Théorie et pratique de la planification linguistique

Nous nous proposons, au cours de cette conférence, de dégager les enseignements de l’expérience québécoise en matière de changement linguistique planifié et d’en tirer aujourd’hui le modèle théorique sous-jacent. Nous croyons que la chose présente un double intérêt : d’une part, permettre la comparaison avec d’autres expériences de même nature et faire ainsi progresser la connaissance de ces questions; d’autre part, fournir une source d’inspiration à d’autres pays aux prises avec des problèmes analogues.

Le terrain sur lequel nous œuvrons est le Québec. De par les hasards de l’histoire, deux langues sont en présence sur ce territoire, le français et l’anglais, deux langues de grande diffusion, deux langues à capacité expressive comparable. Le français y fut introduit par les découvreurs de l’Amérique et surtout par ceux qui sont venus peupler et habiter ces nouvelles terres. Le français s’étendait alors de la mer Arctique au golfe du Mexique, de l’Atlantique au Pacifique et couvrait la plus grande partie des Antilles. L’anglais y fut amené par la conquête militaire du pays, épisode des guerres sans cesse renaissantes que se sont livrées la France et l’Angleterre, et devint, de ce fait, la langue prédominante du commerce et de l’industrialisation[1]. D’un autre point de vue, ces deux langues sont l’une et l’autre en présence de langues amérindiennes et esquimaudes, très récemment et très peu intégrées dans la vie sociale québécoise et canadienne.

La situation linguistique québécoise et surtout l’intention constante et de plus en plus affirmée de la modifier nous a amené à réfléchir à deux questions fondamentales :

Ces deux questions ne sont pas étrangères l’une à l’autre, comme on pourrait le penser de prime abord, mais sont au contraire liées étroitement l’une à l’autre. La première fournit les éléments à partir desquels il est possible de trouver réponse à la seconde et de mettre au point une stratégie qui ait un certain réalisme, une certaine chance de succès. La réponse à la première est une sorte de contre-épreuve de la réponse à la seconde, en partant du postulat que les forces sociales qui ont déterminé une certaine situation linguistique sont celles mêmes qui en entraîneront la transformation. De plus, ces deux questions ont également en commun le fait qu’elles ont trait à des phénomènes évolutifs, à des phénomènes qui se déroulent dans le temps, à une certaine vitesse. Pour comprendre comment un usage linguistique s’est imposé, il faut observer le phénomène pendant une longue période de temps : laissées à elles-mêmes, les situations linguistiques évoluent très lentement[2]. Par contre pour planifier un changement linguistique, il faut tenir compte de ce que les éléments d’une stratégie ne sont pas soumis au temps de la même manière : certains sont d’application immédiate, la réalisation d’autres éléments s’étend sur des périodes plus ou moins longues, pour diverses raisons.

Pour comprendre comment un usage linguistique prédomine, notre démarche a été la suivante. Nous avons tout d’abord tiré de la linguistique et de l’anthropologie certaines données dont nous pensions qu’elles pouvaient nous servir de fils conducteurs lors d’une relecture de l’histoire du Québec. En même temps, nous avons vérifié la pertinence de ces données en observant les processus de communication en milieu social organisé, comme, par exemple, une usine ou un ministère. Avec cette grille, nous avons parcouru l’histoire du Québec, à partir du moment de la Conquête anglaise, en cherchant uniquement à comprendre comment l’anglais concurrence le français et arrive à presque l’évincer dans certains domaines. Nous nous proposons ici d’indiquer rapidement les données linguistiques sur lesquelles nous nous sommes appuyé et d’esquisser les conclusions auxquelles nous a amené notre méditation de l’histoire québécoise.

À partir de ces données linguistiques, nous en sommes arrivé à réduire à deux grands principes le processus par lequel un usage linguistique prédomine.

Premier principe : ce sont les communications institutionnalisées qui déterminent une situation linguistique et non les communications individuelles. En d’autres termes, le comportement linguistique des institutions politiques ou économiques détermine à la longue, s’il est constant, la prédominance de cette variante ou de cette langue sur les autres.

Tout particulièrement, nous croyons que trois groupes d’institutions exerçent, à cet égard, une influence déterminante. Ce sont : le système scolaire (langue d’enseignement et enseignement de la langue), l’administration publique (langue des lois, décrets, règlements, directives, formulaires, etc.) et le monde de l’économie, du commerce et de l’industrie (langue des plans, procédés, directives, catalogues, mode d’emploi, étiquetage, etc.). Le comportement linguistique de l’individu est façonné par ses contacts nombreux, répétés et pour ainsi dire officiels avec la langue des institutions.

En conséquence, lorsqu’on souhaite modifier une situation linguistique ou en orienter l’évolution, il faut contrôler le comportement linguistique des institutions. En contre-partie, il est dangereux de faire peser le changement linguistique sur les individus. Leur responsabilité, en la matière, est très limitée. Trop faire appel à la responsabilité de l’individu pour obtenir des changements significatifs à une situation linguistique donnée conduit tout droit à une sorte de sentiment d’impuissance collective et à la dégradation accélérée de cette situation, comme le Québec l’a fort bien expérimenté entre la fin du XIXe siècle et le début des années soixante.

Second principe : une situation linguistique, réalité abstraite d’une grande complexité, se révèle aux yeux de la population par certaines de ses manifestations, qui jouent alors le rôle d’images collectives. Chaque personne construit, à l’intérieur d’elle-même, partie intégrante de la construction de la personnalité, une certaine image de son être linguistique. Elle y arrive à partir des nombreuses images extérieures qu’elle capte d’abord dans la vie familiale, ensuite dans la vie de son entourage immédiat, enfin dans la vie sociale globale dont le premier contact est l’école. Il est nécessaire qu’une certaine cohérence s’établisse entre les images collectives et l’image intérieure, avec ce que l’on pense que l’on est. Si non, il y a risque de schizophrénie linguistique, provoquée par l’incapacité d’intégrer la succession des images linguistiques distinctes, à la quête d’une réponse à la double question : de quelle langue suis-je? et de quelle(s) langue(s) dois-je être?

Dans la perspective d’un aménagement linguistique cohérent, certaines images linguistiques collectives nous semblent plus particulièrement importantes. Ce sont : en tout premier lieu, la langue des premières années de scolarité; ensuite, l’affichage, la publicité, les raisons sociales, la langue des médias, surtout de la radio et de la télévision; enfin, le vocabulaire, la terminologie, seule surface visible, sensible, de la langue pour le commun des mortels, pour le plus grand nombre d’usagers de la langue.

Voilà donc comment nous voyons, aujourd’hui, le processus par lequel s’établit l’usage linguistique.

Répondre à la seconde question, à savoir comment passer d’une situation linguistique insatisfaisante à une situation souhaitée, suppose qu’on dégage et respecte certains grands principes, fort simples en réalité mais lourds d’implications politiques, sociolinguistiques et budgétaires. Nous les exposerons dans leur ordre logique naturel en les illustrant par l’expérience qu’en a faite le Québec. Nous insistons sur le fait qu’aucun plan d’aménagement linguistique n’est directement applicable d’un pays à un autre, comme nous espérons que l’évidence s’en dégagera de la suite de cet exposé. Seul, le modèle théorique pourrait se transposer.

Premier principe : toute intention d’aménagement linguistique suppose que l’on connaît fort bien la situation linguistique de départ, à la fois à un certain niveau d’abstraction, pour dégager les lignes de force d’un paysage, et en même temps dans le détail, pour bien fonder la vue générale.

Puisqu’il y a toujours un fort danger d’impressionnisme à cet égard, provenant aussi bien de la complexité du phénomène que du jeu inconscient des a priori et des préjugés, il vaut mieux procéder à une description détaillée de la situation avec le maximum de rigueur méthodologique. Toutes les grandes fonctions de la langue doivent être l’objet d’un examen. L’équipe responsable de cette description doit être multidisciplinaire et comprendre des personnes œuvrant dans les domaines suivants : l’économie, la sociologie, la sociolinguistique, la linguistique descriptive, la pédagogie, l’administration publique. D’autres disciplines, en cours de route et au besoin, apporteront leur contribution.

Il s’agit ici uniquement de décrire ce qui est, non de choisir ce que l’on veut qui soit. À cette étape-ci, le choix est prématuré. L’objectif est que le plus grand nombre de personnes comprennent la situation et réfléchissent aux choix possibles, en soupesant les avantages et les inconvénients de chacun et de tous. Toute cette activité d’enquête, d’information, d’animation joue un rôle primordial dans la formation d’un consensus social en matière de langue. Cette période peut durer plus ou moins longtemps.

Au Québec, deux commissions d’enquête ont examiné la situation linguistique, la première, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, créé par la Gouvernement du Canada en juillet 1963, dite commission Laurendeau-Dunton; la seconde, la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, créé par le Gouvernement du Québec en décembre 1968, dite commission Gendron. La période d’analyse va donc de 1963 à 1972, soit neuf ans[4].

Très sommairement, les aspects négatifs les plus importants de la situation, telle qu’elle était à la fin des années soixante sont apparus être les suivants[5] :

Deuxième principe : sur la base de la description de la situation de départ, il faut ensuite définir les caractéristiques de la situation que l’on souhaite, que l’on se fixe comme situation-cible.

Cette démarche implique une relation étroite entre les personnes qui ont établi la description, ou du moins certaines d’entre elles, et les responsables politiques du pays. Alors que les spécialistes ont pour responsabilité de fournir à l’homme politique les éléments d’information propres à fonder des choix politiques éclairés, il revient à l’homme politique de faire ces choix et de leur donner un statut juridique sous forme de loi, de décret, de règlement, de directive, etc. De plus, il est primordial que ces choix politiques soient l’objet d’un large consensus populaire, qu’ils aient reçu l’adhésion d’un grand nombre de personnes, qu’ils représentent vraiment, sans ambiguïté, un projet collectif. L’étape précédente a fourni de nombreux éléments d’information à la population. L’homme politique se doit, à partir de ces éléments, d’exposer le bien-fondé de ses choix. C’est la condition du succès de sa politique linguistique.

À titre d’exemple, et sans vouloir exposer la totalité de la politique linguistique actuelle du Québec[6], nous présentons ici des choix faits par le Gouvernement et transformés en texte de loi, de règlements, de directives :

Troisième principe : quand la situation linguistique que l’on désire atteindre est définie, il faut ensuite mettre au point une stratégie qui permettra de passer de la situation de départ à la situation-cible. Cette stratégie doit être originale, puisqu’elle correspond à une situation de départ et à une situation-cible toutes deux particulières. Les expériences des autres, en cette matière, ne peuvent être que source d’inspiration, stimulant à l’imagination et au désir d’action.

Quatre éléments sont fondamentaux à l’établissement de cette stratégie : le temps, le mode de contrôle du processus de changement, les travaux nécessaires à sa mise en place et les ressources financières adéquates.

Le temps. On ne peut pas tenir pour acquis que les éléments de la stratégie sont immédiatement applicables. Certains éléments le sont, la plupart exigent des délais plus ou moins longs, soit qu’il faille mener certains travaux au préalable, par exemple réunir la terminologie ou produire le matériel pédagogique requis, soit qu’on ne dispose pas du personnel de cadre indispensable et qu’il faut former d’abord, soit enfin qu’on veuille réduire les coûts de l’opération, par exemple en changeant la langue des formulaires au fur et à mesure qu’ils sont réimprimés. Il n’y a aucun avantage, mais beaucoup d’inconvénients, à brusquer les choses. L’essentiel est de fixer l’échéance de chaque élément de la stratégie.

D’où la nécessité absolue d’un mode de contrôle administratif du processus de changement. Les principales personnes, physiques ou morales, responsables de prendre les dispositions propres à réaliser la politique linguistique, doivent rendre compte, périodiquement, des mesures qu’elles ont prises à cette fin devant une personne ou un organisme dûment mandaté, et doté d’autorité. Cette disposition correspond à deux besoins : voir à ce que la politique linguistique se traduise dans les faits, assurer la continuité et de la politique et de son application.

Pour atteindre la nouvelle situation linguistique, il faudra procéder à divers travaux. Il faut partager soigneusement ceux dont la réalisation revient à l’Etat, de ceux qui doivent être assumés par le secteur privé. Comme exemples de travaux du premier groupe, on peut citer la préparation du matériel pédagogique, la préparation des formulaires de gestion de la politique linguistique, certains travaux de terminologie, etc. Comme exemples des seconds, on peut citer la mise au point de l’étiquetage et de la publicité conformément à la politique, le recrutement et la formation du personnel de traduction et d’adaptation des documents administratifs et techniques, etc.

On voit ainsi que l’État doit prévoir à son budget les sommes requises à la mise en place de sa politique linguistique. Il s’agit essentiellement des coûts correspondant au fonctionnement du ou des organisme(s) de contrôle, du coût des travaux qu’il faut mener et, enfin, du coût des mesures d’application de la politique dans chacun des ministères, notamment le ministère de l’Éducation.

Voilà où en sont nos réflexions, aujourd’hui, en matière de processus de changement linguistique.

Dégageons quelques idées maîtresses de ce long exposé.

Nous ne pouvons pas tirer de conclusions définitives de l’expérience québécoise. Nous en sommes à l’étape du contrôle, l’analyse ayant été faite, les objectifs fixés, les dispositions législatives arrêtées, les travaux terminés ou en cours, les organismes de contrôle en place. D’importants changements se sont déjà produits aussi bien dans les attitudes et les états d’esprit que dans les comportements linguistiques, notamment en ce qui a trait à l’enseignement, à la langue de travail, à l’étiquetage, à l’affichage public. Nous sommes donc profondément convaincu, et nous estimons avoir démontré sur le terrain, que le changement linguistique planifié est possible, mais aux conditions que nous avons posées : une bonne connaissance de la situation de départ, une définition réaliste des objectifs à atteindre avec consensus d’une part importante de la population, une stratégie bien établie qui tienne compte du temps et qui comporte un processus de contrôle. Dans cette perspective, et surtout à cause des connotations de chaque terme, nous préférons parler d’aménagement linguistique plutôt que de planification.

Nous insistons également sur le fait que chaque démarche d’aménagement linguistique doit être originale. Le modèle méthodologique seul est susceptible d’une application universelle.

Cependant, nous pouvons nous venir en aide les uns aux autres par la coopération internationale, et ce, en au moins trois domaines : la mise en commun de l’expérience acquise, le partage de la compétence des personnes-ressources, l’accès aux résultats des divers travaux menés par les équipes sur le terrain.

Au moment où l’humanité s’est engagée dans la double spirale contradictoire de la communication universelle et du particularisme linguistique, nous formulons ardemment le vœu que l’affirmation des langues propres à chaque pays ou à des groupes de pays et les projets d’aménagement linguistique qui en découlent se fasse dans un climat de sérénité et de compréhension internationales. Nous souhaitons que les linguistes du monde, ici rassemblés, y participent et qu’au-delà des querelles d’écoles et d’idéologies, ils y apportent la rigueur scientifique, seule manière de juguler l’amateurisme et l’impressionisme, seule manière de museler les préjugés. Affirmons solennellement que les langues, toutes les langues, sont des moyens de communication et non des instruments de division.

Notes

Une langue qui se planifie

Pendant les quinze années qui séparent la Commission Laurendeau-Dunton (1963) de la Charte de la langue française (1977), une génération de Québécois de diverses disciplines, qui ont entrepris de réfléchir à la situation linguistique, mettent en mots et en lumière les enjeux du destin de la langue française au Québec et les fondements de son évolution, en vue d’en améliorer le statut et la qualité. Cet effort collectif de réflexion constitue l’acte de naissance de l’aménagement linguistique.

Le terme même d’aménagement linguistique a été forgé au Québec au début des années 1970, comme équivalent de ce que la sociolinguistique américaine désignait sous le nom de language planning. Au calque planification linguistique, qui provoquait une réticence certaine à cause de sa connotation dirigiste, on a préféré l’expression aménagement linguistique qu’on peut définir comme un effort à moyen et à long terme pour mieux tirer parti d’une ressource collective, la ou les langues, en fonction des besoins et des intérêts de la nation, selon un plan souple qui oriente l’évolution de la société sans la brusquer mais au contraire en réclamant son adhésion et sa participation[1].

L’aménagement linguistique vise deux grands objectifs. D’une part, l’aménagement du statut de la langue fixe le caractère et les obligations d’usage de la langue dans des domaines précis; au Québec, ce genre d’aménagement est défini par la Charte de la langue française. D’autre part, l’aménagement de la langue elle-même comme système social de communication poursuit un double but : décrire une norme standard de la langue par rapport à laquelle les autres variantes de la langue prennent leur valeur relative, et normaliser des vocabulaires de spécialités permettant de situer les différents termes, plus ou moins équivalents mais tous utilisés, par rapport à un terme recommandé.

L’aménagement du statut de la langue

Distinctions utiles

Au fil du temps, la réflexion a permis de préciser des concepts outils, qui ont encore cours ou dont la discussion se poursuit. Les plus importants ont trait aux distinctions à établir entre bilinguisme individuel et bilinguisme fonctionnel, entre communications individualisées et communications institutionnalisées, et entre intégration et assimilation.

Bilinguisme individuel/fonctionnel

Le terme bilinguisme s’est avéré beaucoup trop polyvalent pour être utilisé en aménagement linguistique. Peu à peu, des distinctions y ont été introduites, comme entre bilinguisme individuel et bilinguisme fonctionnel (on parle aussi de bilinguisme officiel, de bilinguisme institutionnel, voir à cet égard l’expression communications institutionnalisées plus loin). Le bilinguisme individuel est le fait d’une personne qui apprend une autre langue pour des motifs personnels, soit d’ordre culturel (voyager à l’étranger, découvrir une culture ou une littérature), soit d’ordre pratique (obtenir un poste, avoir accès à une documentation). Cette forme de bilinguisme est favorisée, au Québec, par l’école où l’on enseigne le français et l’anglais comme langues secondes, souvent l’espagnol comme troisième langue. Elle est considérée comme un enrichissement personnel et un atout dans une carrière. On se souviendra aussi que l’Énoncé de politique qui a donné naissance à la Charte de la langue française encourageait fortement l’apprentissage d’autres langues que le français[2].

Le bilinguisme fonctionnel découle du fait que certaines fonctions exigent la connaissance d’une autre langue, à des niveaux de compétence variables. Cette notion est d’application difficile en aménagement linguistique, parce que la tentation est toujours grande d’exiger toujours plus de bilinguisme sans que cela soit vraiment exigé par la fonction. La relation entre ces deux types de bilinguisme est évidente. Le système scolaire assure une connaissance de base des langues étrangères les plus demandés, que chaque individu utilisera pour occuper diverses fonctions tout au long de sa carrière, au besoin en améliorant la connaissance qu’il en a selon ses besoins et ses ambitions.

Communications individualisées/institutionnalisées

La distinction entre communications individualisées et communications institutionnalisées permet de faire porter les dispositions d’aménagement linguistique par les secondes et de respecter la liberté des premières. Les communications institutionnalisées sont celles d’une institution qui entre en relation avec ses membres (l’État avec les citoyens, une société avec ses actionnaires, un employeur avec ses travailleurs) ou avec ses clients, ses lecteurs, ses auditeurs, etc. L’institution a l’autorité de définir le type de langue dont elle fera sa norme et les moyens d’obliger ses membres à s’y conformer, puisque sa réputation, la qualité de ses services et même ses profits sont en cause. L’État peut encadrer l’exercice des communications institutionnalisées en ce qui a trait à l’emploi des langues (par exemple, pour éviter de mettre le français et l’anglais sur le même pied) et pour assurer le respect des citoyens. Par contraste, la communication individualisée n’est pas touchée par l’aménagement linguistique, puisqu’elle s’établit entre deux ou plusieurs personnes dans une relation de vie privée et doit demeurer entièrement libre de toute contrainte, sauf la contrainte inhérente au respect de l’interlocuteur.

Intégration/assimilation

Enfin, le Québec étant une terre d’immigration dont les citoyens sont de cultures et de langues diverses, il a été nécessaire de définir la relation entre la majorité et les minorités, par rapport à la langue d’abord et par rapport à l’insertion des membres des autres communautés dans la société québécoise globale. Sur le plan linguistique a émergé peu à peu une conception de la langue française à la fois langue officielle et langue commune du Québec, la notion de langue commune renvoyant à une manière de concevoir la langue française comme langue d’intercommunication entre tous les citoyens du Québec, puisqu’elle est la langue de la majorité, la langue de participation aux institutions de la société et la langue de promotion sociale et économique. L’insertion sociale s’est imposée presque immédiatement, à l’évidence pour ainsi dire, comme un processus d’intégration plutôt que d’assimilation. L’intégration elle-même comporte des niveaux : intégration de fonctionnement (connaître et savoir utiliser les institutions de la société), intégration de participation (devenir un citoyen actif au sein de la société) et intégration d’aspiration (faire sien l’avenir de la société). L’assimilation, au contraire, est une décision personnelle ou le résultat d’un processus à long terme; elle ne saurait être, au Québec, l’objectif d’une politique gouvernementale.

Principes et interventions

L’aménagement linguistique a été et est toujours le lieu d’un double effort intellectuel : un effort de réflexion sur les principes et les objectifs de l’aménagement linguistique et un effort d’opérationnalisation de ces principes et objectifs sous la forme de mesures concrètes, réalistes et légitimes dans notre type de société.

Des idées-forces

Ainsi se sont dégagées six idées-forces, qui servent, pour ainsi dire, de principes fondamentaux à l’aménagement linguistique du Québec et dont se sont inspirés les grands axes de la législation linguistique.

Les six principes fondamentaux de l’aménagement linguistique au Québec
1. Le bilinguisme officiel ne doit pas être le projet collectif de la société québécoise, car une langue plus faible (le français) mise à égalité avec une langue plus forte (l’anglais) finit par lui céder le pas.
D’où la disposition fondamentale de la Charte de la langue française : le français est la langue officielle du Québec.
2. Ce sont les institutions, et non les individus isolés, qui déterminent une situation linguistique donnée et qui peuvent, en conséquence, la modifier. La responsabilité incombe à chaque institution de veiller au statut et à la qualité de la langue dans ses communications internes et externes.
L’Administration publique québécoise est donc soumise à une politique gouvernementale d’emploi de la langue française, alors que la législation linguistique encadre l’usage du français et des autres langues dans les entreprises, les commerces et les services.
3. L’affichage public et la publicité commerciale se présentent aux yeux des citoyens comme le reflet visible du statut et de la qualité de la langue en usage dans un pays. Le message qu’ils envoient aux citoyens est d’une extrême importance à cet égard.
D’où les dispositions de la Charte de la langue française en matière d’affichage en français.
4. La protection du consommateur exige qu’on emploie et respecte sa langue dans les inscriptions et les documents qui accompagnent la commercialisation des biens de consommation courante et les offres de service.
D’où l’obligation imposée par la législation linguistique concernant la présence du français dans la présentation des produits.
5. Dans une société démocratique comme le Québec, les minorités culturelles ont le droit de vivre et de s’épanouir par le maintien de leurs langues et par leurs activités culturelles.
En conséquence, la loi autorise l’usage de toutes les langues pour ces activités culturelles (médias, associations, commerces de spécialités, institutions religieuses, etc.).
6. Les communications avec l’extérieur du Québec nécessitent souvent l’emploi d’autres langues que le français, le plus souvent l’anglais dans le contexte nord-américain.
La législation linguistique précise, en conséquence, les modalités d’usage d’une autre langue que le français pour ce genre de communications.

Des interventions stratégiques

L’application de ces principes doit être clairement balisée afin de maintenir l’équilibre social recherché. Les principales interventions en cette matière viennent généralement de l’État, qui, tout en restant attaché aux principes, doit aussi être à l’écoute des citoyens. Au Québec, l’aménagement linguistique est constitué d’un ensemble de mesures. La Loi linguistique (Charte de la langue française) en est la pièce maîtresse : elle a mis fin à la libre concurrence des langues au Québec qui désavantageait la majorité francophone. Au fil des ans, le gouvernement a complété cette loi en confiant des mandats à d’autres ministères, principalement en matière d’enseignement du français et en matière d’immigration et de formation linguistique des immigrants non francophones. La politique linguistique du Québec est donc définie à la fois par la Charte de la langue française et par d’autres dispositions, nombreuses d’ailleurs, qui touchent à la langue, directement ou indirectement.

De toutes les institutions relevant de l’État, l’école est sans doute celle qui est appelée à jouer le rôle le plus important dans l’aménagement linguistique du Québec. L’école a pour mission d’assurer la connaissance de la forme standard du français aux enfants dont c’est la langue maternelle, ce qui implique le passage d’un registre familier à un registre plus soutenu, non seulement en langue écrite, mais aussi en langue parlée. Ce passage n’a pas encore donné, à ce jour, les résultats escomptés.

L’école doit aussi enseigner le français, langue seconde, aux anglophones et l’anglais aux francophones. Dans l’un et l’autre cas, les parents voudraient que leurs enfants soient parfaitement bilingues à la sortie de l’école, ce qui est nettement au-delà des capacités de tout système d’enseignement, ici ou ailleurs, d’autant qu’il est très difficile de définir pour tous ce qu’on entend par « être bilingue ».

Enfin, l’école a également pour rôle de favoriser l’intégration des allophones à la langue de la majorité, le français, pour leur donner accès à la vie collective et au monde du travail, et faciliter leur promotion économique et sociale. En définitive, l’école joue un rôle de premier plan dans la diffusion du français comme langue commune du Québec.

L’aménagement de la langue elle-même

Au-delà du statut et de la place qu’occupe la langue dans l’usage public qu’on en fait, il convient aussi de s’intéresser à la langue en elle-même et à son développement. À ce sujet, on peut aborder trois thèmes : les attitudes face au français québécois (en lui-même et par rapport au français de France), les travaux de description des usages du français au Québec et la mise à niveau des vocabulaires de spécialités indispensables à la francisation des entreprises.

Les attitudes

Rappelons brièvement l’évolution de ces attitudes[3]. Au début des années 1960, les Québécois sont partagés sur la perception qu’ils ont de leur langue. Les uns disent qu’ils parlent très mal le français. Les autres soutiennent qu’ils parlent français à leur manière et que, si défauts il y a, ils proviennent soit de la faible scolarité moyenne de la population (ce que la création du ministère de l’Éducation peut corriger), soit de la domination de la langue anglaise (ce qu’une politique linguistique pourrait modifier). À cette époque, deux discours sur la langue s’opposent : le discours du joual-mépris (référence aux Insolences du frère Untel ou au lousy French de Trudeau) et le discours du joual-fierté, illustré par le courant littéraire en langue populaire urbaine (du Cassé de Jacques Renaud aux Belles-Sœurs de Michel Tremblay).

Puis, peu à peu, une perception plus réaliste de la langue se diffuse. On prend conscience que les usages de la langue française sont très variés, au Québec évidemment, mais aussi en France où tous les Français ne parlent pas comme dans les livres. Les registres de langue sont légitimes, et l’idéal n’est pas de les faire disparaître au profit d’un seul, mais plutôt de savoir quand et comment passer de l’un à l’autre selon les circonstances. Cette évolution aboutit finalement à soutenir qu’il existe une norme du français correct propre au Québec, pas très éloignée de la norme française (puisque l’intercommunication est possible), mais suffisamment marquée pour ne pas se confondre avec elle. En cela, la communauté linguistique québécoise est semblable à toutes les autres où l’on parle français différemment, en Belgique, en Suisse, en Afrique, dans les Antilles, et même en France.

Face à la langue anglaise, les attitudes sont nettement plus mouvantes. Un grand nombre de Québécois demeurent convaincus qu’il faut connaître l’anglais pour réussir, et ils l’affirment souvent comme un absolu, alors que cette nécessité varie beaucoup selon les types de secteurs et d’emplois, et selon la carrière de chacun. Toutes les fonctions de travail n’exigent pas nécessairement l’anglais. Mais la prolifération actuelle des postes pour lesquels on a tendance à exiger la connaissance de l’anglais contribue à maintenir la perception que l’anglais est une langue indispensable. De plus, le fait que l’anglais soit devenu « la » langue internationale, et que le français accuse un certain recul sur la scène mondiale, n’aide pas à valoriser le français pour qu’il s’impose réellement au Québec. D’une génération à l’autre, cette attitude d’insécurité face à l’anglais —liée de près au marché du travail— revient hanter les jeunes et aussi leurs parents.

La description des usages québécois

La manière de décrire les usages de la langue française au Québec a évolué considérablement à partir de la fin des années 1950. L’enseignement de la linguistique a pris racine à l’Université de Montréal et à l’Université Laval de Québec. Une nouvelle génération de spécialistes se sont formés à une étude plus rigoureuse des faits de langue. Les travaux d’analyse ont porté aussi bien sur la réalité sociale de la langue (sociolinguistique) que sur les différents aspects de la langue elle-même : phonétique et phonologie, morphologie et syntaxe, lexique et terminologie, registres de langue au Québec, comparaison avec les usages français et ceux des autres locuteurs du français, au Canada et dans d’autres pays de la francophonie, contact et concurrence avec la langue anglaise. La description du français du Québec est devenue plus objective et, en conséquence, plus sûre.

L’analyse du lexique demeure privilégiée, mais les méthodes de travail se modifient. Pour observer le lexique écrit et parlé en usage chez les locuteurs québécois, dans sa complexité et son étendue, les chercheurs constituent de grands corpus de textes, aujourd’hui informatisés, qu’ils soumettent à une analyse statistique et lexicologique. Les objectifs de l’analyse sont différents d’une équipe à l’autre : connaître les usages propres au Québec (dictionnaires différentiels par rapport à la France), décrire le lexique global du français du Québec (dictionnaires descriptifs), fournir des solutions aux difficultés que pose l’emploi du français aux usagers québécois (dictionnaires de difficultés). Des ouvrages de chaque type paraissent, accueillis plus ou moins bien par le public. La notion même de dictionnaire est examinée lors de plusieurs rencontres où les opinions les plus contrastées se confrontent. Les travaux se poursuivent toujours et le dictionnaire du français contemporain du Québec n’existe toujours pas, malgré le besoin qu’en a la société.

Les vocabulaires de spécialité

La terminologie, c’est-à-dire la mise au point des vocabulaires de spécialité, s’est beaucoup développée à partir du moment où le gouvernement a décidé de faire du français la langue du travail. Dès le départ, en 1961, l’Office de la langue française a mis au point une méthode de travail pour assurer la qualité et la fiabilité des ouvrages de terminologie et a entrepris de la diffuser dans les universités et dans les entreprises. Depuis lors, cette méthode s’est répandue au Québec et dans le monde, dans tous les milieux de la terminologie, et elle s’est beaucoup améliorée. D’autre part, la production terminologique a été considérable au Québec ces vingt dernières années, grâce à l’initiative de l’Office de la langue française et des terminologues des grandes entreprises.

Enfin, on a pourvu au soutien du bon usage du français au Québec. L’Office de la langue française a mis à la disposition du public un service de consultation, rapidement très achalandé. Les grandes entreprises se sont dotées de services linguistiques (traduction, rédaction, terminologie) pour réaliser leur propre francisation et pour diffuser un français de qualité. Il est regrettable cependant que la plupart d’entre elles aient récemment supprimé ces services par souci d’économie. Les ministères ont mis sur pied des directions des communications dont le rôle est d’assurer la qualité et la lisibilité des textes de l’Administration. Les langagiers (traducteurs, rédacteurs, terminologues, interprètes) se sont organisés, ont formé un ordre professionnel et se sont donné les moyens de vérifier et de garantir la compétence de leurs membres.

L’aménagement linguistique, comme nouvelle discipline de la sociolinguistique ou dans ses applications au Québec ou ailleurs, a suscité et suscite toujours un très grand intérêt.

Le Conseil de la langue française, par ses dossiers, ses avis et ses recherches, apporte une contribution de tout premier plan à la compréhension de la question de la langue au Québec, indispensable à la pratique de l’aménagement linguistique de l’État[4]. De son côté, l’Office de la langue française est aussi activement présent dans l’aménagement linguistique en soutenant la qualité de la langue et en offrant au grand public et aux entreprises de nombreux lexiques spécialisés et des guides sur le bon usage de la langue.

Plusieurs colloques consacrés à l’aménagement linguistique ont été organisés au cours de ce dernier quart de siècle, soit plus spécialement orientés vers le cas du Québec, soit destinés à regrouper des spécialistes de ces questions dont les travaux dans d’autres pays pouvaient permettre un approfondissement de la théorie et de la pratique de l’aménagement linguistique.

On peut dire qu’aucun autre projet d’aménagement linguistique n’a été aussi suivi et aussi scruté que celui du Québec.

Notes