Le « français régional » en question

La publication récente de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (AUPELF et ACCT, 1980, 1981 et 1982) met en lumière, d’une manière saisissante, les ambiguïtés épistémologiques de la notion de français régional.

Pour diverses raisons, cette publication agit comme un révélateur qui accentue les caractéristiques de cette notion. D’une part, les auteurs ont pris grand soin de définir le concept de particularité, après consultation auprès de tous ceux qui s’étaient occupés de recherches analogues, notamment en France, en Belgique et au Québec : on peut donc dire que l’Inventaire est un point d’achèvement théorique et surtout méthodologique des recherches sur le français régional, comme on pourra s’en rendre compte à la lecture des introductions de chaque fascicule, surtout celle des fascicules I et III. D’autre part, les particularités inventoriées et traitées sous forme d’articles de dictionnaire diffèrent très souvent des cas généralement cités et connus, provenant des dialectes romans, de la créativité des communautés de langue maternelle française ou des emprunts surtout à l’anglais, rarement à d’autres langues, comme barrer la porte pour fermer à clé, érablière pour une exploitation d’érables, la poudrerie et les bancs de neige aussi célèbres aujourd’hui que les « quelques arpents de neige » de Voltaire ou encore la drave et les draveurs d’après un emprunt à l’anglais intégré au français du Québec. Dans l’Inventaire, les langues sources d’emprunts sont les langues africaines ou l’arabe (le plus souvent à cause du Coran), d’où des particularismes lexicaux du type boubou, banqui, cavacha, fondé, foufou, bana-bana, aïd-el-kébir, hadja; d’un autre point de vue, l’usage du français comme langue importée, signe de prestige et souvent langue de l’État, s’imprègne de l’imaginaire africain, s’enrichit de néologismes sous l’effet d’une dérivation plus spontanée parce que moins contrainte par la langue écrite, hésite sur la forme ou le sens de mots particuliers, de sorte qu’il devient difficile de distinguer l’écart de la faute, enfin intègre les particularités de toutes les autres régions francophones de par les apports des nombreux coopérants et experts qui viennent exercer des fonctions importantes dans ces pays, entre autre dans l’Administration publique et l’Enseignement supérieur. Citons quelques exemples, tels qu’on les trouve en feuilletant l’Inventaire. Exemples d’imaginaire africain : hirondelle, dans le sens de « oisif, instable », goélette pour une camionnette servant de petit car, dossier ou deuxième bureau ou ambassade dans le sens de maîtresse; exemples de dérivation : ambiancer pour « mettre de l’ambiance », détribaliser pour « enlever le caractère tribal », enceinter « rendre enceinte », entorser « faire une entorse à un règlement », compétir « participer à des compétitions » ; exemples d’écarts ou de fautes (qui le dira?) : divorcer transitif direct : divorcer sa femme, déguerpir « expulser, faire évacuer », d’où en dérivation déguerpissement pour « expulsion, expropriation » et déguerpisseur pour la personne chargée de faire « déguerpir » les gens; exemples de régionalismes d’importation : banque (fr. du Québec) pour « tirelire », bourgmestre (fr. de Belgique) pour « maire ou responsable administratif d’une commune », déjeté (fr. de Belgique) dans le sens de « en grand désordre », magasiner (fr. du Québec) pour « faire ses courses », déjeuner (fr. du Québec, de Belgique et d’ailleurs) pour « prendre le repas du matin ».

Comme on peut le voir par ces quelques cas, la publication et la lecture de l’Inventaire révèlent les problèmes théoriques et les difficultés méthodologiques de la définition actuelle de français régional. On arrive d’ailleurs à la même conclusion en consultant les travaux québécois, que ce soit des ouvrages lexicographiques comme les Régionalismes québécois usuels (Dubuc-Boulanger, 1983) ou des textes théoriques comme ceux de Boulanger (textes inédits), de Beauchemin (1976), de Dubuc (1979) ou de l’équipe du Trésor de la langue française au Québec (TLFQ) (Juneau et Poirier, 1979). Nous croyons donc le moment venu d’examiner d’un peu plus près cette question.

Nous procéderons en deux temps. Nous analyserons d’abord le concept de « français régional » de manière à faire apparaître l’analyse sociolinguistique sous-jacente. Puis, nous essayerons d’expliquer comment cette analyse est remise en cause par les recherches de la sociolinguistique contemporaine. Nous nous préoccupons surtout de déterminer s’il convient de poursuivre dans la voie connue du « français régional », avec ou sans modification, ou s’il vaut mieux ou devient nécessaire de changer d’optique et de terminologie. Notre intention n’est pas de résoudre le dilemme, mais, plus simplement, de le circonscrire aussi clairement et correctement que nous le pouvons.

Posons comme point de départ une définition du concept de « français régional », où se retrouvent les traits sémantiques habituellement associés à cette notion, soit la définition suivante : « Ensemble des traits linguistiques caractérisant la langue d’usage d’un espace géolinguistique (francophone ici), y compris tous les emprunts intégrés au système et acceptés par la communauté ». Cette définition est, en apparence, toute simple et elle correspond, dans son esprit, à la plupart des définitions qu’on a données de cette notion. Mais les choses se compliquent lorsqu’on commence à s’interroger sur certains éléments qu’elle contient.

Première question fondamentale : comment identifier ce qui est caractéristique d’un « espace géolinguistique »? En principe, il faudrait procéder à la description complète de l’usage linguistique de chaque région, après délimitation de chacune, pour ensuite les comparer une à une et faire ainsi apparaître ce qui les distingue. Quoique, même en procédant ainsi, on ne pourrait éliminer un certain arbitraire qui s’attache à toute tentative de description du réel, puisque, de quelque manière qu’on s’y prenne, la langue décrite est toujours moins riche que la langue vécue. En pratique, seul le français français est décrit complètement, synchroniquement et diachroniquement, de tous les points de vue : prononciation, morphologie, syntaxe et lexique. De plus, le français qui est ainsi décrit n’est que l’un des usages de cette langue par rapport à l’ensemble des usages au sein de la communauté linguistique de France, correspondant à celui des locuteurs instruits, en particulier de la région parisienne et au mieux des grandes villes de France, confirmé par son emploi dans les communications institutionnalisées et illustré par les bons auteurs. C’est celui que l’on trouve dans les grammaires et les dictionnaires et qu’on a fini par considérer comme étant « le » français, en confondant la description d’une partie du réel avec le réel lui-même. Nous devrons revenir sur ce point par la suite. En conséquence, l’identification de ce qui est caractéristique d’un autre usage s’effectue selon la méthode des « ismes » : faute de pouvoir comparer une description à une autre description, on évalue les faits linguistiques isolés, identifiés par simple observation, par référence aux ouvrages décrivant « le » français : ce qui s’y trouve est français standard, ce qui diffère est considéré comme une particularité, un canadianisme ou un belgicisme par exemple. Les malaises inhérents à cette méthode découlent de deux sources : empirisme du choix des faits linguistiques soumis à la comparaison et caractère sélectif des ouvrages de référence, puisqu’ils ne décrivent que certains usages parmi tous ceux qui ont cours. Dans cette perspective, la notion de « français régional » est conçue par opposition au « français standard », dans un rapport de subordination, de sorte que la légitimité de l’usage d’une région se trouve située en dehors d’elle-même, c’est-à-dire dans l’usage légitime français. De plus, la relation français régional/français standard appartient à la série des taxinomies dualistes, qui masquent la continuité des par1ers, tout comme le fait l’opposition « français populaire » par rapport au même français des manuels de référence (Bourdieu, 1983, 100). Enfin, puisque ce qui est conforme au français standard est passé sous silence, le français régional se réduit à un ensemble de traits distinctifs, avec l’inconvénient de mettre en relief ce qui sépare plutôt que ce qui unit, donc la division du monde francophone plutôt que sa cohésion. D’où, si on essaie de revaloriser la différenciation linguistique, l’obligation d’affirmer la nécessité de 1’intercompréhension des francophones entre eux et de se défendre de tout sécessionnisme linguistique (Bal, 1977 et 1981) au nom de l’intégrité de la « francophonie ».

Deuxième question : qu’entendre par « un espace linguistique »? Au sens strict, il s’agirait d’une région où l’on fait usage du français, comme le Québec, la Belgique ou l’Afrique. Mais déjà, la délimitation géographique n’est pas si simple : le Québec, de ce point de vue, comprend-il les régions d’expansion, comme l’Ontario et l’Ouest canadien? Faut-il distinguer l’Acadie du Québec : pourquoi, et où est la frontière? Autre cas : comme le montre l’Inventaire, l’Afrique se subdivise en pays ou en régions linguistiques, d’où certains particularismes propres à des zones plus petites et d’autres généralisés dans toute l’Afrique subsaharienne. On est ainsi amené à concevoir l’existence de sous-régionalismes par rapport aux régionalismes communs, eux-mêmes considérés comme particularismes par rapport au français standard. Autre aspect de la même question : que faire lorsqu’une particularité s’observe dans plusieurs régions, comme il arrive par exemple dans le cas de « septante », en usage en Belgique et en Suisse ou de « déjeuner » (prendre le repas du matin) qui se dit couramment au Québec et en Belgique et souvent en France, mais qui n’apparaît pas dans le français standard? Dans la pratique actuelle, on répète ces mots dans chaque lexique régional, comme s’ils étaient propres à chaque région, sans remettre en cause le français standard, qui pourtant apparaît bien alors comme n’étant pas le « français commun ».

Certaines particularités lexicales correspondent à des realia caractéristiques soit de la culture d’une région (organisation administrative, cuisine, etc.), soit de son environnement physique (climat, faune, flore, etc.), realia pour lesquelles le français standard n’a pas de mots. On ne conteste plus aujourd’hui la pertinence de ces régionalismes. Une question se pose cependant lorsque ces realia sont désignées par un emprunt et qu’il faut apprécier, au moment de la description, le degré d’intégration de l’emprunt dans le système de la langue, et, du point de vue social, le degré d’acceptation par les usagers. Ces deux aspects de l’emprunt ne doivent pas être confondus, le dernier étant, en général, le plus litigieux. Au Québec, toute la question des anglicismes gravite autour de leur acceptabilité et non de leur intégration : ainsi, braker, est bien intégré, mais il est contesté en faveur de freiner. D’où la nécessité, pour l’Office de la langue française, de définir et de proposer un « Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères » (OLF, 1980). Même situation dans l’Inventaire. où de nombreux emprunts, à des langues africaines différentes, sont retenus pour l’expression de réalités africaines, avec cette fois comme problème la synonymie éventuelle des emprunts.

La dernière question que la notion de français régional pose est celle des faits linguistiques liés à la variation sociale des usages. Nous avons vu précédemment que le « français régional » se définit, en pratique, par référence à des ouvrages où est décrit le « français standard », qui est en fait un certain usage de la langue. En conséquence, les autres usages s’y retrouvent peu et sont, de ce fait, mal connus. Il devient alors difficile, surtout pour les non-spécialistes, de déterminer si un fait linguistique particulier est caractéristique d’un usage régional ou s’il ressort de la variation sociale. Par exemple, beaucoup de Québécois sont convaincus que les formes « a » et « al » pour le pronom féminin « elle » sont typiques de l’usage populaire québécois (du joual) alors qu’une étude de Bernard Laks (1983) démontre qu’elles sont utilisées en français populaire de Paris et y jouent le même rôle de marqueur qu’au Québec. Les cas semblables sont très nombreux. La conséquence en est qu’on intègre sous la notion de français régional un grand nombre d’éléments, qui en réalité ne sont pas régionaux, mais tout simplement exclus de la description du « français standard ».

En conclusion de cette première partie, on peut maintenant préciser les éléments de l’analyse sociolinguistique sur laquelle a reposé jusqu’ici la conception du français régional.

Le principe fondamental est celui de la prédominance normative de l’usage légitime parisien et français par rapport aux usages des autres communautés linguistiques extra-hexagonales, -dans le même esprit que par rapport aux « dialectes » de France à partir de l’Édit de Villers-Cotterêts (1539). Cette prédominance est confirmée par les ouvrages de référence, surtout les grammaires et les dictionnaires. Le concept-clé est celui de « français standard », confondu avec un usage social particulier du français, ce qui fait que, logiquement, les autres usages sont considérés au départ comme « non-standard » et doivent être légitimés d’une manière quelconque, ce qu’indique bien l’adjonction obligée d’un adjectif au substantif « français », dans des expressions comme « français québécois », « français populaire », « français familier », adjectifs qui n’ont d’autre fonction que d’autoriser les variantes par rapport au français standard.

Sur le plan théorique, le structuralisme a élaboré un modèle du système linguistique et une méthodologie descriptive corollaire dont le principe de base est la pertinence, définie par la fonction différentielle d’un élément linguistique par opposition à tous les autres, elle-même déterminée par le changement de sens qu’entraîne la substitution d’un élément à un autre lors de la comparaison de paires minimales. Dans ce modèle, la pertinence sociale n’est pas prise en compte, de sorte que les faits linguistiques de cet ordre sont considérés comme non-pertinents et éliminés de la description. Ainsi, par une autre voie, le structuralisme élimine du système un grand nombre de faits linguistiques, dont il devient alors impossible d’établir le statut puisqu’ils sont dans les limbes du non-pertinent.

On voit donc que la notion de français régional découle d’une part de la prédominance d’une norme centrale, d’autre part de la conception structuraliste du système linguistique.

Depuis quelques années, divers chercheurs ont été amenés à étudier la langue sous son aspect social, très souvent parce qu’ils s’intéressaient à d’autres phénomènes sociaux où elle joue un rôle important comme l’École, l’intégration sociale des minorités et des classes défavorisées, ou encore la définition de processus d’aménagement linguistique. Il se dégage peu à peu de ces recherches quelques grandes tendances qui ont et auront de plus en plus de conséquences sur la conception et l’existence même de la notion de français régional. Nous en ferons rapidement état.

L’un des concepts les plus stimulants, récemment proposé par Bourdieu et qui rejoint l’esprit des travaux de Labov et des variationnistes américains, est celui de « marché linguistique ». Synthétiquement, on peut le décrire de la manière suivante. Il existe au sein d’une société complexe des variantes linguistiques sociales qui coexistent soit librement, soit dans une relation hiérarchique lorsque l’une d’entre elles s’impose comme norme de l’usage reconnu, à l’occasion d’un processus d’unification sociale. Dans ce dernier cas, chaque variante se voit attribuer une valeur. Un profit de distinction récompense celui qui est capable d’employer l’usage légitime. Dans cette perspective, la langue apparaît comme une globalité sans division marquée et c’est la manière d’en faire usage, soit comme individu, soit comme groupe, qui est pertinente, puisque c’est elle qui a un prix. La compétence linguistique se définit alors non seulement par la maîtrise du système linguistique lui-même, mais aussi par la connaissance des règles sociales d’après lesquelles les usages sont évalués. Ces règles sont propres à chaque communauté linguistique. Dans le cas d’une langue de grande expansion, les usages légitimes des diverses communautés partageant la même langue sont dans la même situation que les variantes sociales au sein d’une communauté, soit en coexistence, soit en concurrence dans le cas des langues à forte normativité comme le français ou l’arabe. Par rapport à ce qui nous préoccupe ici, nous retenons de cette approche le fait que la légitimité linguistique première est celle de la communauté à laquelle appartient le locuteur, puisque c’est en elle que s’établit le marché auquel il participe, d’où la connaissance de la valeur attribuée aux divers comportements linguistiques par rapport à l’usage légitime et la capacité qui en découle d’orienter sa conduite.

Une autre orientation de recherche s’intéresse aux fonctions de la langue, non dans la perspective strictement communicative de Jakobson (1963), mais dans l’économie de l’organisation sociale. De ce point de vue, une distinction s’établit peu à peu entre fonction d’une part, domaine d’utilisation d’autre part.

Nous avons été amené à distinguer cinq fonctions sociales de la langue (Corbeil, 1980 et 1983) : les fonctions de communication et d’expression, qui sont corrélatives : s’exprimer, mais aussi se faire comprendre; la fonction esthétique, lorsque la langue est considérée comme un matériau dont on peut tirer des effets; la fonction ludique, lorsque la manipulation d’un système aussi complexe est source de plaisir et occasion de jeu. La dernière, et la plus pertinente à notre propos, est la fonction intégrative : l’acquisition de la langue maternelle et le partage des mêmes modèles de comportement linguistique sont les moyens les plus explicites et les plus efficaces de participer à la solidarité d’une communauté linguistique, de s’y intégrer et d’y être accepté. C’est pourquoi, dans toutes les sociétés, la langue apparaît comme le symbole premier de l’identité culturelle. La fonction intégrative s’exerce par zones concentriques d’intimité autour du locuteur : la famille, le quartier, la ville, la région, le pays, les autres pays de même langue. Des traits linguistiques, parfois différents, servent de signaux pour signifier l’intention d’intégration (ou de non-intégration, c’est le même phénomène) à ces milieux différents. Ainsi, les faits que l’on classe sous l’étiquette « français régional », sont, de ce point de vue, ceux-là mêmes qui sont utilisés comme marques d’appartenance à une communauté particulière ou qui servent, autre aspect, de moyens d’affirmation de l’identité culturelle. On s’éloigne alors singulièrement de la problématique normative esquissée précédemment.

La notion de domaine d’utilisation de la langue est toute simple : c’est le fait d’employer une langue et un certain usage de cette langue comme moyen de communication dans l’un ou l’autre des secteurs de l’organisation sociale, comme la vie familiale, le travail, l’éducation, l’administration publique, les médias, la publicité, etc. Dans les situations de multilinguisme, cette notion prend beaucoup d’importance puisqu’elle permet de déterminer le rôle social de chaque langue en présence d’après l’importance relative des domaines où elle est utilisée. Elle sert également à établir la distinction entre communications individualisées et communications institutionnalisées, selon que l’émetteur du message agit en son nom propre ou au nom d’une institution d’après la fonction qu’il y remplit. Les communications institutionnalisées exercent une pression déterminante en faveur de l’usage linguistique qui est le leur et jouent de ce fait un rôle important dans le processus de régulation linguistique, c’est-à-dire dans l’émergence d’un usage légitime. En conséquence, lorsque des particularismes sont intégrés dans les communications institutionnalisées, il y a de fortes chances qu’ils soient considérés comme acceptables, qu’ils soient régionaux ou non.

Enfin, notons un dernier courant de recherche, même s’il n’est pas encore parfaitement bien circonscrit : celui des études de stratégie linguistique. Il provient de deux sources distinctes. D’un côté, l’existence de variantes au sein d’une même langue oblige chaque locuteur à définir sa conduite linguistique au coup par coup, en fonction de facteurs que l’on essaie actuellement d’identifier et d’évaluer, comme la situation, l’objet de la communication, la relation entre les interlocuteurs, etc. De l’autre, la coexistence de plusieurs langues sur un même territoire oblige également les locuteurs à choisir l’une des langues disponibles lors de chaque acte de communication et même au cours de l’échange verbal, puisqu’on peut passer d’une langue à l’autre durant la conversation (code switching) : l’étude des critères de ces choix se poursuit et il semble bien que la motivation socioéconomique d’une langue (ou d’un usage d’une langue) et la capacité terminologique de chacune soient des facteurs déterminants. Les notions de continuum linguistique et de diglossie sont très significatives de ce courant. L’attention porte alors, non pas sur le statut des faits linguistiques par rapport à une norme, mais sur les motifs de la conduite langagière des locuteurs.

Une nouvelle analyse sociolinguistique se définit donc peu à peu autour de quelques idées maîtresses.

Chaque société détermine son propre processus de régulation des comportements linguistiques et, pour chaque langue, affirme l’un des usages existant comme usage légitime, expression synthétique qui, selon le point de vue, signifie : modèle de comportement, critère d’évaluation des autres usages, norme prescrite pour les emplois ritualisés de la langue. En d’autres mots, chaque communauté détient en elle-même les sources de sa propre légitimité linguistique et n’a pas à les chercher au dehors.

L’identification de la fonction intégrative de la langue, de même que l’examen de son influence sur l’usage du locuteur selon les milieux auxquels il s’intègre, successivement et/ou occasionnellement, nous fait prendre conscience d’un phénomène important : le locuteur sait comment parler ou écrire selon les milieux et les circonstances. Ce que l’on appelle la norme linguistique est donc quelque chose de plastique et non une prescription rigide définissant le bon et le mauvais.

On rejoint ainsi l’idée de continuum linguistique : les variantes d’une même langue ne sont pas discontinues. Il serait plus juste de les considérer comme sous-ensembles de traits particuliers greffés sur un noyau commun, lequel assure à la fois l’appartenance à la même langue et l’intercompréhension des locuteurs faisant usage de variantes différentes.

Nous arrivons ainsi à penser qu’il devient de plus en plus difficile de justifier le concept de « français régional », et nécessaire de modifier notre manière de voir les choses.

Au moment de la description, il faut considérer la langue de chaque communauté linguistique en elle-même comme un tout, comme un système linguistique autonome. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’il devient possible de faire la comparaison des descriptions entre elles, même si l’opération comporte des difficultés et des limites, et possible alors de dégager ce qui est commun de ce qui est particulier. Ce qui revient à dire qu’il faut, non pas faire l’inventaire des particularités d’un usage par rapport à une norme et à des instruments de référence, mais décrire, même partiellement, l’usage légitime de chaque communauté et le système de valeur qui lui est associé : c’est le seul moyen d’obtenir dans chaque cas des descriptions cohérentes, d’identifier de la manière la plus sûre et la plus exhaustive les éléments d’un système particulier et d’aboutir à une comparaison qui ne soit pas arbitraire et hasardeuse.

Cette manière de voir les choses nous amène également à redéfinir le français commun ou, plus exactement, la notion même de langue française. Le français n’est pas ce que l’on trouve aujourd’hui dans les grammaires, les dictionnaires ou les traités de prononciation : ce n’en est qu’un aspect, qu’un emploi parmi d’autres, choisi comme objet de description pour des raisons précises et particulières à la situation linguistique de la France. Plus précisément, le français, c’est cela et autre chose. C’est la somme de tous les usages des locuteurs de cette langue, répartis en sous-ensembles intégrés et dotés chacun d’une valeur. Le français commun est alors vraiment, au sens strict, ce qui est commun à tous ces usages, qui n’est pas toujours ni nécessairement inscrit dans les ouvrages actuels de référence, où sont confondues description du français commun (description du système général de la langue française) et description du français français.

Enfin, le critère géographique n’est que l’un des critères possibles. On peut se demander si les critères d’appartenance sociale ne fourniraient pas une vue plus réaliste de la dynamique du système linguistique de la langue française. On pourrait ainsi voir si et comment les usages légitimes de chaque communauté tendent à se rapprocher d’une même supranorme et examiner si ce sont des éléments de même nature, sinon de même forme, qui différencient les infragroupes de locuteurs au sein de l’une ou de l’autre des sociétés.

Bibliographie

La politique linguistique québécoise : une fugue perpétuelle à trois voix

Résumé

La politique linguistique québécoise est une fugue à trois voix puisqu’elle fait interagir les dimensions sociale, législative et juridique de la société québécoise. La dimension sociale reste cependant déterminante puisque c’est à partir d’une prise de conscience collective des années 60 et 70 que les Québécois ont voulu s’assurer d’un espace culturel propre sous le contrôle de l’État. Le consensus sur le français seule langue officielle du Québec s’inscrit dans la Charte de la langue française, accompagné d’une volonté d’intégration des immigrants dans le respect des différences culturelles, du maintien du système scolaire anglais et de la promotion du français comme langue de travail dans les affaires. L’Office de la langue française, la Commission de protection de la langue française et le Conseil de la langue française assurent par ailleurs l’application de la législation linguistique, application qui n’est pas sans susciter des débats d’ordre juridique. La contestation la plus significative demeure celle qui touche à la constitutionnalité de la Charte de la langue française puisqu’elle illustre le conflit entre les conceptions canadienne et québécoise de la société. Le gouvernement fédéral a ainsi conçu la Charte canadienne des droits et libertés qui, intégrée à la loi constitutionnelle du Canada de 1981 rend la disposition québécoise inconstitutionnelle. Ce qui ne peut qu’effriter la confiance des Québécois à l’égard de cette loi et amoindrir leur détermination à la défendre continuellement.

En mars 1961, le Gouvernement du Québec créait un Office de la langue française, en même temps qu’un ministère des Affaires culturelles : ainsi se manifestait pour la première fois l’intention de l’État d’affirmer et de conforter l’identité culturelle particulière du Québec, dangereusement et profondément intégré dans le continent nord-américain, dominé à la fois par la langue anglaise et la culture américaine. En même temps débutait l’aventure de la politique linguistique québécoise, par le mauvais bout pour ainsi dire, puisque les préoccupations de l’époque avaient pour objet la qualité de la langue, dont le symbole était la chasse aux anglicismes, et puisqu’on pensait pouvoir redresser la situation linguistique du Québec en faisant appel à la conscience linguistique des Québécois et à la responsabilité personnelle des locuteurs.

À la même époque cependant, un certain nombre d’intellectuels gravitant autour du journal Le Devoir, de la revue Parti Pris et de l’Université de Montréal, dénonçaient le bilinguisme canadien comme facteur d’assimilation des francophones du Canada, affirmaient que la question de la langue est d’abord et avant tout une question de statut de la langue plutôt qu’une affaire strictement linguistique, démontraient qu’en l’état actuel des choses, la société québécoise vivait une situation d’aliénation culturelle, économique et politique aussi réelle que confortable. Au même moment, des écrivains, tournant le dos à la belle littérature écrite en bon et beau français européen, avaient recours à une caricature du français populaire montréalais pour illustrer cette aliénation : ce courant littéraire, amorcé en 1963 avec la publication du roman de Jacques Renaud, Le Cassé, dont les manifestations les plus symboliques sont sans doute le poème de Michèle Lalonde, Speak white (1967) et la pièce de Michel Tremblay, Les Belles-Sœurs (1968), a brusquement déchiré le voile pudique de la bonne conscience linguistique et culturelle de la bourgeoisie et révélé que ce petit peuple dont on dénonçait l’anglicisation et le laisser-aller linguistique était, en réalité, la démonstration de la pauvreté culturelle où conduit nécessairement le fait d’être colonisé, d’être les Nègres blancs d’Amérique (Pierre Vallières, 1968) et que c’était là notre avenir si rien n’était entrepris pour modifier le jeu des forces économiques et sociales. Enfin, pour d’autre raisons liées à l’avenir de la Confédération canadienne, le Gouvernement fédéral de l’époque avait créé en 1963 une Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme du Canada[1], dite commission Laurendeau-Dunton des noms de ses co-présidents, dont les travaux ont démontré sans ambiguïté le peu d’utilité du français dans la fonction publique fédérale et dans l’ensemble des activités économiques du pays, y compris au Québec, malgré le fait que ce fut la langue du plus grand nombre de citoyens.

Un fort courant d’opinion s’était donc peu à peu constitué au sein de la population francophone du Québec, qui réclamait l’intervention de l’État, non plus pour la sauvegarde de la culture française au Canada, mais plus réalistement pour la création d’un espace culturel québécois où toutes les conditions, économiques, politiques et sociales, d’épanouissement collectif seraient assurées et sous contrôle de l’État québécois, de manière à ce que nous puissions nous-mêmes définir notre propre avenir.

L’un des problèmes qu’il fallait régler de toute urgence était celui de la concurrence de l’anglais et du français au Québec même, d’où la création en 1968, par le Gouvernement du Québec cette fois, d’une autre Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec[2], dite Commission Gendron. Depuis lors, le dossier de la politique linguistique du Québec est toujours ouvert. Quatre lois ont été successivement présentées par trois Gouvernements différents et votées par le Parlement de Québec : la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (bill 63) en novembre 1969, la Loi sur la langue officielle (loi 22) en juillet 1974, la Charte de la langue française (loi 101) en août 1977 et la Loi modifiant la Charte de la langue française (loi 57) en décembre 1983. Par ailleurs, des citoyens anglophones ont contesté devant les tribunaux certaines dispositions de la loi; des jugements ont été rendus, qui altèrent ou modifient l’intention du législateur. Au fil des années, le Québec acquiert donc ainsi une expérience concrète en matière de politique linguistique, dont on peut aujourd’hui tenter de tirer quelques leçons.

Glen Gould, grand interprète de Bach, pensait que la fugue, de par sa structure de voix en alternance, chacune modulée en variations, était une forme musicale théoriquement perpétuelle, puisqu’il n’y avait aucune raison d’arrêter le mouvement qui tienne à la théorie musicale elle-même, mais plutôt uniquement à la contrainte de la durée, durée d’exécution et durée d’audition. Il en est ainsi de la politique linguistique, sauf que nous sommes aujourd’hui convaincus que les rebondissements de ce dossier sont réellement sans fin, à cause de l’interaction de trois voix elles-mêmes en variation perpétuelle : une voix sociale, une voix législative et une voix juridique. Voilà donc une fugue bien particulière, qu’il nous faut écrire en mot, mais dont le thème est la langue comme élément de l’organisation sociale d’une communauté bilingue ou multilingue.

1. La voix sociale

La première voix de notre fugue politique linguistique est la voix sociale, c’est-à-dire l’ensemble des éléments et phénomènes qui façonnent les intentions et revendications collectives, lesquelles finissent par déterminer la conduite des hommes politiques, les amenant à se définir un programme linguistique et à prendre, éventuellement, des mesures législatives en la matière lorsqu’ils sont ou accèdent au pouvoir. Cette voix se module en trois thèmes principaux : le thème binaire majorité/minorité, le thème évolution démographique et le thème projet collectif. On peut dire de cette voix q’elle est en majeur, puisqu’en définitive elle détermine les deux autres.

Au Québec, cette voix se réalise de la manière suivante.

1.1. Le thème binaire « majorité/minorité »

En fait, il s’agit ici de la composition démographique de la population du point de vue linguistique, mais aussi, par conséquent, du point de vue ethnique. La langue recoupe, synthétise, symbolise la totalité de la culture propre au groupe qui parle, d’où la grande part du non-dit dans un projet de politique linguistique.

La population du Québec est habituellement répartie ainsi :

1.2. Le thème « évolution démographique »

De cette saisie statique de la composition linguistique et culturelle de la population du Québec, il nous faut passer à l’aspect dynamique, beaucoup plus déterminant. Il s’agit en somme de considérer l’évolution numérique de chaque composante de la population globale sous deux angles, soit rétrospectivement, pour décrire l’évolution démographique des années récentes et constater s’il y a diminution ou augmentation de la proportion des locuteurs de chaque langue, notamment du français au Québec, soit prospectivement, en tentant de prévoir l’évolution des prochaines années en fonction des tendances constatées rétrospectivement et en fonction d’un certain nombre d’hypothèses, de la plus pessimiste à la plus optimiste. C’est le champ d’étude d’une nouvelle spécialité, la démolinguistique, en pleine expansion méthodologique au Québec[3].

Ce thème varie lui-même dans deux directions : L’intégration des minorités récentes (vers quelle communauté linguistique l’immigrant récent se dirige-t-il?); et les transferts linguistiques, c’est-à-dire les passages d’une langue à l’autre avec changement d’allégeance linguistique des enfants, soit des francophones vers l’anglais, soit des anglophones vers le français.

Avant l’adoption des lois linguistiques, les tendances observables au Québec étaient ainsi :

Les études de la commission Laurendeau-Dunton et de la commission Gendron ont démontré que ces tendances étaient attribuables à l’importance symbolique de l’anglais comme langue de promotion sociale et de succès économique.

Depuis l’adoption, par le Québec, de la Charte de la langue française et de diverses mesures susceptibles d’orienter les immigrants vers la communauté québécoise, il semble que les choses soient en train de changer, du moins dans le domaine de l’immigration et de l’éducation. Par exemple, en 1961, le taux d’accroissement au Canada en faveur de l’anglais était de 23% et de 0,46% en faveur du français. En 1968 et 1974, le pourcentage d’immigrants parlant uniquement le français était de 21%, en 1981, de 31%, pendant que la proportion d’immigrants parlant uniquement l’anglais passait de 38% à 19%. Le nombre d’anglophones bilingues a augmenté dans la région de Montréal, de 35% en 1971 à 53% en 1981. Malgré tout, les transferts linguistiques sont toujours favorables à l’anglais, ce qui confirme la persistance de son pouvoir d’attraction. En 1969-70,85% des jeunes allophones du Québec fréquentaient l’école anglaise et 1,6% des jeunes francophones, 2,5% en 1974-75. En 1982-83, la proportion d’allophones dans les écoles anglaises était descendue à 50,9% et tous les enfants francophones devaient être dans une école de langue française. La même année, la proportion d’enfants allophones inscrits dans les maternelles de langue française était de 70%, alors qu’elle était de 27% en 1971-72. Le bilan de la Charte de la langue française est donc positif dans le secteur scolaire[4].

1.3. Le thème « projet collectif »

La définition, l’adoption et l’application d’une politique linguistique supposent, au sein de la communauté concernée, une conscience linguistique en éveil, des aspirations communes et des consensus sur les objectifs à atteindre à court et à moyen terme. Les variations de ce thème sont donc nombreuses, les unes fortement affirmées et constantes, les autres volatiles et changeantes; il marque de ses mouvements toute la fugue politique linguistique, surtout la voix législative, à cause de la sensibilité des hommes politiques au chant de l’opinion publique.

Voici les grandes lignes de cette partition pour le Québec :

1.3.1. Conscience politique

Elle est devenue très vive et bien informée à la fin des années soixante et tout au long des années soixante-dix, mais uniquement au sein de la population francophone. Étrangement, les anglophones de la même époque n’ont pas pris au sérieux ces projets de politique linguistique ou n’ont pas cru que cela allait les toucher de près. Chose certaine, ils sont demeurés hors du débat. Aujourd’hui, on dirait que les francophones se sont endormis dans l’illusion d’une sécurité linguistique garantie par la Charte de la langue française, la conscience linguistique a diminué chez les jeunes[5] et on peut penser qu’ils n’ont pas la même vigilance que leurs aînés à l’égard de l’évolution de la situation linguistique.

En même temps, la minorité anglophone s’est perçue pour la première fois comme une minorité et s’est organisée pour faire valoir, avec retard mais aussi avec force de publicité, ses aspirations et ses demandes.

1.3.2. Les consensus chez les francophones

Par définition, un consensus est plus ou moins généralisé, donc plus ou moins contesté.

On peut dire que les Québécois sont largement d’accord sur les points suivants :

Par contre, comme exemple de consensus fragile, on peut citer la politique à l’égard de l’affichage et de la publicité où beaucoup voudraient revenir au bilinguisme, comme nous le verrons par la suite.

Enfin, disons que ce n’est pas parce qu’un consensus s’est établi sur un point que les tenants d’une autre opinion ont désarmé : se rallier est toujours transitoire et la lutte pour faire prévaloir un avis contraire au consensus se poursuit toujours, avec plus ou moins de vigueur, plus ou moins ouvertement, avec plus ou moins de chance de se concilier des hommes politiques influents. Le lobbying est une institution nord-américaine aussi vivante que discrète, ici comme ailleurs.

1.3.3. Les consensus chez les anglophones

Idéalement, les anglophones voudraient revenir au bilinguisme généralisé et, peut-être, par ce moyen, à la situation antérieure ou l’anglais prédominait.

Ceci n’est jamais dit ouvertement. On constate aujourd’hui deux stratégies dans les milieux anglophones : une stratégie de dénigrement systématique des intentions des Québécois, des faits et gestes du Gouvernement du Québec, notamment dans les médias de langue anglaise[6]; une stratégie d’entente, avec acceptation d’une partie de la législation linguistique, mais rejet de certains éléments, notamment l’affichage uniquement en français.

Il est difficile aujourd’hui de savoir ou de prévoir les intentions de la communauté anglophone à l’égard de la communauté francophone, d’autant que son influence dans le monde économique est forte, ce qui donne du poids à son lobbying. Pour les Québécois, cette inconnue est ressentie comme une menace, d’où leur méfiance à l’égard des Anglais, comme on dit habituellement.

1.3.4. Le mystère de l’opinion publique

Les consensus dont nous venons de parler sont, en général, formulés et véhiculés par des porte-parole, d’où le soin qu’il faut prendre pour apprécier leur crédibilité. D’une certaine manière, les sondages d’opinion peuvent être indicatifs, mais également dangereux à cause de la fragilité de cette méthodologie et des multiples interprétations qu’on peut leur donner, selon que les conclusions du sondage nous agréent ou pas. Chose certaine, il est toujours difficile de savoir ce que la majorité pense ou veut, certainement plus difficile que de parler en son nom.

Telle est la première voix de notre fugue.

2. La voix législative

La deuxième voix est la voix législative, c’est-à-dire la manière dont la politique linguistique se formalise dans des textes d’ordre législatif, comme la constitution d’un État, des articles de lois ou de règlements dont l’objet n’est pas strictement linguistique, par exemple une loi sur l’instruction publique, ou sur le commerce des aliments et drogues; mais ce peut être aussi une loi portant spécifiquement sur le statut des langues en présence et sur leur emploi dans les communications institutionnalisées.

La voix législative est en subordination à la fois à la voix sociale, que nous avons décrite précédemment, et à la voix juridique, dont nous parlerons par la suite. La voix sociale est en amont de la voix législative, en ce sens que les intentions collectives et les consensus qui en découlent amènent, en un premier temps, les hommes politiques à se préoccuper du dossier linguistique, le plus souvent à leur corps défendant, et à formuler une loi sur les langues qui va dans le sens de la volonté collective; dans un deuxième temps, la voix sociale influence l’évolution de cette législation, par le jeu des partis politiques et des changements de gouvernements, soit vers une plus grande précision des dispositions, soit vers un adoucissement de certains articles, ou même dans les cas extrêmes, l’abandon pur et simple de la loi. Les exemples de variations sont nombreux de par le monde contemporain. La voix juridique, au contraire, est en aval de la voix législative, puisqu’il s’agit cette fois de la contestation de la loi devant les tribunaux et de l’introduction d’un nouvel instrument dans notre fugue, le Juge. La voix législative est donc, comme on le voit, une voix en mineur.

Elle comporte quatre grands thèmes, que nous décrirons par le cas du Québec : le thème principes de l’intervention législative, le thème domaines d’intervention de la loi, le thème compatibilité avec les autres lois et le thème stratégie d’application de la loi.

2.1. Le thème « principes de l’intervention législative »

Une loi d’ordre linguistique, comme tout autre loi, s’insère dans un cadre et un ensemble législatif et suppose qu’on détermine les grands principes qui en constitueront l’armature.

Au Québec, toute loi doit tenir compte de deux grands paramètres : la Constitution canadienne et une tradition législative mixte, empruntant à la fois au Code napoléon et à la Common Law britannique. La Constitution canadienne reconnaît au Parlement du Québec la capacité de légiférer en matière linguistique dans les domaines de sa juridiction et à condition de ne pas entrer en contradiction avec elle-même. En matière linguistique, le Québec est donc un État souverain.

Beaucoup de lois linguistiques, dans les pays multilingues, reposent sur le principe de la territorialité, c’est-à-dire que l’usage des langues est défini en fonction d’un découpage du territoire : c’est le cas en Suisse, en Belgique, en Yougoslavie, par exemple. Le principe de territorialité s’applique d’une certaine manière au Québec, en ce sens que la juridiction du Parlement québécois se limite au strict territoire du Québec et ne peut, en conséquence, s’étendre aux francophones hors Québec. Mais, à l’intérieur même du Québec, il n’était pas possible d’appliquer le principe de la territorialité puisque les francophones et les anglophones sont indistinctement présents dans l’ensemble du pays, tout particulièrement dans la région de Montréal. Aucune frontière linguistique ne s’est historiquement définie au Québec, à la manière de la frontière wallonne-flamande en Belgique ou française-allemande en Suisse, qui remonte pour ainsi dire à l’époque de la description de la Gaule par Jules César.

Le Québec a donc opté pour le principe de la langue officielle unique. Le Préambule de la Charte de la langue française déclare que :

L’assemblée nationale (...) est donc résolue à faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires[7].

Ce principe fondamental est nuancé par l’intention explicite d’assurer l’épanouissement culturel des minorités, notamment par l’enseignement des langues d’origine et la protection des consommateurs d’autres langues que le français, surtout dans l’étiquetage des produits, la publicité des contrats, l’accès aux services. Le Préambule ajoute donc :

L’Assemblée nationale entend poursuivre cet objectif dans un climat de justice et d’ouverture à l’égard des minorités ethniques, dont elle reconnaît l’apport précieux au développement du Québec.

L’Assemblée nationale reconnaît aux Amérindiens et aux Inuits du Québec, descendants des premiers habitants du pays, le droit qu’ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine.

Les dispositions de la Charte découlent donc de trois principes : le français, langue officielle du Québec et langue normale et habituelle des communications; l’épanouissement culturel des minorités; la protection du consommateur et son accès aux services.

2.2. Le thème « domaines d’intervention »

Il s’agit ici de savoir sur quels domaines d’usage de la langue devrait porter ou porte effectivement une loi linguistique.

Disons au départ que la loi linguistique ne peut viser que les communications institutionnalisées, c’est-à-dire l’usage de la langue dans les situations ritualisées de communication. On ne peut, et il serait odieux de le faire, vouloir réglementer l’usage personnel de la langue, dans les communications entre individus. Il nous apparaît important de noter qu’une loi linguistique s’applique aux institutions et non aux individus en tant qu’individus[8].

Théoriquement, toutes les institutions d’une société sont susceptibles d’être touchées par une loi linguistique. En pratique, le choix dépend d’une foule de facteurs : la situation sociolinguistique de départ, l’état de l’opinion publique, la capacité terminologique d’une langue, la puissance législative du groupe en fonction de l’organisation juridique où il s’insère, les lois du marché économique, etc.

Au Québec, la Charte de la langue française touchait, au moment de son adoption, les domaines suivants;

Comme on le voit, il s’agit d’une loi globalisante, qui règle l’usage du français et des autres langues, dont l’anglais, dans les principaux secteurs de l’activité sociale.

2.3. Le thème « compatibilité avec les autres lois »

Au moment de sa préparation, la loi linguistique, comme toute autre loi, ne doit pas entrer en conflit avec une autre loi du pays ou avec une convention internationale à laquelle adhère le pays.

Il n’y a là rien de particulier, c’est plutôt un simple rappel. Donnons quelques exemples.

Des conventions internationales existent dans des domaines comme les raisons sociales, les marques de commerce, l’étiquetage des produits de consommation courante, en particulier les aliments et drogues. Il faut donc en tenir compte au moment de la conception d’un article de la loi, à cet effet. Par exemple, on ne peut forcer une entreprise à changer de nom, puisque la convention internationale stipule qu’elle doit garder le nom sous lequel elle a été constituée conformément aux règles du pays où la chose s’est faite : on peut tout ou plus l’inviter à se constituer de nouveau dans le pays d’accueil et en profiter pour modifier son appellation. Autre exemple, les marques de commerce, au Canada, sont de juridiction fédérale par appropriation de champ : le Québec ne pouvait donc pas légiférer à cet effet, même si les marques de commerce sont un puissant instrument de diffusion d’une langue, ici l’anglais, notamment par le fait qu’on finit souvent par désigner la chose par la marque.

Autre exemple, interne cette fois : la toponymie. Au moment d’une loi linguistique, il est bon d’y intégrer les dispositions relatives aux noms de lieux, mais aussi de tenir compte des règles linguistiques particulières à la toponymie, en particulier l’intérêt que présentent les couches successives de toponymes pour l’histoire. Règle générale, l’adoption d’une législation linguistique est une excellente occasion de regrouper dans une même loi toutes les dispositions du code en matière de langue : par exemple, l’étiquetage des aliments relevait au Québec de l’autorité du ministère de l’Agriculture avant d’être intégré aux lois linguistiques.

Ce principe de la compatibilité peut jouer des tours, comme nous le verrons par la suite.

2.4. Le thème « stratégie d’application »

Une loi doit être applicable, donc réaliste, et appliquée, donc contenir les mécanismes mêmes de son application.

Trois préoccupations ont guidé le législateur québécois à cet égard : confier à des organismes le soin de faire appliquer la loi et leur accorder, en conséquence, l’autorité requise pour le faire et les moyens financiers de s’acquitter de leurs fonctions; pour certaines dispositions de la loi, tenir compte des situations de départ variables d’un cas à l’autre et du temps nécessaire pour arriver aux objectifs fixés par la loi; enfin, définir des sanctions à imposer aux contrevenants de manière à ce que la loi soit prise au sérieux.

Les principaux organismes créés par la Charte de la langue française sont :

Certaines dispositions de la loi ne pouvaient pas être appliquées du jour au lendemain. La loi a donc prévu des échéances selon la difficulté de la tâche. Notamment, l’introduction du français comme langue de travail dans les entreprises se réalise par le biais d’un programme de francisation, négocié avec chaque entreprise, dont la réalisation est confiée à un comité de francisation composé de représentants de la partie patronale et de la partie syndicale sous la surveillance de l’Office de la langue française.

En cas d’infraction, si la Commission de protection de la langue française n’obtient pas du contrevenant qu’il respecte la loi, le procureur général intente les poursuites nécessaires. La loi fixe des amendes selon qu’il s’agit d’une personne physique, d’une personne morale ou d’une entreprise lorsqu’il s’agit du français, langue de travail.

Le drame de la voix législative est de s’écrire sous forme de loi, donc article par article, de fractionner une stratégie globale en une mosaïque de dispositions, avec comme conséquence une lecture éclatée et des débats d’interprétation de plus en plus byzantins. Ainsi, au fil du temps, se perdent de vue les grands objectifs collectifs au départ de la loi et s’effrite le sentiment de la légitimité de la loi et de chacun de ses articles. On revient ainsi à la voix sociale, comme la seule possibilité ou de reconfirmer les dispositions de la loi ou de définir l’orientation de ses modifications. La voix législative est vraiment une voix en dépendance de la voix sociale.

3. La voix juridique

La contestation devant les tribunaux d’un chapitre ou d’un article de la loi linguistique, ou d’un règlement découlant de la loi elle-même, met en relief le soin qu’il faut prendre lors de la rédaction d’une loi ou d’un règlement en vue d’en assurer la solidité devant les tribunaux. D’un autre point de vue, la répétition de jugements défavorables à la loi entraîne des conséquences d’ordre sociolinguistique importantes, qui peuvent modifier substantiellement les attitudes des citoyens à l’égard de l’ensemble de la loi et non des seuls articles touchés par le ou les jugements.

Nous illustrerons notre propos à partir du destin juridique de la Charte de la langue française du Québec, d’après l’excellente analyse qu’en a faite le Conseil de la langue française dans un avis au Ministre déposé en janvier dernier[9].

La Charte de la langue française, ou les règlements qui en découlent, ont fait l’objet de sept jugements devant les tribunaux, dont trois sont actuellement en appel. Les causes de ces procès ne sont pas de même nature : quatre relèvent de divergences quant à l’interprétation d’un article de la loi ou d’un règlement, deux ont comme point de départ la contestation de la constitutionnalité d’une disposition de la loi par rapport à la Constitution du Canada, enfin la dernière repose sur une éventuelle incompatibilité juridique entre la Charte de la langue française et la Charte québécoise des droits de la personne.

Résumons rapidement les cas d’interprétation :

  1. mars 1984 (Cour d’appel, affaire Miriam) : un employeur n’est obligé d’utiliser le français dans ses communications que lorsqu’il s’adresse à l’ensemble de son personnel et non à chacun de ses employés.
  2. avril 1984 (Cour supérieure, affaire McKenna) : la distribution des brochures bilingues dans un lieu public est permise.
  3. mars 1982 (Cour supérieure, affaire Devine) : le Québec a le droit de prescrire l’usage exclusif du français dans l’affichage public. Cause en appel.
  4. août 1984 (Cour d’appel, affaire Nancy Forget) : deux articles du règlement de l’Office de la langue française sur les tests linguistiques pour les professionnels sont déclarés invalides. Cause en appel.

Les causes relevant de la constitutionnalité de la Charte de la langue française par rapport à la Constitution du Canada sont plus significatives et d’une plus haute valeur symbolique. Il y en a deux, très différentes l’une de l’autre.

La première porte sur le chapitre de la « La langue de la législation et de la justice », chapitre III de la Charte de la langue française de 1977. Sous couvert de la capacité du Québec de modifier sa propre Constitution, ce chapitre stipulait que, dorénavant, les lois du Québec seraient publiées uniquement en français, avec version anglaise disponible, de même que les jugements des cours du Québec, avec traduction disponible également. Le Manitoba avait fait de même à la fin du XIXe siècle, mais sans assurer la version en français. La Cour Suprême du Canada a décidé en 1979 que ces articles étaient inconstitutionnels, puisqu’ils dérogeaient à l’article 133 de la Constitution du Canada selon lequel la langue française et la langue anglaise ont un statut égal au Québec en matière de législation et de justice et qu’en conséquence la législation au Québec doit être simultanément dans l’une et l’autre langue et que l’usage de l’une ou de l’autre langue doit être égal devant les tribunaux. La Cour Suprême a rendu un jugement du même esprit contre le Gouvernement du Manitoba, mais quatre-vingts ans après la suppression du français dans cette province, au moment où la minorité de la langue française est en voie de disparition par assimilation ou migration vers le Québec.

La seconde est beaucoup plus intéressante, parce qu’elle révèle la différence d’objectif entre le Canada et le Québec, le Canada se préoccupant d’une protection juridique des droits et minorités dans tout le Canada indépendamment de l’effet réel dans chaque province des dispositions juridiques ainsi prises au niveau fédéral, le Québec désirant que les minorités francophones du Canada aient dans les faits les mêmes droits que la minorité anglophone au Québec. Mais aussi, on verra ici par quel subterfuge juridique le Parti libéral de l’époque est parvenu à contrer la Charte de la langue française. Le point en litige est la délimitation des catégories d’enfants ayant le droit de fréquenter l’école anglaise. Le Gouvernement du Québec avait décidé de considérer ceux des Canadiens qui viennent s’installer au Québec de la même manière qu’un immigrant venant d’ailleurs, à moins qu’un accord, dit de réciprocité, ne soit signé entre la province de provenance des personnes et le Québec, garantissant l’accès à l’école française à la minorité anglophone au Québec. Aucune province n’a accepté un semblable accord.

L’objet du débat était le paragraphe a) de l’article 73 de la Charte, qui se lisait comme suit : « Par dérogation à l’article 72, peuvent recevoir l’enseignement en anglais, à la demande de leur père et de leur mère, a) les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec l’enseignement primaire en anglais. » Le complément circonstanciel « au Québec » avait pour effet d’obliger les parents anglophones des autres provinces du Canada à envoyer leurs enfants à l’école française lorsqu’ils émigraient au Québec. C’est ce qu’on a appelé par la suite « la clause Québec ».

Le paragraphe a) de l’article 73 était constitutionnel au moment de son adoption et l’est demeuré cinq ans. Entre-temps, le Gouvernement fédéral s’est porté à la défense des émigrants anglophones, sous couvert de la protection des droits des minorités anglophones et francophones du Canada, donc au nom d’une conception canadienne de la société. Les grandes lignes de la stratégie fédérale ont été les suivantes. Première étape, mise au point progressive de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés, dont le paragraphe no. 1 se lit comme suit :

Les citoyens canadiens : a) dont la première langue apprise et encore comprise est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province où ils résident, b) qui ont reçu leur instruction, au niveau primaire, en français ou en anglais au Canada et qui résident dans une province où la langue dans laquelle ils ont reçu cette instruction est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province ont, dans l’un ou l’autre cas, le droit d’y faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans cette langue.

Le paragraphe 3 a) stipule que ce droit « s’exerce partout dans la province où le nombre des enfants (...) est suffisant pour justifier à leur endroit la prestation, sur les fonds publics, de l’instruction dans la langue de la minorité. » Deuxième étape : mise au point de l’article 1 de la Charte canadienne des droits et libertés, qui se lit comme suit :

La Charte canadienne des droits et libertés garantit les droits et libertés qui y sont énoncés. Ils ne peuvent être restreints que par une règle de droit, dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d’une société libre et démocratique.

La référence à un projet de société est on ne peut plus explicite et il revenait au Québec de prouver que l’article 73 a) de sa Charte de la langue française était une restriction « raisonnable », « dans le cadre d’une société libre et démocratique ». Troisième étape : l’insertion de la Charte canadienne des droits et libertés dans la Constitution canadienne, dont l’article 52 stipule qu’elle est « la loi suprême du Canada; elle rend inopérantes les dispositions incompatibles de toute autre règle de droit. » Quatrième étape : accord des Provinces, sauf du Québec, sur les modalités du Rapatriement de la Constitution (5 novembre 1981) et vote de la Loi constitutionnelle du Canada le 2 décembre 1981, par le Parlement d’Ottawa malgré le refus réitéré du Québec d’y adhérer. La contestation de l’article 73 a) de la Charte de la langue française pouvait donc s’inscrire devant les tribunaux, en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés et en vertu de la Loi constitutionnelle du Canada. Tout était bien prêt. Le Juge a donc déclaré que l’article 73 a) était inconstitutionnel. En fait il aurait mieux valu, par respect pour l’Histoire, déclarer que l’article 73 a) était devenu inconstitutionnel de par la volonté expresse du Gouvernement fédéral.

Il s’agit vraiment ici d’un conflit entre deux conceptions de la société, deux conceptions des droits et devoirs de la majorité et des minorités. Cela est si vrai que le Juge n’a pas hésité à traiter la société québécoise de société totalitaire à cause de l’article 73 a), bien qu’il ait été voté par un parlement légitime d’une société que nous continuons à considérer comme libre et démocratique. Le Québec a ainsi perdu une part de son pouvoir de se définir en tant que société. Quant aux minorités francophones hors Québec, il faudra attendre qu’elles inscrivent leurs propres procès devant les tribunaux pour savoir si la nouvelle Charte canadienne des droits et libertés change quelque chose à leur sort actuel[10].

Enfin, dernier cas, la règle de l’affichage public uniquement en français, sauf dans certaines circonstances, définies par la loi, relatives aux institutions et aux activités culturelles ou économiques directement liées à la culture d’une minorité, est devant les tribunaux, en appel d’un jugement de la Cour supérieure du Québec. Alors que le législateur a considéré que l’affichage public était assimilable à une communication institutionnalisée, puisque le message est destiné à tout le monde indistinctement et que l’ensemble des affiches donne au Québec son image linguistique extérieure, le Juge a été d’avis que le fait d’afficher dans une langue était du domaine privé, assimilable donc à une communication individualisée, et relevait en conséquence du droit à la liberté d’expression, tel que garanti par la Charte québécoise des droits de la personne. Il a ainsi conclu que l’interdiction d’une autre langue que le français dans l’affichage allait à rencontre de la liberté d’expression. Le fond de la question est donc la définition même de l’affichage public. Chose certaine, le législateur québécois n’avait certainement pas l’intention d’entrer en conflit avec lui-même en faisant adopter l’une et l’autre Charte.

Tirons rapidement quelques conclusions.

Aucun des jugements rendus ne contredit le pouvoir du Québec à légiférer en matière de langue, ni ne conteste

l’existence ou l’affirmation des droits linguistiques fondamentaux des Québécois, c’est-à-dire le droit fondamental de communiquer en français, de s’exprimer en français, de travailler en français, d’être informé et servi en français, ou de recevoir de l’enseignement en français[11].

On pourrait donc penser que l’essentiel est sauf, ce qui est peut-être vrai du point de vue strictement législatif, mais ce qui est moins sûr du point de vue social. D’abord parce que ces jugements contredisent l’objectif global de la Charte de la langue française qui est de « faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires », selon le Préambule de la Charte. Ensuite, parce que l’effet répétitif des jugements défavorables à la Charte effrite la confiance des Québécois à l’égard de cette loi et amoindrit leur détermination à la défendre perpétuellement, la loi risquant d’être considérée comme le rocher de Sisyphe. Enfin, dans le cas de l’affichage public, la valeur symbolique de ces dispositions est telle qu’un retour à l’affichage bilingue, surtout dans la région de Montréal, est considéré par les Québécois comme l’échec complet de la politique linguistique, même si ce sentiment est contraire aux faits.

On comprend peut-être mieux, maintenant, pourquoi nous pensons qu’une politique linguistique est une sorte de mouvement social en variation continuelle.

La voix sociale de cette fugue, voix en ton majeur, détermine la forme et le contenu de la législation linguistique, mais aussi les modifie soit de par sa propre évolution, soit par rebondissement au choc des jugements successifs sur la psychologie collective. Elle est à la fois la garantie la plus sûre de l’existence et du contenu de la loi, mais aussi la source de son affaiblissement si, par malheur, elle cesse de s’y intéresser ou abandonne certains objectifs au fil des années.

La voix législative, en ton mineur, fournit une assise institutionnelle et juridique solide à la politique linguistique, qui agit à la fois comme élément d’une paix linguistique de plus en plus confortable à mesure que les attitudes lui deviennent favorables et comme force d’inertie à des mutations trop brusques et trop aléatoires de l’opinion publique et des intentions électoralistes des hommes politiques; mais en même temps, elle est entièrement entre les mains du Législateur qui peut la modifier quand bon lui semble et comme il l’entend, en harmonie plus ou moins heureuse avec la voix sociale; enfin, certains de ses articles sont annulés ou modifiés par les Tribunaux, en conformité avec la seule logique juridique, sans égard aux consensus de la voix sociale, du moins en principe.

La voix juridique, en contre-point de la voix sociale et de la voix législative, de par l’indépendance que lui confère la Constitution, en cas de procès, juge de l’interprétation de la loi ou de sa compatibilité à l’égard d’autres lois, ce qui peut remettre en marche, par ricochet, la procédure législative en vue de se conformer aux jugements ou en vue d’arrêter de nouvelles dispositions qui satisferaient aux vices juridiques constatés; mais aussi, de par l’Autorité dont elle jouit dans la société, la voix juridique peut influencer la voix sociale et modifier ainsi les consensus à la base de la législation linguistique.

La mise en forme d’une politique linguistique est donc un processus complexe et délicat. Le bilinguisme ou le multilinguisme des États rendent inévitable, d’une manière ou de l’autre, qu’on s’y engage. La seule chose que l’on puisse souhaiter, dans l’espoir du bonheur des peuples, c’est qu’on s’y engage avec d’autant de détermination que de prudence, dans un respect des minorités qui ne contredise pas les droits de la majorité, selon les caractéristiques juridiques et la situation sociolinguistique de chaque pays et de chaque région.

Notes

Le régionalisme lexical : un cas privilégié de variation linguistique

Il m’apparaît nécessaire, en guise de note préliminaire à cet exposé, d’indiquer rapidement les aires linguistiques que j’ai observées et dont la connaissance inspire les considérations soumises ici à votre attention.

En premier lieu, et bien évidemment, l’aire linguistique québécoise et canadienne  : d’abord, du point de vue de l’enseignement du français, langue maternelle, pendant sept ou huit années de carrière consacrées à la formation du personnel de l’enseignement primaire et secondaire; ensuite, comme linguiste considérant les choses dans le cadre strict du structuralisme, puis de la sociolinguistique; enfin, comme directeur de l’Office de la langue française, donc du point de vue de l’aménagement linguistique.

Ensuite, l’aire africaine  : d’abord, en ce qui concerne l’usage du français dans les divers pays de cet immense continent, grâce surtout aux travaux qui ont permis la préparation et la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, ouvrage d’une grande importance tant théorique que méthodologique et qui sort la notion de régionalisme du strict cadre des relations du français central avec ses variations régionales ou avec l’anglais, donc de la perspective qui est en général la nôtre; mais l’aire africaine m’a aussi fait déboucher sur la variation des langues africaines elles-mêmes, y compris lexicale, mais cette fois-ci, dans l’optique de l’établissement d’une langue standard, donc en amont de la situation sociolinguistique des langues européennes (Corbeil 1984b, p. 60-68).

Enfin, l’aire arabophone, qui présente d’importantes analogies avec le cas du français, en ce que la langue arabe possède d’une part un standard bien établi (l’arabe classique), décrit par la tradition grammairienne, illustré par une littérature, cristallisé dans un texte religieux, le Coran, ce qui introduit une dimension sacrée dans le débat linguistique, mais langue qui possède aussi, d’autre part, des dialectes relativement éloignés de l’arabe classique, mais qui sont les véritables langues maternelles des locuteurs arabes, d’où une sorte de diglossie arabe classique/arabe dialectal fort mal analysée jusqu’à maintenant. De plus, le lexique de la langue arabe étant aujourd’hui déficitaire, surtout dans les vocabulaires de spécialités, beaucoup de lexicologues et terminologues arabes sont d’avis qu’on pourrait puiser dans la tradition et la créativité dialectales beaucoup de termes aptes à désigner des notions nouvelles. Nous retrouvons ici le problème de la relation entre langue centrale et langue régionale, mais cette fois sous l’angle de la contribution des lexiques régionaux au développement du lexique général de la langue.

Pour ma part, je tire de ce cheminement deux conclusions  : la variation linguistique est un phénomène universel et continu; la variation lexicale, donc ce que nous avons appelé jusqu’ici les régionalismes, n’est qu’un cas particulier de variation linguistique. Il m’apparaît également que l’une des tâches les plus importantes pour la linguistique d’aujourd’hui est l’élaboration d’une théorie et d’une méthodologie de la variation linguistique, applicable non seulement aux langues standardisées, mais aussi aux langues en cours de standardisation, donc en s’éloignant de l’eurocentrisme qui caractérise actuellement la linguistique.

Il y a donc trois aspects principaux au sujet qui nous occupe ici  : un aspect didactique, en considérant le rôle du dictionnaire comme instrument de référence dans l’enseignement de la langue maternelle et de la langue seconde; un aspect guide de l’usage pour l’emploi de la langue dans les communications institutionnalisées; enfin, un aspect stratégie de communication si l’on se place du point de vue de l’insertion des usages québécois dans l’ensemble de la communauté de langue française.

Ceci étant dit, jetons un coup d’œil, aussi rapide que critique, sur ce syntagme binotionnel régionalisme lexical, ce qui nous amènera à partager nos propos entre la notion de français régional et l’aspect lexical du français régional, donc la forme que devrait prendre un éventuel dictionnaire du français au Québec et, conséquemment, la méthodologie à suivre pour l’élaborer.

La langue est d’abord un comportement, c’est-à-dire un geste de communication entre personnes appartenant à une communauté linguistique, dont la taille peut varier considérablement soit d’après la mobilité de chaque individu, soit d’après la dispersion d’une même langue dans un espace plus ou moins grand, selon que l’observateur considère le locuteur ou le système linguistique.

Si l’on se place du point de vue de la communauté linguistique, c’est-à-dire du sociolecte, et non du point de vue de l’individu, donc de l’idiolecte, il apparaît que les comportements linguistiques sont soumis à une double dynamique, la variation et la régulation (Corbeil 1983, p. 281-303).

La variation provient de ce que chaque groupe de la société se caractérise par un usage particulier du code linguistique commun, dont l’écart par rapport à ce code peut être plus ou moins considérable et affecter l’une ou l’autre, ou la totalité des composantes du système linguistique, phonologie (donc prononciation et intonation), morphologie, syntaxe, sémantique (donc lexique). Deux observations, en relation avec notre propos, s’imposent ici. En se construisant, le structuralisme, puis ensuite la linguistique transformationnelle, ont éliminé de la notion de pertinence les phénomènes linguistiques qui ne modifiaient pas le contenu sémantique du message, donc tous les éléments liés à la variation sociale (Corbeil 1984a, p. 37). En conséquence, les linguistes ont peu réfléchi à la pertinence sociale des faits linguistiques; les notions les plus stimulantes sur ce point nous ont été fournies par des philosophes, par exemple la distinction entre expression et communication chez Gusdorf (Gusdorf 1952), par des anthropologues, par exemple la notion de modèle de comportement chez Linton (Linton 1959) ou par des sociologues, par exemple Bourdieu avec ses travaux sur la reproduction (Bourdieu 1964 et 1970) ou sur le marché linguistique (Bourdieu 1982). A contrario, l’analyse des fonctions linguistiques chez les linguistes, par exemple celle de Jakobson (1963), qui continue à être citée parce que c’est la seule connue, est strictement tributaire du circuit de la communication. Nous lui en avons substitué une autre, davantage sociolinguistique, (Corbeil 1980a, p. 75), où nous introduisons la notion de fonction intégrative, qui permet de prendre en compte le phénomène d’appartenance à une communauté linguistique, ou son contraire, le rejet, et qui peut expliquer le processus de modélisation du comportement linguistique de chaque locuteur.

Ainsi en arrive-t-on à la régulation linguistique, que nous avons définie comme « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un infragroupe donné sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes » (Corbeil 1983, p. 283). Ce qui suppose qu’au sein du groupe, ou de chaque sous-groupe, un consensus s’est établi sur le modèle linguistique à suivre et que ce modèle est illustré soit oralement, par des locuteurs prestigieux (ceci est particulièrement important dans les communautés à tradition orale, exclusive ou dominante), soit graphiquement, par la littérature, mais aussi et peut-être surtout par les journaux. Il n’est pas nécessaire que ce modèle soit décrit pour qu’il fonctionne, mais on note que l’appareil de description joue un rôle normatif important lorsqu’il existe, surtout les grammaires et les dictionnaires. Selon la taille de la communauté linguistique, il existe plusieurs modèles linguistiques distribués dans deux directions, vers les groupes les plus petits (par exemple le français populaire de Montréal) ou vers les groupes les plus grands (par exemple le français dit international), ce qui nous amène à nommer norme le modèle linguistique dominant au sein de la communauté linguistique d’appartenance, infranorme le modèle linguistique de chaque groupe particulier et supranorme le modèle linguistique de la communauté linguistique dispersée. Cette multiplicité des modèles linguistiques crée un marché linguistique (Bourdieu 1982) où chaque comportement prend sa valeur, son prix; mais elle entraîne aussi un phénomène de concurrence sociolinguistique, dont nous avons ramené à quatre les principes dynamiques de fonctionnement  : le principe de convergence, le principe de dominance, le principe de persistance et le principe de cohérence (Corbeil 1983, p. 296 et suiv.).

Dans la perception de cette dynamique, l’aspect lexical, le mot, joue un rôle de premier plan, pour au moins trois types de motifs d’ordre différent, mais d’égale importance. Le lexique, tout comme la prononciation mais à un degré moindre, est un aspect externe du système linguistique, donc facilement repérable par les « étrangers », entendus ici comme étant ceux qui ne sont pas de la même communauté linguistique que le locuteur. Le mot est donc l’un des éléments qui sert de repère à la délimitation des zones de variation d’usages linguistiques et, en conséquence, à la classification des locuteurs dans l’une ou l’autre zone ainsi délimitée. Nous pensons que ceci se vérifie surtout du mot en tant que réalité sonore ou écrite (signifiant) et plus difficilement de l’aspect sémantique du mot (signifié), qui est du domaine implicite de la langue, donc moins facilement repérable de prime abord. Autrement dit, autant il est facile de repérer un mot propre à un groupe ou à un sous-groupe (débarbouillette et bobette, par exemple, ou boubou et couscous), autant il est difficile de déterminer si les mots ont réellement la même signification et la même connotation chez deux locuteurs de deux communautés différentes (torrent, ambassade, hirondelle, par exemple, mots en apparence inoffensifs, mais à sens différents, le premier entre le Québec et Paris, les deux derniers entre l’Afrique et l’Europe-Amérique). Il faudra tirer les conséquences méthodologiques de ce fait plus tard. D’autre part, la divergence des mots et des sens attribués aux mêmes mots complique ou perturbe la communication entre locuteurs de groupes différents. À l’intérieur d’une même communauté linguistique et, a fortiori, d’une communauté à une autre, la tendance à réduire ces divergences est directement proportionnelle à la fréquence des communications entre des locuteurs appartenant à des sous-groupes ou à des groupes différents. Ceci est l’une des causes principales du phénomène de la régulation linguistique, ici lexicale, et de l’uniformisation ou de la normalisation des vocabulaires de spécialités. Enfin, d’un point de vue complètement différent, on note que le vocabulaire, à cause même de son caractère explicite, sert de marqueur d’appartenance à une communauté linguistique particulière, de moyen d’affirmation face aux autres de sa propre identité culturelle (Corbeil 1984c) et, à la limite, d’instrument de lutte politique et idéologique, si l’on se rappelle, par exemple, l’emploi par des écrivains québécois du français populaire urbain comme moyen de faire prendre conscience de l’aliénation culturelle et économique de la nation québécoise, ou la tentative de créer un nouveau vocabulaire des institutions lors de la Révolution française, expérience reprise de nos jours par certains gouvernements africains. Nous sommes ici sur le terrain strictement sociologique, avec fortes retombées en lexicographie.

On comprend alors mieux l’engouement de presque tous les locuteurs d’une même langue pour cet aspect particulier de la variation linguistique et la fascination que le lexique exerce chez tous ceux qui s’intéressent à l’observation et à la description des faits linguistiques. Nous dirions d’ailleurs la même chose de la phonétique et de la phonologie. D’autre part, ce type d’étude est à la fois fragile, pour le linguiste lui-même et, à plus forte raison, pour l’amateur, mais en même temps absolument nécessaire.

L’étude est fragile si l’on prend comme point de départ la notion de français régional et la méthodologie des ismes qui en découle, comme on le fait le plus souvent. J’ai tenté récemment (Corbeil 1984a) d’expliquer pourquoi. Sans reprendre toute cette analyse ici, résumons-la tout au moins en quelques traits. 11 est difficile d’arriver à une définition de la notion de français régional qui résiste à une analyse critique attentive, autant pour la délimitation de l’espace ainsi circonscrit que pour le choix des critères permettant d’inclure ou d’exclure ce qui lui est propre  : force nous est de constater que cette notion n’est utile qu’à la condition qu’on n’y regarde pas de trop près, un peu comme nous le faisons de l’usage du mot mot, en sachant très bien qu’il est aussi flou que commode. Du point de vue méthodologique, le point de départ français régional nous fait déboucher sur la comparaison français standard/français régional, dont les deux termes sont imprécis, le français standard étant, lui aussi, une zone délimitée arbitrairement, surtout sur la base du français des locuteurs instruits des agglomérations urbaines de France, notamment Paris; pour comparer, il faut des données comparables et je ne crois pas que nous disposions aujourd’hui de tous les renseignements nécessaires pour comparer un à un les faits de lexique en usage dans les diverses communautés linguistiques faisant usage de la langue française. L’expérience de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire est une excellente démonstration de cette impossibilité. Enfin, la méthodologie des ismes repose sur la capacité de l’observateur à identifier tout ce qui est susceptible de varier, ce qui n’est évidemment pas possible  : nous faisons face à un nouvel arbitraire, celui du choix des éléments soumis à l’analyse. Enfin, cette méthodologie ne peut déboucher que sur la mise en relief des différences, avec comme conséquence l’hypertrophie de l’esprit de clocher au détriment de l’esprit de solidarité, ce qui caractérise et dessert déjà assez ce qu’il est convenu d’appeler la francophonie et, en particulier, les relations France-Québec.

Mais en même temps, cette étude est nécessaire, je dirais même indispensable. La raison essentielle, dont tout le reste découle, m’apparaît être la définition et l’illustration de la norme lexicale reconnue par la communauté linguistique d’appartenance, norme qui ne peut être celle d’une autre communauté, pour la raison fondamentale que la légitimité linguistique ne peut provenir que de la communauté elle-même, et parce que c’est le seul moyen d’intégrer au lexique, avec leur valeur exacte, tous les éléments de la culture de la communauté. La description du lexique doit alors être globale et inclure tous les mots en usage dans la communauté, avec tous leurs sens et indication de leur valeur sociolinguistique. Découlent de cette première raison deux autres motifs qu’il vaut la peine d’évoquer  : d’une part, le besoin d’une norme lexicale pour l’usage de la langue dans les communications institutionnalisées (en son absence actuelle, c’est ce qui explique que la Charte de la langue française donne à l’Office de la langue française un pouvoir de normalisation, pour éviter que des contestations juridiques se fondent sur l’usage parisien au détriment de l’usage québécois, par exemple pour l’interprétation du texte d’un contrat ou la désignation des produits de consommation); d’autre part, pour étayer le sentiment de sécurité linguistique des locuteurs québécois, surtout lorsqu’ils font face à des choix linguistiques et qu’ils cherchent sur quoi les fonder (Corbeil 1980b).

Sur quelles conclusions débouche-t-on lorsqu’on regarde les choses de la manière dont je l’ai fait précédemment? Voici celles que je vous propose.

Il me semble devenu nécessaire aujourd’hui, pour le plus grand profit de la communauté francophone globale, de redéfinir la notion de langue française commune pour la bien distinguer d’une part de la norme linguistique de la communauté de France (le français français), d’autre part du français décrit qui tend à se confondre avec cette norme. Le français commun devrait se définir comme tout et uniquement tout ce qui est commun aux locuteurs du français, indépendamment de la prédominance d’un usage sur tous les autres. Nous n’avons aucune idée de ce qu’est ce français commun, mais son existence est certaine de par le fait de l’intercompréhension des locuteurs francophones. Son affirmation claire aurait au moins l’avantage de remettre tous les faits dans la bonne perspective sociolinguistique, celle de la variation comme règle générale, avec l’économie du marché linguistique comme conséquence.

Deuxième conclusion  : il me semble qu’il nous faut abandonner le concept de français régional et la méthodologie de la comparaison qui en découle. Notre objectif doit être de décrire le français au Québec, exactement comme si nous étions la seule communauté linguistique de langue française qui existât, c’est-à-dire en y incluant tous les mots en usage, dont il faudrait faire soigneusement l’inventaire des sens et déterminer les connotations, en prenant comme norme l’usage légitime québécois. La comparaison avec la France et les autres communautés ne peut venir qu’après cet effort de description de notre propre usage. Les travaux en cours permettront de disposer de matériaux pour une telle entreprise.

Enfin, du point de vue de la communauté francophone globale, il faut travailler à discréditer l’idéologie d’une seule norme du français en faveur d’une vision réaliste des choses, qui est celle de l’existence de plusieurs normes légitimes de l’usage du français, avec, en corollaire, l’acceptation de la variation linguistique et une stratégie de communication neutralisant les variantes quand la situation de communication l’exige.

Bibliographie

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CORBEIL, J.-Cl. (1980a), L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, 154 p.

CORBEIL, J.-Cl. (1980b), « Les choix linguistiques », dans Actes du colloque “La qualité de la langue... après la Loi 101” (Québec, 30 septembre-3 octobre 1979), Québec, Conseil de la langue française, p. 46-52.

CORBEIL, J.-Cl. (1983), « Éléments d’une théorie de la régulation linguistique », dans La norme linguistique, textes présentés par É. Bédard et J. Maurais, Québec-Paris, Conseil de la langue française-Le Robert, p. 281-303.

CORBEIL, J.-Cl. (1984a), « Le “français régional” en question », dans Cahiers de l’Institut de linguistique de Louvain t. 9, 3-4 (Langues et cultures, mélanges offerts à Willy Bal), Louvain-la-Neuve, Cabay, p. 31-44.

CORBEIL, J.-Cl. (1984b), « Réflexion sur la relation entre variation linguistique et langue standard », dans Études créoles, vol. VII, n° 1-2, p. 60-67.

CORBEIL, J.-Cl. (1984c), « Aménagement linguistique et développement », dans Guy RONDEAU, Introduction à la terminologie, Chicoutimi, Gaétan Morin, p. XV-XXXIV.

GUSDORF, G. (1952), La parole, Paris, P.U.F., 126 p.

Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (1983), Montréal-Paris, AUPELF-A.C.C.T., LIII + 551 p. (les lettres A-B, C-F et G-O ont paru en fascicules en 1980, 1981 et 1982).

JACOBSON, R. (1963), Essai de linguistique générale, Paris, Éditions de Minuit, 260 p.

LINTON, R. (1959), Les fondements culturels de la personnalité, Paris, Dunod, 125 p.

Discussion

Lionel Boisvert, Université Laval : Je suis bien conscient que nous sommes ici dans une situation formelle de discours, mais en vous écoutant — et je suis certain qu’on arriverait à la même conclusion après les interventions de l’ensemble des conférenciers québécois — je me disais que l’usage que vous pratiquez pourrait être à peu près adéquatement décrit par les dictionnaires et les grammaires « île-de-franciens » ou du français standard actuel. Alors, est-ce que cela reviendrait à dire que, dans une situation formelle de discours comme celle qui est la nôtre ici, ou au fur et à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie des usages, même québécois, on ne tendrait pas à se rapprocher des usages décrits par les dictionnaires du français standard et, par voie de conséquence, est-ce que cela ne donnerait pas un semblant de légitimité à une démarche différentielle si, à partir d’un certain niveau, les usages québécois se confondent pour l’essentiel avec l’usage du français dit standard?

D’autre part, je suis tout aussi conscient qu’on peut hiérarchiser les usages québécois de façon interne. Je me demande cependant s’il serait raisonnable de penser qu’au niveau de ce qu’on appelle la supranorme tous les usages peuvent peser d’un poids égal. Est-ce que sur le marché ou la bourse aux usages, l’usage de la communauté la plus forte démographiquement, politiquement, économiquement, etc., ne sera pas toujours un peu plus égal que les autres et, finalement, ne jouira-t-il pas toujours d’un statut particulier qui fera qu’il sera toujours vu comme un point de référence pour l’ensemble de la communauté linguistique? Ce que vous appelez l’idéologie de la comparaison, que l’on rejette par la porte d’en avant, ne reviendra-t-il pas toujours par la porte d’en arrière?

Jean-Claude. Corbeil : Dans la première partie de la question, je pense qu’il serait utile de faire un commentaire d’ordre quantitatif, en ce sens que je ne pense pas qu’il y ait un très grand nombre d’éléments qui soient véritablement différents entre la communauté francophone du Québec et la communauté francophone européenne. Et je pense que cet aspect quantitatif est justement celui qu’il faut mettre en relief, parce que, si l’on prend une technique de type comparatif, on finira par faire oublier que la plus grande partie des éléments sont des éléments en commun et on finira par penser que la quantité ou l’importance des différences est plus grande qu’elle ne l’est en réalité. En fait, on peut essayer théoriquement de se faire une idée de la marge; mais, lorsqu’on écoute les discours des francophones parlant entre eux des autres, on se rend compte qu’ils sont toujours en train de mettre en relief l’importance de la différence et qu’en définitive c’est une sorte de sport national francophone que de dire  : « Vous ne parlez pas comme moi et voici la preuve de ce que j’affirme. » J’aimerais y substituer une autre manière de voir les choses qui est celle d’une description complète de chacun des usages liés à des communautés linguistiques qui intégrera la totalité des faits linguistiques eux-mêmes, y compris les éléments divergents, de manière à ce qu’on ait une très bonne idée à la fois de ce qui est commun et de ce qui est différent. Ce que je crains dans la technique de la comparaison, c’est, d’une part, son effet psychologique qui consiste à mettre en relief la divergence et, d’autre part, cette espèce de danger que l’on court d’une description qui sera partielle, en ce sens qu’pourvu qu’on puisse observer les faits, on peut les décrire, mais je ne sais pas jusqu’à quel point on sera capable d’observer toutes les variations sémantiques de tous les mots du français que nous pensons avoir en commun. C’est l’exemple de torrent  : est-ce que vraiment le mot torrent a le même sens pour un Québécois et pour un Français de Paris? En tout cas, d’après les conversations entendues par hasard en promenade, on a l’impression qu’il y a des divergences de sens, peu importantes, mais qui existent.

D’autre part, il est sûr et certain que l’usage légitime québécois a tendance actuellement à se coller ou à se regrouper ou à s’apparenter à l’usage légitime français. Mais ceci n’empêche pas le fait qu’il y a toute une série de phénomènes qui sont différents; à preuve, c’est que partout où je vais, on me dit  : vous êtes Québécois. Et malgré le fait que vous pensiez que je parle vraiment d’une manière neutre, je puis vous dire par mon expérience quotidienne que partout on me repère comme un Québécois. Il y a donc quelque chose dans ma manière de parler qui fait que les gens disent  : « Ça, c’est un Québécois. » Et au fond, nous avons des stratégies de neutralisation des variations. Lorsque je suis dans une situation formelle de communication, comme aujourd’hui, ou lorsque le hasard m’emmène dans un pays autre que le Québec, j’ai d’instinct la stratégie de neutraliser mes variantes et j’essaie de trouver des compromis autour de mots que, je pense, tout le monde comprend de la même manière que moi. Je dois me gourer de temps en temps, parce qu’il y a des bruits dans la conversation et qu’il y a des choses que les gens ne comprennent pas, parce que le mot que j’ai choisi n’était pas celui que je pensais qu’ils connaissaient. Il faut alors que j’en choisisse un autre. Donc je suis convaincu qu’il y a vraiment un ensemble de faits qui sont proprement québécois et que ce n’est pas avec la technique de la comparaison qu’on va pouvoir faire l’inventaire de la totalité de ces phénomènes-là. Et ce qui m’intéresse, c’est l’inventaire global du français québécois. Je sais bien qu’en procédant par comparaison on va ramasser beaucoup d’éléments qui nous permettront par la suite de faire le dictionnaire global. Et ce n’est donc pas, et loin de là, du temps perdu que de procéder à cette expérience et à ces travaux, bien au contraire. Mais, d’un autre côté, il faudra bien qu’un jour on fasse le vrai dictionnaire du français québécois, incluant la totalité des mots, des sens, des connotations, et qui soit conforme à ce que les Québécois veulent considérer comme étant leur norme à eux. Moi, je suis sûr que, dans un dictionnaire du français québécois, on serait obligé de mettre le mot fun et on ne pourrait pas en faire l’économie, mais on le ferait probablement suivre d’une mention quelconque du type populaire, familier, que sais-je? Tandis que, si je suis dans une perspective presque de rapprochement lexical avec la communauté francophone internationale, je vais éliminer le mot fun. Je vais le dire, lorsque je parlerai avec des gens d’autres pays avec qui je m’entends bien et avec qui je peux me permettre ce type de « laxisme » lexical. Je suis très préoccupé par le fait que la communauté francophone a comme un mauvais respect d’elle-même qui la pousse à se fragmenter par plaisir et c’est contre ce phénomène-là qu’il serait nécessaire de trouver le moyen de réagir en tant que spécialistes. Les anglophones ont développé une stratégie de la variation linguistique qui leur permet à la fois d’être extrêmement solidaires les uns les autres, et à la fois très tolérants à l’égard de leurs propres variations. Ils n’en font pas tout un plat  : ils savent qu’ils sont anglophones, ils se respectent dans leurs différences et c’est très rare qu’on les voit s’agacer les uns les autres au nom de leurs différences d’accent. Nous, c’est l’inverse  : il y a quasiment des messages qui ne passent pas, parce que les gens se bloquent les oreilles psychologiquement et disent  : « Ça, c’est un étranger. » La communauté francophone se fragmente par ce jeu qui en est un au départ et qui, en fin de compte, si on l’analyse attentivement, est une procédure de rejet des étrangers à l’intérieur de la communauté francophone; en fait, je pense que nous sommes plus spontanément xénophobes que la communauté anglophone.

Claude Poirier, Université Laval : J’aurai l’occasion de revenir lors de mon exposé sur plusieurs points, notamment sur ce que vous appelez la technique de la comparaison. Un premier élément de réponse est le fait suivant  : que vous fassiez un dictionnaire complet de la langue, le résultat en un sens sera le même si l’on veut absolument le voir de la même façon. On pourra toujours dire en France  : voilà, vous avez votre dictionnaire maintenant, vous avez votre langue à vous! Et je pense que c’est un aspect dont on a fait état dans bien des travaux. Donc, je ne retiens pas ceci comme un argument en faveur d’un dictionnaire complet. Je voudrais encore signaler deux choses. Tout d’abord, votre approche est strictement théorique; il n’y a aucune considération pratique dans ce que vous avez développé. Vous partez de la théorie et, sur ce point, tout le monde est d’accord pour dire qu’un dictionnaire complet est nécessaire, qu’il faut étudier les structures lexicales, voir les rapports entre les mots, etc. Il n’y a pas de problème de ce côté à mon avis. Le problème est de savoir comment on le fait. Nous, et bien d’autres, avons une approche pragmatique  : nous nous disons qu’on ne peut pas tout faire en même temps, qu’il faut bien commencer quelque part, mais en même temps s’assurer que la méthode que nous pratiquons n’empêche pas l’autre et y conduit même le plus rapidement possible.

Jean-Claude Corbeil : On aurait pu commencer par faire un dictionnaire global du français québécois, sauf qu’au moment où un certain nombre de travaux se sont mis en cours on n’était pas arrivé probablement, psychologiquement, à une notion de sécurité linguistique suffisante pour être capable d’entreprendre le dictionnaire du français québécois global. Et c’est pour cela! On a commencé par le dictionnaire contrastif parce qu’à l’époque où les travaux se sont mis en marche, c’était le type de travail et la manière de faire les choses qui prévalaient à ce moment-là. Or, nous en sommes maintenant arrivés à un moment où l’on voit très bien les limites de ce type de technique et, d’un autre côté, nous savons qu’il nous est possible aujourd’hui, psychologiquement, matériellement et intellectuellement, d’entreprendre un dictionnaire du français québécois absolument global. La méthode lexicographique est parfaitement bien connue; nous pourrions facilement avoir toutes les ressources intellectuelles pour le faire, sauf que nous n’avons pas commencé par ça, mais par autre chose.

Les terminologies devant Babel

Beaucoup d’observateurs s’intéressent aujourd’hui au développement des terminologies, plusieurs s’en inquiètent même, en y observant la pénétration d’emprunts à l’anglais américain de plus en plus nombreux. La tentation est grande de ramener le malaise terminologique de la langue française à une simple et seule affaire d’anglicisation. Sans vouloir en nier l’importance, je crois cependant que les raisons du malaise sont plus diversifiées et qu’elles gravitent autour du processus même de la régulation terminologique, dont les conditions historiques de fonctionnement se sont totalement modifiées depuis disons la dernière guerre mondiale, même si on devrait en faire remonter les causes profondes jusqu’à l’époque de Madame Curie, au moment où la France tourne le dos à l’évolution des sciences et, ensuite, se désintéresse des technologies.

La question pourrait se poser ainsi : que s’est-il produit dans le développement des sciences, des technologies et des techniques qui fait qu’aujourd’hui le développement des vocabulaires de spécialités se déroule dans des conditions nouvelles et crée problème? En d’autres termes, quels sont les facteurs nouveaux qui influent de nos jours sur le développement des terminologies?

Pour ma part, j’identifie quatre facteurs distincts, que je soumets à votre attention : premièrement, l’augmentation et la fragmentation des spécialités, deuxièmement, la diversification professionnelle des utilisateurs de la même terminologie, troisièmement, la dispersion des centres de création des terminologies au sein de la même langue, ici le français, enfin, quatrièmement, le poids nouveau de la langue anglaise, surtout américaine, dans les domaines de pointe. Les trois premiers facteurs déterminent une dynamique de concurrence terminologique qui est interne à toute langue de grande dispersion, géographique ou professionnelle, et qui peut ainsi s’observer aussi bien en français qu’en anglais, en arabe ou en espagnol, pour ne citer que des langues dont je connais un peu la problématique. Le dernier facteur est propre à notre époque, mais pas à la langue française, puisque toutes les langues subissent aujourd’hui la pression de la langue anglaise à la fois dans l’activité scientifique et dans le commerce international.

Ayant peu de temps à ma disposition, je ne pourrai que rapidement esquisser la nature de chaque facteur.

L’augmentation du nombre des spécialités et la fragmentation de chaque spécialité en spécialités plus fines sont certainement la marque la plus évidente de notre époque. On prétend même que le phénomène ira s’accroissant dans l’avenir immédiat. Sur le plan terminologique, l’augmentation et la fragmentation des spécialités entraînent des conséquences importantes.

Le nombre des notions a augmenté considérablement, de façon presque exponentielle, entraînant automatiquement l’augmentation des termes. Le spécialiste lui-même a du mal à connaître la terminologie de sa spécialité, ou à être parfaitement sûr de ce qu’un terme de sa spécialité désigne, parce qu’aucun spécialiste n’est aujourd’hui parfaitement au fait des développements récents de sa propre spécialité. Des domaines naguère aussi bien structurés et cohérents que la médecine, la chimie ou la physique sont aujourd’hui complètement éclatés, éclatés en spécialités plus étroites, en technologies de recherche diversifiées et très fortement nouvelles par rapport aux procédures d’investigation anciennes, c’est-à-dire d’il y a vingt ans, éclatés également et conséquemment en sous-vocabulaires de spécialité.

Il s’ensuit une modification profonde de la structure même des terminologies, dans deux directions, en apparence divergentes : d’une part, tendance à la surspécialisation des notions et des termes, encouragée par les conditions actuelles de la concurrence professionnelle qui favorisent l’individualisme au détriment de la concertation; d’autre part, apparition de supernotions, au point de croisement des hyperspécialités et des écoles de pensée.Autrefois, les terminologies spécialisées constituaient des ensembles hiérarchisés où chaque terme avait un sens de par sa place dans la structure. Même si cette vision des choses est encore la plus répandue de nos jours, je crois que nous serons contraints de la modifier pour y insérer des points de bifurcation notionnelle entre les diverses spécialités et les diverses écoles de chercheurs. En somme, je pense que la structure d’une terminologie ressemble de plus en plus à celle d’un système phonologique, avec archinotions, notions et allonotions, c’est-à-dire un noyau notionnel virtuel, une notion de base et une notion circonstancielle correspondant soit aux spécialités, soit aux écoles de spécialistes, soit aux circonstances d’utilisation des termes, à la limite à chaque spécialiste pris individuellement.

Deuxième facteur d’influence sur le développement des terminologies : la diversification professionnelle des utilisateurs de la même terminologie. J’entends par là le fait qu’aujourd’hui, l’usage d’une terminologie spécialisée, et même très spécialisée, n’est plus réservé aux seuls spécialistes de la discipline. Peut-être n’est-ce pas nouveau, mais l’ampleur actuelle du phénomène l’est certainement, de même que le caractère professionnel de l’usage d’une terminologie spécialisée par des non spécialistes. Cela provient d’une part, des modes de communication internationale, d’autre part, de la pénétration des spécialités et des produits qui en découlent dans la vie quotidienne.

Qui est susceptible aujourd’hui d’utiliser une terminologie spécialisée? Certainement, le traducteur ou l’interprète, lorsqu’il s’agit de passer d’une langue à l’autre, ce qui devient de plus en plus fréquent, dans un nombre de plus en plus grand de langues, de plus en plus éloignées les unes des autres. Sûrement aussi, le rédacteur, défini comme celui qui doit produire des textes concernant la spécialité, pour toutes sortes de raisons : description d’un produit ou d’une technique, compte rendu d’une expérience, instructions au personnel de production ou d’entretien, textes commerciaux ou mode d’emploi, préparation de catalogues, préparation de cahiers des charges, articles de vulgarisation, rédaction des manuels accompagnant un produit, l’énumération pourrait continuer. Le degré d’intimité ou de compétence du rédacteur par rapport à la spécialité est très variable : il peut être un spécialiste de la spécialité, un spécialiste d’une spécialité apparentée, un technicien de la spécialité, un familier de la spécialité sans en être, un amateur, ou même, parfois, quelqu’un qui n’y connaît rien au départ, comme il arrive souvent en journalisme de vulgarisation. Certainement aussi le professeur, au secondaire, en formation technique de courte et de moyenne durée, à l’université dans les troncs communs de formation et dans les cours de formation spécialisée préparatoires ou postérieurs au doctorat. Le rapport du professeur à la spécialité est, lui aussi, fort variable. Certains utilisateurs sont parfois très loin de la spécialité dont ils doivent traiter, par exemple un avocat pour la rédaction d’une loi ou d’un décret, par exemple sur le droit de la mer ou encore, autre exemple, le consommateur ou l’utilisateur des produits de l’activité spécialisée, comme il arrive aujourd’hui en informatique, en micro-informatique, en électronique, en technologie des appareils électroménagers, etc. On le voit, le monde où nous vivons oblige de plus en plus de personnes à faire usage d’une terminologie spécialisée, en essayant d’en respecter la précision, mais sans toujours pouvoir y arriver ou en avoir les moyens ou la compétence.

Il s’ensuit un phénomène d’érosion terminologique, certains termes techniques perdant de leur précision au fur et à mesure qu’ils s’éloignent des lieux spécialisés de leur emploi. Par réaction, les spécialistes inventent de nouveaux termes spécialisés, à sens précis et à emploi restreint. Cette boucle tourne toujours et le mouvement des terminologies de spécialités s’accélère, sans qu’on puisse trop savoir aujourd’hui s’il faut s’en préoccuper et, si oui, sans qu’on sache comment ralentir le phénomène en agissant sur les causes de l’érosion terminologique.

Troisième facteur : la multiplication et la dispersion des lieux de création des terminologies au sein de la même langue, sur le plan national et international, ce gui entraîne une dispersion géographique de la compétence professionnelle et des sources d’autorité sur les terminologies. Ce qui revient à dire qu’on ne sait plus à qui se fier.

Le phénomène est d’importance, puisqu’il met en cause et compromet 1’autorégulation des terminologies de spécialités. Idéalement, et dans les faits aussi, ce sont les spécialistes qui peuvent, seuls, gérer l’état de santé de leurs propres terminologies. Mais comment y arriver lorsque les chercheurs sont répartis en équipes, en centres ou entre modèles théoriques plus ou moins en concurrence, ou encore dispersés dans tous les coins du pays ou dans des pays souvent très éloignés l’un de l’autre, comme la France et le Québec par exemple. Nous observons donc aujourd’hui un phénomène nouveau pour la langue française, celui de la coexistence de plusieurs sources d’autorité terminologique, qui est une forme particulière d’un phénomène plus global, celui de la coexistence de plusieurs modèles linguistiques, de plusieurs normes, tout aussi légitimes les unes que les autres.

Ce phénomène se manifeste très concrètement par la reconnaissance sociale de lieux d’excellence terminologique, découlant de la compétence professionnelle qui leur est attribuée. Par exemple, Hydro-Québec est, pour un Québécois, la garantie de la qualité de la terminologie en hydroélectricité, alors que Gaz et Électricité de France jouerait sans doute le même rôle ici. Qu’arrive-t-il si ces deux sociétés ne sont pas d’accord entre elles sur l’un ou l’autre terme? Autre exemple : la société IBM jouit d’une excellente réputation en informatique et occupe de ce fait une part importante du marché. Or la terminologie française de ses produits s’élabore en plusieurs lieux, par exemple Paris et Montréal, et d’une manière non coordonnée d’un produit à l’autre. Donc, risque de variation terminologique à l’intérieur de la société. D’un autre côté, la terminologie de IBM varie par rapport à celle de Control Data, à celle d’Apple ou encore à celle de Matra. Qui a raison et où en est la terminologie de l’informatique dans de telles circonstances? On pourrait multiplier les exemples, dont certains sont institutionnalisés : les lois du Québec peuvent ne pas véhiculer la même terminologie que les lois françaises, les normes de l’AFNOR ne correspondent pas toujours à celles du Québec ou du Canada, plus près de la vie quotidienne la coupe parisienne des animaux de boucherie ne correspond pas à la coupe normalisée par le Canada, d’où une terminologie partiellement différente dont les Québécois font les frais.

En somme, il s’agit ici d’une crise de l’autorité terminologique, qui nous oblige à chercher des méthodes nouvelles pour assurer la régulation des terminologies sur le plan national et international. Certaines spécialités semblent avoir trouvé le moyen d’y arriver sur le plan national, par exemple autour des chambres syndicales en France pour les industries textiles, ou sur le plan international comme il arrive pour la médecine. Mais, en général, dans le plus grand nombre de spécialités vivantes, c’est-à-dire toujours en évolution, on peut vraiment parler de crise terminologique.

Ces trois facteurs influencent la dynamique interne des terminologies en langue française. Leur conséquence commune est la variation terminologique dans la même spécialité. Le résultat le plus apparent et le plus embarrassant de cette variation est 1’incertitude terminologique, soit que plusieurs dénominations semblent correspondre plus ou moins à la même notion (concurrence terminologique), soit que la même dénomination semble correspondre à des notions différentes, en tout ou en partie (polysémie terminologique). C’est en partie à cause de cette incertitude que se sont multipliés les ouvrages de référence terminologique ces dernières années : dictionnaires, lexiques, vocabulaires, thésaurus, etc., de même que cette incertitude a entraîné le renouvellement et l’intensification de l’activité terminologique, cette fois en tant qu’activité de description des terminologies, avec une prédilection pour les techniques de pointe, à plus forte concentration néologique.

Il nous reste à traiter du dernier facteur : le poids nouveau de la langue anglaise, surtout américaine, dans les domaines de pointe.

Le phénomène est très récent. Il n’y a pas si longtemps, la communauté française se préoccupait peu de ce qui se passait aux États-Unis et, sauf contacts épisodiques, les deux communautés scientifiques ou commerciales vivaient en parallèle. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Sur le plan linguistique, on peut même observer une sorte de subordination de l’usage du français par rapport à l’usage de l’anglais dans presque toutes les formes et occasions de la communication scientifique, technologique et technique. La situation a été fort commentée dans au moins deux grandes réunions panfrancophones, celle de Montréal et celle de Bruxelles; la revue Perspectives universitaires, publiée par l’AUPELF, y a consacré un numéro spécial. Ce n’est donc pas le lieu ici de reprendre toute cette analyse.

Peut-être faudrait-il cependant rappeler pour mémoire deux causes essentielles de ce nouveau poids de l’anglais, qui ont sans doute le plus d’impact sur le plan linguistique et terminologique. Une part importante de la recherche scientifique, technologique, technique et commerciale se fait aux États-Unis, avec, comme conséquence, que les nouvelles notions y sont conçues et nommées en anglais. Comme francophones, nous nous retrouvons donc à la remorque de l’innovation américaine et constamment confrontés à une terminologie néologique anglo-américaine. De plus, les États-Unis contrôlent également les moyens de diffusion des résultats de la recherche, notamment les revues de haut niveau et les banques documentaires les plus importantes, d’où la hantise chez tous les chercheurs, y compris de langue française, de publier en anglais les résultats de leurs travaux pour être connus et reconnus, pour être intégrés dans les banques documentaires, pour être cités à leur tour par leurs collègues, puisqu’il paraît que c’est important pour l’avancement dans la carrière.

Pour la terminologie française de spécialité, ce mouvement vers l’anglais entraîne une problématique nouvelle de l’emprunt et de la néologie. Dans ses traits essentiels, on pourrait décrire la situation de la manière suivante. Face à l’innovation anglo-américaine, le moyen le plus simple, le plus spontané et le plus facile de nommer la nouveauté est de conserver le terme anglais d’origine, d’autant qu’on marque ainsi qu’on est moderne, au courant de ce qui se passe aux États-Unis. Ce mouvement est confirmé par l’intention ou le fait d’écrire en anglais, d’être publié en anglais, de faire des conférences en anglais ou de participer à des réunions scientifiques en anglais, même à Paris. Or, notre connaissance de l’anglais et de la concurrence scientifique aux États-Unis ne nous permet pas de nous retrouver facilement dans la concurrence terminologique interne de l’anglais, qui est, certainement, l’une des plus échevelées que l’on puisse observer. Et, d’autre part, nous ne sommes pas en mesure non plus de savoir si la nouvelle ou les nouvelles notions qui nous intéresse(nt) n’a pas ou n’ont pas été nommée(s) en français par l’un ou l’autre de nos collègues, quelque part dans l’espace de la langue française. En somme, nous courons le danger, très réel, d’introduire dans nos terminologies une double synonymie, synonymie des emprunts entre eux dans la langue anglaise et synonymie des emprunts par rapport à des termes français existants. Notons enfin que la théorie actuelle de l’emprunt, ou les lieux communs à ce sujet, nous ramène toujours à des discussions de mot à mot, de termes isolés. Or, le volume d’emprunts est tel aujourd’hui, potentiellement tout au moins, que l’introduction massive d’emprunts dans des secteurs de pointe est susceptible de perturber profondément l’équilibre interne des terminologies françaises et, à la limite, d’entraîner l’impuissance de la langue française à nommer la nouveauté scientifique, technologique et commerciale. Que vaudrait notre langue si elle cessait d’être une langue d’avenir?

La problématique de la néologie est tout aussi complexe. Pour créer un néologisme, il faut connaître à la fois les procédés de formation néologique et la structure terminologique où le mot nouveau doit s’insérer. On peut penser que le spécialiste connaît la structure de sa terminologie, donc qu’il est le mieux habileté à créer des néologismes, mais on peut aussi penser qu’il pourrait bénéficier des avis d’un linguiste pour 1’aspect «procédé de formation». Nous sommes donc arrivés à penser, au Québec, que la meilleure équipe néologique est composée d’un ou de plusieurs spécialistes du même domaine, assisté(s) d’un linguiste pour la méthodologie du travail néologique et la connaissance des règles de formation des termes. D’un autre côté, la néologie peut entraîner, elle aussi, des problèmes de synonymie néologique qui pourraient conforter l’emprunt, comme nous l’observons souvent : s’il n’est pas possible de se mettre d’accord sur un néologisme, mieux vaut favoriser l’emprunt pur et simple. Enfin, le néologisme, du moins celui qui est perçu comme tel, a souvent mauvais accueil, mauvaise presse; il y a des risques certains à créer des néologismes, surtout si le créateur est isolé.

Voilà donc comment apparaît aujourd’hui la situation des terminologies de spécialités, à la fois interne et externe.

Nous nous retrouvons, me semble-t-il, devant deux grandes questions. Comment, dans l’état actuel des choses, faire fonctionner avec efficacité la nécessaire régulation des vocabulaires de spécialités, par-delà la concurrence terminologique inhérente à une époque d’éclatement des univers de connaissances? Et comment faire face à la concurrence des terminologies anglo-américaines, par une stratégie nouvelle de l’emprunt et de la néologie?

Cette double interrogation est à l’origine de l’activité terminologique au Québec, qui, comme on peut l’imaginer, est vraiment autre chose qu’une entomologie de termes, une manie de collectionneurs de mots. Nous cherchons constamment la collaboration des collègues des autres pays francophones, de la France surtout, avec des succès fort variables, en général excellents sur le plan individuel, mais toujours difficiles et aléatoires sur le plan institutionnel. Mais nous persistons, et c’est la raison profonde de ce colloque et de notre présence ici.

Vers un aménagement linguistique comparé

Les textes ici réunis stimulent la réflexion sur la nature et la pratique de l’aménagement linguistique, autant par l’évocation des situations sociolinguistiques extrêmement différentes les unes des autres (du moins en apparence), par la description des solutions mises en place pour concilier l’usage de plusieurs langues dans des cas de multilinguisme, que par la présentation et la discussion des aspects théoriques et méthodologiques des problèmes linguistiques, culturels et politiques auxquels il faut trouver une solution.

Notre intention n’est pas de tenter une synthèse des contributions à cet ouvrage collectif : elle se transformerait rapidement en une sorte de court traité d’aménagement linguistique, du fait que les textes couvrent la presque totalité de la problématique du sujet. Nous nous proposons plutôt d’examiner trois thèmes qui nous semblent courir tout au long du texte, directement ou indirectement évoqués par les auteurs au fil de leurs exposés : le multilinguisme, la standardisation linguistique et la notion même d’aménagement linguistique.

Le multilinguisme

En général, le besoin de procéder à l’aménagement linguistique d’un pays découle de la coexistence de plusieurs langues sur le même territoire. Lorsque cette coexistence se transforme en concurrence, ou lorsque les diverses langues sont utilisées d’une manière symbolique pour faire émerger des tensions de toute autre nature, ethniques, économiques, religieuses, culturelles, politiques donc, ou lorsque, tout simplement, les locuteurs de chaque langue tiennent à conserver l’usage de leur propre langue et à l’affirmer comme langue fonctionnelle au sein de l’organisation sociale, il apparaît et il devient nécessaire d’intervenir politiquement dans le dossier linguistique. À la limite, on ne peut faire autrement que d’essayer de trouver des solutions réalistes, acceptables et applicables au multilinguisme, tel qu’il est vécu dans chaque situation particulière, car la manière dont les choses se présentent est toujours unique, originale, propre à un pays. Par contre, les questions qui se posent sont toujours les mêmes : faut-il conserver toutes les langues en présence, comment choisir si on doit choisir, quel statut juridique donner à chaque langue, ce statut juridique doit-il devenir un statut de fait, quelles dispositions concrètes doit-on arrêter pour faire fonctionner une société en plusieurs langues, à combien s’en élèvera le coût et quelles en seront les retombées sur l’économie générale du pays, comment contrôler les mesures prises? Somme toute, est-ce possible? D’où l’idée, la conviction en ce qui nous concerne, qu’il est possible d’élaborer une théorie générale de l’aménagement linguistique, dont découlerait une méthodologie suffisamment souple pour s’appliquer à des cas très différents les uns des autres. Nous évoquerons ce point par la suite. Pour l’instant, réfléchissons à ces interrogations à partir des textes précédents.

Peu d’auteurs évoquent le choix des langues. On dirait que la chose va de soi, du moins dans les situations ici évoquées. C’est donc, semble-t-il, la dynamique sociale elle-même qui fait s’imposer celle des langues auxquelles il faut attribuer un statut, en général par rapport à une langue véhiculaire principale. Citons quelques exemples. Au Canada et au Québec, le français et l’anglais sont seuls pourvus d’un statut, comme langues des communautés historiques : les autres langues, qui constituent la mosaïque culturelle canadienne et québécoise, sont prises en compte du seul point de vue culturel et scolaire, donc dans des domaines comme la radio, la télévision, l’école, les activités culturelles, etc., selon une stratégie qui varie d’un niveau de gouvernement à l’autre et d’un domaine à l’autre. En Espagne, il s’agit du statut du catalan, du galicien et du basque par rapport à l’espagnol. En Belgique, de la relation du flamand-néerlandais par rapport au français de la Belgique s’appuyant sur la France et le monde francophone. Le cas de la Yougoslavie confirme ce point de vue, puisque la constitution de la Fédération renvoie à la responsabilité des Républiques et des Provinces le soin de déterminer les langues auxquelles sera attribué un statut. Le texte même de la constitution n’identifie pas les langues officielles du pays (Bugarski). À ceux qui se demandent comment on choisit les langues à privilégier dans une situation de multilinguisme jugée excessive, l’ouvrage n’offre pas de réponse nette. On peut cependant déduire trois éléments qui déterminent la force d’affirmation relative d’une langue : elle doit être la langue d’une communauté soudée par un fort sentiment d’identité culturelle; cette communauté doit avoir les moyens de s’affirmer à l’égard des autres communautés constituant la Nation, en détenant d’une manière ou de l’autre un certain pouvoir de négociation, par le nombre de ses membres, l’activité économique, le savoir-faire politique, la participation au pouvoir, etc.; enfin, cette affirmation de la communauté doit avoir une forme quelconque de légitimité, reconnue par les autres groupes linguistiques, même de ceux qui seront éventuellement écartés, à cause de phénomènes aussi différents et subjectifs que le rôle historique, le rayonnement culturel, l’ascendant dans les jeux d’alliance, le niveau de développement de sa langue, c’est-à-dire sa capacité à être un instrument efficace de communication, etc. Le choix des langues sera donc judicieux pour autant qu’il confirmera un consensus social explicite ou tacite. S’il s’en éloigne trop, il y a de forts risques qu’il ne soit pas accepté et qu’on le remette en cause à la première occasion. S’il n’existe pas, il faut d’abord travailler à le créer, quitte à remettre à plus tard le choix des langues, lorsque la situation sera éclaircie et les rapports entre les langues mieux perçus et mieux acceptés par les citoyens. Le temps linguistique est à grande échelle.

La manière de définir le statut juridique des langues, notamment par rapport à la zone du territoire national concernée ou par rapport aux institutions touchées par les dispositions juridiques, est très variable. Les adjectifs qui servent généralement à désigner ce statut, par exemple officielle ou nationale, n’ont pas toujours le même sens, comme le signale Bugarski au sujet de la Yougoslavie. C’est l’un des nombreux problèmes de terminologie de l’aménagement linguistique qu’évoquent Daoust et Maurais dans leur article. D’après les cas décrits dans le présent ouvrage et en nous référant à d’autres pays, on peut retenir, au moins à titre indicatif, les manières suivantes de définir le statut des langues dans une situation de multilinguisme :

Le statut juridique des langues est nuancé par le statut de fait, jusqu’au point où un observateur pourrait évaluer qu’il y a contradiction. Tout ici est matière à appréciation, nuance, compromis, adaptation aux contraintes de la situation, et donc tension, réclamation, demande de modification au statut ou aux règlements. L’aménagement linguistique d’un pays est en mouvement perpétuel, le plus souvent au profit des langues sociologiquement privilégiées par la situation et au détriment des langues défavorisées, sous la pression de facteurs le plus souvent non linguistiques. La vigilance, la patience et l’entêtement sont de règle, surtout de la part des locuteurs des langues menacées, ce qui, évidemment, irritera toujours et partout les locuteurs des langues fortes.

Entre statut juridique et statut de fait, une première forme d’écart met en cause l’égalité de principe des langues. Ou bien, l’une des langues est plus égale que les autres, comme en Yougoslavie en faveur du serbo-croate. Ou bien, l’usage de l’une des langues est soumis à des conditions particulières, comme au Canada, et se retrouve, de facto, dans une situation minoritaire par rapport à l’autre langue. Une autre forme d’écart, beaucoup plus intéressante, découle de la distinction entre bilinguisme institutionnel et bilinguisme fonctionnel. Le Québec, par exemple, n’a pas voulu et ne veut toujours pas se déclarer institutionnellement, donc officiellement, bilingue. Par contre, il admet dans les faits l’usage de l’anglais, de deux manières différentes : l’anglais est la langue de la minorité historique du Québec, dont l’usage est admissible dans toutes les formes d’activités et dans tous les domaines d’utilisation qui se rapportent à l’affirmation de l’identité culturelle et des droits constitutionnels (canadiens) de cette minorité; par exemple l’école (système scolaire complet en anglais), la justice, la radio, la télévision, la presse écrite, les services de santé, l’administration municipale, etc. Le même principe guide la manière dont sont considérées et utilisées les langues des autres minorités du Québec, mais dans les domaines surtout culturels et scolaires. D’un autre point de vue, le Québec étant en Amérique anglophone, l’usage de l’anglais est nécessaire dans les communications externes et, en conséquence, l’exigence de la connaissance de l’anglais va de pair avec les exigences linguistiques des fonctions. C’est ce que nous appelons le bilinguisme fonctionnel. Dans cette perspective, le français est la langue commune de tous les Québécois, tandis que l’usage de l’anglais devient circonstanciel. Ces dispositions ne touchent évidemment que les communications institutionnelles, les communications individuelles étant laissées à l’initiative des interlocuteurs. Une dernière forme d’écart, plus délicate à apprécier, découle de l’usage généralisé d’une langue sans statut, à côté d’un usage relativement restreint de la langue officielle. Le cas que nous connaissons le mieux est celui de la Tunisie, où l’emploi du français est très répandu, dans tous les domaines et dans toutes les formes de communications, y compris l’administration de l’État et les discours politiques, alors que la seule langue officielle est l’arabe. On pourrait constater la même situation en Algérie. Sans doute cette manière de vivre le bilinguisme est-elle admise et constitue-t-elle en fait une stratégie d’aménagement linguistique, mais c’est une stratégie à double tranchant, puisqu’elle repose sur la contradiction entre le principe et la réalité.

Peu d’auteurs abordent directement l’analyse du coût du multilinguisme. Par contre, plusieurs décrivent les organismes chargés de l’application des politiques linguistiques et traitent de l’organisation administrative et scolaire qui découle du multilinguisme. De toute évidence, le multilinguisme entraîne des dépenses, de divers ordres : personnel de traduction et d’interprétation, formation de ce personnel, rédaction, révision, impression de tous les imprimés requis; textes juridiques et administratifs, formulaires, manuels divers, documents commerciaux, affiches, panneaux, etc., dispositions du système scolaire, notamment formation linguistique du personnel et préparation-édition du matériel scolaire. Nous arrivons à penser que l’aspect coût du multilinguisme est une sorte de tabou, pour ceux qui le prônent, dans la crainte qu’ils ont de voir ceux qui s’y opposent y trouver un argument de poids. L’analyse ne peut pas être strictement comptable, elle doit être du type coûts-bénéfices, en incluant dans les bénéfices la paix sociale et la création d’emplois. Nos collègues économistes devraient s’intéresser à cet aspect de l’économie nationale, régionale et mondiale, comme nos collègues démographes se sont intéressés à la démographie linguistique au point d’en faire une spécialité. Nous manquons vraiment d’informations et d’analyses comparées portant sur ce point précis.

Le multilinguisme est-il possible? À l’évidence, il faut répondre oui, possible en principe et possible dans les faits. Au terme d’une carrière consacrée à ce sujet, Mackey conclut qu’à travers le monde et les nations, ce sont les situations d’unilinguisme qui sont l’exception, le multilinguisme de fait étant la règle générale. Ce qui est difficile par contre, c’est d’organiser le multilinguisme d’une manière telle que les solutions deviennent des consensus collectifs et garantissent la paix linguistique au sein de la nation. C’est une des tâches principales de l’aménagement linguistique.

La standardisation

Nous passons ici de l’aménagement du statut des langues à l’aménagement des langues elles-mêmes, en tant que codes sociaux et systèmes de communication.

En général, on entend par « standardisation » l’effort de mise au point d’une langue standard, en se guidant sur une certaine norme linguistique dont le choix est préalable au travail technique lui-même. Nous réservons le terme « normalisation » pour désigner un processus d’ordre terminologique, dont l’objet est le choix explicite d’un terme à privilégier pour désigner une notion, par rapport aux synonymes attestés. Il s’agit donc en fait du même processus que celui qui a trait aux produits industriels, mais appliqué au vocabulaire. Notons que les Catalans appellent « normalisation » ce que l’on appelle ici « aménagement linguistique », comme le signalent Daoust et Maurais.

La langue standard se définit de par la convergence de trois éléments : la reconnaissance sociale d’un usage légitime de la langue, un travail technique de description de cet usage, enfin son illustration par l’art et ses emplois dans les communications institutionnalisées.

La description de l’usage légitime a pour résultat concret :

Certains de nos collègues identifient clairement, dans leur contribution, l’objectif à atteindre. Il s’agit, non pas de reconstruire la langue d’un groupe de gens de lettres, donc une langue d’élite, mais de définir et de décrire la langue à employer par tous les locuteurs, aussi bien parlée qu’écrite, une langue fonctionnelle, accessible et uniforme, susceptible de convenir à toutes les situations de communication contemporaines, une langue moderne comportant tous les registres et dotée des instruments de référence requis pour son usage, généralisé (Bastardas Boada, Bugarski, Rotaetxe, Deprez). Programme ambitieux, déjà réalisé par les langues des sociétés industrialisées, partiellement par des langues de grande diffusion comme l’arabe ou le chinois, réalisable pour n’importe quelle langue, si besoin en est et si la volonté politique et collective l’exige.

Le problème central, du moins la question qui préoccupe le plus les personnes qui s’intéressent à l’aménagement de la langue, est la variation des usages de la même langue et la manière de choisir une norme qui guidera le travail technique de standardisation et de normalisation.

Si on en juge par les articles de cet ouvrage, ou si on se reporte aux langues que nous connaissons, on arrive à conclure que cette norme est le plus généralement du type variationniste, c’est-à-dire construite sur l’amalgame de différents usages, selon une dynamique très instable au début du processus de standardisation, dont l’amplitude diminue au fur et à mesure que les forces de régulation linguistique se manifestent. À la limite, une langue est morte quand sa norme est parfaitement stable. Même le français, que l’on cite souvent comme exemple le plus parfait de la centralisation normative, a suivi et suit ce cheminement : forte instabilité normative au XVe et au XVIe siècle, stabilisation progressive du XVIIe au XIXe siècle, tentation de l’immobilisme au XXe, réamorçage du débat normatif avec l’actuelle affirmation des usages dits régionaux du français. Dans ce mouvement continu, nous croyons qu’il y aurait avantage à distinguer deux grands moments, pour clarifier les objectifs : une période d’élaboration des standards linguistiques, dont l’objectif est la réduction de la variation et l’étalonnement des usages par rapport à la norme admise comme centrale; une période d’affirmation de la norme, dont l’objectif est le maintien d’une stratégie de la variation par recherche d’équilibre entre intercommunication, manifestation de la personnalité et de l’identité culturelle, adaptation à l’évolution de la société. Donc une période prénormative où la variation est un obstacle et une période postnormative où elle est soit une nécessité, soit l’indice de la vitalité d’adaptation ou de création stylistique.

Quant à la manière de procéder à la standardisation, nous trouvons ici des témoignages qui inspireront ceux qui sont aux prises avec cette tâche. Par exemple, Bugarski et Deprez exposent clairement les avantages qu’il y a à maintenir le contact normatif entre l’usage national d’une langue et ses usages dans les autres communautés de la même langue, par exemple entre le néerlandais de Belgique et celui des Pays-Bas, tout en constatant que ce contact ne peut pas aller jusqu’à l’uniformité. Les Québécois considèrent de la même manière leur relation au français de l’Hexagone. Autre témoignage : les travaux de l’Institut d’Estudis Catalans, sous la direction de Pompeu Fabra, bien décrits dans l’article sur la Catalogne, donnent des indices très concrets sur la façon d’établir des standards variationnistes : pour l’orthographe, se fonder sur la prononciation réelle dans l’aire linguistique, en cherchant des formes graphiques qui n’entrent pas inutilement en contradiction avec les prononciations des divers dialectes de la même langue; pour la grammaire, admettre les formes les plus usuelles dans les principaux dialectes; pour le lexique, s’appuyer sur les formes communes, privilégier les mots à caractère unificateur, admettre l’apport des dialectes, exclure les dialectalismes particularisants, les archaïsmes trop marqués, les emprunts inutiles. Par contre, l’article sur le Pays basque montre bien les avantages et les inconvénients d’une norme unitaire, non variationniste et volontariste : elle est acceptée pour son pouvoir d’unification linguistique de la nation; elle est refusée soit parce qu’elle force brutalement l’évolution linguistique, soit parce qu’elle rejette dans un statut d’infériorité les dialectes exclus de la norme.

Partout, on conçoit que la diffusion des standards linguistiques se fera d’une part par leur enseignement aux enfants et aux adultes, aussi bien comme langue maternelle que comme langue seconde, d’autre part par leur emploi dans les communications institutionnalisées, celles de l’Administration publique, des médias, si possible dans les domaines de l’activité économique, des activités professionnelles, du travail, de la publicité, de l’affichage public, de la toponymie, etc. Par contre, on note généralement, aussi, que le principal obstacle à la diffusion des standards est le fait qu’ils sont mal connus ou ignorés des locuteurs eux-mêmes, dans le cas des langues en cours de standardisation, ou négligés de plus en plus dans le cas des langues normalisées, de par une sorte de crise mondiale et généralisée des langues, qui se manifeste, d’après les observateurs, par une baisse dramatique de la qualité de la performance linguistique moyenne des locuteurs (le volume précédent de la même collection a traité de ce sujet, sous le titre d’ailleurs de la Crise des langues). Enfin, dans la plupart des cas, un ou des organismes nationaux sont spécifiquement chargés d’élaborer, de diffuser et de faire respecter les standards linguistiques. L’évaluation de l’activité de ces organismes est cependant difficile.

La notion d’aménagement linguistique

En nous reportant aux différents contextes où l’expression est utilisée, dans cet ouvrage ou dans d’autres circonstances, il est possible de dégager quatre acceptions principales du terme « aménagement linguistique », réparties en deux catégories, une pratique et une théorique.

Le terme peut désigner les phénomènes eux-mêmes relatifs à la manière dont le multilinguisme d’un pays a évolué vers la réduction ou la coexistence des langues, ou ceux qui se rapportent à la manière dont la variation d’une langue s’est atténuée et structurée par l’émergence d’une norme privilégiée. Ces phénomènes peuvent s’être produits d’eux-mêmes, sous l’influence des forces sociolinguistiques primaires, par exemple l’unification politique d’un pays, l’accroissement des contacts entre les locuteurs des différentes régions par l’amélioration des moyens de transport, l’influence de l’usage de la langue dans les médias, la variété et la validité des instruments de référence, la qualité et l’intensité de la production littéraire, le prestige d’un texte comme la Bible pour l’hébreu, le Coran pour l’arabe ou la Divine Comédie pour l’italien, la décision de traduire la Bible en langue « vulgaire », etc. Ils peuvent découler aussi d’une intervention humaine délibérée, par exemple la promulgation d’un édit, d’une loi, d’un règlement, avec ou sans disposition d’application, avec ou sans organisme chargé d’en assurer le respect et de conduire les travaux requis à cette fin. Enfin, ces phénomènes peuvent être très anciens, comme la régression du latin en faveur des langues européennes modernes, ou se produire sous nos yeux, comme l’affirmation de la langue arabe dans les pays du Maghreb. Nous sommes ici dans le domaine des faits bruts, qui se sont produits depuis toujours, qui se produisent aujourd’hui et qui se produiront demain, qu’il y ait ou non un observateur pour en rendre compte.

On peut vouloir infléchir cette mécanique sociale, d’où un deuxième emploi de l’expression « aménagement linguistique » pour désigner l’intervention consciente dans les affaires linguistiques, soit de l’État, soit d’individus ou de groupes, dans le dessein d’influencer l’orientation et le rythme de la concurrence linguistique, le plus souvent en faveur des langues menacées, ou dans l’intention de façonner la langue elle-même, en la standardisant, en la décrivant ou en l’enrichissant lexicalement. Ici, le terme est pris au sens strict, pour désigner un processus volontaire de changement linguistique planifié. Le présent ouvrage apporte de nombreux exemples d’interventions de ce genre, dont on peut dire qu’en général elles sont efficaces, le cas le plus spectaculaire étant celui de la renaissance de l’hébreu comme langue du XXe siècle (Nahir), quoiqu’il y ait toujours des risques d’échec ou de succès mitigés, comme l’indique Lara. Remarquons qu’une fois l’intervention effectuée, la mécanique sociale continue d’agir et que nous revenons ainsi à la zone des phénomènes. Mais, cette fois, les phénomènes sont de deux ordres : les phénomènes primaires, auxquels nous avons fait allusion plus haut et qui continueront de jouer, et les phénomènes secondaires, ceux qui sont mis en marche par l’intervention humaine, dont on voudra évaluer l’efficacité et la pertinence. Faire le partage entre ces deux catégories de phénomènes n’est pas facile.

Nous arrivons ainsi à un troisième sens. On utilise aussi « aménagement linguistique » pour désigner la description des phénomènes dont nous parlons ici, qu’ils soient primaires ou secondaires. On passe alors du domaine du réel à celui de la connaissance. L’épistémologie nous apprend ici deux choses. La description des faits est tributaire de la manière dont l’observateur les regarde, tributaire donc du cadre théorique qui est le sien pour procéder à l’analyse et à la description des faits. En conséquence, le lecteur doit connaître ce cadre de référence, être en mesure de l’apprécier, se demander ensuite s’il convient à la description des faits, enfin évaluer la qualité de la description et la pertinence des conclusions qui en sont tirées. C’est l’exercice critique auquel tout lecteur s’est livré pendant la lecture des textes précédents. Force nous est de constater qu’en général, le cadre de référence théorique de l’auteur n’est pas explicite, ou qu’il est souvent éclectique, surtout en ce qui concerne l’aménagement du statut des langues.

D’où un dernier sens, où « aménagement linguistique » désignerait une partie de la sociolinguistique dont l’objet serait double : d’une part, étudier les phénomènes liés à l’évolution des situations de multilinguisme et de variation linguistique, d’autre part construire une théorie propre à rendre compte des faits, dont on pourrait tirer une méthodologie du changement linguistique planifié. En ce sens, l’aménagement linguistique en est aux balbutiements, sans doute parce qu’il faut quasi avoir été un praticien de l’aménagement linguistique pour tenter une théorisation de cet aspect de la vie des langues.

À la fin de la lecture de cet ouvrage, nous sommes frappés par la multiplicité, l’intensité, la complexité et l’efficacité à long terme des interventions dans le domaine des langues. Mais en même temps, nous constatons avec étonnement l’écart énorme qui existe entre la science linguistique et les faits qui relèvent de l’aménagement linguistique, dans un sens ou dans l’autre. La science linguistique s’est bornée à consigner le caractère social de la langue, pour ensuite se concentrer sur la description du système. Même la sociolinguistique actuelle est tributaire de cette option, puisqu’elle s’attache surtout à l’étude des valeurs sociales attribuées aux formes linguistiques déviant de la forme canonique. L’étude de l’aménagement linguistique ouvre une troisième voie, plus sociologique que linguistique en ce qui a trait au statut des langues, et plus linguistique que sociologique en ce qui concerne l’aménagement de la langue elle-même. Ce partage explique peut-être la difficulté de constituer une vraie science de l’aménagement linguistique, intégrée aux structures universitaires actuelles, fragmentées par disciplines et spécialités.

Comment orienter l’usage d’une langue

Résumé

La Catalogne poursuit avec détermination un projet d’aménagement linguistique en faveur de la langue catalane. Madame Térésa Cabré, de l’Université Pompeu Fabra, m’avait invité à participer à un cycle de conférences, avec mission d’appliquer à la situation de la Catalogne les acquis de l’expérience du Québec. Le texte qui suit résume à l’intention des Catalans la stratégie de standardisation linguistique que le Québec tente d’appliquer. Il poursuit la réflexion sur le thème de la relation entre régulation linguistique et politique linguistique.

À l’invitation de l’organisatrice de cette série de conférences, madame Térésa Cabré, je me propose d’examiner comment l’usage de la langue se régularise ou est standardisé au sein d’une communauté linguistique.

On est ici à la jonction d’une double problématique dont le résultat est l’établissement de consensus sociaux quant à la manière d’utiliser la langue comme instrument de communication entre membres d’une même société : d’une part, la problématique de la régulation linguistique, c’est-à-dire le jeu des forces sociales qui façonnent le comportement linguistique de chaque locuteur, le plus souvent à son insu ; d’autre part, la problématique de la standardisation linguistique, c’est-à-dire le travail sur la langue par l’intervention consciente et délibérée de personnes ou d’organismes qui préparent, explicitent et font adopter des choix linguistiques par les locuteurs concernés.

C’est ce deuxième aspect qui sera surtout traité ce soir.

Ce type de réflexion et de travail relève de la sociolinguistique, plus particulièrement de ce que les Américains appellent language planning et qu’on désigne de plus en plus, en français, par aménagement linguistique. On y distingue en général l’aménagement du statut de la langue (status language planning) et l’aménagement de la langue elle-même (corpus language planning). L’un et l’autre constituent des préalables de la politique linguistique. Les commentaires qui suivent se rapportent à l’aménagement de la langue.

L’aménagement de la langue comporte trois aspects : le travail d’ordre linguistique, la planification des travaux et des responsabilités et, enfin, la stratégie d’implantation des choix linguistiques dans l’usage réel.

Notre intention est de décrire chaque aspect, sans entrer dans le détail. L’essentiel est de voir de quoi il s’agit, soit pour comprendre les enjeux d’une politique linguistique, soit pour découvrir des applications nouvelles de la linguistique, importantes pour la société. Pour des Catalans, il n’y aura, dans ces propos, rien de scandaleux, puisque chacun connaît l’importance des travaux d’actualisation de la langue catalane pour la généralisation de l’usage de la langue dans tous les domaines. Mais il faut savoir qu’il y a encore des linguistes qui pensent qu’il faut laisser aller les choses par elles-mêmes, au nom du sacro-saint principe de l’usage, comme si la langue n’était le lieu que d’une sorte de génération spontanée et non, comme il arrive à l’évidence, le terrain de la concurrence sociale entre les différents groupes d’une même société. Sachons au moins que le débat dure toujours et que beaucoup en discutent, très souvent sans information suffisante.

Le travail d’ordre linguistique

Il porte sur trois domaines différents: l’établissement de standards linguistiques, la mise au point des terminologies de spécialités et la stylistique du discours.

L’usage institutionnel d’une langue exige que les standards linguistiques soient disponibles: le standard orthographique pour régler le passage de l’oral à l’écrit, le standard grammatical pour expliciter la structure de la langue, uniformiser les formes de la phrase et expliciter les relations entre les mots qui les composent (les accords), enfin le standard lexicologique pour guider l’usage du lexique de la langue, soit en décrivant les sens accordés aux mots, soit en situant le statut sociolinguistique de chaque mot (les marques d’usage).

L’établissement de ces standards est indispensable à la mise en place d’une politique linguistique. Le travail a été fait pour le catalan, surtout grâce à l’Institut d’Estudis Catalans et à Pompeu Fabra. Pour beaucoup de langues africaines, par contre, le travail reste à faire ou à compléter, ce qui freine l’usage écrit de ces langues dans l’enseignement ou dans l’administration publique, par exemple.

La mise au point des terminologies de spécialités est un prérequis à l’usage d’une langue dans l’enseignement des spécialités à tous les niveaux, un prérequis à son usage comme langue de travail dans l’administration publique, dans les industries, les commerces et les bureaux, enfin un prérequis à son emploi comme langue scientifique et technique pour la rédaction d’ouvrages savants, de manuels, de modes d’emploi, ou d’articles de journaux ou de revues. Il n’y a pas de langue moderne sans création terminologique constante et systématique; une langue qui cesse de produire sa propre terminologie est vouée au folklore, à un statut de langue de seconde zone, tout juste apte à l’expression de la vie quotidienne. Les Québécois en ont fait l’expérience : la généralisation de l’anglais avait convaincu les Anglophones et une bonne partie des Québécois qu’il était impossible de faire des choses sérieuses en français, parce que, croyait-on, le français n’avait pas la terminologie adéquate. Il aura fallu dix années de travaux terminologiques pour convaincre du contraire tout le monde.

On peut classer les terminologies de spécialités en quelques grandes catégories, ne serait-ce que pour l’organisation du travail. Par exemple, les catégories suivantes, qui ont guidé le travail terminologique au Québec :

La terminologie, comme champ d’activité et de recherches, est une nouveauté, pour les universités et pour les praticiens. De plus, autant les utilisateurs réclament les mots quand ils en ont besoin, autant la plupart croient que les vocabulaires se font tout seuls et facilement, sans investissement d’effort et d’argent. Cette contradiction est constante et universelle.

À chaque domaine spécialisé correspond une stylistique du discours, c’est-à-dire une manière d’utiliser la langue qui lui est propre. Le style d’un rapport de laboratoire n’est pas celui d’une dissertation philosophique ou d’un discours électoral. À l’inverse, une langue doit disposer de ces différents styles pour que son emploi soit universel et non limité à certains domaines, d’où l’obligation de procéder à la mise au point des stylistiques particulières. Par exemple, l’emploi du catalan à la radio et à la télévision exige qu’une forme médiatisée du catalan soit façonnée par ceux qui sont de ces métiers, avec l’aide de linguistes intégrés aux médias, en observant les réactions des auditeurs. La même chose doit se produire dans les journaux ou les salles de classes des universités ou des écoles.

La planification des travaux et des responsabilités

Nous entrons maintenant dans l’organisation du travail terminologique. Nous nous plaçons dans la perspective d’une politique linguistique, en cours de préparation ou d’application, au moment où chacun est conscient de l’importance de la terminologie comme condition d’emploi de la langue et conscient également de la nécessité de pourvoir la langue de tous les termes dont elle a besoin dans les domaines où la politique prévoit son usage.

L’obligation de définir une stratégie d’action s’impose alors rapidement. Mais comment la concevoir? Essayons de répondre à cette question en partant de l’expérience québécoise.

Pour les fins de l’exposé, nous indiquerons d’abord quelques principes d’organisation de la stratégie et, ensuite, le type de dispositif à mettre en place.

L’organisation du travail terminologique nous semble reposer sur quelques principes généraux.

On doit mettre au point et faire accepter une méthodologie du travail terminologique rigoureuse sur le plan linguistique, adaptée à la langue, facile d’application pour tous, et qui permette la gestion et la diffusion informatisée des résultats, du moins lorsque l’équipement requis le permet. La qualité des travaux dépend directement de la qualité de la méthode de travail. Sur le plan international, les terminologues s’entendent de plus en plus sur la méthode de travail. Il y a intérêt à ce que chaque équipe se tienne informée de ces consensus, ne serait-ce que pour s’inscrire dans les échanges internationaux.

Les spécialistes de chaque discipline sont responsables du développement et de l’entretien de leurs terminologies respectives. D’où l’importance de mettre à leur disposition une méthode de travail efficace et facile d’emploi, ce qui est de la responsabilité des terminologues professionnels. Mais il ne faut surtout pas que les terminologues se substituent aux spécialistes et se chargent de tous les travaux. Un partage s’impose.

Le travail terminologique et linguistique des spécialistes doit, par contre, être soutenu et guidé par des personnes-ressources formées à cet effet à l’Université. Dans l’équipe ainsi formée, le spécialiste apporte la connaissance des notions et de la structure d’ensemble de la terminologie de sa spécialité ; le linguiste apporte sa connaissance de la structure de la langue, des mécanismes de création des termes, de la problématique de l’emprunt, la connaissance globale des sources lexicographiques et terminologiques. L’un a une vision du champ de sa spécialité, l’autre une vision de la langue et de la tradition lexicographique. Les conditions d’un travail terminologique précis se trouvent ainsi garanties.

Le dispositif terminologique découle des principes précédents. Il a pour objectif d’identifier et de coordonner les travaux de terminologie requis pour la mise en place de la politique linguistique. Il comprend un organisme central doté par le législateur d’un statut qui lui confère une autorité certaine et divers comités techniques pour l’élaboration des terminologies de spécialité.

Les principales fonctions de l’organisme central sont : mettre au point et faire connaître la méthode de travail en terminologie, conformément aux principes généraux de cette discipline et en accord avec les consensus internationaux en la matière ; animer les travaux des différents comités spécialisés dans l’esprit et selon le partage des tâches évoqué plus haut; constituer et gérer le fonds terminologique à la suite des travaux des différents comités ; diffuser l’information terminologique auprès des utilisateurs ; mener les travaux des troncs communs dont nous avons parlé précédemment et qui sont la monnaie d’échange pour encourager l’initiative terminologique des entreprises privées ; enfin, assurer la formation continue des personnes qui font de la terminologie, autant les spécialistes des comités techniques que le personnel spécialisé de l’organisme central.

Il est souhaitable que l’organisme central maintienne des relations suivies avec les Universités dans le but de participer à la formation des linguistes qui animeront la mise en place de la politique linguistique et pour y trouver les ressources intellectuelles dont il aura besoin pour conduire les recherches qu’exige l’application de cette politique.

Les comités spécialisés sont mis en place par les ministères, les organismes publics et les entreprises privées, en relation avec l’organisme central. Leur fonction est double : conduire les travaux linguistiques et terminologiques nécessaires à l’usage de la langue dans leurs activités quotidiennes, conformément aux exigences et à l’esprit de la politique linguistique; s’assurer que les résultats de ces travaux ne restent pas dans les papiers, mais sont intégrés au réseau normal et habituel de communication.

Au besoin, il sera utile de réunir des comités interentreprises ou interministériels pour favoriser la concertation et la coordination du développement terminologique, lorsque plusieurs entreprises ou ministères partagent le même domaine de spécialité.

La stratégie d’implantation des choix linguistiques

La politique linguistique a pour objectif principal de rendre habituel et spontané l’usage d’une langue, considérée comme langue commune des citoyens d’un État, dans toutes les situations institutionnelles de communication. Dans les cas de multilinguisme, elle a comme objectif corollaire de concilier l’usage des autres langues avec celui de la langue commune.

On peut donc se demander comment l’usage d’une langue se généralise, puisque c’est là le but visé. Chose curieuse, peu de personnes ont cherché une réponse à cette question, du moins est-il difficile de trouver des travaux portant sur ce point. C’est donc avec prudence que nous avons proposé une analyse des voies de régulation linguistique, de normalisation, diraient les Catalans.

Les moyens les plus efficaces pour généraliser l’usage d’une langue nous semblent être les suivants :

  1. la formation initiale et continue, c’est-à-dire : l’enseignement de la langue aux enfants et aux adultes, comme langue maternelle ou langue seconde; l’enseignement des disciplines spécialisées, dans la langue concernée, à tous les niveaux, de l’école primaire à l’université, ce qui revient à poser le problème de la langue d’enseignement; enfin, la formation continue du personnel des entreprises privées et des organismes de l’administration, comme moyen d’implantation de la langue comme langue normale de travail.
  2. l’usage habituel de la langue dans tous les textes de grande diffusion ou qui jouissent du prestige de l’État: les textes juridiques et administratifs, la publicité sous toutes ses formes, les documents de gestion, l’affichage public, les modes d’emploi, l’étiquetage des produits de consommation courante, les contrats, les catalogues, les logiciels; en somme dans tous les documents produits par l’activité économique et administrative.
  3. l’édition et la diffusion d’ouvrages de référence, selon les besoins des différents public : dictionnaires de langue, dictionnaires spécialisés, grammaires, lexiques, encyclopédies, manuels scolaires, manuels techniques, etc. La qualité de ces ouvrages joue un rôle important dans la diffusion d’une langue, autant auprès de ses propres locuteurs qu’auprès des étrangers.
  4. l’usage de la langue dans les médias, radio, télévision, journaux, revues, cinéma. La télévision et la radio jouent un rôle de premier ordre, d’abord par le nombre d’heures que les auditeurs y consacrent chaque semaine, ensuite à cause de la grande variété des situations de communication qu’on y trouve et qui illustrent tous les styles de langue en une seule journée, enfin parce qu’un puissant phénomène d’identification relie l’auditeur au personnel en ondes à la radio ou à la télévision, qui entraîne des réflexes inconscients, mais réels, de mimétisme linguistique et culturel chez un très grand nombre de personnes.

Nous croyons donc qu’une politique linguistique, pour être efficace, doit utiliser ces canaux de diffusion de la langue. Chose certaine, s’il y a contradiction entre la langue de ces grandes avenues et la langue prônée par la politique, il y a grand risque que la politique échoue.

Conclusion

Le changement linguistique planifié est possible, mais ce n’est pas une affaire facile.

La stratégie mise en place doit être très précise et très cohérente. Elle doit être soutenue par le prestige de l’État. La langue ainsi promue doit permettre aux citoyens de s’épanouir, de mener une carrière normale et bien rémunérée, d’avoir des ouvertures sur les autres cultures.

La politique linguistique est à long terme, ce qui suppose que les consensus sociaux se maintiennent à travers le temps et continuent de s’affirmer auprès des partis politiques, dont les objectifs sont à plus court terme, puisqu’il s’agit toujours et surtout, pour eux, de gagner l’élection suivante.

On comprend alors que la tâche des gestionnaires d’une politique linguistique est très délicate. Il leur faut beaucoup de patience pour expliquer sans cesse les mêmes choses au fur et à mesure que le temps passe, beaucoup de persistance pour maintenir le cap de la politique linguistique malgré les fluctuations de l’opinion publique et les incidents de la vie quotidienne, beaucoup d’abnégation, parce que le temps qu’on y consacre est sans mesure avec la rémunération ou la reconnaissance qu’on en tire.

La paix sociale suppose la paix linguistique. C’est ainsi depuis toujours et il n’y a de nouveau que l’intention d’accélérer et de contrôler l’évolution linguistique, surtout pour assurer l’avenir des langues et cultures minoritaires, ou soumises à des pressions externes qui en compromettent la vitalité.

Commentaires de la communication de Juan Cobarrubias, The Spread of the Spanish Language in the Americas

Juan Cobarrubias propose de distinguer diffusion planifiée d’une langue et diffusion non planifiée. Dans mon esprit, cette distinction rejoint de très près celle entre régulation linguistique, entendue comme l’émergence d’une forme standard de la langue par le jeu des forces sociologiques, et aménagement linguistique, entendu comme une action consciente en vue de régler une situation linguistique plus ou moins désordonnée et/ou conflictuelle (Corbeil, 1983). La régulation linguistique est non planifiée, mais finit par donner à une variété de la langue un statut de variété dominante par rapport à toutes les autres. La diffusion de cette variété s’effectue selon la même dynamique que la diffusion d’une langue, objet de ce colloque. De même, l’analyse de la diffusion planifiée est identique à celle de l’aménagement linguistique. Ce sont les mêmes forces sociales qui sont en cause dans l’un et l’autre cas.

Cobarrubias énumère huit facteurs qui, selon son analyse, sont susceptibles d’expliquer la diffusion de l’espagnol en Amérique à partir de la Conquête. L’observation de ce qui se passe autour de nous nous fournit des exemples de l’influence de l’un ou de l’autre de ces facteurs dans d’autres situations linguistiques en mouvement et confirme que le choix des facteurs est pertinent pour expliquer l’expansion d’une langue.

Ainsi :

La liste de Cobarrubias est donc juste et réaliste. Mais on pourrait ajouter au moins deux autres facteurs qui, à l’évidence, me semblent pertinents : le développement comparé des langues en situation de concurrence et l’usage de la langue dans les communications scientifiques et techniques, facteur qui joue massivement, aujourd’hui, en faveur de l’anglais.

Il serait intéressant de voir si on peut hiérarchiser les facteurs et les classer par ordre de performance, d’influence plus ou moins déterminante. Comme point de départ à cette réflexion, je proposerais la hiérarchie suivante, fondée sur la comparaison avec l’ordre des caractères en génétique.

A. Facteurs dominants

Facteurs indispensables à l’expansion linguistique et qui créent le cadre où les autres facteurs se manifestent.

À eux seuls, ces facteurs peuvent assurer l’expansion d’une langue ou d’un usage d’une langue comme forme standard.

J’en vois quatre :

B. Facteurs récessifs

Facteurs qui peuvent jouer, mais qui, à eux seuls, ne peuvent pas assurer l’expansion généralisée d’une langue. Ils doivent, pour intervenir efficacement, s’appuyer sur les facteurs dominants.

J’en vois également quatre, qui correspondent à l’usage de la langue dans les secteurs suivants : la religion, la vie militaire, l’enseignement et la littérature, le développement économique.

C. Facteurs conjoncturels

Facteurs qui ne servent qu’à favoriser ou intensifier l’influence des caractères dominants ou récessifs sur la diffusion d’une langue.

Ils agissent à la manière de catalyseurs dans la dynamique de l’expansion linguistique.

J’en identifie deux :

Ces commentaires sont, à l’évidence, soumis à l’analyse et à la discussion. Nos connaissances en ce qui concerne la dynamique de la concurrence linguistique sont vraiment trop minimes, et souvent trop impressionnistes, pour qu’on puisse aujourd’hui avancer une théorie sûre, explicative de ces phénomènes.

La communication de notre collègue Cobarrubias stimule notre réflexion, parce qu’elle décrit en détail un cas particulier, relativement bien documenté, celui de l’expansion de l’espagnol de Castille par la Conquête des Amériques.

Référence

Le français au Québec, une langue à restaurer?

Que la norme du français dans les écoles du Québec soit le français standard d’ici. Le français standard d’ici est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle.

AQPF, 1977

Le français au Québec, une langue à restaurer? On ne peut pas répondre à la question brutalement, par oui ou par non.

Il faut d’abord se souvenir qu’une langue est, en fait, un ensemble d’usages en concurrence les uns avec les autres et qu’en conséquence, si toutes les langues doivent être restaurées, c’est par rapport à l’un de ces usages pris comme norme, c’est-à-dire valorisé par la majorité des locuteurs et accepté comme référence du bon usage de cette langue.

Il faut surtout se demander pourquoi on enseigne leur langue maternelle à des enfants qui en ont pourtant une connaissance réelle à leur entrée à l’école, à la différence de l’enseignement du français comme langue seconde.

Comme trait d’union entre ces deux aspects de la question, il y a le personnel enseignant, modèle quotidien de la norme du français au Québec, et les professeurs de français, dont la responsabilité professionnelle est d’initier les élèves à la maîtrise de la norme.

Je traiterai la question en deux temps : d’abord par des remarques préliminaires qui nous permettront d’établir rapidement le cadre théorique du sujet, puis, par l’esquisse d’un guide du bon usage du français au Québec à l’intention du personnel enseignant.

Remarques préliminaires

1 ) Français international ou universel/français québécois

On oppose souvent français international à français québécois. Ces étiquettes sont peut-être commodes, mais il est difficile d’en cerner le contenu sur le plan proprement linguistique.

La réalité, c’est que toutes les langues varient. Ce qui change d’une langue à une autre, c’est l’intensité de la variation et, surtout, les attitudes à l’égard des différences, à l’égard de ce qu’on appelle les accents.

Le français est la langue qui varie le moins, qui a poussé le plus loin la standardisation linguistique, depuis le XVIIe siècle.

Une langue est comme une marguerite, composée d’un cœur entouré de pétales joints à lui. Quand on effeuille une marguerite, on reste avec une pluie de pétales et un cœur au bout d’une tige, mais on n’a plus de marguerite. Dans une langue, le cœur correspond au noyau dur du système linguistique, ce qui fait qu’une langue est elle-même et distincte des autres langues. Les pétales correspondent à des usages particuliers de la langue, soit géographiques, le français au Québec, en Belgique, en Afrique par exemple, soit sociaux, selon la division de la société en couches socioéconomiques, soit stylistiques, le français familier, le français soutenu, le français littéraire ou poétique, soit spécialisés, ce qui touche surtout les terminologies, soit historiques, c’est-à-dire l’ancien français, le français classique, le français moderne. Tous ces usages font partie de la langue française globale.

Les termes français international ou français universel sont plutôt des slogans, des étiquettes qui ont eu du succès. En général, on veut exprimer par là l’idée qu’il existe une large partie de la langue française commune à tous les francophones et qui leur permet de communiquer entre eux. Mais l’expression véhicule aussi une sorte de militantisme contre la variation linguistique au nom de l’intercommunication des francophones du monde entier. Au mieux, on peut appeler français international le noyau dur de la langue, le cœur de la marguerite.

Le terme français québécois est un raccourci commode pour désigner le français en usage au Québec, généralement en ayant surtout en tête ce qui le distingue du français français. En réalité, ce n’est pas une langue, mais un usage particulier de la langue française. De plus, on ne peut le limiter au strict territoire du Québec, parce qu’il s’est étendu à l’Ontario et vers l’Ouest, par la migration des Québécois, et qu’il touche au Nouveau-Brunswick où il entre en contact avec une autre variété du français, l’acadien. Il est donc plus juste de parler du français au Québec plutôt que de français québécois.

2) Langue parlée/langue écrite

Ces deux formes de la langue diffèrent surtout par leurs conditions de production.

La langue parlée est dans l’immédiat, la spontanéité, entièrement préoccupée de la chose à dire, entraînée vers l’avant dans le temps de la succession verbale, sans possibilité de retour en arrière, la seule possibilité de correction étant de reprendre la phrase, le mot, le segment jugé incorrect par le locuteur ou non adéquat à la pensée.

Au contraire, la langue écrite se déroule hors du temps, dans le silence et le calme de l’écriture, avec le loisir de réfléchir, de changer d’idée, d’essayer plusieurs formulations différentes de la même idée jusqu’à ce que soit trouvée celle qui rend le mieux compte de la pensée, avec la possibilité de consulter les instruments de référence, grammaires et dictionnaires de tous genres, de laisser dormir un texte pour y revenir par la suite.

La langue écrite exerce une influence réelle sur la langue parlée, en favorisant le travail de réflexion sur la langue et en fournissant des occasions multiples à chaque locuteur de perfectionner sa compétence, d’où l’importance de l’enseignement de la langue écrite à l’école, par la lecture et l’écriture.

D’une manière réaliste, on ne peut pas montrer la même sévérité à l’égard d’une performance en langue parlée qu’à l’égard d’un texte écrit. Les fautes d’un texte écrit sont impardonnables, à moins qu’il ne s’agisse de coquilles, tandis que les malheurs de la langue parlée sont excusables, s’ils sont peu nombreux. Dans les deux cas, la hiérarchie des normes fonctionne et permet de reconnaître facilement ceux qui parlent ou qui écrivent bien.

3) Registres de langue

En langue parlée et en langue écrite, il y a des registres de langue.

La détermination de ces registres et leur dénomination sont plutôt demeurées impressionnistes, sans description globale, sauf peut-être pour le français écrit littéraire, objet de prédilection des dictionnaires et des grammaires. Les étiquettes généralement utilisées distinguent le français populaire, le français familier, le français soutenu, le français littéraire et le français poétique.

Il existe une norme pour chacun de ces registres.

4) Usage et normes

Il faut donc parler de normes au pluriel et savoir qu’elles sont hiérarchisées à l’intérieur d’une même communauté linguistique, du Québec par exemple.

L’usage n’est donc pas le seul critère ni un critère fiable, car chaque usage se juge en fonction d’une norme, c’est-à-dire en fonction de la valeur que lui reconnaissent les locuteurs. C’est sur cette base que se fait la distinction entre langue standard et langue non standard.

L’école a pour mission d’amener les élèves à la maîtrise de la langue standard en langue parlée et en langue écrite. Il ne s’agit pas de condamner les usages non standard, mais de leur opposer la connaissance et l’utilisation naturelle des usages standards. En fait, l’école a pour objectif de former des caméléons linguistiques, des locuteurs capables de passer d’un registre à un autre avec compétence et naturel, en langue parlée et en langue écrite.

5) La norme du français au Québec

Les Québécois sont parfaitement capables de reconnaître qui parle bien et qui écrit bien au Québec. Ils sont aussi capables de reconnaître le français populaire, que ce soit en langue parlée ou en langue écrite. Ils ne confondent pas français populaire et français standard et admettent le rôle de chacun dans notre espace linguistique. De ce point de vue, notre communauté est saine.

On ne peut pas en dire autant des enfants qui sont à l’âge d’un seul registre linguistique, celui de leur milieu. L’école doit leur ouvrir grand l’espace de la langue, celle du Québec et celle des autres pays francophones, organisés autour de la langue standard.

La norme du français au Québec n’est pas décrite, du moins elle demeure encore dans les cahiers des linguistes. Mais elle existe bel et bien et l’école, dans son ensemble, doit en témoigner. Les professeurs de français ont pour obligation professionnelle de l’enseigner et d’en favoriser la maîtrise par leurs élèves, en langue parlée et en langue écrite. Tout le personnel de l’école, directeurs et professeurs d’autres matières, doit l’illustrer, puisque ces personnes servent de modèles linguistiques, qu’elles le veuillent ou non. D’où la responsabilité des facultés d’éducation de former les futurs professeurs à la maîtrise d’une langue de qualité et d’en faire, réellement et non pas uniquement sur papier, une condition d’obtention du diplôme d’aptitude à l’enseignement.

Guide du bon usage du français au Québec

Même si la norme du français au Québec n’est pas totalement définie, les linguistes ont cependant suffisamment décrit l’usage du français au Québec pour qu’il soit possible de tirer de leurs travaux un guide du bon usage du français d’ici à l’intention des écoles.

Je tracerai les grandes lignes de ce guide du bon usage du français au Québec à mes risques et périls, en suivant les grandes divisions de la langue : prononciation, morphologie, syntaxe et lexique.

Je le ferai en ayant deux convictions :

Prononciation

Phénomènes à accepter

Phénomènes à surveiller

Phénomènes à corriger en langue standard

Morphologie

La morphologie fait partie du noyau dur de la langue. Aucune variation n’est admise, sauf pour les cas de féminisation des titres de fonction qu’on pourrait tout aussi bien classer dans le lexique.

Phénomènes à surveiller

Phénomènes à corriger (observables en français français populaire)

Des erreurs sur le genre de certains mots, surtout ceux commençant par une voyelle ou un h aspiré (voir tableau dans le Multidictionnaire de la langue française). Exemples : une avion < un avion, l’autobus, elle arrive.

Syntaxe

Il n’existe aucune différence notable entre la syntaxe du français québécois et celle du français français. La syntaxe doit demeurer la même, comme armature de la langue.

Dans l’enseignement du français, le problème fondamental est de faire franchir aux élèves le passage entre la syntaxe de la langue parlée non standard et celle de la langue parlée standard, puis de la syntaxe de la langue parlée à celle de la langue écrite, ce qui se fait par l’observation, la répétition, la connaissance de la grammaire, l’habitude de l’écriture et la lecture. Ces deux passages exigent l’intervention du professeur, qui agit comme guide, comme répétiteur et comme correcteur, avec doigté certes, mais aussi avec exigence, car il y a une vérité linguistique comme il y a une vérité mathématique ou scientifique.

Exemples de ce passage : les tics de discours, comme fake, tsé veux dzir, le si suivi du conditionnel au lieu de l’indicatif imparfait (si j’aurais), l’alternance mais que et lorsque, la difficulté d’usage du pronom relatif dont.

Lexique

Le lexique est la partie de la langue la plus vaste, la plus difficile à enseigner et la plus longue à apprendre.

Le lexique d’une langue est composé d’éléments très disparates qui sont tous présents dans la mémoire de chaque locuteur.

On peut ainsi distinguer :

Le lexique entraîne surtout un problème de mode d’emploi, auquel les élèves doivent s’initier et qu’ils doivent intégrer pour conquérir ainsi leur propre liberté stylistique, comme tout bon locuteur. De plus, il amène, pour les professeurs et pour le personnel administratif, un problème de compétence personnelle.

L’approche pédagogique doit, elle aussi, être globale. Pour ma part, les objectifs de l’école sembleraient les suivants :

L’école est donc un lieu de passage entre deux spontanéités linguistiques, celle de la langue de l’enfance à l’arrivée à l’école et celle de la langue de l’âge adulte, celle-ci organisée autour de la langue standard. Entre ces deux spontanéités, s’impose une période d’apprentissage de la langue, une période où se forme la conscience linguistique, l’instinct de la langue.

Deux secteurs du lexique sont plus difficiles à traiter : les québécismes et les anglicismes. L’OLF a publié deux énoncés de politique sur l’un et l’autre sujet. Les notes qui suivent s’en inspirent.

Critères d’acceptation des québécismes

Critères des québécismes à surveiller

Cette catégorie de québécismes correspond à des mots qu’il ne s’agit pas de condamner, mais dont il faut expliquer le mode d’emploi par rapport au français d’ailleurs. Il s’agit souvent de québécismes d’usage local, c’est-à-dire dont on peut facilement faire l’économie en faveur de la variante en usage dans le reste de la francophonie.

Entrent dans cette catégorie :

Critères de détermination des anglicismes, définis comme étant des emprunts inutiles à la langue anglaise, donc à ne pas accepter en français standard québécois

Critères d’acceptation des emprunts à l’anglais ou à d’autres langues

Ouvrages de référence

Il nous manque toujours un dictionnaire du français au Québec, qui ferait autorité.

Il existe tout de même quelques ouvrages récents qui peuvent guider notre usage du français au Québec. Les plus intéressants sont :

Voilà un rapide tour de la question. Enseigner le français n’est pas une mince affaire. Cet enseignement exige une grande compétence linguistique, une connaissance instinctive des nuances de la langue et un sens du marketing et du théâtre qui permettent de faire passer la matière.

De plus, c’est une tâche essentielle, pour au moins deux raisons : la connaissance de la langue est l’outil fondamental de la pensée et la langue française est le fondement même de notre identité personnelle et collective.

Enfin, il est parfaitement normal et universel qu’un enfant apprenne sa langue maternelle à l’école. L’argument disant que c’est difficile, parfois trop, ne tient pas, ni pour le français, ni pour toute autre langue. Le problème est partout fondamentalement le même : apprendre l’écriture et l’orthographe, apprendre à passer de la langue de son milieu à la langue standard.


Il nous a semblé intéressant de rapporter les échanges de vues qui ont eu lieu à la suite de l’exposé de Jean-Claude Corbeil ainsi que quelques questions qui lui ont été posées après son exposé afin de faire ressortir les préoccupations des enseignants et des enseignantes qui participaient à ce colloque. Mais avant, nous présentons une mise au point faite par M. Corbeil après la table ronde au cours de laquelle Marie-Éva de Villers, auteure du Multidictionnaire des difficultés de la langue française, et Jean-Claude Boulanger, auteur du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA), ont présenté leurs positions respectives sur la question suivante : parler français ou parler québécois : entre une langue indigène et la norme parisienne, le français du Québec a-t-il une place? Nous considérons que les propos de M. Corbeil cernent très bien l’ensemble des éléments en jeu dans la discussion sur la norme.

Jean-Claude Corbeil : La publication du DQA perturbe profondément la communauté des linguistes et celle des locuteurs du Québec. On est en face d’un problème. Je me sens très touché par cette aventure, comme ancien formateur dans les écoles normales. D’une part, je sais comment vous allez réagir à l’égard du dictionnaire parce que je suis celui qui a toujours essayé de trouver une pédagogie du français qui soit éminemment corrective. C’est l’essentiel même de l’enseignement d’une langue maternelle à des enfants.

D’autre part, vous avez devant vous deux personnes avec qui j’ai travaillé pendant des années. Ils sont des amis personnels et vous constatez qu’ils ne sont pas du tout du même avis. Entre les deux, mon cœur balance... pour la simple raison qu’ils ont raison l’un et l’autre. Le discours de Jean-Claude est inattaquable du point de vue linguistique. Ce qu’il dit du point de vue scientifique et de la manière dont on doit faire les dictionnaires est coulé dans le béton. Le point de vue de Marie-Éva est aussi coulé dans le béton et parfaitement juste. Il est dans une autre logique : une logique de l’orientation de l’usage de manière à donner des indications claires et nettes sur les différents aspects des mots.

Nous sommes en face d’une ambiguïté totale. Le problème que l’on aura à discuter aujourd’hui est celui de l’ambiguïté. Entre Jean-Claude qui dit que le dictionnaire, c’est une description, et vous qui êtes des utilisateurs et qui avez votre idée de ce qu’est un dictionnaire pédagogique, il y a un problème à examiner.

Ce dictionnaire n’est pas un dictionnaire pédagogique; c’est un dictionnaire descriptif d’usage du français au Québec. C’est une des premières ambiguïtés fondamentales. Autrement dit, quelle sorte de dictionnaire les professeurs veulent-ils avoir?

Deuxième ambiguïté : les professeurs ne se sentent pas capables d’évaluer un dictionnaire. Ils veulent avoir quelque chose de clair et qui soit immédiatement utilisable. Jean-Claude postule que vous êtes là, entre lui et le public, et que c’est à vous de dire comment utiliser un dictionnaire; comment naviguer d’un dictionnaire à l’autre pour trouver la vérité linguistique. Vous, ce n’est pas ce que vous voulez. Il y a donc des objectifs qui me semblent particulièrement différents. Si, aujourd’hui, on pouvait clarifier ces deux points-là, peut-être que dans l’avenir, on pourrait arriver à se trouver des outils qui puissent concilier à la fois la rigueur de la description scientifique du français au Québec et le besoin que vous avez d’un instrument pédagogique qui vous aide à faire votre travail.

Troisième ambiguïté : la question des normes d’usage. L’appareil des marques qu’on utilise présentement - familier, populaire, etc. - est un instrument tellement primitif qu’il n’arrive jamais à satisfaire l’utilisateur du dictionnaire. Ce n’est pas parce qu’on met « familier » que ça dit quelque chose. Mettre « à proscrire » est tellement interventionniste qu’un bon lexicographe vous dira qu’on ne peut pas faire ça. On ne peut pas proscrire « pogner »; ce mot existe.

Quels sont les systèmes de marque qu’on pourrait utiliser pour orienter l’usage des Québécois? Ceux-ci ne sont pas fous; ils savent très bien quel est le statut du verbe « pogner »; ils savent très bien quand et comment on peut utiliser « câlisser ».

Mais on a du mal à refléter ce sentiment linguistique dans un dictionnaire. On a été très paresseux, du point de vue lexicographique, en n’inventant pas des systèmes qui puissent dire clairement, dans un texte, ce que nous, comme locuteurs, nous pensons des mots que nous utilisons. Je sais très bien, et vous aussi, comment utiliser le mot « câlisser »; mais est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de donner ces renseignements dans un dictionnaire? Les élèves sauraient qu’ils peuvent l’utiliser, mais ils finiraient par comprendre qu’ils ne peuvent pas l’utiliser n’importe comment et qu’il y a des règles sociales d’utilisation des mots.

Mais ces règles, on ne les trouve pas dans les dictionnaires. On est toujours un peu embarrassé parce qu’on a peur que les gens trouvent légitime de transgresser les règles sociales d’utilisation sous prétexte que c’est dans le dictionnaire.

Ce sont là les ambiguïtés dans lesquelles on va être pris toute la journée. J’aimerais qu’on navigue très correctement dans les ambiguïtés; qu’on les fasse toutes ressortir, quitte à s’engueuler royalement, ce qui n’est pas grave. Au moins, on en sortira avec quelque chose qui sera une sorte de compromis - une autre ambiguïté - entre les préoccupations de Jean-Claude, celles de Marie-Éva et les vôtres.

On est engagé dans un cheminement qui devrait nous conduire à différentes sortes de dictionnaires destinés à différentes sortes d’utilisation.

Participant : La langue parlée par les jeunes est remplie d’abréviations. Ils vont à « l’éduc » ou rencontrer le « prof ». C’est le temps de la « récré » ou du cours de « maths ». Est-ce qu’il faut accepter cela?

Jean-Claude Corbeil : On est souvent mis en face de ce qu’on pourrait appeler la naissance des argots. Les enfants se donnent un argot scolaire. Les argots sont une espèce de création spontanée d’un milieu organisé qui veut marquer sa différence par rapport aux autres milieux. Les enfants des écoles se créent un argot qui leur sert de lieu d’identité en tant que groupe social particulier. D’une part, il n’y a rien à faire contre ce phénomène. Les mots d’argot naissent, vivent, meurent, se transforment. Les mots à la mode aujourd’hui ne le seront plus dans quatre ou cinq ans. Ils ont une vie relativement courte. Par contre, il n’est pas question d’utiliser ces mots dans les documents de l’école. Le professeur ne doit jamais utiliser cet argot dans sa langue. Il faut faire cohabiter constamment la forme abrégée avec la forme normale. Il y a une différence entre l’argot et la langue de l’école. Celle-ci ne peut pas être argotique. Autrement dit, il ne faut pas « faire simple », comme disent les enfants, et parler comme eux sous prétexte de les gagner. Ce n’est pas comme ça qu’on arrive à établir une bonne relation pédagogique avec les enfants. Plus on les singe, plus ils nous méprisent.

Le professeur doit continuer à parler normalement comme si de rien n’était, faire la sourde oreille, ne pas s’énerver et attendre que ça passe. Je prendrais ça comme politique. Vous observeriez exactement le même phénomène à Paris. C’est de là, par exemple, que nous sont venus « les profs », « les maths ». Ce sont des choses qu’on ne doit pas entériner en langue écrite soutenue. Il s’agit de maintenir les argots là où ils sont, dans la forme ludique de la langue. Car il y a une forme ludique de la langue. Pourquoi ne pas s’amuser là comme on s’amuse ailleurs?

Je pense à une de mes filles qui, adolescente, a tenté de me contrer en se mettant à parler le joual. Elle se disait : « Mon fichu de père qui est un linguiste va finir par se mettre en colère et on va s’amuser. » J’ai fait la sourde oreille, comme si je n’entendais rien. Ça n’a pas changé ma manière de parler. Au bout d’un certain temps, elle a fini par me dire : « Veux-tu bien me dire pourquoi tu ne réagis pas? » Je lui ai répondu : « Moi, je trouve que tu es en période d’apprentissage : tu es en train d’apprendre le joual. Je ne te l’ai pas enseigné; il faut bien que quelqu’un te l’enseigne; ça fait partie de ta compétence. Quand tu auras fini ton apprentissage, on verra où tu vas arriver. » Ça l’a désamorcée. Elle ne trouvait plus ça tellement drôle.

N’empêche qu’effectivement, j’étais convaincu qu’il fallait qu’elle apprenne ça. Ça fait partie de la compétence normale d’un locuteur québécois, ne serait-ce que pour faire des blagues, des effets linguistiques; ne serait-ce que pour bien comprendre ce que les gens sont en train de nous dire. Il ne s’agit pas de nier la langue québécoise la plus populaire ou la plus familière. Il s’agit de lui superposer quelque chose d’autre et de laisser aux gens le soin d’utiliser à bon escient ce qu’ils savent.

Si on prend les comptes rendus de l’Assemblée nationale, ce n’est pas toujours de la plus grande tenue linguistique. Ça permet aux hommes politiques de faire des effets stylistiques, de ne pas s’endormir dans leur fauteuil; ça les amuse. Ces temps-ci, on en entend des vertes et des pas mûres. C’est quand s’ouvre le débat sur le dossier linguistique que les insultes deviennent le plus populaires. Ce n’est pas quand on discute d’un règlement sur la circulation ou d’un emprunt que ce cher vocabulaire revient; c’est quand on parle de la langue.

Participant : La perception qu’on a du DQA est très émotive, il me semble. Le dictionnaire, traditionnellement et selon l’expression qui a été utilisée, est un modèle de langue. Le Larousse, le Robert et les autres, un peu comme la grammaire Grevisse, nous proposent une langue « idéale ». Ce qui fait qu’on peut proposer sans danger aux élèves des ouvrages qui éliminent le parler populaire ou qui le signalent assez bien.

Mais là, arrive un dictionnaire qui se veut le reflet de la langue. On ne sait trop comment réagir à cela. Un enseignant m’a dit : « Je suis content d’avoir ce dictionnaire-là dans ma classe. Je peux dire à mes élèves que la langue qu’ils utilisent est, pour une fois, présente dans un ouvrage sérieux. Je peux également leur montrer que ce qu’ils utilisent de telle manière, dans tel contexte, peut se dire autrement. »

Le problème, pour nous, c’est la manière d’utiliser un ouvrage comme celui-là dans nos classes. Nous ne sommes peut-être pas préparés ou prêts, en ce qui concerne la pédagogie du dictionnaire, pour pouvoir en tirer parti. Est-ce qu’il y a des suites à donner à cela?

Jean-Claude Corbeil : Concrètement, je suis certain que ce dictionnaire est un très bon instrument pour les professeurs. La description du français québécois qui est là-dedans est très bonne. Et c’est vrai que c’est consolant, d’une certaine manière, d’y trouver des éléments que nous connaissons, avec la définition. Mais c’est délicat de mettre cet instrument entre les mains des enfants et des adolescents comme instrument pédagogique. On ne sait trop quel usage ils vont en faire. L’un des problèmes que l’on a, c’est la perception qu’ont les utilisateurs - ici, les enfants - du dictionnaire comme étant une bible à bien penser et à bien parler. Quand on ouvre un dictionnaire et qu’on voit que tel mot est dedans, on se dit « c’est bon » et on s’arrête là.

Or, ce n’est jamais vrai, ni pour le Petit Robert, ni pour le Petit Larousse, ni pour aucun autre dictionnaire. Ce n’est pas parce que ce n’est pas dans le dictionnaire que ce n’est pas vrai et ce n’est pas parce que c’est dans le dictionnaire que ça l’est.

Les dictionnaires sont des instruments douteux; ils sont tous douteux. J’en ai fait un et je peux en parler très spontanément.

Le Petit Larousse, d’année en année, devient de moins en moins sûr. On s’était habitué au Petit Larousse relativement puriste, très soigné, ne renfermant pas de choses trop dommageables. Mais ce n’est plus vrai du tout. Depuis que les Français se sont mis à faire des anglicismes à tour de bras, on est en train de retrouver dans le Petit Larousse des mots que nous, on ne peut pas utiliser.

On commence donc à avoir un problème avec Larousse. Si ça continue comme c’est parti, il va falloir un jour redevenir critique à l’égard du Petit Larousse, parce que nous courons le danger de voir réintroduire dans notre langue des anglicismes que nous avions éliminés. Prenons des mots très simples comme « sponsor », « sponsoriser », à la place de « commanditaire » et de « commanditer ». Vous allez trouver ces mots utilisés sans aucune marque en France. Pour eux, ce sont des mots français normaux.

Les dictionnaires doivent donc être manipulés avec précaution. Ou bien les professeurs se lancent dans la pédagogie du dictionnaire et montrent aux enfants comment s’utilise un dictionnaire, et là vous avez du travail à faire.

C’est la thèse que soutient Jean-Claude Boulanger. Il vous dit : « Moi, je l’écris; vous, vous l’utilisez. » Vous, de votre côté, vous lui dites : « On aimerait bien ça avoir un instrument parfaitement sûr qu’on pourrait mettre entre les mains des enfants et qui allégerait notre tâche. » Ce n’est pas son métier. Où est la vérité dans cela? De quelle sorte de dictionnaire a-t-on besoin dans une classe? C’est une bonne question.

Participant : Au Québec, on est préoccupés par la question de la langue et grands consommateurs du dictionnaire. Il y a peu d’endroits où on renouvelle aussi souvent ses dictionnaires en quelques années. Du jour au lendemain, on se retrouve avec un travail intéressant, peut-être pas suffisamment mûri, qu’on a mis entre les mains d’un éditeur dont le service de marketing était puissant, avec pas mal de succès puisque la polémique qui entoure ce dictionnaire-là est excellente pour la vente.

Il faudrait amener l’éditeur à départager le point de vue du scientifique et celui du pédagogue. C’est un dictionnaire qui aurait dû être limité à un public de scientifiques et de linguistes. Ce qu’on demanderait, en tant que pédagogues, ce sont des modifications en ce qui concerne la typographie -en plus, bien sûr, des modifications proposées par Mme de Villers. Par exemple, mettre en relief, par une typographie ou une couleur différentes, les mots qu’on disait « à proscrire ». Ces mots pourraient rester, du point de vue scientifique, mais devraient être marqués autrement que par trois lettres en italique que l’enfant ne prend pas la peine d’analyser. Si ces mots étaient écrits avec une trame verte ou rouge, ou avec un caractère plus gros ou plus petit, on utiliserait là un moyen moderne et on ferait un dictionnaire utilitaire.

Jean-Claude Corbeil : Êtes-vous tous d’accord avec une opinion comme celle-là?

Participant : Je ne veux pas répondre à cette question, mais revenir à une association que vous avez faite. Vous dites que les dictionnaires sont des instruments douteux. Il y en a qui sont plus douteux que d’autres, il faut en convenir. Le problème de nos jeunes, quand on enseigne le français, c’est qu’ils n’ont pas la science du doute. Ils écrivent quelque chose et ils ne doutent même pas que ça peut ne pas être bon. S’ils n’ont pas la science du doute, comment voulez-vous qu’ils utilisent un outil qui est plus douteux que les autres? On a là un problème important.

Jean-Claude Corbeil : Je pense que l’essentiel de l’enseignement du français ou de la tâche de l’enseignement du français est dans ce que vous venez de dire. Les enfants, quand ils arrivent à l’école, n’ont pas besoin de douter. Ils ne doutent pas parce qu’ils connaissent très bien leur langue. Nous, en tant que professeurs, on sème le doute. On doit semer le doute tant et aussi longtemps qu’ils ne sont pas redevenus sûrs d’eux-mêmes - tout en restant prudents en maintenant cet esprit de doute qui est celui de l’adulte. Nous, comme adultes, on est sûrs, mais en même temps on doute et on vérifie. Il faut faire faire ce chemin-là aux enfants. Il faut les sortir de leur sécurité; leur donner une période d’insécurité et d’instabilité; leur donner les instruments leur permettant d’acquérir une nouvelle compétence et une nouvelle sécurité, en espérant qu’ils vont garder le sens du doute et de la qualité : ça va ensemble. Je crois que je viens de résumer l’enseignement du français.

Participant : Dans ce que vous avez dit, il y a des choses que je trouve très intéressantes et très pertinentes, mais il y en a que je trouve agaçantes. Lorsque vous avez parlé de prononciation, vous avez dit « Tel mot, on peut se permettre de le prononcer à la façon québécoise, il n’y a pas de problème. Mais ça, on ne peut pas : il y a faute. » Quelle est la norme qu’on peut invoquer? On pourrait en parler longuement et apprendre à développer notre esprit critique. On ne Ta pas fait suffisamment.

Je reviens également aux tics verbaux dont vous avez parlé. Pour moi, un tic verbal -« t’sé veux dire » ou autre chose de plus élégant - c’est toujours agaçant, surtout lorsqu’il est répété continuellement dans le discours. Mais j’en sais plus sur le tic verbal à éviter que sur les types de tics verbaux.

Le débat sur la norme n’est pas vidé et on devrait le tenir encore longtemps.

Jean-Claude Corbeil : Le problème, c’est qu’on ne sait pas trop comment s’y prendre pour décrire une norme. Par exemple, le DQA fait une tentative de description de la langue lexicale. Ça soulève un grand débat et probablement que ça va susciter un autre dictionnaire qui va proposer une autre norme lexicale; de fil en aiguille, on va arriver à quelque chose qui fait consensus. La norme du français québécois existe, j’en suis absolument certain. Nous en témoignons tous les jours quand nous parlons, puisque nous ne parlons pas n’importe comment. Les normes sont nombreuses; elles correspondent à des milieux ou à des couches de langage qu’on appelle souvent les niveaux de langue. On sait très bien comment parler correctement et spontanément quand on est à la plage; on sait très bien ce qu’on fait quand on va à une émission de télévision. Les normes sont nombreuses. Tout le problème, c’est de décrire la norme. Les linguistes ont beaucoup de renseignements, mais ils gardent ça dans leurs tiroirs; ils ne veulent pas se mêler de la question de la norme; ils disent que ce n’est pas leur rôle. Moi, j’estime que c’est leur rôle et là-dessus, on ne s’est jamais entendus. Ils disent que je suis interventionniste. Je ne suis pas interventionniste; je prends tout simplement mes responsabilités.

En tant que linguiste, il faut bien que je dise quelque chose à quelqu’un sur la norme du français. C’est censé être mon métier de faire ça. Je suis en tout cas celui qui est le mieux placé pour avoir des renseignements et pour avoir observé. Mais personne n’a eu le courage, à ce jour, de décrire dans un texte la norme du français standard d’ici. On l’a affirmé -ce fut l’une des premières positions de l’AQPF- un vieux texte qui date de je ne sais quelle année dans lequel on affirme la légitimité d’une norme du français standard. Une fois qu’on a fait ça, on était tellement content qu’on s’est arrêté là. Les facultés des sciences de l’éducation ont complètement démissionné et personne n’aborde le problème de la norme dans l’enseignement du français. C’est un tabou, aujourd’hui. On fait de la psychopédagogie en sciences de l’éducation et on renvoie la question linguistique aux linguistes. Or, les linguistes, eux, forment des linguistes, ce qui fait qu’il n’y a plus personne qui forme des professeurs de français. Où, en tant que professionnels, va-t-on discuter de cette question de la norme du français? Et qui? Et comment va-t-on se mettre d’accord sur la norme pédagogique? Car il se peut que la norme pédagogique ne soit pas identique à la norme sociale de la communauté. Je soutiendrais même cette thèse-là, étant donné qu’il y a une période légèrement artificielle qu’on doit faire vivre à des enfants à l’école et qui est en marge de la norme sociale de la vie, de la vie quotidienne et de la vie des adultes.

Il y a probablement une norme pédagogique qui est beaucoup plus serrée, beaucoup plus normative, beaucoup plus exigeante que la norme sociale des adultes, pour la raison qu’on a affaire à des gens en période de formation. Et quand on est en période de formation, il faut être plus catholique que le pape. Autrement, on ne forme pas. On régresse toujours, un jour, et si on régresse à partir de la médiocrité, où est-ce qu’on s’en va?

Participant : À propos de l’usage que l’on fait des dictionnaires, de leur statut et de celui des ouvrages savants, on disait qu’il faut amener les jeunes à douter. Mais l’adulte ne veut pas douter quand il consulte un ouvrage de référence. Il accepte difficilement que deux ouvrages dits « scientifiques » se contredisent ou donnent des points de vue différents sur des questions aussi simples que l’orthographe d’un mot, le genre d’un nom, etc. Il y a une approche qui consiste à dire que l’ouvrage de référence est un outil parmi d’autres et qu’il ne faut pas lui accorder un statut de vérité éternelle, mais c’est une approche qui répugne aux adultes qui veulent des certitudes.

Jean-Claude Corbeil : Vous savez très bien que c’est comme ça chez les professeurs. La raison, c’est qu’ils n’ont pas acquis une formation professionnelle qui leur permettrait d’être autonomes du point de vue de la science qu’ils enseignent. Je suis très dur pour les professeurs de français non pas parce que je les prends à parti, mais simplement parce que j’estime qu’on les a trahis quelque part. On ne leur a pas donné la science dont ils avaient besoin pour être sûrs dans l’exercice de leur métier. Que voulez-vous qu’ils fassent? S’ils se mettent à douter, ils sont perdus parce qu’ils n’ont pas la capacité de sortir du doute. Ils exigent donc des éléments de référence qui puissent les sécuriser et régler le problème de la compétence pour eux.

Je connais une jeune fille qui sort d’une maîtrise en sciences de l’éducation comme spécialiste de l’enseignement du français langue maternelle. Elle n’a jamais eu un cours - un début de cours! - sur la langue qu’elle doit enseigner. Elle n’est même pas capable de m’expliquer correctement la règle de l’accord des verbes pronominaux parce qu’elle s’y perd royalement. Qu’est-ce qu’elle va faire en classe? Est-ce que c’est elle qui est responsable? Jamais de la vie! C’est une fille intelligente qui réussit aussi bien que n’importe qui. Ce n’est pas elle qui est en cause. C’est le système. Il y a quelque chose qui ne va pas :

On est bon professeur quand on ne se pose pas de questions de contenu. Quand on n’a pas de problèmes de contenu, on peut s’amuser en classe, faire des pirouettes.

Quand j’ai commencé à enseigner, j’étais tellement nerveux et inquiet par rapport à ce que je devais enseigner que j’étais paralysé. Je me suis dit : « Il faut que je règle ça; ça n’a pas d’allure; je suis complètement ignorant! » Je suis retourné à l’école et je me suis dit : « Il faut que je sois très bon en linguistique et en grammaire parce que si je ne fais pas ça, ils vont m’avoir. »

Participant : Le problème, c’est l’importance réelle donnée au français au Québec. Quand on sait que c’est la mathématique qui permet de sélectionner des gens dans des domaines où on n’en a absolument pas besoin, comment pense-t-on mettre dans la tête des jeunes que c’est important le français? Comment voulez-vous que les jeunes nous prennent au sérieux quand, entre le discours et ce qui se passe dans la réalité, il y a une différence si énorme?

Jean-Claude Corbeil : Je suis parfaitement d’accord avec vous. C’est pour ça que j’aime beaucoup -malgré que ce soit d’une injustice flagrante- les exigences à l’entrée des universités. J’aime ça parce que ça va exercer des pressions qui vont redescendre. Autrement dit, je suis content parce qu’il faut que ça bloque quelque part. Là, ça vient de bloquer. Les étudiants crient au meurtre; ils crient justice et ils ont raison : c’est une injustice. Mais il faut la maintenir; la maintenir tant et aussi longtemps que ça ne sera plus nécessaire qu’on passe un examen de français pour entrer à l’université. Ce jour-là, il n’y aura plus d’injustice pour qui que ce soit. Je suis content que ça existe, que ça crée un scandale et que tout le monde en discute. Ça va mettre du plomb dans la tête des élèves. Ils vont savoir que s’ils veulent vraiment et sérieusement aller aux études, il va falloir qu’ils sachent le français. Ça, c’est une bonne affaire.

À HEC, par exemple, on a exigé la maîtrise du français comme condition sine qua non d’obtention d’un diplôme. Ça a l’air extraordinaire. On dit « Félicitations; comme vous êtes intelligents! » Mais ce n’est pas eux qui ont décidé ça; c’est l’employeur. L’employeur qui a dit : « Si vous n’êtes pas capables de nous envoyer des gestionnaires autres que des gens incapables d’écrire une note de service sans faire dix fautes et qui comptent sur les secrétaires pour les corriger, nous, on ne veut plus les engager. » On s’est réuni au sommet et on s’est dit : « Il faut faire quelque chose; l’employeur n’est pas content. » C’est tout de même un paradoxe : maintenant, ce sont les employeurs qui vont dire ce qu’il faut faire!...

Assumer ou taire les usages lexicaux du Québec

La communication de Claude Poirier, qui sert d’amorce à ce colloque, pose clairement, et avec simplicité, mais en même temps d’une manière globale, le thème de discussion, constitué en réalité de deux questions distinctes, la seconde découlant de la première : est-il pertinent de mettre en chantier un dictionnaire général du français québécois? Si oui et si quelqu’un (éditeur, groupe universitaire, organisme de l’État) entreprend une telle tâche, quels devraient être la forme et le contenu de ce dictionnaire et la méthode de réalisation appropriée?

Chacun d’entre nous a des idées là-dessus, plus ou moins clairement formulées et fondées, plus ou moins définitives. En fait, quand on s’engage dans ce type de réflexions, on est rapidement amené, bien malgré soi, à remettre en cause, d’aucuns diront à contester, l’un des objets culturels le plus profondément ancré dans la conscience et le subconscient collectif des francophones, c’est-à-dire le dictionnaire et l’idée de ce qu’est la langue française qu’il véhicule depuis trois siècles, de par la persistance de ses a priori sociolinguistiques. D’où l’émotivité de la discussion, l’allure iconoclaste de certains propos, les malentendus de toutes sortes qui font rebondir le débat depuis toujours au Québec et depuis quelque temps dans les autres communautés linguistiques périphériques, notamment en Afrique depuis la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (1983). Le caractère symbolique de la langue prime son caractère de système de signes scientifiquement observable et descriptible. Claude Poirier a donc parfaitement raison d’indiquer que le projet d’un dictionnaire général du français québécois « représente, d’une certaine façon, un choix de société » qui « doit reposer sur un certain consensus ».

Mon intention n’est pas de formuler ici, in extenso, ma propre conception d’un dictionnaire québécois ou, d’une manière plus vaste, ma conception d’un dictionnaire panfrancophone. J’aimerais seulement indiquer rapidement ce sur quoi je suis pleinement d’accord avec Claude Poirier, signaler quelques nuances, avancer peut-être quelques contre-propositions. Je suivrai pour ce faire les grandes divisions adoptées dans le texte de notre conférencier de départ.

1. Le cadre théorique

Un dictionnaire général du français québécois découle d’une conception variationniste de la langue française. En fait, cette idée gagne du terrain actuellement parce que la langue française est devenue une langue de grande extension et que des communautés linguistiques de langue française hors de France deviennent de plus en plus vigoureuses. Le mouvement, en effet, provient de la périphérie linguistique. D’autre part, divers courants de réflexions conduisent à la même conclusion, à savoir celle de l’autonomie de chaque variété linguistique, ce qui correspond assez bien au concept d’« usage légitime » développé par Pierre Bourdieu. Je pense m’être assez clairement expliqué sur ce point lors du colloque de lexicographie québécoise organisé par l’Université Laval en avril 1985.

Ainsi, l’idée de l’autonomie de la variété linguistique m’amène logiquement à formuler des réserves théoriques et méthodologiques à l’égard de la formule d’un dictionnaire différentiel. D’ailleurs, en signalant les travaux américains en la matière, Claude Poirier renforce mes positions, puisque les Américains sont passés d’un dictionnaire différentiel anglais U.K. / anglais U.S.A. à un dictionnaire anglais standard américain / anglais régional américain, confirmant ainsi dans les faits l’autonomie de l’anglais américain par rapport à l’anglais britannique. Je ne vais pas cependant jusqu’à soutenir qu’un dictionnaire différentiel est sans intérêt. Bien au contraire, un tel projet est immédiatement, réalisable et donne l’occasion de procéder à des analyses lexicographiques de même nature que celles qui sont à la base d’un dictionnaire général. Mon embarras provient de ce que je ne vois pas comment on peut concilier l’autonomie de la variété avec l’approche différentielle, puisqu’elle pose en principe un réfèrent externe à la variété, en l’occurrence le français français, et qu’elle y compare les particularismes de la variété concernée, ici les usages québécois. J’ajoute pour mémoire qu’il est difficile et hasardeux d’identifier ces particularismes, si on ne passe pas en revue la totalité des formes lexicales qui constituent le vocabulaire usuel de la variété québécoise, dont on devra par la suite dégager les sens et les valeurs sociolinguistiques. Je formulerais donc l’hypothèse que l’approche différentielle, en ce qui concerne notre situation actuelle, conduira de proche en proche à réaliser dans les faits un dictionnaire général avec tous les malaises que l’expansion méthodologique ainsi vécue au cours des années entraînera. En somme, nous ferons le même chemin que la communauté linguistique américaine.

D’un autre point de vue, la position variationniste entraîne comme conséquence la redéfinition du concept de langue française, qui cesse d’être identifiée à la variété française française pour recouvrir la totalité des usages de l’ensemble des variétés de cette langue. D’où, comme autre conséquence, la nécessité de renouveler la conception d’un dictionnaire général de la langue française, qui décrirait cette fois les usages de la communauté linguistique francophone internationale, qui ne procéderait plus par ajout de régionalismes, mais assumerait la coexistence et l’autonomie des variétés en contact. Une telle conception, en somme, substituerait à l’idéologie unitaire actuelle l’image réelle du français comme mosaïque d’usages, à la fois légitimes au sein de chaque communauté linguistique et doublement hiérarchisés du point de vue sociolinguistique, au sein de chaque communauté d’abord et dans la communauté internationale ensuite.

2. Le modèle de dictionnaire

Claude Poirier nous propose deux modèles possibles : le dictionnaire adapté et le dictionnaire original. Sur le plan théorique, je suis d’accord avec la critique de Claude Poirier à l’égard des dictionnaires adaptés. Sur le plan pratique, compte tenu du caractère immédiat des besoins des locuteurs québécois et des professeurs de français, langue maternelle et langue seconde, le dictionnaire adapté est un pis-aller inévitable qui rendra service tant et aussi longtemps qu’il n’y aura rien d’autre sur le marché. J’admets donc très bien que des éditeurs s’engagent dans ce type d’entreprise et que des collègues y collaborent. Un pis-aller en est déjà moins un s’il est réalisé par des gens compétents et honnêtes. Claude Poirier est du même avis. En somme, on peut dire que la perception des inconvénients et des difficultés du dictionnaire adapté confirme la nécessité d’un dictionnaire général du français québécois.

Par contre, je nuancerais la proposition de Claude Poirier d’un dictionnaire original « élaboré à partir d’une documentation et d’une analyse proprement québécoise ». Je suis d’avis qu’il faut intégrer à la documentation le fonds lexicographique français qu’il faudra revoir systématiquement à la lumière d’une documentation reflétant les usages québécois.

L’opposition n’est pas, en effet, entre dictionnaire français et dictionnaire québécois, mais bien, essentiellement et uniquement, entre usages québécois et usages français de la langue française. Un dictionnaire québécois n’a d’autre prétention et objectif que d’expliciter les usages lexicaux québécois et la hiérarchie de valeurs selon laquelle les Québécois les évaluent, les interprètent et les classent. Il se peut fort bien d’ailleurs que derrière les objections formulées à l’égard du projet de dictionnaire des usages lexicaux québécois se dissimule, consciemment ou inconsciemment, le rejet de notre propre réalité linguistique, réduite souvent, du moins si on en juge par beaucoup de publications récentes, aux usages les plus populaires et les plus folkloriques de notre langue. Je suis convaincu que la notion de « français québécois » n’est pas claire, qu’elle est au contraire ambiguë et que la tradition régionaliste l’a réduite à la portion populaire des usages. L’idéologie du joual galope toujours.

La méthode lexicographique française convient parfaitement pour décrire les usages québécois.

3. La norme

Claude Poirier a parfaitement raison d’indiquer qu’on ne peut définir une norme au départ de l’activité lexicographique, puisqu’il s’agit justement d’expliciter une norme interne et implicite des usages lexicaux québécois. Une norme québécoise existe. La seule définition possible de cette norme est la description lexicographique des usages lexicaux québécois, eux-mêmes complexes, puisqu’ils sont constitués de formes lexicales (mots, syntagmes, expressions), de significations véhiculées par les formes et, surtout, de valeurs attribuées aux couples forme-sens. La tâche du dictionnaire, et son rôle social, n’est donc pas uniquement de repérer et de colliger les formes et les sens, ce qui est le plus facile mais surtout de révéler, sans parti pris, le système de valeurs sous-jacent à leur emploi tel que perçu par les locuteurs. C’est ce dont nous avons besoin et ce qui nous fait, aujourd’hui, douloureusement défaut.

Dans cette perspective, la publication par l’Office de la langue française d’un Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes (1985) n’est, ici aussi, qu’un pis-aller, une tentative de fournir aux locuteurs québécois des repères d’évaluation de certains usages lexicaux. Cet énoncé ne peut être, d’aucune manière, une grille d’interprétation des usages lexicaux lors de l’élaboration d’un dictionnaire québécois. Bien au contraire, la raison d’être de l’Énoncé disparaîtra avec la publication du dictionnaire ou l’Énoncé deviendra clairement, s’il est maintenu, avec ou sans modification, une déclaration politique quant à la norme qu’entend faire véhiculer l’État québécois au travers des institutions dont il détient le contrôle, notamment l’École.

Enfin, je crois utile d’attirer l’attention sur la distinction entre norme et normalisation. Disons succinctement qu’on appelle norme le modèle social qui guide la réalisation des comportements linguistiques des locuteurs dans chaque groupe dont est composée la société globale elle-même. Au sein d’une même communauté, il y a donc autant de normes qu’est complexe l’organisation sociale, d’où une concurrence et une hiérarchisation des normes, qui donne lieu à un marché linguistique aussi réel et complexe qu’implacable. La normalisation, ou la standardisation, est une intervention explicite et consciente dans cette concurrence sociolinguistique en vue de favoriser un usage sur tous les autres; elle se légitime chaque fois que l’efficacité de la communication est compromise par la variation linguistique; c’est pourquoi elle touche surtout les usages institutionnalisés de la langue, dans des situations très formelles de communication, réalisés, par exemple, dans les textes juridiques, administratifs, techniques, commerciaux, etc., donc surtout dans les domaines de spécialités. Si elle a une influence sur la langue commune, ce n’est que par ricochet, de par le prestige, l’importance et la fréquence des communications institutionnalisées qui finissent par déteindre, pour ainsi dire, sur le locuteur ordinaire. Toute notre civilisation industrielle, depuis le XVIIIe siècle, post-industrielle depuis le milieu du XXe, repose sur l’efficacité de la normalisation, non seulement des produits, mais aussi du vocabulaire qui sert à les désigner, à les fabriquer et à les vendre. L’analyse de Toffler de ce phénomène est brillante.

Il n’en demeure pas moins que la relation entre standardisation ou normalisation et norme de la langue commune est très mal connue. Les ambiguïtés sont, ici, constantes et nombreuses.

4. Le public

La position de Claude Poirier oscille sur ce point entre deux publics. D’abord un public scolaire : « Il me paraît qu’un premier dictionnaire général du français québécois doit s’adresser à un public dont les besoins correspondent à ceux des élèves de la fin du secondaire et du collégial »; ensuite le grand public : « Ce dictionnaire répondrait en pratique aux besoins d’un public beaucoup plus large, formé en fait de l’ensemble des Québécois ».

Cependant, la suite de la description du dictionnaire découle de l’objectif scolaire même si Claude Poirier note qu’il lui paraît « très difficile de commencer par un ouvrage dont les données doivent nécessairement être présentées de façon simplifiée et dont la nomenclature est forcément réduite ».

Pour ma part, je préfère trancher net et fixer comme public cible l’ensemble des usagers adultes, c’est-à-dire tous ceux qui ont besoin d’un outil de référence lexicographique dans leur activité, donc le même public que le Petit Larousse ou le Petit Robert et, en conséquence, une nomenclature de même taille. Puisqu’ainsi « le modèle linguistique qui nous caractérise serait décrit », les enseignants et les grands élèves disposeraient d’un instrument de travail fiable. Il restera à déterminer le type de dictionnaire dont l’École a besoin et la ou les tranches d’âge concernée(s). Cette démarche m’apparaît plus sûre.

Je suis surtout sensible au fait qu’un dictionnaire de langue de niveau scolaire devrait tenir compte de l’état de la compétence linguistique des enfants (donc un corpus construit en conséquence et une méthodologie de la définition adaptée) et en même temps de la perspective du développement de cette compétence par l’enfant, stimulé par l’École, donc d’objectifs pédagogiques tels que définis par un programme. Un dictionnaire scolaire m’apparaît ainsi un objet lexicographique très particulier dont il n’y a pas beaucoup d’exemples, sans doute parce qu’on a cru jusqu’à aujourd’hui qu’il s’agissait d’un simple sous-produit de dictionnaires pour les grands.

5. Le corpus

Deux remarques ici. J’estime nettement exagéré le commentaire relatif à la langue enseignée à l’école : « La langue enseignée à l’école représente un modèle linguistique qu’il (l’enfant) ne reconnaît pas dans la société dont il fait partie ». Cette langue de l’école correspond certainement à celle utilisée par nombre de Québécois dans des situations formelles de communication, donc à la langue québécoise soignée.

D’autre part, un dictionnaire ne s’élabore pas uniquement à partir d’un corpus, même s’il comporte des sources orales et écrites. Depuis les travaux de Gougenheim sur le français fondamental, on sait qu’un corpus ne contient jamais la totalité des mots connus et/ou utilisés. Gougenheim avait alors établi la distinction entre « vocabulaire usuel », reflété par le corpus, et « vocabulaire disponible », relié en général à des situations particulières, c’est le cas de mots comme fourchette ou autobus, ou à des thèmes particuliers, c’est le cas des tranches de vocabulaires spécialisés qui passent dans la langue commune, par exemple le vocabulaire de la micro-informatique, de la mécanique automobile, de l’électricité, de la menuiserie, de la plomberie, etc. Le vocabulaire disponible est sélectionné par le lexicographe lui-même et ajouté aux données lexicales du corpus. Le lexicographe a donc la responsabilité de déterminer et de légitimer la manière dont il procédera à ce choix.

6. Le traitement

Une seule remarque ici, mais elle est de taille. Elle concerne l’une des principales difficultés ou contradictions de l’approche variationniste. D’un côté, nous semblons d’accord pour considérer qu’il existe plusieurs modèles de comportement linguistique, plusieurs normes de l’usage dont se dégage une norme dominante, un usage légitime, par rapport auquel les autres usages se situent et s’évaluent, le tout constituant un ensemble complexe de valeurs et d’attitudes désigné commodément sous le terme métaphorique de « marché linguistique » par Pierre Bourdieu. En général, les locuteurs connaissent ce marché et en tiennent compte. Décrire l’aspect lexical de cet ensemble est l’objectif de tout lexicographe moderne.

D’un autre côté, le métalangage dont nous disposons aujourd’hui, les fameuses marques d’usage, type « populaire », « familier », « argotique », « spécialisé », etc., est l’objet d’une critique fort légitime et bien fondée, avec, comme conséquence, que ce métalangage est discrédité, ou, tout au moins, apparaît comme peu satisfaisant ou peu rigoureux.

Comment alors arriver à décrire le mode d’usage des formes lexicales avec fidélité par rapport au sentiment et au comportement linguistiques des locuteurs d’une communauté linguistique donnée, ici la communauté québécoise? Pour ma part, je n’ai pas de réponse à cette question. Je sais qu’on ne peut plus employer les marques d’usage traditionnelles, mais je ne sais pas quelles marques dépeindraient le mieux la réalité du marché linguistique. Nous avons donc besoin d’un nouveau métalangage élaboré sur la base de la sociolinguistique contemporaine.

7. Remarques finales

Pour clore ces quelques remarques, je résumerai l’essentiel de ma position sur le sujet. Les usages lexicaux des Québécois existent non seulement au niveau de la langue parlée populaire, mais aussi, et bien normalement, au niveau soutenu, parlé et écrit. Par lexique du français québécois, j’entends donc la totalité des usages lexicaux véhiculés par l’ensemble des locuteurs de la langue française au Québec. L’affirmer aussi solennellement apparaîtra un truisme, mais je sais trop notre obsession du joual pour ne pas juger nécessaire de bien clarifier cette notion.

Au sein de notre communauté linguistique, une norme lexicale existe, qui oriente les usages lexicaux et les situe les uns par rapport aux autres. Nous n’avons pas à inventer une norme, mais à la décrire, à l’expliciter d’une manière systématique à la lumière d’exemples nombreux et variés de l’usage du français au Québec, parlé et écrit. Tant et aussi longtemps que nous n’aurons pas complété ce travail de description, nous nous épuiserons dans des conflits d’opinions et nous vivrons en pleine insécurité lexicale, déconcertés par l’absence de nos mots et de nos usages dans les dictionnaires dont nous disposons aujourd’hui.

Je suis donc convaincu qu’il nous faut établir le dictionnaire global du français québécois, ouvrage de référence destiné au grand public, avec une nomenclature aussi étendue que possible, dont certains champs sémantiques nous amèneront peut-être à devoir ajouter des développements de type encyclopédique à la partie proprement lexicographique, sous forme de planches par exemple.

L’objectif n’est pas de nous démarquer systématiquement par rapport au français français. L’objectif est de décrire, avec objectivité et compétence, l’usage légitime du français au Québec, sans se soucier de la distance plus ou moins grande entre cet usage et l’usage français. D’ailleurs, la préoccupation de l’intercompréhension entre nous et les autres francophones est un des facteurs de la régulation lexicale au sein de notre communauté, et non un a priori à imposer à la préparation d’un dictionnaire global du français québécois.