Principes sociolinguistiques et linguistiques de la Charte de la langue française

Nous nous proposons ci-dessous d’énoncer et d’exposer brièvement les principes d’ordre sociolinguistique et linguistique sur lesquels se fondent l’architecture de la Charte de la langue française et l’action administrative propre à son application. Cet exposé, faut-il le rappeler, n’engage que son auteur.

Nous sommes arrivés à isoler ces principes des renseignements qui nous provenaient de trois sources distinctes :

Au moment où le législateur a voulu rédiger une loi destinée à redresser la situation de la langue française au Québec et en assurer l’épanouissement d’une manière certaine et définitive, il disposait donc d’une description complète de la situation et d’un certain nombre de principes bien établis, dont il pouvait s’inspirer, même s’ils n’étaient pas explicitement formulés. Nous en tenons aujourd’hui une synthèse provisoire, conscients que nous sommes qu’il nous faudra bien des essais avant d’arriver à une formulation satisfaisante de la théorie sous-jacente à l’action que nous menons au Québec.

Premier principe : la société québécoise ne doit pas être une société bilingue.

Les mots « bilingue » « bilinguisme » n’ont pas, en définitive, de sens bien précis. Ils sont susceptibles de bien des acceptions, au point qu’on peut dire d’eux qu’ils exigent un mode d’emploi détaillé. Nous en craignons l’usage irréfléchi, surtout dans des situations politiques conflictuelles ou dans des débats où l’émotivité l’emporte facilement sur la raison.

Nous distinguons le bilinguisme en tant que projet individuel et le bilinguisme en tant que projet collectif.

Le bilinguisme est un projet individuel lorsque c’est l’individu qui décide lui-même d’acquérir une langue étrangère. Il peut y être poussé par une motivation d’ordre culturel ou par des raisons de carrière.

Le bilinguisme est un projet collectif quand plusieurs communautés linguistiques :

Il ne découle pas du fait que le bilinguisme est un projet collectif que tous les individus doivent être bilingues, doivent l’être à la fois en langue commune et en langue de spécialité. Il en découle cependant que le bilinguisme individuel est davantage désiré et que des pressions s’exercent sur les ministères de l’Éducation pour qu’ils le rendent accessible.

Nous distinguons surtout le bilinguisme institutionnel du bilinguisme fonctionnel.

L’expression « bilinguisme institutionnel » est ambiguë et s’interprète de deux façons, selon le sens que l’on donne au mot « institutionnel » : ou bien, on veut dire que c’est l’institution qui est bilingue, ou bien on veut dire que le bilinguisme a le caractère d’une institution.

Le bilinguisme est fonctionnel lorsque la connaissance d’une langue étrangère est liée à l’exercice de certaines fonctions bien identifiées, pour des raisons connues et légitimes, les autres fonctions étant exercées dans une seule langue.

Le Québec a rejeté le bilinguisme comme institution et a accepté le bilinguisme fonctionnel, mais en étant très rigoureux sur les raisons motivant l’emploi d’une autre langue, décrétant le principe que l’usage du français est universel et l’usage d’une autre langue restreint et motivé. Le bilinguisme individuel est assuré par l’enseignement des langues secondes à l’école.

Deuxième principe : ce sont les institutions qui déterminent une situation linguistique donnée et qui peuvent en conséquence la modifier, et non les individus.

Le problème qui est sous-jacent à ce principe est le suivant : lorsque l’on a pris conscience d’une certaine situation linguistique, qu’on l’a décrite et qu’on se propose de la modifier dans un certain sens, comment le fait-on? Ou encore on peut poser la question de la manière suivante : quel est le rapport entre l’usage que fait l’individu de la langue et la société globale dans laquelle il vit? Est-ce l’individu qui façonne l’usage linguistique ou la société?

Pour réfléchir à cette question et y apporter une réponse susceptible de guider notre action, nous nous sommes inspirés de certains travaux d’anthropologie et de sociologie sur les rapports entre individu et société. Nous avons médité les exemples du passé. Nous avons mené des expériences pilotes. Nous en sommes ainsi arrivés à deux conclusions.

L’usage que fait de la langue une société et les normes qui guident les comportements linguistiques de ses membres sont déterminés par la manière dont se font les communications institutionnalisées. Nous entendons ici par communications institutionnalisées tous les messages à caractère public qu’émettent les institutions soit pour communiquer entre elles/ soit pour communiquer avec les individus, par exemple le texte d’une loi, d’une directive, d’un catalogue, d’un mode d’emploi, d’un journal, d’un document technique, d’un manuel d’enseignement, etc. Autrement dit, ce qui détermine la situation d’une langue dans une société, c’est le comportement linguistique des institutions et, en définitive, les choix conscients ou inconscients, les politiques tacites ou explicites qui l’orientent. En conséquence, si l’on désire modifier une situation linguistique globale, il faut contrôler et orienter dans le sens souhaité les communications institutionnalisées.

En contrepartie, nous croyons que le comportement linguistique de l’individu est façonné par ses contacts quotidiens avec la langue des institutions. À bien des égards, nous nous comportons, à l’égard de la langue, comme des consommateurs : nous consommons ce qu’on nous donne à consommer, nous sommes influencés par ce que nous consommons. Nous croyons donc inefficaces les actions directes auprès de l’individu pour l’amener, par exemple, à changer de vocabulaire technique : son vocabulaire technique sera toujours celui de l’entreprise où il travaille et celui de ses collègues; si l’entreprise n’en change pas, il n’en changera pas non plus, parce que l’objectif est toujours l’efficacité de la communication. Nous croyons aussi qu’il est dangereux de faire peser le changement linguistique uniquement sur les individus. Leur responsabilité, en la matière, est très limitée. Chacun le sait d’instinct dans sa vie quotidienne. Trop faire appel à la responsabilité de l’individu pour obtenir des changements significatifs à une situation linguistique donnée conduit tout droit à une sorte de sentiment d’impuissance collective et à la dégradation accélérée de cette situation, comme le Québec l’a fort bien expérimenté entre la fin du XIXe siècle et le début des années soixante.

Ces considérations expliquent pourquoi la Charte de la langue française est constituée surtout de dispositions qui ont pour objet de déterminer le comportement linguistique des institutions, c’est-à-dire la langue de la législation et de la justice, la langue de l’administration, la langue des organismes parapublics, notamment des ordres professionnels, la langue du travail, la langue du commerce et des affaires, la langue de l’enseignement.

Le principe que nous venons d’exposer a pour corollaire le principe qui suit.

Troisième principe : chaque institution est responsable de sa propre situation linguistique et de la qualité de la langue de ses communications internes et externes.

Ce principe a guidé la conception administrative de la loi, c’est-à-dire le choix de la stratégie et des moyens à mettre en œuvre pour en assurer l’application.

Les dispositions de la loi se répartissent en deux grands groupes. Le premier groupe est constitué de dispositions dont l’application est immédiate et découle de mesures que doivent prendre des personnes ou des institutions. Nous pensons, par exemple, aux affiches, aux raisons sociales, aux étiquettes, à la publicité. La loi prévoit qu’une commission de surveillance veillera à l’application de ces dispositions et examinera les plaintes que les citoyens formuleront à leur sujet. Le deuxième groupe est formé de dispositions dont l’application exige d’une part l’examen de la situation présente, d’autre part la nécessité d’étaler dans le temps la réalisation de certaines d’entre elles. Nous pensons, par exemple, à la transformation linguistique des entreprises. La loi prévoit, pour ce faire, un Office de la langue française, des programmes de francisation et des comités de francisation responsables des programmes au sein de chaque institution. La loi prévoit également la constitution de commissions de terminologie responsables du vocabulaire soit des entreprises soit des organismes de l’administration publique.

En ce moment, l’équipe de l’Office de la langue française est nombreuse. Ceci provient de ce que l’application de la loi doit être mise en route immédiatement et énergiquement. Nous devons transformer l’inertie en force de changement, voir à ce que les comités de francisation et les commissions de terminologie se constituent, faire établir et approuver les programmes d’application de la loi, assurer l’accès à la terminologie française, étudier et trouver des solutions à toutes les questions qui se poseront. Surtout, nous désirons créer une tradition de soin à l’égard de la qualité de la langue, amener les institutions à entretenir leur situation linguistique avec le même soin qu’on entretient un système électrique ou une situation financière.

À la longue, l’équipe devrait diminuer, au fur et à mesure que la situation linguistique du Québec se régularise par l’effet de la loi. À la fin, il ne devrait plus y avoir qu’une petite équipe pour assurer le suivi de la loi, le maintien de la situation acquise, le service et l’entretien de la documentation terminologique.

En conséquence, nous éviterons tout ce qui peut créer de la dépendance à l’égard de l’Office. Notre objectif est de rendre les gens responsables.

Quatrième principe : une réalité aussi abstraite que la langue se révèle aux yeux des usagers à travers certaines de ses manifestations, qui jouent alors le rôle d’images collectives.

Lorsqu’on traite de la langue, on traite d’un objet très abstrait, dont seuls les observateurs professionnels, les linguistes, les grammairiens, les écrivains, ont le sentiment, la vision précise.

Le commun des mortels utilise la langue sans savoir ce qu’elle est et sans trop s’en .préoccuper.

Lorsqu’on veut modifier une situation linguistique, par voie législative ou non, on amorce des changements dont la majorité d’entre eux d’une part se dérouleront lentement, d’autre part ne se produiront pas d’une manière apparente, justement parce qu’ils se feront au jour le jour et qu’on oubliera la situation de départ.

Enfin, les images collectives doivent coïncider avec les images intérieures, avec ce que l’on pense que l’on est. Si l’on se sait de langue française et que ce qu’on voit autour de soi est dans une autre langue, on en vient à douter de sa propre réalité ou à se considérer comme un étranger chez soi. C’est comme si un matin, en se levant, le miroir nous renvoyait le reflet d’un visage qui n’est pas le nôtre. Il y a là l’origine d’une sorte de schizophrénie linguistique où le sentiment de sa propre réalité linguistique se construit d’une manière incohérente, dans une tentative d’intégrer la réalité extérieure étrangère à soi.

Nous avons donc choisi certaines manifestations, très visibles et très concrètes, de la langue et nous en avons fait l’objet de dispositions dans la Charte de la langue française. Ces manifestations sont : les raisons sociales, l’affichage, la publicité et la terminologie. Les changements qui se produisent et se produiront dans ces domaines sont directement observables et modifient réellement ce que l’on perçoit avec ses yeux et ses oreilles. D’où, pour tout le monde, la confirmation évidente que la loi est efficace, que les choses changent. D’où surtout, pour les Québécois, la preuve que le changement est possible et qu’on peut vraiment construire un pays à notre image si et quand nous le voulons.

Principes linguistiques

Il est difficile, pour nous, d’exposer ici tout le corps de doctrine qui guide notre action en matière de langue. Nous en présentons une synthèse, en espérant que l’essentiel y sera.

Rappelons tout d’abord un postulat fondamental, qui a fait l’objet des séances de la biennale de Québec en 1967, sur lequel l’unanimité s’est faite au Québec et qui rejoint le thème de cette biennale : le Québec participe à la langue française de plein droit et sur le même pied que ses partenaires des autres pays francophones. Nous enrichissons la langue française de l’expression de nos propres réalités. Nous la renouvelons par la manière personnelle dont nous en faisons usage. Cependant, nous nous préoccupons de garder notre langue apte à communiquer avec tous les francophones.

Premier principe : Les langues techniques et scientifiques ont une nette tendance à la normalisation, la langue commune beaucoup moins.

L’idéal du technicien et du scientifique est qu’un seul mot désigne une réalité et qu’une réalité soit toujours exprimée par le même mot. L’objectif est de communiquer sans embarras, rapidement, sans équivoque possible. On observe, dans leurs vocabulaires, la même tendance à l’uniformité que celle que l’on observe dans les caractéristiques des produits. Il est donc naturel et aisé de procéder à la normalisation des vocabulaires techniques, un peu plus difficile dans le cas des vocabulaires scientifiques, à cause de la présence d’écoles de pensée différentes.

La langue commune ne poursuit pas les mêmes objectifs. Non seulement elle exprime des réalités, mais elle exprime aussi des sentiments, l’appartenance à des groupes, l’identité d’une région ou d’un pays. On y observe donc une prolifération de synonymes, dans des rapports de concurrence dont on ne sait pratiquement rien. Il y a, dans la langue commune, deux tendances inverses sans cesse présentes, l’une vers le centre, vers l’uniformité des moyens de communication, l’autre vers la périphérie, vers l’expression originale de soi, donc un double objectif de communication et d’expression. On ne peut pas, à proprement parler, normaliser la langue commune, je ne crois pas qu’il soit souhaitable de le faire. On peut, tout au plus, orienter son dynamisme, selon des procédés dont nous commençons, aujourd’hui, à savoir comment ils fonctionnent.

Deuxième principe : La qualité de la normalisation terminologique repose entièrement sur la rigueur de la méthode de travail en terminologie.

Les travaux de terminologie doivent être menés par des personnes spécialement entraînées à cet effet, avec la collaboration constante des spécialistes du domaine visé, techniciens, ingénieurs, professeurs, etc. La méthode de travail doit être rigoureuse et reposer sur des sources d’une grande qualité ou dont on est capable d’apprécier la fiabilité. Toute erreur commise au cours du travail compromet la qualité de la normalisation.

Troisième principe : L’usage officiel de la langue exerce une influence normative sur les comportements linguistiques des usagers.

Nous avons évoqué précédemment ce principe en parlant des communications institutionnalisées.

Nous sommes convaincus que chaque usager subit inconsciemment l’influence de la langue officielle, en lisant les journaux, en écoutant la radio, en regardant la télévision, en prenant connaissance de tous les textes que lui fait parvenir l’administration, en étudiant ou en consultant les documents techniques dont il a besoin pour son travail, en examinant la publicité sous toutes ses formes : annonces, dépliants, catalogues. Tout particulièrement, nous insistons sur l’influence du ministère de l’Éducation et sur sa responsabilité, lorsqu’il enseigne la langue maternelle aux enfants, surtout lorsqu’il leur enseigne les sciences, les techniques, les gestes professionnels et, en même temps, le style et le vocabulaire qui les expriment.

Quatrième principe : Pour désigner une réalité, l’emprunt demeure le moyen le moins opportun.

Nous avons été amenés à définir notre politique à l’égard de l’emprunt. La linguistique moderne ne nous fournit pas une théorie satisfaisante de l’emprunt : on traite aujourd’hui les emprunts un à un, cas par cas, sans se préoccuper du fait que les mots s’insèrent dans des familles et dans des modèles morphologiques, sans non plus prendre conscience du fait que les emprunts peuvent s’accumuler et qu’à la longue une part importante du vocabulaire d’une discipline est empruntée. Il ne s’agit plus alors d’emprunt, mais de colonialisme terminologique.

Une réalité dont on ignore le nom ou dont on ne connaît qu’un nom étranger peut s’exprimer de trois façons :

Que dire en conclusion de ce long exposé si ce n’est que légiférer en matière de langue est une opération extrêmement complexe, qu’on ne peut entreprendre au hasard et d’une manière impressionniste?

La Charte de la langue française a pour objet d’assurer le changement linguistique planifié du Québec. Nous nous sommes attaqués à cette tâche avec le souci d’une très grande rigueur scientifique et méthodologique, en évitant et en fuyant à tout prix l’amateurisme. En cours d’action, nous tentons d’expliciter la théorie qui y est sous-jacente. Nous espérons un jour être en mesure de fournir un modèle théorique du changement linguistique planifié à ceux qui seront aux prises avec de telles tâches, chaque fois que la coexistence de plusieurs langues sur le même territoire est inévitable ou chaque fois qu’une situation linguistique découlant du passé doit être réorientée vers un avenir différent.

Le Québec dans la francophonie

Résumé

La conférence de Jean-Claude Corbeil trace à grands traits le portrait de la francophonie et du Québec dans la francophonie. Après avoir déterminé ce qu’est la francophonie, il s’attarde à montrer la complexité des relations entre quelques-uns des principaux intervenants soit la France, le Canada et le Québec. Il conclut que la francophonie est davantage un thème de discours qu’une préoccupation régulière et que le Québec arrive difficilement à préciser son mode de participation à cette francophonie.

Maximilien Laroche, professeur à l’Université Laval animait cet atelier.

Mon intention aujourd’hui est de tracer à grands traits le portrait de la francophonie et du Québec dans la francophonie.

Essayons d’abord de déterminer ce qu’est la francophonie. À l’évidence, la francophonie se définit d’abord par l’usage de la langue française.

Mais déjà, ce premier élément de définition n’est simple qu’en apparence et des remarques importantes s’imposent ici. Le statut de la langue française dans les pays qui en font usage est très variable. De ce point de vue, on peut distinguer : tout d’abord, les pays où le français est la langue maternelle de la population ou d’une grande partie de la population (France, Belgique-Wallonie, Canada-Québec-Acadie, Suisse romande); ensuite, les pays où le français est déclaré langue officielle sans qu’il soit la langue maternelle des populations, comme c’est le cas dans plusieurs pays d’Afrique noire, dans les Antilles, d’une certaine manière au Canada, en Belgique ou en Suisse pour les régions du pays où le français est langue seconde; enfin, les pays où le français est langue technico-scientifique et langue de communication internationale sans être langue officielle, comme dans les trois pays d’Afrique du Nord (Tunisie, Algérie, Maroc) par exemple, ou même aujourd’hui à Madagascar. D’où une connaissance du français par les populations des pays regroupés au sein de la francophonie qui varie beaucoup en nombre de locuteurs et en qualité de la compétence linguistique selon les situations sociolinguistiques. Les données sur ce point sont imprécises et fragmentaires. Notons enfin que la relation souvent établie entre francophonie et « défense » du français est pour le moins ambiguë : alors que la francophonie peut être un instrument d’affirmation du français comme langue internationale par rapport à l’anglais, à l’espagnol ou au russe, par exemple, elle ne vise certainement pas de ce fait à concurrencer les langues nationales des pays où le français a été introduit par la colonisation; bien au contraire, la francophonie doit alors favoriser le développement et l’usage de ces langues, dans un rapport de complémentarité de fonctions entre elles et le français. Sur ce dernier point, l’unanimité n’est pas faite chez tous les « francophones », qu’ils soient du nord ou du sud, ou encore l’expression des opinions au sujet du rôle du français est maladroite et provoque des réactions de méfiance ou des accusations d’impérialisme linguistique.

Pour ces raisons, le terme même de « francophonie » est remis en cause, parce qu’il se rattache de trop près ou trop exclusivement à l’expression « langue française ». Plusieurs sont aujourd’hui à la recherche d’une autre désignation de cette notion. Ainsi, des experts réunis à Cotonou en septembre 1981 ont proposé l’appellation suivante, trop longue pour être commodément utilisable, mais très significative des préoccupations actuelles des membres de l’Agence de coopération culturelle et technique : « Communauté des cultures des pays et des peuples de langue française ou qui utilisent la langue française ». Ainsi est mise de l’avant la distinction fondamentale entre être de langue française et faire usage de la langue française. En Afrique subsaharienne notamment, la langue française sert à la communication entre les peuples et les pays africains par-delà la diversité des langues africaines. Elle remplit alors ni plus ni moins que le rôle d’une langue véhiculaire à portée internationale.

La francophonie se définit aussi comme un réseau de relations humaines et professionnelles, le plus souvent animées par des organismes couvrant un grand champ d’activités et de préoccupations.

Mais, ici aussi, des remarques s’imposent. Les organismes de la francophonie sont très nombreux. L’édition internationale (1980) de l’Annuaire de la francophonie recense 254 organismes, répartis comme suit : 61 organismes internationaux, 88 organismes en France, 9 en Suisse romande et au Val d’Aoste, 33 en Belgique, 13 au Canada, 9 au Québec, 10 en Acadie, 4 en Ontario, 4 dans l’Ouest canadien et 23 aux États-Unis. La liste est certainement incomplète puisque des organismes comme l’Office et le Conseil de la langue française (du Québec) n’y apparaissent pas et que, d’autre part, le Répertoire de la vie française en Amérique (1982) identifie 166 organismes en Amérique du Nord alors que l’Annuaire n’en cite que 63. D’un autre point de vue, les organismes sont de nature variable. Les uns sont gouvernementaux ou paragouvemementaux, comme l’Office de la langue française (Québec), le Haut-Comité de la langue française (France), ou les différentes Académies de la langue française. Les autres sont d’ordre privé et poursuivent des objectifs linguistiques, littéraires, culturels ou professionnels. Enfin, l’étendue des relations des organismes varie, qu’ils soient nationaux, comme l’Association québécoise des professeurs de français, bilatéraux comme l’Association Québec-France ou France-Tunisie, ou internationaux (multilatéraux) comme l’Agence de coopération culturelle et technique, l’Association internationale des parlementaires de langue française ou l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française.

L’avantage de la multiplicité des organismes et des institutions francophones est de permettre d’établir des relations d’amitié et de collaboration entre un très grand nombre de personnes dans des domaines d’activités et d’intérêts professionnels très diversifiés. L’inconvénient en est la concurrence entre les organismes, les risques de la dispersion des moyens financiers et des énergies, de même que le risque d’un certain éclatement de la francophonie dans une nébuleuse d’organismes plus ou moins actifs.

La francophonie se définit également comme un ensemble économique dont le pivot est la France.

On remarque cependant que les relations économiques sont surtout bilatérales et concurrentielles. Pour les hommes d’affaires, la francophonie est un lieu où il est plus facile d’œuvrer puisque l’usage d’une même langue facilite les communications et puisqu’il existe entre les partenaires une certaine communauté d’esprit, une entente tacite sur des éléments d’une même culture. Mais cela ne va pas jusqu’à déclencher un réflexe de préférence dans le choix des actions et des partenaires : les affaires sont les affaires. Dans les programmes gouvernementaux de coopération, la composante économique est aujourd’hui privilégiée par rapport à la composante éducative et culturelle. Ainsi, les programmes du Québec sont à 45 % de nature économique, 33 % de nature éducative et 22 % de nature culturelle; on se fixe comme objectif d’amener le contenu économique à 50 % dans les prochaines années. Cependant, on commence peu à peu à comprendre qu’on ne peut aussi facilement opposer le culturel à l’économique et qu’il y a des éléments culturels qui influencent le succès ou l’échec des programmes nationaux ou internationaux de développement économique. Le débat, ouvert avec éclat lors de la rencontre des chefs d’État l’été dernier au Mexique, est à suivre avec attention.

Enfin, la francophonie se définit surtout par les relations politiques établies entre les pays membres, relations dont le passé et le présent composent un tissu d’amitiés, d’alliances, de concurrence, de disputes, de réconciliations, de bons et de mauvais souvenirs qui refont surface à tout moment. La France, au centre du motif, est tantôt la maîtresse courtisée, tantôt la marâtre détestée, tantôt l’alliée puissante, tantôt l’ennemie impérialiste, mais toujours l’un des pôles des relations, surtout bilatérales, bien que, comme dans les comédies ou les tragédies, s’interpose souvent un troisième partenaire surgi de la constitution des États, de l’histoire des pays ou de la concurrence économique et politique.

Tout n’est pas simple dans la francophonie politique, loin de là. Elle rappelle le jeu des quatre coins de notre enfance. Aux angles, la France, la Belgique, le Québec, le Canada; au centre, aux aguets de sa place à prendre, l’Afrique. Le jeu se joue au moyen de nombreuses institutions, gouvernementales ou paragouvemementales, nationales, bilatérales ou multilatérales, qui autorisent toutes les stratégies et toutes les combinaisons.

Prenons comme exemple de cette complexité le triangle Québec-France-Canada.

Le rapport Québec-Canada est fait à la fois de collaboration et de concurrence entre les deux partenaires. Collaboration puisque le Québec est le groupe principal de francophones au Canada, donc le plus grand réservoir de compétence où puiser les ressources humaines des programmes canadiens de coopération; puisque, d’un autre côté, le Canada dispose de fonds importants, par l’entremise de l’ACDI, pour des actions de coopération avec les pays francophones, dont le Québec entend tirer parti comme membre de l’ensemble canadien. Concurrence puisque, depuis l’ouverture par le gouvernement Lesage de la première Maison du Québec à Paris en 1961, la querelle de l’autonomie du Québec en matière de relations internationales dans les champs de sa compétence constitutionnelle est ouverte et se continue, avec des accrochages périodiques auxquels sont mêlés bien malgré eux d’autres pays. Le premier ministre du Portugal fut le dernier à en subir les conséquences. Il n’est pas toujours facile pour nos partenaires de s’y retrouver, d’autant que souvent ils n’ont qu’une connaissance fragmentaire des éléments du débat. Nos institutions, à l’un et à l’autre, reflètent cette situation. Par exemple, sur le plan linguistique, le Conseil et l’Office de la langue française au Québec et le Secrétariat d’État à Ottawa sont en relation les uns et les autres avec le Haut-Comité de la langue française, le Conseil international de la langue française, les Biennales de la langue française, le Bureau des traductions de la Communauté économique européenne ou avec l’ISO. Exemple que l’on pourrait multiplier.

Le rapport Québec-France-Canada se dédouble du point de vue de la France. Pour la France, le principe qui guide sa conduite est celui de la non-ingérence et de la non-indifférence. Le rapport France-Québec est solidement ancré dans l’histoire et dans le partage d’une même culture, mais il est difficile à cause de la situation politique du Québec par rapport à Ottawa, à cause du peu de moyens financiers dont dispose le Québec, à cause aussi de la difficulté pour le Québec de se définir une politique à l’égard des autres partenaires de la francophonie, surtout africains, puisque le Québec doit alors se définir à la fois par rapport à la politique fédérale canadienne et par rapport à la politique française. Le rapport France-Canada est confirmé par le droit international et donc préoccupé d’éviter les chocs diplomatiques. Officiellement, il est empreint de cordialité et d’amitié, mais comporte des zones de méconnaissance et de méfiance réciproques, surtout en ce qui concerne le Canada anglais qui se sent plus à l’aise avec les pays du Commonwealth, comme le rappelait l’ambassadeur Gérard Pelletier au moment de quitter son poste à Paris.

Pour participer à la francophonie, le Québec dispose d’atouts majeurs, mais subit aussi les inconvénients de quelques handicaps.

Dans sa main, le Québec a quatre bonnes cartes. Il est de langue française et montre à cet égard une vitalité qui étonne même les Parisiens. Il est d’Amérique du Nord à part entière et jouit en conséquence du préjugé favorable à ce continent en ce qui a trait à l’avant-gardisme, à l’esprit d’entreprise, à la maîtrise des techniques et de la technologie, à une gestion efficace mais simple dans ses rapports hiérarchiques. De par son passé et son présent, on le sait sensible au double thème de l’identité et de l’affirmation culturelles, dont il a pris lui-même conscience par rapport aux Anglais du Canada et des États-Unis. Pour les pays en voie de développement, il représente donc une contrepartie valable à l’influence et à la présence de la France, autant par ses ressources que par ses compétences et son passé vierge de tout colonialisme.

Les Québécois ont atteint un haut niveau de compétence et d’expérience dans de nombreux domaines où se situent des besoins en matière de coopération internationale. Sans chercher l’exhaustivité, on peut certainement citer la médecine; la théorie et la pratique de la gestion, notamment la gestion administrative; certains domaines des sciences et des techniques, comme l’électricité, l’agriculture, l’exploitation forestière, le bâtiment, les métaux, l’informatique, la bureautique, tout ce qui a trait aux médias : journalisme, radio, télévision, cinéma, publicité, y compris l’enseignement et la formation; tout ce qui concerne l’enseignement où l’expérience québécoise est à la fois originale et tout à fait moderne, à tous les niveaux : maternelle, primaire, secondaire, collégial, universitaire, d’où une grande possibilité de coopération de toute forme : envoi de professeurs, accueil de stagiaires, participation à la mise en place de systèmes scolaires ou d’enseignement, production de matériel scolaire, formation de spécialistes ou de techniciens ou d’administrateurs, etc.; enfin, notre expérience en aménagement linguistique : modalités de définition et d’application d’une politique linguistique, théorie et pratique des contrats linguistiques, théorie et pratique de la terminologie, de la néologie, de la traduction. Comme on le voit par cette simple énumération, le Québec a quelque chose à offrir aux autres pays dits francophones.

Mais il faut également avoir conscience de nos handicaps. Nous sommes des nouveaux venus en coopération internationale et nous n’avons qu’une très courte expérience de la manière dont les choses se passent dans le vaste monde, et ce à tous les points de vue : connaissance des cultures et des usages de nos partenaires, connaissance des pratiques administratives, juridiques, commerciales des autres pays, connaissance des modes de concurrence internationale, etc. Non seulement nous devons nous faire connaître, mais nous devons aussi apprendre à jouer le grand jeu des relations internationales. Pour le moment, je dirais que nous y sommes souvent d’une grande naïveté, ce qui a du charme dans un premier temps, mais ne peut être toujours une ligne de conduite. Je dirais aussi que beaucoup de Québécois à l’étranger réagissent d’une manière chauvine à l’égard des différences culturelles : le Québec est certainement le plus beau et le plus agréable des pays du monde, mais les autres pensent la même chose de leur pays ! Enfin, la langue française se caractérisant par l’hypertrophie de la conscience normative, nous subissons souvent l’inconvénient de notre accent et de nos particularismes linguistiques, surtout lorsqu’il s’agit de coopération éducative et culturelle. Autant il est légitime de s’en défendre, autant il est nécessaire de s’adapter à un usage international de la langue française. Chose certaine, une mise en relief agressive de nos particularités linguistiques nous est nuisible et souverainement désagréable pour tout le monde, qui, tout de même connaît le même problème sans s’en faire un emblème. Il serait donc opportun, pour toutes ces raisons, de prévoir des stages de formation à la coopération internationale pour tous ceux qui s’engagent pour la première fois dans ce type d’action.

Pour terminer ce tour d’horizon du Québec dans la francophonie, il nous reste à traiter de l’aspect concret de notre présence.

Nous avons vu qu’il existe de très nombreuses associations privées (utilisons cette expression comme générique) vouées à la coopération entre pays francophones. L’intensité de leurs activités varie beaucoup de l’une à l’autre, le plus souvent d’après les ressources dont elles disposent. Leurs responsables passent une grande partie de leur temps à chercher des subventions. On constate aussi qu’une association, une fois créée, disparaît rarement, même si les circonstances qui ont amené sa création se modifient du tout au tout : certaines sont ainsi devenues des anachronismes, des souvenirs d’une époque révolue. Cependant, on peut penser que la francophonie sera de plus en plus vivante au fur et à mesure que les relations entre ses membres coïncideront avec les activités professionnelles et les préoccupations des uns et des autres. Les institutions comme l’ACCT, le CIRELFA, l’AUPELF, la Communauté des télévisions francophones ou la Communauté radiophonique des programmes de langue française, pour ne citer que quelques exemples, peuvent alors jouer un grand rôle de coordination et d’animation.

Sur le plan économique, nous constatons ici la même chose qu’ailleurs : la loi du profit est la seule qui compte. Les hommes d’affaires prennent leurs décisions en conséquence et non en se préoccupant de la francophonie. La francophonie n’est pas encore un club d’intérêts économiques, où un certain réflexe de préférence favoriserait les relations avec ses membres, comme ce fut le cas pour le Commonwealth. Les hommes politiques sont relativement impuissants à augmenter le volume des échanges économiques entre les pays de la francophonie.

Sur le plan administratif, la coopération québécoise engage à la fois le ministère des Affaires intergouvemementales et chacun des ministères ou organismes du Gouvernement.

Le ministère des Affaires intergouvemementales joue aujourd’hui deux rôles principaux : premièrement, il assure la cohérence à la fois géographique et sectorielle des actions du Québec à l’étranger, c’est-à-dire qu’il voit à ce que nos actions dans chaque pays, dans chaque région et dans chaque domaine aient une certaine logique et une certaine continuité, qu’elles constituent en somme une politique et ne soient pas le fait du simple hasard des relations de l’un avec l’autre; deuxièmement, il sert d’interface entre l’extérieur et l’intérieur, entre les besoins et les demandes des pays et les ressources et disponibilités d’action au Québec. Le ministère pourrait également assumer un rôle d’animation auprès des autres ministères, organismes et institutions québécoises, de manière à dégager et formuler de véritables politiques sectorielles impliquant divers partenaires. On peut citer comme exemple le secteur linguistique, où nous aurions besoin d’une politique claire et où les intervenants sont nombreux : Conseil et Office de la langue française, ministère de l’Éducation, ministère des Affaires culturelles, en relation avec l’AUPELF, l’ACCT, le CILF, le Secrétariat d’État à Ottawa, le Haut-Comité de la langue française, le CIRELFA, les ministères de l’Éducation de chaque pays, et avec beaucoup d’autres organismes comme le CREDIF, la Fédération internationale des professeurs de français, le Comité international des Études françaises ou des Études créoles, etc. Mais ce rôle d’animation est délicat puisque chaque ministère, chaque organisme, chaque institution ou association est autonome et tient beaucoup à son autonomie.

En effet, aux termes de la loi des Affaires intergouvemementales, il revient aux ministères et aux organismes de définir les actions et programmes de coopération internationale et de les exécuter après avoir reçu l’aval des Affaires intergouvemementales. Les motifs de cette disposition sont simples. D’une part, les compétences professionnelles et l’expérience se trouvent dans le personnel et l’action des ministères et organismes; d’autre part, la continuité de la présence internationale du Québec est mieux assurée si les programmes de coopération s’insèrent dans les activités des ministères et organismes. Mais, d’un autre côté, il en découle des inconvénients graves. Lorsque vient le moment pour chaque ministère et chaque organisme de définir sa programmation et le budget qui en découle, selon sa finalité et ses priorités, on se rend compte que la coopération internationale n’est une priorité pour personne et que la part du budget qu’on lui réserve, si on lui en réserve une, est considérée comme une sorte de luxe, ou une contrainte qui provient des engagements antérieurs envers des institutions internationales. En période d’austérité, la chose est encore plus vraie. Ainsi se creuse l’écart entre les intentions politiques formulées au moment des grandes rencontres des chefs d’État ou des premiers ministres et les dispositions concrètes prises par les ministères et organismes lors de l’établissement de leurs programmes et de leurs budgets. Autre inconvénient : la difficulté d’arriver à préciser des politiques d’ensemble, soit selon les pays et les régions, soit selon les domaines professionnels, alors que leurs réalisations concernent plusieurs ministères ou organismes. Le Québec, comme la plupart des autres pays, n’a pas encore trouvé de solution adéquate à ce problème et l’action internationale du Québec est dispersée et sporadique.

En conclusion de cet exposé, je dirais que la francophonie est encore en gestation, en ce sens que ce qu’elle est et doit être n’est pas encore très clair dans l’esprit de tout le monde, en ce sens aussi qu’elle est davantage un thème de discours qu’une préoccupation régulière de ceux qui détiennent la compétence et les moyens des actions concrètes, en ce sens enfin qu’elle éclate dans toutes les directions à la fois, sans plan d’ensemble et sans stratégie, parce qu’en général les programmes sont bilatéraux et influencés par la fluctuation des relations politiques entre les partenaires. En ce qui concerne le Québec, je dirais que nous arrivons difficilement à préciser notre mode de participation à la francophonie, pour les raisons variées que nous avons évoquées. Notre potentiel d’action internationale est considérable, mais nous sommes loin d’en tirer tout le bénéfice, moral et économique, que nous pourrions en espérer.

Commentaire de Henri Dorion

Vous m’avez demandé, M. Corbeil d’être votre commentateur. M. Larousse fait, sur le mot « commentaire », le commentaire suivant, en donne deux définitions : a) explication d’un texte pour en faciliter l’intelligence; b) interpréter un fait ou un écrit de manière malveillante. Mon propos n’ira ni dans l’un ni dans l’autre sens car, d’une part, votre exposé s’entend fort bien sans qu’il soit utile d’y ajouter quelque chose et, d’autre part, je concours dans le sens de vos observations, que je prenne la lunette du géographe, du linguiste ou du conseiller en affaires internationales. Ce que je me permettrai de souligner, à l’aide de quelques observations spécifiques, c’est pourquoi j’ai aussi compris de la francophonie ce que vous en avez dit, mais aussi quelles sont les interrogations que m’inspire cette appréhension d’une situation linguistico-politique dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle est sujette à autant d’interprétations que d’actions différentes.

Vous consacrez la moitié de votre exposé à tenter de définir la francophonie. Cet exercice n’est pas utile, même si, paradoxalement, le résultat en est que ce terme, si largement employé, en ressort moins défini à la fin qu’au début; paradoxalement, parce que « définir, c’est délimiter »; or, vous avez élargi la portée du terme en en démontrant les multiples facettes; je passerai celles-ci en rapide revue.

La francophonie se définit d’abord, dites-vous, par « l’usage de la langue française » et vous ajoutez avec justesse que le statut de la langue française varie considérablement d’un espace politique à l’autre. J’ajouterai qu’au-delà des situations juridiques, l’usage lui-même prend des formes, des significations et une importance variables, selon par exemple que l’usage du français est exclusif ou partagé, selon que ce partage se fasse par clivage géographique, social ou professionnel, selon qu’interviennent ou non les niveaux de langage et les situations de diglossie, selon que l’utilisation d’une langue donnée ait un effet intégrateur ou marginalisant (une même langue peut connaître les deux situations dans des régions différentes (exemple : Catalogne du Nord — effet intégrateur / Catalogne du Sud — effet marginalisant), selon enfin, évidemment, que l’on mesure l’usage de la langue sur le plan individuel ou sur le plan collectif.

Comment pondérer ces différents critères et approches pour en venir à pouvoir établir une mesure de l’usage de la langue française qui soit à la fois objective et opérationnelle (dans le sens de : utile pour orienter des actions concrètes) ? J’illustre cette question par une autre question : Le Canada compte plus de francophones que le Québec; est-ce à dire que la part du Canada dans la francophonie est dans les faits, ou doit être à cause de ce fait, plus grande que celle du Québec? Quelques chiffres, que je donnerai un peu plus loin, éclaireront cette question.

La francophonie peut aussi se définir par référence à la notion de « défense de la langue française ». La langue anglaise menace la langue française, il serait démentiel de le nier. Elle la menace de manières différentes bien sûr, à Moncton, à Montréal, à l’île Maurice, à Antwerpen (que par vengeance peut-être on continue de nommer Anvers et où on vous répondra en anglais plus volontiers qu’en français), l’anglais menace même le français à Paris. Aussi, dira-t-on, l’anglais menace toutes les langues du monde : la publicité belge utilisera l’anglais pour éviter de choisir entre le français et le flamand, les ordinateurs russes et chinois digèrent et génèrent des logiciels en langue anglaise. Bref, le commerce, comme la technologie, utilise l’anglais comme outil privilégié. Dans les faits ou dans les esprits, l’outil peut devenir arme; d’où l’idée de menace, d’où l’idée de défense. Des défenses régionales s’organisent, Amérique latine en tête : la Colombie déclare officiellement le français langue seconde; le Mexique institue une commission de défense de la langue espagnole. Mais parle-t-on pour autant d’« hispanophonie » ? La langue allemande, comme langue de communication internationale en Europe orientale, est en recul, de même que, différemment, en Alsace; et aucun mouvement de « germanophonie » ne se dessine. Pourquoi? Vous dites que la relation entre francophonie et défense du français est pour le moins ambiguë. J’abonde totalement dans votre sens. J’ajouterais même qu’entre les pays de ce qu’on appelle la francophonie il n’existe pas d’objectif de défense commun. D’ailleurs, toute différente est la menace de l’anglais sur le français langue maternelle, et sur le français langue seconde; à la première menace, on a érigé ici le rempart de la Charte de la langue française; à la seconde, la France a répondu par la consolidation de son réseau d’Alliances françaises, d’instituts et de Missions permanentes. Moins menacée au plan interne que le Québec, la France peut déployer de tels efforts à l’étranger; préoccupé par son problème domestique dans lequel il investit beaucoup, le Québec peut-il à cet égard faire beaucoup plus que bénéficier des actions de la France ?

La francophonie se définit aussi, dites-vous, par un vaste réseau de relations humaines et professionnelles et vous vous référez à cet égard au grand nombre d’organismes de francophonie. Mais qu’est-ce qu’un « organisme de francophonie » ? Sans doute un organisme dont l’objectif premier et avoué est la défense de la langue française ou la solidarité entre francophones, mais, dans la réalité des choses, tout organisme, quels que soient ses objectifs premiers et avoués, a une couleur linguistique; un organisme « a-phone » (sans langue), cela n’existe pas. Je serais tenté de dire que tout organisme est « symphonique » (travaille avec au moins une langue); il est monolingue ou multilingue; et comme l’égalité linguistique —j’y ai fait allusion en me référant à la « mesure de l’usage d’une langue »— n’existe pas, tout organisme a une dominante linguistique. Les organismes dits francophones n’ont donc de spécificité linguistique qu’au niveau de la déclaration, au niveau des objectifs déclarés. Et serait-il déplacé de constater qu’ils ne sont pas tous nécessairement plus opérationnels ou utiles, dans le sens de la défense de la langue française, que tout autre organisme investi par des francophones décidés de le rester. Au niveau des relations humaines et professionnelles, la langue française est un véhicule; et ce sont les passagers qui comptent.

Ne sont-ce donc pas toutes les institutions, tous les organismes —de tous ordres et de tous objectifs— et non seulement les organismes dits de francophonie, que les francophones doivent investir, nourrir de langue et de culture françaises ?

N’est-ce pas l’intérieur de la maison qu’il faut peindre plutôt que seulement l’enseigne ? Ne minimisons pas l’importance des organismes francophones; soulignons que les autres méritent autant notre attention.

Vous proposez aussi que la francophonie est un ensemble économique dont le centre est la France. La francophonie, ont dit certains, est une affaire de cœur. Or, on sait que les affaires ont plus de tête (ou d’appétit) que de cœur. Vous le rappelez : « les affaires sont les affaires ». Et ne l’oublions pas, nos alliés sont, souvent sinon toujours, aussi nos concurrents. Il faut vivre avec cette réalité souvent ambivalente et développer des relations privilégiées avec la France tout en sachant que ce pays est souvent, sur les marchés étrangers où le Québec fait de gros efforts pour percer, son concurrent numéro un, qu’il s’agisse de matériel didactique destiné à l’Afrique ou de technologie avancée pour le métro de Mexico.

Cette vérité est d’autant plus importante que, comme vous le notez justement, il est un peu faux d’opposer le culturel à l’économique et qu’il y a des éléments culturels qui influencent le succès ou l’échec des programmes de développement économique. En effet, l’échange éducatif est un investissement à moyen terme dont l’intérêt (intérêt composé, puisque multiplicateur et autogénérateur) réside aussi dans les courants techniques et commerciaux qui en découlent. Le technicien brésilien formé à Paris, rapportera chez lui, outre son bagage linguistique, des amitiés, des adresses, des références. Devenu décideur économique ou politique, il s’en souviendra et constituera un relai pour la technologie française. La France, avec son important programme d’accueil éducatif, a compris cette réalité. La défense d’une francophonie utile au Québec passe aussi par l’accueil d’étudiants étrangers dans nos instituts d’enseignement et de recherche.

Que faire pour stimuler cet accueil sans prendre des mesures que d’aucuns considèrent comme discriminatoires, quand on sait, par exemple, que 70 % des étudiants mexicains au Québec s’inscrivent dans des institutions anglophones ?

Bref, la francophonie est-elle économique ? Quand on voit le premier ministre du Canada plaider pour la formation d’un Commonwealth francophone, on se doute bien que les raisons n’en sont pas qu’économiques, puisque les échanges entre la France et le Canada sont de l’ordre de 1 % du commerce international de chacun de ces pays.

Et ceci m’amène au dernier volet des différentes définitions de la francophonie : le volet politique. Je me permets de dire : oui, la francophonie est politique, elle a, de la politique, la mouvance, la complexité, l’ambiguïté. Selon les circonstances, elle est un objectif ou un moyen politique. On peut se demander si la francophonie n’est pas souvent un otage des stratégies politiques.

Je me permets à cet égard, et pour répondre à une question que je posais au début, de vous livrer le résultat d’un petit calcul. Je demandais si le Canada, du fait qu’il compte un plus grand nombre de francophones que le Québec, a ou doit avoir une plus grande part dans la francophonie. Quelques chiffres : le Canada compte un million et demi de francophones de plus que le Québec. En pourcentage, le Canada est 3 fois moins francophone que le Québec, si l’on se réfère à langue maternelle. Si on compte tous les parlants français (unilingues et bilingues), le Canada est 4 fois moins francophone que le Québec. Mais encore là, ces chiffres masquent une partie de la réalité puisque, on le sait, les francophones sont pratiquement les seuls à porter le poids du bilinguisme (en effet, au Canada, le pourcentage de bilingues est, d’une province à l’autre, directement proportionnel au pourcentage de francophones et inversement proportionnel au pourcentage d’anglophones). Si l’on compare le nombre d’unilingues français au Québec à celui du Canada hors Québec, l’on se rend compte que le Canada est 17 fois moins francophone que le Québec. Voilà des statistiques qui ne servent pas les propos des tenants du bilinguisme institutionnalisé ou généralisé et surtout de ceux qui se réfèrent au cadre canadien pour présenter le tableau de la francophonie nord-américaine.

À ces différentes définitions de la francophonie, me serait-il permis d’en proposer une autre : « la francophonie représente une communauté d’intérêts de régions francophones bilingues ». Toutes les composantes de la francophonie sont, en effet, en situation de bilinguisme, sauf, peut-on dire, la France sans ses marges. Mais la francophonie, quelle que soit la définition qu’on lui donne, existerait-elle si la France était le seul pays francophone? Assurément non.

Que conclure, sinon que nos regards et nos efforts doivent se porter sur les réalités autant que sur nos rêves, sur les contenus autant que sur les contenants ? Votre recherche, M. Corbeil, d’une définition valable de la francophonie a ceci d’extrêmement utile qu’elle nous amène à ne vouloir lui imposer ni limite, ni définition.

Je me rappelle, en terminant, un colloque international tout entier consacré à la définition de la géographie. Au terme d’assises de trois jours, on fit le constat de l’impossibilité d’un consensus; un participant lucide ajouta le constat de l’inutilité d’un consensus. Le rapport précisa : cessons de se demander ce qu’est la géographie; pratiquons-la. Pratiquons la francophonie.

Que faire ? Utiliser au mieux nos atouts, bien sûr. Vous en avez identifié deux. Un que je qualifierais de mineur : l’absence de passé colonialiste. Cette proposition est vraie à l’extérieur : cela nous donne bonne conscience quant à notre xénophobie domestique, particulièrement à l’égard des autochtones. Mais il faut aussi reconnaître que le colonialisme a créé des liens que la bonne conscience n’efface pas. La France a été et demeure un concurrent du Québec en terre ex-coloniale. À cet égard, donc, notre atout est positif mais a un grand retard à rattraper.

Vous avez identifié un second atout que je qualifierais de majeur : notre savoir-faire technologique, nos produits, industriels comme culturels. Cela est vrai et trop peu connu. Qui sait par exemple que trois des dix plus grandes firmes d’ingénieurs-conseils au monde ont leur siège au Québec ? Là est notre force. Autre atout : notre volonté.

Mais vous rappeliez que nous avons aussi nos handicaps. L’action internationale du Québec est, dites-vous, dispersée et sporadique. J’ajouterai que, dans les circonstances actuelles, elle ne peut pratiquement pas ne pas l’être.

Presque État, presque international, nous commençons à jouer le grand jeu des relations internationales, je dirais presque internationales. Et vous ajoutez que dans ce contexte nous sommes souvent d’une grande naïveté.

L’on peut en effet tirer satisfaction d’avoir pignon sur rue à Paris. Mais soyons conscients qu’ailleurs, là où nous avons lucarne sur ruelle, nous ne pouvons brouter l’herbe internationale qu’au bout d’une corde attachée à un poteau planté à Ottawa, corde dans laquelle qui vous savez se plaît à nouer des nœuds qui ne sont pas tous coulants. Bien sûr, diverses actions dans le cadre de cette francophonie mouvante équivalent à des coups de collier dont les effets ne sont pas toujours d’éviter la corde mais souvent de l’enrouler autour du poteau. Et bien patient serait celui qui attendrait que l’herbe pousse assez vite pour atteindre le poteau autour duquel une situation constitutionnelle inadéquate nous consigne. Il nous faut donc bouger, bouger fort, mais jusqu’où? Car espérons pour finir qu’en cassant la corde, nous n’irons pas, comme la Biquette de monsieur Séguin, aller nous faire dévorer sur la montagne.

Éléments d’une théorie de la régulation linguistique

Résumé

La régulation linguistique est le pendant de la politique linguistique. Alors que celle-ci relève de l’intervention de l’État dans la question de la langue, celle-là met en cause des forces qui agissent au sein de la société et qui en façonnent la langue. L’une et l’autre sont à la source de la situation et de l’état de la langue, soumise à cette double tension. C’est la dynamique de la régulation linguistique qui définit la langue standard propre à une société, et non l’État, par sa politique linguistique.

La langue est un fait social. On en a toujours convenu, soit pour fonder la distinction saussurienne entre le système de communication (la langue) et l’instrument d’expression privilégié de l’individu (la parole), soit pour décrire les différentes manières caractéristiques d’un groupe ou d’un infragroupe d’utiliser la langue, de même que les attitudes qui s’y rattachent, soit enfin pour soutenir que c’est « l’usage » qui fait la langue et non la volonté ou le caprice de l’individu.

Pourtant, le caractère social de la langue étant posé, il ne nous semble pas qu’on en ait dégagé toutes les conséquences, notamment en ce qui concerne le concept d’usage, dont tous tirent argument à hue et à dia.

Nous nous proposons donc de réfléchir sur ce sujet en nous plaçant dans la perspective de l’anthropologie culturelle, c’est-à-dire en considérant la langue comme un fait culturel parmi d’autres et en la resituant dans une théorie globale de la culture. Dans cette optique, la langue est, dans la pratique quotidienne, un comportement de l’être humain, analogue aux autres comportements sociaux comme se vêtir (la mode), se nourrir (la cuisine), se constituer en groupe familial (la parenté), se conduire par rapport aux autres (la morale), concevoir sa place dans l’univers (la métaphysique et la religion). De ce point de vue, il n’y a pas de différence de nature entre la langue, la cuisine ou la mode. Dans l’un et l’autre cas, il y a un individu qui fait quelque chose – qui parle, qui mange, qui s’habille – qui le fait d’une certaine manière qui lui est personnelle tout en se conformant à une certaine manière de faire propre au groupe auquel il appartient. Dans l’un et l’autre cas également, le comportement de l’individu n’est pas parfaitement spontané, ni totalement libre : il se situe à l’intérieur d’un cadre de référence qui à la fois facilite la conduite, puisqu’elle n’a pas ainsi à être inventée à tout moment, et sécurise l’individu, puisque alors il ne provoque aucune hostilité de la part des autres membres du groupe, mais qu’au contraire il est accepté, intégré, estimé par eux. Cette situation nous apparaît acceptable, pour ainsi dire aller de soi, quand il s’agit de choses concrètes comme l’habillement ou la cuisine, et parfois même de choses abstraites comme la conduite en vie sociale : nous ne voyons pas de contrainte inacceptable ni d’atteinte à la liberté individuelle dans le fait de suivre une mode ou un régime alimentaire. Dans le cas de la langue, l’idée que les comportements linguistiques individuels soient façonnés par le groupe ne nous est pas familière ; elle crée un certain malaise et provoque même une certaine répulsion. Nous nous sentons atteints dans quelque chose d’essentiel qui est l’expression de nous-mêmes, nous nous sentons menacés de l’obligation au conformisme linguistique. Nous sommes, en ce qui regarde la langue, très sensibles au paradoxe de la liberté personnelle (la parole) et du conditionnement social (la langue), probablement parce que nos connaissances en ce domaine sont ou superficielles, ou très fragmentaires. Nous ne savons pas très bien, au fond, ce dont il s’agit.

Nous nous proposons d’explorer cette question et de réfléchir sur les modes de contrôle social de la langue. Ce qui nous intéresse, c’est de comprendre comment l’individu est sans cesse contraint au respect d’une certaine manière de faire, dans ce cas-ci de parler. La même interrogation vaut pour les infragroupes par rapport au groupe, par exemple pour une région par rapport à un pays, ou encore pour un groupe social par rapport à la société globale. On pourrait également envisager de la même manière les rapports des groupes à l’égard du supragroupe, par exemple le français au Québec par rapport à la francophonie, ou l’arabe en Tunisie par rapport à l’arabophonie. Pour l’instant, l’essentiel de notre propos aura comme objet les relations de l’individu aux infragroupes et au groupe auquel il appartient et, par la force des choses, les relations des infragroupes par rapport au groupe. Nous traiterons en parallèle deux ensembles de données, des données culturelles en prenant comme base Linton (1959) et des données linguistiques considérées comme résultant d’un comportement en société et non en soi, c’est-à-dire abstraites de leur contexte social de production et réduites à leur système interne.

Nos réflexions découlent de notre observation du jeu des institutions dans des sociétés à tradition écrite ayant atteint un haut degré d’organisation. Nous croyons qu’elles pourraient s’appliquer, mutatis mutandis, à des sociétés à tradition orale, dont notre connaissance est trop sommaire pour que nous puissions nous hasarder à en tenir compte.

Précisions terminologiques de départ

Étant donné un certain flou dans la terminologie de la sociolinguistique, nous croyons utile d’indiquer brièvement celle que nous allons utiliser dans cet article.

Par groupe, nous entendons la société globale première où s’insère l’individu, par exemple la société québécoise ou la société tunisienne, ce qui correspond sensiblement à la notion occidentale de nation. À ce groupe correspondent une culture et un sociolecte. C’est par rapport au groupe que se situent les infragroupes constitués par un ensemble plus ou moins considérable d’individus réunis par des caractéristiques communes plus ou moins aléatoires ou pertinentes comme l’âge, la profession, le niveau socio-économique, le niveau d’éducation, la région qu’ils habitent, etc. Aux infragroupes correspondent une infraculture et un infralecte. (C’est pour éviter le terme « sous-culture », dangereusement péjoratif, que nous utilisons le préfixe infra plutôt que sous). D’un autre point de vue, le groupe peut faire partie d’un supragroupe, doté d’un supralecte et d’une supraculture, ce qui permet de bien distinguer par exemple la culture et le sociolecte québécois de la supraculture et du supralecte français, ou de discuter de la double relation de la culture tunisienne avec la supraculture et le supralecte arabes ou français. L’ensemble ainsi organisé (individu – infragroupes – groupe – supragroupe) constitue un continuum à la fois linguistique et culturel formé d’un noyau (ce qui fait que le français est le français et non l’arabe) et de modulations plus ou moins nombreuses et importantes greffées sur le noyau. Le tableau qui suit illustre cette double terminologie.

Continuum linguistique et/ou culturel (noyau + modulations)
Code Taille Culture
Idiolecte Individu Personnalité
Infralecte Infragroupe Infraculture
Sociolecte Groupe Culture
Supralecte Supragroupe Supraculture

Nous entendons par régulation linguistique le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un infragroupe donné sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes. Elle provoque deux types de réaction, soit de mimétisme linguistique (imitation de l’usage d’un infragroupe ou du groupe) sous l’influence de la fonction intégrative de la langue (Corbeil, 1980b : 74 et suiv.), soit de respect de l’usage d’un infragroupe considéré comme l’usage le meilleur, même si ce n’est pas celui de l’individu lui-même (Boudreault, 1973 : 123-207) sous l’influence du principe de dominance, dont nous traiterons plus loin. Nous réservons le terme de concurrence linguistique pour désigner le phénomène par lequel deux ou plusieurs langues sont utilisées sur un même territoire et provoquent une dynamique de partage ou des fonctions de la langue, ou des différents types de communications institutionnalisées, ou des allégeances chez les individus, partages qui peuvent dégénérer en conflits. Il existe une certaine analogie entre régulation et concurrence linguistiques. Nous croyons cependant utile de les distinguer à cause de leur finalité : la régulation linguistique recherche la coexistence et la compatibilité des infralectes pour permettre la plus large intercompréhension des membres du groupe à l’intérieur du sociolecte ; la concurrence linguistique tend toujours vers le plus grand unilinguisme possible, en faisant prédominer une langue sur les autres. Lorsqu’un infralecte est trop loin du sociolecte, on retrouve des phénomènes de concurrence linguistique, comme il est arrivé dans le cas des dialectes français, ou comme il arrive dans le cas des dialectes arabes par rapport à l’arabe classique.

Arrière-plan théorique

Le présent article se divise en trois grandes parties. Nous présenterons tout d’abord l’exposé de l’arrière-plan théorique, emprunté à l’anthropologie, que nous avons l’intention d’appliquer à la langue. Puis, nous ferons l’inventaire des forces sociales de régulation linguistique, que nous serons bien obligé de présenter l’une à la suite de l’autre.

D’où, en troisième lieu, le besoin de compenser cette impression de statisme en essayant d’ébaucher les principes dynamiques de la régulation linguistique. Nous pourrons alors examiner de ce point de vue la notion de qualité de la langue.

Nous avons déjà eu l’occasion (Corbeil, 1980b : 81-90) d’esquisser l’arrière-plan anthropologique qui inspire nos réflexions sociolinguistiques. Nous reprendrons ici quelques concepts clés en essayant de pousser plus loin l’exploration de certaines de leurs conséquences.

Le concept le plus fondamental est celui de culture, d’où découlent la distinction entre modèle réel et modèle construit et l’analyse du rapport entre modèle réel et modèle construit.

La culture est « la configuration des comportements appris et de leurs résultats, dont les éléments composants sont partagés et transmis par les membres d’une société donnée ». (Linton, 1959 : 33) Cette définition, fort synthétique, a l’avantage cependant de comporter les traits pertinents de la notion de la culture. Tout récemment, Hall (1979 : 21) retient les mêmes éléments comme essentiels. Il s’agit donc d’un ensemble organisé et non d’une collection d’éléments disparates : la culture est le lieu où chaque élément acquiert sa signification. La culture implique deux phénomènes, dont la contrepartie est d’exclure de la notion les faits automatiques comme déglutir, digérer, respirer, ou les faits strictement individuels qui forment la personnalité : d’une part, l’apprentissage et son revers, la transmission, qui sont les deux aspects de l’enculturation, définie comme le processus d’acquisition de la culture du groupe où l’on naît ; d’autre part, le partage, la participation d’un nombre plus ou moins grand de personnes à une même manière de vivre, de penser, de juger, de parler, ce qui enracine la culture dans le groupe et explique qu’elle est antérieure et qu’elle subsiste à la durée d’existence de chaque individu. Dans cette perspective, chacun pénètre au moment de sa naissance dans le courant d’une culture, est soumis à l’enculturation, vit à sa manière la culture dans son âge adulte en réagissant à ce qui lui déplaît ou ne lui convient pas, ce qui l’amène parfois à créer lui-même des nouveautés ou à s’adapter aux nouveautés des autres ou à celles qui viennent d’ailleurs, d’une autre culture avec laquelle lui ou son groupe entre en contact ; puis l’individu meurt et disparaît, en laissant des traces plus ou moins nettes de son passage, plus ou moins intégrées à leur tour dans la culture. Il apparaît alors nettement que l’enculturation explique à la fois la conservation et la mutation de la culture. Herskovits (1952 : 32) avait déjà fort bien réduit ce paradoxe : « Le principe fondamental est clair : l’enculturation de l’individu dans les premières années de sa vie est le principal mécanisme de la stabilité culturelle, tandis qu’agissant sur des êtres plus mûrs, le même processus est un important facteur de changement. »

Par l’enculturation, l’individu apprend et intègre des modèles pour chacun de ses comportements, y compris ses comportements linguistiques, c’est-à-dire qu’il acquiert une certaine conception de la manière dont il faut se comporter ou agir au sein de son groupe ou des infragroupes auxquels il a affaire pour s’y intégrer ou s’en faire accepter.

Les choses se compliquent lorsque l’on passe de la culture vécue à la culture décrite, dans notre cas de la langue vécue à la langue décrite. Il n’est pas sans importance de rappeler que ce passage s’effectue par l’intermédiaire d’une ou de plusieurs personnes qui tentent par leurs travaux d’extraire du vécu individuel les éléments stables ou communs à un groupe ou à un infragroupe, au moment de l’observation (même si les données appartiennent au passé), donc qui font un tri, une sélection : la description exhaustive de la culture réelle, ou de la langue réelle, ne serait-ce que d’une seule personne, est impossible. Tout le problème épistémologique est là, dans ce passage du réel au construit, ce qui nous amène à distinguer deux types de modèle. Le modèle réel est « l’aire de variabilité à l’intérieur de laquelle le comportement est jugé acceptable et à l’extérieur de laquelle il est jugé bizarre et provoque des réactions diverses qui se traduisent soit par des punitions, soit par des félicitations » (Corbeil, 1980b : 83). Pour un même élément de la culture, la langue par exemple, il existe autant de modèles réels qu’il y a d’infragroupes dans le groupe (le français montréalais par rapport au français québécois, par exemple) ou de groupes dans le supragroupe (le français québécois ou belge par rapport au français français ou au français « international »). De plus, le même individu participe à plusieurs modèles réels selon que sa mobilité sociale et spatiale l’amène à participer à plusieurs infragroupes ou groupes d’un même supragroupe (par exemple, l’évolution d’un enfant qui grandit dans un quartier populaire de Montréal, devient ingénieur, travaille à Montréal, pour ensuite prendre la direction d’un chantier en Algérie). Que le linguiste se place du point de vue de l’individu ou du groupe, il se trouve toujours face à un complexe de modèles réels, face à la variation des comportements, linguistiques ici. Son premier choix est donc ou d’intégrer la variation dans sa description ou de l’éliminer. D’où l’importance de la notion de modèle construit produit par le chercheur à la suite de certains choix à la fois entre diverses méthodes d’analyse et entre les multiples données fournies par l’observation, ce qui nous le fait définir comme « une aire de plus petite surface délimitée par le chercheur au sein du modèle réel en suivant ses options théoriques et méthodologiques ». Le modèle construit ne coïncide jamais et ne peut jamais coïncider avec le modèle réel. Ou il a pour objectif de décrire le réel : ce qu’on lui demande alors est d’être le plus fidèle possible; ou il vise à expliquer le réel sans vouloir le décrire, et on s’attend alors à ce qu’il le simule bien, comme lorsque l’on traite les règles d’une grammaire transformationnelle par ordinateur pour vérifier si, en les appliquant, la machine produit des phrases « correctes ». Chose certaine, on se retrouve ici une seconde fois devant une variation, mais d’un autre ordre, celui des divergences entre les chercheurs linguistes.

Le fait de considérer la langue dans cette perspective redonne beaucoup de vitalité à des considérations qui autrement paraîtraient aller de soi.

La seule chose qui soit réelle, c’est le comportement linguistique de l’individu, dont la seule manifestation explicite, concrète, est la chaîne sonore produite, donc une série de sons se succédant dans le temps et formant des groupes plus ou moins complexes séparés par des respirations, des pauses, des arrêts, des silences. Tout le reste, surtout le sens et les règles présidant à l’assemblage des éléments, est implicite, enfoui dans l’intelligence et la mémoire des locuteurs, hors d’atteinte immédiate de l’auditeur comme de l’observateur. En linguistique, le réel est toujours individuel et toujours en situation, déterminé par des coordonnées temporelles, spatiales et sociales. Dans cet esprit, on pourrait dire que la langue n’existe pas, mais qu’il n’y a que des individus qui parlent!

Cette boutade attire l’attention sur le fait que la langue est un être de raison, et ce à un double titre. Comme modèle réel, elle est ce par quoi l’individu s’exprime et communique avec les membres du groupe où il se trouve, conformément aux habitudes de ce groupe. En ce sens, la langue est un moyen d’intégration sociale, un vecteur privilégié du sentiment d’identité culturelle, en somme l’occasion d’affirmer ou de nier, volontairement ou malgré soi, son appartenance à un groupe. De plus, c’est dans ce sens de modèle réel que la langue est transmise et apprise, qu’elle est partagée par les membres du groupe, qu’elle est donc un élément de la culture. La régulation linguistique ne concerne, à l’évidence, que ce seul sens du mot langue, la langue en tant que comportement. Comme modèle construit, c’est-à-dire comme résultat de l’activité du linguiste, elle est un produit de la culture, entrant dans la catégorie des produits scientifiques, donc une somme de connaissances sur lesquelles soit les membres du groupe, soit les linguistes s’entendent plus ou moins. Il apparaît ainsi clairement que la langue comme modèle réel n’est pas synonyme de la langue comme modèle construit. Les deux concepts ne sont pas du même ordre : le premier est du domaine des phénomènes, le second de celui des connaissances. La régulation linguistique, donc la notion de qualité de la langue, ne se fonde pas sur l’une ou l’autre théorie linguistique, si ce n’est comme moyen d’obtenir une description du noyau de la langue-modèle réel en ne retenant que les points communs de tous les modèles construits proposés. Et encore ne serait-ce qu’une approximation, dont la validité dépend du nombre et de la qualité des modèles construits disponibles. Nous examinerons par la suite le rôle que jouent les modèles construits comme facteurs de régulation linguistique.

Si la langue-modèle réel ne se manifeste qu’au travers des comportements des individus, elle préexiste et subsiste à chaque individu. Elle existe donc en soi et évolue selon sa propre dynamique interne, à l’occasion des comportements des usagers. Nous revenons ainsi au phénomène d’enculturation : pour l’individu, la langue est un avant, une chose apprise dans l’enfance, un bien collectif sur lequel il a bien peu de prise. C’est cependant par la convergence des changements individuels que la langue peut évoluer. L’évolution linguistique est toujours en cours, si on considère la langue comme comportement En posant la distinction entre synchronie et diachronie, Saussure se plaçait du point de vue de la description linguistique, donc de la langue comme modèle construit; il réagissait à l’emprise des études historiques à son époque et surtout fondait une approche méthodologique capable de faire apparaître le système en dissipant le brouillard des détails historiques. Il ne niait pas la continuité de l’évolution, il en faisait abstraction, ce que confirme sa définition de la synchronie comme une période de relative stabilité entre deux états du système (Saussure, 1967 : 140). La distinction entre langue et parole rejoignait la même préoccupation : dans son esprit, la parole est la langue en tant que comportement réel, donc une réalisation individuelle où se manifeste la variation, tandis que la langue est pour lui le modèle construit, obtenu par l’élimination des éléments variables au profit des éléments communs au plus grand nombre de locuteurs. Si, comme le fait Bailey (1973), on se préoccupe d’observer la variation linguistique, on est logiquement amené à se placer dans la perspective de l’évolution continue, donc à repousser la distinction synchronie/diachronie, et à privilégier une description de la parole, c’est-à-dire à intégrer les particularismes plutôt qu’à les éliminer. Mais, d’une part, on bénéficie aujourd’hui pour ce faire des résultats de la linguistique structurale (du moins pour certaines langues européennes comme l’anglais ou le français, ce qui n’est pas le cas pour l’arabe et encore moins pour les langues africaines) ; d’autre part, on aboutit, ici aussi, à un modèle construit, dans la même relation au réel que le modèle saussurien. La notion de qualité de la langue nous apparaît relever d’une linguistique de la parole, donc de la variation, et non d’une linguistique de la langue-modèle construit.

À partir de ces remarques, on voit mieux maintenant comment se pose le problème de la régulation linguistique. Si, par hypothèse, le comportement linguistique de l’individu était libre de toutes contraintes, laissé totalement à lui-même, les variations personnelles s’additionnant et se consolidant au fil des ans finiraient par rompre la communication avec les autres individus : la communauté linguistique éclaterait. L’hypothèse nous apparaît immédiatement absurde. Mais si, au lieu de l’appliquer à un individu, on l’applique à un groupe ou à un infragroupe, elle acquiert toute sa valeur et elle explique la constitution des créoles ou celle des dialectes romans à partir du latin : le phénomène de créolisation ou de dialectisation suppose une période suffisamment longue pendant laquelle la régulation linguistique a été inopérante au niveau du supragroupe et réduite à la nécessité de l’intercommunication des individus, au jour le jour, au sein de groupes restreints et isolés.

Les forces sociales de la régulation linguistique

Il y a donc grand intérêt à comprendre le phénomène de la régulation, puisqu’il explique comment la variation et l’uniformisation linguistique peuvent se manifester en même temps dans le même groupe, sans qu’il y ait conflit ou contradiction, conclusion à laquelle arrive de son côté Fishman (1971 : 70) : « Both uniformisation and differentiation are found to go on simultaneously. » On voit alors pourquoi nous nous risquons ici à formuler les éléments d’une théorie de la régulation linguistique. Il ne faut surtout pas y voir une opposition avec les linguistes qui s’intéressent à la variation. Pour nous, les deux questions vont de pair et exigent toutes deux une explication qui puisse tenir compte en même temps de l’une et de l’autre.

La principale force de régulation linguistique est l’apprentissage de la langue comme partie intégrante du processus d’enculturation, c’est-à-dire l’acquisition de la langue comme modèle réel de comportement linguistique. Nous y distinguons trois moments : l’apprentissage primaire ou familial, l’apprentissage secondaire ou scolaire et l’apprentissage tertiaire ou continu.

Au cours de l’apprentissage primaire, l’enfant apprend d’abord la langue de son milieu immédiat, la langue de sa famille, surtout par les contacts avec sa mère. Il apprend une langue essentiellement orale, à destination utilitaire, d’où un apprentissage par mimétisme – l’enfant essaie de reproduire les chaînes sonores qu’il entend – et par conditionnement, où la récompense est l’efficacité de la communication (obtenir ce qu’il souhaite par exemple) et la punition la non-communication, l’échec de l’expression. En prenant de l’âge, l’enfant agrandit son champ d’exploration et du même coup ses expériences linguistiques : il entre en contact avec sa famille élargie (grands-parents, oncles, tantes, cousins et cousines) et avec les amis de la maison; il parcourt son quartier et parle avec les gens; enfin il apprend à manipuler certains instruments de communication de masse, surtout la radio et la télévision. Tous ses interlocuteurs ne parlent pas exactement de la même manière, d’où une première expérience de la variation linguistique où domine cependant le modèle de la famille et du quartier d’enfance. L’enfant se constitue ainsi une grammaire intérieure dont les règles de profondeur lui permettent à la fois de s’exprimer (compétence d’expression) et d’interpréter les faits de variation chez les autres (compétence de reconnaissance). La part de la réflexion ou de la systématisation consciente est alors très réduite, pour ne pas dire inexistante : le processus d’acquisition de cette grammaire d’enfance est du type mise en place de réflexes conditionnés. « Ce premier acquis devient si efficace qu’il constitue la routine du comportement quotidien […] sans dépasser le seuil de la conscience » (Herskovits, 1952 : 32). La compétence d’expression s’exerce toujours à ce moment selon le modèle linguistique du milieu immédiat, avec parfois quelques tentatives de s’adapter à un autre style pour certains interlocuteurs. Il se produit donc un premier modelage linguistique, qu’on pourrait appeler langue maternelle, si on entend par là non seulement la connaissance du noyau d’un système linguistique particulier (le français ou l’arabe par exemple), mais surtout la manière de la réaliser dans un certain milieu à une certaine époque (le français d’un quartier de Montréal ou l’arabe d’un quartier de Tunis ou de Sfax). Il est essentiel de remarquer que l’apprentissage premier aboutit chez l’enfant à une stratégie de la variation linguistique, dont le résultat est la reproduction du modèle familial (famille et quartier) et la capacité de reconnaître un certain nombre de divergences à ce modèle; la compétence d’expression est donc moins grande que la compétence de reconnaissance. Nous rejoignons ici les arguments de Bailey propres à légitimer la nécessité d’une grammaire incluant la variation : « A child, in an on-going process, is constantly revising his internalized grammar with every new encounter with systematic variation in the speech of others, and this is done in such a way as to create an underlying grammar which will generate all the variants that he must competently cope with [...]. The result is that what the child produces gets more and more restricted to the exemplar of his peers (unless he is isolated from them), while what he has in his understanding competence is constantly being enlarged » (Bailey, 1973 : 23-24).

Puis l’enfant est soumis à une forme quelconque d’instruction, différente d’un pays à l’autre. À notre époque, dans la plupart des sociétés, cela se fait par l’entrée de l’enfant à l’école à un âge qui varie beaucoup selon le système d’enseignement, surtout en ce qui concerne l’école maternelle (par exemple, à l’âge de trois ans, bientôt deux, en France). Le fonctionnement de l’école suppose et privilégie le choix d’un infralecte parmi tous ceux qui composent le tissu linguistique du groupe soit comme langue d’enseignement (la langue dans laquelle l’école fonctionne), soit comme langue enseignée (la langue comme matière de cours), ce que l’on observe dans toutes les sociétés. L’école québécoise favorise « le français standard québécois » (Gagné, 1980 : 85), l’école tunisienne, l’arabe classique, l’école française, le français des gens instruits de la région parisienne, l’école sénégalaise, le wolof tel que le décrit le CLAD (Centre de linguistique appliquée de Dakar), etc. La langue enseignée acquiert ainsi le prestige de l’Écriture et un statut supérieur du fait qu’elle est confirmée et imposée par l’appareil pédagogique au détriment des autres variantes. Pour l’enfant, l’entrée à l’école est une véritable révolution : il accède à une forme écrite de son sociolecte, il découvre le découpage linguistique, surtout en lexèmes et morphèmes, il apprend à réfléchir sur le fonctionnement linguistique comme objet en soi par la notion de règle et par l’entraînement à l’analyse, début d’une sorte de distanciation entre la langue comme comportement et la langue comme réalité extérieure à soi, comme élément de la culture du groupe. Son expérience de la variation linguistique s’élargit au contact de la langue de l’école et de celle de ses condisciples, qui ne viennent pas tous du même milieu, surtout dans le contexte de l’école publique. Mais le plus important est que l’école lui fait découvrir que tous les infralectes ne sont pas égaux, qu’il existe une hiérarchie qui les situe les uns par rapport aux autres, enfin que l’un d’entre eux est plus important, puisqu’il est celui de l’école, décrit dans les grammaires et les dictionnaires et imposé par les exercices et les examens. L’enfant doit résoudre pour lui-même divers écarts qu’il ressentira dans les manières d’utiliser la langue autour de lui : entre le modèle familial, le modèle proposé par l’enseignement et le modèle réalisé par ses professeurs qui peut fort bien ne coïncider ni avec celui de l’école, ni avec celui de l’enfant; écart entre la langue de son milieu et la langue de l’école dans les cas de multilinguisme, lorsque la langue de l’école n’est pas la langue de l’enfant (école en français pour un enfant non-francophone, école en wolof pour un enfant sérère, etc.). Les résultats de l’apprentissage sont de divers ordres : constitution d’une conscience linguistique par l’appareil pédagogique qui servira de référence pour apprécier les comportements linguistiques, tant les siens propres que ceux des autres; modification de la grammaire intérieure d’enfance, dont les règles se complexifient et se raffinent, d’où une augmentation de la compétence d’expression et, plus encore, de la compétence de reconnaissance ; enfin, conséquence plus importante, la manière dont l’enfant ou l’adolescent réagira personnellement à la langue de l’école selon qu’il en fera son propre modèle, qu’il cherchera un compromis entre elle et son propre infralecte, ou qu’il refusera de l’intégrer ou ne réussira pas à le faire, sans qu’on sache cependant beaucoup de choses aujourd’hui sur la part du refus ou de l’incapacité d’assimiler le modèle scolaire dans l’échec de certains enfants.

L’école, tôt ou tard, débouche sur les débuts de la vie adulte tout au long de laquelle l’apprentissage de la langue se poursuivra sans arrêt, mais en redevenant pour le plus grand nombre un apprentissage plus inconscient que celui de l’école. La langue est alors surtout un modèle réel de comportement, traversé par des moments de réflexion ou de doute au cours desquels l’adulte interroge les ouvrages de description linguistique. L’apprentissage continu de la langue est directement influencé par le destin de chaque individu. Trois facteurs auront sur cet apprentissage une influence décisive : tout d’abord, le type d’activité professionnelle de l’individu, c’est-à-dire le ou les rôles qu’il jouera au sein du groupe ; d’où découle son statut dans le groupe ; enfin, la mobilité de l’individu qui favorisera plus ou moins ses contacts soit avec les divers infragroupes, soit avec les autres groupes du supragroupe, soit avec d’autres groupes linguistiques. L’apprentissage continu déterminera la connaissance qu’a l’individu de la variation linguistique dans sa propre langue, l’évolution de son propre modèle de comportement linguistique en fonction de cette connaissance de même qu’en fonction de l’évolution de son statut dans la société; il déterminera aussi l’attitude qu’aura l’individu à l’égard de sa langue par rapport aux autres langues qu’il connaîtra.

Pour l’élaboration d’une théorie globale de la régulation linguistique, nous tirons du facteur apprentissage deux conséquences principales.

Dans chaque société, parmi toutes les variantes d’une langue, on en choisit une dont on fera soit la langue à enseigner, donc la langue décrite par l’appareil pédagogique, soit, avec moins d’efficacité, la langue d’enseignement, donc la langue que devrait utiliser chaque professeur au cours de son enseignement. Cette variante, de ce fait, s’imposera peu à peu comme étant la norme, la langue par excellence. Mais il est utile de garder en mémoire qu’à l’origine, il y a un choix et que ce choix a été celui d’un infragroupe ou d’une personne au pouvoir, à la suite d’un débat plus ou moins intense et plus ou moins démocratique. Les exemples confirmant cette thèse sont nombreux. Ainsi, quand Jules Ferry institue en France « l’école gratuite, laïque et obligatoire » sous la IIIe République, par un ensemble de textes datant de mars 1881 jusqu’à la fin de 1883, il ne lui vient pas à l’esprit de choisir autre chose comme langue enseignée et langue d’enseignement que la langue « nationale », c’est-à-dire la langue de la Cour et de la Ville récupérée par la Révolution française (Brunot, 1967), en continuité avec l’édit de Villers-Cotterêts (1539) et dans l’esprit de Vaugelas, confirmant de ce fait le rejet des dialectes ou des variantes du français en France à cette époque et le refus de considérer les autres langues en usage sur le territoire français (le provençal, le breton, le basque et l’alsacien) au nom de l’unité nationale. Plus près de nous, on peut citer le débat qui partage la société québécoise quant à la norme du français que doit favoriser le Ministère de l’Éducation et la manière dont se dégage un certain consensus à l’égard de l’usage des classes instruites québécoises, usage qui se situe entre l’usage populaire et l’usage parisien, mais qui intègre des éléments propres au Québec. Enfin, on peut observer que l’intégration des langues africaines dans les systèmes d’enseignement pose pour chaque pays et chaque langue le problème du choix d’un « standard » comme modèle à enseigner, ce qui implique une description globale de la langue (noyau + variantes) et l’intervention des autorités en tant que responsables du choix. Lors de la dernière table ronde des centres de linguistique appliquée d’Afrique noire à Yaoundé, en 1981, de nombreuses communications ont traité de cette question.

Seconde conséquence : au sortir de l’école, l’évolution linguistique de l’adulte est en rapport étroit avec les rôles qu’il jouera dans la société, notamment avec ses activités professionnelles. La fonction intégrative de la langue entre en jeu de nouveau, à l’âge adulte cette fois. Par son activité professionnelle, chaque individu participe au groupe exerçant la même occupation que lui, dont l’une des caractéristiques est un certain modèle linguistique. Nous sommes ici devant la relation qui existe entre structure sociale et variation linguistique. Une pratique de la régulation linguistique implique nécessairement un type d’organisation sociale et politique de la société. L’adulte peut évoluer du point de vue linguistique selon trois directions principales, nous semble-t-il. Ou bien, son activité professionnelle confirme la variante linguistique de son enfance. Par exemple, l’enfant d’un ouvrier peut devenir à son tour ouvrier et revenir, après sa scolarisation, à la variante linguistique de cet infragroupe, la perpétuant ensuite par transmission à ses propres enfants. Ou bien, l’activité professionnelle met l’adulte en contact régulier avec la variante du système scolaire et des communications institutionnalisées (cf. ci-après) qui demeurera son modèle personnel et qu’il transmettra à son tour, conformément à la tradition de sa propre famille, ou en provoquant chez lui et chez ses enfants une mutation culturelle par changement d’allégeance linguistique par rapport à sa variante d’enfance. Enfin, l’adulte peut être amené à utiliser une autre langue que sa langue maternelle, par exemple l’anglais au lieu du français comme il arrive au Canada, ou le français à la place d’une langue africaine comme on l’observe en Afrique noire pour un grand nombre de professions. Si le choix de cette autre langue se transmet aux enfants, il y a transfert linguistique.

La deuxième force de régulation linguistique est l’influence du ou des modèle(s) linguistique(s) propre(s) aux communications institutionnalisées.

Nous entendons par communication institutionnalisée l’acte, le plus souvent anonyme ou impersonnel, par lequel une institution communique avec des personnes ou avec d’autres institutions, pour les fins de ses activités. Par exemple, l’État avec les citoyens par le biais d’une grande variété d’imprimés administratifs, une société commerciale avec ses employés, ses clients, ou ses fournisseurs. Nous donnons ici au terme « institution » son sens le plus large d’entité devant son existence à une loi (personnes morales ou associations), à un accord international (l’ONU, la CEE, par exemple) ou encore à une constitution coutumière ou écrite, comme les États (Corbeil, 1980b : 79).

La typologie des communications institutionnalisées varie selon les genres de sociétés et donc d’organisations sociales. Comme facteurs de régulation linguistique, nous identifions aujourd’hui les institutions suivantes, dont les attitudes et les comportements linguistiques ont une influence régulatrice certaine : le système d’enseignement, dont nous avons traité précédemment; l’administration publique, par le prestige qu’elle confère à la variante qu’elle choisit comme langue des lois, règlements, directives, des imprimés administratifs, des communications écrites et parlées des hommes politiques et des fonctionnaires ; les institutions économiques, y compris les industries culturelles (édition et diffusion des livres, des disques, des films, etc.) et les médias (journaux, radio, télévision), qui confèrent une motivation socio-économique à la langue ou à la variante qu’elles utilisent et diffusent ; la littérature et les publications scientifiques ou techniques, la première constituant l’affirmation et l’illustration d’une ou de plusieurs variantes dans des relations complexes de complémentarité ou de concurrence (les « bons » et les « mauvais » écrivains), les secondes accordant un prestige certain à la variante ou à la langue qui donne accès aux connaissances et au savoir-faire. Enfin, dans certaines circonstances historiques, on peut ajouter la religion à la liste. Ainsi, il est évident que l’Islam est un puissant facteur de conservatisme linguistique en langue arabe par l’affirmation du Coran (VIIe siècle) comme norme linguistique par excellence; on peut aussi citer comme exemple le fait que la religion catholique a favorisé la survie du français en Amérique (Québec, Acadie, chez les Franco-Américains) de par l’identification du catholicisme au français et du protestantisme à l’anglais : la religion déterminait alors l’appartenance linguistique.

Les communications institutionnalisées entraînent d’importantes conséquences en régulation linguistique.

Les groupes de pouvoir (pouvoirs politique, économique, administratif et religieux) ont la capacité de choisir et d’imposer une langue ou une variante d’une langue comme modèle à utiliser dans leurs propres communications. Lorsque le choix de tous les ordres de pouvoir est identique, la langue ou la variante de la langue choisie s’en trouve très solidement soutenue et confirmée dans le statut de langue officielle, reléguant ainsi au second plan les autres variantes ou les autres langues. Mais on observe que les choix ne sont pas toujours les mêmes et qu’une concurrence se manifeste alors entre les langues ou les variantes de la langue retenue par l’un ou l’autre ordre de pouvoir. Dans ce cas, on note que l’usage du pouvoir économique tend à prédominer dans l’ensemble de la population, comme langue de promotion et de succès socio-économique.

Le pouvoir politique peut déterminer par loi, par règlement, par décret ou par simple décision administrative le statut et l’emploi des langues ou des variantes de langue en usage sur son territoire. La politique linguistique peut alors être globale et détaillée comme au Québec, ou procéder par secteurs d’application comme il arrive dans la plupart des pays où elle se disperse dans de nombreux textes relatifs à l’enseignement, à l’affichage public ou à la signalisation routière, à la langue des contrats ou des textes de loi, à la protection du consommateur par le biais de prescriptions touchant les textes et étiquettes accompagnant les produits, etc. L’inventaire de Wallace Schwab (1979) des textes législatifs sur l’emploi des langues au Québec, au Canada, en France, en Belgique, en Suisse, au siège des Communautés européennes et du Conseil de l’Europe est très significatif à cet égard.

Les institutions peuvent contrôler et, de fait, contrôlent l’usage qu’elles font de la langue ou des langues dans leurs communications. Les moyens pour ce faire sont très divers : emploi d’un personnel spécialisé, rédacteurs ou traducteurs, constituant parfois un service de linguistique dûment identifié à la fonction de régulation linguistique interne; normalisation officielle de la terminologie administrative et technique en usage au sein de l’institution; normalisation des imprimés de gestion, donc de la langue qui y est employée; directives aux employés sur l’usage de la langue ou des langues au sein de l’entreprise, etc.

On voit ainsi que de nombreuses décisions sont prises, au jour le jour, qui ont trait à l’emploi des variantes d’une langue ou à l’emploi des langues dans l’activité quotidienne des institutions relevant des divers ordres de pouvoir. L’ensemble finit par donner plus d’importance à une variante ou à une langue par rapport aux autres, donc par confirmer un modèle linguistique, qu’on désigne souvent par l’expression usage dominant.

L’appareil de description linguistique, c’est-à-dire la langue comme modèle construit, constitue la troisième force de régulation linguistique.

À première vue, l’affirmation peut paraître surprenante, surtout dans les milieux où on soutient « l’objectivité » des travaux linguistiques. Elle le devient de moins en moins à mesure qu’on y réfléchit.

Il faut, au départ, prendre conscience des conditions dans lesquelles s’exerce l’activité de description de la langue.

Celui qui décrit la langue ne décrit pas n’importe quel usage de cette langue, encore moins la totalité des usages. En général il choisit, et le plus souvent il choisit l’usage dominant. Vaugelas est toujours d’actualité, qui avouait avec franchise et une certaine candeur décrire la langue de la Cour et de la Ville, confirmée par l’usage des bons écrivains; et qui attribuait le « mauvais » usage à « la pluralité des voix ».

Celui qui décrit appartient à un groupe défini par un statut, un lieu, une époque. Il adhère également à certaines idées au sujet de la langue, qui le font ainsi participer à une école de pensée en particulier. Le plus souvent, il décrit l’usage de son groupe. S’il en décrit un autre, se pose le problème délicat de la relation, consciente ou inconsciente, qui s’établit alors entre le descripteur et le groupe décrit. On retrouve ici le problème plus global de l’anthropologue et de son ombre : l’impossibilité de faire abstraction de ses propres modèles et de sa propre culture en observant et en décrivant l’autre.

D’autre part, certains éléments de l’épistémologie de la linguistique font apparaître le caractère relatif des résultats obtenus. Deux surtout sont pertinents à notre propos. D’abord, le type de « vérité » auquel on arrive. Mis à part la phonétique dont la vérité est de type expérimental, fondée sur la possibilité d’obtenir toujours les mêmes résultats dans les mêmes conditions ou de reproduire artificiellement les faits, la « vérité » linguistique est du type « science humaine », constituée par la convergence des résultats auxquels arrivent plusieurs chercheurs, le témoignage d’un seul étant sujet à caution, selon l’adage « testis unus, testis nullus ». On voit immédiatement la conséquence de ce type de vérité lorsque les chercheurs décrivent, en majorité, un même usage : les autres deviennent « faux » ou prennent l’apparence du faux, d’où la rengaine « ce n’est pas français » quand ce n’est pas inclus dans la description majoritaire. En second lieu, il est nécessaire de tirer les corollaires du fait que la description linguistique elle-même varie soit selon les écoles, soit selon l’objet, soit enfin selon la taille de l’échantillon décrit (idiolecte, infralecte, sociolecte ou supralecte), en somme selon la distance plus ou moins grande qui existe entre les comportements réels des locuteurs et la description qu’on en donne.

Dans cette perspective, il apparaît nettement qu’une description linguistique doit être « située » au terme d’un examen critique attentif et difficile dont la majorité des utilisateurs de cette description n’ont pas les moyens. D’où le rôle, bien involontaire souvent, parfois même ouvertement récusé, que joue la description de la langue comme force de régulation linguistique : les utilisateurs réduisent la réalité linguistique au contenu des ouvrages qu’ils consultent épisodiquement. Sur ce point, l’écart est total entre eux et les linguistes qui connaissent les limites de leurs travaux ou de ceux de leurs collègues.

Du point de vue où nous nous plaçons, nous classons les produits de la description linguistique en trois catégories, selon l’objectif principal que poursuivent les auteurs.

D’abord, les ouvrages normatifs, plus ou moins militants du bon usage, le plus souvent des grammaires ou des manuels d’enseignement de la langue maternelle ou d’une langue étrangère. L’intention pédagogique est toujours présente dans ces ouvrages et on rejoint par là le facteur apprentissage de la langue. Pour la langue française, le plus connu de ces ouvrages est Le Bon Usage de Grevisse.

Puis, les ouvrages descriptifs, de type linguistique, dont l’addition, lorsqu’ils traitent d’une seule et même variante, finit par consolider cet usage dans le rôle d’archétype de la langue au détriment des autres usages. Par exemple, la plupart des linguistes en France décrivent le français écrit, parfois parlé, de la population instruite de Paris.

Enfin, il y a les ouvrages commerciaux, destinés à une clientèle définie d’acheteurs potentiels, d’où des préoccupations de prix et d’adaptation aux caractéristiques des usagers. Ce sont surtout des dictionnaires et des manuels scolaires. Les auteurs de ces ouvrages sont dans une situation difficile : professionnellement, ils aspirent à décrire la langue le plus exactement possible, mais ils doivent tenir compte des contraintes commerciales découlant de la concurrence et des réactions ou habitudes des acheteurs, adultes ou enfants. Bien souvent, ces ouvrages sont plus normatifs que descriptifs, soit volontairement, soit malgré eux, de par la manière dont les utilisateurs en tirent argument et d’après les traditions lexicologiques ou grammaticales.

En définitive, l’appareil de description joue, en régulation linguistique, le rôle de surmoi linguistique collectif et ce de différentes manières.

Tantôt, l’appareil explicite le surmoi. Quand on dit « la langue », on désigne, en fait, la variante de la langue qui est l’objet habituel de la description et qui servira de base de comparaison par rapport à laquelle on classera et on évaluera les autres variantes. Il est, à ce sujet, important de noter que les groupes de pouvoir ont la capacité de contrôler, ou tout au moins d’influencer, l’objet et le fonctionnement de l’appareil de description par le biais des organismes nationaux de recherche et de subventions, ou encore par l’acceptation ou le refus d’éditer ou de diffuser les résultats des travaux.

Tantôt, l’appareil atténue le rigorisme du surmoi linguistique. Ou bien il démontre le relativisme linguistique par l’analyse de la variation ou par l’observation de son universalité, pour toutes les langues à toutes les époques. Ou bien il constate l’écart entre les conclusions tirées de l’observation des faits et les prescriptions d’un certain militantisme normatif.

Tantôt, enfin, l’appareil sert à psychanalyser le surmoi linguistique, en ce sens que la compréhension et la description du phénomène normatif d’une part, l’analyse des mécanismes de la régulation linguistique d’autre part, démontrent que ce n’est pas la langue en soi qui est ici en cause, mais bien le phénomène plus général de la contrainte sociale dans les groupes humains organisés. La « norme » n’est alors plus un problème linguistique, mais un problème sociologique.

Voilà donc les forces de régulation linguistique que nous identifions aujourd’hui et l’action particulière de chacune d’elles telle que nous la percevons.

Les principes dynamiques de la régulation linguistique

Nous voudrions maintenant les considérer en tant que système et chercher à saisir les principes dynamiques qui en commandent le fonctionnement.

Nous en distinguons quatre : le principe de convergence, le principe de dominance, le principe de persistance et le principe de cohérence.

Le principe de convergence se définit ainsi : la régulation linguistique est d’autant plus forte au sein du groupe (ou du supragroupe) que toutes les forces de régulation privilégient la même variante, le même usage.

Dans la terminologie habituelle, l’expression « unification linguistique » désigne le processus de la convergence, « l’unité linguistique » son résultat, tandis que la norme dominante est le modèle linguistique ainsi promu au rang de « langue » nationale ou officielle, selon le vocabulaire utilisé par chaque État en fonction de sa complexité linguistique.

Deux exemples historiques illustrent le principe de convergence. Aux premiers temps de la Nouvelle-France, les immigrants représentaient tous les éléments de la société française de l’époque : noblesse, haut et bas clergé, bourgeois, artisans et paysans. Les variantes du français d’alors se sont trouvées confrontées : le français du Roi utilisé par la noblesse, le haut clergé et une partie de la bourgeoisie d’une part, d’autre part différents dialectes ou usages régionaux parlés par les artisans et les paysans, principalement le normand, le picard, le saintongeois et le poitevin. Mais comme les pouvoirs politique, religieux, militaire et économique utilisaient, chacun et tous, le français du Roi, l’unité linguistique du nouveau groupe s’est faite rapidement autour de ce français, avec quelques emprunts aux différents dialectes ou usages régionaux, surtout sans doute les termes communs à plusieurs variantes. Le deuxième exemple, emprunté aussi à l’histoire de la langue française, montre le même processus de convergence. L’unification linguistique de la France s’est sérieusement amorcée sous la IIIe République, lorsqu’une seule et même variante du français a été utilisée comme langue de l’État, langue de l’école et langue de l’industrialisation naissante. En quelques générations à peine, disons entre 1880 et 1940, l’unité linguistique était réalisée (Pottier, 1968 : 1144 et suiv.).

Le principe de convergence s’applique aussi bien à l’intérieur du groupe que du supragroupe. Dans le groupe, il favorise l’uniformisation linguistique de ses membres au détriment des infralectes. Dans le supragroupe, il favorise la réduction des écarts entre les normes dominantes de chaque groupe.

Dans le cas contraire, lorsque les forces de régulation sont divergentes, la situation linguistique se caractérise par une tension plus ou moins forte entre les variantes ou entre les langues en concurrence. C’est la condition dans laquelle se trouvent, par exemple, tous les pays d’Afrique noire et, selon une problématique tout à fait différente, les pays du Maghreb. On y observe une norme linguistique pour la vie quotidienne (arabe dialectal au Maghreb, nombreuses langues africaines en Afrique noire), une norme pour le système d’enseignement (l’arabisation ou l’africanisation ont atteint des niveaux variables d’un pays à l’autre), une norme pour les usages du pouvoir politique et de l’administration (arabisation et africanisation également variables), une norme pour la vie économique et industrielle (le français dans la plupart des cas, parfois l’arabe au Maghreb ou une langue africaine au sud, par exemple le swahili, surtout pour les relations avec les clients de même langue maternelle ou véhiculaire, dans les activités traditionnelles). Tous les pays tendent à réduire cette complexité linguistique, ce qui est l’objet même de l’aménagement linguistique.

Le principe de dominance s’énonce ainsi : au sein d’un groupe, l’usage linguistique qui prédomine est celui des infragroupes qui contrôlent les institutions. Il s’applique également au supragroupe.

Ce principe suppose évidemment l’existence d’usages différents de la même langue dans le groupe selon diverses divisions en infragroupes et infralectes. Il est une forme particulière d’un principe plus général, celui de l’ethnocentrisme culturel, qui a pour fonction de « renforcer le moi en s’identifiant à son propre groupe, dont on admet implicitement la supériorité » (Herskovits, 1952 : 62). L’ethnocentrisme culturel conduit un infragroupe ou un groupe à considérer son comportement langagier comme le meilleur et à l’imposer ou à tenter de l’imposer de ce fait aux autres, selon ses moyens. Il arrive souvent, au terme du processus, qu’un accord collectif se dégage parmi les membres du groupe pour reconnaître comme norme celle de l’infragroupe au pouvoir. Les travaux de Labov ou le rapport de Boudreault (1973) donnent d’intéressantes indications à ce sujet.

Le principe de dominance est d’application universelle : à chaque niveau, pour l’infralecte, le sociolecte et le supralecte, il existe un usage dominant, décrit ou non. Dans la vie collective, le problème est celui du mode d’émergence et d’affirmation de cette norme. En linguistique descriptive, il revient à l’identifier et à la décrire en tenant compte ou non des variantes selon l’option théorique du chercheur.

Dans la relation de groupe à groupe, le nombre de locuteurs de chaque groupe, l’importance relative de la production littéraire et scientifique de chacun, enfin le fait que l’usage d’un groupe soit mieux décrit que celui des autres jouent un rôle important dans la conception d’une norme supralectale. Ainsi, par exemple, se trouve favorisé l’usage de la France pour la langue française ou celui de l’Égypte pour la langue arabe.

Nous entendons par principe de persistance le fait que le maintien d’un même usage dominant d’une époque à l’autre malgré ses propres variations temporelles consolide la régulation linguistique.

C’est ainsi qu’un certain usage du français s’est imposé comme norme depuis le XVIe siècle, malgré les changements de régimes, les modifications de l’ordre économique, malgré les effets de la démocratisation et de la décolonisation.

À la longue, l’ensemble des textes de toute nature qui emploient ou ont employé cette norme « historique » et les habitudes collectives qui en découlent, constituent une force d’inertie considérable qui maintient cette norme en place et gêne considérablement toute tentative de la modifier. L’exemple le plus probant de ce conservatisme linguistique est la langue arabe classique ; ou encore le maintien de l’orthographe du français en dépit de tous les arguments et de tous les projets de réforme.

À la limite, le principe de persistance entraîne comme conséquence une sorte d’hypocrisie linguistique qui amène les membres du groupe ou du supragroupe à nier la variation linguistique, ou encore au mieux à la minimiser en la désignant par des expressions euphémiques du type « niveaux de langue », « régionalisme » (voir Boulanger, 1980).

Enfin, le principe de cohérence du système linguistique lui-même : au-delà des variations des infralectes par rapport au sociolecte, ou des sociolectes par rapport au supralecte, il existe un ensemble d’éléments formant système qui constituent la spécificité même de la langue et qui autorégularisent le fonctionnement du système linguistique de chacune de ses variantes.

Le principe de cohérence rejoint le concept de norme objective.

Dans la pratique du langage, ce noyau dur de la langue assure l’intercompréhension des locuteurs malgré les variantes. Sur cette base nous fondons la distinction entre variation et dialectisation : le dialecte, au terme de sa propre évolution, a atteint un niveau de différenciation si élevé que son emploi ne peut permettre que la communication avec des locuteurs du même dialecte ou de dialectes voisins, alors que la variation n’est pas suffisante pour empêcher la communication entre eux des locuteurs de la même langue. Ainsi, un dialecte wallon ne permet pas de communiquer avec des locuteurs français, alors que le français régional de Belgique le permet.

En linguistique descriptive, l’identification du noyau dur, la construction d’un « modèle de langue » (Rey, 1972 : 13) se fait à divers niveaux d’abstraction, toujours par élimination des variantes. La « langue » serait alors le plus haut niveau d’abstraction atteint, dont les résultats s’adapteraient à tous les locuteurs, mais aussi à aucun usage, puisque celui-ci implique toujours des éléments de variation plus ou moins nombreux ou marqués. La comparaison entre l’enseignement d’une langue comme langue maternelle et comme langue étrangère permet de mieux saisir ce que nous voulons dire ici (Archambault-Corbeil 1982). Dans l’enseignement de la langue maternelle, la variation est connue de l’enfant et la langue enseignée lui apparaît comme une variante de plus, à une distance plus ou moins grande de son propre usage. Dans certains cas, quand l’écart est trop grand, il peut se produire des difficultés d’apprentissage, source à leur tour de retard scolaire (Bourdieu-Passeron, 1964 et 1970). Dans l’enseignement de la langue étrangère, la langue enseignée est la seule chose connue de l’élève : la langue réelle avec ses variations sera à plus ou moins grande distance de la langue apprise et perturbera de toute manière le débutant dans ses essais de communication avec les locuteurs de cette langue dans des situations habituelles d’emploi.

Le principe de cohérence s’appuie sur l’appareil de description linguistique, surtout lorsque celui-ci a pour objet la même variante sur une longue période de temps, puisque alors le principe de persistance lui donne encore plus de consistance.

Voilà donc les principes selon lesquels les facteurs que nous avons mentionnés précédemment fonctionnent, l’ensemble ayant comme conséquence la régulation des comportements langagiers de chaque membre d’une communauté linguistique selon ses appartenances et ses rôles.

Le résultat n’en est pas un dirigisme linguistique, dans le sens habituel d’essais explicites d’orientation ou de contrainte des manières de parler ou d’écrire, mais plutôt un équilibre dynamique consenti entre la liberté de chaque locuteur et le besoin de s’intégrer à une société et de communiquer avec ses membres.

La régulation linguistique n’est ainsi qu’une forme particulière du phénomène global du modelage des comportements individuels, élément essentiel de la formation et de la continuité de toute culture.

La notion de qualité de la langue

Dans cette perspective, que devient la notion de « qualité de la langue »?

Au départ, il est essentiel de noter que cette notion se rapporte non pas à la langue comme modèle construit, mais bien à la langue comme modèle réel. Si, conformément au principe de cohérence, l’identification d’une norme objective peut justifier une partie du contenu du modèle linguistique inhérent à la qualité de la langue, on ne peut cependant y trouver une légitimation complète, comme il ressort clairement de notre exposé.

La notion renvoie nettement au constat de la variation linguistique, à l’existence de plusieurs normes sociales dans le groupe. S’il en était autrement, si tous les locuteurs faisaient le même usage de la langue, il ne serait pas nécessaire d’en promouvoir la qualité. On est donc ici dans le domaine des choix linguistiques (Corbeil, 1980a), donc dans celui des jugements évaluatifs de sa propre manière de parler ou de celles des autres.

La « qualité de la langue » est la manifestation d’une préoccupation fondamentale du locuteur à la recherche d’une manière acceptable (objectif : communiquer) et efficace (objectif : s’exprimer) de parler ou d’écrire (Gusdorf, 1952). « Chez le locuteur-auditeur dans son groupe social, la langue n’est pas même conçue comme un code de communication; elle est d’abord une “ norme ” impérative, un “ usage établi” par la société et qu’il convient de suivre. La notion d’usage correspond à la conscience de la socialité et donne accès à la saisie intuitive du procès communicatif, notamment par la perception des écarts. » (Rey, 1972 : 12).

La variation linguistique est vécue d’une manière différente d’une société à l’autre, selon le système de valeurs de chacune et plus précisément selon son idéal linguistique. Ainsi, en langue française et en langue arabe, la variation évoque l’idée de concurrence, alors qu’en langue anglaise, allemande ou italienne, elle s’apparente surtout au sentiment d’identité régionale et à un phénomène de complémentarité. La chose apparaît clairement dans la manière dont les sociolinguistes interprètent la variation. Par exemple, pour Labov (1966 : 412), « la communauté linguistique dans son ensemble est unifiée par un ensemble commun de normes », alors que Marcellesi (1974 : 147), rejetant cette position, met l’accent sur « l’assignation de valeurs sociales à certaines variables, c’est-à-dire la création et la reproduction d’une certaine norme dominante » et sur « l’incapacité de cette idéologie à unifier les comportements linguistique ».

Au sens large du terme « manière la meilleure d’utiliser la langue », il y a une qualité de la langue pour chaque infralecte. Chaque infragroupe juge à sa manière « le bien parler » et possède ses beaux parleurs, ses modèles d’excellence langagière, ses « écrivains » en un mot, même s’il s’agit de langue orale. La même constatation vaut pour chaque groupe du supragroupe.

Au sens plus restreint où s’utilise habituellement l’expression « manière la meilleure d’utiliser la langue entre toutes celles existantes », elle renvoie à la promotion et à la précellence d’un usage par rapport à tous les autres. En ce sens, l’expression désigne un phénomène réel, celui de la régulation linguistique, et son résultat, l’émergence d’une norme dominante.

Mais elle peut aussi se confondre avec un discours idéologique visant à légitimer « en soi » cet usage dominant, à le transformer, de simple résultat d’un processus de vie en commun, en un objet doué d’une existence propre s’imposant à tous de par ses vertus. C’est le fait du « purisme », dont l’objectif est, en somme, de sacraliser un usage. Ce discours puriste génère son contraire, celui qui tend à nier toute forme de contrôle social sur la langue et à sacraliser cette fois l’usage, entendu comme une sorte de spontanéisme linguistique. Ainsi se posent en adversaires deux utopies.

L’expression qualité de la langue est donc une expression hautement ambiguë, compromise par ses relations avec le normatif et le purisme militant d’une certaine bourgeoisie.

Conclusion

Au fur et à mesure qu’une société s’unifie et se complexifie, elle génère une double tendance linguistique. D’une part, la variation linguistique se manifeste, soit comme reflet des langues, dialectes et variantes des populations qui se trouvent réunies par le mouvement unificateur, soit comme marque de la complexification socioéconomique croissante de sa population. D’autre part, apparaît la nécessité de réduire les conséquences de la variation par une pratique, à la fois consciente et inconsciente, de la régulation linguistique. La standardisation des comportements linguistiques est donc partie intégrante de l’organisation sociale, indépendamment de la description ou de l’interprétation que peuvent en faire les observateurs, anthropologues, sociologues ou linguistes.

Dans toutes les langues, la régulation linguistique met de l’avant une norme dominante, autour de laquelle gravitent les variantes et les attitudes des locuteurs à la fois à l’égard de leur propre variante et à l’égard de la variante dominante. La manière de vivre cette relation est déjà un trait de culture.

Probablement à cause d’une conception hypertrophiée de l’unité linguistique et de la norme dominante, le monde francophone commence à peine à s’intéresser à la variation linguistique, si ce n’est dans le passé pour l’avoir condamnée, en principe, au nom de l’unité nationale. On ne sait à peu près rien sur les faits de variation en français, sur la manière dont cette variation est vécue d’un groupe à l’autre à l’intérieur de la francophonie, enfin sur les attitudes et les jugements évaluatifs des locuteurs à l’égard d’eux-mêmes et des autres.

Le paradoxe d’une langue à grande diffusion est d’intégrer la variation tout en respectant une norme unificatrice. Le paradoxe semble se résoudre plus aisément dans l’exercice de la langue par les locuteurs que dans les réflexions et discours de ceux qui en parlent officiellement.

Bibliographie

Table ronde sur les théories linguistiques et leurs domaines d’application – Aménagement linguistique

L’aménagement linguistique se situe dans le domaine de l’application. Quand il parle de sa spécialité, M. Corbeil préfère cette appellation à l’emploi du calque américain « language planning », planification linguistique. Cette dernière expression a en effet des connotations péjoratives pour les gens à qui elle est destinée. Cette préférence a aussi pour avantage de permettre de distinguer entre aménagement linguistique et politique linguistique (d’un État).

Afin de pallier les lacunes terminologiques de l’aménagement linguistique, on a emprunté à la linguistique. C’est de cela que M. Corbeil s’est donné pour but de rendre compte dans son exposé. On distingue d’abord aménagement du statut de la langue et aménagement de la langue elle-même. Au chapitre du statut de la langue, on différencie communication institutionnalisée et communication individualisée. L’aménagement linguistique ne peut porter que sur la communication institutionnalisée. Le second emprunt à la linguistique, c’est l’analyse des fonctions de la langue avec pour modèle celui de Jakobson, lequel est basé sur les théories de la communication. M. Corbeil y a ajouté une fonction dite intégrative pour rendre compte de la fonction d’appartenance à une communauté linguistique que remplit la langue. Le troisième élément, c’est l’analyse des faits de concurrence linguistique et ceci entre les variantes d’une même langue et entre différentes langues en présence sur le même territoire. À ce sujet, on peut mentionner les notions de marché linguistique, les théories du bilinguisme et du multilinguisme (institutionnalisé ou fonctionnel). On parle également de la problématique de la norme en tant que processus de valorisation d’une variante par rapport aux autres. Cela fait intervenir la régulation linguistique, c’est-à-dire la façon dont les individus modèlent leur comportement linguistique par rapport aux variantes. On est donc très intéressé par les travaux portant sur les attitudes des locuteurs puisqu’elles sont déterminantes pour faire des choix. Ainsi, du côté du statut de la langue, des travaux sont en cours, mais il faut entre 20 et 25 ans avant de pouvoir analyser des résultats.

Pour ce qui est de l’aménagement de la langue elle-même, il y a d’abord le versant de la terminologie. La théorie de cette discipline a été élaborée à partir de la linguistique, notamment pour la théorie du signe linguistique, celle du syntagme et aussi pour la base morphologique nécessaire à la néologie. Les méthodes de travail en terminologie viennent de la lexicographie, de la lexicologie et de la dialectologie. La terminologie, de par son besoin de rigueur, est aussi concernée par la normalisation : il faut choisir entre les synonymes.

Le dernier domaine enfin, c’est celui de la standardisation linguistique. Notre langue, qui est standardisée, n’a plus ce problème, mais les langues de certains pays d’Afrique doivent aujourd’hui être standardisées au niveau de l’orthographe, de la prononciation et de la grammaire. Tout ceci a des répercussions sur l’enseignement de ces langues. Cette standardisation devrait reposer sur la description linguistique, mais d’autres critères, humains ceux-là (comme la volonté du chef d’État), viennent perturber les choix.

Abstract (anglais)

Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée

Language planning is a kind of application. In speaking of his specialization, Mr. Corbeil prefers the term “aménagement linguistique” to the American calque “planification linguistique”. This latter term has in fact pejorative connotations for the people to whom it applies. This preference also has the advantage of distinguishing between language planning and language policies (of a government).

In order to compensate for the terminological gaps in language planning, people have borrowed from linguistics. The purpose of Mr. Corbeil’s presentation is to account for this phenomenon. A distinction is first made between planning for the status of a language, and planning for the language itself. Concerning the status of a language, institutional communications are quite different from individual communications. Language planning can only deal with institutional communications. The second contribution from linguistics is in the analysis of language functions, as in the model of Jakobson, based on theories of communication. Mr. Corbeil adds a function which he calls integrative, in order to account for the function of belonging to a language community, which is fulfilled by language. The third element is the analysis of the facts of linguistic competition, between varieties of the same language and between different languages present in the same territory. Here, one may mention notions of the linguistic marketplace and theories of bilingualism and multilingualism (institutional or functional). There is also the problem of language standards, the process of awarding greater prestige to one language variety rather than to others. This brings in linguistic regulation, that is the manner in which individuals modify their language behaviour with respect to these varieties. For this reason, work done on speakers’ attitudes is important, because these attitudes determine what choices are to be made. Thus on the question of language status work is in progress, but we will need twenty to twenty-five years before we can analyze the results.

As far as planning of the language itself is concerned, there is first of all the area of terminology. Theory in this discipline has been developed from linguistics, especially from the theory of the linguistic sign, theory of syntax, and the morphological basis which underlies neology. The methodology of terminology comes from lexicology, lexicography and dialectology. Because of its need for preciseness, it is also concerned with normalization : one must choose among synonyms.

The last problem is that of standardization. French, which is standardized, no longer has this problem. But the languages of some African countries today must be standardized, in their orthographies, pronunciation and grammar. All this has repercussions on the teaching of these languages. Standardization should be based on linguistic description, but other criteria—human criteria (such as the desires of the head of state)—may sometimes disturb these choices.

Commentaire de la communication de Sélim Abou : éléments pour une théorie générale de l’aménagement linguistique

Résumé

L’auteur sait gré à Sélim Abou d’avoir proposé, comme amorce de discussion au colloque, des éléments d’une définition de la notion d’aménagement linguistique qui soient aussi pragmatiques que possible. Il y va de deux commentaires additionnels. Pour être efficace, un projet d’aménagement linguistique doit être global dans sa conception. Il s’ensuit que la définition et la réalisation d’un tel projet sont de la responsabilité de l’État. D’autre part, l’auteur soutient que le projet sera compromis s’il ne fait pas l’objet d’un large consensus dans la population.

Il faut savoir gré à Sélim Abou de nous avoir proposé, dès le début de nos travaux, des éléments d’une définition de la notion d’aménagement linguistique et surtout le remercier d’avoir cherché à être, ce faisant, aussi pragmatique que possible. Le problème devant lequel nous allons nous retrouver, durant ces trois journées de réflexions, est celui de la diversité extrême des situations de multilinguisme. Notre objectif ne peut donc pas être de formuler des solutions aux problèmes concrets propres à des situations particulières, mais de chercher ensemble à dégager des principes de réalisation d’un aménagement linguistique qui puissent servir de sources d’inspiration et de guides aux travaux de chaque équipe nationale aux prises avec la difficile tâche d’organiser la coexistence de plusieurs langues sur un même territoire. De ce point de vue, les principes exposés par Sélim Abou constituent un excellent point de départ.

J’orienterai mes remarques selon le même esprit.

Dans la première partie de sa communication, Sélim Abou attire notre attention sur la double valeur de la langue. Comme élément de la culture, elle est instrument de communication; l’efficacité de cet instrument peut laisser à désirer, peut être plus ou moins satisfaisante, soit selon l’état de la langue, soit selon les domaines de son utilisation, l’efficacité de la langue pouvant varier d’un domaine à un autre; d’où, en aménagement linguistique, une première série de problèmes, d’ordre technique, ici sociolinguistique et terminologique, qu’on peut résoudre relativement facilement, en se guidant sur des principes scientifiques empruntés aux sciences du langage, et aux sciences humaines, notamment à l’anthropologie et à la sociologie d’une part, à la psycholinguistique et aux sciences de l’éducation, d’autre part. Pour cet aspect de l’aménagement linguistique, correspondant à l’aménagement de la langue elle-même (corpus language planning), l’expérience des uns et des autres est considérable au Québec, au Canada et ailleurs, en particulier en terminologie. Mais la langue est également la condition de la culture; de ce point de vue, elle est instrument de médiatisation de tous les autres éléments de la même culture, qu’elle révèle à la conscience de chacun d’une part, et enveloppe dans un système de valeur lexicale d’autre part; d’où en aménagement linguistique, la valeur symbolique de la langue, qui ne peut se saisir et se définir que selon des principes éthiques; c’est la raison pour laquelle tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout un projet d’ordre politique, c’est-à-dire qu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc à la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose.

Ces remarques de Sélim Abou m’apparaissent fondamentales. J’y ajouterais deux commentaires.

Les hommes politiques ont souvent la tentation de ramener l’aménagement linguistique à son seul aspect technique, donc à la langue comme instrument de communication. Souvent même, l’aménagement linguistique est réduit au seul domaine de l’éducation, donc au rôle des langues nationales dans les systèmes scolaires. Ainsi, se trouvent évacuer ou atténuer l’aspect symbolique de la langue et le caractère de ses fonctions au sein de la société, qui exigeraient, si on les prend en considération, que le projet d’aménagement linguistique touche tous les domaines d’utilisation institutionnalisée des langues en présence. Toutes nos observations nous convainquent que, pour être efficace, un projet d’aménagement linguistique doit être global dans sa conception, même si sa réalisation se fait par étapes, par souci de réalisme et d’efficacité.

Il s’ensuit que la définition et la réalisation d’un projet d’aménagement linguistique sont de la responsabilité de l’État, en tant qu’instrument d’organisation de la vie communautaire. On ne peut, sans danger, en renvoyer la responsabilité aux individus ou aux groupes. Le libre jeu de la concurrence des langues est une solution de paresse ou de transition. On constate ici également que les hommes politiques ont tendance à faire appel à la fierté linguistique des locuteurs et à leur sens de la responsabilité à l’égard de leur propre langue, plutôt que d’assumer leur responsabilité, de dégager et de maintenir des règles claires d’usage des langues en présence. Or, nous avons constaté que l’individu, laissé à lui-même, est incapable d’influencer l’évolution d’une situation de multilinguisme, qu’au contraire, il subit la dynamique des forces en présence; lui tenir le discours de sa prétendue responsabilité ne peut que développer chez lui le sentiment de son impuissance, d’où une frustration qui peut devenir explosive sur le plan politique, ou l’abandon pur et simple de son identité linguistique.

L’aspect technique de l’aménagement linguistique m’apparaît donc subordonné à l’aspect politique. Sans projet collectif global, sans « idéal régulateur » selon l’expression de Sélim Abou, les mesures techniques d’aménagement linguistique sont difficiles à définir, elles peuvent même devenir contradictoires et conduire à une situation sociolinguistique encore plus désastreuse qu’auparavant, surtout si, dans les faits, elles conduisent à intensifier la contradiction entre le culturel — exprimé dans une langue, et l’économique — exprimé dans une autre.

La vraie difficulté de l’aménagement linguistique, et son aspect le plus délicat du point de vue politique, est donc de définir le statut des langues en présence et de dégager des règles d’usage de chaque langue propres à confirmer le statut de chacune dans les faits, c’est-à-dire dans les communications des institutions, domaine par domaine, mais selon un plan global.

Sélim Abou s’attache à identifier et à décrire les principes qui pourraient permettre de faire face à cette difficulté. Je crois que nous sommes ainsi au cœur de la question.

Face à la diversité linguistique, la première tentation, la tentation de la facilité, est de refuser la co-existence de plusieurs langues et de chercher le moyen d’en avoir qu’une seule, au nom de l’unité de la nation : un peuple, un territoire, donc une seule langue. C’est ce que Sélim Abou décrit fort bien sous l’étiquette d’idéologie unitariste, dont l’expression la plus éclatante, et la meilleure réalisation, il faut bien le dire, est le jacobinisme de la Révolution française, qui, pour beaucoup de jeunes États, est une sorte de modèle. L’idéologie unitariste heurte de plein fouet l’identité culturelle de chaque groupe linguistique, bien ancrée dans la valeur symbolique de la langue. Il semble qu’il soit difficile aujourd’hui de régler le problème à la manière du XVIIIe siècle.

Je me permettrais d’indiquer ici une seconde idéologie, qui me semble être la contrepartie de la précédente, qu’on pourrait désigner comme l’idéologie égalitariste. Selon cette idéologie, toutes les langues sont égales. Cette thèse peut se soutenir du point de vue strictement linguistique, en ce sens que toute langue est susceptible de se développer selon l’évolution de la société elle-même, de manière à demeurer un instrument efficace de communication sociale. Le seul problème rencontré aujourd’hui est celui des mutations brusques, lorsqu’une langue doit passer rapidement d’un état de civilisation à un autre, par exemple d’une civilisation agricole à tradition orale à une civilisation industrielle à tradition écrite. Les cas de ce genre sont nombreux, en Afrique par exemple; c’est un aspect particulier d’une théorie du développement. Par contre, la thèse égalitariste ne peut pas se soutenir du point de vue sociolinguistique. J’identifie au moins trois facteurs qui font que les langues ou les variantes d’une même langue, sont inégales : le poids démographique de chacune, qui renvoie aux concepts de majorité et de minorité, la valeur institutionnelle de chacune, c’est-à-dire son utilisation plus ou moins grande dans les domaines sociaux d’importance, ce qui renvoie à l’aspect véhiculaire d’une langue, enfin, l’importance historique d’une langue, sous deux aspects, son rôle dans l’histoire du pays et la masse des écrits dans cette langue, à la fois richesse et inertie dont il faut tenir compte.

Dans ces conditions, l’aménagement linguistique a pour principal objet de modeler et de circonscrire la diversité linguistique d’un pays. Je distingue alors trois grandes tâches distinctes, dont découlent des pratiques linguistiques différentes, le tout exigeant une approche globale de l’aménagement linguistique d’un État. D’un côté, réduire la diversité linguistique du pays, surtout lorsque le nombre de langues en présence est très considérable, comme en Afrique, ou en Inde par exemple, mais aussi, il ne faut pas l’oublier, comme aux États-Unis, au Canada et en France, à cause de l’émigration. Parmi toutes les langues, il faut en choisir un petit nombre, sans doute selon les critères signalés précédemment; car une extrême diversité linguistique entraîne la paralysie de l’État et de ses institutions. Ce choix est de la responsabilité de chaque État et il est fait en fonction de l’utilisation des langues dans les domaines de communication communautaire : la législation, l’administration publique, l’École, les médias, les relations de travail, le commerce et l’industrie, d’une certaine manière l’affichage public et la toponymie. Deuxième tâche : assurer aux minorités les garanties et les conditions de leur maintien, en échange de leur participation au projet collectif national. En aménagement linguistique, cet objectif peut se traduire par des mesures touchant l’École (enseignement en et des langues minoritaires, selon une stratégie qui tienne compte de l’importance numérique des groupes d’enfants), touchant les institutions culturelles des minorités (journaux, émissions de radio ou de télévision, librairies, commerces des spécialités ethniques, par exemple les restaurants ou les épiceries, l’affichage et la publicité de ces institutions), touchant aussi, d’une certaine manière, l’étiquetage des produits de consommation courante, les textes des garanties, des contrats d’adhésion, en somme tout ce qui est relatif à la protection du consommateur. Enfin, dernière tâche : maintenir le contact avec les langues internationales; d’où, en aménagement linguistique, la distinction entre communications internes et communications externes, domaine des relations internationales et du commerce extérieur. Cette distinction permet de définir une politique scolaire d’enseignement des langues étrangères, sans contradiction avec la politique relative à l’enseignement et à l’usage interne des langues choisies comme langues nationales. La manière dont le Québec a nuancé son aménagement linguistique confirme qu’il est possible de procéder d’une manière aussi nuancée.

Dernière remarque, « le principe de participation », tel que décrit par Sélim Abou, m’apparaît très important. L’aménagement linguistique d’un État est compromis s’il ne reçoit pas « l’adhésion de la majorité des usagers », s’il ne fait pas « l’objet d’un large consensus ». Je note donc avec lui la relation étroite entre nature du système politique d’un État et manière de procéder à l’aménagement linguistique de cet État. Ce qui est surtout en cause ici, c’est la manière de définir les projets collectifs nationaux : comment décrire la situation de départ, comment identifier et discuter les points litigieux, comment dégager des consensus réalistes et applicables, enfin, par qui et comment se prendront les décisions qui constitueront le point de départ de l’aménagement linguistique de l’avenir national. J’ajouterais même qu’est ici aussi concerné le mécanisme d’adaptation du plan initial à l’évolution de la situation et de la société, car l’aménagement linguistique est un processus de longue haleine.

L’essentiel n’est donc pas de fixer, une fois pour toutes, les règles d’usage des langues en présence, mais plutôt d’éviter que les mesures successives soient contradictoires. En somme, l’aménagement linguistique est un moyen, et non une fin en soi, un moyen grâce auquel une société multilingue s’acceptera comme telle, considérera sa diversité comme facteur d’une nouvelle solidarité et non comme le « lieu symbolique » de la rivalité entre groupes ethniques, aura ainsi la possibilité de dédouaner l’avenir, en retrouvant la volonté commune « de vivre ensemble et de produire ensemble, dans le futur, de nouveaux biens de civilisation ».

Si tel n’était pas l’objectif ultime, il ne vaudrait pas la peine de s’engager dans ce difficile périple d’un aménagement linguistique.

Abstract (anglais)

The author thanks Sélim Abou for such pragmatic elements pertaining to a definition of the notion of language planning as an opening to the colloquium. He adds two additional comments. Efficient language planning must be conceived globally; consequently, the State’s responsibility is to define and realize the project. Stresses the need for a popular consensus to assure efficient language planning.

L’aménagement linguistique face à la science linguistique

Résumé

Cet article se propose d’abord de définir par des exemples concrets les principaux problèmes socio-politico-linguistiques qui ont donné naissance à cette application très spécialisée de la linguistique appelée aménagement linguistique. Volontairement, les exemples sont disparates, depuis François Ier jusqu’à Radio-Canada, en n’oubliant pas les lois du Québec et de la Belgique. On en dégage les grandes composantes de la notion d’aménagement linguistique.

Ce qui permet par la suite d’examiner les rapports entre science linguistique et aménagement linguistique, surtout avec l’idée de former des gens capables d’œuvrer dans ce champ avec compétence et réalisme.

Au Canada et au Québec, la mode est à l’aménagement linguistique dans les milieux universitaires. Curieusement, cet intérêt subit vient bien après la préparation, la promulgation et l’application des politiques linguistiques aux deux niveaux de gouvernement, comme s’il avait fallu que les questions se précisent et l’expérience s’accumule sur le terrain avant que les universitaires découvrent ce nouveau champ d’application non seulement de la linguistique, mais aussi d’autres disciplines comme la démographie ou la science juridique. On dit souvent qu’il faut savoir quoi regarder pour voir peut-être que l’aménagement linguistique, en effet, n’est qu’une manière de regrouper des éléments disparates dans une nouvelle problématique de la concurrence linguistique, ce qui pourrait renouveler les centres d’intérêt de la sociolinguistique actuelle. Chose certaine, le thème de ce congrès est d’actualité.

Notre intention est d’essayer d’identifier les principales questions qui constituent le champ de l’aménagement linguistique, surtout dans les deux domaines des sous-thèmes du colloque : la communication et l’enseignement. Nous procéderons empiriquement, à partir des problèmes à résoudre. En dernière partie de notre exposé, nous jetterons un coup d’œil sur ce qui pourrait être un enseignement de l’aménagement linguistique à l’université.

Pourquoi l’aménagement linguistique?

Besoin d’une langue officielle

Les problèmes et les phénomènes que l’on désigne aujourd’hui sous l’appellation globalisante d’aménagement linguistique sont aussi vieux que les langues elles-mêmes et remontent certainement aussi loin que la tour de Babel, vieux mythe qui présente la variété des langues comme la punition par Dieu de l’orgueil des hommes.

On peut donc se faire une première idée de ce qu’est l’aménagement linguistique en rappelant des choses connues, choisies au hasard de notre information, mais en fonction de notre sujet.

Au XVe siècle, la situation sociolinguistique de la France ressemblait étrangement à celle des pays d’Afrique aujourd’hui. Le latin était la langue de prestige, face à plusieurs langues dites vulgaires comme le français, l’occitan, le basque, le breton, chacune divisée en multiples dialectes. Le français de cette époque n’était pas standardisé, n’était pas même décrit par des grammaires ou des dictionnaires et subissait la domination du latin, sans qu’on puisse s’imaginer qu’il en soit autrement un jour. Mais voilà que, pour la commodité de l’administration publique, un roi, François Ier, décide de faire usage de la langue vulgaire et décrète en 1539 une ordonnance dite de Villers-Cotterêts, qui fait du français la langue officielle du royaume. Du coup, tout se met en marche : la langue se standardise sur la base de l’usage du roi, les premières grammaires du français paraissent, d’abord pour colliger et décrire le bon usage en vue de son maniement par les Français eux-mêmes, l’Académie est fondée, les premiers dictionnaires sont mis en chantier et publiés. Ce travail de standardisation et de description linguistique durera presque deux siècles et se maintiendra actif et vigilant jusqu’à nos jours. Pendant ce temps, les autres dialectes du français sont confinés à l’oralité et les autres langues, notamment la langue occitane, sont éliminées. Trois problèmes d’aménagement linguistique sont ainsi réglés : le bilinguisme latin-français disparaît en faveur du français, le multilinguisme initial se réduit avec le nouveau statut du français comme seule langue officielle, enfin la standardisation du français s’effectue avec prédominance d’un seul usage comme norme. La Révolution complète ce processus en établissant une relation étroite entre unité politique et unité linguistique, entre défense de la République et défense de la langue. Conséquence : la guerre aux dialectes s’intensifie, la généralisation de l’usage du français devient un objectif politique, dont l’instrument stratégique sera l’enseignement public. Ceci correspond à un autre problème d’aménagement linguistique, celui de la stratégie propre à généraliser l’usage d’une même langue, ou d’un nombre restreint de langues, au sein de la population d’un État.

Besoin d’une langue efficace

Autre exemple d’aménagement linguistique : le passage d’une économie agricole à une économie industrielle modifie complètement les modes de fonctionnement de la communication et les besoins auxquels elle doit s’ajuster. L’uniformisation des produits et des modes de fabrication d’une part et, d’autre part, la mise en place de la société de consommation ont exigé une plus grande univocité des messages pour en assurer le maximum d’efficacité. On a ainsi assisté à une intensification de la standardisation linguistique des locuteurs d’une même langue par augmentation de la scolarisation et par généralisation d’une même norme linguistique, celle évidemment des groupes qui détenaient le pouvoir politique et économique. Ceci a touché d’une manière toute particulière les langues de spécialité, dans la stylistique qui leur est propre mais surtout dans leurs vocabulaires, dont la transmission et l’acquisition sont l’une des composantes de la formation professionnelle, à l’école ou sur les lieux de travail. De nombreuses et complexes opérations d’harmonisation se sont mises en place dans toutes les sphères des connaissances et des activités industrielles, dont les plus exemplaires et les mieux réussies sont, entre autres, l’uniformisation des terminologies de la chimie, de la botanique et de la médecine ou encore la mise en place du système qui a rendu désuets tous les termes des anciennes mesures, dans toutes les langues. Lin mot nouveau apparaît, promis à une grande carrière : normalisation, normalisation des choses et normalisation des termes, assurée par des instituts spécialisés, l’AFNOR, l’ACNOR, l’ASA, etc.

Depuis peu, ce phénomène d’uniformisation linguistique semble avoir augmenté de registre : il influence maintenant la concurrence des langues et favorise la prédominance de quelques grandes langues, celles dans lesquelles se diffusent les sciences et les techniques. Ce mouvement favorise surtout l’anglais, du moins actuellement. Du point de vue de l’aménagement linguistique, nous en retenons qu’avec l’industrialisation l’écart entre langue commune et langue de spécialité grandit, au point qu’on puisse affirmer aujourd’hui que l’une et l’autre favorisent des objectifs contradictoires : la langue commune met l’accent sur l’expressivité, donc la synonymie, la variation et l’esthétique, dont la manifestation la plus achevée est la littérature; les langues de spécialité favorisent l’efficacité de la communication, donc la normalisation, l’univocité des termes, la standardisation des messages, dont les exemples les plus révélateurs sont le formulaire administratif, les lettres types et, aujourd’hui, les logiciels de toutes sortes que nous manipulons tous avec des microordinateurs de plus en plus compatibles.

Besoin d’une politique de la langue

Les lois sur les langues constituent un autre exemple, le plus près de nous : au Canada, la Loi sur les langues officielles; au Québec, la Charte de la langue française, dont le texte actuel est la dernière version d’un long processus législatif enclenché par la loi 63, en novembre 1969. À l’évidence, ces lois relèvent d’une pratique de l’aménagement linguistique. Leur préparation exige qu’on ait répondu à une foule de questions : Quels sont les objectifs à atteindre? Dans quels domaines est-il opportun de légiférer? Quelles sont les dispositions à édicter, propres à atteindre les objectifs tout en étant applicables juridiquement? Quel mode de contrôle faut-il prévoir pour assurer l’application de la loi? Quelle stratégie d’application est la plus opportune, la plus efficace, la plus réaliste? Etc. Une fois la loi mise en place, d’autres questions surgissent, notamment celle de l’évaluation des retombées de la loi et celle de l’observation de l’évolution de la situation linguistique du pays. Et encore n’est-ce là qu’un survol de la problématique des lois linguistiques. Chose certaine, c’est un champ d’observation sociolinguistique éminemment riche et passionnant.

Restons dans le domaine des lois linguistiques. Il arrive que ces lois ont comme conséquence d’accentuer la nécessité de la standardisation linguistique. Par exemple, la politique linguistique en Belgique a créé une Région flamande, dont la langue officielle unique est le néerlandais. Mais comme le flamand de Belgique était fortement dialectisé, il a fallu de toute nécessité entreprendre des travaux linguistiques de standardisation, de description et d’enrichissement lexical et terminologique sur la base d’une norme linguistique proche du néerlandais des Pays-Bas, avec prise en compte des variantes phonétiques et lexicales propres aux locuteurs flamands belges. Donc une application concrète d’une théorie de la variation linguistique par rapport aux Pays-Bas et de la standardisation linguistique par rapport aux dialectes flamands de Belgique. On peut observer la même problématique en Pays basque et en Catalogne, où la question de la norme et le problème de l’enrichissement lexical se posent aussi, mais dans des termes très différents dans chaque cas, avec des solutions originales. La langue arabe a des problèmes identiques : l’arabisation se heurte aux mêmes difficultés, prise en étau entre la variation arabe classique-arabe dialectal et les déficits terminologiques de la langue arabe par rapport au français et à l’anglais. Enfin, la situation est la même en Afrique noire, mais en pire, à cause du très grand nombre des langues dans chaque pays. Dans tous ces cas, deux questions précises se posent et exigent des réponses immédiates : Comment s’y prend-on pour standardiser une langue? Comment s’y prend-on pour enrichir son stock lexical?

Besoin d’une norme linguistique

Encore deux petits exemples. La section française de Radio-Canada a fêté en avril 1985 le vingt-cinquième anniversaire de son Comité de linguistique. Depuis 25 ans donc, des personnes s’occupent de la qualité du français en usage sur les ondes de la radiotélévision d’État. Moyen d’intervention : la publication d’un bulletin, C’est-à-dire, la diffusion de fiches linguistiques et terminologiques et, enfin, la formation linguistique continue du personnel des ondes, autrefois assurée par des animateurs-conseils. Comme tous les observateurs s’entendent pour dire que Radio-Canada a joué et joue toujours un rôle de première importance dans la diffusion et l’illustration de la norme linguistique, on peut considérer que le travail du Comité est un élément important de l’aménagement linguistique du Québec. D’un autre côté, l’Association québécoise des professeurs de français s’est prononcée sur la norme du français qu’on doit enseigner au Québec en optant pour « le français standard d’ici ». Le ministère de l’Éducation a, par la suite, entériné ce choix important en aménagement linguistique puisqu’il oriente toute la formation des enfants et des jeunes. Le problème est que cette norme implicite et connue empiriquement n’est pas décrite, surtout dans son vocabulaire. Quelques dictionnaires ont paru récemment qui comblent en partie cette lacune. Les travaux en cours ou projetés nous font penser que la situation s’améliorera très bientôt. Ces deux exemples illustrent un autre aspect de l’aménagement linguistique, soit la coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement et éloignées les unes des autres. La langue française n’a pas, on l’a vu, abordé cette question de la même manière que l’anglais, l’allemand ou l’espagnol. Les francophones doivent élaborer aujourd’hui une stratégie qui permette de concilier intercommunication et variation linguistique, avec changement d’attitude par rapport à ce qu’on appelle les « accents », les « patois », au mieux les « français régionaux ».

Besoin d’une langue standardisée

Changeons de point de vue pour poursuivre notre enquête sur l’aménagement linguistique. Prenons les deux sous-thèmes du colloque, communication et enseignement, et essayons d’identifier leurs liens avec l’aménagement linguistique ou, plus précisément, essayons de voir ce dont chaque domaine a besoin qui relève de l’aménagement linguistique.

Nous engloberons sous l’étiquette « communication » la presse écrite, la radio, la télévision, la publicité, l’étiquetage, la rédaction des imprimés administratifs et commerciaux, en somme tous les messages dont l’émetteur ou le rédacteur agit comme professionnel, dans l’exercice d’une fonction. Dans ce cas, le maniement de la langue relève de la responsabilité professionnelle et sa qualité constitue un facteur important de la compétence de l’émetteur ou de la réputation de la société ou de l’administration pour laquelle il travaille.

Pour exercer leur fonction, les professionnels de la communication doivent disposer de ressources linguistiques adéquates, c’est-à-dire :

Nous qui disposons de tout, nous pouvons trouver curieuse cette énumération et ne pas en voir la pertinence. Mais dans beaucoup de cas, la généralisation de l’usage médiatique de nombreuses langues est bloquée parce que leurs locuteurs professionnels n’ont pas accès à ce qui est nécessaire à un tel usage de la langue. Ils attendent donc des linguistes qu’ils leur fournissent ce dont ils ont besoin. Et les linguistes sont souvent décontenancés par la demande parce qu’ils ne savent pas, par exemple, comment on standardise une langue, comment on rédige une grammaire de référence à usage populaire ou comment on procède pour créer les néologismes nécessaires, ou encore les linguistes s’y intéressent peu ou pas du tout puisqu’ils sont pris par leurs propres affaires et préoccupés de l’avancement de leur carrière, où ces tâches triviales ne sont pas toujours reconnues. Retenons de ce qui précède qu’il y a des travaux linguistiques à mener qui relèvent de l’aménagement linguistique; notons du même coup qu’il faut qu’il y ait des gens capables de les prendre en main et de leur trouver des solutions adéquates, qui auront donc reçu une certaine formation à cet effet.

Besoin d’une langue d’enseignement

L’enseignement de la ou des langues officielles, soit comme langue maternelle, soit comme langue seconde, est une pièce maîtresse de l’aménagement linguistique.

L’enseignement de la langue maternelle vise essentiellement trois objectifs linguistiques : 1) enseigner la norme de la langue, orale et écrite; 2) entraîner l’enfant et l’adolescent à une stratégie de la variation linguistique, donc à la maîtrise des registres de la langue et à la connaissance des variantes des autres communautés de la même langue; et 3) étendre la compétence linguistique de l’enfant et de l’adolescent, en langue écrite et en langue orale, dans tous les genres de communication, ce qui implique que les professeurs de toutes les matières soient aussi des professeurs de langue maternelle.

Les objectifs de l’enseignement de la langue seconde sont linguistiques, culturels et politiques. Sur le plan linguistique, l’objectif principal est d’amorcer le développement linguistique de la personne en langue seconde, par la maîtrise des composantes essentielles de la langue cible, en vue de lui faire acquérir le plus rapidement et le plus adéquatement possible une réelle compétence de communication, en relation avec ses propres besoins langagiers. L’accroissement de cette compétence initiale vient par la suite et dépend de chaque locuteur. Sur le plan culturel, l’enseignement de la langue seconde a pour objectif une certaine initiation des apprenants à la culture du groupe dont c’est la langue maternelle. On n’a jamais trop su comment s’y prendre pour réaliser cet objectif. Le plus souvent, chaque professeur se débrouille selon ses convictions, ses intérêts, sa documentation, à partir de ce que lui offre le matériel pédagogique ou en prenant des initiatives de toutes sortes. Sur le plan politique, l’enseignement de la langue seconde est censé développer chez les nouveaux locuteurs un minimum de solidarité avec l’autre groupe, dont la nécessité et l’intensité dépendent de la relation des groupes en présence et peuvent osciller entre un minimum, qui est la sympathie, et un maximum, qui est l’intégration de leurs aspirations. On parle peu des objectifs culturels et politiques de l’enseignement des langues secondes. En général, les méthodes, souvent l’enseignement lui-même, s’en tiennent aux seuls objectifs linguistiques. Cette attitude est éminemment discutable.

Concrètement, l’enseignement de la langue maternelle et de la langue seconde exige une infrastructure pédagogique considérable. Comme pour les communications, les problèmes touchant les présupposés linguistiques et sociolinguistiques doivent être réglés, ou, s’ils ne le sont pas, il faut le faire. Sur le plan pédagogique, il faut disposer du matériel requis, conçu selon une théorie pédagogique, dont découle une méthodologie. Enfin, il faut former le personnel, formation initiale dans des structures appropriées et formation continue des enseignants en exercice. Autant cette formation doit être spécifique en ce qui a trait à la psychopédagogie, autant elle doit l’être également sur le plan linguistique.

La mise en place d’une stratégie d’aménagement linguistique, explicite ou implicite, comporte toujours l’élément enseignement, donc des dispositions relatives à la formation linguistique des générations montantes. La théorie de l’aménagement linguistique doit décrire le rôle de l’école dans ce processus en vue de comprendre à la fois son rôle dans la transmission et la généralisation de l’usage légitime de la langue et la manière dont elle peut aider à l’établissement de rapports harmonieux entre les communautés de langues différentes par le biais de l’enseignement des langues secondes.

Qu’est-ce que l’aménagement linguistique?

Essayons de faire le point sur la notion même d’aménagement linguistique en nous reportant aux différents contextes où l’expression est utilisée de nos jours. Pour notre part, nous distinguons quatre grandes zones :

Aménagement linguistique et science linguistique

À partir de ce qui précède, les relations entre aménagement linguistique et linguistique théorique ou appliquée deviennent plus apparentes. On peut regarder les choses de deux points de vue différents, du point de vue de l’application de la linguistique à l’aménagement linguistique ou de celui de l’enseignement de l’aménagement linguistique en soi.

Beaucoup d’éléments de la linguistique ont des implications en aménagement linguistique. Autrement dit, il est difficile de réussir en aménagement linguistique sans disposer d’une infrastructure linguistique constituée, d’une part, de connaissances et de domaines et, d’autre part, de personnes compétentes dans certains domaines névralgiques. Il s’agit moins ici de nouveautés que d’une perspective nouvelle, permettant de restructurer des ensembles de connaissances en fonction de préoccupations précises.

Sans prétendre être ni exhaustif ni ordonné, je vous propose une énumération des éléments de la science linguistique qui ont un rapport immédiat avec l’aménagement linguistique.

Par rapport à l’aménagement du statut de la langue

Par rapport à l’aménagement de la langue

L’enseignement de l’aménagement linguistique comme tel devrait comprendre, en se fondant sur les éléments qui précèdent : 1) la description de procédures d’aménagement linguistique dans différents pays et dans des situations sociolinguistiques variées; 2) l’analyse des problèmes essentiels que pose l’aménagement linguistique à partir de l’analyse critique de cas observés; et 3) l’élaboration d’une théorie et d’une méthodologie générale de l’aménagement linguistique à un niveau d’abstraction qui lui permette de s’appliquer à des situations très différentes.

Voilà donc un tour d’horizon incomplet certes, mais suffisant pour se faire une idée des préoccupations d’une personne qui s’intéresse à l’aménagement linguistique ou qui se trouve devant la tâche concrète de trouver des solutions au multilinguisme d’un pays. Ce n’est pas un domaine facile parce que très complexe : c’est même un domaine dangereux à cause de ses implications politiques et ethniques. Mais les problèmes sont là : à nous, spécialistes, d’essayer de leur trouver des solutions réalistes et applicables.

Abstract (anglais)

Using specific examples, we will define the principal social, political and linguistic problems that gave rise to the very specialized application of linguistics known as language planning. The examples provided are intentionally quite varied –from François 1st to Radio-Canada, not forgetting Quebec’s and Belgium’s language laws– to demonstrate the basic elements of language planning. On this basis, the relationships between linguistics and language planning will be examined, with a view to the training of people able to work in this field with competence and a sense of realism.

Bilan de la stratégie et des travaux en matière d’aménagement de la langue

Le sujet qu’on me demande de traiter est, à l’évidence, beaucoup trop vaste pour que vous vous attendiez à ce que je le traite exhaustivement et en profondeur. Mon intention est plutôt de vous proposer quelques repères qui nous permettront, d’une part, de comparer nos opinions sur ce qui s’est fait et sur la manière dont les choses se sont faites et, d’autre part, d’amorcer la discussion sur ce qu’il reste à faire et sur la manière dont il faudrait le faire aujourd’hui et demain, ce qui est l’objectif principal de notre rencontre.

Je traiterai de terminologie, puis de langue commune. Dans l’un et l’autre cas, j’essaierai de saisir les éléments de la stratégie sociale mise de l’avant et de résumer l’état des travaux. Ce projet est aventureux, il serait même nettement présomptueux si je ne savais pouvoir compter sur vos souvenirs et sur vos connaissances pour corriger mes erreurs et compléter l’exposé du sujet.

L’aménagement des vocabulaires des spécialités

On peut vraiment parler ici d’une stratégie d’action, qui s’est définie assez rapidement et assez clairement à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. L’objectif était double :

Pour atteindre ces objectifs, surtout le second, une stratégie s’est peu à peu dégagée. Je la décrirais de la façon suivante.

Un autre élément de la stratégie fut la création des banques de terminologie, à l’Université de Montréal et à l’Office de la langue française. Ces banques se sont révélées de puissants instruments de gestion et de diffusion de la terminologie, en même temps que l’informatique venait confirmer la nécessité et l’utilité de la méthode de travail et renforcer la concertation entre les équipes.

Enfin, pour faciliter les travaux de terminologie nécessaires à la francisation des entreprises, un programme spécial de coopération entre la France et le Québec a été lancé très officiellement, en décembre 1974, par les premiers ministres de l’époque, Robert Bourassa pour le Québec et Jacques Chirac pour la France. Grâce à ce programme, des missions furent organisées qui permirent aux industriels québécois et français de se rencontrer et d’échanger documents techniques et vocabulaires en vue de la généralisation de l’usage du français comme langue de travail au Québec. Mais ce fut aussi, pour nos chefs d’entreprise, l’occasion de découvrir la France comme pays industrialisé, aussi moderne et compétitive que leurs partenaires américains habituels.

Entre 1970 et 1990, l’activité terminologique fut donc très intense au Québec. Le Conseil a demandé à Marie-Éva de Villers d’en faire l’inventaire. Mme De Villers a ainsi répertorié plus de 700 titres de travaux publiés, ce qui donne une bonne idée de la production de cette période, d’autant que nous savons que beaucoup de travaux n’ont pas fait l’objet d’une publication, pour des raisons très diverses. Autre indice, les banques de terminologie du Québec et du Secrétariat d’État comprennent des dizaines de milliers de mots, à des stades variés de normalisation, ce qui en rend la consultation parfois difficile et déconcertante pour les non-spécialistes. Le stock terminologique disponible est donc considérable et on peut dire que les besoins terminologiques fondamentaux sont comblés. Il reste cependant encore des lacunes, qui tiennent essentiellement à l’évolution des activités économiques du Québec, soit l’ouverture de secteurs nouveaux, comme l’industrie du logiciel ou de la biotechnologie, soit l’apparition de produits nouveaux, comme dans le secteur de l’électronique ou des robots industriels, soit l’introduction de nouveautés en gestion, comme l’ergonomie ou la désignation féminine des titres de fonctions.

Par contre, je serais porté à croire que la stratégie des activités terminologiques ne s’est pas renouvelée et que la dispersion est totale dans les travaux d’aujourd’hui. Chacun est retourné à ses affaires. L’esprit d’échange et de collaboration a diminué, même s’il persiste entre initiés et amis, notamment entre les grandes entreprises. L’hypothèse que la francisation des grandes entreprises favoriserait celle des petites et moyennes ne semble pas se confirmer : les petites et moyennes entreprises semblent avoir beaucoup de mal à obtenir et à réunir la terminologie de leurs opérations. Pourtant, c’est le secteur qui se développe le plus actuellement et qui crée le plus d’emplois. Le premier élément de la stratégie décrite plus haut devrait être revu en profondeur, en fonction de la petite et moyenne entreprise, ce qui permettrait de la renouveler en tenant compte des besoins actuels en terminologie. L’accès à la terminologie et l’implantation des termes dans l’usage me sembleraient les volets les plus importants à examiner aujourd’hui.

L’aménagement du vocabulaire de la langue québécoise

Je ne pense pas que l’on puisse parler d’une stratégie québécoise en ce qui concerne le vocabulaire de la langue commune. Il s’agit plutôt d’actions dispersées, dans des directions diverses, sur l’initiative de personnes ou d’organismes dont les motivations et les intérêts à l’égard du vocabulaire québécois étaient très variés.

À une certaine époque, on a pensé pouvoir améliorer la qualité de la langue québécoise en faisant appel à la responsabilité du locuteur individuel, en recourant à la bonne conscience linguistique personnelle. Je pense ici aux campagnes du bon parler français des années soixante, aux semaines de la langue française dans les écoles, aux affiches publicitaires du type « Bien parler, c’est se respecter ». Cet essai de stratégie n’a pas connu un grand succès. D’une part, le ridicule a entraîné l’échec de ces actions, d’autre part, l’individu isolé est impuissant face à l’état de la langue de sa communauté linguistique. Son comportement linguistique est encadré et, jusqu’à un certain point, déterminé par les règles sociales du marché linguistique. Faire appel à sa responsabilité n’a d’autre effet que d’engendrer un sentiment de frustration, de démission même quand le locuteur se rend compte de l’inutilité de ses efforts personnels.

Les linguistes du Québec, surtout à Montréal, ont compris et démontré que le problème de la langue au Québec n’était pas seulement un problème linguistique, mais surtout un problème économique et sociologique, celui du statut du français. On ne peut pas, soutenaient-ils à l’époque, respecter une langue de seconde zone, comme l’était alors le français au Québec, on ne peut pas être intéressé à bien parler une langue qu’on ne parle qu’entre soi et qu’il faut abandonner pour passer aux choses sérieuses, recevoir les ordres de son patron, faire de l’argent ou poursuivre une carrière intéressante. Les travaux de la Commission Gendron leur ont donné raison et l’idée d’une intervention de l’État en faveur du statut du français à l’encontre de la sacro-sainte liberté d’entreprise a fait son chemin peu à peu, jusqu’à la loi 22 et la Charte de la langue française. Cet élément de stratégie m’apparaît toujours fondamental : la qualité de la langue est fonction des exigences des diverses situations de communication, qui elles-mêmes découlent du statut de la langue dans l’ensemble des activités sociales, notamment les activités économiques. Le locuteur individuel ne fait que s’adapter aux contraintes linguistiques de la situation où il se trouve. Alors, et alors seulement, il s’intéresse à la qualité de la langue, parce qu’elle est devenue fonctionnelle, rentable, motivée par ses propres aspirations professionnelles.

Un autre élément de stratégie qui tient toujours, du moins sur lequel les observateurs sont toujours d’accord, est l’influence des médias et de la publicité sur le comportement linguistique des Québécois, tout particulièrement sur le vocabulaire et la prononciation. Les gens du métier en ont été convaincus très tôt et ont apporté un grand soin à l’usage de la langue. Une certaine concertation s’observe, autour de chefs de file officieux. Ainsi, les commentateurs sportifs de Radio-Canada prennent l’initiative de la francisation des sports comme le hockey, le base-bail, les quilles, le football, la course automobile, la gymnastique, la natation. Ou bien la fréquence des reportages, ou bien l’importance des événements, par exemple les Olympiques, ont fait que la connaissance du vocabulaire français de beaucoup de disciplines s’est améliorée, même s’il n’est pas certain que tous les mots soient entrés dans l’usage quotidien de tous les sportifs. Autre exemple, les spécialistes de la publicité ont joué et continuent de jouer un rôle important dans la qualité du français utilisé dans la publicité, qui se conçoit de plus en plus en français et en exploitant des astuces linguistiques tirées des ressources du français, comme le slogan « Chouette, de la bouette » pour la publicité d’une quatre roues motrices. Enfin, est-il nécessaire de souligner la création du Service de linguistique de Radio-Canada, dont l’influence a été et est encore très considérable dans les professions médiatiques et chez un grand nombre de professionnels de la langue.

L’enseignement de la langue maternelle est l’un des plus importants vecteurs de diffusion d’une langue de qualité, de l’avis de tous les observateurs, et joue en conséquence un rôle important dans l’aménagement de la langue. Sur ce point, aucune discussion. Mais les résultats de l’école ne font pas l’unanimité. Une grande partie de l’opinion publique estime que l’enseignement du français à l’école est un échec, surtout en langue écrite, notamment pour l’orthographe et l’organisation des idées dans un texte. Le fait que beaucoup de candidats échouent aux examens de français pour entrer à l’université, largement diffusé dans la presse, conforte les gens dans cette opinion. Pour d’autres, l’école arrive au même résultat qu’autrefois, c’est-à-dire que ce sera toujours une minorité d’élèves qui parviendront à une bonne maîtrise de la langue et que la généralisation de l’école n’a fait qu’augmenter le chiffre brut des deux catégories, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, sans que les proportions ne varient de façon significative. D’un autre point de vue, on peut se demander si la répartition de la tâche des professeurs de français permet l’enseignement de la langue écrite à des effectifs aussi nombreux que ceux que reçoivent ces professeurs, puisque cet enseignement suppose la répétition des exercices et une correction détaillée de chaque copie, donc une charge de travail plus considérable que celle de leurs collègues. On peut aussi se demander si tous les professeurs des autres disciplines ont recours à la langue écrite, quelle importance ils attachent à la correction de la langue et jusqu’à quel point leur action confirme l’enseignement des professeurs de français. Il me semble donc que, si cet élément de la stratégie de la qualité de la langue fait consensus, sa mise en place efficace dans le système scolaire est loin de satisfaire tout le monde.

Les éléments de stratégie dont nous venons de parler sont des éléments d’implantation et de diffusion d’une langue de qualité, ce qui suppose une description de cette langue et la disponibilité d’ouvrages de référence à la portée des divers utilisateurs de la langue. Deux questions sont ici interreliées, celle de la production des ouvrages de référence et celle de la norme linguistique qui servira à situer les usages les uns par rapport aux autres.

Nous n’avons pas l’intention de faire l’inventaire de tous les ouvrages qui ont traité du lexique du français au Québec. On trouvera dans un article de Jean-Yves Dugas, « Bilan des réalisations et des tendances en lexicographie québécoise » (Revue québécoise de linguistique, vol. 17, n° 2) une bonne présentation historique de la production lexicographique au Québec. Aux fins de notre discussion, il suffira d’avoir en tête les principaux types d’ouvrages produits jusqu’à maintenant. Pour ma part, j’en distingue trois :

Comment conclure ce rapide survol de la stratégie d’aménagement de la langue au Québec ? La stratégie en terminologie a été beaucoup plus explicite et beaucoup plus cohérente qu’en lexicographie, probablement parce que les zones d’intervention étaient très bien délimitées, liées à des objectifs sur lesquels la plupart des intervenants étaient d’accord et parce que cette démarche était soutenue par un cadre juridique précis et animée par un organisme bien structuré, l’Office de la langue française de l’époque. En comparaison, la stratégie en langue commune apparaît diffuse : ses modalités d’intervention ne sont pas analysées attentivement en vue d’objectifs clairs et opérationnels, la description de la langue et du lexique s’oriente dans des directions très diverses, entre le dirigisme le plus militant, le non-interventionnisme descriptif un peu naïf et des tentatives d’instrumentalisation de la norme implicite du français québécois. Aucun organisme n’en est véritablement responsable, mais beaucoup s’en mêlent plus ou moins, le ministère de l’Éducation, l’AQPF, les éditeurs, l’Office de la langue française, le Conseil de la langue française, Radio-Canada, les entreprises, etc. L’idée qu’il existe une norme du français au Québec et que c’est cette norme qui doit orienter notre usage du français, et non une norme externe venue de France, a beaucoup progressé. Le consensus sur ce point est très large.

Le français au Québec est certainement la variété de français la mieux décrite de toutes celles qui existent. Les matériaux publiés et qui traitent du lexique, de toute tendance comme nous l’avons vu, sont donc très abondants. Mais nous n’avons aucune description globale de ce lexique sur la base de l’observation et de l’étude d’un corpus de textes québécois, en langue écrite et en langue parlée. Nous sommes donc, à ce moment-ci, dans une sorte de situation d’approximation par rapport à la connaissance de la norme lexicale du français québécois. La nécessité d’une explicitation de cette norme devient de plus en plus impérieuse, à cause de son rôle central dans l’affirmation, la diffusion et l’usage d’un français de qualité conforme à l’évaluation par les Québécois eux-mêmes des faits linguistiques qui leur sont propres.

Enfin, il ne fait aucun doute que le Québec dispose de la compétence requise pour mener à bien un projet de dictionnaire du français au Québec. Je dirais même que la situation est inverse : il y a tant de candidats prêts à entreprendre un dictionnaire et tant de projets dans la tête de chacun que notre principal problème aujourd’hui est celui de la coordination de toute cette bonne volonté.

Arrière-plan linguistique et sociolinguistique d’un dictionnaire du français québécois

Nous n’avons pas l’intention de discuter ici de la problématique d’un dictionnaire décrivant l’usage du français au Québec. Nous avons déjà eu l’occasion d’en traiter lors du colloque organisé par l’équipe du Trésor de la langue française au Québec, tenu à l’Université de Montréal en mai 1986, lors d’une communication intitulée Assumer ou taire les usages lexicaux du Québec (Corbeil 1988).

Nous nous proposons plutôt de profiter du thème Où en sommes-nous avec le français québécois pour esquisser, d’une part, un inventaire des éléments ou des renseignements dont il est nécessaire de disposer pour décrire le lexique du français au Québec et au Canada, description qui pourrait prendre la forme d’un dictionnaire, et, d’autre part, pour voir si les travaux ou préoccupations des linguistes au Québec et au Canada ont apporté, apportent ou apporteront les renseignements requis pour procéder à cette description.

Pour les besoins de cet exposé, nous distinguerons deux ensembles de données, dont on doit disposer pour décrire le lexique : d’un côté, la description des faits de lexique et, de l’autre, la description des attitudes des locuteurs à l’égard de ces faits.

Les faits

Voici les éléments indispensables à la confection d’un dictionnaire du français au Québec :

1. Des indications sur les faits de prononciation

Les travaux en phonétique et en phonologie sont suffisamment avancés pour fournir les renseignements requis par cette partie de l’article de dictionnaire. Il reste cependant à déterminer comment les prononciations québécoises seront transcrites dans le dictionnaire, puisque nous avons le choix entre une transcription phonétique plus ou moins étroite et une transcription phonologique. Et si on opte pour une transcription phonologique, il faudra aussi se demander si certaines règles d’alternance des allophones, par exemple la réalisation de /i/ en [i] ou [ɪ], devraient être présentées dans l’introduction du dictionnaire ou répercutées dans la notation de la prononciation de chaque mot où elles s’appliquent, tout au long du dictionnaire.

2. Repérage des formes et des sens

C’est, évidemment, la tâche essentielle à laquelle il faudra procéder. Mais nous ne partons pas à zéro : beaucoup de matériaux ont été accumulés depuis la fin du XIXe siècle, de nature très diverse, de qualité variable, mais qui constituent un point de départ appréciable.

3. Cas particuliers des emprunts, surtout à l’anglais

4. Les locutions

L’inventaire des locutions propres au français du Québec est peu avancé. Nous ne connaissons que les travaux de Dugas à l’UQAM ou ceux de Clas & Seutin (1989).

5. Les genres

Il ne faudrait pas confondre les faits proprement québécois (comme le genre des anglicismes, par exemple) avec les erreurs sur le genre attribuables au système linguistique lui-même et dont on retrouve des exemples dans les grammaires ou les travaux de linguistique et qui sont observables dans l’ensemble de la communauté linguistique de langue maternelle française.

6. La néologie

Les attitudes

Pour la description du lexique, il nous faudrait :

1. Établir une grille des marques topolectales

Aucun sociolinguiste ne semble s’intéresser à la typologie des marques sociolectales. Ce sont sans doute les lexicographes qui trouveront les moyens de marquer les connotations des mots, en espérant qu’ils soient en même temps de bons sociolinguistes.

2. Procéder à l’examen des attitudes des locuteurs à l’égard des usages québécois, canadiens ou acadiens

3. Il nous faudrait enfin approfondir nos réflexions sur la relation entre les faits (ce qui est québécois et ce qui ne l’est pas), l’usage des faits (fréquence, mode, lieu, circonstance d’emploi), les jugements sur les faits (le métadiscours sur les usages) et le sentiment d’identité attaché aux usages québécois.

Pour l’instant, on constate une grande confusion entre ces différentes facettes de la même réalité, beaucoup de subjectivité dans la manière de les traiter, d’où des discussions où les malentendus sont nombreux, tant chez les linguistes qu’au sein du grand public.

Autant on peut affirmer que la description du lexique du français au Québec est avancée, surtout si on la compare à la description d’autres variantes du français, autant il est possible de soutenir qu’elle est fragmentaire et éparpillée.

Le moment est venu des grandes synthèses lexicographiques qui seront le lieu et l’occasion d’entreprendre les travaux sur les points qui nous font défaut et de regrouper les recherches des différents spécialistes intéressés.

Bibliographie

L’activité lexicologique au Québec

L’activité lexicologique est, aujourd’hui, très importante au Québec. Elle se partage en deux orientations principales : l’étude du vocabulaire de la langue générale, domaine habituel de la lexicologie, et la compilation des vocabulaires spécialisés, domaine plus particulier de la terminologie.

Du point de vue sociolinguistique, on remarque que, dans tous les pays et à toutes époques, les travaux lexicologiques découlent des problèmes linguistiques propres à une communauté à un moment donné. Le problème central à résoudre est généralement celui de la standardisation de la langue, qui entraîne l’obligation d’expliciter et de décrire une norme centrale de référence autour de laquelle se situent les variantes d’usage. Il serait facile de démontrer l’exactitude de ce postulat. Du point de vue théorique, nous renvoyons aux travaux de Bourdieu[1], entre autres, qui a bien décrit le mécanisme du marché linguistique par lequel les multiples usages d’une même langue acquièrent une valeur sociale en se confondant à l’usage légitime. Du point de vue pratique, on peut citer de nombreux cas où le dictionnaire apparaît comme l’instrument privilégié d’affirmation de la norme linguistique, par exemple le dictionnaire de l’Académie française, le dictionnaire de Pompeu Fabra pour le catalan, celui de Noah Webster pour l’anglais américain ou l’Oxford Dictionary pour l’anglais britannique.

Le Québec n’échappe pas à cette règle. L’évolution de l’activité lexicologique québécoise ne peut se comprendre qu’en fonction de l’histoire du français au Québec et des problèmes sociolinguistiques qu’ont créés l’éloignement de la France, physique d’abord, politique ensuite, et la concurrence avec l’anglais du reste du continent américain.

Nous nous proposons donc de rappeler, en premier lieu, les principaux événements historiques qui sont à l’origine de la situation particulière de la langue française au Québec et qui constituent la toile de fond de notre sujet. Nous décrirons ensuite les trois principales orientations des travaux lexicologiques québécois : la lexicologie de la correction des fautes, renouvelée aujourd’hui par une approche plus instrumentale, du type dictionnaire des difficultés du français ou logiciel d’aide à la rédaction; la lexicologie de la langue générale, d’abord préoccupée par l’identification et la description des écarts du français standard de France, maintenant plus orientée vers la mise au point d’un dictionnaire général des usages du français au Québec; enfin la terminologie, en tant que description des vocabulaires de  spécialités, domaine où l’activité québécoise est intense. Ces orientations s’additionnent et s’entrecroisent. Cependant, les objectifs poursuivis dans chaque cas et surtout l’esprit qui anime les travaux sont suffisamment différents pour autoriser cette manière de présenter l’évolution de l’activité lexicologique au Québec.

La toile de fond historique

Le Québec est, à l’origine, une colonie française, la Nouvelle-France, dont le peuplement commence avec la fondation de Québec en 1608.

Il faut savoir et se rappeler que la France de cette époque était une sorte de mosaïque linguistique. Chaque province avait son propre dialecte et l’intercompréhension d’un dialecte à l’autre variait beaucoup, selon la proximité géographique et selon les rapprochements typologiques entre eux. Le français du Roy n’était qu’un dialecte parmi d’autres, sauf que c’était celui du pouvoir politique, religieux, militaire et économique. Ce français du Roy n’était pas connu de toute la population et le taux de bilinguisme français du Roy/dialecte variait lui aussi considérablement.

La composition linguistique de la colonie naissante était donc hétérogène. Les personnes en autorité, autorité politique, religieuse et militaire, utilisaient le français du Roy. Les colons et les simples soldats provenaient de diverses provinces de France et parlaient chacun leur propre dialecte, tout en connaissant plus ou moins, au départ, le français des autorités. Les principales provinces d’origine étaient : la Normandie, l’Ile-de-France, le Poitou, l’Aunis, la Saintonge et le Perche. Dès les débuts de la colonie, les contacts entre ces variétés de langue se sont établis et une synthèse s’est rapidement créée autour du français du Roy comme langue dominante et avec des apports des différents dialectes en présence[2].

Les Français d’alors côtoient les Amérindiens, qu’on appelait alors les Indiens. Bien normalement, ils leur empruntent des mots, surtout pour désigner des réalités nouvelles, mots qui s’intègrent facilement à la langue française en s’adaptant.

Chose à retenir : l’unité linguistique de la colonie se réalise rapidement, avant celle de la France, sur des bases dialectales bien précises et avec quelques emprunts aux langues amérindiennes. L’unité linguistique de la France se fera plus tard, surtout à partir de la politique de la Convention, à une époque où le Québec aura cessé d’être colonie française. Depuis ce temps, la norme du français au Québec diffère de la norme française européenne.

Le Québec devient ensuite colonie britannique, par la défaite des troupes françaises sur les plaines d’Abraham en 1760, défaite confirmée par le traité de Paris en 1763.

S’établit alors la concurrence entre le français et l’anglais, qui se poursuit toujours et qui est le défi perpétuel que doivent sans cesse relever les Québécois, génération après génération.

Le statut du français se dévalorise au profit de l’anglais. L’économie et le commerce passent aux mains des Anglais : l’anglais devient donc la langue du commerce et des affaires. Par la suite, l’industrialisation du pays est assumée par les grandes sociétés anglo-saxonnes d’abord, américaines ensuite : l’anglais devient la langue de l’industrie et des nouveaux produits de son activité. La classe ouvrière qui se constitue à ce moment est contrainte de travailler en anglais, dans des usines dont les patrons sont anglophones. La population québécoise s’anglicise rapidement, surtout qu’elle n’est pas très instruite et qu’elle n’est pas en mesure de résister à la pression de l’anglais qui véhicule le monde moderne. Dans le subconscient des Québécois s’inscrit profondément la conviction qu’il faut savoir l’anglais pour être riche et réussir. Le français se maintient comme langue de la majorité de la population, langue de l’administration publique et langue des professions libérales, langue du système scolaire lorsqu’il sera institué, langue de la pratique religieuse, de l’activité culturelle et langue des médias. La politique linguistique du Québec s’attaque à cette situation contradictoire avec l’intention de modifier les rapports de force entre l’anglais et le français en faveur du français et malgré le poids de l’anglais dans le continent nord-américain.

Dernier phénomène historique pertinent : les Français demeurés au Québec deviennent des citoyens britanniques et commencent à vivre pour toujours en marge de ce qui se passe en France, sans vraiment rompre tout rapport avec la Mère Patrie. Du point de vue linguistique, la chose est importante. D’une part, la relation entre le français au Québec et le français en France se distend et chaque variété évolue de son côté, même si le lien demeure constant. D’autre part, la culture évolue aussi différemment : les Québécois ne vivent pas les grands bouleversements de la Révolution française et s’industrialisent en anglais, totalement en marge de l’industrialisation française. Les Québécois deviennent de plus en plus nord-américains, les Français de plus en plus européens au sens moderne du terme. La norme du français au Québec se consolide et admet l’existence d’écarts entre le français européen et le français québécois.

Cette rapide esquisse de l’histoire permettra au lecteur de comprendre l’évolution de l’activité lexicologique québécoise.

La lexicologie de la correction

Globalement, on peut distinguer ici deux approches : la correction des fautes et l’aide à la rédaction.

L’approche correction des fautes apparaît la première, à la fin du siècle dernier, inspirée par l’observation de l’anglicisation rapide du français au Canada et celle des écarts entre le français au Québec par rapport à celui de France.

L’objectif poursuivi est double : bloquer et combattre les anglicismes en leur substituant des mots français, aligner l’usage du français au Québec sur celui de France, dans sa norme bourgeoise standard, ou, tout au moins, réduire les écarts aux seules variantes indispensables.

Les ouvrages publiés à cette époque s’inspirent d’une attitude fortement normative et paternaliste : il n’y a qu’une seule norme du français, celle de Paris; ceux qui se trompent doivent suivre les avis de ceux qui savent. La stratégie des auteurs est élémentaire : on fait appel à la responsabilité personnelle du locuteur, sans se rendre compte qu’il est impuissant à modifier à lui seul l’usage général de la langue et qu’ainsi, on le conduit à l’échec et à la conclusion qu’il n’y a rien à faire face aux forces sociales en jeu. Citons quelques titres des premiers ouvrages, révélateurs de cet esprit : Manuel des expressions vicieuses les plus fréquentes, de l’abbé Napoléon Caron (1841), Dictionnaire des locutions vicieuses, de J. A. Manseau (1867), Dictionnaire de nos fautes, de l’abbé Blanchard (1915). Cette manière d’aborder le problème se maintiendra au moins jusqu’à la fin des années soixante, dans des ouvrages du même type et dans des chroniques de même esprit publiées par les journaux de langue française. On organisera des campagnes de bon parler français, avec des slogans comme Bien parler, c’est se respecter; étant donné que ces campagnes ne duraient qu’une courte période, elles étaient davantage occasion d’ironie qu’occasion de mobilisation des locuteurs, surtout de la part des jeunes des écoles.

L’approche aide à la rédaction est récente. Elle s’inspire d’un tout autre esprit : informer sans culpabiliser. Elle se fixe un objectif global : mettre à la disposition des rédacteurs et des usagers tous les renseignements utiles à un usage correct de la langue, incluant non seulement les anglicismes et les québécismes, mais aussi les difficultés propres au système de la langue française comme le pluriel des mots composés ou les accords du participe passé. Elle se matérialise sous deux formes : des publications ou des logiciels de micro-informatique.

Comme exemple de publication, on peut citer la plus récente et la plus populaire, le Multidictionnaire des difficultés de la langue française, publié à Montréal par les Éditions Québec-Amérique (1988) et adapté au marché français par Larousse sous le titre Dico pratique (1989). Il s’agit d’une synthèse de renseignements qu’en général, on doit chercher dans les grammaires ou dans divers dictionnaires, dictionnaire orthographique, dictionnaire des synonymes, dictionnaire d’anglicismes, de canadianismes, dictionnaire typographique, dictionnaire de conjugaison, de prononciation, d’abréviations ou de correspondance. Les problèmes propres au Québec ne sont, dans cet ouvrage, qu’un sous-ensemble et non l’objet principal de la description.

Depuis l’introduction de la micro-informatique et des logiciels de traitement de texte, les linguistes québécois ont mis au point des logiciels d’aide à la rédaction. Les plus simples ont d’abord été les logiciels de correction orthographique, comme Hugo[3], réalisé par la maison Logidisc, puis les logiciels de correction orthographique et grammaticale, comme Orthograph[4], conçu et diffusé par la maison John Chandioux. Ces deux produits ont un grand succès en France. D’autres logiciels sont en cours de développement, beaucoup plus ambitieux, puisqu’ils se proposent de traiter, en plus de l’orthographe et de la grammaire, les problèmes de lexique et de stylistique, pour devenir ainsi des soutiens à l’écriture, efficaces et complets.

La lexicologie de la langue générale

Ici également, on peut distinguer deux approches : l’étude des écarts et la description globale du lexique québécois.

L’étude des écarts découle des travaux antérieurs, évoqués plus haut. Cependant, elle s’en distingue par l’esprit et la méthode. L’esprit n’est plus le même : il ne s’agit pas de condamner, mais de comprendre et de décrire les usages propres au Québec ou aux francophones du Canada dans son entier; la préoccupation normative semble passer au second plan, quoiqu’en définitive, le simple fait de décrire un usage est déjà une manière de l’authentifier ou de le condamner, étant donné le rôle sociolinguistique du dictionnaire au sein d’une communauté linguistique. La méthodologie s’inspire de la dialectologie, ou de la lexicographie, de tradition française l’une et l’autre, avec une grande préoccupation d’objectivité dans la manière de recueillir et de traiter les données lexicologiques.

Cette réaction à l’idéologie des fautes se manifeste très tôt. Elle en est presque contemporaine, comme si l’analyse négative sous forme de fautes avait entraîné comme contrepartie un effort de distinction entre ce qui est légitime (les écarts) et ce qui ne l’est pas (les anglicismes et les impropriétés). Citons comme exemples : le Glossaire franco-canadien d’Oscar Dunn (1880), le Dictionnaire canadien-français de Sylva Clapin (1894), le Glossaire du parler français au Canada, publié par la Société du Bon parler français en 1930, à la suite d’une enquête par correspondance auprès de 200 informateurs[5].

L’analyse des écarts se poursuit encore aujourd’hui. L’Office de la langue française a publié, en 1969, un petit recueil de Canadianismes de bon aloi. Plus récemment, Robert Dubuc et Jean-Claude Boulanger ont colligé des Régionalismes québécois usuels, ouvrage paru dans la collection des travaux du Conseil international de la langue française. Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, a entrepris la préparation d’un Trésor de la langue française dont il a tiré le prototype d’un dictionnaire des usages du français québécois. Enfin, dernier exemple, Gaston Dulong, également de l’Université Laval, a réalisé un important atlas linguistique de l’Est du Canada, dans la plus rigoureuse tradition de la dialectologie, publié sous le titre Le parler populaire du Québec et de ses régions voisines, dont il a tiré, par la suite, un Dictionnaire des canadianismes, publié chez Larousse en 1989. Enfin, l’Office de la langue française a publié deux énoncés de politique qui se rattachent de près à la problématique des écarts : l’Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes (1985) et l’Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères (1980).

Sur la base de ces connaissances, des linguistes québécois ont fourni à des maisons françaises d’édition de dictionnaires des renseignements lexicologiques qui ont été intégrés dans les dictionnaires publiés en France, comme dans les Robert ou les Larousse. On a aussi utilisé ces connaissances pour procéder à l’adaptation de dictionnaires français pour la vente au Québec. Par exemple, le Centre Éducatif et Culturel de Montréal, maison d’édition de manuels scolaires, a obtenu le droit de modifier le texte de deux dictionnaires publiés en France par Hachette en fonction des usages du français au Québec. L’un est destiné aux jeunes; il a été adapté par Jean-Claude Boulanger, de l’Université Laval, et a paru sous le titre Dictionnaire CEC Jeunesse. L’autre est destiné au grand public; l’original a été revu par une équipe composée de Pierre Auger (Université Laval), Normand Beauchemin (Université de Sherbrooke) et Claude Poirier (Université Laval), sous la direction de A. E. Shiaty, du Centre Éducatif et Culturel; il porte comme titre Dictionnaire du français Plus à l’usage des francophones d’Amérique.

L’étude des écarts se heurte à des difficultés précises. Pour identifier un écart, il faut, bien évidemment, comparer un état de langue à un autre et disposer d’une description de l’un et de l’autre. Les chercheurs utilisent les dictionnaires publiés en France comme témoins de l’usage français, alors que ces dictionnaires ne reflètent qu’une partie des usages, tirés surtout de la langue écrite et parlée populaire et familière et, surtout, beaucoup d’usages des locuteurs de province. À ces dictionnaires, on compare des observations éparses, plus ou moins étayées sur des documents, qu’on lit en y cherchant des éléments qu’on pense ne pas faire partie du français français. L’identification est relativement facile quand il s’agit de formes, mais beaucoup plus difficile lorsqu’il s’agit de déceler un écart sémantique, parce qu’alors, il faudrait que le lecteur/enquêteur ait en tête toute la structure sémantique de chaque mot[6]. La seule conclusion qu’on peut tirer en suivant cette méthode est qu’un mot ou un sens n’est pas dans les dictionnaires français, mais on ne peut pas conclure que cet élément est propre à telle ou telle région de la francophonie : le français réel est plus vaste que l’image que nous en donnent les dictionnaires. Du côté québécois, la notion même de québécisme est mal circonscrite, au moins pour deux raisons : le français de Québec ne recoupe pas celui de l’Acadie, qui sont l’un et l’autre des communautés linguistiques particulières, d’une part, le français du Québec s’est répandu à l’Ouest du pays en y connaissant une évolution différente, notamment sous l’influence de ses contacts avec l’anglais, d’autre part. Il est donc difficile d’isoler ce qui est proprement québécois dans les usages du français au Canada.

Cette critique de la méthodologie des écarts a fait revenir à l’avant-scène le projet d’une description globale de la langue française en Amérique, sur la base d’une banque de données linguistiques dont la composition refléterait toutes les catégories d’emplois. Le Conseil de la langue française du Québec a formulé un avis officiel en ce sens[7], défini par ses coordonnées politiques, illustré par les textes des écrivains, des journalistes ou des fonctionnaires, pour la langue écrite, et par des enregistrements de locuteurs pour la langue parlée. Sur la base d’un tel corpus, il serait possible de décrire le vocabulaire des Québécois, en y incluant tous les mots qu’ils utilisent et en tenant compte du jugement métalinguistique qu’ils portent ou ont porté sur certains mots ou sens.

Les choses en sont là.

La terminologie

Au Québec, on donne à terminologie le sens de description systématique des vocabulaires de spécialités, avec, comme objectif, d’identifier le terme le plus adéquat pour désigner une notion, en le dégageant de l’ensemble des termes en concurrence. Pour mener à bien ce type de recherche, une méthodologie rigoureuse a été expérimentée et mise au point progressivement. Elle s’enseigne aujourd’hui dans les universités, au Québec et ailleurs dans le monde.

L’activité terminologique est intense. Elle est très liée à la politique linguistique du Québec. Cette politique, formulée dans un texte de loi intitulé Charte de la langue française[8], donne au français le statut de langue officielle unique et détermine que le français est la langue commune des Québécois de toute origine, la langue habituelle de travail, la langue des services, la langue des catalogues et de la publicité, la langue des contrats; elle rend obligatoire la fréquentation du système scolaire de langue française, sauf pour les anglophones définis comme ceux dont les parents ont fait leurs études en anglais au Canada et dont les droits sont protégés par la Constitution de 1867. La réalisation de ces objectifs implique qu’on dispose du vocabulaire français de toutes les activités touchées par la loi, dont un grand nombre se déroulaient historiquement en anglais[9]. D’un autre point de vue et d’une manière plus globale, on constate que l’activité terminologique découle de la nécessité où nous sommes de faire face à la pression constante de l’anglais, dont la source principale est l’innovation technologique et scientifique de nos voisins américains.

Le bilan de cette activité est impressionnant. Un rapport du Conseil de la langue française[10], portant sur la période 1970-1989, inventorie au-delà de 700 recueils terminologiques, le plus souvent anglais-français, où se reflètent les principaux secteurs de l’activité économique québécoise : aéronautique, alimentation, assurances, banque, bâtiment, bureautique, communications, comptabilité, droit, édition, électricité, électronique, environnement, fabrication industrielle, génie mécanique, génie minier, gestion, industrie pharmaceutique, informatique, robotique, télématique, textile, transport, vêtement. Deux banques de terminologie, sur support informatique, sont disponibles pour interrogation, l’une à l’Office de la langue française, la Banque de terminologie du Québec, et l’autre au Secrétariat d’État du gouvernement canadien.

La somme d’information et d’expérience ainsi accumulée est exploitable de bien des façons. L’exemple le plus connu est le Dictionnaire thématique visuel, réalisé par Jean-Claude Corbeil et Ariane Archambault, et publié par les Éditions Québec/Amérique. Il s’agit d’un dictionnaire d’orientation terminologique, où l’image joue le rôle de la définition, destiné à une personne qui vit dans l’univers contemporain postindustrialisé où chacun a besoin d’un nombre relativement élevé de termes techniques pour comprendre le monde où il vit, lire les journaux et les revues, manipuler les objets de la vie quotidienne. Ces mots sont indispensables pour consulter les sources d’information classique, comme les encyclopédies ou les dictionnaires, puisqu’il faut connaître le mot pour savoir quoi y chercher. Le dictionnaire comprend 28 chapitres, environ 25 000 mots dans chaque langue et 3000 illustrations.

Il a d’abord été publié en français et en anglais, en versions unilingues et bilingues, puis traduit en chinois, en indonésien et en espagnol. Il est coédité dans de nombreux pays, autour des centres de distribution suivants : Montréal, Toronto, New York, Miami, Mexico, Londres, Paris, Bruxelles, Hong Kong, Budapest, Zagreb, Jakarta.

La deuxième édition est en préparation et paraîtra à l’automne 1992. D’autres langues s’ajouteront alors, l’italien et l’allemand en particulier. Toute la procédure de réalisation a été informatisée. Les illustrations sont produites par infographie et pourront ainsi être reproduites sur disque compact. La terminologie est traitée en base de données et constitue une banque de terminologie multilingue, interrogeable par langues, par sujets, ou par croisement de langues. Le montage du texte sur les illustrations est automatique, ce qui permet de produire des éditions dans des langues inconnues de l’éditeur, à la seule condition que lui soit fourni le vocabulaire sur le support informatique adéquat.

Le succès de ce dictionnaire est déjà considérable : le tirage global dépasse aujourd’hui le demi-million d’exemplaires. La deuxième édition informatisée suscite un très grand intérêt dans le monde international du livre, comme on a pu le constater à la foire de Francfort en octobre 1990. Des adaptations à des cultures très différentes, et dans des langues non occidentales, sont en cours de réalisation en Éthiopie (anglais-amharique) et dans quatre pays d’Afrique de l’Ouest, le Mali, la Guinée, le Sénégal et le Burkina Fasso (français et deux langues nationales choisies par chaque pays). Pour la maison d’édition Québec/Amérique, il s’agit là de prototypes très importants, dans la perspective du développement des pays du Sud, du transfert des technologies et de l’alphabétisation des populations.

Conclusion

Au fil des années et des travaux sur la langue québécoise, des questions se sont clarifiées et des consensus se sont dégagés sur des points précis.

Il est devenu évident pour tous que le français du Québec ne sera et ne pourra jamais être identique au français français. Il existe une norme du français québécois, même si cette norme n’a pas été totalement explicitée. Mais, en même temps, les Québécois favorisent l’intercompréhension avec les autres francophones du monde et ne veulent pas se folkloriser par une langue trop éloignée du français standard international.

La distinction entre emprunt et anglicisme est beaucoup plus claire. L’emprunt correspond à un phénomène d’enrichissement lexical, lorsque la langue emprunteuse n’a pas d’autre solution. Mais c’est un procédé auquel il faut recourir en dernière analyse, pour éviter un apport massif de termes étrangers dans le lexique de la langue nationale, surtout s’ils se concentrent dans des domaines précis. Une langue doit maintenir vivante sa capacité de nommer la nouveauté par l’utilisation de ses propres mécanismes de création néologique. Le terme anglicisme a deux sens : sur le plan étymologique, il désigne tout mot d’origine anglaise, quels que soient son ancienneté et son degré d’intégration dans la langue, par exemple paquebot ou redingote; dans un sens plus étroit, il désigne un emprunt abusif à l’anglais, en lieu et place d’un terme français équivalent et existant, par exemple, bumper pour pare-choc.. À cause du processus historique d’anglicisation du vocabulaire québécois, la distinction entre emprunt et anglicisme est délicate lorsqu’il s’agit de décrire le lexique global du français au Québec. Le recours à des marques d’usage apparaît alors indispensable.

La distinction entre lexique de la langue générale et lexique de spécialité est nette. Le lexique de la langue générale favorise la polysémie et reflète les divers registres de langue. La difficulté fondamentale lors de la rédaction d’un dictionnaire est alors la manière de faire face à la variation linguistique, à la recherche d’un compromis entre décrire tous les usages (le point de vue de la linguistique descriptive) et illustrer l’usage légitime qui sert de norme à la communauté linguistique (le point de vue de la sociolinguistique). Le lexique de spécialité tend à l’univocité, c’est-à-dire un terme par notion et le même pour tous. L’efficacité de la communication technique, scientifique ou commerciale est à ce prix. L’objectif de la terminologie est, en conséquence, de standardiser et de normaliser les vocabulaires spécialisés en identifiant le terme recommandé par rapport à ses concurrents, s’il en existe. Lorsqu’un terme pénètre dans le lexique de la langue générale, il a tendance à devenir polysémique, perdant ainsi, peu à peu, son caractère de terme technique.

D’une manière plus globale, on peut constater que le Québec se soucie beaucoup de l’avenir du français comme langue nationale et internationale et qu’il vit intensément et quotidiennement l’expérience de la concurrence linguistique. De ce fait, le Québec est devenu, dans l’ensemble des pays de langue française, un lieu d’excellence pour les travaux d’aménagement linguistique, de lexicologie et de terminologie, et, sur le plan international, le témoignage qu’il est possible de redresser des situations linguistiques en faveur des langues nationales, même minoritaires.

Notes

Pour une stratégie globale en aménagement linguistique de l’Acadie du Nouveau-Brunswick

Je tiens tout d’abord à remercier très sincèrement les organisateurs de votre colloque de l’honneur qu’ils me font en m’invitant à présenter cette conférence inaugurale.

Je n’ai pas beaucoup hésité à accepter de venir à Edmundston. L’avenir de la communauté acadienne m’intéresse de plus en plus, parce que je suis toujours convaincu que vous êtes une communauté linguistique viable, même si vous êtes plus en danger que les Québécois, et parce que la solidarité francophone doit devenir de plus en plus étroite sur le plan international si on veut vraiment que la langue française puisse faire face aux défis de la concurrence linguistique des autres langues de grande diffusion, notamment de l’anglais. De plus, je pourrai ainsi continuer les réflexions amorcées à Moncton, en mai dernier, lors du symposium en aménagement linguistique organisé par le Centre de recherche en linguistique appliquée de l’Université de Moncton, où les discussions ont été très animées et toutes centrées sur la stratégie à développer pour assurer l’avenir et l’épanouissement de la langue française au Nouveau-Brunswick.

Pour préparer cette conférence, je me suis souvenu des débats de Moncton et de toutes les informations que nous ont fournies les divers intervenants et conférenciers lors de cette réunion. J’ai aussi lu attentivement et médité les actes du forum de consultation sur la qualité du français parlé et écrit organisé par votre association dans le cadre du programme Français en tête.

J’en suis ainsi arrivé à quelques observations générales, qui nous serviront de point de départ :

Tous les aspects de la situation de la langue française au Nouveau-Brunswick et, par voie de conséquence, tous les problèmes auxquels fait face la communauté acadienne, ont été inventoriés et analysés correctement.

Beaucoup de solutions ont été proposées et explorées, avec grande attention et sain réalisme. Je dirais même qu’elles sont si nombreuses et si pertinentes les unes et les autres qu’on ne sait plus trop par quel bout commencer.

Il y a des point précis sur lesquels les divers intervenants sont d’accord. J’en dégage au moins quatre :

Enfin, dernière observation de départ, et je l’emprunte à Michel Bastarache, p.-d.g. de la compagnie Mutuelle d’Assurance-Vie Assomption, la concertation requise pour une politique globale n’a pas été entreprise. Le sentiment qu’il faut faire quelque chose est très vif, mais on ne sait plus comment s’y prendre. Une impression de fouillis se dégage de la masse des propositions émises à l’occasion du forum, comme elle se dégageait aussi des discussions du colloque de Moncton. Ce trop grand nombre de solutions possibles, toutes aussi urgentes semble-t-il, peut conduire à l’immobilité.

C’est pour cette raison que s’est imposée à mon esprit la conviction que le sujet le plus important et le plus utile à aborder avec vous aujourd’hui est celui de la nécessité d’une stratégie globale en aménagement linguistique de l’Acadie du Nouveau-Brunswick.

Je sais bien qu’il y a grand danger pour un observateur extérieur comme moi à aborder ce sujet.

Chose certaine, soyez convaincus que mon intention n’est pas de me mêler de vos affaires. C’est vous qui devez décider de ce que vous voulez entreprendre, puisqu’il s’agit de votre propre avenir comme collectivité, comme individu et comme citoyen du Nouveau-Brunswick. Je suis donc assuré que vous ferez mentalement et collectivement les corrections et adaptations qu’exigent mes propos par rapport à la situation acadienne.

Mais, d’un autre point de vue, les problèmes qui se posent à vous se posent aussi à d’autres pays ou à d’autres régions, comme en Catalogne par exemple. On peut donc réfléchir avec un certain recul et une certaine assurance de ne pas dire trop de bêtises. Toutes les minorités ont ceci en commun qu’elles doivent prendre l’initiative de leur propre destin en bouleversant toujours l’ordre établi par la majorité. Ceci est vrai du Québec par rapport au Canada, ceci est vrai des Acadiens par rapport à leurs concitoyens anglophones, ceci est vrai des Amérindiens et des Inuit par rapport à la société blanche. On comprend alors que les minoritaires ont des expériences à parta-ger et un certain devoir de solidarité, ce qui me légitime de discuter avec vous de votre situation linguistique.

Je me propose d’aborder deux questions principales : quels sont les éléments d’une stratégie globale d’aménagement linguistique et quels moyens faut-il prendre pour parvenir à mettre au point une telle stratégie.

Éléments d’une stratégie globale

A travers le monde, beaucoup de spécialistes et de praticiens de l’aménagement linguistique essaient d’identifier les éléments d’une stratégie d’aménagement linguistique et de les hiérarchiser par ordre d’efficacité pour l’obtention de résultats réels et durables.

L’entreprise n’est pas simple, parce qu’il est possible de se placer de différents points de vue pour identifier et classer les éléments et parce que les situations sont toujours différentes et particulières.

Par contre, à un certain niveau de généralisation, des éléments de stratégie s’imposent d’eux-mêmes. Voici donc ceux que j’estime être les plus essentiels à l’affirmation et à la persistance d’une langue et de la communauté qui la parle. Je les traiterai en ayant à l’esprit les remarques précédentes.

L’élément le plus fondamental est la transmission de la langue d’une génération à l’autre. On peut également, par extension, y associer la transmission de l’attachement à la langue, qui se manifeste autant par l’usage de la langue que par des attitudes positives à l’égard de l’affirmation au droit d’en faire usage en toutes circonstances, en pleine légitimité et fierté. On pense peu à ce premier élément, parce que, le plus souvent, il va de soi. Mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, l’usage du catalan a été interdit pendant la dictature de Franco et les Catalans ont dû maintenir leur langue par des voies détournées, dans la famille et dans la communauté linguistique. Ils y ont réussi, ce qui leur a permis, par la suite, de réclamer et d’obtenir un statut linguistique particulier dans l’Espagne d’après la dictature. Autre exemple, plus triste celui-là : des langues amérindiennes disparaissent aujourd’hui par abandon de leurs propres locuteurs, comme dans le cas de la communauté mohawk.

En Acadie, comme nous l’avons vu tout à l’heure, des observateurs sont d’avis que l’attachement à la langue donne des signes de fléchissement. Si c’est le cas, la communauté est gravement en danger : il n’y a pas d’avenir sans persistance de la fidélité à la langue.

La transmission de la langue se fait dans le milieu familial. L’école ne vient qu’après, pour affiner la connaissance de la langue maternelle. Les attitudes par rapport à sa propre langue se forment très tôt aussi, durant l’enfance, également dans le milieu familial et dans l’environnement immédiat où grandit l’enfant. Le recours à une loi linguistique peut certainement influencer et modifier cet environnement, mais il ne peut ni remplacer le milieu familial, ni obliger les parents à changer d’attitude. Il y a donc là une question de responsabilité personnelle chez les adultes par rapport aux enfants et une question de stratégie d’animation et de soutien des adultes de la part de la communauté, pour maintenir de sentiment de solidarité culturelle et linguistique.

Le deuxième élément d’une stratégie globale est l’existence de zones d’utilisation intensive de la langue, en situation de langue principale.

Les nuances, ici, sont de rigueur. Utilisation intensive veut dire que la langue française est celle qui est normalement et le plus fréquemment utilisée dans les communications à l’intérieur de cette zone. Langue principale veut dire que l’usage d’une ou de plusieurs autres langues, de l’anglais surtout dans notre contexte, est admissible selon les exigences de la situation de communication, par exemple avec des gens de l’extérieur, mais à la condition expresse que cet emploi ne compromette pas l’usage habituel de la langue principale. La notion de zones est beaucoup plus délicate à manipuler. Elle comporte à la fois un aspect géographique et un aspect domaine d’activité. L’aspect géographique est déterminé par les divisions administratives et par la répartition géodémographique des locuteurs de chaque langue. Les domaines d’activité sont choisis en fonction de leur influence réelle sur la motivation socioéconomique de la langue. Les plus névralgiques sont : l’administration publique, les services, les médias, les documents accompagnant les produits de consommation de masse, la publicité, le monde du travail, du commerce et de la finance.

Le troisième élément est l’usage de la langue dans l’affichage public. C’est le seul aspect de la politique linguistique québécoise qui soit encore point de discorde. Il est devenu évident que la valeur symbolique de l’affichage public est énorme. C’est une application de la théorie du miroir, mélange de faits réels et de perception inconsciente et émotive des mêmes faits.

L’affichage bilingue renvoie l’image du statut égalitaire des langues. On peut vouloir nuancer l’importance relative d’une langue par rapport à l’autre dans l’affichage, comme on l’a essayé au Québec dans la loi de 1974, en disant, par exemple, que le français doit être prioritaire. Mais, dans les faits, il devient quasi impossible de décider si, oui ou non, le français est prioritaire dans telle ou telle affiche concrète : on se perd dans la théorie de la couleur, de la lumière, des lieux plus ou moins visibles, etc. Ce qui ne veut pas dire que l’affichage bilingue ne soit pas un objectif valable : par exemple, les Catalans ont mené une bataille pour obtenir l’affichage bilingue catalan/castillan, justement pour faire apparaître leur langue dans les rues de leurs villes et villages, le long des routes de leur pays.

L’affichage unilingue renvoie l’image du statut de langue officielle ou de langue principale d’une langue par rapport à toutes les autres. Ici aussi, on peut nuancer. Par exemple, la Charte de la langue française admet l’usage d’une autre langue dans une foule de circonstances, rattachées à la sécurité publique, à des activités culturelles ou économiques propres à un groupe, à l’administration publique des villes à majorité anglophone, aux services, à la tenue d’événements internationaux, etc. Mais des membres de la minorité anglophone ne le voit pas du même œil et prétendent qu’il s’agit là d’une limitation à la liberté d’expression.

Le débat n’est pas fini et il est strictement symbolique, ce qui est loin d’amoindrir son importance.

Nous arrivons maintenant à l’enseignement, à la fois enseignement de la langue française comme langue maternelle, enseignement en français des différentes matières, enseignement du français comme langue seconde.

On peut se demander pourquoi je n’ai pas placer l’enseignement en tête de liste des éléments d’une stratégie globale. La raison en est simple : comme la plupart d’entre vous, je suis profondément convaincu que l’enseignement, à lui seul, est incapable d’assurer la persistance de l’usage d’une langue. En 1970, l’Association québécoise des professeurs de français a publié un livre noir intitulé De l’impossibilité (presque totale) d’enseigner le français au Québec , titre jugé scandaleux et exagéré par plus d’un, mais suffisamment provocateur pour mettre en relief la relation étroite entre l’efficacité de l’école et l’usage de la langue dans la vie de tous les jours, notamment dans l’affichage, l’économie, au travail. Votre association arrive à une conclusion analogue, comme il ressort des actes du forum.

Le rôle de l’école est de consolider et de développer la connaissance de la langue chez les jeunes. Le devoir de l’école est de permettre aux jeunes d’arriver à une maîtrise de toutes les nuances de la langue, y compris une langue de grande qualité pour les communications écrites et parlées de style soutenu. On doit avoir à l’égard de l’enseignement du français les mêmes exigences de rigueur que pour l’enseignement des mathématiques ou des sciences. Et c’est l’affaire de tous les professeurs, dans toutes les matières. Pour la simple raison que le deuxième devoir de l’école est de développer chez les jeunes la capacité d’exprimer clairement la pensée, ce qui suppose qu’on les entraîne à structurer leur pensée et à utiliser toutes les ressources de la langue pour l’exprimer en ordre et avec nuance. L’avenir est aux jeunes qui se-ront capables de cette performance. Les analphabètes fonctionnels sont ceux qui ont l’esprit confus, parce qu’ils n’ont pas l’instrument linguistique de la pensée.

Dernier élément d’une stratégie globale : l’instrumentalisation linguistique, c’est-à-dire la mise au point de tout ce qui est nécessaire à l’usage de la langue, des dictionnaires, des lexiques, une orthographe, des logiciels dans cette langue, des manuels scolaires, une foule de choses qui correspondent aux autres éléments de la stratégie globale et qui les rendent possibles. Quand on dispose de tous ces outils, on n’y pense pas. Quand ils font défaut, on se rend compte de leur importance et de la difficulté de les produire.

Entre autre chose, l’Acadie doit régler son problème de norme de langue française par rapport au Québec et par rapport à la France. Il s’agit, en fait, de faire le ménage dans les usages du français en Acadie en triant ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas de votre propre point de vue. Ce débat est important, il touche aussi bien l’école, comme lieu d’enseignement, que tous les autres secteurs d’usage de la langue. Deux choses sont vrais en même temps : d’une part, l’Acadie a le droit strict d’être elle-même du point de vue linguistique et, d’autre part, nous devons protéger la capacité de tous les francophones de communiquer entre eux. Sur le plan de la francophonie, les attitudes sont en train de changer : tout le monde est d’accord pour accepter qu’il n’y a pas que le français de Paris, les divers accents sont aujourd’hui tolérés, demain ils seront respectés, puisque notre manie francophone de nous moquer des accents est à la baisse. Événement très symptomatique de ce changement d’attitude : les Sommets des Chefs d’État et de Gouvernement ont accepté le projet d’un inventaire de tous les usages de la francophonie, qu’essaie de réaliser Bernard Quémada avec la collaboration des linguistes de chaque communauté. Il faudrait bien que les Acadiens en soient, ce qui suppose le ménage dont je parlais tantôt.

La création d’un office de la langue est certainement une excellente mesure pour la réalisation de cet aspect de l’aménagement linguistique.

Voilà pour les éléments d’une stratégie globale. En apparence, ils se peut qu’ils soient, à vos yeux, trop abstraits. Mais chaque élément devient extrêmement concret quand on passe à la phase de la réalisation de la stratégie. Tout le problème est là, d’ailleurs : comment passer du théorique au pratique. Ce sera notre prochain point.

Modalité d’une stratégie globale

Mon intention n’est pas de traiter ce point jusqu’en ses moindres détails. Je m’en tiendrai aux modalités qui sont susceptibles d’enclencher le processus d’un aménagment linguistique global.

Un peu curieusement de prime abord, je serais porté à insérer dans les modalités d’une stratégie globale la création d’une élite économique de langue française, ultimement la création d’une économie de langue française. Nous savons tous l’importance de la langue de travail, l’importance de la motivation économique de la langue. On ne peut y arriver qu’en ayant des gens capables de créer des entreprises, type PME, ou de gérer de grandes entreprises nationales ou internationales. En économie, il n’y a pas de cadeaux, il n’y a que des places à prendre en jouant les règles du jeu.

Cependant, la chose la plus importante à faire est d’évaluer l’avenir possible de la langue française en Acadie du Nouveau-Brunswick et de le faire avec un grand réalisme, mais aussi sans crainte.

Je suis convaincu que cette démarche doit se faire en deux phases étroitement liées, mais qu’il vaut la peine de distinguer intellectuellement : une phase de consultation et une phase de création de consensus.

Pour réaliser la phase de consultation, il est nécessaire de créer un mouvement d’animation et de consultation pour que chaque citoyen et chaque groupe soient amenés à réfléchir à l’avenir possible du français au Nouveau-Brunswick et aient l’occasion d’exprimer publiquement et d’une manière très mûrie ses opinions sur le sujet. Un organisme doit prendre l’initiative de ce processus de consultation, avec un mandat, des objectifs et un calendrier précis. De plus, cet organisme doit jouir d’un prestige certain au sein de la population, à la fois par sa légitimité et par sa composition.

La discussion sera vive, du moins faut-il l’espérer. Le but final est de dépasser les opinions particulières et d’arriver à dégager des consensus généraux sur les points les plus importants pour l’avenir du français, des consensus suffisamment bien fondés, bien compris de tous, assez solidement ancrés dans la conscience de chacun pour résister à l’usure du temps et aux fluctuations politiques. Ces consensus peuvent , en même temps, servir de motivation aux jeunes, s’ils les partagent assez pour vouloir prendre la relève de leurs aînés, comme on le voit au Québec.

La consultation doit d’abord de faire au sein de la population francophone. L’organisme dont il est question ici doit être un organisme acadien. On négocie quand on sait ce qu’on veut et quand on a l’appui de ses membres, n’importe quel syndicat vous le dira.

Au terme de cette phase, on doit disposer d’un programme d’aménagement linguistique dont on pourra, ensuite, évaluer les moyens et la stratégie de réalisation.

Le recours à la politique n’est qu’un moyen parmi d’autres. Tout d’abord, le programme linguistique de la communauté doit être vendu aux partis politiques, et ce n’est pas une mince entreprise, vous le savez aussi bien que moi, d’abord de le faire insérer dans un programme de parti, ensuite d’éviter qu’il s’altère en fonction d’autres objectifs de ce parti. Si on y réussit et si on parvient à faire voter une loi linguistique, on constate alors que la loi ne touche pas, et ne peut pas toucher, tous les aspects du programme linguistique, on constate aussi, après coup, qu’une loi linguistique suit le sort de toutes les autres, soit par la contestation devant les tribunaux, soit par la fluctuation de l’opinion publique. Les consensus dont je parlais tantôt doivent être maintenus, revivifiés au besoin, l’appui collectif au programme linguistique doit se maintenir vivant et alerte, en somme l’opinion publique doit continuer à jouer son rôle de gardienne de la démocratie.

Il faut donc maintenir d’autres moyens. On peut alors revenir au rôle de l’école, mais, cette fois, dans la cadre d’une politique globale où les responsabilités de tous les intervenants sont claires et admises et où l’école n’est plus la panacée universelle. On peut aussi, alors, légitimer la création d’un office de la langue française, parce qu’on sait quel rôle sera le sien par rapport à la qualité de la langue dans une stratégie globale. Et ainsi de suite pour les autres acteurs de l’aménagement linguistique.

Quoi dire en conclusion? J’ai nettement l’impression qu’à froid, comme ça, dans une conférence, la stratégie linguistique globale a un petit air monstrueux, un peu décourageant, une sorte de porc-épic pas facile à attraper. Elle peut même avoir un petit air révolutionnaire, contestataire, par rapport à vos concitoyens anglophones. Mais on n’y peut rien, la paix sociale, ici comme au Québec, passe par une politique linguistique acceptable et acceptée, qui met fin aux ambiguïtés et qui garantit l’avenir des deux communautés. Dire le contraire, c’est jouer à l’autruche, se mettre la tête dans le sable, devrais-je dire, ici, se mettre la tête dans l’eau et se noyer.

Le français, langue commune du Québec : un objectif à réaffirmer, un défi encore à relever

On peut dire que, depuis toujours, l’objectif de maintenir le français comme langue commune du Québec, en opposition à l’anglais langue du reste du Canada et des États-Unis, est poursuivi avec constance par la majorité des Québécois et demeure toujours le pivot de la définition du Québec comme peuple et comme société ouverte à des minorités d’autres langues.

À partir du début des années soixante, au moment où démarre la Révolution tranquille, l’opinion publique s’empare du dossier de la langue française au Québec et au Canada. Les citoyens de langue française formulent avec vigueur, et de plus en plus clairement, leurs revendications en faveur du français, réclament des mesures législatives, forcent les partis politiques à définir leur programme à l’égard du français et à le réaliser sous forme de mesures législatives une fois au pouvoir.

Au Québec, l’aventure de la politique linguistique dure depuis plus de 25 ans. Avec le recul, on peut y distinguer deux phases : une phase d’en-thousiasme durant laquelle se précise le statut du français et s’agrandit son espace d’utilisation, suivie d’une phase de compromis durant laquelle les modifications à la loi réduisent l’obligation de faire usage du français et affaiblissent d’autant la nécessité de le connaître et de l’utiliser.

La première est un crescendo de très courte durée, cristallisé en trois lois successives : 20 novembre 1969, la loi 63, Loi pour promouvoir la langue française au Québec; le 31 juillet 1974, la loi 22, Loi sur la langue officielle (du Québec); le 26 août 1977, la loi 101, Charte de la langue française, qui est accueillie par la majorité francophone comme l’expression la plus achevée de ses volontés en matière d’usage du français et des autres langues sur le territoire du Québec et la garantie juridique qu’il en sera ainsi dorénavant. Pour elle, la question linguistique est réglée à sa satisfaction.

La seconde est une longue saga juridique qui découle de la contes-tation devant les tribunaux de certaines dispositions de la Charte de la langue française par des citoyens de langue anglaise, plus ou moins orchestrée par le groupe de pression anglophone Alliance Québec (financée en grande partie par le gouvernement fédéral) et soutenue par les médias anglophones. La base juridique des plaintes est très souvent la Charte canadienne des droits et libertés, dont certaines dispositions avaient été délibéremment rédigées pour contrer la Charte de la langue française. Elle entraîne, pour le gouvernement libéral de Robert Bourassa, la recherche ardue de compromis législatifs qui respecteraient les jugements des tribunaux, satisferaient les opposants anglophones tout en ne réveillant pas le militantisme des francophones par des atteintes trop évidentes aux objectifs fondamentaux de la Charte de la langue. Une série de lois sont adoptées par le gouvernement Bourassa pour modifier la Charte, la dernière étant la loi 86, Loi modifiant la Charte de la langue française, toujours en vigueur actuellement.

En identifiant les articles de la Charte de 1977 qui ont été successi-vement modifiés par ces lois et en observant le sens des modifications, on peut dégager les tendances de la politique linguistique sous le gouvernement Bourassa et, en conséquence, la direction qu’a prise l’évolution du statut et de l’usage du français au Québec : retour de facto au bilinguisme institutionnel pour la publication des lois et règlements (les deux versions sont officielles), dans l’affichage public, dans les communications de l’État avec les citoyens, les entreprises, les personnes morales, dans les services sociaux et de santé; adou-cissement des critères d’accès à l’école anglaise; adoucissement, abandon en vérité, de l’exigence de connaître le français pour exercer les professions sous l’autorité de l’Office, notamment les professions médicales; restriction aux droits des francophones à des services en français à moins d’en faire la demande préalable. La Charte d’aujourd’hui ressemble de plus en plus à la loi 22!

Conséquences de cette période de procès et de compromis : la langue française est de moins en moins la langue commune des citoyens du Québec parce qu’elle est de moins en moins nécessaire pour qui veut vivre ici en anglais; personne n’a aujourd’hui une idée exacte des règles linguistiques à suivre; les francophones vivent encore dans l’illusion que la Charte de 1977 est toujours en vigueur alors qu’elle a été profondément modifiée, au point que son contenu réel a quasi vidé l’article 1 Le français est la langue officielle du Québec de sa substance, puisque même l’État est bilingue et que l’usage de l’anglais est largement autorisé par la loi actuelle; les opposants anglophones ne sont toujours pas satisfaits, puisqu’ils contestent la légitimité même d’une politique linguistique; une grande partie de la majorité francophone ne comprend plus trop pourquoi il faut une politique linguistique et ressent un certain malaise à réclamer des mesures contre l’anglais du reste du continent, omniprésent dans la vie quotidienne.

Le Gouvernement du Québec a donc raison d’entreprendre le bilan de la situation linguistique du Québec. L’occasion est ainsi donnée à tous les citoyens du Québec de prendre conscience de la précarité de presque toutes les langues face à l’anglais, de réfléchir aux objectifs de la société québécoise en matière de langue et de culture, de redéfinir des consensus sur ces deux points. Il sera ensuite possible de redéfinir, en toute conscience, une politique linguistique qui puisse garantir l’avenir de la langue française au Québec en tenant compte des contraintes qui découlent du monde tel qu’il est.

Les raisons qui ont naguère amené le Québec, et les gouvernements successifs, à prendre des mesures d’aménagement linguistique sont, en substance, encore valables aujourd’hui. Elles sont même encore plus impératives. Il vaut la peine d’y revenir, ne serait-ce que pour donner de la profondeur aux discussions qui s’amorcent. Elles gravitent autour des éléments suivants : la composition démolinguistique de la population du Québec et son évolution accélérée, la concurrence entre le français et l’anglais, la volonté de maintenir vivantes les langues et cultures minoritaires, la protection du consommateur et, enfin le visage français du Québec.

Dans l’esprit de ses concepteurs, la politique linguistique du Québec ne s’est jamais réduite au texte d’une loi, encore moins à une succession de dispositions sans relation entre elles.

D’autres mesures s’y ajoutent qui forment le projet collectif du Québec en matière de langue, dans l’ensemble du projet de société.

Nous examinerons un à un les arguments principaux qui fondent, aujourd’hui plus qu’hier, la nécessité d’un plan d’aménagement linguistique du Québec. En dernier lieu, nous situerons la législation linguistique comme l’un des éléments d’un dispositif beaucoup plus global, dont on a tendance à oublier les interrelations.

Composition démolinguistique de la population québécoise

Dans un ouvrage récent[1], Fernand Dumont propose de distinguer la nation de l’état, pour sortir du concept d’état-nation si décrié dans la pensée politique contemporaine.

La nation soude un groupe humain dans le présent d’une culture qui assume les éléments du passé jugés encore valables; cette solidarité est un choix personnel, qui transcende et dépasse les motifs élémentaires d’appartenance comme l’origine des ancêtres ou la langue d’origine. En ce sens, les Québécois d’aujourd’hui ne sont pas tous les descendants des colons français : des arrivants d’autres origines se sont joints au noyau initial, insérant des éléments de leur culture dans la culture française de leur époque et perpétuant des patronymes nouveaux dans la communauté. Ce mouvement d’intégration continue aujourd’hui. La notion de Québécois de souche est une absurdité.

L’état est une communauté politique qui réunit dans une même société civile, ici démocratique, des citoyens d’origine nationale différente. Son devoir est de garantir l’égalité des droits et libertés de tous les citoyens, de conci-lier les droits de la majorité et des minorités, de définir les règles de la vie commune dans tous les domaines où il y a désaccord entre les groupes de ci-toyens sur la manière de faire.

Le Québec est un état où la très grande partie de la population - la majorité - est de langue et de culture françaises. Cette majorité veut toujours vivre en français sur le territoire du Québec et elle demeure déterminée à assurer le maintien et l’épanouissement de la langue française malgré les pressions de l’environnement nord-américain. L’appui constant de la majorité à la Charte de la langue française en est la preuve la plus évidente.

L’état québécois est composé, non pas d’une majorité francophone et d’une minorité anglophone, mais bien d’une majorité francophone et de plusieurs minorités de langues différentes. En conséquence, et à la demande des groupes ethnolinguistiques, toutes les minorités doivent être traitées sur un pied d’égalité dans leur relation avec la langue française, notamment quand il s’agit du choix de la langue d’enseignement. Cependant, cette intention d’égalité est contrecarrée, en partie, par la clause Canada, suite à une décision de la Cour suprême.

L’évolution de la composition démolinguistique de la population québécoise s’est accélérée depuis le milieu des années soixante-dix.

Le volume annuel d’immigration a augmenté. Ces immigrants sont, en définitive, recrutés via les services des ambassades du Canada. Dans leur esprit, il est clair qu’ils viennent au Canada. Peut-être savent-ils que c’est un pays bilingue, mais sans trop savoir comment ce bilinguisme se réalise dans la vie quotidienne d’un endroit à l’autre du pays. La majorité des immigrants qui viennent au Québec s’installent à Montréal et dans la banlieue proche. Les origines des immigrants sont très diverses et très différentes de l’immigration précédente. À leur arrivée, ils font face à un choix d’allégeance entre deux cultures toutes deux majoritaires, l’une de langue française au Québec, l’autre de langue anglaise dans le reste du Canada. Beaucoup d’immigrants ne savent pas le français, ni parfois l’anglais, et ils se trouvent très souvent devant la nécessité d’apprendre rapidement deux langues étrangères, d’où la tentation de choisir d’abord la langue dominante sur le continent nord-américain, ce qui confirme leur allégeance à la communauté anglophone québécoise. D’autant que, pour des raisons historiques, la minorité anglaise conserve des institutions qui lui sont propres (un réseau scolaire et hospitalier). L’ambiguïté existe toujours sur leur fonction : sont-elles des institutions au service de la minorité anglophone ou sont-elles un pôle d’attraction pour les allophones, contrecarrant le projet d’intégration des immigrants à la vie quotidienne de la majorité.

Le dispositif d’intégration linguistique et culturelle des immigrants est rudimentaire et peu efficace. Il n’arrive pas à suivre le rythme des arrivées. De plus, l’essentiel du dispositif vise à faciliter l’intégration des immigrants par la connaissance du français. Il s’agit fondamentalement d’une intégration de fonctionnement : l’immigrant récent peut alors gagner sa vie en français, vaquer aux diverses occupations de la vie en société, utiliser les services et ressources à sa disposition; il devient autonome et indépendant d’un groupe de soutien ou de refuge. Mais, au-delà de cette intégration minimaliste, il a toujours le choix de s’intégrer à l’une ou à l’autre des communautés linguistiques. Ce choix demeure personnel et nous constatons qu’un petit nombre seulement des immigrants choisissent la communauté et la culture de langue française au point de participer à la vie collective de la majorité et de concevoir leur avenir et celui de leurs enfants comme membres de la société québécoise.

L’ensemble de ces données a influencé et continue d’influencer la conception de l’aménagement linguistique du Québec.

Le français, langue majoritaire, doit devenir langue commune de tous les Québécois, quelles que soient leurs langues d’origine, dans tous les sec-teurs et dans toutes les communications de la vie collective publique, d’où le rejet, pour le Québec, du bilinguisme institutionnel à la manière de la politique des langues officielles du Canada : objectif qui nous semble toujours valable. Mais il est aujourd’hui compromis par les dispositions de la Charte, version loi 86, qui diminuent grandement le statut du français comme langue de l’administration publique.

En même temps et en échange de leur participation à la langue commune, l’aménagement linguistique du Québec a prévu et doit continuer de prévoir des zones d’utilisation des langues minoritaires dans l’intention d’en maintenir la connaissance et la vitalité dans toutes les activités qui renvoient à leur propre identité culturelle. (Voir ci-après.)

Les dispositions de la Charte relatives à l’accès à l’école de langue anglaise sont de la plus haute importance stratégique et aucune concession ne doit être faite au lobby des écoles anglaises. Il suffit déjà que la section de langue française de la commision des écoles protestantes du Grand Montréal (qui re-groupe des écoles en majorité de langue anglaise) s’accroisse régulièrement, en absorbant une bonne partie des immigrants, sans qu’on puisse être assuré que ce soit là un moyen efficace de les intégrer à la majorité et de les initier à la connaissance de la culture et de l’histoire du Québec. Ces écoles favorisent au contraire l’allégeance à la communauté anglophone et réduit la langue française à sa seule fonction de communication, coupée de sa relation avec la culture.

Se trouvent mises en cause ici la politique canadienne d’immigration (qui fixe le nombre des immigrants) et la capacité réelle du Québec à mettre en place une politique d’immigration qui tienne compte de la langue d’accueil dans la sélection des immigrants. La politique québécoise d’immigration et d’intégration linguistique et culturelle des immigrants est, dans les circonstances actuelles, un volet essentiel du plan d’aménagement linguistique du Québec. Il est devenu nécessaire de bien examiner les modalités et conséquences de cette politique en regard des objectifs initiaux de la Charte de la langue française. En fait, si on en juge par les tendances des années récentes, le nœud du problème consiste à concilier la préoccupation de maintenir le poids démographique du Québec dans l’ensemble canadien (et donc un bassin de consommateurs pour l’économie) avec l’intention de la Charte de faire du français la langue commune de la population québécoise. En somme, il est légitime de se demander si le gouvernement du Canada et les gouvernements successifs du Québec n’appliquent pas, en l’ayant oublié peut-être, la principale recommandation du rapport Durham : déstabiliser la majorité francophone par l’immigration. Chose certaine, c’est le résultat qui est atteint et pour le reste du Canada, les Québécois de langue française sont une minorité parmi d’autres et le Québec une province comme les autres et non une société à part entière. Sur ces deux points, les opinions sont irréductibles.

Concurrence entre le français et l’anglais

La concurrence entre le français et l’anglais sur le territoire du Québec existe toujours. Les tendances lourdes jouent toutes en faveur de l’anglais.

La tendance actuelle est de revenir au bilinguisme systématique, par-fois même à l’unilinguisme anglais pour des pseudo-motifs d’efficacité et de réalisme. Elle s’est même incrite dans les modifications à la Charte en étendant les modalités d’exception prévues pour les sièges sociaux et les laboratoires à d’autres circonstances. Ce retour au passé n’est pas nécessaire. La stratégie du bi-linguisme fonctionnel, choisie lors de la conception et de la rédaction de la Charte, est toujours parfaitement adaptée à l’évolution actuelle des marchés, même si elle augmente l’usage de l’anglais et même si elle confirme le lien entre la connaissance de l’anglais et la performance professionnelle. Ce n’est pas tant le volume d’usage de l’anglais qui est ici en cause que le mythe qui l’entoure encore aujourd’hui d’être LA langue, celle qui compte, celle qui assure le succès personnel, le français demeurant dans l’esprit de plusieurs une langue secondaire, régionale, familiale. Sur ce point précis, la Charte n’a pas réussi à modifier ces deux perceptions, qui sont tout de même l’essentiel, puisque l’usage généralisé de l’anglais, pour les mêmes raisons, dans des pays comme l’Allemagne, la Hollande, le Danemark, l’Italie, l’Espagne, ne remet pas en cause l’importance et l’usage de la langue nationale. D’où vient ce sentiment d’infériorité des Français et des Québécois de langue française envers la langue anglaise? [2]

L’aménagement linguistique est, dans les circonstances, le seul moyen de contrecarrer ces tendances lourdes au profit du français, qui est toujours objectivement menacé dans sa survie et son intégrité, et la seule manière d’assurer un équilibre acceptable pour tous, et surtout pour la majorité, entre l’usage du français comme langue identitaire commune et l’usage stratégique de l’anglais dans les communications externes.

La connaissance de l’anglais chez les Québécois, c’est-à-dire la géné-ralisation du bilinguisme individuel, liée au renforcement du statut du français comme langue commune et langue de travail, nous semble toujours la seule réponse à la question. Ici se situe la responsabilité du système d’enseignement dans une conception globale de l’aménagement linguistique : enseignement efficace du français et de l’anglais comme langues secondes, d’autant qu’avec les modifications à la Charte, cet enseignement dispense les professionnels des tests linguistiques avec, comme conséquence, un recul du français dans l’exercice des professions, surtout médicales; enseignement de l’informatique en français (cet enseignement se fait très largement en anglais aujourd’hui); formation professionnelle première en français, suivie de la formation en français par l’industrie, en application du programme de francisation.

Maintien des langues et cultures minoritaires

L’aménagement linguistique du Québec intègre dans ses objectifs le maintien et l’épanouissement des langues et cultures minoritaires.

Il y a donc des dispositions dans la Charte qui autorisent l’usage des langues minoritaires (avec ou sans le français selon le cas) dans de nombreuses situations : activités des organisations culturelles et religieuses, activités com-merciales à teneur culturelle (restaurants, librairies, journaux et revues, com-merces de spécialités ethniques, etc), sur les ondes de la radio et de la télévision. Ces dispositions ne semblent pas poser problème. On peut cependant regretter que ce respect des langues minoritaires dans la Charte n’ait pas été plus souvent cité et utilisé pour illustrer l’ouverture de la société québécoise à l’égard des groupes ethnolinguistiques et contrer les accusations de racisme qu’on porte souvent contre elle.

Au ministère de l’Éducation, il existe ou existait un programme d’enseignement des langues d’origine (PELO), qui faisait partie du dispositif prévu. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en est advenu.

Protection du consommateur

Le souci de la protection du consommateur, de langue française et des autres langues, a inspiré la plus grande partie du chapitre VII de la Charte qui traite de la langue du commerce et des affaires. L’objectif est d’assurer la présence du français à part égale sans exclure l’usage d’autres langues, puisque tous les consommateurs doivent jouir de la même protection.

Personne n’a contesté ces dispositions. Mais le problème demeure de les faire respecter. On voit de plus en plus de produits ou de textes qui ne les respectent pas.

L’article 54 sur les jouets et jeux est systématiquement violé depuis l’arrivée des jouets et jeux électroniques. Même en s’alliant à la France, le gou-vernement actuel s’est heurté à une fin de non-recevoir de la part des fabricants. Il faudrait vérifier si les Québécois et les Français sont prêts à se passer de ces jeux pendant quelque temps dans l’hypothèse où les compagnies seraient poursuivies et où elles décideraient de ne plus vendre leurs produits au Québec et en France.

Visage français du Québec

Il s’agit ici du fameux dossier de l’affichage public, article 58 de la Charte.

C’est encore le point le plus sensible de la Charte, avec l’accès à l’école anglaise. Ce qui est fondamentalement en cause, c’est le type d’image, de message, que renvoie l’affichage public à tous ceux qui le regardent chaque jour : s’il est unilingue, il confirme le fait que la langue commune de ce pays est le français; s’il est bilingue français-anglais, il tend à confirmer un bilinguisme de fait de la société québécoise; s’il est trilingue, il met de l’avant une langue minoritaire, en accord avec le maintien des langues minoritaires et laisse perplexe sur le statut des deux autres langues, le français et l’anglais.

Tout a été dit et écrit sur cette question, depuis le jugement de la Cour suprême, qu’on ne peut malheureusement pas contester. Il revient au gouvernement de décider d’une ligne de conduite à cet égard.

Politique, aménagement et législation linguistiques

Il ne faut pas confondre ces notions, très proches l’une de l’autre dans le vocabulaire courant.

Par aménagement linguistique, on entend généralement l’ensemble des mesures qu’arrête un État pour régler l’usage des langues sur son territoire. En ce sens, "tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout un projet d’ordre politique, c’est-à-dire qu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc à la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose"[3].

La manière dont on conçoit et réalise l’aménagement linguistique dépend directement de la conception que l’on se fait de la langue. Elle met es-sentiellement en cause deux fonctions de la langue, la fonction de communication (la plus évidente et la plus facilement admise, parce que sans danger) et la fonction d’intégration sociale (la plus politiquement délicate, la plus dangereuse à manipuler). Du strict point de vue de la communication, l’aménagement linguistique se concrétise en dispositions qui touchent à l’organisation de l’usage des langues et en choix des moyens techniques nécessaires à leur mise en place. Du point de vue de l’intégration sociale, l’aménagement linguistique se fonde sur un projet de société, sur une conception des rapports entre identité culturelle de la société globale et respect de l’identité culturelle des groupes ethnolinguistiques minoritaires. L’essentiel de l’aménagement linguistique est alors l’affirmation d’une langue commune et l’identification des domaines d’usage des autres langues, les dispositions techniques n’étant alors que les moyens d’atteindre ces deux objectifs fondamentaux.

Cette démarche est très soucieuse de paix sociale et d’efficacité admi-nistrative et économique.

Enfin, l’aménagement linguistique d’un état ne prend pas nécessairement la forme d’un texte de loi spécifique. Il peut tout aussi bien se formuler en dispositions éparses dans un grand nombre de secteurs de l’administration publique. Et même si une loi définit une politique linguistique, elle ne touche jamais la totalité des dispositions d’ordre linguistique qui ont été prises dans l’ensemble de l’appareil administratif. L’aménagement linguistique pose partout et toujours un problème de cohérence de l’ensemble des mesures qui touchent à l’usage de la langue majoritaire et des langues minoritaires.

Il y a législation linguistique quand l’état choisit d’intervenir en adoptant une loi et des règlements pour préciser les rapports entre les langues en présence et leurs domaines d’usage respectifs.

En général, la loi définit le statut des langues (y compris par l’absten-tion), précise leur emploi dans les domaines où il y a ambiguïté ou affrontement, énonce les mesures qui sont prises pour favoriser la prédominance de la langue commune et, au besoin, pour garantir l’usage des langues minoritaires là où il est autorisé, dans le but ultime de guider la conduite des citoyens, personnes physiques ou personnes morales. Mais la loi peut aussi se limiter à un seul domaine, par exemple la protection des consommateurs.

Chose certaine, aucune loi n’est, à ce jour, globale au point d’énu-mérer la totalité des mesures de nature linguistique ou propres à influencer le destin de l’une ou l’autre langue. Il se pose donc, ici aussi, un problème de co-hérence entre la législation linguistique proprement dite et les autres dispositions qui touchent à la langue, notamment en matière d’éducation, d’immigration, de communication, de culture et même de politique familiale.

L’ensemble des mesures prises par un état en matière de langue dans tous les secteurs de la vie collective constitue la politique linguistique de cet état, qu’on utilise ou non ce terme, qu’il y ait ou non une législation spécifique.

Le problème fondamental est ici, nous le voyons, la cohérence des dispositions entre elles. Au moment de la définition et de l’adoption de la Charte de la langue française en 1977, cette cohérence était assurée par un ministère d’état qui voyait à ce que tous les gestes du gouvernement soient compatibles avec les objectifs de la Charte. Depuis lors, chaque ministre (et donc chaque ministère) est retourné à ses affaires et à ses préoccupations, sans toujours se soucier de la législation linguistique. En conséquence, les morceaux de la politique linguistique du Québec ne sont plus cohérents aujourd’hui.

Le moment est venu de revoir la politique linguistique du Québec, et non pas seulement la législation linguistique, le texte actuel de la Charte. Moment de réaffirmer un projet de société sur la base du français, langue de la majorité et langue commune de tous les Québécois. Moment de revoir l’ensemble de toutes les dispositions du gouvernement, qui affectent le statut, l’usage et la connaissance du français dans l’esprit de ce projet de société. Moment de redonner son plein sens à l’affirmation du français comme langue officielle unique du Québec. Moment de mettre fin à l’esprit de marchandage qui tient lieu de politique et de stratégie dans les relations de la majorité avec les minorités.

Un grand chantier à reprendre à la base.

Notes

Les marques d’usage comme technique de description des aspects connotatifs du lexique

1. Introduction

Le programme me confie le sujet suivant : « Concepts de base relatifs à la norme. Ensemble de facteurs et de critères dont il faut tenir compte pour l’établissement de grilles sociolinguistiques ». C’est le sujet valise par excellence, tellement vaste à traiter qu’un court texte ne peut en rendre compte qu’en référence à des travaux antérieurs, qu’en référence aussi à l’ensemble de notre information, aux uns et aux autres.

Pour ma part, le meilleur point d’ancrage, pour traiter de ce sujet, me semble être de concentrer mes propos sur l’analyse sociolinguistique qui fonde toute la pratique des marques d’usage. Nous aurons ainsi un fil conducteur qui nous permettra de brosser à grands traits, et sans souci d’originalité, la problématique des marques d’usage par rapport à ce qu’il est convenu d’appeler la norme.

Il nous faut, tout d’abord, rappeler la relation entre structure de la société et comportement linguistique varié des locuteurs et décrire le mode de régulation linguistique qui en découle à l’intérieur de toute communauté linguistique. Car la variation linguistique est un fait objectif et observable par quiconque, et non une invention de linguistes; de même qu’il existe une norme du bon usage du français au Québec, qui s’impose à tous, en langue parlée et en langue écrite, quoi qu’on en dise. C’est la manière de décrire cette variation et la norme qui la gouverne qui est litigieuse dans notre société, surtout chez les non-spécialistes, à cause de l’image que renvoie la description de notre usage de la langue aux membres de notre communauté linguistique et que beaucoup jugent dévalorisante.

Du seul point de vue de la description du lexique, cette analyse met en relief la double facette du mot : le sens, c’est-à-dire sa charge sémantique, et la connotation, c’est-à-dire sa charge sociale et affective. Les marques d’usage sont, en définitive, une tentative, de la part des lexicographes, de décrire la ou les connotations du mot, dont découle une pratique que nous avons l’intention d’examiner et de discuter.

Nous nous proposons également d’examiner la fonction sociale du dictionnaire et de mettre en contraste les attentes des utilisateurs (et acheteurs) de dictionnaires par rapport aux a priori et objectifs des lexicographes québécois. La publication de divers dictionnaires au Québec, d’orientations éditoriales différentes, nous donne suffisamment d’indices pour qu’on puisse se faire une bonne idée du problème.

Sur cette base, nous essaierons d’indiquer les directions à prendre pour renouveler la pratique des marques d’usage en lexicographie.

2. La mosaïque linguistique

Nous examinerons cette question du point de vue de la communauté linguistique québécoise.

La communauté linguistique de langue française au Québec n’est pas homogène.

Elle se subdivise en sous-groupes, constitués chacun par un ensemble de locuteurs plus ou moins nombreux qui font un même usage de la langue, usage que l’on met en corrélation avec une ou plusieurs caractéristiques que les membres des sous-groupes partagent. En général, on retient comme facteurs de regroupement les caractéristiques suivantes : le niveau socio-économique, le niveau de scolarité, la dichotomie ville/campagne, la région de résidence ou de provenance, l’âge, le type d’activité professionnelle, enfin, depuis peu, la culture d’origine dans le cas des immigrants francophones.

Du point de vue linguistique, cette hétérogénéité de la communauté entraîne une double série d’indices d’appartenance : les indices communs à tous les membres de la communauté et qui les identifient comme locuteurs québécois du français, et les indices propres à un sous-groupe particulier et qui les identifient comme membres de ce sous-groupe. Remarquons qu’un même locuteur peut appartenir à différents sous-groupes à la fois selon le ou les facteurs retenus pour les définir.

Cette communauté renvoie à une culture, définie par un passé, des traditions, des institutions, un mode de vie, un espace et un climat.

La culture joue le même rôle qu’une nappe phréatique : elle irrigue tous les comportements des membres de la communauté, y compris le comportement langagier. Elle est, elle aussi, hétérogène, composée d’éléments partagés par le plus grand nombre et qui la distinguent des autres cultures, et d’éléments particuliers à l’un ou l’autre des sous-groupes qu’elle comprend et qui constituent des infracultures, par exemple la culture rurale par rapport à la culture urbaine.

Au plan du lexique, l’hétérogénéité de la culture se manifeste de deux manières. Les mots qui renvoient à des éléments fondamentaux de la culture s’imposent à tous comme nécessaires et ont, de ce fait, un statut de légitimité : par exemple, ceux qui renvoient aux institutions politiques, scolaires ou administratives. Les mots qui correspondent à des éléments propres à un sous-groupe et à une culture particulière ont des statuts variables selon l’importance et la renommée du sous-groupe lui-même : par exemple, certains mots du vocabulaire des personnes âgées sont considérés comme vieux jeu et sont même inconnus des jeunes; ou encore l’usage de certains anglicismes est interprété comme signe d’un locuteur peu instruit, alors que d’autres font snobs ou branchés, selon le sous-groupe d’appartenance des locuteurs qui les emploient.

La communauté linguistique québécoise de langue française s’est profondément modifiée au cours des trente dernières années.

On observe alors une nette tendance à l’uniformisation des usages linguistiques sous l’influence de l’urbanisation rapide et de la démocratisation de l’enseignement, sous l’influence également de la radio et de la télévision. On note aussi l’intensification du sentiment d’appartenance à une culture particulière qui se manifeste, sur le plan linguistique, par la volonté de se réclamer d’un usage québécois de la langue française, au lieu de s’en excuser ou de tenter de le cacher.

Les contacts avec d’autres communautés de langue française, surtout avec la France, se sont intensifiés.

On note ici des réactions et des attitudes variées à l’égard de l’une ou de l’autre de ces diverses communautés.

Avec les autres communautés hors la France, on observe chez les locuteurs québécois une attitude fondamentale de solidarité dans la différence par rapport à l’usage français, notamment parisien, un sens profond de la valeur de la variante québécoise si on la compare aux autres et des appréciations fort diverses de chacune des autres variantes.

Les attitudes par rapport à la France sont très particulières et très paradoxales. Fondamentalement, nous savons que la langue française du Québec est un rameau de la langue de France que nos ancêtres ont apporté en terre d’Amérique et nous tenons à conserver et à protéger ce lien de filiation, malgré et avec les différences d’usage que le temps et l’Histoire ont fait surgir entre les deux communautés. Curieusement, la plupart des Québécois ont tendance à idéaliser la langue parlée et écrite en France en la réduisant à la langue soutenue urbaine et en oubliant les autres usages, ou en n’en tenant pas compte, en faisant comme s’il n’y avait que le seul usage standard de la langue en France et comme s’il n’y avait que les locuteurs québécois qui varient mais pas les locuteurs du français en France même. Nous avons la conviction très nette que l’avenir de la langue française au Québec est lié de près à l’avenir de la langue française en France comme langue nationale, en Europe comme langue européenne importante et dans le monde comme langue de la francophonie et langue internationale, mais nous doutons que les Français en soient également conscients et convaincus, en dehors des milieux politiques de la francophonie. Du moins, leur peu de conviction à affirmer et défendre l’usage du français et leur engouement pour l’anglais nous inquiètent, nous déçoivent, nous scandalisent et nous mettent en rogne. En somme, nos relations avec la France et les Français sont des relations d’amour/haine.

De nos relations avec la France et avec l’ensemble de la communauté internationale de langue française découlent des effets sur la conception d’un dictionnaire de l’usage québécois. D’une part, les locuteurs du Québec tiennent à maintenir le lien le plus étroit possible avec l’usage français et ils n’entretiennent aucune intention de séparatisme linguistique par rapport à la France. D’autre part, les Québécois savent qu’ils sont différents, qu’il y a des différences impossibles à gommer, que certaines sont nécessaires et d’autres moins, parce qu’elles sont, pour ainsi dire, du domaine de la stylistique, et à cet égard, les locuteurs croient qu’un dictionnaire doit les aider à faire le tri dans ce magma d’usages en coexistence quotidienne et les aider également à choisir une stratégie de communication adaptée aux circonstances.

Enfin, l’expérience du contact international a rendu les Québécois conscients de l’existence d’une langue commune à tous les francophones du monde, que l’invention du terme français international a cristallisé dans la symbolique francophone.

Ce terme vaut ce que vaut le sens qu’on lui attribue. Si on entend par là cette langue commune qui assure l’intercompréhension entre tous les francophones, c’est une valeur à laquelle tous les Québécois tiennent, par souci de solidarité et d’efficacité. Si on entend une manière d’hiérarchiser les usages linguistiques de tous les francophones sur la base de l’usage français soutenu urbain, en reléguant les variantes dans une sorte de purgatoire de la description des usages, cela devient une idéologie, impossible à fonder du point de vue sociolinguistique et qui se heurte à la fois aux faits et au sentiment d’appartenance à une communauté linguistique et à une culture.

Aucune communauté linguistique n’est homogène.

Ce que nous avons dit de la communauté québécoise vaut, mutatis mutandis, pour toute communauté, y compris la communauté française. Ainsi, par exemple, Damourette et Pichon (d’après Guiraud, 1965 : 6), pour rendre compte de la diversité des usages en France, distinguaient l’usance, langue telle qu’elle est parlée en un lieu donné, par exemple Marseille (langue régionale?), la parlure, langue parlée par les personnes d’un niveau social donné, la disance, langue parlée par ceux qui exercent un métier particulier (les langues de spécialité?) et le jargon, langue parlée dans un cénacle, dans un milieu d’initiés.

En général, l’analyse du phénomène des parlures, en France, s’effectue selon la perspective de l’analyse de la société en classes sociales. Ainsi, le propos suivant de Damourette et Pichon est très révélateur de la manière de traiter la chose : « Il y a des habitudes caractéristiques de tel ou tel niveau social. Dans chaque classe, les individus recourent aux vocables et aux tournures qui sont consacrés par les mœurs de cette classe; leur parler suffit ainsi, bien souvent, à faire reconnaître, au premier abord, le degré d’affinement auquel leur famille est parvenue. (...) Il serait par trop schématique de distinguer un nombre déterminé de parlures françaises, car les divers étages de la société interfèrent. Néanmoins il existe aux deux extrémités de l’échelle deux parlures bien définies : la parlure bourgeoise et la parlure vulgaire » (d’après Guiraud, 1965 : 9). Pierre Guiraud remarque cependant que « nous assistons à une intégration des classes sociales. À ce sujet, on relèvera que la parlure bourgeoise dans son usage familier présente de nombreux traits communs avec la parlure vulgaire. Il est notable, par ailleurs, que l’écart entre le français populaire et le français familier (d’usage cultivé) se réduit chaque jour. Cela tient, d’une part, à l’accès à la culture des classes populaires (scolarisation, information); au fait, d’autre part, que beaucoup de locuteurs bourgeois adoptent ou acceptent de plus en plus des formes vulgaires (voire argotiques). » (1965 : 9-10). Ce phénomène d’intégration des parlures s’est nettement accéléré depuis lors en France.

3. La régulation linguistique

Nous avons proposé le terme de régulation linguistique pour désigner « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un sous-groupe donné sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses sous-groupes » (Corbeil, 1983 : 283).

La régulation linguistique fonctionne dans chacun des sous-groupes de la mosaïque linguistique. Il y a donc autant de normes de comportement langagier qu’il y a de sous-groupes dans la communauté. Elles coexistent toujours, même si l’une d’entre elles s’impose comme norme dominante, norme qu’on désigne en général, et en raccourci, la norme, comme s’il n’y avait qu’elle dans le système de la régulation.

La régulation linguistique se distingue de l’aménagement de la langue en ce qu’elle s’exerce inconsciemment au sein de la communauté linguistique alors que l’aménagement de la langue implique une intervention consciente dans le processus de l’usage de la part de personnes qui ont l’intention d’orienter l’évolution linguistique en faveur de l’un des usages. Elle se distingue également de la standardisation linguistique qui se présente comme une opération d’ordre linguistique dont l’objectif est de définir explicitement des formes de la langue qui pourront servir de normes pour l’usage officiel, norme d’orthographe, norme de prononciation, norme grammaticale, norme lexicale et terminologique, alors que, dans la régulation linguistique, la norme de chaque sous-groupe et du groupe (norme dominante) sont implicites quoique connues de tous et admises.

Nous avons déjà tenté une première esquisse d’explication du mode de fonctionnement de la régulation linguistique, où nous identifiions les principaux facteurs qui façonnent les comportements langagiers individuels et proposions quatre principes qui fondent l’efficacité relative de la régulation linguistique. Il nous semble pertinent à l’objet de la table ronde de revenir rapidement sur ces points. Les facteurs que nous avions alors isolés sont les suivants : l’apprentissage primaire de la langue, c’est-à-dire l’apprentissage de la langue dans la toute première enfance sous la seule influence de la norme du milieu de vie, milieu familial d’abord, milieux environnants ensuite; l’École, c’est-à-dire, en premier lieu, l’apprentissage systématique de la langue et la formation d’une conscience linguistique en faveur de la norme dominante, en deuxième lieu l’apprentissage continu de la langue sous l’influence et de par les contraintes spécifiques des milieux de travail successifs; les communications institutionnalisées comme proposant un modèle de langue prestigieux et répétitif; enfin, l’appareil de description linguistique comme véhicule de la forme standard de la langue. Quant aux principes qui expliqueraient l’efficacité relative de la régulation linguistique dans une société complexe, nous ne ferons ici que les rappeler. Le principe de convergence : la régulation linguistique est d’autant plus forte au sein du groupe que tous les facteurs privilégient l’usage de la même variante de la langue; le principe de dominance : au sein du groupe, l’usage linguistique qui prédomine est celui des sous-groupes qui contrôlent les institutions; le principe de persistance : le maintien d’un même usage dominant d’une époque à l’autre malgré ses propres variations temporelles consolide la régulation linguistique en sa faveur; le principe de cohérence : au-delà des variations des normes de chaque sous-groupe par rapport à la norme dominante, il existe un ensemble d’éléments formant système qui constituent la spécificité même de la langue et qui autorégularisent le fonctionnement du système linguistique de chacune de ses variantes.

À la même époque et sans faire référence à la notion de régulation linguistique, Pierre Bourdieu, dans Ce que parler veut dire (1982), propose une analyse de la concurrence des usages qui présente de nombreuses analogies avec l’esquisse précédente. Nous pourrions résumer l’analyse de Bourdieu de la manière suivante. Les habitus linguistiques, c’est-à-dire, en somme, la compétence linguistique de chaque locuteur définie par sa double facette de connaissance des possibilités de la langue et d’évaluation de la manière d’en user, produisent, à l’intérieur de la communauté linguistique, des styles de langue variés qui engendrent un marché linguistique global. Ce marché linguistique s’organise autour d’un usage légitime, d’un usage dominant, qui se trouve conforté, renforcé par des rites d’institution, comme le Champ littéraire, l’École, l’Appareil de description, etc. Les règles du marché attribuent une valeur, un prix, à chacun des styles, d’où la régulation de la concurrence sociale entre les différents styles, un profit de distinction pour ceux qui maîtrisent l’usage légitime et, pour chaque locuteur, l’expérience personnelle et quotidienne de la valeur sociale des usages linguistiques, de par les réactions des autres à l’égard de sa propre production langagière.

De ce qui précède nous tirons des remarques à propos des dictionnaires. Ils font partie, à l’évidence, des rites d’institution, ils sont même le produit le plus usuel, le plus répandu, le plus populaire, de tous les ouvrages traitant de la langue. Plus spécifiquement, ils ont pour objet la description d’une partie du lexique de la langue, ou bien celui du seul usage légitime dans le cas des dictionnaires à orientation normative, ou bien, dans le cas des dictionnaires d’orientation descriptive, un ensemble plus grand de vocables appartenant à des styles différents, en général situés par rapport à l’usage légitime. Les marques d’usage sont alors une technique éditoriale pour fournir aux lecteurs des renseignements succincts sur le statut du mot, lorsqu’il n’appartient pas à l’usage légitime, les usages de celui-ci étant considérés comme neutres. En fait, elles ont comme fonction de refléter les conflits d’usage à l’intérieur de la langue, en situant les protagonistes les uns par rapport aux autres autour de l’usage dominant pris comme usage légitime. On pourrait étendre cette dernière remarque à l’ensemble des dictionnaires, même d’argot, pour la simple raison qu’il existe une norme de l’argot, comme de toute autre variété, avec des déviances par rapport à elle qu’il faut situer ou exclure.

4. Les deux facettes du mot : le sens et les connotations

Le mot peut transmettre deux types d’information : une information dénotative, le signifié de De Saussure, le sens, c’est-à-dire l’idée, le concept que le mot évoque; une information connotative, information d’un autre ordre qui s’ajoute au sens et qui évoque des réalités d’une toute autre nature, ce qui différencie ce mot de ses parasynonymes ou lui confère un caractère particulier dans l’usage.

Tout mot a un sens, même en poésie, bien qu’alors ce sens puisse être plus personnel au poète que commun à l’ensemble des locuteurs, avec, comme conséquence, que les textes poétiques ne peuvent être insérés dans la documentation d’un dictionnaire sans tenir compte de ce fait particulier qui les distingue des textes d’autres styles. Par contre, tout mot n’est pas doté d’une connotation. Il y a des mots sans connotation et des mots avec connotation : le dictionnaire ne marque, quand il le fait, que les seconds, les autres étant dès lors considérés comme neutres, sans autre indication que l’absence d’une marque. Les personnes qui consultent un dictionnaire connaissent cette convention et interprètent ainsi le texte des articles.

L’attribution d’un sens ou d’une connotation à un mot par le lexicographe relève de la même démarche : d’abord, l’observation des faits de langue dans l’ensemble de la communauté linguistique ou dans une partie seulement, selon les objectifs de la description; ensuite, l’analyse et la description de la double valeur des mots, dénotative et connotative, où la compétence langagière et méthodologique du lexicographe a une grande importance. Aussi bien pour le sens que pour la connotation, cette description doit rendre compte du consensus du plus grand nombre de locuteurs, c’est-à-dire décrire la norme légitime et le marché linguistique qu’elle génère.

Dans l’un et l’autre cas également, le lexicographe doit se donner une méthode de travail la plus rigoureuse et la plus objective possible, pour atténuer la part d’arbitraire. Ceci est, aujourd’hui, particulièrement vrai quand il s’agit d’identifier les connotations. À cet égard, la méthode de Bally demeure intéressante pour l’analyse de la connotation, de ce qu’il appelle la valeur stylistique. Elle comporte trois étapes : d’abord, repérage et regroupement de tous les mots qui ont en commun le même sens, qui renvoient au même concept, ce qu’il nomme la série synonymique; ensuite, choix de l’un d’entre eux comme terme le plus neutre, celui qui dénote le mieux le concept sans ou avec le moins de valeur stylistique, qu’il considère comme terme d’identification de la série synonymique; enfin, examen de chaque mot de la série pour déterminer ce que chacun ajoute au sens, ce qu’il appelle sa valeur stylistique et que nous considérons comme l’information connotative transmise. Prenons un exemple, sans trop le développer. Soit la série synonymique québécoise suivante : soûl, chaud, paqueté, ivre, gai, paf, rond, parti, pompette, éméché. Terme d’identification : ivre. Valeur stylistique : langue neutre : ivre (constat), soûl (augmentatif), gai (atténuatif); tous les autres mots ont une valeur stylistique très forte, soit atténuative : pompette, éméché, soit augmentative : parti, rond, chaud, paqueté, paf. La même série synonymique en France serait différente, soit, citée d’après le NPR : ivre, aviné, enivré, soûl, beurré, blindé, bourré, brindezingue, cuit, cuité, noir, paf, pété, pinté, plein, rond, schlass, éméché, gai, gris, parti, pompette. Du point de vue lexicographique, la méthode de Bally est très stimulante parce qu’elle oblige à regrouper tous les mots apparentés par le sens et à les distinguer les uns des autres selon une grille de connotation à définir pour les fins du dictionnaire.

Les dictionnaires se sont donné comme objectif premier de décrire le ou les sens du mot et, en second lieu, de noter les connotations du mot dans l’un ou l’autre de ses sens par des marques. Cependant, ces marques ne bénéficient pas d’une analyse et d’une théorie aussi rigoureuses que la sémantique dénotative. En fait, on dirait que c’est par nécessité pratique d’indiquer une connotation indispensable à un usage judicieux du mot que le système des marques s’est peu à peu établi dans la pratique lexicographique et non sur la base d’une conceptualisation poussée de cet aspect du mot, qui guiderait, avec un minimum d’objectivité, l’attribution d’une marque à un mot.

Il nous apparaît donc utile à nos discussions de présenter un classement des différentes connotations possibles. Nous distinguerons trois grandes catégories : les connotations sociolinguistiques, les connotations topolectales et les connotations d’usage spécialisé.

4.1 Les connotations sociolinguistiques

Les connotations sociolinguistiques fonctionnent à l’intérieur d’une même communauté linguistique. Elles transmettent des indices qui, d’une part, différencient le mot par rapport à ses proches dans le même champ sémantique et, d’autre part, situent celui qui l’emploie dans le marché linguistique par rapport aux autres locuteurs de la langue.

C’est la catégorie de marques la plus diversifiée et la plus difficile à conceptualiser et à organiser. Dans l’état actuel de l’analyse, on peut distinguer les sous-catégories suivantes.

Les connotations d’appartenance sociale. — Elles correspondent à l’identification du sous-groupe de locuteurs auquel appartient l’usage de ce mot ou de ce sens selon l’analyse qui est faite de la mosaïque linguistique par rapport à l’usage légitime. Dans la pratique actuelle, la seule marque de cette sous-catégorie est la marque populaire par opposition à bourgeois. L’analyse est vraiment trop rudimentaire pour être encore valable.

Les connotations stylistiques. — Elles identifient les différents registres que l’on observe à l’intérieur de l’usage légitime de la langue. Si on en juge par la terminologie courante, cette sous-catégorie est diversifiée. On distingue généralement : langue parlée par opposition à langue écrite, langue familière, langue soutenue, langue littéraire, langue didactique, langue poétique.

Les connotations évaluatives. — Elles ajoutent au sens du mot l’indication de l’appréciation personnelle du locuteur de la chose elle-même. Elles permettent au locuteur d’indiquer la manière dont il perçoit la chose ou la manière dont il entend la présenter, d’après des jugements de nature diverse : jugement de valeur (mélioratif/péjoratif), jugement de politesse (vulgaire), jugement d’intensité (diminutif, augmentatif, euphémisme, ironique). C’est une sous-catégorie importante, autant parce qu’elle révèle la richesse de nuances dont le locuteur dispose par la langue que parce qu’elle décrit les valeurs attachées aux mots et qui font l’objet d’un consensus dans la communauté linguistique, puisqu’elles sont interprétées correctement par ses membres.

Les connotations d’origine linguistique. — Elles s’attachent au sens quand, dans certains cas d’emprunts ou de mots particuliers, l’origine du mot est perçue et interprétée dans un sens ou dans l’autre, par le locuteur et par son interlocuteur, avec des conflits possibles d’attitudes entre eux. Il ne faut donc pas les confondre avec la notation de l’étymologie du mot, qui est une tout autre affaire.

Les marques déposées entrent dans cette sous-catégorie et doivent être notées soigneusement à cause des éventuels conséquences juridiques de l’usage de ces mots sans l’indication de la restriction d’emploi qui les affecte.

La distinction la plus importante à établir ici est entre emprunt sans sentiment de concurrence et emprunt avec sentiment de concurrence entre la langue emprunteuse et la langue prêteuse, ce sentiment pouvant être conflictuel entre les membres de la communauté. Dans le premier groupe, on peut classer les empmnts intégrés, le plus souvent anciens, les emprunts de nécessité, pour nommer des faits de culture sans équivalent dans la langue emprunteuse, les emprunts d’ordre stylistique, par exemple dans le roman ou le théâtre par souci de couleur locale ou de vraisemblance. Dans le second groupe, on trouve les emprunts de luxe, les emprunts abusifs, dont l’usage peut relever de la mode et/ou signifier une relation de dominance de la langue prêteuse sur la langue emprunteuse, ou révéler un état ancien de colonisation linguistique et terminologique, dans le cas du Québec tout particulièrement.

Les connotations normatives. — Elles s’attachent à certains mots ou sens pour les distinguer d’un autre dont l’usage est contesté par des instances linguistiques dotées d’une certaine autorité morale. Ou bien le locuteur indique ainsi sa connaissance des usages recommandés, ou bien le dictionnaire indique à l’usager le fait que ce mot est préférable à tel autre.

Les connotations de fréquence. — Elles distinguent les mots ordinaires, courants, des mots rares, des mots inusités, des hapax.

Les connotations chronologiques. — On peut distinguer deux types de connotations chronologiques : les connotations révélant des états de langue antérieurs, selon l’histoire de chaque langue : langue ancienne, langue classique; les connotations de micro-chronologie, révélant les couches d’âge dans la mosaïque linguistique. Pour les mots du premier groupe, on perçoit des caractères qui les distinguent : mots anciens, vieux mots, mot d’une époque particulière. De même pour les mots du second : mot vieilli, néologisme, mot enfantin, mot à la mode.

4.2 Les connotations topolectales

À la différence des marques sociolinguistiques, les connotations topolectales fonctionnent d’une communauté à une autre à l’intérieur de la communauté plus large de tous les locuteurs qui partagent la même langue, par exemple entre les locuteurs du français au Québec, en France, en Belgique, en Suisse ou dans un pays d’Afrique, ou entre les locuteurs de l’anglais aux États-Unis, en Grande- Bretagne ou en Australie, ou même, d’une manière plus étroite, entre les locuteurs d’une région et d’une autre dans le même pays, entre l’Est, le Sud et l’Ouest des États-Unis, par exemple.

Elles transmettent des indices qui identifient un mot ou un sens comme appartenant à une autre communauté et qu’il est soit nécessaire d’utiliser dans certaines circonstances, par exemple pour désigner des institutions qui lui sont propres, soit utile à connaître pour décoder les locuteurs et les textes de cette variante. Elles révèlent l’écart entre un fait de langue et les usages habituels de la communauté à laquelle appartient le locuteur, que décrit le dictionnaire. Elles présupposent donc des relations suffisamment fréquentes entre les communautés en cause et une certaine connaissance réciproque des usages linguistiques communs et particuliers aux uns et aux autres.

Elles fonctionnent à partir de la perception du locuteur selon l’usage de sa propre communauté. Ce sont donc les autres qui sont différents, vieil adage qui s’applique toujours, surtout dans la langue et le lexique qui jouent un rôle important dans le sentiment d’appartenance et d’identité culturelle.

4.3 Les connotations d’usage spécialisé

Les connotations d’usage spécialisé transmettent l’indice d’appartenance d’un mot ou d’un sens à un segment spécialisé du lexique global de la langue et attribuent à celui qui l’utilise une certaine connivence avec un groupe particulier d’utilisateurs de la langue, qui va des milieux d’initiés (argot scolaire, argot des trafiquants, par exemple) aux divers milieux professionnels, chacun doté d’une langue de spécialité qui lui est propre.

4.4 Application aux dictionnaires

L’emploi des marques d’usage en lexicographie nous apparaît comme une tentative plus ou moins heureuse et plus ou moins systématique d’indiquer les connotations du mot. Chose certaine, la théorie des marques devrait s’élaborer à partir d’une analyse approfondie de la nature de la connotation, de son mode de fonctionnement dans la conscience linguistique des locuteurs et des différentes valeurs qui sont ainsi attachées à la charge strictement dénotative des mots. À ma connaissance, il existe peu d’études de ce type dans la documentation linguistique actuelle. Les renseignements de cette nature sont épars et ne sont jamais l’objet d’une préoccupation propre, mais sont plutôt incidents à d’autres sujets de préoccupation et traités avec l’intérêt qu’on accorde à un aspect secondaire du sujet principal.

5. Le rôle normatif du dictionnaire

Tous les dictionnaires sont normatifs, mêmes les dictionnaires de français populaire. Boutade? Pas vraiment, en apparence seulement, parce qu’ainsi, nous voulons attirer l’attention sur la pluralité des normes (parce qu’il existe une norme pour chaque variété de langue) et sur la quasi-synonymie entre norme, normatif et usage standard de chaque variété (cf. ci-dessus, §3). Entre un dictionnaire dit normatif et un autre dit descriptif, il n’y a qu’une différence d’objectif principal, qui entraîne des conséquences d’ordre méthodologique, mais il n’empêche que l’un et l’autre soient normatifs. « En effet, le dictionnaire, qu’il soit libéral ou puriste, n’échappe pas à la norme », dit Alain Rey, dans Norme et Dictionnaires (1983 : 553). Je me référerai souvent à ce texte, parce qu’il est pertinent à notre réunion et qu’il est d’un lexicographe de grande expérience doublé d’un linguiste qui a beaucoup réfléchi sur sa propre pratique lexicographique et sur celle des autres.

Pour examiner le rôle normatif du dictionnaire, je distinguerai les deux aspects du dictionnaire : le dictionnaire comme objet scientifique d’ordre linguistique et le dictionnaire comme objet commercial, lié à des préoccupations de marché.

5.1 Le dictionnaire comme objet scientifique

« Tout dictionnaire puise dans une pluralité d’usages et prétend fournir une image de la “langue”; en fait, il construit une proposition d’usage fondée sur une hiérarchie » (p. 546). Cette proposition d’usage varie d’un type de dictionnaire à un autre et Rey en distingue principalement trois : le dictionnaire pédagogique, dont la norme est celle de l’institution scolaire, dans la perspective de la Reproduction de Bourdieu-Passeron (1970); le dictionnaire normatif, correctif ou de difficultés, dont l’objectif est de proposer l’usage le plus sûr parmi tous ceux qui se font concurrence et dont les positions normatives peuvent être très différentes, depuis le purisme le plus étroit jusqu’à la simple recommandation d’un usage en cas de doute; enfin, le dictionnaire descriptif, « culturel », où « la norme est orientée vers l’“élite cultivée”, unie par ses pratiques intellectuelles, par son “capital” scolaire et universitaire » (p. 545), sur la base du discours littéraire ou didactique, dont les avantages lexicographiques sont évidents : « correction » syntaxique, « élégance » ou « qualité » stylistique, maîtrise du système en même temps que maîtrise d’un ou de plusieurs usages à l’occasion des circonstances de discours, variété thématique et variété des univers de discours (p. 547, note 4). Appliqué au dictionnaire québécois, ce recours au texte littéraire doit être soumis à une analyse critique qui tienne compte de deux phénomènes propres à la littérature québécoise, soit l’éloignement de la langue parlée par rapport à la langue écrite qui se reflète dans les dialogues ou même dans le texte, surtout au théâtre, et le militantisme, populaire ou politique, de certains écrivains, surtout à l’époque de la littérature joualisante, qui a eu l’avantage de libérer le champ littéraire d’une trop grande pression de la norme parisienne.

Cette proposition d’usage s’élabore d’après une méthode de travail qui est peu à peu passée de l’artisanat à une méthodologie fondée sur un ensemble de connaissances empruntées à la linguistique, à la sémiologie et à la sociologie, à la suite des réflexions épistémologiques des lexicographes et lexicologues sur l’art de faire un dictionnaire. Certains aspects de cette méthodologie ont une relation directe avec la norme. Le recours à un corpus de textes est souvent évoqué comme contrepartie à l’arbitraire du lexicographe. Il est évident que le corpus offre des garanties d’objectivité et qu’il permet d’appuyer l’analyse du lexique sur des relevés de mots, pour en établir l’existence et la fréquence et pour éviter, autant que faire se peut, les oublis; de plus, il fournit des exemples réels, pour délimiter et illustrer le ou les sens de chaque mot, de même que, le cas échéant, leurs connotations. Mais le corpus, même très extensif, ne peut pas épuiser tous les discours possibles; il n’est qu’un échantillon, qui doit être constitué selon des critères en rapport avec l’objectif poursuivi par chaque dictionnaire. De plus, le corpus doit être traité et se trouve ainsi réintroduite la compétence langagière du ou des rédacteurs, « compétence sociologique modulée par l’histoire individuelle à l’intérieur de l’histoire collective, par les attitudes personnelles à l’intérieur des modèles idéologiques et socioculturels » (p. 547). Il se peut enfin que le corpus doive être complété, notamment pour le repérage et l’ajout des termes propres aux langues de spécialité, qui peuvent très bien ne pas y apparaître et qu’il est jugé nécessaire d’introduire dans le dictionnaire pour des raisons à définir. Avec ou sans corpus, la matière et le contenu de tout dictionnaire est le résultat d’un ensemble d’opérations : tris, choix, exclusions, classements, hiérarchisation, analyses, qui font appel à la connaissance de la langue chez les rédacteurs. Les opérations de choix et d’exclusion sont particulièrement significatives du point de vue normatif, car c’est par là « que procède la normativité du dictionnaire », non par « un discours d’interdiction » (p. 543).

Enfin, malgré les précautions méthodologiques qui sont prises pour la préparation d’un dictionnaire, il demeure que son discours n’est pas scientifique, mais didactique. « Comme le manuel, le dictionnaire - et pas seulement le dictionnaire pédagogique - est voué au didactisme, c’est-à-dire à la “reproduction” socioculturelle d’un savoir, à la diffusion d’attitudes et de jugements acquis [...]. Alors même que ses auteurs peuvent n’avoir souci que de description objective, le dictionnaire a des destinataires, pour lesquels cette description - didactiquement transmise - est la norme, la vérité. Ceci donne une signification différente - toujours dans le sens normatif - au texte lexicographique. » (p. 566)

5.2 Le dictionnaire comme objet commercial

Ici, le point de vue n’est plus celui du linguiste ou du lexicographe, mais celui de l’éditeur, qui est un homme d’affaires. Au départ, il nous faut accepter que ses préoccupations et sa logique sont tout aussi respectables que celles du linguiste/lexicographe. Nous essaierons de cerner la manière dont il envisage le dictionnaire.

Sa première préoccupation, fondamentale, est celle de la rentabilité de l’opération par rapport à la concurrence. Il lui faut connaître : l’état du marché et de la concurrence dans le secteur général des dictionnaires, les prix de vente pratiqués, les créneaux disponibles ou, tout au moins, ouverts à de nouveaux produits, le tout pour déterminer sa capacité de contrer les concurrents, notamment en déterminant un prix de vente concurrentiel pour un futur ouvrage et en offrant un produit qui se différencie des autres produits semblables, de préférence en y ajoutant quelque chose de plus. Le prix de vente sert de base au calcul de l’investissement qu’il lui serait possible de faire dans ce projet en fonction de l’appréciation du temps de recouvrement dudit investissement par les profits générés par la vente de l’ouvrage. Enfin, par un simple calcul, le prix de vente fixe l’espace disponible en fonction d’un certain format, calculé en nombre de pages et/ou de signes.

Cet espace est, en définitive, le principal facteur qui déterminera la nomenclature du futur dictionnaire et l’étendue des articles. L’autre facteur, tout aussi important, est le choix du public cible et la prise en compte des attentes et des besoins de ce public particulier. Car, surtout dans les dictionnaires de langue, il faut bien « interroger la finalité sociale du dictionnaire et les conditions mêmes de son existence » (Rey, 1983 : 544). Qu’on le veuille ou non, que la chose plaise ou non aux lexicographes « descriptifs », pour le grand public, le dictionnaire décrit le bon usage et doit fournir la bonne réponse en cas de doute de la part de celui ou de celle qui le consulte.

Trouver des réponses à toutes ces questions peut se faire intuitivement, de par la seule connaissance empirique du domaine des dictionnaires ou se faire d’une manière plus « commerciale », sous forme d’une étude de marché. Les manières de faire sont très variables d’une maison d’édition à une autre. Chose certaine, il me semble très imprudent d’entreprendre la rédaction d’un dictionnaire avant d’avoir des données précises et valables sur chacun des points que nous venons d’évoquer. Par exemple, même le dictionnaire de Nancy a été obligé de revoir à la baisse ses ambitions quand il s’est heurté à la logique du marché et il est plus que probable que les autres tranches du projet initial, pour les états antérieurs de la langue française, ne soient jamais entreprises à cause des coûts prévisibles.

Une fois l’espace disponible déterminé et le public cible identifié, il faut encore définir la politique éditoriale du futur dictionnaire. On revient alors aux préoccupations, objectifs et compétences du lexicographe principal, avec ou sans équipe de collaborateurs (mais il vaut mieux qu’il y ait un seul responsable de projet, ne serait-ce que pour prendre les décisions qui s’imposent). Les éléments essentiels de cette politique sont les suivants : définir une stratégie de collecte des informations qui serviront de matériau de base pour la préparation du dictionnaire, fixer les critères de sélection des entrées en fonction des objectifs du dictionnaire par rapport au public cible, mettre au point un appareil métalinguistique et typographique pour la rédaction et la présentation de l’ouvrage. S’introduit ici la question centrale de la norme, du standard de la langue que l’on veut décrire, qui entraîne le recours aux marques pour mettre en perspective les usages plus ou moins à la périphérie de cet usage de référence.

6. La pratique actuelle des marques et perspectives de renouvellement

Nous voudrions maintenant examiner la pratique actuelle des marques d’un double point de vue : d’une part, rappeler les marques utilisées actuellement, telles qu’on les trouve dans la tradition lexicographique française dont nous nous inspirons, et citer leurs définitions, du moins celles qu’on retrouve dans les ouvrages qui ont pris soin de les expliciter (et ils sont peu nombreux, cf. les définitions en annexe); d’autre part, extraire de ces définitions le point de vue où se sont placés les lexicographes qui les ont engendrées et utilisées.

Cette dernière préoccupation nous amène tout naturellement à poser un regard critique sur l’a priori théorique de chaque définition et, le cas échéant, de proposer une nouvelle approche.

Indépendamment de la typologie des connotations proposée précédemment, nous nous en tiendrons aux catégories de marques soumises à notre attention dans la fiche de projet de la table ronde, soit : les marques topolectales, les marques d’emprunt, les marques normatives et, enfin, les marques sociolinguistiques. De plus, les dictionnaires de la maison Le Robert étant pratiquement les seuls à définir les marques d’usage qui sont utilisées dans le corps du texte des articles, nous citerons surtout les définitions du Nouveau Petit Robert (1993) comme révélatrices de la manière dont les lexicographes français conçoivent chacune d’elles. De même, nous emprunterons à ce dictionnaire les exemples qui illustrent nos propos.

6.1 Les marques topolectales

En fait, on ne trouve, dans la plupart des dictionnaires français, qu’une seule marque dans cette catégorie, la marque régional définie ainsi : « mot ou emploi particulier au français parlé dans une ou plusieurs régions [France, pays francophones], mais qui n’est pas d’usage général ou qui est senti comme propre à une région » (NPR, 1993 : XXVIII). Elle se complète très souvent de la mention de la ou des régions concernées. Par exemple, à l’entrée bleuet, on trouve : « RÉGION. (Canada) Baie bleue de l’airelle des bois, ou myrtille d’Amérique » et à septante : « VX ou RÉGION. (Belgique, Suisse, est de la France, Acadie) Soixante-dix. »

Cette définition implique deux présupposés. D’abord, le choix d’une communauté linguistique de référence et de son usage légitime comme lieu d’appréciation de ce qui est régional. Ensuite, la perception, chez les locuteurs de cette communauté (ou chez le lexicographe), du caractère non endogène du fait linguistique ainsi marqué, donc une certaine conception des relations entre leur usage propre et celui des locuteurs d’une autre communauté de la même langue, d’où découlent des attitudes variées. En conséquence, la marque régional ne se confond pas avec la notation de l’origine du mot : aussitôt qu’un mot est admis dans l’usage de la communauté de référence, il cesse d’être considéré comme régional, indépendamment de son origine. Ainsi, le mot balafon (originaire du malinké de Guinée) n’est pas indiqué comme régional, ni le mot ailloli (du provençal). Les présupposés indiqués sont donc essentiels à la notion de la marque régional.

En conséquence, dans un projet de dictionnaire de l’usage du français au Québec, il faut prendre l’usage légitime québécois comme critère d’acceptabilité d’un mot ou d’un sens. Serait-ce à dire qu’il ne faut rien marquer de ce qui est proprement québécois? Je ne le crois pas, parce que, pour certains mots ou certains sens, les Québécois ressentent le besoin de se situer par rapport à l’usage français ou auraient avantage à connaître l’écart entre notre usage et celui de France, à une époque où les échanges sont plus intenses entre ces deux communautés, surtout pour au moins pouvoir s’adapter aux exigences de la situation de communication. La question qui se pose alors est de déterminer quand ce type d’information est utile et d’étayer ce diagnostic sur des critères sociolinguistiques explicites, pour éviter le plus possible la part « de convention et d’arbitraire » dont parle Guiraud (1965 : 6) comme allant de soi dans la description du lexique. Pour l’instant, il me semble que nous aurions avantage à le faire dans au moins trois cas : pour indiquer des faits culturels propres à la France, par exemple : département, préfecture et préfet; pour indiquer des sens différents attribués au même mot, ici et en France, par exemple : bleuet, scotch; pour mettre en relation d’équivalence des mots qui renvoient à la même notion, de manière à établir la bonne correspondance entre chaque mot et sa communauté d’appartenance : bas / chaussette, mitaine / moufle, efface / gomme à effacer.

Dans la pratique du dictionnaire, on peut indiquer cette marque de diverses manières : indiquer la communauté linguistique entre parenthèses, intégrer la mention dans le corps de la définition, créer deux articles si les sens sont trop éloignés, comme pour épinette dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993) ou le Dictionnaire du français plus (1988).

6.2 Les marques d’emprunt

Dans le cas de la notation des emprunts, l’essentiel est de prendre en compte la concurrence linguistique et de bien distinguer les emprunts qui entrent en concurrence avec un mot de la langue de ceux qui ne font pas concurrence à un mot existant, en somme d’identifier par une marque les emprunts de luxe, les emprunt inutiles.

À cet égard, la distinction entre anglais et anglicisme dans le NPR est tout à fait satisfaisante de même que la définition de la marque anglicisme : « mot anglais, de quelque provenance qu’il soit, employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement en français ne sont pas précédés de cette marque) » (p. XXIII). L’indication de l’origine linguistique d’un terme d’emprunt sans concurrence est intéressante pour indiquer les contributions d’une langue à l’enrichissement lexical du français. Au Québec, on pourrait ainsi repérer les apports des langues amérindiennes et de l’inuktitut, et ceux des diverses communautés culturelles.

Pour discuter des critères de distinction entre emprunts admissibles et emprunts de luxe, on pourrait s’inspirer de l’énoncé de politique de l’Office de la langue française (Office de la langue française, 1980), qui me semble encore la proposition la plus réaliste, la plus explicite et la plus fonctionnelle. De plus, dans le contexte québécois, où un certain colonialisme linguistique de la part de l’anglais a pesé et continue de peser sur la pratique de la langue française, je tiens à souligner que le seul critère de l’usage, de son ancienneté ou de sa fréquence n’est pas suffisant pour déterminer qu’un mot ou un sens anglais est admissible dans l’usage légitime, à moins de vouloir entériner l’usage populaire, consacrer les conséquences d’un passé de langue dominée et compromettre tout effort de redressement, soit par l’École, soit dans le cadre de l’aménagement de la langue au Québec. Il ne faut pas oublier que le dictionnaire fait partie des rites d’institution (Bourdieu) et qu’il joue un important rôle normatif auprès de ses lecteurs.

6.3 Les marques normatives

Les marques normatives sont d’un ordre particulier. Elles renvoient au discours sur la langue. Elles évoquent et font appel au sentiment normatif du locuteur en attirant son attention sur les réserves qui existent à l’égard d’un mot, d’un sens, d’une expression, pour le mettre en garde contre un usage répandu jugé discutable ou condamnable. Elles supposent donc des avis exprimés et partagés par un certain nombre de locuteurs, au sein de la communauté, à l’égard de faits de langue précis. Dans certains cas ou certaines situations, elles impliquent des personnes ou des organismes qui jouent un rôle particulier dans la définition de l’usage légitime. En général, elles sont indiquées par des notes (emploi critiqué et terme recommandé, par exemple) avec, souvent, la mention de la source de cet avis.

La discussion porte ici surtout sur la pertinence de la remarque normative par rapport à l’usage réel et sur la crédibilité de la (des) personne(s) ou de l’organisme qui a formulé la réserve objet de la marque. À cet effet, Rey note que « l’intrusion de la norme prend ici figure officielle, ministérielle - et les dictionnaires ne peuvent refuser cette manifestation évaluative et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey, 1983 : 546).

6.4 Les marques sociolinguistiques

Dans la pratique lexicographique actuelle, il s’agit certainement de la catégorie de marques la plus embarrassante, tant dans les présupposés des définitions de chacune d’entre elles que dans la difficulté d’attribuer l’une ou l’autre à un fait de langue. Nous amorcerons nos propos à partir de l’observation des critères sur lesquels reposent les définitions traditionnelles de ces marques, sur la base des définitions jointes en annexe.

Les marques argotique, vulgaire, populaire. — Le premier groupe de marques sociolinguistiques comprend habituellement les marques argotique (ARG.), vulgaire (VULG.), populaire (POP.). Il est délimité par le critère du partage de la société en classes sociales et des différences d’usage de la langue qui les distinguent, sur la base principalement de l’opposition populaire / bourgeois.

La référence à cette opposition est constante dans la tradition française à travers toutes les époques. Ainsi, Henri Bauche (1920) définissait le français populaire comme « l’idiome parlé couramment et naturellement par le peuple », avec connotation péjorative au mot peuple. Dans le premier tome du Grand Robert, première édition (1953), on peut lire : « Pop. : populaire, c’est-à-dire courant dans les milieux populaires des villes, mais réprouvé ou évité par l’ensemble de la bourgeoisie cultivée. » Pierre Guiraud est très explicite sur ce point : « C’est cette parlure vulgaire, langue du peuple de Paris, dans sa vie quotidienne, qui constitue l’objet du présent ouvrage. [...] Entre le français populaire (la parlure vulgaire) et le français cultivé (la parlure bourgeoise), il y a la distance d’une culture. [...] Mais la différence essentielle tient au fait que le français cultivé est défini par des règles tirées à la fois d’une réflexion sur l’idiome et de l’expérience d’une tradition, alors que le français du peuple n’est soumis qu’aux lois naturelles qui gouvernent tout système de signes. » (1965 : 10) La famille des Robert demeure fidèle à cette opposition; dans le NPR, on donne comme définition; « populaire : qualifie un mot ou un sens courant dans la langue parlée des milieux populaires (souvent argot ancien répandu), qui ne s’emploierait pas dans un milieu social élevé. (À distinguer de FAM., qui concerne une situation de communication). » (1993 : XXVIII)

Pour ma part, je proposerais d’abandonner l’opposition populaire / bourgeois et les adjectifs qui s’y réfèrent, de la remplacer par une analyse de la société en sous-groupes de locuteurs définis par des critères objectifs, du type niveau de scolarité, niveau de revenu, type d’occupation, et de relier les faits linguistiques à ces nouveaux sous-groupes. Rey pense que le facteur le plus significatif est le niveau de scolarité. « C’est sans doute avec le “capital scolaire”, plus qu’avec le “capital économique”, que s’articule la hiérarchie des usages langagiers dans une zone géographique donnée et à un moment donné. C’est là que d’importantes normes évaluatives se construisent, s’affermissent et rétroagissent; c’est là enfin qu’une norme prescriptive trouve sa véritable justification - qui n’est ni esthétique, ni mythique, ni paranoïaque, comme l’est parfois la norme puriste. Cette norme assure la transmission d’une compétence sociale spécifique à l’intérieur de la compétence large des locuteurs de “la langue”[...] ». (1983 : 557) Cette nouvelle analyse et l’établissement de la relation entre sous-groupes identifiés et usage linguistique, d’après des exemples tirés d’un corpus d’analyse, est de la compétence des sociolinguistes. Ce serait leur plus importante contribution au nécessaire renouvellement de la pratique lexicographique.

L’adjectif vulgaire est ambigu. Comme l’attestent les définitions citées précédemment, il s’oppose parfois à bourgeois. Mais il signifie aussi « impoli, grossier, inconvenant ». C’est avec ce sens que la marque VULG. est utilisée dans les Robert : « vulgaire : mot, sens ou emploi choquant, le plus souvent lié à la sexualité et à la violence, qu’on ne peut employer dans un discours soucieux de courtoisie, quelle que soit l’origine sociale » (NPR, 1993 : XXIX). Nous proposons de conserver ce critère de politesse et de le définir comme tel, et de l’indiquer soit en conservant la marque VULG., soit en trouvant une autre étiquette moins connotée, plus neutre.

Le terme argot, et surtout l’adjectif argotique, sont également ambigus. Généralement, argot renvoie au vocabulaire particulier à un milieu d’initiés (argot scolaire) ou au vocabulaire d’une activité spécialisée (argot des chimistes). Sans doute à cause du rapprochement fréquent entre argot et l’argot des malfaiteurs ou des petits métiers, un lien s’est établi entre argot, argotique, et un usage de la langue quelque part vers populaire et familier. Il faudrait donc examiner attentivement cette marque. Pour ma part, je proposerais de restreindre argot et argotique pour désigner des éléments lexicaux propres à un milieu d’initiés, avec son sens de langage d’exclusion, et de renvoyer à la notion de langue spécialisée les vocabulaires de spécialité.

Les marques familier, didactique, littéraire, poétique. — Le second groupe de marques est délimité par la prise en considération des circonstances de communication, qui confèrent un caractère stylistique au mot ou à l’expression. Dans la pratique actuelle, appartiennent à ce groupe l’opposition langue familière / langue soutenue et les marques didactique, littéraire, poétique. Nous ajouterons certaines remarques sur l’opposition langue parlée / langue écrite, surtout à propos de la marque familier.

La marque familier est ainsi définie dans le NPR : « usage parlé et même écrit de la langue quotidienne : conversation, etc., mais ne s’emploierait pas dans les circonstances solennelles; concerne la situation de discours et non l’appartenance sociale, à la différence de POP. » (1993 : XXV). La définition donnée à l’entrée familière st tout aussi révélatrice : « 4. Qu’on emploie naturellement en tous milieux dans la conversation courante et même par écrit, mais qu’on évite dans les relations avec des supérieurs, les relations officielles et les ouvrages qui se veulent sérieux. »

Il y a donc une relation entre cette marque et les usages en langue parlée. Il en découle un certain malaise face à l’évolution qu’on observe aujourd’hui dans la lexicographie française et québécoise. Il tient à deux faits. D’une part, la langue parlée se rapproche de plus en plus de la langue populaire et s’éloigne de plus en plus de la langue soutenue, qui demeure très influencée par la langue écrite, d’où l’introduction dans les usages parlés de mots, de sens et d’expressions empruntés à la langue populaire et à l’argot. François Caradec (1988), bon observateur du français populaire, prétend qu’« il est devenu faux de dire aujourd’hui que cette langue est seulement “populaire”, elle est devenue la langue française “parlée” connue de tous les Français, même si certains feignent de l’ignorer, ou si, par une pudeur encore imposée par les conventions sociales, ils lui préfèrent, mais de moins en moins, un langage plus châtié, plus proche de ce qu’il est convenu d’écrire. » (1988 : 9). Or, d’autre part, les dictionnaires décrivent traditionnellement la langue écrite soutenue, pour ne pas dire littéraire, avec force citations des auteurs recommandables, les emplois familiers étant introduits parcimonieusement, quand leur fréquence l’exige. Mais décrire le vocabulaire de la langue parlée n’a jamais été l’objectif des lexicographes. On risque donc actuellement, en augmentant le nombre d’emplois de la langue parlée, donc familière, de s’engager dans une nouvelle entreprise et de heurter le public, qui considère toujours le dictionnaire comme une institution de référence décrivant le bon usage de la langue écrite, assimilé au bon usage tout court. Une bonne part des réactions défavorables au Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993) est attribuable à la tendance de ce dictionnaire d’introduire de nombreux usages de la langue parlée. Je ne dis pas qu’il est inadmissible de décrire le lexique de la langue parlée; je dis, plus simplement, qu’il s’agit alors d’une autre entreprise, où il faudra innover dans la pratique des marques en introduisant, peut-être, une nouvelle opposition langue parlée / langue écrite et en évitant de tout indiquer par la seule marque familier.

Les marques didactique, littéraire, poétique ne présentent pas de difficulté si on dispose d’un bon corpus de référence, puisqu’il est alors relativement facile de vérifier dans les textes l’adéquation de l’une ou de l’autre à un fait de lexique, surtout si on dispose de table de fréquence pouvant mettre en corrélation l’emploi et le type de textes. Les marques sociolinguistiques de ce groupe s’apparentent à des styles, à des registres. On pourrait définir ces styles avec précision, leur donner un nom ou tout simplement un numéro ou une lettre d’identification et marquer les faits de langue avec cette nouvelle grille stylistique. Il y aurait vraiment avantage à abandonner la marque FAM., qui confond trop de valeurs stylistiques sous une même dénomination.

7. Conclusion

En guise de conclusion, nous reviendrons sur les trois points qui nous semblent les plus importants, soit l’analyse des connotations et le renouvellement des marques qu’elle pourrait inspirer, le recours au corpus comme technique d’observation de la norme et la politique rédactionnelle d’un dictionnaire québécois à l’égard des marques.

Tableau récapitulatif de l’analyse des connotations. — Pour les fins de la discussion, et à nos risques et périls, nous avons regroupé sous forme de tableau la manière dont nous pensons qu’on pourrait renouveler l’analyse et la terminologie des marques d’usage. Ce tableau (cf. en annexe) n’épuise pas l’inventaire des valeurs connotatives, mais s’en tient aux marques que le programme propose d’examiner en priorité.

La première colonne rappelle le type de connotation dont il s’agit; la deuxième indique le terme que je propose pour désigner la marque et qui s’éloigne parfois de la tradition; la troisième décrit provisoirement les critères d’attribution de la marque à un fait de langue, en m’en tenant, pour l’instant, à ce que je pense être l’essentiel; et la quatrième cite le nom habituel de la marque.

Le recours au corpus. — Je suis convaincu qu’il faut fonder l’attribution des marques d’usage sur l’observation systématique, et non seulement intuitive, des faits de langue et que le recours au corpus impose, à cet égard, au lexicographe, une discipline et une prudence salutaires, qui guidera l’influence de sa propre compétence lors de l’analyse.

Le corpus devrait comporter deux grandes sections :

Ces deux corpus permettent l’un et l’autre d’observer la norme légitime et le jeu du marché linguistique autour de cette norme.

Éléments d’une politique rédactionnelle des marques. — À l’évidence, la description du lexique du français au Québec doit se faire du point de vue de l’usage légitime québécois, en tenant compte des attentes et des besoins des utilisateurs québécois.

Règle de conduite pour l’usage des marques : éviter les deux extrêmes, ne rien marquer ou tout marquer; marquer ce qui est observable et manifeste, soit dans l’usage, soit dans le discours sur l’usage; marquer ce qui est utile à l’efficacité de la communication entre Québécois et francophones d’ailleurs, dans l’esprit de ce que nous proposions au sujet des marques topolectales.

Références

Annexe 1 – Projet de grille des marques d’usage

Connotation Désignation proposée Critères d’emploi Désignation actuelle
C. topolectale
  • Nom du pays ou de la région
  • 1) Faits culturels français ou autres
  • 2) Mots avec sens différents Québec-France
  • 3) Mots différents Québec-France pour le même sens
  • Régional
  • Nom du pays ou de la région
C. sociolinguistique d’origine
  • Anglicisme
  • Concurrence linguistique
  • Anglicisme
C. sociolinguistique normative
  • Usage critiqué
  • Usage recommandé
  • Source de l’avis
  • Trace dans le corpus de discours sur la langue
  • Usage critiqué
  • Usage recommandé
  • Source de l’avis
C. sociolinguistique
  • Style 1
  • 1) Langue parlée, parfois écrite
  • 2) Locuteur de niveau socio-économique moyen ou bas
  • 3) Scolarité élémentaire ou moins
  • Vulgaire
  • Populaire
  • Style 2
  • 1) Langue parlée, parfois écrite
  • 2) Locuteur de niveau socio-économique confortable
  • 3) Scolarité élevée
  • 4) Situation de discours non formel
  • Familier
  • Style 3
  • 1) Langue écrite ou langue parlée
  • 2) Situation de discours formel
  • Soutenu
  • Style 4 + Indication du genre de texte
  • 1) Langue écrite, parfois parlée
  • 2) Texte de nature particulière
  • Didactique
  • Littéraire
  • Style 5
  • 1) Langue écrite
  • 2) Texte poétique
  • Poétique
  • Vulgaire
  • Jugement de politesse
  • Vulgaire
C. d’usage spécialisé
  • Argot
  • Notation de la spécialité
  • Mot en usage dans un milieu d’initiés
  • Termes techniques qui pénètrent dans l’usage général
  • Argot
  • Notation de la spécialité

Annexe 2 – Les définitions des marques d’usage dans la pratique actuelle

La plupart des dictionnaires se contentent de signaler les différents types d’usage en utilisant les abréviations habituelles sans les définir. Par contre, un petit nombre prend soin d’indiquer le sens attribué à ces mêmes abréviations, notamment la famille des dictionnaires Robert. Il est intéressant, pour notre discussion, de voir ce qu’on entend généralement par arg., vulg., pop. et fam.

Les langues autochtones dans la perspective de l’aménagement linguistique

La situation des langues autochtones au Québec, comme ailleurs au Canada, est extrêmement préoccupante. Si l’on en juge par les analyses des données des recensements depuis 1951 (Burnaby, 1986; Burnaby et Beaujot, 1987), le pourcentage d’autochtones du Québec qui disent avoir une langue autochtone comme langue maternelle est passé de 86 % en 1951 à 48 % en 1981. Chez les jeunes enfants (le groupe des 0-4 ans), le pourcentage des locuteurs de langue autochtone est passé de 88 % en 1951 à 24 % en 1981 pour l’ensemble du Canada. Les données présentées dans Priest (1985) et Dorais (voir, dans cet ouvrage, chap. II) vont dans le même sens. Les langues comme l’inuktitut et le cri-montagnais paraissent toutefois avoir des taux de conservation plus élevés et de meilleures chances de survie à moyen terme (Foster, 1982; Price, 1981; Stairs, 1985). Cela ne doit cependant pas nous faire oublier que les locuteurs de ces langues vivent aujourd’hui dans un contexte de bilinguisme généralisé alors que s’éteignent les dernières générations d’unilingues. Bien que la tendance au transfert d’allégeance linguistique (language shift) semble freinée chez ces populations, on assiste à des bouleversements linguistiques importants dans la langue ancestrale qui suggèrent une érosion progressive des compétences en langue maternelle chez les jeunes bilingues[1]. Contrairement donc aux prédictions optimistes à l’endroit du cri-montagnais et de l’inuktitut, même les langues dont l’avenir paraît assuré sont dans les faits extrêmement vulnérables.

La colonisation blanche a forcé les minorités indigènes de par le monde à payer un tribut linguistique très lourd. Plusieurs langues d’Australie, du Pacifique et des deux Amériques sont aujourd’hui éteintes. En Australie, Dixon (1980 : 18) estime que, parmi les 200 langues parlées avant l’arrivée des Blancs, environ 50 sont disparues alors qu’une centaine sont en voie d’extinction. Dans les Amériques, plusieurs centaines de langues sont mortes depuis 400 ans. Les chiffres en ces matières sont à prendre avec beaucoup de précautions; toutefois, certains avancent même le chiffre de 800 langues ainsi disparues (Malherbe, 1983). Dans le nord de la Scandinavie, la langue du peuple sámi, autrefois appelé Lapons, est en voie de disparition.

Le phénomène n’est cependant pas circonscrit uniquement aux conséquences de l’expansion coloniale. En Europe même, la montée des États-nations depuis deux siècles[2], la scolarisation obligatoire et, plus récemment, la propagation des médias ont mis en péril plusieurs langues jadis florissantes. Qu’on songe seulement en France au breton, à l’occitan, au catalan et au basque. En Irlande, le gaélique est en voie de disparition malgré son statut de langue « officielle » (Fennel, 1980). Il en va de même pour le romanche en Suisse (Leclerc, 1986). De fait, l’Europe va dans le sens d’une homogénéité linguistique accrue et, si le reste de la planète suit cette tendance, on peut s’attendre à ce que le nombre des langues du monde, dont certains prétendent que plus de la moitié sont disparues depuis 500 ans, continuera à décroître de façon marquée (Leclerc, 1986 : 198; Malherbe, 1983 : 24).

Jusqu’à aujourd’hui, les groupes autochtones du Québec septentrional ont été protégés de l’assimilation linguistique par leur isolement géographique, par le maintien de leurs activités traditionnelles de subsistance ainsi que par un faible taux de scolarisation. Avec l’introduction généralisée des médias de communication de masse dans les foyers, l’isolement géographique n’offre plus de protection contre les langues majoritaires (française ou anglaise); par ailleurs, basée essentiellement sur le commerce des fourrures, l’économie traditionnelle autochtone s’effrite. Enfin, partout, le niveau de scolarité (en langue majoritaire) est en hausse. L’aménagement linguistique des langues autochtones, qu’il vise l’aménagement du statut ou l’aménagement interne de la langue elle-même[3], doit donc avoir pour premier objectif une politique de maintien de la connaissance et de l’usage de ces langues par leurs locuteurs.

La situation des langues autochtones au Québec

Un examen serré de la situation sociolinguistique des autochtones du Québec s’impose avant d’envisager les mesures possibles en vue de l’aménagement de leurs langues. De nombreux articles dans le présent volume font état de ce contexte (Maurais, Dorais, Drapeau) : neuf langues différentes[4], appartenant à trois familles linguistiques distinctes, pour un total d’un peu plus de 25 000 locuteurs (en 1986) répartis dans une cinquantaine d’agglomérations. Les très faibles effectifs de locuteurs de langue autochtone (voir, dans cet ouvrage, chap. II, pour des nombres précis), l’éloignement géographique des communautés entre elles rendent ces langues très vulnérables et restreignent énormément l’éventail des choix d’intervention planifiée.

Certaines sont sur le point de s’éteindre (l’abénaki), d’autres connaissent de sérieuses difficultés (le mohawk et le micmac), alors que d’autres encore, comme le cri et l’inuktitut, paraissent en excellente santé, du moins si l’on en croit les statistiques officielles. Nous faisions allusion plus haut au fait que toutes les communautés où la langue ancestrale est encore transmise normalement au sein des familles vivent aujourd’hui un contexte de bilinguisme généralisé. D’ici au plus quelques décennies, ces populations ne connaîtront plus de locuteurs monolingues en langue autochtone, augmentant ainsi les chances de transfert à la langue majoritaire.

Partout où la langue ancestrale est encore parlée, un état de diglossie entre la langue vernaculaire (autochtone) et la langue majoritaire s’est installée progressivement alors que diminue le nombre d’unilingues avec le passage des générations. Cette diglossie est caractérisée par l’utilisation de la langue majoritaire dans les domaines de l’éducation, dans les emplois de cols blancs, et presque dans tous les domaines où on fait usage de l’écrit. Le vernaculaire est utilisé dans la vie privée et dans les réseaux communautaires, les emplois manuels ou non spécialisés, et son utilisation comme véhicule d’enseignement est récente et limitée.

Le maintien de l’état diglossique exige une séparation étanche des domaines d’utilisation, mais cet équilibre est délicat et la langue majoritaire a tendance à empiéter dans les sphères traditionnelles d’utilisation du vernaculaire. S’il est vrai qu’en théorie il n’existe pas d’opposition nécessaire entre la conservation de la langue minoritaire et la diffusion de la langue majoritaire (Fishman, 1989 : 392), il reste que le bilinguisme généralisé risque d’entraîner rapidement l’assimilation au profit de la langue majoritaire chez les minorités ethnolinguistiques (Aikio, 1991; Fishman, 1972 et 1985; Gal, 1979; Hill et Hill, 1986). Ce point est de première importance : le maintien des langues autochtones suppose qu’on stabilise la relation de diglossie en confirmant des zones d’usage intensif de ces langues.

La montée des langues autochtones dans le milieu scolaire est récente et sa portée reste encore largement symbolique, puisque cet enseignement se limite la plupart du temps à quelques heures par semaine. L’élaboration des cours de langue autochtone (au primaire surtout) s’est faite très rapidement au Québec, comme au Canada, depuis les années 1970. Ces cours ont d’abord connu une grande popularité chez les groupes en voie d’assimilation linguistique, pour ensuite se répandre chez les groupes où la langue est en meilleure santé (MacKenzie et Clarke, 1980). Les projets d’enseignement bilingue qui font une large place à la langue autochtone sont populaires également, mais surtout sous forme de programmes d’immersion en langue ancestrale, chez les populations où le vernaculaire est en voie d’être supplanté par la langue majoritaire (Lambert, Genesee, Holobow et McGilly, 1985). Ailleurs, sauf exception (voir la section intitulée « La transmission de la langue ancestrale par l’école »), les jeunes de langue autochtone sont scolarisés surtout en langue majoritaire.

L’état de l’aménagement linguistique interne des langues autochtones doit aussi être pris en considération, car il impose de sérieuses limites aux propositions qui peuvent être mises en œuvre pour leur conservation (ou leur revitalisation[5]). Drapeau (voir, dans cet ouvrage, chap. V) effectue un bilan d’où il ressort que : a) les langues autochtones se présentent comme des continuums de dialectes où n’émerge aucune norme ou dialecte standard qui puisse guider les choix de langue dans les situations formelles de communication (par exemple, à l’écrit); b) là où une orthographe uniforme a été élaborée, l’absence de dialecte standard met un frein au développement d’une norme écrite globale; c) en conséquence, le corpus écrit en langue autochtone est peu étoffé et les générations éduquées paraissent s’accommoder du bilinguisme de type diglossique où la langue orale est une variété dialectale de la langue autochtone et la langue écrite, une des langues majoritaires; d) la création terminologique consciente à des fins de modernisation lexicale est un besoin urgent, mais reste encore, sauf pour les Inuit, un phénomène marginal, plutôt spontané que systématique, en grande partie faute de personnel formé à cet exercice.

Signalons également que, dans certains cas, la gestion des questions linguistiques et culturelles est extrêmement décentralisée. Cette situation caractérise les Montagnais et les Algonquins où les communautés locales sont responsables de leur épanouissement linguistique de même que de la gestion et de l’instauration des programmes scolaires. Les groupes conventionnés (Cris et Inuit) et les Attikameks font exception à cette règle, chacun possédant une commission scolaire unique et des organismes centraux qui gèrent les questions linguistiques. L’absence d’organisme centralisé perçu comme légitime par les communautés locales rend extrêmement difficile toute action visant la conservation (ou la revitalisation) de ces langues. Cette difficulté se double des problèmes inhérents à l’évolution inégale des communautés d’une même nation. Lorsque, dans une nation, certaines communautés sont en voie de perdre leur langue alors que, dans d’autres, la langue est encore très vivante, il est difficile d’établir un consensus autour d’objectifs communs[6].

Le contexte sociopolitique et économique propre aux populations autochtones est également une donnée importante du problème. Ces questions ont trait au degré d’autonomie et à la viabilité politique et économique. Elles constituent aussi une dimension incontournable qui influence directement l’avenir linguistique de ces populations[7].

La situation linguistique des nations autochtones du Québec apparaît donc extrêmement complexe. Elle est à ce point diversifiée à l’intérieur de chaque nation et entre les nations qu’il est à peu près impossible de mettre sur pied un plan uniforme d’action qui les satisfasse toutes. À l’examen, il se dégage trois blocs de situations. D’abord, celle des communautés qui ont définitivement perdu leur langue, tels les Hurons, certaines communautés montagnaises et algonquines et, à toutes fins utiles, les Abénakis. En second lieu, on peut regrouper les communautés où la langue est menacée de disparition mais où une proportion considérable de la population la parle encore, sans toutefois l’avoir transmise aux générations plus jeunes. C’est le cas chez les Micmacs, les Mohawks et dans certaines communautés algonquines. La troisième catégorie regroupe les communautés où la langue est encore transmise normalement au sein de la famille : ce contexte caractérise les Attikameks, les Inuit, les Cris-Naskapis, la plupart des communautés montagnaises et certaines communautés algonquines.

Le cadre juridique et le rôle de l’État

Avant de poursuivre la discussion sur l’avenir des langues autochtones, examinons le cadre juridique dans lequel il s’inscrit et le rôle que l’État peut jouer en la matière[8]. La Charte de la langue française (gouvernement du Québec, 1989) reconnaît, dans son préambule, aux Amérindiens et aux Inuit « le droit qu’ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine » et permet l’usage de leurs langues dans l’enseignement qui leur est donné. La Convention de la Baie James et du Nord québécois, qui concerne les Cris et les Inuit du Québec, confirme les mêmes droits. Les réserves indiennes ne sont pas assujetties aux autres dispositions de la Charte, mais obligation est faite aux Cris et Inuit, en vertu de la Convention, d’enseigner le français dans les écoles de leurs commissions scolaires « afin de permettre à leurs diplômés de poursuivre leurs études en français ». Enfin, en vertu de la même Convention, l’éducation est confiée à des commissions scolaires autochtones et il est admis que la langue d’enseignement principale puisse être la langue vernaculaire.

Les énoncés de politique émanant du gouvernement du Québec s’accordent tous pour laisser aux autochtones le devoir d’initiative dans la mise en œuvre d’une politique visant la conservation (ou la revitalisation) de leurs langues. À l’État, qui garantit ces droits, échoit un rôle de soutien. Ainsi, l’énoncé de la Politique québécoise de développement culturel (citée dans Trudel, chap. IV de cet ouvrage) fait état de trois principes : le droit des autochtones à décider librement de leur développement, leur droit à l’aide gouvernementale et leur responsabilité d’inventer les institutions et les stratégies qui conviennent à leur propre évolution. En 1983, l’Assemblée nationale adopta 15 principes régissant les relations futures avec les groupes autochtones (voir, dans cet ouvrage, chap. IV) dont trois touchent la langue. Ces principes reconnaissent le droit à la langue, celui d’orienter leur identité propre, d’avoir et de gérer les institutions correspondant à leurs besoins et de bénéficier de fonds publics. Enfin, en 1989, l’énoncé de politique du Secrétariat aux affaires autochtones (SAA, 1989), reconduisant les mêmes principes, consacre la responsabilité première des autochtones de protéger et d’enrichir leurs langues et réaffirme la politique de soutien du gouvernement du Québec.

À l’échelle canadienne, Michael Foster (1982 : 12) se fait l’écho d’une politique semblable. Ici, la responsabilité première n’échoit plus seulement aux autochtones dans leur ensemble, ou, peut-on supposer, à leurs représentants ou institutions, mais aux communautés locales, en vertu du « principe de localité » (the principle of localization). Les décisions concernant la politique linguistique doivent donc être laissées aux communautés locales et ce sont elles seules qui doivent décider si elles souhaitent garder leur langue et mettre en œuvre les moyens pour le faire. Le rôle de l’État est de fournir un soutien financier à une politique établie localement.

Il y a danger, toutefois, que la politique reconnaissant des droits, assortie de propositions vagues de soutien et renvoyant l’entière responsabilité de l’exercice de ces droits aux premiers intéressés ne se transforme en une politique de laisser-faire qui équivaudrait à toutes fins utiles à laisser le rapport de forces accomplir son œuvre. Compte tenu de la dispersion de la population autochtone et de la complexité des tâches à entreprendre, une stricte application du « principe de localité », tel qu’il est énoncé par Foster, équivaut à avaliser la sentence de mort qui pèse sur ces langues.

Les transferts d’allégeance linguistique

On explique souvent les transferts d’allégeance linguistique chez les autochtones comme le résultat direct des volontés assimilatrices de la société majoritaire. Cette analyse trouve un écho dans l’énoncé de politique du Secrétariat aux affaires autochtones (SAA, 1989). Cette explication repose sur la mise en place d’un schéma manichéen où figurent la société majoritaire et ses institutions d’une part et, d’autre part, les autochtones dont la langue et la culture subissent les « assauts constants » des premières. Cette façon d’énoncer la problématique, bien qu’elle reflète en partie la réalité, repose sur une simplification indue en ce qu’elle donne à croire que le problème serait résolu s’il n’y avait plus cette volonté d’assimilation et si, par exemple, les langues autochtones étaient protégées par l’État. L’étude des phénomènes de transfert d’allégeance linguistique chez les ethnies minoritaires, dans d’autres régions du monde, démontre toutefois que la pression qui pousse des populations à s’assimiler linguistiquement à une langue majoritaire se maintient souvent malgré une politique de soutien institutionnel. Le cas du romanche en Suisse et du gaélique en Irlande en sont des exemples particulièrement éloquents. Chez les autochtones canadiens, selon Burnaby (1989), il appert que la tendance au changement d’allégeance linguistique reste forte malgré les programmes d’enseignement des langues ancestrales offerts dans les écoles depuis le début des années 1970[9].

De plus, les opinions ne sont pas toujours unanimes chez les populations concernées quant aux mesures à mettre en œuvre pour assurer la préservation de la langue ancestrale. La situation de la langue navajo, parlée par environ 150 000 Amérindiens habitant une immense réserve en Arizona, est très révélatrice à cet égard. Dans un article sur la modernisation du navajo, Spolsky et Boomer (1983) font état d’une évolution importante tant du côté des programmes d’éducation bilingue que de l’instrumentalisation (existence d’un volumineux dictionnaire assorti d’une grammaire, plusieurs descriptions linguistiques complètes, des lexiques spécialisés, nombre de thèses de doctorat, des études sur le développement de l’écrit, 50 années d’ateliers pour la formation d’interprètes, etc.). Malgré tout, Spolsky et Boomer concluent que le navajo et l’anglais restent dans une situation diglossique, le navajo étant préféré à l’oral et l’anglais à l’écrit. Ils ajoutent (Spolsky et Boomer, 1983 : 249) que les efforts de modernisation de la langue navajo ne reçoivent qu’un soutien mitigé dans la population navajo et que même les responsables en éducation ne voient pas l’utilité de programmes bilingues qui intégreraient la langue ancestrale comme véhicule d’enseignement.

De même, les spécialistes ne s’entendent pas sur la nature de la politique à mettre en œuvre pour assurer la conservation (ou la revitalisation) des langues menacées. Marjut Aikio, dans un article sur la disparition de la langue sámi, remet en question le rôle de l’école dans la préservation de la langue, alléguant que « les quelques petites mesures positives prises par le système scolaire paraissent souvent faire plus de tort que de bien » (Aikio, 1991 : 5, notre traduction). Au Québec, la tendance dominante va dans le sens d’accorder une place à la langue menacée dans le programme scolaire. Les démarches les plus audacieuses, jusqu’à aujourd’hui, ont été l’implantation de programmes de transition bilingues. Comme chez les Navajos, ces programmes obtiennent parfois difficilement l’aval des autorités autochtones et des populations concernées. D’autre part, lorsqu’ils sont implantés chez des populations où la langue est encore transmise normalement, ces programmes bilingues essuient de fortes critiques de la part de certains spécialistes qui jugent qu’il s’agit de programmes qui favorisent l’assimilation linguistique à la langue majoritaire. Certains allèguent même qu’ils peuvent accélérer le processus de perte de la langue maternelle (voir entre autres Dorais, 1989).

Par ailleurs, plusieurs chercheurs ont noté les effets pervers possibles des efforts de standardisation des langues à tradition orale. Ainsi, l’anthropologue Bambi Schieffelin (1987 : 158) rapporte, à propos d’une langue de la Papouasie : « Dans le cas du bosavi, quatre dialectes faisaient bon ménage jusqu’à ce que la mission choisisse d’utiliser l’un d’entre eux comme base pour édifier la version écrite de la langue. La conscience d’une norme fut ainsi créée alors qu’il n’en existait pas au préalable » (notre traduction). La mise sur pied de systèmes d’écriture uniformisée pour les langues autochtones comme, en général, pour les langues à tradition orale, est un domaine où les opinions sont très partagées tant en ce qui concerne l’à-propos d’une telle entreprise que la manière de la mener à bien. Ces questions divisent tant les spécialistes que les populations concernées.

Il est fort difficile de départager le vice et la vertu dans le domaine des actions visant la conservation (ou la revitalisation) des langues menacées. Ces dissensions paraissent inévitables compte tenu du fait que, comme le fait remarquer Fishman (1989 : 395), à partir du moment où une langue est menacée, tout effort planifié pour en rehausser le statut entraîne de grands risques en comparaison des résultats bénéfiques qu’on peut en espérer. Nous ajouterions que cela est encore plus vrai dans le cas des langues à tradition orale. On sera donc en accord ou en désaccord avec telle ou telle mesure pour la promotion des langues autochtones selon que l’on insiste davantage sur le risque qu’il suppose ou sur l’effet escompté. Il apparaît donc qu’en matière de politique à l’endroit des langues menacées, il n’existe pas de solution qui ne soit controversée et que même les moyens en apparence les plus raisonnables donnent lieu à diverses oppositions et remportent parfois des résultats très décevants.

Mentionnons en dernier lieu une tendance très répandue qui consiste à croire et à faire croire qu’il peut exister une solution miracle qui puisse assurer la survie des langues menacées. Les programmes d’éducation sont souvent perçus comme la panacée permettant de régler les problèmes linguistiques vécus dans la communauté. Le recours à la « technique » comme remède universel est aussi très fréquent : on croira tantôt que l’ordinateur, tantôt que « la linguistique » peuvent servir de solution pour assurer le maintien des langues en péril. D’autres se persuaderont que la voie de la reconnaissance juridique est absolument indispensable. Si, comme nous l’avons vu plus haut, il n’y a pas de solution qui ne soit hautement controversée, c’est une grave erreur de croire qu’il existe une solution miracle qui puisse guérir ces maux linguistiques.

Nous ne pouvons pas ici traiter à leur mérite ces sujets complexes, mais il est clair qu’une politique éclairée ne peut que s’appuyer sur une compréhension profonde des phénomènes de transfert d’allégeance linguistique et des divers moyens susceptibles de les endiguer, en s’inspirant d’autres exemples de minorités linguistiques comparables dans le monde. Ces connaissances sont nécessaires pour la mise en place d’une politique réaliste qui aille au-delà des vœux pieux ou de l’attentisme[10].

Peu d’auteurs se sont penchés aussi sérieusement que Joshua Fishman sur la voie à suivre pour assurer la survie de langues menacées. Dans un article récent au sujet des mouvements sociaux qui ont pour objectif de renverser l’assimilation linguistique chez les ethnies minoritaires, Fishman (1990), tout en déplorant le manque d’études et l’indigence de l’appareillage conceptuel dans le domaine de la préservation des langues menacées, établit ainsi les paramètres auxquels ces mouvements doivent obéir dans le but d’obtenir l’effet souhaité :

Toutefois, même ceux qui sont impliqués dans l’étude ou les activités des mouvements de renversement du changement d’allégeance linguistique (RLS) ont eu tendance à manquer de cohérence théorique et à être obnubilés davantage par l’activisme plutôt que de tenter de faire la preuve du lien empirique entre certains efforts particuliers et la transmission effective d’une génération à l’autre des comportements, des attitudes et des croyances liés à la langue. Là où le bilinguisme diglossique est tout ce qu’on peut réalistement espérer atteindre, les efforts en vue de renverser le changement d’allégeance linguistique doivent insister sur la consolidation des solidarités distinctives autour de la famille, du voisinage et de la communauté (Fishman, 1990 : 5; notre traduction).

Ces réflexions de Fishman nous permettent d’établir deux prémisses qui serviront de guides pour la mise sur pied d’un programme d’action et, éventuellement, de critères d’évaluation des résultats. La première prémisse est la suivante : tout effort de conservation (ou de revitalisation) doit avoir pour objectif de promouvoir la transmission de la langue ancestrale entre les générations. On pense rarement à cette condition, parce qu’en général, elle est toujours réalisée. Mais, dans le cas qui nous préoccupe, elle ne va pas nécessairement de soi, puisqu’on constate que, dans certaines communautés, on transmet plutôt aux enfants la langue de la majorité environnante et non la langue ancestrale. Or, la transmission de la langue d’une génération à l’autre est la condition la plus essentielle, la garantie la plus naturelle de sa persistance. La seconde prémisse est le corollaire de la première : le lieu privilégié où doit se faire la transmission de la langue est la famille, le voisinage, la communauté, dans la vie quotidienne, là où les enfants forgent leur compétence linguistique et l’identification à leur langue. C’est à cet aspect que toute politique de maintien (ou de revitalisation) doit s’adresser au premier chef. L’énoncé de ces prémisses permet de mieux préciser quels doivent être les premiers agents d’une politique de maintien des langues autochtones : les autochtones eux-mêmes dans leurs familles, leurs réseaux communautaires et au sein des institutions qu’ils gèrent à l’échelle locale.

Ces constatations rejoignent les conclusions que Fennel tire de l’échec des efforts de sauvetage du gaélique irlandais, sous le parapluie de l’État, depuis les années 1920 :

Une minorité linguistique en voie de disparition ne peut être sauvée par les actions de bons samaritains qui n’appartiennent pas à la minorité en question. Notamment, sa disparition ne peut être endiguée par l’action, quelque bienveillante et intelligente qu’elle soit, d’un Etat central moderne. Elle ne peut être sauvée que de l’intérieur, à la condition expresse que ses membres acquièrent la volonté de freiner sa disparition, qu’ils se dotent des institutions et des moyens financiers nécessaires pour mettre en œuvre les mesures appropriées, et qu’ils les appliquent (Fennel, 1980 : 39, notre traduction).

Les autochtones sont d’ailleurs conscients qu’ils sont les premiers responsables de la conservation (ou de la revitalisation) de leurs langues, comme le démontrent ces paroles d’Owendaka :

[...] les langues autochtones ne pourront pas être sauvées grâce à l’argent du gouvernement ni avec des propositions votées lors des congrès. Il est vrai que l’argent et les résolutions peuvent aider. Mais la seule manière de sauver les langues autochtones d’une mort certaine est que chaque individu autochtone s’engage personnellement à faire tout ce qu’il peut pour raffermir sa langue maternelle. Les langues autochtones ne pourront être sauvées que par les gens qui les enseignent, les apprennent et les utilisent (Owendaka, 1988, notre traduction)[11].

Par ailleurs, ces prémisses peuvent servir de guides dans l’évaluation de la pertinence des mesures proposées pour la conservation (ou la revitalisation) des langues autochtones. Les propositions d’action doivent en effet avoir une incidence directe sur la consolidation de (ou le retour à) la transmission normale de la langue entre les générations. C’est dans ce cadre général que nous formulons les propositions qui suivent qui, bien qu’exploratoires, peuvent constituer une base de plan d’action.

Les bases d’un plan d’action

Nous avons mis en lumière plus haut la diversité et la complexité du contexte linguistique chez les autochtones du Québec. En conclusion, nous faisions état de trois situations types :

Dans la perspective des contraintes qui pèsent actuellement sur l’allocation des ressources, il importe de fixer les objectifs, de dégager des priorités et d’évaluer les moyens les plus susceptibles d’apporter les effets escomptés.

Pour les communautés de type (a), il est difficile de formuler des objectifs linguistiques puisqu’il n’existe plus de langue à aménager. Les cas de résurrection linguistique réussie dans le monde sont extrêmement rares; l’hébreu en constitue l’exemple le plus éclatant. Cependant, la résurrection de cette langue s’est faite dans des conditions sociopolitiques très particulières qu’il est virtuellement impossible de reproduire au Québec. Ces considérations viennent s’ajouter à la difficulté colossale de l’entreprise et du petit nombre de locuteurs potentiellement intéressés à relever ce défi.

Pour les communautés de type (b), il est clair que l’objectif linguistique premier doit être, si tel est leur désir, d’enrayer au plus tôt l’hémorragie. Elles devront trouver les moyens de réactiver la dynamique propre à la transmission de la langue entre les générations. Quant aux communautés de type (c), elles doivent poursuivre une politique qui leur permettra de maintenir leurs effectifs linguistiques en garantissant la transmission la plus intégrale possible du code linguistique entre les générations[12].

Les stratégies linguistiques possibles dans les communautés autochtones de type (b) ou (c) peuvent être de plusieurs ordres. Nous en énumérons ici quelques-unes que nous commenterons par la suite[13]. Ces moyens sont présentés par ordre de préférence.

Les quatre premiers éléments sont du ressort des autochtones eux-mêmes alors que le dernier concerne une instance gouvernementale. Ces stratégies doivent chacune être évaluée au mérite, au regard des objectifs poursuivis qui sont soit le retour à la transmission normale (revitalisation), soit la consolidation de la « continuité de la transmission linguistique entre les générations » (Fishman, 1990 : 16; trad. libre).

Renforcer l’utilisation normale de la langue dans la vie privée

La toute première façon de garantir la transmission normale de la langue ancestrale aux enfants est de faire en sorte que celle-ci soit la langue d’usage dans la vie privée, tant au sein de la famille qu’entre les membres de la communauté. Nous avons vu plus haut que toute action visant à enrayer l’hémorragie dans les langues menacées doit viser d’abord la véritable arène où se fait la transmission ou la perte de la langue : la maison, le voisinage, l’école, la communauté. De la même manière, il s’agit du meilleur moyen de prévention dans les communautés où la langue est encore en santé. L’atteinte de cet objectif nécessite un travail « idéologique », de la persuasion par le discours et par l’exemple. Cette fonction ne peut être prise en charge que par les autochtones eux-mêmes.

Consolider l’utilisation de la langue dans la vie publique communautaire

Dans la perspective du leadership des autochtones dans la conservation (ou la revitalisation) de leurs langues et compte tenu de la législation québécoise, il est possible pour ceux-ci de garantir un statut privilégié à leurs langues à l’intérieur de leurs communautés. Lors de l’élaboration d’une politique d’aménagement du statut, il serait possible d’assurer l’utilisation intensive de ces langues dans tous les domaines de l’activité publique communautaire (offices religieux, médias locaux, manifestations publiques, assemblées communautaires, séances politiques, affichage public, etc.). La langue autochtone pourrait y être déclarée langue officielle et prendre ainsi une place plus importante. Aucune de ces mesures ne contreviendrait à la législation linguistique du Québec, puisque les conventions existantes admettent l’usage des langues locales comme langues de services et que la Charte de la langue française ne s’applique pas dans les réserves. Un courant en faveur de l’adoption d’une politique linguistique locale est déjà amorcé aux États-Unis où quatre bandes ont adopté des politiques linguistiques (voir l’article de J. Maurais, dans cet ouvrage, chap. I).

Depuis une dizaine d’années, les radios communautaires en langue autochtone dans le Québec autochtone septentrional ont connu un succès énorme auprès des populations en cause. On ne saurait trop souligner l’importance de ces médias communautaires qui jouent un rôle vital en permettant de relier des communautés éloignées et en créant un lieu d’expression sans précédent pour la parole autochtone. En effet, la production et la diffusion d’émissions (radiophoniques ou télévisuelles) en langue autochtone sont un moyen d’une haute valeur symbolique pour rehausser le statut de ces langues auprès de leurs locuteurs et de la population en général. C’est aussi, d’un autre point de vue, un puissant instrument de standardisation linguistique spontanée qui pourrait contrer efficacement la tendance à la dialectisation. En dernier lieu, le recours à la radio pourrait compenser la dispersion des locuteurs sur de vastes territoires et augmenter le sentiment d’appartenance à la même communauté linguistique.

Il existe déjà plusieurs communautés où les offices religieux sont célébrés dans la langue ancestrale; cette pratique pourrait se généraliser. Avec la montée de la prise en charge locale des services tels que l’éducation, les services sociaux et de santé, chaque communauté devrait pouvoir garantir à sa population les services dans la langue autochtone. L’affichage public en langue locale est également facile à réaliser. D’autres efforts d’utilisation publique de la langue ancestrale, tels que les assemblées et autres manifestations publiques, sont possibles dans les communautés où la langue autochtone est connue de tous, mais plus difficiles dans les communautés où cette condition n’est pas remplie.

La réalisation des points 1 et 2 aura pour effet de consolider des « zones » d’utilisation intensive de la langue ancestrale. En effet, la persistance des langues autochtones est liée à leur usage intensif dans des zones où elles sont langues principales. Par usage intensif nous entendons le fait que, dans les communications à l’intérieur de ces zones, les langues autochtones sont normalement et fréquemment utilisées. Nous ajoutons « comme langues principales » pour indiquer que l’usage d’une ou de plusieurs autres langues est souvent nécessaire, par exemple pour les communications avec les non- autochtones. Mais cet emploi d’autres langues ne doit pas compromettre l’usage habituel de la langue autochtone principale. Nous utilisons le mot « zones » pour désigner à la fois des zones au sens strict, géographiques, administratives et démographiques, et des domaines d’utilisation de la langue comme langue d’usage principale. Cet emploi intensif des langues autochtones pourra permettre d’adopter une attitude plus positive à leur égard.

Ces deux premières propositions sont de la compétence exclusive des communautés locales et exigent un minimum de moyens pour être implantées. Elles vont dans le sens du renforcement des solidarités ethnolinguistiques autour de la famille, du voisinage, de la communauté et du développement de la socialisation linguistique primaire. Ce « programme minimal » (selon l’expression de Fishman, 1990) ne dépend pas de la bonne volonté d’organismes externes pour son application et il est particulièrement approprié pour les groupes ethnolinguistiques démographiquement faibles.

La transmission de la langue ancestrale par l’école

Les points 1 et 2 ont pour but de stabiliser la relation de diglossie entre les langues autochtones et la langue majoritaire en confirmant des zones d’utilisation intensive des premières. Il existe toutefois des dangers à se limiter au domaine communautaire dans les efforts pour assurer la transmission du savoir linguistique entre les générations, le principal étant celui de la folklorisation. Les points 3 et 4 ont comme conséquence de restreindre la diglossie par l’accroissement des domaines d’utilisation des langues ancestrales. Ils visent à ouvrir à la langue ancestrale les domaines de prestige jusque-là réservés à la langue majoritaire, tels que l’école, l’Administration publique (écoles, bureaux de bande, organes politiques, etc.) et celui des entreprises privées autochtones là où elles existent. Comme elles comportent des risques et qu’elles requièrent une préparation complexe, les mesures en ce domaine sont controversées tant chez les spécialistes que parmi les autochtones eux-mêmes. En effet, si les points discutés en 1 et 2 feront facilement l’unanimité auprès des populations concernées, les points 3 et 4 pourront soulever plusieurs polémiques.

L’extension des domaines d’utilisation des langues autochtones présuppose une lourde préparation qui demande un investissement considérable sur le plan des ressources humaines, matérielles et financières. La langue autochtone ne pourra véritablement jouer son rôle à l’école, de même que dans l’Administration publique et dans les lieux de travail, discuté au point 4, qu’après un travail sérieux de préparation par l’aménagement linguistique interne. En effet, il importe de tenir compte que la transmission de la langue ancestrale par l’école et la conquête de nouveaux domaines d’utilisation ne peuvent se faire par simple décret et qu’elles comportent des préalables incontournables. En d’autres mots, on ne peut d’emblée élargir les domaines d’utilisation de la langue autochtone à des sphères d’utilisation pour laquelle elle n’est pas préparée sans passer par les étapes préalables d’aménagement interne (uniformisation de l’écriture, élaboration lexicale, etc.), de préparation du matériel nécessaire et de formation du personnel[14]. Pour l’école, les conditions préalables sont l’uniformisation de l’orthographe, la standardisation d’un code écrit, la création de matériel pédagogique et la formation du personnel enseignant et administratif. Poussées par l’enthousiasme, certaines communautés ont subi des échecs cuisants en décrétant arbitrairement l’utilisation de la langue dans des programmes scolaires sans préparation suffisante. Si, pour une raison ou une autre, les conditions préalables ne sont pas remplies, il est inutile, voire nuisible, de songer à faire directement usage de la langue autochtone dans des domaines nouveaux. Inversement, il est inutile de se lancer dans les tâches fastidieuses de codification et de modernisation lexicale si, pour une raison ou pour une autre, il est clair qu’il n’existe pas de volonté ferme pour que la langue autochtone soit utilisée dans le domaine pour lequel on la prépare.

La taille modeste des communautés autochtones restreint grandement les choix en matière d’éducation. Souvent, leur nombre d’habitants ne justifie pas la construction d’écoles secondaires dans les communautés, ce qui force les élèves à fréquenter les écoles québécoises. L’enseignement de la (et a fortiori en) langue autochtone obéit à une logique intégrative qui est celle de maintenir le lien entre l’enfant et sa communauté à l’aide de la langue. En raison du manque de débouchés économiques dans les communautés, les motivations instrumentales sont toutefois quasi inexistantes, d’où l’extrême fragilité de cet enseignement et l’absence de consensus dans la population autochtone même quant à son utilité.

Il reste toutefois que, dans la perspective de l’aménagement du statut, l’univers scolaire est un domaine privilégié où les langues autochtones peuvent effectuer une percée. Déjà, dans plusieurs communautés autochtones du Québec, l’éducation préscolaire se fait dans la langue maternelle de l’enfant. Les programmes d’immersion en langue autochtone sont populaires chez les groupes où la langue n’est plus parlée dans les familles, tels les Mohawks et les Algonquins de Maniwaki et de Winneway. Des programmes de transition et de maintien bilingues sont déjà implantés chez les Inuit; la formule est mise à l’essai chez les Montagnais de Betsiamites (Drapeau, 1984) et de Sept-Îles. Il en est aussi fortement question chez les Attikameks et les Cris. Pour l’instant, ces programmes se limitent aux premières années du cours primaire.

Depuis la célèbre déclaration de l’Unesco en 1953 (Unesco, 1968), la question du rôle de la langue maternelle dans la scolarisation des enfants de groupes minoritaires socialement non dominants n’a cessé de faire couler de l’encre. Il existe un fort courant chez les psychologues qui s’intéressent aux langues dans l’éducation et à la psychosociologie du langage en faveur de l’utilisation de la langue maternelle durant les premières années de l’apprentissage scolaire de l’enfant d’ethnie minoritaire socio-économiquement désavantagée. Les résultats des expériences éducatives faites depuis les 20 dernières années sont cependant loin de faire l’unanimité et le débat sur le sujet se poursuit (Cummins, 1983; Dutcher, 1982; Edwards, 1981; Ekstrand, 1982; Engle, 1975 et 1976; Lambert, 1977; Lambert, Genesee, Holobow et McGilly, 1985; Paulston, 1975 et 1982; Skutnabb-Kangas, 1981; Unesco, 1968; Wagner, Spratt et Ezzaki, 1989).

Quelle que soit l’issue de ce débat, il reste que ces efforts d’utilisation des langues autochtones pour l’enseignement méritent notre appui, et tout doit être mis en œuvre pour trouver les formules éducatives qui garantiront l’atteinte des objectifs que les populations autochtones se fixeront. La recherche d’une formule (ou de formules) éducative appropriée pour les populations de langue autochtone doit donc constituer un objectif important à atteindre. Les Inuit, les Cris et les Attikameks ont des commissions scolaires régionales qui regroupent les communautés et permettent la concertation. Ces commissions scolaires font cependant défaut chez les autres groupes, ce qui rend difficile la recherche de formules éducatives originales. À l’heure actuelle, plusieurs programmes bilingues sont mis à l’essai un peu partout, trop souvent en vase clos. Il serait souhaitable que soit créé un forum provincial sur l’éducation bilingue en milieu autochtone de sorte que puisse être effectué un suivi et que s’opère une synergie.

Il est normal dans le monde actuel que les ethnies minoritaires souhaitent utiliser le puissant levier culturel qu’est l’école pour véhiculer leur propre culture, leur langue et leur système de valeurs. Toutefois, elles doivent éviter que l’école ne devienne le principal agent de transmission de celles-ci. Cette remarque vaut tout autant pour les communautés où la langue ancestrale est transmise normalement que pour celles qui sont en voie de la perdre. L’école reste un outil imparfait et ne saurait remplacer le travail élémentaire et fondamental qui revient à la famille et aux réseaux communautaires. L’objectif principal étant la transmission normale et fidèle de la langue autochtone, l’école ne constitue que le maillon d’une chaîne qui doit prendre d’abord racine dans la communauté et dans la famille. C’est une erreur courante de concevoir l’éducation comme un remède universel et, dans les communautés linguistiques où la langue est menacée, la pire solution consiste à donner à l’école le mandat d’en assurer la transmission, déchargeant ainsi la famille et les réseaux communautaires de leur responsabilité première en ce domaine. Malgré la justesse de cette mise en garde, il reste que l’avenir des langues autochtones peut certainement être influencé par la politique éducative mise en œuvre dans les communautés.

La conquête de nouveaux domaines d’utilisation

L’utilisation des langues autochtones dans les domaines nouveaux que sont l’administration de la bande, des services qu’elle offre (santé, services sociaux, éducation, pour ne nommer que ceux-là) et l’entreprise privée autochtone pose elle aussi tout le problème de la standardisation et de la modernisation terminologiques. Il y a là un travail considérable à faire. La poursuite de la modernisation terminologique comporte deux volets complémentaires : la formation universitaire du personnel et la nécessité d’une concertation et d’une coordination des travaux, puisque la problématique et la méthodologie sont communes à toutes les langues, au-delà des différences attribuables à la diversité des systèmes linguistiques.

Nous croyons, à la suite de Fishman (1989 et 1990), que les communautés où la langue ancestrale est gravement menacée doivent s’engager avec prudence dans cette voie qui, si elle est poursuivie, drainera une énorme quantité de ressources et d’énergie. Il nous rappelle en effet qu’en voulant mettre un accent démesuré sur la nécessité de faire figurer le vernaculaire en péril dans les sphères sociosymboliques les plus élevées, on court le risque de lui donner à relever des défis trop lourds qui peuvent même mettre en danger les efforts consentis pour sa préservation. C’est pourquoi les mesures proposées sous cette rubrique ne devront figurer au programme des langues où la langue est transmise normalement qu’après mûre réflexion et en circonscrivant le plus possible les tâches à entreprendre.

Un statut juridique à l’échelle nationale?

Dès lors qu’une langue est menacée dans son existence même, le réflexe le plus naturel des groupes concernés est de réclamer une protection et des garanties juridiques pour la langue en question. Ainsi, la Conférence sur les langues aborigènes, tenue à Ottawa en 1986 (voir, dans cet ouvrage, chap. IV) sous les auspices de l’Assemblée des premières nations, a adopté plusieurs résolutions démontrant que les autochtones ont l’intention de jouer un rôle prépondérant dans la promotion de leurs langues. La Conférence a également exigé que le gouvernement fédéral accorde le statut de langues officielles aux langues autochtones, en insérant cette disposition dans la Constitution canadienne.

Jusqu’ici, peu d’analystes ont proposé la voie de la reconnaissance officielle. Après avoir fait l’examen des garanties juridiques existantes au Canada à l’endroit des langues autochtones, Richstone (1989 : 278) conclut que, compte tenu de la situation critique dans laquelle se trouvent ces langues, il est plus sage de trouver des moyens qui leur permettent de s’épanouir que d’apporter des solutions juridiques formelles. Foster (1982) expose un point de vue semblable. De fait, plusieurs auteurs sont sceptiques devant l’utilité des efforts symboliques de reconnaissance des langues autochtones. Dorais (1981 : 304) condamne les efforts purement symboliques que sont les multiples traductions (des langues majoritaires vers l’inuktitut) des textes de loi, des ententes administratives diverses, voire des débats parlementaires. Il fait valoir que ces textes sont presque illisibles pour les Inuit et par conséquent tout à fait inutiles. Ce dernier nous met également en garde contre ces solutions qui n’ont que peu d’effet sur la situation linguistique réelle, mais qui résultent dans la création d’une bureaucratie (souvent blanche). Fishman (1990) nous enjoint également d’éviter cet écueil.

Nous plaçons donc en dernier lieu le recours à la loi et à la Constitution, notamment pour donner un statut juridique aux langues autochtones du Québec. Nous croyons en effet qu’une loi linguistique, ou la définition du statut par voie juridique, n’est pas la meilleure manière d’assurer la conservation (ou la revitalisation) de ces langues dont le principal problème n’est pas de recruter de nouveaux locuteurs parmi la population non autochtone mais d’en maintenir le nombre par la transmission efficace de la langue dans les foyers autochtones. D’une part, aucune loi provinciale ou fédérale ne pourrait garantir l’utilisation des langues autochtones dans le domaine privé ou public dans les communautés autochtones. D’autre part, depuis plus d’une quinzaine d’années, la politique du ministère des Affaires indiennes et du Nord est de céder aux communautés, ou à des organismes représentatifs, l’administration des services à la population autochtone. Ces prises en charge se sont faites d’abord en éducation, pour s’étendre par la suite aux services sociaux et aux services de santé. Les communications directes entre les gouvernements fédéral et provincial et la population autochtone sont donc de plus en plus rares. Ce changement profond dans l’administration des services aux autochtones rend à toutes fins utiles caduque une législation qui aurait pour objectif d’instituer la langue autochtone comme langue de service entre le gouvernement et la population autochtone.

En dernier lieu, il n’est pas du tout évident qu’une reconnaissance purement formelle et symbolique pourrait exercer un effet réel sur la transmission de la langue entre les générations et l’acquisition fidèle de celle-ci par les jeunes. Les conditions que nous avons explicitées précédemment sont donc beaucoup plus importantes et pertinentes. La loi ne peut qu’aider à leur mise en place, pour renforcer la volonté des locuteurs de conserver et de faire réellement usage de leurs langues dans la vie privée et communautaire.

Conclusion

S’il est vrai que l’État ne peut se substituer aux organismes et aux peuples autochtones en matière linguistique, il a toutefois la responsabilité morale de les aider à sauvegarder leur patrimoine linguistique. Or, tout effort de consolidation des langues autochtones dans le contexte socioculturel et économique de la fin du XXe siècle ne peut être entrepris sans s’appuyer sur des connaissances approfondies des propriétés de ces langues, des mécanismes de leur acquisition, de la dynamique de leur emploi dans les communautés bilingues et du passage de la tradition orale au média écrit, ni sans prendre appui sur l’important bagage de connaissances acquises en sociolinguistique sur les caractéristiques des minorités ethnolinguistiques et les pressions complexes auxquelles elles font face.

Les points 3 et 4 ont posé de façon aiguë le problème de la disponibilité des ressources linguistiques, humaines et matérielles indispensables à leur réalisation. À cette fin, il importe d’encourager la recherche sur les langues autochtones et la formation d’une relève (autochtone de préférence), dans une perspective large incluant non seulement les domaines de la linguistique descriptive, mais également la sociolinguistique et la psycholinguistique appliquée. Puisque aucune université québécoise ne possède de chaire en linguistique autochtone ni de centre de recherche sur le sujet, nous croyons que la création d’un institut de recherche sur les langues autochtones serait nécessaire avec, comme mandat, d’effectuer la recherche fondamentale et appliquée pertinente. Il serait également important d’encourager les jeunes autochtones à s’engager dans ce type de carrière en créant à leur intention un programme de bourses d’études universitaires dans les disciplines appropriées.

À l’occasion de ce survol des différents aspects de la situation sociolinguistique des langues autochtones et des moyens mis de l’avant pour maintenir la connaissance et l’usage de ces langues, nous nous sommes fait, peu à peu, une meilleure idée des éléments fondamentaux d’une stratégie globale d’aménagement de la relation entre ces langues et les langues majoritaires ambiantes. Nous avons d’abord reconnu grosso modo trois situations types. Nous en avons privilégié deux pour lesquelles il est raisonnable de concevoir une politique réalisable. Nous avons ensuite déterminé des objectifs généraux pour ces deux types de contexte : endiguer la perte de locuteurs pour les langues plus menacées et maintenir les effectifs linguistiques existants pour les langues « en santé ». Dans les deux cas, nous avons ramené la question à un problème de transmission de la langue entre les générations. C’est cette transmission qu’il importe au premier chef soit de rétablir, soit de consolider pour empêcher son érosion. Nous avons ensuite déterminé un plan global ordonné en cinq points et discuté chaque point au mérite. Ce sont : a) l’utilisation normale de la langue dans la vie privée (au sein de la famille et comme langue d’usage dans la communauté); b) la consolidation de l’utilisation de la langue dans la vie publique communautaire (ces deux premiers points sont de nature à créer des zones d’usage intensif des langues autochtones); c) la transmission de la langue ancestrale par l’école; d) la conquête de nouveaux domaines d’utilisation; e) le recours éventuel à la loi et à la Constitution.

La langue est un puissant facteur de cohésion sociale et un symbole très visible de l’identité culturelle. C’est pourquoi l’aménagement du rapport entre les langues autochtones et les langues majoritaires se trouve aujourd’hui au premier plan des réclamations des peuples autochtones en quête d’une place dans le village global. Cependant, dans cette stratégie d’affirmation, il importe de ne pas perdre de vue que l’essentiel réside dans la volonté de maintenir ces langues comme langues maternelles, transmises et apprises au sein de l’unité familiale et comme langues d’usage dans la vie quotidienne des réseaux communautaires. C’est vraiment le tout premier objectif.

Bibliographie

Notes