Aménagement linguistique et développement

À ce moment-ci des relations entre les pays du Nord et ceux du Sud, euphémisme à la mode pour désigner les relations économiques et politiques entre pays « développés » et pays « en voie de développement », il est devenu opportun et nécessaire de se faire une idée aussi précise que possible des implications linguistiques du développement, ou, en d’autres mots, de préciser les rapports entre deux projets sociaux qu’on a eu tendance jusqu’à maintenant à concevoir séparément : d’une part, un projet d’ordre culturel, motivé par la recherche de l’authenticité, et, d’autre part, un projet d’ordre économique, découlant de la nécessité, pour tous les pays, de s’insérer dans le marché mondial et d’en tirer les meilleurs profits.

La langue, bien que nous devrions plutôt dire les langues dans la plus grande partie des cas, — mais nous utiliserons ce singulier comme générique désignant les moyens de la communication verbale —, la langue fait le pont entre ces deux projets. Du point de vue culturel, elle apparaît comme le moyen le plus perceptible et le plus global d’exprimer et d’affirmer une culture particulière, puisqu’elle est un produit de cette culture, qu’elle remplit à l’intérieur du groupe une importante fonction d’intégration sociale, et parce que les communications institutionnalisées entraînent inévitablement la promotion d’une ou de plusieurs langues, et pour chacune d’elles, la promotion d’une de ses variétés, dans des domaines comme l’enseignement, la gestion administrative du pays, les médias, le commerce, les relations de travail, etc. Ainsi passons-nous insensiblement au point de vue économique, où deux phénomènes au moins touchent la langue : d’une part, sa motivation socio-économique, c’est-à-dire la possibilité qu’elle offre, ou n’offre pas, à ses locuteurs d’être pour eux un instrument de promotion sociale et financière; d’autre part, sa capacité d’exprimer les notions véhiculées par la culture contemporaine, c’est-à-dire le plus ou moins grand écart qui se manifeste entre la culture qu’elle exprime aujourd’hui et celle qu’on voudrait qu’elle exprime demain.

Dans cette perspective, nous essayerons de démontrer comment le concept d’aménagement linguistique peut intégrer et promouvoir dans une même stratégie un objectif culturel et un objectif économique. Nous suivrons le cheminement suivant : d’abord esquisser la description des types de civilisation en contact, puis voir quelle conception a prédominé jusqu’à maintenant, en premier lieu du développement, ensuite de l’authenticité culturelle et quelles en sont les conséquences, enfin définir les objectifs et les étapes de l’aménagement linguistique.

Les civilisations en contact

Dans un livre récent[1], Alvin TOFFLER décrit la séquence des formes de civilisation que l’Homme a engendrées. Cette synthèse a d’autant plus d’intérêt pour notre propos que ces formes de civilisation sont en concurrence aujourd’hui dans beaucoup de pays et que chacune se caractérise par une forme de communication et un univers conceptuel véhiculé par un lexique et une terminologie.

Chaque type de civilisation sera désigné par sa caractéristique dominante. Il peut y avoir quelque chose de choquant à nommer par un trait dominant une civilisation complexe, mais le procédé permet de formuler des synthèses qui, à leur tour, permettent de mieux saisir les enjeux du développement et de l’aménagement linguistique. Nous décrirons donc successivement les civilisations agricole, industrielle et post-industrielle. Chronologiquement, elles se sont succédé, mais sans cesser jamais de coexister : seule l’importance relative de l’une par rapport à l’autre se modifie, et tous les dosages sont possibles et souhaitables dans la manière de les intégrer l’une à l’autre. Chose plus importante encore, chacune donne naissance à une culture spécifique au sens anthropologique du terme, c’est-à-dire à un « ensemble de modèles de comportement, de pensée et de sensibilité qui façonnent l’activité et la vie de l’homme dans son triple rapport à la nature, à la société, à l’absolu[2] ».

La civilisation agricole a comme base économique principale la culture de la terre, d’où en général une dispersion de la population sur tout le territoire cultivable, autour du village plus ou moins populeux où se regroupent les activités de service. Son économie est du type subsistance, où la production correspond le plus souvent aux besoins immédiats. Elle utilise des formes d’énergie renouvelables, comme l’eau, le vent, la puissance musculaire humaine et animale, parfois, au mieux, décuplées par des outils ou des machines simples comme la roue, le treuil, le levier ou la charrue. La famille est de conception élargie et considérée comme un groupe d’entraide et de travail. La mentalité la plus répandue est individualiste, compensée cependant par les devoirs et obligations à l’égard de la famille d’abord, du groupe ensuite. En général, le système politique se fonde sur l’autorité d’un seul chef et la société comporte des castes, des classes ou des corporations, dont les attributions et les pouvoirs sont définis avec rigueur. La religion a une grande importance et participe au pouvoir politique.

La civilisation agricole peut conserver des reliquats plus ou moins importants de la civilisation de la chasse et de la cueillette, ou des traces de nomadisme.

Dans la civilisation agricole, la communication est orale, donc immédiate et réduite à la portée de la voix, naturelle ou amplifiée. La possibilité de conserver le « texte » de la communication est alors précaire, assumée par la mémoire, personnelle ou collective. Si l’écriture existe, elle est peu répandue, jouit en conséquence d’un grand prestige et n’est utilisée que pour les choses de grande importance. La dispersion de la population, la faible fréquence ou la difficulté des voyages favorisent la variation linguistique ou le multilinguisme, sans inconvénient grave pour la société.

La civilisation industrielle a comme base économique la production de masse de biens de consommation dans des usines — d’où la rupture entre production et consommation —, laquelle devient une fin en soi, plus ou moins coupée des besoins réels, et entraîne la notion de marché et de distribution. L’utilisation des énergies non renouvelables se généralise, surtout celle des combustibles fossiles comme le charbon, le pétrole ou le gaz. Cette économie a comme forme d’organisation typique la « corporation », la société anonyme dont le point d’achèvement ultime est la « multinationale ».

La population se concentre dans des villes où s’installent les usines. La population des campagnes diminue dans la même proportion. Ainsi se constituent la classe ouvrière et le prolétariat urbain, à même la population rurale. La famille se transforme aussi, par ricochet, et devient de plus en plus réduite aux liens de parenté premiers, au nucléus formé du père, de la mère et des enfants.

Cette civilisation repose sur l’application des connaissances théoriques. En conséquence, elle exige de ses membres une culture technico-scientifique et entraîne la généralisation de l’enseignement, dont le contenu technique et scientifique s’accroît sans cesse au détriment des connaissances dites « humanistes ».

Le mode de gouvernement se modifie, dans au moins deux directions. Il tend à devenir démocratique, sous la poussée des citoyens qui, de plus en plus instruits, de plus en plus concentrés et organisés, réclament le droit et le pouvoir de participer aux décisions de l’État. Il tend également à devenir de plus en plus interventionniste, au fur et à mesure que l’organisation sociale et économique se complexifie et oblige l’État à jouer le rôle d’arbitre et de protecteur de chacun contre les abus de tous. Une classe dominante émerge, en symbiose étroite avec le pouvoir politique, économique et administratif; elle s’applique à faire accepter par tous les citoyens ses caractéristiques, ses intérêts et ses volontés.

La constitution de la civilisation industrielle entraîne des conséquences linguistiques importantes.

La généralisation de l’enseignement d’une part, l’importance accrue des communications, surtout écrites, d’autre part, rendent nécessaire la constitution d’une langue standard, d’où un important travail de description linguistique, de codification de la langue, de normalisation des terminologies, de mise au point et de diffusion d’ouvrages de référence sous forme de grammaires, de dictionnaires, de lexiques ou de manuels de tout genre, depuis les manuels de prononciation jusqu’au manuel des difficultés orthographiques. À la réflexion, ce travail sur la langue poursuit deux objectifs : premièrement, réduire la variation linguistique en donnant à un seul usage de la langue le statut d’usage légitime[3], par rapport auquel tous les autres se situeront et s’évalueront, d’où la théorie de la « valeur » des mots, le recours au concept de « connotation », ou encore, plus récemment, à celui de « marqueur sociolinguistique » pour rendre compte de la différenciation et de la hiérarchisation des usages; deuxièmement, rendre la communication plus efficace, soit en réduisant le nombre de langues utilisées dans les cas de sociétés multilingues, soit en colmatant dans une même langue les sources d’incompréhension ou d’ambiguïté, dont les plus visées ont été la synonymie et l’existence de dialectes. On revient ainsi à la nécessité d’une langue standard.

Une autre conséquence importante est la scission du lexique de la langue en deux grandes sections : d’un côté, le vocabulaire général, objet de la lexicologie, qui correspond à l’ensemble des mots dont tous les locuteurs d’une langue sont susceptibles de faire usage et dont le plus fort contingent correspond au vocabulaire de la langue standard; de l’autre, les vocabulaires de spécialité, domaine de la terminologie, dont la diversité et le nombre de termes s’accroissent constamment, en parallèle avec le développement des sciences et des technologies. Certains termes techniques passent dans le vocabulaire général lorsque la notion se diffuse en dehors du cercle premier des spécialistes; de même, des mots de vocabulaire général deviennent des termes techniques lorsqu’on les utilise pour désigner une notion nouvelle, par exemple le mot « ensemble » ou « intersection » dans la terminologie des mathématiques modernes. Le développement de la civilisation industrielle, sa diffusion aujourd’hui entraînent donc pour toute langue le besoin de disposer de la terminologie correspondant aux notions que cette civilisation véhicule.

Les vocabulaires de spécialité sont constitués par les spécialistes eux-mêmes, diffusés par les publications et leur usage comme vocabulaire de travail, enseignés par l’école en même temps que les connaissances de chaque spécialité. Ils deviennent donc inévitablement et au premier chef les préliminaires à un programme de développement et de participation à la civilisation industrielle.

La civilisation post-industrielle émerge lentement des réussites et des échecs de son aînée. Elle est pour ainsi dire en gestation et nous nous limiterons, par conséquent, à en indiquer les aspects qui touchent de près à nos préoccupations.

Le développement de l’électronique est en train de modifier notre vie quotidienne et nos instruments de travail. La communication est devenue immédiate et, par les satellites ou les avions, universelle : il n’est plus possible aujourd’hui de ne pas savoir ce qui se passe partout dans le monde et les contacts culturels sont inévitables, sans que personne ni aucune autorité ne puissent les empêcher. Des instruments de travail, aussi puissants que subtils, sont de plus en plus accessibles à tous : le magnétophone et le magnétoscope, mais surtout l’ordinateur géant et ses dérivés de plus petite taille, le mini- et le micro-ordinateur, la machine de traitement de textes, la calculatrice. Des banques de données informatisées se sont constituées, leur nombre est en croissance continue et elles sont de plus en plus regroupées en réseaux. Ceux qui possèdent les instruments adéquats et qui savent s’en servir disposent d’une information d’une richesse sans précédent, à laquelle ils ont accès facilement, grâce à l’électronique : avec un écran cathodique, un modem et un téléphone, les banques de données du monde entier sont à notre disposition.

Les répercussions linguistiques de la civilisation post-industrielle apparaissent peu à peu.

La tendance à la réduction du nombre des langues comme instruments de communication des connaissances nouvelles, ou comme langue d’accès aux banques de données se poursuit. Le rêve d’une seule langue de communication entre initiés hante la culture post-industrielle et l’usage de l’anglais s’impose déjà nettement.

Paradoxalement, le succès des langues standards dans les pays industrialisés autorise maintenant une plus grande tolérance à l’égard de la variation linguistique dans ces mêmes pays. L’usage légitime national, et supranational pour les langues de grande diffusion, étant solidement établi et conforté, on peut envisager la légitimité de normes régionales ou sociales, sans mettre en danger l’intercommunication indispensable à la société industrielle. On revient ainsi à un emploi plus spontané de la langue, mais avec une conscience plus nette des implications sociales et stylistiques de chaque usage, ce qui discipline l’utilisation des variantes.

Enfin, les besoins terminologiques ont augmenté rapidement et la terminologie s’est, de ce fait, constituée en discipline à part entière. Différentes raisons expliquent ce phénomène. La recherche d’une efficacité optimale de la communication entre locuteurs et partenaires de plus en plus interdépendants a comme conséquence le besoin de normaliser le vocabulaire spécialisé, donc de faire l’inventaire des termes en concurrence et de procéder au choix de l’un d’entre eux comme terme à privilégier, d’une manière aussi admissible que possible pour les intéressés. Du fait des contacts plus étroits entre les langues de l’industrialisation, les occasions de passer de l’une à l’autre sont plus fréquentes et la connaissance de la terminologie de chaque langue devient nécessaire. La constitution des banques de données a aussi provoqué un nouvel usage de la terminologie, qui devient ainsi une manière d’identifier d’abord, de repérer ensuite les documents stockés, d’où la création des vocabulaires documentaires, qui peuvent être cependant très différents des vocabulaires normalisés, puisqu’ils ne poursuivent pas les mêmes objectifs.

Voilà donc l’arrière-plan de nos réflexions. Il sera maintenant plus facile d’examiner la notion de développement.

L’intention du développement

La bibliographie des ouvrages et études consacrés au développement est très abondante. Nous ne retiendrons ici que les éléments du dossier pertinents à notre propos.

Du fait même des caractéristiques intrinsèques des civilisations industrielle et post-industrielle, les contacts sont inévitables entre elles et les pays de tradition agricole, mais à des degrés très variables à travers le monde. Ce phénomène nous semble tenir de deux ordres convergents de motifs. La civilisation industrielle est de soi expansionniste : d’une part, elle doit sans cesse accroître les marchés de consommation de sa production; d’autre part, elle recherche à travers le monde entier les matières premières indispensables à son activité et les conditions de production les plus avantageuses, d’où l’installation de ses usines là où cela convient et aussi leur déplacement quand les conditions cessent d’être favorables. Dans cette perspective, l’objectif du développement, dans sa conception habituelle, s’inverse, en ce sens que ce sont les pays du Sud qui participent au développement des pays du Nord[4]. D’un autre côté, les pays à tradition agricole, devenus indépendants, veulent s’intégrer au monde industrialisé, comme partenaires à part entière, et définissent à cette fin des politiques d’industrialisation dont les capitaux proviennent pour une large part de l’aide internationale. Ce second aspect du développement est aussi paradoxal que le précédent, en ce sens que la volonté d’autonomie politique en matière de stratégie du développement s’assujettit peu à peu aux contraintes administratives des organismes internationaux de financement. L’évidence s’impose d’elle-même : que ce soit par expansion des pays du Nord ou par politique d’industrialisation de la part des pays du Sud, tout le monde doit faire face à la civilisation industrielle, de même qu’au mode d’organisation qui lui est propre.

Ce qui nous amène à constater que, jusqu’à tout récemment, la conception du développement prenait pour modèle le type d’industrialisation des pays du Nord, sans vraiment le remettre en cause, d’où, par exemple, l’importance accordée à l’industrie, comme en Chine ou en Algérie[5], ou à la mécanisation des activités traditionnelles comme l’agriculture (ainsi, le recours aux moissonneuses-batteuses de grande taille en Tunisie) ou la pêche (la fourniture de moteurs hors-bord aux pêcheurs sénégalais). Il semble que le chemin suivi par les pays aujourd’hui industrialisés se soit imposé comme le seul possible et qu’on ne se soit pas demandé s’il existait d’autres voies pour atteindre le même résultat. C’est la question qu’on se pose aujourd’hui, du moins dans les milieux intellectuels, mais sans grand succès en ce qui concerne l’invention de solutions de rechange, ni sans grande influence sur les politiques réelles poursuivies par les uns et les autres.

Chose plus surprenante, on a procédé partout comme si le développement de type « pays du Nord » ne comportait pas une culture propre et n’en entraînait pas la diffusion, et donc la concurrence, à l’égard des cultures du Sud. Ainsi, on a installé des usines un peu partout dans le monde, de la même manière partout. Les seules modifications admissibles étaient et sont encore d’ordre technique et technologique, en fonction des caractéristiques du lieu. Il semble évident et acceptable à première vue que les procédés de fabrication soient les mêmes partout : une raffinerie ne peut pas être beaucoup différente d’une autre. Mais une usine ne se réduit pas à un procédé de fabrication. Elle comporte aussi des caractéristiques humaines : une division de la tâche selon une certaine logique, dont la compréhension exige déjà un minimum de connaissances techniques; un partage des fonctions et des tâches entre les divers éléments qui composent le personnel, d’où une intégration de chacun dans l’ensemble au point que tout est compromis si chacun ne fait pas exactement ce qu’il doit faire, ce qui suppose le sens de la discipline, la conscience de la responsabilité personnelle, le sens de la solidarité à l’égard du fonctionnement global, même si le rôle qu’on y joue est très humble; d’où une certaine organisation de l’autorité, en général par paliers, depuis le directeur jusqu’au contremaître et au chef d’équipe. L’usine vit aussi selon un horaire et une cadence, d’où une conception du temps particulière qui n’a rien à voir avec le temps ordinaire, l’alternance du jour et de la nuit, des moments de travail et de repos des civilisations agricoles. En somme, sans poursuivre davantage, on voit bien que le développement ne se limite pas à des aspects strictement économiques ou technico-scientifiques, mais qu’il touche aux éléments les plus simples et les plus familiers de la vie de chacun.

Enfin, le développement implique nécessairement l’usage d’une ou de plusieurs langues pour les communications administratives et techniques internes et externes. En général, on ne s’est guère demandé de quelle langue on ferait usage et on a utilisé surtout l’anglais ou le français, selon les zones d’influence, du fait que ces langues disposaient des terminologies requises et qu’elles étaient de bons instruments de communication internationale. On a rarement poussé l’analyse plus loin.

Le contact entre civilisation industrielle et civilisation agricole entraîne donc des bouleversements culturels, qu’on a eu tendance à sous-estimer : l’image publicitaire du Bédouin à chameau sur fond de raffinerie est moins pittoresque qu’elle ne le semble de prime abord; il faut surtout se demander ce que le Bédouin, assis sur son chameau, ressent et pense en regardant ce qui lui arrive.

Nous ne nous intéresserons ici qu’aux bouleversements d’ordre linguistique.

L’essentiel tient au fait que le développement met en contact des langues dont les ressources satisfont bien les besoins des cultures particulières, chacune dans son type de civilisation, mais qui ne couvrent pas les mêmes champs notionnels, de sorte que l’expression de la culture industrielle n’est pas totalement possible aujourd’hui par les langues du Sud. Autre phénomène tout aussi important : la concentration de la population dans les villes, provoquée par l’industrialisation, entraîne la confrontation de langues ou d’usages différents de la même langue qui, jusqu’alors, avaient existé dispersés sur le territoire. Les locuteurs prennent ainsi conscience, plus intensément, de l’existence et des inconvénients du multilinguisme ou de la variation linguistique, et cherchent les moyens d’y remédier. On comprend alors que les pays du Sud aient tendance à régler les deux problèmes en faisant usage de l’une ou l’autre des langues du Nord, même si elles sont en fait des langues étrangères. On met alors de l’avant les avantages de l’usage de ces langues, qui sont réels puisqu’elles permettent de s’approprier des connaissances, d’augmenter le rayon des communications avec les autres pays, et même d’entreprendre l’adaptation des langues du Sud à des fonctions nouvelles.

Les attitudes de ceux qui s’intéressent au développement, aussi bien au Nord qu’au Sud, reflètent cet embarras. Comment faire face aux déficiences terminologiques des langues du Sud : est-ce qu’il vaut la peine de les moderniser et comment est-ce qu’on le fait ? Comment concevoir l’emploi des langues européennes en situation de bilinguisme et de concurrence forcée avec les langues du Sud, puisque, pour une longue période encore, elles seront nécessaires comme langues du développement et des communications internationales : peut-on concevoir une forme de bilinguisme acceptable et comment y arriver ? Les locuteurs des langues européennes doivent-ils se désintéresser de ces problèmes, faire comme si cela ne les regardait pas, ou au contraire participer au développement des langues du Sud et à l’évolution du bilinguisme en leur faveur, mais alors sans, d’un côté, passer pour traître à sa propre langue et sans, de l’autre, s’ingérer dans des questions qui concernent au premier chef les gens du Sud ? Que faire du multilinguisme : y a-t-il moyen de concilier multilinguisme et modernité, multilinguisme et unité nationale; faut-il moderniser toutes les langues ou seulement certaines; dans ce cas, selon quels critères doit-on choisir celles qu’on utilisera dans les communications institutionnalisées ?

Il n’y a donc aucune échappatoire possible. L’intention du développement doit prendre en considération ses propres implications culturelles, et tout particulièrement ses implications linguistiques. Si on ne le fait pas, les pays du Sud ne pourront pas « se moderniser sans changer d’âme », selon l’expression de Marie Cardinal[6], et les affrontements culturels seront inévitables. L’évolution récente d’un pays comme l’Iran démontre brutalement l’échec d’une stratégie de développement qui néglige ou ignore les cultures en contact.

L’intention de l’identité culturelle

La notion d’identité culturelle, si elle est de perception intuitive, ne se laisse pas facilement circonscrire dans une définition. La difficulté provient de ce qu’on peut l’appréhender de divers points de vue.

La notion d’identité culturelle est, à l’évidence, en relation avec l’existence d’un groupe humain particularisé. Les termes utilisés pour désigner un tel groupe, comme nation, ethnie, tribu, peuple, population, sont eux-mêmes déjà dotés d’une charge sémantique et idéologique qui prête à controverse et qui en rend l’usage délicat. Mais il demeure qu’il n’y a pas de groupe sans sentiment d’une personnalité propre, ou, à l’inverse, que le sentiment d’être distinct est à l’origine de la conscience de former un groupe humain original. Toutes les définitions consultées confirment cette assertion, par exemple celle-ci, de Selim ABOU[7], qui est exemplaire :

Nous entendons par groupe ethnique un groupe dont les membres possèdent, à leurs propres yeux et aux yeux des autres, une identité enracinée dans la conscience d’une histoire ou d’une origine commune. Ce fait de conscience est fondé sur des données objectives telles qu’une langue, une race ou une religion commune, voire un territoire, des institutions ou des traits culturels communs, quoique certaines de ces données puissent manquer.

Dans ce sens, la préoccupation de l’identité culturelle est universelle et s’observe aussi bien au Québec, par rapport au reste du Canada ou par rapport à la France, que dans les pays arabes et africains par rapport à l’Europe ou à l’Amérique. Le sentiment de la différence, tout légitime qu’il soit, comporte cependant le risque, universel également, de l’exacerbation, qui entraîne la méfiance à l’égard de l’autre, une suraffirmation de ses propres caractéristiques, à la limite le refus du dialogue culturel et l’isolationnisme.

D’un autre point de vue, la notion d’identité culturelle implique une certaine conception de la culture, qui en définit le contenu. Jusqu’à maintenant, certains traits culturels ont été privilégiés, en général ceux dont le pouvoir symbolique est intense et aisément perceptible. L’identité culturelle s’est donc manifestée surtout par la religion, la langue, les arts (musique, littérature, peinture, architecture, artisanat), les us et coutumes (entre autres le costume, la cuisine, les chants et les danses). L’importance relative de chaque élément est très variable d’une situation à l’autre, d’un moment à l’autre de l’histoire, surtout en ce qui concerne la religion. La notion de patrimoine est aussi très importante et exprime la volonté de retrouver ou de maintenir les liens avec le passé, avec l’Histoire et l’Héritage du groupe; poussée à l’extrême, cette recherche de la filiation peut déboucher sur le conservatisme et même sur le passéisme.

Pour tous et partout, la langue apparaît comme le vecteur le plus efficace de l’identité culturelle. Le désir de faire usage des langues nationales, de sa langue à soi, se comprend aisément et s’observe dans toutes les situations de bi ou de multilinguisme : francisation au Québec, arabisation dans les pays du Maghreb et naguère dans les pays du Machrek, malgachisation à Madagascar, flamandisation en Belgique, intention d’utiliser les langues africaines dans tous les pays d’Afrique subsaharienne[8]. En général, les mesures prises pour atteindre cet objectif touchent surtout l’alphabétisation, l’enseignement primaire, l’information, le commerce traditionnel, certains secteurs de l’administration publique, notamment ceux qui sont directement en contact avec la population, comme le ministère de l’Intérieur ou celui de la Santé. Dans quelques cas seulement, les politiques linguistiques sont globales, comme au Québec, en Belgique ou en Suisse. Il est vrai que, dans la plupart des cas, les difficultés sont grandes : description linguistique incomplète, manque de terminologie, multilinguisme des langues nationales, bilinguisme forcé avec les langues européennes. Mais, malgré ces difficultés, l’usage des langues nationales sera toujours désiré comme moyen premier d’identité culturelle. Nous ne voyons pas comment il pourrait en être autrement.

Enfin, la notion d’identité culturelle recouvre aussi un mouvement sociopolitique, dont les manifestations sont diverses. Tout d’abord, un mouvement d’affirmation des cultures nationales, qui a pour objectif d’en faire valoir la légitimité et la qualité, en général face aux cultures occidentales ou en réaction à la culture de l’ex-métropole[9]. Les thèmes principaux en sont l’égalité intrinsèque des cultures, la capacité d’une culture de se développer pour satisfaire à des besoins nouveaux, le déséquilibre des moyens de développement et de diffusion des cultures et non celui des cultures elles-mêmes[10], la nécessité des rapports d’échanges et d’emprunts entre les cultures. Autre aspect du même mouvement : l’analyse critique des méfaits du colonialisme culturel est entreprise, dont les mots-clefs sont les mots « aliénation » et « dépendance »; les ouvrages de Memmi sur ces sujets sont très représentatifs de ce courant[11]. En dernier lieu, et plus récemment, on prend conscience des rapports entre Culture et Économie, et on commence à peser les avantages et les inconvénients de la diffusion des modèles culturels à l’occasion de l’industrialisation et par le biais de la consommation des produits d’une culture étrangère, aussi bien culturels (les films ou les émissions de télévision par exemple) que techniques (l’ordinateur) ou scientifiques. Se trouve ainsi démontrée la nécessité d’une politique culturelle qui englobe tous les aspects de la vie collective, ce qui donne une tout autre dimension à la recherche de l’identité culturelle et ce qui remet en cause les moyens traditionnels de son affirmation.

Ce dernier aspect de la notion d’identité culturelle a évidemment eu des répercussions dans les pays du Nord, ou dans les pays dont les cultures se répandent — essentiellement, en ce qui nous concerne ici, les États-Unis, la France et, d’une manière moindre, la Belgique. Le résultat en est une sorte de mauvaise conscience diffuse chez tous ceux qui ont affaire aux pays du Tiers-Monde, qui provient surtout de ce que personne ne sait trop aujourd’hui comment évaluer l’accusation d’ethnocentrisme culturel et linguistique formulée à l’égard des pays du Nord. Cette réaction entraîne des attitudes différentes selon les domaines d’intervention. Lorsqu’il s’agit de développement économique, l’attitude la plus commune est de regretter qu’il entraîne des heurts culturels, mais de considérer en même temps que c’est là le prix à payer pour s’insérer dans l’économie mondiale. À l’extrême, cette position est insoutenable, mais il demeure qu’il y a là un problème réel, dont la solution est complexe. Lorsqu’il s’agit d’éléments culturels au sens étroit du terme, comme la langue, l’éthique, la philosophie, l’organisation sociale, l’attitude la plus répandue est d’affirmer l’autonomie entière de chaque pays en ces matières. Cette position est très juste si on entend par là que les décisions à prendre sur ces sujets relèvent en effet des sociétés concernées et non des observateurs du dehors. Mais elle est éminemment discutable si elle signifie, ou bien que toutes les solutions sont d’égale qualité, ou bien que la connaissance et la discussion de l’expérience de l’une ne peuvent être d’aucune utilité pour l’autre. Confronter des solutions, exposer et faire connaître des expériences, discuter à ces occasions du pour et du contre de chaque manière de voir, même si cela implique des affrontements, n’est néanmoins pas la même chose que prendre les décisions à la place de ceux qu’elles concernent : en coopération internationale, l’information n’entraîne pas nécessairement le dirigisme. Et, à la limite, « quand le respect déclaré des différences culturelles se traduit par l’indifférence à l’égard des autres cultures, il trahit une nouvelle forme d’ethnocentrisme, marquée non plus par le sentiment de supériorité, mais simplement par le mépris[12] ».

L’origine du développement culturel peut donc se concevoir comme endogène si on se place du point de vue des choix à faire et des décisions à prendre. Mais du point de vue du contenu, un développement culturel strictement endogène supposerait la coupure totale d’avec les autres cultures et d’avec les courants culturels qui, comme les vents, sillonnent la planète sans respect des frontières. Toutes les tentatives de protectionnisme culturel ont échoué jusqu’à maintenant. On ne peut donc pas ne pas s’engager dans le dialogue des cultures, avec tous les risques et tous les bénéfices qu’il comporte.

Si on revient à l’analyse comparée de la civilisation agricole et des civilisations industrielle et post-industrielle, il apparaît qu’il est d’autant plus difficile de protéger une identité culturelle qu’elle appartient davantage à la civilisation agricole et qu’elle se trouve confrontée à la civilisation postindustrielle. La chose n’est pas impossible, mais elle est tragique, au sens le plus noble de ce mot où l’Homme affronte un destin obscur et menaçant, d’où l’émotion intense avec laquelle il considère l’avenir. La tragédie est encore plus grande si le développement économique est coupé du développement culturel. De même que l’identité culturelle ne peut être statique, figée comme un instantané par un ensemble de traits, de même elle ne peut évoluer d’une manière cohérente que si elle intègre les éléments du développement économique, dont, au premier chef, de nouvelles notions à exprimer et un type de communications qui suppose l’existence d’une langue standard. Nous voici de nouveau devant l’aspect linguistique, mais cette fois il concerne l’identité et le développement culturels.

L’aménagement linguistique

L’aménagement linguistique se présente alors comme un effort de rationalisation des choix à faire et des mesures à prendre pour doter le développement d’une politique linguistique qui, à la fois, respecte les aspirations culturelles des pays et permette les mutations socio-économiques jugées souhaitables par eux.

Il est sans doute opportun de rappeler ici les composantes essentielles de la notion d’aménagement linguistique[13], selon la distinction maintenant habituelle entre aménagement du statut de la langue et aménagement de la langue elle-même.

Quelques éléments de linguistique générale se trouvent ici impliqués.

La langue remplit diverses fonctions au sein de la société. Celles que nous identifions ci-après n’ont rien à voir avec celles de Jakobson[14], justement parce que nous nous intéressons aux rôles de la langue dans la société et non à ses rôles dans la situation canonique de communication. Nous distinguons cinq fonctions, que nous présentons brièvement. Elles ne s’excluent pas, bien au contraire : la distinction est strictement méthodologique. La première fonction est dite intégrative : la langue maternelle et, d’une certaine manière, l’acquisition d’une langue étrangère permettent la participation à la culture d’un groupe ethnique, soit parce qu’elle en est l’un des éléments les plus importants, soit parce qu’elle permet d’accéder de l’intérieur aux autres éléments de cette culture. Les fonctions de communication et d’expression sont corrélatives, puisqu’elles rejoignent deux intentions du même acte de parole : dire le plus exactement possible ce que l’on a à dire (s’exprimer), en puisant dans la connaissance que l’on a de la langue les éléments les plus aptes à transmettre le message; se faire comprendre (communiquer), en tenant compte de la capacité linguistique de l’interlocuteur. La fonction esthétique se manifeste lorsque la langue est considérée comme un matériau dont on veut tirer des effets, comme il arrive en littérature, en poésie, au théâtre, dans la chanson, ou encore en publicité ou en art oratoire. Enfin, la fonction ludique indique que l’usage du système linguistique est aussi une source ou une occasion de jeu et de plaisir. En aménagement linguistique, les fonctions les plus importantes sont la fonction intégrative et la fonction de communication.

On confond parfois, à tort, fonctions de la langue et domaines d’utilisation. Dans des expressions comme « langue de travail », « langue d’enseignement », « langue de gestion », il s’agit de domaines d’utilisation de la langue et non de fonctions, encore moins de formes particulières de la langue. Ces expressions sont souvent commodes, mais aussi ambiguës. La même remarque vaut pour « langue de spécialité », qui laisse croire à l’existence d’une langue propre à une spécialité alors qu’il faut comprendre surtout une terminologie spécifique et quelques caractéristiques stylistiques. Cependant, chaque domaine d’utilisation génère ses propres besoins linguistiques, surtout terminologiques. La manière de satisfaire à ces besoins est de première importance en aménagement linguistique.

La distinction entre communications individualisées et communications institutionnalisées est essentielle, puisqu’elle délimite le champ possible de l’intervention linguistique. Comme l’adjectif l’indique, la communication individualisée désigne l’acte personnel par lequel un individu entre en relation avec un autre au moyen du langage. L’individu porte alors l’entière responsabilité de son usage de la langue, et rien ne peut le contraindre qu’il n’accepte lui-même. On entend par communication institutionnalisée l’acte, le plus souvent anonyme, par lequel une institution communique avec des personnes ou avec d’autres institutions, pour les fins de ses activités; par exemple l’État avec les citoyens, une société commerciale avec ses employés, ses clients ou ses fournisseurs. Ici, le mot « institution » est pris au sens le plus large d’entité devant son existence à une loi (personnes morales), à un accord international ou encore à une constitution coutumière ou écrite, comme les États. La typologie des communications institutionnalisées varie selon les genres de sociétés, donc d’organisations sociales. On peut citer celles qui ont comme sources les institutions suivantes : le système d’enseignement, l’administration publique, les institutions sociales comme la religion ou l’armée, les médias, surtout la radio et la télévision, les institutions économiques comme les banques, les commerces, les usines, les services. Dans ce type de communication, l’institution a le choix de la langue, ou de la variante de la langue qu’elle utilise, et elle a le pouvoir d’en contrôler l’usage. Comme il s’agit surtout de communication écrite, le niveau de conscience linguistique est très élevé chez le rédacteur, qui peut recourir aux instruments habituels de référence, lorsqu’ils existent : dictionnaires, lexiques et grammaires de la langue. Dans cette sorte de communication, un certain dirigisme peut exister, du moins est-il possible d’édicter et de faire respecter des directives.

Le besoin d’aménagement linguistique est perçu en général dans les cas où deux ou plusieurs langues coexistent sur le même territoire. Le recours à la notion de bilinguisme est donc constant, sans cependant les nuances qu’un terme aussi vague exige. Certaines distinctions sont donc utiles. Le bilinguisme est de langue commune lorsqu’il résulte de la connaissance des éléments de base d’une langue : la prononciation, la grammaire, le vocabulaire fondamental, les principales tournures idiomatiques; il est de langue spécialisée lorsqu’il concerne la communication pour l’exercice d’une profession ou d’un métier : la connaissance de la terminologie spécifique est alors très importante et peut pallier une certaine utilisation erronée du système linguistique proprement dit, comme on l’admet dans l’approche fonctionnelle de l’enseignement d’une langue étrangère aux adultes actifs. Le bilinguisme est un projet personnel quand c’est l’individu qui décide lui-même d’apprendre une autre langue pour des raisons culturelles ou professionnelles; il devient un projet collectif lorsqu’il est le seul moyen, soit de faire coexister plusieurs groupes linguistiques dans le même pays, soit de communiquer avec des locuteurs étrangers parlant d’autres langues, avec lesquels on entretient des relations politiques ou économiques. Dernière distinction : le bilinguisme est institutionnel lorsqu’il est une disposition de l’organisation sociale, établie par une loi; il est fonctionnel lorsque la connaissance d’une langue étrangère est liée à l’exercice de certaines fonctions nettement identifiées, pour des raisons bien déterminées. Le bilinguisme fonctionnel permet l’organisation des communications selon les contraintes linguistiques de la situation, sans faire peser sur tous la nécessité de la connaissance de la langue étrangère et sans consacrer le bilinguisme comme institution. Un projet d’aménagement linguistique comporte toujours une stratégie de bilinguisme.

Ceci dit, on peut examiner comment l’aménagement linguistique peut être utile aux pays du Sud.

Le problème central est celui du statut des langues en contact, en prenant garde de confondre leur statut juridique avec la réalité de leur usage dans la vie quotidienne : il peut, en effet, exister un écart parfois considérable entre les dispositions de la constitution d’un pays relatives aux langues officielles et la réalité des choses. Ce qui importe donc ici, c’est de déterminer quel usage sera fait des langues aussi bien nationales qu’étrangères dans les communications institutionnalisées. Selon la complexité de chaque situation sociolinguistique particulière, cela revient à examiner trois aspects de la même question : quelles langues seront utilisées, dans quels domaines chacune le sera-t-elle, quel usage fera-t-on des langues européennes ? Il est essentiel que l’examen de cette question tienne compte, à la fois et en même temps, des impératifs du développement économique et des aspirations en matière d’identité culturelle.

Pour ce faire, nous avons dégagé de l’expérience québécoise[15] une méthode d’intervention en étapes successives, chacune ayant à nos yeux une importance égale du fait qu’elles sont en étroite corrélation l’une avec l’autre.

Toute intention d’aménagement du statut des langues exige une connaissance approfondie de la situation linguistique de départ, à un certain niveau d’abstraction pour dégager les lignes de force du paysage et dans le détail pour bien fonder la vue générale. Le danger ici est l’impressionnisme et le jeu inconscient des a priori : il vaut donc mieux procéder à cette description détaillée de la situation avec le maximum de rigueur méthodologique. Il s’agit uniquement de décrire ce qui est, non de choisir ce que l’on veut qui soit. À cette étape-ci, le choix est prématuré. L’objectif est que le plus grand nombre de personnes comprennent la situation et réfléchissent aux choix possibles, en soupesant le pour et le contre de chacun et de tous, ce qui favorise la formation d’un certain consensus social en matière de langue. La recherche d’un consensus n’est pas synonyme d’unanimité, bien au contraire.

À partir de la description de la situation de départ, il faut ensuite définir les caractéristiques de la situation jugée souhaitable et qui sera considérée comme situation-cible. Alors que l’étape précédente a surtout mis à contribution des spécialistes, cette étape est surtout de la responsabilité des dirigeants du pays qui doivent formuler des politiques, leur donner une forme administrative et juridique, les présenter aux citoyens et les faire accepter par eux, selon les usages du pays. Il vaut mieux aborder d’un seul coup tous les domaines d’emploi de la langue à cause de leurs interactions. C’est ici qu’apparaît nettement qu’un plan d’aménagement linguistique ne peut provenir que du pays lui-même, jamais de l’extérieur.

Une fois la situation-cible définie, il convient de mettre au point une stratégie qui permettra de passer de la situation de départ à la situation-cible. Cette stratégie doit être originale puisqu’elle correspond à une situation et à des objectifs particuliers. Elle doit être conçue en fonction de quatre facteurs fondamentaux : le temps, étant donné qu’un aménagement linguistique est nécessairement évolutif, qu’il doit s’étaler sur une période de temps plus ou moins longue selon les éléments de la stratégie (on estime à une trentaine d’années la durée d’une transformation terminologique complète); le mode de contrôle du processus de changement, parce qu’il est indispensable qu’un organisme doté d’autorité soit responsable de l’application de la stratégie pour la maintenir au long des années et voir à ce qu’elle se traduise dans les faits; les ressources financières adéquates au financement des activités de cet organisme; enfin, la conception et la réalisation d’un certain nombre de travaux d’ordre linguistique, nécessaires à la réalisation de l’un ou l’autre aspect de la stratégie linguistique.

En suivant cette démarche, on devrait arriver à clarifier la question de l’usage des langues nationales et à définir une relation de complémentarité entre elles et les langues européennes. Il n’y a là rien d’impossible ou d’utopique : des pays se sont engagés dans des plans d’aménagement linguistique, qui sont autant de précédents dont on peut tirer profit et argument. Citons, à titre d’exemple, le Québec, le Canada, la Belgique, la Norvège, la Yougoslavie, Israël, le Rwanda, Madagascar[16]. L’opération est donc parfaitement légitime. Les habitudes de communication des pays du Nord et des multinationales s’en trouvent affectées et modifiées, mais c’est un des aspects de la relation Nord-Sud qu’il faut aborder de part et d’autre. Chose certaine, il revient aux pays du Sud de formuler leurs intentions d’avenir, avec réalisme mais aussi avec assurance : autrement, rien ne changera.

La mise en place d’une stratégie d’aménagement linguistique entraîne en général des travaux qui portent sur les langues elles-mêmes. Par exemple, le Québec a dû se lancer dans une vaste opération de récupération terminologique pour faire du français une langue de travail, en lieu et place de l’anglais. La chose est particulièrement vraie dans le cas des pays du Sud. Sans prétendre à la qualité d’expert, mais uniquement à titre indicatif, nous donnerons ici quelques exemples de travaux linguistiques préalables à la réalisation d’une politique linguistique, selon les deux axes qui nous semblent les plus névralgiques : l’établissement d’une langue standard et la terminologie.

Nous avons vu précédemment qu’autant la civilisation agricole s’accommode de la variation linguistique, autant la civilisation industrielle et postindustrielle exige pour ses communications l’émergence d’une langue standard. Nous entendons par langue standard la généralisation d’un usage linguistique au sein de la totalité d’une communauté linguistique, usage reconnu par l’ensemble des usagers comme étant le meilleur et confirmé par son emploi dans les communications institutionnalisées[17]. Au cours du processus d’industrialisation, toutes les langues européennes se sont dotées d’une langue standard, selon une tolérance à l’égard de la variation caractéristique de chacune, mais sans jamais remettre en cause la nécessité d’une norme centrale, comme le français de Paris, l’italien de la Divine Comédie, l’allemand littéraire et administratif, l’anglais de la Cité ou l’américain de Boston[18]. Si, par ailleurs, on observe aujourd’hui un regain de légitimité de la variation linguistique, l’existence de la norme centrale n’est jamais remise en cause fondamentalement : personne ne souhaite l’éclatement de la communauté linguistique en dialectes régionaux. Nous avons par ailleurs[19] appelé « régulation linguistique » le phénomène par lequel un modèle linguistique s’impose et se perpétue comme norme au sein d’un groupe linguistique donné, et nous avons tenté d’expliquer ce phénomène, antérieur à ce qu’il est convenu d’appeler « l’usage ». Toutes ces observations sont pertinentes à l’examen de l’état sociolinguistique des langues du Sud, en général dispersées en un nombre plus ou moins grand de variétés.

Une langue standard est faite du point de convergence d’une reconnaissance sociale, d’un travail technique de mise au point et d’une illustration par l’Art. Appliquée aux langues du Sud, cette définition nous oblige à quelques remarques. Plusieurs langues ne sont pas encore totalement décrites : il faut donc poursuivre le travail d’analyse et publier les ouvrages de référence qui en découlent sous forme de grammaires, de dictionnaires, de traités de phonétique et de phonologie. On y trouvera du coup les données indispensables à la constitution d’une orthographe, qui n’est pas encore parfaitement arrêtée pour certaines d’entre elles. Par ailleurs, soit de par les résultats des travaux des linguistes, soit sous l’influence de facteurs sociaux tout autres, soit de par l’un et l’autre à la fois, un certain usage de la langue, parmi toutes les variétés existantes, jouera le rôle d’usage officiel et sera diffusé comme tel à travers la population. Ce processus est déjà en cours. Enfin, la variété retenue comme usage officiel s’impose d’autant plus comme norme qu’elle est utilisée en Art : en poésie, en littérature, dans les chansons, au théâtre. Presque toutes les langues du Sud sont actuellement en voie de standardisation, du moins celles qui sont considérées comme langues nationales. La linguistique européenne, tout au moins française, s’étant constituée à une époque où les formes standards des langues étaient arrêtées, nous avons l’impression que les notions de « langue » et de « langue standard » se sont confondues, de sorte que les linguistes se trouvent embarrassés face à l’analyse des continuums de variation des langues du Sud et gênés devant ce qu’implique la constitution d’une langue standard, qu’ils considèrent souvent comme du dirigisme linguistique. Ce débat est toujours d’actualité.

Les travaux de terminologie sont en relation avec cette question de la langue standard. Ils découlent en général de la confrontation du contenu notionnel actuel des langues du Sud avec celui que véhicule le monde industriel et post-industriel, d’où l’examen des moyens de chaque langue d’exprimer des notions nouvelles. Deux situations se présentent alors. Ou bien, la langue peut exprimer une notion de plusieurs manières plus ou moins équivalentes, dont il faut faire l’inventaire avec précision dans le but de cerner la définition propre à chaque terme et d’en décrire le statut exact dans l’usage. On réunit ainsi tous les renseignements nécessaires à la discussion des cas de synonymes, au-delà de l’impressionnisme. Ou bien, aucun terme de la langue ne correspond à la notion. Dans ce cas, on a le choix ou de faire un emprunt à une langue étrangère, ou de créer un néologisme. La terminologie s’occupe en général des lexiques de spécialité, dont l’une des caractéristiques est la recherche de l’univocité. Le plus souvent, les travaux terminologiques entraînent donc le besoin d’un acte de normalisation dont l’objectif est de recommander l’usage soit de l’un des synonymes, soit de l’emprunt par rapport au néologisme, soit de l’un des néologismes parmi ceux qui ont été créés, en somme de doter l’un des termes d’un statut officiel, apparenté à celui des mots du lexique de la langue standard. La démarche terminologique, de même que la procédure de normalisation, suppose une méthodologie dont certains organismes aussi bien du Nord que du Sud ont l’expérience. On peut donc, en ce domaine, formuler des programmes de coopération Nord-Sud et Sud-Sud soit d’information, soit d’entraînement méthodologique, soit d’enseignement de la terminologie. L’adaptation terminologique des langues ne pose aujourd’hui aucun problème insurmontable.

Les travaux terminologiques sont nécessaires à presque tous les éléments d’un programme d’aménagement linguistique : enseignement en langues nationales, même au primaire, mais surtout au secondaire et toujours à l’université; usage des langues nationales comme langues de l’activité économique ou administrative. Les besoins terminologiques sont particulièrement considérables dans les lexiques de spécialité, lorsqu’il s’agit par exemple de l’usage d’une langue comme langue de travail dans les usines. La terminologie prend ainsi toute son importance et cesse d’apparaître comme la manie de quelques amateurs de termes techniques.

Un programme d’aménagement linguistique doit donc comporter un volet de travaux linguistiques et terminologiques. Beaucoup ont échoué ou stagnent pour ne pas l’avoir prévu. D’après l’expérience des uns et des autres, la conclusion s’impose qu’un organisme doit être chargé de ces travaux et doté de suffisamment d’autorité pour prendre les décisions opportunes et les faire respecter dans les communications institutionnalisées, car la standardisation et la normalisation n’ont pas pour objet les communications individualisées, dont l’émetteur demeure toujours le maître, à ses risques et périls.

Voilà un bien long parcours pour examiner la place de la langue et de la terminologie dans le développement.

Il fallait d’abord bien s’entendre sur la notion même de développement et faire apparaître qu’il s’agit là surtout de contacts, brusques le plus souvent, entre des états de civilisation différents, qui se vivent dans des cultures distinctes mais tout aussi valables. Toute la question est de savoir comment procéder à la confrontation des cultures et comment concilier la fidélité au passé et l’intégration d’éléments culturels nouveaux, indices l’un et l’autre de l’évolution vers un avenir collectif tout proche. L’industrialisation n’est alors qu’un élément d’une problématique globale, qui en accélère cependant le processus. Le développement réduit à l’industrialisation n’est pas viable et court à la catastrophe : c’est l’apprenti sorcier.

La langue joue un rôle primordial à la fois dans le développement, comme instrument de communication, et dans l’identité culturelle, comme symbole d’appartenance et facteur d’intégration sociale. Il apparaît alors nettement que la langue du développement ne peut pas être surtout, encore moins seulement, une langue étrangère, sans provoquer un phénomène de rejet des traits culturels nouveaux au nom de l’identité. Non pas que l’usage d’une langue nationale soit le moyen de travestir et de faire accepter un changement culturel, mais bien qu’en ce faisant, on se trouve contraint de prendre en considération la culture du pays concerné et de l’intégrer comme élément du programme.

La stratégie du développement doit être globale et comprendre un plan d’aménagement linguistique. Si les langues nationales que l’on voudrait promouvoir au nom de l’identité culturelle ne reçoivent pas une motivation socio-économique par le développement, elles risquent de se folkloriser et d’être tenues pour secondaires par rapport aux langues européennes.

Enfin, si la question linguistique et culturelle ne se règle pas d’une manière satisfaisante aux yeux des citoyens des pays en voie de développement, elle risque de détourner les énergies, de maintenir les conflits, en conséquence de retarder et de compromettre le développement.

Ainsi, nous arrivons à la conclusion que, même si l’aménagement linguistique des États est une opération très délicate et difficile du point de vue politique, il y a plus de profit à s’y engager qu’à laisser persister des sources d’affrontements sociaux qui gêneront ou compromettront l’évolution du pays.

Notes

Les enjeux terminologiques de l’innovation

Eh, dit le Seigneur, ils ne sont tous qu’un peuple et qu’une langue et c’est là leur première œuvre! Maintenant rien de ce qu’ils projetteront de faire ne leur sera impossible.

Livre de la genèse, 11 : 1 à 8

Aucune langue ne peut, sans péril pour les autres, pour elle-même, et pour la science dans son ensemble, prétendre à l’universalité. Si les sciences humaines se proposent à décrire l’homme dans sa diversité, cette diversité passe aussi par les langues qui l’expriment.

Alain Lagarde, agrégé de philosophie, Le Monde

Notre intention n’est pas de traiter ici tous les aspects du problème de l’utilisation du français comme langue scientifique ou technologique de pointe. Les colloques de Montréal ou de Bruxelles consacrés à ce sujet ont permis un examen très détaillé de tous les aspects de la question, au point qu’on peut en considérer l’analyse comme exhaustive. De même, à ces occasions, de nombreuses stratégies ont été proposées en vue de favoriser un emploi plus soutenu du français dans les publications ou les réunions scientifiques de haut niveau et on ne peut que regretter de ne pas en avoir la liste et les descriptions, ne serait-ce que pour se rendre compte qu’il est possible de réagir à l’égard de l’omniprésence de l’anglais sans compromettre la carrière de personne et surtout sans avoir recours aux prothèses que seront toujours, en ce domaine, les organismes dédiés à l’affirmation et à la défense de la langue française.

Nous nous proposons plus simplement de réfléchir un moment sur les aspects terminologiques de la concurrence entre l’anglais et le français, d’essayer en somme de prévoir l’avenir du français techno-scientifique si la tendance actuelle se maintient.

Au centre du débat, sous les feux les plus intenses de tous les réflecteurs de la rampe, posons la constatation suivante, évidente pour la plupart des observateurs : la vitalité des vocabulaires de spécialités dépend des spécialistes eux-mêmes et non des terminologues ou lexicologues professionnels. L’innovation terminologique est une conséquence de l’innovation scientifique ou technologique : celui qui crée nomme, au point que nommer d’une manière nouvelle peut donner l’illusion de la nouveauté.

D’où en arrière-plan mais déterminante, la dynamique des attitudes des scientifiques francophones eux-mêmes à l’égard de l’image du français. Nous avons plus haut parlé de « concurrence » entre l’anglais et le français, ce qui laisse supposer une conscience de la rivalité entre les deux langues aussi bien chez les francophones que chez les anglophones. Nous ne pensons pas qu’il en soit ainsi, du moins chez le plus grand nombre de spécialistes anglophones, qui utilisent naturellement leur langue pour exposer les résultats de leurs travaux, à la limite sans se préoccuper de savoir si les étrangers les comprendront : ils sont suffisamment nombreux pour former un club entre eux! Ce sont plutôt les spécialistes francophones qui doivent connaître l’anglais pour accéder à la production scientifique anglo-américaine et qui croient nécessaire d’utiliser l’anglais pour élargir la diffusion de leurs idées et assurer leur propre rayonnement professionnel. Il serait donc sans doute plus juste de parler ici d’abandon du français en faveur de l’anglais par les scientifiques francophones eux-mêmes. Ce qui nous amène de nouveau à nuancer une affirmation précédente : ceux qui sont conscients de la responsabilité des scientifiques à l’égard des vocabulaires de spécialités ne sont pas le plus souvent les scientifiques, mais des observateurs extérieurs. La chose était particulièrement évidente lors du colloque de Montréal, où beaucoup de scientifiques ont soutenu qu’ils étaient d’abord et avant tout responsables de leur propre compétence dans leurs disciplines, de l’avancement des connaissances dans le champ de leurs spécialités, et que l’utilisation pour ce faire d’une langue particulière, ou de plusieurs langues différentes est un phénomène secondaire. Personne ne peut, en effet, soutenir le contraire. Mais, en même temps, personne ne peut contredire qu’il revient aux scientifiques d’assurer le renouvellement de leurs terminologies selon l’évolution des connaissances, des méthodes et des techniques. Apparemment, nous sommes ainsi dans un cul-de-sac.

Du moins, tant et aussi longtemps que nous posons une relation d’opposition entre les termes du débat : pour un scientifique francophone, accepter la responsabilité de la vitalité de la langue de sa spécialité n’entraîne pas l’usage exclusif du français. Il nous faut donc nuancer les positions. D’une part, il nous apparaît essentiel que les scientifiques reconnaissent et assument la paternité de leurs vocabulaires de spécialités et qu’en conséquence, ils se préoccupent au jour le jour de les maintenir en santé, c’est-à-dire jeunes, dynamiques, inventifs et pas trop contaminés par des corps étrangers, ne serait-ce que pour maintenir véridique l’adage à l’effet que la rigueur scientifique se manifeste par l’exactitude de la terminologie disponible et utilisée. Cette préoccupation devient essentielle dans tout ce qui touche à l’enseignement : manuels, cours écrits et oraux, travaux des étudiants. D’autre part, il faut mettre au point une forme de bilinguisme scientifique, en se guidant sur les éléments variables des situations de communication selon les lieux, les interlocuteurs, les langues d’usage admises, la disponibilité de la traduction simultanée, l’audience d’une revue, le caractère plus ou moins politique d’une réunion, les types de communication : rapport interne de recherche, article de revue, article de vulgarisation, ouvrage spécialisé, ouvrage didactique, conférence, cours, etc. L’identification des variables pertinentes n’a pas été entreprise à notre connaissance, encore moins l’évaluation de l’importance des unes par rapport aux autres, etc. L’analyse du bilinguisme scientifique n’est guère avancée aujourd’hui et on ne s’est pas encore préoccupé jusqu’à maintenant de décrire les différents scénarios possibles, sauf peut-être au Québec en ce qui a trait à l’application de la Charte de la langue française aux laboratoires de recherche, et encore est-ce très fragmentaire. On note donc chez les scientifiques francophones un malaise certain quant à l’usage du français et de l’anglais dans les communications professionnelles, qui se manifeste par des conduites et des opinions extrêmement diversifiées, autour de trois pôles observables : l’indifférence à l’égard de la question, l’obéissance aux lois du marché des communications scientifiques, le militantisme en faveur de l’usage du français. Ce qui fait que les discussions sont le plus souvent émotives et désordonnées et qu’aucun consensus ne s’est dégagé chez les scientifiques à ce sujet.

Il devient donc chaque jour plus urgent d’étudier le phénomène du bilinguisme scientifique et de décrire les scénarios de conduite possibles. D’autant que le même type de problème se pose et se posera de plus en plus pour d’autres relations de bilinguisme que celle entre le français et l’anglais : ainsi, dans l’immédiat, il nous faut réfléchir à la relation entre le français et l’arabe dans la perspective de l’arabisation des facultés scientifiques et des ministères ou organismes administratifs à vocation scientifique ou technologique. Nous débouchons ainsi sur le problème plus vaste de l’aménagement linguistique des États bilingues ou multilingues.

Ceci étant dit, et sans chercher à en atténuer l’importance, nous n’avons pas encore abordé le noyau du problème. Car, au fait, pourquoi toute cette agitation? Qu’est-ce qui est en cause exactement? En dernière analyse, ce qui nous semble être la question essentielle, dont dépendent tous les autres aspects, y compris l’aspect économique, c’est la capacité de la langue française à exprimer la nouveauté, l’avenir en marche au jour le jour, donc la capacité de développer les outils terminologiques correspondant aux notions nouvelles au rythme où elles apparaissent. De ce point de vue, notre handicap le plus important est d’être sans cesse à la remorque de l’innovation étrangère, surtout américaine, le plus souvent exprimée en anglais à cause du statut de cette langue dans les communications scientifiques et technologiques internationales.

Évidemment, la solution la plus simple est de prendre le mot avec la notion, donc de faire un emprunt. C’est ce qui se produit le plus souvent, par commodité. En apparence, la procédure est sans danger et semble toute naturelle, ce qu’exprime bien l’argument, sans cesse répété, que « toutes les langues empruntent ». Nous en convenons, mais la question n’est pas pour autant réglée, puisque tout dépend du volume des emprunts et de leur concentration dans des zones de vocabulaire. Pour illustrer ce point, il n’y a qu’à comparer le nombre d’emprunts dans le vocabulaire général (moins de 5% dans la nomenclature du Petit Larousse) par rapport à celui dans des vocabulaires de spécialités, comme l’informatique, les fibres optiques, les synthétiseurs de son, où la grande majorité des termes couramment utilisés en français (!) sont des termes anglais. Sur ce point précis, la lecture des cahiers de la série Néologie en marche publiée par l’Office de la langue française du Québec est très révélatrice et très probante, puisqu’ainsi sont mis en lumière le poids de la terminologie anglaise dans des champs notionnels spécialisés et la difficulté d’élaborer par la suite, en retard par rapport à l’innovation, une terminologie française adéquate. Ceux que la démonstration intéresse pourront feuilleter les cahiers sur : le synthétiseur, les fibres optiques, les énergies renouvelables, l’environnement, l’emballage, les communications, la mécanisation forestière, entre autres domaines traités. Quand la terminologie d’un secteur de pointe est presque entièrement constituée de mots d’emprunt, comme il arrive, autre exemple, en micro-informatique, il ne s’agit pas d’un simple phénomène d’emprunt, mais bien d’aliénation terminologique. Encore là, à voir les choses cas par cas, et du strict point de vue linguistique, on peut considérer que ce n’est pas dramatique, que ce n’est pas si important, par exemple, que le langage Basic généralement utilisé pour le fonctionnement des micro-ordinateurs individuels soit en anglais, ou que les nouveaux modèles de microordinateurs soient mis sur le marché uniquement en anglais. C’est la multiplication des cas qui devient significative et qui finit, et c’est le point le plus important, par faire naître chez le francophone l’impression, puis la conviction, que l’anglais est la langue de la modernité et le français toujours en retard, ce qui rejoint d’ailleurs l’idée que l’Europe est vieille et l’Amérique jeune. L’emprunt n’est donc pas la meilleure tactique; ce ne peut être qu’une solution transitoire, au mieux un pis-aller. Notons enfin que le phénomène de l’emprunt est fort mal connu : la seule étude valable, celle de Deroy, date de 1956 et elle se préoccupe de l’emprunt en soi et non de sa fonction dans l’économie de la concurrence linguistique. Ici aussi, nous avons besoin d’une recherche adaptée aux conditions actuelles et d’une meilleure analyse de l’ampleur relative du phénomène, des avantages et des inconvénients de l’emprunt.

Reste la néologie, où il y aurait beaucoup à dire. Citons d’abord la remarque de Vaugelas, selon laquelle il en est de la néologie comme des modes nouvelles : seuls les sots s’y risquent. Elle est encore d’actualité quand le néologisme est perçu comme tel, puisque beaucoup de locuteurs trouvent prétentieux celui qui invente des mots. C’est là d’ailleurs l’une des raisons de la prolifération des emprunts, qui sont sans danger pour l’emprunteur, alors que l’inventeur de mots court des risques, dont celui de ne pas être compris, à moins qu’il ne prenne les précautions d’usage. Notons également que, contrairement à l’opinion reçue, les francophones créent continuellement un grand nombre de néologismes, comme en font foi les divers Dictionnaire(s) des mots nouveaux, ce qui prouve bien que le système de la langue française est parfaitement apte à générer des néologismes, contrairement à un autre préjugé. La contradiction apparente des deux propositions précédentes —risque et abondance des néologismes— s’explique par sentiment néologique : tous les néologismes ne sont pas perçus comme des néologismes, en ce sens qu’il y en a qui passent inaperçus, qui sont considérés dès l’origine comme des mots existants depuis toujours. Ainsi, le plus difficile est de proposer un néologisme pour remplacer un emprunt, car alors l’emprunt, qui a déjà sa place dans le vocabulaire, agit comme repoussoir à l’égard du néologisme.

En 1974, l’Office de la langue française du Québec a organisé un colloque international sur le thème « L’aménagement de la néologie ». Ce thème est toujours d’actualité, pour au moins deux raisons. Les besoins néologiques du français, en vocabulaire technique, technologique, commercial, administratif, scientifique, sont trop considérables pour que l’initiative privée, à elle seule, puisse arriver à les combler. Beaucoup de personnes et d’organismes s’intéressent à la néologie, mais le plus souvent en ordre dispersé et presque en concurrence : un minimum de coordination et de concertation s’impose, ne serait-ce que pour éviter la multiplication des néologismes pour la même notion ou pour choisir le terme à privilégier lorsque plusieurs existent, surtout lorsqu’il s’agit de communications institutionnelles : trop de néologismes équivalents est pire qu’un emprunt et favorise d’ailleurs l’usage du terme étranger.

À cette occasion, nous avons proposé la création d’un réseau de néologie, en vue d’assurer la liaison et la coordination d’équipes de travail en néologie réparties dans les pays ou régions entièrement ou partiellement de langue française. Les équipes, ou modules, doivent être composées à la fois de spécialistes du domaine visé, pour l’identification des notions et la connaissance de l’usage, et de terminologues, pour les travaux strictement linguistiques : donc des tandems spécialistes-terminologues. Le réseau a pour fonction : a) le dépistage terminologique, c’est-à-dire l’identification des besoins néologiques et le repérage des cas de synonymie néologique; b) le traitement terminologique, c’est-à-dire la recherche d’un néologisme et/ou la constitution des dossiers sur l’usage de chaque terme concurrent, dossiers qui sont discutés par la suite par les spécialistes en vue du choix d’un terme à privilégier; c) la diffusion des néologismes recommandés en vue de leur intégration dans l’usage de la langue, des spécialistes d’abord, du grand public ensuite dans certains cas.

Depuis lors, la constitution progressive du réseau se continue. Trois modules fonctionnent aujourd’hui, tous trois intégrés dans des organismes gouvernementaux pour des raisons de financement et parce que la diffusion des termes nouveaux s’en trouve facilitée : l’un au Québec, à l’Office de la langue française, l’autre à Paris, au Haut Comité de la langue française (restructuré depuis peu), le dernier à Ottawa, au Secrétariat d’État. Les programmes de coopération franco-québécoise ont permis des relations soutenues entre le module de Paris et celui du Québec. Les travaux des modules sont publiés dans la série Néologie en marche, dont nous avons parlé précédemment. La formation d’un module à Bruxelles, auprès de la Communauté économique européenne, n’a pas encore abouti, malgré les efforts des uns et des autres. La méthodologie de travail est maintenant au point et elle s’avère facile d’utilisation pour les spécialistes non terminologues qui veulent, pour les fins de leurs propres spécialités, s’adonner à des recherches néologiques. Car le réseau est très ouvert aux travaux des spécialistes, comme en font foi les cahiers de néologie préparés par eux, comme celui de Nil Parent en musique électro-acoustique, de Louis-Edmond Hamelin sur le vocabulaire de la nordicité ou de Thérèse Sicard-Lussier en mécanisation forestière. Nous savons maintenant que l’équipe terminologue-spécialiste est viable.

Mais la mise en place du réseau ne va pas tout seul. Il est d’abord trop restreint : il faudrait qu’il puisse intégrer progressivement les associations professionnelles où les besoins sont mieux identifiés et qui ont les moyens de diffuser la néologie auprès de leurs membres, sur le modèle du Dictionnaire de la comptabilité et des disciplines connexes (Toronto, ICCA, 1982) rédigé sous la responsabilité de Fernand Sylvain, avec la coopération de l’Ordre des experts comptables de France et de l’Institut des réviseurs de Belgique. Les modules de base sont trop instables, au gré des hasards administratifs et politiques. Ainsi, on se demande ce qu’il adviendra du module québécois dans le vent de réforme administrative qui balaie l’Office de la langue française du Québec, ou du module français à la suite de l’abolition du Haut Comité de la langue française et de son remplacement par trois nouveaux organismes français. Il faudrait favoriser un rapprochement entre le réseau lui-même et les Observatoires du français contemporain, même si les objectifs de l’un ou des autres ne sont pas identiques, quoiqu’ils ne soient pas incompatibles. Enfin, il faudrait constituer de nouveaux modules, dans des organismes d’importance stratégique pour la formation et la diffusion du français de demain, notamment auprès des organismes de normalisation comme l’AFNOR ou comme service auprès des organismes de grande diffusion comme les revues de vulgarisation, les journaux, la radio et la télévision, les ministères de l’Éducation nationale, etc.

Pour notre part, encore aujourd’hui, et surtout aujourd’hui, nous sommes convaincus que le réseau de néologie est un instrument de première importance pour la constitution et l’usage du français technoscientifique. On aura beau en parler de toutes les manières ou inventer toutes les stratégies pour en garantir l’avenir, il demeure qu’on aura besoin d’abord et avant tout d’une terminologie fiable et qu’on ne pourra longtemps se satisfaire de mots étrangers introduits en grand nombre dans les terminologies françaises.

Les francophones de naissance, citoyens de pays à forte concentration de langue française maternelle n’ont pas le choix : ils demeureront de langue française même si, pour certaines activités professionnelles, ils doivent employer l’anglais comme langue de travail ou comme langue de rayonnement, quoiqu’encore là, l’histoire du Québec du début du XIXe siècle jusqu’au sursaut des lois linguistiques illustre bien le mécanisme de la décadence linguistique quand une langue perd une certaine part de sa motivation socio-économique. Mais les citoyens des pays où la langue française est langue internationale sans être le plus souvent langue maternelle ont toujours la possibilité de choisir l’anglais : ils feraient ainsi l’économie d’une langue étrangère. On commence à observer des signes avant-coureurs en ce sens, par exemple dans le choix des États-Unis pour les études avancées, au niveau de la maîtrise et du doctorat.

L’avenir du français dans les domaines de pointe repose sur sa capacité à nommer la nouveauté, donc sur la néologie. C’est une sorte de préalable qu’il ne faut pas oublier au cours des discussions.

Les terminologies devant Babel

Beaucoup d’observateurs s’intéressent aujourd’hui au développement des terminologies, plusieurs s’en inquiètent même, en y observant la pénétration d’emprunts à l’anglais américain de plus en plus nombreux. La tentation est grande de ramener le malaise terminologique de la langue française à une simple et seule affaire d’anglicisation. Sans vouloir en nier l’importance, je crois cependant que les raisons du malaise sont plus diversifiées et qu’elles gravitent autour du processus même de la régulation terminologique, dont les conditions historiques de fonctionnement se sont totalement modifiées depuis disons la dernière guerre mondiale, même si on devrait en faire remonter les causes profondes jusqu’à l’époque de Madame Curie, au moment où la France tourne le dos à l’évolution des sciences et, ensuite, se désintéresse des technologies.

La question pourrait se poser ainsi : que s’est-il produit dans le développement des sciences, des technologies et des techniques qui fait qu’aujourd’hui le développement des vocabulaires de spécialités se déroule dans des conditions nouvelles et crée problème? En d’autres termes, quels sont les facteurs nouveaux qui influent de nos jours sur le développement des terminologies?

Pour ma part, j’identifie quatre facteurs distincts, que je soumets à votre attention : premièrement, l’augmentation et la fragmentation des spécialités, deuxièmement, la diversification professionnelle des utilisateurs de la même terminologie, troisièmement, la dispersion des centres de création des terminologies au sein de la même langue, ici le français, enfin, quatrièmement, le poids nouveau de la langue anglaise, surtout américaine, dans les domaines de pointe. Les trois premiers facteurs déterminent une dynamique de concurrence terminologique qui est interne à toute langue de grande dispersion, géographique ou professionnelle, et qui peut ainsi s’observer aussi bien en français qu’en anglais, en arabe ou en espagnol, pour ne citer que des langues dont je connais un peu la problématique. Le dernier facteur est propre à notre époque, mais pas à la langue française, puisque toutes les langues subissent aujourd’hui la pression de la langue anglaise à la fois dans l’activité scientifique et dans le commerce international.

Ayant peu de temps à ma disposition, je ne pourrai que rapidement esquisser la nature de chaque facteur.

L’augmentation du nombre des spécialités et la fragmentation de chaque spécialité en spécialités plus fines sont certainement la marque la plus évidente de notre époque. On prétend même que le phénomène ira s’accroissant dans l’avenir immédiat. Sur le plan terminologique, l’augmentation et la fragmentation des spécialités entraînent des conséquences importantes.

Le nombre des notions a augmenté considérablement, de façon presque exponentielle, entraînant automatiquement l’augmentation des termes. Le spécialiste lui-même a du mal à connaître la terminologie de sa spécialité, ou à être parfaitement sûr de ce qu’un terme de sa spécialité désigne, parce qu’aucun spécialiste n’est aujourd’hui parfaitement au fait des développements récents de sa propre spécialité. Des domaines naguère aussi bien structurés et cohérents que la médecine, la chimie ou la physique sont aujourd’hui complètement éclatés, éclatés en spécialités plus étroites, en technologies de recherche diversifiées et très fortement nouvelles par rapport aux procédures d’investigation anciennes, c’est-à-dire d’il y a vingt ans, éclatés également et conséquemment en sous-vocabulaires de spécialité.

Il s’ensuit une modification profonde de la structure même des terminologies, dans deux directions, en apparence divergentes : d’une part, tendance à la surspécialisation des notions et des termes, encouragée par les conditions actuelles de la concurrence professionnelle qui favorisent l’individualisme au détriment de la concertation; d’autre part, apparition de supernotions, au point de croisement des hyperspécialités et des écoles de pensée.Autrefois, les terminologies spécialisées constituaient des ensembles hiérarchisés où chaque terme avait un sens de par sa place dans la structure. Même si cette vision des choses est encore la plus répandue de nos jours, je crois que nous serons contraints de la modifier pour y insérer des points de bifurcation notionnelle entre les diverses spécialités et les diverses écoles de chercheurs. En somme, je pense que la structure d’une terminologie ressemble de plus en plus à celle d’un système phonologique, avec archinotions, notions et allonotions, c’est-à-dire un noyau notionnel virtuel, une notion de base et une notion circonstancielle correspondant soit aux spécialités, soit aux écoles de spécialistes, soit aux circonstances d’utilisation des termes, à la limite à chaque spécialiste pris individuellement.

Deuxième facteur d’influence sur le développement des terminologies : la diversification professionnelle des utilisateurs de la même terminologie. J’entends par là le fait qu’aujourd’hui, l’usage d’une terminologie spécialisée, et même très spécialisée, n’est plus réservé aux seuls spécialistes de la discipline. Peut-être n’est-ce pas nouveau, mais l’ampleur actuelle du phénomène l’est certainement, de même que le caractère professionnel de l’usage d’une terminologie spécialisée par des non spécialistes. Cela provient d’une part, des modes de communication internationale, d’autre part, de la pénétration des spécialités et des produits qui en découlent dans la vie quotidienne.

Qui est susceptible aujourd’hui d’utiliser une terminologie spécialisée? Certainement, le traducteur ou l’interprète, lorsqu’il s’agit de passer d’une langue à l’autre, ce qui devient de plus en plus fréquent, dans un nombre de plus en plus grand de langues, de plus en plus éloignées les unes des autres. Sûrement aussi, le rédacteur, défini comme celui qui doit produire des textes concernant la spécialité, pour toutes sortes de raisons : description d’un produit ou d’une technique, compte rendu d’une expérience, instructions au personnel de production ou d’entretien, textes commerciaux ou mode d’emploi, préparation de catalogues, préparation de cahiers des charges, articles de vulgarisation, rédaction des manuels accompagnant un produit, l’énumération pourrait continuer. Le degré d’intimité ou de compétence du rédacteur par rapport à la spécialité est très variable : il peut être un spécialiste de la spécialité, un spécialiste d’une spécialité apparentée, un technicien de la spécialité, un familier de la spécialité sans en être, un amateur, ou même, parfois, quelqu’un qui n’y connaît rien au départ, comme il arrive souvent en journalisme de vulgarisation. Certainement aussi le professeur, au secondaire, en formation technique de courte et de moyenne durée, à l’université dans les troncs communs de formation et dans les cours de formation spécialisée préparatoires ou postérieurs au doctorat. Le rapport du professeur à la spécialité est, lui aussi, fort variable. Certains utilisateurs sont parfois très loin de la spécialité dont ils doivent traiter, par exemple un avocat pour la rédaction d’une loi ou d’un décret, par exemple sur le droit de la mer ou encore, autre exemple, le consommateur ou l’utilisateur des produits de l’activité spécialisée, comme il arrive aujourd’hui en informatique, en micro-informatique, en électronique, en technologie des appareils électroménagers, etc. On le voit, le monde où nous vivons oblige de plus en plus de personnes à faire usage d’une terminologie spécialisée, en essayant d’en respecter la précision, mais sans toujours pouvoir y arriver ou en avoir les moyens ou la compétence.

Il s’ensuit un phénomène d’érosion terminologique, certains termes techniques perdant de leur précision au fur et à mesure qu’ils s’éloignent des lieux spécialisés de leur emploi. Par réaction, les spécialistes inventent de nouveaux termes spécialisés, à sens précis et à emploi restreint. Cette boucle tourne toujours et le mouvement des terminologies de spécialités s’accélère, sans qu’on puisse trop savoir aujourd’hui s’il faut s’en préoccuper et, si oui, sans qu’on sache comment ralentir le phénomène en agissant sur les causes de l’érosion terminologique.

Troisième facteur : la multiplication et la dispersion des lieux de création des terminologies au sein de la même langue, sur le plan national et international, ce gui entraîne une dispersion géographique de la compétence professionnelle et des sources d’autorité sur les terminologies. Ce qui revient à dire qu’on ne sait plus à qui se fier.

Le phénomène est d’importance, puisqu’il met en cause et compromet 1’autorégulation des terminologies de spécialités. Idéalement, et dans les faits aussi, ce sont les spécialistes qui peuvent, seuls, gérer l’état de santé de leurs propres terminologies. Mais comment y arriver lorsque les chercheurs sont répartis en équipes, en centres ou entre modèles théoriques plus ou moins en concurrence, ou encore dispersés dans tous les coins du pays ou dans des pays souvent très éloignés l’un de l’autre, comme la France et le Québec par exemple. Nous observons donc aujourd’hui un phénomène nouveau pour la langue française, celui de la coexistence de plusieurs sources d’autorité terminologique, qui est une forme particulière d’un phénomène plus global, celui de la coexistence de plusieurs modèles linguistiques, de plusieurs normes, tout aussi légitimes les unes que les autres.

Ce phénomène se manifeste très concrètement par la reconnaissance sociale de lieux d’excellence terminologique, découlant de la compétence professionnelle qui leur est attribuée. Par exemple, Hydro-Québec est, pour un Québécois, la garantie de la qualité de la terminologie en hydroélectricité, alors que Gaz et Électricité de France jouerait sans doute le même rôle ici. Qu’arrive-t-il si ces deux sociétés ne sont pas d’accord entre elles sur l’un ou l’autre terme? Autre exemple : la société IBM jouit d’une excellente réputation en informatique et occupe de ce fait une part importante du marché. Or la terminologie française de ses produits s’élabore en plusieurs lieux, par exemple Paris et Montréal, et d’une manière non coordonnée d’un produit à l’autre. Donc, risque de variation terminologique à l’intérieur de la société. D’un autre côté, la terminologie de IBM varie par rapport à celle de Control Data, à celle d’Apple ou encore à celle de Matra. Qui a raison et où en est la terminologie de l’informatique dans de telles circonstances? On pourrait multiplier les exemples, dont certains sont institutionnalisés : les lois du Québec peuvent ne pas véhiculer la même terminologie que les lois françaises, les normes de l’AFNOR ne correspondent pas toujours à celles du Québec ou du Canada, plus près de la vie quotidienne la coupe parisienne des animaux de boucherie ne correspond pas à la coupe normalisée par le Canada, d’où une terminologie partiellement différente dont les Québécois font les frais.

En somme, il s’agit ici d’une crise de l’autorité terminologique, qui nous oblige à chercher des méthodes nouvelles pour assurer la régulation des terminologies sur le plan national et international. Certaines spécialités semblent avoir trouvé le moyen d’y arriver sur le plan national, par exemple autour des chambres syndicales en France pour les industries textiles, ou sur le plan international comme il arrive pour la médecine. Mais, en général, dans le plus grand nombre de spécialités vivantes, c’est-à-dire toujours en évolution, on peut vraiment parler de crise terminologique.

Ces trois facteurs influencent la dynamique interne des terminologies en langue française. Leur conséquence commune est la variation terminologique dans la même spécialité. Le résultat le plus apparent et le plus embarrassant de cette variation est 1’incertitude terminologique, soit que plusieurs dénominations semblent correspondre plus ou moins à la même notion (concurrence terminologique), soit que la même dénomination semble correspondre à des notions différentes, en tout ou en partie (polysémie terminologique). C’est en partie à cause de cette incertitude que se sont multipliés les ouvrages de référence terminologique ces dernières années : dictionnaires, lexiques, vocabulaires, thésaurus, etc., de même que cette incertitude a entraîné le renouvellement et l’intensification de l’activité terminologique, cette fois en tant qu’activité de description des terminologies, avec une prédilection pour les techniques de pointe, à plus forte concentration néologique.

Il nous reste à traiter du dernier facteur : le poids nouveau de la langue anglaise, surtout américaine, dans les domaines de pointe.

Le phénomène est très récent. Il n’y a pas si longtemps, la communauté française se préoccupait peu de ce qui se passait aux États-Unis et, sauf contacts épisodiques, les deux communautés scientifiques ou commerciales vivaient en parallèle. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Sur le plan linguistique, on peut même observer une sorte de subordination de l’usage du français par rapport à l’usage de l’anglais dans presque toutes les formes et occasions de la communication scientifique, technologique et technique. La situation a été fort commentée dans au moins deux grandes réunions panfrancophones, celle de Montréal et celle de Bruxelles; la revue Perspectives universitaires, publiée par l’AUPELF, y a consacré un numéro spécial. Ce n’est donc pas le lieu ici de reprendre toute cette analyse.

Peut-être faudrait-il cependant rappeler pour mémoire deux causes essentielles de ce nouveau poids de l’anglais, qui ont sans doute le plus d’impact sur le plan linguistique et terminologique. Une part importante de la recherche scientifique, technologique, technique et commerciale se fait aux États-Unis, avec, comme conséquence, que les nouvelles notions y sont conçues et nommées en anglais. Comme francophones, nous nous retrouvons donc à la remorque de l’innovation américaine et constamment confrontés à une terminologie néologique anglo-américaine. De plus, les États-Unis contrôlent également les moyens de diffusion des résultats de la recherche, notamment les revues de haut niveau et les banques documentaires les plus importantes, d’où la hantise chez tous les chercheurs, y compris de langue française, de publier en anglais les résultats de leurs travaux pour être connus et reconnus, pour être intégrés dans les banques documentaires, pour être cités à leur tour par leurs collègues, puisqu’il paraît que c’est important pour l’avancement dans la carrière.

Pour la terminologie française de spécialité, ce mouvement vers l’anglais entraîne une problématique nouvelle de l’emprunt et de la néologie. Dans ses traits essentiels, on pourrait décrire la situation de la manière suivante. Face à l’innovation anglo-américaine, le moyen le plus simple, le plus spontané et le plus facile de nommer la nouveauté est de conserver le terme anglais d’origine, d’autant qu’on marque ainsi qu’on est moderne, au courant de ce qui se passe aux États-Unis. Ce mouvement est confirmé par l’intention ou le fait d’écrire en anglais, d’être publié en anglais, de faire des conférences en anglais ou de participer à des réunions scientifiques en anglais, même à Paris. Or, notre connaissance de l’anglais et de la concurrence scientifique aux États-Unis ne nous permet pas de nous retrouver facilement dans la concurrence terminologique interne de l’anglais, qui est, certainement, l’une des plus échevelées que l’on puisse observer. Et, d’autre part, nous ne sommes pas en mesure non plus de savoir si la nouvelle ou les nouvelles notions qui nous intéresse(nt) n’a pas ou n’ont pas été nommée(s) en français par l’un ou l’autre de nos collègues, quelque part dans l’espace de la langue française. En somme, nous courons le danger, très réel, d’introduire dans nos terminologies une double synonymie, synonymie des emprunts entre eux dans la langue anglaise et synonymie des emprunts par rapport à des termes français existants. Notons enfin que la théorie actuelle de l’emprunt, ou les lieux communs à ce sujet, nous ramène toujours à des discussions de mot à mot, de termes isolés. Or, le volume d’emprunts est tel aujourd’hui, potentiellement tout au moins, que l’introduction massive d’emprunts dans des secteurs de pointe est susceptible de perturber profondément l’équilibre interne des terminologies françaises et, à la limite, d’entraîner l’impuissance de la langue française à nommer la nouveauté scientifique, technologique et commerciale. Que vaudrait notre langue si elle cessait d’être une langue d’avenir?

La problématique de la néologie est tout aussi complexe. Pour créer un néologisme, il faut connaître à la fois les procédés de formation néologique et la structure terminologique où le mot nouveau doit s’insérer. On peut penser que le spécialiste connaît la structure de sa terminologie, donc qu’il est le mieux habileté à créer des néologismes, mais on peut aussi penser qu’il pourrait bénéficier des avis d’un linguiste pour 1’aspect «procédé de formation». Nous sommes donc arrivés à penser, au Québec, que la meilleure équipe néologique est composée d’un ou de plusieurs spécialistes du même domaine, assisté(s) d’un linguiste pour la méthodologie du travail néologique et la connaissance des règles de formation des termes. D’un autre côté, la néologie peut entraîner, elle aussi, des problèmes de synonymie néologique qui pourraient conforter l’emprunt, comme nous l’observons souvent : s’il n’est pas possible de se mettre d’accord sur un néologisme, mieux vaut favoriser l’emprunt pur et simple. Enfin, le néologisme, du moins celui qui est perçu comme tel, a souvent mauvais accueil, mauvaise presse; il y a des risques certains à créer des néologismes, surtout si le créateur est isolé.

Voilà donc comment apparaît aujourd’hui la situation des terminologies de spécialités, à la fois interne et externe.

Nous nous retrouvons, me semble-t-il, devant deux grandes questions. Comment, dans l’état actuel des choses, faire fonctionner avec efficacité la nécessaire régulation des vocabulaires de spécialités, par-delà la concurrence terminologique inhérente à une époque d’éclatement des univers de connaissances? Et comment faire face à la concurrence des terminologies anglo-américaines, par une stratégie nouvelle de l’emprunt et de la néologie?

Cette double interrogation est à l’origine de l’activité terminologique au Québec, qui, comme on peut l’imaginer, est vraiment autre chose qu’une entomologie de termes, une manie de collectionneurs de mots. Nous cherchons constamment la collaboration des collègues des autres pays francophones, de la France surtout, avec des succès fort variables, en général excellents sur le plan individuel, mais toujours difficiles et aléatoires sur le plan institutionnel. Mais nous persistons, et c’est la raison profonde de ce colloque et de notre présence ici.

Terminologie et banques de données d’information scientifique et technique

Nous sommes ici au confluent de deux domaines qui n’ont cessé de se développer depuis les vingt dernières années, le plus souvent séparément, selon des logiques propres déterminées par des objectifs particuliers, la terminologie et les diverses formes de diffusion de l’information scientifique et technique.

Deux grands courants contemporains sont à l’origine du développement de la terminologie.

D’une part, de nombreux facteurs ont considérablement augmenté l’obligation de disposer de terminologies sûres dans des secteurs de plus en plus nombreux et variés. Les facteurs les plus marquants sont : l’intensification des contacts entre les langues européennes à l’occasion de la constitution des grands ensembles politiques et économiques, les exigences de la communication scientifique, technique, administrative et commerciale en vocabulaire de spécialité, l’augmentation du volume de la traduction et de l’interprétation dans tous les croisements de langues, enfin l’essor de l’enseignement fonctionnel des langues dont la partie la plus embarrassante pour les professeurs est le vocabulaire de la spécialité des étudiants adultes réunis pour un apprentissage d’une langue en fonction de leurs besoins professionnels immédiats.

D’autre part, beaucoup de pays se retrouvent devant la tâche d’actualiser le vocabulaire de leurs langues nationales en vue de leur utilisation dans des domaines nouveaux, pour lesquels elles ne sont pas adaptées, ou doivent sans cesse assurer le développement des terminologies de spécialités en langue nationale pour faire face à la concurrence des langues dominantes. Citons comme exemple du premier cas les travaux de terminologie qu’il a fallu mener à bien au Rwanda pour faire fonctionner l’enseignement primaire dans la langue nationale du pays, ou comme exemple du second cas la situation du français au Québec face à l’anglais ou du catalan en Espagne face à l’espagnol. L’élaboration et la mise en place d’un plan d’aménagement linguistique implique nécessairement un volet terminologique, et donc une instrumentalisation linguistique adéquate, notamment pour assurer la standardisation du lexique, la normalisation des terminologies et la création des néologismes.

On comprend alors pourquoi une chose aussi ésotérique en apparence que la terminologie soit devenue une condition sine qua non de l’usage des langues dans ce nouveau monde multilingue qui se met en place autour de nous.

Le développement des banques de données d’information scientifique et technique s’est accéléré avec l’usage de l’informatique et de la micro-informatique. Ces banques se constituent dans tous les domaines et dans toutes les directions. On peut distinguer comme grandes catégories : les banques de terminologie, les bases de données bibliographiques, les bases de données textuelles (structurées ou plein texte) et les systèmes experts.

Ce développement rend nécessaire et ouvre de nouvelles avenues de recherches en vue de la mise au point d’instruments de traitement des données ainsi réunies en langue naturelle, tout particulièrement en vue de l’analyse automatique des textes pour en déceler le contenu d’information, ce qui est fondamental en documentation scientifique et technique.

Il nous apparaît aujourd’hui opportun de réfléchir sur les relations entre terminologie et banques de données. Nous nous proposons ici d’explorer ce thème, au moins pour identifier les zones de contact entre ces deux champs.

La terminologie

Le domaine de la terminologie se subdivise en trois grandes sections :

Les rapports entre terminologie et banque de données d’information scientifique et technique peuvent donc se situer sur ces trois plans : méthode de travail, lexiques spécialisés et gestion informatisée de l’information.

Les banques de terminologie

Les banques de terminologie contiennent des termes spécialisés, en une ou plusieurs langues, avec définition, souvent avec des contextes, parfois avec des notes sur l’usage d’un terme, le tout accompagné des sources bibliographiques de chaque renseignement.

D’une manière globale, on peut dire que les banques de terminologie poursuivent deux objectifs principaux : réunir en un seul lieu les résultats de la recherche terminologique, qu’elle soit ponctuelle ou systématique; rendre cette information accessible aux usagers, d’une manière efficace, rapide et conviviale.

L’élément clé d’une banque de terminologie est le terme normalisé, c’est-à-dire le terme que les spécialistes d’une discipline considèrent comme le plus juste pour désigner une notion de leur spécialité. Autour de cet élément clé gravitent les synonymes, les parasynonymes, les termes fautifs, les termes apparentés, qui sont inscrits dans la banque avec renvoi au terme spécialisé. Dans plusieurs banques, on ajoute les équivalences dans une ou plusieurs autres langues, avec plus ou moins de rigueur ou d’exigence en ce qui a trait à la qualité du rapport d’équivalence, notamment lorsqu’il s’agit de prendre position entre plusieurs équivalents possibles.

Pour chaque terme, il est donc nécessaire d’indiquer à quelle spécialité il appartient, puisque ce renseignement détermine, d’une certaine façon, sa définition. On le fait en indexant chacun à l’aide de descripteurs qui identifient le domaine et le sous-domaine de la spécialité à laquelle il appartient. S’il est en usage dans plusieurs spécialités, il y aura autant de fiches que de lieux d’appartenance. Ces descripteurs sont organisés et hiérarchisés par champs de spécialité selon une structure en forme d’arbre qui va du plus général au plus particulier, chaque niveau supérieur incluant les termes des niveaux inférieurs. Il s’établit alors une dynamique entre développement de la banque et complexification des arbres de domaines : au fur et à mesure que les termes d’un domaine s’accumulent, la structure de l’arbre correspondant se complexifie en étendue jusqu’à couvrir la totalité de la spécialité en un seul schéma d’organisation notionnelle. Cependant, la recherche au travers de cette structure de classification ne peut se faire, en général, que verticalement, du plus général au plus particulier et réciproquement, mais pas horizontalement, d’une branche à une autre de l’arbre et, encore plus difficilement, d’un arbre à un autre.

Le repérage de l’information terminologique peut alors s’effectuer de deux manières, selon les besoins de l’utilisateur : soit à partir du mot, avec renvoi, le cas échéant, au terme normalisé, soit à partir du domaine de spécialité, avec possibilité de raffiner la question grâce à la structure de l’arbre d’indexation.

La structure d’indexation des termes, de même que les logiciels de gestion, varient d’une banque à l’autre. Les banques sont donc, actuellement, peu compatibles entre elles et chacune correspond à un mode d’emploi avec lequel l’utilisateur doit se familiariser.

Les bases de données bibliographiques

Une base de données bibliographiques vise, comme son nom l’indique, à fournir aux chercheurs des références bibliographiques classées par auteur ou par sujets, accessibles rapidement grâce à un système de repérage le plus précis et le plus performant possible, correspondant le mieux au mode normal de recherche des utilisateurs auxquels cette base est destinée.

La technique de la référence bibliographique ne pose aucun embarras : elle est parfaitement au point et seuls quelques détails mineurs sont encore discutés, par exemple la place de la date de publication, immédiatement à la suite du nom de l’auteur ou à la fin de l’article, après la mention de l’éditeur.

En général, chaque référence comprend un résumé du texte cité. Même si cet élément est déjà plus délicat à réaliser, il ne présente pas d’autre difficulté que l’habileté de l’analyste à bien rendre compte du texte. La valeur du résumé dépend aussi de sa longueur, encore trop souvent décidée en fonction des contraintes du système informatique.

Le plus difficile, dans une base de données bibliographiques, est l’identification du sujet dont le texte traite. On pourrait même ajouter que la difficulté grandit quand le sujet traité est susceptible d’intéresser plusieurs spécialistes de disciplines différentes. L’identification du sujet se fait le plus souvent à l’aide de descripteurs, choisis en fonction de leur capacité à évoquer un domaine de spécialité chez le plus grand nombre de spécialistes de ce domaine. En général, on laisse à l’analyste de chaque texte le soin d’identifier la ou les spécialités dont traite le texte et celui de choisir lui-même les descripteurs à partir d’une liste pré-établie ou en suivant sa propre inspiration.

L’élément le plus faible des bases de données bibliographiques est donc le choix des descripteurs. Il s’agit surtout d’un problème de rigueur d’analyse de la relation notion-terme et d’un problème de synonymie ou de parasynonymie, à la fois au niveau de la base elle-même comme ensemble et au niveau des choix individuels de chaque analyste. Par exemple, y a-t-il une différence entre éducation et enseignement et laquelle? Si l’auteur du texte confond éducation et enseignement, par exemple au sujet de l’immersion, faut-il ne pas en tenir compte dans l’indexation de son texte? Donc, d’une base à l’autre, les termes d’indexation peuvent ne pas correspondre aux mêmes notions, d’un analyste à l’autre, dans la même base, le choix peut varier selon l’idiolecte de chacun. Ceci rend difficile le repérage de l’information par l’usager, d’autant qu’il a lui-même son propre vocabulaire, et rend périlleuse l’intégration des bases en grands ensembles sectoriels.

On voit immédiatement les rapports avec la terminologie. La terminologie peut ou pourrait fournir les termes d’indexation à un bon niveau de normalisation, avec définition des termes et structure de renvoi dans les cas des synonymes ou des termes apparentés. La méthode terminologique pourrait servir à former les analystes aux problèmes de la synonymie ou du repérage des unités terminologiques et les initier à la pratique du terme normalisé par une saine connaissance de son rôle. Enfin, la mise au point des arbres de domaines intéresse aussi bien les terminologues que les documentalistes et les cogniticiens, comme nous le verrons par la suite. Les uns et les autres gagneraient à collaborer sur ce point puisqu’en principe une même spécialité ne peut pas donner lieu à des arbres de domaine contradictoires ou trop divergents.

Les bases de données textuelles et l’analyse automatique des textes

Aux éléments d’une base de données bibliographiques, la base de données textuelles ajoute les textes originaux eux-mêmes, l’objectif primaire étant de fournir aux chercheurs les textes qui correspondent à leurs besoins d’information.

La diffusion du texte ne nous intéresse pas ici, quoiqu’il soit toujours primordial pour le terminologue d’avoir accès à des textes originaux. Mais ce n’est qu’un aspect du travail de documentation. Le plus intéressant est d’explorer les rapports entre banque de textes et terminologie, dans l’un et l’autre sens.

Voyons d’abord comment un terminologue peut tirer parti d’une banque de textes.

Une banque des textes d’une même spécialité est une sorte de super-texte. Le terminologue peut parcourir ce super-texte pour en extraire le vocabulaire et créer ainsi une liste de mots qui sera la première étape du repérage de la nomenclature des termes d’une spécialité en supprimant de cette liste les mots qui ne sont pas des termes. Ce tri pourrait se faire plus ou moins automatiquement, par exemple en incluant dans la procédure d’interrogation une liste de mots à ne pas retenir. On peut également obtenir des renseignements sur le statut terminologique des mots en exploitant les signes typographiques comme les guillemets, les caractères italiques ou gras, les parenthèses, dont l’emploi par le rédacteur correspond à des jugements sur le terme, selon qu’il le considère comme étranger, ou néologique, ou synonyme d’un autre, ou équivalent à la périphrase précédente. Le terminologue peut aussi interroger la banque de textes pour trouver et choisir des contextes d’utilisation des mots qu’il a retenus et procéder au travail de définition du terme à partir de ses emplois. Il peut même retracer dans les textes des éléments de définition, ou des définitions formulées par phrase du type « On entend par... » ou les mots entre parenthèses à la suite d’une périphrase, etc.

Les banques de textes ont suscité l’idée de l’analyse automatique des textes, comme instrument plus sophistiqué d’examen du contenu. Les descripteurs des banques bibliographiques sont, en définitive, comme nous l’avons vu plus haut, des indices rudimentaires et subjectifs du contenu d’un texte, incapables de révéler de quoi il traite vraiment. Des équipes essaient aujourd’hui de construire des logiciels qui pourraient repérer plus adéquatement le contenu d’un texte.

Dans l’analyse automatique, le vocabulaire joue un rôle important, puisqu’un sujet traité dans un texte correspond à un ensemble de termes. La relation avec la terminologie est évidente, soit comme méthode de travail, soit comme répertoire de termes. D’un autre côté, le découpage d’un texte en mots est facile lorsqu’il s’agit de mots simples, entre deux blancs, mais devient très compliqué dans le cas des termes complexes, du type pomme de terre, renvoyant à une seule et même notion. Des terminologues essaient de mettre au point des logiciels qui pourraient isoler automatiquement les termes complexes dans un texte. L’approche la plus évoluée intègre les indices syntaxiques dans la stratégie de repérage. Ces travaux intéresseront certainement les spécialistes de l’analyse automatique des textes.

Les systèmes experts

Les systèmes experts sont à l’avant-garde de la recherche en traitement de l’information scientifique et technique. L’objectif est ambitieux : permettre à un utilisateur de procéder à des opérations intellectuelles complexes en manipulant l’information spécialisée réunie dans une banque de données à l’aide d’un système informatique conçu à cette fin.

Prenons comme exemple un système expert d’analyse de l’adaptation des plantes alimentaires à un environnement de culture : telle plante pourra-t-elle croître d’une manière rentable dans tel pays? Dans le système, on introduit d’un côté les caractéristiques climatiques, pédologiques et entomologiques du pays, région par région; de l’autre, les conditions indispensables à la croissance d’une plante, selon une échelle de rendement économique de sa culture; ceci, évidemment, dans la mesure où ces deux ensembles de données sont disponibles. On construit un logiciel de traitement et de comparaison des deux ensembles de données, appelé moteur d’inférence, dont la fonction est de soutenir le raisonnement de l’utilisateur en répondant correctement aux questions qu’il pose au système, dans le vocabulaire qui est le sien, par exemple : le sol de telle région contient-il les sels minéraux requis pour la croissance de telle plante? Malgré son caractère élémentaire, cet exemple permet de comprendre ce qu’est un système expert.

Comme on le voit, un système expert est constitué de deux éléments :

Les travaux dans ce domaine sont très récents. Une distinction s’établit peu à peu entre système de simulation et système expert proprement dit.

Dans le premier cas, celui des systèmes de simulation, la collecte des données tend à être exhaustive et les données elles-mêmes tendent à être d’un haut niveau de fiabilité. Le système est destiné à des utilisateurs du même niveau de compétence que ses concepteurs, ce qui entraîne des effets importants à la fois sur la manière d’identifier et de structurer les données, et sur la conception du logiciel de traitement.

Dans le second cas, celui des systèmes experts, la collecte des données correspond à l’état des connaissances du moment caractérisé par des zones d’ombre et un niveau de fiabilité variable. Le système est destiné à des utilisateurs qui ne sont pas toujours du même niveau de compétence que ses concepteurs. D’où la nécessité de guider le cheminement de l’interrogation au moyen d’un logiciel très convivial. Il devient alors impératif de tenir compte de l’écart possible entre le vocabulaire plus ou moins précis de l’utilisateur par rapport à celui du concepteur et de prévoir les mécanismes d’équivalence qui amèneront l’utilisateur aux données qui l’intéressent, malgré ses imprécisions terminologiques et en partant de ses propres connaissances.

On voit que la langue naturelle est employée aussi bien pour la conception que pour l’utilisation du système. Le vocabulaire devient alors la composante linguistique la plus importante, comme élément essentiel de l’interaction personne/machine.

À l’évidence, la terminologie peut être très utile à la réalisation d’un système expert.

La constitution de la base de connaissances suppose qu’on interroge les experts du domaine et qu’on dépouille la documentation écrite. Dans les deux cas, l’objectif est le même : identifier l’ensemble des connaissances que le système doit contenir pour fonctionner efficacement, selon l’état des connaissances —que la documentation écrite est susceptible de bien refléter—, et selon les besoins des chercheurs, —ce que les entrevues avec les chercheurs peuvent indiquer. Les deux démarches conduisent à la création d’un modèle abstrait explicitant l’organisation hiérarchisée des connaissances, opération qui s’apparente de près à la construction des arbres de domaines en terminologie. Cette partie de la méthode terminologique peut donc être adaptée aux systèmes experts.

La base de connaissances et l’usage de la langue naturelle ont en commun le recours à une terminologie, soit pour l’indexation des connaissances par des termes, lors de la création de la base, termes qui permettront de les retrouver et de les manipuler, soit pour la formulation des questions que l’utilisateur posera au système. Cette terminologie est plus ou moins écartelée entre celle de l’expert et celle de l’utilisateur. Il est donc nécessaire de procéder à une analyse terminologique précise, avec comme objectif l’identification des termes normalisés et l’organisation autour d’eux des termes apparentés, y compris les termes fautifs ou d’usage discutable. En principe, on peut penser que les termes normalisés serviront à la modélisation des connaissances et à leur enregistrement dans le système informatique, alors que le réseau de renvoi des termes apparentés vers le terme normalisé facilitera l’interrogation du système par chaque utilisateur, indépendamment de l’exactitude de sa terminologie personnelle. La limite est atteinte quand une notion n’est pas la même dans le système et dans la tête de l’utilisateur. Encore ici, les relations avec la terminologie sont évidentes, soit que la méthode terminologique permette de réunir le lexique requis pour l’organisation du système expert, soit que la terminologie soit déjà disponible dans des publications ou des banques de termes.

Conclusion

De cet examen rapide des relations entre terminologie et information scientifique et technique, on peut tirer quelques observations.

La terminologie peut vraiment servir à autre chose qu’à produire des lexiques. Elle constitue aujourd’hui une démarche intellectuelle rigoureuse qui permet d’appréhender des univers notionnels en maintenant l’articulation entre observation du vocabulaire et modélisation des notions dans des ensembles hiérarchisés des relations complexes entre éléments. En ce sens, elle est une discipline qu’on ne peut négliger chaque fois qu’il s’agit d’analyse notionnelle et de dénomination des notions.

Les rapports entre elle et l’information scientifique et technique sont si évidents et si prometteurs qu’il faut qu’au plus tôt, des relations de collaboration s’établissent entre ces deux champs, surtout par une mise en contact des spécialistes, malgré les barrières universitaires et les méfiances d’écoles.

Enfin, on peut regretter que les logiciels en usage dans les vieux systèmes d’information, comme les banques de terminologie ou les bases de données bibliographiques, soient si démodés par rapport aux approches actuelles en intelligence artificielle. Il faudra trouver les astuces propres à récupérer cet acquis en améliorant les systèmes informatiques à l’aide des approches récentes.

La langue naturelle revient de plus en plus au centre du traitement de l’information scientifique et technique. Il faudra bien que linguistes et terminologues s’y impliquent et que les spécialistes des autres disciplines concernées découvrent les vertus de ces sciences du langage et apprennent à y avoir recours.