Défis linguistiques de la francophonie

Il peut paraître hors thème de parler ici de la francophonie, terme commode pour désigner l’ensemble des pays partiellement ou entièrement de langue française, participant de ce fait, à des degrés fort variables, à un même univers spirituel et culturel, liés entre eux par des rapports politiques et économiques fort diversifiés et d’une grande complexité, rapports dont personne encore ne s’est avisé de faire l’examen et la description.

Pourtant, la Belgique et le Québec sont l’un et l’autre très représentatifs des propos que nous tiendrons au sujet de la francophonie. Tout d’abord, nos pays, tout en participant à la langue française, sont en contact avec une autre langue, le flamand pour la Belgique, l’anglais pour le Québec, d’où tout un réseau de relations et de malentendus avec une autre communauté culturelle, ce qui entraîne, dans l’un et l’autre cas, la recherche constante d’une organisation aussi harmonieuse que possible des relations interculturelles au fur et à mesure de l’évolution de la situation. Ensuite, nos pays entretiennent des rapports avec les autres membres de la francophonie, rapports différents selon l’un ou l’autre des partenaires, rapports vécus chacun pour soi au gré des accords bilatéraux : par exemple, les rapports du Québec avec l’Afrique noire ou le monde arabe ne sont pas les mêmes que ceux de la Belgique ou de la France; ou, autre exemple, les relations entre la Wallonie et le Québec, puisque les accords de coopération sont signés entre la Belgique et le Canada, se déroulent sur l’arrière-plan de deux situations politiques de type confédératif, remises en cause l’une et l’autre. Enfin, nos pays doivent se situer l’un et l’autre par rapport à la France, du point de vue linguistique quand il s’agit de notre mode de participation à la langue française dont le symbole est l’existence des particularités de chacun de nos usages, du point de vue politique également soit qu’il s’agisse d’une certaine concurrence entre les pays francophones industrialisés dans leurs relations politico-économiques avec les pays en développement, soit qu’il s’agisse des relations de la France avec nos capitales respectives dans le cadre des grandes organisations internationales comme l’Agence de coopération culturelle et technique ou dans le cadre des politiques étrangères respectives.

D’autre part, la francophonie ne va pas de soi. Ce n’est pas parce que, au hasard de l’histoire, plusieurs pays ont été appelés à partager la même langue qu’ils constituent nécessairement une sorte de club gardien d’intérêts communs et assurant un réseau de relations suivies. Il n’existe pas que nous sachions de club des pays de langue espagnole ou portugaise.

L’idée de la francophonie a été lancée immédiatement après la décolonisation, soit dans des circonstances troubles qui font que le terme de francophonie est équivoque et que, pour plusieurs, il sent le néocolonialisme, un peu comme le diable sent le soufre dans les contes populaires. En fait, la francophonie en est encore au stade où, quoique née, sa survivance n’est pas assurée et ce, à notre avis, en raison de l’ambiguïté du concept même de francophonie et des objectifs qu’elle entend poursuivre.

Nous nous proposons de traiter ici uniquement l’aspect linguistique de la francophonie. Bien à regret, nous laissons de côté pour l’instant les aspects politiques et surtout économiques.

Nous constatons que la francophonie fait face à deux défis linguistiques fondamentaux : le multilinguisme et la diversité linguistique, dont on parle en utilisant une terminologie dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas innocente.

1. Le multilinguisme

Le multilinguisme est la règle générale des pays dits francophones. Hors de France, le français est toujours en contact avec une ou plusieurs langues sur le même territoire, donc en relation avec des aires culturelles et linguistiques plus ou moins grandes, de plus ou moins grand prestige, auxquelles s’identifient à des degrés variables les individus, les communautés, les États. Le statut du français est divers : langue maternelle (en France), langue maternelle officielle (au Québec, en Suisse, en Belgique), langue officielle non maternelle (dans les pays d’Afrique noire, les Antilles, l’océan Indien), langue non officielle non maternelle mais de grand prestige, en général en concurrence avec l’anglais (dans les pays du Maghreb : Tunisie, Algérie, Maroc). Le statut des langues en présence avec le français est également varié : langue maternelle officielle (comme le flamand en Belgique, l’arabe au Maghreb, l’anglais au Québec par rapport à l’ensemble du Canada, où le français et l’anglais sont langues officielles), langue maternelle non officielle (comme l’anglais au Québec proprement dit, où seul le français est langue officielle; comme aussi le plus grand nombre des langues africaines en Afrique noire), langue officielle non maternelle (comme l’anglais au Cameroun), langue de grand prestige en concurrence avec le français (comme l’anglais au Québec, par rapport cette fois au bloc anglophone d’Amérique du Nord). Ces situations de multilinguisme sont sources d’une dynamique complexe d’attitudes à l’égard du français et à l’égard des autres langues, et de rapports naturels, ou consentis, ou obligés de chacun et de l’État avec le français et avec les autres langues.

En France, il existe, en apparence, une forte situation d’unilinguisme. En fait, on y constate la présence et la persistance d’aires linguistiques et culturelles allogènes : l’alsacien, le breton et le basque, dont les statuts sont indéfinis et dont les rapports avec le français sont sources de tensions plus ou moins vives.

Par ailleurs, le français, en France même et dans le reste du monde, est en relation et en concurrence avec l’anglais, dans des secteurs bien particuliers, par exemple la langue du travail de certains sièges sociaux, la langue technique de certaines industries, en général de pointe, comme l’électronique ou l’informatique, la langue des publications scientifiques, la langue des grandes organisations internationales, comme l’UNESCO ou la Communauté économique européenne.

Les problèmes que pose le multilinguisme à la francophonie sont à la fois d’ordre international et national.

Sur le plan international, il s’agit davantage d’une question d’objectif, soit de la manière d’envisager et de résoudre le multilinguisme. Il existe à cet égard deux tendances nettement distinctes. La première vise la forme la plus complète possible d’unilinguisme français, alors que la seconde cherche à établir une relation d’équilibre entre le français et les langues avec lesquelles il doit coexister. Chacune de ces tendances est affirmée et défendue, officiellement ou officieusement, aussi bien par des Français de France que par des Québécois, des Belges, des Africains ou des Arabes.

La première tendance aspire à faire du français, et ce de façon générale, la seule langue des communications institutionnalisées, indépendamment de la situation linguistique de départ. Elle propose donc cet objectif à tous les pays et à tous les membres de la francophonie. Il s’ensuit, en conséquence, une stratégie consciente ou inconsciente qui vise à instaurer ou à généraliser l’unilinguisme français, d’une part par la généralisation de l’usage exclusif du français dans l’enseignement, de même que dans toutes les communications institutionnalisées (administration, presse, radio, télévision, affichage public, raisons sociales, industrie et économie) et, d’autre part, par la réduction des langues du pays à un statut d’infériorité et, il va sans dire, la restriction de leur usage aux seules communications individualisées, affectives ou familiales, donc surtout à leurs fonctions intégratives, esthétiques et ludiques.

Le danger d’une telle stratégie est de faire du français une langue d’oppression et, en contrepartie, de convertir la langue ou les langues nationales en cause en langues de la révolte politique, économique ou culturelle dans le grand courant mondial d’identité culturelle et d’autonomie nationale que nous connaissons présentement. L’exemple type de la confusion entre français-langue et français-pays, du rejet du français en même temps que d’un système politico-économique, est celui de l’Algérie où la première phase de la révolution a voulu substituer l’arabe au français pour tout et en tout, c’est-à-dire opposer un unilinguisme apparent à un autre.

La seconde tendance recherche une relation d’équilibre entre les langues en présence, y compris, il va sans dire, le français. Elle poursuit donc comme objectif une forme de bilinguisme ou de multilinguisme fonctionnel adaptée à la situation de départ et conforme à la situation souhaitée. Elle débouche en général sur une démarche de type aménagement linguistique, qu’elle soit ou non systématique, dont les grands axes sont actuellement la politique d’enseignement des langues maternelles, du moins dans les premières années de scolarité, le choix des langues à « officialiser » dans le cas où elles sont très nombreuses, comme il arrive en Afrique noire, ce qui signifie le choix d’une ou de plusieurs langues dont on favoriserait l’usage selon les fonctions et les domaines d’utilisation (domaines d’unilinguisme, de bilinguisme, de multilinguisme). Le danger le plus immédiat de cette tendance est le manque de rigueur, l’impressionnisme à la fois de l’analyse de la situation et de la définition des objectifs, ce qui fait que les politiques vont sans cesse cahin-caha.

Cette seconde tendance engendre des appréhensions. Certains, surtout des francophones de naissance, craignent que l’utilisation généralisée des langues nationales n’entraîne comme conséquence à long terme le passage à l’anglais comme langue seconde de grande diffusion au détriment du français. D’autres, en général des hommes politiques, influencés par la relation étroite que la Révolution française a établie entre unité politique et unité linguistique, l’une n’allant pas sans l’autre dans la forme la plus pure de ce mythe, redoutent que la reconnaissance de plusieurs langues confirme la division du pays en zones linguistiques et compromette ou rompe l’unité nationale.

Sur le plan national, le problème du multilinguisme se situe à deux niveaux : statut du français (donc l’aspect participation à la francophonie) et statut des autres langues. Qu’on le veuille ou non, ces questions se posent et il est souhaitable que les réponses soient lucides et clairvoyantes. Malheureusement, on a l’impression que les discussions se font aujourd’hui soit à l’ombre des institutions politiques, soit sous le couvert des slogans, souvent en contradiction avec les politiques réelles.

Nous ne pouvons donc que constater l’importance que devraient revêtir les thèmes du débat panfrancophone sur le multilinguisme. La difficulté de ce débat vient de la multiplicité et de la variété des situations linguistiques existantes, la connaissance qu’en a le public n’étant que fragmentaire et les termes mêmes du débat prêtant à des interprétations différentes. En réalité, ce débat n’a vraiment jamais eu lieu; la francophonie n’a pas d’objectif clair et défini en matière de multilinguisme.

2. La diversité linguistique

La langue française, comme toute langue de grande diffusion, prend une coloration particulière selon les pays (variation géographique), les couches sociales (variation socioculturelle) et les époques (variation temporelle). Les variables peuvent être d’ordre phonétique et prosodique (la source première du préjugé de l’accent), d’ordre syntaxique (difficile à percevoir et à analyser), d’ordre lexical, ce qui est le gros de l’affaire, le cœur de la notion de français régional. Là-dessus, presque tout le monde est d’accord. Ce qui est intéressant et important, c’est ce qui s’ensuit, c’est-à-dire les problèmes que la diversité linguistique pose aujourd’hui à la francophonie. Nous en ferons rapidement le tour, le tableau d’ensemble nous intéressant ici davantage que l’exposé de détail de chaque question.

a) L’inventaire et la description des variantes, des usances, selon l’expression de Maurice Piron

La démarche en « isme » est encore aujourd’hui très pratiquée. Nous entendons par là la sélection, à même un système linguistique global, d’éléments que l’on juge propres à un usage régional du français ou caractéristiques de cet usage et que l’on qualifie de « canadianismes », « québécismes », « belgicismes », « helvétismes », « africanismes », etc. selon la provenance. Elle est la résultante d’un choix plus ou moins impressionniste qui favorise les faits de langue les plus apparents tels que les formes lexicales ou la phonétique, dicté en fonction de critères de type normatif plus ou moins bien établis, d’où l’épithète « de bon aloi » qui qualifie souvent de telles expressions, « canadianismes de bon aloi » par exemple. Elle a suivi, presque partout, la même évolution en trois phases successives : la phase péjorative, la phase sélective et, enfin, la phase descriptive. La phase péjorative considère le « isme » comme une forme fautive, du type « Dites... ne dites pas... »; par l’adjonction de l’épithète « de bon aloi », la phase sélective n’entérine que certains « ismes », ce qui fait que ceux qui ne sont pas dits « de mauvais aloi » n’ont en fait aucun statut; enfin, la phase descriptive, récente, entend tout simplement faire l’inventaire, sans juger de ce qu’on doit décider de chaque forme du point de vue de l’usage institutionnalisé, mais elle comporte tout de même un choix puisque, manifestement, on ne met pas tout dans l’inventaire.

La démarche en « isme » est sans doute une étape nécessaire, mais elle ne peut nous fournir une description rigoureuse et fiable du français régional. Il y aurait lieu, pour ce faire, d’y substituer une analyse linguistique stricte qui, pour des raisons évidentes de comparaison des résultats, devrait nécessiter une concertation entre spécialistes, tout au moins sur le choix des appareils de description de la langue. Nous ne pouvons que déplorer l’absence d’une méthodologie de la description globale du français régional, c’est-à-dire une méthodologie de la construction du français commun dit « universel », à un niveau d’abstraction qui fasse l’objet d’un certain consensus, un peu à la manière de celui qui a favorisé les travaux de dialectologie.

b) La question de la norme

Elle se pose à deux niveaux, les niveaux théorique et pratique. La discussion au sujet du concept de norme est à peine amorcée. Les linguistes ont toujours mal réagi à cet égard pour plusieurs raisons. Intéressés surtout à la description du système, ils ont senti le besoin de se démarquer par rapport aux grammairiens et au concept de « bon usage », étant eux-mêmes descriptivistes et peu enclins à intervenir dans les mécanismes de la régulation linguistique qui les intéressent peu et que, d’ailleurs, ils connaissent mal. Ce qui n’empêche pas que la régulation linguistique existe, que l’usage est un résultat et non un principe et qu’il faudra éventuellement en faire l’analyse et en élaborer la théorie, soit autant de responsabilités qui incombent aux sociolinguistiques, aux anthropologues, aux sociologues, enfin à tous ceux qui s’intéressent à la fois à la communication et à l’organisation de la vie en société.

Sur le plan pratique, beaucoup de personnes, qui ne sont pas des linguistes, ont sans cesse des choix linguistiques à faire dans l’exercice normal de leurs métiers ou de leur responsabilités. Ces choix, et leur convergence, jouent un rôle dans l’orientation de l’usage du groupe et la construction de la hiérarchie des usages linguistiques. Ils portent sur la langue qu’il faut écrire ou parler dans les médias selon les types d’articles ou d’émissions, la langue qu’il faut enseigner, la langue qu’il faut utiliser dans tous les imprimés de l’Administration, la langue des communications internationales, la langue de la publicité, etc. En somme, il y a un recours obligé quotidien à la norme par un grand nombre d’usagers qui cherchent des guides, des instruments de référence, des critères de conduite, et ce dans tous les pays. C’est, pour nous, l’aspect le plus important d’une problématique de la norme.

c) Le monde des préjugés

Les francophones sont « divisés par la même langue », aurait pu écrire Daninos. D’instinct, ils font l’inventaire de leurs différences en oubliant presque et en sous-estimant toujours ce qu’ils ont en commun. Le préjugé par excellence, c’est de croire que nous n’avons personnellement pas d’accent et de prétendre que ce sont les autres qui en ont un. Lorsque nous arrivons à prendre conscience que nous avons aussi un accent, et, qu’en fait, tout le monde a un accent et que cela va de soi, le second préjugé, c’est de s’imaginer que son accent est le moins marqué, ou le plus répandu, ou le plus acceptable, et de revenir par ce biais à l’exclusion de l’autre dans les ténèbres du mauvais accent, d’où, troisième préjugé, cette sorte de hiérarchie esthétique des accents qui manifeste soit nos sympathies, soit nos allégeances à un groupe particulier. C’est ainsi qu’on pourra aimer l’accent de Provence, mais détester l’accent alsacien, trouver charmant l’accent québécois, mais ne pas priser l’accent belge, etc. Notons le flou du mot « accent » : si on pense surtout à sons et ligne mélodique, on y fait entrer aussi le vocabulaire, la syntaxe, la stylistique; en somme, c’est l’antithèse du français non marqué, idéal qui nous vient surtout à travers la langue écrite. Enfin, un dernier préjugé consiste à réclamer des autres le respect de la forme régionale de français qui est la nôtre tout en nous moquant des autres formes de français régionaux, fait beaucoup moins contradictoire et plus fréquent qu’on ne le croit.

3. La fausse innocence de la terminologie

Une certaine terminologie est en usage au sein de la francophonie. Du fait que la valeur et le sens même de ces mots varient selon les attitudes et les objectifs attribués à la francophonie ou tout simplement selon la qualité de l’information de ceux qui les utilisent, il convient d’amorcer l’analyse critique de ces termes en indiquant les ambiguïtés que nous y voyons à la suite d’une fréquentation assidue des lieux de la francophonie.

a) Francophone

De par sa composition, francophone désigne celui qui parle français. C’est un peu court : à ce compte, l’anglophone qui a appris le français comme langue étrangère est un francophone, puisqu’il parle français. Si nous ajoutons « ... comme langue maternelle », la définition est meilleure, mais pas encore satisfaisante, puisque beaucoup d’Africains, d’Antillais, d’Arabes se conçoivent comme francophones sans avoir le français comme langue maternelle; à cause du multilinguisme de leur pays, ils participent à deux ou plusieurs mondes linguistiques. Il faudrait, en fait, que la définition retienne l’élément de fréquence d’usage du français, donc de la distribution des langues selon les domaines ou les fonctions, et qu’elle intègre l’appartenance et la participation à un univers culturel de grande extension. Chose certaine, la définition ne doit pas être telle qu’elle oblige l’individu à choisir entre langue maternelle et langue française, car ce serait en contradiction explosive avec le fait du multilinguisme, mais en harmonie avec la tendance unilinguiste. La définition du mot « francophone » pourrait donc être celle-ci : « celui qui s’intègre et participe à un univers culturel multinational dont la langue d’usage est le français, bien que ce ne soit pas forcément sa propre langue maternelle ».

b) Francophonie

Le mot francophonie subit, en ce moment, les contrecoups de la décolonisation, du zèle des tenants de la tendance unilinguiste, enfin de la confusion entre « français » signifiant « appartenant ou relatif à la France » et « français » se rapportant au mot langue dans le syntagme « langue française ». Sous le couvert de la langue, il y a danger que la francophonie soit récupérée par les hommes d’affaires et les hommes politiques pour masquer une mainmise économique et politique sur certains pays; qu’elle empêche l’épanouissement des langues et des cultures nationales au nom de la langue française alors qu’en fait, cette langue est le moyen de préserver un marché et une zone d’influence. Il semble bien que le mot « francophonie » soit à ce point compromis qu’il faille en abandonner l’usage. Si on veut le réhabiliter, il faudra mettre de l’avant l’idée d’égalité des partenaires, favoriser les relations et les échanges multilatéraux, culturels et surtout économiques, faire de la francophonie un lieu où coexistent en harmonie plusieurs langues et cultures.

c) Français, français universel, français régional, français dialectal

Derrière ces mots, il y a tout le malaise de la diversité linguistique : existence inéluctable de formes régionales du français, donc de normes régionales de l’usage, d’où éclatement du mythe d’une seule et même norme pour tous; malaise théorique et méthodologique des spécialistes face à ces problèmes, ambiguïté des attitudes de ceux qui en parlent. Il faut revenir à la marguerite : le français est la somme du français commun (tous les éléments de la langue qui sont utilisés par tous les francophones, dans toutes les circonstances et à tous les niveaux), de tous les français régionaux (variantes linguistiques d’une région) et de tous les français spécialisés (variantes des niveaux socioculturels et éléments, surtout terminologiques, des langues de spécialités). C’est plus et autre chose que le français des manuels, des dictionnaires, des ouvrages de linguistique, qui n’en sont que des fragments, des choix, des descriptions.

Le français universel est ou bien synonyme de français commun, ou bien une construction de l’esprit, une manière de décrire le français en y intégrant certains régionalismes selon des critères à déterminer. Chose certaine, la sanction internationale des faits de langue régionaux n’est pas un idéal : il faut abandonner l’objectif de la reconnaissance panfrancophone des régionalismes, concrétisée par exemple par leur inscription au dictionnaire. Certains traits régionaux sont strictement de tradition locale; d’autres se diffusent avec les personnes et les choses, sans qu’on sache trop comment. Les premiers appartiennent à la norme régionale, les autres à la norme du français commun. C’est davantage une question d’attitude qu’une question linguistique.

Le français dialectal est à la fois différent du français régional et du dialecte. À un certain moment, l’expression « français dialectal » a été utilisée dans le sens de français régional. Mais, d’une part, on est revenu à un sens plus technique du mot dialecte, d’autre part, ce dernier a été entaché d’une valeur péjorative qui en rend aujourd’hui l’usage difficile, surtout dans les milieux et pour les publics non spécialisés. Français dialectal s’entend aujourd’hui pour désigner les traces des dialectes, au sens diachronique strict, qu’on retrouve dans les français régionaux, ou les formes hybrides que sont devenus les dialectes à force d’être envahis de termes français.

d) Créole et créolisation

Dans la perspective où nous nous plaçons, celle de la diversité linguistique, les mots « créole » et « créolisation » sont péjoratifs et souvent utilisés à tort, le second pour désigner toute forme de contamination d’une langue par une autre, et le premier pour en qualifier le résultat. C’est ainsi qu’aux débuts de la querelle du « joual », certains ont soutenu qu’il s’agissait d’un créole, donc d’un processus de créolisation, ce qui apparaît maintenant exagéré. Il faudrait définir soigneusement ces deux termes et, comme dans le cas de « dialecte », en user avec prudence ou en restreindre l’emploi aux milieux spécialisés. Ce sont là des mots qui jouent un rôle très particulier dans l’expression des préjugés.

D’autre part, les mêmes mots ont, dans d’autres contextes, un sens noble et désignent la langue maternelle des Antillais, des Seychellois, des Mauriciens, etc.

e) Emprunt

Il y a ici deux problèmes distincts. D’une part, ce mot est trop vaste, ou trop flou, ou encore préstructuraliste : il sert à désigner tout passage d’un terme d’une langue dans une autre, quelles qu’en soient la fréquence (nombre total de mots empruntés), l’ancienneté (donc le degré d’intégration de l’emprunt dans le système), l’appartenance à la langue commune ou à une langue de spécialité. Peut-on vraiment parler d’emprunt lorsqu’on constate que la terminologie de pointe d’une spécialité est en forte proportion composée de termes anglo-américains? Est-ce le même phénomène que redingote, streaker ou fast food? Est-ce encore de l’emprunt quand tout le vocabulaire industriel est d’une autre langue, comme en anglais au Québec avant les programmes de francisation? D’autre part, la pratique de l’emprunt n’a jamais fait l’objet ni d’un débat ni d’une définition de politique au sein de la francophonie. Par rapport à l’anglais, les choses se présentent si différemment d’une situation linguistique à une autre, par exemple en France et au Québec, que la perception du phénomène et les attitudes sont pour ainsi dire aux antipodes : accueil de l’emprunt et snobisme de l’anglais en France, francisation des terminologies et usage restrictif de l’anglais au Québec. Par rapport aux autres langues, notamment aux langues africaines, la question ne s’est pas encore posée, ce qui se fera avec la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, quand on aura en main une description suffisamment riche du phénomène des emprunts à ces langues pour bien saisir la problématique de l’emprunt dans une conception non normative du français régional : synonymie des emprunts découlant du nombre de langues en contact avec le français, difficultés d’intégration des emprunts au système français quant à la graphie, au genre, au nombre, extension limitée à l’Afrique noire ou à une région de l’Afrique noire de la plus grande partie de ce vocabulaire par sa liaison étroite avec des faits socioculturels africains, ce qui milite en faveur d’une politique du français régional sans intention de sanction internationale. Ici encore, on voit que le mot « emprunt », comme « bilinguisme », doit être utilisé avec soin et prudence. Nous avons besoin d’une nouvelle analyse du phénomène de l’emprunt plus sociolinguistique et plus structuraliste que la seule dont nous disposions aujourd’hui, celle de Leroy.

f) Normalisation, normatif

Les mots clés de l’horreur, pour un linguiste. Pourtant, ces faits existent et se produisent tous les jours. Ils sont au cœur de la théorie de l’aménagement linguistique, en ce que celle-ci nous oblige à examiner, à expliquer comment se constitue un usage linguistique. Autant il est légitime, dans la définition d’une méthodologie de la description, d’exiger du descripteur une aussi grande neutralité que possible à l’égard des faits observés, autant il est utile de chercher à comprendre les mécanismes de la régulation linguistique et admissible d’y intervenir consciemment, en sociolinguistique théorique et appliquée, plutôt que de se voiler les yeux et laisser les forces sociales jouer aveuglément, toujours au profit du plus fort. L’essentiel, pour tous, est de ne pas confondre les démarches, pour les linguistes d’assumer le fait que la langue n’est pas un seul objet de description, mais un élément stratégique de l’organisation sociale et de la concurrence entre les groupes qui constituent une société.

4. Proposition d’objectifs linguistiques à la francophonie

Ce qui précède nous amène à proposer des objectifs linguistiques à la francophonie, c’est-à-dire à expliciter et formuler ce que beaucoup pensent que devraient être ses objectifs, mais qui n’a jamais fait l’objet ni d’un débat, encore moins d’un accord au sein des instances et des institutions de la francophonie. Nous les formulerions ainsi : coexistence des langues, coexistence des usages, sentiment et valorisation de la ressemblance.

5. Coexistence des langues

La francophonie doit être un lieu où, grâce au fait que la langue française sert de lien culturel et spirituel, chaque pays cherche une solution originale aux problèmes qui découlent de la multiplicité des langues sur son territoire, à l’exclusion d’une volonté ou d’un idéal d’unilinguisme. Si, dans certains pays, le français est langue officielle et/ou langue dominante parce que langue maternelle (France, Belgique, Québec, Suisse), il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi dans tous les pays de la francophonie, où le français peut fort bien être, devenir, demeurer une langue étrangère privilégiée, la langue de communication internationale choisie, une langue en équilibre fonctionnel avec une ou plusieurs autres. La francophonie doit s’engager dans une stratégie de multilinguisme fonctionnel français/autre(s) langue(s), comme le Québec s’est engagé dans une stratégie de bilinguisme fonctionnel français/anglais.

6. Coexistence des usages

La francophonie doit reconnaître et admettre l’existence de normes régionales de l’usage, autour d’un noyau linguistique central qui assure l’intercompréhension des pays entièrement ou partiellement de langue française, d’où la nécessité de définir une stratégie de la variation linguistique. La francophonie ne doit pas se donner comme objectif l’usage du même français pour tous, c’est-à-dire une même manière pour tous de parler français, soit en somme la plus grande illusion qui plane sur nous, ou qui nous soit proposée.

7. Sentiment de la ressemblance

Les francophones doivent surtout valoriser ce qu’ils ont en commun sur le plan linguistique, c’est-à-dire les structures profondes de la langue, plutôt que de faire inlassablement l’inventaire de ce qui les distingue, en général les faits de surface. C’est strictement une question d’attitude, de point de vue, comme dans l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein. La francophonie doit entraîner ses membres dans une stratégie de la tolérance, qui remplacera avantageusement celle de l’élitisme, et dans une stratégie de la performance, qui reconnaît que les critères de qualité varient avec les circonstances, stratégie préférable à celle de la culpabilité, c’est-à-dire la crainte paralysante et la mauvaise conscience des fautes.

8. Conditions du développement de la francophonie

En conclusion, nous voudrions attirer l’attention sur ce que nous pensons être les conditions du développement de la francophonie.

La francophonie ne saurait se développer sans l’observance de certaines règles de conduite de la part des pays membres. Il nous apparaît indispensable, au départ, que les pays de la francophonie se mettent d’accord sur des objectifs définis, objectifs linguistiques, politiques et économiques, le premier et le plus important étant, selon nous, la création d’un réseau préférentiel de relations économiques. Il existe actuellement un fossé qu’il est urgent de combler entre la francophonie culturelle et la francophonie politique et économique. L’essentiel n’est pas la francophonie culturelle, car elle ne peut subsister sans la francophonie politique et économique qui nous offre malheureusement l’image d’une réalité fragile, sujette à de constants tiraillements.

Une fois ce premier principe admis, la concertation de tous les pays membres s’impose quant à la formulation des programmes de coopération; il importe, en somme, de passer de la conception bilatérale de la coopération à la conception multilatérale. Il est déplorable, en effet, de constater le degré d’incohérence qui existe au sein de la coopération panfrancophone, même sur le plan linguistique.

Il faudrait enfin mettre fin au verbalisme et cesser de se faire des illusions au sujet de l’importance des institutions. En effet, ce ne sont pas les longs discours, les grandes déclarations qui font la francophonie et ce n’est pas non plus parce qu’on se donne des institutions que la francophonie existe. En réalité, la francophonie se meut dans l’abstrait; elle n’a pas encore fait la preuve de sa raison d’être. Les francophones ont-ils véritablement la volonté de faire quelque chose ensemble, au-delà des mots? C’est la question que nous nous posons au terme de cette réflexion.

Discussion

On s’interroge (M. Piron, G. Gagné) sur le thème de « marginalité » retenu dans l’argument du programme, notion qui semble confirmer une tendance à recevoir le débat de la francophonie plutôt en termes de différences que de ressemblances. Le fait amène à souligner contradictoirement l’importance du facteur « communication » à l’intérieur de la francophonie qui est, du reste, beaucoup plus effectif que ne le laisse entendre l’attitude des spécialistes. P. Chantefort souligne qu’il convient de distinguer la sensibilisation (négative) et la valorisation possible de la différence, qui passe par la reconnaissance de normes régionales.

Pour J.-M. Klinkenberg, le sentiment de la diversité des usages s’accuse néanmoins de façon très particulière dans le cadre de cette francophonie, qui fournit un exemple peu commun de culture centralisée, où le rôle de la norme joue à plein. Que ce soit dans la pratique pédagogique ou dans le domaine de la description linguistique pure, le bon usage joue en arrière-plan et fait office de filtre, là dans le choix des matériaux didactiques, ici dans les modèles qui correspondent à un usage qui est déjà sociologiquement établi et normalisé. La question qui se pose est celle de savoir comment, face à cette situation, la réflexion pourrait conduire à éliminer, ou, du moins, à réduire le sentiment de culpabilité linguistique actuel, et comment elle pourrait concevoir cette stratégie de la tolérance qui a été évoquée comme un des objectifs à poursuivre pour la francophonie.

Quel serait par ailleurs le rôle des sociolinguistes dans cette revalorisation de la variation linguistique? Comment établir un modèle linguistique qui ferait intervenir prioritairement la variable linguistique? Autant de questions posées, auxquelles l’orateur ne prétend pas apporter de réponse. La question capitale, conclut-il, est en tout cas d’ordre sociolinguistique puisque la solution passe nécessairement par le contrôle des attitudes ou, mieux, par celui des institutions qui assurent la diffusion des attitudes (écoles, radio, presse...)

Au Québec, par exemple, une déculpabilisation des attitudes a pu s’opérer par une sensibilisation à la querelle du joual.

Par ailleurs, la sociolinguistique devrait orienter ses travaux vers l’étude des usages appréhendés dans leur totalité et non plus selon une perspective normative ou comparative. Les procédures de description, le choix des problèmes préférentiels, de par leur diversité, constituent, il est vrai, une difficulté majeure pour les sociolinguistes. Aussi la priorité devrait être accordée dans ce domaine à l’aménagement des appareils de description ou à la définition d’une méthodologie de la description. On a conscience, évidemment, de la nouveauté de la discipline sociolinguistique et de sa perplexité par rapport à d’autres approches disciplinaires telles que la dialectologie notamment. Alors que celle-ci est assurée de ses modèles et de sa méthode, ce n’est pas le cas pour la sociolinguistique, où le problème est cependant moins dû à une pauvreté qu’à une trop grande diversité des méthodes disponibles.

D. Racelle-Latin souligne par ailleurs l’importance d’une prise de responsabilité chez les scientifiques face au discours général de la francophonie, et la nécessité de distinguer nettement une terminologie ambiguë, idéologiquement marquée, et l’ensemble des concepts spécialisés qui sont utiles à la description sociolinguistique des diverses situations francophones. Elle reprend notamment l’exemple du terme de « créolisation », utilisé à titre péjoratif dans le discours général et dont le sens scientifique (cf. les travaux de G. Manessy et de P. Wald) est exactement contraire au sens vulgarisé. D’une façon générale, le discours scientifique doit marquer ses distances par rapport aux préventions idéologiques que véhicule le discours sur la francophonie, mais c’est là une tâche d’autant plus difficile lorsque les partenaires scientifiques sont eux-mêmes impliqués comme partie prenante de cette francophonie.

Cependant, si le concept de francophonie est à certains égards critiquable, il est aussi, ainsi que le souligne J.-M. Léger, susceptible d’une appréhension positive lorsqu’on prend en compte l’acquis réalisé dans le domaine de la coopération culturelle et interuniversitaire par des organismes tels que l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) ou l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF). Leur rôle respectif dans la connaissance et la reconnaissance des grands problèmes interculturels (par exemple ceux du monde créolophone) laisse en effet bien augurer de l’avenir dynamique de la francophonie.

Le Québec dans la francophonie

Résumé

La conférence de Jean-Claude Corbeil trace à grands traits le portrait de la francophonie et du Québec dans la francophonie. Après avoir déterminé ce qu’est la francophonie, il s’attarde à montrer la complexité des relations entre quelques-uns des principaux intervenants soit la France, le Canada et le Québec. Il conclut que la francophonie est davantage un thème de discours qu’une préoccupation régulière et que le Québec arrive difficilement à préciser son mode de participation à cette francophonie.

Maximilien Laroche, professeur à l’Université Laval animait cet atelier.

Mon intention aujourd’hui est de tracer à grands traits le portrait de la francophonie et du Québec dans la francophonie.

Essayons d’abord de déterminer ce qu’est la francophonie. À l’évidence, la francophonie se définit d’abord par l’usage de la langue française.

Mais déjà, ce premier élément de définition n’est simple qu’en apparence et des remarques importantes s’imposent ici. Le statut de la langue française dans les pays qui en font usage est très variable. De ce point de vue, on peut distinguer : tout d’abord, les pays où le français est la langue maternelle de la population ou d’une grande partie de la population (France, Belgique-Wallonie, Canada-Québec-Acadie, Suisse romande); ensuite, les pays où le français est déclaré langue officielle sans qu’il soit la langue maternelle des populations, comme c’est le cas dans plusieurs pays d’Afrique noire, dans les Antilles, d’une certaine manière au Canada, en Belgique ou en Suisse pour les régions du pays où le français est langue seconde; enfin, les pays où le français est langue technico-scientifique et langue de communication internationale sans être langue officielle, comme dans les trois pays d’Afrique du Nord (Tunisie, Algérie, Maroc) par exemple, ou même aujourd’hui à Madagascar. D’où une connaissance du français par les populations des pays regroupés au sein de la francophonie qui varie beaucoup en nombre de locuteurs et en qualité de la compétence linguistique selon les situations sociolinguistiques. Les données sur ce point sont imprécises et fragmentaires. Notons enfin que la relation souvent établie entre francophonie et « défense » du français est pour le moins ambiguë : alors que la francophonie peut être un instrument d’affirmation du français comme langue internationale par rapport à l’anglais, à l’espagnol ou au russe, par exemple, elle ne vise certainement pas de ce fait à concurrencer les langues nationales des pays où le français a été introduit par la colonisation; bien au contraire, la francophonie doit alors favoriser le développement et l’usage de ces langues, dans un rapport de complémentarité de fonctions entre elles et le français. Sur ce dernier point, l’unanimité n’est pas faite chez tous les « francophones », qu’ils soient du nord ou du sud, ou encore l’expression des opinions au sujet du rôle du français est maladroite et provoque des réactions de méfiance ou des accusations d’impérialisme linguistique.

Pour ces raisons, le terme même de « francophonie » est remis en cause, parce qu’il se rattache de trop près ou trop exclusivement à l’expression « langue française ». Plusieurs sont aujourd’hui à la recherche d’une autre désignation de cette notion. Ainsi, des experts réunis à Cotonou en septembre 1981 ont proposé l’appellation suivante, trop longue pour être commodément utilisable, mais très significative des préoccupations actuelles des membres de l’Agence de coopération culturelle et technique : « Communauté des cultures des pays et des peuples de langue française ou qui utilisent la langue française ». Ainsi est mise de l’avant la distinction fondamentale entre être de langue française et faire usage de la langue française. En Afrique subsaharienne notamment, la langue française sert à la communication entre les peuples et les pays africains par-delà la diversité des langues africaines. Elle remplit alors ni plus ni moins que le rôle d’une langue véhiculaire à portée internationale.

La francophonie se définit aussi comme un réseau de relations humaines et professionnelles, le plus souvent animées par des organismes couvrant un grand champ d’activités et de préoccupations.

Mais, ici aussi, des remarques s’imposent. Les organismes de la francophonie sont très nombreux. L’édition internationale (1980) de l’Annuaire de la francophonie recense 254 organismes, répartis comme suit : 61 organismes internationaux, 88 organismes en France, 9 en Suisse romande et au Val d’Aoste, 33 en Belgique, 13 au Canada, 9 au Québec, 10 en Acadie, 4 en Ontario, 4 dans l’Ouest canadien et 23 aux États-Unis. La liste est certainement incomplète puisque des organismes comme l’Office et le Conseil de la langue française (du Québec) n’y apparaissent pas et que, d’autre part, le Répertoire de la vie française en Amérique (1982) identifie 166 organismes en Amérique du Nord alors que l’Annuaire n’en cite que 63. D’un autre point de vue, les organismes sont de nature variable. Les uns sont gouvernementaux ou paragouvemementaux, comme l’Office de la langue française (Québec), le Haut-Comité de la langue française (France), ou les différentes Académies de la langue française. Les autres sont d’ordre privé et poursuivent des objectifs linguistiques, littéraires, culturels ou professionnels. Enfin, l’étendue des relations des organismes varie, qu’ils soient nationaux, comme l’Association québécoise des professeurs de français, bilatéraux comme l’Association Québec-France ou France-Tunisie, ou internationaux (multilatéraux) comme l’Agence de coopération culturelle et technique, l’Association internationale des parlementaires de langue française ou l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française.

L’avantage de la multiplicité des organismes et des institutions francophones est de permettre d’établir des relations d’amitié et de collaboration entre un très grand nombre de personnes dans des domaines d’activités et d’intérêts professionnels très diversifiés. L’inconvénient en est la concurrence entre les organismes, les risques de la dispersion des moyens financiers et des énergies, de même que le risque d’un certain éclatement de la francophonie dans une nébuleuse d’organismes plus ou moins actifs.

La francophonie se définit également comme un ensemble économique dont le pivot est la France.

On remarque cependant que les relations économiques sont surtout bilatérales et concurrentielles. Pour les hommes d’affaires, la francophonie est un lieu où il est plus facile d’œuvrer puisque l’usage d’une même langue facilite les communications et puisqu’il existe entre les partenaires une certaine communauté d’esprit, une entente tacite sur des éléments d’une même culture. Mais cela ne va pas jusqu’à déclencher un réflexe de préférence dans le choix des actions et des partenaires : les affaires sont les affaires. Dans les programmes gouvernementaux de coopération, la composante économique est aujourd’hui privilégiée par rapport à la composante éducative et culturelle. Ainsi, les programmes du Québec sont à 45 % de nature économique, 33 % de nature éducative et 22 % de nature culturelle; on se fixe comme objectif d’amener le contenu économique à 50 % dans les prochaines années. Cependant, on commence peu à peu à comprendre qu’on ne peut aussi facilement opposer le culturel à l’économique et qu’il y a des éléments culturels qui influencent le succès ou l’échec des programmes nationaux ou internationaux de développement économique. Le débat, ouvert avec éclat lors de la rencontre des chefs d’État l’été dernier au Mexique, est à suivre avec attention.

Enfin, la francophonie se définit surtout par les relations politiques établies entre les pays membres, relations dont le passé et le présent composent un tissu d’amitiés, d’alliances, de concurrence, de disputes, de réconciliations, de bons et de mauvais souvenirs qui refont surface à tout moment. La France, au centre du motif, est tantôt la maîtresse courtisée, tantôt la marâtre détestée, tantôt l’alliée puissante, tantôt l’ennemie impérialiste, mais toujours l’un des pôles des relations, surtout bilatérales, bien que, comme dans les comédies ou les tragédies, s’interpose souvent un troisième partenaire surgi de la constitution des États, de l’histoire des pays ou de la concurrence économique et politique.

Tout n’est pas simple dans la francophonie politique, loin de là. Elle rappelle le jeu des quatre coins de notre enfance. Aux angles, la France, la Belgique, le Québec, le Canada; au centre, aux aguets de sa place à prendre, l’Afrique. Le jeu se joue au moyen de nombreuses institutions, gouvernementales ou paragouvemementales, nationales, bilatérales ou multilatérales, qui autorisent toutes les stratégies et toutes les combinaisons.

Prenons comme exemple de cette complexité le triangle Québec-France-Canada.

Le rapport Québec-Canada est fait à la fois de collaboration et de concurrence entre les deux partenaires. Collaboration puisque le Québec est le groupe principal de francophones au Canada, donc le plus grand réservoir de compétence où puiser les ressources humaines des programmes canadiens de coopération; puisque, d’un autre côté, le Canada dispose de fonds importants, par l’entremise de l’ACDI, pour des actions de coopération avec les pays francophones, dont le Québec entend tirer parti comme membre de l’ensemble canadien. Concurrence puisque, depuis l’ouverture par le gouvernement Lesage de la première Maison du Québec à Paris en 1961, la querelle de l’autonomie du Québec en matière de relations internationales dans les champs de sa compétence constitutionnelle est ouverte et se continue, avec des accrochages périodiques auxquels sont mêlés bien malgré eux d’autres pays. Le premier ministre du Portugal fut le dernier à en subir les conséquences. Il n’est pas toujours facile pour nos partenaires de s’y retrouver, d’autant que souvent ils n’ont qu’une connaissance fragmentaire des éléments du débat. Nos institutions, à l’un et à l’autre, reflètent cette situation. Par exemple, sur le plan linguistique, le Conseil et l’Office de la langue française au Québec et le Secrétariat d’État à Ottawa sont en relation les uns et les autres avec le Haut-Comité de la langue française, le Conseil international de la langue française, les Biennales de la langue française, le Bureau des traductions de la Communauté économique européenne ou avec l’ISO. Exemple que l’on pourrait multiplier.

Le rapport Québec-France-Canada se dédouble du point de vue de la France. Pour la France, le principe qui guide sa conduite est celui de la non-ingérence et de la non-indifférence. Le rapport France-Québec est solidement ancré dans l’histoire et dans le partage d’une même culture, mais il est difficile à cause de la situation politique du Québec par rapport à Ottawa, à cause du peu de moyens financiers dont dispose le Québec, à cause aussi de la difficulté pour le Québec de se définir une politique à l’égard des autres partenaires de la francophonie, surtout africains, puisque le Québec doit alors se définir à la fois par rapport à la politique fédérale canadienne et par rapport à la politique française. Le rapport France-Canada est confirmé par le droit international et donc préoccupé d’éviter les chocs diplomatiques. Officiellement, il est empreint de cordialité et d’amitié, mais comporte des zones de méconnaissance et de méfiance réciproques, surtout en ce qui concerne le Canada anglais qui se sent plus à l’aise avec les pays du Commonwealth, comme le rappelait l’ambassadeur Gérard Pelletier au moment de quitter son poste à Paris.

Pour participer à la francophonie, le Québec dispose d’atouts majeurs, mais subit aussi les inconvénients de quelques handicaps.

Dans sa main, le Québec a quatre bonnes cartes. Il est de langue française et montre à cet égard une vitalité qui étonne même les Parisiens. Il est d’Amérique du Nord à part entière et jouit en conséquence du préjugé favorable à ce continent en ce qui a trait à l’avant-gardisme, à l’esprit d’entreprise, à la maîtrise des techniques et de la technologie, à une gestion efficace mais simple dans ses rapports hiérarchiques. De par son passé et son présent, on le sait sensible au double thème de l’identité et de l’affirmation culturelles, dont il a pris lui-même conscience par rapport aux Anglais du Canada et des États-Unis. Pour les pays en voie de développement, il représente donc une contrepartie valable à l’influence et à la présence de la France, autant par ses ressources que par ses compétences et son passé vierge de tout colonialisme.

Les Québécois ont atteint un haut niveau de compétence et d’expérience dans de nombreux domaines où se situent des besoins en matière de coopération internationale. Sans chercher l’exhaustivité, on peut certainement citer la médecine; la théorie et la pratique de la gestion, notamment la gestion administrative; certains domaines des sciences et des techniques, comme l’électricité, l’agriculture, l’exploitation forestière, le bâtiment, les métaux, l’informatique, la bureautique, tout ce qui a trait aux médias : journalisme, radio, télévision, cinéma, publicité, y compris l’enseignement et la formation; tout ce qui concerne l’enseignement où l’expérience québécoise est à la fois originale et tout à fait moderne, à tous les niveaux : maternelle, primaire, secondaire, collégial, universitaire, d’où une grande possibilité de coopération de toute forme : envoi de professeurs, accueil de stagiaires, participation à la mise en place de systèmes scolaires ou d’enseignement, production de matériel scolaire, formation de spécialistes ou de techniciens ou d’administrateurs, etc.; enfin, notre expérience en aménagement linguistique : modalités de définition et d’application d’une politique linguistique, théorie et pratique des contrats linguistiques, théorie et pratique de la terminologie, de la néologie, de la traduction. Comme on le voit par cette simple énumération, le Québec a quelque chose à offrir aux autres pays dits francophones.

Mais il faut également avoir conscience de nos handicaps. Nous sommes des nouveaux venus en coopération internationale et nous n’avons qu’une très courte expérience de la manière dont les choses se passent dans le vaste monde, et ce à tous les points de vue : connaissance des cultures et des usages de nos partenaires, connaissance des pratiques administratives, juridiques, commerciales des autres pays, connaissance des modes de concurrence internationale, etc. Non seulement nous devons nous faire connaître, mais nous devons aussi apprendre à jouer le grand jeu des relations internationales. Pour le moment, je dirais que nous y sommes souvent d’une grande naïveté, ce qui a du charme dans un premier temps, mais ne peut être toujours une ligne de conduite. Je dirais aussi que beaucoup de Québécois à l’étranger réagissent d’une manière chauvine à l’égard des différences culturelles : le Québec est certainement le plus beau et le plus agréable des pays du monde, mais les autres pensent la même chose de leur pays ! Enfin, la langue française se caractérisant par l’hypertrophie de la conscience normative, nous subissons souvent l’inconvénient de notre accent et de nos particularismes linguistiques, surtout lorsqu’il s’agit de coopération éducative et culturelle. Autant il est légitime de s’en défendre, autant il est nécessaire de s’adapter à un usage international de la langue française. Chose certaine, une mise en relief agressive de nos particularités linguistiques nous est nuisible et souverainement désagréable pour tout le monde, qui, tout de même connaît le même problème sans s’en faire un emblème. Il serait donc opportun, pour toutes ces raisons, de prévoir des stages de formation à la coopération internationale pour tous ceux qui s’engagent pour la première fois dans ce type d’action.

Pour terminer ce tour d’horizon du Québec dans la francophonie, il nous reste à traiter de l’aspect concret de notre présence.

Nous avons vu qu’il existe de très nombreuses associations privées (utilisons cette expression comme générique) vouées à la coopération entre pays francophones. L’intensité de leurs activités varie beaucoup de l’une à l’autre, le plus souvent d’après les ressources dont elles disposent. Leurs responsables passent une grande partie de leur temps à chercher des subventions. On constate aussi qu’une association, une fois créée, disparaît rarement, même si les circonstances qui ont amené sa création se modifient du tout au tout : certaines sont ainsi devenues des anachronismes, des souvenirs d’une époque révolue. Cependant, on peut penser que la francophonie sera de plus en plus vivante au fur et à mesure que les relations entre ses membres coïncideront avec les activités professionnelles et les préoccupations des uns et des autres. Les institutions comme l’ACCT, le CIRELFA, l’AUPELF, la Communauté des télévisions francophones ou la Communauté radiophonique des programmes de langue française, pour ne citer que quelques exemples, peuvent alors jouer un grand rôle de coordination et d’animation.

Sur le plan économique, nous constatons ici la même chose qu’ailleurs : la loi du profit est la seule qui compte. Les hommes d’affaires prennent leurs décisions en conséquence et non en se préoccupant de la francophonie. La francophonie n’est pas encore un club d’intérêts économiques, où un certain réflexe de préférence favoriserait les relations avec ses membres, comme ce fut le cas pour le Commonwealth. Les hommes politiques sont relativement impuissants à augmenter le volume des échanges économiques entre les pays de la francophonie.

Sur le plan administratif, la coopération québécoise engage à la fois le ministère des Affaires intergouvemementales et chacun des ministères ou organismes du Gouvernement.

Le ministère des Affaires intergouvemementales joue aujourd’hui deux rôles principaux : premièrement, il assure la cohérence à la fois géographique et sectorielle des actions du Québec à l’étranger, c’est-à-dire qu’il voit à ce que nos actions dans chaque pays, dans chaque région et dans chaque domaine aient une certaine logique et une certaine continuité, qu’elles constituent en somme une politique et ne soient pas le fait du simple hasard des relations de l’un avec l’autre; deuxièmement, il sert d’interface entre l’extérieur et l’intérieur, entre les besoins et les demandes des pays et les ressources et disponibilités d’action au Québec. Le ministère pourrait également assumer un rôle d’animation auprès des autres ministères, organismes et institutions québécoises, de manière à dégager et formuler de véritables politiques sectorielles impliquant divers partenaires. On peut citer comme exemple le secteur linguistique, où nous aurions besoin d’une politique claire et où les intervenants sont nombreux : Conseil et Office de la langue française, ministère de l’Éducation, ministère des Affaires culturelles, en relation avec l’AUPELF, l’ACCT, le CILF, le Secrétariat d’État à Ottawa, le Haut-Comité de la langue française, le CIRELFA, les ministères de l’Éducation de chaque pays, et avec beaucoup d’autres organismes comme le CREDIF, la Fédération internationale des professeurs de français, le Comité international des Études françaises ou des Études créoles, etc. Mais ce rôle d’animation est délicat puisque chaque ministère, chaque organisme, chaque institution ou association est autonome et tient beaucoup à son autonomie.

En effet, aux termes de la loi des Affaires intergouvemementales, il revient aux ministères et aux organismes de définir les actions et programmes de coopération internationale et de les exécuter après avoir reçu l’aval des Affaires intergouvemementales. Les motifs de cette disposition sont simples. D’une part, les compétences professionnelles et l’expérience se trouvent dans le personnel et l’action des ministères et organismes; d’autre part, la continuité de la présence internationale du Québec est mieux assurée si les programmes de coopération s’insèrent dans les activités des ministères et organismes. Mais, d’un autre côté, il en découle des inconvénients graves. Lorsque vient le moment pour chaque ministère et chaque organisme de définir sa programmation et le budget qui en découle, selon sa finalité et ses priorités, on se rend compte que la coopération internationale n’est une priorité pour personne et que la part du budget qu’on lui réserve, si on lui en réserve une, est considérée comme une sorte de luxe, ou une contrainte qui provient des engagements antérieurs envers des institutions internationales. En période d’austérité, la chose est encore plus vraie. Ainsi se creuse l’écart entre les intentions politiques formulées au moment des grandes rencontres des chefs d’État ou des premiers ministres et les dispositions concrètes prises par les ministères et organismes lors de l’établissement de leurs programmes et de leurs budgets. Autre inconvénient : la difficulté d’arriver à préciser des politiques d’ensemble, soit selon les pays et les régions, soit selon les domaines professionnels, alors que leurs réalisations concernent plusieurs ministères ou organismes. Le Québec, comme la plupart des autres pays, n’a pas encore trouvé de solution adéquate à ce problème et l’action internationale du Québec est dispersée et sporadique.

En conclusion de cet exposé, je dirais que la francophonie est encore en gestation, en ce sens que ce qu’elle est et doit être n’est pas encore très clair dans l’esprit de tout le monde, en ce sens aussi qu’elle est davantage un thème de discours qu’une préoccupation régulière de ceux qui détiennent la compétence et les moyens des actions concrètes, en ce sens enfin qu’elle éclate dans toutes les directions à la fois, sans plan d’ensemble et sans stratégie, parce qu’en général les programmes sont bilatéraux et influencés par la fluctuation des relations politiques entre les partenaires. En ce qui concerne le Québec, je dirais que nous arrivons difficilement à préciser notre mode de participation à la francophonie, pour les raisons variées que nous avons évoquées. Notre potentiel d’action internationale est considérable, mais nous sommes loin d’en tirer tout le bénéfice, moral et économique, que nous pourrions en espérer.

Commentaire de Henri Dorion

Vous m’avez demandé, M. Corbeil d’être votre commentateur. M. Larousse fait, sur le mot « commentaire », le commentaire suivant, en donne deux définitions : a) explication d’un texte pour en faciliter l’intelligence; b) interpréter un fait ou un écrit de manière malveillante. Mon propos n’ira ni dans l’un ni dans l’autre sens car, d’une part, votre exposé s’entend fort bien sans qu’il soit utile d’y ajouter quelque chose et, d’autre part, je concours dans le sens de vos observations, que je prenne la lunette du géographe, du linguiste ou du conseiller en affaires internationales. Ce que je me permettrai de souligner, à l’aide de quelques observations spécifiques, c’est pourquoi j’ai aussi compris de la francophonie ce que vous en avez dit, mais aussi quelles sont les interrogations que m’inspire cette appréhension d’une situation linguistico-politique dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle est sujette à autant d’interprétations que d’actions différentes.

Vous consacrez la moitié de votre exposé à tenter de définir la francophonie. Cet exercice n’est pas utile, même si, paradoxalement, le résultat en est que ce terme, si largement employé, en ressort moins défini à la fin qu’au début; paradoxalement, parce que « définir, c’est délimiter »; or, vous avez élargi la portée du terme en en démontrant les multiples facettes; je passerai celles-ci en rapide revue.

La francophonie se définit d’abord, dites-vous, par « l’usage de la langue française » et vous ajoutez avec justesse que le statut de la langue française varie considérablement d’un espace politique à l’autre. J’ajouterai qu’au-delà des situations juridiques, l’usage lui-même prend des formes, des significations et une importance variables, selon par exemple que l’usage du français est exclusif ou partagé, selon que ce partage se fasse par clivage géographique, social ou professionnel, selon qu’interviennent ou non les niveaux de langage et les situations de diglossie, selon que l’utilisation d’une langue donnée ait un effet intégrateur ou marginalisant (une même langue peut connaître les deux situations dans des régions différentes (exemple : Catalogne du Nord — effet intégrateur / Catalogne du Sud — effet marginalisant), selon enfin, évidemment, que l’on mesure l’usage de la langue sur le plan individuel ou sur le plan collectif.

Comment pondérer ces différents critères et approches pour en venir à pouvoir établir une mesure de l’usage de la langue française qui soit à la fois objective et opérationnelle (dans le sens de : utile pour orienter des actions concrètes) ? J’illustre cette question par une autre question : Le Canada compte plus de francophones que le Québec; est-ce à dire que la part du Canada dans la francophonie est dans les faits, ou doit être à cause de ce fait, plus grande que celle du Québec? Quelques chiffres, que je donnerai un peu plus loin, éclaireront cette question.

La francophonie peut aussi se définir par référence à la notion de « défense de la langue française ». La langue anglaise menace la langue française, il serait démentiel de le nier. Elle la menace de manières différentes bien sûr, à Moncton, à Montréal, à l’île Maurice, à Antwerpen (que par vengeance peut-être on continue de nommer Anvers et où on vous répondra en anglais plus volontiers qu’en français), l’anglais menace même le français à Paris. Aussi, dira-t-on, l’anglais menace toutes les langues du monde : la publicité belge utilisera l’anglais pour éviter de choisir entre le français et le flamand, les ordinateurs russes et chinois digèrent et génèrent des logiciels en langue anglaise. Bref, le commerce, comme la technologie, utilise l’anglais comme outil privilégié. Dans les faits ou dans les esprits, l’outil peut devenir arme; d’où l’idée de menace, d’où l’idée de défense. Des défenses régionales s’organisent, Amérique latine en tête : la Colombie déclare officiellement le français langue seconde; le Mexique institue une commission de défense de la langue espagnole. Mais parle-t-on pour autant d’« hispanophonie » ? La langue allemande, comme langue de communication internationale en Europe orientale, est en recul, de même que, différemment, en Alsace; et aucun mouvement de « germanophonie » ne se dessine. Pourquoi? Vous dites que la relation entre francophonie et défense du français est pour le moins ambiguë. J’abonde totalement dans votre sens. J’ajouterais même qu’entre les pays de ce qu’on appelle la francophonie il n’existe pas d’objectif de défense commun. D’ailleurs, toute différente est la menace de l’anglais sur le français langue maternelle, et sur le français langue seconde; à la première menace, on a érigé ici le rempart de la Charte de la langue française; à la seconde, la France a répondu par la consolidation de son réseau d’Alliances françaises, d’instituts et de Missions permanentes. Moins menacée au plan interne que le Québec, la France peut déployer de tels efforts à l’étranger; préoccupé par son problème domestique dans lequel il investit beaucoup, le Québec peut-il à cet égard faire beaucoup plus que bénéficier des actions de la France ?

La francophonie se définit aussi, dites-vous, par un vaste réseau de relations humaines et professionnelles et vous vous référez à cet égard au grand nombre d’organismes de francophonie. Mais qu’est-ce qu’un « organisme de francophonie » ? Sans doute un organisme dont l’objectif premier et avoué est la défense de la langue française ou la solidarité entre francophones, mais, dans la réalité des choses, tout organisme, quels que soient ses objectifs premiers et avoués, a une couleur linguistique; un organisme « a-phone » (sans langue), cela n’existe pas. Je serais tenté de dire que tout organisme est « symphonique » (travaille avec au moins une langue); il est monolingue ou multilingue; et comme l’égalité linguistique —j’y ai fait allusion en me référant à la « mesure de l’usage d’une langue »— n’existe pas, tout organisme a une dominante linguistique. Les organismes dits francophones n’ont donc de spécificité linguistique qu’au niveau de la déclaration, au niveau des objectifs déclarés. Et serait-il déplacé de constater qu’ils ne sont pas tous nécessairement plus opérationnels ou utiles, dans le sens de la défense de la langue française, que tout autre organisme investi par des francophones décidés de le rester. Au niveau des relations humaines et professionnelles, la langue française est un véhicule; et ce sont les passagers qui comptent.

Ne sont-ce donc pas toutes les institutions, tous les organismes —de tous ordres et de tous objectifs— et non seulement les organismes dits de francophonie, que les francophones doivent investir, nourrir de langue et de culture françaises ?

N’est-ce pas l’intérieur de la maison qu’il faut peindre plutôt que seulement l’enseigne ? Ne minimisons pas l’importance des organismes francophones; soulignons que les autres méritent autant notre attention.

Vous proposez aussi que la francophonie est un ensemble économique dont le centre est la France. La francophonie, ont dit certains, est une affaire de cœur. Or, on sait que les affaires ont plus de tête (ou d’appétit) que de cœur. Vous le rappelez : « les affaires sont les affaires ». Et ne l’oublions pas, nos alliés sont, souvent sinon toujours, aussi nos concurrents. Il faut vivre avec cette réalité souvent ambivalente et développer des relations privilégiées avec la France tout en sachant que ce pays est souvent, sur les marchés étrangers où le Québec fait de gros efforts pour percer, son concurrent numéro un, qu’il s’agisse de matériel didactique destiné à l’Afrique ou de technologie avancée pour le métro de Mexico.

Cette vérité est d’autant plus importante que, comme vous le notez justement, il est un peu faux d’opposer le culturel à l’économique et qu’il y a des éléments culturels qui influencent le succès ou l’échec des programmes de développement économique. En effet, l’échange éducatif est un investissement à moyen terme dont l’intérêt (intérêt composé, puisque multiplicateur et autogénérateur) réside aussi dans les courants techniques et commerciaux qui en découlent. Le technicien brésilien formé à Paris, rapportera chez lui, outre son bagage linguistique, des amitiés, des adresses, des références. Devenu décideur économique ou politique, il s’en souviendra et constituera un relai pour la technologie française. La France, avec son important programme d’accueil éducatif, a compris cette réalité. La défense d’une francophonie utile au Québec passe aussi par l’accueil d’étudiants étrangers dans nos instituts d’enseignement et de recherche.

Que faire pour stimuler cet accueil sans prendre des mesures que d’aucuns considèrent comme discriminatoires, quand on sait, par exemple, que 70 % des étudiants mexicains au Québec s’inscrivent dans des institutions anglophones ?

Bref, la francophonie est-elle économique ? Quand on voit le premier ministre du Canada plaider pour la formation d’un Commonwealth francophone, on se doute bien que les raisons n’en sont pas qu’économiques, puisque les échanges entre la France et le Canada sont de l’ordre de 1 % du commerce international de chacun de ces pays.

Et ceci m’amène au dernier volet des différentes définitions de la francophonie : le volet politique. Je me permets de dire : oui, la francophonie est politique, elle a, de la politique, la mouvance, la complexité, l’ambiguïté. Selon les circonstances, elle est un objectif ou un moyen politique. On peut se demander si la francophonie n’est pas souvent un otage des stratégies politiques.

Je me permets à cet égard, et pour répondre à une question que je posais au début, de vous livrer le résultat d’un petit calcul. Je demandais si le Canada, du fait qu’il compte un plus grand nombre de francophones que le Québec, a ou doit avoir une plus grande part dans la francophonie. Quelques chiffres : le Canada compte un million et demi de francophones de plus que le Québec. En pourcentage, le Canada est 3 fois moins francophone que le Québec, si l’on se réfère à langue maternelle. Si on compte tous les parlants français (unilingues et bilingues), le Canada est 4 fois moins francophone que le Québec. Mais encore là, ces chiffres masquent une partie de la réalité puisque, on le sait, les francophones sont pratiquement les seuls à porter le poids du bilinguisme (en effet, au Canada, le pourcentage de bilingues est, d’une province à l’autre, directement proportionnel au pourcentage de francophones et inversement proportionnel au pourcentage d’anglophones). Si l’on compare le nombre d’unilingues français au Québec à celui du Canada hors Québec, l’on se rend compte que le Canada est 17 fois moins francophone que le Québec. Voilà des statistiques qui ne servent pas les propos des tenants du bilinguisme institutionnalisé ou généralisé et surtout de ceux qui se réfèrent au cadre canadien pour présenter le tableau de la francophonie nord-américaine.

À ces différentes définitions de la francophonie, me serait-il permis d’en proposer une autre : « la francophonie représente une communauté d’intérêts de régions francophones bilingues ». Toutes les composantes de la francophonie sont, en effet, en situation de bilinguisme, sauf, peut-on dire, la France sans ses marges. Mais la francophonie, quelle que soit la définition qu’on lui donne, existerait-elle si la France était le seul pays francophone? Assurément non.

Que conclure, sinon que nos regards et nos efforts doivent se porter sur les réalités autant que sur nos rêves, sur les contenus autant que sur les contenants ? Votre recherche, M. Corbeil, d’une définition valable de la francophonie a ceci d’extrêmement utile qu’elle nous amène à ne vouloir lui imposer ni limite, ni définition.

Je me rappelle, en terminant, un colloque international tout entier consacré à la définition de la géographie. Au terme d’assises de trois jours, on fit le constat de l’impossibilité d’un consensus; un participant lucide ajouta le constat de l’inutilité d’un consensus. Le rapport précisa : cessons de se demander ce qu’est la géographie; pratiquons-la. Pratiquons la francophonie.

Que faire ? Utiliser au mieux nos atouts, bien sûr. Vous en avez identifié deux. Un que je qualifierais de mineur : l’absence de passé colonialiste. Cette proposition est vraie à l’extérieur : cela nous donne bonne conscience quant à notre xénophobie domestique, particulièrement à l’égard des autochtones. Mais il faut aussi reconnaître que le colonialisme a créé des liens que la bonne conscience n’efface pas. La France a été et demeure un concurrent du Québec en terre ex-coloniale. À cet égard, donc, notre atout est positif mais a un grand retard à rattraper.

Vous avez identifié un second atout que je qualifierais de majeur : notre savoir-faire technologique, nos produits, industriels comme culturels. Cela est vrai et trop peu connu. Qui sait par exemple que trois des dix plus grandes firmes d’ingénieurs-conseils au monde ont leur siège au Québec ? Là est notre force. Autre atout : notre volonté.

Mais vous rappeliez que nous avons aussi nos handicaps. L’action internationale du Québec est, dites-vous, dispersée et sporadique. J’ajouterai que, dans les circonstances actuelles, elle ne peut pratiquement pas ne pas l’être.

Presque État, presque international, nous commençons à jouer le grand jeu des relations internationales, je dirais presque internationales. Et vous ajoutez que dans ce contexte nous sommes souvent d’une grande naïveté.

L’on peut en effet tirer satisfaction d’avoir pignon sur rue à Paris. Mais soyons conscients qu’ailleurs, là où nous avons lucarne sur ruelle, nous ne pouvons brouter l’herbe internationale qu’au bout d’une corde attachée à un poteau planté à Ottawa, corde dans laquelle qui vous savez se plaît à nouer des nœuds qui ne sont pas tous coulants. Bien sûr, diverses actions dans le cadre de cette francophonie mouvante équivalent à des coups de collier dont les effets ne sont pas toujours d’éviter la corde mais souvent de l’enrouler autour du poteau. Et bien patient serait celui qui attendrait que l’herbe pousse assez vite pour atteindre le poteau autour duquel une situation constitutionnelle inadéquate nous consigne. Il nous faut donc bouger, bouger fort, mais jusqu’où? Car espérons pour finir qu’en cassant la corde, nous n’irons pas, comme la Biquette de monsieur Séguin, aller nous faire dévorer sur la montagne.

La francophonie comme laboratoire d’aménagement linguistique

D’entrée de jeu, il nous apparaît nécessaire d’indiquer brièvement le sens que nous accordons ici aux mots « francophone » et « francophonie », ne serait-ce que pour établir avec le lecteur une convention terminologique qui puisse éviter tout malentendu entre nous. Car ces mots ne sont pas innocents : leurs sens, de même que les connotations qui y sont greffées, varient, parfois jusqu’à la contradiction, selon les attitudes des locuteurs, les intentions du discours, les situations de communications, les dates de l’emploi.

Francophone

Pour l’adjectif « francophone », nous nous rallions à la définition qu’en donne le dictionnaire Le Petit Robert, dans son édition de 1986. En parlant des personnes, « francophone » signifie « qui parle habituellement le français dans certaines circonstances de la communication, soit comme langue maternelle (exemple, les Québécois francophones), soit comme langue seconde (exemple, les Africains francophones) »; appliqué à un groupe ou à une région, le même adjectif indique que le français y « est pratiqué en tant que langue maternelle (exemple, les quartiers francophones de Montréal), langue officielle (les pays africains francophones) ou langue véhiculaire (le Maghreb francophone) ». Le substantif « francophone » découle de l’un et l’autre sens et, au pluriel, il devient une sorte de collectif pour désigner les personnes qui font partie d’une communauté où le français est utilisé.

Francophonie

Le terme « francophonie » découle du second sens de l’adjectif « francophone ». Nous le définissons comme étant « l’ensemble des pays qui, à des titres divers, font usage de la langue française, soit comme langue maternelle, soit comme langue officielle, soit comme langue véhiculaire, soit comme langue européenne de culture, sans pour autant que le français y soit la seule langue nationale ou officielle, ni que tous les citoyens en aient une connaissance réelle ou égale ». Cette définition rend compte de ce qu’est la francophonie d’aujourd’hui et permet de comprendre que se retrouvent dans cet ensemble des pays et des régions dont les situations sociolinguistiques sont fort différentes. La France, par exemple, est le seul pays unilingue du groupe francophone (même si on y parle basque, breton ou alsacien!); le Québec, lui, a une forte majorité francophone, en relation avec une minorité anglophone et une mosaïque de minorités allophones; au Canada, en revanche, la majorité anglophone (dont beaucoup de membres ne savent pas un mot de français), est en relation avec une minorité francophone répartie sur l’ensemble du territoire, entre l’Atlantique et le Pacifique, quoique très concentrée au Québec, en Ontario et au Nouveau-Brunswick, à laquelle s’ajoutent les minorités d’autres origines; la Belgique est, elle, divisée en deux régions, l’une de langue française, l’autre de langue flamande, avec Bruxelles comme capitale bilingue. Quant aux pays du Maghreb, l’arabe y est certes langue officielle, mais le français est largement connu de la population et utilisé pour certains types de communication; le Machreck, lui aussi, est de langue arabe mais le français et l’anglais servent de langues européennes de contact, comme au Liban ou en Égypte; enfin, dans tous les pays d’Afrique francophone, le bilinguisme du français et des langues africaines recoupe le multilinguisme de ces dernières, qu’elles aient le statut de langues officielles ou qu’elles soient tout simplement langues de l’une ou de l’autre ethnie, sans statut défini.

La francophonie n’est donc pas une chose simple. Fondamentalement, elle se définit par l’usage commun d’une même langue mais sans militer pour l’unilinguisme français des partenaires : la francophonie est essentiellement multilingue, le français sert de langue véhiculaire pour les communications entre ses membres, les langues nationales y sont respectées, un réseau complexe de collaboration s’est mis en place pour favoriser l’actualisation de celles des langues nationales que les États désirent adapter à des domaines nouveaux d’utilisation, notamment en ce qui touche au développement des vocabulaires de spécialités. Plus profondément, la francophonie est en train de faire naître un village culturel global, à partir de la découverte, de la connaissance et du respect des cultures particulières de chaque partenaire, et Dieu sait combien la diversité culturelle de la francophonie est grande, quand on songe qu’y sont mis en contact l’Europe, l’Amérique du Nord, le monde arabe, l’Afrique noire, les Antilles et les îles du Pacifique. Pour beaucoup d’entre nous, cet aspect de la francophonie représente un grand espoir et un apport original à l’avenir de l’humanité, en dehors ou à côté de la dynamique (de la dynamite?) des grands groupes politiques. Enfin, d’un point de vue pragmatique, la francophonie est aussi un lieu de coopération et de solidarité pour le développement de chaque partenaire. Toutes les formes de coopération s’y retrouvent : politique, bilatérale ou multilatérale; géographique, Nord-Nord, Nord-Sud, Sud-Sud; par champs de spécialités : coopération en radio-télévision, en médecine, en agriculture, entre journalistes ou parlementaires ou écrivains, entre militaires aussi, etc.

En somme, la francophonie est si complexe et si multiforme que la réduire à son seul aspect politique, en la soupçonnant ou en la présentant comme une opération néocolonialiste, est superficiel, démagogique, ne tient pas compte des tensions démocratiques entre les pays ainsi regroupés, enfin ne rend pas justice à l’intégrité et à la prudence des chefs d’États et de gouvernements de ces pays ou de leurs représentants, lorsqu’ils se réunissent au sein des diverses instances internationales où le français est la langue officielle et/ou langue de travail, comme l’Organisation des Nations Unies et les organismes qui en dépendent, notamment l’UNESCO, l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), la Conférence des ministres de l’Éducation nationale (CONFEMEN), l’Association des Universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF), etc. La francophonie est un microcosme absolument représentatif de la complexité du monde d’aujourd’hui mais à une taille où il est possible de faire quelque chose ensemble, malgré les occasionnelles et inévitables divergences d’opinion et d’intérêt.

Francophonie et aménagement linguistique

On comprend alors pourquoi et comment la francophonie est devenue un véritable laboratoire d’aménagement linguistique.

Des États et gouvernements font l’expérience de procédures explicites d’aménagement linguistique, souvent formulées en textes juridiques. Citons comme exemples : le Canada, avec une Loi sur les langues officielles qui règle l’usage du français et de l’anglais au sein du Parlement et des organismes qui relèvent de son autorité, le Québec, qui en est à sa quatrième loi pour régler l’usage du français et de l’anglais sur son territoire, sur la base de la distinction entre communications institutionnalisées et individualisées, le Rwanda, pour favoriser l’usage de sa langue nationale (le kinyarwanda) dans le domaine de l’enseignement et de l’administration publique, Madagascar, pour généraliser l’usage du malgache, langue nationale, face au français, langue internationale, l’Algérie, pour intensifier l’usage de l’arabe, définir la place du berbère tout en maintenant le contact avec le français, l’Égypte qui, il y a peu de temps, s’est engagée dans l’arabisation des langues de spécialités en vue de diminuer la dépendance par rapport à l’anglais. D’autres pays procèdent à des travaux par domaines ou sont dans la phase de réflexion. Citons comme exemples : le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Zaïre, la Mauritanie, le Soudan, tous les pays africains en somme, qui cherchent des solutions rationnelles acceptables et viables susceptibles d’une part, de déterminer la relation entre langue française et langues africaines, d’autre part, de réduire le multilinguisme en langues autochtones et développer les langues choisies comme nationales.

Ainsi s’accumule et se partage une expérience concrète de l’aménagement linguistique et se constituent peu à peu une théorie et une méthodologie propres à ce domaine de la sociolinguistique, qui s’intégrent aux travaux internationaux sur d’autres aires culturelles, comme l’a bien fait ressortir le colloque international d’Ottawa[1].

Notre intention est de rappeler brièvement les grandes lignes de ce qu’est, aujourd’hui, l’aménagement linguistique et ses relations avec, d’une part, le développement, d’autre part la régulation linguistique.

Aménagement linguistique

On peut définir l’aménagement linguistique comme « un effort à moyen et à long termes pour mieux tirer parti d’une ressource collective, la ou les langues, en fonction des besoins et des intérêts de la nation, selon un plan souple qui oriente l’évolution de la société sans la brusquer mais au contraire en réclamant son adhésion et sa participation[2] ». Nous préférons cette appellation à « planification linguistique », calque de l’anglais américain « Language planning », à cause de la connotation péjorative accrochée au terme « planification » en français, qui rappelle trop une intervention dirigiste et bureaucratique.

Il est d’usage maintenant de distinguer deux aspects dans l’aménagement linguistique, soit l’aménagement du statut de la langue (status language planning) et l’aménagement de la langue elle-même (corpus language planning).

La nécessité ou l’opportunité de procéder à l’aménagement linguistique d’un pays découle d’un jeu de circonstances que nous pourrions résumer ainsi :

Il ressort de ce qui précède que tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout d’ordre politique, puisqu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc de la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose. Sélim Abou ajoute avec grand à-propos que ce projet politique concerne « à la fois l’identité culturelle de la société globale et celles des groupes ethnolinguistiques qui la composent[3] ».

À partir des expériences des uns et des autres, il se confirme que tout projet d’aménagement linguistique comporte trois étapes distinctes.

Première étape : connaissance approfondie de la situation linguistique de départ, à la fois à un certain niveau d’abstraction, pour dégager les lignes de force du paysage et, dans le détail, pour bien fonder la vue générale. Puisqu’il s’agit fondamentalement de concurrence linguistique, Sélim Abou précise cette étape de la manière suivante;

Deuxième étape; définir les caractéristiques de la situation jugée souhaitable et qui sera considérée comme situation cible. Pour guider ce processus complexe et délicat, Sélim Abou nous propose comme guide de conduite trois principes éthiques :

Enfin, dernière étape : mettre au point une stratégie qui permettra de passer de la situation de départ à la situation cible. Cette stratégie doit être originale, puisqu’elle correspond à une situation de départ et à une situation cible particulière. Cependant, elle se définit toujours en fonction de quatre facteurs fondamentaux : le temps, le mode de contrôle du processus de changement, les travaux nécessaires à la mise en place et au suivi de ce processus, enfin les ressources financières adéquates.

De grandes questions sociolinguistiques sont à la base d’un projet d’aménagement linguistique et suppose qu’on y ait réfléchi.

Un projet d’aménagement linguistique entraîne, nous l’avons vu, des travaux qui portent sur la langue elle-même. Le volet « aménagement de la langue » ne prend un sens que dans cette perspective. En général, ces travaux ont pour objet l’établissement d’une langue standard, la mise au point des terminologies, d’où, dans l’un et l’autre cas, la mise au point de théories et de méthodologies appropriées et la formation de spécialistes de ces questions.

La langue standard se définit de par la convergence de trois éléments : la reconnaissance sociale d’un usage légitime de la langue, un travail technique de description de cet usage, enfin son illustration par l’Art. La description de l’usage légitime a pour résultat concret :

L’ensemble de ces travaux exige une théorie et une méthodologie. Une grande expérience s’est ainsi accumulée au sein des partenaires de la francophonie. Des échanges ont lieu entre pays, organismes internationaux, équipes nationales, universités, pour discuter théories et méthodologies, former des spécialistes, échanger des résultats, notamment en linguistique descriptive, en sociolinguistique, en traduction, en terminologie, en didactique des langues, y compris la préparation du matériel pédagogique et la manière de former le personnel enseignant.

Aménagement linguistique et développement

La relation Nord-Sud est très importante pour la francophonie, du fait du nombre des pays en voie de développement qui s’y retrouvent et de l’importance des programmes de coopération bilatéraux ou multilatéraux qui sont mis en marche chaque année.

Compte tenu des caractéristiques linguistiques des populations intéressées par ces programmes, notamment le fait qu’elles ignorent souvent le français et qu’elles vivent en tradition orale dans leurs langues ethniques, compte tenu d’autre part que le français est langue du Nord, langue des responsables nationaux des programmes et langue commune de travail, surtout lorsque les programmes impliquent différents partenaires de langues nationales diverses, la question de la relation entre pratique du développement et langue du développement se pose de plus en plus.

La réflexion sur ce point est embryonnaire, même si, dans les faits, les essais de formules ont été de concilier la relation entre une langue commune développée, le français, et les langues nationales ou ethniques des actions sur le terrain, langues à des stades d’efficacité fort variés.

Pour notre part, nous croyons que l’élément langue doit être inséré dans la liste des facteurs à prendre en considération lors de la discussion et de la mise au point d’un programme ou d’une action de coopération. À chaque étape importante : conception, exécution sur le terrain, évaluation, recrutement et formation du personnel, mise au point des outils d’exécution, notamment les instructions, les textes, les affiches, la question « dans quelle (s) langue (s) » doit être examinée avec le même sérieux que celle du budget, par exemple. Et s’il en découle comme conclusion qu’une étape exige l’usage d’une ou plusieurs langues nationales, il faut inscrire au programme les mesures et le budget propres à assurer l’usage de cette ou de ces langues, y compris les travaux de terminologie requis.

Nous notons que cette manière de faire est aujourd’hui exceptionnelle et que le facteur langue est ignoré ou renvoyé à la responsabilité des États, sans plus réfléchir à ce que signifie pour eux, comme problème, le passage du français aux langues nationales, dans des domaines où, pourtant, l’efficacité même du programme passe par les langues nationales, par exemple lorsqu’il s’agit d’agriculture en Afrique noire ou de campagne d’hygiène auprès des populations rurales.

L’une des difficultés vient du fait que ceux qui s’occupent de coopération sont, en général, sans relation avec ceux qui s’intéressent à l’aménagement linguistique.

Régulation linguistique

L’aménagement linguistique, comme il ressort de ce qui précède, implique une intention, c’est-à-dire la définition d’un objectif à atteindre dont découle une intervention consciente et plus ou moins programmée, organisée, dans les processus sociolinguistiques, notamment en ce qui concerne la concurrence entre langues et variantes d’une même langue, intervention également dans la dynamique linguistique interne de la langue elle-même, en particulier en standardisation et en normalisation terminologique.

Il devient alors essentiel de poser en parallèle à l’aménagement linguistique l’existence d’une autre série de phénomènes sociolinguistiques, que nous avons désignée sous le terme de « régulation linguistique[5] », phénomènes qui se rapportent, cette fois, à la manière dont les comportements linguistiques des locuteurs se déterminent ou sont déterminés, d’une manière en général inconsciente ou à un niveau diffus de conscience, du moins chez le locuteur ordinaire.

Au sens strict du terme, nous avons défini la régulation linguistique comme « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un infragroupe (du même groupe) sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire (usage de la langue) sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes. » Cette définition découle de l’observation du fait que, dans chaque langue, il n’y a pas seulement une mais plusieurs manières de parler et d’écrire, qui sont plus ou moins en concurrence et dont les rapports déterminent un « marché linguistique » où chaque variante a une valeur sociale. En conséquence, on peut affirmer qu’il n’y a pas une, mais plusieurs normes de l’usage, sans qu’on sache trop bien aujourd’hui d’où elles viennent ni comment elles fonctionnent. Ceci se vérifie particulièrement bien pour des langues de grande diffusion comme l’arabe, le français ou l’anglais. De ce strict point de vue, on peut donc préciser la définition précédente, en la formulant ainsi : « processus par lequel émerge une norme dominante au sein d’un groupe linguistique particulier et manière dont cette norme dominante se diffuse et s’impose. »

Pour répondre à la question : comment un usage linguistique devient-il « la » norme, qui est tout de même la question centrale de la sociolinguistique, même si peu de spécialistes s’y intéressent, nous avons proposé, pour fin de réflexion et de discussion, quatre principes susceptibles de rendre compte de l’émergence d’une norme linguistique unique et du prestige qui fonde son autorité sur les autres usages :

La discussion demeure ouverte, quoique les interventions soient rares!

Cependant, les phénomènes liés à la régulation linguistique sont étudiés par quelques sociolinguistes sous un autre angle, celui de la stratégie de communication interpersonnelle, c’est-à-dire en cherchant à comprendre et à décrire comment un locuteur s’adapte aux circonstances de la communication, d’une part, et à l’usage linguistique de son interlocuteur, d’autre part. Ces travaux s’appliquent également et fort bien aux situations de multilinguisme, pour expliquer les passages d’une langue à l’autre. On débouche ainsi, tout naturellement, sur l’examen des attitudes des locuteurs soit à l’égard de chaque variante d’une même langue, soit à l’égard des langues en contact.

Conclusion

Le champ d’études de l’aménagement linguistique est donc très étendu et ses applications d’un intérêt immédiat pour chaque pays, pour chaque communauté linguistique élargie, enfin pour l’ensemble de la francophonie, entendue comme lieu où se rencontrent plusieurs grandes communautés linguistiques de par l’usage d’une même langue commune, le français.

Les questions, au centre de l’aménagement linguistique, ne sont pas faciles à examiner du point de vue sociolinguistique ni de tout repos du point de vue politique. Il demeure que chaque pays est à la recherche d’une paix linguistique, fondement et reflet d’une paix politique beaucoup plus complexe. Ni l’une ni l’autre ne peuvent être atteintes en laissant libre cours aux forces en présence, libéralisme apparent qui est en réalité la négation même de la démocratie. L’aménagement linguistique formule et propose une démarche dont l’objectif ultime est la cohabitation harmonieuse de plusieurs communautés linguistiques sur le même sol national.

Notes

Le français sur la brèche au Québec

Depuis 1969, le Québec applique une politique linguistique dans le but de définir le statut du français et d’aménager ses relations avec la langue anglaise, les langues autochtones et les langues d’immigration. Trois textes juridiques se sont rapidement succédé, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec, (dite loi 63), adoptée le 20 novembre 1969 par le gouvernement de l’Union nationale, la Loi sur la langue officielle, (dite loi 22), votée le 31 juillet 1974 par le gouvernement libéral de Robert Bourassa, et, enfin, la Charte de la langue française, (dite loi 101), adoptée le 26 août 1977 par le gouvernement du Parti québécois sous René Lévesque. La Charte a subi, par la suite, de nombreuses modifications (voir Gosselin, 1999) apportées par les gouvernements successifs, la dernière datant de novembre 2002. La préparation et l’application de ces législations ont été accompagnées de travaux d’enquête et de recherche multidisciplinaires, par une intense activité terminologique pour faciliter le passage des vocabulaires techniques de l’anglais au français, par la publication d’études évaluant l’impact de cette législation sur la société québécoise, par la préparation de guides d’usage du français. D’où un très grand nombre de publications tout au long de ces années, depuis le rapport de la Commission sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, dite Commission Gendron, du nom de son président, créée le 9 décembre 1968, dont les audiences publiques commencent en septembre 1969 et dont le rapport final est remis au gouvernement le 31 décembre 1972, jusqu’au rapport de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, dite Commission Larose, dont les audiences publiques commencent le 1er novembre 2000 et dont le rapport paraît en août 2001.

Le Conseil de la langue française du Québec a publié, en l’an 2000, une synthèse, à la fois historique, politique et sociolinguistique, de cet effort pour défendre, dans un premier temps, maintenant pour promouvoir la langue française au Québec. Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie est, aujourd’hui, le livre de référence par excellence pour quiconque s’intéresse à cet aspect de la culture québécoise.

On peut s’étonner d’un effort aussi soutenu. Les motifs en sont nombreux. Les défis que doivent relever les Québécois pour assurer au jour le jour le maintien et l’épanouissement de la langue française sont constants. D’abord, la concurrence de l’anglais, à la fois interne, à cause de la présence d’une minorité de langue anglaise, et externe, puisque le Québec est une société développée nord-américaine intégrée dans l’économie du continent. Ensuite, l’intégration des immigrants, dont les vagues successives maintiennent constante, surtout à Montréal, une frange de la population qui ne connaît pas ou très peu le français et qui subit l’attrait de l’anglais continental. Enfin, la généralisation du français comme langue commune, langue de la citoyenneté et langue de la participation à la société québécoise. Ce sont là des défis à connaître pour comprendre la dynamique du français au Québec. De ce point de vue, le Québec est une sorte de laboratoire de l’avenir du français.

La concurrence de l’anglais

L’un des objectifs fondamentaux de la politique linguistique du Québec est de contenir la concurrence de la langue anglaise et d’y faire activement contrepoids.

Le postulat à la base de cette politique découle des leçons de l’Histoire depuis l’introduction de l’anglais, en 1760, dans ce qui était alors la Nouvelle-France, un pays de langue française, qui deviendra peu à peu le Canada, un pays à majorité de langue anglaise. On peut le formuler ainsi : les forces sociales qui ont progressivement fait de l’anglais une langue dominante, malgré le fait que le français a été la langue de la majorité de la population sont les mêmes qui, en les inversant, rétabliront le français dans son statut de langue officielle du Québec.

Ces forces sont surtout de nature économique (Linteau, 2000). Dès les premières années du régime anglais, l’économie et le commerce passent aux mains des Anglais qui imposent tout naturellement leur langue dans la désignation des établissements, les transactions, la vente des produits, la publicité et l’affichage, le service à la clientèle. L’anglais devient la langue du commerce. Quand s’amorce l’industrialisation, vers 1850, celle-ci est surtout lancée et dirigée par des anglophones, à même de disposer des capitaux accumulés grâce au commerce. Plus tard, les sociétés anglo-américaines prennent le relais, dirigées en général par des gestionnaires qui s’identifient très peu à la population de langue française et qui œuvrent dans l’intérêt des sièges sociaux étrangers, américains surtout. L’anglais est la langue de la direction, le français celle de l’exécution et une zone de bilinguisme fait le pont entre ces deux unilinguismes. La structure des salaires reproduit cette division des tâches : les hauts salaires pour les cadres supérieurs et intermédiaires qui utilisent l’anglais, les bas salaires pour les travailleurs francophones et des salaires moyens pour les cadres intermédiaires. La cooptation favorise très naturellement le recrutement d’anglophones pour les postes supérieurs alors que les postes intermédiaires sont souvent confiés à des francophones bilingues de manière à faciliter la direction du personnel d’exécution. L’anglais devient la langue de travail. Sous cette double influence, la population de langue française sera fortement anglicisée et surtout, elle intégrera profondément, dans son subconscient collectif, la conviction que l’anglais est la langue indispensable, la vraie langue de promotion socioéconomique.

Le volet économique de la législation linguistique québécoise est conçu et arrêté pour contrer ces tendances lourdes.

La mesure la plus structurante, parce qu’elle touche la majorité des travailleurs du Québec, est la généralisation de l’emploi du français comme langue de travail. Par rapport à la situation antérieure décrite par la Commission Gendron, cette disposition provoque un changement social radical dans la gestion des entreprises, avec la résistance que suscite tout changement, qui introduit le français dans la haute direction, restreint l’emploi de l’anglais aux circonstances de nécessité et modifie le vocabulaire de gestion en faveur des termes français, en lieu et place des mots anglais ou des anglicismes.

La Charte de la langue française définit (article 141) la notion de français, langue de travail, par un ensemble de traits : la connaissance du français par tout le personnel, y compris par les dirigeants, l’utilisation du français au travail et dans les communications internes de l’entreprise, l’utilisation du français dans les documents de travail, l’utilisation du français dans les communications avec l’Administration, la clientèle, les fournisseurs, le public et les actionnaires, l’utilisation de la terminologie française, l’utilisation du français dans l’affichage public et la publicité commerciale, une politique d’embauche, de promotion et de mutation appropriée, l’utilisation du français dans les technologies de l’information. Toute entreprise de 50 employés et plus doit (article 139) vérifier si la situation du français respecte les dispositions de l’article 141. Si c’est le cas, l’Office québécois de la langue française lui délivre un certificat de francisation; dans le cas contraire, l’entreprise doit adopter (article 140) les mesures nécessaires pour s’y conformer et les soumettre à l’Office pour approbation et suivi. Un certificat de francisation lui est accordé lorsque la situation du français s’est généralisée (article 145). Enfin, toute entreprise qui détient un certificat de francisation doit (article 146) veiller à ce que l’emploi du français s’y maintienne et remettre à l’Office, tous les trois ans, un rapport pour le démontrer.

La législation linguistique impose la présence obligatoire du français, sans exclure celle d’autres langues, dans tous les textes relatifs au commerce des produits de consommation courante (article 51), y compris (article 52) les catalogues, brochures, dépliants, logiciels, ludiciels et systèmes d’exploitation (article 52.1), dans les contrats d’adhésion et les contrats où figurent des clauses-types imprimées (article 55). Elle garantit le droit d’être informé et servi en français (article 5). Elle impose

aux membres des différentes branches professionnelles une connaissance du français appropriée à l’exercice de leur profession (article 35). Par ces mesures, le législateur entend protéger les consommateurs de langue française et favoriser l’identification, en français, des multiples produits disponibles sur le marché.

Enfin, le volet économique de la législation impose la nette prédominance du français dans l’affichage public (article 58), notion introduite depuis que la Cour suprê-me a jugé inconstitutionnelle l’obligation d’afficher uniquement en français selon la disposition initiale de la Charte de la langue française de 1977. Dans le même esprit, les raisons sociales doivent être en langue française (article 63), quoique plusieurs entreprises aient trouvé le moyen de contourner cette disposition en utilisant comme raison sociale une marque déposée, dont l’emploi est protégé par les conventions commerciales internationales. L’objectif est de donner au paysage commercial du Québec un visage qui reflète le caractère français de ce pays.

Ces mesures ont profondément modifié le Québec. La langue française est devenue indispensable au succès personnel de tous les citoyens, quelle que soit leur langue maternelle. Les écarts de revenus entre anglophones et francophones ont disparu (voir le Rapport interministériel, pp. 68-71). Le français est présent dans toutes les activités économiques. La connaissance du français s’est généralisée dans l’ensemble de la population et n’est plus aujourd’hui la langue des seuls francophones de souche.

Entre-temps, la structure économique du Québec s’est modifiée et est aujourd’hui différente de celle dont l’analyse avait servi de base à la définition de la politique linguistique au début des années 1970. Quelques traits résument cette évolution et ses effets sur l’application des mesures du volet économique de la législation linguistique. Les entreprises situées au Québec sont de plus en plus intégrées dans des réseaux multinationaux, souvent, sous l’effet de la concentration, dans de grandes entreprises internationales dont les sièges sociaux sont à l’étranger. Une grande proportion des échanges économiques du Québec s’effectue avec les États-Unis voisins, que l’accord de libre échange nord-américain a stimulés. La fréquence des communications externes des entreprises, généralement en langue anglaise, a considérablement augmenté, de même qu’a augmenté le nombre de personnes en contact avec l’extérieur, surtout à cause des nouveaux procédés de communication, courriel et télécopie. L’économie du Québec est devenue, comme dans les autres pays développés, de plus en plus une économie de service et de moins en moins une économie de transformation, à cause du coût de la main-d’œuvre. S’en est suivie une augmentation considérable de l’emploi de la langue anglaise pour servir la clientèle de cette langue. Enfin, l’importance stratégique des connaissances et de la documentation s’est accrue, largement disponible en anglais seulement, tout

particulièrement sur Internet, devenu la source première de l’information. La pres-sion de l’anglais sur le français se maintient donc. Elle s’accroît même, du fait du rôle de l’anglais comme langue internationale du commerce et des affaires, langue de la communication scientifique, langue de la diplomatie et des relations internationales. La politique linguistique demeure nécessaire pour la contenir et pour éviter de revenir à la situation de domination de l’anglais sur le territoire du Québec.

De plus, les Québécois sont conscients que tout affaiblissement de l’emploi du français sur le plan international, et tout particulièrement en Europe, aura de graves répercussions sur la politique linguistique québécoise. Certaines tendances les inquiètent. En France, les Québécois découvrent ou apprennent que des sociétés françaises utilisent l’anglais dans la haute direction, par exemple dans l’industrie aéronautique de Toulouse, et même l’imposent, comme l’a fait la société Renault, au risque de reproduire la dichotomie que le Québec avait connue avant les lois linguistiques, anglais dans la haute direction, français dans la production, et qu’il s’ensuive une baisse du prestige socio-économique du français. L’engouement actuel pour la langue anglaise en est la manifestation. A cela il convient d’ajouter les particularités d’un pays comme la Belgique, comme le rappelle le Rapport Larose (p. 162) : « A Bruxelles, la langue anglaise est de plus en plus présente dans la vie publique et l’environnement social en raison de son utilisation fréquente au sein des organismes internationaux qui s’y trouvent ou encore parce qu’elle est perçue comme une langue neutre comparativement au français et au flamand. »

Dans l’Union européenne, les règles régissant la libre circulation des personnes et des biens tendent à restreindre la légitimité de l’imposition de l’emploi d’une langue nationale dans la commercialisation des biens, dans l’affichage, comme langue de travail dans les entreprises. La multiplication des langues des pays membres met sérieusement à mal le principe du plurilinguisme de l’Union et le recours à l’anglais comme langue commune se généralise. L’indifférence, voire l’insou-ciance des Français choquent les Québécois, parce qu’ils savent d’expérience que ce n’est qu’à long terme que la prédominance de l’anglais affectera la situation de la langue française et qu’il sera alors beaucoup plus difficile de réagir, ou trop tard.

Les mots clés de la politique linguistique

La langue anglaise demeure donc, au Québec, une langue nécessaire, comme le découvrent les immigrants de langue française confrontés à la réalité du monde du travail ou les étudiants francophones qui doivent consulter une documentation de plus en plus en langue anglaise au fil de la progression de leurs études. De ce point

de vue, la situation du Québec ressemble davantage à celle de la Catalogne qu’à

celle de la France ou de la Communauté française de Belgique. Ni en Catalogne, ni au Québec, la politique linguistique n’a pour objet d’instaurer une zone d’unilinguisme, mais bien de créer un environnement social où le français, comme le catalan en Catalogne, soit une langue prédominante, d’une part, et, d’autre part, au Québec, de favoriser l’intégration des immigrants à la communauté de langue française.

D’où deux mots clés dans le débat linguistique au Québec, langue commune, avec, en arrière-plan, inspiré de la situation du français en Amérique du Nord, un mot ambigu et employé à toutes les sauces, bilinguisme, danger pour les uns, obsession pour les autres, mais compétence devenue obligatoire pour les tenants des deux camps.

La langue commune

Depuis les travaux et le rapport de la Commission Gendron, la réhabilitation du français comme langue commune du Québec est l’objectif fondamental de la politique linguistique. Toutes les dispositions de la Charte de la langue française et toutes les décisions arrêtées par les ministères, notamment le ministère de l’Éducation et celui des Relations avec les citoyens et de l’immigration, vont dans ce sens. Ainsi s’est définie une stratégie globale qui a profondément modifié le rapport des langues en faveur du français. Nous en avons précédemment esquissé le volet économique, en décrivant les mesures prises pour contrebalancer la concurrence de l’anglais. D’autres le complètent, pour créer un environnement où le français soit la langue habituelle et normale des institutions québécoises et la langue des communications publiques.

La Charte de la langue française entend favoriser la généralisation du français en déclarant le français seule langue officielle (article 1), donc, en rejetant le bilinguisme institutionnel à la manière de celui du Canada ou du Nouveau-Brunswick. Le français devient de ce fait la langue des communications publiques (la langue des échanges interpersonnels demeure libre de toute contrainte et dépend uniquement du choix des interlocuteurs), la langue habituelle du fonctionnement de l’État, langue de travail, langue des lois et règlements, des formulaires et publications d’information, langue des services aux citoyens, langue d’intégration des immigrants, enfants et adultes. Cependant, la dynamique politique du Québec rend impossible l’unilinguisme de l’État. Nous sommes ici dans un domaine où le souci du respect des minorités entraîne des compromis. Le Québec tente, en effet, de concilier la pratique d’une langue d’État avec le droit des anglophones, citoyens à part entière quoique membres de la seule minorité du Québec selon la convention internationale, à communiquer dans leur langue avec l’État et d’en recevoir services et

documents en cette langue. Mais comment ne pas traiter de la même manière les membres des groupes de citoyens issus de l’immigration, surtout dans des domaines aussi vitaux que la santé et la sécurité? La multiplicité des langues introduites par l’immigration est telle que les services gouvernementaux ou privés ont tendance à n’être offerts que dans deux langues, le français et l’anglais, à la demande de la personne et sa simple déclaration d’être de l’une ou de l’autre langue. L’affirmation du français, langue commune, se heurte à cette contrainte de la démocratie moderne issue des Chartes des droits de la personne, québécoise ou canadienne. Ainsi se rapproche-t-on, de facto, de la politique des langues officielles du gouvernement fédéral. D’autre part, à cause de ces chartes, les minorités ont le droit de maintenir, sans entraves, leurs langues et leurs cultures, le gouvernement a le devoir de leur en laisser les moyens, de même que les membres de ces groupes ont des devoirs envers la société. Ces droits et devoirs des uns et des autres constituent un contrat social, base de la participation harmonieuse de chaque individu à la communauté des citoyens. L’assimilation ne peut être un objectif politique pour aucun gouvernement, mais doit demeurer une décision strictement personnelle.

À l’égard de la langue commune, le ministère de l’Éducation joue un rôle d’une importance stratégique de premier plan.

L’existence d’un double système d’enseignement, l’un en langue française, l’autre en langue anglaise, garanti par la Constitution du Canada depuis la Confédération (1867), rend plus difficile, et peut même compromettre, la possibilité de faire de l’École le lieu de l’apprentissage de la citoyenneté. L’école française est universelle (article 72), l’école anglaise réservée aux seuls enfants dont le père ou la mère est citoyen canadien et a reçu un enseignement primaire en anglais au Canada, à condition que l’un des parents en fasse la demande (article 73). Cette disposition est une source de récriminations et son application est sans cesse contestée devant les tribunaux. La Cour suprême (juridiction suprême de l’ordre judiciaire au Canada) est actuellement saisie de deux causes de ce genre. Si les décisions (mars 2003) confirment la validité de la loi, la Cour suprême mettra un terme définitif à cette saga juridique, Dans le cas contraire, une nouvelle crise linguistique s’enclenchera.

Chaque système fait surtout la promotion d’une culture et d’une vision particulière de la situation de cette communauté linguistique dans la société globale. L’enseignement de l’histoire devient alors problématique, l’intention d’une citoyenneté partagée exigeant que soient relativisés les traumatismes anciens provoqués par la Défaite pour les uns, par la Conquête pour les autres et par les événements qui ont suivi, par exemple la rébellion des Patriotes ou l’incendie du parle- ment du Canada, alors à Montréal, par des émeutiers anglais. L’Europe connaît ce

type de dilemme à cause des nombreuses guerres qu’elle a connues. Le lien est

alors rompu entre le passé, le présent et l’avenir. L’élève demeure enfermé dans son présent, de francophone ou d’anglophone, à la merci des préjugés de son milieu.

D’autre part, l’école québécoise, tout comme celle des pays d’Europe, est un lieu et un moyen d’intégration pour tous les enfants d’immigrants. Elle doit, ou devrait, initier les enfants à la vie en société et mettre l’accent sur la ressemblance, sur ce que partagent les citoyens d’un même État. Ce n’est pas facile pour l’école québécoise. Le subconscient judéo-chrétien des francophones et des anglophones, amalgame de charité et de culpabilité, pousse à la tolérance de la différence. Cette tendance est confortée par la politique du multiculturalisme du gouvernement canadien, qui encourage et légitime chaque communauté d’immigration à réclamer « ses » droits, par exemple le port d’un poignard, d’un turban ou d’un voile, ou un local pour la prière, alors que l’école n’est plus, du moins en principe, confessionnelle, mais laïque.

L’école québécoise assume mal l’enseignement du français, langue maternelle ou langue d’enseignement pour les enfants issus de l’immigration. L’école est avant tout le lieu du transfert des connaissances, l’autorité du maître réside dans son savoir et sa compétence à le transmettre et non dans sa capacité à maintenir la discipline ou son aptitude à jouer le rôle de psychologue amateur. Acquérir des connaissances demande un effort pour l’élève et une vérification de cette acquisition de la part du personnel enseignant. On le fait très bien pour les sciences et les mathématiques. Pourquoi n’en est-il pas de même pour la langue? L’enfant a appris par imitation la langue parlée de son milieu. L’école n’a pas pour mission de poursuivre cet apprentissage spontané, mais bien de le structurer par la connaissance du système de la langue et des règles sociales qui en régissent l’emploi, de faire prendre conscience à l’enfant qu’il existe une norme sociale du bon usage par rapport à laquelle les autres registres, y compris le sien, se situent et prennent leur valeur, d’ajouter à la langue parlée la langue écrite, la lecture, la rédaction, l’orthographe.

Sous prétexte de ne pas brimer la spontanéité de l’élève, on évite de lui imposer trop explicitement la contrainte des règles dont on soutient qu’il les apprendra par intuition et déduction, un peu à la manière dont il a appris celles de la langue parlée. Le résultat de cette pédagogie n’a guère été probant. Les nouveaux programmes du ministère de l’Éducation remettent l’accent sur l’enseignement de la grammaire et de l’orthographe. Il faudra attendre encore quelques années les résultats de cette énième réforme. Des générations d’élèves ont déjà été sacrifiées sur

l’autel des réformes. Par contre, reste entière, pour le Québec, la question du contrôle des connaissances, surtout la manière d’éviter que l’ignorance ne se transmette et ne s’accumule d’un niveau ou d’un cycle à l’autre (voir le Rapport Larose, p. 41), malgré un enseignement de rattrapage instauré tout au long du cursus jusqu’à l’Université, coûteux et surtout frustrant pour tous.

L’enseignement du français, langue seconde, dans les écoles de langue anglaise se poursuit tout au long de la scolarité obligatoire. Il se concentre fortement sur la langue elle-même et néglige la culture française du Québec, dont elle est pourtant le moyen d’expression, au point de porter un regard très négatif sur la langue québécoise elle-même, au profit du parisian french. Cette attitude se reflète dans le choix des enseignants. De plus, il privilégie la langue parlée et néglige la langue écrite, avec le résultat que les jeunes anglophones sont mal préparés à s’intégrer au monde du travail devenu largement de langue française, ce qui les pousse à chercher des emplois ailleurs, au Canada anglais ou aux États-Unis.

Le partage d’une citoyenneté commune est encore aujourd’hui du domaine du rêve, tout au plus le thème de déclarations dans les grandes circonstances. Ce n’est certainement pas une préoccupation personnelle, ni un objectif commun.

Ces questions sont à la base de la promotion de la langue officielle, une langue qui assure la communication avec tous les autres francophones du monde et qui est l’instrument efficace du succès personnel.

Des mesures particulières concernent les immigrants. Les enfants de ces familles ont l’obligation de fréquenter l’école française, même s’ils sont originaires d’un pays plus ou moins de langue anglaise. S’ils sont d’âge scolaire à leur arrivée, ils sont orientés vers des classes d’accueil dont l’objectif pédagogique principal est de leur donner rapidement une connaissance du français suffisante pour intégrer les classes régulières. Par contre, le ministère de l’Éducation assume, à la demande des parents, l’enseignement des langues d’origine, surtout sous leur forme écrite, à la fois pour permettre aux enfants l’accès à leurs cultures, mais aussi pour augmenter le plurilinguisme au sein de la société. Pour les adultes, le ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration offre des programmes de formation linguistique dans le but de faciliter leur intégration à la société et au marché du travail.

Le bilinguisme

Comme le rapport entre le français et l’anglais a été, et reste toujours, l’élément central de la politique linguistique au Québec, il est devenu nécessaire de préciser ce qu’on entend par bilinguisme, d’autant que ce terme était, et est toujours utilisé sans que, le plus souvent, on sache ce qu’il recouvre comme notion et réalité. Ainsi

se sont dégagés peu à peu et précisés trois états du bilinguisme : le bilinguisme individuel, fonctionnel et institutionnel. Ces distinctions sont toujours pertinentes et de portée universelle.

Le bilinguisme (ou le plurilinguisme) est institutionnel lorsqu’un gouvernement, une organisation ou une entreprise admet que plusieurs langues partagent le même statut de langues officielles et/ou de langue de travail. D’une manière générale, on constate alors qu’une langue tend toujours à être plus employée que l’autre (ou les autres), le plus souvent par commodité, rompant ainsi, dans les faits, l’égalité statutaire présumée des langues. Ainsi, au Canada, on constate que les ministères et organismes qui relèvent de l’autorité du gouvernement fédéral (seul domaine d’application de la politique des langues officielles) ou du gouvernement du Nouveau-Brunswick (seule province à s’être déclarée officiellement bilingue anglais/français) fonctionnent très généralement en anglais. Pour travailler ou pour obtenir des services en langue française, les francophones doivent les réclamer, rompre la belle unanimité de l’anglais, et, souvent, en subir les conséquences. Dans la réalité de la vie quotidienne d’une organisation, il semble bien qu’il soit très difficile, pour ne pas dire impossible, de maintenir l’égalité effective des langues.

Le bilinguisme est fonctionnel lorsque l’emploi d’une langue est requis pour l’exercice d’une fonction. En politique linguistique québécoise, cette notion permet de restreindre l’emploi de l’anglais, donc, son exigibilité, aux seules fonctions où ce soit nécessaire tout en posant le français comme langue normale de travail. L’évolution actuelle de l’économie multiplie les fonctions où une ou plusieurs autres langues sont employées en plus de la langue de travail habituelle. Les personnes bilingues ou plurilingues sont ainsi favorisées à l’embauche, ce qui conforte l’anglais dans son statut de langue indispensable.

Le bilinguisme individuel est le fait d’une personne qui acquiert la connaissance d’une autre langue pour des motifs fort variables : découvrir une autre culture, accéder à la documentation en cette langue, notamment aujourd’hui sur Internet, ou se préparer à la réalité contemporaine du monde du travail, la connaissance de la langue seconde servant de point de départ à la pratique du bilinguisme fonctionnel. La distinction entre bilinguisme individuel et fonctionnel permet qu’une politique linguistique puisse sans contradiction accorder à une seule langue le statut de langue officielle et promouvoir l’apprentissage d’autres langues, par exemple à l’école, comme matière obligatoire. En principe, à la fin des études secondaires, tout adolescent québécois devrait posséder une bonne connaissance du français ou de l’anglais comme langues secondes (ou tierce, dans le cas des autochtones et des allophones).

Ces distinctions ne sont plus contestées, même si l’on continue allègrement à parler de bilinguisme alors qu’on a en tête, le plus souvent, le seul bilinguisme individuel.

Le débat porte surtout sur la manière de faire acquérir aux élèves une réelle compétence en langue seconde, parlée et écrite. Deux opinions s’affrontent depuis des décennies. Les uns soutiennent que plus on est jeune, plus on apprend rapidement et facilement une langue étrangère, les autres que ce n’est pas l’âge du début de l’apprentissage qui est le plus pertinent, mais la concentration de l’exposition à la langue étrangère selon un enseignement intensif ou par immersion. Tous s’accordent cependant pour réclamer que cet enseignement soit confié à des spécialistes de la pédagogie des langues étrangères parce qu’il n’est pas certain que toutes les institutrices ou tous les instituteurs aient une connaissance suffisante de l’anglais ou du français pour l’enseigner. À l’appui de l’une ou de l’autre opinion, chacun cite ses experts et évoque des expériences scolaires, au pays même ou dans d’autres pays. Ce débat semble devoir durer sans fin, aussi bien entre spécialistes, chacun réagissant selon l’angle de sa spécialité (neurologues, psychologues, linguistes, pédagogues) qu’entre politiciens, très sensibles aux demandes des parents et aux critiques des jeunes adultes se heurtant, au sortir de l’école, aux exigences du monde du travail.

Un avenir incertain

On comprend mieux pourquoi le français au Québec, langue dynamique, inventive, affirmée, vit toujours dangereusement. Non pas qu’elle soit menacée de disparaître, pas plus qu’en France ou en Belgique, mais qu’elle risque de se réduire aux seuls domaines de la vie communautaire, laissant à une autre langue les domaines de prestige où se joue le succès personnel, par l’accès aux hautes fonctions administratives, et où se crée le monde de demain, en sciences de pointe et dans les laboratoires de recherche et de développement. Au Québec, elle serait menacée en plus d’une lente et insidieuse créolisation dont on observait déjà les symptômes au milieu du siècle dernier et dont les anglicismes qui émaillent le français populaire québécois sont les traces encore visibles et audibles. Ce destin n’est pas souhaitable pour le français, ni au Québec, ni en Europe, ni comme langue d’ouverture proposée à nos frères africains et maghrébins, ni aux étrangers qui y voient encore une grande langue de civilisation.

Nous avons évoqué les principaux éléments de l’ingénierie linguistique mise en œuvre par les Québécois pour promouvoir et maintenir vivante et dynamique la langue française. Le redressement de sa situation au cours des trente dernières années en confirme l’efficacité.

Faut-il en conclure que la langue française – et son avenir – est définitivement hors de danger? Ou alors, posons la question sous un autre angle : la politique linguistique sur laquelle se fonde cet avenir est-elle à l’abri d’un démantèlement? La réponse est non dans les deux cas.

L’état actuel de la politique et de la législation linguistiques est un compromis, un point d’équilibre. Il a été façonné par les gouvernements successifs en réponse, d’une part, aux tensions entre les réclamations divergentes des groupes de citoyens et, d’autre part, aux décisions rendues par la Cour suprême du Canada à la suite de la contestation de dispositions de la Charte de la langue française, soit au nom de la Constitution du Canada, soit des Chartes des droits.

Ce compromis satisfait aujourd’hui la très grande majorité de la population, comme les audiences publiques de la Commission des États généraux ont permis de le constater. Cependant, un rien peut déclencher un nouveau psychodrame linguistique. Le Parti québécois, considéré à bon droit comme le meilleur champion de la langue française, vient de perdre le pouvoir au profit du Parti libéral, qui s’est engagé à respecter l’équilibre actuel, sans plus. Cependant, dès la formation du premier Conseil des ministres, personne n’a été explicitement nommé responsable de l’application de la Charte de la langue française, en rupture avec la coutume. Est-ce là l’annonce que, pour ce gouvernement, la politique linguistique est considérée comme un dossier secondaire, plutôt embarrassant, qu’il vaut mieux passer sous silence? Personne ne sait comment ce gouvernement réagira à la première crise linguistique, poussé par son électorat largement anglophone à de nouveaux assouplissements de la législation auxquels la plus grande partie de l’opinion publique francophone s’opposerait, mais qu’une autre partie accepterait par lassitude des querelles ou par « réalisme », autre manière de plier devant la pression de la langue anglaise.

Dans une société démocratique, aucune législation, aucune politique n’est jamais définitive. Tout bouge, tout est plastique, en tension constante. Le dossier linguistique également.

Bibliographie

Réflexions sur la stratégie des pays membres de la francophonie face au plurilinguisme

Mon intention est de mettre en relief le fait que les pays membres de la Francophonie sont dans des situations très différentes face au plurilinguisme, surtout quand il s’agit du plurilinguisme en langues européennes des organisations supranationales.

Je tenterai donc, dans le premier volet de mes propos, de déterminer les traits qui m’apparaissent caractériser les pays dits francophones par rapport au plurilinguisme, lorsqu’on les replace dans les grands ensembles géolinguistiques auxquels ils appartiennent. Ce qui m’amènera à situer le plurilinguisme et la place que le français y occupe dans les contextes suivants : le plurilinguisme dans les Amériques, le plurilinguisme en Europe, le plurilinguisme dans les pays arabes et, enfin, le plurilinguisme dans les pays africains. Comme les pays d’Asie ne me sont pas familiers, je me suis permis de consulter mes collègues qui les connaissent pour au moins fournir quelques données sur la situation du français dans cette immense région et sur les tendances du multilinguisme dans cet espace de la Francophonie.

On constatera alors que le terme plurilinguisme risque, dans nos discussions, de se restreindre au seul cas des langues européennes dans les organisations supranationales, alors qu’il recouvre également des situations vécues par des pays membres de la Francophonie où s’utilisent d’autres langues. La Francophonie pourrait donc adopter des stratégies différentes à l’égard du plurilinguisme selon qu’on se préoccupe de maintenir et de promouvoir l’usage de la langue française dans les organisations supranationales du type Union européenne ou internationales du type ONU ou selon qu’on analyse tous les cas de plurilinguisme qui existent en francophonie et où la langue française est impliquée. Nous aborderons ce point dans la seconde partie de cet exposé.

Dernière remarque d’introduction. Le syntagme langue nationale désigne, le plus souvent, la langue commune d’un pays, qu’elle soit officielle ou pas : ainsi, le français est la langue nationale et la langue officielle de la France alors que l’anglais est la langue nationale des États-Unis sans en être la langue officielle. Mais langue nationale s’oppose à langue officielle dans beaucoup de pays africains. Dans un texte de portée générale, il y a donc risque d’ambiguïté. Dans cet exposé, le contexte d’utilisation est donc important.

Le plurilinguisme dans les Amériques

La découverte de l’Amérique par les Européens a introduit quatre langues européennes dans le Nouveau-Monde : l’anglais, l’espagnol, le portugais et le français. La langue française est très minoritaire : elle représente à peine 2 % de l’ensemble de la population des Amériques et ses locuteurs sont fortement concentrés au nord-est du continent, au Québec, au Nouveau-Brunswick, en Ontario, avec des poches de locuteurs peu nombreux dans les autres provinces du Canada.

Les langues européennes d’Amérique sont entrées en contact avec les langues des populations autochtones, contact plus ou moins brutal selon les lieux mais toujours inspiré de l’idéologie du conquérant ou du colonisateur. D’où, aujourd’hui, une grande difficulté à intégrer les populations et les langues autochtones dans l’organisation des pays américains. L’ouvrage publié par le Conseil de la langue française sous le titre Les langues autochtones du Québec (1992), qui décrit fort bien la situation des langues autochtones en soi et par rapport à la langue française et à la langue anglaise, examine, dans son dernier chapitre, les conditions d’une possible intégration des langues autochtones dans l’aménagement linguistique du Québec. Il y a là des réflexions qui pourraient s’appliquer à bien d’autres pays américains.

Les langues européennes introduites en Amérique sont devenues des variantes de la langue mère, à la suite de la rupture de la communauté de destin, causée par l’éloignement, la composition de la population, la nécessité d’exprimer des réalités nouvelles, la créativité linguistique de leurs locuteurs, les changements d’allégeance politique à la suite des guerres et les contacts linguistiques qui en ont découlé, l’immigration constante de personnes en provenance de tous les continents et d’un grand nombre de pays, donc de langues multiples, occasions d’emprunts culturels et linguistiques qui ont façonné chaque pays d’Amérique. Ces variantes américaines sont toujours en relation avec la variante européenne correspondante, relation à la fois harmonieuse et plus ou moins conflictuelle.

Tous les pays d’Amérique sont donc, de facto, plurilingues et l’ensemble que forment les trois Amériques l’est également. Une stratégie du plurilinguisme en Amérique, à la fois dans chaque pays et pour les relations entre eux, comporte de nombreuses facettes, dont il est, ou sera, indispensable de tenir compte.

Sur le plan strictement linguistique, chaque pays d’Amérique doit concilier variation linguistique et maintien de l’intercommunication, d’une part, avec les autres pays américains de la même langue, dans le cas de l’espagnol et de l’anglais, par exemple, et, d’autre part, avec la langue mère européenne. Sur le plan strictement national, chaque pays doit chercher le point d’équilibre entre la prépondérance d’une langue commune et l’emploi des langues d’immigration, dont le poids social varie selon le nombre de locuteurs d’une même langue. Le cas de l’anglais par rapport à l’espagnol aux États-Unis est un bel exemple de ce problème.

D’un tout autre point de vue, on observe que les attitudes à l’égard du plurilinguisme varient beaucoup d’un pays à l’autre, en général selon la relation qui est établie entre unité nationale et plurilinguisme. L’idéologie mise de l’avant par la Révolution française — une nation, une langue — est toujours d’actualité.

Je prends comme exemple le cas des États-Unis, où se vit assez mal la présence de l’espagnol à côté de l’anglais, qui remet en cause le pragmatisme du melting pot d’autrefois en faveur de l’anglais, seule langue du pays. Les signes d’une opposition de plus en plus marquée au plurilinguisme éventuel des États-Unis sont nombreux. On peut observer cette tendance dans l’actualité américaine. Plus de 23 États américains ont adopté, par voie de référendum, l’anglais comme seule langue officielle, dont la Californie (en 1986) et la Floride (en 1988), les deux États où la population de langue espagnole est la plus concentrée. Les discussions autour du statut de Porto Rico ont permis à beaucoup d’Américains parmi les plus influents d’exprimer leur opposition à toute forme de bilinguisme anglais/espagnol, encore plus à son officialisation. Le Canada est souvent cité comme le meilleur exemple des dangers que fait courir le bilinguisme à un pays, puisqu’il n’a pas mis fin à la tentation de la sécession chez les Québécois, mais qu’au contraire, il l’a stimulée. La politique du Québec en faveur de la langue française, dans le but de circonscrire les domaines et les circonstances d’usage de la langue anglaise, autre manière d’aménager le bilinguisme, est considérée comme une attaque contre l’anglais, contre leur propre langue, sans même prendre en compte que cette politique puisse être fondée sur des motifs valables, notamment le fait que la langue française est la langue maternelle de 80 % des citoyens québécois et que, d’autre part, la pression de l’anglais, langue majoritaire au Canada et aux États-Unis, compromet la persistance au Québec de sa langue et de la culture qu’elle exprime. Dans les discussions relatives à l’intégration économique et politique des Amériques, prévue pour 2005, ces attitudes influenceront certainement la position des États-Unis face à un éventuel plurilinguisme des institutions supranationales, face également à l’idée de tenir compte des autres langues nationales dans les relations qui en découleront, notamment les relations économiques. Et ce d’autant plus que le gouvernement américain n’a jamais caché qu’il considérait comme un gaspillage d’argent et une perte d’efficacité le plurilinguisme de l’ONU et des organismes qui en découlent.

Enfin, les chances que la langue française soit prise en considération dans un éventuel plurilinguisme des Amériques sont à la fois bonnes et mauvaises. Sur le plan strictement démographique, le français ne pèse pas lourd : c’est le handicap le plus évident et le plus facile à exploiter. Par contre, le français est l’une des langues officielles du Canada et la langue officielle du Québec, donc une langue soutenue par un statut politique explicite. Mais le français est surtout une langue de grande diffusion qui peut servir de pont, comme les trois autres langues européennes d’Amérique, avec l’Europe et l’Afrique, notamment en commerce international.

Le plurilinguisme en Europe

L’Europe est plurilingue au travers de toute son histoire. Mais il s’agit d’un plurilinguisme de voisinage, avec des cousinages entre grandes familles de langues, langues germaniques, langues latines, langues slaves, dont découlent des cooptations plus spontanées dans la pratique du bilinguisme, beaucoup plus fréquent que le plurilinguisme.

L’Europe est le berceau des langues d’Amérique. Certaines langues européennes se sont étendues aussi, à d’autres époques, sur d’autres continents, en Afrique surtout, mais aussi ailleurs, tout particulièrement dans le cas de l’anglais au moment où le soleil ne se couchait pas sur l’Empire. On note cependant que la relation des langues mères européennes avec leurs rejetons n’est pas toujours harmonieuse et que les variantes américaines ne sont pas toujours bien perçues, encore moins facilement acceptées par les locuteurs européens, qui se gaussent souvent de l’accent et des initiatives lexicales de leurs lointains descendants. On retrouve ici la contrepartie d’une observation déjà notée au sujet des Amériques.

Dans tous les pays européens, la première langue étrangère enseignée est l’anglais. Dans les pays anglotropes, cette situation favorise la pratique du bilinguisme avec la langue anglaise, qui semble suffisant, même dans les pays de langue latine. Ce fait ajoute au poids de l’anglais en Europe, déjà considérable lorsque s’additionne à l’anglais du partenaire britannique l’anglo-américain des États-Unis, diffusé par une économie, un mode de vie, des produits culturels, en somme par la fascination des États-Unis, même en France.

Depuis son origine, la communauté européenne se construit  sur le plan économique, dont le symbole et l’achèvement est une monnaie unique, l’euro, et sur le plan politique depuis peu. Les instances de l’Europe, que ce soit l’Union européenne ou le Conseil de l’Europe, prennent très peu en considération les aspects linguistiques des diverses dispositions qu’elles adoptent, notamment en ce qui concerne la libre circulation des personnes et des biens. La mise en place de l’ALÉNA entre le Canada, les États-Unis et le Mexique a donné lieu aux mêmes pratiques et il est à prévoir que dans le cadre de l’intégration des Amériques, on sera aussi tenté d’évacuer l’aspect linguistique.

Or, plusieurs pays d’Europe se sont dotés de politiques linguistiques. Les raisons d’être qui les inspirent sont au moins de trois ordres, qui peuvent d’ailleurs fort bien se combiner. Premier motif observable : définir le ou les statuts des langues présentes sur le territoire national et aménager leur mode de coexistence. De cet objectif découlent des politiques très variées selon qu’il s’agit de la Suisse, de la Belgique, de la Catalogne ou de l’Euskadi. Ce même motif légitime également les revendications en faveur des langues minoritaires, par exemple dans le cas du breton, de l’alsacien, du basque en France ou du français en Italie. Deuxième motif : rétablir le statut et l’usage d’une langue après un contact prolongé avec une langue étrangère, en général au terme d’une situation de dépendance politique. C’est, aujourd’hui, la préoccupation des pays baltes face à la langue russe, et c’est ce qui a inspiré la politique linguistique de la Catalogne. Ce fut la préoccupation de la Suède et de la Norvège face à la langue danoise. Dernier motif : encadrer la présence et l’emploi d’une langue étrangère sur le territoire national. C’est, par exemple, la visée principale de la législation linguistique adoptée par la France. Les politiques linguistiques nationales risquent fort d’être remises en cause par les décisions des instances européennes.

Le plurilinguisme dans les pays arabes

La situation sociolinguistique des pays arabes membres de la Francophonie se définit à la fois par rapport à la langue arabe et par rapport à la langue française et à la langue anglaise.

Dans chaque pays arabe, coexistent trois variantes de la langue arabe : la variété dialectale, caractéristique de chaque pays et qui est la vraie langue maternelle des arabophones, au sens de première langue apprise et encore comprise et utilisée; la variété classique, que l’on apprend à l’école (si on a la chance d’y aller) et dont le principal vecteur de maintien et de diffusion est le Coran; une variété intermédiaire, désignée souvent sous l’étiquette d’arabe moderne standard, langue des journaux, des affaires, d’intercommunication entre arabophones par-delà la variation dialectale.

La langue arabe est, ou tout au moins a été en contact, soit avec le français (en Mauritanie, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Lybie, en Égypte, au Liban), soit avec l’anglais (en Égypte, au Liban, dans les pays du Golfe, en Iran, etc.). Par ce biais, les pays arabes participent à la consolidation du statut de langue internationale, soit du français, soit de l’anglais. La tendance joue actuellement en faveur de l’anglais à cause surtout du plus grand nombre de pays arabes qui pratiquent l’anglais comme langue étrangère, mais aussi à cause de l’importance de la langue anglaise comme langue politique, économique et scientifique. Même les pays dits francophones ont tendance à diffuser la connaissance de l’anglais et à s’assurer que leurs futurs cadres économiques et scientifiques en acquièrent une parfaite connaissance, notamment en poursuivant des études universitaires dans des pays anglophones, de préférence aux États-Unis.

La mise à niveau de la langue arabe pour exprimer le monde contemporain est difficile. D’une part, les religieux de stricte observance prétendent que n’est arabe que ce qui figure dans le Coran.

Les linguistes, de leur côté, proposent de standardiser la langue arabe et d’enrichir son lexique et ses terminologies en puisant dans le fonds commun de la langue arabe tel qu’il est constitué par l’addition de tous les usages de la langue. Le problème de la norme d’un arabe moderne est donc complexe et toujours sans solution, ce qui rend difficile la nécessaire mise à niveau. D’autre part, la source des emprunts est double, source anglo-américaine et source française, ce qui complique énormément la normalisation des terminologies.

Enfin, l’arabisation, c’est-à-dire la généralisation de l’arabe dans tous les domaines de la vie publique, ne  fait pas consensus, même en Algérie où le processus est le plus avancé et jouit du soutien de la législation linguistique du gouvernement.

Comme on peut le percevoir par ces quelques notes, les pays arabes membres de la Francophonie ont une tout autre expérience du plurilinguisme. Le problème du plurilinguisme de l’Union européenne ou des Amériques n’est pas pour eux une préoccupation. Ils ont bien d’autres problèmes linguistiques à régler, plus préoccupants et plus immédiats.

Le plurilinguisme dans les pays africains

Promouvoir le plurilinguisme dans les pays africains est presque une absurdité. Ils sont tous largement plurilingues, c’est même leur principal problème, l’obstacle majeur à l’usage de leurs langues dans l’enseignement et la gestion du pays. Tous les Africains possèdent et utilisent plusieurs langues africaines et, en plus, une ou plusieurs langues européennes. Leur expérience du plurilinguisme est très concrète, beaucoup plus et mieux vécue que le plurilinguisme en Europe et, encore bien davantage qu’en Amérique. En Afrique subsaharienne, le vrai problème est de réduire le plurilinguisme, et non de l’augmenter.

L’emploi des langues africaines exige un travail de mise à niveau important et coûteux, soit pour les standardiser, soit pour les doter des terminologies nécessaires à la participation aux activités contemporaines. Ce travail est indispensable à l’usage de ces langues dans l’enseignement, l’administration publique, le commerce et les affaires.

La constitution de la plupart des pays africains, depuis les Indépendances, attribue à la langue française le statut de langue officielle et à certaines langues africaines le statut de langues nationales. Ce statut demeure symbolique dans la très grande majorité des cas. D’où une certaine forme de frustration et même de ressentiment au sein de la population africaine, qu’expriment souvent les intellectuels de toute tendance. Cette question est toujours latente en Afrique.

L’idée même de généraliser l’usage d’une langue africaine est loin de faire l’unanimité. Ou bien, on craint que ce soit une manière de s’isoler du reste du monde et donc d’avoir un niveau de vie inférieur et moins de chance de réussite, personnelle et collective. Ou bien, on craint de consolider ainsi le tribalisme et de compromettre l’émergence d’un sentiment d’appartenance à un pays au-delà de celle à un groupe particulier.

La langue française est, en Afrique, connue d’une petite élite, de ceux qui ont eu le privilège d’aller à l’école et de poursuivre leurs études. Elle est la langue de l’État, la langue du grand commerce et des affaires, la langue de communication avec les pays voisins et avec les autres pays de la Francophonie. Elle est donc la langue de la promotion sociale.

L’élite africaine est de plus en plus confrontée à la nécessité de connaître l’anglais, pour les mêmes raisons connues de nous tous. Le français ne suffit plus, tout comme il ne suffit plus aux locuteurs du français, langue maternelle. Si on ajoute à cela le fait que le français est la langue de l’ex-colonisateur et la langue des relations avec la France, principal partenaire politique et économique des pays africains membres de la Francophonie, on comprend que certains Africains, surtout dans les régions qui ont des frontières communes avec l’Afrique anglophone, puissent être tentés de faire l’économie du français comme langue étrangère. C’est une tendance que l’on observe surtout dans la région des Grands Lacs, par exemple.

Les pays africains sont probablement peu touchés par le problème du plurilinguisme qui nous préoccupe et qui concerne surtout les langues européennes et le comportement linguistique des organisations supranationales en voie d’installation en Europe et en Amérique. Cette remarque vaut aussi, dans une bonne mesure, pour les pays arabes. Leurs préoccupations sont nettement ailleurs et axées  sur le développement. La langue dans laquelle l’aide internationale leur parvient n’a aucune importance.

Le plurilinguisme en Asie

À partir des renseignements qui nous ont été fournis, nous pouvons esquisser quelques traits de la situation de la langue française dans les pays d’Asie où elle a eu naguère une certaine pénétration, soit selon ses relations avec les langues nationales de ces pays, soit par rapport à la concurrence où elle se trouve avec la langue anglaise comme langue européenne.

Au Viêt-nam, au Laos et au Cambodge, le français continue d’occuper une certaine place dans le domaine de l’enseignement ou dans le secteur culturel. Ces pays sont membres de la Francophonie. En conséquence, ils profitent de programmes de coopération dont l’objectif est de provoquer un certain regain d’intérêt pour le français, notamment l’institution de classes bilingues et le soutien d’instituts universitaires internationaux francophones, en informatique à Hanoi, en technologie à Phnom Penh, et en médecine tropicale à Vientiane. La chaîne de télévision TV5 est reçue dans la région.

Dans ces trois pays, la langue anglaise se développe rapidement et domine comme langue des affaires, surtout chez les jeunes.

Au Japon, l’étude du français arrive au troisième rang parmi les langues étrangères apprises, après l’anglais et l’allemand. Ce sont surtout les femmes qui s’intéressent à la langue française, parce que cette langue est synonyme de raffinement culturel, vestimentaire et culinaire. Les hommes préfèrent l’anglais pour son caractère utilitaire qui leur servira pendant toute leur vie professionnelle. Pour eux, le français est une langue de salon plutôt qu’un outil de communication servant au commerce, aux relations internationales ou aux échanges scientifiques. D’ailleurs, les sociétés françaises font leurs affaires en anglais au Japon, sauf dans les produits de luxe, les parfums par exemple, plutôt que d’utiliser la langue japonaise, la langue de leurs clients, ce qui serait une bonne stratégie commerciale.

Au fur et à mesure que s’intensifie et se normalise la relation du Japon avec la Chine, la langue chinoise progresse rapidement au Japon, au détriment du français et encore davantage de l’allemand. La connaissance du chinois devient de plus en plus nécessaire pour faire des affaires ou obtenir un emploi.

Depuis une vingtaine d’années, la Chine effectue un virage vers l’économie de marché et l’anglais est la langue à la mode. La langue française n’y a pour ainsi dire pas de place. La même situation se retrouve en Corée où les langues secondes de premier plan sont l’anglais et le japonais. La connaissance du français se confine aux milieux intellectuels et diplomatiques.

En Asie du Sud-Est, entres autres les Philippines, Singapour, la Malaisie, l’Indonésie, la Thaïlande et Brunei, la langue française est de peu d’importance. Elle est pratiquée par les intellectuels et les diplomates qui ont eu l’occasion d’être en poste dans des pays francophones. La langue occidentale parlée est l’anglais dans les milieux d’affaires et universitaires ou les milieux gouvernementaux.

Pour l’ensemble des pays asiatiques, on observe donc que la langue française a été complètement mise de côté au profit de l’anglais. De façon générale, la langue française continue d’être parlée et comprise par l’élite intellectuelle de ces pays et par un petit nombre de diplomates. Le réseau Internet augmente évidemment la diffusion et l’importance de la langue anglaise.

Pour un plurilinguisme en francophonie

Sur cette toile de fond, comment peut-on envisager une stratégie du plurilinguisme en francophonie? Ce sera l’objet du second volet de cet exposé.

Depuis sa création, la Francophonie met en relation deux mondes, celui des pays dits développés et celui des pays en voie de développement, dans une grande intention et un généreux projet de solidarité. Un postulat tacite veut que les programmes de la Francophonie soient surtout Nord-Sud ou Sud-Sud, les pays du nord étant considérés comme suffisamment riches et organisés pour financer et prendre en mains leurs propres besoins de coopération. Sauf que le cadre et les moyens de la coopération Nord-Nord découlent de programmes bilatéraux, ce qui rend plus difficiles la concertation et l’action commune multilatérale, comme on le voit bien, par exemple, dans le cas précis du traitement informatique de la langue française.

Chaque fois qu’on aborde une question sous l’angle francophone, il faut tenir compte de cet état de fait. Il y aurait donc deux manières d’aborder le plurilinguisme : comme stratégie de la Francophonie ou comme stratégie des seuls pays développés aux prises avec les conséquences linguistiques de la mondialisation. Les deux stratégies ont des éléments communs mais aussi des préoccupations distinctes. Les notes qui suivent souffrent, pour ainsi dire, de la difficulté de concilier ces deux perspectives. Nous nous trouvons exactement dans la même situation que lorsque les pays du Nord ont proposé aux membres de la Francophonie, lors du sommet de Québec, de se définir des objectifs et une stratégie dans le domaine des industries de la langue, qui sont aujourd’hui à la base des nouvelles technologies de l’information. L’idée a d’abord été rejetée et a mis beaucoup de temps à faire son chemin.

Une stratégie « francophone » doit se concevoir et intégrer les autres langues qui sont en cause dans les diverses situations auxquelles participent les pays francophones. Sa mise en action sera donc à géométrie variable sur la base de grands principes. Nous ne pouvons ici qu’essayer de voir quels pourraient être ces grands principes.

La notion de plurilinguisme met en valeur les langues et se préoccupe de leur survie en promouvant leur utilisation dans les organisations supranationales. Mais le plus fondamental est cependant l’existence des cultures nationales. L’histoire nous démontre que des cultures ont été mises en danger et que certaines ont disparu sous l’effet de la prédominance d’une langue comme langue nationale. La même chose peut se produire à l’échelle des grands ensembles aujourd’hui en voie de consolidation si se généralisait l’emploi d’une seule langue dans les activités économiques et politiques qui leur sont propres. C’est que la langue permet la conceptualisation et l’expression de tous les éléments de la culture et en est, en ce sens, l’élément le plus structurant. On postule donc, en conséquence, que le plurilinguisme est le plus sûr moyen de maintenir vivantes les cultures nationales, de les garder dynamiques, créatrices de modernité, mais aussi, et c’est le point le plus délicat, pour ne pas dire le plus litigieux, des cultures respectueuses des autres cultures et ouvertes à leurs apports. Une stratégie francophone du plurilinguisme doit, d’abord et avant tout, s’inspirer du respect des cultures nationales, considérer les cultures nationales égales entre elles en dignité, malgré le fait qu’elles soient à des stades de développement différents. Enfin, la Francophonie se doit de militer en faveur de ces idées sur le plan international, à contre-courant de la tendance économiste aujourd’hui dominante.

Pour la plus grande partie des pays membres de la Francophonie, le premier plurilinguisme à orchestrer est interne, sous forme d’une politique linguistique nationale. Cette responsabilité est celle des États et des pays membres, chacun prenant en compte sa propre situation sociolinguistique. La collaboration entre pays francophones est ici possible, non dans le détail des dispositions, mais dans la manière d’aborder le problème.

Dans l’élaboration actuelle des grands ensembles supranationaux, on observe que l’aspect linguistique des dispositions est rarement pris en compte et, s’il l’est, c’est avec réticence. On dirait qu’il est honteux de prendre en considération l’existence des langues nationales officielles des pays membres. Je dirais même que l’existence des langues nationales est, consciemment ou inconsciemment, considérée comme un obstacle à la construction des grands ensembles, économiques surtout, politiques par la force des choses puisque les États existent encore. Les pays francophones doivent contrer vigoureusement cette tendance et mettre de l’avant auprès des instances supranationales la nécessité de tenir compte des langues nationales lors de l’élaboration des diverses dispositions qu’elles adoptent. Dans le cas contraire, il est, en effet, à craindre que les politiques linguistiques, implicites ou explicites, que des États ont douloureusement adoptées soient peu à peu compromises par la dynamique interne des grands ensembles. Cette éventualité est tout particulièrement préoccupante pour le Québec puisque, en l’absence du plurilinguisme, ce serait la langue anglaise qui deviendrait la langue des Amériques. Jusqu’à maintenant, la Francophonie officielle s’inquiète de la place de la langue française dans les organismes internationaux. Mais la mondialisation, dont la création des marchés communs est une conséquence, se joue sur un tout autre terrain, beaucoup plus important, puisque la motivation même du français est remise en cause sur tous les plans, économique, scientifique et informationnel.

Une stratégie du plurilinguisme, pour se réaliser réellement, exige la réévaluation de l’enseignement des langues étrangères. Faut-il, dans nos pays, remettre en cause l’enseignement de l’anglais comme première langue étrangère ou seconde? Le simple fait de poser la question provoquerait l’indignation des parents qui considèrent partout que la connaissance de l’anglais est la condition de la réussite de leurs enfants. Il faut donc, de toute évidence, enseigner l’anglais. Mais, d’autre part, si tous nos pays enseignent l’anglais comme première langue étrangère, il est évident que l’emploi de cette langue se consolidera comme langue internationale de plus en plus unique et que le bilinguisme langue nationale/langue anglaise continuera de se généraliser au détriment du plurilinguisme. La solution ne serait-elle pas de modifier les objectifs pédagogiques de l’enseignement de la troisième langue? Traditionnellement, on enseigne les langues, du moins les langues vivantes, pour en assurer la maîtrise des quatre savoirs : expression orale, expression écrite, compréhension orale, compréhension écrite. Dans l’enseignement de la troisième langue, on pourrait mettre l’accent, en premier lieu, sur la connaissance passive de la langue, donc sur la compréhension, et laisser aux étudiants intéressés le soin de poursuivre vers la maîtrise de la langue parlée. Le plurilinguisme consisterait alors en la compétence à faire usage de plusieurs langues dont l’une serait mieux connue que les autres.

Face à la concurrence internationale des langues, le français dispose aujourd’hui d’atouts qu’il faut protéger par une stratégie linguistique adéquate et panfrancophone. J’en identifie trois. Le français est une langue de diffusion mondiale; le français est une langue très bien standardisée; le français est une langue développée. Pour protéger ces trois avantages, la Francophonie doit, d’une part, adopter une stratégie de la variation linguistique qui puisse concilier l’existence de normes linguistiques particulières et le maintien d’une langue commune moderne et créatrice, notamment par la concertation en matière de terminologie et, d’autre part, s’approprier en français les nouvelles technologies.

Enfin, nous sommes tous convaincus que le plurilinguisme exige des alliances avec les autres langues, y compris avec la langue anglaise. Les Conseils de la langue française pourraient prendre l’initiative des contacts avec les organismes qui se préoccupent de l’avenir de leurs langues respectives pour promouvoir avec eux l’idée d’une alliance en faveur du plurilinguisme, donc en faveur d’une connaissance réciproque, en lieu et place de la concurrence pour la conquête des marchés linguistiques.

Pour une stratégie mondiale du français

L’intitulé de cette communication paraît très ambitieux, pour ne pas dire présomptueux.

Pourtant, le projet de francophonie est, en soi, mondial. La langue française, comme langue maternelle ou comme langue d’usage, est présente en Europe, en Afrique, en Amérique du Nord et en Asie. Comme langue étrangère ou langue seconde, elle est utilisée et enseignée à travers le monde entier. On constate cependant que la situation de la langue française est très différente d’un pays à l’autre et que son usage se teinte de nuances plus ou moins marquées. On constate également que l’usage de la langue française diminue dans des secteurs clés, notamment l’économie, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, la recherche fondamentale et appliquée. On constate enfin que les divers aspects de l’avenir de la langue française sont discutés et traités séparément, par des personnes différentes, selon les préoccupations des divers groupes d’intérêt, qui mettent de l’avant les solutions qui semblent convenir à leur problématique particulière. Ces réunions donnent lieu, le plus souvent, à des constats alarmistes, face auxquels des solutions contradictoires sont proposées, le tout largement répercuté par la presse, ce qui génère dans l’opinion publique l’impression que la langue française est en perte de vitesse et qu’il n’y a rien à faire pour contrer l’érosion du français. On ne peut donc pas faire l’économie d’une réflexion sur les fondements d’une stratégie mondiale commune que devraient adopter les différentes composantes de la francophonie, si on veut conserver à la langue française sa vitalité comme langue de la modernité et son statut de langue internationale dans tous les domaines de l’activité et dans tous les milieux.

D’un tout autre point de vue, on constate que les réunions des chefs d’État et de Gouvernement qui se tiennent régulièrement sont l’occasion d’adopter des programmes d’action formulés à la suite d’une procédure complexe. Le contenu est souvent proposé lors de diverses rencontres de ministres, de hauts fonctionnaires ou d’experts, qui se tiennent un peu partout dans le monde francophone, soit sur le même thème, soit sur des thèmes différents. Par exemple, une conférence des ministres francophones chargés des inforoutes s’est tenue à Montréal au mois de mai. Au terme de ces travaux, les ministres se sont mis d’accord sur un plan d’action pour intensifier la présence de la langue française sur le réseau des réseaux et pour favoriser l’accès à Internet au plus grand nombre de francophones, partout dans le monde. Aujourd’hui, notre rencontre aborde le thème de l’enseignement du et en français. Le programme est extrêmement diversifié et permettra de discuter du sujet sous les différentes facettes qu’il présente en Amérique du Nord : la diversité linguistique et le multilinguisme, l’enseignement du français comme langue seconde au Canada ou dans des pays aussi différents que les États-Unis ou le Mexique, l’enseignement du français comme élément d’une stratégie d’intégration des autochtones et des immigrants, la motivation des élèves à apprendre la langue française, la formation des maîtres, la coopération entre francophones ou francophiles d’Amérique du Nord entre eux et avec la francophonie du Sud, les médias et l’inforoute. Pour trois jours, c’est beaucoup et il ne sera ni facile de faire la synthèse des travaux, ni de formuler des recommandations destinées, en principe, aux instances de la francophonie en vue du prochain sommet d’Hanoï. Mais il faut ajouter que d’autres rencontres sur le même thème se sont tenues ou se tiendront ailleurs dans la francophonie, où on le traite en fonction de la situation du français dans ces régions et sans doute sous des angles qui correspondent aux préoccupations du milieu. Au bout du compte, on peut se demander comment s’effectuera la synthèse finale des conclusions de toutes ces réunions et qui formulera les recommandations à soumettre aux chefs d’État et de Gouvernement pour approbation et mandat d’application confié à l’un ou à l’autre des grands opérateurs.

En ouverture de vos travaux, je vous propose un début d’esquisse des éléments qui pourraient faire partie d’une politique mondiale du français. Mes réflexions tourneront autour de trois axes :

Chaque point sera traité en deux temps : exposé sommaire du sujet et des conséquences qu’on peut en tirer pour la mise au point d’une stratégie mondiale du français et, pour les illustrer, applications que l’on peut en faire dans le domaine de l’enseignement du et en français.

Le plurilinguisme de la francophonie

À part la France, aucun des membres de la francophonie n’est dans une situation d’unilinguisme; la langue française est toujours en contact avec une ou plusieurs autres langues sur le même territoire national :

Dans les pays de la francophonie du Sud, la politique d’usage exclusif de la langue française dans les principaux domaines de la vie publique et économique a échoué : en reléguant les autres langues aux communications orales et au domaine de la vie privée, cette politique a pris les apparences d’un impérialisme de facto et a nourri le discours de l’identité culturelle, surtout chez les intellectuels, en particulier chez les linguistes. Le discours francophone officiel sur le thème du dialogue des cultures n’a pas réussi à contrebalancer l’exclusion des langues nationales. Dans tous ces pays, l’analphabétisme a progressé et la concentration urbaine de la population est en train de donner naissance à de nouveaux créoles.

La francophonie doit résolument se tourner vers une politique d’aménagement linguistique avec, comme objectif, l’emploi complémentaire des langues nationales et du français, de manière à donner aux langues nationales un statut réel et non strictement symbolique, et une motivation économique et politique qui en fasse des langues publiques à part entière; en contrepartie, la langue française servirait de langue de communication internationale, politique et économique, de langue commune avec tous les pays de la francophonie, de langue d’usage et d’enseignement dans les domaines où les langues nationales ne sont pas encore performantes.

De telles politiques seront difficiles et délicates à mettre en place, pour des raisons de politique interne liées au choix des langues nationales, quoiqu’on exagère souvent cette difficulté, et pour des raisons linguistiques, notamment la mise à niveau des langues nationales. Elles devront s’élaborer sous la responsabilité de chaque gouvernement, selon les caractéristiques et la dynamique de chaque pays. La solidarité francophone doit se manifester par le soutien technique et financier aux gouvernements qui amorceront la mise au point d’une politique d’aménagement linguistique, sur deux plans distincts : sur le plan sociolinguistique, lorsqu’il faut, au tout début du processus, choisir une manière de procéder qui génère le soutien de la population aux éléments de la politique à mettre en place; sur le plan technique, pour les travaux qui touchent à l’actualisation des langues nationales dans les domaines où la politique linguistique entend les utiliser, mise à niveau qui doit légèrement précéder et qui doit accompagner la mise en place de la politique, mais qui ne doit pas servir de prétexte à ne rien entreprendre. Les programmes qui seraient arrêtés pour concrétiser cet axe d’une politique mondiale de la langue française devraient surtout privilégier les actions bilatérales, entre opérateurs de la francophonie et gouvernements nationaux, les programmes communs portant surtout sur la formation technique des spécialistes.

L’enseignement des langues est, de toute évidence, un élément central d’une politique linguistique. L’enseignement du français et en français ne peut pas se faire au détriment de l’enseignement des et en langues nationales. La relation doit être complémentaire et se définir en fonction de chaque situation particulière, comme partie intégrante de l’aménagement linguistique du pays. Beaucoup de réunions d’experts ont débattu des manières de faire cohabiter enseignement des langues nationales et enseignement du français, en proposant le plus souvent que le début de la scolarité se fasse en langue nationale. La Tunisie et le Maroc procèdent ainsi, avec succès dans la mesure où nous ayons pu l’observer. Le français n’a pas reculé dans ces pays : au contraire, les ultranationalistes se plaignent de l’augmentation du bilinguisme au sein de la population. Le Rwanda, avant qu’il n’éclate, avait intégré l’enseignement du et en kinyarwanda à tous les niveaux de l’enseignement primaire, en même temps que le français était introduit comme langue seconde, en contrôlant soigneusement tous les aspects du processus : formation des maîtres, mise au point des terminologies des matières scolaires, rédaction et publication des manuels. À notre connaissance, ce système fonctionnait bien et la connaissance du français avait progressé dans l’ensemble de la population scolaire.

Pour ma part, je suis convaincu que l’introduction ou le maintien de la démocratie dans tous les pays dépend du niveau d’instruction de la population, parce qu’elle exige fondamentalement que chaque citoyen puisse s’informer, donc avoir connaissance de la langue du pouvoir, et qu’il puisse analyser d’une manière critique ce qui se publie ou se dit, donc avoir acquis le sens de l’analyse et de la synthèse pour se faire une opinion.

Motivation de la langue française

L’espace de la langue française sur le plan national et international face à l’anglais dépend de son usage comme langue des grandes organisations internationales, comme langue de l’activité économique et culturelle, comme langue de la science et de la technologie, comme langue des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Une stratégie mondiale du français doit inclure des modes d’action dans chacun de ces domaines et en assurer la cohérence.

D’un sommet à l’autre, les chefs d’Etat et de Gouvernement ont été saisis des problèmes qui compromettent l’usage du français dans les grandes organisations internationales. Un comité de suivi a été créé, qui a décrit en détail la situation dans les diverses organisations internationales et mis de l’avant un certain nombre d’actions. Depuis lors, nous ne savons pas si ces actions ont été suivies d’effets, ni si la situation décrite a évolué dans le sens d’un plus grand respect du statut du français comme langue officielle et langue de travail de ces organisations (à l’exception des mesures prises lors des jeux olympiques d’Atlanta), ni si la tendance des diplomates francophones à utiliser l’anglais par commodité s’est atténuée.

D’autre part, la politique linguistique de l’Union européenne se réduit au strict plurilinguisme des textes officiels, selon une pratique très onéreuse et de plus en plus acrobatique de la traduction, et demeure dramatiquement imprécise dans toutes les autres situations où la libre concurrence des langues impose le plus souvent l’usage de l’anglais.

Ce volet de la stratégie mondiale du français est de la plus haute importance pour conserver au français son caractère de langue internationale et éviter que le français ne devienne, dans les faits, que la langue nationale d’un pays européen, dont le caractère international ne reposerait plus alors que sur le fait qu’elle est également parlée dans d’autres pays de par les hasards de l’Histoire. La fragilité de la position de la langue française dans chaque pays de la francophonie s’accentuerait du fait même.

Les sommets francophones sont l’aspect politique de la francophonie et la mise en place des programmes ainsi arrêtés prend appui sur chacun des gouvernements des pays membres et s’accomplit avec le soutien des organismes dont s’est dotée la francophonie pour mettre en place sa stratégie. Cependant, pour être pleinement efficace, le volet politique doit être soutenu par le comportement de l’entreprise privée francophone : une économie en langue française est un volet essentiel d’une stratégie mondiale du français.

L’entreprise privée, et tout particulièrement l’entreprise privée française qui constitue la masse critique de l’activité économique en langue française sur le plan international, devrait se préoccuper de l’usage du français dans ses communications internes, tenir compte des caractéristiques et préoccupations des pays francophones où elles ont des activités ou des clients, développer une stratégie de communication commerciale très largement plurilingue, c’est-à-dire qui n’ait pas pour postulat qu’en dehors de la France et des pays francophones, tout doive se faire en anglais, au détriment non seulement de la langue française, mais aussi au mépris des langues nationales de chaque pays. Un tout petit exemple pour concrétiser ce point : une très belle revue française a confié la gérance de ses abonnements nord-américains à une société américaine. Logique, me direz-vous; mais voilà le hic : les Québécois sont en Amérique du Nord, avec, comme conséquence, que les abonnés québécois reçoivent en langue anglaise leur avis de renouvellement : il est tout de même ridicule de devoir utiliser l’anglais pour s’abonner à une revue française. Il s’agit, de la part de cette entreprise, d’une maladresse, comme on nous l’a confirmé par la suite, mais de taille et très symbolique : oublier que les Québécois sont des nord-américains et qu’ils tiennent à demeurer de langue française. Autre maladresse qui agace énormément les Québécois et qui discrédite l’action qu’ils mènent pour bloquer la contamination du français par la langue anglaise de nos puissants voisins : la prolifération inutile des anglicismes dans les journaux et revues de France, notamment dans le secteur de la mode et des produits de beauté, parce que l’anglais fait chic, moderne, branché, in, selon le terme qui désigne le nec plus ultra de la modernité.

D’une manière générale se dégage au fil des jours l’impression que l’action politique n’arrive pas à influencer le comportement de l’entreprise privée, sauf au Québec à cause de la Charte de la langue française. On observe même une tendance à se résigner à l’hégémonie de la langue anglaise dans le domaine économique et à soutenir que la langue française est surtout une langue de culture, comme si cela pouvait être une consolation. Réfléchir ainsi, c’est nier le rapport évident entre économie et culture, c’est ne pas voir que la vitalité de la culture est en relation étroite avec la vitalité économique. Les Québécois se sont fait servir ce type de rationalisation, au moment où on leur disait que la vocation de la langue française était de défendre les valeurs spirituelles et culturelles, l’anglais prévalant dans les affaires matérielles, les affaires d’argent, triviales et à la limite de la moralité. Nous n’y avons rien gagné : nous nous sommes appauvris collectivement, nous sommes devenus des colonisés de l’intérieur et nos fameuses valeurs spirituelles se sont écroulées. La question reste donc entière et le débat, s’il a lieu, sera aussi vif et complexe que celui qui se poursuit quant à la place du français dans les communications scientifiques : comment assurer la place de la langue française dans l’économie mondiale, non pas seulement dans le cadre des accords internationaux du type Gatt, mais surtout par son usage comme langue de travail et langue des affaires par chaque entreprise francophone.

On ne compte plus les réunions, colloques, congrès, ateliers où s’est discuté le recul de la langue française dans les publications scientifiques. Aucun plan d’action n’en est sorti. Pourtant, de toutes ces réunions, se dégagent deux opinions sur lesquelles les scientifiques eux-mêmes sont d’accord : que les textes hautement techniques, publiés dans des revues fréquentées par les seuls spécialistes de la même discipline, soient publiés en anglais, avec ou sans résumé en français, n’est pas dramatique et permet à la science française de se diffuser; par contre, la vulgarisation des connaissances nouvelles auprès d’un public non-spécialisé et l’enseignement des sciences à l’université et au secondaire doit se faire en français. La difficulté de concilier ces deux opinions vient du fait qu’elles impliquent que les hyper-spécialistes doivent assumer la fonction de passerelle terminologique entre une science qui se fait en anglais et la même qu’on veut enseigner en français, c’est-à-dire que ces spécialistes se trouvent devant l’obligation de développer la terminologie néologique de leur discipline en français pour pouvoir la vulgariser et l’enseigner en français. Si ce type de passerelle n’existe pas, la terminologie des spécialités deviendra de plus en plus anglicisée. Cette fonction de passerelle terminologique est plus difficile à assumer dans les pays où l’enseignement universitaire des sciences est récent, surtout lorsque de jeunes scientifiques sont envoyés étudier en langue anglaise, dans des universités américaines ou canadiennes, en profitant des accords de coopération bilatérale. La stratégie mondiale du français devrait comprendre un volet de concertation panfrancophone pour la normalisation terminologique des sciences et technologies de pointe. L’expérience québécoise des vingt dernières années montre que ce n’est pas là chose facile à réaliser, ce qui n’enlève rien à l’urgence de la chose.

La mode d’aujourd’hui braque l’attention sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication, avec raison d’ailleurs puisque leur usage se généralise dans le grand public, ce qui met en relief la suprématie de l’anglais en informatique, la faible présence de la langue française sur le réseau des réseaux et, surtout, ce qui modifie les modes d’accès à l’information. Les instances francophones sont maintenant alertées et ce thème sera très présent lors du sommet d’Hanoï.

La stratégie ici comporte plusieurs volets et elle doit être globale.

Ces nouvelles technologies reposent sur l’informatique et le téléphone ou le câble. L’aspect informatique est le plus problématique : il faut s’assurer du développement d’une informatique en langue française : le déficit ici est énorme et la négligence pour ainsi dire scandaleuse, comme quiconque peut s’en rendre compte en prenant connaissance de la configuration informatique requise pour utiliser un cédérom diffusé en langue française. Surtout, il faut s’assurer de la présence d’experts francophones dans les réunions où s’élaborent les normes techniques des nouveaux produits informatiques pour qu’au moins soient prises en compte les spécificités de la langue française : cette action devrait s’appuyer sur une concertation internationale avec tous les pays dont les langues sont déformées par les systèmes informatiques actuels. L’infrastructure des communications, téléphone ou câble, freine l’accès des francophones à Internet et au courrier électronique dans beaucoup de pays : la fiabilité des lignes téléphoniques est souvent douteuse et les hauts tarifs des communications imposés par les compagnies de téléphone ou de câble rendent excessifs les coûts d’utilisation des nouvelles technologies.

D’un autre point de vue, on constate que le prix des produits informatiques en français est nettement plus élevé que celui des mêmes produits ou de produits comparables en langue anglaise, d’une part, et que, d’autre part, le même produit en français peut se vendre moins cher au Québec qu’en France, avec de curieuses conséquences, par exemple le marché gris qui entraîne souvent la disparition du produit des tablettes des marchands au Québec, ce qui oblige à l’importer de France à gros prix. Le marché des produits informatiques en langue française n’est pas international, mais national et fortement protégé en France.

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont surtout modifié en profondeur la pratique et l’accès à l’information.

L’information est de plus en plus abondante, elle nous arrive en grande quantité par des sources de plus en plus nombreuses : journaux, revues, postes de radio AM et FM, cinéma, canaux de télévision accessibles par câble ou par antenne parabolique, sites Internet sur tous les sujets, à la portée de quiconque dispose d’un ordinateur et d’une ligne téléphonique.

L’information est de plus en plus universelle, à la fois de par son origine et de par ses modes de diffusion, très souvent en temps réel. Pour l’information, il n’y a plus de frontières : plus moyen de ne pas savoir ce qui se passe sur la planète, mais aussi plus moyen de le cacher aux citoyens. Le spectacle de la diversité culturelle et des modes de vie, la prise de conscience de la richesse des uns et de la pauvreté des autres, l’actualité politique de tous les pays, les cataclysmes naturels et les guerres locales, tout est livré à la curiosité des citoyens du monde et entraîne des réactions disparates : solidarité, désir de mieux connaître, ouverture d’esprit, mais aussi envie, désir d’accéder à un autre mode de vie, rejet, consolidation des préjugés, etc.

L’information est plus primaire, en ce sens qu’elle privilégie le plus souvent la relation des faits bruts ou l’expression d’opinions individuelles ou de points de vue de groupes inspirés par les intérêts qui sont les leurs et qu’ils défendent, ou par l’idéologie qui les anime.

L’information est de plus en plus fragmentée, en ce sens que chaque personne va d’une source à une autre dans une même journée et une même soirée : le zapping des Français ou le pitonnage des Québécois s’étend à toutes les sources d’information. Les moyens de communication dont nous disposons et la manière dont l’information se pratique et se diffuse permettent la formation d’une très grande variété de groupes et sous-groupes au sein de la société, tout au long d’une gamme de centres d’intérêt qui va de la pratique de l’équitation aux idéologies d’extrême-droite. Tout s’exprime aujourd’hui et la solidarité entre les membres d’un groupe s’intensifie parce que chaque membre potentiel échappe plus facilement à l’isolement et aux contraintes de l’espace : la solidarité est virtuellement universelle et non plus uniquement locale ou nationale.

Dans une telle situation, l’exercice de la démocratie devient de plus en plus difficile en même temps que la démocratie est plus réelle et plus nuancée. La démocratie repose en définitive sur ce qu’on appelle l’opinion publique, manière de désigner la somme des opinions individuelles. Or, pour chaque citoyen aux prises avec la masse de l’information, il est aujourd’hui difficile d’apprécier la fiabilité d’une source d’information, d’analyser les renseignements divers qui lui arrivent, d’en faire une synthèse sous la forme d’une opinion personnelle réfléchie, qui ne soit pas la vague impression que lui a laissée le mitraillage de l’information, le souvenir confus des bribes d’information recueillies au hasard des sources. D’autre part, la démocratie exige la constitution de consensus sociaux indispensables à la définition d’un projet de société, alors que la pratique actuelle de l’information place au premier plan les intérêts de l’individu, des groupes, sous-groupes et groupuscules, au nom de la liberté de parole et selon une conception de la société qui met de l’avant les droits individuels.

La seule réponse à l’éclatement de l’information est de remettre à l’honneur l’idéal de la tête bien faite, c’est-à-dire le fait de pouvoir transformer l’information en connaissance. Chaque citoyen, et surtout chaque enfant, citoyen branché de demain, doit devenir capable de procéder à l’analyse et à la synthèse d’éléments divers, ce qui suppose le sens critique et un cadre de référence; et, en même temps, chaque citoyen doit disposer des moyens d’exprimer son opinion avec nuance et clarté, par la maîtrise de la langue standard, écrite et parlée.

Les nouvelles technologies se caractérisent de plus en plus par l’interactivité, qui fait appel au sens de l’initiative, à la créativité et, ici aussi, au sens critique et à la maîtrise de la langue standard.

La pédagogie se partage aujourd’hui entre le tableau noir et l’écran, entre le professeur en classe et le matériel disponible sur ordinateur, par Internet ou cédéroms. L’intégration des multiples sources d’information dans la procédure d’apprentissage et de formation des enfants va révolutionner l’enseignement et l’éducation et exiger un tout nouveau type de professeurs.

Enfin, la francophonie trouve dans Internet la possibilité d’annuler la distance et de communiquer en temps réel.

La variation linguistique

Toutes les langues varient, comme on le constate, en ne citant comme exemples que les langues qui nous sont plus familières, l’anglais (britannique, américain, canadien, australien), l’espagnol (castillan, mexicain, colombien, américain, etc.), le portugais (celui du portugal et celui du Brésil). Un collègue allemand, linguiste et humoriste, prétendait qu’un locuteur allemand sans accent est soit un étranger, soit un espion!

Pour beaucoup de francophones, et pour beaucoup de Français, l’idée que la norme de la langue française puisse varier est inacceptable et apparaît comme un crime de lèse-majesté : pour eux, il n’y a qu’une langue française et c’est la leur, celle de la bonne société de Paris. En fait, au sein de la francophonie, la variation linguistique se vit difficilement. Il arrive même qu’elle serve d’argument pour défendre les intérêts français dans des secteurs à forte dominante langagière, l’exemple le plus évident étant la querelle France-Québec à propos du doublage des films américains.

La définition de la langue française demeure ambiguë. Dans les faits, la notion de langue française recouvre trois réalités qui se recoupent tout en étant distinctes :

Les normes du français sont maintenant plurielles : il faut en prendre acte et agir en conséquence en intégrant dans la stratégie mondiale du français une conception variationniste de la langue dont les éléments essentiels pourraient s’énoncer de la manière suivante.

Il nous faut d’abord maintenir l’intercommunication entre tous les locuteurs du français, sans pour cela nier l’existence des normes nationales, c’est-à-dire sans poursuivre le mythe du même français pour tous.

Pour y arriver, il faut aménager la variation linguistique dans chaque pays francophone en définissant clairement la norme du bon usage dans chaque cas particulier, au lieu de laisser la variation linguistique se propager sauvagement, sans être encadrée. C’est l’occasion de définir et d’expliciter la relation entre la norme française et la norme particulière d’un pays.

Enfin, il nous faut définir une politique commune de l’emprunt, emprunts à l’anglais surtout, mais aussi emprunts aux langues locales.

Ces questions touchent de très près à l’enseignement du et en français sur deux points principaux.

Dans chaque pays, l’enseignement du et en français doit s’insérer dans l’aménagement linguistique du pays et se faire en fonction de la norme légitime nationale et des difficultés particulières que pose l’usage du français dans ce pays.

La pédagogie du français doit prendre en compte les visages différents de la langue française, qui sont aujourd’hui facilement accessibles par la littérature, le cinéma, la télévision. Prendre conscience de la variation linguistique, c’est revenir au réel et, en même temps, prendre conscience que les autres aussi ont des usages particuliers et qu’il faut donc se donner les moyens d’utiliser une langue commune quand les circonstances l’exigent.

En guise de conclusion

Ces quelques notes permettent d’entrevoir ce que pourrait être une stratégie mondiale du français.

Une stratégie mondiale du français doit découler et prendre appui sur les caractéristiques de la situation de la langue française dans chaque pays de la francophonie. Ce qui veut dire deux choses : favoriser, dans chaque pays, l’adoption d’une politique d’aménagement linguistique dont l’objectif premier est la mise en place de rapports harmonieux et complémentaires entre langues nationales et langue française; en second lieu, accepter l’existence et l’affirmation de normes nationales de la langue française selon une conception de la langue française qui les intègre plutôt que de les combattre. Ainsi se consoliderait l’identité culturelle de chaque pays, fondement de la solidarité de la francophonie.

Une stratégie mondiale du français doit conserver à la langue française son statut de langue officielle des organisations internationales et rendre effectif son statut de langue de travail. Sur ce point précis, ce qui se passera en Europe est d’une importance capitale, selon que l’Europe s’orientera vers le plurilinguisme ou vers l’unilinguisme de la langue anglaise comme seule langue commune des membres de l’Union.

Une stratégie mondiale du français doit comporter une alliance avec les entreprises francophones pour maintenir la présence de la langue française dans l’activité économique internationale et son usage comme langue de travail interne.

Une stratégie mondiale du français doit proposer un compromis entre communications scientifiques de pointe en anglais et diffusion des connaissances nouvelles en français en soutenant le rôle de passerelle terminologique que doivent assumer les scientifiques dans leurs spécialités respectives.

Dégager une stratégie mondiale du français dans le domaine des nouvelles technologie de communication est plus complexe. À la base, favoriser la pratique de l’informatique en français, dans sa terminologie et grâce à la définition de normes internationales qui tiennent compte des caractéristiques du français et des langues autres que l’anglais. Sur le plan économique, réduire les tarifs du branchement téléphonique, augmenter la fiabilité et la vitesse des lignes, rendre accessibles les produits informatiques en langue française en pratiquant des prix concurrentiels par rapport aux mêmes produits en langue anglaise. En ce qui concerne l’information telle qu’elle est accessible aujourd’hui dans l’éclatement des sources, une stratégie mondiale du français doit rendre chaque citoyen et chaque enfant capable de se former une opinion et capable de l’exprimer, avec autonomie et sens critique.

Dans cette stratégie, l’enseignement du et en français joue un rôle clé, à la fois à l’égard des enfants et des adultes. Là se forge la représentation de nous-mêmes et des autres comme locuteurs du français. Là se standardise l’usage du français comme langue de sa communauté et, aussi, langue partagée avec d’autres. Là se transmettent en français les connaissances, des plus simples aux plus sophistiquées, ce qui exige que les vocabulaires techniques en langue française soient vivants et modernes. L’enseignement du français comme langue étrangère ou langue seconde repose non seulement sur le prestige de la culture française, mais également sur son usage comme langue internationale et surtout sur son utilité, aujourd’hui et demain, comme langue économique, langue scientifique, langue d’accès à des produits culturels et à des sites d’information de haute qualité.

Ces propositions peuvent sembler aller de soi, mais mon expérience de la coopération francophone m’amène à penser que, si la situation où se trouve la langue française dans le monde et dans les différents pays où elle est présente est relativement bien connue, on n’en tire pas toujours les bonnes conclusions lors de la définition des actions et programmes nationaux, bilatéraux ou multilatéraux. L’explicitation de la stratégie mondiale de la langue française servirait ainsi de cadre de référence pour préciser et choisir les programmes à mettre en place dans chaque secteur et elle servirait également de repère pour en évaluer les résultats en fonction des objectifs visés.

Enfin, une telle stratégie servirait non seulement la langue française, mais, plus fondamentalement, la démocratie dans tous les pays de la francophonie.

Langue et société. Étude préalable à la création d’un centre international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée

Avant-propos

Les problèmes de langues, et donc de cultures, s’inscrivent aujourd’hui au tout premier plan des interrogations sur l’évolution de l’homme et de la société, dans ce qu’ils ont de plus précieux, de plus intime et, parfois, de plus fragile. À l’heure où il n’est question, un peu partout, en des termes pressants (qui ont parfois l’accent d’un remords) que de la définition et de la mise en place d’un nouvel ordre international fondé sur l’équité, au moins relative, il importe de reconnaître que ce nouvel ordre éventuel ne saurait avoir de sens ni porter les fruits attendus s’il ne procède pas d’abord du souci fondamental du salut des langues et des cultures, et de justes et féconds rapports entre elles.

C’est dans cette perspective que la décision de principe de la Conférence générale de l’Agence, réunie à Abidjan en décembre 1977, en vue de la création d’un Centre international de recherche en linguistique (fondamentale et appliquée) prend toute sa signification. Et c’est pour cette raison que l’AUPELE a accepté avec empressement le mandat que lut a confié l’Agence de réaliser une étude au sujet de cet éventuel Centre : son opportunité, ses objectifs, ses domaines d’intervention, ses structures.

Il est apparu très tôt (comme on pouvait d’ailleurs le pressentir) que la question de l’enseignement des langues étrangères ou des langues autres que maternelles ne constituait, si importante soit-elle, qu’un élément d’un problème infiniment plus vaste, plus complexe et, à nombre d’égards, plus préoccupant, qui est celui du rapport fondamental de l’homme d’aujourd’hui par rapport à sa propre langue, donc à sa culture et à sa société, des rapports entre la langue maternelle et les autres et en particulier les langues de communication internationale, des conditions enfin que requiert un véritable dialogue des cultures, de toutes les cultures. On est conduit par là à s’interroger sur le sens et les moyens de « l’aménagement linguistique », qui, sous des formes diverses, explicitement ou implicitement, s’imposera à la plupart des pays.

Mais encore est-il apparu de façon non moins éloquente que les mesures prises ou les orientations adoptées à ce jour, en matière notamment d’enseignement des langues autres que maternelles, ont rarement été fondées sur les conclusions d’une recherche approfondie prenant en compte les facteurs culturels, sociaux et psychologiques au moins autant que des considérations pragmatiques et menée par des équipes multidisciplinaires de haut niveau. C’est cette redoutable lacune, qu’entre autres services rendus, que pourrait aider à combler un Centre international de recherche en linguistique.

Certes, les situations varient singulièrement entre les pays membres de l’Agence et les régions auxquelles ils appartiennent, pour des raisons évidentes d’ordre historique, géographique, socioculturel, économique et technique. Mais un certain nombre de problèmes fondamentaux s’y posent pour l’essentiel dans les mêmes termes ou dans des termes relativement voisins. D’autre part, dans plusieurs de ces pays, existent des institutions (centres ou instituts de linguistique appliquée) généralement universitaires, et des organismes, publics ou parapublics, disposant d’excellentes équipes de chercheurs, entre lesquels il importe d’organiser une concertation et une collaboration, pour l’heure assez rares ou assez minces; de même, apparaît-il nécessaire de faciliter la circulation de l’information entre les divers centres ainsi que la diffusion à l’échelle internationale des travaux des chercheurs concernés.

Les pays membres de l’Agence (comme la plupart des autres, au reste, à travers le monde) doivent faire face au problème majeur et pressant de « l’aménagement linguistique». Ils disposent d’un certain nombre de moyens : des institutions souvent solides, toujours dynamiques, des chercheurs relativement nombreux. Ce qui manque, c’est un grand dessein commun et le moyen de le réaliser, savoir une institution internationale à la disposition de notre communauté, institution qui ne doit surtout pas être une superstructure lourde et coûteuse mais un instrument souple et efficace voué à l’information, à la coordination et à une action de recherche orientée essentiellement vers quelques priorités.

Il nous apparaît être de la vocation de l’Agence (et compatible avec ses moyens) de susciter pareil organisme scientifique international; il nous semble qu’elle pourrait s’y employer avec le concours de l’AUPELF, l’éventuel Centre devant naturellement faire appel, principalement, à des institutions et à des équipes universitaires. Leur association pourrait se révéler en l’occurrence particulièrement fructueuse, étant entendu par ailleurs que le futur Centre devrait bénéficier, pour sa crédibilité et son efficacité, d’une large autonomie.

Le Secrétariat de l’AUPELF (qui tient d remercier particulièrement l’auteur de cette étude, M. Jean-Claude Corbeil, de l’Office de la langue française du Québec) a été heureux d’avoir pu mener cette étude pour le compte de l’Agence. Il y a trouvé pour sa part l’occasion de renforcer encore sa propre conviction quant au caractère prioritaire des problèmes relatifs à l’évolution des langues et aux rapports entre les langues.

Le Secrétariat de l’AUPELF

Chapitre 1 – Introduction

Origine de l’étude

Lors de la cinquième session de la conférence générale de l’Agence de coopération culturelle et technique (Abidjan, décembre 1977), la délégation Canada-Québec a proposé la création d’un Centre international de recherche en linguistique fondamentale et appliquée (CIRELFA). L’activité de ce Centre, selon la proposition, serait orientée en priorité vers les recherches propres à mieux fonder les politiques des États membres en matière d’éducation. Elle incluerait également toute recherche liée à l’aménagement linguistique des États, notamment en ce qui a trait aux phénomènes provoqués par la diversité linguistique et le contact des langues, à la linguistique descriptive, à la lexicologie et à la terminologie.

La conférence a retenu le principe de la création d’un tel centre, mais, avant de se prononcer sur le fond, a demandé une étude approfondie de ce projet (opportunité, objectifs, nature et structure de l’organisme, mode de mise en place), étude qu’elle souhaitait voir confiée a l’AUPELF. En conséquence, une entente est intervenue entre l’Agence et l’AUPELF, au mois de février 1978, selon laquelle celle-ci s’engageait à remettre à celle-là l’étude précitée avant la réunion suivante du Conseil d’administration de l’Agence.

Méthode de travail

L’étude exigeant que l’on tienne compte à la fois des ressemblances et des différences entre les situations linguistiques des États membres, que l’on identifie les problèmes communs qui en découlent et ce, afin de déterminer l’opportunité et la vocation d’un centre international de recherche, il est apparu nécessaire d’aller recueillir l’information dans les pays concernés.

L’enquête a été restreinte aux pays où la langue française est présente, d’une manière ou d’une autre. En fait, ces pays sont membres de l’Agence ou leurs universités font partie de l’AUPELF. Nous notons qu’il y aurait eu grand intérêt à prendre contact avec d’autres communautés linguistiques, particulièrement celle de langue anglaise, mais nous laissons au Centre, s’il est créé, le soin d’entrer en contact avec ces communautés et les organismes qui y travaillent.

Comme le temps et les moyens dont nous disposions ne nous permettaient pas de visiter tous les pays, nous avons fait un choix selon les critères suivants :

Les pays retenus sont :

Le calendrier des missions d’information dans ces pays est présenté à l’annexe 1.

Mode de réalisation

Dans chaque pays visité, nous avons rencontré des personnes sensibilisées aux questions linguistiques et s’y intéressant de manières diverses mais complémentaires :

Nous avons donc interrogé quatre-vingts informateurs, dont on trouve les nom et qualité aux annexes 2 et A.

Pour mieux profiter de ces rencontres, nous avions proposé à l’avance un protocole d’entrevue, reproduit à l’annexe 3.

Par ailleurs, à l’occasion de notre passage, nous avons participé, dans la plupart des pays, à des réunions pléniéres de spécialistes qui nous ont permis d’augmenter et de compléter l’information recueillie à l’occasion des conversations privées.

Enfin, à la suite de ces missions, nous avons soumis nos réflexions et conclusions préliminaires quant à l’opportunité, la vocation et la structure de l’éventuel CIRELFA à un groupe très restreint de spécialistes, choisis pour leur grande compétence, représentatifs des zones géographiques concernées par le projet et y jouant déjà un rôle important. La composition de ce groupe paraît à l’annexe 4.

À la suite de quoi, nous avons procédé à la rédaction du présent rapport selon le plan suivant : problématique de la question (chapitres II, III et IV), opportunité de la création du CIRELFA (chapitre V), vocation de l’organisme (chapitre VI), secteurs d’activité prioritaires (chapitre VII), nature et structure de l’organisme (chapitre VIII), recommandations finales (chapitre IX). Suivent les annexes.

Au cours du rapport, le sigle CIRELFA sera utilisé pour plus de commodité, puisqu’il a déjà été introduit par la proposition québécoise, sans pour cela préjuger de la décision des membres de l’Agence.

Définitions retenues par les experts de l’UNESCO à Paris (15 novembre-5 décembre 1951) et Jos, Nigeria (novembre 1952)
langue maternelle : langue qu’une personne acquiert au cours de ses premières années et qui devient normalement son instrument naturel de pensée et d’expression.
langue nationale : langue d’une entité politique, sociale et culturelle.
langue officielle : langue utilisée dans le cadre des activités officielles : pouvoir législatif, exécutif et judiciaire.
langue régionale : langue qu’utilisent, pour communiquer les unes avec les autres, des populations qui habitent une certaine région et dont les langues maternelles sont différentes.
langue seconde ou non maternelle : langue qu’une personne acquiert en sus de sa langue maternelle.

Chapitre 2 – la langue dans le monde contemporain

Fait socioculturel dominant, expression par excellence de la culture et de l’identité d’un peuple, la langue est devenue depuis quelques décennies objet de recherches scientifiques et, depuis une époque plus récente, elle tend à être un champ d’intervention du pouvoir étatique, sous deux aspects principaux : l’adaptation de la langue aux fonctions multiples et nouvelles de la vie contemporaine; les rapports de la langue — ou des langues — nationale avec les langues étrangères, en particulier avec quelques langues de diffusion internationale. Dans un monde dominé par un développement accéléré des relations internationales de tous ordres et par l’essor foudroyant des moyens de communication à l’échelle de la région, du continent, du monde, il n’est plus possible de s’en remettre au jeu traditionnel des automatismes sociaux pour assurer le salut et la vitalité de la langue maternelle ni de laisser se développer de façon empirique ou désordonnée l’enseignement de langues étrangères, au risque de payer d’un lourd tribut, sur les plans culturel et spirituel, d’apparents et parfois fragiles avantages à court terme.

Influence des nouveaux moyens de communication

On ne saurait ignorer non plus les profondes transformations qu’entraîne dans la psychologie, voire la sensibilité des nouvelles générations, l’introduction massive des moyens audiovisuels, qui représente pour la société entière une révolution non seulement technique mais pédagogique et sociale dont on n’a pas fini, il s’en faut, de mesurer toutes les conséquences. Bientôt, la portée de cette innovation va prendre de nouvelles et redoutables dimensions avec la possibilité prochaine de diffusion directe dans les foyers de chaque pays des émissions de télévision et de radiodiffusion d’autres pays, de même qu’avec le proche avènement de la «télématique» — pour reprendre un récent néologisme — où non seulement quelques grands États, mais aussi quelques puissantes multinationales, seront en mesure de gérer la circulation de l’information à travers le monde.

Par ailleurs, le progrès constant des moyens de déplacement, autant des idées et des œuvres que des hommes et des produits, sous l’angle de la rapidité comme sous celui de la quantité; la multiplication des obligations de voyager ou des incitations au voyage; l’augmentation du tourisme de masse qui, à cet égard comme à nombre d’autres, charrie le meilleur et le pire; tout ceci a provoqué un essor extraordinaire des contacts entre les hommes, les groupes, les peuples et, parallèlement, des contacts entre les langues.

Bref, on serait tenté, à certains moments, de considérer le monde entier comme une sorte d’immense village planétaire, mais cet apparent rapetissement ne saurait voiler la diversité, heureuse et féconde mais souvent menacée, des idiomes, des traditions, des mœurs, des idéologies, des croyances. Il en résulte pour chaque langue, à des degrés divers, une situation inédite à la fois quant à sa propre évolution et quant à ses rapports avec les autres langues. Tous les pays, même ceux officiellement unilingues, sont aux prises, peu ou prou, avec des ^problèmes d’ordre linguistique, quels que soient leur niveau de développement et le nombre de leur population. A fortiori, ces problèmes sont-ils plus considérables, plus difficiles, parfois plus délicats, dans le cas de pays multilingues ou encore de pays qui sont amenés, pour diverses raisons, à faire largement usage d’une langue autre que proprement nationale.

Évolution des langues

L’évolution, l’avenir des langues, de toutes les langues (si modestes soient-elles apparemment par le nombre de leurs locuteurs) est un fait majeur de civilisation, qui doit retenir aujourd’hui au premier chef l’attention de tous les gouvernements comme de toutes les organisations internationales à vocation scientifique et culturelle. Et s’il est vrai que les langues sont périssables, comme Valéry le disait des civilisations, il n’empêche que chacune d’entre elles représente une valeur éminente, qu’il faut s’efforcer de préserver dans l’intérêt de l’humanisme mondial. Cela suppose un effort d’imagination, de rigueur, de volonté; cela implique la collaboration des universitaires, des techniciens et des politiques, le concours de la recherche, qui fournit les éléments scientifiques de la décision, et du pouvoir, qui définit une politique en tenant compte aussi des éléments d’ordre psychologique et social et des raisons d’opportunité, qu’il est seul à même d’apprécier.

Si on a pu jadis distinguer entre les civilisations de l’écrit et celles de l’oralité, l’évolution récente tendrait à annoncer l’avènement à l’échelle universelle d’une sorte de revanche de l’oralité, par le biais de l’audiovisuel. Ce qui n’est pas sans conséquence sur les conditions d’apprentissage des langues maternelles comme étrangères, ainsi que sur la profondeur de l’imprégnation du message culturel et de la représentation du monde que véhicule une langue. Et cela va beaucoup plus loin et met en cause les facultés de réflexion, de concentration, d’approfondissement : à preuve, la constatation quasi universelle (particulièrement éloquente en Occident) de la régression dans la maîtrise de la langue écrite, et même dans la richesse et la précision du vocabulaire. Il serait préoccupant, et il pourrait devenir dangereux, que l’acquisition, plus ou moins poussée, d’une ou de langues étrangères allât de pair avec l’affaiblissement de la connaissance de la langue maternelle, qui est pour chacun condition première de l’enracinement et de l’identification, donc condition d’équilibre. C’est pourquoi, une politique de l’enseignement des langues doit certes procéder d’abord de la recherche fondamentale et appliquée, mais doit se fonder aussi sur l’état de l’enseignement de la langue maternelle ou, selon les lieux et les circonstances, de la ou des langues nationales.

Acquisition des langues

Du fait même qu’elle est la plus importante des réalités socioculturelles, parce qu’elle est à la fois moyen d’expression, moyen de communication, instrument d’acquisition des connaissances et d’accès au monde, la langue enregistre et subit avec une intensité particulière, en même temps d’ailleurs qu’elle les diffuse, les transformations de tous ordres que le monde contemporain connaît. De toutes ces transformations, les plus significatives du point de vue linguistique sont celles qui, en facilitant et en développant avec une ampleur sans précédent la circulation des hommes et la circulation de la parole, ont provoqué des contacts intenses et continus entre les langues, conférant par là même une dimension et une urgence nouvelle au problème de l’apprentissage des langues étrangères, mais suscitant aussi des questions précises et pressantes quant à l’acquisition, à l’évolution, à l’adaptation de la langue maternelle. Hier, cette acquisition allait de soi, se faisait spontanément et profondément, dans le cadre de la famille puis du village ou du quartier, avec le prolongement de l’école : seuls des petits groupes d’individus étaient appelés à entrer ultérieurement en contact avec d’autres langues ou ressentaient la nécessité d’apprendre d’autres langues, cette acquisition intervenant d’ailleurs à un âge et dans des conditions tels, qu’en règle générale elle ne pouvait mettre en cause l’acquis culturel d’origine.

Ce n’est évidemment plus le cas aujourd’hui, ce le sera de moins en moins. L’école et les moyens audiovisuels jouent dans l’acquisition de la langue un rôle au moins aussi important et parfois plus important que la famille; d’autre part, le contact avec les langues étrangères concerne un pourcentage grandissant de citoyens, les concerne de plus en plus tôt et le désir ou le besoin d’acquérir, fut-ce sommairement, une ou des langues étrangères, tend à se généraliser. Aussi, le problème de l’enseignement des langues étrangères est-il devenu, dans tous les pays, un élément important et parfois un élément majeur de la politique globale de l’enseignement, d’où la nécessité de fonder les décisions en la matière sur des critères scientifiques.

Les critères scientifiques ne sont pas les seuls à partir desquels doit s’élaborer cette politique, mais ils sont indispensables, comme d’autres critères, également justifiés, qui tiennent eux à l’histoire et à la conjoncture propres à chaque peuple et à chaque période de son évolution.

Bref, deux constatations fondamentales nous semblent devoir guider toute réflexion sur l’enseignement des langues :

En fait, la plupart des États ont une politique en la matière, explicite souvent mais souvent aussi implicite : en réalité, surtout s’agissant de l’enseignement des langues étrangères, les choix ont été rarement précédés d’une recherche approfondie, de caractère scientifique. Les positions ou convictions de tel ministre, de tel groupe de hauts fonctionnaires, de telle école ou de tel courant pédagogique, la mode aussi et parfois l’influence de tel secteur de l’opinion publique, ont été la plupart du temps à l’origine des décisions, notamment en ce qui a trait a l’âge où doit commencer l’enseignement des langues étrangères, a l’intensité de cet enseignement, aux méthodes à utiliser, etc. Dans un domaine d’une pareille importance, qui met en cause non seulement l’acquisition d’autres langues et l’initiation à d’autres civilisations, mais aussi la place et le rayonnement de la langue maternelle, il paraîtrait singulier que l’on continuât à fonder des choix et à mettre en œuvre des politiques en fonction de facteurs aussi éphémères et discutables que ceux qui ont été évoqués plus haut. Aussi, dans chaque pays d’abord et sans doute aussi sur le plan international, importe-t-il de créer ou de développer et d’améliorer des instruments permanents de recherche fondamentale et appliquée. C’est la conviction intime sur laquelle repose le présent rapport et qui reflète celle que l’auteur a pu observer chez la plupart de ses interlocuteurs, au cours de ses missions.

Langue et développement

Aux fonctions traditionnelles et fondamentales de la langue s’en ajoute une autre aujourd’hui, celle d’être moteur de développement. Elle est, en effet, tout aussi bien un moyen de promotion intellectuelle et sociale pour l’individu que de progrès économique, culturel et technique pour la collectivité. Cela suppose un effort constant dans l’amélioration ou le renouvellement des méthodes pédagogiques, de façon à favoriser la pleine maîtrise par chacun de sa langue propre; cela suppose aussi l’adaptation de la langue à l’évolution du monde, son aptitude à rendre compte des transformations, à exprimer parfaitement les nouvelles réalités, techniques et scientifiques en particulier, donc son pouvoir de créativité. De même en va-t-il dans les méthodes mises au point pour l’apprentissage des langues étrangères, envisagées aussi sous l’angle de leur contribution au développement.

Ce n’est pas le lieu de rappeler longuement que le développement d’un pays est d’abord fonction de la qualité de ses citoyens et notamment de leur niveau d’éducation et de formation technique. Or, des plus simples aux plus complexes, les notions et les connaissances de toutes sortes, comme les mécanismes intellectuels de base, s’acquièrent par la langue : mieux celle-ci est connue, possédée, maniée, plus elle servira au développement de l’individu et de la communauté. L’apprentissage d’une ou de plusieurs langues étrangères par l’ensemble ou par une grande partie des adolescents doit répondre au même souci : assurer à la collectivité un instrument de plus dans le combat permanent pour le développement et à l’individu, une chance supplémentaire à la fois de contribution à l’avancement de son milieu et de promotion personnelle.

La qualité de l’enseignement, tant de la langue maternelle que des langues étrangères, doit en conséquence être l’un des premiers soucis des pouvoirs publics dès lors qu’ils ont conscience du rapport obligé entre langue et développement. Il est utile de noter que, s’agissant de la langue maternelle ou de la langue nationale, tous les enseignants sont en quelque sorte des professeurs de langue et que leur responsabilité est particulièrement grande dans les disciplines scientifiques et techniques. Dans le cas des langues étrangères, la « formation des formateurs » revêt autant d’importance que la mise au point de la pédagogie de ces langues.

On n’affirmera jamais assez, on ne sera jamais assez conscient du rapport nécessaire entre développement et langue : la langue est le moyen du développement; le développement doit entraîner la langue dans son mouvement vers l’avenir, sans quoi la langue dépérira, s’étiolera et mourra; le développement implique, en soi, une stratégie linguistique, implicite ou explicite, parce qu’il repose entièrement sur l’efficacité de la communication.

Langue et information

Instrument-clé du développement et du progrès, la langue est aussi la condition d’accès à l’information dont on sait l’importance qu’elle représente dans le monde actuel. Il ne s’agit évidemment pas ici uniquement de l’information entendue au sens de connaissance de l’actualité, de l’événement (si utile et, parfois, importante que soit cette connaissance), mais de l’ensemble des données relatives aux disciplines les plus diverses, données en voie d’accroissement et de changement constants, qui s’expriment dans des quantités colossales de publications de toutes sortes, avant d’être codifiées et stockées dans des « banques de données ». Chaque langue a, en principe, vocation à véhiculer au moins une certaine part de cette information. Cependant pour des raisons historiques parfaitement connues, quelques langues seulement en véhiculent la plus grande partie, dans l’état présent des choses.

Aujourd’hui déjà, et plus encore demain, les chercheurs et enseignants d’une part, les cadres supérieurs de l’entreprise et de l’administration, et les responsables politiques d’autre part, auront besoin d’un accès constant et rapide à la part de l’information mondiale qui concerne leur secteur d’activité. Cela supposera qu’ils aient une bonne connaissance d’une ou de deux langues étrangères par lesquelles transite aujourd’hui une part importante de l’information : pour quelques-uns, appelés à être en rapports suivis avec l’étranger, il s’agira de maîtriser parfaitement une ou des langues étrangères; pour la majorité, il suffira de pouvoir lire aisément des documents de toutes sortes en ces langues. D’où l’importance des conceptions nouvelles de l’enseignement fonctionnel des langues étrangères ou des langues dites de « spécialités ».

Au fur et à mesure que se multiplient, sur le plan national, régional ou international, les banques de données, que se construisent les vastes réseaux régionaux puis intercontinentaux d’information (agriculture, énergies, sciences de l’éducation, sciences du sol, sciences de la santé, terminologie, etc.) se manifestera avec plus d’acuité la liaison langue-information. Mais apparaîtra en même temps le risque de la domination de trois ou quatre langues, voire à terme d’une seule, ce qui va poser de graves problèmes pour l’avenir, la vitalité, le rayonnement de la plupart des langues, dont le salut tiendra à leur possibilité de renouvellement et d’adaptation à l’époque. Il y a là aussi un objet primordial de réflexion, voire de méditation, pour les élites de tous les pays; il y a là un champ immense et pressant ouvert à la recherche linguistique.

Langue et dialogue des cultures

Au-delà de son aspect externe d’instrument de communication et d’échanges, une langue exprime une certaine représentation du monde, une démarche psychologique, une hiérarchie implicite des valeurs : de ce fait, elle est par excellence expression d’une culture en même temps qu’elle est support de cette culture. Il en résulte qu’apprendre une langue donnée, c’est aussi, pour une part au moins, s’initier, fut-ce sommairement, à la culture qu’exprime cette langue, au système de valeurs et à la conception du monde qu’elle véhicule.

On peut certes imaginer l’enseignement d’une langue de façon strictement technique, dans l’unique but d’en acquérir la syntaxe de base et l’essentiel du vocabulaire. C’est d’ailleurs ce que tentent de pratiquer les formules d’enseignement dit « accéléré », d’enseignement facile ou « sans peine », ou encore, plus récemment, les techniques dites d’immersion. Mais lors même qu’un enseignement se résume ainsi à l’acquisition superficielle de la langue concernée en l’envisageant uniquement comme outil de communication, il traduit quand même, et presque malgré lui, une part du message culturel. A fortiori, dès que l’enseignement d’une langue a un autre objectif que de permettre une communication superficielle avec les locuteurs de cette langue ou de faciliter sur un plan utilitaire l’accès à l’information dans cette langue, il ouvre nécessairement sur l’initiation à la culture et au milieu d’où procède cette langue. Les véritables contacts de langues sont nécessairement aussi des contacts de cultures. Parfois, les contacts deviennent, plus ou moins ouvertement, des chocs de langues , donc aussi des chocs de culture.

Aujourd’hui, et il en ira forcément de plus en plus ainsi, par l’action conjuguée de la radiodiffusion et de la télévision, du commerce international, du cinéma, des congrès et conférences de toutes sortes, du tourisme de masse, le contact des langues et donc des cultures est un phénomène qui rejoint et concerne la majorité des citoyens dans tous les pays, demain la quasi-totalité d’entre eux, même si, en fait, ils n’ont pas l’occasion, la possibilité ou le désir de s’initier à d’autres langues ou s’ils n’en ont pas un réel besoin. Ce phénomène, capital, soulève plusieurs questions, dont la principale tient sans doute au degré de réciprocité dans les échanges; Y a-t-il vraiment dialogue? L’énorme disproportion des moyens de diffusion, de circulation, de rayonnement, entre les langues et dès lors entre les cultures, risque, par un cruel paradoxe, non seulement d’interdire un véritable dialogue, alors que pour la première fois dans l’histoire du monde se trouvent réunies des conditions techniques qui peuvent le permettre, mais à terme, de provoquer l’étiolement sinon la folklorisation de la plupart des langues et de conduire, par là même, à un appauvrissement radical et peut-être irrémédiable de l’humanité.

Là aussi, une action, ou une réaction, est à entreprendre en profondeur, qui appelle d’abord l’effort de multiples équipes de chercheurs sur les formes diverses des relations et des échanges entre les langues et sur les conditions requises pour un véritable dialogue des cultures, mais surtout la définition de politiques linguistiques nationales qui assure à la fois l’identité nationale et l’ouverture sereine aux autres. Cet effort, à son tour, doit s’inscrire dans la quête difficile de ce nouvel ordre international, devenu l’un des thèmes majeurs des préoccupations non seulement des gouvernements et des organisations internationales, mais de tous les hommes soucieux de l’avenir de l’Homme.

* * *

Au total, on est conduit à reconnaître que le problème de l’enseignement des langues (la langue maternelle aussi bien que les langues étrangères) est aujourd’hui l’un des problèmes-clés de nos sociétés et l’une des interrogations capitales pour l’avenir de nos civilisations. Cet enseignement se pose en des termes radicalement différents et infiniment plus complexes qu’il en allait hier et il concerne désormais la majorité des citoyens de nos États, et en particulier la masse des adolescents. Sous l’angle de l’épanouissement personnel comme sous ceux du développement, de l’information, des relations internationales et du dialogue des cultures, le contenu, la pédagogie, le moment, la durée, le rythme et les conditions ainsi que les moyens de l’enseignement des langues soulèvent des questions de fond qu’il convient d’examiner à la fois dans le cadre national et dans le cadre international. Cela suppose la recherche fondamentale et appliquée, une recherche nécessairement multidisciplinaire, associant aux linguistes, des psychologues, des pédagogues, des historiens, des sociologues, et aussi des économistes, des mathématiciens, des statisticiens.

Il faut d’un même mouvement d’une part assurer la parfaite maîtrise de la langue nationale avec l’enracinement dans la culture qui la sous-tend, de même que l’élan créateur et l’adaptation de cette langue; d’autre part, favoriser un enseignement efficace et diversifié de langues étrangères, qui soit en même temps ouverture à d’autres cultures; il faut enfin contribuer à susciter les conditions d’un dialogue des cultures fondé sur la réciprocité.

Chapitre 3 – Typologie des problèmes linguistiques

Tous les États concernés pan notre enquête se trouvent confrontés avec des problèmes linguistiques. Les missions d’information (voir annexe. 3) nous ont permis de nous rendre compte que ces problèmes sont à la fois spécifiques et, dans une centaine mesure, communs aux pays visités.

La spécificité des problèmes vient du nombre de langues en présence sur le territoire, du rayonnement national et international de ces langues, du nombre de locuteurs de chacune mis en relation avec leur influence sociale, du rôle que remplit chaque langue dans l’organisation sociale, de l’aptitude qu’elles ont à exprimer le monde contemporain sous tous ses aspects, enfin de la manière dont se présente et se résoud la question des communications internationales. Seule, une analyse détaillée de la situation linguistique de chaque pays permettrait de faire apparaître les traits qui la caractérisent, ce qui est de la responsabilité de chaque État. Deux exemples d’analyses semblables existent et peuvent servir de sources d’inspiration : la première, commandée par le Gouvernement du Canada pour examiner la question du bilinguisme en ce pays, désignée sous le titre « Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme », dite Commission Laurendeau-Dunton, du nom de ses co-présidents; la seconde, demandée par le Gouvernement du Québec pour examiner le statut du français, la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, dite Commission Gendron. Ces enquêtes montrent le grand avantage qu’il y à à procéder ainsi, surtout quant au fait de dégager un certain consensus sur les objectifs à atteindre.

Dans l’esprit de ce rapport, nous nous sommes surtout préoccupés de saisir les éléments communs à la problématique linguistique de pays fort différents de par leur histoire, leur niveau de développement, leur culture et leur environnement. Ces éléments ne se manifestent pas partout et ne présentent pas la même acuité. Mais on peut affirmer qu’ils sont une préoccupation majeure des dirigeants politiques et de tous ceux (linguistes, pédagogues, hommes d’affaires, fonctionnaires), qui sont impliqués dans la vie des collectivités. Nous en esquisserons la description et dégagerons les principaux thèmes de recherche qui en découlent.

La diversité sociolinguistique

À l’intérieur de chaque langue, indépendamment du fait qu’elle soit la seule langue du pays ou en relation avec d’autres, on observe des formes de diversité, qu’on qualifiera de sociolinguistique : chaque personne, surtout chaque groupe de personnes, ne parle pas la même langue de la même manière. On peut ramener à trois les sources de cette diversité.

Première source : la division de la population en groupes et sous-groupes socio-économiques (la stratification sociale). Sur le plan linguistique, ceci se manifeste par ce qu’il est convenu d’appeler les niveaux de langue, c’est-à-dire l’éventail des manières de parler la langue, depuis le style argotique jusqu’à la langue soutenue des circonstances officielles. Le problème qui en découle est celui du choix du niveau de langue qui sera utilisé dans les communications institutionnalisées : langue de l’enseignement et langue enseignée, langue de l’État (lois, règlements, décrets, directives, publications d’information, formules, etc.), langue des médias, langue de la publicité, langue du travail. C’est là toute la question de la norme linguistique, le débat du « bon » et du « mauvais » usage. Chose certaine, l’État doit choisir une norme de la langue nationale, cela pour chaque langue nationale, et s’y tenir dans ses propres communications et la faire respecter par les organismes qui dépendent de lui. Il y a là un premier champ de recherches linguistiques, surtout dans le cas des langues en voie de développement et de standardisation.

Deuxième source : l’existence de formes diverses d’une même langue, provenant d’une évolution historique différente, ce que les linguistes appellent, en langage technique, des dialectes. En ce cas, au moins trois problèmes se posent : préciser s’il s’agit vraiment d’une variante de la même langue ou au contraire, d’une langue différente mais voisine; identifier le nombre de variantes et leur répartition sur le territoire, tant géographique que démographique; regrouper toutes les variantes autour d’une forme canonique (la norme) et décider de ce qu’il adviendra des variantes, en général dans l’intention d’en réduire progressivement le nombre par diffusion et généralisation de la variante choisie comme norme. C’est un deuxième champ de recherches, propres à des disciplines linguistiques bien établies, la dialectologie et la géographie linguistique.

Troisième source : le fait qu’une même langue, par exemple le français, utilisée dans des régions très différentes (comme au Québec, en Belgique et en Afrique), y prend une coloration différente, surtout au plan phonétique et lexicologique. C’est la question, aujourd’hui très actuelle du français régional, troisième champ de recherches, encore à peine défriché. Les points d’interrogation sont bien connus, entre autres : qu’est-ce qu’un régionalisme; quelle différence y a-t-il entre un régionalisme et un emprunt (surtout pour l’expression de particularités culturelles et climatiques); quels régionalismes faut-il intégrer dans la norme régionale et à partir de quels critères; comment s’établiront les rapports entre la supra-norme (celle, par exemple, du français), la norme régionale et entre les normes régionales; comment concevoir un dictionnaire du français qui tiendrait compte des régionalismes lexicaux? Quelques travaux expérimentaux ont été réalisés ou sont en cours sur ces sujets, mais nous ne disposons pas de réponses scientifiques, qui pourraient éclairer la notion et la pratique du français universel. Des questions analogues se posent à la langue arabe : d’une part, la relation entre l’arabe dit classique et les formes régionales de cette langue est l’objet d’une discussion qui se poursuit depuis longtemps; d’autre part, l’intention arrêtée d’un panarabisme linguistique suppose le choix d’une norme commune à tous les pays arabes, qu’il est difficile de déterminer et de faire accepter par chaque région et chaque pays.

En somme, il faut réduire le paradoxe apparent de la nécessité d’une norme universelle de la même langue, pour les besoins de la communication internationale ou interrégionale, et de l’existence inévitable de caractéristiques propres à chaque région où elle est parlée.

Le plurilinguisme

Tous les pays sont confrontés, à des degrés divers, à des problèmes découlant de la pratique ou de la nécessité du plurilinguisme. On peut distinguer au moins trois grandes formes de plurilinguisme, qui parfois s’entrecroisent et créent des situations très complexes; dans le premier cas, la population du pays se répartit entre plusieurs langues, dont le nombre peut varier de deux à des centaines; dans le deuxième, le pays n’ayant qu’une seule langue nationale, la connaissance d’une ou de plusieurs langues étrangères est nécessaire à tous ceux dont l’activité professionnelle les amène à dépasser le cadre strictement national, notamment en sciences, en techniques, en économie; enfin, dans le dernier, la ou les langues nationales n’étant pas aptes à remplir toutes les fonctions d’une langue, à l’époque contemporaine, le recours à une ou plusieurs langues étrangères s’impose dans la vie quotidienne du pays et de ses citoyens. Les situations de plurilinguisme sont donc très variées. Les problèmes qui en découlent se répartissent également en plusieurs catégories.

Tout d’abord, on observe deux phénomènes. D’un côté, la prédominance mondiale de quelques langues, favorisées parce qu’elles sont les langues de pays très développés, d’où leur diffusion par la politique, l’économie, la science et la technologie, les produits culturels. Ce phénomène tend à s’accélérer : au fur et à mesure qu’elles sont acquises comme langues secondes, elles deviennent des moyens privilégiés de communication mondiale, de sorte que leur usage et leur connaissance s’imposent encore plus impérieusement. De l’autre, la prise de conscience grandissante de la valeur et de la signification de chaque langue comme expression d’une culture particulière et facteur d’authenticité. Du fait que la langue est une réalité explicite, elle devient le moyen par lequel s’exprime la volonté d’être soi-même. On découvre que la langue est plus qu’un instrument de communication, qu’elle est en rapport étroit avec l’âme collective, qu’elle façonne la pensée et est un facteur puissant de cohérence sociale. D’où une tension permanente entre ces deux phénomènes, qui engendrent deux attitudes possibles : ressentir le premier comme une forme de concurrence déloyale à l’égard du second ou envisager la coexistence de l’un ou de l’autre comme complémentaire. La complémentarité exige cependant que les langues maternelles soient valorisées, qu’elles deviennent moyen de promotion sociale, qu’une répartition des fonctions soit établie entre elles et les langues dominantes dans le cadre global d’une organisation linguistique de la société.

Sur le plan linguistique, le plurilinguisme entraîne de nombreuses questions. Combien y a-t-il de langues en présence? Ces langues sont-elles également capables de remplir toutes les fonctions imparties à une langue? Quelles fonctions remplissent aujourd’hui les langues, est-ce satisfaisant? Y a-t-il une ou plusieurs langues dominantes; si oui, pourquoi le sont-elles et comment ce phénomène est-il ressenti par les locuteurs des autres langues? Si une ou plusieurs langues ne sont pas aptes ä remplir une fonction à laquelle on les destine, comment les amener à le devenir? A-t-on l’intention de conserver toutes les langues, de les développer toutes, de toutes les utiliser et de toutes les enseigner? Quel est le degré d’attachement des locuteurs à leur langue ou à leur variante de la langue? Ces questions sont liées les unes aux autres. Il est impossible et même dangereux d’isoler l’une d’elles. La réponse ne peut être que globale et tient au type de société que l’on désire bâtir.

Ensuite, le plurilinguisme entraîne le contact entre les langues, soit parce que des locuteurs de langues différentes se côtoient fréquemment, soit parce que la même personne passe souvent d’une langue à l’autre selon les circonstances. Deux types de problèmes en découlent. Les premiers, d’ordre psycholinguistique, ont trait au rapport entre développement de la personnalité et pratique du plurilinguisme : perception de sa propre identité linguistique et conflit éventuel provenant soit du sentiment d’appartenir en même temps à plusieurs langues et a aucune, soit de la contradiction entre sa langue profonde et celle(s) de la société à laquelle pourtant on appartient; développement de la pensée, plus ou moins harmonieux, plus ou moins compromis de par la succession des langues apprises, surtout dans les premières années d’existence, notamment lorsque la langue des premières années de la scolarisation n’est pas la langue maternelle. Les seconds, d’ordre strictement linguistique, se rapportent à la notion d’intégrité linguistique : emprunts d’une langue à l’autre, fréquence des emprunts selon les différents domaines de vocabulaire, interférences syntaxiques d’une langue à l’autre jusqu’à la constitution de véritables créoles ou pidgins.

Enfin le plurilinguisme oblige l’État â prendre plusieurs décisions, d’ordre strictement politique, en ce qui concerne l’enseignement des langues. Dans quelle(s) langue(s) sera dispensé l’enseignement élémentaire, secondaire, supérieur? Lorsque la langue maternelle n’est pas une langue de grande diffusion, vaut-il mieux l’utiliser pour les premières années de scolarité (combien?) et passer ensuite à une autre langue, où commencer dès le début l’usage de cette autre langue, faisant ainsi plus ou moins coïncider début de l’apprentissage scolaire et début de l’apprentissage d’une langue seconde? Lorsqu’il existe plusieurs langues nationales sur le territoire, est-il souhaitable que tous les citoyens connaissent toutes ces langues, et, dans l’affirmative, jusqu’à quel degré de compétence? De quelle(s) langue(s) étrangère(s) a-t-on l’intention d’assurer l’enseignement par le système scolaire? Doit-on aller dans le sens de la tendance vers l’hégémonie mondiale de quelques langues et réduire à celles-ci l’enseignement des langues étrangères, favorisant ainsi une sorte de bilinguisme « eurocentrique ». Ne faudrait-il pas que les pays de langues européennes s’ouvrent davantage aux langues non européennes? Ces décisions sont éminemment délicates, puisqu’elles engagent l’avenir du pays, et sont de la stricte compétence de chaque État.

Une fois les décisions prises en matière de langue d’enseignement et d’enseignement des langues, à la lumière de données à la fois politiques et sociolinguistiques, on peut alors formuler convenablement les questions cette fois pédagogiques.

Nous évoquerons à titre d’exemples uniquement celles qui semblent préoccuper tous les pays ou des groupes importants de pays.

L’enseignement des langues étrangères

Le problème le plus universel est celui de l’enseignement des langues dites secondes ou étrangères, les deux termes n’étant pas toujours synonymes selon les circonstances. La complexité de la question provient autant des nombreux aspects sous lesquels elle se présente que de la difficulté d’apporter une solution satisfaisante à chacun d’entre eux. On pourrait la formuler synthétiquement de la manière suivante : à quel moment, à quelle clientèle, selon quelle pédagogie, selon quel rythme, avec quels objectifs convient-il d’enseigner d’autres langues que la langue maternelle, et quel est le statut de ces langues, langue officielle, langue nationale, langue étrangère? Chacun de ces points est lié aux autres et la réponse à l’un d’entre eux exige qu’on ait déterminé la réponse aux autres. Il s’agit vraiment d’un ensemble, d’une structure d’éléments interdépendants.

La question du moment où commence l’enseignement d’une autre langue ne se pose que dans le cas de l’enseignement régulier, de l’enseignement aux enfants : il s’agit de savoir en quelle année des classes maternelles, élémentaires ou secondaires, on introduira cet enseignement. On doit, pour prendre me décision à cet égard, considérer le problème sous divers angles :

Ces angles ne sont pas égaux entre eux, au point qu’on puisse les opposer les uns aux autres, les comparer a égalité de valeur. Il faut les pondérer selon chaque situation. L’angle sociologique est le plus déterminant, celui qui doit toujours avoir la plus grande valeur. C’est pourquoi aucune réponse à la question du moment du début de l’enseignement des langues non maternelles n’est universelle, valable pour tous les pays. Chacun doit trouver sa solution. D’où l’importance également, pour ceux qui doivent prendre les décisions, de bénéficier des avis de personnes compétentes, a qui on a donné le temps et les moyens d’examiner soigneusement toutes les composantes. C’est si difficile qu’on ne peut pas improviser en cette matière, ce qu’on demande souvent aux linguistes et au pédagogues, de sorte qu’on se retrouve en face d’opinions plus ou moins valables, parce que plus ou moins bien fondées, ce qui augmente la perplexité des administrateurs et des hommes politiques.

D’autre part, il y a l’enseignement des langues non maternelles aux adultes et aux étudiants de niveau universitaire. Tout alors est différent et il faut en tenir compte. En général, l’adulte et l’étudiant savent pourquoi ils désirent apprendre une autre langue et ils veulent que ce soit efficace rapidement. Il s’agit donc là d’un enseignement dont l’objectif est la performance rapide dans la langue étrangère, le plus souvent pour des fins bien précises, liées à l’activité professionnelle ou scientifique. La recherche se poursuit toujours en ce domaine, malheureusement très négligé, alors que les besoins augmentent constamment.

De toute manière, que ce soit pour les enfants, les étudiants, les adultes, on a toujours besoin de matériel pédagogique et de méthode d’enseignement qu’il faut mettre au point. Surtout le déséquilibre entre les ressources pédagogiques pour l’enseignement des langues européennes et celles pour l’enseignement des autres langues est évident. On note également qu’on ignore à peu près tout et qu’il n’existe pour ainsi dire pas de matériel pédagogique lorsqu’il s’agit de l’enseignement des langues nationales secondes en situation de multilinguisme. Des travaux et des recherches s’imposent dans l’un et l’autre cas.

L’enseignement de la langue maternelle

L’enseignement de la langue maternelle est aussi l’objet de préoccupations dans de nombreux pays. Là où le français est la langue maternelle, notamment au Québec, en Belgique et en France, les résultats de l’enseignement du français déçoivent beaucoup, surtout en ce qui touche à la langue écrite, particulièrement à la maîtrise de la syntaxe et de l’orthographe. Du moins, on en discute et les rapports d’enquête se succèdent. On continue à s’interroger sur les raisons de cette crise et sur les moyens d’y remédier.

En Afrique noire, l’enseignement des langues maternelles est d’une difficile actualité. Nous avons déjà évoqué l’aspect politique de la question : faut-il enseigner la langue maternelle, toutes les langues maternelles, jusqu’à quel niveau? Si on répond affirmativement, on doit alors faire face aux aspects linguistiques et pédagogiques de la décision : description des langues, si elle n’est pas faite ou pas suffisante, choix d’une norme, standardisation de l’orthographe, préparation du matériel pédagogique, préparation du personnel enseignant, préparation de matériel de lecture. Tout ceci demande du temps et suppose un calendrier réaliste de mise en place.

Des questions semblables se posent aux pays arabes, dans le cadre de la politique d’arabisation. L’aspect terminologique apparaît alors comme le plus aigu et le plus préoccupant.

L’enseignement du français

L’enseignement du français comme langue officielle ou quasi officielle, mais langue non maternelle, pose des problèmes dans tous les pays ou la colonisation l’a introduit. Des problèmes politiques d’abord dans la manière de définir le type de plurilinguisme que l’on souhaite pour le pays. Des problèmes pédagogiques, notamment la compétence du personnel enseignant et le choix du matériel pédagogique, surtout si on veut tenir compte des interférences entre les langues en contact. Enfin des problèmes d’ordre culturel, qu’on peut réduire en deux grandes interrogations : d’une part, comment concilier l’affirmation d’une culture particulière liée a me certaine langue, dans la perspective de l’authenticité culturelle, avec la nécessité de connaître et d’utiliser me autre langue liée à me autre culture?, d’autre part, comment enseigner me langue « étrangère » sans du même coup diffuser, par ce biais, la culture qu’elle exprime, au détriment de la culture nationale? L’enseignement de l’anglais au Québec et aux minorités françaises du Canada, du flamand en Belgique soulève les mêmes difficultés.

L’alphabétisation des adultes

Certains problèmes sont propres à l’alphabétisation des adultes, qui semble avoir connu plus d’échecs que de succès. Ceci nous ramène à la conception de la langue comme moyen de développement et facteur de promotion sociale, dont nous avons parlé précédemment. En effet, si, d’une part, pour transmettre rapidement et efficacement à la population non scolarisée l’information propre à assurer le développement, on juge opportun de recourir a me langue locale et, en conséquence, d’alphabétiser cette population en cette langue, d’autre part, l’adulte se demandera si cette langue est, pour lui, m bon moyen d’améliorer son sort, surtout lorsqu’en même temps, il constate que les enfants, ses enfants, ne sont pas scolarisés dans la même langue que lui. L’alphabétisation doit être l’objet de recherches plus sérieuses, plus poussées, en sociolinguistique et en pédagogie.

Les questions terminologiques

Enfin, il est apparu que la plupart des langues faisaient face à des problèmes de terminologie, qui viennent de la nécessité de s’adapter sans cesse à l’évolution des sciences et des techniques. Depuis peu, on a vu certains pays, notamment le Québec, mettre au point des méthodes rigoureuses pour les travaux de terminologie et surtout pour arriver à me normalisation qui reçoive l’assentiment des usagers. Quelques pays ou organismes internationaux, dont l’Allemagne, la Communauté économique européenne, le Québec, le Canada, l’Association française de normalisation, ont mis au point des banques de terminologie automatisées, qui fonctionnent aujourd’hui, riches de milliers de mots, ce qui constitue pour nos pays des réservoirs fort utiles de terminologie technique, scientifique, administrative, dont il faudrait apprendre à tirer parti.

On voit donc, par ce bref aperçu, l’étendue et la variété des problèmes linguistiques communs et la diversité, la complexité des recherches nécessaires à leur solution.

Chapitre 4 – L’activité linguistique internationale

Depuis le début du siècle et surtout depuis les années cinquante, on observe un mouvement de convergence en ce qui a trait aux questions de langue.

D’un côté, la linguistique prend la relève de la philologie et se développe rapidement. De l’autre, les questions linguistiques deviennent de plus en plus complexes et actuelles, ce qui amène d’abord les États, puis les organismes internationaux à prendre des mesures et à définir des programmes d’action.

Développement de la linguistique

La linguistique est, aujourd’hui, une discipline scientifique bien spécifique, dont les résultats s’accumulent sans cesse, dans des directions de plus en plus variées. Aucune des manifestations du langage et de la langue ne lui échappe. L’activité de recherche est intense, des sujets les plus théoriques jusqu’aux plus concrets. L’enseignement de la linguistique a pris un grand essor dans la plupart des pays et suscite toujours un grand intérêt.

Des linguistes et des pédagogues se sont préoccupés d’établir un rapport entre l’enseignement des langues, maternelles ou secondes, et la linguistique, ce qui a donné naissance à ce qu’on a, malencontreusement sans doute, baptisé linguistique appliquée. Il est évident que l’enseignement des langues en a été profondément renouvelé et cette évolution pédagogique se poursuit toujours, d’autant plus qu’elle intègre en même temps les résultats des travaux des psychologues en ce qui touche au développement de la pensée et aux modes d’apprentissage.

La relation s’est aussi établie entre les sociologues, les anthropologues et les linguistes, d’où l’émergence de la sociolinguistique, discipline qui s’intéresse aux rapports entre langue et organisation sociale. Les méthodes d’observation et d’analyse se développent rapidement et on dispose maintenant d’une certaine expérience en ce domaine.

Cependant, tous les pays n’ont pas atteint le mime niveau de développement en linguistique. On observe même, dans certains cas, des appréhensions, plus ou moins explicites, surtout à l’égard de la sociolinguistique. On note aussi une certaine résistance, ou tout au moins une certaine méfiance, de la part des pédagogues à l’égard de la linguistique, qui risque de compromettre le renouvellement de la pédagogie des langues au moment où il faut s’en préoccuper le plus. Un futur centre international devrait donc avoir conscience qu’il lui faudra, jusqu’à un certain point, dédouaner la linguistique.

La communauté de nos pays dispose d’un très grand nombre de spécialistes intéressés à tous les aspects du langage et de la langue et de moyens de travail et de recherche abondants : laboratoires de toutes sortes, ordinateurs divers, centres de documentation, banques de terminologie informatisées, etc. En conséquence, dans la plupart des pays, des budgets sont consacrés aux travaux et à la recherche linguistiques.

Création des centres nationaux

Le statut des spécialistes est très variable d’un pays à l’autre ou à l’intérieur d’un même pays. Pour les fins qui nous intéressent, on peut distinguer trois grandes catégories.

Tout d’abord, il y a les spécialistes isolés, qui mènent des recherches individuelles, parfois par intérêt personnel ou dans le cadre de leurs activités professionnelles, le plus souvent pour un mémoire ou une thèse. Malheureusement, ces mémoires ou ces thèses ne sont presque jamais intégrés à la documentation générale et sont oubliés sur les rayons d’une bibliothèque.

Ensuite le grand nombre de spécialistes enseignant dans une faculté, un département, une école. La plus grande partie de leur temps est consacrée à l’enseignement. C’est avec peine qu’ils peuvent s’adonner à la recherche. Par contre, ce sont eux qui dirigent les mémoires et les thèses des étudiants : de ce fait, ils peuvent jouer un rôle important dans l’orientation et l’avancement systématique des recherches linguistiques ou pédagogiques dans leurs pays.

Mais il y a surtout les spécialistes qui se consacrent à plein temps à la recherche dans des unités dont c’est la seule vocation. En effet, plusieurs pays ont jugé nécessaire de constituer des équipes de recherche en linguistique, le plus souvent appliquée, et de leur confier les travaux susceptibles d’apporter des solutions aux problèmes des pays. L’appellation de ces équipes est très variable : on les appelle centre (ex. : le Centre de linguistique appliquée de Dakar), office (ex. : l’Office de la langue française du Québec), institut (ex. : l’Institut de linguistique appliquée d’Abjidjan), laboratoire (ex. : ceux du CNRS de France) ou bureau (ex. : le Bureau des traductions d’Ottawa). Mais, indépendamment du générique qui les désigne, ces équipes s’occupent en général de linguistique, surtout pour des questions d’enseignement ou, plus globalement, d’aménagement linguistique; certaines sont plus orientées vers la traduction ou la terminologie, presque toujours plurilingue. Leur statut administratif n’est pas le même. Les unes relèvent ou sont censées relever d’un centre national de la recherche scientifique, comme le Centre national de la recherche scientifique en France (CNRS) ou l’Office national de la recherche scientifique et technique au Cameroun (ONAREST). Il existe alors parfois une certaine concurrence entre ces centres nationaux et l’Université, qui affirme aussi la nécessité de la recherche universitaire intégrée à l’enseignement. Les autres font partie de l’Université ou sont affiliées à l’Université, ce qui semble être la règle générale. Enfin, certaines unités, fort rares, dépendent d’un ministère ou d’une organisation internationale, comme l’Office de la langue française du Québec, le Bureau des traductions d’Ottawa, le Bureau de terminologie de la Commission des communautés européennes.

En général, ces équipes sont isolées les unes des autres. Les quelques rapports qu’elles ont entre elles sont le fruit du hasard et le fait de relations personnelles entre chercheurs, à la suite de rencontres lors de congrès ou de colloques.

Tout le monde s’accorde à regretter cet état de chose et à déplorer que les travaux s’effectuent sans coordination aucune et le plus souvent dans l’ignorance complète de ce qui se fait ailleurs. Aucun organisme ne se préoccupe aujourd’hui, sur le plan international, des questions et problèmes d’ordre scientifique, méthodologique, documentaire que doivent pourtant régler les chercheurs et spécialistes engagés dans des travaux relatifs à la situation des langues dans leurs pays respectifs.

Intérêt des organismes internationaux

À la demande des États membres, de plus en plus d’organismes internationaux s’intéressent aux questions linguistiques. Citons quelques exemples significatifs. L’UNESCO, par divers moyens favorise les rencontres entre spécialistes en vue de mieux cerner les questions et définir des programmes d’action adéquats. L’ALECSO, seule ou en collaboration avec l’UNESCO, soutient la recherche consacrée a la langue arabe. L’AUPELF patronne un premier inventaire provisioire des particularités lexicales du français en Afrique noire, aide les créolistes à s’organiser en association, facilite l’échange de spécialistes entre les universités membres. Le Conseil international de la langue française (CILF), constitué d’éminents linguistes et grammairiens, réunit chaque année ses membres pour l’examen de questions d’actualité et organise un colloque ä cette occasion. On s’y préoccupe beaucoup de l’évolution des rapports entre la langue française et les autres langues, notamment les langues africaines, l’arabe et l’anglais. Cet organisme s’intéresse également à la terminologie; il publie des travaux et deux revues, la Clé des mots et la Banque des mots. Enfin, l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) elle-même s’intéresse à la linguistique et est un lieu d’échange et d’information.

De nombreuses associations internationales sont nées ces dernières années, qui regroupent des spécialistes et qui se préoccupent d’échanges et d’information. La Fédération internationale des professeurs de français (FIPF) est constituée de représentants des associations nationales : elle est devenue le lieu le plus dynamique où se discutent tous les aspects de l’enseignement du français. L’Association internationale de linguistique appliquée (AILA) suit de près le développement de cette spécialité d’abord par ses commissions, surtout par l’organisation régulière de congrès, comme celui d’août 1978, à Montréal, où se sont retrouvés près de deux mille spécialistes. L’Association internationale d’enseignement par les méthodes audiovisuelles (AIMAV), la Fédération internationale des professeurs de langues vivantes (FIPLV), la Modern Language Association (MLA) sont des tribunes ou se discutent les questions de pédagogie des langues.

En conclusion, en même temps que la linguistique s’affermit et se répand, l’intérêt pour les questions linguistiques grandit, les activités en ce domaine se multiplient, autant sur le plan national qu’international.

Plusieurs en ont conscience et croient que le moment est venu de tenter un vaste effort de coordination et de collaboration internationales.

Chapitre 5 – Opportunité d’un centre international

Les questions linguistiques ont pris, dans notre inonde contemporain, une importance, une ampleur et une signification qu’elles n’ont jamais eues dans le passé, même très récent. Tous les pays, qu’ils soient officiellement unilingues ou plurilingues, doivent faire face à des problèmes linguistiques très divers qui proviennent aussi bien de la situation nationale que des contacts internationaux. Ce qui a conduit beaucoup d’États à développer l’enseignement de la linguistique et la recherche en cette discipline au niveau universitaire, à accorder une attention particulière à la formation des maîtres et à la recherche en matière d’enseignement des langues maternelles et secondes, enfin à créer sous des appellations variées, des équipes nationales de recherches linguistiques.

Pour des motifs que nous exposerons ci-dessous, nous croyons le moment venu de doter la communauté de nos pays d’un instrument commun d’action et de recherche dédié exclusivement aux problèmes linguistiques.

Ampleur de la recherche requise

Les thèmes sur lesquels il est aujourd’hui devenu nécessaire et pressant de mener des recherches linguistiques, aussi bien fondamentales qu’appliquées, sont à la fois nombreux et de toute première importance, tant pour l’individu que pour la société.

Il nous faut trouver des réponses satisfaisantes à toutes les questions que posent l’enseignement des langues maternelles et leur évolution, tout particulièrement leur adaptation constante aux nécessités de la communication moderne, surtout scientifique et technique.

Il nous faut considérer dans une perspective tout à fait nouvelle l’initiation aux langues étrangères, autrefois apanage d’une minorité, aujourd’hui phénomène largement généralisé, qui doit s’inscrire dans les programmes réguliers d’études. Cette généralisation de la connaissance des langues étrangères modifie la dynamique des contacts entre les langues et des rapports entre les cultures qu’elles expriment.

Presque chaque citoyen est en relation, ou a l’occasion de l’être, avec une autre langue et une autre culture, soit de par les moyens modernes de communication (la radio, la télévision, le cinéma, le disque), soit de par l’activité et les relations professionnelles (notamment la documentation et les réunions de toutes sortes), soit enfin, plus simplement, du fait de l’augmentation de la circulation des biens et des personnes, par le commerce international et l’organisation systématique du tourisme comme source de devises étrangères. Aussi, les États sont-ils amenés a se préoccuper à la fois du maintien des langues et cultures nationales et de la diffusion, sur leur propre territoire, des langues et cultures étrangères, d’où la recherche constante de formule de « bilinguisme » propre a réduire le paradoxe et les tensions qu’il provoque.

La diversité culturelle des pays entraîne la nécessité de désigner des réalités particulières, pour lesquelles soit la langue nationale, soit le français ne dispose pas de mots. Il y a là le germe de tous les problèmes d’emprunts, de néologismes, de régionalismes sur lesquels chacun s’interroge, à sa manière. Une sérieuse mise au point s’impose, dans chaque pays, bien étayée sur les résultats de la recherche. Cela implique qu’on définisse mieux le concept de norme, autant sur le plan national qu’international, domaine où les connaissances sont aujourd’hui éparses et embryonnaires.

Universalité des problèmes

Une part importante de ces problèmes est de caractère universel. La manière dont ils se posent à chaque État varie plus ou moins, soit en intensité, soit en complexité, mais les facteurs de base s’observent partout. Les équipes nationales définissent leurs programmes de recherches en fonction des besoins prioritaires de leurs pays et du temps ou des ressources dont elles disposent. Elles ne peuvent souvent pas accorder aux problèmes à résoudre le soin et le temps qu’en exigeraient l’ampleur et la complexité. Des aspects importants, souvent fondamentaux, sont traités superficiellement, parce qu’ils ne sont pas considérés comme prioritaires. Un centre international pourrait recenser les aspects communs des problèmes nationaux, favoriser la comparaison et la synthèse des recherches de chaque pays, prendre en charge les questions qui ne sont pas prioritaires pour ces pays, mais dont l’étude, cependant, serait utile à plusieurs ou à tous.

Coordination nécessaire des travaux

Dans beaucoup de pays, des équipes ou des spécialistes isolés, le plus souvent universitaires, ont orienté leurs recherches vers les problèmes linguistiques, au fur et à mesure que la linguistique comme science se développe et s’affirme. On observe cependant qu’il existe peu de rapports entre les spécialistes ou entre les équipes, souvent à l’intérieur d’un même pays, du fait de leur dispersion dans des unités administratives distinctes ou dans des campus universitaires souvent éloignés les uns des autres, et presque toujours d’un pays à un autre, d’un continent à un autre, à cause des coûts et des difficultés de communication.

Ceci nous porte à penser qu’il est indispensable d’enrayer le gaspillage des énergies et d’éviter le double emploi entre les centres ou autres organismes nationaux. D’où la nécessité d’un inventaire permanent des travaux en cours et des résultats obtenus. Un centre international pourrait se charger d’un tel inventaire et favoriser les relations et la collaboration entre les diverses équipes.

On constate qu’il est aujourd’hui difficile de savoir ce qui se fait ailleurs, parfois impossible de se procurer les publications dans lesquelles les spécialistes de chaque pays rendent compte des résultats de leurs travaux, qui restent ignorés hors des frontières nationales, parfois mime hors du cadre de l’Université. Souvent, faute d’information, le chercheur se trouve dans l’obligation de reprendre à la base des travaux déjà amorcés ou menés ailleurs. Il convient de fournir aux unités nationales l’accès à la documentation internationale, pour qu’elles puissent orienter en toute connaissance leurs propres programmes d’activités, engager leurs travaux à partir des acquis de la recherche internationale et comparer leurs résultats. Ainsi, par l’accumulation des connaissances, la mise au point de solutions adéquates se fera de plus en plus aisément et rapidement. Par ailleurs, les travaux des spécialistes et des unités seront connus et disponibles. La tâche d’organiser, d’animer et de gérer un centre de documentation de cette nature dépasse la vocation d’un centre national et apparaît du ressort d’un centre à caractère international.

L’isolement actuel des chercheurs, notamment de ceux des pays du tiers-monde, est un phénomène grave, appauvrissant pour eux et pour toute la communauté scientifique. Un centre international sera le moyen de créer une véritable communauté de chercheurs, un instrument de communication, d’ouverture, de progrès. Bref, favoriser la diffusion et la coordination, valoriser l’effort de chacun, rentabiliser les moyens nationaux, développer l’habitude du travail en commun et donner à tous les chercheurs une pleine ouverture sur le monde scientifique.

Instrument au service des États

Considérant les décisions difficiles et lourdes de conséquences que les États sont appelés à prendre en matière de langue, un centre international pourrait leur être un précieux instrument de référence.

Tout d’abord, en mettant à leur disposition une documentation internationale précise, traitant des modalités administratives et des activités des différents centres ou groupes nationaux de recherches linguistiques et en leur fournissant également des renseignements sur les diverses mesures législatives ou administratives des autres États en matière d’usage et d’enseignement des langues.

Ensuite, en fournissant aux États qui le souhaiteraient des renseignements d’ordre scientifique en ce qui concerne la théorie et la pratique de l’aménagement linguistique global, la solution de problèmes particuliers ou la réponse à certains types de besoins.

Aussi, en se chargeant de diverses tâches, à la demande des États, sous forme de contrats ou de missions. Ceci serait surtout intéressant pour les pays qui, tout en ayant les mêmes problèmes que les autres, ne disposent pas encore d’un centre national.

Enfin, un centre international serait un instrument de formation permanente des chercheurs nationaux, parce qu’il les intégrerait aux équipes multinationales, faciliterait leur participation à des stages dans des équipes nationales selon leurs besoins, ou les intégrerait à l’équipe du centre pour des périodes de courte ou de moyenne durée.

Opinion favorable des chercheurs nationaux

À cet ensemble d’arguments s’ajoute l’opinion mime des responsables des centres nationaux, ainsi que des chercheurs et des administrateurs rencontrés au cours des missions.

Même s’ils ont des conceptions différentes, ce qui est tout à fait normal, quant à la hiérarchie des fonctions et au mode d’activité d’un futur centre, tous sont d’accord pour reconnaître la nécessité d’un instrument international de coordination et d’animation, de liaison et de documentation, de formation et de perfectionnement. Plusieurs d’entre eux ont souligné, avec raison, que le centre ne devra pas être une « super-structure » coûteuse et envahissante, qui risquerait d’étouffer, d’affaiblir ou de marginaliser les centres nationaux, mais au contraire un stimulant et un appui pour eux, un lieu de conseils, un instrument de diffusion et de valorisation de leurs travaux. La plupart sont convaincus qu’un centre international fera naître une meilleure vision nationale de l’ensemble du problème linguistique en lui offrant en contraste une vision extranationale. Cette démarche permettra une meilleure organisation des actions nationales, favorisera les processus d’objectivation des questions linguistiques, en les situant dans une perspective à la fois plus scientifique et plus internationale.

En résumé, à la fois l’ampleur, l’acuité et la complexité des problèmes linguistiques (dont beaucoup se posent en termes universels), le besoin d’assurer la coordination des travaux menés dans le cadre national et de rompre l’isolement des chercheurs, la nécessité de disposer d’une information et d’une documentation à l’échelle internationale et d’offrir un lieu de formation et de perfectionnement commun aux centres nationaux, le besoin enfin de fournir aux États les bases scientifiques nécessaires à la formulation de leurs politiques linguistiques, confirment, à notre sens, l’opportunité et même l’urgence de la création d’un centre international de recherche en linguistique fondamentale et appliquée.

Chapitre 6 – Vocation de l’organisme

La préoccupation principale et essentielle des interlocuteurs, rencontrés pendant les missions d’information, dans tous les pays, était de concevoir l’activité du centre international, dont il jugeait la création nécessaire, dans une perspective de soutien et d’expansion des travaux et recherches des centres ou groupes nationaux. Sur ce point, il y a unanimité : l’activité du centre international doit être complémentaire de celle des centres nationaux et il faut éviter toute forme ou toute possibilité de concurrence entre ces deux niveaux de recherche.

D’un pays à l’autre, il existe une remarquable convergence d’opinions au sujet des rôles d’un organisme international du type CIRELFA. Nous regroupons ces avis sous trois grandes vocations possibles du centre international : documentation et information; liaison, coordination, études et recherches communes; formation permanente des chercheurs.

Les opinions ont été contradictoires quand il fut question de savoir si le futur centre allait, lui aussi, devenir un centre de recherche. Ceux qui s’opposaient à cette idée soutenaient qu’il devrait être un centre de service, donc limité aux rôles précédemment énumérés. Ainsi, seraient évités, par exemple, la concurrence et l’exode des chercheurs nationaux vers le centre international. Les autres affirmaient qu’il était indispensable que le centre international ait son propre programme de recherches et soutenaient même que les rôles de service ne peuvent être remplis que si le centre est également un centre de recherche. Pour diverses raisons que nous exposerons, nous adhérons aux avis du dernier groupe et nous ajoutons une quatrième vocation « Recherches » aux trois précédemment identifiées.

Vocation « Documentation et information »

L’objectif est d’accélérer la recherche sur le plan national par la connaissance des travaux déjà exécutés dans un domaine donné et des résultats obtenus par d’autres chercheurs, de répertorier les travaux en cours et les chercheurs qui en sont responsables, ce qui est nécessaire à tout effort de coordination, enfin de faire en sorte que l’information soit accessible à tous ceux qui s’intéressent aux questions et problèmes linguistiques, notamment aux responsables nationaux.

Il s’agit donc de constituer un centre de documentation dont les principales fonctions seront les suivantes :

La vocation « Documentation-information » implique un personnel spécialisé et ne peut se concevoir aujourd’hui sans le recours à l’informatique. Il faut donc ou bien constituer un centre automatisé de documentation, ou avoir recours, pour le traitement informatique de la documentation, à un centre existant, avec lequel on passerait un accord de service.

Nous favorisons la deuxième solution, d’abord parce qu’il existe déjà de tels centres de documentation et qu’il serait contraire à nos intentions de coordination d’en constituer un nouveau, ensuite parce que c’est la solution la plus économique. Le centre international se préoccuperait de l’accès aux centres de documentation déjà constitués, concentrerait son effort sur ce qui n’est pas recueilli aujourd’hui et utiliserait par contrat des services informatiques déjà rodés.

Vocation « Liaison, coordination, études et recherches communes »

L’objectif est de faire en sorte que les recherches ne se répètent pas d’un pays à l’autre, mais qu’au contraire, elles s’appuient sur les résultats acquis pour approfondir la réflexion. Ceci permettrait de réduire les coûts de la recherche et d’harmoniser les sources de financement, de briser l’anonymat et l’isolement ou se retrouvent aujourd’hui les chercheurs des différents pays, enfin de faire connaître les travaux et activités des uns aux autres.

Le centre international se préoccupera donc :

Vocation « Formation permanente des chercheurs »

L’objectif sera :

Vocation « Recherche »

Le centre international devra avoir son propre programme de recherche pour les raisons suivantes :

Cependant, le centre ne devra jamais entrer en concurrence avec les unités nationales de recherche, ni provoquer une fuite des compétences vers lui, ce qui aurait comme conséquence d’affaiblir les équipes nationales.

Un centre de caractère scientifique

Le centre international trouvera sa vocation et son originalité en situant son action sur le plan scientifique et méthodologique, en ayant comme principale préoccupation et clientèle les chercheurs nationaux œuvrant sur le terrain. Il s’agira donc d’un centre d’animation, résolument orienté vers les problèmes tels qu’ils se posent dans la réalité des situations linguistiques nationales, préoccupé essentiellement de l’élaboration de solutions théoriques et pratiques adéquates.

Le centre devra donc être international et jouir d’une large autonomie financière et administrative. La crédibilité du centre découlera de ces caractéristiques et du renom des chercheurs réunis en son sein.

Chapitre 7 – Principaux secteurs d’activité

Pour déterminer les principaux axes de l’activité du centre international projeté, nous tenons compte de trois éléments : la diversité des problèmes d’ordre linguistique qu’affrontent les pays, les domaines dans lesquels travaillent déjà les différents centres nationaux de recherche, puisqu’ils seront les principaux interlocuteurs de l’organisme international, enfin les vocations du centre lui-même.

Il ne s’agit pas ici de thèmes de recherche propres au centre international. Ceux-ci se dégageront par la suite. Il s’agit, dans une problématique très complexe, de choisir des thèmes qui délimiteront toutes les actions du centre, qu’elles soient de documentation, de coordination ou de recherche. Plutôt que de procéder d’après une vision globale, donc abstraite, des situations linguistiques, il apparaît préférable et plus profitable de partir des problèmes immédiats et quotidiens. Sous cet angle, le problème central est celui de l’enseignement, parce qu’il sous-entend et met en relief tous les autres, tout particulièrement les questions soit de lexicologie et de terminologie, soit de linguistique descriptive et de sociolinguistique.

Nous proposons donc que le futur centre international se consacre à quatre grands secteurs d’activité : l’enseignement des langues, la lexicologie et la terminologie, la linguistique descriptive, enfin la sociolinguistique.

Dans chacun de ces domaines, nous nous proposons d’indiquer ci-après les principales questions qui se posent aujourd’hui, sans intention d’exhaustivité ou de description complète. En somme, nous essayons de refléter, du mieux que nous le pourrons, les préoccupations des spécialistes et unités nationales de recherche, telles qu’elles se dégagent des missions d’information et de la documentation consultée.

Bien que les rapports entre les divers secteurs soient à la fois étroits et évidents, on peut arbitrairement les isoler et décider que le centre ne s’occupera que de l’un et de l’autre ou qu’il les abordera selon une chronologie à déterminer. Nous recommandons cependant de les aborder tous les quatre en même temps, en privilégiant dans l’immédiat l’enseignement des langues et les questions de lexicologie et de terminologie, en raison de l’urgence de ces problèmes et des nombreux travaux actuellement en cours.

Enseignement des langues

Nous dégageons les sous-thèmes et éléments suivants :

Lexicologie et terminologie

Linguistique descriptive

Sociolinguistique

La description que nous venons de faire des secteurs d’activité d’un centre international de recherche en linguistique fondamentale et appliquée peut paraître très ambitieuse. Pourtant, cette énumération ne reflète qu’une partie des problèmes linguistiques qu’affrontent les États. Notons cependant qu’il ne s’agit pas ici d’un programme de recherche, mais d’un programme d’activité, en ce sens que se trouve ainsi circonscrit le champ des préoccupations du Centre, notamment dans sa fonction documentaire. Pour le reste, le programme annuel se définira selon les besoins et les priorités, tels qu’ils se dégageront des recherches sur le plan national et selon les décisions du conseil d’orientation scientifique et du conseil d’administration du futur Centre international.

Chapitre 8 – Nature et structure

Compte tenu des vocations du Centre projeté et des secteurs prioritaires dans lesquels nous croyons qu’il devrait œuvrer, nous esquisserons maintenant l’aspect administratif qu’il pourrait prendre.

Données à la question

Sous son aspect « service », le Centre traitera surtout avec des spécialistes et des centres nationaux. Il est important de dégager les caractéristiques de cette clientèle. Elle est très dispersée, à travers trois continents et de nombreux pays, ce qui entraînera des dépenses de correspondance et de transport et de nombreuses difficultés de travail en commun. Le statut des spécialistes et des centres nationaux varie beaucoup : le plus grand nombre fait partie de l’Université, certains sont rattachés à des centres nationaux de recherche scientifique, un petit nombre appartient à la fonction publique et est intégré a un ministère; d’où la nécessité pour le Centre d’être d’une grande souplesse administrative et de pouvoir ainsi s’adapter à la situation de ses interlocuteurs. La clientèle est composée essentiellement d’intellectuels, ce qui exige que le Centre soit capable de traiter avec ses interlocuteurs à un haut niveau de compétence professionnelle.

Le Centre sera en étroite relation avec l’Agence de coopération culturelle et technique. Historiquement, c’est l’Assemblée générale de l’Agence qui a été saisie de ce projet et qui décidera, en dernier ressort, de ce qu’il en adviendra. De ce point de vue, le Centre apparaît comme un outil d’ordre scientifique dont veulent ou voudront se doter les pays de l’Agence pour mieux régler certains problèmes linguistiques auxquels ils font face. Financièrement, le Centre ne peut démarrer qu’avec l’aide de l’Agence et des pays qui en font partie. Administrativement, il serait nécessaire que le Centre jouisse de la caution de l’Agence, surtout pendant les premières années d’activité.

Il apparaît souhaitable que le Centre soit en liaison régulière avec l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF), et ce, en raison de la nature universitaire de sa mission. En effet, les universités, en tant qu’entités administratives, seront très régulièrement mêlées aux activités du Centre, soit par les personnes, soit par les centres, départements et écoles qui y participeront.

Le Centre sera aussi en rapport avec d’autres organismes internationaux. Nous en distinguons trois types : les organismes du type UNESCO, ALECSO, CILF, qui ont des programmes d’action dont le futur Centre devra tenir compte, pour des motifs de coordination et d’économie; les organismes de type professionnel, comme l’Association internationale de linguistique appliquée, pour des raisons d’ordre scientifique; enfin, les organismes qui se sont donnés d’autres communautés linguistiques, pour des raisons d’information et de collaboration.

Enfin, tous les informateurs souhaitent que la structure administrative du futur Centre soit très peu coûteuse.

À la lumière de ces données, on peut formuler deux hypothèses d’organisation du Centre projeté. On pourrait le constituer sous forme de service à l’intérieur d’un organisme existant, soit l’Agence elle-même, soit l’AUPELF. Le programme d’activité est alors défini par l’assemblée générale de l’organisme d’accueil, suivant les modalités prévues par sa constitution et les frais encourus par le nouveau Centre sont intégrés à son budget. La structure du futur organisme se réduit alors à un directeur, entouré du personnel nécessaire à l’exécution des tâches, sous l’autorité du secrétaire général de l’organisme d’accueil. Seconde hypothèse, le Centre est autonome et créé de toutes pièces. Il faut alors le doter d’une structure administrative qui lui soit propre et envisager la question du financement. Cette hypothèse apparaît plus adéquate que la première, car elle donne au centre l’indépendance indispensable pour asseoir sa crédibilité. Elle évite un précédent selon lequel des organismes comme l’Agence ou l’AUPELF assumeraient des responsabilités de nature CIRELFA dans d’autres champs professionnels tout aussi importants, comme la médecine par exemple. Elle permet une plus grande diversité des sources de financement auxquelles faire appel, selon toutes les modalités de la coopération scientifique internationale.

Nature du centre proposé

Le Centre devrait être de nature exclusivement scientifique : constitué d’un personnel de grande compétence, il travaillerait, de concert avec tous les spécialistes nationaux, a résoudre les divers problèmes linguistiques des pays, dans le plus grand respect de la compétence politique des États.

Il aurait un caractère international de par le nombre et la diversité des pays membres de l’Agence que le Centre aurait pour mission de servir et du fait qu’il serait en relation avec d’autres organismes analogues ou s’intéressant aux questions de langues.

Il serait doté de la personnalité civile et de l’autonomie financière.

Il serait préférable que le Centre soit logé dans une université ou dans un centre national de recherche du pays qui l’accueillera, à la fois pour des raisons de qualité de vie intellectuelle ou scientifique et d’infrastructure de service (accès aux services administratifs, accès aux bibliothèques, facilité de logement et d’accueil des visiteurs, etc.).

Organigramme du centre projeté

Nous croyons que l’organigramme du futur Centre devrait comporter un Conseil d’administration, un Conseil d’orientation scientifique et la Direction proprement dite.

Organigramme proposé
Organigramme du futur Centre

Le Conseil d’administration

Le Conseil d’administration est chargé d’examiner le rendement du Centre, ses orientations, la qualité de son fonctionnement et de sa gestion, et d’en discuter tous les aspects budgétaires, sources de financement et répartition du budget dans les différents postes.

Il est composé de sept membres, soit :

Le directeur du Centre assiste aux réunions du Conseil d’administration, mais sans voix délibérante.

Le Conseil d’administration pourrait se réunir une fois l’an, pendant une journée, juste avant et sur les lieux mêmes de la réunion annuelle du Conseil d’administration de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), ce qui réduit considérablement les frais.

Le Conseil d’orientation

Le Conseil d’orientation scientifique est chargé de définir la politique scientifique du Centre, d’examiner le programme d’activité (colloques, stages, publications, recherches, etc.), de conseiller le directeur dans sa tâche.

Il est composé de quinze membres, soit :

Ces membres seraient choisis à titre personnel, par consultation entre l’Agence et l’AUPELF

Le Conseil d’orientation scientifique se réunit une fois l’an, pour une session d’au moins quatre jours, au lieu même ou se trouve le Centre. Cette réunion comprendrait deux grandes parties : une partie administrative pour l’étude des activités du Centre et un séminaire consacré à l’examen d’une question linguistique d’intérêt général et d’actualité, pouvant avoir des répercussions sur l’orientation du Centre. Le Centre ne prend en charge que les frais des membres désignés a titre personnel, les autres l’étant par leur organisme propre.

Le mandat des membres du Conseil d’orientation est de trois ans, renouvelable une fois.

La Direction du Centre

La Direction du Centre est composée d’un directeur, assisté de deux chefs de service et d’un adjoint administratif.

Le directeur est nommé par le Conseil d’administration du Centre, après consultation du Comité d’orientation scientifique. Son mandat est de cinq ans, renouvelable une fois. Il dirige l’ensemble des activités du Centre, recrute et gère le personnel, assure la représentation du Centre; il est responsable de sa gestion devant le Conseil d’administration.

La responsabilité des chefs de service se répartit ainsi :

L’adjoint administratif assure la gestion financière et l’administration courante du Centre.

Personnel du Centre

Un accord général s’est dégagé chez nos interlocuteurs autour d’une règle très simple : le moins de permanents possibles soutenus par le Centre.

Au service de la documentation, il faudrait prévoir, en plus du responsable, des documentalistes de haut niveau, capables d’orienter ce service et d’en assurer la qualité et l’efficacité. Le Centre ne devrait pas s’engager lui-même dans l’aspect informatique d’un centre de documentation, mais plutôt passer contrat avec un centre déjà existant, ou encore bénéficier de l’accès à un centre dont les services constitueraient la participation d’un gouvernement au financement du Centre international.

Au service des affaires linguistiques, il faudrait prévoir une petite équipe de chercheurs permanents, pour les recherches propres au Centre international et des chercheurs contractuels pour les recherches ponctuelles. Pour pouvoir disposer de tous les spécialistes requis par les activités du Centre, il faudra obtenir de certains gouvernements, des universités ou des centres nationaux de recherche, le détachement de chercheurs de bon niveau pour des périodes de deux à trois ans. Ce pourrait être, pour ces chercheurs, des stages de formation permanente.

Il faut prévoir le personnel de secrétariat nécessaire à la bonne marche du Centre.

Étalement de la mise en route du Centre

Si le Conseil d’administration de l’Agence, après étude de ce rapport, songe à recommander la création du Centre projeté, il serait bon d’élaborer une proposition des statuts du futur organisme et, de là, d’établir une fiche budgétaire indicative. Ainsi, la prochaine assemblée générale de l’Agence aurait en main tous les documents et renseignements nécessaires à une décision finale.

Nous sommes d’avis qu’il serait préférable de répartir sur trois ans la mise en route du futur organisme, selon la séquence suivante : dans un premier temps, la mise en place de la fonction documentaire, avec l’aide technique d’un centre informatisé déjà existant; dans un deuxième temps, la mise sur pied de la fonction « coordination-animation », par l’organisation des premiers colloques restreints d’experts et la mise en route des premières équipes de recherches coopératives; enfin, la troisième année, les débuts des recherches propres au Centre international.

Chapitre 9 – recommandations

I

Tous les États ont des questions linguistiques à examiner, des problèmes de langue à résoudre. Certains aspects sont spécifiques, particulièrement le type et le nombre de langues de chaque pays. Beaucoup sont communs : la diversité sociolinguistique, le plurilinguisme, l’enseignement des langues maternelles et des autres langues, nationales ou étrangères, l’adaptation des langues au monde contemporain. Les questions sont très diversifiées, extrêmement complexes, et il n’a jamais été aussi nécessaire d’y voir clair. D’abord en raison de la prise de conscience du rôle de la langue dans l’organisation sociale, ensuite à cause des revendications nouvelles en matière d’authenticité culturelle, dont le thème le plus fréquent est celui de l’usage et de l’affirmation des langues nationales, enfin de par les nouvelles exigences concernant la connaissance et l’usage des langues étrangères dans tous les pays, d’où leur enseignement a une tranche de plus en plus grande de la population. Tous les gouvernements ont donc la responsabilité, relativement nouvelle, de procéder à l’aménagement linguistique de leurs pays.

Il y a donc, pour chacun, des décisions importantes, voire graves dans leurs conséquences, à prendre. Ces décisions sont de la responsabilité du pouvoir politique, qui voudra les fonder sur une connaissance précise des divers éléments qu’elles comportent, sur les avis et conseils que peuvent lui donner les spécialistes. D’où une collaboration, délicate et nécessaire, entre l’homme politique, qui doit décider, et l’homme de sciences, qui détient l’information propre à éclairer les réflexions de l’homme politique. De plus, ces décisions relèvent de l’autonomie de chaque pays; la coopération internationale peut apporter de précieux éléments d’information et de comparaison qui aideront à mieux choisir entre les diverses solutions possibles et à réaliser plus rapidement et plus économiquement la politique linguistique la mieux adaptée à chaque situation nationale.

Dans la plupart des pays, des spécialistes bien formés, plus ou moins nombreux, sont à l’œuvre, des moyens leur sont alloués selon les ressources des pays. Nous croyons qu’il est possible de tirer encore mieux partie de ces efforts et de ces investissements par une coopération internationale plus intense, plus systématique, plus diversifiée.

Recommandation n° 1

Nous recommandons à l’Agence de coopération culturelle et technique de prendre l’initiative de lancer un vaste programme de coopération internationale en matière de linguistique.

II

À la suite des missions d’information, il se confirme nettement qu’un centre international de recherche en linguistique fondamentale et appliquée est tout à fait indispensable.

Un centre international pourrait :

Recommandation n° 2

Nous recommandons à l’Agence d’assurer la création d’un centre international de recherche en linguistique fondamentale et appliquée, qui serait chargé du programme de coopération internationale, tel qu’il vient d’être défini, et lui fournir une part des moyens financiers nécessaires.

III

Ce centre international trouverait sa vocation et originalité en situant son action sur le plan scientifique et méthodologique, en ayant comme interlocuteurs permanents les centres nationaux et les chercheurs sur le terrain. Il s’agirait donc avant tout d’un centre d’animation, résolument orienté vers les problèmes que posent réellement les diverses situations linguistiques nationales et essentiellement préoccupé par l’élaboration de solutions théoriques et pratiques adéquates.

Recommandation n° 3

En conséquence, nous recommandons que. le Centre proposé ait pour vocation :

Recommandation n° 4

Nous recommandons également que les activités du Centre aient pour thèmes exclusifs les domaines linguistiques suivants :

IV

Le Centre proposé serait suscité par l’Agence; c’est elle, en effet, qui déciderait de sa création et qui lui fournirait une part importante de ses moyens.

Puisqu’il s’agit surtout ici de questions d’ordre scientifique, liées de près à l’activité universitaire, il paraît souhaitable que le Centre entretienne des relations organiques étroites avec l’AUPELF (Association des universités partiellement ou entièrement de langue française).

Le Centre serait en relation constante avec les chercheurs et spécialistes nationaux, les unités nationales de recherche et les organismes internationaux qui partagent les mêmes champs d’intérêt. Il devrait bénéficier auprès d’eux d’une grande crédibilité, autant de par le sérieux et la compétence de son personnel et la qualité de ses travaux que de par la liberté dont il jouirait.

Recommandation no 5

Nous recommandons :

V

Dans l’hypothèse où, après étude de ce rapport, le Conseil d’administration de l’Agence décide de recommander à l’Assemblée générale la création du Centre projeté, nous croyons qu’il serait opportun de préciser l’aspect financier du Centre et de mettre au point des projets de statuts. Pour ce faire, il faudrait que le Conseil d’administration formule son avis sur ce qu’il lui apparaît souhaitable que le Centre soit. Cet avis servira à préparer sa recommandation à l’Assemblée générale.

Recommandation n° 6

Nous recommandons en conséquence que le Conseil d’administration prenne l’initiative de faire préparer des projets de statuts du Centre proposé, de même qu’un devis financier.

Conclusion

L’AUPELF avait entrepris avec enthousiasme la tâche que lui confiait l’Agence de coopération en raison de l’évident intérêt d’une telle étude sur le plan scientifique comme sur le plan culturel. Elle l’a achevée avec le même enthousiasme mais aussi avec la conviction que l’objet de cette étude correspond à une profonde et pressante nécessité.

Nous sommes ici en effet face à l’un des problèmes fondamentaux de notre temps : l’évolution des langues et des rapports entre les langues c’est-à-dire, pour une large part, le problème de l’avenir des cultures et les conditions de ce dialogue des cultures, appelé par tant de voix mais qui est toujours a l’état de vœu. Le développement foudroyant des moyens de communication (et le proche avènement de la télématique risque de l’accélérer encore), du tourisme de masse, des échanges commerciaux aussi bien que scientifiques et culturels, posent en termes inédits la question des contacts entre les langues et, par là, entre les cultures.

Il ne s’agit donc point ici de théories linguistiques, de spéculation pure ou de technicité complexe, il s’agit d’un problème immédiat, capital et on ne peut plus concret. Il ne s’agit point d’envisager la création d’une sorte de lourde superstructure destinée à « coiffer » les organismes nationaux déjà existants et qui risquerait de les affaiblir, mais de susciter un instrument de coordination et de concertation à la disposition de ces centres nationaux et des pays membres de l’Agence. Celle-ci a au premier chef vocation pour aborder avec lucidité, avec continuité, avec conviction le problème du devenir des langues, des rapports entre elles, de l’enseignement des langues et, parallèlement, du perfectionnement des chercheurs et des enseignants. L’Agence est sans doute, par ses objectifs, sa taille, sa composition, un organisme idéal pour s’attaquer à ce grand problème et réaliser par là une entreprise qui aurait quelque chose d’exemplaire.

Elle a naturellement vocation pour ce faire; elle en a aussi les moyens dans la mesure où l’institution proposée doit être de taille modeste, doit s’appuyer en permanence sur les organismes nationaux de recherche linguistique et pourrait vraisemblablement compter sur un apport complémentaire de certains des membres de l’Agence. Celle-ci pourrait également bénéficier, pour cette entreprise, du concours et de l’expérience de diverses organisations francophones non gouvernementales.

Le rapporteur et le secrétariat de l’AUPELF ont retenu pour les structures et le fonctionnement de l’éventuel centre l’une des hypothèses possibles, celle qui leur paraissait devoir être la plus souple et la plus efficace. D’autres formules peuvent être envisagées comme d’autres appellations peuvent être retenues. Là, certes, n’est pas l’essentiel mais bien dans la création d’une institution apte à apporter une réponse scientifiquement et culturellement fondée à certaines préoccupations immédiates de nos pays mais apte aussi et surtout à définir les conditions et les moyens du salut de nos langues et d’un dialogue authentique des cultures. Car c’est la vitalité du singulier qui porte aujourd’hui la véritable promesse de l’universel, lequel est l’exact contraire de l’uniformité.

Annexe 1 – Calendrier des missions d’information

Annexe 2 – Liste des personnes consultées

ABEGA, Prosper
Chef du département des langues africaines et de linguistique
Université de Yaoundé (Cameroun)
ALAOUI, Aziz
Directeur de l’Imprimerie Mohamed V, Fès (Maroc)
ALEXANDRE, Pierre
Institut national des langues et civilisations orientales Paris
AMYOT, Léopold H.
Secrétaire général adjoint Agence de coopération culturelle et technique Paris
ATIN, Kouassi
Enseignant, chercheur, directeur de l’Institut de linguistique appliquée (ILA) d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
AUGER, Pierre
Directeur de la terminologie Office de la langue française du Québec
AUPECLE, Maurice
Directeur du Centre d’échanges pédagogiques, rattaché au Service culturel et de coopération de l’Ambassade de France en Algérie
BAL, Willy Professeur
Faculté de philosophie et lettres
Université catholique de Louvain (Belgique)
BALDE, Abdouliaye
Chercheur au Centre de linguistique appliquée de Dakar (CLAD) (Sénégal)
BERBE NJOH, Étienne
Chef du Centre national d’éducation (CNE) du Cameroun
BEIS, Gabriel
Conseiller culturel à l’Ambassade de France en Algérie
BEL BACHIR, Said
Secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur du Maroc
BENABDELJLIL, Abdellatif
Recteur de l’Université Mohammed V
Rabat (Maroc)
BENHAMLA, S.
Directrice de l’Institut des langues vivantes étrangères
Université de Constantine (Algérie)
BERRA, M.
Recteur de l’Université de Constantine (Algérie)
BIBEAU, Gilles
Vice-doyen aux Études Faculté des sciences de l’éducation, Université de Montréal
BLONDE, Jacques
Chercheur au Centre de linguistique appliquée de Dakar (CLAD) (Sénégal)
BOT BA NJOCK, Amin Marcel
Professeur, chercheur au Centre de recherche sur les langues et traditions orales africaines (CERELTRA) de Yaoundé
CALVET, Maurice
Conseiller culturel à l’Ambassade de France du Sénégal
CAPRILLE, Jean-Pierre
Chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Paris
CLERICI, Michel
Secrétaire général adjoint Agence de coopération culturelle et technique
Paris
COSTE, Daniel
Centre de recherche et d’étude pour la diffusion du français (CREDIF), Saint-Cloud
Paris
DE BESSÉ, Bruno
Chargé de mission
Haut comité de la langue française, Paris
DERBAL, Mongi
Chef du département de français de l’Institut Bourguiba des langues vivantes (Tunis)
DIEU, Michel
Chercheur au CNRS (Paris, détaché au Centre de recherche sur les langues et traditions orales africaines (CERELTRA) de Yaoundé, chargé du volet sociolinguistique ALCAM (Atlas linguistique du Cameroun)
DONEUX, Jean
Chef de la section des langues nationales, Centre de linguistique appliquée de Dakar (CLAD)
DUMONT, Pierre
Directeur du Centre de linguistique appliquée de Dakar (CLAD)
ÉHOLIE, Rose
Professeur au département de chimie de l’Université d’Abidjan, membre du Conseil d’administration de l’AUPELF
FAIK, Sully
Professeur à la faculté des lettres de l’Université nationale du Zaïre(campus de Lubumbashi), chercheur au Centre de linguistique théorique et appliquée de Lubumbashi (CELTA)
FERRARI, Jean
Conseiller culturel adjoint à l’Ambassade de France au Maroc
FOUCHÉ, Claude
Conseiller culturel à l’Ambassade de France au Cameroun
FRANÇOIS, Jacques
Directeur de la section française
de traduction à l’UNESCO
Paris
GAGNÉ, Gilles
Professeur, responsable du Programme de perfectionnement des maîtres de français à l’élémentaire, faculté des sciences de l’éducation,
Université de Montréal
GARMADI, Salah
Chef de la section de linguistique de l’Institut de planification, de statistique et d’études juridiques, économiques et sociales (ex-CERES), Tunis
GOFFIN, Roger
Chef de la terminologie automatisée
Bureau de terminologie
Commission des Communautés européennes
Bruxelles
GONTIER, Dominique
Chercheur au Centré de linguistique appliquée de Dakar (CLAD)
GRÉGOIRE, Henri-Claude
Enseignant-chercheur, directeur adjoint de l’Institut de linguistique appliquée (ILA) d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
HADJ-SALAH, M.A.
Directeur de l’Institut de linguistique et de phonétique d’Alger
HANSE, Joseph Président
Conseil international de la langue française, Paris
KOKORA DAGO, Pascal
Enseignant-chercheur à l’Institut de linguistique appliquée (ILA) d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
KNECHT, Pierre
Centre de dialectologie et d’étude du français régional Faculté des lettres, Université de Neuchâtel (Suisse)
KORCH, Mohamed
Ingénieur, responsable du département des arts et industries graphiques de l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA) de Rabat (Maroc)
LABELLE, Guy
Vice-doyen à la famille des lettres, Université du Québec à Montréal
LAFAGE, Suzanne
Chercheur à l’Institut de linguistique appliquée (ILA) d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
LAHJOMRI, Abdellatif
Directeur de l’École normale supérieure de Rabat (Maroc)
LAKHDAR-GHAZAL, Ahmed
Directeur de l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA) de Rabat (Maroc)
LEBOUL,Pierre
Chercheur au Centre de linguistique théorique et appliquée de Lubumbashi (CELTA), Zaïre
LEPAGE, Jean-Marie Responsable de la Direction des affaires d’Afrique, ministère des Affaires intergouvemementales Québec
MAAMOURI, Mohamed
Directeur de l’Institut Bourguiba des langues vivantes (Tunis)
MAHJOUBI, Ammar Directeur de l’École normale supérieure de Tunis, membre du Comité arabe de l’AUPELF
MANESSY, Gabriel
Directeur du Centre d’études des plurilinguismes, Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles
Université de Nice
MBASSI MANGA, Francis
Doyen de la faculté des lettres de l’Université de Yaoundé (Cameroun)
MORIN, Marc
Conseiller pédagogique auprès de l’Ambassade du Canada en Côte d’Ivoire
MOSTEFAI, A.
Directeur de l’École normale supérieure d’Alger
MUDIMBE, Valentin
Professeur à la faculté des lettres de l’Université nationale du Zaïre (campus de Lubumbashi), directeur du Centre international de sémiologie de Lubumbashi (CIS)
NDOUME MANGA, Samuel Directeur de l’Institut des sciences humaines de l’Office national de la recherche scientifique et technique (ONAREST) du Cameroun
NELLE, Samuel
Directeur général adjoint de l’Office national de la recherche scientifique et technique (ONAREST) du Cameroun
NJEUMA, Dorothy Vice-ministre de l’Education nationale du Cameroun
ORIOL, Michel
Directeur du Centre associé de formation aux relations interculturelles, Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles, Université de Nice
PATRIS, André Directeur
Maison de la francité Bruxelles
PIERRE, Max
Chercheur au Centre de linguistique théorique et appliquée de Lubumbashi (CELTA), Zaïre
PIRON, Maurice Professeur
Faculté de philosophie et lettres Université de Liège (Belgique)
POIRIER, Jean
Directeur du Centre d’anthropologie et de sociologie du développement Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles Université de Nice
QABLI, Mohamed
Doyen de la faculté des lettres de l’Université Mohamed V de Rabat (Maroc)
RENAUD, Patrick
Chercheur au Centre de recherche sur les langues et traditions orales africaines (CERELTA) de Yaoundé, responsable de l’ALCAM (Atlas linguistique du Cameroun)
RICHERT, Nicole
Assistante à l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA) de Rabat (Maroc)
RUMERIO, Giovanni Francesco Expert de l’UNESCO en informatique, détaché auprès de l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA) de Rabat (Maroc)
ROULET, Eddy
Professeur de linguistique française, Université de Genève. Collaborateur aux travaux de la section Éducation et Culture du Conseil de l’Europe en matière d’enseignement des langues secondes (« Un niveau-seuil »)
SANGARET, Marie-Thérèse Secrétaire général de l’Université d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
SOUNDJOCK, Emmanuel Chef du Centre de recherche sur les langues et traditions orales africaines (CERELTRA) de Yaoundé
TAKIZALA, M.
Professeur à la faculté des lettres de l’Université nationale du Zaïre (campus de Lubumbashi)
TASHDJIAN, Alain Professeur à la faculté des lettres de l’Université nationale du Zaïre (campus de Lubumbashi), chercheur au Centre de linguistique théorique et appliquée de Lubumbashi (CELTA)
TAZI, Abdelwahab
Doyen de la faculté des lettres de l’Université de Fès (Maroc)
THOMAS, Paule
Chercheur à l’Institut de lingui-tique appliquée (ILA) d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
TSHIBANGU TSHISHIKU, Monseigneur Recteur de l’Université nationale du Zaïre
WALD, Paul
Chercheur au CNRS, détaché au Centre d’étude des plurilinguismes, Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles Université de Nice
YALAOUI, Mohamed
Doyen de la Faculté des lettres de Tunis
ZACHARIEV, Zacharie UNESCO, Paris

Annexe 3 – Protocole d’entrevue

Ce protocole n’a d’autre intention que d’indiquer les thèmes qui serait traités et d’aider les personnes consultées à préparer notre rencontre.

Annexe 4 – Groupe de réflexion

À la suite des missions d’information, deux documents de travail ont été préparés, l’un traitant de la vocation du futur organisme, l’autre des structures et modalités de son fonctionnement. Ces documents ont été soumis à l’attention d’experts, réunis à Paris à cette fin les 26, 27 et 28 juin 1978, et dont les noms suivent :

Annexe 5 – Principaux organismes nationaux et internationaux de recherche linguistique

Annexe 6 – Bibliographie