Les enjeux terminologiques de l’innovation

Eh, dit le Seigneur, ils ne sont tous qu’un peuple et qu’une langue et c’est là leur première œuvre! Maintenant rien de ce qu’ils projetteront de faire ne leur sera impossible.

Livre de la genèse, 11 : 1 à 8

Aucune langue ne peut, sans péril pour les autres, pour elle-même, et pour la science dans son ensemble, prétendre à l’universalité. Si les sciences humaines se proposent à décrire l’homme dans sa diversité, cette diversité passe aussi par les langues qui l’expriment.

Alain Lagarde, agrégé de philosophie, Le Monde

Notre intention n’est pas de traiter ici tous les aspects du problème de l’utilisation du français comme langue scientifique ou technologique de pointe. Les colloques de Montréal ou de Bruxelles consacrés à ce sujet ont permis un examen très détaillé de tous les aspects de la question, au point qu’on peut en considérer l’analyse comme exhaustive. De même, à ces occasions, de nombreuses stratégies ont été proposées en vue de favoriser un emploi plus soutenu du français dans les publications ou les réunions scientifiques de haut niveau et on ne peut que regretter de ne pas en avoir la liste et les descriptions, ne serait-ce que pour se rendre compte qu’il est possible de réagir à l’égard de l’omniprésence de l’anglais sans compromettre la carrière de personne et surtout sans avoir recours aux prothèses que seront toujours, en ce domaine, les organismes dédiés à l’affirmation et à la défense de la langue française.

Nous nous proposons plus simplement de réfléchir un moment sur les aspects terminologiques de la concurrence entre l’anglais et le français, d’essayer en somme de prévoir l’avenir du français techno-scientifique si la tendance actuelle se maintient.

Au centre du débat, sous les feux les plus intenses de tous les réflecteurs de la rampe, posons la constatation suivante, évidente pour la plupart des observateurs : la vitalité des vocabulaires de spécialités dépend des spécialistes eux-mêmes et non des terminologues ou lexicologues professionnels. L’innovation terminologique est une conséquence de l’innovation scientifique ou technologique : celui qui crée nomme, au point que nommer d’une manière nouvelle peut donner l’illusion de la nouveauté.

D’où en arrière-plan mais déterminante, la dynamique des attitudes des scientifiques francophones eux-mêmes à l’égard de l’image du français. Nous avons plus haut parlé de « concurrence » entre l’anglais et le français, ce qui laisse supposer une conscience de la rivalité entre les deux langues aussi bien chez les francophones que chez les anglophones. Nous ne pensons pas qu’il en soit ainsi, du moins chez le plus grand nombre de spécialistes anglophones, qui utilisent naturellement leur langue pour exposer les résultats de leurs travaux, à la limite sans se préoccuper de savoir si les étrangers les comprendront : ils sont suffisamment nombreux pour former un club entre eux! Ce sont plutôt les spécialistes francophones qui doivent connaître l’anglais pour accéder à la production scientifique anglo-américaine et qui croient nécessaire d’utiliser l’anglais pour élargir la diffusion de leurs idées et assurer leur propre rayonnement professionnel. Il serait donc sans doute plus juste de parler ici d’abandon du français en faveur de l’anglais par les scientifiques francophones eux-mêmes. Ce qui nous amène de nouveau à nuancer une affirmation précédente : ceux qui sont conscients de la responsabilité des scientifiques à l’égard des vocabulaires de spécialités ne sont pas le plus souvent les scientifiques, mais des observateurs extérieurs. La chose était particulièrement évidente lors du colloque de Montréal, où beaucoup de scientifiques ont soutenu qu’ils étaient d’abord et avant tout responsables de leur propre compétence dans leurs disciplines, de l’avancement des connaissances dans le champ de leurs spécialités, et que l’utilisation pour ce faire d’une langue particulière, ou de plusieurs langues différentes est un phénomène secondaire. Personne ne peut, en effet, soutenir le contraire. Mais, en même temps, personne ne peut contredire qu’il revient aux scientifiques d’assurer le renouvellement de leurs terminologies selon l’évolution des connaissances, des méthodes et des techniques. Apparemment, nous sommes ainsi dans un cul-de-sac.

Du moins, tant et aussi longtemps que nous posons une relation d’opposition entre les termes du débat : pour un scientifique francophone, accepter la responsabilité de la vitalité de la langue de sa spécialité n’entraîne pas l’usage exclusif du français. Il nous faut donc nuancer les positions. D’une part, il nous apparaît essentiel que les scientifiques reconnaissent et assument la paternité de leurs vocabulaires de spécialités et qu’en conséquence, ils se préoccupent au jour le jour de les maintenir en santé, c’est-à-dire jeunes, dynamiques, inventifs et pas trop contaminés par des corps étrangers, ne serait-ce que pour maintenir véridique l’adage à l’effet que la rigueur scientifique se manifeste par l’exactitude de la terminologie disponible et utilisée. Cette préoccupation devient essentielle dans tout ce qui touche à l’enseignement : manuels, cours écrits et oraux, travaux des étudiants. D’autre part, il faut mettre au point une forme de bilinguisme scientifique, en se guidant sur les éléments variables des situations de communication selon les lieux, les interlocuteurs, les langues d’usage admises, la disponibilité de la traduction simultanée, l’audience d’une revue, le caractère plus ou moins politique d’une réunion, les types de communication : rapport interne de recherche, article de revue, article de vulgarisation, ouvrage spécialisé, ouvrage didactique, conférence, cours, etc. L’identification des variables pertinentes n’a pas été entreprise à notre connaissance, encore moins l’évaluation de l’importance des unes par rapport aux autres, etc. L’analyse du bilinguisme scientifique n’est guère avancée aujourd’hui et on ne s’est pas encore préoccupé jusqu’à maintenant de décrire les différents scénarios possibles, sauf peut-être au Québec en ce qui a trait à l’application de la Charte de la langue française aux laboratoires de recherche, et encore est-ce très fragmentaire. On note donc chez les scientifiques francophones un malaise certain quant à l’usage du français et de l’anglais dans les communications professionnelles, qui se manifeste par des conduites et des opinions extrêmement diversifiées, autour de trois pôles observables : l’indifférence à l’égard de la question, l’obéissance aux lois du marché des communications scientifiques, le militantisme en faveur de l’usage du français. Ce qui fait que les discussions sont le plus souvent émotives et désordonnées et qu’aucun consensus ne s’est dégagé chez les scientifiques à ce sujet.

Il devient donc chaque jour plus urgent d’étudier le phénomène du bilinguisme scientifique et de décrire les scénarios de conduite possibles. D’autant que le même type de problème se pose et se posera de plus en plus pour d’autres relations de bilinguisme que celle entre le français et l’anglais : ainsi, dans l’immédiat, il nous faut réfléchir à la relation entre le français et l’arabe dans la perspective de l’arabisation des facultés scientifiques et des ministères ou organismes administratifs à vocation scientifique ou technologique. Nous débouchons ainsi sur le problème plus vaste de l’aménagement linguistique des États bilingues ou multilingues.

Ceci étant dit, et sans chercher à en atténuer l’importance, nous n’avons pas encore abordé le noyau du problème. Car, au fait, pourquoi toute cette agitation? Qu’est-ce qui est en cause exactement? En dernière analyse, ce qui nous semble être la question essentielle, dont dépendent tous les autres aspects, y compris l’aspect économique, c’est la capacité de la langue française à exprimer la nouveauté, l’avenir en marche au jour le jour, donc la capacité de développer les outils terminologiques correspondant aux notions nouvelles au rythme où elles apparaissent. De ce point de vue, notre handicap le plus important est d’être sans cesse à la remorque de l’innovation étrangère, surtout américaine, le plus souvent exprimée en anglais à cause du statut de cette langue dans les communications scientifiques et technologiques internationales.

Évidemment, la solution la plus simple est de prendre le mot avec la notion, donc de faire un emprunt. C’est ce qui se produit le plus souvent, par commodité. En apparence, la procédure est sans danger et semble toute naturelle, ce qu’exprime bien l’argument, sans cesse répété, que « toutes les langues empruntent ». Nous en convenons, mais la question n’est pas pour autant réglée, puisque tout dépend du volume des emprunts et de leur concentration dans des zones de vocabulaire. Pour illustrer ce point, il n’y a qu’à comparer le nombre d’emprunts dans le vocabulaire général (moins de 5% dans la nomenclature du Petit Larousse) par rapport à celui dans des vocabulaires de spécialités, comme l’informatique, les fibres optiques, les synthétiseurs de son, où la grande majorité des termes couramment utilisés en français (!) sont des termes anglais. Sur ce point précis, la lecture des cahiers de la série Néologie en marche publiée par l’Office de la langue française du Québec est très révélatrice et très probante, puisqu’ainsi sont mis en lumière le poids de la terminologie anglaise dans des champs notionnels spécialisés et la difficulté d’élaborer par la suite, en retard par rapport à l’innovation, une terminologie française adéquate. Ceux que la démonstration intéresse pourront feuilleter les cahiers sur : le synthétiseur, les fibres optiques, les énergies renouvelables, l’environnement, l’emballage, les communications, la mécanisation forestière, entre autres domaines traités. Quand la terminologie d’un secteur de pointe est presque entièrement constituée de mots d’emprunt, comme il arrive, autre exemple, en micro-informatique, il ne s’agit pas d’un simple phénomène d’emprunt, mais bien d’aliénation terminologique. Encore là, à voir les choses cas par cas, et du strict point de vue linguistique, on peut considérer que ce n’est pas dramatique, que ce n’est pas si important, par exemple, que le langage Basic généralement utilisé pour le fonctionnement des micro-ordinateurs individuels soit en anglais, ou que les nouveaux modèles de microordinateurs soient mis sur le marché uniquement en anglais. C’est la multiplication des cas qui devient significative et qui finit, et c’est le point le plus important, par faire naître chez le francophone l’impression, puis la conviction, que l’anglais est la langue de la modernité et le français toujours en retard, ce qui rejoint d’ailleurs l’idée que l’Europe est vieille et l’Amérique jeune. L’emprunt n’est donc pas la meilleure tactique; ce ne peut être qu’une solution transitoire, au mieux un pis-aller. Notons enfin que le phénomène de l’emprunt est fort mal connu : la seule étude valable, celle de Deroy, date de 1956 et elle se préoccupe de l’emprunt en soi et non de sa fonction dans l’économie de la concurrence linguistique. Ici aussi, nous avons besoin d’une recherche adaptée aux conditions actuelles et d’une meilleure analyse de l’ampleur relative du phénomène, des avantages et des inconvénients de l’emprunt.

Reste la néologie, où il y aurait beaucoup à dire. Citons d’abord la remarque de Vaugelas, selon laquelle il en est de la néologie comme des modes nouvelles : seuls les sots s’y risquent. Elle est encore d’actualité quand le néologisme est perçu comme tel, puisque beaucoup de locuteurs trouvent prétentieux celui qui invente des mots. C’est là d’ailleurs l’une des raisons de la prolifération des emprunts, qui sont sans danger pour l’emprunteur, alors que l’inventeur de mots court des risques, dont celui de ne pas être compris, à moins qu’il ne prenne les précautions d’usage. Notons également que, contrairement à l’opinion reçue, les francophones créent continuellement un grand nombre de néologismes, comme en font foi les divers Dictionnaire(s) des mots nouveaux, ce qui prouve bien que le système de la langue française est parfaitement apte à générer des néologismes, contrairement à un autre préjugé. La contradiction apparente des deux propositions précédentes —risque et abondance des néologismes— s’explique par sentiment néologique : tous les néologismes ne sont pas perçus comme des néologismes, en ce sens qu’il y en a qui passent inaperçus, qui sont considérés dès l’origine comme des mots existants depuis toujours. Ainsi, le plus difficile est de proposer un néologisme pour remplacer un emprunt, car alors l’emprunt, qui a déjà sa place dans le vocabulaire, agit comme repoussoir à l’égard du néologisme.

En 1974, l’Office de la langue française du Québec a organisé un colloque international sur le thème « L’aménagement de la néologie ». Ce thème est toujours d’actualité, pour au moins deux raisons. Les besoins néologiques du français, en vocabulaire technique, technologique, commercial, administratif, scientifique, sont trop considérables pour que l’initiative privée, à elle seule, puisse arriver à les combler. Beaucoup de personnes et d’organismes s’intéressent à la néologie, mais le plus souvent en ordre dispersé et presque en concurrence : un minimum de coordination et de concertation s’impose, ne serait-ce que pour éviter la multiplication des néologismes pour la même notion ou pour choisir le terme à privilégier lorsque plusieurs existent, surtout lorsqu’il s’agit de communications institutionnelles : trop de néologismes équivalents est pire qu’un emprunt et favorise d’ailleurs l’usage du terme étranger.

À cette occasion, nous avons proposé la création d’un réseau de néologie, en vue d’assurer la liaison et la coordination d’équipes de travail en néologie réparties dans les pays ou régions entièrement ou partiellement de langue française. Les équipes, ou modules, doivent être composées à la fois de spécialistes du domaine visé, pour l’identification des notions et la connaissance de l’usage, et de terminologues, pour les travaux strictement linguistiques : donc des tandems spécialistes-terminologues. Le réseau a pour fonction : a) le dépistage terminologique, c’est-à-dire l’identification des besoins néologiques et le repérage des cas de synonymie néologique; b) le traitement terminologique, c’est-à-dire la recherche d’un néologisme et/ou la constitution des dossiers sur l’usage de chaque terme concurrent, dossiers qui sont discutés par la suite par les spécialistes en vue du choix d’un terme à privilégier; c) la diffusion des néologismes recommandés en vue de leur intégration dans l’usage de la langue, des spécialistes d’abord, du grand public ensuite dans certains cas.

Depuis lors, la constitution progressive du réseau se continue. Trois modules fonctionnent aujourd’hui, tous trois intégrés dans des organismes gouvernementaux pour des raisons de financement et parce que la diffusion des termes nouveaux s’en trouve facilitée : l’un au Québec, à l’Office de la langue française, l’autre à Paris, au Haut Comité de la langue française (restructuré depuis peu), le dernier à Ottawa, au Secrétariat d’État. Les programmes de coopération franco-québécoise ont permis des relations soutenues entre le module de Paris et celui du Québec. Les travaux des modules sont publiés dans la série Néologie en marche, dont nous avons parlé précédemment. La formation d’un module à Bruxelles, auprès de la Communauté économique européenne, n’a pas encore abouti, malgré les efforts des uns et des autres. La méthodologie de travail est maintenant au point et elle s’avère facile d’utilisation pour les spécialistes non terminologues qui veulent, pour les fins de leurs propres spécialités, s’adonner à des recherches néologiques. Car le réseau est très ouvert aux travaux des spécialistes, comme en font foi les cahiers de néologie préparés par eux, comme celui de Nil Parent en musique électro-acoustique, de Louis-Edmond Hamelin sur le vocabulaire de la nordicité ou de Thérèse Sicard-Lussier en mécanisation forestière. Nous savons maintenant que l’équipe terminologue-spécialiste est viable.

Mais la mise en place du réseau ne va pas tout seul. Il est d’abord trop restreint : il faudrait qu’il puisse intégrer progressivement les associations professionnelles où les besoins sont mieux identifiés et qui ont les moyens de diffuser la néologie auprès de leurs membres, sur le modèle du Dictionnaire de la comptabilité et des disciplines connexes (Toronto, ICCA, 1982) rédigé sous la responsabilité de Fernand Sylvain, avec la coopération de l’Ordre des experts comptables de France et de l’Institut des réviseurs de Belgique. Les modules de base sont trop instables, au gré des hasards administratifs et politiques. Ainsi, on se demande ce qu’il adviendra du module québécois dans le vent de réforme administrative qui balaie l’Office de la langue française du Québec, ou du module français à la suite de l’abolition du Haut Comité de la langue française et de son remplacement par trois nouveaux organismes français. Il faudrait favoriser un rapprochement entre le réseau lui-même et les Observatoires du français contemporain, même si les objectifs de l’un ou des autres ne sont pas identiques, quoiqu’ils ne soient pas incompatibles. Enfin, il faudrait constituer de nouveaux modules, dans des organismes d’importance stratégique pour la formation et la diffusion du français de demain, notamment auprès des organismes de normalisation comme l’AFNOR ou comme service auprès des organismes de grande diffusion comme les revues de vulgarisation, les journaux, la radio et la télévision, les ministères de l’Éducation nationale, etc.

Pour notre part, encore aujourd’hui, et surtout aujourd’hui, nous sommes convaincus que le réseau de néologie est un instrument de première importance pour la constitution et l’usage du français technoscientifique. On aura beau en parler de toutes les manières ou inventer toutes les stratégies pour en garantir l’avenir, il demeure qu’on aura besoin d’abord et avant tout d’une terminologie fiable et qu’on ne pourra longtemps se satisfaire de mots étrangers introduits en grand nombre dans les terminologies françaises.

Les francophones de naissance, citoyens de pays à forte concentration de langue française maternelle n’ont pas le choix : ils demeureront de langue française même si, pour certaines activités professionnelles, ils doivent employer l’anglais comme langue de travail ou comme langue de rayonnement, quoiqu’encore là, l’histoire du Québec du début du XIXe siècle jusqu’au sursaut des lois linguistiques illustre bien le mécanisme de la décadence linguistique quand une langue perd une certaine part de sa motivation socio-économique. Mais les citoyens des pays où la langue française est langue internationale sans être le plus souvent langue maternelle ont toujours la possibilité de choisir l’anglais : ils feraient ainsi l’économie d’une langue étrangère. On commence à observer des signes avant-coureurs en ce sens, par exemple dans le choix des États-Unis pour les études avancées, au niveau de la maîtrise et du doctorat.

L’avenir du français dans les domaines de pointe repose sur sa capacité à nommer la nouveauté, donc sur la néologie. C’est une sorte de préalable qu’il ne faut pas oublier au cours des discussions.

Formation de terminologues et formation terminologique des traducteurs

Par les quelques notes qui suivent, nous nous proposons de faire apparaître, pour fin de discussion, la contiguïté, mais aussi l’écart, entre formation terminologique et lexicographique des étudiants-traducteurs et formation de terminologues spécialisés.

1. Positions de départ

Rappelons d’abord quelques éléments d’information, bien connus aujourd’hui des collègues qui enseignent la terminologie. Je compte d’ailleurs sur les amis de l’Institut Bourguiba des langues vivantes pour l’application de mes commentaires à la langue arabe.

1.1. Distinction entre lexicographie et terminologie

La lexicographie recherche le ou les sens attribué(s) aux mots par les membres d’une communauté linguistique, avec ou sans notation des connotations diverses, notamment des niveaux de langue. La lexicographie s’intéresse particulièrement à cette tranche du lexique qui constitue le fonds commun aux locuteurs de la langue, toutes spécialités confondues. Sa démarche est sémasiologique, elle va de la forme au sens. Son objectif est de fournir un instrument de référence fiable pour tous les emplois habituels de la langue, où l’on trouvera l’orthographe recommandée, la prononciation courante, des sens reconnus, les marques d’usage, parfois des renvois aux mots analogues, aux homophones, aux antonymes, en somme tout ce qui est utile à un usage judicieux du mot. La lexicographie débouche donc tout naturellement sur la standardisation linguistique.

La terminologie recherche la ou les dénominations d’une notion. Sa démarche est donc onomasiologique, elle va du sens à la forme. Elle s’intéresse le plus souvent aux vocabulaires de spécialités, qu’elle essaie de colliger en délimitant clairement des domaines et sous-domaines spécialisés, où les relations entre les notions sont un élément déterminant du sens de chaque terme. Son objectif est de permettre la plus grande efficacité possible à la communication spécialisée, donc de favoriser l’univocité des termes. Elle débouche directement sur l’uniformisation et la normalisation des lexiques de spécialités.

1.2. Distinction entre terminologie ponctuelle et systématique

Dans la pratique, force nous est de constater que la recherche terminologique s’exécute de deux manières différentes, selon les circonstances.

Elle est ponctuelle quand elle porte sur un ou plusieurs mots, isolés de l’ensemble auquel ils appartiennent dans le domaine concerné, mais intégrés dans un texte qui sert à les délimiter grossièrement. Cette recherche terminologique est typiquement celle du traducteur, qui se heurte aux termes techniques du texte qu’il doit traduire. Cette recherche s’effectue en général à l’aide de lexiques, dictionnaires, encyclopédies, unilingues, bilingues ou multilingues, donc de sources secondes.

Elle est toujours périlleuse et la qualité du résultat dépend essentiellement de la culture terminologique du traducteur. On comprend leur angoisse et leur soif insatiable d’instruments de référence.

La terminologie est systématique quand les notions sont traitées par ensembles plus ou moins grands, découpés dans des domaines clairement identifiés. Elle se fait à partir du dépouillement de textes rédigés dans la langue-cible, en poursuivant deux objectifs fondamentaux : cerner de très près chaque notion par rapport à ses voisines, identifier les dénominations de chaque notion et, dans les cas de synonymie apparente, voir s’il s’agit bien de la même chose et, si oui, fournir un avis documenté sur la dénomination à privilégier. La terminologie systématique peut être comparée : dans ce cas, le travail se fait d’abord sur chaque langue séparément, puis les deux stocks terminologiques sont confrontés de manière à juger sur pièces de la qualité de la convergence notionnelle et celle, conséquemment, de l’équivalence terminologique.

2. Didactique de la traduction

On comprend mieux alors pourquoi on doit prévoir, au programme d’études des traducteurs une double formation :

3. Didactique de la terminologie

Mais il est surtout nécessaire d’organiser, au niveau universitaire, un programme spécialement conçu en vue de former des terminologues spécialisés qui pourront, éventuellement, travailler avec des traducteurs, mais qui seront surtout au service de tous ceux qui doivent utiliser des terminologies.

3.1. Prérequis linguistiques à la didactique de la terminologie

Le futur terminologue doit acquérir de solides connaissances en linguistique, tout particulièrement sur les points suivants :

3.2. Entraînement à la méthode de travail

Depuis une vingtaine d’années, une méthode de travail en terminologie systématique comparée s’est peu à peu constituée. Elle a été appliquée à des langues très différentes, dans des contextes sociolinguistiques très divers, anglais et français au Québec et au Canada, espagnol en Amérique du Sud, catalan en Espagne, arabe en Tunisie et au Soudan, kinyarwanda au Rwanda, avec des résultats satisfaisants. Elle s’enseigne de plus en plus un peu partout, par exemple à l’Université Laval (Québec), à l’Université de Genève, à l’Institut Bourguiba des langues vivantes, à l’Université nationale du Rwanda.

Sans entrer dans le détail, l’entraînement à cette méthode de travail comporte essentiellement trois grands moments :

4. Conclusion

Comme on le voit, on sait aujourd’hui comment former des terminologues et l’expérience des uns et des autres est à cet égard considérable.

Autant il nous semble nécessaire d’initier les futurs traducteurs à la terminologie, parce qu’ils auront de plus en plus à traduire des textes techniques, autant il nous semble indispensable de former des terminologues spécialisés, surtout dans les langues où l’actualisation des terminologies crée un obstacle à leur usage normal.

Cependant, le programme ne peut pas être le même dans l’un et l’autre cas.

Quinze ans de politique terminologique au Québec

Vous me pardonnerez de traiter le sujet à grands traits sans entrer dans le détail et sans me soucier des précieuses nuances qu’exigerait un sujet aussi délicat. Il me semble qu’il vaut mieux que je vous communique l’essentiel de ce qu’on peut tirer de l’expérience québécoise, tel que je le perçois aujourd’hui, avec le regard d’un acteur d’abord (comme linguiste et comme directeur de l’Office de la langue française), d’un observateur, ensuite, qui a eu le privilège d’aller observer d’autres situations de concurrence linguistique, notamment en Tunisie, au Rwanda et en Catalogne.

L’activité terminologique au Québec a toujours été étroitement liée à la recherche d’une politique linguistique qui permettrait d’améliorer l’usage du français au Québec, de consolider ses chances de survie en Amérique du Nord et enfin, d’en généraliser l’usage comme langue commune des Québécois, quelle que soit leur langue d’origine. Cette observation est fondamentale et explique deux choses : comment le contenu des politiques linguistiques s’est défini peu à peu et comment la terminologie s’est développée au Québec.

Il me faudrait donc, en principe, traiter deux sujets en parallèle : l’évolution de la conception et du contenu des politiques linguistiques et celle de l’activité terminologique. Je m’en tiendrai cependant au premier point, mais en référence aux dispositions de la Charte de la langue française, ce qui en éclairera peut-être la stratégie linguistique et terminologique, laquelle n’apparaît pas à la lecture du texte.

Dans l’évolution des politiques linguistiques au Québec, on peut distinguer en gros deux grandes phases : une phase qualité et une phase statut.

La phase « qualité » s’amorce avec la création, en mars 1961, d’un ministère des Affaires culturelles, qui comprenait un Office de la langue française. Cet Office a pour mandat d’assurer la qualité de la langue française au Québec. S’ensuit la mise en place d’un premier groupe de terminologues et la publication des premiers lexiques. Le titre le plus révélateur de cette époque est celui du Cahier consacré aux « Canadianismes de bon aloi ». On lance aussi des campagnes de Bon parler, avec des slogans du type « Bien parler, c’est se respecter ».

De cette période, nous avons tiré quelques grandes leçons :

Les campagnes de Bon parler et les publications du type « Dites, ne dites pas » sont inefficaces. Elles augmentent l’insécurité linguistique, qui se manifeste souvent par l’ironie et la dérision (« watch ton français »), de la part des locuteurs et des journalistes.

Le lexique de la langue commune et les terminologies de spécialités correspondent à des besoins langagiers quasi contradictoires. Le lexique sert à la fois à s’exprimer et à communiquer, d’où une stratégie à la fois communicative et stylistique, qui génère et maintient la variation lexicale. La terminologie sert à communiquer des notions, avec la plus grande efficacité, donc le risque d’erreur le plus réduit possible. L’idéal poursuivi est le même partout, dans toutes les langues : un mot pour une chose et le même pour tout le monde. On ne peut donc pas intervenir de la même manière selon qu’il s’agit du lexique ou de la terminologie.

L’Office de la langue française s’est surtout concentré sur la terminologie, avec, comme objectif, de rendre disponibles les vocabulaires nécessaires à l’implantation de la politique linguistique. Nous avons veillé à travailler en liaison avec les usagers de ces vocabulaires, au cours même de leur élaboration. Comme la tâche était immense, nous avons élaboré une stratégie de partage des tâches entre l’Office, les organismes publics et l’entreprise privée, d’où la nécessité d’une méthodologie commune, que nous avons mise au point, décrite et généralisée à l’occasion de colloques et par l’enseignement universitaire.

Les utilisateurs de la langue, surtout les professionnels (traducteurs, rédacteurs, secrétaires, publicitaires, enseignants de tout niveau), ont besoin de directives linguistiques, de savoir, à partir de sources fiables, ce qu’il faut dire et comment il faut faire les choses. La plupart ne veulent pas connaître le subtil raisonnement qui fonde la réponse : ils veulent une réponse claire, précise et surtout parfaitement sûre. À cette fin, il existe au Québec plusieurs services de consultation linguistique et terminologique : à l’Office de la langue française, à Radio-Canada, dans les entreprises, par exemple Hydro-Québec ou Bell Canada.

La Charte de la langue française donne un pouvoir de normalisation à l’Office de la langue française pour régler les points litigieux socialement importants. Sur ce point, les linguistes distinguent trois niveaux d’analyse : l’uniformisation des terminologies, la recommandation d’un terme par rapport à un autre et, en dernier ressort, la normalisation, c’est-à-dire le recours à l’autorité d’un arbitre tranchant en faveur d’un terme au détriment des autres. Pour le commun des mortels, ces nuances se confondent, les avis sont du même niveau et nous n’avons jamais réussi à faire comprendre la distinction entre un mot recommandé et un mot normalisé. Il faut cependant maintenir ces distinctions du point de vue juridique et pour les besoins des spécialistes avertis, par exemple les auteurs de dictionnaires ou de manuels d’enseignement, les rédacteurs de catalogues ou de pages publicitaires ou encore pour l’identification commerciale des produits.

Enfin, pour clore ce point, disons que les travaux terminologiques exigent une concertation constante entre terminologues et spécialistes du domaine, d’une part, entre les différents utilisateurs potentiels de la terminologie, d’autre part. L’instrument de cette concertation est le Comité de référence. La qualité et l’autorité des travaux terminologiques reposent sur la rigueur de la méthode de travail et sur la représentativité du Comité de référence, qui examine et règle les cas problèmes.

La manière de concevoir la qualité de la langue a donc beaucoup évolué au Québec, entre la création de l’Office en 1961 et aujourd’hui. Cette préoccupation est toujours d’actualité; elle l’est même plus que jamais, avec la méconnaissance croissante de la langue écrite au profit de la langue parlée. Mais ceci est un tout autre sujet...

À la fin des années soixante, il était devenu évident que le problème du français au Québec n’était pas un problème uniquement linguistique mais aussi politique, donc une question du statut du français par rapport à l’anglais. Statut juridique d’une part, statut de fait d’autre part, c’est-à-dire d’usage dans les domaines susceptibles de conférer au français une importance collective certaine et d’en faire une langue de promotion sociale et économique pour tous les Québécois francophones. Cette conclusion d’ordre politique rejoignait une autre conclusion, sociolinguistique celle-là : l’usage légitime de la langue se diffuse et s’impose par et au travers des communications institutionnalisées, c’est-à-dire que les comportements linguistiques, y compris l’usage du vocabulaire, sont modelés par les multiples textes, plus ou moins officiels, que nous lisons et par les locuteurs jouissant d’une forme quelconque d’autorité que nous entendons. Il y avait donc convergence entre choix des secteurs dans lesquels on pouvait conférer du prestige à la langue française et choix des secteurs susceptibles de diffuser les termes français exacts. Les dispositions actuelles de la Charte de la langue française découlent de la synthèse de cette double préoccupation.

En définitive, après quelques années de consultation et de travaux sur le terrain, les domaines qui ont été retenus sont les suivants et nous n’en soulignerons aujourd’hui que l’importance pour le terminologue :

Enseignement du français et en français

La Charte de la langue française s’est attachée à définir qui doit fréquenter l’école française, donc, par ricochet, qui peut aller à l’école anglaise. L’objectif est l’intégration linguistique à la communauté francophone de tous les enfants des nouveaux arrivants, qui avaient (et qui ont toujours) tendance à s’intégrer à la communauté anglophone nord-américaine. D’autre part, la Charte a rendu obligatoire la connaissance du français pour tous les diplômés de l’école secondaire. L’objectif est, à l’évidence, de faire du français la langue de tous les Québécois.

Le législateur a laissé au ministère de l’Éducation la responsabilité de l’enseignement du français, langue maternelle et langue seconde. Il n’y a donc rien dans la Charte à ce sujet. Pourtant, la diffusion des terminologies de spécialités se fait dès l’école, par enseignement des matières, donc par les manuels et par les professeurs. C’est aussi vrai à l’école élémentaire qu’à l’université. La Charte spécifie que les termes normalisés sont obligatoires dans l’enseignement, mais rien n’est dit des termes uniquement recommandés. Notons cependant que les professeurs sont habituellement représentés dans les Comités de référence.

Textes juridiques, lois et décrets d’application

L’importance linguistique de ces textes découle d’une double observation : d’une part, ils génèrent une multitude d’autres textes : d’autre part, les termes et la phraséologie du texte juridique sont repris dans tous les autres textes qui en découlent et par tous ceux qui interprètent le texte, en parlent ou en discutent. Toute erreur est donc multipliée à l’infini, avec l’autorité de la Loi. À l’inverse, tout terme exact s’impose de par la même autorité, que cela plaise ou non sur le moment.

Textes administratifs

Formulaires, dépliants d’information, circulaires d’application d’une loi ou d’un règlement, directives, etc. : l’État est un grand diffuseur de mots, doté du prestige de chacun de ses ministères et organismes. Tous les citoyens communiquent avec l’État, oralement ou par écrit, et sont pour ainsi dire contraints d’utiliser le même vocabulaire que celui de l’État et de ses fonctionnaires. L’État, par son pouvoir législatif et par son activité de gestion, est une sorte de rouleau compresseur terminologique.

Textes commerciaux

Désignation des produits par l’étiquetage et les catalogues, publicité, mode d’emploi, garantie, d’emballage... toute la terminologie des produits se diffuse par ces textes, avec l’insistance que l’on connaît aux vendeurs et avec la répétition de la communication. C’est le principal canal de diffusion de cette terminologie. D’une manière imagée, disons qu’acheter un produit, c’est acheter la terminologie qui l’accompagne ou encore, que les textes commerciaux sont les diffuseurs de la néologie et des termes spécialisés auprès du grand public.

On s’en rend mieux compte quand il s’agit de mots anglais, mais c’est aussi vrai pour la diffusion du français. On peut considérer que les textes commerciaux sont le domaine où l’activité terminologique est et doit être constante, un domaine où rien n’est jamais assuré, définitif, terminé. Il n’y a qu’à observer la crise terminologique qu’entraîne au Québec la diffusion massive de la micro-informatique.

Langue de travail

...avec deux sous-domaines : les textes des conventions collectives, qui comprennent la liste des tâches et emplois avec leurs taux de rémunération, et les textes utilisés pour le travail : inventaire des pièces et des produits, directives d’exécution, description des tâches, instructions sur la machinerie, affinage interne, directives de sécurité, textes techniques d’usage courant, rapports de production, etc. Tous ces textes véhiculent l’ensemble du vocabulaire administratif et technique nécessaire à la gestion et à la production d’une entreprise.

C’est dans et par ce circuit de communication que les terminologies se diffusent, se régularisent et s’imposent. L’efficacité de l’action terminologique exige le contrôle de ces canaux de communication. D’où la présence d’un volet terminologique dans les programmes de francisation et l’obligation d’utiliser le français comme langue de travail.

Tout ce qui précède peut sembler loin de la terminologie. J’estime qu’au contraire, nous sommes au cœur du problème : le passage de la terminologie dans l’usage réel des locuteurs.

Pour clore cette brève description de la politique terminologique au Québec, il convient sans aucun doute de porter un certain regard critique sur l’expérience québécoise, même si l’adage veut que l’on soit toujours mauvais juge dans sa propre cause. D’une manière globale et si j’en juge par d’autres situations qu’il m’a été permis d’observer, je continue à être convaincu que la stratégie terminologique du Québec est la bonne : la terminologie se diffuse et pénètre dans la vie quotidienne par son usage dans les communications institutionnalisées, d’autant plus qu’il est administrativement possible de contrôler la qualité de ce type de communication. Le corollaire de ce postulat est que le commun des mortels est simple consommateur de terminologie, sans prise réelle sur la qualité de cette terminologie.

Personnellement, je regrette qu’au moment de la rédaction de la Charte de la langue française, nous n’ayons pas insisté pour insérer dans le texte des dispositions relatives à l’enseignement du français. Une politique linguistique globale devrait fixer clairement la norme du français (ou d’une autre langue) dont doit s’inspirer l’enseignement, guider l’usage terminologique dans l’enseignement des autres matières et enfin, confirmer la connaissance du français (ou de la langue à promouvoir) écrit et parlé comme condition d’obtention du certificat d’aptitude à l’enseignement de n’importe quelle matière.

La francisation des entreprises est et demeurera un processus fragile, où les retours en arrière seront toujours à craindre. Elle ne peut pas être irréversible, parce que la pression de l’anglais se maintiendra toujours, pour au moins trois raisons : l’innovation technologique nous arrive en anglais, nos relations commerciales avec les États-Unis sont constantes et sont encore plus étroites depuis l’accord de libre-échange, enfin l’anglais est toujours la langue internationale la plus employée, aussi bien dans les communications scientifiques que commerciales, au point que les Français eux-mêmes semblent avoir accepté qu’il en soit ainsi.

On constate cependant une nette amélioration de la situation du français au Québec, sous l’effet de la Charte : les cadres d’entreprise sont de plus en plus des Québécois francophones, la vitalité économique des Québécois d’est considérablement accrue, la qualité du français s’est nettement améliorée dans tous les domaines, la connaissance de la terminologie française progresse, la connaissance du français chez les anglophones est de plus en plus généralisée au Québec et dans l’ensemble du Canada, les enfants d’émigrants fréquentent l’école française (quoique l’émigration massive de ces dernières années perturbe actuellement l’équilibre démolinguistique de Montréal).

Nous n’avons aucune prise réelle sur la consommation des biens culturels par la population québécoise. Or les enquêtes indiquent une nette croissance de l’anglais dans des domaines comme la télévision, à cause du câble, du cinéma, de la chanson, de la musique populaire, des revues, etc. Les avis sont très partagés sur la manière d’interpréter ce phénomène.

Enfin, et c’est le plus important, les Québecois sont toujours d’accord avec le contenu de la Charte. Le consensus social se maintient et tous les sondages confirment l’attachement des Québécois à ce texte de loi. Par contre, la volonté politique de l’appliquer fluctue sous l’effet de clientélisme électoral et c’est vrai aussi bien pour le Parti québécois que pour le Parti libéral. La même observation vaut pour tous les pays dotés d’une politique linguistique.

Terminologie et banques de données d’information scientifique et technique

Nous sommes ici au confluent de deux domaines qui n’ont cessé de se développer depuis les vingt dernières années, le plus souvent séparément, selon des logiques propres déterminées par des objectifs particuliers, la terminologie et les diverses formes de diffusion de l’information scientifique et technique.

Deux grands courants contemporains sont à l’origine du développement de la terminologie.

D’une part, de nombreux facteurs ont considérablement augmenté l’obligation de disposer de terminologies sûres dans des secteurs de plus en plus nombreux et variés. Les facteurs les plus marquants sont : l’intensification des contacts entre les langues européennes à l’occasion de la constitution des grands ensembles politiques et économiques, les exigences de la communication scientifique, technique, administrative et commerciale en vocabulaire de spécialité, l’augmentation du volume de la traduction et de l’interprétation dans tous les croisements de langues, enfin l’essor de l’enseignement fonctionnel des langues dont la partie la plus embarrassante pour les professeurs est le vocabulaire de la spécialité des étudiants adultes réunis pour un apprentissage d’une langue en fonction de leurs besoins professionnels immédiats.

D’autre part, beaucoup de pays se retrouvent devant la tâche d’actualiser le vocabulaire de leurs langues nationales en vue de leur utilisation dans des domaines nouveaux, pour lesquels elles ne sont pas adaptées, ou doivent sans cesse assurer le développement des terminologies de spécialités en langue nationale pour faire face à la concurrence des langues dominantes. Citons comme exemple du premier cas les travaux de terminologie qu’il a fallu mener à bien au Rwanda pour faire fonctionner l’enseignement primaire dans la langue nationale du pays, ou comme exemple du second cas la situation du français au Québec face à l’anglais ou du catalan en Espagne face à l’espagnol. L’élaboration et la mise en place d’un plan d’aménagement linguistique implique nécessairement un volet terminologique, et donc une instrumentalisation linguistique adéquate, notamment pour assurer la standardisation du lexique, la normalisation des terminologies et la création des néologismes.

On comprend alors pourquoi une chose aussi ésotérique en apparence que la terminologie soit devenue une condition sine qua non de l’usage des langues dans ce nouveau monde multilingue qui se met en place autour de nous.

Le développement des banques de données d’information scientifique et technique s’est accéléré avec l’usage de l’informatique et de la micro-informatique. Ces banques se constituent dans tous les domaines et dans toutes les directions. On peut distinguer comme grandes catégories : les banques de terminologie, les bases de données bibliographiques, les bases de données textuelles (structurées ou plein texte) et les systèmes experts.

Ce développement rend nécessaire et ouvre de nouvelles avenues de recherches en vue de la mise au point d’instruments de traitement des données ainsi réunies en langue naturelle, tout particulièrement en vue de l’analyse automatique des textes pour en déceler le contenu d’information, ce qui est fondamental en documentation scientifique et technique.

Il nous apparaît aujourd’hui opportun de réfléchir sur les relations entre terminologie et banques de données. Nous nous proposons ici d’explorer ce thème, au moins pour identifier les zones de contact entre ces deux champs.

La terminologie

Le domaine de la terminologie se subdivise en trois grandes sections :

Les rapports entre terminologie et banque de données d’information scientifique et technique peuvent donc se situer sur ces trois plans : méthode de travail, lexiques spécialisés et gestion informatisée de l’information.

Les banques de terminologie

Les banques de terminologie contiennent des termes spécialisés, en une ou plusieurs langues, avec définition, souvent avec des contextes, parfois avec des notes sur l’usage d’un terme, le tout accompagné des sources bibliographiques de chaque renseignement.

D’une manière globale, on peut dire que les banques de terminologie poursuivent deux objectifs principaux : réunir en un seul lieu les résultats de la recherche terminologique, qu’elle soit ponctuelle ou systématique; rendre cette information accessible aux usagers, d’une manière efficace, rapide et conviviale.

L’élément clé d’une banque de terminologie est le terme normalisé, c’est-à-dire le terme que les spécialistes d’une discipline considèrent comme le plus juste pour désigner une notion de leur spécialité. Autour de cet élément clé gravitent les synonymes, les parasynonymes, les termes fautifs, les termes apparentés, qui sont inscrits dans la banque avec renvoi au terme spécialisé. Dans plusieurs banques, on ajoute les équivalences dans une ou plusieurs autres langues, avec plus ou moins de rigueur ou d’exigence en ce qui a trait à la qualité du rapport d’équivalence, notamment lorsqu’il s’agit de prendre position entre plusieurs équivalents possibles.

Pour chaque terme, il est donc nécessaire d’indiquer à quelle spécialité il appartient, puisque ce renseignement détermine, d’une certaine façon, sa définition. On le fait en indexant chacun à l’aide de descripteurs qui identifient le domaine et le sous-domaine de la spécialité à laquelle il appartient. S’il est en usage dans plusieurs spécialités, il y aura autant de fiches que de lieux d’appartenance. Ces descripteurs sont organisés et hiérarchisés par champs de spécialité selon une structure en forme d’arbre qui va du plus général au plus particulier, chaque niveau supérieur incluant les termes des niveaux inférieurs. Il s’établit alors une dynamique entre développement de la banque et complexification des arbres de domaines : au fur et à mesure que les termes d’un domaine s’accumulent, la structure de l’arbre correspondant se complexifie en étendue jusqu’à couvrir la totalité de la spécialité en un seul schéma d’organisation notionnelle. Cependant, la recherche au travers de cette structure de classification ne peut se faire, en général, que verticalement, du plus général au plus particulier et réciproquement, mais pas horizontalement, d’une branche à une autre de l’arbre et, encore plus difficilement, d’un arbre à un autre.

Le repérage de l’information terminologique peut alors s’effectuer de deux manières, selon les besoins de l’utilisateur : soit à partir du mot, avec renvoi, le cas échéant, au terme normalisé, soit à partir du domaine de spécialité, avec possibilité de raffiner la question grâce à la structure de l’arbre d’indexation.

La structure d’indexation des termes, de même que les logiciels de gestion, varient d’une banque à l’autre. Les banques sont donc, actuellement, peu compatibles entre elles et chacune correspond à un mode d’emploi avec lequel l’utilisateur doit se familiariser.

Les bases de données bibliographiques

Une base de données bibliographiques vise, comme son nom l’indique, à fournir aux chercheurs des références bibliographiques classées par auteur ou par sujets, accessibles rapidement grâce à un système de repérage le plus précis et le plus performant possible, correspondant le mieux au mode normal de recherche des utilisateurs auxquels cette base est destinée.

La technique de la référence bibliographique ne pose aucun embarras : elle est parfaitement au point et seuls quelques détails mineurs sont encore discutés, par exemple la place de la date de publication, immédiatement à la suite du nom de l’auteur ou à la fin de l’article, après la mention de l’éditeur.

En général, chaque référence comprend un résumé du texte cité. Même si cet élément est déjà plus délicat à réaliser, il ne présente pas d’autre difficulté que l’habileté de l’analyste à bien rendre compte du texte. La valeur du résumé dépend aussi de sa longueur, encore trop souvent décidée en fonction des contraintes du système informatique.

Le plus difficile, dans une base de données bibliographiques, est l’identification du sujet dont le texte traite. On pourrait même ajouter que la difficulté grandit quand le sujet traité est susceptible d’intéresser plusieurs spécialistes de disciplines différentes. L’identification du sujet se fait le plus souvent à l’aide de descripteurs, choisis en fonction de leur capacité à évoquer un domaine de spécialité chez le plus grand nombre de spécialistes de ce domaine. En général, on laisse à l’analyste de chaque texte le soin d’identifier la ou les spécialités dont traite le texte et celui de choisir lui-même les descripteurs à partir d’une liste pré-établie ou en suivant sa propre inspiration.

L’élément le plus faible des bases de données bibliographiques est donc le choix des descripteurs. Il s’agit surtout d’un problème de rigueur d’analyse de la relation notion-terme et d’un problème de synonymie ou de parasynonymie, à la fois au niveau de la base elle-même comme ensemble et au niveau des choix individuels de chaque analyste. Par exemple, y a-t-il une différence entre éducation et enseignement et laquelle? Si l’auteur du texte confond éducation et enseignement, par exemple au sujet de l’immersion, faut-il ne pas en tenir compte dans l’indexation de son texte? Donc, d’une base à l’autre, les termes d’indexation peuvent ne pas correspondre aux mêmes notions, d’un analyste à l’autre, dans la même base, le choix peut varier selon l’idiolecte de chacun. Ceci rend difficile le repérage de l’information par l’usager, d’autant qu’il a lui-même son propre vocabulaire, et rend périlleuse l’intégration des bases en grands ensembles sectoriels.

On voit immédiatement les rapports avec la terminologie. La terminologie peut ou pourrait fournir les termes d’indexation à un bon niveau de normalisation, avec définition des termes et structure de renvoi dans les cas des synonymes ou des termes apparentés. La méthode terminologique pourrait servir à former les analystes aux problèmes de la synonymie ou du repérage des unités terminologiques et les initier à la pratique du terme normalisé par une saine connaissance de son rôle. Enfin, la mise au point des arbres de domaines intéresse aussi bien les terminologues que les documentalistes et les cogniticiens, comme nous le verrons par la suite. Les uns et les autres gagneraient à collaborer sur ce point puisqu’en principe une même spécialité ne peut pas donner lieu à des arbres de domaine contradictoires ou trop divergents.

Les bases de données textuelles et l’analyse automatique des textes

Aux éléments d’une base de données bibliographiques, la base de données textuelles ajoute les textes originaux eux-mêmes, l’objectif primaire étant de fournir aux chercheurs les textes qui correspondent à leurs besoins d’information.

La diffusion du texte ne nous intéresse pas ici, quoiqu’il soit toujours primordial pour le terminologue d’avoir accès à des textes originaux. Mais ce n’est qu’un aspect du travail de documentation. Le plus intéressant est d’explorer les rapports entre banque de textes et terminologie, dans l’un et l’autre sens.

Voyons d’abord comment un terminologue peut tirer parti d’une banque de textes.

Une banque des textes d’une même spécialité est une sorte de super-texte. Le terminologue peut parcourir ce super-texte pour en extraire le vocabulaire et créer ainsi une liste de mots qui sera la première étape du repérage de la nomenclature des termes d’une spécialité en supprimant de cette liste les mots qui ne sont pas des termes. Ce tri pourrait se faire plus ou moins automatiquement, par exemple en incluant dans la procédure d’interrogation une liste de mots à ne pas retenir. On peut également obtenir des renseignements sur le statut terminologique des mots en exploitant les signes typographiques comme les guillemets, les caractères italiques ou gras, les parenthèses, dont l’emploi par le rédacteur correspond à des jugements sur le terme, selon qu’il le considère comme étranger, ou néologique, ou synonyme d’un autre, ou équivalent à la périphrase précédente. Le terminologue peut aussi interroger la banque de textes pour trouver et choisir des contextes d’utilisation des mots qu’il a retenus et procéder au travail de définition du terme à partir de ses emplois. Il peut même retracer dans les textes des éléments de définition, ou des définitions formulées par phrase du type « On entend par... » ou les mots entre parenthèses à la suite d’une périphrase, etc.

Les banques de textes ont suscité l’idée de l’analyse automatique des textes, comme instrument plus sophistiqué d’examen du contenu. Les descripteurs des banques bibliographiques sont, en définitive, comme nous l’avons vu plus haut, des indices rudimentaires et subjectifs du contenu d’un texte, incapables de révéler de quoi il traite vraiment. Des équipes essaient aujourd’hui de construire des logiciels qui pourraient repérer plus adéquatement le contenu d’un texte.

Dans l’analyse automatique, le vocabulaire joue un rôle important, puisqu’un sujet traité dans un texte correspond à un ensemble de termes. La relation avec la terminologie est évidente, soit comme méthode de travail, soit comme répertoire de termes. D’un autre côté, le découpage d’un texte en mots est facile lorsqu’il s’agit de mots simples, entre deux blancs, mais devient très compliqué dans le cas des termes complexes, du type pomme de terre, renvoyant à une seule et même notion. Des terminologues essaient de mettre au point des logiciels qui pourraient isoler automatiquement les termes complexes dans un texte. L’approche la plus évoluée intègre les indices syntaxiques dans la stratégie de repérage. Ces travaux intéresseront certainement les spécialistes de l’analyse automatique des textes.

Les systèmes experts

Les systèmes experts sont à l’avant-garde de la recherche en traitement de l’information scientifique et technique. L’objectif est ambitieux : permettre à un utilisateur de procéder à des opérations intellectuelles complexes en manipulant l’information spécialisée réunie dans une banque de données à l’aide d’un système informatique conçu à cette fin.

Prenons comme exemple un système expert d’analyse de l’adaptation des plantes alimentaires à un environnement de culture : telle plante pourra-t-elle croître d’une manière rentable dans tel pays? Dans le système, on introduit d’un côté les caractéristiques climatiques, pédologiques et entomologiques du pays, région par région; de l’autre, les conditions indispensables à la croissance d’une plante, selon une échelle de rendement économique de sa culture; ceci, évidemment, dans la mesure où ces deux ensembles de données sont disponibles. On construit un logiciel de traitement et de comparaison des deux ensembles de données, appelé moteur d’inférence, dont la fonction est de soutenir le raisonnement de l’utilisateur en répondant correctement aux questions qu’il pose au système, dans le vocabulaire qui est le sien, par exemple : le sol de telle région contient-il les sels minéraux requis pour la croissance de telle plante? Malgré son caractère élémentaire, cet exemple permet de comprendre ce qu’est un système expert.

Comme on le voit, un système expert est constitué de deux éléments :

Les travaux dans ce domaine sont très récents. Une distinction s’établit peu à peu entre système de simulation et système expert proprement dit.

Dans le premier cas, celui des systèmes de simulation, la collecte des données tend à être exhaustive et les données elles-mêmes tendent à être d’un haut niveau de fiabilité. Le système est destiné à des utilisateurs du même niveau de compétence que ses concepteurs, ce qui entraîne des effets importants à la fois sur la manière d’identifier et de structurer les données, et sur la conception du logiciel de traitement.

Dans le second cas, celui des systèmes experts, la collecte des données correspond à l’état des connaissances du moment caractérisé par des zones d’ombre et un niveau de fiabilité variable. Le système est destiné à des utilisateurs qui ne sont pas toujours du même niveau de compétence que ses concepteurs. D’où la nécessité de guider le cheminement de l’interrogation au moyen d’un logiciel très convivial. Il devient alors impératif de tenir compte de l’écart possible entre le vocabulaire plus ou moins précis de l’utilisateur par rapport à celui du concepteur et de prévoir les mécanismes d’équivalence qui amèneront l’utilisateur aux données qui l’intéressent, malgré ses imprécisions terminologiques et en partant de ses propres connaissances.

On voit que la langue naturelle est employée aussi bien pour la conception que pour l’utilisation du système. Le vocabulaire devient alors la composante linguistique la plus importante, comme élément essentiel de l’interaction personne/machine.

À l’évidence, la terminologie peut être très utile à la réalisation d’un système expert.

La constitution de la base de connaissances suppose qu’on interroge les experts du domaine et qu’on dépouille la documentation écrite. Dans les deux cas, l’objectif est le même : identifier l’ensemble des connaissances que le système doit contenir pour fonctionner efficacement, selon l’état des connaissances —que la documentation écrite est susceptible de bien refléter—, et selon les besoins des chercheurs, —ce que les entrevues avec les chercheurs peuvent indiquer. Les deux démarches conduisent à la création d’un modèle abstrait explicitant l’organisation hiérarchisée des connaissances, opération qui s’apparente de près à la construction des arbres de domaines en terminologie. Cette partie de la méthode terminologique peut donc être adaptée aux systèmes experts.

La base de connaissances et l’usage de la langue naturelle ont en commun le recours à une terminologie, soit pour l’indexation des connaissances par des termes, lors de la création de la base, termes qui permettront de les retrouver et de les manipuler, soit pour la formulation des questions que l’utilisateur posera au système. Cette terminologie est plus ou moins écartelée entre celle de l’expert et celle de l’utilisateur. Il est donc nécessaire de procéder à une analyse terminologique précise, avec comme objectif l’identification des termes normalisés et l’organisation autour d’eux des termes apparentés, y compris les termes fautifs ou d’usage discutable. En principe, on peut penser que les termes normalisés serviront à la modélisation des connaissances et à leur enregistrement dans le système informatique, alors que le réseau de renvoi des termes apparentés vers le terme normalisé facilitera l’interrogation du système par chaque utilisateur, indépendamment de l’exactitude de sa terminologie personnelle. La limite est atteinte quand une notion n’est pas la même dans le système et dans la tête de l’utilisateur. Encore ici, les relations avec la terminologie sont évidentes, soit que la méthode terminologique permette de réunir le lexique requis pour l’organisation du système expert, soit que la terminologie soit déjà disponible dans des publications ou des banques de termes.

Conclusion

De cet examen rapide des relations entre terminologie et information scientifique et technique, on peut tirer quelques observations.

La terminologie peut vraiment servir à autre chose qu’à produire des lexiques. Elle constitue aujourd’hui une démarche intellectuelle rigoureuse qui permet d’appréhender des univers notionnels en maintenant l’articulation entre observation du vocabulaire et modélisation des notions dans des ensembles hiérarchisés des relations complexes entre éléments. En ce sens, elle est une discipline qu’on ne peut négliger chaque fois qu’il s’agit d’analyse notionnelle et de dénomination des notions.

Les rapports entre elle et l’information scientifique et technique sont si évidents et si prometteurs qu’il faut qu’au plus tôt, des relations de collaboration s’établissent entre ces deux champs, surtout par une mise en contact des spécialistes, malgré les barrières universitaires et les méfiances d’écoles.

Enfin, on peut regretter que les logiciels en usage dans les vieux systèmes d’information, comme les banques de terminologie ou les bases de données bibliographiques, soient si démodés par rapport aux approches actuelles en intelligence artificielle. Il faudra trouver les astuces propres à récupérer cet acquis en améliorant les systèmes informatiques à l’aide des approches récentes.

La langue naturelle revient de plus en plus au centre du traitement de l’information scientifique et technique. Il faudra bien que linguistes et terminologues s’y impliquent et que les spécialistes des autres disciplines concernées découvrent les vertus de ces sciences du langage et apprennent à y avoir recours.

Le rôle de la terminologie en aménagement linguistique : genèse et description de l’approche québécoise

Résumé

Les responsables d’un numéro de la revue Langages (juin 2007), numéro consacré à l’état de la terminologie aujourd’hui, m’ont confié la tâche de décrire l’approche québécoise. Je l’ai fait en mettant en relief que ce sont les déficits historiques de la terminologie française au Québec dans les domaines économiques et techniques qui ont déclenché une forte recherche terminologique à l’Office de la langue française et dans les entreprises privées. La terminologie devenait alors un moyen et non une fin en soi, un élément fondamental de la législation linguistique.

Le public international de la revue m’obligeait à décrire, une fois de plus, l’arrière-plan historique et sociolinguistique de la situation de la langue française au Québec.

À partir du moment où, dans les années cinquante, prend forme le projet de restaurer la qualité du français au Québec et de réduire la place occupée jusqu’alors par la langue anglaise, deux tâches s’imposaient : reprendre l’analyse du lexique du français en usage au Québec sous l’angle de la légitimité de la variation, d’une part, faire contrepoids à la concurrence de la langue anglaise, notamment en infusant au français du Québec les ressources terminologiques requises pour exprimer tous les aspects de la vie collective, d’autre part. À la même époque, la linguistique comme science est introduite dans les universités et une première génération de linguistes est formée. Chance et particularité du Québec, les linguistes participeront intensément à la réalisation de ce projet collectif, comme citoyens et comme spécialistes dont les connaissances sont appréciées.

C’est dans ce contexte que la terminologie prend son essor, surtout à partir de 1970. Nous esquisserons d’abord l’arrière-plan sociologique et législatif de cet essor, dont se dégagent les priorités de départ. Nous décrirons ensuite la stratégie mise au point pour réunir, diffuser et implanter les terminologies et la méthodologie de la recherche terminologique adaptée à cette stratégie. Nous évaluerons globalement l’efficacité de l’approche québécoise et évoquerons, en dernier lieu, sa diffusion dans d’autres pays.

Arrière-plan sociolinguistique et législatif[1]

La langue française est introduite sur les rives du Saint-Laurent par la colonisation française (fondation de Québec en 1608). Selon l’origine linguistique, nos ancêtres se répartissaient en trois groupes : les francisants (25 % de la population initiale), les dialectisants connaissant le français et capables d’en faire usage (30 %) et les dialectisants moins familiers du français (45 %). Malgré ces différences, l’unité linguistique de la colonie autour du français de Paris se réalise rapidement à la fin du XVIIe ou au début du XVIIIe siècle.

Cette langue des débuts survivra après la Conquête, portée par la volonté des ex-Français, qu’on nommait déjà les Canadiens, de garder leur langue.

La langue anglaise est brutalement introduite en Nouvelle-France par la défaite des troupes françaises en 1760. Le conquérant interdit immédiatement les relations avec la France. Le français d’ici évoluera en marge de celui de France, du moins jusqu’à la reprise des relations une centaine d’années plus tard, avec, comme conséquence, un écart croissant entre les deux usages. Autre conséquence, les marchands français se trouvent coupés de leurs fournisseurs et de leurs créanciers, en même temps que les marchands anglais de la côte est se précipitent dans la nouvelle colonie britannique pour occuper le terrain. L’anglais s’impose comme langue du commerce et des affaires et, par la suite, comme langue de l’industrialisation au milieu du XIXe siècle, provoquant la lente anglicisation de la langue française et la concurrence entre le français de la majorité et l’anglais de la minorité.

Au moment où les Québécois décident collectivement de reprendre en main leur destin linguistique, ils se trouvent face à une double concurrence linguistique, concurrence externe entre le français et l’anglais et concurrence interne entre ce qu’est devenu le français au Québec et le français européen, de France surtout.

Première réaction de leur part dès le milieu du XIXe siècle : rétablir la qualité du français parlé et écrit, notamment en luttant contre les anglicismes. Elle provoquera, en 1961, la création d’un Office de la langue française (OLF) avec le mandat de veiller, sous la direction du ministre, à la correction et l’enrichissement de la langue parlée et écrite.

Deuxième réaction, plus politique : presser le gouvernement de mettre son autorité et ses pouvoirs au service de la langue française pour qu’elle devienne la langue principale ou officielle du Québec dans la gestion de l’État, le commerce, l’affichage, les entreprises. C’est le début de la période des lois linguistiques. Une première loi est votée en 1969, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec. Elle fut fort contestée, surtout parce qu’elle accordait aux parents le libre choix de la langue d’enseignement de leurs enfants, puisqu’il existe, au Québec, deux réseaux scolaires publics, l’un en français, l’autre en anglais. Mais la même loi ajoutait au mandat de l’Office de la langue française celui de conseiller le gouvernement sur toute mesure législative ou administrative qui pourrait être adoptée pour faire en sorte que la langue française soit la langue d’usage dans les entreprises publiques et privées du Québec et la langue prioritaire de l’affichage public.

C’est ce mandat élargi qui permettra à l’OLF d’entreprendre, de 1970 à 1974, un ensemble de travaux multidisciplinaires avec, comme objectif unique, de rétablir l’usage généralisé du français, surtout dans les domaines identifiés dans la loi.

Les priorités de l’Office en 1970

Sans négliger le mandat relatif à la qualité de la langue, priorité est donnée à la langue de travail et à l’affichage à la demande expresse du gouvernement libéral nouvellement élu, déterminé à intervenir énergiquement pour mettre fin à la prédominance de la langue anglaise dans les entreprises, primaires, secondaires ou tertiaires.

Il est rapidement apparu évident que la prédominance de l’anglais se manifestait concrètement par l’emploi et la diffusion de la langue et de la terminologie anglaises, totalement au niveau de la direction des entreprises, largement au niveau de l’exécution ou de la commercialisation. Disposer de la terminologie française équivalente devenait donc un préalable à toute action.

D’où un défi de taille : recenser la terminologie effectivement en usage dans le fonctionnement quotidien d’une entreprise et concevoir à la fois une tactique pour y substituer la terminologie française et une méthode de travail en terminologie pour réunir les vocabulaires spécialisés correspondants.

La réflexion sur ces deux points est menée concurremment à partir de travaux sur le terrain, soit dans des entreprises de secteurs industriels importants au Québec, par exemple l’exploitation forestière, les pâtes et papiers, soit dans des entreprises de service touchant le grand public, les banques, les assurances, soit enfin en intervenant directement pour modifier la terminologie de la commercialisation de produits de grande diffusion, l’automobile, l’alimentation, les vêtements. La réflexion sur la méthode s’effectue en cours de travail, puisqu’il fallait immédiatement se mettre à la tâche. Elle se précisera au fur et à mesure que des solutions seront trouvées aux problèmes théoriques et pratiques qui se posaient. Elle évoluera également en même temps que la procédure de francisation des lieux de travail et de commerce.

Conception d’une stratégie de diffusion et d’implantation de la terminologie française

Elle s’est élaborée peu à peu à partir de l’observation du circuit de la communication dans des lieux réels où on voulait favoriser l’emploi généralisé de la langue et de la terminologie françaises. Tout particulièrement, nous avons cherché à comprendre par qui et par quels moyens se diffusent les termes spécialisés et par quelles voies ils pénètrent le vocabulaire usuel des locuteurs de la langue.

Plus précisément, nous avons cherché à découvrir les points (les nœuds) où les termes techniques sont sélectionnés, ou créés, et mis en circulation dans des types de communication, écrite le plus souvent mais également orale, caractérisés par un haut souci de précision et par un grand soin apporté à la mise en forme du message. Les communications suivantes sont, dans cette optique, apparues d’une haute importance pour la diffusion de la terminologie française :

Ces communications sont dites institutionnalisées par opposition à individualisées selon l’implication de l’émetteur dans le message. Dans les premières, l’acte de communiquer est impersonnel et s’effectue au nom d’une personne morale, par exemple l’État, une institution comme l’UNESCO ou la CE, une entreprise, un commerce. Dans les secondes, il est personnel et engage la seule responsabilité de l’émetteur, autant dans le style que dans le choix du vocabulaire. L’aménagement linguistique (éventuellement une législation linguistique) ne peut viser que les communications institutionnalisées et doit respecter la totale liberté des communications individualisées.

Les auteurs de ces communications sont les premiers responsables de la terminologie qu’ils utilisent et mettent en circulation. Ils assument également la responsabilité de l’exactitude des termes qu’ils privilégient. Lorsqu’ils sont regroupés en associations ou dans des ordres professionnels, il leur revient collectivement de colliger et de mettre à jour la terminologie de leurs spécialités, comme le font les médecins par exemple. Il en va de même des grandes entreprises.

L’OLF a tiré de cette observation une conception de son rôle en terminologie : un rôle d’animation, pour rendre tous les milieux solidaires de la diffusion et de l’emploi d’une terminologie française de qualité, un rôle de guide et de soutien en matière de recherches terminologiques, qu’il s’agisse du choix du terme exact ou de la préparation d’un lexique, un rôle de modèle, en conduisant et en publiant lui-même des travaux de terminologie. La conscience de ces rôles a grandement influencé la conception de la méthode de travail.

Dès le départ, l’approche québécoise en terminologie est conçue en fonction d’un plan d’aménagement linguistique global, qui sera, par la suite, confirmée par deux législations linguistiques successives, la Loi sur la langue officielle de 1974 proposée par le Parti libéral et la Charte de la langue française de 1977 votée par l’Assemblée nationale sur proposition du Parti québécois. La Charte est toujours en vigueur, quoique modifiée au fil des ans. L’une et l’autre découlent directement de la stratégie décrite précédemment, comme en font foi les principaux chapitres de ces deux textes : la langue de l’Administration publique, la langue de travail et la francisation des entreprises, la langue des affaires (la publicité, l’affichage, les raisons sociales, le service aux consommateurs), les ordres professionnels (services disponibles en français).

On comprend dès lors pourquoi d’autres pays placés dans des situations de concurrence linguistique analogues à celle du Québec ont marqué tant d’intérêt à l’égard de son approche de la terminologie, non en elle-même mais comme outil de modification d’une situation.

Mise au point d’une méthodologie de la recherche terminologique conséquente

Il paraîtra sans doute naïf de revenir, aujourd’hui, sur les fondements linguistiques de la terminologie, alors qu’elle est devenue une discipline linguistique reconnue, consacrée à l’étude de cette partie du lexique d’une langue que sont les vocabulaires spécialisés. Il est cependant pertinent à nos propos de rappeler les options linguistiques théoriques sur lesquelles s’est fondée l’approche québécoise en terminologie.

Ce travail de conceptualisation s’est étendu sur une vingtaine d’années. L’OLF en a pris l’initiative et la direction durant la période d’exploration. Puis, aux environs de 1985, les universitaires ont pris le relais dans les départements de linguistique ou dans les écoles de traduction, surtout à l’Université Laval et à l’Université de Montréal. Durant cette deuxième phase, l’OLF a concentré ses efforts sur la diffusion de la terminologie, notamment par sa banque de terminologie devenue aujourd’hui le Grand dictionnaire terminologique (GDT), tout en poursuivant des travaux de recherches terminologiques systématiques sur sa lancée initiale.

L’évocation des fondements théoriques se concentrera surtout sur la période d’exploration tandis que la description des étapes du travail en terminologie systématique tiendra compte de la pratique actuelle.

Au Québec, en 1970, la recherche terminologique était liée aux besoins de la traduction avec l’anglais comme langue de départ, conséquence de la prépondérance de la langue anglaise évoquée plus haut. La recherche se faisait au mot à mot, presque toujours à partir d’un texte et en utilisant les dictionnaires bilingues comme outils de référence. En colligeant les résultats de ce travail, on arrivait à produire des lexiques plus ou moins spécialisés, mais qui découlaient de besoins réels, par exemple l’emploi du français dans une usine ou la rédaction d’un catalogue de produits. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la terminologie ponctuelle, toujours pratiquée par les traducteurs, quoique les sources soient maintenant plus nombreuses, plus fiables et plus facilement accessibles.

Cette méthode ne convenait ni aux besoins de l’OLF – réunir la terminologie française d’une activité à partir de l’observation de la situation de communication –, ni à l’état des connaissances en linguistique structuraliste, ni au postulat fondamental qui en découle en matière de sémantique : les signes linguistiques (mots ou termes) se définissent les uns par rapport aux autres au sein d’ensembles notionnels. Les premiers travaux de recherches terminologiques menés par l’OLF montraient en effet que le traitement au mot à mot n’était plus possible et qu’il fallait trouver une autre méthode qui permette de traiter globalement des ensembles de termes.

La recherche d’une nouvelle méthode s’est effectuée sur le tas, en cours de travail, en méditant sur les difficultés pratiques et théoriques qui surgissaient au jour le jour. Ces réflexions ont pris appui sur les propositions de Bernard Pottier en structuralisme sémantique (le fameux exemple du générique siège décliné en chaise, fauteuil, tabouret, pouf par l’ajout ou le retrait d’un sème), sur celles de Louis Guilbert inspirées de son étude du vocabulaire de l’aéronautique. Ce fut l’occasion de revenir sur la théorie du signe linguistique chez De Saussure et chez Ogden et Richards pour mieux cerner les relations entre notion, réalité et terme. D’autre part, les travaux de Wüster étaient peu accessibles et peu connus en langue française. On lui attribuait l’idée que les termes renvoyaient à des systèmes de notions cohérents et hiérarchisés et que l’objectif de la terminologie, selon lui, était d’améliorer la normalisation des notions et des termes pour une plus grande efficacité de la communication entre spécialistes d’un même domaine. Cependant, compte tenu de son mandat, l’Office s’est donné comme objectif spécifique la normalisation des termes français et la définition rigoureuse des notions.

L’OLF a également tiré profit des avis de collègues européens (France, Belgique, Communauté européenne, Autriche) connus pour leur connaissance et leur expérience du traitement des termes techniques. Les discussions ont eu lieu à l’occasion de séminaires de travail annuels dont les thèmes sont révélateurs des préoccupations de l’époque : Les données terminologiques (1972) pour préciser et tenter d’uniformiser le contenu d’une fiche terminologique, La normalisation linguistique (1973) pour guider le choix d’un terme standard à privilégier, L’aménagement de la néologie (1974) pour voir si une pratique systématique et coordonnée de la néologie pourrait être substituée à l’emprunt, Essai de définition de la terminologie (1975) pour faire le point sur l’avancée de cette discipline. Ainsi sont venus réfléchir avec nous une vingtaine de collègues représentant les principaux organismes et institutions qui œuvraient alors en lexicographie et en terminologie, entre autres Eugen Wüster lui-même, Albert Bachrach, alors chef de la Division de la traduction de la Commission des communautés européennes, Claude Dubois, alors directeur du Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse, Roger Goffin, Louis Guilbert, Joseph Hanse, président du CILF, Bernard Quémada et John Humbley, du Centre d’étude du français moderne et contemporain, Paul Imbs, du Trésor de la langue française, Alain Rey et Josette Rey-Debove, de la maison Le Robert. Guy Richard, de l’AFNOR et Helmut Felber d’INFOTERM.

Ainsi s’est peu à peu conçue, expérimentée et précisée une pratique de la terminologie systématique (par opposition à ponctuelle) marquée par les caractéristiques suivantes : elle est comparée, puisque l’objectif était de franciser des activités alors menées en anglais; elle se veut participative, pour favoriser les échanges entre les équipes de recherche au Québec, au Canada et en Europe francophone; enfin, elle doit devenir informatisée, pour stocker, gérer et diffuser la masse grandissante des fiches terminologiques bilingues ou multilingues. Une première description de cette méthode et de ses présupposés théoriques a été publiée en 1973 sous le titre Guide de travail en terminologie (Pierre Auger, Bruno de Bessé et al., sous la direction de J.C. Corbeil). Une seconde édition a paru en 1978, qui tenait compte de l’expérience acquise et des discussions théoriques à l’occasion des séminaires, intitulée Méthodologie de la recherche terminologique (Pierre Auger, Ls-Jean Rousseau et al., sous la même direction).

L’OLF a également préparé et diffusé un Énoncé de politique linguistique relative à l’emprunt des formes linguistiques étrangères (1980) pour guider la pratique de l’emprunt, surtout à l’anglais. De même, l’Office a précisé sa position à l’égard des variantes lexicales propres au Québec en publiant un Énoncé de politique linguistique relative aux québécismes (1985), énoncé qui proposait un ensemble de critères pour identifier les variantes légitimes.

Étapes du travail en terminologie systématique

La terminologie systématique est conduite aujourd’hui selon une méthode relativement bien établie, enseignée dans les universités. Elle s’effectue selon un cheminement en étapes successives sur lesquelles les terminologues sont généralement d’accord. Par contre, on réfléchit beaucoup, dans les universités surtout, à la manière dont chaque étape peut ou pourrait être menée en prenant en compte les avancées actuelles des sciences documentaires et celles du traitement informatisé des corpus textuels, notamment pour la recherche et le découpage des unités terminologiques, le relevé des termes en concurrence pour la désignation d’une même notion, le relevé de la fréquence relative de chacun des termes comme indice du terme à privilégier, etc.

Voici une énumération succincte de ces étapes, sans entrer dans le détail de la description de chacune :

A – Phase préparatoire au travail terminologique.

B – Recherche terminologique proprement dite.

Ces étapes franchies, on peut entreprendre le travail de recherche terminologique.

C – Synthèse de la recherche et diffusion.

Diffusion de la méthodologie au Québec

Elle s’est répandue dans les entreprises par les terminologues qui y œuvraient.

La Société des traducteurs et terminologues du Québec (STQ) a incité ses membres à se familiariser avec l’approche systématique de la terminologie en complément de la méthode ponctuelle. La STQ a elle-même organisé six colloques de terminologie entre 1976 et 1985, en collaboration avec l’OLF, dont l’un portait spécifiquement sur Le rôle du spécialiste dans les travaux de terminologie (1980).

Les universités ont mis au programme de linguistique des cours de terminologie en complément de l’enseignement de la lexicologie et de la lexicographie. Les programmes de traduction ont mis en parallèle terminologie ponctuelle et terminologie systématique. Ce sont les universitaires qui font actuellement progresser la méthodologie de la terminologie.

Un large consensus s’est ainsi dégagé au Québec sur les grands principes de l’approche terminologique québécoise. Le visiteur qui vient s’en informer reçoit de toutes parts le même type d’information, que ce soit en entreprise, dans les universités ou à l’OLF. Les divergences portent, en général, sur le mode de réalisation, peu sur les principes. La diffusion internationale s’en est trouvée raffermie.

Évaluation de l’efficacité de l’approche québécoise

L’efficacité de l’approche québécoise en terminologie doit être évaluée sur deux plans différents : d’abord, comme méthode de travail en terminologie systématique pour préparer des vocabulaires spécialisés; puis, comme moyen de favoriser l’emploi, au Québec, de la terminologie française de préférence à la terminologie anglo-américaine.

La production terminologique québécoise selon cette approche a été très abondante. En répertoriant, à la demande du Conseil de la langue française, tous les titres publiés entre 1970 et 1989, que ce soit par l’Office, par les entreprises privées ou par les ordres professionnels, Marie-Éva de Viller[2] a retracé plus de 700 publications terminologiques, concernant les principaux secteurs d’activité économique suivants : aéronautique, alimentation, assurances, banque, bâtiment, communications, droit, édition, électricité, environnement, gestion et comptabilité, informatique et bureautique, vêtement, transport et manutention, génie minier et activités industrielles diverses (acier, papier, exploitation forestière, par exemple).

La stratégie de changement linguistique planifié conçu par l’OLF s’est trouvé confirmée et validée par l’adoption des politiques linguistiques, surtout de la Charte de la langue française de 1977. Les modifications que cette dernière a subies à plusieurs reprises n’ont ni touché ni modifié les articles qui, directement ou indirectement, visaient à favoriser l’utilisation de la terminologie française.

L’évaluation que l’on peut faire des effets de ces dispositions est très différente selon que l’on observe les communications institutionnalisées ou individualisées.

Elles ont, sans conteste, généralisé l’emploi de la langue française et des termes français dans les communication institutionnalisées à la suite de diverses obligations créées par la loi : obligation de désigner en français les produits de consommation courante et de rédiger en français les catalogues de produits et autres textes de même nature, obligation faite aux entreprises de 50 employés et plus d’utiliser la terminologie française dans la langue de travail, dans leurs communications écrites et leurs systèmes informatiques, l’obligation faite aux ordres professionnels de rendre leurs services disponibles en français, l’obligation commerciale de diffuser la version française des logiciels, ludiciels, jeux informatiques et systèmes d’exploitation, la rédaction en français des contrats d’adhésion ou des contrats où figurent des clauses types imprimées, l’obligation de rédiger en français les contrats de travail, y compris la désignation et la description des diverses fonctions.

L’usage du français s’est généralisé dans l’affichage public et la publicité commerciale : le Québec s’affiche maintenant en français avec, en conséquence, une présence accrue de la terminologie française dans tous les lieux publics et sur tous les supports publicitaires. Ces mesures étaient d’application immédiate ou selon les échéances fixées par la loi. La langue écrite institutionnelle s’est donc modifiée rapidement et durablement.

Il en va autrement des communications individualisées. En effet, les comportements linguistiques personnels évoluent beaucoup plus lentement, sur une plus longue période de temps et d’une manière imprévisible, au hasard des habitudes et de la mode.

Le poids de la langue acquise durant l’enfance, plus ou moins modifiée en cours de socialisation et de scolarisation, inhibe la possibilité d’en changer. D’une génération à l’autre, la langue se transmet en se conservant et en se modifiant lentement. Il y a là une force d’inertie qui freine l’évolution linguistique.

Dans une situation de contact continu entre deux langues, comme celle du Québec, on constate que les anglicismes de types calques (passé dû au sens de échu) ou faux-amis (balance au lieu de solde, breuvage pour boisson, définitivement pour certainement) semblent si français qu’ils passent dans la parole sans même que le locuteur ait conscience qu’il s’agit d’emprunts inutiles.

On constate également une tendance très actuelle à mêler langue familière et langue soutenue avec, comme conséquence, que celle-ci sert de moins en moins de norme d’une langue de qualité.

En somme, au Québec, on observe en langue courante une alternance continuelle entre deux lexiques et deux codes linguistiques (phonologique et morphosyntaxique), l’un hérité du passé, l’autre diffusé aujourd’hui par les communications institutionnalisées. Exemples : la publicité nomme toujours cuisinière l’appareil électroménager de cuisson, mais on entend encore souvent poêle qui date de l’époque de la cuisine au feu de bois. Ou encore, tous les manuels parlent de freins et de pneu alors que beaucoup persistent à utiliser brake et tire, trace de l’anglicisation lors de l’industrialisation du Québec. Il ne s’agit pas ici d’ignorance mais de la force de l’habitude. De toute évidence, il est plus long et plus difficile de modifier le comportement linguistique des locuteurs individuels.

Diffusion de l’approche québécoise

Le moteur de la diffusion de l’approche québécoise en Europe et dans le monde hispanique est la Catalogne. Le Québec ne peut pas participer directement à la dynamique linguistique de l’Europe. Il est d’un autre continent et d’un autre ensemble politico-économique.

La collaboration entre la Catalogne et le Québec en aménagement linguistique et en terminologie s’est amorcée lors de la visite de madame Aima Moll, alors directrice générale de la politique linguistique. Le gouvernement de la Generalitat lui avait demandé de préparer un projet de législation linguistique catalane et elle était venue s’informer de celle du Québec[3].

Par la suite, ses deux principaux collaborateurs de l’époque sont également venus au Québec : Isidor Mari Mayans, avec le mandat de réfléchir aux services administratifs dont la direction générale devait se doter pour appliquer la loi, Térésa Cabré, avec celui d’actualiser la terminologie requise en langue catalane. Le lien entre aménagement linguistique et terminologie s’est ainsi transmis à la Catalogne.

Térésa Cabré s’est approprié la méthodologie québécoise du travail terminologique et elle l’a adaptée à la situation et aux besoins de la langue catalane. Elle s’est aussi préoccupée d’insérer le développement de la terminologie catalane dans les travaux lexicographiques de l’Institut d’Estudis Catalans pour éviter tout risque d’opposition entre ces deux aspects du lexique catalan. Trois publications de Térésa Cabré marquent les étapes de cette appropriation : traduction et adaptation en 1987 de la Méthodologie de la recherche terminologique (OLF, Pierre Auger et Ls-Jean Rousseau), publication en 1990 de la Metodologia del traball terminologia, comme guide pour le personnel du Centre de terminologie catalane, TERMCAT, publication en 1992 de son grand ouvrage de synthèse La terminologia, la teorica, les metodes, les aplicaciones, véritable traité de terminologie[4].

À partir de sa version catalane, l’approche québécoise se répand en Europe. L’activité de TERMCAT sert de modèle et diffuse sa version de la méthodologie du travail terminologique. L’implication de l’Institut de Sociolingüistica Catalana dans la construction linguistique de l’Europe répand la conception catalane de l’aménagement linguistique dans les institutions de la Communauté, sous les deux thèmes inspirés de la situation de la Catalogne en Espagne, respect des langues minoritaires et maintien du multilinguisme des organismes centraux. Térésa Cabré, de son côté, propage la terminologie en Espagne et en Amérique latine par le biais de la coopération universitaire.

À la fin des années soixante-dix, Mohamed Maamouri, alors directeur de l’Institut Bourguiba des langues vivantes de l’Université de Tunis, projette d’organiser un enseignement de la terminologie adapté aux besoins de la langue arabe. L’auteur séjourne à l’Institut de septembre 1979 à décembre 1980. Il initie ses collègues tunisiens à la terminologie et crée avec eux un cours adapté aux besoins de la langue arabe.

Deux expériences très différentes l’une de l’autre diffusent l’approche québécoise en Afrique subsaharienne. Au Rwanda d’abord, où le gouvernement avait décidé d’introduire la langue nationale, le kinyarwanda, comme langue d’enseignement en alternance avec le français, tout particulièrement dans les premières années de scolarité. Le projet incluait la préparation des manuels scolaires, ce qui exigeait que la terminologie des matières en kinyarwanda soit disponible et normalisée. Les premiers terminologues rwandais sont formés au Québec. Le programme, dirigé par Boniface Ngulinzira, est une réussite.

L’autre expérience a impliqué quatre pays d’Afrique de l’Ouest, le Sénégal, le Mali, la Guinée et le Burkina Faso. L’objectif était de préparer et de publier une adaptation africaine du dictionnaire LE VISUEL[5] destinée à servir de manuel d’appoint à l’enseignement de base. Le projet comportait trois volets : formation d’infographistes africains, formation des linguistes africains à la terminologie et des membres des équipes nationales à l’informatique d’édition, animation du travail commun des quatre équipes. Le Dictionnaire visuel africain a paru en 1995.

L’Agence francophone (autrefois l’ACCT) et l’Agence universitaire de la Francophonie (autrefois l’AUPELF) favorisent, par leurs programmes de coopération linguistique, les échanges entre le Sud et le Nord. Le Québec y participe activement en aménagement linguistique, en lexicographie et en terminologie.

En France, l’approche québécoise s’est surtout diffusée par les relations et les accords de coopération entre universités. L’amitié entre collègues y joue, de toute évidence, un rôle déterminant.

En guise de conclusion

Tel est le modèle d’aménagement linguistique créé au Québec pour tenter de remédier à une situation de concurrence linguistique caractérisée par la prédominance de la langue anglaise sur la langue française. La terminologie, on l’a vu, y a joué un rôle de premier plan. Ce modèle s’appuie sur un dispositif juridique qui attribue à la langue française le statut de langue officielle, mais qui, également, balise l’emploi d’autres langues, particulièrement de l’anglais. La législation linguistique n’est qu’un élément, essentiel il est vrai, de la stratégie. Deux autres politiques sont tout aussi déterminantes, la politique du ministère de l’Éducation en matière d’enseignement du français, de l’anglais et d’une troisième langue, la politique d’immigration : sélection, accueil et intégration des immigrants.

Ce modèle pourrait-il servir à prévenir les controverses linguistiques et politiques que l’on voit poindre dans d’autres pays?

En Europe, la création de la Communauté se déroule depuis les premiers accords de Rome sans tenir compte de la diversité des langues nationales. Ce laisser-faire linguistique risque de conduire à l’affrontement des langues nationales et à la prédominance de la langue anglaise comme langue unique des institutions et des échanges économiques.

La libre concurrence des langues a provoqué au Québec la dégradation de la langue française. Chose plus importante, les francophones avaient perdu confiance en leur langue pour vaquer aux affaires sérieuses, la science, les affaires, les technologies nouvelles. Le même phénomène se produit en France sous nos yeux. « L’anglais est la langue de la modernité », titrait le journal Le Monde à l’époque de l’affaire de l’Institut Pasteur.

Si les Français, comme les Québécois jadis, s’abandonnent à la fascination de la langue anglaise, il deviendra de plus en plus difficile de revenir en arrière. Les efforts des Québécois et des Catalans pour redresser la situation respective de leurs langues le démontrent amplement.

Notes

Préface de Cabré, Teresa, La terminologie : théorie, méthode et applications, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 1998

Sans que nous le sachions ou le réalisions vraiment, la pratique de la terminologie est au milieu de notre vie quotidienne, insérée profondément dans l’usage de la langue, confondue avec les autres éléments du lexique.

Bien sûr, au sens strict, le terme technique n’a pas le même comportement dans le lexique qu’un mot de la langue commune. Pour le linguiste et le terminologue, c’est chose évidente et connue, mais pour l’usager, c’est blanc bonnet et bonnet blanc : il s’agit dans l’un ou l’autre cas des mots dont il a besoin pour comprendre et se faire comprendre et qu’il utilise sans faire de différence entre terme et mot. Il vit la terminologie au jour le jour, au fil de la communication, tolérant à l’égard de ce qu’il entend ou lit, cherchant là où il les trouve les mots dont il a besoin, ouvert à l’emprunt, soucieux d’exactitude s’il en a le loisir, prêt à inventer un mot s’il n’en trouve pas ou à se contenter du terme le plus approchant si rien d’autre ne lui vient à l’esprit. Pour le commun des mortels, le mot terminologie évoque, le plus souvent, l’idée d’un lexique spécialisé où, peut-être, il trouvera le mot qu’il cherche, où, au pire, il lui sera démontré qu’une partie de son vocabulaire professionnel est erronée et qu’il doit en changer pour d’autres mots présentés comme plus précis ou plus largement admis à travers la vaste assemblée de ses collègues.

Avant d’être un lexique ou un objet d’étude, la terminologie est une pratique, la partie la plus vivante du lexique d’une langue, parce qu’elle se confond à la fois avec l’apprentissage et la créativité des sciences et des techniques; apprentissage lorsqu’il s’agit d’absorber leur passé coulé dans une tradition terminologique, et créativité lorsque leur dynamisme les amène à créer des notions nouvelles et donc des termes nouveaux.

Il est bon, au seuil d’un manuel de terminologie, de revoir les liens qui existent entre elle et la vie quotidienne, entre elle et cette deuxième renaissance qui marque la fin de ce siècle et le début du prochain millénaire.

L’information s’est glissée au cœur de l’avenir, comme matière première stratégique. Elle est servie par une technologie informatique qui en favorise le stockage, le traitement et la diffusion au moyen de logiciels de plus en plus diversifiés et performants qui fonctionnent tous grâce à des interfaces en langue naturelle. La terminologie est partout présente dans cet univers. Dans le vocabulaire des interfaces. Dans les systèmes de classement de l’information, qui utilisent le plus souvent un corpus de mots clés pour indexer les documents. Dans les systèmes de repérage de l’information, soit à partir des termes des textes, soit à partir des mots clés d’indexation. Dans les systèmes experts, où la réponse aux questions formulées par l’utilisateur exige un traitement préalable des informations spécialisées engrangées dans le système pour faciliter le passage entre les termes de la question et ceux des textes qui y répondent le mieux. Tous ceux et celles qui façonnent ces nouveaux accès à l’information sont des créateurs et des consommateurs de terminologie.

La terminologie est aussi très présente dans ce vaste complexe qui va de la fabrication des produits à leur utilisation par le consommateur, en passant par l’étape de la commercialisation et de la publicité. Quelques exemples peuvent faire comprendre l’importance des termes dans cet univers. Le fonctionnement des entreprises exige une grande rigueur de la terminologie de gestion et de fabrication, gage d’une communication efficace et sécuritaire. Les appellations des produits se fixent peu à peu tout au long du processus de fabrication et de mise en vente, soit à cause du vocabulaire des normes techniques, ou au moment de la conception d’un produit nouveau. Lors de la rédaction des modes d’emploi se crée un compromis entre le vocabulaire technique du producteur, dont l’usage est souvent nécessaire, et les termes connus du futur utilisateur, compromis dont l’objectif est la compréhension du texte, le bon emploi du produit et la satisfaction du client. La terminologie se diffuse dans le grand public par la publicité et par les inscriptions sur les emballages, d’où une relation étroite entre exactitude des termes, protection des consommateurs et connaissance populaire des termes exacts.

D’un tout autre point de vue, la terminologie est partie prenante de la concurrence entre les langues. On tire argument de la plus ou moins grande capacité terminologique d’une langue pour légitimer l’usage d’une autre langue, par exemple l’anglais par rapport au français ou le français par rapport aux langues africaines, en occultant le fait que toute langue est capable d’actualiser ses terminologies. De ce fait, la terminologie devient une composante importante de tout programme d’aménagement linguistique, comme le démontre nettement l’expérience québécoise et catalane. Ou encore la politique française qui fonde sur la terminologie sa résistance à l’envahissement de l’anglais. Le terminologue se trouve alors au confluent de plusieurs courants : servir d’arbitre dans ce débat politique, soutenir l’usage de sa langue maternelle et œuvrer à son développement, participer à l’actualisation des langues qui en ont besoin par transfert de connaissances et formation du personnel national requis. La quiétude universitaire risque alors de s’estomper dans l’action politique, nationale ou internationale.

On le voit, la terminologie est aussi tout autre chose que la confection de lexiques.

Pourtant, justement parce que la terminologie est un élément de première nécessité dans la modernité d’une langue, il faut que des spécialistes soient formés, dans un double mouvement : formation technique de pointe et conscience sociale et professionnelle aiguë face aux lieux et motifs d’utilisation de leurs connaissances.

Notre collègue M. Teresa Cabré a réuni sous forme de manuel, avec grande clarté, tous les éléments qui constituent la terminologie comme activité professionnelle et comme méthode de travail, dans ses relations avec les autres disciplines connexes. Elle brosse ainsi un tableau complet de l’état de nos connaissances en ce domaine.

Nos collègues Monique C. Cormier et John Humbley en ont assuré l’adaptation en langue française. Tâche considérable puisqu’il ne s’agissait pas de simplement traduire. Il fallait aussi intégrer dans l’ouvrage l’expérience des pays francophones en la matière et modifier totalement les exemples qui viennent à l’appui des énoncés théoriques. Nous leur savons gré de l’avoir fait avec grande compétence, parfaite connaissance de l’état des lieux en francophonie et respect à l’égard de l’ouvrage initial.

Voilà donc un bon outil de formation universitaire des futurs terminologues et une bonne source d’information et de recyclage pour tous ceux que le hasard de la carrière ou l’intérêt pour la langue transforme en terminologues occasionnels.

La terminologie : une discipline au service d’objectifs multiples

Résumé

L’exposé propose une réflexion sur deux points principaux :

  • Les conceptions de la terminologie et les méthodologies qui en découlent en partant de la question : pourquoi fait-on de la terminologie.
  • La terminologie joue un rôle déterminant dans l’aménagement linguistique d’un pays.

Pourquoi faire de la terminologie

À la réflexion, on peut distinguer six motifs principaux de s’engager dans des travaux de terminologie : 1- Comme soutien indispensable à la réalisation d’une politique linguistique; 2- Comme soutien à la définition d’une norme technique, ou encore comme soutien à la rédaction d’une loi, d’un règlement ou d’un code; 3- Pour régler les problèmes terminologiques que posent l’exercice d’une profession, l’enseignement d’une matière, l’établissement d’un catalogue, la publicité commerciale; 4- Pour compulser des thesaurus documentaires; 5- Pour traduire ou rédiger un texte ou faire la traduction simultanée ou l’interprétation d’une conférence; 6- Pour répondre aux questions des usagers dans le fonctionnement quotidien d’un service de consultation linguistique et terminologique.

Il en découle quatre approches principales de la terminologie : une approche de normalisation technique du vocabulaire, une approche traductionnelle, une approche documentaire et, enfin, une approche sociolinguistique. D’où deux grandes méthodes de travail, la terminologie systématique et la terminologie ponctuelle.

Aménagement linguistique et terminologie

Dans ce domaine, le vocabulaire est souvent flou. Nous définirons donc les termes suivants : politique linguistique, aménagement linguistique, législation linguistique, norme linguistique, d’où usage standard et standardisation, norme lexicale, norme terminologique et rapports entre elles.

Stratégie d’implantation des terminologies

Il nous faut réfléchir sur les éléments d’une stratégie d’implantation des terminologies.

Le principe fondamental en est le suivant : la terminologie se diffuse par son insertion dans les communications institutionnalisées, qui façonnent l’usage des locuteurs individuels, d’où la distinction entre communication individualisée et communication institutionnalisée.

La contrepartie de ce premier principe, c’est qu’il ne faut pas faire reposer sur le locuteur individuel la diffusion des terminologies.

Enfin, il existe un petit nombre de lieux qui jouent un rôle de premier plan dans la diffusion des terminologies.

Chose certaine, on peut dire, en abordant l’implantation a contrario, que ce n’est pas l’équipe qui assume les travaux de terminologie qui est la mieux placée pour assurer la diffusion des résultats de ses travaux.

En guise de conclusion

La terminologie n’est pas une simple activité de recherche portant sur les vocabulaires de spécialité, c’est surtout et fondamentalement une entreprise d’orientation de l’usage et de changement linguistique planifié.

D’entrée de jeu, je tiens à féliciter le Centre basque de Terminologie et de Lexicographie, de même que ses partenaires associés, d’avoir pris l’initiative d’organiser ce congrès de terminologie qui nous donnera l’occasion de réfléchir à nouveau sur les divers aspects de cette discipline. Et je remercie les organisateurs de m’avoir invité à vous présenter cette conférence inaugurale, me permettant ainsi de participer à vos travaux.

Ce congrès se réunit en Pays basque, dans un pays où le statut d’autonomie permet de rééquilibrer la relation entre la langue espagnole et l’euskera et où la politique de promotion et d’usage de la langue nationale implique un important travail de standardisation de la langue et de mise à niveau des vocabulaires de spécialité. Il se réunit également en Europe, dans une communauté de pays où se discutent beaucoup le statut et l’avenir des langues dites minoritaires, dont le basque et le catalan font partie, et à l’ombre d’une Union européenne qui n’ose pas discuter à découvert de sa politique linguistique et qui semble vouloir, depuis l’époque du Traité de Rome, laisser à la libre concurrence le soin de régler le problème, ce qui est, en soi, une forme de politique linguistique, celle du laisser-faire. Nos travaux et réflexions seront utiles non seulement au Pays basque, mais aussi à l’Europe et à tous les pays qu’elle inclut, où, tôt ou tard, les mêmes questions se poseront.

Les organisateurs du congrès m’ont demandé de brosser, en guise d’introduction, une sorte de panorama des différents angles sous lesquels on peut considérer la terminologie. Vaste programme où le risque du fourre-tout est constant et que chacun d’entre nous pourrait remplir à sa manière. Il me faut donc choisir et si mon choix néglige des aspects qui vous semblent importants, vous nous rendrez grand service en complétant mon exposé lors de la période de discussion.

Pour ma part, je vous propose une réflexion sur deux points principaux.

Les conceptions de la terminologie et les méthodologies qui en découlent sont très différentes selon les objectifs que l’on poursuit. D’où la question : pourquoi fait-on de la terminologie. La terminologie n’est pas monolithique, il est important d’en prendre conscience et de respecter les différentes approches sous lesquelles elle se manifeste dans des lieux et des contextes particuliers et légitimes. Ce sera notre premier point.

La terminologie joue un rôle déterminant dans l’aménagement linguistique d’un pays et ses modes de réalisation s’inscrivent alors dans un ensemble de préoccupations qui sont susceptibles de varier selon les différents contextes où elle intervient, autour d’un noyau commun de considérations théoriques empruntées à la sociolinguistique. Ce sera notre second point, qui lui-même se subdivisera en deux parties : préciser le sens de certains mots clés couramment utilisés et réfléchir sur la stratégie d’implantation des terminologies.

Pourquoi faire de la terminologie

À la réflexion, et après discussion avec nos collègues réunis à Barcelone en juillet dernier, on peut distinguer six motifs principaux de s’engager dans des travaux de terminologie :

De ces différents motifs qui déclenchent l’activité terminologique, nous pouvons dégager quatre approches principales de la terminologie, qui expliquent, à mon sens, les divergences d’opinions en la matière : une approche de normalisation technique du vocabulaire, une approche traductionnelle, une approche documentaire et, enfin, une approche sociolinguistique que nous évoquerons en dernier lieu uniquement pour servir de transition avec le second point de cet exposé.

L’approche de normalisation technique du vocabulaire privilégie l’uniformisation des termes à l’intérieur d’une même langue et même d’une langue à l’autre sur le plan mondial, par une politique soit de l’emprunt, soit de l’adaptation d’un mot de départ aux règles d’un système linguistique particulier. L’objectif poursuivi est l’efficacité de la communication, ce qui fait qu’on désigne parfois cette approche sous l’étiquette de « communicative ». L’idéal est alors un seul terme pour une notion et le même pour tous.

L’approche traductionnelle se caractérise par la recherche du meilleur équivalent en langue d’arrivée à un terme de la langue de départ en fonction du type de texte ou de discours à traduire, selon son niveau de plus ou moins grande technicité, du plus spécialisé au plus vulgarisé. L’objectif est ici d’être fidèle au texte ou au discours de départ.

L’approche documentaire cherche à identifier les termes qui peuvent, avec la plus grande efficacité, rendre compte du contenu d’un document, d’une part, et, d’autre part, faciliter aux usagers le repérage de l’information qu’ils recherchent. Cette approche favorise souvent l’usage de termes dont le statut en terminologie est variable, que ce soit des termes normalisés, des termes courants ou des termes erronés d’usage répandu. Tout dépend du système documentaire lui-même. Aujourd’hui, dans les grandes banques de données, l’objectif premier est le repérage rapide de l’information.

L’approche sociolinguistique poursuit comme objectif la standardisation des terminologies dans le cadre d’un plan d’aménagement linguistique d’une langue, en général explicité par une législation linguistique. Cette activité s’inscrit en conséquence dans une situation sociolinguistique précise, le plus souvent caractérisée par un phénomène de concurrence d’un langue par rapport à une autre, concurrence qu’il s’agit de rééquilibrer en faveur d’un rapport de complémentarité, et par la nécessité de procéder au remplacement d’une langue par une autre dans des domaines clairement identifiés, aussi bien techniques qu’administratifs, juridiques, scolaires, commerciaux, etc. Les travaux de terminologie visent alors la mise au point, la normalisation, la diffusion et l’implantation des vocabulaires de spécialité dans la langue nationale. Lorsque la langue est commune à plusieurs pays, par exemple le français, l’anglais, le basque, le néerlandais, on constate que des faits de culture ou de procédure introduisent nécessairement une certaine variation dans les terminologies. De ce fait, la normalisation des terminologies implique un certain compromis entre deux obligations : introduire des variantes mais ne pas s’éloigner inutilement de l’usage commun à tous les spécialistes de la même langue.

Ces approches correspondent à des théories et à des pratiques de la terminologie qui se concrétisent en deux grandes méthodes de travail, la terminologie systématique et la terminologie ponctuelle.

La terminologie systématique procède par ensembles de termes et de notions qui appartiennent à un même domaine de spécialité, clairement défini et délimité; la recherche s’effectue en général par comparaison entre deux ou plusieurs langues selon la situation sociolinguistique de départ; elle s’effectue par dépouillement d’un corpus de textes représentatifs du domaine au niveau de spécialité choisi ou par observation de l’usage oral des spécialistes, notamment dans le cas des langues à forte tradition orale; les termes sont traités les uns par rapport aux autres dans la même langue pour identifier avec précision chaque notion, faire apparaître les problèmes de synonymie apparente dans la langue cible et leur trouver une solution, mettre en lumière les carences terminologiques dans la langue cible par rapport à la langue de départ qu’il faudra combler soit par la création d’un néologisme de forme ou de sens, soit par un emprunt plus ou moins adapté aux caractéristiques de la langue; enfin, sa préoccupation principale est d’assurer la cohérence de la terminologie du domaine visé.

La terminologie ponctuelle procède au mot à mot; puisque, le plus souvent, le temps est compté, la recherche s’effectue en général à partir de sources lexicographiques publiées, dictionnaires, encyclopédies, lexiques, glossaires, plus rarement par dépouillement de textes, d’où une grande dépendance par rapport à la qualité des sources disponibles; cette manière de procéder exige une grande compétence de la part du traducteur ou du terminologue/rédacteur et augmente les risques d’erreurs.

Aménagement linguistique et terminologie

Dans beaucoup de pays, la terminologie est un moyen d’action au service de la concrétisation d’une politique linguistique qui inclut, à l’évidence, la mise à niveau des terminologies en langue nationale dans des domaines où une autre langue occupait jusqu’alors la place principale, par exemple l’espagnol au Pays basque et en Catalogne, l’anglais au Québec.

L’approche de la terminologie est alors de type sociolinguistique. Elle est partie d’un ensemble de mesures qui, toutes, ont pour objet la même langue, mais selon des objectifs et des méthodologies qui leur sont propres et qu’il faut harmoniser et coordonner. La terminologie est tout particulièrement en rapport avec la lexicographie, celle-ci se préoccupant de la description du vocabulaire de la langue commune, alors que celle-là s’occupe de la description des vocabulaires spécialisés.

Dans une telle situation, lors des discussions ou des travaux, on se réfère à différentes notions, exprimées par des termes plus ou moins rigoureusement définis. On constate alors que ces termes prêtent souvent à confusion. Je crois donc utile à nos travaux d’indiquer ceux qui sont employés en aménagement linguistique et en terminologie et de les définir aussi précisément et aussi succinctement que possible. Disons, pour éclairer ma position, que je m’appuie pour ce faire sur mon expérience de l’aménagement linguistique au Québec depuis 1970, mis à l’épreuve d’observations dans d’autres contextes, notamment en Tunisie (1979-1980) pour l’étude des relations entre l’arabe et le français et l’organisation d’un enseignement de la terminologie adapté aux problèmes de la langue arabe, en Afrique (depuis 1974) où les langues africaines sont à la recherche d’un mode de complémentarité avec le français ou l’anglais et surtout en Catalogne à partir du moment (en 1982) où la Généralitat a décidé de définir et de mettre en vigueur une politique en faveur de l’usage du catalan. Ma préoccupation est d’arriver à une conception de la terminologie qui puisse être utile et efficace lorsqu’il s’agit de mise à niveau d’une langue nationale dans le cadre global d’une politique linguistique. Je me situe donc relativement loin de la stricte terminologie appliquée à la normalisation des terminologies, quoique je sois parfaitement conscient de la nécessité de cette approche dans certaines circonstances. Il ne s’agit donc pas de prendre parti pour une approche au détriment d’une autre, mais de les situer les unes par rapport aux autres selon les domaines de spécialité dont il s’agit. Par exemple, on ne peut aborder de la même manière et dans le même esprit des terminologies aussi différentes du point de vue de leur insertion sociale que la terminologie de l’aciérie électrique, celle des institutions politiques ou le vocabulaire de la découpe des viandes de boucherie. Les incidences culturelles sont plus ou moins déterminantes dans ces différentes situations.

Ceci dit, examinons les termes que nous utiliserons sans doute durant nos travaux.

Politique linguistique : C’est la notion la plus large, celle qui a la plus grande extension. Elle renvoie à toute décision prise pour orienter et régler l’usage d’une ou de plusieurs langues dans les communications d’un État ou d’une organisation. Elle englobe les notions d’aménagement linguistique et de législation linguistique. La politique linguistique peut être implicite ou explicite selon qu’elle est ou n’est pas formulée dans des textes juridiques ou des directives réglementaires : dans le premier cas, on laisse le jeu des forces sociales jouer librement; dans le second, on intervient pour en modifier l’orientation, le plus souvent en faveur d’une ou de plusieurs langues. Dans l’usage courant, ce terme est souvent utilisé en lieu et place de législation linguistique, dans des expressions comme « la politique linguistique du Québec », avec l’inconvénient de restreindre alors la politique linguistique aux seuls cas d’une politique gouvernementale.

Aménagement linguistique : On désigne sous ce terme l’ensemble des mesures qu’arrête un État lorsqu’il choisit d’intervenir dans le mécanisme de la concurrence des langues sur son territoire. L’aménagement linguistique implique à la fois des décisions d’ordre politique et des choix de modes et domaines d’intervention, ce qui suppose une connaissance sociolinguistique des mécanismes de la concurrence linguistique en général et sur un territoire donné en particulier. L’aménagement linguistique peut ne pas prendre la forme d’une loi spécifique et se formuler d’une manière éparse dans une foule d’articles de loi, de règlements, de décisions administratives, d’interventions de diverses natures en matière de langue, dont l’ensemble influence et module l’usage des langues en présence. Mais même si une législation linguistique existe, elle ne touche jamais la totalité des dispositions qui sont prises dans l’ensemble de l’appareil administratif en matière de langue. En Catalogne, on utilise le terme « normalisation linguistique » pour désigner la même notion.

Législation linguistique : Il y a législation linguistique quand un État choisit d’adopter une loi et des règlements pour préciser les rapports entre les langues et leurs domaines d’usage respectifs. En général, la loi définit le statut des langues (y compris par l’abstention), précise leur emploi dans les domaines où il y a ambiguïté ou affrontement, énonce les mesures qui sont prises pour favoriser la prédominance de la langue commune et, au besoin, pour garantir l’usage des langues minoritaires là où il est autorisé, dans le but ultime de guider la conduite des citoyens, personnes physiques ou personnes morales. Aucune loi ne peut, cependant, faire la synthèse de la totalité des dispositions de nature linguistique ou propres à influencer le destin de l’une ou l’autre langue qui sont prises par l’État ou la société. Il se pose donc un problème de cohérence entre la législation linguistique proprement dite et les autres mesures d’aménagement linguistique, notamment en matière d’éducation, d’immigration, de communication, de culture et même de politique familiale.

Certains termes clés sont couramment utilisés en terminologie et en lexicographie, qu’il est bon de présenter ici.

Norme linguistique : La langue est un fait social et son usage au sein de la société est orienté par un ensemble de règles sociales qui ont deux effets :

On parle donc ici d’un processus de standardisation de la langue, où on distingue quatre volets, tous indispensables pour un emploi de la langue dans les communications institutionnalisées : un standard orthographique, un standard de prononciation, un standard grammatical et un standard lexical.

La norme linguistique n’a pas pour objectif de faire disparaître les usages non standards, qui continuent à exister en concurrence avec l’usage standard.

Dans le cas des langues de grande diffusion, comme le français, l’anglais, l’espagnol, ou des langues employées dans plus d’un pays, comme dans le cas de la langue basque partagée par la frontière entre l’Espagne et la France, ou encore dans les cas des langues dont l’usage varie selon les régions d’un même pays, comme en Allemagne ou en Italie, on observe un jeu complexe de normes linguistiques.

Comme pour tout autre fait social, les règles qui régissent l’usage de la langue évoluent avec la société.

Norme lexicale : La norme lexicale a pour objectif de situer les différents usages sociaux du lexique par rapport à un usage standard, c’est-à-dire par rapport à l’usage que la communauté linguistique considère comme celui qui doit être privilégié dans les circonstances de communication formelle.

À partir de l’observation des différents usages, la norme lexicale s’élabore :

La norme lexicale est très polysémique, en ce sens qu’un même mot est susceptible d’avoir plusieurs sens, plus ou moins en rapport les uns avec les autres.

Les mots et les sens qui ne sont pas retenus par la norme lexicale continuent d’exister et peuvent très bien, par la suite, y être intégrés selon l’évolution des mentalités.

Norme terminologique : Les vocabulaires des spécialités font partie du lexique de la langue mais y ont un comportement très différent des mots de la langue commune. D’où la distinction entre lexicographie et terminographie.

La norme terminologique a pour objectif d’assurer l’efficacité de la communication spécialisée en uniformisant la dénomination de chaque notion pour les communications formelles.

À partir de l’observation de l’usage, elle privilégie l’usage par tous d’un seul terme pour désigner une notion. L’idéal en terminologie est la monosémie : un terme pour une notion et le même terme pour tout le monde.

Il s’agit ici d’un processus de normalisation, qui s’apparente beaucoup à la normalisation technique par l’objectif (l’uniformisation du terme) et la manière de procéder (consultation, arbitrage et décision).

La normalisation ne supprime pas les termes qui ne sont pas retenus, qui continuent d’exister dans l’usage. La synonymie existe aussi en terminologie, sauf que la description, sous forme de lexiques et de vocabulaires spécialisés, procède par exclusion des synonymes.

Une tendance récente en terminologie, désignée sous le terme de socioterminologie, se propose de prendre en compte les diverses couches de termes qui gravitent autour d’un terme standard et de les situer par rapport à lui selon les circonstances de communication et les groupes d’utilisateurs. Cette manière de faire aurait l’avantage de faire cohabiter harmonieusement différents termes pour une même notion en évitant l’ostracisme de l’exclusion. Par exemple, en aciérie électrique, on appelle « laitier » (terme standard) le résidu d’une poche de coulée, qu’on appelle « pizza » en langue familière dans les usines du Québec.

La relation entre norme lexicale et norme terminologique est complexe.

Stratégie d’implantation des terminologies

Une fois le travail terminologique terminé et ses résultats publiés sous forme de dictionnaires, de lexiques ou de glossaires, ou encore mis à la disposition du public sur support informatique, banque de terminologie ou cédéroms, il demeure la grande question de son implantation dans l’usage réel. Pour la plupart des équipes qui pratiquent la terminologie selon l’approche sociolinguistique, c’est l’étape la plus problématique, parce qu’il est à la fois difficile de concevoir et d’appliquer une stratégie d’implantation et parce qu’il faut beaucoup de temps pour juger de son efficacité, car le changement linguistique, même planifié, est un processus qui prend du temps, au moins une vingtaine d’années.

Je propose à votre réflexion les éléments d’une stratégie d’implantation telle que je peux la concevoir aujourd’hui avec le recul.

Le principe fondamental en est le suivant : la terminologie se diffuse par son insertion dans les communications institutionnalisées, qui façonnent l’usage des locuteurs individuels. Pour diffuser avec efficacité une terminologie, il est donc nécessaire de l’insérer dans le réseau normal des institutions qui en font un usage quotidien et répétitif.

Ce principe repose sur la distinction entre communication individualisée et communication institutionnalisée.

Nous entendons par communication individualisée l’acte personnel par lequel un individu entre en relation avec un autre au moyen du langage. La liberté dont jouit alors l’émetteur est ambiguë. D’un côté, elle est en principe totale : l’individu a le droit le plus strict et le pouvoir le plus absolu d’utiliser la langue comme il le veut. De l’autre, cette liberté est en fait réduite d’une part par le contrôle social qu’exerce la norme linguistique, d’autre part par la nécessité de tenir compte des ressources langagières du récepteur du message. Les communications individualisées se font le plus souvent en langue parlée, parfois en langue écrite, avec, souvent, une certaine charge affective.

En contraste, nous désignons sous le terme de communication institutionnalisée l’acte, le plus souvent anonyme ou impersonnel, par lequel une institution entre en relation avec des personnes, soit avec ses membres, par exemple l’État avec les citoyens, soit avec son personnel dans la relation employeur-employé, soit avec ses clients. L’institution a le pouvoir de déterminer le type de langue dont elle fera sa norme et a le pouvoir de contrôler la qualité de ses communications. Le plus souvent, il s’agit de communications écrites, donc émises après réflexion et consultation des ouvrages de référence au besoin. Bien sûr, à l’origine des communications institutionnalisées, il y a un rédacteur ou un locuteur individuel, mais placé dans une situation telle que, d’une part, la connaissance de la langue et de la terminologie de sa spécialité font partie de sa compétence professionnelle, et que, d’autre part, il lui faut ou respecter les directives de son institution, ou soumettre ses textes à un contrôle de qualité dans les cas de documents importants. En effet, la plupart des grandes entreprises sont dotées d’une direction des relations publiques qui s’assure de la qualité des communications de l’entreprise; au Québec, chaque ministère et chaque organisme disposent d’une direction des communications qui assume la même fonction.

La contrepartie de ce premier principe, c’est qu’il ne faut pas faire reposer sur le locuteur individuel la diffusion des terminologies. Il peut en faire son usage personnel, mais il ne peut pas en assumer la diffusion sociale. Il n’en a ni le pouvoir ni les moyens.

Autre idée-force : en concevant une stratégie d’implantation terminologique, il faut se garder de l’illusion de vouloir faire disparaître les variantes. Il y aura toujours plusieurs couches de terminologie, qui coexisteront dans l’usage quotidien, selon les circonstances de communication. Il est totalement illusoire et aberrant du point de vue linguistique de chercher à contrer ce phénomène. L’essentiel ici est d’insérer les termes recommandés dans l’usage standard de chaque spécialité de manière à ce que les variantes se situent correctement par rapport à eux.

Enfin, il existe un petit nombre de lieux qui jouent un rôle de premier plan dans la diffusion des terminologies et qui, en conséquence, doivent être mis à contribution non seulement dans la stratégie d’implantation, mais même, en aval, dans la méthodologie du travail terminologique, au moment de choisir les membres d’un comité de normalisation. Les plus importants sont : le réseau d’enseignement technique et professionnel; les organismes responsables de la préparation et de la rédaction des lois, règlements, codes, normes techniques; les directions des communications dans les entreprises et les organismes de l’administration publique; enfin, les éditeurs d’ouvrages ou revues spécialisées, à des niveaux variables de vulgarisation.

Chose certaine, on peut dire, en abordant l’implantation a contrario, que ce n’est pas l’équipe qui assume les travaux de terminologie qui est la mieux placée pour assurer la diffusion des résultats de ses travaux. Mais elle doit, au contraire, intégrer dans sa stratégie la participation des utilisateurs réels de chaque terminologie et s’assurer du concours des institutions les plus aptes à intégrer les nouveautés terminologiques dans leurs communications institutionnelles.

En guise de conclusion

Voilà donc un long parcours, un peu trop dense peut-être, qui nous a conduit des conceptions de la terminologie à l’implantation des termes dans l’usage réel.

Mais c’est ainsi que sont les choses : la terminologie n’est pas une simple activité de recherche portant sur les vocabulaires de spécialité, c’est surtout et fondamentalement, une entreprise d’orientation de l’usage et de changement linguistique planifié.

Abstract (anglais)

This paper reflects on two major points:

  • the concepts of terminology and the methods deriving from the question “why do we make up terminology?”; and
  • the decisive role played by terminology in the linguistic planning of a country.

Why make up terminology?

Six main reasons can be given for undertaking terminological work: 1,-terminology is an essential support for practical linguistic policy; 2.- it is a support for definition in technical standards and in drawing up laws, regulations and codes; 3,- it is necessary in order to solve terminological problems which arise in the practice of a profession, in teaching a subject, in drawing up a catalogue or in commercial advertising; 4,-it is necessary to certify documentary thesauruses; 5.- it is necessary for the translation or drawing up of texts, and in simultaneous translation and conference interpreting; 6.- it is necessary in order to be able to answer the questions of users in the day to day work of any linguistic and terminological consultation service.

Terminologies therefore have four main purposes: technical standardisation of vocabulary, translation, documentation and sociolinguistic purpose. This results in two main working methods: systematic terminology and one-off terminology.

Linguistic planning and terminology

Vocabulary in this field is often vague, so we shall define the following terms: linguistic policy, linguistic planning, linguistic legislation, linguistic standards (and by derivation standard usage and standardisation), lexical standards and terminological standards, and the relationships between them.

Terminology implementation strategy

We shall look at the elements of a terminology implementation strategy. The main principal is that terminology is disseminated by its insertion in institutionalised communications which establish how individual speakers should use it: hence the difference between individualised communication and institutionalised communication.

The other side of the coin in this first principle is that individual speakers should not be burdened with the responsibility for disseminating terminology.

Finally, there are a small number of environments which play a leading role in the dissemination of terminologies.

Using the opposite argument, we can state that a team which undertakes terminological work is not in the best position to ensure that the results of that work are disseminated.

In conclusion

Terminological work is not merely a research activity aimed at specialist vocabularies: it is above all a matter of orienting use and of planned linguistic change.

Laburpena (basque)

Bi puntu garrantzitsuri buruzko gogoeta egitea proposatzen digu txosten honek :

  • terminologiaren ikuskerari buruz eta “zergatik egiten da terminologia?” galderaren ondoriozko metodologiari buruz, eta
  • terminologiak edozein herritako hizkuntza-plangintzan betetzen duen eginkizunari buruz.

Zergatik jardun terminologi lanetan

Badira garrantzizko sei arrazoi terminologi lanetan aritzeko. Hona : 1- Hizkuntza-politika zertzeko nahitaezko oinarria da terminologia; 2- Arau teknikoak zehazteko euskarri da; areago, baita legeak, erregelamenduak edo kodeak idazteko ere; 3- Lanbide bateko jardunean, gairen bat erakusterakoan, katalogo bat egin behar denean edo merkataritzako publizitatean sortzen diren terminologi arazoei irtenbidea emateko ezinbestekoa; 4-Dokumentazioko thesaurusak konpultsatzeko beharrezkoa; 5- Testu bat itzuli edo idazteko, edo hitzaldi batean aldi bereko itzulpena edo interpretazioa egiteko derrigorrezkoa; 6- Baita erabiltzaileen galderei erantzuteko ere hizkuntza- eta terminologia-kontsultetarako zerbitzuan, egunean eguneango jardunean.

Horrenbestez, lau helburu nagusi ditu terminologiak : hiztegiaren normalizazio teknikokoa, itzulpengintzakoa, dokumentaziokoa eta, azkenean, soziolinguistikakoa. Eta, ondorioz, bi lan-metodo garrantzitsu : terminologia sistematikoa eta terminologia puntuala.

Hizkuntza-plangintza eta terminologia

Arlo honetako hiztegia lausoa da sarritan. Zehaztea komeni da, bada, honako terminook : hizkuntza-politika, hizkuntza-plangintza, hizkuntza-legeria, hizkuntza-araua (hortik erabilera estandarra eta estandarizazioa), lexiko-araua, terminologia-araua; baita euren arteko erlazioa ere.

Terminologia ezartzeko estrategia

Terminologiak ezartzeko estrategiaz gogoeta egin beharra dugu.

Hau da oinarrizko printzipioa : erakundetutako komunikazioen bitartez hedatzen da terminologia; erakundetutako komunikazio horrek zehazten dio hiztun bakoitzari zein terminologia erabili; hortik, bada, norbanakoen arteko komunikazioaren eta erakundetutako komunikazioaren arteko aldea.

Aurreneko printzipio horren ordezko zera dugu, hots, terminoak zabaltzeko ardura ez dela hiztun bakoitzaren esku uztekoa.

Azkenik, badira esparru gutxi batzuk garrantzi handikoak terminologia hedatzekoan.

Egia dela esan dezakegu, a contrario argudioa erabiliz, ez dela terminologia lanak bere gain hartzen dituen taldea aukerarik egokienak dituena bere lanen emaitzak zabaltzeko.

Ondorioz

Terminologia ez da espezialitateko hiztegietara begira egiten den ikerketa hutsa; hizkuntzaren erabilera eta aldaketaren planifikazioa bideratzeko eginkizuna da batez ere.

Resumen (espagnol)

La ponencia propone una reflexión sobre dos puntos primordiales como son :

  • las concepciones de la terminología y las metodologías que se derivan de la pregunta “¿por qué se hace terminología?”
  • el papel determinante que desempeña la terminología en la planificación lingüística de un país.

Por qué hacer terminología

Se pueden distinguir seis importantes razones para comprometerse en trabajos de terminología : 1- Es soporte indispensable para la práctica de una política lingüística; 2- Es soporte de la definición de una norma técnica, o incluso de la redacción de una ley, un reglamento o un código; 3- Es obligatoria para la solución de los problemas terminológicos que se plantean en el ejercicio de una profesión, la enseñanza de una materia, la elaboración de un catálogo o en la publicidad comercial; 4- Es precisa para compulsar tesauros documentales; 5- Es necesaria, bien para traducir, bien para redactar un texto, o tanto para la traducción simultánea como para la labor de intérprete en una conferencia; 6- Asimismo, para responder a las preguntas de los usuarios en la tarea diaria propia de cualquier servicio de consulta lingüística y terminológica.

En consecuencia, la terminología tiene cuatro objetivos principales : el de la normalización técnica del vocabulario, el traduccional, el documental y, por fin, el sociolingüístico. De lo referido se derivan dos grandes métodos de trabajo : el de la terminología sistemática y el de la terminología puntual.

Planificación lingüística y terminología

En este campo, el vocabulario es a menudo impreciso. Por ello, pues, definiremos los siguientes términos : política lingüística, planificación lingüística, legislación lingüística, norma lingüística - y de ahí el uso estándar y la estandarización-, norma léxica, norma terminológica y relaciones entre ellas.

Estrategia de implantación de terminologías

Reflexionaremos sobre los elementos de una estrategia de implantación de terminologías.

El principio fundamental es el siguiente : la terminología se difunde por su inserción en las comunicaciones institucionalizadas que fijan el uso que de ella deben hacer los hablantes particulares; de ahí la distinción entre comunicación individualizada y comunicación institucionalizada.

La contrapartida de este primer principio es que no se debe cargar al hablante particular con la responsabilidad de difundir las terminologías.

En definitiva, existe un reducido número de ámbitos que desempeñan un papel de primer orden en la difusión de las terminologías.

Es cosa cierta, podemos afirmar empleando el argumento a contrario, que no es precisamente el equipo que asume los trabajos de terminología quien mejor situado está para asegurar la difusión de los resultados de sus trabajos.

A modo de conclusión

La terminología no es una mera actividad de investigación dirigida a los vocabularios de especialidad; es sobre todo y fundamentalmente una empresa de orientación del uso y de cambio lingüístico planificado.

La normalisation terminologique

On entend généralement, par normalisation linguistique, le fait de donner un avis à caractère officiel sur des questions d’ordre linguistique ou terminologique en vue d’orienter le comportement des individus ou des institutions (usage de la langue par le gouvernement, l’administration publique, les professions, les entreprises).

La normalisation linguistique implique toujours le choix d’un niveau de langue, comme sous-ensemble cohérent de la langue. Nous choisissons ici le niveau de la langue officielle, définie comme l’usage que font l’Administration publique, l’Entreprise, le Commerce ou la Finance, les Professions, d’une certaine forme de la langue dans leurs communications avec les citoyens, les personnes morales, les organismes, les autres États, les clients. Il s’agit, en général, d’une forme de langue très soignée, caractérisée par un haut niveau de conscience au moment de l’usage, qui poursuit des intentions de clarté, d’efficacité, de politesse très nettes.

On peut assimiler à la langue officielle la langue de la radio, de la télévision, des journaux, des raisons sociales, des catalogues, des manuels d’enseignement, des contrats de travail, etc.

On est ainsi amené à désigner, sous le même terme de normalisation, trois démarches distinctes : le constat de l’usage, c’est-à-dire le fait de démontrer qu’il y a accord généralisé des locuteurs sur tel terme ou telle manière de faire, les autres usages étant considérés comme minoritaires par rapport à lui; l’uniformisation de l’usage, c’est-à-dire le fait d’imposer ou de proposer, pour des questions de commodité, tel terme ou telle manière de faire de préférence à d’autres, sans cependant que ces derniers soient condamnables; la normalisation linguistique proprement dite, c’est-à-dire le fait de choisir tel terme ou telle manière de faire à l’exclusion de tout autre.

Ces trois démarches sont des bifurcations d’un même processus de recherche linguistique, à des moments différents. Nous croyons donc préférable de conserver le terme de normalisation linguistique pour désigner à la fois une intention d’intervention dans l’usage linguistique et une manière particulière de le faire.

Nous nous proposons de traiter deux points : la procédure de normalisation terminologique en vigueur à la Régie de la langue française et les modalités de collaboration avec le gouvernement d’Ottawa en cette matière.

1. Procédure de normalisation terminologique en vigueur à la Régie

La qualité de la normalisation est liée de très près à la rigueur scientifique de la méthodologie terminologique.

Le travail terminologique comporte quatre étapes : le choix et la délimitation de l’objet du travail, le dépouillement terminologique, la constitution des dossiers terminologiques et, enfin, la normalisation proprement dite.

1.1 Choix et délimitation de l’objet

Le choix de l’objet, c’est-à-dire du domaine où le terminologue travaillera, relève de considérations autres que terminologiques. La plupart du temps, c’est la situation et la stratégie pour y faire face qui amènent l’Autorité à décider qu’il est nécessaire de mener des travaux de terminologie dans tel domaine ou tel autre.

La délimitation de l’objet relève du terminologue. C’est une étape très importante, d’une part parce qu’elle fixe l’orientation et la taille des travaux, d’autre part parce qu’elle provoque le premier contact avec le milieu. Nous y procédons de la manière suivante :

1.2 Le dépouillement terminologique

Le dépouillement consiste en la lecture d’ouvrages à la recherche des mots qui correspondent aux besoins, pour constater et noter quel terme est utilisé par tel auteur, dans tel contexte, pour désigner tel objet, ou tel procédé, ou tel concept.

Les ouvrages dépouillés sont, par ordre de fiabilité : les manuels techniques ou scientifiques écrits par les auteurs les plus renommés en langue originale, les dictionnaires unilingues, les dictionnaires bilingues ou multilingues, les documents commerciaux, les documents d’entreprise.

Le dépouillement porte à la fois sur le français et l’anglais.

Les observations faites au cours du dépouillement sont notées sur des fiches préparées à cette fin. Ces fiches serviront de matériel de base à l’étape suivante.

Au cours du dépouillement, le contact est maintenu avec les spécialistes du milieu soit par téléphone, soit au cours de visites ou de séances de travail. Les terminologues se préoccupent d’identifier les plus compétents de ces informateurs en vue de la constitution du comité de référence (ou de normalisation).

1.3 La constitution des dossiers terminologiques

Les fiches traitant de la désignation d’une même réalité sont réunies par langue.

Nous procédons alors à trois types de comparaison : comparaison des termes français, comparaison des termes anglais et français, comparaison des termes anglais.

a) Comparaison des termes français

Diverses situations se présentent :

b) Comparaison des termes anglais et français

Ici aussi, les cas varient :

Les néologismes sont proposés aux locuteurs jusqu’à ce que l’usage se fixe et qu’on puisse les normaliser ou qu’on doive les retirer, parce qu’ils ont été rejetés.

c) Comparaison des termes anglais

La Régie n’entend pas normaliser l’anglais.

Nous nous assurons que le terme anglais est utilisé, en nous appuyant sur de bonnes sources.

Dans les cas de synonymie entre termes anglais, nous consultons les gens du milieu et nous les soumettons au comité de normalisation. Si la synonymie persiste, nous la notons, sans pousser plus loin.

Pendant tout ce travail, le contact est maintenu avec le milieu. Le terminologue choisit ceux de ses correspondants dont il veut constituer le comité de normalisation.

1.4 La normalisation proprement dite

La normalisation ne porte que sur les cas litigieux définis comme étant ceux où l’usage n’est pas fixé, soit en français, soit de l’anglais au français.

Elle est assurée par un comité d’experts représentatifs du milieu visé, présidé et animé par le terminologue responsable du travail terminologique.

Son point de départ est le dossier terminologique, accompagné de toutes les sources utilisées pour l’établir.

Son objectif est de donner un avis officiel sur l’emploi des termes selon qu’on décide de ne conserver qu’un seul terme en rejetant les autres, d’en privilégier un, tout en jugeant acceptables les autres, en tout ou en partie. Certains cas se régleront facilement. D’autres seront beaucoup plus difficiles. Nous avons alors recours à deux moyens. Nous pouvons décider de soumettre l’ensemble du dossier à l’enquête publique : nous préparons un manuscrit que nous publions sous couverture grise, avec la mention « édition provisoire », et nous demandons aux lecteurs de nous donner leurs avis. Nous colligeons les avis et nous en tenons compte durant la normalisation. Ou encore, nous jugeons qu’il est utile de consulter des experts français et nous envoyons en France les membres du comité de normalisation pour qu’ils y discutent des cas problèmes avec leurs collègues.

En fait, au terme du processus, on doit savoir quel(s) terme(s) il convient d’utiliser et pourquoi.

Les mots normalisés font l’objet d’une fiche terminologique définitive.

Nous tenterons de schématiser ci-dessous la démarche qui permet à la Régie d’arriver à des conclusions sûres en matière de terminologie.

2. Modalité de collaboration avec le gouvernement du Canada

Pour éviter que les deux niveaux de gouvernement arrivent à des conclusions divergentes en matière d’usage linguistique, il a été convenu entre la Régie de la langue française et le Bureau des traductions ce qui suit :

Problématique de la synonymie en vocabulaire spécialisé

Résumé

L’auteur examine cinq types de relations entre les mots de vocabulaires spécialisés et leurs sens, en s’intéressant aussi bien au mot simple monosémique et aux expressions concurrentes moins précises (par ex. convoyeur/transporteur) qu’aux mots ayant différentes significations dans différents domaines sémantiques. Il énumère ensuite certaines causes de la synonymie, qu’il exemplifie systématiquement. En conclusion, il affirme qu’il manque une analyse suffisamment précise de ce qu’est réellement un mot technique, et que la normalisation est beaucoup plus relative dans les vocabulaires techniques largement connus.

Mesdames, Messieurs,

Je me propose d’aborder la question de la synonymie en vocabulaire spécialisé d’une manière théorique et dans l’esprit du géologue qui examine un terrain pour en découvrir et en décrire les composants et caractéristiques.

Je le ferai en partant d’un point de vue linguistique. Le public que vous êtes, composé de linguistes et de non-linguistes, m’oblige à chercher une forme d’exposé compréhensible de tous, à rappeler des connaissances linguistiques qui seront élémentaires pour les linguistes et nouvelles pour les non-linguistes, à utiliser une terminologie que les linguistes trouveront discutable ou trop élémentaire alors que les non-linguistes la jugeront ésotérique, à me situer à un certain niveau d’abstraction que les uns diront superficiel et les autres trop loin du réel, à recourir à des exemples évidemment spécialisés qui risquent d’apparaître gratuits ou difficilement vérifiables, à moins qu’il n’y ait un expert dans la salle. Conscient de cette situation, je m’excuse auprès de chacun d’entre vous des désagréments que vous ressentirez au cours de cet exposé.

Je traiterai successivement les points suivants : quelques mots sur la nature du signe linguistique; les types de rapports entre les trois pôles : signifiant/signifié/référent; les causes éventuelles de la synonymie en vocabulaire spécialisé; enfin, la classification des mots spécialisés en genres.

1. Nature du signe linguistique

Lorsqu’on veut dire quelque chose, on fait face à trois éléments :

Les linguistes ont l’habitude de représenter ces éléments par un triangle, dit triangle d’Ogden et Richards, du nom des logiciens anglais qui ont proposé cette forme de représentation. Pour sa simplicité et sa commodité, nous partirons de ce triangle, même si, à la suite des travaux de Hjelmslev[1], on peut le modifier en poussant plus loin l’analyse du signifié, ce qui provoque l’éclatement du sommet du triangle[2]. Le voici :

Triangle qui porte à ses sommets les mots « signifié », « signifiant » et « référent ». Les mots « signifiant » et « référent » sont reliés au mot « signifié » par des arêtes continues. Les mots « signifiant » et « référent » sont reliés entre eux par une arête pointillée.

Vous retrouvez donc dans ce triangle, au sommet, le signifié qui est le concept que nous avons dans l’esprit, à la base, du côté droit, le référent, c’est-à-dire la réalité et, du côté gauche, le signifiant. Il est impossible de passer directement du référent au signifiant, c’est-à-dire de passer de la chose au mot sans passer par le sommet du triangle, soit le signifié ou le concept. Il s’ensuit donc que la linguistique présente les relations de ces trois pôles en disant que la réalité se cristallise dans l’intelligence, sous forme d’une idée qu’on appelle concept, et c’est précisément ce même concept que l’homme nomme ou exprime avec un moyen linguistique quelconque.

Le signifiant peut prendre des formes très variées. Ce peut-être :

Nous restreindrons notre attention aux deux derniers types de signifiants : les syntagmes (les expressions) et les lexèmes (les mots isolés). Nous pensons que pour les besoins du Colloque, la partie syntaxique n’est pas pertinente et que la partie morphologique ne crée pas de problème de normalisation.

2. Types de rapport entre signifiant, signifié et référent

La manière dont nous avons classé ces types de rapport s’inspire de l’acquis de la linguistique et des travaux de terminologie que nous poursuivons à l’Office de la langue française.

Notre intention est de cerner de plus près la notion de synonyme appliquée au vocabulaire spécialisé et de vous proposer une typologie qui permette à nos discussions d’être plus intenses et moins ambiguës.

La représentation graphique de ces rapports est difficile et aléatoire. Il faut donc les prendre pour ce qu’ils sont, des tentatives de visualiser des phénomènes abstraits.

Type no 1

Un signifiant qui exprime un seul signifié qui correspond à un seul référent :

Un signifiant renvoie vers un signifié qui renvoie vers un référent.

En langage ordinaire, on parlerait d’un mot ou d’une expression qui n’a qu’un seul sens, donc qui correspond à une seule réalité.

On dit alors que le mot est univoque (univocité), ou encore monosémique (monosémie), ou encore monovalent (monovalence).

Ce serait, d’après l’opinion la plus répandue[4], la principale caractéristique des vocabulaires spécialisés, l’idéal vers lequel ils tendraient.

Type no 2

Un signifiant qui peut exprimer plusieurs signifiés qui correspondent à des référents différents :

Un signifiant renvoie vers plusieurs signifiés qui renvoient chacun à un référent différent.

En d’autres mots, il s’agit d’un mot ou d’une expression qui peut avoir différents sens selon les contextes, qui correspondent à autant de référents différents.

On dit alors que le mot est polysémique (polysémie) ou polyvalent (polyvalence). Ce serait généralement le cas en langue commune.

La polysémie pose aux lexicographes des problèmes ardus : comment identifier les différents signifiés; comment les représenter dans un article de dictionnaire; comment décider qu’il s’agit effectivement du même mot et non d’un homonyme. Par exemple, le Petit Robert considère qu’il n’y a qu’un seul mot fuseau et, en conséquence, ne fait qu’un seul article, alors que le Dictionnaire du français contemporain en distingue quatre et rédige autant d’articles.

Pour ROBERT, il n’y a qu’un seul mot fuseau et il est polysémique; pour DUBOIS, il y a quatre mots fuseau et chacun est monosémique. Cette discussion est pertinente à notre propos, car, au lieu de considérer qu’un mot spécialisé a plusieurs sens, donc qu’il est polysémique, on peut affirmer qu’il ne s’agit pas du même mot, mais d’homonymes, et maintenir ainsi le caractère monosémique du mot spécialisé.

C’est le cas du mot taffetas qui désigne :

On peut se demander combien il y a de mots taffetas :

Type no 3

Plusieurs signifiants qui expriment le même signifié qui correspond à un seul référent :

Plusieurs signifiants renvoient à un même concept qui renvoie à un référent.

Donc, plusieurs mots pour dire la même chose. On dit alors que les signifiants sont synonymes (synonymie).

En principe, les linguistes affirment qu’il n’y a pas de synonymes réels. En général, on dit qu’il se peut que la dénomination soit la même, c’est-à-dire que l’objet désigné soit le même, mais qu’alors il existe des variations dans la connotation, c’est-à-dire des nuances différentes.

La synonymie serait un phénomène de surface, un phénomène apparent qui masquerait :

Pour notre part, nous nous demandons si la synonymie, en vocabulaire spécialisé, ne serait pas surtout une synonymie de dénomination, les différents signifiants désignant exactement le même signifié, sans variation de connotation. Autrement dit, en vocabulaire technique, et surtout là, il existerait de véritables synonymes de dénomination, sans variation de connotation.

Type no 4

Plusieurs signifiants qui expriment un concept imprécis, qui correspond à des référents dont on arrive mal à dire s’ils sont identiques :

Plusieurs signifiants renvoient à un même concept imprécis qui renvoie à plusieurs référents différents.

On se trouve donc en présence d’une réalité mal cernée, mal découpée, dont, en conséquence, le concept est flou, imprécis, d’où la concurrence de plusieurs termes, selon la perception des locuteurs. D’après notre expérience, les cas les plus fréquents sont ceux où le concept est d’abord nommé en anglais, tout particulièrement en anglo-américain.

Nous donnerons un seul exemple : les mots convoyeur et transporteur. Malgré nos recherches dans les dictionnaires, les dictionnaires spécialisés, les volumes traitant de manutention, les catalogues d’appareils, la publicité des fabricants, nous n’arrivons pas à cerner la différence sémantique entre les deux termes. Nous ne réussissons pas à savoir en quoi un transporteur est différent d’un convoyeur. Nous avons même relevé un cas[6] où le mot transporteur apparaît dans le texte, mais où, sous chaque illustration correspondante, est écrit le mot convoyeur. Nous considérons, pour l’instant, que les mots convoyeur et transporteur sont en concurrence pour désigner les mêmes types d’appareils de manutention, jusqu’à ce que ou bien l’un disparaisse, ou bien l’un et l’autre voit son sens se préciser et se distinguer.

Type no 5

Un référent qui est considéré de plusieurs points de vue différents, d’où différents signifiants :

Un référence renvoie à plusieurs points de vue qui renvoient chacun à un référent différent.

C’est le cas où la même réalité est observée par différents spécialistes qui y voient des choses différentes. Par exemple, le même défaut de laminage soumis à l’examen d’un physicien éveillera, disons, des idées de rupture causée par une élasticité trop restreinte, d’où un mot ou une expression pour le désigner; soumis à un chimiste, ce dernier pensera en termes de composition chimique du métal, d’où un mot ou une expression différente pour le désigner, bien que le défaut soit toujours le même. La concurrence des deux termes proviendrait alors de la vision même de l’observateur.

Pour l’examen de la synonymie en vocabulaire spécialisé, les rapports entre signifiant/signifié/référent qui nous intéressent sont ceux des types trois, quatre et cinq.

3. Causes éventuelles de synonymie en vocabulaire spécialisé

L’inventaire des causes de synonymie que nous vous présentons est un premier essai que nous soumettons à votre attention.

3.1 Équivalence des expressions (syntagmes) soit par rapport à un mot simple (lexème), soit par rapport à une autre expression

Les vocabulaires spécialisés comportent deux types de signifiants : des mots simples (lexèmes), des expressions ou groupes de mots (syntagmes).

Il peut arriver qu’un mot simple ait comme équivalent synonymique une ou plusieurs expressions qui sont des paraphrases, des explicitations du mot simple. Le signifié semble alors se défaire en ses éléments constitutifs (appelés sèmes), chacun cherchant sa propre voie d’expression, son propre signifiant. L’exemple le plus simple est celui des machines, où l’on trouve souvent des paires de signifiants synonymiques de type machine à laver/laveuse, machine à sécher/sécheuse. Dans les compteurs d’électricité, on trouve molette et bouton de réglage, les deux expressions étant parfaitement synonymiques dans leur contexte. En tissage, pour désigner le ros, on trouve peigne/peigne à tisser/peigne du battant/peigne de métier à tisser. En mécanique, contrepoids et masse d’équilibrage.

Il peut aussi arriver que plusieurs expressions soient synonymiques. La synonymie des syntagmes est due ou bien au fait qu’on choisisse des constituants différents, ou bien que les mêmes constituants puissent s’exprimer par des termes eux-mêmes synonymiques. Nous tirerons nos exemples du vocabulaire de la machine à coudre industrielle : broche à bobine/broche porte-bobine, dégageur de fil/tire-fil, point bâti/point de bâti/point de bâtissage, relève-presseur/releveur du pied presseur, pied ganseur/pied passepoileur.

3.2 Concurrence des théories, des techniques, des procédés, des établissements ou entreprises

Voici quelques exemples. Dans la machine à coudre, la compagnie Pfaff désigne une certaine partie sous le terme plaque frontale[7], la compagnie Singer utilise l’expression plaque de face[8], tandis que le Comité européen de liaison des industries de la machine à coudre[9] préconise couvercle frontal et que Jean Dusy, dans son vocabulaire textile trilingue[10], propose couvercle pour tête.

Dans la publicité des appareils électroménagers, on observe une abondance d’expressions pour les mêmes réalités, surtout celles qui peuvent varier d’une année à l’autre; exemple : bras gicleur qui a pour concurrents : bras de lavage/bras d’aspersion/bras rotatif/bras à jet rotatif/bras arroseur rotatif/bras d’arrosage, ou encore : l’œufrier qui se dit : casier(à œufs)/bac (à œufs)/panier (à œufs)/tiroir (à œufs)/plateau (à œufs)/plateau à alvéoles/compartiment à alvéoles/balconet à alvéoles/moule (à œufs)/tablette (à œufs)/porte-œufs/galerie moulée (pour les œufs)/niche (à œufs)/alvéoles (à œufs). Même variation pour le bac à viande, le bac à glaçons, le garde-beurre, le thermomètre à rôti.

3.3 Nouveauté du référent

Chaque nouvelle invention, chaque nouvelle technique, chaque nouveau procédé, chaque amélioration apportée aux connaissances humaines peut provoquer l’apparition de signifiants synonymiques en concurrence. Il s’agit ici, selon l’expression de Guilbert, de « vocabulaire en gestation[11] ».

Nous donnons comme exemple « la nouvelle technique financière imposant aux monnaies européennes un mouvement de “va-et-vient de part et d’autre d’un étiage fixé”. Devrait-on dire flottement, fluctuation, flottaison, flottation ou flottage [de la monnaie][12] »?

3.4 Imprécision du concept

Le phénomène se produit souvent dans les périodes de transformation des techniques et des procédés, ou dans les cas de super-spécialisation d’une activité autrefois globale.

Le cas le plus connu est celui du mot marketing et ses proches parents commercialisation et merchandising. Le mot marketing, de l’avis même des spécialistes, est ambigu et difficile à définir, le sens variant beaucoup selon les points de vue[13]. Les définitions que l’on en risque sont très générales, pour ne pas dire évasives[14]. Marcel Lagrenade a fait une excellente étude de cette question à l’intention de l’entreprise Domtar[15]. Nous lui empruntons le schéma que l’on trouve en annexe, surtout parce qu’il a l’intérêt de montrer la séquence des opérations entre l’étude des marchés et l’analyse des réactions de la clientèle une fois le produit fabriqué, distribué et vendu. C’est lorsqu’il s’agit de découper et de nommer les étapes de cette séquence que surgit le problème. Pour les uns, surtout les Français, le marketing désigne les études préliminaires : la connaissance du consommateur et de ses besoins, la définition des caractéristiques optimales des produits, l’étude des marchés. Certains y ajoutent la détermination des canaux de vente et l’organisation des services après-vente[16]. Pour les autres, surtout les Américains, le marketing englobe toute la séquence. La commercialisation désigne tout ce qui se passe entre le moment où le produit sort de l’usine et celui où on assure le service après-vente. Le mot est alors distinct et du marketing au sens français et du marketing au sens américain, dont il devient une partie constituante.

Le merchandising serait une méthode qui consiste à offrir la marchandise qu’il faut, en bonne place, en quantité voulue et au prix convenable. Ce concept coïnciderait avec l’expression mise en vente, mais ne correspondrait pas au mot commercialisation, dont il serait une partie. On le voit, toute la question tourne autour du concept, de l’idée que l’on se fait de la chose.

3.3 Contact avec une autre langue, tout particulièrement l’anglais

Deux cas se présentent :

3.6 Renouvellement du vocabulaire technique

Guilbert[17] signale que le vocabulaire technique se renouvelle d’une manière accélérée, si l’on en juge par l’observation du mouvement général du lexique français, alors que le lexique général serait plus stable.

Cette remarque suggère qu’on pourrait observer, dans une science ou une technique, des vagues successives de terminologie selon le rythme des transformations. Si les vagues sont très rapprochées dans le temps, ou si elles se manifestent de manière différente selon les régions ou les établissements, on pourrait alors observer une synonymie qui serait l’indice de la coexistence de deux vagues terminologiques.

Nous n’avons pas eu le temps de vérifier cette hypothèse. Mais si nous avions à la vérifier, je pense que nous le ferions dans le vocabulaire de l’électronique, où les vagues successives de terminologie se succèdent d’une manière très rapprochée.

3.7 Existence de niveaux de langue

Existe-t-il, dans les vocabulaires spécialisés, des niveaux de langue, c’est-à-dire des cas où l’ingénieur et l’ouvrier, par exemple, utiliseraient des signifiants différents pour désigner le même référent?

Les avis, là-dessus, sont partagés et nous n’avons procédé à aucune étude systématique de la question. Il est trop tôt pour se prononcer.

On le voit, les causes éventuelles de synonymie en vocabulaire spécialisé sont nombreuses. Il serait donc surprenant de n’en point observer, même si le phénomène était peu fréquent.

Le contraste entre l’orientation de nos réflexions, provoquées par les travaux en cours à l’Office, et l’opinion généralement acceptée, ou du moins rarement contestée, qu’il n’y a pas de synonymie en vocabulaire spécialisé, nous a beaucoup intrigués et nous avons alors commencé à examiner de plus près ce que l’on peut entendre par les expressions : mot scientifique, mot technique, vocabulaire scientifique et technique. Nous en sommes peu à peu venus à distinguer différents types de mots spécialisés, qui se comporteraient d’une manière distincte à l’égard de la synonymie.

4. Essai de classification des mots spécialisés

La classification que nous vous proposons est intuitive. Elle constitue une hypothèse de travail que nous n’avons pas vérifiée. Nous l’avons formulée à partir de nos travaux de terminologie. Le vocabulaire dont nous nous servirons est provisoire.

4.1 Cas A

Il s’agit de situations où les référents sont :

Nous nous proposons, pour l’instant, d’appeler nomenclature les ensembles de mots qui servent à désigner ces ensembles de référents.

Nous diviserons le cas A en deux catégories, selon que les référents sont primaires, c’est-à-dire existant en soi dans la nature, indépendamment de l’activité cognitive et technique de l’homme, ou qu’ils sont secondaires, c’est-à-dire créés par l’homme, produits par l’activité cognitive et technique de l’homme, donc susceptibles de se transformer, sans nécessairement provoquer une modification de signifiant correspondant.

D’où deux catégories de nomenclature :

Les signifiants de ces nomenclatures :

4.2 Cas B

Il s’agit ici des situations où les référents sont :

Nous proposons d’appeler vocabulaires les ensembles de mots qui servent à désigner ces référents.

Nous distinguerons deux types de vocabulaires :

Les mots de ces vocabulaires :

5. Conclusion

De tout ce qui précède, nous tirons les conclusions suivantes :

Annexe

Marketing – Étude de M. Marcel Lagrenade, directeur du Service de traduction Société Domtar Limitée, Montréal (Domtar : Traduction et linguistique, 1970).
Triangle qui porte à ses sommets les mots « signifié », « signifiant » et « référent ». Les mots « signifiant » et « référent » sont reliés au mot « signifié » par des arêtes continues. Les mots « signifiant » et « référent » sont reliés entre eux par une arête pointillée.

Notes

Abstract (anglais)

The author examines five types of relations between words and their meanings, as applied to specialized vocabularies, from the simple monosemic word to the less precise concurrent expressions (e.g. convoyeur/transporteur), or words with different meanings in different semantic fields. He then proceeds to enumerate causes for synonymy, giving each time numerous examples. To conclude, he states that there lacks a sufficiently precise analysis of what a technical word really is, also that normalization is far more relative in widely known technical vocabularies.