Compte rendu de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique Noire, coordonné par Danièle Racelle-Latin; fasc. I, A-B, AUPELF et ACCT, 1980, 130 p.; fasc. II, C-F, AUPELF et ACCT, 1981, 146 p.

Cette publication est d’une grande importance autant pour le français en Afrique que pour la francophonie dans son ensemble[1]. Se trouvent ainsi posés avec une acuité et un relief tout nouveaux des questions qui confrontent le monde francophone depuis au moins une vingtaine d’années, celle de la variation du français d’un pays ou d’un continent à l’autre, celle de l’emprunt que jusqu’à présent on réduisait aux rapports de l’anglais et du français.

La nécessité d’un dictionnaire du français en Afrique Noire s’est peu à peu imposée à l’esprit de ceux qui, au jour le jour, assuraient l’enseignement de cette langue sur ce continent et qui doivent constamment ou bien faire le partage entre les « fautes » de français et les particularités admissibles, ou bien pallier les défaillances culturelles, donc lexicologiques, de manuels scolaires d’abord et avant tout destinés à une clientèle européenne. En fait, l’usage du français en Afrique Noire est mal connu et une description aussi rigoureuse que possible de ses caractéristiques doit précéder la définition d’une norme et les choix en vocabulaire qu’elle orientera. La démarche inverse, choisir avant de décrire, est très aléatoire parce qu’elle risque de fonder les choix sur des a priori plus idéologiques que linguistiques. Lors de la première « Table ronde des centres et instituts de linguistique appliquée des universités d’Afrique noire francophone », réunie à Abidjan en 1974 par l’AUPELF, les participants prirent conscience que, chacun de leur côté, ils se heurtaient aux mêmes problèmes, se posaient les mêmes questions et avaient entrepris des travaux comparables. Ils recommandèrent donc la mise en chantier d’un dictionnaire du français d’Afrique noire (DIFAN), dont la réalisation permettrait de « disposer d’une norme de référence mieux ajustée aux réalités naturelles, socio-culturelles et linguistiques de leur pays respectif », « de garantir l’intercompréhension francophone en Afrique et hors d’Afrique », « d’ouvrir l’accès aux littératures et civilisations francophones de l’Afrique » (fascicule I, 15-16). Ils jugèrent également préférable avant d’entreprendre le dictionnaire de « prendre une connaissance aussi objective que possible de cet usage lexical non normalisé et proprement africain » (1, 16) dans une perspective aussi strictement descriptive que possible, c’est-à-dire sans chercher d’aucune manière à légitimer l’emploi des mots et expressions corrigés. Ainsi se dessinait une première phase de réalisation du Dictionnaire, qu’on nomma par la suite Inventaire pour bien l’identifier et le distinguer de l’objectif initial et final. Les deux Tables rondes suivantes (Lomé, 1975 et Kinshasa, 1976) précisèrent la méthodologie de l’Inventaire, de même que ses modalités de réalisation.

Les travaux de l’Inventaire se sont déroulés à deux niveaux. Au niveau national, des équipes, le plus souvent animées par un chercheur principal, ont entrepris d’identifier et de regrouper sous forme de lexique des particularités du français attestées dans l’usage du pays concerné. Tous les pays francophones d’Afrique noire n’ont pas été le lieu d’une observation, mais les plus importants et les plus significatifs d’entre eux du point de vue linguistique : le Sénégal (deux équipes, celle du CLAD et celle constituée par MM. N’Diaye, Corréard et J. Schmidt), la Côte d’Ivoire (L. Duponchel, puis S. Lafage), le Zaïre (S. Faïk), le Tchad (J. P. Caprile), le Togo et le Bénin (S. Lafage), le Niger (A. Queffelec), le Centrafrique (G. Canu), le Rwanda (J.L. Rondreux et S. Shyirambere), le Cameroun (J. Tabi-Manga). Les méthodes de travail varient légèrement d’un pays à l’autre, quoiqu’on y ait suivi une démarche suffisamment semblable pour permettre une mise en commun subséquente. Généralement, les auteurs ont recueilli leurs données par le dépouillement de sources orales d’abord, écrites ensuite, en proportion de la littérature et de la presse de chaque pays, puis ont effectué un premier tri au sein de cette matière première pour séparer les faits de langue (stables, répétitifs, généralisés) des faits de parole. Ils ont enfin soumis leurs choix à un ou plusieurs jurys représentatifs des usagers du français dans chaque pays. Le résultat a été publié, pays par pays, sous la responsabilité de chaque auteur.

Au niveau transrégional, les rédacteurs des lexiques nationaux se sont formés en équipe, grâce à l’appui de l’AUPELF et de l’ACCT, pour procéder à un deuxième tri, séparant cette fois ce qui est strictement local de ce qui est réalité proprement africaine ou particularité d’usage largement répandu dans un ou plusieurs pays. La méthodologie cette fois est unique, concrétisée par une même fiche lexicographique. Une seule et même personne, Mme Danièle Racelle-Latin, recueille les informations, en produit une première synthèse, soumise par la suite aux membres de l’équipe, puis rédige l’article final en suivant grosso modo les règles de la lexicographie moderne. Pour ce travail, elle utilise l’ordinateur du LASLA (Laboratoire d’analyse statistique des langues anciennes de l’Université de Liège), où se trouve constituée de ce fait la plus importante banque de données sur le français en Afrique. Au cours de cette synthèse, les auteurs ne perdent jamais de vue qu’il s’agit d’un travail descriptif, préalable à toute autre décision, soit pour l’enseignement du français, soit pour la rédaction du Dictionnaire du français d’Afrique, convaincu chacun qu’il ne leur revient pas de statuer sur chaque particularité dans le but d’en légitimer ou non l’emploi.

La publication de l’Inventaire est donc l’aboutissement d’un long travail d’analyse, exécuté aux deux niveaux avec le maximum de précautions scientifiques, par des observateurs autorisés. Il ne s’agit en rien d’un travail « folklorique », mais de la première tentative de décrire les effets de l’adaptation de la langue française à la réalité africaine.

Les lecteurs y trouveront ample matière à réflexion et à discussion. Pour notre part, nous voudrions regarder de plus près la notion de « particularité » telle qu’elle se trouve acceptée dans l’Inventaire, et ensuite indiquer l’intérêt que cette publication présente à notre avis pour le monde entièrement ou partiellement de langue française.

L’approche lexicographique de l’Inventaire et des lexiques nationaux dont il dérive repose sur la notion de particularité lexicographique, définie comme un écart à la norme du français central ou standard, donc comme un usage non conforme à un autre usage. Cet axiome de départ engage un enchaînement de conséquences dans une implacable logique.

Est ainsi posée et acceptée la prééminence d’un usage sur un autre, ici celui de France par rapport aux pays extérieurs à l’Hexagone. On peut mettre en doute la légitimité de cette prééminence. En effet, pourquoi situer à l’extérieur de sa propre société la norme de son usage linguistique? Une telle démarche provoque nécessairement comme conséquence le sentiment chez les périphériques d’un impérialisme linguistique du centre, d’autant plus qu’il s’agit dans ce cas-ci, de l’ancienne métropole.

Inévitablement, on est amené à ne pas placer sur le même pied tous les écarts. Dans l’Inventaire, on a distingué les « fautes » des écarts, les premières manifestant des failles dans la connaissance du français, les secondes ayant ces caractères de stabilité et de généralité qui en font des faits de langue. Une « faute » devient un écart si elle se généralise. Les Québécois et les Belges avaient, eux, distingué entre les canadianismes ou les belgicismes de « bon » ou de « mauvais aloi ». Il semble donc que la mise au point d’un lexique sur la base des particularités suppose un choix entre les particularités admissibles et non admissibles. Quand les auteurs affirment le caractère descriptif de l’Inventaire, ils signifient par là qu’eux ont procédé à une première sélection, mais qu’il y a une seconde décision à prendre, cette fois par les autorités du pays (par exemple, par le ministère de l’Éducation), quant à l’emploi de ces écarts dans les communications institutionnalisées. Plane donc sur la procédure des écarts l’arbitraire des premier et second choix, malgré toutes les précautions prises par les auteurs.

Enfin, pour identifier un écart, il faut bien se rapporter à une description de l’usage considéré comme norme. En matière de vocabulaire, on se rapporte donc aux dictionnaires. D’une part, on se trouve ainsi à la remorque des qualités et défauts des dictionnaires : description d’un certain usage par rapport à la totalité des usages, retard des dictionnaires par rapport à l’usage réel, caractère sélectif des dictionnaires par rapport aux « niveaux » de langue, par rapport à la langue parlée, par rapport aux néologismes et aux emprunts, par rapport aux mots tabous. Donc, l’un des termes de la comparaison est incomplet et sélectif; ce qui n’y figure pas peut fort bien faire partie de l’usage réel. D’autre part, pour le travail lui-même, on choisit par commodité un ou plusieurs dictionnaires comme référence. Les auteurs de l’Inventaire ont pris comme norme le Petit Robert, édition de 1977 : ce qui n’y paraît pas est considéré comme particularité.

C’est alors que les inconvénients de la procédure des écarts apparaissent en pleine clarté, entraînant souvent des malaises et des choix forcés au sein de l’équipe, devenue prisonnière de sa méthodologie[2]. Le Petit Robert ne décrit pas un corpus de même nature que celui de l’Inventaire : corpus surtout de langue écrite dans le PR, s’appuyant sur la langue littéraire, corpus surtout de langue

orale dans l’Inventaire, s’appuyant parfois sur la langue écrite de la presse ou de textes divers; le Petit Robert situe sa nomenclature à un certain niveau d’acceptabilité sociale, l’Inventaire décrit davantage une langue d’usage familier, la différence apparaissant nettement dans le traitement des mots tabous, régulièrement inscrits dans l’Inventaire alors qu’il faudrait, pour le français, consulter le Dictionnaire du français non conventionnel pour trouver l’équivalent. Que faire lorsque le Petit Robert inscrit un mot africain comme « boubou », « balafon », ou un mot comme « brousse », « banane » dont l’usage diffère en Afrique? En principe, on ne devrait pas les regarder comme des écarts puisqu’ils sont au dictionnaire. En pratique, il y a tout de même un certain malaise à ne pas les faire figurer dans un lexique du français d’Afrique. Si, en principe, un écart est ce qui n’est pas dans l’usage central, cela voudrait dire qu’au moment où un mot se diffuse et pénètre l’usage central, il cesse d’être une particularité : comme dans des vases communicants, les français régionaux se videraient de leur substance au profit du français standard. Quelque chose ne tourne pas rond dans ce raisonnement. Autre problème : la manipulation du Petit Robert comme corpus d’exclusion fait qu’on acceptera comme écarts, donc inscrits à l’Inventaire, des mots qui existent dans d’autres français régionaux, par exemple des belgicismes ou des canadianismes. C’est pourquoi le titre de l’Inventaire porte « en Afrique » et non « d’Afrique ». Il est tout de même curieux de voir dans l’Inventaire des mots comme « banque » au sens de tire-lire, « bourgmestre », « caleçon » au sens de slip, « chansonnier » au sens de chanteur-compositeur, « couscoussier » et tous les termes liés à la pratique de l’Islam, comme « aïd-el-kébir », « aïd-el-séghir ». Nous avons tous besoin d’une définition du concept de régionalisme, si toutefois nous devons continuer à en faire usage.

L’Inventaire retient comme typologie des particularités recensées : les particularités lexématiques (formations nouvelles ou emprunts), les particularités sémantiques (transfert, restriction ou extension de sens, emplois métaphoriques), les particularités grammaticales (changement de catégorie, de genre, de construction, etc.), diverses particularités qui tiennent à des différences de connotations, de fréquence, à des passages d’un niveau ou d’un état de langue à l’autre (I, p. 51).

Les lexies retenues (environ 3 000 entrées) au terme du processus sont « les lexies les mieux attestées (critère qualitatif), actuellement disponibles (critère chronologique) et suffisamment répandues pour être représentatives de la langue courante (critère d’extension géographique ou d’universalité et critère de fréquence). Enfin, on a tenu compte du critère d’intégration (phonétique et grammaticale) au discours français », (I, p. 52). Sont exclues les lexies trop spécialisées (renvoyées aux terminologies de spécialités), les ethniques, toponymes et anthroponymes, les signes en tant que tels (I, p. 53).

L’un des principaux intérêts de l’Inventaire, dans la perspective d’une conception de la langue française comme langue de grande diffusion, est donc de faire apparaître nettement la fragilité de la notion de « particularité » et de la méthodologie qui en découle. On peut se demander s’il ne vaudrait pas mieux changer de point de vue et décrire les français régionaux comme des touts, avec le même appareil lexicographique que celui utilisé pour la préparation des dictionnaires du français central. Sinon, il serait de grande nécessité d’établir une méthodologie de la description des français régionaux à partir de l’expérience acquise dans nos pays respectifs.

Chose plus fondamentale, l’Inventaire manifeste que la langue française ne peut pas être absolument la même partout, ce qui, nous l’espérons, sera l’occasion d’examiner les avantages et les inconvénients de la variation linguistique de manière à l’intégrer dans une conception renouvelée de la norme du français. Tout particulièrement, nous mettons en doute qu’il soit indispensable que les faits de langue régionaux reçoivent la sanction du français central. En vocabulaire, cela signifie qu’il n’est pas nécessaire qu’un mot soit inscrit aux dictionnaires de Paris pour qu’il soit français : la légitimité d’un mot vient de son insertion dans un usage. À l’encontre d’un certain état d’esprit nous soutenons au départ que tous les français sont des français régionaux, qu’ils sont aussi valables les uns que les autres, qu’à travers eux coule le grand courant des traits linguistiques communs qui assurent l’intercompréhension, mais qu’en même temps chacun possède ses traits caractéristiques dont la compréhension et le respect sont deux manifestations de l’acceptation de l’autre par celui qui entre en contact avec lui.

L’Inventaire du français en Afrique renouvelle toute la problématique du français régional. Jusqu’à maintenant, la discussion se déroulait entre Occidentaux, entre français régionaux de même souche diachronique, de même origine culturelle et de même niveau de développement, entre le français et l’anglais en ce qui concerne l’emprunt. Voici qu’entrent en scène, par le prestige d’un ouvrage imprimé, les cultures et les langues africaines, donc une masse de réalités particulières à désigner, d’où des emprunts à des langues inconnues, une symbolique originale qui cherche à se manifester par l’emploi métaphorique de mots du français central (quelle saveur, quelle ironie mordante que de désigner par « ambassade » un lieu de rencontres galantes ou une maîtresse), une appropriation de la langue française par des peuples de cultures très différentes de l’Occidentale et d’un autre type de développement.

Le moment de l’examen de conscience est arrivé!

Notes

Myrtille ou bleuet. Les Québécois devant la norme

La question[1] s’est toujours posée au Québec, du moins depuis la fin du Régime français, depuis le moment où le pays a été coupé d’une évolution linguistique en symbiose avec celle de la France.

Au fil des événements qui ont abouti à la Charte de la langue française[2], les Québécois ont beaucoup réfléchi à la norme du français et en ont discuté tant et plus.

De nombreux documents se sont accumulés, qui nous permettent de présenter sommairement la manière dont les Québécois réagissent à l’égard de la norme. Nous pourrons ainsi décrire leurs attitudes, voir comment se pose le choix du modèle de langue à enseigner, soit comme langue maternelle, soit comme langue seconde, indiquer enfin quelles orientations la recherche sociolinguistique a prises pour examiner le problème des modèles linguistiques, soit en soi, dans le fonctionnement de toute langue, soit plus spécifiquement par rapport à la tradition française et compte tenu de la diffusion du français dans le monde.

Les attitudes des Québécois

La Commission Gendron a fait étudier les attitudes de la population à l’égard de la norme du français, de même que ses aspirations en la matière[3]. L’enquête date de 1971. Plus récemment, en 1979, le Conseil de la langue française a réuni un colloque où, entre responsables et gens du métier, il fut discuté de la qualité de la langue dans l’enseignement, la publicité et la presse écrite, à la radio et à la télévision[4]. On peut ainsi déceler quelles sont les attitudes des uns et des autres et examiner s’il y a convergence ou contradiction entre elles.

L’enquête de la Commission Gendron repose sur un questionnaire de type sondage, administré à un échantillon représentatif de la population québécoise francophone. La manière de formuler les questions excluait les désignations habituelles des « niveaux » de langue, qui sont cependant réintroduites dans le rapport.

Trois questions entre toutes se rapportent à notre sujet.

Comment les enquêtés apprécient-ils leur propre comportement linguistique? Pour l’ensemble de l’échantillon, 62 % affirment se situer au niveau de la langue familière, 25 % au niveau populaire, 11 % au niveau soutenu. Pour la partie la plus scolarisée de l’échantillon, 48 % se disent de niveau familier, 35 % de niveau soutenu et 17 % de niveau populaire.

À quel comportement linguistique les enquêtés aspirent-ils? Quel est en somme leur propre idéal? L’ensemble de l’échantillon se partage ainsi : 63 % aspirent au niveau soutenu, 29 % au niveau familier, 8 % au niveau populaire. Selon la scolarité, l’idéal linguistique varie curieusement : si la majorité vise toujours comme idéal le niveau soutenu, le niveau familier est de moins en moins l’objectif des personnes de plus en plus instruites (37 %, 21 % et 15 % d’une tranche à l’autre du degré de scolarisation depuis le plus bas) alors que la langue populaire l’est de plus en plus (6 %, 8 %, 15 %). Probablement est-ce l’indice de la sécurité linguistique : plus on est assuré de sa propre maîtrise du code, plus on peut choisir de le transgresser socialement.

Aimeraient-ils parler comme les Français d’Europe? En ce qui concerne la prononciation, 69 % répondent non et 31 % oui; pour le vocabulaire, 54 % répondent non et 45 % oui. Les Québécois ont plus d’admiration pour le mot juste des Français que pour leur accent. En somme, les Québécois souhaitent améliorer leur manière d’utiliser la langue, mais pas nécessairement en suivant le modèle hexagonal.

Les professeurs de français, langue maternelle, ont beaucoup discuté de la norme de la langue à enseigner, surtout à l’occasion des congrès annuels de l’Association québécoise des professeurs de français. Ces discussions ont abouti à l’adoption d’un ensemble de résolutions relatives à la norme et aux conséquences qui en découlent quant à l’enseignement du français. Nous retenons ici celles qui manifestent les attitudes des professeurs de tous niveaux[5].

« Que la norme du français dans les écoles du Québec soit le français standard d’ici. Le français standard d’ici est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle. »

« Que l’objectif des cours de français soit d’amener les élèves à maîtriser le français standard d’ici, tant à l’oral qu’à l’écrit. »

« Que le cours de français développe chez les élèves une attitude d’intérêt et de tolérance à l’égard de toutes les variétés de français, tant celles du Québec que celles des autres régions de la francophonie. »

« Que l’un des objectifs de l’enseignement du français soit de faire prendre conscience à l’enfant des variations linguistiques reliées aux diverses situations de communication. »

« Que l’acquisition du français standard ne procède pas par suppression des formes vernaculaires au profit des formes normalisées, mais par un élargissement progressif du répertoire de l’enfant. »

Les professeurs, comme groupe, prennent donc résolument parti pour une norme québécoise du français et, en corollaire, sont favorables à la variation des normes au sein de la francophonie.

Les choix linguistiques des agences de publicité peuvent être de bons baromètres du climat normatif au Québec, d’autant que la langue n’est alors qu’un moyen d’influencer les comportements d’une clientèle spécifique et non une valeur en soi. Quelle langue utilisent-elles?

Une enquête menée par SORECOM en 1971[6] indiquait que 55 % des publicitaires utilisaient le français familier, 36 % le français soigné et 8 % le français populaire. Les utilisateurs du français familier se légitiment en disant que ce type de langue est le plus proche de celui du plus grand nombre de locuteurs, qu’il est correct et qu’il permet un message direct, bref et concis. Ceux qui emploient le français soigné le font parce que c’est le français le plus correct, le plus près du français international. Enfin, les agences disent utiliser parfois le français populaire pour atteindre des secteurs particuliers de la population.

En 1979, lors du colloque du Conseil de la langue française, les positions sont apparues plus claires. Le « souci de la qualité dans l’expression publicitaire est évident dans toutes les agences[7] ». Au Québec, la langue de la publicité suit l’évolution de la langue québécoise. « L’utilisation du français international se fait nécessairement au détriment d’une certaine spécificité québécoise et, par ricochet, de l’efficacité persuasive. » Par contre, « utiliser le langage du menu peuple est encourager le nivellement par le bas en utilisant une terminologie vague, un vocabulaire passager et des constructions inélégantes[8] ».

Les responsables de la publicité sont donc, eux aussi, favorables à une norme québécoise du français.

Lors du même colloque, les journalistes, les représentants de la radio et de la télévision ont manifesté sensiblement la même position, en insistant sur le fait qu’ils étaient liés de très près à l’évolution de la compétence linguistique des Québécois.

La position des professeurs de français énonce donc et explicite les attitudes des autres groupes et de la population en général. Un consensus s’est dégagé à l’égard de l’adoption du « français standard d’ici » comme norme du français au Québec.

L’enseignement de la langue maternelle

L’examen des programmes-cadres de 1969 pour l’enseignement du français à l’élémentaire et au secondaire, revus, explicités et confirmés en 1979, révèle la position du ministère de l’Éducation au sujet de la norme.

Le ministère entérine la position de l’A.Q.P.F. et choisit comme norme « le français standard d’ici ».

Résumant les discussions de la séance consacrée à l’enseignement lors du colloque précité, R. Joly écrit[9] : « Ce qui importe avant tout, c’est la maîtrise d’un outil de communication pleine et authentique. Idéal exigeant : une langue fonctionnelle doit assurer la communication efficace de tous les messages. Elle sera donc riche d’un grand nombre de registres, pour se prêter aux échanges quotidiens et familiers comme aux plus officiels, pour rendre avec force et avec précision le concret comme l’abstrait. Elle sera respectueuse du code grammatical; elle sera simple (...); elle sera exacte, car la complexité de la vie et de la pensée résiste aux instruments grossiers. »

Le programme accorde une égale importance à la langue écrite et à la langue orale. Il abandonne la pratique d’un enseignement centré sur la grammaire et l’orthographe, mais affirme la nécessité de ces connaissances comme matériaux des habiletés langagières, à travers lesquelles se manifeste et s’évalue l’évolution de la compétence linguistique de l’enfant. Enfin, le programme ne favorise pas une approche esthétique de l’enseignement du français, qui avait entraîné autrefois une surévaluation du modèle littéraire, d’où alors l’omniprésence en classe de la littérature.

Au Québec, comme ailleurs, les résultats de l’enseignement du français sont le thème d’un débat continuel. Vieille querelle, constante historique, puisqu’en 1689 (déjà!), Nicolas Audry s’indignait en ces termes : « Il est ordinaire de trouver (des écoliers de rhétorique) qui n’ont aucune connaissance des règles de la langue françoise et qui en écrivant pèchent contre l’orthographe dans les points les plus essentiels[10]. » Cependant, le ministère de l’Éducation et la population en général sont très sensibles et très attentifs à cet aspect de l’enseignement.

L’application du programme-cadre se heurte à deux obstacles majeurs. D’une part, le « français standard d’ici » n’est pas entièrement et clairement décrit. Si cette absence de description n’empêche pas cette forme de langue de fonctionner comme modèle réel des comportements linguistiques, elle devient cependant gênante quand il s’agit de l’enseignement, parce que la description est essentielle à la mise au point du contenu pédagogique. On arrive ainsi au second obstacle : le matériel pédagogique disponible commercialement est, en général, d’origine française, donc fondé sur une norme française; au mieux, parfois, a-t-il subi une adaptation québécoise qui est toujours un pis-aller. La grammaire de référence demeure Grevisse et les dictionnaires les plus courants sont le Larousse ou le Robert. Il n’existe pour ainsi dire pas de manuels pour l’enseignement de la langue orale. Les professeurs québécois se constituent donc leur propre matériel pédagogique, dont il sortira un jour des manuels québécois d’enseignement du français, conformes à la norme québécoise et à l’objectif de développer les habiletés langagières, écrites et orales, des enfants en fonction de leurs propres besoins de communication entre eux et avec le monde des adultes.

L’enseignement de la langue seconde

En 1980, le Conseil de la langue française commandait une étude traitant de l’enseignement du français, langue seconde, surtout dans la perspective de l’enseignement aux adultes[11]. Les renseignements qui suivent sont extraits de ce rapport.

Quelle langue française enseigne-t-on? L’analyse des méthodes en usage et l’interview de responsables donnent à la question une réponse d’une remarquable unanimité : on enseigne le français fondamental, c’est-à-dire la partie la plus stable de la langue et la plus commune à tous les francophones, d’abord sous sa forme parlée, ensuite écrite.

Pourtant, en dehors de la classe, l’enfant, l’adulte surtout, sont dans une situation de communication avec des locuteurs qui ne s’en tiennent pas au français fondamental. L’élève est frustré de ne pas comprendre ce qu’il entend et réagit de diverses manières : le professeur est incompétent, la méthode n’est pas bonne, les Québécois parlent mal, le français est une langue trop difficile, le français de la méthode ne correspond pas à ses besoins. Il ne peut cependant pas en être autrement puisque les méthodes excluent ce qui fait la vie même d’une langue, c’est-à-dire la variation des usages.

D’où l’interrogation lancinante, le malaise et le remords chez tous ceux qui s’occupent de l’enseignement du français, langue seconde : que faire de la variation linguistique, qu’elle soit géographique, sociolinguistique, occupationnelle? Faut-il l’enseigner? Quelles variantes faut-il enseigner, les unes pour que l’élève puisse les reconnaître (exercices de reconnaissance), les autres pour qu’il puisse les reproduire (exercices d’expression)? Faut-il distinguer systématiquement et toujours les variantes strictement québécoises (par exemple, les formes ouvertes des voyelles /i/, /y/, /u/) des variantes partagées avec d’autres francophones, comme /i/ pour /il/, la réduction de « ne ... pas » à « pas », la mise en relief du groupe sujet ou objet? Et où trouver une description fiable des variantes? Sans le vouloir, par nécessité, le professeur de langue seconde fait face à l’une des questions les plus controversées en linguistique descriptive.

Coincé entre le français fondamental et international des méthodes et la nécessité d’adapter son enseignement au français de la vie réelle, le professeur doit faire les commentaires qui s’imposent au sujet de l’usage québécois, comme au sujet des « niveaux de langue[12] » (Terminologie commode bien que dépassée). Voir à ce sujet P. Corbin (1980) et D. et P. Corbin (1980). Il est aussi amené à compléter d’un matériel d’appoint la méthode de base qu’il utilise en classe. On retrouve ici une situation analogue à celle de l’enseignement de la langue maternelle.

Or l’attitude des professeurs de français, aussi bien langue maternelle que seconde, à l’égard de la variation linguistique est ambiguë. Leur formation en linguistique est suffisante pour qu’ils sachent que la variation est normale et universelle, mais l’état des travaux en sociolinguistique ne leur permet pas de trouver facilement réponse aux questions des élèves. Les professeurs improvisent le plus souvent leurs commentaires. Par formation également, les professeurs de langue sont en général plus normatifs, plus conscients et préoccupés de « la » norme que de la moyenne des usages au Québec, ce qui fait qu’ils recourent facilement à des arguments évaluatifs subjectifs du type : « C’est bien, c’est mal, c’est acceptable. »

En ce qui concerne plus spécifiquement le « français québécois », le malaise est plus grand encore. Pour les professeurs d’origine québécoise, c’est tout le problème ou de l’acceptation, ou du refus, ou de la reconnaissance conditionnelle de cet aspect de nous-mêmes. Pour les professeurs d’origine non québécoise, la question se pose de leur connaissance des particularités de l’usage québécois et de leur attitude à leur égard : enthousiasme d’intégration, refus, mépris. Pour les uns et les autres, il est toujours difficile, voire impossible, de distinguer ce qui est proprement québécois de ce qui pourrait s’observer ailleurs dans le monde francophone.

Les orientations de recherche

L’activité de recherche est relativement intense au Québec sur le thème de la norme et de la variation linguistique[13].

Dans les universités, on peut distinguer trois secteurs de recherche. En syntaxe, les chercheurs travaillent dans la perspective de Labov, en utilisant le plus souvent le modèle de la grammaire transformationnelle. On note une nette tendance à décrire le français populaire, surtout de Montréal. Il faudra bien cependant entreprendre aussi la description du modèle linguistique socialement favorisé par les Québécois. En phonologie, la description du système québécois est fort avancée et on peut s’attendre à des publications importantes d’ici peu, surtout de la part du groupe de l’Université de Montréal. C’est le domaine où les connaissances sont les plus sûres. En lexicologie, les travaux sont très diversifiés. À l’Université Laval, Gaston Dulong a publié les résultats d’une longue enquête de type dialectologique, tandis que se poursuivent les études relatives à un « trésor de la langue française au Québec ». A l’université de Montréal et de Sherbrooke, des chercheurs dépouillent les textes littéraires à la poursuite des « canadianismes ».

L’Office de la langue française mène depuis des années d’importants travaux de terminologie et de néologie. De par sa position d’organisme linguistique officiel, l’Office a dû définir sa position par rapport à la norme. D’où la distinction entre norme et normalisation, entre la dynamique d’émergence d’un modèle linguistique privilégié et les interventions d’orientation de l’usage. Cette distinction repose elle-même sur la différence entre communication individualisée et institutionnalisée, selon qu’elle a comme objectif l’expression de soi ou la transmission de messages administratifs ou commerciaux anonymes. L’Office a conclu que, s’il était impossible et inconvenant de tenter d’agir sur les comportements linguistiques des individus, on pouvait facilement, par contre, influencer les comportements des institutions, où l’émission du message est, en général, objet d’attention et de soin. Nous pensons ici à des choses comme l’étiquetage des produits, les textes législatifs, réglementaires ou administratifs, la presse écrite, etc. L’Office a donc concentré son action sur les communications des institutions. L’Office a également constaté que les vocabulaires de spécialités avaient une tendance naturelle à la normalisation, en ce sens que leur idéal est un mot et un seul pour chaque chose et le même pour tous, alors que le vocabulaire de la langue commune est constitué de termes polysémiques et comporte de nombreux synonymes ou quasi-synonymes. D’où deux méthodologies de description : la terminologie pour les vocabulaires de spécialités, la lexicographie pour le vocabulaire de la langue commune. L’Office s’est spécialisé en terminologie, d’autant que cet organisme a aussi comme mandat l’implantation du français comme langue de travail au Québec.

L’Office s’intéresse de très près à la description du français au Québec et dispose de crédits pour financer les recherches universitaires en ce sens.

En guise de conclusion, nous formulerons quelques réflexions personnelles sur l’expérience québécoise.

Depuis des années, les Québécois vivent la contradiction apparente inhérente à la variation linguistique.

D’une part, affirmer la spécificité linguistique du Québec; d’autre part, maintenir l’intercommunication avec les autres francophones. Dans l’état actuel de la langue française dans le monde, c’est plus un problème normatif que linguistique, davantage une question d’attitudes. L’acceptation de la différence implique la fin de la suprématie de la norme parisienne, la substitution de l’esprit de tolérance à l’esprit de clocher, la coexistence de plusieurs normes régionales, la distinction entre les faits de langue d’expérience panfrancophone et ceux particuliers à un groupe, dont la connaissance ne devient utile qu’au moment des contacts avec ce groupe.

Pour décrire le français au Québec, nous ne croyons pas que la méthodologie comparative soit la bonne, qui poursuit comme objectif l’identification des particularités. Le français au Québec doit être décrit en soi, comme s’il était la seule forme de la langue française, de manière à obtenir des résultats aussi exhaustifs que possible. L’identification des particularités sera alors un sous-produit de la description. Tout particulièrement, les travaux de type « canadianismes » ne mènent nulle part.

Enfin, nous croyons indispensable l’élaboration progressive d’une double théorie sociolinguistique. L’une a pour objet la régulation linguistique, c’est-à-dire la compréhension du phénomène de la concurrence entre des normes d’une même langue et de l’émergence de l’une d’entre elles comme norme dominante. L’autre étudie l’aménagement linguistique, c’est-à-dire la manière de régler la concurrence entre deux ou plusieurs langues sur le même territoire. La première est de portée universelle et s’applique à toutes les langues, à toutes les époques. La seconde est circonstancielle et correspond à une période de définition ou de redéfinition d’un projet collectif national où l’élément linguistique intervient.

Notes

Arrière-plan linguistique et sociolinguistique d’un dictionnaire du français québécois

Nous n’avons pas l’intention de discuter ici de la problématique d’un dictionnaire décrivant l’usage du français au Québec. Nous avons déjà eu l’occasion d’en traiter lors du colloque organisé par l’équipe du Trésor de la langue française au Québec, tenu à l’Université de Montréal en mai 1986, lors d’une communication intitulée Assumer ou taire les usages lexicaux du Québec (Corbeil 1988).

Nous nous proposons plutôt de profiter du thème Où en sommes-nous avec le français québécois pour esquisser, d’une part, un inventaire des éléments ou des renseignements dont il est nécessaire de disposer pour décrire le lexique du français au Québec et au Canada, description qui pourrait prendre la forme d’un dictionnaire, et, d’autre part, pour voir si les travaux ou préoccupations des linguistes au Québec et au Canada ont apporté, apportent ou apporteront les renseignements requis pour procéder à cette description.

Pour les besoins de cet exposé, nous distinguerons deux ensembles de données, dont on doit disposer pour décrire le lexique : d’un côté, la description des faits de lexique et, de l’autre, la description des attitudes des locuteurs à l’égard de ces faits.

Les faits

Voici les éléments indispensables à la confection d’un dictionnaire du français au Québec :

1. Des indications sur les faits de prononciation

Les travaux en phonétique et en phonologie sont suffisamment avancés pour fournir les renseignements requis par cette partie de l’article de dictionnaire. Il reste cependant à déterminer comment les prononciations québécoises seront transcrites dans le dictionnaire, puisque nous avons le choix entre une transcription phonétique plus ou moins étroite et une transcription phonologique. Et si on opte pour une transcription phonologique, il faudra aussi se demander si certaines règles d’alternance des allophones, par exemple la réalisation de /i/ en [i] ou [ɪ], devraient être présentées dans l’introduction du dictionnaire ou répercutées dans la notation de la prononciation de chaque mot où elles s’appliquent, tout au long du dictionnaire.

2. Repérage des formes et des sens

C’est, évidemment, la tâche essentielle à laquelle il faudra procéder. Mais nous ne partons pas à zéro : beaucoup de matériaux ont été accumulés depuis la fin du XIXe siècle, de nature très diverse, de qualité variable, mais qui constituent un point de départ appréciable.

3. Cas particuliers des emprunts, surtout à l’anglais

4. Les locutions

L’inventaire des locutions propres au français du Québec est peu avancé. Nous ne connaissons que les travaux de Dugas à l’UQAM ou ceux de Clas & Seutin (1989).

5. Les genres

Il ne faudrait pas confondre les faits proprement québécois (comme le genre des anglicismes, par exemple) avec les erreurs sur le genre attribuables au système linguistique lui-même et dont on retrouve des exemples dans les grammaires ou les travaux de linguistique et qui sont observables dans l’ensemble de la communauté linguistique de langue maternelle française.

6. La néologie

Les attitudes

Pour la description du lexique, il nous faudrait :

1. Établir une grille des marques topolectales

Aucun sociolinguiste ne semble s’intéresser à la typologie des marques sociolectales. Ce sont sans doute les lexicographes qui trouveront les moyens de marquer les connotations des mots, en espérant qu’ils soient en même temps de bons sociolinguistes.

2. Procéder à l’examen des attitudes des locuteurs à l’égard des usages québécois, canadiens ou acadiens

3. Il nous faudrait enfin approfondir nos réflexions sur la relation entre les faits (ce qui est québécois et ce qui ne l’est pas), l’usage des faits (fréquence, mode, lieu, circonstance d’emploi), les jugements sur les faits (le métadiscours sur les usages) et le sentiment d’identité attaché aux usages québécois.

Pour l’instant, on constate une grande confusion entre ces différentes facettes de la même réalité, beaucoup de subjectivité dans la manière de les traiter, d’où des discussions où les malentendus sont nombreux, tant chez les linguistes qu’au sein du grand public.

Autant on peut affirmer que la description du lexique du français au Québec est avancée, surtout si on la compare à la description d’autres variantes du français, autant il est possible de soutenir qu’elle est fragmentaire et éparpillée.

Le moment est venu des grandes synthèses lexicographiques qui seront le lieu et l’occasion d’entreprendre les travaux sur les points qui nous font défaut et de regrouper les recherches des différents spécialistes intéressés.

Bibliographie

L’activité lexicologique au Québec

L’activité lexicologique est, aujourd’hui, très importante au Québec. Elle se partage en deux orientations principales : l’étude du vocabulaire de la langue générale, domaine habituel de la lexicologie, et la compilation des vocabulaires spécialisés, domaine plus particulier de la terminologie.

Du point de vue sociolinguistique, on remarque que, dans tous les pays et à toutes époques, les travaux lexicologiques découlent des problèmes linguistiques propres à une communauté à un moment donné. Le problème central à résoudre est généralement celui de la standardisation de la langue, qui entraîne l’obligation d’expliciter et de décrire une norme centrale de référence autour de laquelle se situent les variantes d’usage. Il serait facile de démontrer l’exactitude de ce postulat. Du point de vue théorique, nous renvoyons aux travaux de Bourdieu[1], entre autres, qui a bien décrit le mécanisme du marché linguistique par lequel les multiples usages d’une même langue acquièrent une valeur sociale en se confondant à l’usage légitime. Du point de vue pratique, on peut citer de nombreux cas où le dictionnaire apparaît comme l’instrument privilégié d’affirmation de la norme linguistique, par exemple le dictionnaire de l’Académie française, le dictionnaire de Pompeu Fabra pour le catalan, celui de Noah Webster pour l’anglais américain ou l’Oxford Dictionary pour l’anglais britannique.

Le Québec n’échappe pas à cette règle. L’évolution de l’activité lexicologique québécoise ne peut se comprendre qu’en fonction de l’histoire du français au Québec et des problèmes sociolinguistiques qu’ont créés l’éloignement de la France, physique d’abord, politique ensuite, et la concurrence avec l’anglais du reste du continent américain.

Nous nous proposons donc de rappeler, en premier lieu, les principaux événements historiques qui sont à l’origine de la situation particulière de la langue française au Québec et qui constituent la toile de fond de notre sujet. Nous décrirons ensuite les trois principales orientations des travaux lexicologiques québécois : la lexicologie de la correction des fautes, renouvelée aujourd’hui par une approche plus instrumentale, du type dictionnaire des difficultés du français ou logiciel d’aide à la rédaction; la lexicologie de la langue générale, d’abord préoccupée par l’identification et la description des écarts du français standard de France, maintenant plus orientée vers la mise au point d’un dictionnaire général des usages du français au Québec; enfin la terminologie, en tant que description des vocabulaires de  spécialités, domaine où l’activité québécoise est intense. Ces orientations s’additionnent et s’entrecroisent. Cependant, les objectifs poursuivis dans chaque cas et surtout l’esprit qui anime les travaux sont suffisamment différents pour autoriser cette manière de présenter l’évolution de l’activité lexicologique au Québec.

La toile de fond historique

Le Québec est, à l’origine, une colonie française, la Nouvelle-France, dont le peuplement commence avec la fondation de Québec en 1608.

Il faut savoir et se rappeler que la France de cette époque était une sorte de mosaïque linguistique. Chaque province avait son propre dialecte et l’intercompréhension d’un dialecte à l’autre variait beaucoup, selon la proximité géographique et selon les rapprochements typologiques entre eux. Le français du Roy n’était qu’un dialecte parmi d’autres, sauf que c’était celui du pouvoir politique, religieux, militaire et économique. Ce français du Roy n’était pas connu de toute la population et le taux de bilinguisme français du Roy/dialecte variait lui aussi considérablement.

La composition linguistique de la colonie naissante était donc hétérogène. Les personnes en autorité, autorité politique, religieuse et militaire, utilisaient le français du Roy. Les colons et les simples soldats provenaient de diverses provinces de France et parlaient chacun leur propre dialecte, tout en connaissant plus ou moins, au départ, le français des autorités. Les principales provinces d’origine étaient : la Normandie, l’Ile-de-France, le Poitou, l’Aunis, la Saintonge et le Perche. Dès les débuts de la colonie, les contacts entre ces variétés de langue se sont établis et une synthèse s’est rapidement créée autour du français du Roy comme langue dominante et avec des apports des différents dialectes en présence[2].

Les Français d’alors côtoient les Amérindiens, qu’on appelait alors les Indiens. Bien normalement, ils leur empruntent des mots, surtout pour désigner des réalités nouvelles, mots qui s’intègrent facilement à la langue française en s’adaptant.

Chose à retenir : l’unité linguistique de la colonie se réalise rapidement, avant celle de la France, sur des bases dialectales bien précises et avec quelques emprunts aux langues amérindiennes. L’unité linguistique de la France se fera plus tard, surtout à partir de la politique de la Convention, à une époque où le Québec aura cessé d’être colonie française. Depuis ce temps, la norme du français au Québec diffère de la norme française européenne.

Le Québec devient ensuite colonie britannique, par la défaite des troupes françaises sur les plaines d’Abraham en 1760, défaite confirmée par le traité de Paris en 1763.

S’établit alors la concurrence entre le français et l’anglais, qui se poursuit toujours et qui est le défi perpétuel que doivent sans cesse relever les Québécois, génération après génération.

Le statut du français se dévalorise au profit de l’anglais. L’économie et le commerce passent aux mains des Anglais : l’anglais devient donc la langue du commerce et des affaires. Par la suite, l’industrialisation du pays est assumée par les grandes sociétés anglo-saxonnes d’abord, américaines ensuite : l’anglais devient la langue de l’industrie et des nouveaux produits de son activité. La classe ouvrière qui se constitue à ce moment est contrainte de travailler en anglais, dans des usines dont les patrons sont anglophones. La population québécoise s’anglicise rapidement, surtout qu’elle n’est pas très instruite et qu’elle n’est pas en mesure de résister à la pression de l’anglais qui véhicule le monde moderne. Dans le subconscient des Québécois s’inscrit profondément la conviction qu’il faut savoir l’anglais pour être riche et réussir. Le français se maintient comme langue de la majorité de la population, langue de l’administration publique et langue des professions libérales, langue du système scolaire lorsqu’il sera institué, langue de la pratique religieuse, de l’activité culturelle et langue des médias. La politique linguistique du Québec s’attaque à cette situation contradictoire avec l’intention de modifier les rapports de force entre l’anglais et le français en faveur du français et malgré le poids de l’anglais dans le continent nord-américain.

Dernier phénomène historique pertinent : les Français demeurés au Québec deviennent des citoyens britanniques et commencent à vivre pour toujours en marge de ce qui se passe en France, sans vraiment rompre tout rapport avec la Mère Patrie. Du point de vue linguistique, la chose est importante. D’une part, la relation entre le français au Québec et le français en France se distend et chaque variété évolue de son côté, même si le lien demeure constant. D’autre part, la culture évolue aussi différemment : les Québécois ne vivent pas les grands bouleversements de la Révolution française et s’industrialisent en anglais, totalement en marge de l’industrialisation française. Les Québécois deviennent de plus en plus nord-américains, les Français de plus en plus européens au sens moderne du terme. La norme du français au Québec se consolide et admet l’existence d’écarts entre le français européen et le français québécois.

Cette rapide esquisse de l’histoire permettra au lecteur de comprendre l’évolution de l’activité lexicologique québécoise.

La lexicologie de la correction

Globalement, on peut distinguer ici deux approches : la correction des fautes et l’aide à la rédaction.

L’approche correction des fautes apparaît la première, à la fin du siècle dernier, inspirée par l’observation de l’anglicisation rapide du français au Canada et celle des écarts entre le français au Québec par rapport à celui de France.

L’objectif poursuivi est double : bloquer et combattre les anglicismes en leur substituant des mots français, aligner l’usage du français au Québec sur celui de France, dans sa norme bourgeoise standard, ou, tout au moins, réduire les écarts aux seules variantes indispensables.

Les ouvrages publiés à cette époque s’inspirent d’une attitude fortement normative et paternaliste : il n’y a qu’une seule norme du français, celle de Paris; ceux qui se trompent doivent suivre les avis de ceux qui savent. La stratégie des auteurs est élémentaire : on fait appel à la responsabilité personnelle du locuteur, sans se rendre compte qu’il est impuissant à modifier à lui seul l’usage général de la langue et qu’ainsi, on le conduit à l’échec et à la conclusion qu’il n’y a rien à faire face aux forces sociales en jeu. Citons quelques titres des premiers ouvrages, révélateurs de cet esprit : Manuel des expressions vicieuses les plus fréquentes, de l’abbé Napoléon Caron (1841), Dictionnaire des locutions vicieuses, de J. A. Manseau (1867), Dictionnaire de nos fautes, de l’abbé Blanchard (1915). Cette manière d’aborder le problème se maintiendra au moins jusqu’à la fin des années soixante, dans des ouvrages du même type et dans des chroniques de même esprit publiées par les journaux de langue française. On organisera des campagnes de bon parler français, avec des slogans comme Bien parler, c’est se respecter; étant donné que ces campagnes ne duraient qu’une courte période, elles étaient davantage occasion d’ironie qu’occasion de mobilisation des locuteurs, surtout de la part des jeunes des écoles.

L’approche aide à la rédaction est récente. Elle s’inspire d’un tout autre esprit : informer sans culpabiliser. Elle se fixe un objectif global : mettre à la disposition des rédacteurs et des usagers tous les renseignements utiles à un usage correct de la langue, incluant non seulement les anglicismes et les québécismes, mais aussi les difficultés propres au système de la langue française comme le pluriel des mots composés ou les accords du participe passé. Elle se matérialise sous deux formes : des publications ou des logiciels de micro-informatique.

Comme exemple de publication, on peut citer la plus récente et la plus populaire, le Multidictionnaire des difficultés de la langue française, publié à Montréal par les Éditions Québec-Amérique (1988) et adapté au marché français par Larousse sous le titre Dico pratique (1989). Il s’agit d’une synthèse de renseignements qu’en général, on doit chercher dans les grammaires ou dans divers dictionnaires, dictionnaire orthographique, dictionnaire des synonymes, dictionnaire d’anglicismes, de canadianismes, dictionnaire typographique, dictionnaire de conjugaison, de prononciation, d’abréviations ou de correspondance. Les problèmes propres au Québec ne sont, dans cet ouvrage, qu’un sous-ensemble et non l’objet principal de la description.

Depuis l’introduction de la micro-informatique et des logiciels de traitement de texte, les linguistes québécois ont mis au point des logiciels d’aide à la rédaction. Les plus simples ont d’abord été les logiciels de correction orthographique, comme Hugo[3], réalisé par la maison Logidisc, puis les logiciels de correction orthographique et grammaticale, comme Orthograph[4], conçu et diffusé par la maison John Chandioux. Ces deux produits ont un grand succès en France. D’autres logiciels sont en cours de développement, beaucoup plus ambitieux, puisqu’ils se proposent de traiter, en plus de l’orthographe et de la grammaire, les problèmes de lexique et de stylistique, pour devenir ainsi des soutiens à l’écriture, efficaces et complets.

La lexicologie de la langue générale

Ici également, on peut distinguer deux approches : l’étude des écarts et la description globale du lexique québécois.

L’étude des écarts découle des travaux antérieurs, évoqués plus haut. Cependant, elle s’en distingue par l’esprit et la méthode. L’esprit n’est plus le même : il ne s’agit pas de condamner, mais de comprendre et de décrire les usages propres au Québec ou aux francophones du Canada dans son entier; la préoccupation normative semble passer au second plan, quoiqu’en définitive, le simple fait de décrire un usage est déjà une manière de l’authentifier ou de le condamner, étant donné le rôle sociolinguistique du dictionnaire au sein d’une communauté linguistique. La méthodologie s’inspire de la dialectologie, ou de la lexicographie, de tradition française l’une et l’autre, avec une grande préoccupation d’objectivité dans la manière de recueillir et de traiter les données lexicologiques.

Cette réaction à l’idéologie des fautes se manifeste très tôt. Elle en est presque contemporaine, comme si l’analyse négative sous forme de fautes avait entraîné comme contrepartie un effort de distinction entre ce qui est légitime (les écarts) et ce qui ne l’est pas (les anglicismes et les impropriétés). Citons comme exemples : le Glossaire franco-canadien d’Oscar Dunn (1880), le Dictionnaire canadien-français de Sylva Clapin (1894), le Glossaire du parler français au Canada, publié par la Société du Bon parler français en 1930, à la suite d’une enquête par correspondance auprès de 200 informateurs[5].

L’analyse des écarts se poursuit encore aujourd’hui. L’Office de la langue française a publié, en 1969, un petit recueil de Canadianismes de bon aloi. Plus récemment, Robert Dubuc et Jean-Claude Boulanger ont colligé des Régionalismes québécois usuels, ouvrage paru dans la collection des travaux du Conseil international de la langue française. Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, a entrepris la préparation d’un Trésor de la langue française dont il a tiré le prototype d’un dictionnaire des usages du français québécois. Enfin, dernier exemple, Gaston Dulong, également de l’Université Laval, a réalisé un important atlas linguistique de l’Est du Canada, dans la plus rigoureuse tradition de la dialectologie, publié sous le titre Le parler populaire du Québec et de ses régions voisines, dont il a tiré, par la suite, un Dictionnaire des canadianismes, publié chez Larousse en 1989. Enfin, l’Office de la langue française a publié deux énoncés de politique qui se rattachent de près à la problématique des écarts : l’Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes (1985) et l’Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères (1980).

Sur la base de ces connaissances, des linguistes québécois ont fourni à des maisons françaises d’édition de dictionnaires des renseignements lexicologiques qui ont été intégrés dans les dictionnaires publiés en France, comme dans les Robert ou les Larousse. On a aussi utilisé ces connaissances pour procéder à l’adaptation de dictionnaires français pour la vente au Québec. Par exemple, le Centre Éducatif et Culturel de Montréal, maison d’édition de manuels scolaires, a obtenu le droit de modifier le texte de deux dictionnaires publiés en France par Hachette en fonction des usages du français au Québec. L’un est destiné aux jeunes; il a été adapté par Jean-Claude Boulanger, de l’Université Laval, et a paru sous le titre Dictionnaire CEC Jeunesse. L’autre est destiné au grand public; l’original a été revu par une équipe composée de Pierre Auger (Université Laval), Normand Beauchemin (Université de Sherbrooke) et Claude Poirier (Université Laval), sous la direction de A. E. Shiaty, du Centre Éducatif et Culturel; il porte comme titre Dictionnaire du français Plus à l’usage des francophones d’Amérique.

L’étude des écarts se heurte à des difficultés précises. Pour identifier un écart, il faut, bien évidemment, comparer un état de langue à un autre et disposer d’une description de l’un et de l’autre. Les chercheurs utilisent les dictionnaires publiés en France comme témoins de l’usage français, alors que ces dictionnaires ne reflètent qu’une partie des usages, tirés surtout de la langue écrite et parlée populaire et familière et, surtout, beaucoup d’usages des locuteurs de province. À ces dictionnaires, on compare des observations éparses, plus ou moins étayées sur des documents, qu’on lit en y cherchant des éléments qu’on pense ne pas faire partie du français français. L’identification est relativement facile quand il s’agit de formes, mais beaucoup plus difficile lorsqu’il s’agit de déceler un écart sémantique, parce qu’alors, il faudrait que le lecteur/enquêteur ait en tête toute la structure sémantique de chaque mot[6]. La seule conclusion qu’on peut tirer en suivant cette méthode est qu’un mot ou un sens n’est pas dans les dictionnaires français, mais on ne peut pas conclure que cet élément est propre à telle ou telle région de la francophonie : le français réel est plus vaste que l’image que nous en donnent les dictionnaires. Du côté québécois, la notion même de québécisme est mal circonscrite, au moins pour deux raisons : le français de Québec ne recoupe pas celui de l’Acadie, qui sont l’un et l’autre des communautés linguistiques particulières, d’une part, le français du Québec s’est répandu à l’Ouest du pays en y connaissant une évolution différente, notamment sous l’influence de ses contacts avec l’anglais, d’autre part. Il est donc difficile d’isoler ce qui est proprement québécois dans les usages du français au Canada.

Cette critique de la méthodologie des écarts a fait revenir à l’avant-scène le projet d’une description globale de la langue française en Amérique, sur la base d’une banque de données linguistiques dont la composition refléterait toutes les catégories d’emplois. Le Conseil de la langue française du Québec a formulé un avis officiel en ce sens[7], défini par ses coordonnées politiques, illustré par les textes des écrivains, des journalistes ou des fonctionnaires, pour la langue écrite, et par des enregistrements de locuteurs pour la langue parlée. Sur la base d’un tel corpus, il serait possible de décrire le vocabulaire des Québécois, en y incluant tous les mots qu’ils utilisent et en tenant compte du jugement métalinguistique qu’ils portent ou ont porté sur certains mots ou sens.

Les choses en sont là.

La terminologie

Au Québec, on donne à terminologie le sens de description systématique des vocabulaires de spécialités, avec, comme objectif, d’identifier le terme le plus adéquat pour désigner une notion, en le dégageant de l’ensemble des termes en concurrence. Pour mener à bien ce type de recherche, une méthodologie rigoureuse a été expérimentée et mise au point progressivement. Elle s’enseigne aujourd’hui dans les universités, au Québec et ailleurs dans le monde.

L’activité terminologique est intense. Elle est très liée à la politique linguistique du Québec. Cette politique, formulée dans un texte de loi intitulé Charte de la langue française[8], donne au français le statut de langue officielle unique et détermine que le français est la langue commune des Québécois de toute origine, la langue habituelle de travail, la langue des services, la langue des catalogues et de la publicité, la langue des contrats; elle rend obligatoire la fréquentation du système scolaire de langue française, sauf pour les anglophones définis comme ceux dont les parents ont fait leurs études en anglais au Canada et dont les droits sont protégés par la Constitution de 1867. La réalisation de ces objectifs implique qu’on dispose du vocabulaire français de toutes les activités touchées par la loi, dont un grand nombre se déroulaient historiquement en anglais[9]. D’un autre point de vue et d’une manière plus globale, on constate que l’activité terminologique découle de la nécessité où nous sommes de faire face à la pression constante de l’anglais, dont la source principale est l’innovation technologique et scientifique de nos voisins américains.

Le bilan de cette activité est impressionnant. Un rapport du Conseil de la langue française[10], portant sur la période 1970-1989, inventorie au-delà de 700 recueils terminologiques, le plus souvent anglais-français, où se reflètent les principaux secteurs de l’activité économique québécoise : aéronautique, alimentation, assurances, banque, bâtiment, bureautique, communications, comptabilité, droit, édition, électricité, électronique, environnement, fabrication industrielle, génie mécanique, génie minier, gestion, industrie pharmaceutique, informatique, robotique, télématique, textile, transport, vêtement. Deux banques de terminologie, sur support informatique, sont disponibles pour interrogation, l’une à l’Office de la langue française, la Banque de terminologie du Québec, et l’autre au Secrétariat d’État du gouvernement canadien.

La somme d’information et d’expérience ainsi accumulée est exploitable de bien des façons. L’exemple le plus connu est le Dictionnaire thématique visuel, réalisé par Jean-Claude Corbeil et Ariane Archambault, et publié par les Éditions Québec/Amérique. Il s’agit d’un dictionnaire d’orientation terminologique, où l’image joue le rôle de la définition, destiné à une personne qui vit dans l’univers contemporain postindustrialisé où chacun a besoin d’un nombre relativement élevé de termes techniques pour comprendre le monde où il vit, lire les journaux et les revues, manipuler les objets de la vie quotidienne. Ces mots sont indispensables pour consulter les sources d’information classique, comme les encyclopédies ou les dictionnaires, puisqu’il faut connaître le mot pour savoir quoi y chercher. Le dictionnaire comprend 28 chapitres, environ 25 000 mots dans chaque langue et 3000 illustrations.

Il a d’abord été publié en français et en anglais, en versions unilingues et bilingues, puis traduit en chinois, en indonésien et en espagnol. Il est coédité dans de nombreux pays, autour des centres de distribution suivants : Montréal, Toronto, New York, Miami, Mexico, Londres, Paris, Bruxelles, Hong Kong, Budapest, Zagreb, Jakarta.

La deuxième édition est en préparation et paraîtra à l’automne 1992. D’autres langues s’ajouteront alors, l’italien et l’allemand en particulier. Toute la procédure de réalisation a été informatisée. Les illustrations sont produites par infographie et pourront ainsi être reproduites sur disque compact. La terminologie est traitée en base de données et constitue une banque de terminologie multilingue, interrogeable par langues, par sujets, ou par croisement de langues. Le montage du texte sur les illustrations est automatique, ce qui permet de produire des éditions dans des langues inconnues de l’éditeur, à la seule condition que lui soit fourni le vocabulaire sur le support informatique adéquat.

Le succès de ce dictionnaire est déjà considérable : le tirage global dépasse aujourd’hui le demi-million d’exemplaires. La deuxième édition informatisée suscite un très grand intérêt dans le monde international du livre, comme on a pu le constater à la foire de Francfort en octobre 1990. Des adaptations à des cultures très différentes, et dans des langues non occidentales, sont en cours de réalisation en Éthiopie (anglais-amharique) et dans quatre pays d’Afrique de l’Ouest, le Mali, la Guinée, le Sénégal et le Burkina Fasso (français et deux langues nationales choisies par chaque pays). Pour la maison d’édition Québec/Amérique, il s’agit là de prototypes très importants, dans la perspective du développement des pays du Sud, du transfert des technologies et de l’alphabétisation des populations.

Conclusion

Au fil des années et des travaux sur la langue québécoise, des questions se sont clarifiées et des consensus se sont dégagés sur des points précis.

Il est devenu évident pour tous que le français du Québec ne sera et ne pourra jamais être identique au français français. Il existe une norme du français québécois, même si cette norme n’a pas été totalement explicitée. Mais, en même temps, les Québécois favorisent l’intercompréhension avec les autres francophones du monde et ne veulent pas se folkloriser par une langue trop éloignée du français standard international.

La distinction entre emprunt et anglicisme est beaucoup plus claire. L’emprunt correspond à un phénomène d’enrichissement lexical, lorsque la langue emprunteuse n’a pas d’autre solution. Mais c’est un procédé auquel il faut recourir en dernière analyse, pour éviter un apport massif de termes étrangers dans le lexique de la langue nationale, surtout s’ils se concentrent dans des domaines précis. Une langue doit maintenir vivante sa capacité de nommer la nouveauté par l’utilisation de ses propres mécanismes de création néologique. Le terme anglicisme a deux sens : sur le plan étymologique, il désigne tout mot d’origine anglaise, quels que soient son ancienneté et son degré d’intégration dans la langue, par exemple paquebot ou redingote; dans un sens plus étroit, il désigne un emprunt abusif à l’anglais, en lieu et place d’un terme français équivalent et existant, par exemple, bumper pour pare-choc.. À cause du processus historique d’anglicisation du vocabulaire québécois, la distinction entre emprunt et anglicisme est délicate lorsqu’il s’agit de décrire le lexique global du français au Québec. Le recours à des marques d’usage apparaît alors indispensable.

La distinction entre lexique de la langue générale et lexique de spécialité est nette. Le lexique de la langue générale favorise la polysémie et reflète les divers registres de langue. La difficulté fondamentale lors de la rédaction d’un dictionnaire est alors la manière de faire face à la variation linguistique, à la recherche d’un compromis entre décrire tous les usages (le point de vue de la linguistique descriptive) et illustrer l’usage légitime qui sert de norme à la communauté linguistique (le point de vue de la sociolinguistique). Le lexique de spécialité tend à l’univocité, c’est-à-dire un terme par notion et le même pour tous. L’efficacité de la communication technique, scientifique ou commerciale est à ce prix. L’objectif de la terminologie est, en conséquence, de standardiser et de normaliser les vocabulaires spécialisés en identifiant le terme recommandé par rapport à ses concurrents, s’il en existe. Lorsqu’un terme pénètre dans le lexique de la langue générale, il a tendance à devenir polysémique, perdant ainsi, peu à peu, son caractère de terme technique.

D’une manière plus globale, on peut constater que le Québec se soucie beaucoup de l’avenir du français comme langue nationale et internationale et qu’il vit intensément et quotidiennement l’expérience de la concurrence linguistique. De ce fait, le Québec est devenu, dans l’ensemble des pays de langue française, un lieu d’excellence pour les travaux d’aménagement linguistique, de lexicologie et de terminologie, et, sur le plan international, le témoignage qu’il est possible de redresser des situations linguistiques en faveur des langues nationales, même minoritaires.

Notes

Les marques d’usage comme technique de description des aspects connotatifs du lexique

1. Introduction

Le programme me confie le sujet suivant : « Concepts de base relatifs à la norme. Ensemble de facteurs et de critères dont il faut tenir compte pour l’établissement de grilles sociolinguistiques ». C’est le sujet valise par excellence, tellement vaste à traiter qu’un court texte ne peut en rendre compte qu’en référence à des travaux antérieurs, qu’en référence aussi à l’ensemble de notre information, aux uns et aux autres.

Pour ma part, le meilleur point d’ancrage, pour traiter de ce sujet, me semble être de concentrer mes propos sur l’analyse sociolinguistique qui fonde toute la pratique des marques d’usage. Nous aurons ainsi un fil conducteur qui nous permettra de brosser à grands traits, et sans souci d’originalité, la problématique des marques d’usage par rapport à ce qu’il est convenu d’appeler la norme.

Il nous faut, tout d’abord, rappeler la relation entre structure de la société et comportement linguistique varié des locuteurs et décrire le mode de régulation linguistique qui en découle à l’intérieur de toute communauté linguistique. Car la variation linguistique est un fait objectif et observable par quiconque, et non une invention de linguistes; de même qu’il existe une norme du bon usage du français au Québec, qui s’impose à tous, en langue parlée et en langue écrite, quoi qu’on en dise. C’est la manière de décrire cette variation et la norme qui la gouverne qui est litigieuse dans notre société, surtout chez les non-spécialistes, à cause de l’image que renvoie la description de notre usage de la langue aux membres de notre communauté linguistique et que beaucoup jugent dévalorisante.

Du seul point de vue de la description du lexique, cette analyse met en relief la double facette du mot : le sens, c’est-à-dire sa charge sémantique, et la connotation, c’est-à-dire sa charge sociale et affective. Les marques d’usage sont, en définitive, une tentative, de la part des lexicographes, de décrire la ou les connotations du mot, dont découle une pratique que nous avons l’intention d’examiner et de discuter.

Nous nous proposons également d’examiner la fonction sociale du dictionnaire et de mettre en contraste les attentes des utilisateurs (et acheteurs) de dictionnaires par rapport aux a priori et objectifs des lexicographes québécois. La publication de divers dictionnaires au Québec, d’orientations éditoriales différentes, nous donne suffisamment d’indices pour qu’on puisse se faire une bonne idée du problème.

Sur cette base, nous essaierons d’indiquer les directions à prendre pour renouveler la pratique des marques d’usage en lexicographie.

2. La mosaïque linguistique

Nous examinerons cette question du point de vue de la communauté linguistique québécoise.

La communauté linguistique de langue française au Québec n’est pas homogène.

Elle se subdivise en sous-groupes, constitués chacun par un ensemble de locuteurs plus ou moins nombreux qui font un même usage de la langue, usage que l’on met en corrélation avec une ou plusieurs caractéristiques que les membres des sous-groupes partagent. En général, on retient comme facteurs de regroupement les caractéristiques suivantes : le niveau socio-économique, le niveau de scolarité, la dichotomie ville/campagne, la région de résidence ou de provenance, l’âge, le type d’activité professionnelle, enfin, depuis peu, la culture d’origine dans le cas des immigrants francophones.

Du point de vue linguistique, cette hétérogénéité de la communauté entraîne une double série d’indices d’appartenance : les indices communs à tous les membres de la communauté et qui les identifient comme locuteurs québécois du français, et les indices propres à un sous-groupe particulier et qui les identifient comme membres de ce sous-groupe. Remarquons qu’un même locuteur peut appartenir à différents sous-groupes à la fois selon le ou les facteurs retenus pour les définir.

Cette communauté renvoie à une culture, définie par un passé, des traditions, des institutions, un mode de vie, un espace et un climat.

La culture joue le même rôle qu’une nappe phréatique : elle irrigue tous les comportements des membres de la communauté, y compris le comportement langagier. Elle est, elle aussi, hétérogène, composée d’éléments partagés par le plus grand nombre et qui la distinguent des autres cultures, et d’éléments particuliers à l’un ou l’autre des sous-groupes qu’elle comprend et qui constituent des infracultures, par exemple la culture rurale par rapport à la culture urbaine.

Au plan du lexique, l’hétérogénéité de la culture se manifeste de deux manières. Les mots qui renvoient à des éléments fondamentaux de la culture s’imposent à tous comme nécessaires et ont, de ce fait, un statut de légitimité : par exemple, ceux qui renvoient aux institutions politiques, scolaires ou administratives. Les mots qui correspondent à des éléments propres à un sous-groupe et à une culture particulière ont des statuts variables selon l’importance et la renommée du sous-groupe lui-même : par exemple, certains mots du vocabulaire des personnes âgées sont considérés comme vieux jeu et sont même inconnus des jeunes; ou encore l’usage de certains anglicismes est interprété comme signe d’un locuteur peu instruit, alors que d’autres font snobs ou branchés, selon le sous-groupe d’appartenance des locuteurs qui les emploient.

La communauté linguistique québécoise de langue française s’est profondément modifiée au cours des trente dernières années.

On observe alors une nette tendance à l’uniformisation des usages linguistiques sous l’influence de l’urbanisation rapide et de la démocratisation de l’enseignement, sous l’influence également de la radio et de la télévision. On note aussi l’intensification du sentiment d’appartenance à une culture particulière qui se manifeste, sur le plan linguistique, par la volonté de se réclamer d’un usage québécois de la langue française, au lieu de s’en excuser ou de tenter de le cacher.

Les contacts avec d’autres communautés de langue française, surtout avec la France, se sont intensifiés.

On note ici des réactions et des attitudes variées à l’égard de l’une ou de l’autre de ces diverses communautés.

Avec les autres communautés hors la France, on observe chez les locuteurs québécois une attitude fondamentale de solidarité dans la différence par rapport à l’usage français, notamment parisien, un sens profond de la valeur de la variante québécoise si on la compare aux autres et des appréciations fort diverses de chacune des autres variantes.

Les attitudes par rapport à la France sont très particulières et très paradoxales. Fondamentalement, nous savons que la langue française du Québec est un rameau de la langue de France que nos ancêtres ont apporté en terre d’Amérique et nous tenons à conserver et à protéger ce lien de filiation, malgré et avec les différences d’usage que le temps et l’Histoire ont fait surgir entre les deux communautés. Curieusement, la plupart des Québécois ont tendance à idéaliser la langue parlée et écrite en France en la réduisant à la langue soutenue urbaine et en oubliant les autres usages, ou en n’en tenant pas compte, en faisant comme s’il n’y avait que le seul usage standard de la langue en France et comme s’il n’y avait que les locuteurs québécois qui varient mais pas les locuteurs du français en France même. Nous avons la conviction très nette que l’avenir de la langue française au Québec est lié de près à l’avenir de la langue française en France comme langue nationale, en Europe comme langue européenne importante et dans le monde comme langue de la francophonie et langue internationale, mais nous doutons que les Français en soient également conscients et convaincus, en dehors des milieux politiques de la francophonie. Du moins, leur peu de conviction à affirmer et défendre l’usage du français et leur engouement pour l’anglais nous inquiètent, nous déçoivent, nous scandalisent et nous mettent en rogne. En somme, nos relations avec la France et les Français sont des relations d’amour/haine.

De nos relations avec la France et avec l’ensemble de la communauté internationale de langue française découlent des effets sur la conception d’un dictionnaire de l’usage québécois. D’une part, les locuteurs du Québec tiennent à maintenir le lien le plus étroit possible avec l’usage français et ils n’entretiennent aucune intention de séparatisme linguistique par rapport à la France. D’autre part, les Québécois savent qu’ils sont différents, qu’il y a des différences impossibles à gommer, que certaines sont nécessaires et d’autres moins, parce qu’elles sont, pour ainsi dire, du domaine de la stylistique, et à cet égard, les locuteurs croient qu’un dictionnaire doit les aider à faire le tri dans ce magma d’usages en coexistence quotidienne et les aider également à choisir une stratégie de communication adaptée aux circonstances.

Enfin, l’expérience du contact international a rendu les Québécois conscients de l’existence d’une langue commune à tous les francophones du monde, que l’invention du terme français international a cristallisé dans la symbolique francophone.

Ce terme vaut ce que vaut le sens qu’on lui attribue. Si on entend par là cette langue commune qui assure l’intercompréhension entre tous les francophones, c’est une valeur à laquelle tous les Québécois tiennent, par souci de solidarité et d’efficacité. Si on entend une manière d’hiérarchiser les usages linguistiques de tous les francophones sur la base de l’usage français soutenu urbain, en reléguant les variantes dans une sorte de purgatoire de la description des usages, cela devient une idéologie, impossible à fonder du point de vue sociolinguistique et qui se heurte à la fois aux faits et au sentiment d’appartenance à une communauté linguistique et à une culture.

Aucune communauté linguistique n’est homogène.

Ce que nous avons dit de la communauté québécoise vaut, mutatis mutandis, pour toute communauté, y compris la communauté française. Ainsi, par exemple, Damourette et Pichon (d’après Guiraud, 1965 : 6), pour rendre compte de la diversité des usages en France, distinguaient l’usance, langue telle qu’elle est parlée en un lieu donné, par exemple Marseille (langue régionale?), la parlure, langue parlée par les personnes d’un niveau social donné, la disance, langue parlée par ceux qui exercent un métier particulier (les langues de spécialité?) et le jargon, langue parlée dans un cénacle, dans un milieu d’initiés.

En général, l’analyse du phénomène des parlures, en France, s’effectue selon la perspective de l’analyse de la société en classes sociales. Ainsi, le propos suivant de Damourette et Pichon est très révélateur de la manière de traiter la chose : « Il y a des habitudes caractéristiques de tel ou tel niveau social. Dans chaque classe, les individus recourent aux vocables et aux tournures qui sont consacrés par les mœurs de cette classe; leur parler suffit ainsi, bien souvent, à faire reconnaître, au premier abord, le degré d’affinement auquel leur famille est parvenue. (...) Il serait par trop schématique de distinguer un nombre déterminé de parlures françaises, car les divers étages de la société interfèrent. Néanmoins il existe aux deux extrémités de l’échelle deux parlures bien définies : la parlure bourgeoise et la parlure vulgaire » (d’après Guiraud, 1965 : 9). Pierre Guiraud remarque cependant que « nous assistons à une intégration des classes sociales. À ce sujet, on relèvera que la parlure bourgeoise dans son usage familier présente de nombreux traits communs avec la parlure vulgaire. Il est notable, par ailleurs, que l’écart entre le français populaire et le français familier (d’usage cultivé) se réduit chaque jour. Cela tient, d’une part, à l’accès à la culture des classes populaires (scolarisation, information); au fait, d’autre part, que beaucoup de locuteurs bourgeois adoptent ou acceptent de plus en plus des formes vulgaires (voire argotiques). » (1965 : 9-10). Ce phénomène d’intégration des parlures s’est nettement accéléré depuis lors en France.

3. La régulation linguistique

Nous avons proposé le terme de régulation linguistique pour désigner « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un sous-groupe donné sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses sous-groupes » (Corbeil, 1983 : 283).

La régulation linguistique fonctionne dans chacun des sous-groupes de la mosaïque linguistique. Il y a donc autant de normes de comportement langagier qu’il y a de sous-groupes dans la communauté. Elles coexistent toujours, même si l’une d’entre elles s’impose comme norme dominante, norme qu’on désigne en général, et en raccourci, la norme, comme s’il n’y avait qu’elle dans le système de la régulation.

La régulation linguistique se distingue de l’aménagement de la langue en ce qu’elle s’exerce inconsciemment au sein de la communauté linguistique alors que l’aménagement de la langue implique une intervention consciente dans le processus de l’usage de la part de personnes qui ont l’intention d’orienter l’évolution linguistique en faveur de l’un des usages. Elle se distingue également de la standardisation linguistique qui se présente comme une opération d’ordre linguistique dont l’objectif est de définir explicitement des formes de la langue qui pourront servir de normes pour l’usage officiel, norme d’orthographe, norme de prononciation, norme grammaticale, norme lexicale et terminologique, alors que, dans la régulation linguistique, la norme de chaque sous-groupe et du groupe (norme dominante) sont implicites quoique connues de tous et admises.

Nous avons déjà tenté une première esquisse d’explication du mode de fonctionnement de la régulation linguistique, où nous identifiions les principaux facteurs qui façonnent les comportements langagiers individuels et proposions quatre principes qui fondent l’efficacité relative de la régulation linguistique. Il nous semble pertinent à l’objet de la table ronde de revenir rapidement sur ces points. Les facteurs que nous avions alors isolés sont les suivants : l’apprentissage primaire de la langue, c’est-à-dire l’apprentissage de la langue dans la toute première enfance sous la seule influence de la norme du milieu de vie, milieu familial d’abord, milieux environnants ensuite; l’École, c’est-à-dire, en premier lieu, l’apprentissage systématique de la langue et la formation d’une conscience linguistique en faveur de la norme dominante, en deuxième lieu l’apprentissage continu de la langue sous l’influence et de par les contraintes spécifiques des milieux de travail successifs; les communications institutionnalisées comme proposant un modèle de langue prestigieux et répétitif; enfin, l’appareil de description linguistique comme véhicule de la forme standard de la langue. Quant aux principes qui expliqueraient l’efficacité relative de la régulation linguistique dans une société complexe, nous ne ferons ici que les rappeler. Le principe de convergence : la régulation linguistique est d’autant plus forte au sein du groupe que tous les facteurs privilégient l’usage de la même variante de la langue; le principe de dominance : au sein du groupe, l’usage linguistique qui prédomine est celui des sous-groupes qui contrôlent les institutions; le principe de persistance : le maintien d’un même usage dominant d’une époque à l’autre malgré ses propres variations temporelles consolide la régulation linguistique en sa faveur; le principe de cohérence : au-delà des variations des normes de chaque sous-groupe par rapport à la norme dominante, il existe un ensemble d’éléments formant système qui constituent la spécificité même de la langue et qui autorégularisent le fonctionnement du système linguistique de chacune de ses variantes.

À la même époque et sans faire référence à la notion de régulation linguistique, Pierre Bourdieu, dans Ce que parler veut dire (1982), propose une analyse de la concurrence des usages qui présente de nombreuses analogies avec l’esquisse précédente. Nous pourrions résumer l’analyse de Bourdieu de la manière suivante. Les habitus linguistiques, c’est-à-dire, en somme, la compétence linguistique de chaque locuteur définie par sa double facette de connaissance des possibilités de la langue et d’évaluation de la manière d’en user, produisent, à l’intérieur de la communauté linguistique, des styles de langue variés qui engendrent un marché linguistique global. Ce marché linguistique s’organise autour d’un usage légitime, d’un usage dominant, qui se trouve conforté, renforcé par des rites d’institution, comme le Champ littéraire, l’École, l’Appareil de description, etc. Les règles du marché attribuent une valeur, un prix, à chacun des styles, d’où la régulation de la concurrence sociale entre les différents styles, un profit de distinction pour ceux qui maîtrisent l’usage légitime et, pour chaque locuteur, l’expérience personnelle et quotidienne de la valeur sociale des usages linguistiques, de par les réactions des autres à l’égard de sa propre production langagière.

De ce qui précède nous tirons des remarques à propos des dictionnaires. Ils font partie, à l’évidence, des rites d’institution, ils sont même le produit le plus usuel, le plus répandu, le plus populaire, de tous les ouvrages traitant de la langue. Plus spécifiquement, ils ont pour objet la description d’une partie du lexique de la langue, ou bien celui du seul usage légitime dans le cas des dictionnaires à orientation normative, ou bien, dans le cas des dictionnaires d’orientation descriptive, un ensemble plus grand de vocables appartenant à des styles différents, en général situés par rapport à l’usage légitime. Les marques d’usage sont alors une technique éditoriale pour fournir aux lecteurs des renseignements succincts sur le statut du mot, lorsqu’il n’appartient pas à l’usage légitime, les usages de celui-ci étant considérés comme neutres. En fait, elles ont comme fonction de refléter les conflits d’usage à l’intérieur de la langue, en situant les protagonistes les uns par rapport aux autres autour de l’usage dominant pris comme usage légitime. On pourrait étendre cette dernière remarque à l’ensemble des dictionnaires, même d’argot, pour la simple raison qu’il existe une norme de l’argot, comme de toute autre variété, avec des déviances par rapport à elle qu’il faut situer ou exclure.

4. Les deux facettes du mot : le sens et les connotations

Le mot peut transmettre deux types d’information : une information dénotative, le signifié de De Saussure, le sens, c’est-à-dire l’idée, le concept que le mot évoque; une information connotative, information d’un autre ordre qui s’ajoute au sens et qui évoque des réalités d’une toute autre nature, ce qui différencie ce mot de ses parasynonymes ou lui confère un caractère particulier dans l’usage.

Tout mot a un sens, même en poésie, bien qu’alors ce sens puisse être plus personnel au poète que commun à l’ensemble des locuteurs, avec, comme conséquence, que les textes poétiques ne peuvent être insérés dans la documentation d’un dictionnaire sans tenir compte de ce fait particulier qui les distingue des textes d’autres styles. Par contre, tout mot n’est pas doté d’une connotation. Il y a des mots sans connotation et des mots avec connotation : le dictionnaire ne marque, quand il le fait, que les seconds, les autres étant dès lors considérés comme neutres, sans autre indication que l’absence d’une marque. Les personnes qui consultent un dictionnaire connaissent cette convention et interprètent ainsi le texte des articles.

L’attribution d’un sens ou d’une connotation à un mot par le lexicographe relève de la même démarche : d’abord, l’observation des faits de langue dans l’ensemble de la communauté linguistique ou dans une partie seulement, selon les objectifs de la description; ensuite, l’analyse et la description de la double valeur des mots, dénotative et connotative, où la compétence langagière et méthodologique du lexicographe a une grande importance. Aussi bien pour le sens que pour la connotation, cette description doit rendre compte du consensus du plus grand nombre de locuteurs, c’est-à-dire décrire la norme légitime et le marché linguistique qu’elle génère.

Dans l’un et l’autre cas également, le lexicographe doit se donner une méthode de travail la plus rigoureuse et la plus objective possible, pour atténuer la part d’arbitraire. Ceci est, aujourd’hui, particulièrement vrai quand il s’agit d’identifier les connotations. À cet égard, la méthode de Bally demeure intéressante pour l’analyse de la connotation, de ce qu’il appelle la valeur stylistique. Elle comporte trois étapes : d’abord, repérage et regroupement de tous les mots qui ont en commun le même sens, qui renvoient au même concept, ce qu’il nomme la série synonymique; ensuite, choix de l’un d’entre eux comme terme le plus neutre, celui qui dénote le mieux le concept sans ou avec le moins de valeur stylistique, qu’il considère comme terme d’identification de la série synonymique; enfin, examen de chaque mot de la série pour déterminer ce que chacun ajoute au sens, ce qu’il appelle sa valeur stylistique et que nous considérons comme l’information connotative transmise. Prenons un exemple, sans trop le développer. Soit la série synonymique québécoise suivante : soûl, chaud, paqueté, ivre, gai, paf, rond, parti, pompette, éméché. Terme d’identification : ivre. Valeur stylistique : langue neutre : ivre (constat), soûl (augmentatif), gai (atténuatif); tous les autres mots ont une valeur stylistique très forte, soit atténuative : pompette, éméché, soit augmentative : parti, rond, chaud, paqueté, paf. La même série synonymique en France serait différente, soit, citée d’après le NPR : ivre, aviné, enivré, soûl, beurré, blindé, bourré, brindezingue, cuit, cuité, noir, paf, pété, pinté, plein, rond, schlass, éméché, gai, gris, parti, pompette. Du point de vue lexicographique, la méthode de Bally est très stimulante parce qu’elle oblige à regrouper tous les mots apparentés par le sens et à les distinguer les uns des autres selon une grille de connotation à définir pour les fins du dictionnaire.

Les dictionnaires se sont donné comme objectif premier de décrire le ou les sens du mot et, en second lieu, de noter les connotations du mot dans l’un ou l’autre de ses sens par des marques. Cependant, ces marques ne bénéficient pas d’une analyse et d’une théorie aussi rigoureuses que la sémantique dénotative. En fait, on dirait que c’est par nécessité pratique d’indiquer une connotation indispensable à un usage judicieux du mot que le système des marques s’est peu à peu établi dans la pratique lexicographique et non sur la base d’une conceptualisation poussée de cet aspect du mot, qui guiderait, avec un minimum d’objectivité, l’attribution d’une marque à un mot.

Il nous apparaît donc utile à nos discussions de présenter un classement des différentes connotations possibles. Nous distinguerons trois grandes catégories : les connotations sociolinguistiques, les connotations topolectales et les connotations d’usage spécialisé.

4.1 Les connotations sociolinguistiques

Les connotations sociolinguistiques fonctionnent à l’intérieur d’une même communauté linguistique. Elles transmettent des indices qui, d’une part, différencient le mot par rapport à ses proches dans le même champ sémantique et, d’autre part, situent celui qui l’emploie dans le marché linguistique par rapport aux autres locuteurs de la langue.

C’est la catégorie de marques la plus diversifiée et la plus difficile à conceptualiser et à organiser. Dans l’état actuel de l’analyse, on peut distinguer les sous-catégories suivantes.

Les connotations d’appartenance sociale. — Elles correspondent à l’identification du sous-groupe de locuteurs auquel appartient l’usage de ce mot ou de ce sens selon l’analyse qui est faite de la mosaïque linguistique par rapport à l’usage légitime. Dans la pratique actuelle, la seule marque de cette sous-catégorie est la marque populaire par opposition à bourgeois. L’analyse est vraiment trop rudimentaire pour être encore valable.

Les connotations stylistiques. — Elles identifient les différents registres que l’on observe à l’intérieur de l’usage légitime de la langue. Si on en juge par la terminologie courante, cette sous-catégorie est diversifiée. On distingue généralement : langue parlée par opposition à langue écrite, langue familière, langue soutenue, langue littéraire, langue didactique, langue poétique.

Les connotations évaluatives. — Elles ajoutent au sens du mot l’indication de l’appréciation personnelle du locuteur de la chose elle-même. Elles permettent au locuteur d’indiquer la manière dont il perçoit la chose ou la manière dont il entend la présenter, d’après des jugements de nature diverse : jugement de valeur (mélioratif/péjoratif), jugement de politesse (vulgaire), jugement d’intensité (diminutif, augmentatif, euphémisme, ironique). C’est une sous-catégorie importante, autant parce qu’elle révèle la richesse de nuances dont le locuteur dispose par la langue que parce qu’elle décrit les valeurs attachées aux mots et qui font l’objet d’un consensus dans la communauté linguistique, puisqu’elles sont interprétées correctement par ses membres.

Les connotations d’origine linguistique. — Elles s’attachent au sens quand, dans certains cas d’emprunts ou de mots particuliers, l’origine du mot est perçue et interprétée dans un sens ou dans l’autre, par le locuteur et par son interlocuteur, avec des conflits possibles d’attitudes entre eux. Il ne faut donc pas les confondre avec la notation de l’étymologie du mot, qui est une tout autre affaire.

Les marques déposées entrent dans cette sous-catégorie et doivent être notées soigneusement à cause des éventuels conséquences juridiques de l’usage de ces mots sans l’indication de la restriction d’emploi qui les affecte.

La distinction la plus importante à établir ici est entre emprunt sans sentiment de concurrence et emprunt avec sentiment de concurrence entre la langue emprunteuse et la langue prêteuse, ce sentiment pouvant être conflictuel entre les membres de la communauté. Dans le premier groupe, on peut classer les empmnts intégrés, le plus souvent anciens, les emprunts de nécessité, pour nommer des faits de culture sans équivalent dans la langue emprunteuse, les emprunts d’ordre stylistique, par exemple dans le roman ou le théâtre par souci de couleur locale ou de vraisemblance. Dans le second groupe, on trouve les emprunts de luxe, les emprunts abusifs, dont l’usage peut relever de la mode et/ou signifier une relation de dominance de la langue prêteuse sur la langue emprunteuse, ou révéler un état ancien de colonisation linguistique et terminologique, dans le cas du Québec tout particulièrement.

Les connotations normatives. — Elles s’attachent à certains mots ou sens pour les distinguer d’un autre dont l’usage est contesté par des instances linguistiques dotées d’une certaine autorité morale. Ou bien le locuteur indique ainsi sa connaissance des usages recommandés, ou bien le dictionnaire indique à l’usager le fait que ce mot est préférable à tel autre.

Les connotations de fréquence. — Elles distinguent les mots ordinaires, courants, des mots rares, des mots inusités, des hapax.

Les connotations chronologiques. — On peut distinguer deux types de connotations chronologiques : les connotations révélant des états de langue antérieurs, selon l’histoire de chaque langue : langue ancienne, langue classique; les connotations de micro-chronologie, révélant les couches d’âge dans la mosaïque linguistique. Pour les mots du premier groupe, on perçoit des caractères qui les distinguent : mots anciens, vieux mots, mot d’une époque particulière. De même pour les mots du second : mot vieilli, néologisme, mot enfantin, mot à la mode.

4.2 Les connotations topolectales

À la différence des marques sociolinguistiques, les connotations topolectales fonctionnent d’une communauté à une autre à l’intérieur de la communauté plus large de tous les locuteurs qui partagent la même langue, par exemple entre les locuteurs du français au Québec, en France, en Belgique, en Suisse ou dans un pays d’Afrique, ou entre les locuteurs de l’anglais aux États-Unis, en Grande- Bretagne ou en Australie, ou même, d’une manière plus étroite, entre les locuteurs d’une région et d’une autre dans le même pays, entre l’Est, le Sud et l’Ouest des États-Unis, par exemple.

Elles transmettent des indices qui identifient un mot ou un sens comme appartenant à une autre communauté et qu’il est soit nécessaire d’utiliser dans certaines circonstances, par exemple pour désigner des institutions qui lui sont propres, soit utile à connaître pour décoder les locuteurs et les textes de cette variante. Elles révèlent l’écart entre un fait de langue et les usages habituels de la communauté à laquelle appartient le locuteur, que décrit le dictionnaire. Elles présupposent donc des relations suffisamment fréquentes entre les communautés en cause et une certaine connaissance réciproque des usages linguistiques communs et particuliers aux uns et aux autres.

Elles fonctionnent à partir de la perception du locuteur selon l’usage de sa propre communauté. Ce sont donc les autres qui sont différents, vieil adage qui s’applique toujours, surtout dans la langue et le lexique qui jouent un rôle important dans le sentiment d’appartenance et d’identité culturelle.

4.3 Les connotations d’usage spécialisé

Les connotations d’usage spécialisé transmettent l’indice d’appartenance d’un mot ou d’un sens à un segment spécialisé du lexique global de la langue et attribuent à celui qui l’utilise une certaine connivence avec un groupe particulier d’utilisateurs de la langue, qui va des milieux d’initiés (argot scolaire, argot des trafiquants, par exemple) aux divers milieux professionnels, chacun doté d’une langue de spécialité qui lui est propre.

4.4 Application aux dictionnaires

L’emploi des marques d’usage en lexicographie nous apparaît comme une tentative plus ou moins heureuse et plus ou moins systématique d’indiquer les connotations du mot. Chose certaine, la théorie des marques devrait s’élaborer à partir d’une analyse approfondie de la nature de la connotation, de son mode de fonctionnement dans la conscience linguistique des locuteurs et des différentes valeurs qui sont ainsi attachées à la charge strictement dénotative des mots. À ma connaissance, il existe peu d’études de ce type dans la documentation linguistique actuelle. Les renseignements de cette nature sont épars et ne sont jamais l’objet d’une préoccupation propre, mais sont plutôt incidents à d’autres sujets de préoccupation et traités avec l’intérêt qu’on accorde à un aspect secondaire du sujet principal.

5. Le rôle normatif du dictionnaire

Tous les dictionnaires sont normatifs, mêmes les dictionnaires de français populaire. Boutade? Pas vraiment, en apparence seulement, parce qu’ainsi, nous voulons attirer l’attention sur la pluralité des normes (parce qu’il existe une norme pour chaque variété de langue) et sur la quasi-synonymie entre norme, normatif et usage standard de chaque variété (cf. ci-dessus, §3). Entre un dictionnaire dit normatif et un autre dit descriptif, il n’y a qu’une différence d’objectif principal, qui entraîne des conséquences d’ordre méthodologique, mais il n’empêche que l’un et l’autre soient normatifs. « En effet, le dictionnaire, qu’il soit libéral ou puriste, n’échappe pas à la norme », dit Alain Rey, dans Norme et Dictionnaires (1983 : 553). Je me référerai souvent à ce texte, parce qu’il est pertinent à notre réunion et qu’il est d’un lexicographe de grande expérience doublé d’un linguiste qui a beaucoup réfléchi sur sa propre pratique lexicographique et sur celle des autres.

Pour examiner le rôle normatif du dictionnaire, je distinguerai les deux aspects du dictionnaire : le dictionnaire comme objet scientifique d’ordre linguistique et le dictionnaire comme objet commercial, lié à des préoccupations de marché.

5.1 Le dictionnaire comme objet scientifique

« Tout dictionnaire puise dans une pluralité d’usages et prétend fournir une image de la “langue”; en fait, il construit une proposition d’usage fondée sur une hiérarchie » (p. 546). Cette proposition d’usage varie d’un type de dictionnaire à un autre et Rey en distingue principalement trois : le dictionnaire pédagogique, dont la norme est celle de l’institution scolaire, dans la perspective de la Reproduction de Bourdieu-Passeron (1970); le dictionnaire normatif, correctif ou de difficultés, dont l’objectif est de proposer l’usage le plus sûr parmi tous ceux qui se font concurrence et dont les positions normatives peuvent être très différentes, depuis le purisme le plus étroit jusqu’à la simple recommandation d’un usage en cas de doute; enfin, le dictionnaire descriptif, « culturel », où « la norme est orientée vers l’“élite cultivée”, unie par ses pratiques intellectuelles, par son “capital” scolaire et universitaire » (p. 545), sur la base du discours littéraire ou didactique, dont les avantages lexicographiques sont évidents : « correction » syntaxique, « élégance » ou « qualité » stylistique, maîtrise du système en même temps que maîtrise d’un ou de plusieurs usages à l’occasion des circonstances de discours, variété thématique et variété des univers de discours (p. 547, note 4). Appliqué au dictionnaire québécois, ce recours au texte littéraire doit être soumis à une analyse critique qui tienne compte de deux phénomènes propres à la littérature québécoise, soit l’éloignement de la langue parlée par rapport à la langue écrite qui se reflète dans les dialogues ou même dans le texte, surtout au théâtre, et le militantisme, populaire ou politique, de certains écrivains, surtout à l’époque de la littérature joualisante, qui a eu l’avantage de libérer le champ littéraire d’une trop grande pression de la norme parisienne.

Cette proposition d’usage s’élabore d’après une méthode de travail qui est peu à peu passée de l’artisanat à une méthodologie fondée sur un ensemble de connaissances empruntées à la linguistique, à la sémiologie et à la sociologie, à la suite des réflexions épistémologiques des lexicographes et lexicologues sur l’art de faire un dictionnaire. Certains aspects de cette méthodologie ont une relation directe avec la norme. Le recours à un corpus de textes est souvent évoqué comme contrepartie à l’arbitraire du lexicographe. Il est évident que le corpus offre des garanties d’objectivité et qu’il permet d’appuyer l’analyse du lexique sur des relevés de mots, pour en établir l’existence et la fréquence et pour éviter, autant que faire se peut, les oublis; de plus, il fournit des exemples réels, pour délimiter et illustrer le ou les sens de chaque mot, de même que, le cas échéant, leurs connotations. Mais le corpus, même très extensif, ne peut pas épuiser tous les discours possibles; il n’est qu’un échantillon, qui doit être constitué selon des critères en rapport avec l’objectif poursuivi par chaque dictionnaire. De plus, le corpus doit être traité et se trouve ainsi réintroduite la compétence langagière du ou des rédacteurs, « compétence sociologique modulée par l’histoire individuelle à l’intérieur de l’histoire collective, par les attitudes personnelles à l’intérieur des modèles idéologiques et socioculturels » (p. 547). Il se peut enfin que le corpus doive être complété, notamment pour le repérage et l’ajout des termes propres aux langues de spécialité, qui peuvent très bien ne pas y apparaître et qu’il est jugé nécessaire d’introduire dans le dictionnaire pour des raisons à définir. Avec ou sans corpus, la matière et le contenu de tout dictionnaire est le résultat d’un ensemble d’opérations : tris, choix, exclusions, classements, hiérarchisation, analyses, qui font appel à la connaissance de la langue chez les rédacteurs. Les opérations de choix et d’exclusion sont particulièrement significatives du point de vue normatif, car c’est par là « que procède la normativité du dictionnaire », non par « un discours d’interdiction » (p. 543).

Enfin, malgré les précautions méthodologiques qui sont prises pour la préparation d’un dictionnaire, il demeure que son discours n’est pas scientifique, mais didactique. « Comme le manuel, le dictionnaire - et pas seulement le dictionnaire pédagogique - est voué au didactisme, c’est-à-dire à la “reproduction” socioculturelle d’un savoir, à la diffusion d’attitudes et de jugements acquis [...]. Alors même que ses auteurs peuvent n’avoir souci que de description objective, le dictionnaire a des destinataires, pour lesquels cette description - didactiquement transmise - est la norme, la vérité. Ceci donne une signification différente - toujours dans le sens normatif - au texte lexicographique. » (p. 566)

5.2 Le dictionnaire comme objet commercial

Ici, le point de vue n’est plus celui du linguiste ou du lexicographe, mais celui de l’éditeur, qui est un homme d’affaires. Au départ, il nous faut accepter que ses préoccupations et sa logique sont tout aussi respectables que celles du linguiste/lexicographe. Nous essaierons de cerner la manière dont il envisage le dictionnaire.

Sa première préoccupation, fondamentale, est celle de la rentabilité de l’opération par rapport à la concurrence. Il lui faut connaître : l’état du marché et de la concurrence dans le secteur général des dictionnaires, les prix de vente pratiqués, les créneaux disponibles ou, tout au moins, ouverts à de nouveaux produits, le tout pour déterminer sa capacité de contrer les concurrents, notamment en déterminant un prix de vente concurrentiel pour un futur ouvrage et en offrant un produit qui se différencie des autres produits semblables, de préférence en y ajoutant quelque chose de plus. Le prix de vente sert de base au calcul de l’investissement qu’il lui serait possible de faire dans ce projet en fonction de l’appréciation du temps de recouvrement dudit investissement par les profits générés par la vente de l’ouvrage. Enfin, par un simple calcul, le prix de vente fixe l’espace disponible en fonction d’un certain format, calculé en nombre de pages et/ou de signes.

Cet espace est, en définitive, le principal facteur qui déterminera la nomenclature du futur dictionnaire et l’étendue des articles. L’autre facteur, tout aussi important, est le choix du public cible et la prise en compte des attentes et des besoins de ce public particulier. Car, surtout dans les dictionnaires de langue, il faut bien « interroger la finalité sociale du dictionnaire et les conditions mêmes de son existence » (Rey, 1983 : 544). Qu’on le veuille ou non, que la chose plaise ou non aux lexicographes « descriptifs », pour le grand public, le dictionnaire décrit le bon usage et doit fournir la bonne réponse en cas de doute de la part de celui ou de celle qui le consulte.

Trouver des réponses à toutes ces questions peut se faire intuitivement, de par la seule connaissance empirique du domaine des dictionnaires ou se faire d’une manière plus « commerciale », sous forme d’une étude de marché. Les manières de faire sont très variables d’une maison d’édition à une autre. Chose certaine, il me semble très imprudent d’entreprendre la rédaction d’un dictionnaire avant d’avoir des données précises et valables sur chacun des points que nous venons d’évoquer. Par exemple, même le dictionnaire de Nancy a été obligé de revoir à la baisse ses ambitions quand il s’est heurté à la logique du marché et il est plus que probable que les autres tranches du projet initial, pour les états antérieurs de la langue française, ne soient jamais entreprises à cause des coûts prévisibles.

Une fois l’espace disponible déterminé et le public cible identifié, il faut encore définir la politique éditoriale du futur dictionnaire. On revient alors aux préoccupations, objectifs et compétences du lexicographe principal, avec ou sans équipe de collaborateurs (mais il vaut mieux qu’il y ait un seul responsable de projet, ne serait-ce que pour prendre les décisions qui s’imposent). Les éléments essentiels de cette politique sont les suivants : définir une stratégie de collecte des informations qui serviront de matériau de base pour la préparation du dictionnaire, fixer les critères de sélection des entrées en fonction des objectifs du dictionnaire par rapport au public cible, mettre au point un appareil métalinguistique et typographique pour la rédaction et la présentation de l’ouvrage. S’introduit ici la question centrale de la norme, du standard de la langue que l’on veut décrire, qui entraîne le recours aux marques pour mettre en perspective les usages plus ou moins à la périphérie de cet usage de référence.

6. La pratique actuelle des marques et perspectives de renouvellement

Nous voudrions maintenant examiner la pratique actuelle des marques d’un double point de vue : d’une part, rappeler les marques utilisées actuellement, telles qu’on les trouve dans la tradition lexicographique française dont nous nous inspirons, et citer leurs définitions, du moins celles qu’on retrouve dans les ouvrages qui ont pris soin de les expliciter (et ils sont peu nombreux, cf. les définitions en annexe); d’autre part, extraire de ces définitions le point de vue où se sont placés les lexicographes qui les ont engendrées et utilisées.

Cette dernière préoccupation nous amène tout naturellement à poser un regard critique sur l’a priori théorique de chaque définition et, le cas échéant, de proposer une nouvelle approche.

Indépendamment de la typologie des connotations proposée précédemment, nous nous en tiendrons aux catégories de marques soumises à notre attention dans la fiche de projet de la table ronde, soit : les marques topolectales, les marques d’emprunt, les marques normatives et, enfin, les marques sociolinguistiques. De plus, les dictionnaires de la maison Le Robert étant pratiquement les seuls à définir les marques d’usage qui sont utilisées dans le corps du texte des articles, nous citerons surtout les définitions du Nouveau Petit Robert (1993) comme révélatrices de la manière dont les lexicographes français conçoivent chacune d’elles. De même, nous emprunterons à ce dictionnaire les exemples qui illustrent nos propos.

6.1 Les marques topolectales

En fait, on ne trouve, dans la plupart des dictionnaires français, qu’une seule marque dans cette catégorie, la marque régional définie ainsi : « mot ou emploi particulier au français parlé dans une ou plusieurs régions [France, pays francophones], mais qui n’est pas d’usage général ou qui est senti comme propre à une région » (NPR, 1993 : XXVIII). Elle se complète très souvent de la mention de la ou des régions concernées. Par exemple, à l’entrée bleuet, on trouve : « RÉGION. (Canada) Baie bleue de l’airelle des bois, ou myrtille d’Amérique » et à septante : « VX ou RÉGION. (Belgique, Suisse, est de la France, Acadie) Soixante-dix. »

Cette définition implique deux présupposés. D’abord, le choix d’une communauté linguistique de référence et de son usage légitime comme lieu d’appréciation de ce qui est régional. Ensuite, la perception, chez les locuteurs de cette communauté (ou chez le lexicographe), du caractère non endogène du fait linguistique ainsi marqué, donc une certaine conception des relations entre leur usage propre et celui des locuteurs d’une autre communauté de la même langue, d’où découlent des attitudes variées. En conséquence, la marque régional ne se confond pas avec la notation de l’origine du mot : aussitôt qu’un mot est admis dans l’usage de la communauté de référence, il cesse d’être considéré comme régional, indépendamment de son origine. Ainsi, le mot balafon (originaire du malinké de Guinée) n’est pas indiqué comme régional, ni le mot ailloli (du provençal). Les présupposés indiqués sont donc essentiels à la notion de la marque régional.

En conséquence, dans un projet de dictionnaire de l’usage du français au Québec, il faut prendre l’usage légitime québécois comme critère d’acceptabilité d’un mot ou d’un sens. Serait-ce à dire qu’il ne faut rien marquer de ce qui est proprement québécois? Je ne le crois pas, parce que, pour certains mots ou certains sens, les Québécois ressentent le besoin de se situer par rapport à l’usage français ou auraient avantage à connaître l’écart entre notre usage et celui de France, à une époque où les échanges sont plus intenses entre ces deux communautés, surtout pour au moins pouvoir s’adapter aux exigences de la situation de communication. La question qui se pose alors est de déterminer quand ce type d’information est utile et d’étayer ce diagnostic sur des critères sociolinguistiques explicites, pour éviter le plus possible la part « de convention et d’arbitraire » dont parle Guiraud (1965 : 6) comme allant de soi dans la description du lexique. Pour l’instant, il me semble que nous aurions avantage à le faire dans au moins trois cas : pour indiquer des faits culturels propres à la France, par exemple : département, préfecture et préfet; pour indiquer des sens différents attribués au même mot, ici et en France, par exemple : bleuet, scotch; pour mettre en relation d’équivalence des mots qui renvoient à la même notion, de manière à établir la bonne correspondance entre chaque mot et sa communauté d’appartenance : bas / chaussette, mitaine / moufle, efface / gomme à effacer.

Dans la pratique du dictionnaire, on peut indiquer cette marque de diverses manières : indiquer la communauté linguistique entre parenthèses, intégrer la mention dans le corps de la définition, créer deux articles si les sens sont trop éloignés, comme pour épinette dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993) ou le Dictionnaire du français plus (1988).

6.2 Les marques d’emprunt

Dans le cas de la notation des emprunts, l’essentiel est de prendre en compte la concurrence linguistique et de bien distinguer les emprunts qui entrent en concurrence avec un mot de la langue de ceux qui ne font pas concurrence à un mot existant, en somme d’identifier par une marque les emprunts de luxe, les emprunt inutiles.

À cet égard, la distinction entre anglais et anglicisme dans le NPR est tout à fait satisfaisante de même que la définition de la marque anglicisme : « mot anglais, de quelque provenance qu’il soit, employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement en français ne sont pas précédés de cette marque) » (p. XXIII). L’indication de l’origine linguistique d’un terme d’emprunt sans concurrence est intéressante pour indiquer les contributions d’une langue à l’enrichissement lexical du français. Au Québec, on pourrait ainsi repérer les apports des langues amérindiennes et de l’inuktitut, et ceux des diverses communautés culturelles.

Pour discuter des critères de distinction entre emprunts admissibles et emprunts de luxe, on pourrait s’inspirer de l’énoncé de politique de l’Office de la langue française (Office de la langue française, 1980), qui me semble encore la proposition la plus réaliste, la plus explicite et la plus fonctionnelle. De plus, dans le contexte québécois, où un certain colonialisme linguistique de la part de l’anglais a pesé et continue de peser sur la pratique de la langue française, je tiens à souligner que le seul critère de l’usage, de son ancienneté ou de sa fréquence n’est pas suffisant pour déterminer qu’un mot ou un sens anglais est admissible dans l’usage légitime, à moins de vouloir entériner l’usage populaire, consacrer les conséquences d’un passé de langue dominée et compromettre tout effort de redressement, soit par l’École, soit dans le cadre de l’aménagement de la langue au Québec. Il ne faut pas oublier que le dictionnaire fait partie des rites d’institution (Bourdieu) et qu’il joue un important rôle normatif auprès de ses lecteurs.

6.3 Les marques normatives

Les marques normatives sont d’un ordre particulier. Elles renvoient au discours sur la langue. Elles évoquent et font appel au sentiment normatif du locuteur en attirant son attention sur les réserves qui existent à l’égard d’un mot, d’un sens, d’une expression, pour le mettre en garde contre un usage répandu jugé discutable ou condamnable. Elles supposent donc des avis exprimés et partagés par un certain nombre de locuteurs, au sein de la communauté, à l’égard de faits de langue précis. Dans certains cas ou certaines situations, elles impliquent des personnes ou des organismes qui jouent un rôle particulier dans la définition de l’usage légitime. En général, elles sont indiquées par des notes (emploi critiqué et terme recommandé, par exemple) avec, souvent, la mention de la source de cet avis.

La discussion porte ici surtout sur la pertinence de la remarque normative par rapport à l’usage réel et sur la crédibilité de la (des) personne(s) ou de l’organisme qui a formulé la réserve objet de la marque. À cet effet, Rey note que « l’intrusion de la norme prend ici figure officielle, ministérielle - et les dictionnaires ne peuvent refuser cette manifestation évaluative et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey, 1983 : 546).

6.4 Les marques sociolinguistiques

Dans la pratique lexicographique actuelle, il s’agit certainement de la catégorie de marques la plus embarrassante, tant dans les présupposés des définitions de chacune d’entre elles que dans la difficulté d’attribuer l’une ou l’autre à un fait de langue. Nous amorcerons nos propos à partir de l’observation des critères sur lesquels reposent les définitions traditionnelles de ces marques, sur la base des définitions jointes en annexe.

Les marques argotique, vulgaire, populaire. — Le premier groupe de marques sociolinguistiques comprend habituellement les marques argotique (ARG.), vulgaire (VULG.), populaire (POP.). Il est délimité par le critère du partage de la société en classes sociales et des différences d’usage de la langue qui les distinguent, sur la base principalement de l’opposition populaire / bourgeois.

La référence à cette opposition est constante dans la tradition française à travers toutes les époques. Ainsi, Henri Bauche (1920) définissait le français populaire comme « l’idiome parlé couramment et naturellement par le peuple », avec connotation péjorative au mot peuple. Dans le premier tome du Grand Robert, première édition (1953), on peut lire : « Pop. : populaire, c’est-à-dire courant dans les milieux populaires des villes, mais réprouvé ou évité par l’ensemble de la bourgeoisie cultivée. » Pierre Guiraud est très explicite sur ce point : « C’est cette parlure vulgaire, langue du peuple de Paris, dans sa vie quotidienne, qui constitue l’objet du présent ouvrage. [...] Entre le français populaire (la parlure vulgaire) et le français cultivé (la parlure bourgeoise), il y a la distance d’une culture. [...] Mais la différence essentielle tient au fait que le français cultivé est défini par des règles tirées à la fois d’une réflexion sur l’idiome et de l’expérience d’une tradition, alors que le français du peuple n’est soumis qu’aux lois naturelles qui gouvernent tout système de signes. » (1965 : 10) La famille des Robert demeure fidèle à cette opposition; dans le NPR, on donne comme définition; « populaire : qualifie un mot ou un sens courant dans la langue parlée des milieux populaires (souvent argot ancien répandu), qui ne s’emploierait pas dans un milieu social élevé. (À distinguer de FAM., qui concerne une situation de communication). » (1993 : XXVIII)

Pour ma part, je proposerais d’abandonner l’opposition populaire / bourgeois et les adjectifs qui s’y réfèrent, de la remplacer par une analyse de la société en sous-groupes de locuteurs définis par des critères objectifs, du type niveau de scolarité, niveau de revenu, type d’occupation, et de relier les faits linguistiques à ces nouveaux sous-groupes. Rey pense que le facteur le plus significatif est le niveau de scolarité. « C’est sans doute avec le “capital scolaire”, plus qu’avec le “capital économique”, que s’articule la hiérarchie des usages langagiers dans une zone géographique donnée et à un moment donné. C’est là que d’importantes normes évaluatives se construisent, s’affermissent et rétroagissent; c’est là enfin qu’une norme prescriptive trouve sa véritable justification - qui n’est ni esthétique, ni mythique, ni paranoïaque, comme l’est parfois la norme puriste. Cette norme assure la transmission d’une compétence sociale spécifique à l’intérieur de la compétence large des locuteurs de “la langue”[...] ». (1983 : 557) Cette nouvelle analyse et l’établissement de la relation entre sous-groupes identifiés et usage linguistique, d’après des exemples tirés d’un corpus d’analyse, est de la compétence des sociolinguistes. Ce serait leur plus importante contribution au nécessaire renouvellement de la pratique lexicographique.

L’adjectif vulgaire est ambigu. Comme l’attestent les définitions citées précédemment, il s’oppose parfois à bourgeois. Mais il signifie aussi « impoli, grossier, inconvenant ». C’est avec ce sens que la marque VULG. est utilisée dans les Robert : « vulgaire : mot, sens ou emploi choquant, le plus souvent lié à la sexualité et à la violence, qu’on ne peut employer dans un discours soucieux de courtoisie, quelle que soit l’origine sociale » (NPR, 1993 : XXIX). Nous proposons de conserver ce critère de politesse et de le définir comme tel, et de l’indiquer soit en conservant la marque VULG., soit en trouvant une autre étiquette moins connotée, plus neutre.

Le terme argot, et surtout l’adjectif argotique, sont également ambigus. Généralement, argot renvoie au vocabulaire particulier à un milieu d’initiés (argot scolaire) ou au vocabulaire d’une activité spécialisée (argot des chimistes). Sans doute à cause du rapprochement fréquent entre argot et l’argot des malfaiteurs ou des petits métiers, un lien s’est établi entre argot, argotique, et un usage de la langue quelque part vers populaire et familier. Il faudrait donc examiner attentivement cette marque. Pour ma part, je proposerais de restreindre argot et argotique pour désigner des éléments lexicaux propres à un milieu d’initiés, avec son sens de langage d’exclusion, et de renvoyer à la notion de langue spécialisée les vocabulaires de spécialité.

Les marques familier, didactique, littéraire, poétique. — Le second groupe de marques est délimité par la prise en considération des circonstances de communication, qui confèrent un caractère stylistique au mot ou à l’expression. Dans la pratique actuelle, appartiennent à ce groupe l’opposition langue familière / langue soutenue et les marques didactique, littéraire, poétique. Nous ajouterons certaines remarques sur l’opposition langue parlée / langue écrite, surtout à propos de la marque familier.

La marque familier est ainsi définie dans le NPR : « usage parlé et même écrit de la langue quotidienne : conversation, etc., mais ne s’emploierait pas dans les circonstances solennelles; concerne la situation de discours et non l’appartenance sociale, à la différence de POP. » (1993 : XXV). La définition donnée à l’entrée familière st tout aussi révélatrice : « 4. Qu’on emploie naturellement en tous milieux dans la conversation courante et même par écrit, mais qu’on évite dans les relations avec des supérieurs, les relations officielles et les ouvrages qui se veulent sérieux. »

Il y a donc une relation entre cette marque et les usages en langue parlée. Il en découle un certain malaise face à l’évolution qu’on observe aujourd’hui dans la lexicographie française et québécoise. Il tient à deux faits. D’une part, la langue parlée se rapproche de plus en plus de la langue populaire et s’éloigne de plus en plus de la langue soutenue, qui demeure très influencée par la langue écrite, d’où l’introduction dans les usages parlés de mots, de sens et d’expressions empruntés à la langue populaire et à l’argot. François Caradec (1988), bon observateur du français populaire, prétend qu’« il est devenu faux de dire aujourd’hui que cette langue est seulement “populaire”, elle est devenue la langue française “parlée” connue de tous les Français, même si certains feignent de l’ignorer, ou si, par une pudeur encore imposée par les conventions sociales, ils lui préfèrent, mais de moins en moins, un langage plus châtié, plus proche de ce qu’il est convenu d’écrire. » (1988 : 9). Or, d’autre part, les dictionnaires décrivent traditionnellement la langue écrite soutenue, pour ne pas dire littéraire, avec force citations des auteurs recommandables, les emplois familiers étant introduits parcimonieusement, quand leur fréquence l’exige. Mais décrire le vocabulaire de la langue parlée n’a jamais été l’objectif des lexicographes. On risque donc actuellement, en augmentant le nombre d’emplois de la langue parlée, donc familière, de s’engager dans une nouvelle entreprise et de heurter le public, qui considère toujours le dictionnaire comme une institution de référence décrivant le bon usage de la langue écrite, assimilé au bon usage tout court. Une bonne part des réactions défavorables au Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993) est attribuable à la tendance de ce dictionnaire d’introduire de nombreux usages de la langue parlée. Je ne dis pas qu’il est inadmissible de décrire le lexique de la langue parlée; je dis, plus simplement, qu’il s’agit alors d’une autre entreprise, où il faudra innover dans la pratique des marques en introduisant, peut-être, une nouvelle opposition langue parlée / langue écrite et en évitant de tout indiquer par la seule marque familier.

Les marques didactique, littéraire, poétique ne présentent pas de difficulté si on dispose d’un bon corpus de référence, puisqu’il est alors relativement facile de vérifier dans les textes l’adéquation de l’une ou de l’autre à un fait de lexique, surtout si on dispose de table de fréquence pouvant mettre en corrélation l’emploi et le type de textes. Les marques sociolinguistiques de ce groupe s’apparentent à des styles, à des registres. On pourrait définir ces styles avec précision, leur donner un nom ou tout simplement un numéro ou une lettre d’identification et marquer les faits de langue avec cette nouvelle grille stylistique. Il y aurait vraiment avantage à abandonner la marque FAM., qui confond trop de valeurs stylistiques sous une même dénomination.

7. Conclusion

En guise de conclusion, nous reviendrons sur les trois points qui nous semblent les plus importants, soit l’analyse des connotations et le renouvellement des marques qu’elle pourrait inspirer, le recours au corpus comme technique d’observation de la norme et la politique rédactionnelle d’un dictionnaire québécois à l’égard des marques.

Tableau récapitulatif de l’analyse des connotations. — Pour les fins de la discussion, et à nos risques et périls, nous avons regroupé sous forme de tableau la manière dont nous pensons qu’on pourrait renouveler l’analyse et la terminologie des marques d’usage. Ce tableau (cf. en annexe) n’épuise pas l’inventaire des valeurs connotatives, mais s’en tient aux marques que le programme propose d’examiner en priorité.

La première colonne rappelle le type de connotation dont il s’agit; la deuxième indique le terme que je propose pour désigner la marque et qui s’éloigne parfois de la tradition; la troisième décrit provisoirement les critères d’attribution de la marque à un fait de langue, en m’en tenant, pour l’instant, à ce que je pense être l’essentiel; et la quatrième cite le nom habituel de la marque.

Le recours au corpus. — Je suis convaincu qu’il faut fonder l’attribution des marques d’usage sur l’observation systématique, et non seulement intuitive, des faits de langue et que le recours au corpus impose, à cet égard, au lexicographe, une discipline et une prudence salutaires, qui guidera l’influence de sa propre compétence lors de l’analyse.

Le corpus devrait comporter deux grandes sections :

Ces deux corpus permettent l’un et l’autre d’observer la norme légitime et le jeu du marché linguistique autour de cette norme.

Éléments d’une politique rédactionnelle des marques. — À l’évidence, la description du lexique du français au Québec doit se faire du point de vue de l’usage légitime québécois, en tenant compte des attentes et des besoins des utilisateurs québécois.

Règle de conduite pour l’usage des marques : éviter les deux extrêmes, ne rien marquer ou tout marquer; marquer ce qui est observable et manifeste, soit dans l’usage, soit dans le discours sur l’usage; marquer ce qui est utile à l’efficacité de la communication entre Québécois et francophones d’ailleurs, dans l’esprit de ce que nous proposions au sujet des marques topolectales.

Références

Annexe 1 – Projet de grille des marques d’usage

Connotation Désignation proposée Critères d’emploi Désignation actuelle
C. topolectale
  • Nom du pays ou de la région
  • 1) Faits culturels français ou autres
  • 2) Mots avec sens différents Québec-France
  • 3) Mots différents Québec-France pour le même sens
  • Régional
  • Nom du pays ou de la région
C. sociolinguistique d’origine
  • Anglicisme
  • Concurrence linguistique
  • Anglicisme
C. sociolinguistique normative
  • Usage critiqué
  • Usage recommandé
  • Source de l’avis
  • Trace dans le corpus de discours sur la langue
  • Usage critiqué
  • Usage recommandé
  • Source de l’avis
C. sociolinguistique
  • Style 1
  • 1) Langue parlée, parfois écrite
  • 2) Locuteur de niveau socio-économique moyen ou bas
  • 3) Scolarité élémentaire ou moins
  • Vulgaire
  • Populaire
  • Style 2
  • 1) Langue parlée, parfois écrite
  • 2) Locuteur de niveau socio-économique confortable
  • 3) Scolarité élevée
  • 4) Situation de discours non formel
  • Familier
  • Style 3
  • 1) Langue écrite ou langue parlée
  • 2) Situation de discours formel
  • Soutenu
  • Style 4 + Indication du genre de texte
  • 1) Langue écrite, parfois parlée
  • 2) Texte de nature particulière
  • Didactique
  • Littéraire
  • Style 5
  • 1) Langue écrite
  • 2) Texte poétique
  • Poétique
  • Vulgaire
  • Jugement de politesse
  • Vulgaire
C. d’usage spécialisé
  • Argot
  • Notation de la spécialité
  • Mot en usage dans un milieu d’initiés
  • Termes techniques qui pénètrent dans l’usage général
  • Argot
  • Notation de la spécialité

Annexe 2 – Les définitions des marques d’usage dans la pratique actuelle

La plupart des dictionnaires se contentent de signaler les différents types d’usage en utilisant les abréviations habituelles sans les définir. Par contre, un petit nombre prend soin d’indiquer le sens attribué à ces mêmes abréviations, notamment la famille des dictionnaires Robert. Il est intéressant, pour notre discussion, de voir ce qu’on entend généralement par arg., vulg., pop. et fam.

Travaux sur le lexique de la langue standard au Québec

A. Définition de l’arrière-plan sociolinguistique

Le lexique du français au Québec se distingue de celui du français français pour les raisons suivantes :

B. Description des faits

Nous en sommes arrivés à bien distinguer le lexique d’une part et les terminologies, d’autre part :

C. Publication d’ouvrages de référence

D. Constitution progressive d’un cadre d’analyse

Deux directions principales :

E. Stratégie d’implantation de la langue standard

Sur la base des travaux en aménagement linguistique, une stratégie s’est précisée quant à la manière de diffuser et d’implanter l’usage de la langue standard.

Les principaux vecteurs identifiés et retenus sont :

Une loi-cadre, la Charte de la langue française, a été préparée et votée par le Parlement du Québec pour définir les relations entre la langue française et la langue anglaise et pour généraliser la connaissance et l’usage du français au Québec.