie incitative dans d’autres domaines de l’aménagement linguistique, notamment dans le système d’enseignement qui a la responsabilité d’assurer l’apprentissage d’un français de base de qualité, orale et écrite, et celle d’assurer la formation professionnelle en français, avec la terminologie exacte; ou encore, autre exemple, par l’adoption de directives internes pour orienter l’usage du français dans les médias, les entreprises de publicité, etc. Cette stratégie court en filigrane dans la rédaction actuelle de la Charte. On constate cependant un retrait du rôle d’animation qu’y jouait autrefois l’Office de la langue française.

Notons enfin que l’expression en français dans la rédaction de la Charte renvoie à un français de qualité mais ne dit pas de quel français il s’agit. On peut l’interpréter comme étant le français dans son usage standard québécois, mais on peut aussi l’interpréter comme étant le français dans son usage en France avec le risque de voir s’implanter ici les anglicismes français. L’ambiguïté est gênante, d’autant qu’il n’existe aucun dictionnaire du français au Québec qui fasse autorité.

Consensuel

Sur la base des renseignements décrivant la situation, les zones de consensus et les mouvements d’opinion sur les points litigieux, il revient aux autorités compétentes, en l’occurrence le gouvernement du Québec pour ce qui est de la législation, de faire des choix, de formuler une proposition globale et de la soumettre à la discussion publique de tous les citoyens et groupes concernés.

Cette consultation peut prendre diverses formes, selon le moment où on veut la tenir : publication d’un livre blanc sur les grandes lignes de la proposition, commission de consultation pour faire surgir des consensus sur certains points plus embarrassants, commission parlementaire après dépôt d’un projet de loi.

Dans la conjoncture actuelle en matière d’immigration, il serait opportun de tenir des audiences publiques pour préciser la politique du Québec, de même que la politique d’accueil et d’intégration des nouveaux arrivants. Les divergences entre les diverses perceptions de la situation actuelle, d’une part, et les contradictions entre les différents objectifs sociaux en cause d’autre part, sont trop profondes et trop sérieuses pour qu’il soit possible d’arriver à des consensus sans tout confronter globalement.

En éducation, des états généraux se tiennent actuellement dont on peut attendre qu’il s’en dégagera des consensus sur les responsabilités du système d’enseignement, en soi et par rapport à la langue française. Sinon, il faudra poursuivre la consultation pour bien préciser les responsabilités du système d’enseignement dans l’aménagement linguistique du Québec.

Cohérent

Un plan d’aménagement linguistique ne doit pas comporter de contradictions. Évidence au premier abord, mais condition pas si facilement réalisable dans la vie quotidienne quand il met en cause un grand nombre d’intervenants.

Actuellement, il y a une contradiction évidente entre l’aménagement linguistique du Québec, fondée sur la promotion du français langue commune et l’intégration de tous dans un projet de société, et la politique fédérale de bilinguisme et de multiculturalisme. On ne voit pas comment il serait possible aujourd’hui de réduire cette contradiction, d’autant que certains articles de la Charte canadienne des droits et libertés ont été conçus et rédigés expressément pour contrer la Charte de la langue française, enfermant du même coup la Cour suprême dans cette logique.

Dans l’appareil de l’État québécois, il faut s’assurer qu’il n’y ait pas de contradiction entre les politiques, directives et pratiques de chaque ministère et organisme et les objectifs de la Charte de la langue française. Sans doute faudrait-il qu’il y ait, au niveau du conseil des ministres, une instance de coordination de l’aménagement linguistique du Québec qui puisse s’assurer que tout va dans le même sens, malgré les préoccupations et contraintes de chaque ministre et ministère.

Dans le chapitre du français langue de travail, le comité de francisation est le gardien de la cohérence du comportement de l’entreprise. Reste à évaluer, au moment du bilan de la francisation, si cette disposition de la Charte a permis d’atteindre cet objectif.

Applicable

Cette condition rejoint celle de réalisme, ici un réalisme juridique et administratif.

Deux aspects de cette condition sont ici particulièrement en cause : il faut qu’il soit possible de mettre en pratique les mesures prévues par le plan d’aménagement linguistique, surtout par la législation linguistique; et il faut également qu’il soit possible de vérifier l’application des mesures par les intéressés. On rejoint ici les caractéristiques fondamentales de toute législation.

En conséquence, au moment du choix et de la formulation des me-sures, il faut prendre en cause quatre facteurs : le temps, le mode de contrôle administratif du processus, les ressources humaines et financières et les sanctions en cas de non-respect des dispositions.

Persévérant

Le temps linguistique est très long : la durée du changement linguistique planifié dépasse de beaucoup la durée d’un mandat politique et défie la patience de l’observateur individuel.

Par contre, la pression de l’anglais sur le français au Québec est constante : les mesures d’aménagement linguistique les plus vitales doivent demeurer en place et la volonté commune de maintenir la prééminence du français doit se renouveler de génération en génération malgré l’ironie qui se manifeste régulièrement face à cet entêtement à parler français en Amérique du Nord.

Cependant, si on en juge à la lumière des vingt-cinq dernières années, la politique linguistique au Québec ressemble à une fugue perpétuelle à trois voix[6] dont les modulations se succèdent et s’entrecroisent constamment, sans qu’il soit possible d’imaginer que cette politique puisse demeurer stable et constante : la voix politique est très sensible aux mouvements de l’opinion publique, dont dépend le succès aux élections; la voix juridique interprète la constitution du Canada et/ou les différentes chartes des droits et libertés et rend en conséquence des jugements qui contredisent souvent certaines dispositions d’aménagement linguistique, d’où retour à la voix politique et modification des dispositions pour les respecter; la voix sociale fluctue au gré des rapports entre majorité et minorités, se modifie selon la démographie du pays, d’où, globalement, une évolution plus ou moins marquée du projet de société qui influence la voix politique par le mouvement même de l’opinion.

Il ne s’agit pas ici de figer pour l’éternité l’aménagement linguistique du Québec. Sur des points de détails ou de stratégie, cette politique doit évoluer en s’adaptant aux changements. Mais les objectifs essentiels, français langue officielle unique et langue commune de tous les Québécois, droits linguistiques fondamentaux tels que décrits dans le chapitre II de la Charte, doivent demeurer stables et protégés par la loi et toutes les mesures d’aménagement linguistique, en conformité avec le principe de cohérence. Et surtout le discours politique doit, sur ces points, demeurer constant et ne pas donner l’impression que ces objectifs fondamentaux sont négociables à chaque élection.

Notes

Les marques d’usage comme technique de description des aspects connotatifs du lexique

1. Introduction

Le programme me confie le sujet suivant : « Concepts de base relatifs à la norme. Ensemble de facteurs et de critères dont il faut tenir compte pour l’établissement de grilles sociolinguistiques ». C’est le sujet valise par excellence, tellement vaste à traiter qu’un court texte ne peut en rendre compte qu’en référence à des travaux antérieurs, qu’en référence aussi à l’ensemble de notre information, aux uns et aux autres.

Pour ma part, le meilleur point d’ancrage, pour traiter de ce sujet, me semble être de concentrer mes propos sur l’analyse sociolinguistique qui fonde toute la pratique des marques d’usage. Nous aurons ainsi un fil conducteur qui nous permettra de brosser à grands traits, et sans souci d’originalité, la problématique des marques d’usage par rapport à ce qu’il est convenu d’appeler la norme.

Il nous faut, tout d’abord, rappeler la relation entre structure de la société et comportement linguistique varié des locuteurs et décrire le mode de régulation linguistique qui en découle à l’intérieur de toute communauté linguistique. Car la variation linguistique est un fait objectif et observable par quiconque, et non une invention de linguistes; de même qu’il existe une norme du bon usage du français au Québec, qui s’impose à tous, en langue parlée et en langue écrite, quoi qu’on en dise. C’est la manière de décrire cette variation et la norme qui la gouverne qui est litigieuse dans notre société, surtout chez les non-spécialistes, à cause de l’image que renvoie la description de notre usage de la langue aux membres de notre communauté linguistique et que beaucoup jugent dévalorisante.

Du seul point de vue de la description du lexique, cette analyse met en relief la double facette du mot : le sens, c’est-à-dire sa charge sémantique, et la connotation, c’est-à-dire sa charge sociale et affective. Les marques d’usage sont, en définitive, une tentative, de la part des lexicographes, de décrire la ou les connotations du mot, dont découle une pratique que nous avons l’intention d’examiner et de discuter.

Nous nous proposons également d’examiner la fonction sociale du dictionnaire et de mettre en contraste les attentes des utilisateurs (et acheteurs) de dictionnaires par rapport aux a priori et objectifs des lexicographes québécois. La publication de divers dictionnaires au Québec, d’orientations éditoriales différentes, nous donne suffisamment d’indices pour qu’on puisse se faire une bonne idée du problème.

Sur cette base, nous essaierons d’indiquer les directions à prendre pour renouveler la pratique des marques d’usage en lexicographie.

2. La mosaïque linguistique

Nous examinerons cette question du point de vue de la communauté linguistique québécoise.

La communauté linguistique de langue française au Québec n’est pas homogène.

Elle se subdivise en sous-groupes, constitués chacun par un ensemble de locuteurs plus ou moins nombreux qui font un même usage de la langue, usage que l’on met en corrélation avec une ou plusieurs caractéristiques que les membres des sous-groupes partagent. En général, on retient comme facteurs de regroupement les caractéristiques suivantes : le niveau socio-économique, le niveau de scolarité, la dichotomie ville/campagne, la région de résidence ou de provenance, l’âge, le type d’activité professionnelle, enfin, depuis peu, la culture d’origine dans le cas des immigrants francophones.

Du point de vue linguistique, cette hétérogénéité de la communauté entraîne une double série d’indices d’appartenance : les indices communs à tous les membres de la communauté et qui les identifient comme locuteurs québécois du français, et les indices propres à un sous-groupe particulier et qui les identifient comme membres de ce sous-groupe. Remarquons qu’un même locuteur peut appartenir à différents sous-groupes à la fois selon le ou les facteurs retenus pour les définir.

Cette communauté renvoie à une culture, définie par un passé, des traditions, des institutions, un mode de vie, un espace et un climat.

La culture joue le même rôle qu’une nappe phréatique : elle irrigue tous les comportements des membres de la communauté, y compris le comportement langagier. Elle est, elle aussi, hétérogène, composée d’éléments partagés par le plus grand nombre et qui la distinguent des autres cultures, et d’éléments particuliers à l’un ou l’autre des sous-groupes qu’elle comprend et qui constituent des infracultures, par exemple la culture rurale par rapport à la culture urbaine.

Au plan du lexique, l’hétérogénéité de la culture se manifeste de deux manières. Les mots qui renvoient à des éléments fondamentaux de la culture s’imposent à tous comme nécessaires et ont, de ce fait, un statut de légitimité : par exemple, ceux qui renvoient aux institutions politiques, scolaires ou administratives. Les mots qui correspondent à des éléments propres à un sous-groupe et à une culture particulière ont des statuts variables selon l’importance et la renommée du sous-groupe lui-même : par exemple, certains mots du vocabulaire des personnes âgées sont considérés comme vieux jeu et sont même inconnus des jeunes; ou encore l’usage de certains anglicismes est interprété comme signe d’un locuteur peu instruit, alors que d’autres font snobs ou branchés, selon le sous-groupe d’appartenance des locuteurs qui les emploient.

La communauté linguistique québécoise de langue française s’est profondément modifiée au cours des trente dernières années.

On observe alors une nette tendance à l’uniformisation des usages linguistiques sous l’influence de l’urbanisation rapide et de la démocratisation de l’enseignement, sous l’influence également de la radio et de la télévision. On note aussi l’intensification du sentiment d’appartenance à une culture particulière qui se manifeste, sur le plan linguistique, par la volonté de se réclamer d’un usage québécois de la langue française, au lieu de s’en excuser ou de tenter de le cacher.

Les contacts avec d’autres communautés de langue française, surtout avec la France, se sont intensifiés.

On note ici des réactions et des attitudes variées à l’égard de l’une ou de l’autre de ces diverses communautés.

Avec les autres communautés hors la France, on observe chez les locuteurs québécois une attitude fondamentale de solidarité dans la différence par rapport à l’usage français, notamment parisien, un sens profond de la valeur de la variante québécoise si on la compare aux autres et des appréciations fort diverses de chacune des autres variantes.

Les attitudes par rapport à la France sont très particulières et très paradoxales. Fondamentalement, nous savons que la langue française du Québec est un rameau de la langue de France que nos ancêtres ont apporté en terre d’Amérique et nous tenons à conserver et à protéger ce lien de filiation, malgré et avec les différences d’usage que le temps et l’Histoire ont fait surgir entre les deux communautés. Curieusement, la plupart des Québécois ont tendance à idéaliser la langue parlée et écrite en France en la réduisant à la langue soutenue urbaine et en oubliant les autres usages, ou en n’en tenant pas compte, en faisant comme s’il n’y avait que le seul usage standard de la langue en France et comme s’il n’y avait que les locuteurs québécois qui varient mais pas les locuteurs du français en France même. Nous avons la conviction très nette que l’avenir de la langue française au Québec est lié de près à l’avenir de la langue française en France comme langue nationale, en Europe comme langue européenne importante et dans le monde comme langue de la francophonie et langue internationale, mais nous doutons que les Français en soient également conscients et convaincus, en dehors des milieux politiques de la francophonie. Du moins, leur peu de conviction à affirmer et défendre l’usage du français et leur engouement pour l’anglais nous inquiètent, nous déçoivent, nous scandalisent et nous mettent en rogne. En somme, nos relations avec la France et les Français sont des relations d’amour/haine.

De nos relations avec la France et avec l’ensemble de la communauté internationale de langue française découlent des effets sur la conception d’un dictionnaire de l’usage québécois. D’une part, les locuteurs du Québec tiennent à maintenir le lien le plus étroit possible avec l’usage français et ils n’entretiennent aucune intention de séparatisme linguistique par rapport à la France. D’autre part, les Québécois savent qu’ils sont différents, qu’il y a des différences impossibles à gommer, que certaines sont nécessaires et d’autres moins, parce qu’elles sont, pour ainsi dire, du domaine de la stylistique, et à cet égard, les locuteurs croient qu’un dictionnaire doit les aider à faire le tri dans ce magma d’usages en coexistence quotidienne et les aider également à choisir une stratégie de communication adaptée aux circonstances.

Enfin, l’expérience du contact international a rendu les Québécois conscients de l’existence d’une langue commune à tous les francophones du monde, que l’invention du terme français international a cristallisé dans la symbolique francophone.

Ce terme vaut ce que vaut le sens qu’on lui attribue. Si on entend par là cette langue commune qui assure l’intercompréhension entre tous les francophones, c’est une valeur à laquelle tous les Québécois tiennent, par souci de solidarité et d’efficacité. Si on entend une manière d’hiérarchiser les usages linguistiques de tous les francophones sur la base de l’usage français soutenu urbain, en reléguant les variantes dans une sorte de purgatoire de la description des usages, cela devient une idéologie, impossible à fonder du point de vue sociolinguistique et qui se heurte à la fois aux faits et au sentiment d’appartenance à une communauté linguistique et à une culture.

Aucune communauté linguistique n’est homogène.

Ce que nous avons dit de la communauté québécoise vaut, mutatis mutandis, pour toute communauté, y compris la communauté française. Ainsi, par exemple, Damourette et Pichon (d’après Guiraud, 1965 : 6), pour rendre compte de la diversité des usages en France, distinguaient l’usance, langue telle qu’elle est parlée en un lieu donné, par exemple Marseille (langue régionale?), la parlure, langue parlée par les personnes d’un niveau social donné, la disance, langue parlée par ceux qui exercent un métier particulier (les langues de spécialité?) et le jargon, langue parlée dans un cénacle, dans un milieu d’initiés.

En général, l’analyse du phénomène des parlures, en France, s’effectue selon la perspective de l’analyse de la société en classes sociales. Ainsi, le propos suivant de Damourette et Pichon est très révélateur de la manière de traiter la chose : « Il y a des habitudes caractéristiques de tel ou tel niveau social. Dans chaque classe, les individus recourent aux vocables et aux tournures qui sont consacrés par les mœurs de cette classe; leur parler suffit ainsi, bien souvent, à faire reconnaître, au premier abord, le degré d’affinement auquel leur famille est parvenue. (...) Il serait par trop schématique de distinguer un nombre déterminé de parlures françaises, car les divers étages de la société interfèrent. Néanmoins il existe aux deux extrémités de l’échelle deux parlures bien définies : la parlure bourgeoise et la parlure vulgaire » (d’après Guiraud, 1965 : 9). Pierre Guiraud remarque cependant que « nous assistons à une intégration des classes sociales. À ce sujet, on relèvera que la parlure bourgeoise dans son usage familier présente de nombreux traits communs avec la parlure vulgaire. Il est notable, par ailleurs, que l’écart entre le français populaire et le français familier (d’usage cultivé) se réduit chaque jour. Cela tient, d’une part, à l’accès à la culture des classes populaires (scolarisation, information); au fait, d’autre part, que beaucoup de locuteurs bourgeois adoptent ou acceptent de plus en plus des formes vulgaires (voire argotiques). » (1965 : 9-10). Ce phénomène d’intégration des parlures s’est nettement accéléré depuis lors en France.

3. La régulation linguistique

Nous avons proposé le terme de régulation linguistique pour désigner « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un sous-groupe donné sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses sous-groupes » (Corbeil, 1983 : 283).

La régulation linguistique fonctionne dans chacun des sous-groupes de la mosaïque linguistique. Il y a donc autant de normes de comportement langagier qu’il y a de sous-groupes dans la communauté. Elles coexistent toujours, même si l’une d’entre elles s’impose comme norme dominante, norme qu’on désigne en général, et en raccourci, la norme, comme s’il n’y avait qu’elle dans le système de la régulation.

La régulation linguistique se distingue de l’aménagement de la langue en ce qu’elle s’exerce inconsciemment au sein de la communauté linguistique alors que l’aménagement de la langue implique une intervention consciente dans le processus de l’usage de la part de personnes qui ont l’intention d’orienter l’évolution linguistique en faveur de l’un des usages. Elle se distingue également de la standardisation linguistique qui se présente comme une opération d’ordre linguistique dont l’objectif est de définir explicitement des formes de la langue qui pourront servir de normes pour l’usage officiel, norme d’orthographe, norme de prononciation, norme grammaticale, norme lexicale et terminologique, alors que, dans la régulation linguistique, la norme de chaque sous-groupe et du groupe (norme dominante) sont implicites quoique connues de tous et admises.

Nous avons déjà tenté une première esquisse d’explication du mode de fonctionnement de la régulation linguistique, où nous identifiions les principaux facteurs qui façonnent les comportements langagiers individuels et proposions quatre principes qui fondent l’efficacité relative de la régulation linguistique. Il nous semble pertinent à l’objet de la table ronde de revenir rapidement sur ces points. Les facteurs que nous avions alors isolés sont les suivants : l’apprentissage primaire de la langue, c’est-à-dire l’apprentissage de la langue dans la toute première enfance sous la seule influence de la norme du milieu de vie, milieu familial d’abord, milieux environnants ensuite; l’École, c’est-à-dire, en premier lieu, l’apprentissage systématique de la langue et la formation d’une conscience linguistique en faveur de la norme dominante, en deuxième lieu l’apprentissage continu de la langue sous l’influence et de par les contraintes spécifiques des milieux de travail successifs; les communications institutionnalisées comme proposant un modèle de langue prestigieux et répétitif; enfin, l’appareil de description linguistique comme véhicule de la forme standard de la langue. Quant aux principes qui expliqueraient l’efficacité relative de la régulation linguistique dans une société complexe, nous ne ferons ici que les rappeler. Le principe de convergence : la régulation linguistique est d’autant plus forte au sein du groupe que tous les facteurs privilégient l’usage de la même variante de la langue; le principe de dominance : au sein du groupe, l’usage linguistique qui prédomine est celui des sous-groupes qui contrôlent les institutions; le principe de persistance : le maintien d’un même usage dominant d’une époque à l’autre malgré ses propres variations temporelles consolide la régulation linguistique en sa faveur; le principe de cohérence : au-delà des variations des normes de chaque sous-groupe par rapport à la norme dominante, il existe un ensemble d’éléments formant système qui constituent la spécificité même de la langue et qui autorégularisent le fonctionnement du système linguistique de chacune de ses variantes.

À la même époque et sans faire référence à la notion de régulation linguistique, Pierre Bourdieu, dans Ce que parler veut dire (1982), propose une analyse de la concurrence des usages qui présente de nombreuses analogies avec l’esquisse précédente. Nous pourrions résumer l’analyse de Bourdieu de la manière suivante. Les habitus linguistiques, c’est-à-dire, en somme, la compétence linguistique de chaque locuteur définie par sa double facette de connaissance des possibilités de la langue et d’évaluation de la manière d’en user, produisent, à l’intérieur de la communauté linguistique, des styles de langue variés qui engendrent un marché linguistique global. Ce marché linguistique s’organise autour d’un usage légitime, d’un usage dominant, qui se trouve conforté, renforcé par des rites d’institution, comme le Champ littéraire, l’École, l’Appareil de description, etc. Les règles du marché attribuent une valeur, un prix, à chacun des styles, d’où la régulation de la concurrence sociale entre les différents styles, un profit de distinction pour ceux qui maîtrisent l’usage légitime et, pour chaque locuteur, l’expérience personnelle et quotidienne de la valeur sociale des usages linguistiques, de par les réactions des autres à l’égard de sa propre production langagière.

De ce qui précède nous tirons des remarques à propos des dictionnaires. Ils font partie, à l’évidence, des rites d’institution, ils sont même le produit le plus usuel, le plus répandu, le plus populaire, de tous les ouvrages traitant de la langue. Plus spécifiquement, ils ont pour objet la description d’une partie du lexique de la langue, ou bien celui du seul usage légitime dans le cas des dictionnaires à orientation normative, ou bien, dans le cas des dictionnaires d’orientation descriptive, un ensemble plus grand de vocables appartenant à des styles différents, en général situés par rapport à l’usage légitime. Les marques d’usage sont alors une technique éditoriale pour fournir aux lecteurs des renseignements succincts sur le statut du mot, lorsqu’il n’appartient pas à l’usage légitime, les usages de celui-ci étant considérés comme neutres. En fait, elles ont comme fonction de refléter les conflits d’usage à l’intérieur de la langue, en situant les protagonistes les uns par rapport aux autres autour de l’usage dominant pris comme usage légitime. On pourrait étendre cette dernière remarque à l’ensemble des dictionnaires, même d’argot, pour la simple raison qu’il existe une norme de l’argot, comme de toute autre variété, avec des déviances par rapport à elle qu’il faut situer ou exclure.

4. Les deux facettes du mot : le sens et les connotations

Le mot peut transmettre deux types d’information : une information dénotative, le signifié de De Saussure, le sens, c’est-à-dire l’idée, le concept que le mot évoque; une information connotative, information d’un autre ordre qui s’ajoute au sens et qui évoque des réalités d’une toute autre nature, ce qui différencie ce mot de ses parasynonymes ou lui confère un caractère particulier dans l’usage.

Tout mot a un sens, même en poésie, bien qu’alors ce sens puisse être plus personnel au poète que commun à l’ensemble des locuteurs, avec, comme conséquence, que les textes poétiques ne peuvent être insérés dans la documentation d’un dictionnaire sans tenir compte de ce fait particulier qui les distingue des textes d’autres styles. Par contre, tout mot n’est pas doté d’une connotation. Il y a des mots sans connotation et des mots avec connotation : le dictionnaire ne marque, quand il le fait, que les seconds, les autres étant dès lors considérés comme neutres, sans autre indication que l’absence d’une marque. Les personnes qui consultent un dictionnaire connaissent cette convention et interprètent ainsi le texte des articles.

L’attribution d’un sens ou d’une connotation à un mot par le lexicographe relève de la même démarche : d’abord, l’observation des faits de langue dans l’ensemble de la communauté linguistique ou dans une partie seulement, selon les objectifs de la description; ensuite, l’analyse et la description de la double valeur des mots, dénotative et connotative, où la compétence langagière et méthodologique du lexicographe a une grande importance. Aussi bien pour le sens que pour la connotation, cette description doit rendre compte du consensus du plus grand nombre de locuteurs, c’est-à-dire décrire la norme légitime et le marché linguistique qu’elle génère.

Dans l’un et l’autre cas également, le lexicographe doit se donner une méthode de travail la plus rigoureuse et la plus objective possible, pour atténuer la part d’arbitraire. Ceci est, aujourd’hui, particulièrement vrai quand il s’agit d’identifier les connotations. À cet égard, la méthode de Bally demeure intéressante pour l’analyse de la connotation, de ce qu’il appelle la valeur stylistique. Elle comporte trois étapes : d’abord, repérage et regroupement de tous les mots qui ont en commun le même sens, qui renvoient au même concept, ce qu’il nomme la série synonymique; ensuite, choix de l’un d’entre eux comme terme le plus neutre, celui qui dénote le mieux le concept sans ou avec le moins de valeur stylistique, qu’il considère comme terme d’identification de la série synonymique; enfin, examen de chaque mot de la série pour déterminer ce que chacun ajoute au sens, ce qu’il appelle sa valeur stylistique et que nous considérons comme l’information connotative transmise. Prenons un exemple, sans trop le développer. Soit la série synonymique québécoise suivante : soûl, chaud, paqueté, ivre, gai, paf, rond, parti, pompette, éméché. Terme d’identification : ivre. Valeur stylistique : langue neutre : ivre (constat), soûl (augmentatif), gai (atténuatif); tous les autres mots ont une valeur stylistique très forte, soit atténuative : pompette, éméché, soit augmentative : parti, rond, chaud, paqueté, paf. La même série synonymique en France serait différente, soit, citée d’après le NPR : ivre, aviné, enivré, soûl, beurré, blindé, bourré, brindezingue, cuit, cuité, noir, paf, pété, pinté, plein, rond, schlass, éméché, gai, gris, parti, pompette. Du point de vue lexicographique, la méthode de Bally est très stimulante parce qu’elle oblige à regrouper tous les mots apparentés par le sens et à les distinguer les uns des autres selon une grille de connotation à définir pour les fins du dictionnaire.

Les dictionnaires se sont donné comme objectif premier de décrire le ou les sens du mot et, en second lieu, de noter les connotations du mot dans l’un ou l’autre de ses sens par des marques. Cependant, ces marques ne bénéficient pas d’une analyse et d’une théorie aussi rigoureuses que la sémantique dénotative. En fait, on dirait que c’est par nécessité pratique d’indiquer une connotation indispensable à un usage judicieux du mot que le système des marques s’est peu à peu établi dans la pratique lexicographique et non sur la base d’une conceptualisation poussée de cet aspect du mot, qui guiderait, avec un minimum d’objectivité, l’attribution d’une marque à un mot.

Il nous apparaît donc utile à nos discussions de présenter un classement des différentes connotations possibles. Nous distinguerons trois grandes catégories : les connotations sociolinguistiques, les connotations topolectales et les connotations d’usage spécialisé.

4.1 Les connotations sociolinguistiques

Les connotations sociolinguistiques fonctionnent à l’intérieur d’une même communauté linguistique. Elles transmettent des indices qui, d’une part, différencient le mot par rapport à ses proches dans le même champ sémantique et, d’autre part, situent celui qui l’emploie dans le marché linguistique par rapport aux autres locuteurs de la langue.

C’est la catégorie de marques la plus diversifiée et la plus difficile à conceptualiser et à organiser. Dans l’état actuel de l’analyse, on peut distinguer les sous-catégories suivantes.

Les connotations d’appartenance sociale. — Elles correspondent à l’identification du sous-groupe de locuteurs auquel appartient l’usage de ce mot ou de ce sens selon l’analyse qui est faite de la mosaïque linguistique par rapport à l’usage légitime. Dans la pratique actuelle, la seule marque de cette sous-catégorie est la marque populaire par opposition à bourgeois. L’analyse est vraiment trop rudimentaire pour être encore valable.

Les connotations stylistiques. — Elles identifient les différents registres que l’on observe à l’intérieur de l’usage légitime de la langue. Si on en juge par la terminologie courante, cette sous-catégorie est diversifiée. On distingue généralement : langue parlée par opposition à langue écrite, langue familière, langue soutenue, langue littéraire, langue didactique, langue poétique.

Les connotations évaluatives. — Elles ajoutent au sens du mot l’indication de l’appréciation personnelle du locuteur de la chose elle-même. Elles permettent au locuteur d’indiquer la manière dont il perçoit la chose ou la manière dont il entend la présenter, d’après des jugements de nature diverse : jugement de valeur (mélioratif/péjoratif), jugement de politesse (vulgaire), jugement d’intensité (diminutif, augmentatif, euphémisme, ironique). C’est une sous-catégorie importante, autant parce qu’elle révèle la richesse de nuances dont le locuteur dispose par la langue que parce qu’elle décrit les valeurs attachées aux mots et qui font l’objet d’un consensus dans la communauté linguistique, puisqu’elles sont interprétées correctement par ses membres.

Les connotations d’origine linguistique. — Elles s’attachent au sens quand, dans certains cas d’emprunts ou de mots particuliers, l’origine du mot est perçue et interprétée dans un sens ou dans l’autre, par le locuteur et par son interlocuteur, avec des conflits possibles d’attitudes entre eux. Il ne faut donc pas les confondre avec la notation de l’étymologie du mot, qui est une tout autre affaire.

Les marques déposées entrent dans cette sous-catégorie et doivent être notées soigneusement à cause des éventuels conséquences juridiques de l’usage de ces mots sans l’indication de la restriction d’emploi qui les affecte.

La distinction la plus importante à établir ici est entre emprunt sans sentiment de concurrence et emprunt avec sentiment de concurrence entre la langue emprunteuse et la langue prêteuse, ce sentiment pouvant être conflictuel entre les membres de la communauté. Dans le premier groupe, on peut classer les empmnts intégrés, le plus souvent anciens, les emprunts de nécessité, pour nommer des faits de culture sans équivalent dans la langue emprunteuse, les emprunts d’ordre stylistique, par exemple dans le roman ou le théâtre par souci de couleur locale ou de vraisemblance. Dans le second groupe, on trouve les emprunts de luxe, les emprunts abusifs, dont l’usage peut relever de la mode et/ou signifier une relation de dominance de la langue prêteuse sur la langue emprunteuse, ou révéler un état ancien de colonisation linguistique et terminologique, dans le cas du Québec tout particulièrement.

Les connotations normatives. — Elles s’attachent à certains mots ou sens pour les distinguer d’un autre dont l’usage est contesté par des instances linguistiques dotées d’une certaine autorité morale. Ou bien le locuteur indique ainsi sa connaissance des usages recommandés, ou bien le dictionnaire indique à l’usager le fait que ce mot est préférable à tel autre.

Les connotations de fréquence. — Elles distinguent les mots ordinaires, courants, des mots rares, des mots inusités, des hapax.

Les connotations chronologiques. — On peut distinguer deux types de connotations chronologiques : les connotations révélant des états de langue antérieurs, selon l’histoire de chaque langue : langue ancienne, langue classique; les connotations de micro-chronologie, révélant les couches d’âge dans la mosaïque linguistique. Pour les mots du premier groupe, on perçoit des caractères qui les distinguent : mots anciens, vieux mots, mot d’une époque particulière. De même pour les mots du second : mot vieilli, néologisme, mot enfantin, mot à la mode.

4.2 Les connotations topolectales

À la différence des marques sociolinguistiques, les connotations topolectales fonctionnent d’une communauté à une autre à l’intérieur de la communauté plus large de tous les locuteurs qui partagent la même langue, par exemple entre les locuteurs du français au Québec, en France, en Belgique, en Suisse ou dans un pays d’Afrique, ou entre les locuteurs de l’anglais aux États-Unis, en Grande- Bretagne ou en Australie, ou même, d’une manière plus étroite, entre les locuteurs d’une région et d’une autre dans le même pays, entre l’Est, le Sud et l’Ouest des États-Unis, par exemple.

Elles transmettent des indices qui identifient un mot ou un sens comme appartenant à une autre communauté et qu’il est soit nécessaire d’utiliser dans certaines circonstances, par exemple pour désigner des institutions qui lui sont propres, soit utile à connaître pour décoder les locuteurs et les textes de cette variante. Elles révèlent l’écart entre un fait de langue et les usages habituels de la communauté à laquelle appartient le locuteur, que décrit le dictionnaire. Elles présupposent donc des relations suffisamment fréquentes entre les communautés en cause et une certaine connaissance réciproque des usages linguistiques communs et particuliers aux uns et aux autres.

Elles fonctionnent à partir de la perception du locuteur selon l’usage de sa propre communauté. Ce sont donc les autres qui sont différents, vieil adage qui s’applique toujours, surtout dans la langue et le lexique qui jouent un rôle important dans le sentiment d’appartenance et d’identité culturelle.

4.3 Les connotations d’usage spécialisé

Les connotations d’usage spécialisé transmettent l’indice d’appartenance d’un mot ou d’un sens à un segment spécialisé du lexique global de la langue et attribuent à celui qui l’utilise une certaine connivence avec un groupe particulier d’utilisateurs de la langue, qui va des milieux d’initiés (argot scolaire, argot des trafiquants, par exemple) aux divers milieux professionnels, chacun doté d’une langue de spécialité qui lui est propre.

4.4 Application aux dictionnaires

L’emploi des marques d’usage en lexicographie nous apparaît comme une tentative plus ou moins heureuse et plus ou moins systématique d’indiquer les connotations du mot. Chose certaine, la théorie des marques devrait s’élaborer à partir d’une analyse approfondie de la nature de la connotation, de son mode de fonctionnement dans la conscience linguistique des locuteurs et des différentes valeurs qui sont ainsi attachées à la charge strictement dénotative des mots. À ma connaissance, il existe peu d’études de ce type dans la documentation linguistique actuelle. Les renseignements de cette nature sont épars et ne sont jamais l’objet d’une préoccupation propre, mais sont plutôt incidents à d’autres sujets de préoccupation et traités avec l’intérêt qu’on accorde à un aspect secondaire du sujet principal.

5. Le rôle normatif du dictionnaire

Tous les dictionnaires sont normatifs, mêmes les dictionnaires de français populaire. Boutade? Pas vraiment, en apparence seulement, parce qu’ainsi, nous voulons attirer l’attention sur la pluralité des normes (parce qu’il existe une norme pour chaque variété de langue) et sur la quasi-synonymie entre norme, normatif et usage standard de chaque variété (cf. ci-dessus, §3). Entre un dictionnaire dit normatif et un autre dit descriptif, il n’y a qu’une différence d’objectif principal, qui entraîne des conséquences d’ordre méthodologique, mais il n’empêche que l’un et l’autre soient normatifs. « En effet, le dictionnaire, qu’il soit libéral ou puriste, n’échappe pas à la norme », dit Alain Rey, dans Norme et Dictionnaires (1983 : 553). Je me référerai souvent à ce texte, parce qu’il est pertinent à notre réunion et qu’il est d’un lexicographe de grande expérience doublé d’un linguiste qui a beaucoup réfléchi sur sa propre pratique lexicographique et sur celle des autres.

Pour examiner le rôle normatif du dictionnaire, je distinguerai les deux aspects du dictionnaire : le dictionnaire comme objet scientifique d’ordre linguistique et le dictionnaire comme objet commercial, lié à des préoccupations de marché.

5.1 Le dictionnaire comme objet scientifique

« Tout dictionnaire puise dans une pluralité d’usages et prétend fournir une image de la “langue”; en fait, il construit une proposition d’usage fondée sur une hiérarchie » (p. 546). Cette proposition d’usage varie d’un type de dictionnaire à un autre et Rey en distingue principalement trois : le dictionnaire pédagogique, dont la norme est celle de l’institution scolaire, dans la perspective de la Reproduction de Bourdieu-Passeron (1970); le dictionnaire normatif, correctif ou de difficultés, dont l’objectif est de proposer l’usage le plus sûr parmi tous ceux qui se font concurrence et dont les positions normatives peuvent être très différentes, depuis le purisme le plus étroit jusqu’à la simple recommandation d’un usage en cas de doute; enfin, le dictionnaire descriptif, « culturel », où « la norme est orientée vers l’“élite cultivée”, unie par ses pratiques intellectuelles, par son “capital” scolaire et universitaire » (p. 545), sur la base du discours littéraire ou didactique, dont les avantages lexicographiques sont évidents : « correction » syntaxique, « élégance » ou « qualité » stylistique, maîtrise du système en même temps que maîtrise d’un ou de plusieurs usages à l’occasion des circonstances de discours, variété thématique et variété des univers de discours (p. 547, note 4). Appliqué au dictionnaire québécois, ce recours au texte littéraire doit être soumis à une analyse critique qui tienne compte de deux phénomènes propres à la littérature québécoise, soit l’éloignement de la langue parlée par rapport à la langue écrite qui se reflète dans les dialogues ou même dans le texte, surtout au théâtre, et le militantisme, populaire ou politique, de certains écrivains, surtout à l’époque de la littérature joualisante, qui a eu l’avantage de libérer le champ littéraire d’une trop grande pression de la norme parisienne.

Cette proposition d’usage s’élabore d’après une méthode de travail qui est peu à peu passée de l’artisanat à une méthodologie fondée sur un ensemble de connaissances empruntées à la linguistique, à la sémiologie et à la sociologie, à la suite des réflexions épistémologiques des lexicographes et lexicologues sur l’art de faire un dictionnaire. Certains aspects de cette méthodologie ont une relation directe avec la norme. Le recours à un corpus de textes est souvent évoqué comme contrepartie à l’arbitraire du lexicographe. Il est évident que le corpus offre des garanties d’objectivité et qu’il permet d’appuyer l’analyse du lexique sur des relevés de mots, pour en établir l’existence et la fréquence et pour éviter, autant que faire se peut, les oublis; de plus, il fournit des exemples réels, pour délimiter et illustrer le ou les sens de chaque mot, de même que, le cas échéant, leurs connotations. Mais le corpus, même très extensif, ne peut pas épuiser tous les discours possibles; il n’est qu’un échantillon, qui doit être constitué selon des critères en rapport avec l’objectif poursuivi par chaque dictionnaire. De plus, le corpus doit être traité et se trouve ainsi réintroduite la compétence langagière du ou des rédacteurs, « compétence sociologique modulée par l’histoire individuelle à l’intérieur de l’histoire collective, par les attitudes personnelles à l’intérieur des modèles idéologiques et socioculturels » (p. 547). Il se peut enfin que le corpus doive être complété, notamment pour le repérage et l’ajout des termes propres aux langues de spécialité, qui peuvent très bien ne pas y apparaître et qu’il est jugé nécessaire d’introduire dans le dictionnaire pour des raisons à définir. Avec ou sans corpus, la matière et le contenu de tout dictionnaire est le résultat d’un ensemble d’opérations : tris, choix, exclusions, classements, hiérarchisation, analyses, qui font appel à la connaissance de la langue chez les rédacteurs. Les opérations de choix et d’exclusion sont particulièrement significatives du point de vue normatif, car c’est par là « que procède la normativité du dictionnaire », non par « un discours d’interdiction » (p. 543).

Enfin, malgré les précautions méthodologiques qui sont prises pour la préparation d’un dictionnaire, il demeure que son discours n’est pas scientifique, mais didactique. « Comme le manuel, le dictionnaire - et pas seulement le dictionnaire pédagogique - est voué au didactisme, c’est-à-dire à la “reproduction” socioculturelle d’un savoir, à la diffusion d’attitudes et de jugements acquis [...]. Alors même que ses auteurs peuvent n’avoir souci que de description objective, le dictionnaire a des destinataires, pour lesquels cette description - didactiquement transmise - est la norme, la vérité. Ceci donne une signification différente - toujours dans le sens normatif - au texte lexicographique. » (p. 566)

5.2 Le dictionnaire comme objet commercial

Ici, le point de vue n’est plus celui du linguiste ou du lexicographe, mais celui de l’éditeur, qui est un homme d’affaires. Au départ, il nous faut accepter que ses préoccupations et sa logique sont tout aussi respectables que celles du linguiste/lexicographe. Nous essaierons de cerner la manière dont il envisage le dictionnaire.

Sa première préoccupation, fondamentale, est celle de la rentabilité de l’opération par rapport à la concurrence. Il lui faut connaître : l’état du marché et de la concurrence dans le secteur général des dictionnaires, les prix de vente pratiqués, les créneaux disponibles ou, tout au moins, ouverts à de nouveaux produits, le tout pour déterminer sa capacité de contrer les concurrents, notamment en déterminant un prix de vente concurrentiel pour un futur ouvrage et en offrant un produit qui se différencie des autres produits semblables, de préférence en y ajoutant quelque chose de plus. Le prix de vente sert de base au calcul de l’investissement qu’il lui serait possible de faire dans ce projet en fonction de l’appréciation du temps de recouvrement dudit investissement par les profits générés par la vente de l’ouvrage. Enfin, par un simple calcul, le prix de vente fixe l’espace disponible en fonction d’un certain format, calculé en nombre de pages et/ou de signes.

Cet espace est, en définitive, le principal facteur qui déterminera la nomenclature du futur dictionnaire et l’étendue des articles. L’autre facteur, tout aussi important, est le choix du public cible et la prise en compte des attentes et des besoins de ce public particulier. Car, surtout dans les dictionnaires de langue, il faut bien « interroger la finalité sociale du dictionnaire et les conditions mêmes de son existence » (Rey, 1983 : 544). Qu’on le veuille ou non, que la chose plaise ou non aux lexicographes « descriptifs », pour le grand public, le dictionnaire décrit le bon usage et doit fournir la bonne réponse en cas de doute de la part de celui ou de celle qui le consulte.

Trouver des réponses à toutes ces questions peut se faire intuitivement, de par la seule connaissance empirique du domaine des dictionnaires ou se faire d’une manière plus « commerciale », sous forme d’une étude de marché. Les manières de faire sont très variables d’une maison d’édition à une autre. Chose certaine, il me semble très imprudent d’entreprendre la rédaction d’un dictionnaire avant d’avoir des données précises et valables sur chacun des points que nous venons d’évoquer. Par exemple, même le dictionnaire de Nancy a été obligé de revoir à la baisse ses ambitions quand il s’est heurté à la logique du marché et il est plus que probable que les autres tranches du projet initial, pour les états antérieurs de la langue française, ne soient jamais entreprises à cause des coûts prévisibles.

Une fois l’espace disponible déterminé et le public cible identifié, il faut encore définir la politique éditoriale du futur dictionnaire. On revient alors aux préoccupations, objectifs et compétences du lexicographe principal, avec ou sans équipe de collaborateurs (mais il vaut mieux qu’il y ait un seul responsable de projet, ne serait-ce que pour prendre les décisions qui s’imposent). Les éléments essentiels de cette politique sont les suivants : définir une stratégie de collecte des informations qui serviront de matériau de base pour la préparation du dictionnaire, fixer les critères de sélection des entrées en fonction des objectifs du dictionnaire par rapport au public cible, mettre au point un appareil métalinguistique et typographique pour la rédaction et la présentation de l’ouvrage. S’introduit ici la question centrale de la norme, du standard de la langue que l’on veut décrire, qui entraîne le recours aux marques pour mettre en perspective les usages plus ou moins à la périphérie de cet usage de référence.

6. La pratique actuelle des marques et perspectives de renouvellement

Nous voudrions maintenant examiner la pratique actuelle des marques d’un double point de vue : d’une part, rappeler les marques utilisées actuellement, telles qu’on les trouve dans la tradition lexicographique française dont nous nous inspirons, et citer leurs définitions, du moins celles qu’on retrouve dans les ouvrages qui ont pris soin de les expliciter (et ils sont peu nombreux, cf. les définitions en annexe); d’autre part, extraire de ces définitions le point de vue où se sont placés les lexicographes qui les ont engendrées et utilisées.

Cette dernière préoccupation nous amène tout naturellement à poser un regard critique sur l’a priori théorique de chaque définition et, le cas échéant, de proposer une nouvelle approche.

Indépendamment de la typologie des connotations proposée précédemment, nous nous en tiendrons aux catégories de marques soumises à notre attention dans la fiche de projet de la table ronde, soit : les marques topolectales, les marques d’emprunt, les marques normatives et, enfin, les marques sociolinguistiques. De plus, les dictionnaires de la maison Le Robert étant pratiquement les seuls à définir les marques d’usage qui sont utilisées dans le corps du texte des articles, nous citerons surtout les définitions du Nouveau Petit Robert (1993) comme révélatrices de la manière dont les lexicographes français conçoivent chacune d’elles. De même, nous emprunterons à ce dictionnaire les exemples qui illustrent nos propos.

6.1 Les marques topolectales

En fait, on ne trouve, dans la plupart des dictionnaires français, qu’une seule marque dans cette catégorie, la marque régional définie ainsi : « mot ou emploi particulier au français parlé dans une ou plusieurs régions [France, pays francophones], mais qui n’est pas d’usage général ou qui est senti comme propre à une région » (NPR, 1993 : XXVIII). Elle se complète très souvent de la mention de la ou des régions concernées. Par exemple, à l’entrée bleuet, on trouve : « RÉGION. (Canada) Baie bleue de l’airelle des bois, ou myrtille d’Amérique » et à septante : « VX ou RÉGION. (Belgique, Suisse, est de la France, Acadie) Soixante-dix. »

Cette définition implique deux présupposés. D’abord, le choix d’une communauté linguistique de référence et de son usage légitime comme lieu d’appréciation de ce qui est régional. Ensuite, la perception, chez les locuteurs de cette communauté (ou chez le lexicographe), du caractère non endogène du fait linguistique ainsi marqué, donc une certaine conception des relations entre leur usage propre et celui des locuteurs d’une autre communauté de la même langue, d’où découlent des attitudes variées. En conséquence, la marque régional ne se confond pas avec la notation de l’origine du mot : aussitôt qu’un mot est admis dans l’usage de la communauté de référence, il cesse d’être considéré comme régional, indépendamment de son origine. Ainsi, le mot balafon (originaire du malinké de Guinée) n’est pas indiqué comme régional, ni le mot ailloli (du provençal). Les présupposés indiqués sont donc essentiels à la notion de la marque régional.

En conséquence, dans un projet de dictionnaire de l’usage du français au Québec, il faut prendre l’usage légitime québécois comme critère d’acceptabilité d’un mot ou d’un sens. Serait-ce à dire qu’il ne faut rien marquer de ce qui est proprement québécois? Je ne le crois pas, parce que, pour certains mots ou certains sens, les Québécois ressentent le besoin de se situer par rapport à l’usage français ou auraient avantage à connaître l’écart entre notre usage et celui de France, à une époque où les échanges sont plus intenses entre ces deux communautés, surtout pour au moins pouvoir s’adapter aux exigences de la situation de communication. La question qui se pose alors est de déterminer quand ce type d’information est utile et d’étayer ce diagnostic sur des critères sociolinguistiques explicites, pour éviter le plus possible la part « de convention et d’arbitraire » dont parle Guiraud (1965 : 6) comme allant de soi dans la description du lexique. Pour l’instant, il me semble que nous aurions avantage à le faire dans au moins trois cas : pour indiquer des faits culturels propres à la France, par exemple : département, préfecture et préfet; pour indiquer des sens différents attribués au même mot, ici et en France, par exemple : bleuet, scotch; pour mettre en relation d’équivalence des mots qui renvoient à la même notion, de manière à établir la bonne correspondance entre chaque mot et sa communauté d’appartenance : bas / chaussette, mitaine / moufle, efface / gomme à effacer.

Dans la pratique du dictionnaire, on peut indiquer cette marque de diverses manières : indiquer la communauté linguistique entre parenthèses, intégrer la mention dans le corps de la définition, créer deux articles si les sens sont trop éloignés, comme pour épinette dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993) ou le Dictionnaire du français plus (1988).

6.2 Les marques d’emprunt

Dans le cas de la notation des emprunts, l’essentiel est de prendre en compte la concurrence linguistique et de bien distinguer les emprunts qui entrent en concurrence avec un mot de la langue de ceux qui ne font pas concurrence à un mot existant, en somme d’identifier par une marque les emprunts de luxe, les emprunt inutiles.

À cet égard, la distinction entre anglais et anglicisme dans le NPR est tout à fait satisfaisante de même que la définition de la marque anglicisme : « mot anglais, de quelque provenance qu’il soit, employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement en français ne sont pas précédés de cette marque) » (p. XXIII). L’indication de l’origine linguistique d’un terme d’emprunt sans concurrence est intéressante pour indiquer les contributions d’une langue à l’enrichissement lexical du français. Au Québec, on pourrait ainsi repérer les apports des langues amérindiennes et de l’inuktitut, et ceux des diverses communautés culturelles.

Pour discuter des critères de distinction entre emprunts admissibles et emprunts de luxe, on pourrait s’inspirer de l’énoncé de politique de l’Office de la langue française (Office de la langue française, 1980), qui me semble encore la proposition la plus réaliste, la plus explicite et la plus fonctionnelle. De plus, dans le contexte québécois, où un certain colonialisme linguistique de la part de l’anglais a pesé et continue de peser sur la pratique de la langue française, je tiens à souligner que le seul critère de l’usage, de son ancienneté ou de sa fréquence n’est pas suffisant pour déterminer qu’un mot ou un sens anglais est admissible dans l’usage légitime, à moins de vouloir entériner l’usage populaire, consacrer les conséquences d’un passé de langue dominée et compromettre tout effort de redressement, soit par l’École, soit dans le cadre de l’aménagement de la langue au Québec. Il ne faut pas oublier que le dictionnaire fait partie des rites d’institution (Bourdieu) et qu’il joue un important rôle normatif auprès de ses lecteurs.

6.3 Les marques normatives

Les marques normatives sont d’un ordre particulier. Elles renvoient au discours sur la langue. Elles évoquent et font appel au sentiment normatif du locuteur en attirant son attention sur les réserves qui existent à l’égard d’un mot, d’un sens, d’une expression, pour le mettre en garde contre un usage répandu jugé discutable ou condamnable. Elles supposent donc des avis exprimés et partagés par un certain nombre de locuteurs, au sein de la communauté, à l’égard de faits de langue précis. Dans certains cas ou certaines situations, elles impliquent des personnes ou des organismes qui jouent un rôle particulier dans la définition de l’usage légitime. En général, elles sont indiquées par des notes (emploi critiqué et terme recommandé, par exemple) avec, souvent, la mention de la source de cet avis.

La discussion porte ici surtout sur la pertinence de la remarque normative par rapport à l’usage réel et sur la crédibilité de la (des) personne(s) ou de l’organisme qui a formulé la réserve objet de la marque. À cet effet, Rey note que « l’intrusion de la norme prend ici figure officielle, ministérielle - et les dictionnaires ne peuvent refuser cette manifestation évaluative et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey, 1983 : 546).

6.4 Les marques sociolinguistiques

Dans la pratique lexicographique actuelle, il s’agit certainement de la catégorie de marques la plus embarrassante, tant dans les présupposés des définitions de chacune d’entre elles que dans la difficulté d’attribuer l’une ou l’autre à un fait de langue. Nous amorcerons nos propos à partir de l’observation des critères sur lesquels reposent les définitions traditionnelles de ces marques, sur la base des définitions jointes en annexe.

Les marques argotique, vulgaire, populaire. — Le premier groupe de marques sociolinguistiques comprend habituellement les marques argotique (ARG.), vulgaire (VULG.), populaire (POP.). Il est délimité par le critère du partage de la société en classes sociales et des différences d’usage de la langue qui les distinguent, sur la base principalement de l’opposition populaire / bourgeois.

La référence à cette opposition est constante dans la tradition française à travers toutes les époques. Ainsi, Henri Bauche (1920) définissait le français populaire comme « l’idiome parlé couramment et naturellement par le peuple », avec connotation péjorative au mot peuple. Dans le premier tome du Grand Robert, première édition (1953), on peut lire : « Pop. : populaire, c’est-à-dire courant dans les milieux populaires des villes, mais réprouvé ou évité par l’ensemble de la bourgeoisie cultivée. » Pierre Guiraud est très explicite sur ce point : « C’est cette parlure vulgaire, langue du peuple de Paris, dans sa vie quotidienne, qui constitue l’objet du présent ouvrage. [...] Entre le français populaire (la parlure vulgaire) et le français cultivé (la parlure bourgeoise), il y a la distance d’une culture. [...] Mais la différence essentielle tient au fait que le français cultivé est défini par des règles tirées à la fois d’une réflexion sur l’idiome et de l’expérience d’une tradition, alors que le français du peuple n’est soumis qu’aux lois naturelles qui gouvernent tout système de signes. » (1965 : 10) La famille des Robert demeure fidèle à cette opposition; dans le NPR, on donne comme définition; « populaire : qualifie un mot ou un sens courant dans la langue parlée des milieux populaires (souvent argot ancien répandu), qui ne s’emploierait pas dans un milieu social élevé. (À distinguer de FAM., qui concerne une situation de communication). » (1993 : XXVIII)

Pour ma part, je proposerais d’abandonner l’opposition populaire / bourgeois et les adjectifs qui s’y réfèrent, de la remplacer par une analyse de la société en sous-groupes de locuteurs définis par des critères objectifs, du type niveau de scolarité, niveau de revenu, type d’occupation, et de relier les faits linguistiques à ces nouveaux sous-groupes. Rey pense que le facteur le plus significatif est le niveau de scolarité. « C’est sans doute avec le “capital scolaire”, plus qu’avec le “capital économique”, que s’articule la hiérarchie des usages langagiers dans une zone géographique donnée et à un moment donné. C’est là que d’importantes normes évaluatives se construisent, s’affermissent et rétroagissent; c’est là enfin qu’une norme prescriptive trouve sa véritable justification - qui n’est ni esthétique, ni mythique, ni paranoïaque, comme l’est parfois la norme puriste. Cette norme assure la transmission d’une compétence sociale spécifique à l’intérieur de la compétence large des locuteurs de “la langue”[...] ». (1983 : 557) Cette nouvelle analyse et l’établissement de la relation entre sous-groupes identifiés et usage linguistique, d’après des exemples tirés d’un corpus d’analyse, est de la compétence des sociolinguistes. Ce serait leur plus importante contribution au nécessaire renouvellement de la pratique lexicographique.

L’adjectif vulgaire est ambigu. Comme l’attestent les définitions citées précédemment, il s’oppose parfois à bourgeois. Mais il signifie aussi « impoli, grossier, inconvenant ». C’est avec ce sens que la marque VULG. est utilisée dans les Robert : « vulgaire : mot, sens ou emploi choquant, le plus souvent lié à la sexualité et à la violence, qu’on ne peut employer dans un discours soucieux de courtoisie, quelle que soit l’origine sociale » (NPR, 1993 : XXIX). Nous proposons de conserver ce critère de politesse et de le définir comme tel, et de l’indiquer soit en conservant la marque VULG., soit en trouvant une autre étiquette moins connotée, plus neutre.

Le terme argot, et surtout l’adjectif argotique, sont également ambigus. Généralement, argot renvoie au vocabulaire particulier à un milieu d’initiés (argot scolaire) ou au vocabulaire d’une activité spécialisée (argot des chimistes). Sans doute à cause du rapprochement fréquent entre argot et l’argot des malfaiteurs ou des petits métiers, un lien s’est établi entre argot, argotique, et un usage de la langue quelque part vers populaire et familier. Il faudrait donc examiner attentivement cette marque. Pour ma part, je proposerais de restreindre argot et argotique pour désigner des éléments lexicaux propres à un milieu d’initiés, avec son sens de langage d’exclusion, et de renvoyer à la notion de langue spécialisée les vocabulaires de spécialité.

Les marques familier, didactique, littéraire, poétique. — Le second groupe de marques est délimité par la prise en considération des circonstances de communication, qui confèrent un caractère stylistique au mot ou à l’expression. Dans la pratique actuelle, appartiennent à ce groupe l’opposition langue familière / langue soutenue et les marques didactique, littéraire, poétique. Nous ajouterons certaines remarques sur l’opposition langue parlée / langue écrite, surtout à propos de la marque familier.

La marque familier est ainsi définie dans le NPR : « usage parlé et même écrit de la langue quotidienne : conversation, etc., mais ne s’emploierait pas dans les circonstances solennelles; concerne la situation de discours et non l’appartenance sociale, à la différence de POP. » (1993 : XXV). La définition donnée à l’entrée familière st tout aussi révélatrice : « 4. Qu’on emploie naturellement en tous milieux dans la conversation courante et même par écrit, mais qu’on évite dans les relations avec des supérieurs, les relations officielles et les ouvrages qui se veulent sérieux. »

Il y a donc une relation entre cette marque et les usages en langue parlée. Il en découle un certain malaise face à l’évolution qu’on observe aujourd’hui dans la lexicographie française et québécoise. Il tient à deux faits. D’une part, la langue parlée se rapproche de plus en plus de la langue populaire et s’éloigne de plus en plus de la langue soutenue, qui demeure très influencée par la langue écrite, d’où l’introduction dans les usages parlés de mots, de sens et d’expressions empruntés à la langue populaire et à l’argot. François Caradec (1988), bon observateur du français populaire, prétend qu’« il est devenu faux de dire aujourd’hui que cette langue est seulement “populaire”, elle est devenue la langue française “parlée” connue de tous les Français, même si certains feignent de l’ignorer, ou si, par une pudeur encore imposée par les conventions sociales, ils lui préfèrent, mais de moins en moins, un langage plus châtié, plus proche de ce qu’il est convenu d’écrire. » (1988 : 9). Or, d’autre part, les dictionnaires décrivent traditionnellement la langue écrite soutenue, pour ne pas dire littéraire, avec force citations des auteurs recommandables, les emplois familiers étant introduits parcimonieusement, quand leur fréquence l’exige. Mais décrire le vocabulaire de la langue parlée n’a jamais été l’objectif des lexicographes. On risque donc actuellement, en augmentant le nombre d’emplois de la langue parlée, donc familière, de s’engager dans une nouvelle entreprise et de heurter le public, qui considère toujours le dictionnaire comme une institution de référence décrivant le bon usage de la langue écrite, assimilé au bon usage tout court. Une bonne part des réactions défavorables au Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993) est attribuable à la tendance de ce dictionnaire d’introduire de nombreux usages de la langue parlée. Je ne dis pas qu’il est inadmissible de décrire le lexique de la langue parlée; je dis, plus simplement, qu’il s’agit alors d’une autre entreprise, où il faudra innover dans la pratique des marques en introduisant, peut-être, une nouvelle opposition langue parlée / langue écrite et en évitant de tout indiquer par la seule marque familier.

Les marques didactique, littéraire, poétique ne présentent pas de difficulté si on dispose d’un bon corpus de référence, puisqu’il est alors relativement facile de vérifier dans les textes l’adéquation de l’une ou de l’autre à un fait de lexique, surtout si on dispose de table de fréquence pouvant mettre en corrélation l’emploi et le type de textes. Les marques sociolinguistiques de ce groupe s’apparentent à des styles, à des registres. On pourrait définir ces styles avec précision, leur donner un nom ou tout simplement un numéro ou une lettre d’identification et marquer les faits de langue avec cette nouvelle grille stylistique. Il y aurait vraiment avantage à abandonner la marque FAM., qui confond trop de valeurs stylistiques sous une même dénomination.

7. Conclusion

En guise de conclusion, nous reviendrons sur les trois points qui nous semblent les plus importants, soit l’analyse des connotations et le renouvellement des marques qu’elle pourrait inspirer, le recours au corpus comme technique d’observation de la norme et la politique rédactionnelle d’un dictionnaire québécois à l’égard des marques.

Tableau récapitulatif de l’analyse des connotations. — Pour les fins de la discussion, et à nos risques et périls, nous avons regroupé sous forme de tableau la manière dont nous pensons qu’on pourrait renouveler l’analyse et la terminologie des marques d’usage. Ce tableau (cf. en annexe) n’épuise pas l’inventaire des valeurs connotatives, mais s’en tient aux marques que le programme propose d’examiner en priorité.

La première colonne rappelle le type de connotation dont il s’agit; la deuxième indique le terme que je propose pour désigner la marque et qui s’éloigne parfois de la tradition; la troisième décrit provisoirement les critères d’attribution de la marque à un fait de langue, en m’en tenant, pour l’instant, à ce que je pense être l’essentiel; et la quatrième cite le nom habituel de la marque.

Le recours au corpus. — Je suis convaincu qu’il faut fonder l’attribution des marques d’usage sur l’observation systématique, et non seulement intuitive, des faits de langue et que le recours au corpus impose, à cet égard, au lexicographe, une discipline et une prudence salutaires, qui guidera l’influence de sa propre compétence lors de l’analyse.

Le corpus devrait comporter deux grandes sections :

Ces deux corpus permettent l’un et l’autre d’observer la norme légitime et le jeu du marché linguistique autour de cette norme.

Éléments d’une politique rédactionnelle des marques. — À l’évidence, la description du lexique du français au Québec doit se faire du point de vue de l’usage légitime québécois, en tenant compte des attentes et des besoins des utilisateurs québécois.

Règle de conduite pour l’usage des marques : éviter les deux extrêmes, ne rien marquer ou tout marquer; marquer ce qui est observable et manifeste, soit dans l’usage, soit dans le discours sur l’usage; marquer ce qui est utile à l’efficacité de la communication entre Québécois et francophones d’ailleurs, dans l’esprit de ce que nous proposions au sujet des marques topolectales.

Références

Annexe 1 – Projet de grille des marques d’usage

Connotation Désignation proposée Critères d’emploi Désignation actuelle
C. topolectale
  • Nom du pays ou de la région
  • 1) Faits culturels français ou autres
  • 2) Mots avec sens différents Québec-France
  • 3) Mots différents Québec-France pour le même sens
  • Régional
  • Nom du pays ou de la région
C. sociolinguistique d’origine
  • Anglicisme
  • Concurrence linguistique
  • Anglicisme
C. sociolinguistique normative
  • Usage critiqué
  • Usage recommandé
  • Source de l’avis
  • Trace dans le corpus de discours sur la langue
  • Usage critiqué
  • Usage recommandé
  • Source de l’avis
C. sociolinguistique
  • Style 1
  • 1) Langue parlée, parfois écrite
  • 2) Locuteur de niveau socio-économique moyen ou bas
  • 3) Scolarité élémentaire ou moins
  • Vulgaire
  • Populaire
  • Style 2
  • 1) Langue parlée, parfois écrite
  • 2) Locuteur de niveau socio-économique confortable
  • 3) Scolarité élevée
  • 4) Situation de discours non formel
  • Familier
  • Style 3
  • 1) Langue écrite ou langue parlée
  • 2) Situation de discours formel
  • Soutenu
  • Style 4 + Indication du genre de texte
  • 1) Langue écrite, parfois parlée
  • 2) Texte de nature particulière
  • Didactique
  • Littéraire
  • Style 5
  • 1) Langue écrite
  • 2) Texte poétique
  • Poétique
  • Vulgaire
  • Jugement de politesse
  • Vulgaire
C. d’usage spécialisé
  • Argot
  • Notation de la spécialité
  • Mot en usage dans un milieu d’initiés
  • Termes techniques qui pénètrent dans l’usage général
  • Argot
  • Notation de la spécialité

Annexe 2 – Les définitions des marques d’usage dans la pratique actuelle

La plupart des dictionnaires se contentent de signaler les différents types d’usage en utilisant les abréviations habituelles sans les définir. Par contre, un petit nombre prend soin d’indiquer le sens attribué à ces mêmes abréviations, notamment la famille des dictionnaires Robert. Il est intéressant, pour notre discussion, de voir ce qu’on entend généralement par arg., vulg., pop. et fam.

Dynamique de l’aménagement linguistique au Québec

Lorsqu’on met en place un plan d’aménagement linguistique, on provoque, dans les faits, la confrontation de deux séries de forces sociales, plus ou moins contraires, plus ou moins convergentes.

La première est constituée de l’ensemble des facteurs qui définissent la situation sociolinguistique des langues en présence. Ces facteurs ne jouent pas toujours en faveur de la même langue, d’où le phénomène de concurrence linguistique dont le résultat global est d’assurer à l’une des langues le statut de langue dominante. Lorsque cette situation devient évidente pour un groupe de locuteurs dont la langue est dominée, lorsqu’en plus, pour des motifs très variables d’un cas à l’autre, elle devient inacceptable, l’intention de modifier la situation prend naissance et des projets d’intervention commencent à se discuter, à se concevoir, jusqu’à se transformer en plan d’aménagement linguistique.

D’où une seconde série de facteurs, qui correspondent aux diverses dispositions du plan d’aménagement linguistique et dont l’objectif est de modifier la direction de la concurrence en faveur de la langue dominée dont on veut favoriser l’usage pour des motifs sociaux connus et soutenus par les locuteurs de cette langue.

Les forces sociales de la première série sont constantes et à long terme. Elles s’exercent pour ainsi dire d’une manière mécanique. Elles continuent à influencer la situation des langues en présence pendant et malgré l’application d’un plan d’aménagement linguistique. Il ne faut jamais perdre de vue cet aspect de la dynamique linguistique objective.

Les forces sociales de la deuxième série sont soumises aux fluctuations des relations entre les groupes linguistiques en présence : les courants de l’opinion publique se modifient, ce qui entraîne la remise en cause de certaines dispositions du plan d’aménagement linguistique, qui peuvent à terme se traduire par des changements plus ou moins radicaux proposés d’abord, apportés ensuite au plan d’aménagement. D’autre part, lorsqu’une législation linguistique existe, elle peut être contestée devant les tribunaux et certains de ses articles peuvent être jugés inacceptables, comme il est arrivé pour la Charte de la langue française, indépendamment de la volonté manifestée démocratiquement. Il faut donc en conclure que les forces sociales d’aménagement linguistique sont relativement fragiles et qu’elles tendent, pour diverses raisons[1], à s’exercer à court terme.

Les deux séries de forces seront parallèles, convergentes ou divergentes, pendant une période de transition relativement longue, car le temps que met une situation à se transformer d’une manière irréversible est considérable. Et il n’y a que deux issus possibles à cette période de transition : ou bien les mesures d’aménagement linguistique en faveur d’une langue se transforment en facteurs donnant une direction nouvelle et stable à la concurrence linguistique, confirmant dans les faits le nouveau statut de cette langue, ou bien les facteurs initiaux se maintiennent, continuant à jouer en faveur d’une autre langue et, à terme, l’aménagement linguistique échouera ou sera remis en cause.

Il n’est pas dans notre intention, ce soir, de faire état de toutes les situations de concurrence linguistique à travers le monde ou au cours de l’histoire. Nous nous en tiendrons à l’analyse du cas du Québec dans le Canada et en Amérique du Nord. De même, pour les besoins de cet exposé, nous nous référerons uniquement au Québec comme exemple de plan d’aménagement linguistique.

Nous vous proposons donc une réflexion en trois points, comme il se doit. D’abord, chercher à comprendre le mécanisme de la concurrence linguistique au Québec, ensuite examiner la stratégie d’aménagement linguistique mise en place par le Québec, enfin essayer de dégager les conditions de succès de cette stratégie.

La concurrence linguistique

Donnons-nous une définition de la concurrence linguistique pour les besoins de cet exposé.

Il y a concurrence linguistique quand deux ou plusieurs langues sont en contact sur le même territoire et se partagent les divers domaines de communication. La concurrence a pour effet de donner à chaque langue un statut objectif, désigné de diverses façons selon les points de vue : langue commune, langue particulière à un groupe, langue d’usage général, langue d’un domaine particulier, par exemple langue de la famille, langue de la religion, langue de commerce. La somme des domaines d’utilisation d’une langue lui confère un statut de langue principale, terme neutre, de langue dominante, terme plus marqué puisque son pendant est le terme langue dominée. Ce statut objectif peut confirmer ou contredire un statut officiel du type langue officielle, langue nationale. Enfin, ce contact obligé des langues se traduit par des formes très diverses de bilinguisme, terme ambigu qui renvoie aussi bien au bilinguisme individuel (connaissance des langues par un individu), au bilinguisme institutionnel (statut officiel des langues, par exemple au Canada, en Suisse, dans les pays d’Afrique), au bilinguisme fonctionnel (connaissance des langues requise pour l’exercice d’une tâche ou d’une fonction), pour ne citer que ces exemples de classement. Ceux que cette question intéresse peuvent se reporter aux travaux de Mackey, qui a classé les formes de bilinguisme dans tous les sens. On n’a ici qu’un faible aperçu du problème de terminologie en aménagement linguistique et des problèmes de compréhension qui en découlent, car les mots ne sont jamais innocents.

La concurrence linguistique se développe sous l’influence de certains facteurs qu’il nous faut maintenant identifier. Pour ce faire, nous nous inspirerons des travaux du colloque organisé par l’Université Laval sur le thème Diffusion des langues et Changement social[2], tout particulièrement de l’exposé de Juan Cobarrubias, qui a examiné le mode de diffusion de l’espagnol dans les Amériques[3], et du commentaire que nous avions fait de cet exposé[4]. Nous ne retiendrons cependant que les facteurs qui nous semblent pertinents à la situation du français au Québec.

Dans un premier groupe, nous classons les facteurs qui, à eux seuls, suffisent à donner à une langue un statut privilégié. Nous en voyons quatre : le facteur Langue du pouvoir politique, le facteur Langue du pouvoir économique, le facteur Langue du pouvoir scientifique, enfin le facteur Pouvoir linguistique de la langue. Il se peut que ces facteurs jouent en faveur de la même langue, comme il se peut qu’ils jouent en faveur de langues différentes, donc en tension l’un à l’égard de l’autre dans la vie quotidienne.

Le facteur Langue du pouvoir politique favorise l’usage d’une langue ou d’une variété de la langue dans toutes les situations et dans tous les textes de la vie politique et administrative de chaque citoyen et de l’ensemble du pays.

La structure politique actuelle du Canada, de par l’entêtement historique des Français d’Amérique que nous sommes, assure aux francophones le contrôle d’un large secteur de leur vie politique. C’est là l’assise essentielle de la construction progressive d’un État de langue française au Nord de l’Amérique et le levier fondamental de la politique linguistique québécoise.

L’arrière-plan des négociations constitutionnelles met en danger cet acquis : d’une part, la population du Québec est partagée sur l’idée d’un statut particulier du Québec confirmant sa langue, sa culture et la maîtrise de son avenir, d’autre part, le reste du Canada tient mordicus au principe des dix provinces égales[5]. De plus, la tendance du Gouvernement d’Ottawa à intervenir directement dans des champs de compétence exclusivement provinciale se raffermit constamment et s’affiche maintenant ouvertement. Un même numéro du Devoir[6] nous en donne trois exemples : Jean Charest, candidat à la succession de Brian Mulroney, pose comme principe global de sa politique canadienne la priorité aux enjeux nationaux, donc fédéraux, au détriment des compétences provinciales; un document interne du cabinet fédéral propose une stratégie pour qu’Ottawa joue un rôle de premier plan en éducation; le ministre Beatty entend doter Ottawa de sa propre politique culturelle. Le même Charest a déclaré récemment[7] que, s’il devient chef conservateur et premier ministre du Canada, il se mêlerait activement de la politique linguistique québécoise en se faisant le champion au Québec des droits linguistiques des anglophones, ce qu’Ottawa a d’ailleurs toujours fait, indirectement cependant, en finançant généreusement Alliance-Québec à même nos impôts. Nous ne voyons pas très bien comment le Québec pourra s’en sortir, à moins d’un sursaut de lucidité de la part des Québécois francophones qui, oubliant le mythe des Montagnes Rocheuses, comprendront enfin que leur destin collectif passe par l’indépendance du Québec et par une renégociation fondamentale de la structure du Canada, imposée par nous.

Le facteur Langue du pouvoir économique donne à une langue ou à une variété de la langue une motivation économique réelle, qui oriente les choix linguistiques de chaque locuteur à la recherche de son bien-être. Cette motivation découle de l’usage de la langue dans la gestion des entreprises, dans la publicité, les modes d’emploi, les contrats d’adhésion, les conventions collectives, l’étiquetage des produits, les garanties, etc.

Ce facteur joue de plus en plus en faveur du français au Québec et il est le plus puissant pour confirmer, dans l’esprit de tous les nouveaux arrivants, que le français est la langue principale au Québec et la langue essentielle de la réussite personnelle.

Certains changements récents nous amènent à penser que nous avons fait des progrès sur ce point. Les dispositions de la Charte de la langue française dans ce domaine sont efficaces. La part des Québécois dans l’économie a augmenté. La direction des entreprises est de plus en plus assumée par des gestionnaires de langue française ou qui connaissent le français, même quand il s’agit d’entreprises étrangères. Les investissements au Québec se diversifient, même si les capitaux américains demeurent prédominants. Par contre, nous ne savons pas encore comment, à long terme, l’application du traité de libre-échange influencera la Charte de la langue française. L’avis du Conseil de la langue française sur cette question[8] demeure d’actualité.

Le facteur Langue du pouvoir scientifique favorise l’usage d’une langue comme langue d’accès à l’information scientifique et détermine le choix de la langue de diffusion des travaux de chaque chercheur au sein de sa communauté scientifique internationale.

Ce facteur joue nettement, actuellement, en faveur de l’anglais, au Québec, partout dans le monde, même en France. Si cette prédominance se limite au cercle restreint des scientifiques de toute discipline, il n’y a là rien de trop alarmant, puisqu’on peut penser que ces savants sont capables de maîtriser les langues et les terminologies. Mais si cette prédominance atteint les milieux de l’enseignement et de la recherche, si elle se manifeste dans les applications industrielles des découvertes, il faut alors la regarder d’un autre œil et réagir. Heureusement, ce débat est ouvert en ce qui concerne la langue française, grâce d’ailleurs à la vigilance des scientifiques québécois. Il n’est cependant pas évident que nous puissions compter sur la même attitude de la part de leurs collègues français[9].

Le facteur Pouvoir linguistique de la langue renvoie à la capacité d’une langue d’exprimer tous les aspects du réel de par son niveau de développement, notamment lexical et terminologique.

Nos progrès sont remarquables sur ce point. D’abord, nous avions, au départ, l’avantage de faire usage d’une langue au même niveau de développement que la langue anglaise. Pour apprécier cet avantage à son juste mérite, il n’y a qu’à penser aux problèmes que pose l’usage de la langue arabe pour exprimer la modernité, ou encore aux problèmes que doivent résoudre les Africains pour faire usage de leurs langues dans la gestion de leurs pays. Nous avons également récupéré très rapidement les terminologies françaises requises pour l’application des programmes de francisation. Du moins sur papier, car il n’est pas encore certain que ces terminologies se soient transformées en vocabulaire d’emploi spontané chez les utilisateurs. On peut également se demander si nous sommes encore capables de faire face aux conséquences terminologiques de l’innovation. Nous reviendrons sur ce point par la suite.

Voilà pour les quatre facteurs principaux.

Trois autres facteurs peuvent jouer dans des circonstances particulières ou d’une manière annexe : la religion, la vie militaire et l’enseignement.

Dans le passé, la religion a joué un rôle important au Québec en faveur de la conservation de la langue française, à cause du lien social étroit entre catholicisme et langue française, d’une part, face à protestantisme et langue anglaise, d’autre part. Ce facteur est négligeable dans le Québec contemporain.

La vie militaire n’a aucune influence sur le sort de la langue française au Québec. Mais il favorise l’usage de l’anglais dans les forces armées canadiennes.

Le facteur enseignement est plus problématique. Du moins, il n’est pas certain que notre système d’enseignement confirme les objectifs de la Charte de la langue française. Dans le cas des élèves de langue française maternelle, on a de bonnes raisons de mettre en doute la capacité du système à transmettre une connaissance du français, surtout écrit, à un niveau de qualité convenable, chez le plus grand nombre d’élèves. Et nous ne pouvons accepter l’argument des effets de la démocratisation sur le système : ce n’est pas parce qu’on reçoit un plus grand nombre d’élèves de milieux socio-économiques divers qu’il faut accepter la médiocrité. Le système s’est tout simplement mal adapté ou l’explication du phénomène est ailleurs, par exemple dans la syndicalisation de la fonction d’enseignant. Dans le cas des élèves anglophones ou allophones, on peut sérieusement mettre en doute que le système a pour objectif leur intégration à la société québécoise. D’une part, l’enseignement du français comme langue, dans les écoles du système anglo-protestant, est coupé de ses liens avec la culture québécoise, très souvent considérée péjorativement par rapport à la culture française jugée supérieure. D’autre part, les institutions privées d’enseignement pour les ethnies jouissent d’un statut particulier et ne favorisent pas l’insertion des immigrants à la communauté francophone, d’après un rapport récent de la Commission consultative sur l’enseignement privé[10]. Le ministère de l’Éducation ne semble pas surveiller de très près le contenu des programmes de ces écoles, même s’il les subventionne. C’est même une sorte de tabou administratif. Enfin, pour les uns et les autres, on peut se demander si la formation professionnelle dispensée coïncide avec les dispositions de la Charte de la langue française.

Il nous reste à examiner deux autres facteurs, que je dirais conjoncturels, parce qu’ils ont pour rôle de favoriser l’action ou d’intensifier l’influence des facteurs précédents. Ce sont l’urbanisation et la démographie.

L’urbanisation brise l’homogénéité linguistique des groupes de locuteurs, favorise les contacts linguistiques, rend plus aigüe la rivalité des langues pour acquérir le statut de langue commune d’intercommunication entre les citoyens au sein de la Cité. Ceci est très évident dans les capitales africaines d’aujourd’hui. De ce point de vue, on constate que la concentration des immigrants dans la région de Montréal compromet la capacité du milieu francophone à intégrer les immigrants, d’autant plus que l’anglais, langue du continent, les attire beaucoup plus que le français, langue d’une minorité. Ce caractère très particulier de la région de Montréal pourrait provoquer une scission de l’opinion publique chez les francophones sur les objectifs linguistiques du Québec, les Montréalais ayant une sensibilité particulière à l’égard du multilinguisme et du multiculturalisme, le reste de la province abandonnant Montréal à ses problèmes et à ses préoccupations de cohabitation harmonieuse des groupes culturels.

La démographie, c’est-à-dire le poids statistique relatif des locuteurs de chaque langue, sans être un facteur déterminant, joue cependant un rôle complexe dans la concurrence linguistique.

La démographie définit les notions de majorité et de minorité, qui, à leur tour, entraîne des attitudes et des comportements chez les locuteurs. Les francophones du Québec ont ceci de particulier qu’ils sont à la fois majoritaires au Québec et minoritaires au Canada et en Amérique du Nord. Ils ont davantage conscience d’être minoritaires et ils éprouvent une certaine gêne à se comporter comme majoritaires au Québec. Dire que les Québécois jouent de ce double statut pour réclamer à la fois les privilèges d’une minorité et d’une majorité pour tirer leur épingle du jeu en toutes circonstances m’apparaît une caricature de leur situation réelle. Ils sont, objectivement, des minoritaires et des majoritaires. Comme minoritaires, ils doivent prendre les mesures propres à assurer leur avenir collectif global, et non seulement celui de leur langue et de leur culture, sur le seul territoire qu’ils contrôlent, mesures qu’ils doivent ensuite, en tant que majoritaires cette fois, poser comme cadre de vie pour l’ensemble de la population du Québec, sans distinction d’origine. Ce n’est certes pas une opération facile, mais nous sommes condamnés à la réussir.

En démocratie, la démographie a une incidence politique évidente : autant de personnes, autant de votes. Comté par comté, les candidats et les candidates sont très sensibles à la composition de l’électorat et aux réclamations de chaque groupe. Nous reviendrons sur ce point plus tard.

Voilà donc neuf facteurs qui nous semblent jouer un rôle dans la concurrence des langues au Québec.

Ces facteurs sont sans cesse en action. Ils vivent chacun de leur propre logique, séparément, mécaniquement. Ils déterminent des attitudes chez les locuteurs de chaque groupe, dont les plus importantes sont le sentiment de sécurité ou d’insécurité linguistique, le sentiment d’appartenance à une communauté linguistique et culturelle, la manière d’apprécier les membres des autres communautés linguistiques, la fierté ou la honte de sa langue et de sa culture, l’adhésion à une langue et au groupe qui la parle.

L’hypothèse fondamentale de l’aménagement linguistique est qu’il faut infléchir l’action de ces facteurs en faveur de la langue que l’on souhaite promouvoir. Mais il ne faut jamais perdre de vue que l’intervention volontariste ne supprime pas d’un coup de baguette magique le jeu des facteurs de concurrence que nous venons de décrire.

La stratégie d’aménagement linguistique au Québec

La stratégie d’aménagement linguistique au Québec est globale et ne se réduit pas aux seules dispositions de la Charte de la langue française, qui en est certainement la pièce maîtresse la plus apparente, mais qui n’en est que la face législative. Il nous apparaît donc très opportun de revoir les éléments de cette stratégie, surtout parce qu’il est facile de perdre de vue l’ensemble des dispositions et l’importance de chacune dans le plan d’ensemble.

Première observation : les dispositions de l’aménagement linguistique du Québec se partagent entre divers ministères et organismes. À la limite, on pourrait soutenir que tous les ministères y sont partie prenante. Nous nous en tiendrons cependant à ceux qui ont un lien direct avec les facteurs dont nous avons parlé précédemment.

L’évolution démographique du Québec dépend, en bonne partie, de l’immigration, qui relève du ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration. Ce ministère est responsable de deux volets importants de la stratégie d’aménagement linguistique, soit la définition et l’application de la politique d’immigration au Québec et la politique d’intégration des immigrants récents à la société québécoise via les programmes des centres d’orientation et de formation des immigrants, les COFI.

Le ministère de l’Industrie et du Commerce est responsable de la politique de développement économique du Québec, qui est l’un des moyens d’orienter le facteur Langue du pouvoir économique en faveur de la langue française par le biais de l’accroissement de la participation des entreprises québécoises à l’activité économique nationale et internationale. Le ministère est également notre seul moyen d’encourager et de soutenir la recherche et développement au sein des entreprises québécoises pour qu’elles demeurent actives dans les domaines de l’innovation.

Le ministère de l’Éducation et le ministère de l’Enseignement supérieur et des Sciences ont des rôles de premier plan à jouer dans l’aménagement linguistique du Québec. Relèvent de l’un ou de l’autre ou des deux à la fois les éléments suivants : l’enseignement du français, langue maternelle, l’enseignement du français, langue seconde, qui devrait également comprendre une initiation à la culture québécoise, l’apprentissage de la terminologie et de la stylistique de toutes les disciplines enseignées à l’école, la formation professionnelle à tous les niveaux, y compris ia formation linguistique requise pour l’exercice du métier ou de la profession en français, la politique des manuels d’enseignement, la politique de soutien à la recherche fondamentale et appliquée. Le ministère de l’Éducation est également responsable de l’application du volet de la Charte de la langue française relatif à l’accès à l’école de langue anglaise.

Enfin, il y a les organismes créés spécifiquement pour la mise en œuvre de la Charte de la langue française, soit : l’Office de la langue française, le Conseil de la langue française, la Commission de protection de la langue française et la Commission de toponymie. Chacun y joue un rôle très précis : l’Office de la langue française est un organisme d’aide à l’application de la Charte, la Commission de protection en surveille l’application et intervient en cas de non-respect de l’une ou de l’autre des dispositions, le Conseil suit au jour le jour l’évolution de la situation linguistique du Québec pour voir si les objectifs de la Charte sont atteints ou se maintiennent lorsqu’ils ont été atteints, la Commission de toponymie a été rattachée aux organismes de la Charte alors qu’elle relevait autrefois du ministère des Énergies, Mines et Ressources, à cause du caractère nettement linguistique de ses travaux.

Deuxième observation : le facteur langue du pouvoir scientifique échappe à toute stratégie linguistique ou, du moins, il est difficilement contrôlable.

L’aspect linguistique du développement des connaissances est peu important pour les chercheurs, qui s’accommodent fort bien de toutes les situations. D’une manière plus spécifique, l’information scientifique circule dans la langue du producteur de l’information, les banques de données et de citations appartiennent à ceux qui ont les moyens de les mettre en place et fonctionnent dans leurs langues, l’innovation se fait dans la langue du créateur de la nouveauté, la production des ouvrages de référence et des manuels est liée au bassin des scientifiques intéressés et à la taille de la clientèle étudiante visée. Il devient extrêmement difficile et délicat d’intégrer de tels éléments dans une politique linguistique. Les moyens d’intervention relèvent des scientifiques eux-mêmes et de leur manière d’intégrer des préoccupations linguistiques et terminologiques dans leur pratique et leur enseignement.

Troisième observation : les grands principes qui ont guidé la préparation et la rédaction de la Charte de la langue française sont, à toutes fins utiles, maintenant oubliés et on n’en tient compte pour ainsi dire jamais quand on discute de la Charte. C’est l’aspect le plus frustrant de la transformation d’une stratégie globale en texte juridique, qui provoque une fragmentation de l’ensemble en articles et en paragraphes qui se discutent chacun pour soi, dans l’ignorance du reste. Il est donc certainement nécessaire aujourd’hui de rappeler ces principes[11].

Nous n’en ferons pas ici le bilan. Revenant à l’idée que cette stratégie est à long terme, nous préférons terminer cet exposé en examinant les conditions qui lui permettront de se réaliser pleinement et d’une manière irréversible.

Conditions de succès de l’aménagement linguistique

Le contraste entre la persistance des forces de concurrence linguistique et la relative précarité des dispositions d’aménagement linguistique nous préoccupe depuis toujours. C’est ce qui nous a amené à observer continuellement l’application des quelques politiques linguistiques que nous connaissons, notamment la Charte de la langue française, la Loi sur les langues officielles du Canada et la loi catalane, pour essayer de voir à quelles conditions elles se maintiennent, demeurent efficaces et conformes à leurs objectifs initiaux. Cette réflexion se poursuit encore. Ce que nous dirons maintenant représente les conclusions auxquelles nous sommes arrivé dans le cas du Québec.

La condition fondamentale, dont découlent toutes les autres, est de demeurer conscient des forces de concurrence linguistique et de n’apporter aucune modification substantielle aux dispositions du plan d’aménagement linguistique tant et aussi longtemps qu’elles ne se sont pas, ou ne se seront pas, transformées en force de concurrence en faveur du français. Au besoin, si ces dispositions ne permettent pas d’atteindre les objectifs fixés ou si les décisions des tribunaux altèrent ou annulent une disposition importante, il faut même renforcer le plan initial, comme il est arrivé lors de la reformulation de la loi 22 par le gouvernement Lévesque.

La réalisation de cette condition suppose que le consensus social au sein de la majorité se maintient à l’égard des objectifs et à l’égard des dispositions du plan d’aménagement linguistique.

Le temps du changement linguistique étant long, ce consensus doit se transmettre d’une génération à l’autre pendant la période de transition avec la même clairvoyance à l’égard des objectifs et la même détermination à les atteindre, ce qui ne va pas de soi. Au risque de choquer, disons qu’il faut toujours se méfier de l’angélisme des Québécois qui les pousse, par générosité à l’égard des minorités, à compromettre leurs propres chances de survie sur ce continent américain : toute charité bien ordonnée commence par soi-même. Se méfier aussi de la fascination qu’exerce sur eux la langue anglaise : ils se comportent alors comme les autres minorités du Québec. Il vaudrait mieux qu’ils pressent le ministère de l’Éducation d’enseigner efficacement l’anglais à tous que de vouloir l’apprendre adulte par le biais de l’exercice de leurs métiers et professions. Se méfier surtout de la lassitude que les générations de Québécois ressentent l’une après l’autre face aux sempiternelles doléances des autres à l’égard de notre caractère français, lassitude aussi face à l’obligation où nous nous trouvons d’être d’éternels irritants, les seuls qui ne marchent pas de la même langue en Amérique et qui y tiennent : personne n’aime être différent, nous non plus, mais c’est notre destin. Enfin, on peut craindre que l’évolution de la composition linguistique de la région métropolitaine n’entraîne comme conséquence une scission entre les objectifs linguistiques de la région de Montréal et ceux du reste de la province, de par le jeu de la démocratie et sous l’influence d’une opinion publique montréalaise en contact constant avec toutes les autres minorités concentrées dans cette région.

Il faut aussi obtenir l’adhésion des autres communautés aux objectifs et aux dispositions de la Charte en leur assurant les garanties et les conditions du maintien de leurs langues et de leurs cultures en échange de leur participation au projet collectif national. « En somme, l’aménagement linguistique est un moyen, et non une fin en soi, un moyen grâce auquel une société multilingue s’acceptera comme telle, considérera sa diversité comme facteur d’une nouvelle solidarité et non comme le lieu symbolique de la rivalité entre groupes ethniques, aura ainsi la possibilité de dédouaner l’avenir en retrouvant la volonté commune de vivre ensemble et de produire ensemble, dans le futur, de nouveaux biens de civilisation[12] ».

Cette préoccupation est présente dans la Charte. Elle a inspiré les mesures touchant l’École (enseignement en et des langues minoritaires, selon une application qui tient compte de l’importance numérique des groupes d’enfants), touchant les institutions culturelles des minorités (journaux, émissions de radio ou de télévision, librairies, commerces de spécialités ethniques, par exemple les restaurants ou les épiceries, l’affichage et la publicité de ces institutions), touchant aussi la protection des consommateurs par l’usage de leurs langues. Cette préoccupation de la Charte est passée sous silence par nombre de porte-paroles des minorités et par nombre de commentateurs de l’actualité. Ce ne serait pas une mauvaise chose d’en faire la publicité, ne serait-ce que par souci d’information objective.

Sur le plan strictement linguistique, il faut maintenir la capacité terminologique du français, surtout dans les secteurs à forte innovation technologique. À cet égard, nous sommes inquiet de la disparition ou de la diminution des services linguistiques dans les entreprises et même au sein de l’administration publique. Ceci peut provoquer l’usage plus fréquent de l’anglais sous prétexte qu’il n’y a pas de terminologie française disponible, argument qu’on utilisait naguère pour affirmer qu’il était impossible de travailler en français. L’introduction massive de l’informatique dans les procédures de travail augmente actuellement l’usage de la terminologie anglaise surtout lorsqu’il s’agit de logiciels commerciaux spécialisés de faible distribution. Nous nous inquiétons également du ralentissement des travaux de terminologie à l’Office de la langue française, car nous ne pensons pas que ces travaux soient terminés.

Il faut surtout que l’opinion publique demeure vigilante à l’égard du Gouvernement et qu’elle soutienne sa volonté d’appliquer le plan d’aménagement linguistique.

L’opinion publique doit protéger le Gouvernement de ses propres tentations, surtout la tentation de l’électoralisme, qui pourrait lui inspirer des projets de modifications à la Charte dans l’espoir d’avoir meilleure presse auprès des minorités, donc plus de votes; et le protéger aussi de la tentation des économies administratives au détriment de l’aménagement linguistique, qui a failli compromettre, par exemple, l’enseignement du français, langue seconde, aux adultes ou qui fait diminuer le nombre d’heures d’enseignement du français dans les COFI alors que nous n’avons jamais accueilli autant d’immigrants de toutes langues.

Enfin, nous avons vu que l’aménagement linguistique implique de nombreux ministères et organismes. Le Gouvernement, qui est le principal agent de cette politique, doit assurer la cohérence des actions de tous ces intervenants. Ce qui n’est pas évident dans au moins deux cas. Dans le cas du ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration, il ne nous apparaît pas que l’application de la politique d’immigration au Québec favorise l’atteinte des objectifs de la Charte : il y a toujours plus d’allophones que de francophones qui viennent au Québec, malgré les intentions répétées du ministère. Ou bien la volonté du ministère fléchit devant les faits, ou bien l’objectif du ministère est irréalisable; chose certaine, il est temps de faire le point avant que la politique prônée par Lord Durham ne soit appliquée par nos propres gouvernements. Dans le cas du ministère de l’Éducation, il est évident que les résultats de l’enseignement du français, langue maternelle et langue seconde, ne facilitent pas l’usage du français comme langue de travail, de l’aveu même des employeurs; dans un autre secteur, on peut se demander si le ministère n’est pas laxiste dans l’approbation des écoles privées, surtout en ne vérifiant pas le programme de ces écoles en français et leur intention de préparer leurs élèves à devenir des citoyens d’un Québec de langue française.

À une époque, fin des années soixante et durant la décennie 1970, la société québécoise, via ses Gouvernements, a eu le courage et la détermination d’édicter des règles pour donner concrètement au français le statut de langue officielle unique et de langue commune des citoyens de cet État.

Depuis, la Charte s’applique, les Québécois francophones y sont très attachés, les communautés culturelles l’acceptent de plus en plus, la paix linguistique s’est établie, qui risque fort d’être compromise par la publication récente de l’avis du Comité des droits de l’Homme de l’ONU, qui relance la querelle linguistique au Québec.

Les dispositions de la Charte en matière d’affichage sont remises en cause. Sur le plan strictement théorique, on peut discuter de la pertinence d’étendre aux messages commerciaux la notion de liberté de parole, avec de bons arguments à l’appui, comme ceux invoqués par le ministère de la Justice dans sa défense de la loi 178 devant le Comité. En pratique, il faut tenir compte de l’avis dans l’immédiat. C’est l’occasion de revoir en profondeur l’ensemble de cette question en explorant toutes les avenues possibles pour concilier liberté individuelle et visage français du Québec. Malheureusement, la Direction du Parti libéral du Québec, sans même se donner un temps de réflexion, s’est jetée sur l’avis du Comité de l’ONU comme le naufragé sur la bouée de sauvetage et est revenu d’instinct, sans hésitation aucune, à sa politique de bilinguisme intégral et universel, avec pseudo prédominance du français pour se donner bonne conscience et abuser les naïfs. C’était déjà la teneur de la loi 22 de 1974. Reste à attendre le texte final que présentera le Gouvernement Bourassa à l’Assemblée nationale pour voir jusqu’à quel point le visage français du Québec sera altéré.

De toute évidence, la situation objective de la langue française au Québec a toujours été, est et demeurera précaire en Amérique, soumise à la concurrence constante de l’anglais. La Charte n’est donc pas une disposition temporaire, mais le moyen de maintenir des règles linguistiques fermes et non discutables en faveur du français sur le territoire du seul État de langue française en Amérique du Nord.

L’avenir du français se présente mieux aujourd’hui. Cet avenir se forge au jour le jour, à travers les comportements et les attitudes de chacun d’entre nous. La seule garantie que demain ressemblera à aujourd’hui est la constance de la volonté des Québécois, de tous les Québécois, de toute origine et de toute langue, de vivre en français dans l’État du Québec.

Tout le reste en découle.

Notes

Les langues autochtones dans la perspective de l’aménagement linguistique

La situation des langues autochtones au Québec, comme ailleurs au Canada, est extrêmement préoccupante. Si l’on en juge par les analyses des données des recensements depuis 1951 (Burnaby, 1986; Burnaby et Beaujot, 1987), le pourcentage d’autochtones du Québec qui disent avoir une langue autochtone comme langue maternelle est passé de 86 % en 1951 à 48 % en 1981. Chez les jeunes enfants (le groupe des 0-4 ans), le pourcentage des locuteurs de langue autochtone est passé de 88 % en 1951 à 24 % en 1981 pour l’ensemble du Canada. Les données présentées dans Priest (1985) et Dorais (voir, dans cet ouvrage, chap. II) vont dans le même sens. Les langues comme l’inuktitut et le cri-montagnais paraissent toutefois avoir des taux de conservation plus élevés et de meilleures chances de survie à moyen terme (Foster, 1982; Price, 1981; Stairs, 1985). Cela ne doit cependant pas nous faire oublier que les locuteurs de ces langues vivent aujourd’hui dans un contexte de bilinguisme généralisé alors que s’éteignent les dernières générations d’unilingues. Bien que la tendance au transfert d’allégeance linguistique (language shift) semble freinée chez ces populations, on assiste à des bouleversements linguistiques importants dans la langue ancestrale qui suggèrent une érosion progressive des compétences en langue maternelle chez les jeunes bilingues[1]. Contrairement donc aux prédictions optimistes à l’endroit du cri-montagnais et de l’inuktitut, même les langues dont l’avenir paraît assuré sont dans les faits extrêmement vulnérables.

La colonisation blanche a forcé les minorités indigènes de par le monde à payer un tribut linguistique très lourd. Plusieurs langues d’Australie, du Pacifique et des deux Amériques sont aujourd’hui éteintes. En Australie, Dixon (1980 : 18) estime que, parmi les 200 langues parlées avant l’arrivée des Blancs, environ 50 sont disparues alors qu’une centaine sont en voie d’extinction. Dans les Amériques, plusieurs centaines de langues sont mortes depuis 400 ans. Les chiffres en ces matières sont à prendre avec beaucoup de précautions; toutefois, certains avancent même le chiffre de 800 langues ainsi disparues (Malherbe, 1983). Dans le nord de la Scandinavie, la langue du peuple sámi, autrefois appelé Lapons, est en voie de disparition.

Le phénomène n’est cependant pas circonscrit uniquement aux conséquences de l’expansion coloniale. En Europe même, la montée des États-nations depuis deux siècles[2], la scolarisation obligatoire et, plus récemment, la propagation des médias ont mis en péril plusieurs langues jadis florissantes. Qu’on songe seulement en France au breton, à l’occitan, au catalan et au basque. En Irlande, le gaélique est en voie de disparition malgré son statut de langue « officielle » (Fennel, 1980). Il en va de même pour le romanche en Suisse (Leclerc, 1986). De fait, l’Europe va dans le sens d’une homogénéité linguistique accrue et, si le reste de la planète suit cette tendance, on peut s’attendre à ce que le nombre des langues du monde, dont certains prétendent que plus de la moitié sont disparues depuis 500 ans, continuera à décroître de façon marquée (Leclerc, 1986 : 198; Malherbe, 1983 : 24).

Jusqu’à aujourd’hui, les groupes autochtones du Québec septentrional ont été protégés de l’assimilation linguistique par leur isolement géographique, par le maintien de leurs activités traditionnelles de subsistance ainsi que par un faible taux de scolarisation. Avec l’introduction généralisée des médias de communication de masse dans les foyers, l’isolement géographique n’offre plus de protection contre les langues majoritaires (française ou anglaise); par ailleurs, basée essentiellement sur le commerce des fourrures, l’économie traditionnelle autochtone s’effrite. Enfin, partout, le niveau de scolarité (en langue majoritaire) est en hausse. L’aménagement linguistique des langues autochtones, qu’il vise l’aménagement du statut ou l’aménagement interne de la langue elle-même[3], doit donc avoir pour premier objectif une politique de maintien de la connaissance et de l’usage de ces langues par leurs locuteurs.

La situation des langues autochtones au Québec

Un examen serré de la situation sociolinguistique des autochtones du Québec s’impose avant d’envisager les mesures possibles en vue de l’aménagement de leurs langues. De nombreux articles dans le présent volume font état de ce contexte (Maurais, Dorais, Drapeau) : neuf langues différentes[4], appartenant à trois familles linguistiques distinctes, pour un total d’un peu plus de 25 000 locuteurs (en 1986) répartis dans une cinquantaine d’agglomérations. Les très faibles effectifs de locuteurs de langue autochtone (voir, dans cet ouvrage, chap. II, pour des nombres précis), l’éloignement géographique des communautés entre elles rendent ces langues très vulnérables et restreignent énormément l’éventail des choix d’intervention planifiée.

Certaines sont sur le point de s’éteindre (l’abénaki), d’autres connaissent de sérieuses difficultés (le mohawk et le micmac), alors que d’autres encore, comme le cri et l’inuktitut, paraissent en excellente santé, du moins si l’on en croit les statistiques officielles. Nous faisions allusion plus haut au fait que toutes les communautés où la langue ancestrale est encore transmise normalement au sein des familles vivent aujourd’hui un contexte de bilinguisme généralisé. D’ici au plus quelques décennies, ces populations ne connaîtront plus de locuteurs monolingues en langue autochtone, augmentant ainsi les chances de transfert à la langue majoritaire.

Partout où la langue ancestrale est encore parlée, un état de diglossie entre la langue vernaculaire (autochtone) et la langue majoritaire s’est installée progressivement alors que diminue le nombre d’unilingues avec le passage des générations. Cette diglossie est caractérisée par l’utilisation de la langue majoritaire dans les domaines de l’éducation, dans les emplois de cols blancs, et presque dans tous les domaines où on fait usage de l’écrit. Le vernaculaire est utilisé dans la vie privée et dans les réseaux communautaires, les emplois manuels ou non spécialisés, et son utilisation comme véhicule d’enseignement est récente et limitée.

Le maintien de l’état diglossique exige une séparation étanche des domaines d’utilisation, mais cet équilibre est délicat et la langue majoritaire a tendance à empiéter dans les sphères traditionnelles d’utilisation du vernaculaire. S’il est vrai qu’en théorie il n’existe pas d’opposition nécessaire entre la conservation de la langue minoritaire et la diffusion de la langue majoritaire (Fishman, 1989 : 392), il reste que le bilinguisme généralisé risque d’entraîner rapidement l’assimilation au profit de la langue majoritaire chez les minorités ethnolinguistiques (Aikio, 1991; Fishman, 1972 et 1985; Gal, 1979; Hill et Hill, 1986). Ce point est de première importance : le maintien des langues autochtones suppose qu’on stabilise la relation de diglossie en confirmant des zones d’usage intensif de ces langues.

La montée des langues autochtones dans le milieu scolaire est récente et sa portée reste encore largement symbolique, puisque cet enseignement se limite la plupart du temps à quelques heures par semaine. L’élaboration des cours de langue autochtone (au primaire surtout) s’est faite très rapidement au Québec, comme au Canada, depuis les années 1970. Ces cours ont d’abord connu une grande popularité chez les groupes en voie d’assimilation linguistique, pour ensuite se répandre chez les groupes où la langue est en meilleure santé (MacKenzie et Clarke, 1980). Les projets d’enseignement bilingue qui font une large place à la langue autochtone sont populaires également, mais surtout sous forme de programmes d’immersion en langue ancestrale, chez les populations où le vernaculaire est en voie d’être supplanté par la langue majoritaire (Lambert, Genesee, Holobow et McGilly, 1985). Ailleurs, sauf exception (voir la section intitulée « La transmission de la langue ancestrale par l’école »), les jeunes de langue autochtone sont scolarisés surtout en langue majoritaire.

L’état de l’aménagement linguistique interne des langues autochtones doit aussi être pris en considération, car il impose de sérieuses limites aux propositions qui peuvent être mises en œuvre pour leur conservation (ou leur revitalisation[5]). Drapeau (voir, dans cet ouvrage, chap. V) effectue un bilan d’où il ressort que : a) les langues autochtones se présentent comme des continuums de dialectes où n’émerge aucune norme ou dialecte standard qui puisse guider les choix de langue dans les situations formelles de communication (par exemple, à l’écrit); b) là où une orthographe uniforme a été élaborée, l’absence de dialecte standard met un frein au développement d’une norme écrite globale; c) en conséquence, le corpus écrit en langue autochtone est peu étoffé et les générations éduquées paraissent s’accommoder du bilinguisme de type diglossique où la langue orale est une variété dialectale de la langue autochtone et la langue écrite, une des langues majoritaires; d) la création terminologique consciente à des fins de modernisation lexicale est un besoin urgent, mais reste encore, sauf pour les Inuit, un phénomène marginal, plutôt spontané que systématique, en grande partie faute de personnel formé à cet exercice.

Signalons également que, dans certains cas, la gestion des questions linguistiques et culturelles est extrêmement décentralisée. Cette situation caractérise les Montagnais et les Algonquins où les communautés locales sont responsables de leur épanouissement linguistique de même que de la gestion et de l’instauration des programmes scolaires. Les groupes conventionnés (Cris et Inuit) et les Attikameks font exception à cette règle, chacun possédant une commission scolaire unique et des organismes centraux qui gèrent les questions linguistiques. L’absence d’organisme centralisé perçu comme légitime par les communautés locales rend extrêmement difficile toute action visant la conservation (ou la revitalisation) de ces langues. Cette difficulté se double des problèmes inhérents à l’évolution inégale des communautés d’une même nation. Lorsque, dans une nation, certaines communautés sont en voie de perdre leur langue alors que, dans d’autres, la langue est encore très vivante, il est difficile d’établir un consensus autour d’objectifs communs[6].

Le contexte sociopolitique et économique propre aux populations autochtones est également une donnée importante du problème. Ces questions ont trait au degré d’autonomie et à la viabilité politique et économique. Elles constituent aussi une dimension incontournable qui influence directement l’avenir linguistique de ces populations[7].

La situation linguistique des nations autochtones du Québec apparaît donc extrêmement complexe. Elle est à ce point diversifiée à l’intérieur de chaque nation et entre les nations qu’il est à peu près impossible de mettre sur pied un plan uniforme d’action qui les satisfasse toutes. À l’examen, il se dégage trois blocs de situations. D’abord, celle des communautés qui ont définitivement perdu leur langue, tels les Hurons, certaines communautés montagnaises et algonquines et, à toutes fins utiles, les Abénakis. En second lieu, on peut regrouper les communautés où la langue est menacée de disparition mais où une proportion considérable de la population la parle encore, sans toutefois l’avoir transmise aux générations plus jeunes. C’est le cas chez les Micmacs, les Mohawks et dans certaines communautés algonquines. La troisième catégorie regroupe les communautés où la langue est encore transmise normalement au sein de la famille : ce contexte caractérise les Attikameks, les Inuit, les Cris-Naskapis, la plupart des communautés montagnaises et certaines communautés algonquines.

Le cadre juridique et le rôle de l’État

Avant de poursuivre la discussion sur l’avenir des langues autochtones, examinons le cadre juridique dans lequel il s’inscrit et le rôle que l’État peut jouer en la matière[8]. La Charte de la langue française (gouvernement du Québec, 1989) reconnaît, dans son préambule, aux Amérindiens et aux Inuit « le droit qu’ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine » et permet l’usage de leurs langues dans l’enseignement qui leur est donné. La Convention de la Baie James et du Nord québécois, qui concerne les Cris et les Inuit du Québec, confirme les mêmes droits. Les réserves indiennes ne sont pas assujetties aux autres dispositions de la Charte, mais obligation est faite aux Cris et Inuit, en vertu de la Convention, d’enseigner le français dans les écoles de leurs commissions scolaires « afin de permettre à leurs diplômés de poursuivre leurs études en français ». Enfin, en vertu de la même Convention, l’éducation est confiée à des commissions scolaires autochtones et il est admis que la langue d’enseignement principale puisse être la langue vernaculaire.

Les énoncés de politique émanant du gouvernement du Québec s’accordent tous pour laisser aux autochtones le devoir d’initiative dans la mise en œuvre d’une politique visant la conservation (ou la revitalisation) de leurs langues. À l’État, qui garantit ces droits, échoit un rôle de soutien. Ainsi, l’énoncé de la Politique québécoise de développement culturel (citée dans Trudel, chap. IV de cet ouvrage) fait état de trois principes : le droit des autochtones à décider librement de leur développement, leur droit à l’aide gouvernementale et leur responsabilité d’inventer les institutions et les stratégies qui conviennent à leur propre évolution. En 1983, l’Assemblée nationale adopta 15 principes régissant les relations futures avec les groupes autochtones (voir, dans cet ouvrage, chap. IV) dont trois touchent la langue. Ces principes reconnaissent le droit à la langue, celui d’orienter leur identité propre, d’avoir et de gérer les institutions correspondant à leurs besoins et de bénéficier de fonds publics. Enfin, en 1989, l’énoncé de politique du Secrétariat aux affaires autochtones (SAA, 1989), reconduisant les mêmes principes, consacre la responsabilité première des autochtones de protéger et d’enrichir leurs langues et réaffirme la politique de soutien du gouvernement du Québec.

À l’échelle canadienne, Michael Foster (1982 : 12) se fait l’écho d’une politique semblable. Ici, la responsabilité première n’échoit plus seulement aux autochtones dans leur ensemble, ou, peut-on supposer, à leurs représentants ou institutions, mais aux communautés locales, en vertu du « principe de localité » (the principle of localization). Les décisions concernant la politique linguistique doivent donc être laissées aux communautés locales et ce sont elles seules qui doivent décider si elles souhaitent garder leur langue et mettre en œuvre les moyens pour le faire. Le rôle de l’État est de fournir un soutien financier à une politique établie localement.

Il y a danger, toutefois, que la politique reconnaissant des droits, assortie de propositions vagues de soutien et renvoyant l’entière responsabilité de l’exercice de ces droits aux premiers intéressés ne se transforme en une politique de laisser-faire qui équivaudrait à toutes fins utiles à laisser le rapport de forces accomplir son œuvre. Compte tenu de la dispersion de la population autochtone et de la complexité des tâches à entreprendre, une stricte application du « principe de localité », tel qu’il est énoncé par Foster, équivaut à avaliser la sentence de mort qui pèse sur ces langues.

Les transferts d’allégeance linguistique

On explique souvent les transferts d’allégeance linguistique chez les autochtones comme le résultat direct des volontés assimilatrices de la société majoritaire. Cette analyse trouve un écho dans l’énoncé de politique du Secrétariat aux affaires autochtones (SAA, 1989). Cette explication repose sur la mise en place d’un schéma manichéen où figurent la société majoritaire et ses institutions d’une part et, d’autre part, les autochtones dont la langue et la culture subissent les « assauts constants » des premières. Cette façon d’énoncer la problématique, bien qu’elle reflète en partie la réalité, repose sur une simplification indue en ce qu’elle donne à croire que le problème serait résolu s’il n’y avait plus cette volonté d’assimilation et si, par exemple, les langues autochtones étaient protégées par l’État. L’étude des phénomènes de transfert d’allégeance linguistique chez les ethnies minoritaires, dans d’autres régions du monde, démontre toutefois que la pression qui pousse des populations à s’assimiler linguistiquement à une langue majoritaire se maintient souvent malgré une politique de soutien institutionnel. Le cas du romanche en Suisse et du gaélique en Irlande en sont des exemples particulièrement éloquents. Chez les autochtones canadiens, selon Burnaby (1989), il appert que la tendance au changement d’allégeance linguistique reste forte malgré les programmes d’enseignement des langues ancestrales offerts dans les écoles depuis le début des années 1970[9].

De plus, les opinions ne sont pas toujours unanimes chez les populations concernées quant aux mesures à mettre en œuvre pour assurer la préservation de la langue ancestrale. La situation de la langue navajo, parlée par environ 150 000 Amérindiens habitant une immense réserve en Arizona, est très révélatrice à cet égard. Dans un article sur la modernisation du navajo, Spolsky et Boomer (1983) font état d’une évolution importante tant du côté des programmes d’éducation bilingue que de l’instrumentalisation (existence d’un volumineux dictionnaire assorti d’une grammaire, plusieurs descriptions linguistiques complètes, des lexiques spécialisés, nombre de thèses de doctorat, des études sur le développement de l’écrit, 50 années d’ateliers pour la formation d’interprètes, etc.). Malgré tout, Spolsky et Boomer concluent que le navajo et l’anglais restent dans une situation diglossique, le navajo étant préféré à l’oral et l’anglais à l’écrit. Ils ajoutent (Spolsky et Boomer, 1983 : 249) que les efforts de modernisation de la langue navajo ne reçoivent qu’un soutien mitigé dans la population navajo et que même les responsables en éducation ne voient pas l’utilité de programmes bilingues qui intégreraient la langue ancestrale comme véhicule d’enseignement.

De même, les spécialistes ne s’entendent pas sur la nature de la politique à mettre en œuvre pour assurer la conservation (ou la revitalisation) des langues menacées. Marjut Aikio, dans un article sur la disparition de la langue sámi, remet en question le rôle de l’école dans la préservation de la langue, alléguant que « les quelques petites mesures positives prises par le système scolaire paraissent souvent faire plus de tort que de bien » (Aikio, 1991 : 5, notre traduction). Au Québec, la tendance dominante va dans le sens d’accorder une place à la langue menacée dans le programme scolaire. Les démarches les plus audacieuses, jusqu’à aujourd’hui, ont été l’implantation de programmes de transition bilingues. Comme chez les Navajos, ces programmes obtiennent parfois difficilement l’aval des autorités autochtones et des populations concernées. D’autre part, lorsqu’ils sont implantés chez des populations où la langue est encore transmise normalement, ces programmes bilingues essuient de fortes critiques de la part de certains spécialistes qui jugent qu’il s’agit de programmes qui favorisent l’assimilation linguistique à la langue majoritaire. Certains allèguent même qu’ils peuvent accélérer le processus de perte de la langue maternelle (voir entre autres Dorais, 1989).

Par ailleurs, plusieurs chercheurs ont noté les effets pervers possibles des efforts de standardisation des langues à tradition orale. Ainsi, l’anthropologue Bambi Schieffelin (1987 : 158) rapporte, à propos d’une langue de la Papouasie : « Dans le cas du bosavi, quatre dialectes faisaient bon ménage jusqu’à ce que la mission choisisse d’utiliser l’un d’entre eux comme base pour édifier la version écrite de la langue. La conscience d’une norme fut ainsi créée alors qu’il n’en existait pas au préalable » (notre traduction). La mise sur pied de systèmes d’écriture uniformisée pour les langues autochtones comme, en général, pour les langues à tradition orale, est un domaine où les opinions sont très partagées tant en ce qui concerne l’à-propos d’une telle entreprise que la manière de la mener à bien. Ces questions divisent tant les spécialistes que les populations concernées.

Il est fort difficile de départager le vice et la vertu dans le domaine des actions visant la conservation (ou la revitalisation) des langues menacées. Ces dissensions paraissent inévitables compte tenu du fait que, comme le fait remarquer Fishman (1989 : 395), à partir du moment où une langue est menacée, tout effort planifié pour en rehausser le statut entraîne de grands risques en comparaison des résultats bénéfiques qu’on peut en espérer. Nous ajouterions que cela est encore plus vrai dans le cas des langues à tradition orale. On sera donc en accord ou en désaccord avec telle ou telle mesure pour la promotion des langues autochtones selon que l’on insiste davantage sur le risque qu’il suppose ou sur l’effet escompté. Il apparaît donc qu’en matière de politique à l’endroit des langues menacées, il n’existe pas de solution qui ne soit controversée et que même les moyens en apparence les plus raisonnables donnent lieu à diverses oppositions et remportent parfois des résultats très décevants.

Mentionnons en dernier lieu une tendance très répandue qui consiste à croire et à faire croire qu’il peut exister une solution miracle qui puisse assurer la survie des langues menacées. Les programmes d’éducation sont souvent perçus comme la panacée permettant de régler les problèmes linguistiques vécus dans la communauté. Le recours à la « technique » comme remède universel est aussi très fréquent : on croira tantôt que l’ordinateur, tantôt que « la linguistique » peuvent servir de solution pour assurer le maintien des langues en péril. D’autres se persuaderont que la voie de la reconnaissance juridique est absolument indispensable. Si, comme nous l’avons vu plus haut, il n’y a pas de solution qui ne soit hautement controversée, c’est une grave erreur de croire qu’il existe une solution miracle qui puisse guérir ces maux linguistiques.

Nous ne pouvons pas ici traiter à leur mérite ces sujets complexes, mais il est clair qu’une politique éclairée ne peut que s’appuyer sur une compréhension profonde des phénomènes de transfert d’allégeance linguistique et des divers moyens susceptibles de les endiguer, en s’inspirant d’autres exemples de minorités linguistiques comparables dans le monde. Ces connaissances sont nécessaires pour la mise en place d’une politique réaliste qui aille au-delà des vœux pieux ou de l’attentisme[10].

Peu d’auteurs se sont penchés aussi sérieusement que Joshua Fishman sur la voie à suivre pour assurer la survie de langues menacées. Dans un article récent au sujet des mouvements sociaux qui ont pour objectif de renverser l’assimilation linguistique chez les ethnies minoritaires, Fishman (1990), tout en déplorant le manque d’études et l’indigence de l’appareillage conceptuel dans le domaine de la préservation des langues menacées, établit ainsi les paramètres auxquels ces mouvements doivent obéir dans le but d’obtenir l’effet souhaité :

Toutefois, même ceux qui sont impliqués dans l’étude ou les activités des mouvements de renversement du changement d’allégeance linguistique (RLS) ont eu tendance à manquer de cohérence théorique et à être obnubilés davantage par l’activisme plutôt que de tenter de faire la preuve du lien empirique entre certains efforts particuliers et la transmission effective d’une génération à l’autre des comportements, des attitudes et des croyances liés à la langue. Là où le bilinguisme diglossique est tout ce qu’on peut réalistement espérer atteindre, les efforts en vue de renverser le changement d’allégeance linguistique doivent insister sur la consolidation des solidarités distinctives autour de la famille, du voisinage et de la communauté (Fishman, 1990 : 5; notre traduction).

Ces réflexions de Fishman nous permettent d’établir deux prémisses qui serviront de guides pour la mise sur pied d’un programme d’action et, éventuellement, de critères d’évaluation des résultats. La première prémisse est la suivante : tout effort de conservation (ou de revitalisation) doit avoir pour objectif de promouvoir la transmission de la langue ancestrale entre les générations. On pense rarement à cette condition, parce qu’en général, elle est toujours réalisée. Mais, dans le cas qui nous préoccupe, elle ne va pas nécessairement de soi, puisqu’on constate que, dans certaines communautés, on transmet plutôt aux enfants la langue de la majorité environnante et non la langue ancestrale. Or, la transmission de la langue d’une génération à l’autre est la condition la plus essentielle, la garantie la plus naturelle de sa persistance. La seconde prémisse est le corollaire de la première : le lieu privilégié où doit se faire la transmission de la langue est la famille, le voisinage, la communauté, dans la vie quotidienne, là où les enfants forgent leur compétence linguistique et l’identification à leur langue. C’est à cet aspect que toute politique de maintien (ou de revitalisation) doit s’adresser au premier chef. L’énoncé de ces prémisses permet de mieux préciser quels doivent être les premiers agents d’une politique de maintien des langues autochtones : les autochtones eux-mêmes dans leurs familles, leurs réseaux communautaires et au sein des institutions qu’ils gèrent à l’échelle locale.

Ces constatations rejoignent les conclusions que Fennel tire de l’échec des efforts de sauvetage du gaélique irlandais, sous le parapluie de l’État, depuis les années 1920 :

Une minorité linguistique en voie de disparition ne peut être sauvée par les actions de bons samaritains qui n’appartiennent pas à la minorité en question. Notamment, sa disparition ne peut être endiguée par l’action, quelque bienveillante et intelligente qu’elle soit, d’un Etat central moderne. Elle ne peut être sauvée que de l’intérieur, à la condition expresse que ses membres acquièrent la volonté de freiner sa disparition, qu’ils se dotent des institutions et des moyens financiers nécessaires pour mettre en œuvre les mesures appropriées, et qu’ils les appliquent (Fennel, 1980 : 39, notre traduction).

Les autochtones sont d’ailleurs conscients qu’ils sont les premiers responsables de la conservation (ou de la revitalisation) de leurs langues, comme le démontrent ces paroles d’Owendaka :

[...] les langues autochtones ne pourront pas être sauvées grâce à l’argent du gouvernement ni avec des propositions votées lors des congrès. Il est vrai que l’argent et les résolutions peuvent aider. Mais la seule manière de sauver les langues autochtones d’une mort certaine est que chaque individu autochtone s’engage personnellement à faire tout ce qu’il peut pour raffermir sa langue maternelle. Les langues autochtones ne pourront être sauvées que par les gens qui les enseignent, les apprennent et les utilisent (Owendaka, 1988, notre traduction)[11].

Par ailleurs, ces prémisses peuvent servir de guides dans l’évaluation de la pertinence des mesures proposées pour la conservation (ou la revitalisation) des langues autochtones. Les propositions d’action doivent en effet avoir une incidence directe sur la consolidation de (ou le retour à) la transmission normale de la langue entre les générations. C’est dans ce cadre général que nous formulons les propositions qui suivent qui, bien qu’exploratoires, peuvent constituer une base de plan d’action.

Les bases d’un plan d’action

Nous avons mis en lumière plus haut la diversité et la complexité du contexte linguistique chez les autochtones du Québec. En conclusion, nous faisions état de trois situations types :

Dans la perspective des contraintes qui pèsent actuellement sur l’allocation des ressources, il importe de fixer les objectifs, de dégager des priorités et d’évaluer les moyens les plus susceptibles d’apporter les effets escomptés.

Pour les communautés de type (a), il est difficile de formuler des objectifs linguistiques puisqu’il n’existe plus de langue à aménager. Les cas de résurrection linguistique réussie dans le monde sont extrêmement rares; l’hébreu en constitue l’exemple le plus éclatant. Cependant, la résurrection de cette langue s’est faite dans des conditions sociopolitiques très particulières qu’il est virtuellement impossible de reproduire au Québec. Ces considérations viennent s’ajouter à la difficulté colossale de l’entreprise et du petit nombre de locuteurs potentiellement intéressés à relever ce défi.

Pour les communautés de type (b), il est clair que l’objectif linguistique premier doit être, si tel est leur désir, d’enrayer au plus tôt l’hémorragie. Elles devront trouver les moyens de réactiver la dynamique propre à la transmission de la langue entre les générations. Quant aux communautés de type (c), elles doivent poursuivre une politique qui leur permettra de maintenir leurs effectifs linguistiques en garantissant la transmission la plus intégrale possible du code linguistique entre les générations[12].

Les stratégies linguistiques possibles dans les communautés autochtones de type (b) ou (c) peuvent être de plusieurs ordres. Nous en énumérons ici quelques-unes que nous commenterons par la suite[13]. Ces moyens sont présentés par ordre de préférence.

Les quatre premiers éléments sont du ressort des autochtones eux-mêmes alors que le dernier concerne une instance gouvernementale. Ces stratégies doivent chacune être évaluée au mérite, au regard des objectifs poursuivis qui sont soit le retour à la transmission normale (revitalisation), soit la consolidation de la « continuité de la transmission linguistique entre les générations » (Fishman, 1990 : 16; trad. libre).

Renforcer l’utilisation normale de la langue dans la vie privée

La toute première façon de garantir la transmission normale de la langue ancestrale aux enfants est de faire en sorte que celle-ci soit la langue d’usage dans la vie privée, tant au sein de la famille qu’entre les membres de la communauté. Nous avons vu plus haut que toute action visant à enrayer l’hémorragie dans les langues menacées doit viser d’abord la véritable arène où se fait la transmission ou la perte de la langue : la maison, le voisinage, l’école, la communauté. De la même manière, il s’agit du meilleur moyen de prévention dans les communautés où la langue est encore en santé. L’atteinte de cet objectif nécessite un travail « idéologique », de la persuasion par le discours et par l’exemple. Cette fonction ne peut être prise en charge que par les autochtones eux-mêmes.

Consolider l’utilisation de la langue dans la vie publique communautaire

Dans la perspective du leadership des autochtones dans la conservation (ou la revitalisation) de leurs langues et compte tenu de la législation québécoise, il est possible pour ceux-ci de garantir un statut privilégié à leurs langues à l’intérieur de leurs communautés. Lors de l’élaboration d’une politique d’aménagement du statut, il serait possible d’assurer l’utilisation intensive de ces langues dans tous les domaines de l’activité publique communautaire (offices religieux, médias locaux, manifestations publiques, assemblées communautaires, séances politiques, affichage public, etc.). La langue autochtone pourrait y être déclarée langue officielle et prendre ainsi une place plus importante. Aucune de ces mesures ne contreviendrait à la législation linguistique du Québec, puisque les conventions existantes admettent l’usage des langues locales comme langues de services et que la Charte de la langue française ne s’applique pas dans les réserves. Un courant en faveur de l’adoption d’une politique linguistique locale est déjà amorcé aux États-Unis où quatre bandes ont adopté des politiques linguistiques (voir l’article de J. Maurais, dans cet ouvrage, chap. I).

Depuis une dizaine d’années, les radios communautaires en langue autochtone dans le Québec autochtone septentrional ont connu un succès énorme auprès des populations en cause. On ne saurait trop souligner l’importance de ces médias communautaires qui jouent un rôle vital en permettant de relier des communautés éloignées et en créant un lieu d’expression sans précédent pour la parole autochtone. En effet, la production et la diffusion d’émissions (radiophoniques ou télévisuelles) en langue autochtone sont un moyen d’une haute valeur symbolique pour rehausser le statut de ces langues auprès de leurs locuteurs et de la population en général. C’est aussi, d’un autre point de vue, un puissant instrument de standardisation linguistique spontanée qui pourrait contrer efficacement la tendance à la dialectisation. En dernier lieu, le recours à la radio pourrait compenser la dispersion des locuteurs sur de vastes territoires et augmenter le sentiment d’appartenance à la même communauté linguistique.

Il existe déjà plusieurs communautés où les offices religieux sont célébrés dans la langue ancestrale; cette pratique pourrait se généraliser. Avec la montée de la prise en charge locale des services tels que l’éducation, les services sociaux et de santé, chaque communauté devrait pouvoir garantir à sa population les services dans la langue autochtone. L’affichage public en langue locale est également facile à réaliser. D’autres efforts d’utilisation publique de la langue ancestrale, tels que les assemblées et autres manifestations publiques, sont possibles dans les communautés où la langue autochtone est connue de tous, mais plus difficiles dans les communautés où cette condition n’est pas remplie.

La réalisation des points 1 et 2 aura pour effet de consolider des « zones » d’utilisation intensive de la langue ancestrale. En effet, la persistance des langues autochtones est liée à leur usage intensif dans des zones où elles sont langues principales. Par usage intensif nous entendons le fait que, dans les communications à l’intérieur de ces zones, les langues autochtones sont normalement et fréquemment utilisées. Nous ajoutons « comme langues principales » pour indiquer que l’usage d’une ou de plusieurs autres langues est souvent nécessaire, par exemple pour les communications avec les non- autochtones. Mais cet emploi d’autres langues ne doit pas compromettre l’usage habituel de la langue autochtone principale. Nous utilisons le mot « zones » pour désigner à la fois des zones au sens strict, géographiques, administratives et démographiques, et des domaines d’utilisation de la langue comme langue d’usage principale. Cet emploi intensif des langues autochtones pourra permettre d’adopter une attitude plus positive à leur égard.

Ces deux premières propositions sont de la compétence exclusive des communautés locales et exigent un minimum de moyens pour être implantées. Elles vont dans le sens du renforcement des solidarités ethnolinguistiques autour de la famille, du voisinage, de la communauté et du développement de la socialisation linguistique primaire. Ce « programme minimal » (selon l’expression de Fishman, 1990) ne dépend pas de la bonne volonté d’organismes externes pour son application et il est particulièrement approprié pour les groupes ethnolinguistiques démographiquement faibles.

La transmission de la langue ancestrale par l’école

Les points 1 et 2 ont pour but de stabiliser la relation de diglossie entre les langues autochtones et la langue majoritaire en confirmant des zones d’utilisation intensive des premières. Il existe toutefois des dangers à se limiter au domaine communautaire dans les efforts pour assurer la transmission du savoir linguistique entre les générations, le principal étant celui de la folklorisation. Les points 3 et 4 ont comme conséquence de restreindre la diglossie par l’accroissement des domaines d’utilisation des langues ancestrales. Ils visent à ouvrir à la langue ancestrale les domaines de prestige jusque-là réservés à la langue majoritaire, tels que l’école, l’Administration publique (écoles, bureaux de bande, organes politiques, etc.) et celui des entreprises privées autochtones là où elles existent. Comme elles comportent des risques et qu’elles requièrent une préparation complexe, les mesures en ce domaine sont controversées tant chez les spécialistes que parmi les autochtones eux-mêmes. En effet, si les points discutés en 1 et 2 feront facilement l’unanimité auprès des populations concernées, les points 3 et 4 pourront soulever plusieurs polémiques.

L’extension des domaines d’utilisation des langues autochtones présuppose une lourde préparation qui demande un investissement considérable sur le plan des ressources humaines, matérielles et financières. La langue autochtone ne pourra véritablement jouer son rôle à l’école, de même que dans l’Administration publique et dans les lieux de travail, discuté au point 4, qu’après un travail sérieux de préparation par l’aménagement linguistique interne. En effet, il importe de tenir compte que la transmission de la langue ancestrale par l’école et la conquête de nouveaux domaines d’utilisation ne peuvent se faire par simple décret et qu’elles comportent des préalables incontournables. En d’autres mots, on ne peut d’emblée élargir les domaines d’utilisation de la langue autochtone à des sphères d’utilisation pour laquelle elle n’est pas préparée sans passer par les étapes préalables d’aménagement interne (uniformisation de l’écriture, élaboration lexicale, etc.), de préparation du matériel nécessaire et de formation du personnel[14]. Pour l’école, les conditions préalables sont l’uniformisation de l’orthographe, la standardisation d’un code écrit, la création de matériel pédagogique et la formation du personnel enseignant et administratif. Poussées par l’enthousiasme, certaines communautés ont subi des échecs cuisants en décrétant arbitrairement l’utilisation de la langue dans des programmes scolaires sans préparation suffisante. Si, pour une raison ou une autre, les conditions préalables ne sont pas remplies, il est inutile, voire nuisible, de songer à faire directement usage de la langue autochtone dans des domaines nouveaux. Inversement, il est inutile de se lancer dans les tâches fastidieuses de codification et de modernisation lexicale si, pour une raison ou pour une autre, il est clair qu’il n’existe pas de volonté ferme pour que la langue autochtone soit utilisée dans le domaine pour lequel on la prépare.

La taille modeste des communautés autochtones restreint grandement les choix en matière d’éducation. Souvent, leur nombre d’habitants ne justifie pas la construction d’écoles secondaires dans les communautés, ce qui force les élèves à fréquenter les écoles québécoises. L’enseignement de la (et a fortiori en) langue autochtone obéit à une logique intégrative qui est celle de maintenir le lien entre l’enfant et sa communauté à l’aide de la langue. En raison du manque de débouchés économiques dans les communautés, les motivations instrumentales sont toutefois quasi inexistantes, d’où l’extrême fragilité de cet enseignement et l’absence de consensus dans la population autochtone même quant à son utilité.

Il reste toutefois que, dans la perspective de l’aménagement du statut, l’univers scolaire est un domaine privilégié où les langues autochtones peuvent effectuer une percée. Déjà, dans plusieurs communautés autochtones du Québec, l’éducation préscolaire se fait dans la langue maternelle de l’enfant. Les programmes d’immersion en langue autochtone sont populaires chez les groupes où la langue n’est plus parlée dans les familles, tels les Mohawks et les Algonquins de Maniwaki et de Winneway. Des programmes de transition et de maintien bilingues sont déjà implantés chez les Inuit; la formule est mise à l’essai chez les Montagnais de Betsiamites (Drapeau, 1984) et de Sept-Îles. Il en est aussi fortement question chez les Attikameks et les Cris. Pour l’instant, ces programmes se limitent aux premières années du cours primaire.

Depuis la célèbre déclaration de l’Unesco en 1953 (Unesco, 1968), la question du rôle de la langue maternelle dans la scolarisation des enfants de groupes minoritaires socialement non dominants n’a cessé de faire couler de l’encre. Il existe un fort courant chez les psychologues qui s’intéressent aux langues dans l’éducation et à la psychosociologie du langage en faveur de l’utilisation de la langue maternelle durant les premières années de l’apprentissage scolaire de l’enfant d’ethnie minoritaire socio-économiquement désavantagée. Les résultats des expériences éducatives faites depuis les 20 dernières années sont cependant loin de faire l’unanimité et le débat sur le sujet se poursuit (Cummins, 1983; Dutcher, 1982; Edwards, 1981; Ekstrand, 1982; Engle, 1975 et 1976; Lambert, 1977; Lambert, Genesee, Holobow et McGilly, 1985; Paulston, 1975 et 1982; Skutnabb-Kangas, 1981; Unesco, 1968; Wagner, Spratt et Ezzaki, 1989).

Quelle que soit l’issue de ce débat, il reste que ces efforts d’utilisation des langues autochtones pour l’enseignement méritent notre appui, et tout doit être mis en œuvre pour trouver les formules éducatives qui garantiront l’atteinte des objectifs que les populations autochtones se fixeront. La recherche d’une formule (ou de formules) éducative appropriée pour les populations de langue autochtone doit donc constituer un objectif important à atteindre. Les Inuit, les Cris et les Attikameks ont des commissions scolaires régionales qui regroupent les communautés et permettent la concertation. Ces commissions scolaires font cependant défaut chez les autres groupes, ce qui rend difficile la recherche de formules éducatives originales. À l’heure actuelle, plusieurs programmes bilingues sont mis à l’essai un peu partout, trop souvent en vase clos. Il serait souhaitable que soit créé un forum provincial sur l’éducation bilingue en milieu autochtone de sorte que puisse être effectué un suivi et que s’opère une synergie.

Il est normal dans le monde actuel que les ethnies minoritaires souhaitent utiliser le puissant levier culturel qu’est l’école pour véhiculer leur propre culture, leur langue et leur système de valeurs. Toutefois, elles doivent éviter que l’école ne devienne le principal agent de transmission de celles-ci. Cette remarque vaut tout autant pour les communautés où la langue ancestrale est transmise normalement que pour celles qui sont en voie de la perdre. L’école reste un outil imparfait et ne saurait remplacer le travail élémentaire et fondamental qui revient à la famille et aux réseaux communautaires. L’objectif principal étant la transmission normale et fidèle de la langue autochtone, l’école ne constitue que le maillon d’une chaîne qui doit prendre d’abord racine dans la communauté et dans la famille. C’est une erreur courante de concevoir l’éducation comme un remède universel et, dans les communautés linguistiques où la langue est menacée, la pire solution consiste à donner à l’école le mandat d’en assurer la transmission, déchargeant ainsi la famille et les réseaux communautaires de leur responsabilité première en ce domaine. Malgré la justesse de cette mise en garde, il reste que l’avenir des langues autochtones peut certainement être influencé par la politique éducative mise en œuvre dans les communautés.

La conquête de nouveaux domaines d’utilisation

L’utilisation des langues autochtones dans les domaines nouveaux que sont l’administration de la bande, des services qu’elle offre (santé, services sociaux, éducation, pour ne nommer que ceux-là) et l’entreprise privée autochtone pose elle aussi tout le problème de la standardisation et de la modernisation terminologiques. Il y a là un travail considérable à faire. La poursuite de la modernisation terminologique comporte deux volets complémentaires : la formation universitaire du personnel et la nécessité d’une concertation et d’une coordination des travaux, puisque la problématique et la méthodologie sont communes à toutes les langues, au-delà des différences attribuables à la diversité des systèmes linguistiques.

Nous croyons, à la suite de Fishman (1989 et 1990), que les communautés où la langue ancestrale est gravement menacée doivent s’engager avec prudence dans cette voie qui, si elle est poursuivie, drainera une énorme quantité de ressources et d’énergie. Il nous rappelle en effet qu’en voulant mettre un accent démesuré sur la nécessité de faire figurer le vernaculaire en péril dans les sphères sociosymboliques les plus élevées, on court le risque de lui donner à relever des défis trop lourds qui peuvent même mettre en danger les efforts consentis pour sa préservation. C’est pourquoi les mesures proposées sous cette rubrique ne devront figurer au programme des langues où la langue est transmise normalement qu’après mûre réflexion et en circonscrivant le plus possible les tâches à entreprendre.

Un statut juridique à l’échelle nationale?

Dès lors qu’une langue est menacée dans son existence même, le réflexe le plus naturel des groupes concernés est de réclamer une protection et des garanties juridiques pour la langue en question. Ainsi, la Conférence sur les langues aborigènes, tenue à Ottawa en 1986 (voir, dans cet ouvrage, chap. IV) sous les auspices de l’Assemblée des premières nations, a adopté plusieurs résolutions démontrant que les autochtones ont l’intention de jouer un rôle prépondérant dans la promotion de leurs langues. La Conférence a également exigé que le gouvernement fédéral accorde le statut de langues officielles aux langues autochtones, en insérant cette disposition dans la Constitution canadienne.

Jusqu’ici, peu d’analystes ont proposé la voie de la reconnaissance officielle. Après avoir fait l’examen des garanties juridiques existantes au Canada à l’endroit des langues autochtones, Richstone (1989 : 278) conclut que, compte tenu de la situation critique dans laquelle se trouvent ces langues, il est plus sage de trouver des moyens qui leur permettent de s’épanouir que d’apporter des solutions juridiques formelles. Foster (1982) expose un point de vue semblable. De fait, plusieurs auteurs sont sceptiques devant l’utilité des efforts symboliques de reconnaissance des langues autochtones. Dorais (1981 : 304) condamne les efforts purement symboliques que sont les multiples traductions (des langues majoritaires vers l’inuktitut) des textes de loi, des ententes administratives diverses, voire des débats parlementaires. Il fait valoir que ces textes sont presque illisibles pour les Inuit et par conséquent tout à fait inutiles. Ce dernier nous met également en garde contre ces solutions qui n’ont que peu d’effet sur la situation linguistique réelle, mais qui résultent dans la création d’une bureaucratie (souvent blanche). Fishman (1990) nous enjoint également d’éviter cet écueil.

Nous plaçons donc en dernier lieu le recours à la loi et à la Constitution, notamment pour donner un statut juridique aux langues autochtones du Québec. Nous croyons en effet qu’une loi linguistique, ou la définition du statut par voie juridique, n’est pas la meilleure manière d’assurer la conservation (ou la revitalisation) de ces langues dont le principal problème n’est pas de recruter de nouveaux locuteurs parmi la population non autochtone mais d’en maintenir le nombre par la transmission efficace de la langue dans les foyers autochtones. D’une part, aucune loi provinciale ou fédérale ne pourrait garantir l’utilisation des langues autochtones dans le domaine privé ou public dans les communautés autochtones. D’autre part, depuis plus d’une quinzaine d’années, la politique du ministère des Affaires indiennes et du Nord est de céder aux communautés, ou à des organismes représentatifs, l’administration des services à la population autochtone. Ces prises en charge se sont faites d’abord en éducation, pour s’étendre par la suite aux services sociaux et aux services de santé. Les communications directes entre les gouvernements fédéral et provincial et la population autochtone sont donc de plus en plus rares. Ce changement profond dans l’administration des services aux autochtones rend à toutes fins utiles caduque une législation qui aurait pour objectif d’instituer la langue autochtone comme langue de service entre le gouvernement et la population autochtone.

En dernier lieu, il n’est pas du tout évident qu’une reconnaissance purement formelle et symbolique pourrait exercer un effet réel sur la transmission de la langue entre les générations et l’acquisition fidèle de celle-ci par les jeunes. Les conditions que nous avons explicitées précédemment sont donc beaucoup plus importantes et pertinentes. La loi ne peut qu’aider à leur mise en place, pour renforcer la volonté des locuteurs de conserver et de faire réellement usage de leurs langues dans la vie privée et communautaire.

Conclusion

S’il est vrai que l’État ne peut se substituer aux organismes et aux peuples autochtones en matière linguistique, il a toutefois la responsabilité morale de les aider à sauvegarder leur patrimoine linguistique. Or, tout effort de consolidation des langues autochtones dans le contexte socioculturel et économique de la fin du XXe siècle ne peut être entrepris sans s’appuyer sur des connaissances approfondies des propriétés de ces langues, des mécanismes de leur acquisition, de la dynamique de leur emploi dans les communautés bilingues et du passage de la tradition orale au média écrit, ni sans prendre appui sur l’important bagage de connaissances acquises en sociolinguistique sur les caractéristiques des minorités ethnolinguistiques et les pressions complexes auxquelles elles font face.

Les points 3 et 4 ont posé de façon aiguë le problème de la disponibilité des ressources linguistiques, humaines et matérielles indispensables à leur réalisation. À cette fin, il importe d’encourager la recherche sur les langues autochtones et la formation d’une relève (autochtone de préférence), dans une perspective large incluant non seulement les domaines de la linguistique descriptive, mais également la sociolinguistique et la psycholinguistique appliquée. Puisque aucune université québécoise ne possède de chaire en linguistique autochtone ni de centre de recherche sur le sujet, nous croyons que la création d’un institut de recherche sur les langues autochtones serait nécessaire avec, comme mandat, d’effectuer la recherche fondamentale et appliquée pertinente. Il serait également important d’encourager les jeunes autochtones à s’engager dans ce type de carrière en créant à leur intention un programme de bourses d’études universitaires dans les disciplines appropriées.

À l’occasion de ce survol des différents aspects de la situation sociolinguistique des langues autochtones et des moyens mis de l’avant pour maintenir la connaissance et l’usage de ces langues, nous nous sommes fait, peu à peu, une meilleure idée des éléments fondamentaux d’une stratégie globale d’aménagement de la relation entre ces langues et les langues majoritaires ambiantes. Nous avons d’abord reconnu grosso modo trois situations types. Nous en avons privilégié deux pour lesquelles il est raisonnable de concevoir une politique réalisable. Nous avons ensuite déterminé des objectifs généraux pour ces deux types de contexte : endiguer la perte de locuteurs pour les langues plus menacées et maintenir les effectifs linguistiques existants pour les langues « en santé ». Dans les deux cas, nous avons ramené la question à un problème de transmission de la langue entre les générations. C’est cette transmission qu’il importe au premier chef soit de rétablir, soit de consolider pour empêcher son érosion. Nous avons ensuite déterminé un plan global ordonné en cinq points et discuté chaque point au mérite. Ce sont : a) l’utilisation normale de la langue dans la vie privée (au sein de la famille et comme langue d’usage dans la communauté); b) la consolidation de l’utilisation de la langue dans la vie publique communautaire (ces deux premiers points sont de nature à créer des zones d’usage intensif des langues autochtones); c) la transmission de la langue ancestrale par l’école; d) la conquête de nouveaux domaines d’utilisation; e) le recours éventuel à la loi et à la Constitution.

La langue est un puissant facteur de cohésion sociale et un symbole très visible de l’identité culturelle. C’est pourquoi l’aménagement du rapport entre les langues autochtones et les langues majoritaires se trouve aujourd’hui au premier plan des réclamations des peuples autochtones en quête d’une place dans le village global. Cependant, dans cette stratégie d’affirmation, il importe de ne pas perdre de vue que l’essentiel réside dans la volonté de maintenir ces langues comme langues maternelles, transmises et apprises au sein de l’unité familiale et comme langues d’usage dans la vie quotidienne des réseaux communautaires. C’est vraiment le tout premier objectif.

Bibliographie

Notes

Le français au Québec, une langue à restaurer?

Que la norme du français dans les écoles du Québec soit le français standard d’ici. Le français standard d’ici est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle.

AQPF, 1977

Le français au Québec, une langue à restaurer? On ne peut pas répondre à la question brutalement, par oui ou par non.

Il faut d’abord se souvenir qu’une langue est, en fait, un ensemble d’usages en concurrence les uns avec les autres et qu’en conséquence, si toutes les langues doivent être restaurées, c’est par rapport à l’un de ces usages pris comme norme, c’est-à-dire valorisé par la majorité des locuteurs et accepté comme référence du bon usage de cette langue.

Il faut surtout se demander pourquoi on enseigne leur langue maternelle à des enfants qui en ont pourtant une connaissance réelle à leur entrée à l’école, à la différence de l’enseignement du français comme langue seconde.

Comme trait d’union entre ces deux aspects de la question, il y a le personnel enseignant, modèle quotidien de la norme du français au Québec, et les professeurs de français, dont la responsabilité professionnelle est d’initier les élèves à la maîtrise de la norme.

Je traiterai la question en deux temps : d’abord par des remarques préliminaires qui nous permettront d’établir rapidement le cadre théorique du sujet, puis, par l’esquisse d’un guide du bon usage du français au Québec à l’intention du personnel enseignant.

Remarques préliminaires

1 ) Français international ou universel/français québécois

On oppose souvent français international à français québécois. Ces étiquettes sont peut-être commodes, mais il est difficile d’en cerner le contenu sur le plan proprement linguistique.

La réalité, c’est que toutes les langues varient. Ce qui change d’une langue à une autre, c’est l’intensité de la variation et, surtout, les attitudes à l’égard des différences, à l’égard de ce qu’on appelle les accents.

Le français est la langue qui varie le moins, qui a poussé le plus loin la standardisation linguistique, depuis le XVIIe siècle.

Une langue est comme une marguerite, composée d’un cœur entouré de pétales joints à lui. Quand on effeuille une marguerite, on reste avec une pluie de pétales et un cœur au bout d’une tige, mais on n’a plus de marguerite. Dans une langue, le cœur correspond au noyau dur du système linguistique, ce qui fait qu’une langue est elle-même et distincte des autres langues. Les pétales correspondent à des usages particuliers de la langue, soit géographiques, le français au Québec, en Belgique, en Afrique par exemple, soit sociaux, selon la division de la société en couches socioéconomiques, soit stylistiques, le français familier, le français soutenu, le français littéraire ou poétique, soit spécialisés, ce qui touche surtout les terminologies, soit historiques, c’est-à-dire l’ancien français, le français classique, le français moderne. Tous ces usages font partie de la langue française globale.

Les termes français international ou français universel sont plutôt des slogans, des étiquettes qui ont eu du succès. En général, on veut exprimer par là l’idée qu’il existe une large partie de la langue française commune à tous les francophones et qui leur permet de communiquer entre eux. Mais l’expression véhicule aussi une sorte de militantisme contre la variation linguistique au nom de l’intercommunication des francophones du monde entier. Au mieux, on peut appeler français international le noyau dur de la langue, le cœur de la marguerite.

Le terme français québécois est un raccourci commode pour désigner le français en usage au Québec, généralement en ayant surtout en tête ce qui le distingue du français français. En réalité, ce n’est pas une langue, mais un usage particulier de la langue française. De plus, on ne peut le limiter au strict territoire du Québec, parce qu’il s’est étendu à l’Ontario et vers l’Ouest, par la migration des Québécois, et qu’il touche au Nouveau-Brunswick où il entre en contact avec une autre variété du français, l’acadien. Il est donc plus juste de parler du français au Québec plutôt que de français québécois.

2) Langue parlée/langue écrite

Ces deux formes de la langue diffèrent surtout par leurs conditions de production.

La langue parlée est dans l’immédiat, la spontanéité, entièrement préoccupée de la chose à dire, entraînée vers l’avant dans le temps de la succession verbale, sans possibilité de retour en arrière, la seule possibilité de correction étant de reprendre la phrase, le mot, le segment jugé incorrect par le locuteur ou non adéquat à la pensée.

Au contraire, la langue écrite se déroule hors du temps, dans le silence et le calme de l’écriture, avec le loisir de réfléchir, de changer d’idée, d’essayer plusieurs formulations différentes de la même idée jusqu’à ce que soit trouvée celle qui rend le mieux compte de la pensée, avec la possibilité de consulter les instruments de référence, grammaires et dictionnaires de tous genres, de laisser dormir un texte pour y revenir par la suite.

La langue écrite exerce une influence réelle sur la langue parlée, en favorisant le travail de réflexion sur la langue et en fournissant des occasions multiples à chaque locuteur de perfectionner sa compétence, d’où l’importance de l’enseignement de la langue écrite à l’école, par la lecture et l’écriture.

D’une manière réaliste, on ne peut pas montrer la même sévérité à l’égard d’une performance en langue parlée qu’à l’égard d’un texte écrit. Les fautes d’un texte écrit sont impardonnables, à moins qu’il ne s’agisse de coquilles, tandis que les malheurs de la langue parlée sont excusables, s’ils sont peu nombreux. Dans les deux cas, la hiérarchie des normes fonctionne et permet de reconnaître facilement ceux qui parlent ou qui écrivent bien.

3) Registres de langue

En langue parlée et en langue écrite, il y a des registres de langue.

La détermination de ces registres et leur dénomination sont plutôt demeurées impressionnistes, sans description globale, sauf peut-être pour le français écrit littéraire, objet de prédilection des dictionnaires et des grammaires. Les étiquettes généralement utilisées distinguent le français populaire, le français familier, le français soutenu, le français littéraire et le français poétique.

Il existe une norme pour chacun de ces registres.

4) Usage et normes

Il faut donc parler de normes au pluriel et savoir qu’elles sont hiérarchisées à l’intérieur d’une même communauté linguistique, du Québec par exemple.

L’usage n’est donc pas le seul critère ni un critère fiable, car chaque usage se juge en fonction d’une norme, c’est-à-dire en fonction de la valeur que lui reconnaissent les locuteurs. C’est sur cette base que se fait la distinction entre langue standard et langue non standard.

L’école a pour mission d’amener les élèves à la maîtrise de la langue standard en langue parlée et en langue écrite. Il ne s’agit pas de condamner les usages non standard, mais de leur opposer la connaissance et l’utilisation naturelle des usages standards. En fait, l’école a pour objectif de former des caméléons linguistiques, des locuteurs capables de passer d’un registre à un autre avec compétence et naturel, en langue parlée et en langue écrite.

5) La norme du français au Québec

Les Québécois sont parfaitement capables de reconnaître qui parle bien et qui écrit bien au Québec. Ils sont aussi capables de reconnaître le français populaire, que ce soit en langue parlée ou en langue écrite. Ils ne confondent pas français populaire et français standard et admettent le rôle de chacun dans notre espace linguistique. De ce point de vue, notre communauté est saine.

On ne peut pas en dire autant des enfants qui sont à l’âge d’un seul registre linguistique, celui de leur milieu. L’école doit leur ouvrir grand l’espace de la langue, celle du Québec et celle des autres pays francophones, organisés autour de la langue standard.

La norme du français au Québec n’est pas décrite, du moins elle demeure encore dans les cahiers des linguistes. Mais elle existe bel et bien et l’école, dans son ensemble, doit en témoigner. Les professeurs de français ont pour obligation professionnelle de l’enseigner et d’en favoriser la maîtrise par leurs élèves, en langue parlée et en langue écrite. Tout le personnel de l’école, directeurs et professeurs d’autres matières, doit l’illustrer, puisque ces personnes servent de modèles linguistiques, qu’elles le veuillent ou non. D’où la responsabilité des facultés d’éducation de former les futurs professeurs à la maîtrise d’une langue de qualité et d’en faire, réellement et non pas uniquement sur papier, une condition d’obtention du diplôme d’aptitude à l’enseignement.

Guide du bon usage du français au Québec

Même si la norme du français au Québec n’est pas totalement définie, les linguistes ont cependant suffisamment décrit l’usage du français au Québec pour qu’il soit possible de tirer de leurs travaux un guide du bon usage du français d’ici à l’intention des écoles.

Je tracerai les grandes lignes de ce guide du bon usage du français au Québec à mes risques et périls, en suivant les grandes divisions de la langue : prononciation, morphologie, syntaxe et lexique.

Je le ferai en ayant deux convictions :

Prononciation

Phénomènes à accepter

Phénomènes à surveiller

Phénomènes à corriger en langue standard

Morphologie

La morphologie fait partie du noyau dur de la langue. Aucune variation n’est admise, sauf pour les cas de féminisation des titres de fonction qu’on pourrait tout aussi bien classer dans le lexique.

Phénomènes à surveiller

Phénomènes à corriger (observables en français français populaire)

Des erreurs sur le genre de certains mots, surtout ceux commençant par une voyelle ou un h aspiré (voir tableau dans le Multidictionnaire de la langue française). Exemples : une avion < un avion, l’autobus, elle arrive.

Syntaxe

Il n’existe aucune différence notable entre la syntaxe du français québécois et celle du français français. La syntaxe doit demeurer la même, comme armature de la langue.

Dans l’enseignement du français, le problème fondamental est de faire franchir aux élèves le passage entre la syntaxe de la langue parlée non standard et celle de la langue parlée standard, puis de la syntaxe de la langue parlée à celle de la langue écrite, ce qui se fait par l’observation, la répétition, la connaissance de la grammaire, l’habitude de l’écriture et la lecture. Ces deux passages exigent l’intervention du professeur, qui agit comme guide, comme répétiteur et comme correcteur, avec doigté certes, mais aussi avec exigence, car il y a une vérité linguistique comme il y a une vérité mathématique ou scientifique.

Exemples de ce passage : les tics de discours, comme fake, tsé veux dzir, le si suivi du conditionnel au lieu de l’indicatif imparfait (si j’aurais), l’alternance mais que et lorsque, la difficulté d’usage du pronom relatif dont.

Lexique

Le lexique est la partie de la langue la plus vaste, la plus difficile à enseigner et la plus longue à apprendre.

Le lexique d’une langue est composé d’éléments très disparates qui sont tous présents dans la mémoire de chaque locuteur.

On peut ainsi distinguer :

Le lexique entraîne surtout un problème de mode d’emploi, auquel les élèves doivent s’initier et qu’ils doivent intégrer pour conquérir ainsi leur propre liberté stylistique, comme tout bon locuteur. De plus, il amène, pour les professeurs et pour le personnel administratif, un problème de compétence personnelle.

L’approche pédagogique doit, elle aussi, être globale. Pour ma part, les objectifs de l’école sembleraient les suivants :

L’école est donc un lieu de passage entre deux spontanéités linguistiques, celle de la langue de l’enfance à l’arrivée à l’école et celle de la langue de l’âge adulte, celle-ci organisée autour de la langue standard. Entre ces deux spontanéités, s’impose une période d’apprentissage de la langue, une période où se forme la conscience linguistique, l’instinct de la langue.

Deux secteurs du lexique sont plus difficiles à traiter : les québécismes et les anglicismes. L’OLF a publié deux énoncés de politique sur l’un et l’autre sujet. Les notes qui suivent s’en inspirent.

Critères d’acceptation des québécismes

Critères des québécismes à surveiller

Cette catégorie de québécismes correspond à des mots qu’il ne s’agit pas de condamner, mais dont il faut expliquer le mode d’emploi par rapport au français d’ailleurs. Il s’agit souvent de québécismes d’usage local, c’est-à-dire dont on peut facilement faire l’économie en faveur de la variante en usage dans le reste de la francophonie.

Entrent dans cette catégorie :

Critères de détermination des anglicismes, définis comme étant des emprunts inutiles à la langue anglaise, donc à ne pas accepter en français standard québécois

Critères d’acceptation des emprunts à l’anglais ou à d’autres langues

Ouvrages de référence

Il nous manque toujours un dictionnaire du français au Québec, qui ferait autorité.

Il existe tout de même quelques ouvrages récents qui peuvent guider notre usage du français au Québec. Les plus intéressants sont :

Voilà un rapide tour de la question. Enseigner le français n’est pas une mince affaire. Cet enseignement exige une grande compétence linguistique, une connaissance instinctive des nuances de la langue et un sens du marketing et du théâtre qui permettent de faire passer la matière.

De plus, c’est une tâche essentielle, pour au moins deux raisons : la connaissance de la langue est l’outil fondamental de la pensée et la langue française est le fondement même de notre identité personnelle et collective.

Enfin, il est parfaitement normal et universel qu’un enfant apprenne sa langue maternelle à l’école. L’argument disant que c’est difficile, parfois trop, ne tient pas, ni pour le français, ni pour toute autre langue. Le problème est partout fondamentalement le même : apprendre l’écriture et l’orthographe, apprendre à passer de la langue de son milieu à la langue standard.


Il nous a semblé intéressant de rapporter les échanges de vues qui ont eu lieu à la suite de l’exposé de Jean-Claude Corbeil ainsi que quelques questions qui lui ont été posées après son exposé afin de faire ressortir les préoccupations des enseignants et des enseignantes qui participaient à ce colloque. Mais avant, nous présentons une mise au point faite par M. Corbeil après la table ronde au cours de laquelle Marie-Éva de Villers, auteure du Multidictionnaire des difficultés de la langue française, et Jean-Claude Boulanger, auteur du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA), ont présenté leurs positions respectives sur la question suivante : parler français ou parler québécois : entre une langue indigène et la norme parisienne, le français du Québec a-t-il une place? Nous considérons que les propos de M. Corbeil cernent très bien l’ensemble des éléments en jeu dans la discussion sur la norme.

Jean-Claude Corbeil : La publication du DQA perturbe profondément la communauté des linguistes et celle des locuteurs du Québec. On est en face d’un problème. Je me sens très touché par cette aventure, comme ancien formateur dans les écoles normales. D’une part, je sais comment vous allez réagir à l’égard du dictionnaire parce que je suis celui qui a toujours essayé de trouver une pédagogie du français qui soit éminemment corrective. C’est l’essentiel même de l’enseignement d’une langue maternelle à des enfants.

D’autre part, vous avez devant vous deux personnes avec qui j’ai travaillé pendant des années. Ils sont des amis personnels et vous constatez qu’ils ne sont pas du tout du même avis. Entre les deux, mon cœur balance... pour la simple raison qu’ils ont raison l’un et l’autre. Le discours de Jean-Claude est inattaquable du point de vue linguistique. Ce qu’il dit du point de vue scientifique et de la manière dont on doit faire les dictionnaires est coulé dans le béton. Le point de vue de Marie-Éva est aussi coulé dans le béton et parfaitement juste. Il est dans une autre logique : une logique de l’orientation de l’usage de manière à donner des indications claires et nettes sur les différents aspects des mots.

Nous sommes en face d’une ambiguïté totale. Le problème que l’on aura à discuter aujourd’hui est celui de l’ambiguïté. Entre Jean-Claude qui dit que le dictionnaire, c’est une description, et vous qui êtes des utilisateurs et qui avez votre idée de ce qu’est un dictionnaire pédagogique, il y a un problème à examiner.

Ce dictionnaire n’est pas un dictionnaire pédagogique; c’est un dictionnaire descriptif d’usage du français au Québec. C’est une des premières ambiguïtés fondamentales. Autrement dit, quelle sorte de dictionnaire les professeurs veulent-ils avoir?

Deuxième ambiguïté : les professeurs ne se sentent pas capables d’évaluer un dictionnaire. Ils veulent avoir quelque chose de clair et qui soit immédiatement utilisable. Jean-Claude postule que vous êtes là, entre lui et le public, et que c’est à vous de dire comment utiliser un dictionnaire; comment naviguer d’un dictionnaire à l’autre pour trouver la vérité linguistique. Vous, ce n’est pas ce que vous voulez. Il y a donc des objectifs qui me semblent particulièrement différents. Si, aujourd’hui, on pouvait clarifier ces deux points-là, peut-être que dans l’avenir, on pourrait arriver à se trouver des outils qui puissent concilier à la fois la rigueur de la description scientifique du français au Québec et le besoin que vous avez d’un instrument pédagogique qui vous aide à faire votre travail.

Troisième ambiguïté : la question des normes d’usage. L’appareil des marques qu’on utilise présentement - familier, populaire, etc. - est un instrument tellement primitif qu’il n’arrive jamais à satisfaire l’utilisateur du dictionnaire. Ce n’est pas parce qu’on met « familier » que ça dit quelque chose. Mettre « à proscrire » est tellement interventionniste qu’un bon lexicographe vous dira qu’on ne peut pas faire ça. On ne peut pas proscrire « pogner »; ce mot existe.

Quels sont les systèmes de marque qu’on pourrait utiliser pour orienter l’usage des Québécois? Ceux-ci ne sont pas fous; ils savent très bien quel est le statut du verbe « pogner »; ils savent très bien quand et comment on peut utiliser « câlisser ».

Mais on a du mal à refléter ce sentiment linguistique dans un dictionnaire. On a été très paresseux, du point de vue lexicographique, en n’inventant pas des systèmes qui puissent dire clairement, dans un texte, ce que nous, comme locuteurs, nous pensons des mots que nous utilisons. Je sais très bien, et vous aussi, comment utiliser le mot « câlisser »; mais est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de donner ces renseignements dans un dictionnaire? Les élèves sauraient qu’ils peuvent l’utiliser, mais ils finiraient par comprendre qu’ils ne peuvent pas l’utiliser n’importe comment et qu’il y a des règles sociales d’utilisation des mots.

Mais ces règles, on ne les trouve pas dans les dictionnaires. On est toujours un peu embarrassé parce qu’on a peur que les gens trouvent légitime de transgresser les règles sociales d’utilisation sous prétexte que c’est dans le dictionnaire.

Ce sont là les ambiguïtés dans lesquelles on va être pris toute la journée. J’aimerais qu’on navigue très correctement dans les ambiguïtés; qu’on les fasse toutes ressortir, quitte à s’engueuler royalement, ce qui n’est pas grave. Au moins, on en sortira avec quelque chose qui sera une sorte de compromis - une autre ambiguïté - entre les préoccupations de Jean-Claude, celles de Marie-Éva et les vôtres.

On est engagé dans un cheminement qui devrait nous conduire à différentes sortes de dictionnaires destinés à différentes sortes d’utilisation.

Participant : La langue parlée par les jeunes est remplie d’abréviations. Ils vont à « l’éduc » ou rencontrer le « prof ». C’est le temps de la « récré » ou du cours de « maths ». Est-ce qu’il faut accepter cela?

Jean-Claude Corbeil : On est souvent mis en face de ce qu’on pourrait appeler la naissance des argots. Les enfants se donnent un argot scolaire. Les argots sont une espèce de création spontanée d’un milieu organisé qui veut marquer sa différence par rapport aux autres milieux. Les enfants des écoles se créent un argot qui leur sert de lieu d’identité en tant que groupe social particulier. D’une part, il n’y a rien à faire contre ce phénomène. Les mots d’argot naissent, vivent, meurent, se transforment. Les mots à la mode aujourd’hui ne le seront plus dans quatre ou cinq ans. Ils ont une vie relativement courte. Par contre, il n’est pas question d’utiliser ces mots dans les documents de l’école. Le professeur ne doit jamais utiliser cet argot dans sa langue. Il faut faire cohabiter constamment la forme abrégée avec la forme normale. Il y a une différence entre l’argot et la langue de l’école. Celle-ci ne peut pas être argotique. Autrement dit, il ne faut pas « faire simple », comme disent les enfants, et parler comme eux sous prétexte de les gagner. Ce n’est pas comme ça qu’on arrive à établir une bonne relation pédagogique avec les enfants. Plus on les singe, plus ils nous méprisent.

Le professeur doit continuer à parler normalement comme si de rien n’était, faire la sourde oreille, ne pas s’énerver et attendre que ça passe. Je prendrais ça comme politique. Vous observeriez exactement le même phénomène à Paris. C’est de là, par exemple, que nous sont venus « les profs », « les maths ». Ce sont des choses qu’on ne doit pas entériner en langue écrite soutenue. Il s’agit de maintenir les argots là où ils sont, dans la forme ludique de la langue. Car il y a une forme ludique de la langue. Pourquoi ne pas s’amuser là comme on s’amuse ailleurs?

Je pense à une de mes filles qui, adolescente, a tenté de me contrer en se mettant à parler le joual. Elle se disait : « Mon fichu de père qui est un linguiste va finir par se mettre en colère et on va s’amuser. » J’ai fait la sourde oreille, comme si je n’entendais rien. Ça n’a pas changé ma manière de parler. Au bout d’un certain temps, elle a fini par me dire : « Veux-tu bien me dire pourquoi tu ne réagis pas? » Je lui ai répondu : « Moi, je trouve que tu es en période d’apprentissage : tu es en train d’apprendre le joual. Je ne te l’ai pas enseigné; il faut bien que quelqu’un te l’enseigne; ça fait partie de ta compétence. Quand tu auras fini ton apprentissage, on verra où tu vas arriver. » Ça l’a désamorcée. Elle ne trouvait plus ça tellement drôle.

N’empêche qu’effectivement, j’étais convaincu qu’il fallait qu’elle apprenne ça. Ça fait partie de la compétence normale d’un locuteur québécois, ne serait-ce que pour faire des blagues, des effets linguistiques; ne serait-ce que pour bien comprendre ce que les gens sont en train de nous dire. Il ne s’agit pas de nier la langue québécoise la plus populaire ou la plus familière. Il s’agit de lui superposer quelque chose d’autre et de laisser aux gens le soin d’utiliser à bon escient ce qu’ils savent.

Si on prend les comptes rendus de l’Assemblée nationale, ce n’est pas toujours de la plus grande tenue linguistique. Ça permet aux hommes politiques de faire des effets stylistiques, de ne pas s’endormir dans leur fauteuil; ça les amuse. Ces temps-ci, on en entend des vertes et des pas mûres. C’est quand s’ouvre le débat sur le dossier linguistique que les insultes deviennent le plus populaires. Ce n’est pas quand on discute d’un règlement sur la circulation ou d’un emprunt que ce cher vocabulaire revient; c’est quand on parle de la langue.

Participant : La perception qu’on a du DQA est très émotive, il me semble. Le dictionnaire, traditionnellement et selon l’expression qui a été utilisée, est un modèle de langue. Le Larousse, le Robert et les autres, un peu comme la grammaire Grevisse, nous proposent une langue « idéale ». Ce qui fait qu’on peut proposer sans danger aux élèves des ouvrages qui éliminent le parler populaire ou qui le signalent assez bien.

Mais là, arrive un dictionnaire qui se veut le reflet de la langue. On ne sait trop comment réagir à cela. Un enseignant m’a dit : « Je suis content d’avoir ce dictionnaire-là dans ma classe. Je peux dire à mes élèves que la langue qu’ils utilisent est, pour une fois, présente dans un ouvrage sérieux. Je peux également leur montrer que ce qu’ils utilisent de telle manière, dans tel contexte, peut se dire autrement. »

Le problème, pour nous, c’est la manière d’utiliser un ouvrage comme celui-là dans nos classes. Nous ne sommes peut-être pas préparés ou prêts, en ce qui concerne la pédagogie du dictionnaire, pour pouvoir en tirer parti. Est-ce qu’il y a des suites à donner à cela?

Jean-Claude Corbeil : Concrètement, je suis certain que ce dictionnaire est un très bon instrument pour les professeurs. La description du français québécois qui est là-dedans est très bonne. Et c’est vrai que c’est consolant, d’une certaine manière, d’y trouver des éléments que nous connaissons, avec la définition. Mais c’est délicat de mettre cet instrument entre les mains des enfants et des adolescents comme instrument pédagogique. On ne sait trop quel usage ils vont en faire. L’un des problèmes que l’on a, c’est la perception qu’ont les utilisateurs - ici, les enfants - du dictionnaire comme étant une bible à bien penser et à bien parler. Quand on ouvre un dictionnaire et qu’on voit que tel mot est dedans, on se dit « c’est bon » et on s’arrête là.

Or, ce n’est jamais vrai, ni pour le Petit Robert, ni pour le Petit Larousse, ni pour aucun autre dictionnaire. Ce n’est pas parce que ce n’est pas dans le dictionnaire que ce n’est pas vrai et ce n’est pas parce que c’est dans le dictionnaire que ça l’est.

Les dictionnaires sont des instruments douteux; ils sont tous douteux. J’en ai fait un et je peux en parler très spontanément.

Le Petit Larousse, d’année en année, devient de moins en moins sûr. On s’était habitué au Petit Larousse relativement puriste, très soigné, ne renfermant pas de choses trop dommageables. Mais ce n’est plus vrai du tout. Depuis que les Français se sont mis à faire des anglicismes à tour de bras, on est en train de retrouver dans le Petit Larousse des mots que nous, on ne peut pas utiliser.

On commence donc à avoir un problème avec Larousse. Si ça continue comme c’est parti, il va falloir un jour redevenir critique à l’égard du Petit Larousse, parce que nous courons le danger de voir réintroduire dans notre langue des anglicismes que nous avions éliminés. Prenons des mots très simples comme « sponsor », « sponsoriser », à la place de « commanditaire » et de « commanditer ». Vous allez trouver ces mots utilisés sans aucune marque en France. Pour eux, ce sont des mots français normaux.

Les dictionnaires doivent donc être manipulés avec précaution. Ou bien les professeurs se lancent dans la pédagogie du dictionnaire et montrent aux enfants comment s’utilise un dictionnaire, et là vous avez du travail à faire.

C’est la thèse que soutient Jean-Claude Boulanger. Il vous dit : « Moi, je l’écris; vous, vous l’utilisez. » Vous, de votre côté, vous lui dites : « On aimerait bien ça avoir un instrument parfaitement sûr qu’on pourrait mettre entre les mains des enfants et qui allégerait notre tâche. » Ce n’est pas son métier. Où est la vérité dans cela? De quelle sorte de dictionnaire a-t-on besoin dans une classe? C’est une bonne question.

Participant : Au Québec, on est préoccupés par la question de la langue et grands consommateurs du dictionnaire. Il y a peu d’endroits où on renouvelle aussi souvent ses dictionnaires en quelques années. Du jour au lendemain, on se retrouve avec un travail intéressant, peut-être pas suffisamment mûri, qu’on a mis entre les mains d’un éditeur dont le service de marketing était puissant, avec pas mal de succès puisque la polémique qui entoure ce dictionnaire-là est excellente pour la vente.

Il faudrait amener l’éditeur à départager le point de vue du scientifique et celui du pédagogue. C’est un dictionnaire qui aurait dû être limité à un public de scientifiques et de linguistes. Ce qu’on demanderait, en tant que pédagogues, ce sont des modifications en ce qui concerne la typographie -en plus, bien sûr, des modifications proposées par Mme de Villers. Par exemple, mettre en relief, par une typographie ou une couleur différentes, les mots qu’on disait « à proscrire ». Ces mots pourraient rester, du point de vue scientifique, mais devraient être marqués autrement que par trois lettres en italique que l’enfant ne prend pas la peine d’analyser. Si ces mots étaient écrits avec une trame verte ou rouge, ou avec un caractère plus gros ou plus petit, on utiliserait là un moyen moderne et on ferait un dictionnaire utilitaire.

Jean-Claude Corbeil : Êtes-vous tous d’accord avec une opinion comme celle-là?

Participant : Je ne veux pas répondre à cette question, mais revenir à une association que vous avez faite. Vous dites que les dictionnaires sont des instruments douteux. Il y en a qui sont plus douteux que d’autres, il faut en convenir. Le problème de nos jeunes, quand on enseigne le français, c’est qu’ils n’ont pas la science du doute. Ils écrivent quelque chose et ils ne doutent même pas que ça peut ne pas être bon. S’ils n’ont pas la science du doute, comment voulez-vous qu’ils utilisent un outil qui est plus douteux que les autres? On a là un problème important.

Jean-Claude Corbeil : Je pense que l’essentiel de l’enseignement du français ou de la tâche de l’enseignement du français est dans ce que vous venez de dire. Les enfants, quand ils arrivent à l’école, n’ont pas besoin de douter. Ils ne doutent pas parce qu’ils connaissent très bien leur langue. Nous, en tant que professeurs, on sème le doute. On doit semer le doute tant et aussi longtemps qu’ils ne sont pas redevenus sûrs d’eux-mêmes - tout en restant prudents en maintenant cet esprit de doute qui est celui de l’adulte. Nous, comme adultes, on est sûrs, mais en même temps on doute et on vérifie. Il faut faire faire ce chemin-là aux enfants. Il faut les sortir de leur sécurité; leur donner une période d’insécurité et d’instabilité; leur donner les instruments leur permettant d’acquérir une nouvelle compétence et une nouvelle sécurité, en espérant qu’ils vont garder le sens du doute et de la qualité : ça va ensemble. Je crois que je viens de résumer l’enseignement du français.

Participant : Dans ce que vous avez dit, il y a des choses que je trouve très intéressantes et très pertinentes, mais il y en a que je trouve agaçantes. Lorsque vous avez parlé de prononciation, vous avez dit « Tel mot, on peut se permettre de le prononcer à la façon québécoise, il n’y a pas de problème. Mais ça, on ne peut pas : il y a faute. » Quelle est la norme qu’on peut invoquer? On pourrait en parler longuement et apprendre à développer notre esprit critique. On ne Ta pas fait suffisamment.

Je reviens également aux tics verbaux dont vous avez parlé. Pour moi, un tic verbal -« t’sé veux dire » ou autre chose de plus élégant - c’est toujours agaçant, surtout lorsqu’il est répété continuellement dans le discours. Mais j’en sais plus sur le tic verbal à éviter que sur les types de tics verbaux.

Le débat sur la norme n’est pas vidé et on devrait le tenir encore longtemps.

Jean-Claude Corbeil : Le problème, c’est qu’on ne sait pas trop comment s’y prendre pour décrire une norme. Par exemple, le DQA fait une tentative de description de la langue lexicale. Ça soulève un grand débat et probablement que ça va susciter un autre dictionnaire qui va proposer une autre norme lexicale; de fil en aiguille, on va arriver à quelque chose qui fait consensus. La norme du français québécois existe, j’en suis absolument certain. Nous en témoignons tous les jours quand nous parlons, puisque nous ne parlons pas n’importe comment. Les normes sont nombreuses; elles correspondent à des milieux ou à des couches de langage qu’on appelle souvent les niveaux de langue. On sait très bien comment parler correctement et spontanément quand on est à la plage; on sait très bien ce qu’on fait quand on va à une émission de télévision. Les normes sont nombreuses. Tout le problème, c’est de décrire la norme. Les linguistes ont beaucoup de renseignements, mais ils gardent ça dans leurs tiroirs; ils ne veulent pas se mêler de la question de la norme; ils disent que ce n’est pas leur rôle. Moi, j’estime que c’est leur rôle et là-dessus, on ne s’est jamais entendus. Ils disent que je suis interventionniste. Je ne suis pas interventionniste; je prends tout simplement mes responsabilités.

En tant que linguiste, il faut bien que je dise quelque chose à quelqu’un sur la norme du français. C’est censé être mon métier de faire ça. Je suis en tout cas celui qui est le mieux placé pour avoir des renseignements et pour avoir observé. Mais personne n’a eu le courage, à ce jour, de décrire dans un texte la norme du français standard d’ici. On l’a affirmé -ce fut l’une des premières positions de l’AQPF- un vieux texte qui date de je ne sais quelle année dans lequel on affirme la légitimité d’une norme du français standard. Une fois qu’on a fait ça, on était tellement content qu’on s’est arrêté là. Les facultés des sciences de l’éducation ont complètement démissionné et personne n’aborde le problème de la norme dans l’enseignement du français. C’est un tabou, aujourd’hui. On fait de la psychopédagogie en sciences de l’éducation et on renvoie la question linguistique aux linguistes. Or, les linguistes, eux, forment des linguistes, ce qui fait qu’il n’y a plus personne qui forme des professeurs de français. Où, en tant que professionnels, va-t-on discuter de cette question de la norme du français? Et qui? Et comment va-t-on se mettre d’accord sur la norme pédagogique? Car il se peut que la norme pédagogique ne soit pas identique à la norme sociale de la communauté. Je soutiendrais même cette thèse-là, étant donné qu’il y a une période légèrement artificielle qu’on doit faire vivre à des enfants à l’école et qui est en marge de la norme sociale de la vie, de la vie quotidienne et de la vie des adultes.

Il y a probablement une norme pédagogique qui est beaucoup plus serrée, beaucoup plus normative, beaucoup plus exigeante que la norme sociale des adultes, pour la raison qu’on a affaire à des gens en période de formation. Et quand on est en période de formation, il faut être plus catholique que le pape. Autrement, on ne forme pas. On régresse toujours, un jour, et si on régresse à partir de la médiocrité, où est-ce qu’on s’en va?

Participant : À propos de l’usage que l’on fait des dictionnaires, de leur statut et de celui des ouvrages savants, on disait qu’il faut amener les jeunes à douter. Mais l’adulte ne veut pas douter quand il consulte un ouvrage de référence. Il accepte difficilement que deux ouvrages dits « scientifiques » se contredisent ou donnent des points de vue différents sur des questions aussi simples que l’orthographe d’un mot, le genre d’un nom, etc. Il y a une approche qui consiste à dire que l’ouvrage de référence est un outil parmi d’autres et qu’il ne faut pas lui accorder un statut de vérité éternelle, mais c’est une approche qui répugne aux adultes qui veulent des certitudes.

Jean-Claude Corbeil : Vous savez très bien que c’est comme ça chez les professeurs. La raison, c’est qu’ils n’ont pas acquis une formation professionnelle qui leur permettrait d’être autonomes du point de vue de la science qu’ils enseignent. Je suis très dur pour les professeurs de français non pas parce que je les prends à parti, mais simplement parce que j’estime qu’on les a trahis quelque part. On ne leur a pas donné la science dont ils avaient besoin pour être sûrs dans l’exercice de leur métier. Que voulez-vous qu’ils fassent? S’ils se mettent à douter, ils sont perdus parce qu’ils n’ont pas la capacité de sortir du doute. Ils exigent donc des éléments de référence qui puissent les sécuriser et régler le problème de la compétence pour eux.

Je connais une jeune fille qui sort d’une maîtrise en sciences de l’éducation comme spécialiste de l’enseignement du français langue maternelle. Elle n’a jamais eu un cours - un début de cours! - sur la langue qu’elle doit enseigner. Elle n’est même pas capable de m’expliquer correctement la règle de l’accord des verbes pronominaux parce qu’elle s’y perd royalement. Qu’est-ce qu’elle va faire en classe? Est-ce que c’est elle qui est responsable? Jamais de la vie! C’est une fille intelligente qui réussit aussi bien que n’importe qui. Ce n’est pas elle qui est en cause. C’est le système. Il y a quelque chose qui ne va pas :

On est bon professeur quand on ne se pose pas de questions de contenu. Quand on n’a pas de problèmes de contenu, on peut s’amuser en classe, faire des pirouettes.

Quand j’ai commencé à enseigner, j’étais tellement nerveux et inquiet par rapport à ce que je devais enseigner que j’étais paralysé. Je me suis dit : « Il faut que je règle ça; ça n’a pas d’allure; je suis complètement ignorant! » Je suis retourné à l’école et je me suis dit : « Il faut que je sois très bon en linguistique et en grammaire parce que si je ne fais pas ça, ils vont m’avoir. »

Participant : Le problème, c’est l’importance réelle donnée au français au Québec. Quand on sait que c’est la mathématique qui permet de sélectionner des gens dans des domaines où on n’en a absolument pas besoin, comment pense-t-on mettre dans la tête des jeunes que c’est important le français? Comment voulez-vous que les jeunes nous prennent au sérieux quand, entre le discours et ce qui se passe dans la réalité, il y a une différence si énorme?

Jean-Claude Corbeil : Je suis parfaitement d’accord avec vous. C’est pour ça que j’aime beaucoup -malgré que ce soit d’une injustice flagrante- les exigences à l’entrée des universités. J’aime ça parce que ça va exercer des pressions qui vont redescendre. Autrement dit, je suis content parce qu’il faut que ça bloque quelque part. Là, ça vient de bloquer. Les étudiants crient au meurtre; ils crient justice et ils ont raison : c’est une injustice. Mais il faut la maintenir; la maintenir tant et aussi longtemps que ça ne sera plus nécessaire qu’on passe un examen de français pour entrer à l’université. Ce jour-là, il n’y aura plus d’injustice pour qui que ce soit. Je suis content que ça existe, que ça crée un scandale et que tout le monde en discute. Ça va mettre du plomb dans la tête des élèves. Ils vont savoir que s’ils veulent vraiment et sérieusement aller aux études, il va falloir qu’ils sachent le français. Ça, c’est une bonne affaire.

À HEC, par exemple, on a exigé la maîtrise du français comme condition sine qua non d’obtention d’un diplôme. Ça a l’air extraordinaire. On dit « Félicitations; comme vous êtes intelligents! » Mais ce n’est pas eux qui ont décidé ça; c’est l’employeur. L’employeur qui a dit : « Si vous n’êtes pas capables de nous envoyer des gestionnaires autres que des gens incapables d’écrire une note de service sans faire dix fautes et qui comptent sur les secrétaires pour les corriger, nous, on ne veut plus les engager. » On s’est réuni au sommet et on s’est dit : « Il faut faire quelque chose; l’employeur n’est pas content. » C’est tout de même un paradoxe : maintenant, ce sont les employeurs qui vont dire ce qu’il faut faire!...

Travaux sur le lexique de la langue standard au Québec

A. Définition de l’arrière-plan sociolinguistique

Le lexique du français au Québec se distingue de celui du français français pour les raisons suivantes :

B. Description des faits

Nous en sommes arrivés à bien distinguer le lexique d’une part et les terminologies, d’autre part :

C. Publication d’ouvrages de référence

D. Constitution progressive d’un cadre d’analyse

Deux directions principales :

E. Stratégie d’implantation de la langue standard

Sur la base des travaux en aménagement linguistique, une stratégie s’est précisée quant à la manière de diffuser et d’implanter l’usage de la langue standard.

Les principaux vecteurs identifiés et retenus sont :

Une loi-cadre, la Charte de la langue française, a été préparée et votée par le Parlement du Québec pour définir les relations entre la langue française et la langue anglaise et pour généraliser la connaissance et l’usage du français au Québec.

Assumer ou taire les usages lexicaux du Québec

La communication de Claude Poirier, qui sert d’amorce à ce colloque, pose clairement, et avec simplicité, mais en même temps d’une manière globale, le thème de discussion, constitué en réalité de deux questions distinctes, la seconde découlant de la première : est-il pertinent de mettre en chantier un dictionnaire général du français québécois? Si oui et si quelqu’un (éditeur, groupe universitaire, organisme de l’État) entreprend une telle tâche, quels devraient être la forme et le contenu de ce dictionnaire et la méthode de réalisation appropriée?

Chacun d’entre nous a des idées là-dessus, plus ou moins clairement formulées et fondées, plus ou moins définitives. En fait, quand on s’engage dans ce type de réflexions, on est rapidement amené, bien malgré soi, à remettre en cause, d’aucuns diront à contester, l’un des objets culturels le plus profondément ancré dans la conscience et le subconscient collectif des francophones, c’est-à-dire le dictionnaire et l’idée de ce qu’est la langue française qu’il véhicule depuis trois siècles, de par la persistance de ses a priori sociolinguistiques. D’où l’émotivité de la discussion, l’allure iconoclaste de certains propos, les malentendus de toutes sortes qui font rebondir le débat depuis toujours au Québec et depuis quelque temps dans les autres communautés linguistiques périphériques, notamment en Afrique depuis la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (1983). Le caractère symbolique de la langue prime son caractère de système de signes scientifiquement observable et descriptible. Claude Poirier a donc parfaitement raison d’indiquer que le projet d’un dictionnaire général du français québécois « représente, d’une certaine façon, un choix de société » qui « doit reposer sur un certain consensus ».

Mon intention n’est pas de formuler ici, in extenso, ma propre conception d’un dictionnaire québécois ou, d’une manière plus vaste, ma conception d’un dictionnaire panfrancophone. J’aimerais seulement indiquer rapidement ce sur quoi je suis pleinement d’accord avec Claude Poirier, signaler quelques nuances, avancer peut-être quelques contre-propositions. Je suivrai pour ce faire les grandes divisions adoptées dans le texte de notre conférencier de départ.

1. Le cadre théorique

Un dictionnaire général du français québécois découle d’une conception variationniste de la langue française. En fait, cette idée gagne du terrain actuellement parce que la langue française est devenue une langue de grande extension et que des communautés linguistiques de langue française hors de France deviennent de plus en plus vigoureuses. Le mouvement, en effet, provient de la périphérie linguistique. D’autre part, divers courants de réflexions conduisent à la même conclusion, à savoir celle de l’autonomie de chaque variété linguistique, ce qui correspond assez bien au concept d’« usage légitime » développé par Pierre Bourdieu. Je pense m’être assez clairement expliqué sur ce point lors du colloque de lexicographie québécoise organisé par l’Université Laval en avril 1985.

Ainsi, l’idée de l’autonomie de la variété linguistique m’amène logiquement à formuler des réserves théoriques et méthodologiques à l’égard de la formule d’un dictionnaire différentiel. D’ailleurs, en signalant les travaux américains en la matière, Claude Poirier renforce mes positions, puisque les Américains sont passés d’un dictionnaire différentiel anglais U.K. / anglais U.S.A. à un dictionnaire anglais standard américain / anglais régional américain, confirmant ainsi dans les faits l’autonomie de l’anglais américain par rapport à l’anglais britannique. Je ne vais pas cependant jusqu’à soutenir qu’un dictionnaire différentiel est sans intérêt. Bien au contraire, un tel projet est immédiatement, réalisable et donne l’occasion de procéder à des analyses lexicographiques de même nature que celles qui sont à la base d’un dictionnaire général. Mon embarras provient de ce que je ne vois pas comment on peut concilier l’autonomie de la variété avec l’approche différentielle, puisqu’elle pose en principe un réfèrent externe à la variété, en l’occurrence le français français, et qu’elle y compare les particularismes de la variété concernée, ici les usages québécois. J’ajoute pour mémoire qu’il est difficile et hasardeux d’identifier ces particularismes, si on ne passe pas en revue la totalité des formes lexicales qui constituent le vocabulaire usuel de la variété québécoise, dont on devra par la suite dégager les sens et les valeurs sociolinguistiques. Je formulerais donc l’hypothèse que l’approche différentielle, en ce qui concerne notre situation actuelle, conduira de proche en proche à réaliser dans les faits un dictionnaire général avec tous les malaises que l’expansion méthodologique ainsi vécue au cours des années entraînera. En somme, nous ferons le même chemin que la communauté linguistique américaine.

D’un autre point de vue, la position variationniste entraîne comme conséquence la redéfinition du concept de langue française, qui cesse d’être identifiée à la variété française française pour recouvrir la totalité des usages de l’ensemble des variétés de cette langue. D’où, comme autre conséquence, la nécessité de renouveler la conception d’un dictionnaire général de la langue française, qui décrirait cette fois les usages de la communauté linguistique francophone internationale, qui ne procéderait plus par ajout de régionalismes, mais assumerait la coexistence et l’autonomie des variétés en contact. Une telle conception, en somme, substituerait à l’idéologie unitaire actuelle l’image réelle du français comme mosaïque d’usages, à la fois légitimes au sein de chaque communauté linguistique et doublement hiérarchisés du point de vue sociolinguistique, au sein de chaque communauté d’abord et dans la communauté internationale ensuite.

2. Le modèle de dictionnaire

Claude Poirier nous propose deux modèles possibles : le dictionnaire adapté et le dictionnaire original. Sur le plan théorique, je suis d’accord avec la critique de Claude Poirier à l’égard des dictionnaires adaptés. Sur le plan pratique, compte tenu du caractère immédiat des besoins des locuteurs québécois et des professeurs de français, langue maternelle et langue seconde, le dictionnaire adapté est un pis-aller inévitable qui rendra service tant et aussi longtemps qu’il n’y aura rien d’autre sur le marché. J’admets donc très bien que des éditeurs s’engagent dans ce type d’entreprise et que des collègues y collaborent. Un pis-aller en est déjà moins un s’il est réalisé par des gens compétents et honnêtes. Claude Poirier est du même avis. En somme, on peut dire que la perception des inconvénients et des difficultés du dictionnaire adapté confirme la nécessité d’un dictionnaire général du français québécois.

Par contre, je nuancerais la proposition de Claude Poirier d’un dictionnaire original « élaboré à partir d’une documentation et d’une analyse proprement québécoise ». Je suis d’avis qu’il faut intégrer à la documentation le fonds lexicographique français qu’il faudra revoir systématiquement à la lumière d’une documentation reflétant les usages québécois.

L’opposition n’est pas, en effet, entre dictionnaire français et dictionnaire québécois, mais bien, essentiellement et uniquement, entre usages québécois et usages français de la langue française. Un dictionnaire québécois n’a d’autre prétention et objectif que d’expliciter les usages lexicaux québécois et la hiérarchie de valeurs selon laquelle les Québécois les évaluent, les interprètent et les classent. Il se peut fort bien d’ailleurs que derrière les objections formulées à l’égard du projet de dictionnaire des usages lexicaux québécois se dissimule, consciemment ou inconsciemment, le rejet de notre propre réalité linguistique, réduite souvent, du moins si on en juge par beaucoup de publications récentes, aux usages les plus populaires et les plus folkloriques de notre langue. Je suis convaincu que la notion de « français québécois » n’est pas claire, qu’elle est au contraire ambiguë et que la tradition régionaliste l’a réduite à la portion populaire des usages. L’idéologie du joual galope toujours.

La méthode lexicographique française convient parfaitement pour décrire les usages québécois.

3. La norme

Claude Poirier a parfaitement raison d’indiquer qu’on ne peut définir une norme au départ de l’activité lexicographique, puisqu’il s’agit justement d’expliciter une norme interne et implicite des usages lexicaux québécois. Une norme québécoise existe. La seule définition possible de cette norme est la description lexicographique des usages lexicaux québécois, eux-mêmes complexes, puisqu’ils sont constitués de formes lexicales (mots, syntagmes, expressions), de significations véhiculées par les formes et, surtout, de valeurs attribuées aux couples forme-sens. La tâche du dictionnaire, et son rôle social, n’est donc pas uniquement de repérer et de colliger les formes et les sens, ce qui est le plus facile mais surtout de révéler, sans parti pris, le système de valeurs sous-jacent à leur emploi tel que perçu par les locuteurs. C’est ce dont nous avons besoin et ce qui nous fait, aujourd’hui, douloureusement défaut.

Dans cette perspective, la publication par l’Office de la langue française d’un Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes (1985) n’est, ici aussi, qu’un pis-aller, une tentative de fournir aux locuteurs québécois des repères d’évaluation de certains usages lexicaux. Cet énoncé ne peut être, d’aucune manière, une grille d’interprétation des usages lexicaux lors de l’élaboration d’un dictionnaire québécois. Bien au contraire, la raison d’être de l’Énoncé disparaîtra avec la publication du dictionnaire ou l’Énoncé deviendra clairement, s’il est maintenu, avec ou sans modification, une déclaration politique quant à la norme qu’entend faire véhiculer l’État québécois au travers des institutions dont il détient le contrôle, notamment l’École.

Enfin, je crois utile d’attirer l’attention sur la distinction entre norme et normalisation. Disons succinctement qu’on appelle norme le modèle social qui guide la réalisation des comportements linguistiques des locuteurs dans chaque groupe dont est composée la société globale elle-même. Au sein d’une même communauté, il y a donc autant de normes qu’est complexe l’organisation sociale, d’où une concurrence et une hiérarchisation des normes, qui donne lieu à un marché linguistique aussi réel et complexe qu’implacable. La normalisation, ou la standardisation, est une intervention explicite et consciente dans cette concurrence sociolinguistique en vue de favoriser un usage sur tous les autres; elle se légitime chaque fois que l’efficacité de la communication est compromise par la variation linguistique; c’est pourquoi elle touche surtout les usages institutionnalisés de la langue, dans des situations très formelles de communication, réalisés, par exemple, dans les textes juridiques, administratifs, techniques, commerciaux, etc., donc surtout dans les domaines de spécialités. Si elle a une influence sur la langue commune, ce n’est que par ricochet, de par le prestige, l’importance et la fréquence des communications institutionnalisées qui finissent par déteindre, pour ainsi dire, sur le locuteur ordinaire. Toute notre civilisation industrielle, depuis le XVIIIe siècle, post-industrielle depuis le milieu du XXe, repose sur l’efficacité de la normalisation, non seulement des produits, mais aussi du vocabulaire qui sert à les désigner, à les fabriquer et à les vendre. L’analyse de Toffler de ce phénomène est brillante.

Il n’en demeure pas moins que la relation entre standardisation ou normalisation et norme de la langue commune est très mal connue. Les ambiguïtés sont, ici, constantes et nombreuses.

4. Le public

La position de Claude Poirier oscille sur ce point entre deux publics. D’abord un public scolaire : « Il me paraît qu’un premier dictionnaire général du français québécois doit s’adresser à un public dont les besoins correspondent à ceux des élèves de la fin du secondaire et du collégial »; ensuite le grand public : « Ce dictionnaire répondrait en pratique aux besoins d’un public beaucoup plus large, formé en fait de l’ensemble des Québécois ».

Cependant, la suite de la description du dictionnaire découle de l’objectif scolaire même si Claude Poirier note qu’il lui paraît « très difficile de commencer par un ouvrage dont les données doivent nécessairement être présentées de façon simplifiée et dont la nomenclature est forcément réduite ».

Pour ma part, je préfère trancher net et fixer comme public cible l’ensemble des usagers adultes, c’est-à-dire tous ceux qui ont besoin d’un outil de référence lexicographique dans leur activité, donc le même public que le Petit Larousse ou le Petit Robert et, en conséquence, une nomenclature de même taille. Puisqu’ainsi « le modèle linguistique qui nous caractérise serait décrit », les enseignants et les grands élèves disposeraient d’un instrument de travail fiable. Il restera à déterminer le type de dictionnaire dont l’École a besoin et la ou les tranches d’âge concernée(s). Cette démarche m’apparaît plus sûre.

Je suis surtout sensible au fait qu’un dictionnaire de langue de niveau scolaire devrait tenir compte de l’état de la compétence linguistique des enfants (donc un corpus construit en conséquence et une méthodologie de la définition adaptée) et en même temps de la perspective du développement de cette compétence par l’enfant, stimulé par l’École, donc d’objectifs pédagogiques tels que définis par un programme. Un dictionnaire scolaire m’apparaît ainsi un objet lexicographique très particulier dont il n’y a pas beaucoup d’exemples, sans doute parce qu’on a cru jusqu’à aujourd’hui qu’il s’agissait d’un simple sous-produit de dictionnaires pour les grands.

5. Le corpus

Deux remarques ici. J’estime nettement exagéré le commentaire relatif à la langue enseignée à l’école : « La langue enseignée à l’école représente un modèle linguistique qu’il (l’enfant) ne reconnaît pas dans la société dont il fait partie ». Cette langue de l’école correspond certainement à celle utilisée par nombre de Québécois dans des situations formelles de communication, donc à la langue québécoise soignée.

D’autre part, un dictionnaire ne s’élabore pas uniquement à partir d’un corpus, même s’il comporte des sources orales et écrites. Depuis les travaux de Gougenheim sur le français fondamental, on sait qu’un corpus ne contient jamais la totalité des mots connus et/ou utilisés. Gougenheim avait alors établi la distinction entre « vocabulaire usuel », reflété par le corpus, et « vocabulaire disponible », relié en général à des situations particulières, c’est le cas de mots comme fourchette ou autobus, ou à des thèmes particuliers, c’est le cas des tranches de vocabulaires spécialisés qui passent dans la langue commune, par exemple le vocabulaire de la micro-informatique, de la mécanique automobile, de l’électricité, de la menuiserie, de la plomberie, etc. Le vocabulaire disponible est sélectionné par le lexicographe lui-même et ajouté aux données lexicales du corpus. Le lexicographe a donc la responsabilité de déterminer et de légitimer la manière dont il procédera à ce choix.

6. Le traitement

Une seule remarque ici, mais elle est de taille. Elle concerne l’une des principales difficultés ou contradictions de l’approche variationniste. D’un côté, nous semblons d’accord pour considérer qu’il existe plusieurs modèles de comportement linguistique, plusieurs normes de l’usage dont se dégage une norme dominante, un usage légitime, par rapport auquel les autres usages se situent et s’évaluent, le tout constituant un ensemble complexe de valeurs et d’attitudes désigné commodément sous le terme métaphorique de « marché linguistique » par Pierre Bourdieu. En général, les locuteurs connaissent ce marché et en tiennent compte. Décrire l’aspect lexical de cet ensemble est l’objectif de tout lexicographe moderne.

D’un autre côté, le métalangage dont nous disposons aujourd’hui, les fameuses marques d’usage, type « populaire », « familier », « argotique », « spécialisé », etc., est l’objet d’une critique fort légitime et bien fondée, avec, comme conséquence, que ce métalangage est discrédité, ou, tout au moins, apparaît comme peu satisfaisant ou peu rigoureux.

Comment alors arriver à décrire le mode d’usage des formes lexicales avec fidélité par rapport au sentiment et au comportement linguistiques des locuteurs d’une communauté linguistique donnée, ici la communauté québécoise? Pour ma part, je n’ai pas de réponse à cette question. Je sais qu’on ne peut plus employer les marques d’usage traditionnelles, mais je ne sais pas quelles marques dépeindraient le mieux la réalité du marché linguistique. Nous avons donc besoin d’un nouveau métalangage élaboré sur la base de la sociolinguistique contemporaine.

7. Remarques finales

Pour clore ces quelques remarques, je résumerai l’essentiel de ma position sur le sujet. Les usages lexicaux des Québécois existent non seulement au niveau de la langue parlée populaire, mais aussi, et bien normalement, au niveau soutenu, parlé et écrit. Par lexique du français québécois, j’entends donc la totalité des usages lexicaux véhiculés par l’ensemble des locuteurs de la langue française au Québec. L’affirmer aussi solennellement apparaîtra un truisme, mais je sais trop notre obsession du joual pour ne pas juger nécessaire de bien clarifier cette notion.

Au sein de notre communauté linguistique, une norme lexicale existe, qui oriente les usages lexicaux et les situe les uns par rapport aux autres. Nous n’avons pas à inventer une norme, mais à la décrire, à l’expliciter d’une manière systématique à la lumière d’exemples nombreux et variés de l’usage du français au Québec, parlé et écrit. Tant et aussi longtemps que nous n’aurons pas complété ce travail de description, nous nous épuiserons dans des conflits d’opinions et nous vivrons en pleine insécurité lexicale, déconcertés par l’absence de nos mots et de nos usages dans les dictionnaires dont nous disposons aujourd’hui.

Je suis donc convaincu qu’il nous faut établir le dictionnaire global du français québécois, ouvrage de référence destiné au grand public, avec une nomenclature aussi étendue que possible, dont certains champs sémantiques nous amèneront peut-être à devoir ajouter des développements de type encyclopédique à la partie proprement lexicographique, sous forme de planches par exemple.

L’objectif n’est pas de nous démarquer systématiquement par rapport au français français. L’objectif est de décrire, avec objectivité et compétence, l’usage légitime du français au Québec, sans se soucier de la distance plus ou moins grande entre cet usage et l’usage français. D’ailleurs, la préoccupation de l’intercompréhension entre nous et les autres francophones est un des facteurs de la régulation lexicale au sein de notre communauté, et non un a priori à imposer à la préparation d’un dictionnaire global du français québécois.

La normalisation terminologique

On entend généralement, par normalisation linguistique, le fait de donner un avis à caractère officiel sur des questions d’ordre linguistique ou terminologique en vue d’orienter le comportement des individus ou des institutions (usage de la langue par le gouvernement, l’administration publique, les professions, les entreprises).

La normalisation linguistique implique toujours le choix d’un niveau de langue, comme sous-ensemble cohérent de la langue. Nous choisissons ici le niveau de la langue officielle, définie comme l’usage que font l’Administration publique, l’Entreprise, le Commerce ou la Finance, les Professions, d’une certaine forme de la langue dans leurs communications avec les citoyens, les personnes morales, les organismes, les autres États, les clients. Il s’agit, en général, d’une forme de langue très soignée, caractérisée par un haut niveau de conscience au moment de l’usage, qui poursuit des intentions de clarté, d’efficacité, de politesse très nettes.

On peut assimiler à la langue officielle la langue de la radio, de la télévision, des journaux, des raisons sociales, des catalogues, des manuels d’enseignement, des contrats de travail, etc.

On est ainsi amené à désigner, sous le même terme de normalisation, trois démarches distinctes : le constat de l’usage, c’est-à-dire le fait de démontrer qu’il y a accord généralisé des locuteurs sur tel terme ou telle manière de faire, les autres usages étant considérés comme minoritaires par rapport à lui; l’uniformisation de l’usage, c’est-à-dire le fait d’imposer ou de proposer, pour des questions de commodité, tel terme ou telle manière de faire de préférence à d’autres, sans cependant que ces derniers soient condamnables; la normalisation linguistique proprement dite, c’est-à-dire le fait de choisir tel terme ou telle manière de faire à l’exclusion de tout autre.

Ces trois démarches sont des bifurcations d’un même processus de recherche linguistique, à des moments différents. Nous croyons donc préférable de conserver le terme de normalisation linguistique pour désigner à la fois une intention d’intervention dans l’usage linguistique et une manière particulière de le faire.

Nous nous proposons de traiter deux points : la procédure de normalisation terminologique en vigueur à la Régie de la langue française et les modalités de collaboration avec le gouvernement d’Ottawa en cette matière.

1. Procédure de normalisation terminologique en vigueur à la Régie

La qualité de la normalisation est liée de très près à la rigueur scientifique de la méthodologie terminologique.

Le travail terminologique comporte quatre étapes : le choix et la délimitation de l’objet du travail, le dépouillement terminologique, la constitution des dossiers terminologiques et, enfin, la normalisation proprement dite.

1.1 Choix et délimitation de l’objet

Le choix de l’objet, c’est-à-dire du domaine où le terminologue travaillera, relève de considérations autres que terminologiques. La plupart du temps, c’est la situation et la stratégie pour y faire face qui amènent l’Autorité à décider qu’il est nécessaire de mener des travaux de terminologie dans tel domaine ou tel autre.

La délimitation de l’objet relève du terminologue. C’est une étape très importante, d’une part parce qu’elle fixe l’orientation et la taille des travaux, d’autre part parce qu’elle provoque le premier contact avec le milieu. Nous y procédons de la manière suivante :

1.2 Le dépouillement terminologique

Le dépouillement consiste en la lecture d’ouvrages à la recherche des mots qui correspondent aux besoins, pour constater et noter quel terme est utilisé par tel auteur, dans tel contexte, pour désigner tel objet, ou tel procédé, ou tel concept.

Les ouvrages dépouillés sont, par ordre de fiabilité : les manuels techniques ou scientifiques écrits par les auteurs les plus renommés en langue originale, les dictionnaires unilingues, les dictionnaires bilingues ou multilingues, les documents commerciaux, les documents d’entreprise.

Le dépouillement porte à la fois sur le français et l’anglais.

Les observations faites au cours du dépouillement sont notées sur des fiches préparées à cette fin. Ces fiches serviront de matériel de base à l’étape suivante.

Au cours du dépouillement, le contact est maintenu avec les spécialistes du milieu soit par téléphone, soit au cours de visites ou de séances de travail. Les terminologues se préoccupent d’identifier les plus compétents de ces informateurs en vue de la constitution du comité de référence (ou de normalisation).

1.3 La constitution des dossiers terminologiques

Les fiches traitant de la désignation d’une même réalité sont réunies par langue.

Nous procédons alors à trois types de comparaison : comparaison des termes français, comparaison des termes anglais et français, comparaison des termes anglais.

a) Comparaison des termes français

Diverses situations se présentent :

b) Comparaison des termes anglais et français

Ici aussi, les cas varient :

Les néologismes sont proposés aux locuteurs jusqu’à ce que l’usage se fixe et qu’on puisse les normaliser ou qu’on doive les retirer, parce qu’ils ont été rejetés.

c) Comparaison des termes anglais

La Régie n’entend pas normaliser l’anglais.

Nous nous assurons que le terme anglais est utilisé, en nous appuyant sur de bonnes sources.

Dans les cas de synonymie entre termes anglais, nous consultons les gens du milieu et nous les soumettons au comité de normalisation. Si la synonymie persiste, nous la notons, sans pousser plus loin.

Pendant tout ce travail, le contact est maintenu avec le milieu. Le terminologue choisit ceux de ses correspondants dont il veut constituer le comité de normalisation.

1.4 La normalisation proprement dite

La normalisation ne porte que sur les cas litigieux définis comme étant ceux où l’usage n’est pas fixé, soit en français, soit de l’anglais au français.

Elle est assurée par un comité d’experts représentatifs du milieu visé, présidé et animé par le terminologue responsable du travail terminologique.

Son point de départ est le dossier terminologique, accompagné de toutes les sources utilisées pour l’établir.

Son objectif est de donner un avis officiel sur l’emploi des termes selon qu’on décide de ne conserver qu’un seul terme en rejetant les autres, d’en privilégier un, tout en jugeant acceptables les autres, en tout ou en partie. Certains cas se régleront facilement. D’autres seront beaucoup plus difficiles. Nous avons alors recours à deux moyens. Nous pouvons décider de soumettre l’ensemble du dossier à l’enquête publique : nous préparons un manuscrit que nous publions sous couverture grise, avec la mention « édition provisoire », et nous demandons aux lecteurs de nous donner leurs avis. Nous colligeons les avis et nous en tenons compte durant la normalisation. Ou encore, nous jugeons qu’il est utile de consulter des experts français et nous envoyons en France les membres du comité de normalisation pour qu’ils y discutent des cas problèmes avec leurs collègues.

En fait, au terme du processus, on doit savoir quel(s) terme(s) il convient d’utiliser et pourquoi.

Les mots normalisés font l’objet d’une fiche terminologique définitive.

Nous tenterons de schématiser ci-dessous la démarche qui permet à la Régie d’arriver à des conclusions sûres en matière de terminologie.

2. Modalité de collaboration avec le gouvernement du Canada

Pour éviter que les deux niveaux de gouvernement arrivent à des conclusions divergentes en matière d’usage linguistique, il a été convenu entre la Régie de la langue française et le Bureau des traductions ce qui suit :

L’aménagement linguistique du Québec

Perspective historique de la question. Description des options linguistiques qui sous-tendent l’action de l’Office de la langue française du Québec.

Jean-Claude Corbeil
Directeur du service de linguistique de l’Office de la langue française

Avant-propos

Il est indispensable que je vous dise d’abord, en quelques mots, ce qu’est l’Office de la langue française.

L’Office de la langue française est un organisme gouvernemental dont l’existence et le mandat découlent d’une loi votée par l’Assemblée nationale du Québec en 1961, amendée en 1969.

Il relève aujourd’hui du ministère de l’Éducation. Son rôle est essentiellement un rôle de conseil auprès du Ministre et, par son intermédiaire, auprès du Gouvernement. Il remplit également un rôle disons « normatif », puisque la loi le charge de veiller à l’amélioration de la langue écrite et parlée au Québec. Son principal champ d’activité, ces dernières années, a été la langue du travail, c’est-à-dire la langue utilisée pour assurer la marche des usines, des établissements commerciaux et bancaires, des bureaux, etc. Les travaux qu’il mène sont de différents ordres : mise au point d’une stratégie générale du changement linguistique; étude de la communication en situation industrielle, de manière à préciser l’emploi du français et de l’anglais selon les types de communication, de manière également à mettre au point une définition opérationnelle du concept de français, langue du travail; préparation d’un guide d’implantation du français dans les établissements; poursuite de travaux, à la fois théoriques et appliqués, dans le domaine de la terminologie; formation de linguistes-conseils; constitution d’un centre documentaire en matière de lexique technique, dont la pièce maîtresse est une banque de terminologie sur support informatique, etc. En résumé, tous les travaux de l’Office sont orientés vers un même but : permettre à la collectivité québécoise de prendre en main le destin de la langue française au Québec, pour en rétablir la situation et en assurer l’avenir. Par analogie, et pour bien marquer qu’il s’agit là d’une tâche collective, rationnelle et à longue portée, nous utilisons, pour la désigner, l’expression « aménagement linguistique », comme on parle de l’aménagement du territoire ou des ressources naturelles.

Le destin de l’Office de la langue française sera influencé par le vote de la politique linguistique, présenté par le Gouvernement actuel à la présente législature.

Dernière remarque : la question que l’on aborde est très complexe. Je me bornerai donc à en esquisser les grandes lignes.

Perspective historique de la question

Sur ce plan, l’événement-clef est la conquête par l’Angleterre, en 1760, des possessions françaises en Amérique, possessions qui, à cette époque, englobaient la plus grande partie du territoire actuel des États-Unis. Découleront de cet événement, à travers les années, la formation et l’expansion des États-Unis, la formation du Canada, l’émergence du Québec comme seul lieu d’épanouissement des francophones en Amérique.

Lorsqu’on réfléchit à la situation de la langue française au Québec, aujourd’hui, il faut tenir compte des éléments qui suivent : les retombées de la conquête anglaise, l’histoire des idéologies, l’histoire de la scolarisation de la population, la manière dont s’est constituée la classe ouvrière, enfin notre insertion dans le continent nord-américain.

1.1 Retombées de la conquête anglaise (1760)

On peut regrouper ces retombées en quatre grandes catégories :

1.1.1 L’économie et le commerce passent aux mains des Anglais. L’anglais sera donc la langue de l’économie et du commerce.

La chose se fait sans heurt, tout naturellement. L’Angleterre, par ses représentants, dirige l’économie du pays, exige que le commerce se fasse par l’intermédiaire de sociétés installées soit dans les colonies anglaises du littoral atlantique, soit en Angleterre même. Les commerçants français, ou bien ont quitté le pays, ou sont ruinés par la défaite. Ceux qui persistent ne connaissent pas et ne sont pas connus des sociétés anglaises, ou encore n’obtiennent pas crédit de ces sociétés. Les commerçants des colonies américaines envahissent le Québec et s’y comportent comme en territoire conquis[1].

1.1.2 L’industrialisation du pays est assumée par les grandes sociétés de type monopolistique, d’abord anglo-saxonnes, ensuite américaines. L’anglais sera la langue de l’industrie.

Le développement industriel du Québec ne se fait pas selon ses propres priorités, mais en suivant les besoins et selon la dynamique de l’économie globale nord-américaine.

La plupart du temps, il s’agit de l’exploitation des richesses naturelles, qu’on ne transforme pas sur place, donc d’industrie primaire. Les établissements québécois sont, en général, des succursales de sociétés anglaises ou américaines : le personnel de direction et les cadres sont étrangers, de langue anglaise. Ils vivent en marge de la population locale, qui n’a comme rôle que de fournir la main d’œuvre[2].

1.1.3 Les institutions politiques, juridiques et administratives du Québec sont influencées par les institutions anglo-saxonnes.

Par exemple, notre système politique suivra l’évolution de la démocratie en Angleterre et aux États-Unis; les institutions parlementaires seront définies par l’Angleterre; le droit civil sera français (code Napoléon) avec des emprunts à la Common Law; le droit criminel sera britannique, etc.

1.1.4 Les relations avec la France seront rompues

On peut discuter de la durée et de l’intensité de cette rupture. Un fait demeure certain : l’essentiel de notre évolution échappera à l’influence de la France, mais sera lourdement influencé par l’Angleterre et les États-Unis, et ce dans tous les domaines : politique, économique, scientifique, technologique, médical. Pour tout, nous prendrons l’habitude de nous tourner vers les États-Unis et de faire comme eux.

1.2 Histoire des idéologies

Nous entendons ici, par idéologie, la conception abstraite que se fait un groupe humain à la fois de sa situation et du destin qu’il se donne à lui-même. En ce sens, l’idéologie sous-tend chaque décision que doit prendre le groupe.

À l’intérieur d’un groupe, les idéologies sont nombreuses. Si l’une d’elles domine les autres d’une manière nette, la société connaît une relative stabilité, qu’on assimile habituellement à la paix sociale. Si, au contraire, deux ou plusieurs idéologies s’affrontent et se partagent l’adhésion des membres du groupe, la société connaît une relative instabilité, des crises sociales plus ou moins graves.

On peut ramener à trois les grandes idéologies qui ont inspiré le Québec. Par une sorte de téléscopage historique provoqué par l’accélération foudroyante de l’évolution sociologique du Québec, ces trois idéologies s’affrontent aujourd’hui, d’où la crise que traverse notre société[3].

1.2.1 L’idéologie de conservation (1840-1945)

Après 1840, suite à l’échec de la Révolution de 1837, sous l’influence du rapport Durham et de l’Acte d’Union, se définit une nouvelle idéologie, celle de la conservation, dont les grands traits sont :

L’idéologie de conservation marque l’acceptation de la défaite de 1760; s’accommodant d’un statu quo qui laisse l’économie aux Anglais, elle provoquera la prolétarisation peuple québécois par la dialectique Agriculture-Industrialisation-Urbanisation-Travail.

1.2.2 L’idéologie de rattrapage (1945-1960)

L’idéologie de rattrapage se caractérise surtout par sa critique de l’idéologie de conservation. Le thème en est simple : la société québécoise s’est complue et endormie dans le passé et elle a pris du retard par rapport au reste du monde; il faut reprendre le temps perdu, mettre à jour notre société.

Ce thème se développe selon les variations suivantes :

L’idéologie de rattrapage éprouvera cependant beaucoup de mal à définir un nouveau projet collectif pour le Québec. On n’arrive pas, durant cette période, à décrire ce que l’on veut.

1.2.3 L’intermède de la révolution tranquille (1960-1962)

La révolution tranquille constitue un intermède très court, mais d’une grande importance. Ses effets se font encore sentir aujourd’hui. Pour beaucoup, elle marque un point de non-retour dans l’évolution de la société québécoise.

Rapidement esquissés, les principaux événements de cette époque sont :

La révolution tranquille a été une période exaltante de déblocage, qui fera naître cependant des inquiétudes d’abord sourdes, puis de plus en plus conscientes. L’augmentation de l’inquiétude la freinera et l’arrêtera complètement.

1.2.4 L’idéologie de dépassement (1962- )

Cette idéologie se constitue peu à peu depuis environ 1962.

L’idée centrale, c’est que le Québec n’a personne à rattraper, mais qu’il doit se projeter lui-même dans l’avenir, en prenant son élan sur lui-même et sur son passé, en se définissant lui-même ses objectifs.

Les principaux traits de l’idéologie de dépassement sont les suivants :

La forme politique de l’idéologie de dépassement s’incarne aujourd’hui en deux courants : le parti libéral, qui conserve l’idée de la confédération canadienne et le parti québécois, qui prône l’indépendance nationale. Le parti québécois est celui qui a poussé le plus loin la description d’une nouvelle société québécoise à venir.

1.3 Histoire de la scolarisation[4]

Un fait brutal s’en dégage : jusqu’en 1960, la population québécoise est nettement sous-scolarisée. Nous donnerons quelques rapides indications historiques de ce fait.

En 1827, sur 87 000 signatures d’une pétition au gouverneur Dalhousie, 78 000 (soit 89,6 %) ne signent que d’une croix[5].

En 1842, le Dr Meilleur, surintendant de l’Éducation (sic), estime à 4,4 % le taux de fréquentation scolaire, soit 4 935 enfants sur une population d’âge scolaire de 111 244 enfants, par rapport à une population globale d’environ 700 000 p.rsonnes. À la suite de l’action de l’État, la situation s’améliore peu à peu : 70 000 enfants en 1845, 75 000 en 1850, 172 000 en 1860, 217 000 en 1870, etc.

En 1855, on estime que les collèges classiques reçoivent 2350 élèves par rapport à une population masculine d’environ 300000 p.rsonnes. La proportion de la population qui fréquente ces collèges est donc inférieure à 1 %, soit 0,79 %.

En 1871, la population francophone du Québec dispose de 8 établissements d’enseignement supérieur, fréquentés par 751 élèves.

Le taux de persévérance scolaire décroît très rapidement, comme l’indique les deux tableaux suivants. Celui de gauche couvre l’année scolaire 1910-11 et il a été publié par C. J. Magnan dans la revue « L’Enseignement primaire » (septembre 1913); celui de droite couvre l’année 1915-16 et a été publié par T. D. Bouchard, dans le Clairon du 10 mai 1918[6].

Inscrit en 1910-1911
(% de l’inscription totale)
1915-1916
(% de l’inscription totale)
lre année 40 38
2e année 24 24
3e année 18 16
4e année 9,4 10
5e année 4 4
6e année 2 2
7e année 0,8 1
8e année 0,4 0,5

On voit donc qu’en 1910, 82 % de la population scolaire se retrouvait dans les trois premières années : en 1915, le pourcentage de ces trois premières années est de 78 %. À l’autre extrémité, moins de 0,5 % de la population scolaire poursuit ses études en 8e année et au-delà.

La Commission d’enquête sur la situation des écoles catholiques de Montréal, dans son rapport de 1927, affirme que 94 % des élèves inscrits quittent l’école en 6e année.

Enfin, l’opinion des spécialistes attribuait, en 1960, à la population adulte de la province de Québec une scolarité moyenne ne dépassant pas la cinquième année de l’école élémentaire.

En somme, la population québécoise d’avant 1960 apprenait vite à lire, à écrire et à compter et quittait l’école.

1.4 Constitution de la classe ouvrière

Comme dans tous les autres pays, la classe ouvrière québécoise se constitue d’abord à partir du surplus de la population rurale, ensuite par l’émigration de la population rurale vers les villes au fur et à mesure que l’industrialisation du pays s’accentue.

Au moment de la Confédération (1867), on estime à environ 15 % le pourcentage de la population québécoise qui vit en milieu urbain[7].

Aux environs de 1900, l’économie québécoise est à très nette prédominance agricole. « Sur une production totale estimée à 150 millions de dollars, la part de l’agriculture totale était de 65 %, celle de la forêt de 25 %, celle de l’industrie de 4 % et celle des mines de 2 %[8] ».

C’est vers cette époque que se produit une radicale transformation du Québec, durant les gouvernements successifs de Laurier (1896-1911). « Au moment où Laurier quitte le gouvernement, en 1911, après quinze ans de pouvoir, le Québec a profondément changé. Rural dans une proportion de 50 % en 1871, il est à moitié urbain quarante ans plus tard. À cause de son développement industriel et commercial, Montréal a attiré beaucoup de ruraux qui y sont venus grossir le contingent des manœuvres et des salariés[9] ».

« En 1920, la part de l’agriculture dans la production totale était de 37 %, celle de la forêt, de 15 %. En 1941, la répartition est la suivante : l’industrie, 64 %; la forêt, 11 %; l’agriculture, 10 %; et les mines, 9 %[10] ».

Le cas de Drummondville, analysé par le sociologue Everett C. Hughes et présenté comme « un centre industriel québécois typique[11] », est très révélateur à cet égard. De 1911 à 1931, la population se multiplie par 5,44 et le nombre d’ouvriers par 30,4. Il s’agit d’une population nouvelle qui provient, dans sa quasi-totalité, des campagnes et villages environnants et non des autres villes. Les ouvriers, d’origine paysanne, sont fortement influencés par leur nouvelle condition; ils sont plus indépendants, plus individualistes; ils échappent au cadre à la fois conservateur et protecteur de la tradition rurale pour être laissés à eux-mêmes; ils trouvent au-dessus d’eux, en situation d’autorité, une classe étrangère anglophone puissante, riche, peu nombreuse, qui habite les beaux quartiers.

En résumé, ceux des Québécois qui iront travailler en usine, pour des patrons anglophones, ceux qui, alors, devront faire face à l’anglais utilisé comme seule langue de travail, sont les plus fragiles, ceux qui viennent de la campagne en quittant un milieu conservateur et traditionnel (voir 1.2.1); sont aussi les plus démunis, ceux dont le taux de scolarité est le plus bas. Chacun pour soi, ils se tireront d’affaire, en baragouinant l’anglais du patron, en se convainquant qu’ils sont faits pour un petit pain.

Il ne semble pas qu’à cette époque, l’élite québécoise se soit préoccupé de leur sort.

1.5 Insertion du Québec dans le continent nord-américain

L’argument étant utilisé souvent par les uns[12] et par les autres[13] dans le débat sur la langue française québécoise, il est nécessaire d’en souligner brièvement les deux aspects fondamentaux.

Géographiquement, le Québec fait partie du continent nord-américain : c’est une banalité que de le dire. Il y aura donc des particularités de faune, de flore, de climatologie, de relief, etc., qu’il a fallu ou qu’il faudra nommer. Nous les avons nommés et nous les nommerons.

Plus subtilement, notre industrie et notre économie est américaine, par le jeu des succursales installées au Québec. Nous nous sommes inconsciemment habitués à associer industries et capital à États-Unis, technologie et richesse à langue anglaise.

Plus subtilement encore, par contiguïté géographique, nos chercheurs et nos savants ont pris l’habitude d’aller aux États-Unis poursuivre leurs études, assister à des congrès, des colloques, visiter des laboratoires, des écoles, des hôpitaux. Nos références sont devenues américaines.

Conclure de notre situation géographique que nous sommes et que nous devons être dépendants et imitateurs de la technologie, de la science, du capital et de la culture américaine procède d’une analyse totalement superficielle.

1.6 Conséquences linguistiques

Des faits qui précèdent découlent trois conséquences linguistiques.

1.6.1 La rupture de notre évolution linguistique d’avec la France.

À partir du moment de la conquête anglaise, la langue française du Québec et celle de France évolueront chacune de leur côté. La langue québécoise se heurtera au contact quotidien de la langue anglaise dans une relation de langue inférieure à langue supérieure de plus en plus marquée; elle se repliera sur elle-même, dans les campagnes, dans une attitude de conservation assurée surtout par tradition orale; elle verra s’accentuer l’écart entre langue parlée et langue écrite, langue des classes ouvrières et langue de la classe bourgeoise; elle sera privée, dans son évolution, du guide des manifestations de la langue officielle : langue de l’école, langue de l’administration, langue du pouvoir politique, langue du pouvoir économique. Elle ne participera pas à l’industrialisation du pays, qui se fera en anglais. La langue française de France, pendant ce temps, traversera la révolution française en se donnant les moyens d’exprimer de nouvelles conceptions du pouvoir politique; elle étendra son rayonnement sur le territoire par la scolarisation de la population; elle sera le moyen d’expression de tous les pouvoirs : pouvoir politique, pouvoir économique, pouvoir militaire, pouvoir religieux; elle exprimera les réalités nouvelles de la science, de la technologie; elle connaîtra aussi le déclin de son emploi comme langue internationale.

Cette évolution sans contact a créé des divergences, a donné naissance à des préjugés. Cependant, nous nous comprenons toujours.

Cet aspect de la question, à la fois linguistique et psychologique, est très mal connu.

1.6.2 L’anglicisation de secteurs entiers de l’activité humaine.

Il s’agit, entre autres, de l’économie, du commerce, de l’industrie, de la politique (surtout fédérale), des forces armées, de la fonction publique fédérale. Les Québécois qui veulent y pénétrer doivent apprendre l’anglais et l’utiliser continuellement, souvent exclusivement. De là, le statut de langue inférieure, de langue de seconde zone du français. De là aussi le rôle de la langue française comme symbole des revendications des Québécois dans tous les domaines, comme outil de transformation d’une situation qu’ils ne veulent pas voir se continuer.

1.6.3 La constitution d’une langue technique, semi-technique et, aujourd’hui, scientifique très anglicisée.

L’anglais a été la langue de l’industrialisation.

Les vocabulaires semi-techniques et techniques se sont implantés en anglais, au sein de la population québécoise. Non pas parce que la langue française était incapable d’exprimer ces réalités, mais tout simplement parce qu’elle n’était jamais utilisée en ces domaines.

Il faut noter qu’il ne s’agit pas de mots isolés, mais de vocabulaires entiers. Par exemple, la totalité du vocabulaire du textile (y compris les couleurs), la totalité du vocabulaire métallurgique, la totalité du vocabulaire de la construction des appareils électro-ménagers ou des compteurs d’électricité. Dans l’usine, les mots anglais sont partout, sur les plans de fabrication et sur les cartes de travail, dans les modes d’emploi ou d’entretien des machines-outils, dans les catalogues de pièces, sur les tableaux de contrôle. La notion d’emprunt ne peut plus désigner ce phénomène.

La langue scientifique a d’abord mieux résisté, par l’enseignement dans les collèges classiques et les universités. Mais aujourd’hui, on constate que les vocabulaires scientifiques de pointe ont tendance à être anglais, du fait que nos savants vont poursuivre leurs études postdoctorales aux États-Unis, du fait également des relations scientifiques qui s’établissent entre les deux pays.

Les faits dont nous venons d’esquisser rapidement la description constituent les sources de la situation actuelle de la langue française au Québec.

On trouve en eux l’origine du programme d’action de l’Office de la langue française.

Nous pouvons passer au second point et tenter de réunir en un seul exposé les divers principes d’ordre linguistique qui guident notre action.

Description des options linguistiques qui sous-tendent l’action de l’Office de la langue française du Québec

Compte tenu de la situation de la langue au Québec, à la lumière des études qui nous ont décrit l’état présent; compte tenu également que ce présent provient d’un passé qu’on connaît mal en détail, mais suffisamment pour en tenir compte, nos réflexions et nos travaux en matière d’aménagement linguistique nous ont amenés, sur le plan linguistique, (et je limite cet exposé au seul aspect linguistique, qui est loin, cependant, de couvrir l’entier des travaux), à aborder les questions suivantes :

Cette énumération ne prétend pas épuiser les questions à traiter; elle ne préjuge en rien des travaux que nous aborderons par la suite; elle est même arbitraire dans la manière de regrouper sous un même titre divers points que nous avons touchés. Il s’agit d’une synthèse provisoire de nos réflexions de ces trois dernières années et des principes que nous avons fait nôtres, au fur et à mesure de l’action.

Enfin, nous sommes contraints, de par la nature même de la langue, de donner un caractère linéaire à notre exposé, alors que les questions sont interreliées en une structure complexe. Pour l’instant, nous renonçons à toute tentative d’indiquer les relations entre elles.

2.1 Les rapports entre le français québécois et le français de France

Je traiterai de la question strictement du point de vue québécois : c’est déjà faire les choses à moitié, puisqu’il faudrait se préoccuper aussi du point de vue des Français, qui sont nos partenaires linguistiques et à qui, ici, on prête bien des intentions, bien des prétentions, bien des jugements sur nous-mêmes. Mais la question nous est posée à nous, il est normal que nous nous proposions une réponse; il est probable que, sur ce point, nous soyons en avance sur les méditations des Français.

Je me propose de procéder par touches successives, à la manière des pointillistes, en comptant sur le recul pour que chacun d’entre nous voit l’ensemble.

2.1.1 Nous posons en principe que les Québécois et les Français sont des partenaires égaux en ce qui a trait à la constitution et à l’évolution de la langue française.

On ne peut envisager nos relations selon la perspective supérieur-inférieur, plus important-moins important, plus nombreux-moins nombreux. En matière de langue, la « valeur » (au sens saussurien) d’un trait phonologique, morphologique, syntaxique ou lexical se détermine d’une part selon des critères propres à la dynamique même du système linguistique, à ses divers niveaux d’abstraction (langue d’un individu, langue d’un quartier, langue d’une ville, langue d’une région, langue d’un pays, superlangue internationale), d’autre part selon les rapports aujourd’hui encore peu connus, qui relient langue et culture.

Nous sommes convaincus que plus les Québécois et les Français se voisineront, travailleront de concert, échangeront biens et idées, plus les relations entre les deux ensembles linguistiques seront harmonieuses. Là réside la seule voie : apprendre à se parler dans le respect absolu de la liberté et de la personnalité d’autrui, sans sentiment ni de supériorité, ni d’infériorité.

2.1.2 Nous tenons compte de la distinction entre langue commune, langue technique ou scientifique et langue officielle.

La langue commune est l’ensemble des éléments d’une langue partagés par les membres d’un groupe humain donné. La taille du groupe varie : au fur et à mesure qu’il s’agrandit, la langue commune se restreint par la perte des traits propres aux sous-groupes et s’agrandit par le jeu des intersections entre plusieurs sous-groupes à l’exclusion d’autres. La langue commune connaît de nombreuses variations, que l’on désigne, depuis quelque temps, sous le terme de niveaux de langue, même si l’analyse précise de ces niveaux n’est guère avancée : en fait, on observe que la langue commune varie selon certains registres et que ces registres semblent coïncider avec des situations de parole, soit situations physiques (à la plage), soit situations interpersonnelles (amis, parents, personnes d’âges différents), soit enfin situations de prestige (inférieur à supérieur, parler à la radio).

Il nous semble qu’en ce domaine, le seul objectif à poursuivre est de favoriser la connaissance ou la saisie intuitive de la valeur des éléments linguistiques selon les niveaux de langue, de manière à ce que chaque individu puisse adapter sa parole aux circonstances, puisse choisir son style. Nous sommes ici dans le domaine de la personnalité, donc de la liberté individuelle.

La poursuite de cet objectif doit être confiée, en priorité, au ministère de l’Éducation.

La langue technique ou scientifique est l’expression d’un monde où la volonté de réduire le plus possible les différences est nettement affirmée[14]. L’idéal d’un homme de science ou d’un technicien, c’est que les choses soient semblables et les mots pour les exprimer, identiques, ceci pour augmenter la qualité et la rapidité des échanges. De plus, les vocabulaires des sciences et des techniques échappent aux frontières politiques et même linguistiques, ils tendent à l’universalité.

L’objectif que nous poursuivons en ce domaine (voir 2.4) est de réduire, le plus possible, les divergences entre usage québécois et usage français : toute divergence doit avoir une sérieuse raison d’être, et non être la simple expression de l’ignorance ou du caprice.

Il existe une zone d’intersection entre vocabulaire technique et langue commune. Par exemple, le vocabulaire des outils. Nous nous inspirons alors de ce que nous avons dit au sujet de la langue commune et de ce que nous disons au sujet de la langue officielle.

Nous appelons langue officielle l’usage que fait l’État d’une certaine forme de la langue dans ses communications avec les citoyens, les personnes morales, les organismes et les autres États.

Par exemple, la langue des lois, des accords, la langue des règlements, des formules, etc.

Il s’agit, en général, d’une forme de langue très soignée, caractérisée par un haut niveau de conscience au moment de l’usage, qui poursuit des intentions de clarté, d’efficacité, de politesse très nettes.

On peut assimiler à la langue officielle la langue de la radio, de la télévision, des journaux, des raisons sociales, des catalogues, des manuels d’enseignement, des contrats de travail, etc.

La forme officielle de la langue française au Québec doit être le plus près possible du français de France. Nous croyons de la responsabilité de l’État de se donner une langue officielle de grande tenue, de la faire respecter par ses fonctionnaires et ses citoyens et d’en diffuser la connaissance au sein de la population. N’importe qui, au service de l’État, n’a pas le droit d’écrire n’importe comment.

2.1.3 Nous tenons compte du fait que le langage remplit différentes fonctions. Tout particulièrement, nous tenons compte de trois d’entre elles : la fonction de communication, la fonction esthétique et la fonction ludique.

Communiquer, c’est chercher une efficacité minimum à la relation interpersonnelle. La forme de langue utilisée pour communiquer avec efficacité dépend donc des personnes en présence. La compétence linguistique d’un individu, dans sa capacité d’employer des formes variées de la même langue, augmentera donc avec la multiplication de ses expériences de communication avec des personnes de lieux et de situations différents. De la fonction de communication, l’Office tire deux conclusions-principes d’action : la compétence linguistique de chaque individu est déterminée par ses besoins de communication; tout ce qui gêne la communication des Québécois entre eux et des Québécois avec les autres francophones est sujet à caution et est considéré comme d’usage restreint.

La fonction esthétique correspond à l’usage de la langue en littérature, en poésie, au théâtre, en chanson, en publicité même. La question est loin d’être nouvelle, on en discute depuis toujours, surtout depuis la libération romantique. Mais comme, au Québec, c’est un sujet de controverse à la mode, l’Office a dégagé la règle de conduite suivante :

Deux mots sur la fonction ludique pour affirmer que le langage, et donc la langue, est aussi un jeu. Chacun a le droit de s’amuser, de ressentir de la joie à manipuler la langue. À chaque interlocuteur de déceler où est le jeu et où est le sérieux. Il faut laisser sa place au jeu, source de connaissance et preuve de la jeunesse de la langue et de ceux qui la parlent.

2.1.4 Nous tenons compte enfin de l’aspect psychologique de la question. Cet aspect a été très peu étudié, nous le connaissons mal.

De 1860 à 1960, les Québécois traversent une crise de jansénisme linguistique. L’élite, c’est-à-dire les instruits, fait inlassablement l’inventaire des fautes que commettent les gens. L’intention est louable, on veut conserver sa pureté à notre langue. Le moyen est mauvais : mieux eût valu s’intéresser à l’industrialisation du Québec. La conséquence est funeste : les Québécois s’imaginent pire qu’ils ne le sont et se font toutes sortes d’illusions sur la manière dont tous les Français parlent. De là, peu à peu, un sentiment d’infériorité linguistique, des attitudes malsaines et contradictoires à l’égard des Français et de leur français, l’idée très répandue que notre langue est très différente de la langue des Français, un sentiment d’impuissance devant un effort de redressement qui paraît impossible. La crise janséniste culmine avec la publication des Insolences du Frère Untel et le lancement du mot « joual », terme de mépris pour désigner notre langue populaire, terme inventé par les membres de l’élite, alors que ce pauvre « joual » n’est que le triste résultat de l’impuissance des élites traditionnelles à faire utiliser le français dans le commerce et l’industrie, et souvent dans ses propres institutions.

Par la suite, le pendule balance et nous devenons auto-suffisants. Nous ne voulons plus rien savoir des Français, le Québécois se suffit à lui-même. On parle même de colonialisme français, alors que tout, dans le passé et le présent, nous montre notre totale dépendance à l’égard des États-Unis et à l’égard de l’anglais, et l’absence tragique de relations économiques avec la France.

Enfin, nous partageons avec les Français l’amour des discussions sur des questions de langue. Vive Larousse, suprême argument! Nous nous payons ce luxe de parler la langue la plus normalisée, la plus centralisée et pourtant, d’en discuter tout le temps. Le laxisme et le purisme, ce sont pour nous des sports.

C’est pourquoi l’Office a évité, depuis trois ans, les débats qui ne sont qu’émotifs et cherche h. donner, à ses interventions, une forme aussi objective et aussi scientifique qu’on peut l’être en ce domaine de la langue.

2.2 La théorie de l’usage linguistique

Nous avons déjà traité de cette question dans un article précédent[15].

Le comportement linguistique est de la même nature que les autres comportements. La manière dont, à l’intérieur d’un groupe humain donné, les comportements linguistiques des individus sont modelés par le groupe relève de la même dynamique sociale que les autres comportements, comme le manger et le vêtir, par exemple. La théorie des modèles culturels s’applique parfaitement à la langue.

L’individu respecte le modèle linguistique réel des groupes successifs auxquels il s’intègre par mimétisme, en se laissant mouler sans même s’en rendre compte. Il le fait, poussé par un besoin d’intégration au groupe, c’est-à-dire pour être accepté et aimé des membres du groupe. La langue, parce qu’outil observable de communication, joue un rôle très important dans l’intégration des individus; elle prend souvent valeur de symbole; les membres du groupe se reconnaissent à. leur manière de parler. Enfin, l’individu peut être amené à respecter le modèle linguistique réel du groupe par contrainte, lorsque le groupe l’y oblige sous peine de représailles ou de sanction, ou encore lorsque c’est la seule manière d’entrer en relation avec les membres du groupe.

D’un autre point de vue, nous observons que l’État et certains groupes privés façonnent fortement, déterminent même le comportement linguistique de l’individu. Dans toute société, le dirigisme linguistique existe, même si ce mot éveille en nous des connotations désagréables. Notre affirmation repose sur l’observation empirique d’un certain nombre de phénomènes sociaux dont l’objet, en tout ou en partie, est d’orienter, avec plus ou moins de force et de succès, le comportement linguistique des individus.

En voici quelques-uns.

2.2.1 L’enseignement de la langue commune.

On n’enseigne pas n’importe quelle langue. On met l’enfant en contact avec la langue écrite, qui exercera son influence normative sur la langue de l’enfant. On assure un brassage, plus ou moins intense, des milieux familiaux, des quartiers, des niveaux socio-culturels, des régions mêmes, d’où prise de conscience des variations, apprentissage de la langue commune en même temps que des usages particuliers.

2.2.2. L’enseignement des langues techniques et professionnelles.

2.2.3. Utilisation de la langue en situation de travail.

À son arrivée, par exemple, l’individu n’a pas beaucoup le choix quant à la langue qu’il va utiliser, il sera forcé de prendre celle de l’usine. Cette langue sera véhiculée par la documentation technique, les cartes de travail, les imprimés de gestion, etc.

2.2.4. La langue des organismes gouvernementaux

Les lois, les règlements, les directives, les formules, les textes explicatifs, les diverses publications de l’État véhiculent toute la langue officielle, particulièrement le vocabulaire. Très souvent, il s’y joint un caractère de contrainte : par exemple, on est obligé de respecter le texte, donc le vocabulaire, de la loi. Parfois, la loi agit directement sur la langue, par exemple dans le domaine de l’étiquetage (donc tous les noms des produits) ou dans le domaine des raisons sociales ou de la publicité.

On pourrait poursuivre ou détailler l’énumération.

Pour l’Office, cette option théorique est très importante. Elle détermine la manière dont nous allons chercher la solution d’un problème. Nous observons d’abord la manière dont fonctionne la communication à l’intérieur du domaine où nous voulons intervenir. Nous identifions ensuite des endroits stratégiques susceptibles d’influencer le plus les comportements des individus, soit parce que c’est là que se prennent des décisions à portée linguistique, soit parce qu’on se trouve à un nœud de communications, soit parce qu’on y génère des imprimés de grande circulation. Nous concentrons nos efforts sur ces points ou nous passons par ces points pour modifier des comportements linguistiques.

2.3 La place respective du français et de l’anglais

Lors de nos travaux pour définir le concept de « français, langue du travail » et pour mettre au point une méthodologie d’implantation du français dans les établissements québécois, nous avons dû décider du partage des communications entre langue française et langue anglaise.

Nous nous sommes astreints à. observer et à décrire, en mettant au point les outils requis, les réseaux des communications orales et écrites propres à une quinzaine d’établissements de natures diverses.

Nous nous sommes rendus compte qu’il s’agit, en fait, de concilier deux objectifs en apparence contradictoire[16] :

La poursuite de ces deux objectifs implique donc, en dernière analyse, qu’on accepte et qu’on aménage la coexistence et le voisinage de deux langues comme langue de travail, dont l’une, le français, serait d’un usage généralisé, l’autre, l’anglais, d’un usage restreint.

Cette manière d’envisager la question de la langue du travail rompt complètement avec la tradition industrielle québécoise où, pour des raisons historiques, la langue anglaise a toujours dominé.

En observant d’une manière plus précise le circuit de la communication dans les établissements, nous nous sommes rendu compte que le passage d’une langue à. l’autre, du haut en bas de la hiérarchie industrielle ou de la conception à l’exécution pouvait être assuré par un nombre relativement restreint de personnes, facilement identifiables. Ainsi est née dans notre esprit l’idée de passerelle linguistique. Nous entendons par cette expression une nouvelle fonction liée à des postes stratégiques le long de la chaîne de communication au sein de l’établissement, postes où le passage d’une langue à l’autre peut s’opérer pour permettre l’usage généralisé du français comme langue du travail sans couper les relations avec le monde anglophone environnant. Le bilinguisme est alors le fait uniquement du titulaire de ce poste, donc exigé d’un nombre restreint de personnes pour des motifs très précis. La passerelle linguistique permet à deux unilinguismes techniques de coexister sans difficulté. Elle est le concept-clé du bilinguisme fonctionnel, qu’il faut alors concevoir comme une stratégie qui permet la communication d’une langue à l’autre au sein d’un réseau connu et analysé.

Ce qu’il faut alors préciser en détail, pour chaque situation de bilinguisme fonctionnel, que ce soit au Québec ou dans d’autres pays, ce sont les zones d’utilisation exclusive de chaque langue (les zones d’unilinguisme), et les points de contact de ces zones où doit s’insérer une passerelle linguistique.

En prenant comme base théorique le bilinguisme fonctionnel, nous avons ensuite précisé le concept de français, langue du travail au Québec, en identifiant les zones d’emploi du français et de l’anglais. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur des enquêtes très minutieuses en milieu québécois et nous avons visité des établissements européens de même type où l’on fait face aussi à la nécessité d’utiliser deux ou plusieurs langues : les pays visités sont : la France, la Belgique, le Danemark, la Suède, la Finlande et la Suisse.

Sans entrer dans le détail, le concept de français, langue du travail, se précise ainsi :

La stratégie du bilinguisme fonctionnel doit être très soigneusement établie. Elle n’est jamais la même d’une situation à l’autre. À titre de modèle, nous décrirons celle que nous avons arrêtée pour le monde industriel québécois. Elle comporte une succession d’étapes qu’il faut franchir dans l’ordre.

Les avantages du bilinguisme fonctionnel tel que nous le proposons sont certains :

2.4 L’anglicisation des vocabulaires techniques ou scientifiques et sa contrepartie, leur refrancisation.

Les vocabulaires techniques sont, au Québec, fortement anglicisés. Les vocabulaires scientifiques le sont moins, sauf dans les spécialités, mais commencent à le devenir.

L’Office est donc amené à s’occuper beaucoup de terminologie, à la fois appliquée et théorique.

Nous décrirons rapidement nos principales options en ce domaine.

2.4.1 Importance du vocabulaire

En théorie linguistique, la place de la sémantique et du vocabulaire est très discutée.

Une opinion très répandue chez les linguistes québécois veut que les faits de vocabulaire soient, dans le système linguistique, d’une importance secondaire, l’essentiel étant la syntaxe. Cette opinion n’a jamais été poussée jusqu’au bout, car, à la limite, elle considérerait comme française une phrase dont la structure serait française mais tous les lexèmes empruntés à l’anglais. Elle plane plutôt comme un postulat, dans le subconscient des gens, et détermine des attitudes à l’égard des problèmes de vocabulaire.

Nous affirmons, au contraire, qu’en situation industrielle, les questions de vocabulaires sont très importantes, pour les raisons suivantes :

2.4.2 Attitudes à l’égard de l’emprunt

Nous sommes convaincus que la notion traditionnelle de l’emprunt ne peut expliquer l’état où se trouvent les vocabulaires techniques. Nous sommes en présence de phénomènes d’assimilation caractérisés.

L’emprunt doit être et doit demeurer un phénomène isolé, marginal. C’est une solution de paresse, de pis-aller. Avant qu’un emprunt ne soit accepté, il faut qu’il ait passé une série d’épreuves : concurrence de néologisme, assimilation phonétique et graphique, période de probation.

Nous préférons de beaucoup le néologisme. Nous poursuivons des travaux en ce sens et nous sommes à constituer un réseau de néologismes, dont les deux centres seraient l’Office et le CILF.

2.4.3 p.océdure de normalisation

En matière de langue technique, nous proposons la procédure suivante :

En matière de langue commune, les cas-problèmes énumérés plus haut sont soumis à la seule attention du comité consultatif.

2.4.5 Méthodologie du travail terminologique

Nous renvoyons ceux que la question intéresse au Guide de travail en terminologie, que l’Office a préparé à l’intention de ses terminologues et à l’intention de ceux qui collaborent avec nous.

Conclusion

Telles sont les options qui nous guident dans nos travaux. Elles évolueront au fil des années selon l’évolution de la situation linguistique du Québec, l’évolution des mentalités, les progrès de la linguistique, tout particulièrement de la sociolinguistique.

Ici, comme partout ailleurs, la vie, c’est le mouvement.

Notes

Note sur les rapports entre le français et le franco-québécois

Introduction

Je traiterai de la question strictement du point de vue québécois : c’est déjà faire les choses à moitié, puisqu’il faudrait se préoccuper aussi du point de vue des Français, qui sont nos partenaires linguistiques et à qui, ici, on prête bien des intentions, bien des prétentions, bien des jugements sur nous-mêmes. Mais la question nous est posée à nous, il est normal que nous nous proposions une réponse; il est probable que, sur ce point, nous soyons en avance sur les méditations des Français.

Je me propose de procéder par touches successives, à la manière des pointillistes, en comptant sur le recul pour que chacun d’entre nous voie l’ensemble.

I. Les relations, en matière de langue, entre Québécois et Français

Nous posons en principe que les Québécois et les Français sont des partenaires égaux en ce qui a trait à la constitution et à l’évolution de la langue française.

On ne peut envisager nos relations selon la perspective supérieur-inférieur, plus important-moins important, plus nombreux-moins nombreux. En matière de langue, la « valeur » (au sens saussurien) d’un trait phonologique, morphologique, syntaxique ou lexical se détermine d’une part selon des critères propres à la dynamique même du système linguistique, à ses divers niveaux d’abstraction (langue d’un individu, langue d’un quartier, langue d’une ville, langue d’une région, langue d’un pays, superlangue internationale), d’autre part selon les rapports, aujourd’hui encore peu connus, qui relient langue et culture.

Nous sommes convaincus que plus les Québécois et les Français se voisineront, travailleront de concert, échangeront biens et idées, plus les relations entre les deux ensembles linguistiques seront harmonieuses. Là réside la seule voie : apprendre à se parler dans le respect absolu de la liberté et de la personnalité d’autrui, sans sentiment ni de supériorité, ni d’infériorité.

II. La langue commune, la langue technique et la langue officielle

Nous tenons compte de la distinction entre langue commune, langue technique ou scientifique et langue officielle.

a) La langue commune

La langue commune est l’ensemble des éléments d’une langue partagés par les membres d’un groupe humain donné. La taille du groupe varie : au fur et à mesure qu’il s’agrandit, la langue commune se restreint par la perte des traits propres aux sous-groupes et s’étend par le jeu des intersections entre plusieurs sous-groupes à l’exclusion d’autres. La langue commune connaît de nombreuses variations, que l’on désigne, depuis quelque temps, sous le terme de niveaux de langue, même si l’analyse précise de ces niveaux n’est guère avancée : en fait, on observe que la langue commune varie selon certains registres et que ces registres semblent coïncider avec des situations de parole, soit situations physiques (à la plage par exemple), soit situations interpersonnelles (exemples : amis, parents, personnes d’âges différents), soit enfin situations de prestige (exemples : inférieur à supérieur, parler à la radio).

Il nous semble qu’en ce domaine, le seul objectif à poursuivre est de favoriser la connaissance ou la saisie intuitive de la valeur des éléments linguistiques selon les niveaux de langue, de manière à ce que chaque individu puisse adapter sa parole aux circonstances, puisse choisir son style. Nous sommes ici dans le domaine de la personnalité, donc de la liberté individuelle.

La poursuite de cet objectif doit être confiée, en priorité, au ministère de l’Éducation.

b) La langue technique ou scientifique

La langue technique ou scientifique est l’expression d’un monde où la volonté de réduire le plus possible les différences est nettement affirmée. L’idéal d’un homme de science ou d’un technicien, c’est que les choses soient semblables et les mots pour les exprimer, identiques, ceci pour augmenter la qualité et la rapidité des échanges. De plus, les vocabulaires des sciences et des techniques échappent aux frontières politiques et même linguistiques, ils tendent à l’universalité.

L’objectif que nous poursuivons en ce domaine est de réduire, le plus possible, les divergences entre usage québécois et usage français : toute divergence doit avoir une sérieuse raison d’exister, et non être la simple expression de l’ignorance ou du caprice.

Il existe une zone d’intersection entre vocabulaire technique et langue commune. Par exemple, le vocabulaire des outils. Nous nous inspirons alors de ce que nous avons dit au sujet de la langue commune et de ce que nous dirons au sujet de la langue officielle.

c) La langue officielle

Nous appelons langue officielle l’usage que fait l’État d’une certaine forme de la langue dans ses communications avec les citoyens, les personnes morales, les organismes et les autres États.

Par exemple, la langue des lois, des accords, la langue des règlements, des formules, etc.

Il s’agit, en général, d’une forme de langue très soignée, caractérisée par un haut niveau de conscience au moment de l’usage, qui poursuit des intentions de clarté, d’efficacité, de politesse très nettes.

On peut assimiler à la langue officielle la langue de la radio, de la télévision, des journaux, des raisons sociales, des catalogues, des manuels d’enseignement, des contrats de travail, etc.

La forme officielle de la langue française au Québec doit être le plus près possible du français de France. Toute divergence doit avoir sa raison d’être. Nous croyons qu’il est de la responsabilité de l’État de se donner une langue officielle de grande tenue, de la faire respecter par ses fonctionnaires et ses citoyens et d’en diffuser la connaissance au sein de la population. N’importe qui, au service de l’État, n’a le droit d’écrire n’importe comment.

III. Les fonctions du langage

Nous tenons compte du fait que le langage remplit différentes fonctions. Tout particulièrement, nous tenons compte de trois d’entre elles : la fonction de communication, la fonction esthétique et la fonction ludique.

a) La fonction de communication

Communiquer, c’est chercher une efficacité minimum à la relation interpersonnelle. La forme de langue utilisée pour communiquer avec efficacité dépend donc des personnes en présence. La compétence linguistique d’un individu, dans sa capacité d’employer des formes variées de la même langue, augmentera donc avec la multiplication de ses expériences de communication avec des personnes de situations et de lieux différents.

De la fonction de communication, l’Office tire deux conclusions-principes d’action : la compétence linguistique de chaque individu est déterminée par ses besoins de communication; tout ce qui gêne la communication des Québécois entre eux et des Québécois avec les autres francophones est sujet à caution et est considéré comme d’usage restreint.

b) La fonction esthétique

La fonction esthétique correspond à l’usage de la langue en littérature, en poésie, au théâtre, en chanson, en publicité même. La question est loin d’être nouvelle, on en discute depuis toujours, surtout depuis la libération romantique. Mais comme, au Québec, c’est un sujet de controverse à la mode, l’Office a dégagé la règle de conduite suivante :

c) La fonction ludique

Deux mots sur la fonction ludique pour affirmer que le langage, et donc la langue, est aussi un jeu. Chacun a le droit de s’amuser, de ressentir de la joie à manipuler la langue. À chaque interlocuteur de déceler où est le jeu et où est le sérieux. Il faut laisser sa place au jeu, source de connaissance et preuve de la jeunesse de la langue et de ceux qui la parlent.

IV. L’aspect psychologique

Nous tenons compte enfin de l’aspect psychologique de la question. Cet aspect a été très peu étudié, nous le connaissons mal.

De 1860 à 1960, les Québécois traversent une crise de jansénisme linguistique. L’élite, c’est-à-dire les instruits, fait inlassablement l’inventaire des fautes que commettent les gens. L’intention est louable, on veut conserver sa pureté à notre langue. Le moyen est mauvais : mieux eût valu s’intéresser à l’industrialisation du Québec. La conséquence est funeste : les Québécois s’imaginent pires qu’ils ne le sont et se font toutes sortes d’illusions sur la manière dont tous les Français parlent. De là, peu à peu, un sentiment d’infériorité linguistique, des attitudes malsaines et contradictoires à l’égard des Français et de leur français, l’idée très répandue que notre langue est très différente de celle des Français, un sentiment d’impuissance devant un effort de redressement qui paraît impossible. La crise janséniste culmine avec la publication des Insolences du Frère Untel et le lancement du mot « joual », terme de mépris pour désigner notre langue populaire, terme inventé par les membres de l’élite, alors que ce pauvre « joual » n’est que le triste résultat de l’impuissance des élites traditionnelles à faire utiliser le français dans le commerce et l’industrie, et souvent dans ses propres institutions.

Par la suite, le pendule balance et nous devenons autosuffisants. Nous ne voulons plus rien savoir des Français, le Québécois se suffit à lui-même. On parle même de colonialisme français, alors que tout, dans le passé et le présent, nous montre notre totale dépendance à l’égard des États-Unis et à l’égard de l’anglais, et l’absence tragique de relations économiques avec la France.

Enfin, nous partageons avec les Français l’amour des discussions sur des questions de langue. Vive Larousse, suprême argument! Nous nous payons ce luxe de parler la langue la plus normalisée, la plus centralisée et, pourtant, d’en discuter tout le temps. Le laxisme et le purisme, ce sont pour nous des sports.

Conclusion

C’est pourquoi l’Office a évité, depuis trois ans, les débats qui ne sont qu’émotifs et cherche à donner, à ses interventions, une forme aussi objective et aussi scientifique qu’on peut l’être en ce domaine de la langue.

Essai de définition du bilinguisme fonctionnel : l’expérience québécoise

Résumé

Ce texte a paru dans Bilingualism, Biculturalism & Education, Proceedings from the Conference at Collège universitaire de Saint-Jean, The University of Alberta, 14, 15 et 16 septembre 1973. J’avais profité de cette occasion pour mettre au clair l’une des hypothèses de travail de l’Office de la langue française.

L’Office mettait alors la dernière main à la description de la procédure pour faire du français la principale langue de travail. Des entreprises privées du Québec de divers secteurs participaient volontairement à cette recherche. L’observation de ces cas concrets montrait que l’emploi de l’anglais était requis pour l’exécution de fonctions précises et identifiables. Il fallait en conséquence que les titulaires de ces fonctions soient bilingues, à un niveau de compétence à préciser, sans pour autant que la connaissance de la langue anglaise soit exigée de tous les autres employés, c’est-à-dire sans que la connaissance de l’anglais soit une condition d’embauche universelle. La stratégie du bilinguisme fonctionnel décrite ci-après s’était appliquée avec succès à toutes les entreprises volontaires sous observation.

La rédaction de ce texte précède le moment de la rédaction et de l’adoption de la loi 22.

L’Office de la langue française du Québec, organisme rattaché au ministère de l’Éducation, poursuit d’importants travaux, de divers ordres, en vue d’implanter l’usage de la langue française comme langue du travail.

Les réflexions qui suivent en sont directement inspirées.

Nous nous proposons :

  1. de formuler quelques remarques préliminaires qui ont pour objet de distinguer diverses facettes du bilinguisme, mot au sens flou, mot employé à satiété, dont les connotations affectives sont autant divergentes qu’intenses, mot qu’il est difficile aujourd’hui d’utiliser sans mode d’emploi;
  2. de décrire le projet collectif que s’est fixé le Québec en matière de langue du travail;
  3. d’énumérer les éléments d’une stratégie du bilinguisme fonctionnel;
  4. de dégager les principales conclusions que nous tirons de nos réflexions.

1. Remarques préliminaires

Notre manière d’envisager le bilinguisme repose, en définitive, sur les distinctions suivantes :

1.1 Distinction entre bilinguisme de langue commune et bilinguisme de langue spécialisée

Le bilinguisme de langue commune résulte de l’acquisition d’une partie de la langue seconde constituée de :

  1. la composante phonologique, identifiée et réalisée à travers les sons les plus habituels chez les locuteurs de la langue seconde;
  2. l’essentiel de la composante syntaxique, c’est-à-dire les structures syntaxiques de base et les règles de transformation les plus usuelles ;
  3. une partie du vocabulaire de la langue seconde, dont l’importance varie beaucoup selon les individus, les méthodes d’apprentissage, le niveau du cours, etc. Les extrêmes peuvent se situer, par exemple, entre le Vocabulaire fondamental de Saint-Cloud et le Dictionnaire du français contemporain de Dubois.

L’objectif du bilinguisme de langue commune est de donner à l’individu une aisance linguistique en langue seconde qui lui permette, par exemple, d’entretenir une conversation courante, de lire, d’aller au cinéma, de faire ses courses, de manger au restaurant, en somme les gestes les plus familiers de la vie quotidienne.

Le bilinguisme de langue spécialisée comporte les mêmes éléments que le bilinguisme de langue commune, mais chacun comporte des différences notables.

  1. la composante phonologique restera la même, quoiqu’il se peut qu’au niveau de l’identification des phonèmes interviennent des allophones nouveaux;
  2. la composante syntaxique peut devoir s’enrichir de règles de transformation particulières à la langue technique;
  3. c’est le vocabulaire surtout qui caractérise le bilinguisme de langue spécialisée : il s’agit, ici, d’acquérir le vocabulaire d’une science, d’un métier, d’une technique, ou encore un ensemble de vocabulaires qui constituent la langue d’une entreprise. L’importance de ce vocabulaire varie beaucoup selon les besoins de l’individu. Cela va, par exemple, des quelques centaines de mots dont a besoin un plombier anglophone pour faire équipe avec des francophones aux milliers de mots de l’ingénieur qui s’intéresse à la sidérurgie.

1.2 Distinction entre bilinguisme en tant que projet individuel et bilinguisme en tant que projet collectif

La distinction découle de la nature des causes du bilinguisme.

Le bilinguisme est un projet individuel lorsque c’est l’individu qui décide lui-même d’acquérir une langue étrangère.

Nous ramenons à deux types les diverses raisons qui l’amènent à cette décision :

Nous tenons à souligner à ce sujet que la publicité et les idées reçues amènent souvent l’individu à lier son succès professionnel au fait de posséder une langue étrangère, alors que, souvent, son activité quotidienne ou son plan de carrière ne l’exigent en rien. Je pense ici aux slogans que diffusent, même à Paris, certaines écoles de langues étrangères, du type « Apprenez l’anglais, votre carrière sera assurée ».

Le bilinguisme est un projet collectif quand deux communautés linguistiques  :

1.3 Distinction entre bilinguisme institutionnel et bilinguisme fonctionnel

Le bilinguisme est institutionnel lorsque la société tend à vouloir faire de chaque individu un individu bilingue tant de langue commune que de langue spécialisée.

Le bilinguisme est fonctionnel lorsque la connaissance d’une langue étrangère est liée à l’exercice de certaines fonctions bien identifiées, pour des raisons connues découlant d’un projet collectif qu’a décidé de poursuivre une société.

La suite de l’exposé vise à expliciter cette notion.

Tout commence avec une question à deux facettes, à la manière d’une pièce de monnaie : pourquoi être bilingue? qui doit l’être?

2. Projet collectif québécois en matière de langue du travail

En matière de langue du travail, l’attitude du Québec se précise de jour en jour, tout particulièrement grâce aux travaux que poursuit sur le terrain l’Office de la langue française.

Il s’agit, en somme, de concilier deux objectifs, en apparence contradictoires  :

  1. Assurer aux Québécois l’usage du français comme langue du travail, quels que soient leurs niveaux hiérarchiques au sein de l’entreprise, ou leurs spécialités.
  2. Maintenir le contact d’une part avec la technologie et l’économie nord-américaines de langue anglaise, d’autre part avec les autres établissements de l’entreprise situés hors du Québec, donc généralement de langue anglaise.

    La poursuite de ces deux objectifs implique donc, en dernière analyse, qu’on accepte et qu’on aménage la coexistence et le voisinage de deux langues comme langue du travail, dont l’une, le français, serait d’un usage généralisé, l’autre, l’anglais, d’un usage restreint.

Cette manière d’envisager la question de la langue du travail rompt complètement avec la tradition industrielle québécoise où, pour des raisons historiques, la langue anglaise a toujours dominé.

Comment atteindre ces objectifs? Serait-ce par la voie du bilinguisme institutionnel, c’est-à-dire en exigeant de tous les Québécois et de tous ceux qui y travaillent, francophones et anglophones, la maîtrise de deux langues et d’un double vocabulaire technique? Nous croyons cette solution irréaliste, pour diverses raisons. D’abord parce que nous sommes convaincus qu’elle perpétuerait le statu quo, l’usage dominant de l’anglais, surtout en vocabulaire technique : le bilinguisme institutionnel ne recèle pas suffisamment d’énergie provocatrice de changement pour secouer l’inertie de la tradition. Ensuite parce que de nombreux métiers et fonctions, au sein d’un établissement, peuvent s’exercer quotidiennement et efficacement en français, sans recours aucun à l’anglais. Et aussi parce que nous pensons qu’une certaine relation doit, en toute justice, s’établir entre, d’une part, la fréquence d’usage de l’anglais pour une fonction et l’exigence de connaître cette langue, d’autre part : ce n’est pas parce qu’un contremaître assistera une fois tous les trois ans à une réunion qu’il faut exiger de lui la connaissance de l’anglais. Il serait plus facile d’assurer sa formation et son information d’une autre manière.

Enfin, parce que nous savons que tous les individus ne sont pas également aptes à apprendre une langue seconde, qu’il y faut une certaine intelligence, un appareil sensori-moteur adapté, une motivation bien personnelle. En somme, nous sommes convaincus que tout le monde ne peut pas être bilingue, surtout au point de pouvoir travailler en deux langues et qu’en conséquence il serait injuste à la fois de le réclamer de tous et d’en faire une condition d’obtention de la plupart des emplois ou des promotions. Pour ces raisons, le bilinguisme institutionnel ne nous semble pas une bonne solution.

Nous avons abordé le problème autrement, en observant d’une manière plus précise le circuit de la communication dans un certain nombre d’établissements, en ayant très présents à l’esprit nos objectifs. Nous nous sommes ainsi rendu compte que le passage d’une langue à l’autre, du haut en bas de la hiérarchie industrielle ou de la conception à l’exécution pouvait être assuré par un nombre relativement restreint de personnes, facilement identifiables. Ainsi est née dans notre esprit l’idée de passerelle linguistique. Nous entendons par cette expression une nouvelle fonction liée à des postes stratégiques le long de la chaîne de communication au sein de l’établissement, postes où le passage d’une langue à l’autre peut s’opérer pour permettre l’usage généralisé du français comme langue du travail sans couper les relations avec le monde anglophone environnant. Le bilinguisme est alors le fait uniquement du titulaire de ce poste, donc exigé d’un nombre restreint de personnes pour des motifs très précis. La passerelle linguistique permet à deux unilinguismes techniques de coexister sans difficulté. Elle est le concept clé du bilinguisme fonctionnel, qu’il faut alors concevoir comme une stratégie qui permet la communication d’une langue à l’autre au sein d’un réseau connu et analysé.

En prenant comme base théorique le bilinguisme fonctionnel, nous avons ensuite précisé le concept de français, langue du travail au Québec, en identifiant les zones d’emploi du français et de l’anglais. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur des enquêtes très minutieuses en milieu québécois et nous avons visité des établissements européens de même type où l’on fait face aussi à la nécessité d’utiliser deux ou plusieurs langues. Les pays visités sont : la France, la Belgique, le Danemark, la Suède, la Finlande et la Suisse.

Sans entrer dans le détail, le concept de français, langue du travail, se précise ainsi :

  1. Les communications internes se font en français à tous les niveaux.
  2. Les communications externes se font en français ou respectent le choix linguistique de l’interlocuteur suivant la nature de la communication ou le cadre dans lequel elle se fait.

    Les communications externes se font en français avec les organismes officiels, avec les fournisseurs du Québec, avec le public québécois par l’affichage, avec les établissements de la même entreprise établis au Québec.

    Les communications externes se font en français ou dans la langue que réclame l’interlocuteur : avec l’individu-client à l’intérieur du Québec, avec l’entreprise-cliente à l’intérieur du Québec, avec la clientèle de l’extérieur du Québec, avec les organismes techniques dont l’établissement est membre ou client, avec les établissements de la même entreprise établis hors du Québec.

3. Stratégie du bilinguisme fonctionnel

La stratégie du bilinguisme fonctionnel doit être très soigneusement établie. Elle n’est jamais la même d’une situation à l’autre. À titre de modèle, nous décrirons celle que nous avons arrêtée pour le monde industriel québécois. Elle comporte une succession d’étapes qu’il faut franchir dans l’ordre.

3.1 Identification précise du terrain où il faut aménager le contact du français et de l’anglais. Par exemple : un établissement, une entreprise, un commerce, un service, etc.

3.2 Recherche et identification des postes de l’organigramme et mise en schéma de cet organigramme.

Cette étape fournit trois types de renseignements très importants : verticalement, elle nous renseigne sur la complexité hiérarchique de l’unité de travail; horizontalement, elle nous révèle le nombre et l’identité des différents services de l’unité ; enfin, nous obtenons le nombre de personnes qu’il y a soit à chaque niveau hiérarchique, soit dans chaque service, selon qu’elles sont bilingues, unilingues anglais ou unilingues français.

3.3 Analyse du réseau des communications orales et écrites, soit à l’intérieur de l’unité de travail, verticalement (direction – exécution) et horizontalement (d’un service à un autre), soit de l’intérieur vers l’extérieur avec différents correspondants selon que ces communications se font en français ou en anglais.

Cette étape décrit le réseau de communications dans l’état actuel des choses. Elle fournit des renseignements de nature très diverse :

3.4 Analyse des exigences linguistiques de chaque fonction, en français et en anglais, dans les limites de la définition du français, langue du travail, donnée précédemment. Étape importante, d’où émergera le nouveau réseau de communication.

3.5 Insertion des exigences linguistiques dans la description de chaque fonction et diffusion de cette nouvelle description.

Cette démarche est importante à deux points de vue :

  1. elle sert à définir la politique que suivra l’établissement pour former et recruter son personnel;
  2. elle indique à l’individu qu’un poste intéresse comment se préparer, au point de vue linguistique, pour y accéder. Nous rejoignons ici le bilinguisme en tant que projet individuel dont nous parlions dans nos remarques préliminaires. Les exigences linguistiques sont intégrées aux exigences professionnelles de la fonction et l’individu prépare son plan de carrière en conséquence, comme il le fait pour les autres aspects de la fonction. Lui seul en est responsable.

4. Conclusion

En guise de conclusion, nous vous proposons une première synthèse des avantages du bilinguisme fonctionnel.

4.1 Le bilinguisme fonctionnel assure à tous les Québécois la possibilité de travailler en français sur le territoire du Québec. Les répercussions de ce fait seront profondes et très importantes à tous les points de vue. Surtout les Québécois y puiseront un sentiment de sécurité culturelle et professionnelle qui leur permettra d’envisager d’une manière neuve et détendue l’apprentissage de l’anglais comme langue commune et comme langue spécialisée.

4.2 Le bilinguisme fonctionnel aménage avec réalisme les relations de la langue anglaise et de la langue française sur le territoire du Québec en faisant assumer le rôle de passerelle linguistique aux individus qui s’y seront préparés et qui en auront les ressources intellectuelles. Une minorité d’individus compétents permettra à la grande majorité de la population québécoise de travailler et de vivre uniquement en français, sans pour cela la couper du monde anglo-saxon environnant.

4.3 Le bilinguisme fonctionnel précise la tâche du système d’enseignement en matière d’enseignement des langues secondes et en matière d’enseignement professionnel. Le bilinguisme de langue commune est facilité à l’ensemble de la population par l’enseignement des langues secondes. La formation professionnelle des étudiants francophones est assurée en langue française, de manière à ce que chacun connaisse la langue de son métier ou de sa profession. Ceux des étudiants qui se préparent à occuper des fonctions qui exigent une connaissance de l’anglais spécialisé l’apprennent, en surplus du français correspondant. Tous les anglophones du Québec se préparent au bilinguisme de langue spécialisée, puisqu’ils auront à travailler en langue française à tous les niveaux et dans tous les secteurs du monde industriel.

La notion de bilinguisme fonctionnel semblera, à beaucoup d’entre vous, tout à fait simple. Tous les pays d’Europe ont réglé de cette manière le problème des contacts linguistiques, au point que les industriels européens ont du mal à comprendre la question linguistique du Québec. Mais lorsqu’une idée simple heurte une tradition et modifie des habitudes, elle se gonfle d’émotivité et cesse d’être simple. Alors commence la longue patience ou la sombre colère de ceux des Québécois qui pensent « Pourtant, c’est bien simple, ça crève les yeux de bon sens! »

Problématique de la synonymie en vocabulaire spécialisé

Résumé

L’auteur examine cinq types de relations entre les mots de vocabulaires spécialisés et leurs sens, en s’intéressant aussi bien au mot simple monosémique et aux expressions concurrentes moins précises (par ex. convoyeur/transporteur) qu’aux mots ayant différentes significations dans différents domaines sémantiques. Il énumère ensuite certaines causes de la synonymie, qu’il exemplifie systématiquement. En conclusion, il affirme qu’il manque une analyse suffisamment précise de ce qu’est réellement un mot technique, et que la normalisation est beaucoup plus relative dans les vocabulaires techniques largement connus.

Mesdames, Messieurs,

Je me propose d’aborder la question de la synonymie en vocabulaire spécialisé d’une manière théorique et dans l’esprit du géologue qui examine un terrain pour en découvrir et en décrire les composants et caractéristiques.

Je le ferai en partant d’un point de vue linguistique. Le public que vous êtes, composé de linguistes et de non-linguistes, m’oblige à chercher une forme d’exposé compréhensible de tous, à rappeler des connaissances linguistiques qui seront élémentaires pour les linguistes et nouvelles pour les non-linguistes, à utiliser une terminologie que les linguistes trouveront discutable ou trop élémentaire alors que les non-linguistes la jugeront ésotérique, à me situer à un certain niveau d’abstraction que les uns diront superficiel et les autres trop loin du réel, à recourir à des exemples évidemment spécialisés qui risquent d’apparaître gratuits ou difficilement vérifiables, à moins qu’il n’y ait un expert dans la salle. Conscient de cette situation, je m’excuse auprès de chacun d’entre vous des désagréments que vous ressentirez au cours de cet exposé.

Je traiterai successivement les points suivants : quelques mots sur la nature du signe linguistique; les types de rapports entre les trois pôles : signifiant/signifié/référent; les causes éventuelles de la synonymie en vocabulaire spécialisé; enfin, la classification des mots spécialisés en genres.

1. Nature du signe linguistique

Lorsqu’on veut dire quelque chose, on fait face à trois éléments :

Les linguistes ont l’habitude de représenter ces éléments par un triangle, dit triangle d’Ogden et Richards, du nom des logiciens anglais qui ont proposé cette forme de représentation. Pour sa simplicité et sa commodité, nous partirons de ce triangle, même si, à la suite des travaux de Hjelmslev[1], on peut le modifier en poussant plus loin l’analyse du signifié, ce qui provoque l’éclatement du sommet du triangle[2]. Le voici :

Triangle qui porte à ses sommets les mots « signifié », « signifiant » et « référent ». Les mots « signifiant » et « référent » sont reliés au mot « signifié » par des arêtes continues. Les mots « signifiant » et « référent » sont reliés entre eux par une arête pointillée.

Vous retrouvez donc dans ce triangle, au sommet, le signifié qui est le concept que nous avons dans l’esprit, à la base, du côté droit, le référent, c’est-à-dire la réalité et, du côté gauche, le signifiant. Il est impossible de passer directement du référent au signifiant, c’est-à-dire de passer de la chose au mot sans passer par le sommet du triangle, soit le signifié ou le concept. Il s’ensuit donc que la linguistique présente les relations de ces trois pôles en disant que la réalité se cristallise dans l’intelligence, sous forme d’une idée qu’on appelle concept, et c’est précisément ce même concept que l’homme nomme ou exprime avec un moyen linguistique quelconque.

Le signifiant peut prendre des formes très variées. Ce peut-être :

Nous restreindrons notre attention aux deux derniers types de signifiants : les syntagmes (les expressions) et les lexèmes (les mots isolés). Nous pensons que pour les besoins du Colloque, la partie syntaxique n’est pas pertinente et que la partie morphologique ne crée pas de problème de normalisation.

2. Types de rapport entre signifiant, signifié et référent

La manière dont nous avons classé ces types de rapport s’inspire de l’acquis de la linguistique et des travaux de terminologie que nous poursuivons à l’Office de la langue française.

Notre intention est de cerner de plus près la notion de synonyme appliquée au vocabulaire spécialisé et de vous proposer une typologie qui permette à nos discussions d’être plus intenses et moins ambiguës.

La représentation graphique de ces rapports est difficile et aléatoire. Il faut donc les prendre pour ce qu’ils sont, des tentatives de visualiser des phénomènes abstraits.

Type no 1

Un signifiant qui exprime un seul signifié qui correspond à un seul référent :

Un signifiant renvoie vers un signifié qui renvoie vers un référent.

En langage ordinaire, on parlerait d’un mot ou d’une expression qui n’a qu’un seul sens, donc qui correspond à une seule réalité.

On dit alors que le mot est univoque (univocité), ou encore monosémique (monosémie), ou encore monovalent (monovalence).

Ce serait, d’après l’opinion la plus répandue[4], la principale caractéristique des vocabulaires spécialisés, l’idéal vers lequel ils tendraient.

Type no 2

Un signifiant qui peut exprimer plusieurs signifiés qui correspondent à des référents différents :

Un signifiant renvoie vers plusieurs signifiés qui renvoient chacun à un référent différent.

En d’autres mots, il s’agit d’un mot ou d’une expression qui peut avoir différents sens selon les contextes, qui correspondent à autant de référents différents.

On dit alors que le mot est polysémique (polysémie) ou polyvalent (polyvalence). Ce serait généralement le cas en langue commune.

La polysémie pose aux lexicographes des problèmes ardus : comment identifier les différents signifiés; comment les représenter dans un article de dictionnaire; comment décider qu’il s’agit effectivement du même mot et non d’un homonyme. Par exemple, le Petit Robert considère qu’il n’y a qu’un seul mot fuseau et, en conséquence, ne fait qu’un seul article, alors que le Dictionnaire du français contemporain en distingue quatre et rédige autant d’articles.

Pour ROBERT, il n’y a qu’un seul mot fuseau et il est polysémique; pour DUBOIS, il y a quatre mots fuseau et chacun est monosémique. Cette discussion est pertinente à notre propos, car, au lieu de considérer qu’un mot spécialisé a plusieurs sens, donc qu’il est polysémique, on peut affirmer qu’il ne s’agit pas du même mot, mais d’homonymes, et maintenir ainsi le caractère monosémique du mot spécialisé.

C’est le cas du mot taffetas qui désigne :

On peut se demander combien il y a de mots taffetas :

Type no 3

Plusieurs signifiants qui expriment le même signifié qui correspond à un seul référent :

Plusieurs signifiants renvoient à un même concept qui renvoie à un référent.

Donc, plusieurs mots pour dire la même chose. On dit alors que les signifiants sont synonymes (synonymie).

En principe, les linguistes affirment qu’il n’y a pas de synonymes réels. En général, on dit qu’il se peut que la dénomination soit la même, c’est-à-dire que l’objet désigné soit le même, mais qu’alors il existe des variations dans la connotation, c’est-à-dire des nuances différentes.

La synonymie serait un phénomène de surface, un phénomène apparent qui masquerait :

Pour notre part, nous nous demandons si la synonymie, en vocabulaire spécialisé, ne serait pas surtout une synonymie de dénomination, les différents signifiants désignant exactement le même signifié, sans variation de connotation. Autrement dit, en vocabulaire technique, et surtout là, il existerait de véritables synonymes de dénomination, sans variation de connotation.

Type no 4

Plusieurs signifiants qui expriment un concept imprécis, qui correspond à des référents dont on arrive mal à dire s’ils sont identiques :

Plusieurs signifiants renvoient à un même concept imprécis qui renvoie à plusieurs référents différents.

On se trouve donc en présence d’une réalité mal cernée, mal découpée, dont, en conséquence, le concept est flou, imprécis, d’où la concurrence de plusieurs termes, selon la perception des locuteurs. D’après notre expérience, les cas les plus fréquents sont ceux où le concept est d’abord nommé en anglais, tout particulièrement en anglo-américain.

Nous donnerons un seul exemple : les mots convoyeur et transporteur. Malgré nos recherches dans les dictionnaires, les dictionnaires spécialisés, les volumes traitant de manutention, les catalogues d’appareils, la publicité des fabricants, nous n’arrivons pas à cerner la différence sémantique entre les deux termes. Nous ne réussissons pas à savoir en quoi un transporteur est différent d’un convoyeur. Nous avons même relevé un cas[6] où le mot transporteur apparaît dans le texte, mais où, sous chaque illustration correspondante, est écrit le mot convoyeur. Nous considérons, pour l’instant, que les mots convoyeur et transporteur sont en concurrence pour désigner les mêmes types d’appareils de manutention, jusqu’à ce que ou bien l’un disparaisse, ou bien l’un et l’autre voit son sens se préciser et se distinguer.

Type no 5

Un référent qui est considéré de plusieurs points de vue différents, d’où différents signifiants :

Un référence renvoie à plusieurs points de vue qui renvoient chacun à un référent différent.

C’est le cas où la même réalité est observée par différents spécialistes qui y voient des choses différentes. Par exemple, le même défaut de laminage soumis à l’examen d’un physicien éveillera, disons, des idées de rupture causée par une élasticité trop restreinte, d’où un mot ou une expression pour le désigner; soumis à un chimiste, ce dernier pensera en termes de composition chimique du métal, d’où un mot ou une expression différente pour le désigner, bien que le défaut soit toujours le même. La concurrence des deux termes proviendrait alors de la vision même de l’observateur.

Pour l’examen de la synonymie en vocabulaire spécialisé, les rapports entre signifiant/signifié/référent qui nous intéressent sont ceux des types trois, quatre et cinq.

3. Causes éventuelles de synonymie en vocabulaire spécialisé

L’inventaire des causes de synonymie que nous vous présentons est un premier essai que nous soumettons à votre attention.

3.1 Équivalence des expressions (syntagmes) soit par rapport à un mot simple (lexème), soit par rapport à une autre expression

Les vocabulaires spécialisés comportent deux types de signifiants : des mots simples (lexèmes), des expressions ou groupes de mots (syntagmes).

Il peut arriver qu’un mot simple ait comme équivalent synonymique une ou plusieurs expressions qui sont des paraphrases, des explicitations du mot simple. Le signifié semble alors se défaire en ses éléments constitutifs (appelés sèmes), chacun cherchant sa propre voie d’expression, son propre signifiant. L’exemple le plus simple est celui des machines, où l’on trouve souvent des paires de signifiants synonymiques de type machine à laver/laveuse, machine à sécher/sécheuse. Dans les compteurs d’électricité, on trouve molette et bouton de réglage, les deux expressions étant parfaitement synonymiques dans leur contexte. En tissage, pour désigner le ros, on trouve peigne/peigne à tisser/peigne du battant/peigne de métier à tisser. En mécanique, contrepoids et masse d’équilibrage.

Il peut aussi arriver que plusieurs expressions soient synonymiques. La synonymie des syntagmes est due ou bien au fait qu’on choisisse des constituants différents, ou bien que les mêmes constituants puissent s’exprimer par des termes eux-mêmes synonymiques. Nous tirerons nos exemples du vocabulaire de la machine à coudre industrielle : broche à bobine/broche porte-bobine, dégageur de fil/tire-fil, point bâti/point de bâti/point de bâtissage, relève-presseur/releveur du pied presseur, pied ganseur/pied passepoileur.

3.2 Concurrence des théories, des techniques, des procédés, des établissements ou entreprises

Voici quelques exemples. Dans la machine à coudre, la compagnie Pfaff désigne une certaine partie sous le terme plaque frontale[7], la compagnie Singer utilise l’expression plaque de face[8], tandis que le Comité européen de liaison des industries de la machine à coudre[9] préconise couvercle frontal et que Jean Dusy, dans son vocabulaire textile trilingue[10], propose couvercle pour tête.

Dans la publicité des appareils électroménagers, on observe une abondance d’expressions pour les mêmes réalités, surtout celles qui peuvent varier d’une année à l’autre; exemple : bras gicleur qui a pour concurrents : bras de lavage/bras d’aspersion/bras rotatif/bras à jet rotatif/bras arroseur rotatif/bras d’arrosage, ou encore : l’œufrier qui se dit : casier(à œufs)/bac (à œufs)/panier (à œufs)/tiroir (à œufs)/plateau (à œufs)/plateau à alvéoles/compartiment à alvéoles/balconet à alvéoles/moule (à œufs)/tablette (à œufs)/porte-œufs/galerie moulée (pour les œufs)/niche (à œufs)/alvéoles (à œufs). Même variation pour le bac à viande, le bac à glaçons, le garde-beurre, le thermomètre à rôti.

3.3 Nouveauté du référent

Chaque nouvelle invention, chaque nouvelle technique, chaque nouveau procédé, chaque amélioration apportée aux connaissances humaines peut provoquer l’apparition de signifiants synonymiques en concurrence. Il s’agit ici, selon l’expression de Guilbert, de « vocabulaire en gestation[11] ».

Nous donnons comme exemple « la nouvelle technique financière imposant aux monnaies européennes un mouvement de “va-et-vient de part et d’autre d’un étiage fixé”. Devrait-on dire flottement, fluctuation, flottaison, flottation ou flottage [de la monnaie][12] »?

3.4 Imprécision du concept

Le phénomène se produit souvent dans les périodes de transformation des techniques et des procédés, ou dans les cas de super-spécialisation d’une activité autrefois globale.

Le cas le plus connu est celui du mot marketing et ses proches parents commercialisation et merchandising. Le mot marketing, de l’avis même des spécialistes, est ambigu et difficile à définir, le sens variant beaucoup selon les points de vue[13]. Les définitions que l’on en risque sont très générales, pour ne pas dire évasives[14]. Marcel Lagrenade a fait une excellente étude de cette question à l’intention de l’entreprise Domtar[15]. Nous lui empruntons le schéma que l’on trouve en annexe, surtout parce qu’il a l’intérêt de montrer la séquence des opérations entre l’étude des marchés et l’analyse des réactions de la clientèle une fois le produit fabriqué, distribué et vendu. C’est lorsqu’il s’agit de découper et de nommer les étapes de cette séquence que surgit le problème. Pour les uns, surtout les Français, le marketing désigne les études préliminaires : la connaissance du consommateur et de ses besoins, la définition des caractéristiques optimales des produits, l’étude des marchés. Certains y ajoutent la détermination des canaux de vente et l’organisation des services après-vente[16]. Pour les autres, surtout les Américains, le marketing englobe toute la séquence. La commercialisation désigne tout ce qui se passe entre le moment où le produit sort de l’usine et celui où on assure le service après-vente. Le mot est alors distinct et du marketing au sens français et du marketing au sens américain, dont il devient une partie constituante.

Le merchandising serait une méthode qui consiste à offrir la marchandise qu’il faut, en bonne place, en quantité voulue et au prix convenable. Ce concept coïnciderait avec l’expression mise en vente, mais ne correspondrait pas au mot commercialisation, dont il serait une partie. On le voit, toute la question tourne autour du concept, de l’idée que l’on se fait de la chose.

3.3 Contact avec une autre langue, tout particulièrement l’anglais

Deux cas se présentent :

3.6 Renouvellement du vocabulaire technique

Guilbert[17] signale que le vocabulaire technique se renouvelle d’une manière accélérée, si l’on en juge par l’observation du mouvement général du lexique français, alors que le lexique général serait plus stable.

Cette remarque suggère qu’on pourrait observer, dans une science ou une technique, des vagues successives de terminologie selon le rythme des transformations. Si les vagues sont très rapprochées dans le temps, ou si elles se manifestent de manière différente selon les régions ou les établissements, on pourrait alors observer une synonymie qui serait l’indice de la coexistence de deux vagues terminologiques.

Nous n’avons pas eu le temps de vérifier cette hypothèse. Mais si nous avions à la vérifier, je pense que nous le ferions dans le vocabulaire de l’électronique, où les vagues successives de terminologie se succèdent d’une manière très rapprochée.

3.7 Existence de niveaux de langue

Existe-t-il, dans les vocabulaires spécialisés, des niveaux de langue, c’est-à-dire des cas où l’ingénieur et l’ouvrier, par exemple, utiliseraient des signifiants différents pour désigner le même référent?

Les avis, là-dessus, sont partagés et nous n’avons procédé à aucune étude systématique de la question. Il est trop tôt pour se prononcer.

On le voit, les causes éventuelles de synonymie en vocabulaire spécialisé sont nombreuses. Il serait donc surprenant de n’en point observer, même si le phénomène était peu fréquent.

Le contraste entre l’orientation de nos réflexions, provoquées par les travaux en cours à l’Office, et l’opinion généralement acceptée, ou du moins rarement contestée, qu’il n’y a pas de synonymie en vocabulaire spécialisé, nous a beaucoup intrigués et nous avons alors commencé à examiner de plus près ce que l’on peut entendre par les expressions : mot scientifique, mot technique, vocabulaire scientifique et technique. Nous en sommes peu à peu venus à distinguer différents types de mots spécialisés, qui se comporteraient d’une manière distincte à l’égard de la synonymie.

4. Essai de classification des mots spécialisés

La classification que nous vous proposons est intuitive. Elle constitue une hypothèse de travail que nous n’avons pas vérifiée. Nous l’avons formulée à partir de nos travaux de terminologie. Le vocabulaire dont nous nous servirons est provisoire.

4.1 Cas A

Il s’agit de situations où les référents sont :

Nous nous proposons, pour l’instant, d’appeler nomenclature les ensembles de mots qui servent à désigner ces ensembles de référents.

Nous diviserons le cas A en deux catégories, selon que les référents sont primaires, c’est-à-dire existant en soi dans la nature, indépendamment de l’activité cognitive et technique de l’homme, ou qu’ils sont secondaires, c’est-à-dire créés par l’homme, produits par l’activité cognitive et technique de l’homme, donc susceptibles de se transformer, sans nécessairement provoquer une modification de signifiant correspondant.

D’où deux catégories de nomenclature :

Les signifiants de ces nomenclatures :

4.2 Cas B

Il s’agit ici des situations où les référents sont :

Nous proposons d’appeler vocabulaires les ensembles de mots qui servent à désigner ces référents.

Nous distinguerons deux types de vocabulaires :

Les mots de ces vocabulaires :

5. Conclusion

De tout ce qui précède, nous tirons les conclusions suivantes :

Annexe

Marketing – Étude de M. Marcel Lagrenade, directeur du Service de traduction Société Domtar Limitée, Montréal (Domtar : Traduction et linguistique, 1970).
Triangle qui porte à ses sommets les mots « signifié », « signifiant » et « référent ». Les mots « signifiant » et « référent » sont reliés au mot « signifié » par des arêtes continues. Les mots « signifiant » et « référent » sont reliés entre eux par une arête pointillée.

Notes

Abstract (anglais)

The author examines five types of relations between words and their meanings, as applied to specialized vocabularies, from the simple monosemic word to the less precise concurrent expressions (e.g. convoyeur/transporteur), or words with different meanings in different semantic fields. He then proceeds to enumerate causes for synonymy, giving each time numerous examples. To conclude, he states that there lacks a sufficiently precise analysis of what a technical word really is, also that normalization is far more relative in widely known technical vocabularies.

Éléments d’une théorie de l’aménagement linguistique

Résumé

Partant des problèmes de l’aire linguistique francophone du Canada, l’auteur se demande si le développement d’une langue et de son usage restent soumis aux seules influences sociologiques et économiques prévalant dans la région, ou si, au contraire, un développement global harmonieux dans un espace culturel plus large doit être recherché consciemment.

Toutes les productions écrites (des gros titres à la littérature de qualité), la radio et la télévision exercent une influence multiple sur les divers groupes sociologiques et leurs usages linguistiques. Faut-il cependant laisser le développement d’une langue s’autoréguler lui-même et demeurer sujet aux influences mentionnées ci-dessus —et ainsi adhérer à des principes semblables à ceux du libéralisme économique—, ou doit-on au contraire intervenir vigoureusement pour favoriser la préservation de l’unité et de l’esprit de la langue —et ainsi prendre en compte la diversité culturelle, propre à chaque zone linguistique de la francophonie?

Jean-Claude Corbeil fournit une étude exhaustive et répond à cette question non négligeable.

Introduction

La situation linguistique du Québec est l’occasion, depuis longtemps, de discussions sans cesse renaissantes dont les thèmes ne se renouvellent guère : la nature du français que nous parlons, l’anglicisation, les canadianismes, le français populaire québécois, les rapports entre le français du Québec et celui de France, en fait, plus précisément, celui de Paris. Ces discussions se caractérisent beaucoup plus par leur charge émotive que par la rigueur scientifique de leur contenu. D’où, peut-être, la raison de l’absence notable des linguistes dans ce débat.

Un thème revient constamment : il faut modifier la situation. Les uns mettent l’accent sur la qualité de la langue et proclament la nécessité de corriger et d’améliorer le français parlé et écrit au Québec. Les autres, sensibles surtout au fait que l’état du français au Québec est la résultante des forces économiques en présence, réclament la francophonisation du monde du travail. Le choix des moyens pour atteindre l’un ou l’autre de ces objectifs est, à son tour, un terrain de discussions sans fin.

Une autre ligne mélodique est apparue récemment, qui prend constamment de l’ampleur, au point parfois de couvrir toutes les autres. On pourrait la formuler très succinctement de la manière suivante : en matière de langue, il faut suivre l’usage. Les plus brutaux, ou les plus francs, ou les plus partisans de la culture québécoise, affirment : nous parlons québécois, nous n’avons pas à nous aligner sur le français de Paris. Cette ligne mélodique est celle d’un groupe de linguistes, de quelques sociologues, surtout celle des écrivains, des chansonniers. D’où affrontement avec ceux qui veulent modifier la situation. D’où sujet de discussion : qu’est-ce que l’usage, qu’est-ce que le québécois?

Le gouvernement du Québec a créé, en 1961, un Office de la langue française. Dès ce moment, et depuis lors, cet office est sans cesse balloté par les vents, les vagues, les courants de la question linguistique québécoise. Quoi qu’il fasse, l’Office réjouit les uns et heurte les autres, la plupart du temps sans savoir pourquoi.

Les notes qui suivent s’inspirent du besoin de rendre plus rationnel le débat, tentent d’y mettre un certain ordre, enfin proposent la constitution d’une nouvelle discipline scientifique pluridisciplinaire : l’aménagement linguistique, dont l’objet serait le développement harmonieux d’une langue au sein d’une culture.

I. Problématique

Nous nous proposons d’énumérer les termes de la question. Nous emprunterons beaucoup à la sociologie et à l’anthropologie culturelle, tout particulièrement à Linton[1], sans nous préoccuper de pousser très loin l’analyse de chacun des concepts-outils utilisés. L’essentiel, pour nous, est d’affirmer que l’aménagement linguistique repose entièrement sur certains phénomènes sociologiques et d’en faire l’énumération provisoire la plus complète. Ce qui est important, ce n’est pas la nouveauté de chaque terme, mais la prise de conscience du fait qu’il faut en tenir compte.

a) La notion de culture

« Une culture est la configuration des comportements appris et de leurs résultats, dont les éléments composants sont partagés et transmis par les membres d’une société donnée[2] ».

« Configuration » pour indiquer qu’une culture est un ensemble d’éléments interreliés; « comportements » pour exclure de la notion de culture les faits biologiques automatiques comme la respiration, la digestion, ou les pulsions instinctuelles comme se reproduire, survivre; « résultats » pour inclure dans la culture certains produits de l’homme, comme la radio ou l’automobile, à cause de leur influence sur les comportements : « partagés et transmis » pour insister sur le fait que la notion de culture implique nécessairement un processus de façonnement de l’individu par le groupe, quel que soit l’âge de l’individu, de même qu’une forme de consensus établi entre les individus quant à la manière de vivre ou de faire les choses.

Il faut distinguer soigneusement la culture réelle et la culture construite[3]. La culture réelle est celle vécue par chaque individu qui y participe; elle comprend un très grand nombre d’éléments, parce qu’elle englobe l’extrême variété des comportements des individus : personne n’agit exactement comme son voisin, tout en agissant comme lui. C’est le partage difficile du personnel et du social. La culture construite est le produit de l’activité d’un chercheur qui tente d’extraire des comportements des individus les éléments stables et qui considère le résultat de cette opération comme l’essence de la culture. En somme, décrire une culture consiste à supprimer ce qu’a de personnel chaque comportement individuel observé.

b) La notion de modèle culturel

Définissons le modèle culturel comme un standard de comportement.

À la notion de culture réelle correspond celle de modèle culturel réel. On peut le décrire comme étant l’aire de variabilité à l’extérieur de laquelle le comportement est jugé comme bizarre et provoque des réactions diverses dans deux directions : félicitation, punition.

À la culture construite correspond le modèle construit. Il est le résultat de l’activité du chercheur qui essaie de ramener le modèle réel à ses composantes stables, celles que l’individu doit absolument respecter pour être accepté du groupe, quitte à y ajouter ses variantes personnelles sans risque. Le modèle culturel construit est donc une aire de plus petite surface au centre de l’aire de modèle réel, la couronne plus ou moins large ainsi obtenue symbolisant la part de la personnalité dans le comportement de l’individu.

Enfin, il existe un troisième type de modèle, le modèle idéal. « Il s’agit d’abstractions élaborées par les membres de la société eux-mêmes; ils représentent leur opinion unanime sur la façon dont il faut se comporter en certaines situations [...]. En général, les modèles idéaux paraissent édifiés le plus souvent pour les situations que la société juge d’une importance primordiale et notamment pour celles qui engagent l’interaction des individus qui occupent des positions différentes dans le système social. Les modèles idéaux peuvent ne pas concorder, et de fait, ne concordent habituellement pas, avec les modèles construits que le chercheur élabore au moyen de ses observations sur le comportement réel. Dans certains cas, le désaccord peut signifier simplement que le modèle idéal ne parvient pas à conserver le contact avec les réalités d’une culture en plein changement [...]. Mais dans d’autres cas, il semble bien que le modèle idéal n’ait encore jamais concordé avec la moyenne du modèle culturel réel : il représente alors l’objet d’un désir, une valeur qu’on a toujours admise davantage en la violant qu’en la respectant. Dans les deux cas, les modèles idéaux exercent une action normative en décourageant les conduites qui s’écartent trop des standards qu’ils proposent[4]. »

c) La variation des modèles réels

On peut ramener à cinq types principaux les causes de la variation des modèles réels :

d) Le mode d’intégration de l’individu au modèle culturel réel

L’individu accepte, dans une très large part, les modèles culturels que lui propose la société où il vit.

La cause profonde et primordiale de ce phénomène est le besoin impérieux, vital que ressent l’individu d’être accepté et aimé par les membres du groupe où il vit.

L’individu participant à un nombre plus ou moins grand de groupes plus ou moins différenciés, il s’ensuit que le même individu variera son comportement pour se conformer aux modèles de chaque groupe où il s’insère. Il existe donc, chez l’individu, une pluralité de modèles réels qui lui permettent de s’adapter aux groupes auxquels il a affaire. L’importance du phénomène est directement proportionnelle à la mobilité de l’individu.

e) L’écart entre le modèle réel et le modèle construit

Nous avons vu que le modèle construit est l’œuvre du chercheur.

Il existe toujours un écart entre le modèle réel et le modèle construit : cela découle du processus même de la connaissance.

Cet écart peut signifier deux choses : ou bien, l’habileté du chercheur à saisir et à écrire le réel; ou bien, l’état des connaissances dans un domaine donné.

Il ne faut donc pas confondre le modèle construit et le modèle réel, encore moins identifier le premier au second.

Dans le domaine de l’analyse de la culture, plus qu’ailleurs, il faut conserver un sain scepticisme à l’égard des modèles construits que nous proposent les divers chercheurs.

f) La notion de langue

Nous nous en tiendrons, pour l’instant, au langage articulé humain, même si nous sommes convaincus que les autres formes de langage doivent s’insérer dans une théorie globale de l’aménagement linguistique.

La langue est un système de conventions grâce auxquelles les individus d’un même groupe communiquent entre eux. On y distingue une composante phonologique, une composante syntaxique, une composante sémantique. On y distingue également une profondeur et une surface, qui correspondent à peu près à l’implicite et à l’explicite de la définition de la culture[5], c’est-à-dire à l’intériorité (non observable ou vérifiable directement mais, indirectement, par le biais des comportements) et à l’extériorité (observable et vérifiable). La composante phonologique (profondeur) se réalise dans la chaîne phonétique (surface), la composante syntaxique dans le déroulement linéaire de la phrase; la composante sémantique se réalise d’une part par le truchement de la composante syntaxique, d’autre part par la composition (grâce à la composante phonologique) de divers sémèmes, soit lexèmes, c’est-à-dire le lexique, soit morphèmes, c’est-à-dire la morphologie.

La langue donne lieu à un ensemble de comportements. Elle est partie intégrante de la culture. On doit lui appliquer la même analyse sociologique ou anthropologique qu’aux autres institutions ou comportements constitutifs de la culture.

g) Application de la notion de modèle à la langue

La notion d’idiolecte tente de cerner les variations individuelles (idiolecte : manière dont un individu manipule la langue); la notion de niveaux de langue tente de cerner les variations linguistiques socio-économiques; celle de langue spécialisée recouvre les variations occupationnelles ; celle de langue régionale correspond aux variations géographiques; les variations temporelles sont l’objet de la linguistique diachronique. Enfin, l’intersection de toutes ces variations, à l’exclusion des variations temporelles, constitue la langue commune. Par métaphore, on pourrait représenter ces notions par une marguerite dont le cœur serait la langue commune, les pétales les divers types de variations ; de même qu’une marguerite est composée d’un cœur et d’un certain nombre de pétales, de même la langue est constituée de la langue commune et des variations. On a beaucoup tendance à réduire la langue à la seule langue commune. Ce peut être nécessaire aux chercheurs pour des raisons méthodologiques, ou conformément à une stratégie de description. Mais il faut le savoir et le dire. Par rapport aux modèles construits, on pourrait utiliser une autre métaphore, celle de la pyramide : au bas de la pyramide, les idiolectes; au premier étage, les modèles construits correspondant à un petit groupe, la famille, par exemple; au deuxième, les modèles construits correspondant à un groupe plus grand, par exemple, le quartier, la ville; ensuite, ceux correspondant à une région, à un pays; enfin, au sommet, le modèle linguistique construit unique applicable à tous les comportements langagiers des membres du super-groupe, par exemple la francophonie. Plus on va vers le sommet, plus on généralise, plus on s’éloigne du réel.

Les variations sont d’autant plus intenses qu’elles se rapprochent de phénomènes linguistiques de surface. Ainsi, elles atteignent la plus grande intensité dans le lexique et la phonétique.

II. Mode d’implantation des modèles linguistiques réels

La question que nous nous posons est la suivante : comment les modèles linguistiques réels s’imposent-ils à l’individu?

On peut répondre à cette question en se plaçant successivement à deux points de vue, celui de l’individu et celui du groupe, tout particulièrement de la société.

a) Point de vue de l’individu

En guise de réponse, on peut formuler au moins trois hypothèses :

b) Point de vue du groupe

La réponse la plus fréquente à la question que nous posions plus haut est : l’usage détermine le comportement linguistique de l’individu. Autrement dit, la société amène un individu à parler et à écrire d’une certaine manière de par la seule influence des habitudes linguistiques les plus répandues dans le groupe. Si vous êtes linguiste, vous aurez donc tendance à concevoir l’usage dans une perspective statistique et à penser que c’est la fréquence nette d’un phénomène qui fait qu’il est accepté ou acceptable; de plus, vous donnerez priorité à la langue parlée. Si vous êtes grammairien, vous distinguerez entre le bon et le mauvais usage et vous observerez surtout la langue écrite.

Le corollaire de cette réponse est un net refus généralisé du concept de dirigisme linguistique. La plupart des observateurs et, parfois, des usagers interdisent à la société, et à son incarnation politique l’État, d’intervenir dans les usages linguistiques, en en fixant, d’une manière ou de l’autre, les modalités.

On peut établir un certain parallélisme entre ce type de réponse et le libéralisme économique. La thèse centrale[6] du libéralisme économique réside dans l’affirmation de l’existence, dans le domaine économique, d’un ordre naturel qui tend à s’établir spontanément. Le rôle des individus doit se borner à découvrir les lois économiques qui entraînent le système vers l’équilibre. L’individu est l’agent économique par excellence, à qui il faut accorder le maximum de liberté. L’État et les groupes privés ne doivent pas, par leur intervention, gêner le libre jeu de la concurrence entre individus, qui, à elle seule, équilibrera production et consommation grâce au mécanisme des prix, tandis que celui des revenus ajustera l’offre et la demande de travail et de capital. L’ordre naturel doit assurer un développement économique sans crise; il est très supérieur à tout ce qui pourrait résulter d’une organisation de l’économie par les hommes. Malheureusement, l’application de cette théorie a provoqué et provoque encore des crises économiques plus ou moins graves et l’État dut intervenir pour orienter la vie économique de la société. L’idée de la non-intervention de l’État dans l’économie est périmée et nous vivons aujourd’hui dans un système économique de plus en plus orienté et contrôlé par l’État. La théorie du libéralisme économique comportait un certain idéalisme quant à l’homo economicus et marquait l’ignorance des mécanismes réels de la vie économique. Nous croyons qu’il en est de même de la théorie de l’usage : elle donne bonne conscience à notre ignorance des mécanismes du façonnement linguistique de l’individu et suppose un homo loquens totalement libre. En un mot, répondre que c’est l’usage qui détermine le comportement linguistique, c’est ne rien dire.

Nous proposons plutôt, à titre d’hypothèse, la réponse suivante : les comportements linguistiques de l’individu sont fortement façonnés par l’État et les groupes privés, qui mettent en place des procédés de standardisation linguistique.

III. Les procédés de standardisation linguistique

Notre hypothèse repose sur l’observation empirique d’un certain nombre de phénomènes sociaux, dont l’objet, en tout ou en partie, est d’orienter, avec plus ou moins de force et de succès, le comportement linguistique des individus.

À titre indicatif, nous nous proposons d’en faire l’énumération, avec quelques remarques descriptives, sans nous préoccuper ni de pousser la description de chaque phénomène très loin, ni d’être exhaustif dans leur inventaire.

a) L’enseignement de la langue commune

L’enseignement de la langue commune aux enfants surtout (école maternelle et élémentaire), aux adolescents (école secondaire) et aux jeunes gens (cégep) a pour objectif fondamental de leur donner une maîtrise souple et aussi étendue que possible de leur idiome maternel.

Cette situation d’apprentissage est extrêmement complexe quant à son influence sur le développement linguistique des sujets-agents.

b) L’enseignement des langues techniques et professionnelles

Enseigner la chimie, la plomberie, le droit ou la gestion des entreprises, c’est non seulement enseigner une science, une technique, un art, c’est aussi et surtout enseigner un vocabulaire, une terminologie et, on l’oublie trop, une stylistique, c’est-à-dire une manipulation particulière de la langue, propre à cette activité (rédaction d’un rapport de laboratoire, rédaction d’un contrat, etc.). Et tous apprennent, à peu de variantes près, la même chose, l’idéal des sciences et des techniques étant de plus grande uniformité possible. En ce sens, l’usage, que fait l’individu, de la langue pour son activité professionnelle, est très fortement orienté et standardisé dès le départ, dès l’apprentissage ou l’étude des rudiments de celle-ci.

c) Mode d’utilisation de la langue à l’usine

D’autant plus que le mode d’utilisation est extrêmement contraignant : à son arrivée à l’usine, l’individu n’a pas beaucoup le choix quant à la langue qu’il va utiliser, il sera forcé de prendre celle de l’usine. Le Québec en donne une démonstration chaque jour, puisqu’on y observe que des individus travaillent en anglais, même si toutes leurs études se sont déroulées en français et même si le reste de leur vie se passe en français. La situation de travail, comme celle d’apprentissage, est complexe. Elle comporte beaucoup d’éléments dont la somme totale définit la contrainte linguistique qui s’exerce sur l’individu. Nous citons comme exemples :

d) Le mode d’utilisation de la langue par les organismes gouvernementaux

Le mode d’utilisation de la langue par les organismes gouvernementaux, tout particulièrement lors de la rédaction des textes juridiques et dans les imprimés de gestion des différents programmes. Par exemple, le programme d’assurance maladie véhicule toute une terminologie et une phraséologie que tous les intéressés respecteront et reproduiront parce que c’est officiel, et souvent parce qu’ils ne peuvent faire autrement même s’ils le voulaient.

Il y a un très net processus de contrainte linguistique. Encore ici, le Québec est un très bon terrain d’observation.

e) La langue des médias : radio, télévision, cinéma, journaux, revues, publicité

Que les médias, de par le modèle linguistique qu’ils proposent, exercent une influence normalisatrice sur leurs adeptes est admis par un très grand nombre d’observateurs, de linguistes entre autres. C’est ainsi qu’en France, on leur attribue une part de responsabilité dans la disparition des parlers régionaux. Au Québec, on prétend que Radio-Canada a contribué à modifier (à améliorer, disent certains) la situation linguistique.

f) L’activité des groupes de normalisation technique

Nous entendons par là des organismes (type Association française de normalisation, Association canadienne de normalisation), des groupes (type associations professionnelles, chambre syndicale), des organismes gouvernementaux (type service de la loyauté des ventes, service d’inspection des viandes) dont l’activité comporte une forme d’intervention dans le domaine du vocabulaire ou de la terminologie.

Par exemple, l’Association française de normalisation entreprend de normaliser la fabrication des boulons, vis, écrous. Son objectif est strictement technique : décrire les spécifications des produits. Mais elle doit aussi les nommer. Si tous les fabricants utilisent le même terme, pas de problème; s’il y a divergence, on procédera à une consultation, on dégagera un consensus, de manière à ne rendre officiel qu’un seul mot qui, fort de ce caractère, supplantera peu à peu les autres.

Autre exemple : en standardisant les coupes de viandes, on standardise du même coup la terminologie ; non seulement le boucher découpera-t-il la bête d’une certaine manière, mais il la vendra sous une certaine appellation, contrôlée par le service de la loyauté des ventes.

Dernier exemple : il existe à Québec et à Ottawa un service de contrôle de l’étiquetage des produits alimentaires, qui surveille non seulement les poids et mesures, les composants chimiques, mais aussi l’appellation du produit, qui doit correspondre au vocabulaire accepté par chaque service. D’où influence sur le vocabulaire du consommateur.

g) L’activité d’organismes officiels à vocation normative

Exemple : L’Académie française, l’Académie Goncourt, le Conseil international de la langue française, l’Office de la langue française du Québec, les Commissions ministérielles de terminologie (mises sur pied par le gouvernement français pour trouver des équivalents français aux mots anglais les plus utilisés dans chaque ministère).

Quoi qu’on en pense, il nous faut examiner l’influence de ces organismes sur le développement d’une langue.

h) L’activité des chroniques de langue

L’activité de certains individus qui se donnent comme vocation d’orienter l’usage, de le régler, de le corriger. Exemple : Grevisse, par la publication du Bon Usage, Littré, par la publication de son dictionnaire, les émissions de langue de Radio-Canada, les chroniques de langage dans les journaux.

Là encore, il faut examiner de près l’influence de ces personnes, son mode de pénétration, sa diffusion dans la collectivité.

IV. L’aménagement linguistique

C’est en observant ces phénomènes, c’est en y réfléchissant que nous en sommes venus à mettre en doute notre propre croyance en l’usage, à penser que des forces sociales orientaient fermement et avec succès le comportement linguistique des individus et à ressentir le besoin d’examiner ces faits avec méthode et rigueur.

Voilà, pourquoi nous proposons une nouvelle voie à la sociolinguistique, que nous désignons sous le terme d’aménagement linguistique.

L’aménagement linguistique a pour objet :

L’objectif poursuivi est d’assurer le développement de la langue en harmonie avec celui de la société, de la science et de la technologie, de manière à ce qu’il n’y ait aucun hiatus entre eux.

Conclusion

Nous sommes fermement convaincus que l’évolution de l’humanité provoquera de tels chocs entre les langues qu’il faudra intervenir et assurer leur coexistence et leur développement.

Notes

Zusammenfassung (allemand)

Ausgehend von den Problemen des frankophonen Sprachraums in Kanada greift der Autor die Frage auf, ob die Entwicklung einer Sprache und der Sprachgebrauch nur den regional vorherrschenden soziologischen und ökonomischen Einflüssen unterworfen bleiben oder ob bewußt eine harmonische Gesamtentwicklung innerhalb eines größeren Kulturraums angestrebt werden soll.

Alle schriftlichen Erzeugnisse (von der Schlagzeile bis hin zur gehobenen Literatur), Rundfunk und Fernsehen üben einen jeweils unterschiedlichen Einfluß auf die einzelnen soziologischen Gruppen und deren Sprachgebrauch aus. Soll man jedoch die Entwicklung einer Sprache — ähnlich den Prinzipien des wirtschaftlichen Liberalismus — sich selbst bzw. den obigen Einflüssen überlassen oder aber zur Wahrung der sprachlichen und damit geistigen Einheit — bei aller Achtung vor der kulturellen Vielfalt wie beispielsweise im frankophonen Sprachraum — mit helfender Hand sinnvoll eingreifen ?

Jean-Claude Corbeil liefert hierzu eine umfangreiche Untersuchung und gibt eine Antwort auf diese nicht unerhebliche Frage.