Théorie et pratique de la planification linguistique
Nous nous proposons, au cours de cette conférence, de dégager les enseignements de l’expérience québécoise en matière de changement linguistique planifié et d’en tirer aujourd’hui le modèle théorique sous-jacent. Nous croyons que la chose présente un double intérêt : d’une part, permettre la comparaison avec d’autres expériences de même nature et faire ainsi progresser la connaissance de ces questions; d’autre part, fournir une source d’inspiration à d’autres pays aux prises avec des problèmes analogues.
Le terrain sur lequel nous œuvrons est le Québec. De par les hasards de l’histoire, deux langues sont en présence sur ce territoire, le français et l’anglais, deux langues de grande diffusion, deux langues à capacité expressive comparable. Le français y fut introduit par les découvreurs de l’Amérique et surtout par ceux qui sont venus peupler et habiter ces nouvelles terres. Le français s’étendait alors de la mer Arctique au golfe du Mexique, de l’Atlantique au Pacifique et couvrait la plus grande partie des Antilles. L’anglais y fut amené par la conquête militaire du pays, épisode des guerres sans cesse renaissantes que se sont livrées la France et l’Angleterre, et devint, de ce fait, la langue prédominante du commerce et de l’industrialisation[1]. D’un autre point de vue, ces deux langues sont l’une et l’autre en présence de langues amérindiennes et esquimaudes, très récemment et très peu intégrées dans la vie sociale québécoise et canadienne.
La situation linguistique québécoise et surtout l’intention constante et de plus en plus affirmée de la modifier nous a amené à réfléchir à deux questions fondamentales :
a. Comment une langue, ou une variante d’une langue, arrive-t-elle à s’imposer dans les pratiques linguistiques d’une collectivité nationale ou internationale, à supplanter une ou plusieurs autres langues, une ou plusieurs autres variantes, au point parfois de les éliminer totalement?
b. Comment passe-t-on d’une situation linguistique donnée, jugée insatisfaisante, (que nous désignerons, par la suite, par l’expression situation de départ) à une situation désirée, perçue plus ou moins consciemment, définie plus ou moins en détail (situation-cible)?
Ces deux questions ne sont pas étrangères l’une à l’autre, comme on pourrait le penser de prime abord, mais sont au contraire liées étroitement l’une à l’autre. La première fournit les éléments à partir desquels il est possible de trouver réponse à la seconde et de mettre au point une stratégie qui ait un certain réalisme, une certaine chance de succès. La réponse à la première est une sorte de contre-épreuve de la réponse à la seconde, en partant du postulat que les forces sociales qui ont déterminé une certaine situation linguistique sont celles mêmes qui en entraîneront la transformation. De plus, ces deux questions ont également en commun le fait qu’elles ont trait à des phénomènes évolutifs, à des phénomènes qui se déroulent dans le temps, à une certaine vitesse. Pour comprendre comment un usage linguistique s’est imposé, il faut observer le phénomène pendant une longue période de temps : laissées à elles-mêmes, les situations linguistiques évoluent très lentement[2]. Par contre pour planifier un changement linguistique, il faut tenir compte de ce que les éléments d’une stratégie ne sont pas soumis au temps de la même manière : certains sont d’application immédiate, la réalisation d’autres éléments s’étend sur des périodes plus ou moins longues, pour diverses raisons.
Pour comprendre comment un usage linguistique prédomine, notre démarche a été la suivante. Nous avons tout d’abord tiré de la linguistique et de l’anthropologie certaines données dont nous pensions qu’elles pouvaient nous servir de fils conducteurs lors d’une relecture de l’histoire du Québec. En même temps, nous avons vérifié la pertinence de ces données en observant les processus de communication en milieu social organisé, comme, par exemple, une usine ou un ministère. Avec cette grille, nous avons parcouru l’histoire du Québec, à partir du moment de la Conquête anglaise, en cherchant uniquement à comprendre comment l’anglais concurrence le français et arrive à presque l’évincer dans certains domaines. Nous nous proposons ici d’indiquer rapidement les données linguistiques sur lesquelles nous nous sommes appuyé et d’esquisser les conclusions auxquelles nous a amené notre méditation de l’histoire québécoise.
1° — Au sein de la société, la langue remplit diverses fonctions. Ce principe est depuis longtemps établi et, en général, accepté par la plupart des linguistes, quoique la nature et la typologie de ces fonctions soient décrites de manière fort différente. Nous avons distingué un premier groupe de six fonctions, qui sont en réalité des champs d’utilisation de la langue et qui sont, du point de vue qui nous intéresse, de puissants vecteurs de standardisation linguistique. Ces champs d’utilisation ou fonctions sont les suivants :
la langue de l’enseignement, c’est-à-dire la langue dans laquelle s’effectue d’abord l’alphabétisation et la scolarisation, ensuite et surtout la transmission des connaissances, tout particulièrement des sciences et des techniques;
la langue de l’économie et du travail, c’est-à-dire la langue du capital et des moyens de production;
la langue des affaires publiques, c’est-à-dire la langue du parlement, du gouvernement, de la législation et de l’administration publique;
la langue de l’information et des moyens de communication de masse, c’est-à-dire la langue des journaux, de la radio, de la télévision et du cinéma;
la langue de l’écriture, depuis les œuvres poétiques et romanesques jusqu’aux articles scientifiques et techniques;
enfin, la langue des rapports affectifs, la langue de la vie familiale, des relations amicales ou amoureuses, la langue des contacts de personne à personne.
Nous nous sommes rendu compte que chacune de ces fonctions ne participe pas de la même manière à la généralisation d’un usage linguistique; les quatre premières correspondent en fait à des institutions où il est donc possible d’imposer de l’extérieur un usage linguistique particulier, la dernière étant du domaine de la vie privée, donc échappant au contrôle extérieur mais étant soumise à la dynamique des règles sociales de comportement, la langue de l’écriture étant à la fois du domaine de la liberté créatrice individuelle et, en même temps, jouant à travers certaines œuvres un rôle de modèle, aussi bien de la langue qu’il est préférable d’utiliser que de la qualité qu’il convient de lui donner.
2° — Nous notons, pour bien en tenir compte, que la langue se réalise en deux registres, l’un écrit et l’autre parlé, et qu’un caractère de prestige est attribué à la langue écrite, langue de la permanence, symbole de l’instruction et de la culture, gage de la promotion sociale.
3° — La notion de « bilinguisme » ou de « multilinguisme » a dû être précisée. Ces mots sont ambigus, parce que susceptibles de bien des acceptations, au point de devenir des sources de mésentente dans des situations sociolinguistiques mal définies. Nous établissons une distinction entre le bilinguisme en tant que projet individuel et le bilinguisme en tant que projet collectif. Le bilinguisme est un projet individuel lorsque c’est l’individu qui décide de lui-même d’acquérir une langue étrangère ou seconde. Il peut y être poussé par une motivation d’ordre culturel ou par des raisons de carrière. Le bilinguisme est un projet collectif dans les circonstances particulières suivantes : lorsque plusieurs communautés linguistiques coexistent sur le même territoire national, comme en Belgique et en Suisse; lorsque plusieurs communautés linguistiques occupent des territoires nationaux distincts, tout en étant liées par une certaine forme d’interdépendance politique, économique, industrielle, comme c’est le cas, par exemple, des pays de la Communauté économique européenne; enfin, lorsqu’à la fois plusieurs communautés linguistiques cohabitent sur le même territoire national et sont en étroite relation avec d’autres à l’extérieur, comme c’est le cas au Québec et dans les pays d’Afrique et du Maghreb, par exemple. Il ne découle pas du fait que le bilinguisme est un projet collectif, l’obligation pour tous les individus d’être bilingues, ou multilingues, de l’être à la fois en langue commune et en langue de spécialité. Il en découle cependant que le bilinguisme individuel est davantage désiré et que des pressions s’exercent sur les ministères de l’Éducation pour qu’ils le rendent accessible. Nous distinguons surtout le bilinguisme institutionnel du bilinguisme fonctionnel. Selon le sens que l’on donne au mot « institutionnel », l’expression « bilinguisme institutionnel » a deux sens : ou bien, on veut dire que c’est l’institution qui est bilingue, ou bien on veut dire que le bilinguisme a le caractère d’une institution. Le bilinguisme est fonctionnel lorsque la connaissance d’une langue étrangère est liée à l’exercice de certaines fonctions bien identifiées, pour des motifs connus et légitimes, les autres fonctions étant exercées dans une seule langue. La compétence en langue(s) étrangère(s) devient alors partie intégrante de la compétence professionnelle, au même titre que les autres connaissances requises par la fonction, et relève de la responsabilité de l’individu puisqu’elle s’intègre dans ses intentions de carrière.
4° — Enfin, dernière donnée linguistique de tout plan d’aménagement linguistique, la détermination d’une norme linguistique[3]. Fondamentalement, une norme linguistique est un modèle culturel parmi beaucoup d’autres, sur lequel l’individu se fonde pour choisir son mode de comportement, notamment pour se faire accepter de la communauté où il vit. Nous retrouvons ici une autre fonction de la langue, la fonction d’intégration. L’individu manifeste, par sa manière de parler, par la langue qu’il utilise, le type de relation qu’il établit avec le groupe et avec chaque individu de ce groupe : il ne peut y avoir de neutralité du fait du caractère explicite du comportement linguistique. Tous les champs d’utilisation de la langue, en registre écrit et parlé, ne sont pas soumis de la même manière à la norme, la tolérance aux écarts variant beaucoup de l’un à l’autre, d’où une capacité de choix pour l’individu qui varie d’un champ à un autre. Les langues de spécialité, notamment les vocabulaires techniques et scientifiques, sont celles où la tendance à la normalisation est la plus naturelle et le plus poussée, à cause d’un besoin et d’un souci de communiquer sans équivoque. À l’autre extrême, la langue commune oscille constamment entre deux tendances inverses, l’une vers le centre, vers l’uniformité des moyens de communication, l’autre vers la périphérie, vers l’expression originale de soi. C’est que se manifestent ainsi deux autres fonctions de la langue, la fonction de communication, qui exige qu’on tienne compte de l’autre, et la fonction d’expression, qui projette le Soi à l’extérieur par les moyens les plus efficaces selon le jugement et le choix de l’individu.
À partir de ces données linguistiques, nous en sommes arrivé à réduire à deux grands principes le processus par lequel un usage linguistique prédomine.
Premier principe : ce sont les communications institutionnalisées qui déterminent une situation linguistique et non les communications individuelles. En d’autres termes, le comportement linguistique des institutions politiques ou économiques détermine à la longue, s’il est constant, la prédominance de cette variante ou de cette langue sur les autres.
Tout particulièrement, nous croyons que trois groupes d’institutions exerçent, à cet égard, une influence déterminante. Ce sont : le système scolaire (langue d’enseignement et enseignement de la langue), l’administration publique (langue des lois, décrets, règlements, directives, formulaires, etc.) et le monde de l’économie, du commerce et de l’industrie (langue des plans, procédés, directives, catalogues, mode d’emploi, étiquetage, etc.). Le comportement linguistique de l’individu est façonné par ses contacts nombreux, répétés et pour ainsi dire officiels avec la langue des institutions.
En conséquence, lorsqu’on souhaite modifier une situation linguistique ou en orienter l’évolution, il faut contrôler le comportement linguistique des institutions. En contre-partie, il est dangereux de faire peser le changement linguistique sur les individus. Leur responsabilité, en la matière, est très limitée. Trop faire appel à la responsabilité de l’individu pour obtenir des changements significatifs à une situation linguistique donnée conduit tout droit à une sorte de sentiment d’impuissance collective et à la dégradation accélérée de cette situation, comme le Québec l’a fort bien expérimenté entre la fin du XIXe siècle et le début des années soixante.
Second principe : une situation linguistique, réalité abstraite d’une grande complexité, se révèle aux yeux de la population par certaines de ses manifestations, qui jouent alors le rôle d’images collectives. Chaque personne construit, à l’intérieur d’elle-même, partie intégrante de la construction de la personnalité, une certaine image de son être linguistique. Elle y arrive à partir des nombreuses images extérieures qu’elle capte d’abord dans la vie familiale, ensuite dans la vie de son entourage immédiat, enfin dans la vie sociale globale dont le premier contact est l’école. Il est nécessaire qu’une certaine cohérence s’établisse entre les images collectives et l’image intérieure, avec ce que l’on pense que l’on est. Si non, il y a risque de schizophrénie linguistique, provoquée par l’incapacité d’intégrer la succession des images linguistiques distinctes, à la quête d’une réponse à la double question : de quelle langue suis-je? et de quelle(s) langue(s) dois-je être?
Dans la perspective d’un aménagement linguistique cohérent, certaines images linguistiques collectives nous semblent plus particulièrement importantes. Ce sont : en tout premier lieu, la langue des premières années de scolarité; ensuite, l’affichage, la publicité, les raisons sociales, la langue des médias, surtout de la radio et de la télévision; enfin, le vocabulaire, la terminologie, seule surface visible, sensible, de la langue pour le commun des mortels, pour le plus grand nombre d’usagers de la langue.
Voilà donc comment nous voyons, aujourd’hui, le processus par lequel s’établit l’usage linguistique.
Répondre à la seconde question, à savoir comment passer d’une situation linguistique insatisfaisante à une situation souhaitée, suppose qu’on dégage et respecte certains grands principes, fort simples en réalité mais lourds d’implications politiques, sociolinguistiques et budgétaires. Nous les exposerons dans leur ordre logique naturel en les illustrant par l’expérience qu’en a faite le Québec. Nous insistons sur le fait qu’aucun plan d’aménagement linguistique n’est directement applicable d’un pays à un autre, comme nous espérons que l’évidence s’en dégagera de la suite de cet exposé. Seul, le modèle théorique pourrait se transposer.
Premier principe : toute intention d’aménagement linguistique suppose que l’on connaît fort bien la situation linguistique de départ, à la fois à un certain niveau d’abstraction, pour dégager les lignes de force d’un paysage, et en même temps dans le détail, pour bien fonder la vue générale.
Puisqu’il y a toujours un fort danger d’impressionnisme à cet égard, provenant aussi bien de la complexité du phénomène que du jeu inconscient des a priori et des préjugés, il vaut mieux procéder à une description détaillée de la situation avec le maximum de rigueur méthodologique. Toutes les grandes fonctions de la langue doivent être l’objet d’un examen. L’équipe responsable de cette description doit être multidisciplinaire et comprendre des personnes œuvrant dans les domaines suivants : l’économie, la sociologie, la sociolinguistique, la linguistique descriptive, la pédagogie, l’administration publique. D’autres disciplines, en cours de route et au besoin, apporteront leur contribution.
Il s’agit ici uniquement de décrire ce qui est, non de choisir ce que l’on veut qui soit. À cette étape-ci, le choix est prématuré. L’objectif est que le plus grand nombre de personnes comprennent la situation et réfléchissent aux choix possibles, en soupesant les avantages et les inconvénients de chacun et de tous. Toute cette activité d’enquête, d’information, d’animation joue un rôle primordial dans la formation d’un consensus social en matière de langue. Cette période peut durer plus ou moins longtemps.
Au Québec, deux commissions d’enquête ont examiné la situation linguistique, la première, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, créé par la Gouvernement du Canada en juillet 1963, dite commission Laurendeau-Dunton; la seconde, la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, créé par le Gouvernement du Québec en décembre 1968, dite commission Gendron. La période d’analyse va donc de 1963 à 1972, soit neuf ans[4].
Très sommairement, les aspects négatifs les plus importants de la situation, telle qu’elle était à la fin des années soixante sont apparus être les suivants[5] :
Si l’évolution démographique du Québec se maintient, les Québécois francophones seront de moins en moins nombreux.
Les immigrants marquent une forte tendance à s’intégrer au groupe minoritaire anglophone.
Dans l’entreprise, le français est, dans une très large mesure, la langue des petits emplois et des faibles revenus.
L’anglais est la langue des affaires.
La Confédération canadienne défavorise les francophones, notamment au Québec.
Beaucoup de Québécois sont insatisfaits de la qualité de la langue française au Québec.
Les attitudes collectives à l’égard du français et de l’anglais sont ambiguës.
Deuxième principe : sur la base de la description de la situation de départ, il faut ensuite définir les caractéristiques de la situation que l’on souhaite, que l’on se fixe comme situation-cible.
Cette démarche implique une relation étroite entre les personnes qui ont établi la description, ou du moins certaines d’entre elles, et les responsables politiques du pays. Alors que les spécialistes ont pour responsabilité de fournir à l’homme politique les éléments d’information propres à fonder des choix politiques éclairés, il revient à l’homme politique de faire ces choix et de leur donner un statut juridique sous forme de loi, de décret, de règlement, de directive, etc. De plus, il est primordial que ces choix politiques soient l’objet d’un large consensus populaire, qu’ils aient reçu l’adhésion d’un grand nombre de personnes, qu’ils représentent vraiment, sans ambiguïté, un projet collectif. L’étape précédente a fourni de nombreux éléments d’information à la population. L’homme politique se doit, à partir de ces éléments, d’exposer le bien-fondé de ses choix. C’est la condition du succès de sa politique linguistique.
À titre d’exemple, et sans vouloir exposer la totalité de la politique linguistique actuelle du Québec[6], nous présentons ici des choix faits par le Gouvernement et transformés en texte de loi, de règlements, de directives :
En matière d’enseignement : affirmation du français comme langue de scolarisation pour tout le monde, y compris ceux qui viendront s’établir au Québec, mais libre accès à l’école anglaise pour ceux qui la fréquentent déjà au moment de la sanction de la loi et pour leurs descendants; dispositions prises pour assurer efficacement l’enseignement du français et de l’anglais comme langues secondes, et d’autres langues soit comme langues secondes, soit comme langues tierces, dans la perspective d’un bilinguisme comme projet individuel.
Dans le domaine de la langue de travail : affirmation du français comme langue de travail, possibilité de l’emploi de l’anglais dans la perspective du bilinguisme fonctionnel, affirmation du français comme langue des relations de travail.
Dans le domaine de l’économie, obligation d’utiliser le français dans l’étiquetage, mais possibilité d’y ajouter d’autres langues; raisons sociales en français pour usage sur le territoire québécois; affichage public en français, et ce dans la perspective des images collectives dont nous parlions plus haut.
Troisième principe : quand la situation linguistique que l’on désire atteindre est définie, il faut ensuite mettre au point une stratégie qui permettra de passer de la situation de départ à la situation-cible. Cette stratégie doit être originale, puisqu’elle correspond à une situation de départ et à une situation-cible toutes deux particulières. Les expériences des autres, en cette matière, ne peuvent être que source d’inspiration, stimulant à l’imagination et au désir d’action.
Quatre éléments sont fondamentaux à l’établissement de cette stratégie : le temps, le mode de contrôle du processus de changement, les travaux nécessaires à sa mise en place et les ressources financières adéquates.
Le temps. On ne peut pas tenir pour acquis que les éléments de la stratégie sont immédiatement applicables. Certains éléments le sont, la plupart exigent des délais plus ou moins longs, soit qu’il faille mener certains travaux au préalable, par exemple réunir la terminologie ou produire le matériel pédagogique requis, soit qu’on ne dispose pas du personnel de cadre indispensable et qu’il faut former d’abord, soit enfin qu’on veuille réduire les coûts de l’opération, par exemple en changeant la langue des formulaires au fur et à mesure qu’ils sont réimprimés. Il n’y a aucun avantage, mais beaucoup d’inconvénients, à brusquer les choses. L’essentiel est de fixer l’échéance de chaque élément de la stratégie.
D’où la nécessité absolue d’un mode de contrôle administratif du processus de changement. Les principales personnes, physiques ou morales, responsables de prendre les dispositions propres à réaliser la politique linguistique, doivent rendre compte, périodiquement, des mesures qu’elles ont prises à cette fin devant une personne ou un organisme dûment mandaté, et doté d’autorité. Cette disposition correspond à deux besoins : voir à ce que la politique linguistique se traduise dans les faits, assurer la continuité et de la politique et de son application.
Pour atteindre la nouvelle situation linguistique, il faudra procéder à divers travaux. Il faut partager soigneusement ceux dont la réalisation revient à l’Etat, de ceux qui doivent être assumés par le secteur privé. Comme exemples de travaux du premier groupe, on peut citer la préparation du matériel pédagogique, la préparation des formulaires de gestion de la politique linguistique, certains travaux de terminologie, etc. Comme exemples des seconds, on peut citer la mise au point de l’étiquetage et de la publicité conformément à la politique, le recrutement et la formation du personnel de traduction et d’adaptation des documents administratifs et techniques, etc.
On voit ainsi que l’État doit prévoir à son budget les sommes requises à la mise en place de sa politique linguistique. Il s’agit essentiellement des coûts correspondant au fonctionnement du ou des organisme(s) de contrôle, du coût des travaux qu’il faut mener et, enfin, du coût des mesures d’application de la politique dans chacun des ministères, notamment le ministère de l’Éducation.
Voilà où en sont nos réflexions, aujourd’hui, en matière de processus de changement linguistique.
Dégageons quelques idées maîtresses de ce long exposé.
Nous ne pouvons pas tirer de conclusions définitives de l’expérience québécoise. Nous en sommes à l’étape du contrôle, l’analyse ayant été faite, les objectifs fixés, les dispositions législatives arrêtées, les travaux terminés ou en cours, les organismes de contrôle en place. D’importants changements se sont déjà produits aussi bien dans les attitudes et les états d’esprit que dans les comportements linguistiques, notamment en ce qui a trait à l’enseignement, à la langue de travail, à l’étiquetage, à l’affichage public. Nous sommes donc profondément convaincu, et nous estimons avoir démontré sur le terrain, que le changement linguistique planifié est possible, mais aux conditions que nous avons posées : une bonne connaissance de la situation de départ, une définition réaliste des objectifs à atteindre avec consensus d’une part importante de la population, une stratégie bien établie qui tienne compte du temps et qui comporte un processus de contrôle. Dans cette perspective, et surtout à cause des connotations de chaque terme, nous préférons parler d’aménagement linguistique plutôt que de planification.
Nous insistons également sur le fait que chaque démarche d’aménagement linguistique doit être originale. Le modèle méthodologique seul est susceptible d’une application universelle.
Cependant, nous pouvons nous venir en aide les uns aux autres par la coopération internationale, et ce, en au moins trois domaines : la mise en commun de l’expérience acquise, le partage de la compétence des personnes-ressources, l’accès aux résultats des divers travaux menés par les équipes sur le terrain.
Au moment où l’humanité s’est engagée dans la double spirale contradictoire de la communication universelle et du particularisme linguistique, nous formulons ardemment le vœu que l’affirmation des langues propres à chaque pays ou à des groupes de pays et les projets d’aménagement linguistique qui en découlent se fasse dans un climat de sérénité et de compréhension internationales. Nous souhaitons que les linguistes du monde, ici rassemblés, y participent et qu’au-delà des querelles d’écoles et d’idéologies, ils y apportent la rigueur scientifique, seule manière de juguler l’amateurisme et l’impressionisme, seule manière de museler les préjugés. Affirmons solennellement que les langues, toutes les langues, sont des moyens de communication et non des instruments de division.
Notes
[1] Voir à ce sujet J.C. Corbeil, « Origine historique de la situation linguistique québécoise », in Le français au Québec, revue Langue française, no 31, septembre 1976, Paris, Larousse.
[2] Voir, par exemple, Renée Balibar et Dominique Laporte, Le français, langue nationale, Hachette, série langue et littérature, 1974, 224 pages.
[3] Voir à ce sujet, « La NORME » Langue française, no 16, décembre 1976, Paris, Larousse, notamment l’article d’Alain Rey « Usages, jugements et prescriptions linguistiques ». Voir également Ralph Linton, Le fondement culturel de la personnalité, Paris, Dunod, 1959.
[4] Pour synthèse, voir J-Denis Gendron, « La situation du français comme langue d’usage au Québec », Le français au Québec, revue Langue française, no 31, septembre 1976, Paris, Larousse.
[5] Voir La politique québécoise de la langue française, Gouvernement du Québec, Éditeur officiel, mars 1977.
[6] Voir le texte de la « Charte de la langue française au Québec » et les règlements afférents, Editeur officiel du Québec.
Principes sociolinguistiques et linguistiques de la Charte de la langue française
Nous nous proposons ci-dessous d’énoncer et d’exposer brièvement les principes d’ordre sociolinguistique et linguistique sur lesquels se fondent l’architecture de la Charte de la langue française et l’action administrative propre à son application. Cet exposé, faut-il le rappeler, n’engage que son auteur.
Nous sommes arrivés à isoler ces principes des renseignements qui nous provenaient de trois sources distinctes :
a) Tout d’abord, l’ensemble des travaux de la commission Gendron notamment les séances publiques tenues partout à travers l’État du Québec, les mémoires préparés par les groupes, les associations, les particuliers, échantillon d’opinions extrêmement représentatif de toutes les tendances, les recherches commanditées par la commission elle-même et qui constituent la plus remarquable collection de données jamais recueillies sur une situation linguistique bien définie, enfin le rapport lui-même, qui est, en somme, l’une des synthèses possibles de toutes ces informations, écrite par un homme à un moment de sa propre évolution et à un moment de l’évolution du Québec. La commission Gendron aura surtout plongé les Québécois dans un immense effort de réflexion sur leur propre situation linguistique et aura permis que se dégagent certaines grandes conclusions, autour desquelles le consensus s’est fait au sein des Québécois francophones, les anglophones curieusement ne semblant pas prendre conscience de leur propre situation, revers de celle des francophones, et des conséquences pour eux de l’orientation que prenait nettement le groupe majoritaire. D’où leur réveil brutal lors du premier essai de législation linguistique (la Loi sur la langue officielle, dite loi 22) et surtout lors du dépôt de la Charte de la langue française.
b) Notre deuxième source d’inspiration fut les travaux menés à partir de 1971 par l’Office de la langue française. Ces travaux ont surtout porté sur la procédure d’analyse d’une situation linguistique en entreprise et sur la manière d’en dégager un programme de francisation; sur les problèmes terminologiques et la manière de leur apporter une solution adéquate, rapide et économique; sur certains problèmes particuliers, comme les raisons sociales, la langue juridique; enfin, sur les aspects strictement linguistiques de l’opération, par exemple la procédure de normalisation.
c) La dernière source fut nos propres méditations sur l’histoire de la langue française au Québec, conduites à la manière de Marcel Cohen, c’est-à-dire en établissant des relations entre l’évolution de la langue et celle de la société. Notre postulat est que les forces qui ont provoqué le déclin de la langue française au Québec provoqueront, une fois orientées différemment, sa renaissance. Nous nous permettons, en nous excusant de le faire, de renvoyer l’auditeur curieux à un article que nous avons publié dans le numéro de « Langue française », consacré au français du Québec (septembre 1976) et intitulé « Origine historique de la situation linguistique québécoise ».
Au moment où le législateur a voulu rédiger une loi destinée à redresser la situation de la langue française au Québec et en assurer l’épanouissement d’une manière certaine et définitive, il disposait donc d’une description complète de la situation et d’un certain nombre de principes bien établis, dont il pouvait s’inspirer, même s’ils n’étaient pas explicitement formulés. Nous en tenons aujourd’hui une synthèse provisoire, conscients que nous sommes qu’il nous faudra bien des essais avant d’arriver à une formulation satisfaisante de la théorie sous-jacente à l’action que nous menons au Québec.
Premier principe : la société québécoise ne doit pas être une société bilingue.
Les mots « bilingue » « bilinguisme » n’ont pas, en définitive, de sens bien précis. Ils sont susceptibles de bien des acceptions, au point qu’on peut dire d’eux qu’ils exigent un mode d’emploi détaillé. Nous en craignons l’usage irréfléchi, surtout dans des situations politiques conflictuelles ou dans des débats où l’émotivité l’emporte facilement sur la raison.
Nous distinguons le bilinguisme en tant que projet individuel et le bilinguisme en tant que projet collectif.
Le bilinguisme est un projet individuel lorsque c’est l’individu qui décide lui-même d’acquérir une langue étrangère. Il peut y être poussé par une motivation d’ordre culturel ou par des raisons de carrière.
Le bilinguisme est un projet collectif quand plusieurs communautés linguistiques :
ou bien doivent coexister sur le même territoire national, souvent avec les mêmes institutions politiques, juridiques, économiques, industrielles. C’est, par exemple, le cas de la Belgique, de la Suisse.
ou bien occupent des territoires nationaux distincts, tout en étant liées par une certaine forme d’interdépendance politique, économique, industrielle. C’est le cas, par exemple, de la Communauté économique européenne.
ou bien les deux à la fois, comme il arrive au Québec, où plusieurs communautés linguistiques cohabitent, tout en étant en étroite relation avec les États-Unis, surtout dans le domaine industriel et économique et par le tourisme.
Il ne découle pas du fait que le bilinguisme est un projet collectif que tous les individus doivent être bilingues, doivent l’être à la fois en langue commune et en langue de spécialité. Il en découle cependant que le bilinguisme individuel est davantage désiré et que des pressions s’exercent sur les ministères de l’Éducation pour qu’ils le rendent accessible.
Nous distinguons surtout le bilinguisme institutionnel du bilinguisme fonctionnel.
L’expression « bilinguisme institutionnel » est ambiguë et s’interprète de deux façons, selon le sens que l’on donne au mot « institutionnel » : ou bien, on veut dire que c’est l’institution qui est bilingue, ou bien on veut dire que le bilinguisme a le caractère d’une institution.
Le bilinguisme est fonctionnel lorsque la connaissance d’une langue étrangère est liée à l’exercice de certaines fonctions bien identifiées, pour des raisons connues et légitimes, les autres fonctions étant exercées dans une seule langue.
Le Québec a rejeté le bilinguisme comme institution et a accepté le bilinguisme fonctionnel, mais en étant très rigoureux sur les raisons motivant l’emploi d’une autre langue, décrétant le principe que l’usage du français est universel et l’usage d’une autre langue restreint et motivé. Le bilinguisme individuel est assuré par l’enseignement des langues secondes à l’école.
Deuxième principe : ce sont les institutions qui déterminent une situation linguistique donnée et qui peuvent en conséquence la modifier, et non les individus.
Le problème qui est sous-jacent à ce principe est le suivant : lorsque l’on a pris conscience d’une certaine situation linguistique, qu’on l’a décrite et qu’on se propose de la modifier dans un certain sens, comment le fait-on? Ou encore on peut poser la question de la manière suivante : quel est le rapport entre l’usage que fait l’individu de la langue et la société globale dans laquelle il vit? Est-ce l’individu qui façonne l’usage linguistique ou la société?
Pour réfléchir à cette question et y apporter une réponse susceptible de guider notre action, nous nous sommes inspirés de certains travaux d’anthropologie et de sociologie sur les rapports entre individu et société. Nous avons médité les exemples du passé. Nous avons mené des expériences pilotes. Nous en sommes ainsi arrivés à deux conclusions.
L’usage que fait de la langue une société et les normes qui guident les comportements linguistiques de ses membres sont déterminés par la manière dont se font les communications institutionnalisées. Nous entendons ici par communications institutionnalisées tous les messages à caractère public qu’émettent les institutions soit pour communiquer entre elles/ soit pour communiquer avec les individus, par exemple le texte d’une loi, d’une directive, d’un catalogue, d’un mode d’emploi, d’un journal, d’un document technique, d’un manuel d’enseignement, etc. Autrement dit, ce qui détermine la situation d’une langue dans une société, c’est le comportement linguistique des institutions et, en définitive, les choix conscients ou inconscients, les politiques tacites ou explicites qui l’orientent. En conséquence, si l’on désire modifier une situation linguistique globale, il faut contrôler et orienter dans le sens souhaité les communications institutionnalisées.
En contrepartie, nous croyons que le comportement linguistique de l’individu est façonné par ses contacts quotidiens avec la langue des institutions. À bien des égards, nous nous comportons, à l’égard de la langue, comme des consommateurs : nous consommons ce qu’on nous donne à consommer, nous sommes influencés par ce que nous consommons. Nous croyons donc inefficaces les actions directes auprès de l’individu pour l’amener, par exemple, à changer de vocabulaire technique : son vocabulaire technique sera toujours celui de l’entreprise où il travaille et celui de ses collègues; si l’entreprise n’en change pas, il n’en changera pas non plus, parce que l’objectif est toujours l’efficacité de la communication. Nous croyons aussi qu’il est dangereux de faire peser le changement linguistique uniquement sur les individus. Leur responsabilité, en la matière, est très limitée. Chacun le sait d’instinct dans sa vie quotidienne. Trop faire appel à la responsabilité de l’individu pour obtenir des changements significatifs à une situation linguistique donnée conduit tout droit à une sorte de sentiment d’impuissance collective et à la dégradation accélérée de cette situation, comme le Québec l’a fort bien expérimenté entre la fin du XIXe siècle et le début des années soixante.
Ces considérations expliquent pourquoi la Charte de la langue française est constituée surtout de dispositions qui ont pour objet de déterminer le comportement linguistique des institutions, c’est-à-dire la langue de la législation et de la justice, la langue de l’administration, la langue des organismes parapublics, notamment des ordres professionnels, la langue du travail, la langue du commerce et des affaires, la langue de l’enseignement.
Le principe que nous venons d’exposer a pour corollaire le principe qui suit.
Troisième principe : chaque institution est responsable de sa propre situation linguistique et de la qualité de la langue de ses communications internes et externes.
Ce principe a guidé la conception administrative de la loi, c’est-à-dire le choix de la stratégie et des moyens à mettre en œuvre pour en assurer l’application.
Les dispositions de la loi se répartissent en deux grands groupes. Le premier groupe est constitué de dispositions dont l’application est immédiate et découle de mesures que doivent prendre des personnes ou des institutions. Nous pensons, par exemple, aux affiches, aux raisons sociales, aux étiquettes, à la publicité. La loi prévoit qu’une commission de surveillance veillera à l’application de ces dispositions et examinera les plaintes que les citoyens formuleront à leur sujet. Le deuxième groupe est formé de dispositions dont l’application exige d’une part l’examen de la situation présente, d’autre part la nécessité d’étaler dans le temps la réalisation de certaines d’entre elles. Nous pensons, par exemple, à la transformation linguistique des entreprises. La loi prévoit, pour ce faire, un Office de la langue française, des programmes de francisation et des comités de francisation responsables des programmes au sein de chaque institution. La loi prévoit également la constitution de commissions de terminologie responsables du vocabulaire soit des entreprises soit des organismes de l’administration publique.
En ce moment, l’équipe de l’Office de la langue française est nombreuse. Ceci provient de ce que l’application de la loi doit être mise en route immédiatement et énergiquement. Nous devons transformer l’inertie en force de changement, voir à ce que les comités de francisation et les commissions de terminologie se constituent, faire établir et approuver les programmes d’application de la loi, assurer l’accès à la terminologie française, étudier et trouver des solutions à toutes les questions qui se poseront. Surtout, nous désirons créer une tradition de soin à l’égard de la qualité de la langue, amener les institutions à entretenir leur situation linguistique avec le même soin qu’on entretient un système électrique ou une situation financière.
À la longue, l’équipe devrait diminuer, au fur et à mesure que la situation linguistique du Québec se régularise par l’effet de la loi. À la fin, il ne devrait plus y avoir qu’une petite équipe pour assurer le suivi de la loi, le maintien de la situation acquise, le service et l’entretien de la documentation terminologique.
En conséquence, nous éviterons tout ce qui peut créer de la dépendance à l’égard de l’Office. Notre objectif est de rendre les gens responsables.
Quatrième principe : une réalité aussi abstraite que la langue se révèle aux yeux des usagers à travers certaines de ses manifestations, qui jouent alors le rôle d’images collectives.
Lorsqu’on traite de la langue, on traite d’un objet très abstrait, dont seuls les observateurs professionnels, les linguistes, les grammairiens, les écrivains, ont le sentiment, la vision précise.
Le commun des mortels utilise la langue sans savoir ce qu’elle est et sans trop s’en .préoccuper.
Lorsqu’on veut modifier une situation linguistique, par voie législative ou non, on amorce des changements dont la majorité d’entre eux d’une part se dérouleront lentement, d’autre part ne se produiront pas d’une manière apparente, justement parce qu’ils se feront au jour le jour et qu’on oubliera la situation de départ.
Enfin, les images collectives doivent coïncider avec les images intérieures, avec ce que l’on pense que l’on est. Si l’on se sait de langue française et que ce qu’on voit autour de soi est dans une autre langue, on en vient à douter de sa propre réalité ou à se considérer comme un étranger chez soi. C’est comme si un matin, en se levant, le miroir nous renvoyait le reflet d’un visage qui n’est pas le nôtre. Il y a là l’origine d’une sorte de schizophrénie linguistique où le sentiment de sa propre réalité linguistique se construit d’une manière incohérente, dans une tentative d’intégrer la réalité extérieure étrangère à soi.
Nous avons donc choisi certaines manifestations, très visibles et très concrètes, de la langue et nous en avons fait l’objet de dispositions dans la Charte de la langue française. Ces manifestations sont : les raisons sociales, l’affichage, la publicité et la terminologie. Les changements qui se produisent et se produiront dans ces domaines sont directement observables et modifient réellement ce que l’on perçoit avec ses yeux et ses oreilles. D’où, pour tout le monde, la confirmation évidente que la loi est efficace, que les choses changent. D’où surtout, pour les Québécois, la preuve que le changement est possible et qu’on peut vraiment construire un pays à notre image si et quand nous le voulons.
Principes linguistiques
Il est difficile, pour nous, d’exposer ici tout le corps de doctrine qui guide notre action en matière de langue. Nous en présentons une synthèse, en espérant que l’essentiel y sera.
Rappelons tout d’abord un postulat fondamental, qui a fait l’objet des séances de la biennale de Québec en 1967, sur lequel l’unanimité s’est faite au Québec et qui rejoint le thème de cette biennale : le Québec participe à la langue française de plein droit et sur le même pied que ses partenaires des autres pays francophones. Nous enrichissons la langue française de l’expression de nos propres réalités. Nous la renouvelons par la manière personnelle dont nous en faisons usage. Cependant, nous nous préoccupons de garder notre langue apte à communiquer avec tous les francophones.
Premier principe : Les langues techniques et scientifiques ont une nette tendance à la normalisation, la langue commune beaucoup moins.
L’idéal du technicien et du scientifique est qu’un seul mot désigne une réalité et qu’une réalité soit toujours exprimée par le même mot. L’objectif est de communiquer sans embarras, rapidement, sans équivoque possible. On observe, dans leurs vocabulaires, la même tendance à l’uniformité que celle que l’on observe dans les caractéristiques des produits. Il est donc naturel et aisé de procéder à la normalisation des vocabulaires techniques, un peu plus difficile dans le cas des vocabulaires scientifiques, à cause de la présence d’écoles de pensée différentes.
La langue commune ne poursuit pas les mêmes objectifs. Non seulement elle exprime des réalités, mais elle exprime aussi des sentiments, l’appartenance à des groupes, l’identité d’une région ou d’un pays. On y observe donc une prolifération de synonymes, dans des rapports de concurrence dont on ne sait pratiquement rien. Il y a, dans la langue commune, deux tendances inverses sans cesse présentes, l’une vers le centre, vers l’uniformité des moyens de communication, l’autre vers la périphérie, vers l’expression originale de soi, donc un double objectif de communication et d’expression. On ne peut pas, à proprement parler, normaliser la langue commune, je ne crois pas qu’il soit souhaitable de le faire. On peut, tout au plus, orienter son dynamisme, selon des procédés dont nous commençons, aujourd’hui, à savoir comment ils fonctionnent.
Deuxième principe : La qualité de la normalisation terminologique repose entièrement sur la rigueur de la méthode de travail en terminologie.
Les travaux de terminologie doivent être menés par des personnes spécialement entraînées à cet effet, avec la collaboration constante des spécialistes du domaine visé, techniciens, ingénieurs, professeurs, etc. La méthode de travail doit être rigoureuse et reposer sur des sources d’une grande qualité ou dont on est capable d’apprécier la fiabilité. Toute erreur commise au cours du travail compromet la qualité de la normalisation.
Troisième principe : L’usage officiel de la langue exerce une influence normative sur les comportements linguistiques des usagers.
Nous avons évoqué précédemment ce principe en parlant des communications institutionnalisées.
Nous sommes convaincus que chaque usager subit inconsciemment l’influence de la langue officielle, en lisant les journaux, en écoutant la radio, en regardant la télévision, en prenant connaissance de tous les textes que lui fait parvenir l’administration, en étudiant ou en consultant les documents techniques dont il a besoin pour son travail, en examinant la publicité sous toutes ses formes : annonces, dépliants, catalogues. Tout particulièrement, nous insistons sur l’influence du ministère de l’Éducation et sur sa responsabilité, lorsqu’il enseigne la langue maternelle aux enfants, surtout lorsqu’il leur enseigne les sciences, les techniques, les gestes professionnels et, en même temps, le style et le vocabulaire qui les expriment.
Quatrième principe : Pour désigner une réalité, l’emprunt demeure le moyen le moins opportun.
Nous avons été amenés à définir notre politique à l’égard de l’emprunt. La linguistique moderne ne nous fournit pas une théorie satisfaisante de l’emprunt : on traite aujourd’hui les emprunts un à un, cas par cas, sans se préoccuper du fait que les mots s’insèrent dans des familles et dans des modèles morphologiques, sans non plus prendre conscience du fait que les emprunts peuvent s’accumuler et qu’à la longue une part importante du vocabulaire d’une discipline est empruntée. Il ne s’agit plus alors d’emprunt, mais de colonialisme terminologique.
Une réalité dont on ignore le nom ou dont on ne connaît qu’un nom étranger peut s’exprimer de trois façons :
a) Par un mot français existant.
Il faut le chercher, le trouver. C’est l’objet même de la recherche terminologique. Mais il faut chercher sérieusement : il est trop facile de dire que la langue française n’a pas de mot pour désigner une réalité. Nous avons remarqué au Québec un abus flagrant de cet argument, qui cache le plus souvent la paresse ou l’intention de ne pas changer. Nous avons été obligés de faire la démonstration de la richesse terminologique de la langue française pour mettre fin aux préjugés et pour encourager le nécessaire aménagement de nos vocabulaires techniques et scientifiques.
b) Par un néologisme.
Nous favorisons la création et la diffusion de néologismes lorsque la preuve est faite que nous sommes en présence d’un vide dans le vocabulaire.
Nous menons des travaux expérimentaux dans le but de guider la création néologique : comment créer un mot, comment le créer pour qu’il soit adopté et utilisé.
Nous constatons que le besoin néologique varie énormément d’une discipline à une autre, mais qu’il n’est jamais si important qu’il révélerait l’incapacité de la langue française à exprimer la nouveauté.
c) Par un emprunt.
Lorsqu’on ne peut vraiment pas faire autrement, comme solution de rechange, en attendant que la langue génère une expression, un mot ou en attendant que l’emprunt soit assimilé par le système.
Que dire en conclusion de ce long exposé si ce n’est que légiférer en matière de langue est une opération extrêmement complexe, qu’on ne peut entreprendre au hasard et d’une manière impressionniste?
La Charte de la langue française a pour objet d’assurer le changement linguistique planifié du Québec. Nous nous sommes attaqués à cette tâche avec le souci d’une très grande rigueur scientifique et méthodologique, en évitant et en fuyant à tout prix l’amateurisme. En cours d’action, nous tentons d’expliciter la théorie qui y est sous-jacente. Nous espérons un jour être en mesure de fournir un modèle théorique du changement linguistique planifié à ceux qui seront aux prises avec de telles tâches, chaque fois que la coexistence de plusieurs langues sur le même territoire est inévitable ou chaque fois qu’une situation linguistique découlant du passé doit être réorientée vers un avenir différent.
Aspects sociolinguistiques de la langue française au Québec
À bien des égards, on peut considérer le Québec d’aujourd’hui comme l’avant-poste de la francophonie. En effet, c’est un pays où se vivent de la manière la plus apparente et la plus consciente deux problèmes fondamentaux auxquels la langue française fait face dans le monde : le concurrence avec l’anglais et la diversification géolinguistique, qui découle de l’expansion du français dans le monde et qui provoque une tension entre, d’une part, la nécessité pour les francophones de se comprendre entre eux et, d’autre part, l’adaptation indispensable de la langue à des situations et à des cultures variées. Pour la même raison, la langue anglaise, connaît, elle aussi, ce dernier phénomène, d’une manière moins aiguë sans doute du fait qu’elle est une langue moins centralisatrice du point de vue normatif.
Le Québec est le seul état de langue française en Amérique. Politiquement, il fait partie d’une confédération à dix provinces, dont neuf sont de langue anglaise, dotée d’un gouvernement central fort où le français et l’anglais ont été déclarés en 1969 langues officielles, mais où la langue anglaise prédomine encore largement dans le fonctionnement administratif. Économiquement, le Québec est intégré à l’économie canadienne et, à travers elle, à l’économie américaine, d’où la présence d’un grand nombre d’entreprises d’origine anglo-saxonne sur le territoire québécois. Scientifiquement et culturellement, le Québec participe intimement et naturellement aux grands courants du continent par les allées et venues des personnes, par le disque, les périodiques, la radio, surtout par la télévision. En fait, le Québec est d’Amérique à part entière et les Québécois sont des Américains, au sens géographique et non politique du terme, des Américains de langue et de culture françaises depuis au-delà de trois siècles.
Sur le plan linguistique, cela veut dire que la langue française du Québec est constamment en contact et en concurrence avec l’anglais du reste du continent, dans une relation de force où l’anglais est la langue dominante. Deux Commissions d’enquête, l’une fédérale, la Commission Laurendeau-Dunton[1], l’autre québécoise, la Commission Gendron[2], ont examiné et décrit en détail les modes de fonctionnement et les conséquences de cette concurrence et ont proposé à l’un et à l’autre gouvernement des recommandations propres à maintenir, vivante et dynamique, la langue française au Québec et au Canada. Au Québec, poussés par les événements et l’opinion publique, trois gouvernements ont successivement légiféré sur le statut et l’usage de la langue française : le gouvernement de l’Union nationale en novembre 1969, sous Jean-Jacques Bertrand par la Loi pour promouvoir la langue française, le gouvernement libéral en juillet 1974 sous Robert Bourassa par la Loi sur la langue officielle, enfin le gouvernement du Parti québécois en août 1977 p.r la Charte de la langue française. Ces lois définissent du même coup et en contrepartie le statut et l’usage de l’anglais. La communauté anglophone québécoise et canadienne y a vu la manifestation d’une hostilité à l’égard de la langue anglaise, alors qu’il s’agit essentiellement d’assurer la survivance et l’épanouissement de la langue française au Québec, en contrecarrant par la contrainte juridique les tendances structurelles à l’hégémonie de l’anglais et à l’assimilation des francophones, comme on le voit bien dans le reste du Canada. Les Québécois ne sont pas hostiles à l’anglais, bien au contraire, mais ils tiennent avant tout au français comme langue maternelle et comme langue d’usage courant dans les activités de la vie quotidienne dans tous les secteurs. Faire quelque chose pour soi ne signifie pas nécessairement faire quelque chose contre les autres, même si les autres, forcément, en subissent les contrecoups.
La Charte de la langue française, dite Loi 101, représente le point d’achèvement d’une quinzaine d’années de travaux et de réflexion sur le statut de la langue française au Québec. Ce statut est explicité par domaines d’usage institutionnalisé de la langue : législation et justice, administration et organismes parapublics, monde du travail, du commerce et des affaires, monde de l’enseignement et des entreprises. Ce principe est nuancé par des principes annexes, qui légitiment l’emploi, soit des langues amérindiennes ou esquimaudes, soit de l’anglais, soit enfin des langues des autres minorités culturelles, la plupart d’arrivée récente au Québec. Ces principes sont : la protection du consommateur et l’accès aux services, l’épanouissement des minorités culturelles, les communications individualisées, les communications avec l’extérieur du Québec. Cette loi a amené la paix linguistique au Québec et, à l’usage, on voit s’estomper peu à peu les appréhensions et les objections des anglophones et allophones à son égard.
Le contact avec l’anglais a entraîné une pénétration de mots anglais dans le vocabulaire populaire québécois. Ces mots proviennent principalement, soit des vocabulaires techniques et administratifs du monde du travail, soit de l’introduction de techniques nouvelles, par exemple l’automobile, le tracteur, les nouveaux matériaux, soit des modes nouvelles, souvent éphémères, comme les pas de danse, les types de musique, de vêtement, etc. Ce phénomène est historiquement lié à la prédominance de l’anglais dans le monde industriel et économique québécois et au monde de formation de la classe ouvrière, qui s’est constituée, comme partout ailleurs, à partir de la partie la moins instruite de la population, donc la plus vulnérable à l’anglicisation. La bourgeoisie de l’époque s’est cependant préoccupée de se défendre de la contamination linguistique et y a relativement bien réussi.
Sur cette toile de fond, les anglicismes sont au cœur d’un certain débat, qui porte sur la notion d’usage et la manière d’en tenir compte dans le choix d’une norme linguistique. Les uns, observant que certains mots anglais sont bien intégrés au vocabulaire québécois et d’un usage courant, estiment qu’il faut les accepter et cesser de les condamner ou de les combattre. Les autres, considérant que les anglicismes sont la conséquence et le symbole du fait que l’anglais était la langue dominante au Québec, intègrent la substitution de mots français aux mots anglais dans le programme général de redressement de la situation linguistique. Chose certaine, le changement de statut du français et les dispositions de la loi relatives à la langue de travail et du commerce, la forte augmentation du taux de scolarisation de l’ensemble de la population entraînent déjà et entraîneront à moyen terme de notables transformations dans le vocabulaire québécois. La langue québécoise est en pleine mutation de statut entre son passé récent de langue négligée et négligeable et son avenir de langue principale d’une population instruite, largement ouverte vers la francophonie et le monde extérieur, bien déterminée à s’affirmer et à prendre sa place.
En ce qui concerne le contact avec l’anglais, le Québec est au premier front de la francophonie. Historiquement, le Québec sait, parce qu’il l’a vécu, comment fonctionne la concurrence linguistique, comment une langue peut facilement devenir une langue secondaire, même si elle est la langue principale de la nation, comment aussi on peut permettre la coexistence de deux ou de plusieurs langues sur le même territoire. Quotidiennement, la nouveauté américaine arrive au Québec, exprimée en anglais. Souvent, avant même que la France ne connaisse la chose, le Québec doit la nommer, ou bien en empruntant le terme anglais, ou bien en lui trouvant immédiatement un équivalent. Les Québécois sont généralement plus attentifs à l’égard de la concurrence entre le français et l’anglais, plus sur la défensive à l’égard de l’anglais. Un certain engouement des Français pour l’anglais, l’usage de plus en plus fréquent par eux de l’anglais dans les publications scientifiques, dans le commerce extérieur, lors des rencontres internationales, politiques ou scientifiques scandalisent et inquiètent les Québécois qui s’interrogent sur le statut international du français. Les Français commencent à s’en préoccuper, comme en témoignent un récent colloque à Nice où on a discuté des pratiques linguistiques en commerce extérieur[3] et une série d’articles traitant du statut international du français parus dans le journal Le Monde en décembre 1979. Dans l’un et l’autre cas, on fait appel à l’expérience et à la vigilance des Québécois.
L’autre aspect de la langue québécoise qui attire l’attention des observateurs est celui des écarts par rapport au français de France, particulièrement celui des classes cultivées de Paris. Chez certains anglophones, il en découle un préjugé défavorable, une sorte de mépris à l’égard du français du Québec et une admiration romantique du « Parisian French », d’autant plus chaleureuse que cette forme du français est vraiment une langue étrangère, et non celle d’une population avec qui l’histoire les oblige à cohabiter et qui embête tout le monde avec l’affirmation de sa spécificité culturelle. Il ne faut jamais perdre de vue le contenu psychologique inconscient des remarques des anglophones canadiens à l’égard du français du Québec.
Comme l’anglais des Etats-Unis ou du Canada par rapport à l’anglais d’Angleterre, le français du Québec présente des différences par rapport au français de France. Ce qui est normal pour toutes les langues, pour l’espagnol, l’italien, le portugais, le russe, l’allemand ou le chinois, c’est-à-dire de prendre des visages particuliers d’un endroit à l’autre, devient anormal, maladif et inacceptable pour le français. Cela est dû au caractère fortement centralisé du français, à l’esprit de clocher des francophones dont parle de Saussure, selon lequel chacun est convaincu que c’est l’autre qui a un accent, le plus haut de tous ces clochers étant Paris, capitale administrative et culturelle, lieu d’excellence supposé de la langue française. Ce phénomène mérite quelques commentaires, surtout à l’intention des professeurs américains qui pourraient voir des inconvénients à s’initier ou à initier leurs élèves au français québécois.
Le français que parlent les Québécois leur permet de communiquer avec tous les autres francophones sans problème. Puisque l’intercompréhension existe, c’est que les écarts sont minimes, superficiels. Par le biais de la coopération franco-québécoise, des milliers de Québécois et de Français, de toutes les régions et de tous les métiers ou professions, des médecins, des cultivateurs, des ouvriers, des pêcheurs, ont été mis en contact et ont travaillé ensemble sans aucun problème linguistique notable. Il faut donc ramener les caractéristiques du français québécois à leur juste proportion de phénomènes marginaux par rapport à la structure générale du français : il ne s’agit pas d’une autre langue, mais d’une même langue, qui prend une coloration particulière. Le noter est d’autant plus important qu’on oublie cette réalité fondamentale en concentrant l’attention sur les différences. À examiner un arbre, on oublie la forêt.
D’un autre côté, on ne peut pas non plus nier l’existence de traits linguistiques caractéristiques du français au Québec, qui concernent surtout la phonétique et la phonologie, le vocabulaire et la sémantique. De nombreux travaux de description ont été publiés ou sont en cours[4]. Cependant, nous sommes enclin à penser que beaucoup d’observateurs confondent caractéristiques du français québécois et caractéristiques du français de certains quartiers de Montréal : il n’est pas assuré que les conclusions d’une étude d’un certain coin de Montréal soient valables pour tout Montréal, encore moins pour tout le Québec.
Ce que l’on appelle les niveaux de langue, faute d’une expression meilleure pour désigner les diverses formes d’une même langue selon les circonstances ou l’appartenance sociale, deux phénomènes pourtant très distincts, sont très marqués au Québec et plus apparents qu’en France, sans doute à cause du chiffre relativement peu élevé de la population. De plus, beaucoup de locuteurs appartiennent plus ou moins à deux ou plusieurs sous-ensembles du français québécois, ce qui découle du brassage social que vit le Québec depuis une vingtaine d’années sous l’effet de la démocratisation de l’enseignement. Par exemple, un jeune médecin habitant aujourd’hui un quartier chic est le fils d’un ouvrier et a grandi dans un quartier populaire. Beaucoup vivent donc une sorte de mutation sociolinguistique plus ou moins harmonieuse ou réussie, dont la langue de leurs enfants, devenus grands, sera le résultat. Le français au Québec est aujourd’hui moins standardisé que le français de Paris, plus spontané, plus individualisé. Pour celui pour qui le français est une langue étrangère, il y a là un problème, car il se trouve sans cesse confronté à des éléments linguistiques, sons, mots, structures syntaxiques, qui n’appartiennent pas au français fondamental habituellement enseigné par les diverses méthodes.
On utilise souvent le mot « joual » pour désigner une manière populaire de parler français au Québec, surtout dans les quartiers ouvriers de Montréal. En général, c’est un terme de mépris à l’égard de la démission linguistique du peuple québécois, laisser-aller, anglicismes, carence de vocabulaire, syntaxe désarticulée, prononciation avachie, en fait tout ce qui n’est pas la langue soignée. Parfois, le même mot est brandi comme une arme, assumé comme un titre de noblesse, par ceux qui contestent une société aliénée et aliénante, par ceux qui militent pour la reconnaissance de la culture québécoise, affranchie de la tutelle mythique de la culture française, par une mise en relief exacerbée de tout ce qui n’est pas bourgeois et français-français. Un courant littéraire important, entre 1963 et 1975, choisira le « joual » comme langue d’écriture; dans beaucoup de films québécois de cette époque, les personnages parleront de cette manière. C’est un parti pris[5], dont il ne faut pas conclure que c’est une description du français québécois ou la revendication de cette parlure comme norme.
En conclusion, nous voudrions tout simplement attirer l’attention sur deux choses. Le français du Québec est, pour les Américains et les anglophones canadiens, d’un grand intérêt et d’une utilité certaine, d’abord et surtout parce qu’il exprime profondément et naturellement une culture française à l’américaine, les Québécois étant d’Amérique depuis assez longtemps pour en avoir imprégné leur langue, vivante, nerveuse, indépendante, riche de tous les mots, de toutes les images pour dire les choses d’ici; ensuite parce qu’elle est la langue d’un des rares coins du continent où on parle normalement français, la langue de partenaires politiques, économiques et scientifiques; enfin parce que c’est du français, utilisable partout dans la francophonie.
Il est trop tôt pour porter un jugement définitif sur le français québécois, dans le style « C’est un patois », comme on le dit parfois. Le français québécois est en pleine mutation, une mutation de statut depuis les lois qui en ont fait la langue officielle du Québec et une mutation socioculturelle depuis la démocratisation de l’enseignement et les modifications rapides de structure de la société québécoise. Le temps des changements linguistiques est lent : attendons deux ou trois générations avant de conclure sur ce qu’est le français québécois.
Notes
[1]Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (Ottawa, Imprimeur de la Reine).
[2]Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec (Québec, Éditeur officiel).
[3] Actes publiés par l’Association française de terminologie (Paris).
[4] Voir la bibliographie de François Grou dans Le Français au Québec (Paris : Larousse, 1976). Voir aussi mon étude, L’Aménagement linguistique du Québec (Montréal : Guérin [sous presse]).
[5] Lise Gauvin, Parti pris littéraire (Montréal : P.U.M., 1975).
Les conditions de succès des lois à caractère linguistique
La promulgation de lois sur l’emploi de la langue française a semblé et semble à plusieurs une mesure de dirigisme linguistique. Il nous apparaît nécessaire d’examiner attentivement cette question, d’abord parce que la notion de dirigisme linguistique nous semble très floue, ensuite et surtout parce que l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue met brutalement en relief l’existence et le mode de réalisation du contrôle social sur la langue.
Nous nous proposons d’abord de décrire ce qu’on entend généralement par dirigisme linguistique, ensuite de suggérer des repères à partir desquels on peut situer la signification de l’intervention juridique, enfin d’essayer d’estimer le succès de l’application des lois relatives à l’emploi de la langue.
Le dirigisme linguistique
L’expression « dirigisme linguistique » est l’une de celles que l’on utilise sans qu’une signification bien précise et bien décrite y soit attachée. Sans avoir pu mener une étude exhaustive des emplois de l’expression dans divers contextes et par des auteurs différents, étude qui donnerait les éléments d’une définition, nous puisons dans notre expérience les traits suivants, qui nous semblent situer le concept.
a) En général, l’expression est péjorative. Elle est surtout utilisée par ceux qui condamnent certaines tentatives ouvertes et déclarées, menées par des personnes connues, d’intervenir dans l’usage linguistique. Ainsi, on assimile les chroniques de langue au dirigisme linguistique : on se demande pourquoi et au nom de quoi telle personne, dans tel journal ou lors de telle émission de radio et de télévision, condamnerait tel mot ou telle tournure.
b) Elle est souvent liée à la querelle entre deux types d’acteurs linguistiques, que nous ramenons grossièrement à deux caractères, comme dans la commedia dell’arte : le Grammairien et le Linguiste.
Le Grammairien serait interventionniste, le Linguiste serait observateur et analyste. Le Linguiste accuse le Grammairien de dirigisme linguistique, le Grammairien accuse le Linguiste de laxisme et d’insensibilité à l’égard de l’intérêt linguistique commun. En général, ce type de débat ne s’élève guère. L’intelligence vole bas et les nuances n’existent pas. C’est une sorte de western linguistique avec un bon vêtu de blanc et un méchant vêtu de noir. Il y a du Lucky Luke là-dedans’.
c) L’expression s’applique à des types d’intervention en général faciles à repérer et à observer (exemple, une chronique de langue), relativement superficiels par rapport à la complexité de l’organisation sociale.
d) Nous observons, chez ceux qui condamnent le dirigisme linguistique, une certaine naïveté : on dirait, à les écouter parler, que cette institution sociale par excellence qu’est une langue fonctionne sur sa propre lancée, d’après ses propres lois, sans subir le moindre contrôle, sans être orientée d’aucune manière par les acteurs sociaux. Si un mécanisme complexe où le contrôle du groupe sur l’institution a, comme contrepartie, le respect de l’institution par le groupe, un mécanisme en somme où l’institution contrôle le groupe qui la contrôle aussi, si un tel mécanisme caractérise le mode d’existence des institutions au sein de la société, comment alors croire que la langue échapperait, elle, à ce mécanisme? Ou bien la langue est une institution sociale, et alors le contrôle social sur elle existe, ou bien elle n’en est pas une, ce que personne ne soutiendrait.
e) Enfin, l’expression ne se rencontre jamais dans le vocabulaire scientifique, soit de la linguistique, soit de la sociolinguistique, soit de la sociologie ou de l’anthropologie culturelle. Il semble que ce soit un terme qu’on utilise surtout dans les polémiques.
Nous ne croyons pas opportun d’essayer de donner un statut scientifique à l’expression « dirigisme linguistique » pour les deux raisons principales suivantes :
a) Ce concept repose sur une analyse extrêmement superficielle du mécanisme social complexe par lequel un groupe contrôle et oriente la langue qui sert de moyen de communication entre ses membres et de moyen d’intégration des individus dans le groupe.
b) L’expression est une arme de combat, donc qui ne peut laisser la sérénité nécessaire à la réflexion et à la description du réel. Si on l’utilise, on s’engage dans un labyrinthe de préjugés où l’intelligence et le jugement se perdent.
Quant à nous, nous continuerons d’utiliser l’expression « aménagement linguistique » pour désigner l’ensemble des dispositions sociales qui influenceront le comportement linguistique des individus au sein de la société .
À cette fin, nous proposons la série de repères qui suivent, qui sont de deux ordres : sociologiques et linguistiques. Ils nous aideront lorsque nous tenterons d’évaluer les chances de succès des lois sur l’emploi de la langue.
A. Repères sociologiques et anthropologiques
1. Tout groupe social organisé dispose de moyens de contrôle sur chacune de ses institutions, y compris sur la langue.
Dans le cas précis de la langue, il arrive que :
a) Ce n’est que tout récemment, et chez un nombre très restreint d’observateurs, que la conscience du contrôle social sur la langue s’est manifestée. Affirmer que c’est l’usage qui fait la langue apparaît alors un faux-fuyant, car la question suivante s’enchaîne : qui fait l’usage? Des phénomènes très familiers changent ainsi d’apparence : l’école, la langue écrite, la publication des dictionnaires, l’activité descriptive même des linguistes et ses résultats ne seraient-ils pas des aspects du contrôle social ?
b) Personne n’a encore tenté de décrire le fonctionnement du contrôle social sur la langue. Mais cela ne veut pas dire qu’un tel contrôle n’existe pas.
2. Dans tout groupe, si petit soit-il, il existe une norme de comportement linguistique qui indique à l’individu les limites à l’intérieur desquelles il doit rester s’il veut être compris et accepté.
La langue est un puissant moyen d’intégration sociale. C’est la forme première et immédiatement observable de la solidarité du groupe et de l’adhésion de l’individu au groupe.
Les premiers indices du fait qu’un ou plusieurs individus quittent le groupe sont souvent linguistiques : changement d’accent, de vocabulaire surtout, de langue parfois dans les cas de coexistence de plusieurs langues sur le même territoire.
3. La société globale étant constituée de plusieurs groupes sociaux plus ou moins identifiés et identifiables, la concurrence entre les groupes se manifeste, entre autres, par la concurrence entre les normes linguistiques.
Nous affirmons :
a) qu’il y aura toujours, dans les sociétés, des normes linguistiques qui coexisteront, en concurrence plus ou moins violente.
b) qu’il y aura toujours l’une d’elles qui sera dominante.
Dans la lutte sociale, ce qui est en cause, ce n’est pas la suppression de la disparité linguistique, qui existera toujours, mais le choix de la norme dominante.
4. La question du respect de la norme dominante par l’individu doit être examinée dans la perspective du rapport d’interinfluence de l’individu et de la société.
Deux aspects de la question nous semblent pertinents au sujet traité ici :
a) Chaque individu n’est pas tenu au respect de la norme dominante. D’une part, il y a des pans complets de la société qui vivent en marge. D’autre part, il y a des moments où l’individu y échappe sans répercussions gênantes (aspect ludique du langage, aspect esthétique, caractère familier de la communication).
b) Il est plus facile de contrôler la langue des institutions sociales que celle des individus.
Les lois sur l’emploi de la langue s’attachent surtout à définir le comportement linguistique d’aspects institutionnalisés de la société.
5. La lutte entre les langues, par exemple entre le français et l’anglais, est le reflet de la lutte entre les économies de chaque nation ou groupe de nations qui utilisent ces langues.
Il s’ensuit, surtout par le commerce et l’installation des sociétés multinationales, une rupture dans les mécanismes normaux de contrôle linguistique, d’où la nécessité d’une intervention plus solennelle par le biais d’une loi.
Ceci pour les repères d’ordre anthropologique et d’ordre sociologique. Je passe maintenant aux repères d’ordre linguistique proprement dit.
B. Repères d’ordre linguistique
Je vous propose trois séries de distinctions. Le premier concept dont il faudrait tenir compte, c’est celui de langue commune. Depuis deux jours, il semble se dégager une sorte d’unanimité entre vous sur l’idée que la langue commune échappe jusqu’à un certain point au contrôle juridique.
La langue commune est un peu paradoxale. D’une part, c’est le domaine du consensus et d’un consensus assez marqué sur un certain nombre de mots et de sens attribués à ces mots. C’est ce consensus qui permet la compréhension à travers la société et avec les sociétés apparentées. Cependant, la langue commune est aussi le domaine où se manifeste davantage la personnalité de l’individu, c’est-à-dire le domaine où la liberté stylistique est la plus grande.
En comparaison avec la langue commune, il y a les vocabulaires, parce que, quand on parle de langue, il faut surtout parler de vocabulaire. Il y a les langues technique et scientifique et tout particulièrement celle des sciences exactes. Ces vocabulaires des sciences exactes ou des techniques ont deux caractéristiques qui se sont dégagées depuis que nous avons réfléchi et mené des expériences dans ce domaine. La première, c’est que ces langues, ces vocabulaires ont une tendance marquée et naturelle vers la normalisation, par volonté de supprimer toute source d’ambiguïté. Et nous avons observé, au cours de nos travaux, qu’une langue technique vise comme idéal la normalisation. Un ingénieur espère qu’un autre ingénieur utilisera exactement la même terminologie que lui, en attribuant aux mots le même sens. Les hommes de sciences, les techniciens n’aiment pas l’ambiguïté terminologique. Dans ces domaines, les usagers ont un besoin conscient d’un consensus minutieux pour assurer l’efficacité de la communication.
La troisième s’applique au vocabulaire des sciences humaines où nous avons également remarqué une tendance à la normalisation. Comme les spécialistes des sciences exactes, ceux des sciences humaines ont tendance, eux aussi, à se donner un vocabulaire normalisé. Mais il y a en même temps l’impossibilité d’arriver à une normalisation absolue, parce que les sciences humaines sont liées de très près à des idéologies, à des écoles de pensée, qui se caractérisent chacune par une manière de voir les choses ou par un certain nombre de postulats théoriques qui font que les vocabulaires sont différents. Nous avons tenté, par exemple, de normaliser un vocabulaire de l’économie avec des définitions; nous n’avons jamais réussi à mettre les experts d’accord sur les définitions des termes. Ils étaient d’accord sur les termes, mais pas sur les définitions. L’un concevait la plus-value d’une certaine façon et l’autre avait une optique différente de la même réalité. Il est donc difficile, pour cette raison, d’arriver à une véritable normalisation linguistique dans les sciences dites humaines, de même qu’une intervention dans le domaine technique a plus de chances de succès que celle que l’on ferait dans la langue commune, parce qu’elle correspond à des désirs et à des besoins manifestés par les usagers.
La deuxième distinction serait celle que l’on peut faire entre la langue de l’individu et la langue de l’institution.
La langue de l’individu : L’individu a la plus entière liberté d’utiliser la langue comme il le veut. C’est un peu comme pour le vêtement. Le contrôle social sur le vêtement existe, mais l’individu a la liberté de se vêtir comme il veut, ou de ne pas se vêtir du tout. C’est à ses risques. L’individu a une très grande liberté de choisir ses comportements. Ce n’est pas en cela qu’il aura des ennuis mais quand il se heurte aux institutions. Sur le plan linguistique, la conclusion que j’en dégage c’est que ce n’est pas la langue de l’individu qu’il faut normaliser.
La langue de l’institution : L’institution a un certain nombre de caractères. D’abord, elle détient un pouvoir d’entraînement considérable. Par exemple, une société multinationale, à travers tous ses comportements linguistiques, représente vraiment une force d’entraînement non négligeable. L’institution participe à la définition de la société globale d’une manière significative. La façon dont l’institution se comporte fait partie de la définition de la société; elle est un acteur social important. L’individu, pour sa part, peut se comporter comme il veut et cela n’a pas du tout le même impact, à moins qu’il se constitue en association et devienne à ce moment une institution.
L’institution peut perturber complètement un projet collectif si elle décide de se mettre en marge. C’est le cas des sociétés multinationales, par exemple, qui s’installent dans un pays et n’utilisent pas la langue qui y est parlée. Enfin, l’institution dispose des moyens nécessaires pour définir sa norme et pour que ses comportements puissent s’y conformer. Il y a un contrôle possible à l’intérieur d’une institution.
La langue remplit différentes fonctions. Mais l’analyse et l’identification de ces fonctions ne sont guère avancées. En outre, elles sont mal décrites, ce qui gêne le développement d’une théorie de l’intervention linguistique qui respecte ces fonctions. Pour éclairer nos discussions, il est pertinent d’en identifier trois, que je tenterai de nommer ainsi :
1. la fonction d’intégration sociale ou de cohésion sociale, c’est-à-dire que la langue contribue à réunir les individus de la communauté qui la parle;
2. la fonction esthétique, c’est-à-dire celle qui échappe à l’intervention. En effet, peut-on imaginer qu’on veuille normaliser, contrôler la langue des écrivains?
3. la fonction de communication officielle, c’est-à-dire l’utilisation de la langue où il y a un caractère officiel d’attaché à la communication. Ce sont, par exemple, la langue de la radio, de l’enseignement, des textes de loi, des imprimés administratifs, en somme les types de communications qui appartiennent â la langue publique et qui ne correspondent pas non plus aux mêmes règles d’usage que la fonction esthétique.
Après avoir brièvement analysé ces fonctions bien distinctes de la langue, on peut esquisser une réponse à la question suivante : l’intervention juridique dans le domaine linguistique a-t-elle des chances de succès? Plus précisément, dans quelles fonctions de la langue peut-elle réussir? Pour ma part, j’estime que l’intervention juridique réussira, et mon opinion repose sur les éléments suivants :
1. Les lois ne visent pas la totalité des comportements linguistiques au sein de la société. Elles respectent la liberté de l’individu et fixent uniquement l’usage institutionnalisé de la langue, par exemple, la langue de l’administration publique, la langue des institutions financières et commerciales, la langue des sociétés et des entreprises. Les institutions sont contrôlables, comme j’ai tenté de le démontrer précédemment.
2. Ce sont surtout les vocabulaires techniques et commerciaux qui sont touchés. Or, comme nous l’avons déjà dit, la tendance de ces vocabulaires à la normalisation est assez marquée et cela, avec ou sans la loi.
Au fond, la loi vient aider la normalisation qui est souvent difficile, s’il n’y a pas d’arbitre. La Communauté économique européenne s’est donné un vocabulaire des douanes bien avant qu’il y ait des lois exigeant l’étiquetage en plusieurs langues. C’était pour que les douaniers puissent appliquer les bonnes taxes aux bons produits.
3. Il faut s’assurer que l’application de la loi repose sur le respect de la norme dominante, dans la société. Cette norme devra être définie avec le plus grand soin. Nous avons, nous les linguistes, une certaine méfiance à l’égard des dictionnaires que nous estimons ne pas refléter parfaitement la norme dominante à l’intérieur d’un groupe. Comme Alain Rey l’a déjà signalé, il faut tenir compte des variations géographiques. Ce qui est français au Québec n’est pas nécessairement ce que contient Le Petit Robert. Il peut y avoir d’importantes variations sémantiques dans l’usage d’un terme employé ici, par rapport à d’autres communautés linguistiques, de sorte que si l’on prend le Robert pour interpréter un texte publié au Québec, on peut arriver à des contresens sur le plan strictement juridique, attribuables à une variation linguistique d’une communauté à l’autre. Le mot chaloupe défini dans le Robert n’est peut-être pas du tout la barque à laquelle pensent les Québécois quand ils parlent d’une chaloupe.
On va essayer de pallier ces difficultés par la normalisation, soit de la part de la Régie de la langue française, soit par l’intermédiaire des commissions de terminologie que la loi propose de créer.
Si certaines conditions sont respectées, les récentes dispositions législatives seront certainement efficaces.
Période de questions
[...]
M. Laporte aimerait qu’on l’éclaire sur un concept qui revient souvent dans la discussion et qui est celui de norme dominante. Il lui apparaît que l’une des tendances de l’évolution des sociétés modernes, c’est précisément la dénationalisation des normes dominantes, l’apparition d’un manque de consensus général dans les sociétés. Le problème se pose peut-être différemment en sociolinguistique, mais l’idée de réintroduire une norme dominante lui paraît difficilement soutenable, surtout dans un contexte comme celui du Québec caractérisé par le bilinguisme, le développement du pluralisme social et la montée de 1‘égalitarisme.
Ce problème énorme n’est pas facile à résoudre, de répondre M. Corbeil. La seule réponse qu’il pourrait faire à ce moment, c’est la proposition de distinguer entre une position théorique, affirmée en principe, qui veut qu’un comportement social se modèle sur quelque chose, que 1’on peut appeler une norme dominante, ou une norme tout court et, d’un autre côté, celle d’examiner la crise des sociétés dites évoluées, qui se caractérisent justement par l’affirmation simultanée de plusieurs normes dont la dominance est contestée. Les deux phénomènes, selon lui, sont vrais concurremment.
À son avis, une caractéristique des sociétés postindustrielles, c’est le fait qu’il y ait une rupture entre l’identification du projet collectif et l’adhésion aux normes que s’étaient données ces sociétés, avant que la crise ne se produise. On peut faire une analogie entre le débat qui fait l’objet de ce colloque et la question de l’avortement.
Il y a un texte juridique qui correspond à un consensus antérieur. La société remet en cause ce consensus, les avis sont partagés, mais le texte de loi demeure, de sorte qu’on aboutit à une crise entre l’affirmation de deux manières de concevoir la question. Reste le troisième élément, qui est la façon dont une société définit son projet collectif et la norme qui s’ensuit. Ce problème est celui de la dynamique de toute l’organisation sociale et déborde le cadre de ce colloque.
Les choix linguistiques
Au cours du colloque qui nous réunit et qui se veut résolument préoccupé de la question des choix linguistiques, nous nous heurterons sans cesse à l’ambiguïté fondamentale de la notion de « norme » et à l’ambivalence d’une terminologie qui varie autant par le sens objectif qu’on accorde aux termes que par la valeur subjective que chacun leur attribue. Mon intention, ce matin, est donc de poser certaines distinctions qui m’apparaissent pertinentes et de proposer une terminologie qui puisse nous servir d’outil de travail.
Le concept de « norme » recouvre, en fait, trois questions différentes :
a) Comment se régularisent les comportements linguistiques, c’est-à-dire quelles sont les forces sociales qui font que, dans une société donnée, à une époque donnée, on parle de telle ou telle manière et, deuxième volet de la même question, quelles forces font prévaloir un usage sur un autre dans la dynamique de la concurrence linguistique? Il s’agit ici de norme sociale, qui change d’un milieu à un autre. Il y a donc des normes sociales qui varient selon au moins trois axes : le temps (la variation temporelle), l’espace (la variation géographique), le tissu de la société (la variation sociolinguistique). Cette question est la clé de voûte du problème, c’est pourtant celle qui a été la moins étudiée, celle sur laquelle nous savons le moins de choses.
b) Comment se décident les comportements linguistiques c’est-à-dire à partir de quels critères l’individu oriente-t-il sa manière de parler ou d’écrire, avec une plus ou moins grande conscience de le faire, selon les circonstances où est produit le message et selon les objectifs poursuivis par l’émetteur?
c) Comment s’évaluent les comportements linguistiques, domaine du jugement linguistique, du bien et du mal parler ou écrire, du bon ou du mauvais usage? Il s’agit ici de norme subjective, quand on se rapporte au jugement d’un individu, et de norme idéale, quand on se rapporte à la manière dont une société estime qu’on devrait parler ou écrire. On peut se demander, d’une part, si les critères dont se sert l’individu pour juger du comportement d’autrui sont identiques à ceux dont il se sert pour décider de son propre comportement; et, d’autre part, si la norme idéale affirmée par la société coïncide avec celle qui est réellement réalisée dans les usages quotidiens, c’est-à-dire la distinction entre le « normal », défini à la fois comme ce qui est le plus fréquent et comme ce qui est privilégié par la classe sociale au pouvoir; et le « normatif », défini comme ce que l’on souhaite qui soit, le jugement évaluatif porté à priori ou à postériori sur les comportements linguistiques.
Compte tenu de l’orientation de ce colloque, nous traiterons surtout des choix linguistiques, en essayant de dégager les critères qui puissent les expliquer ou les guider, quand la langue est un outil de travail, un instrument de l’activité professionnelle. Nous terminerons par quelques remarques sur la régulation linguistique.
Nous croyons utile de poser trois niveaux successifs de critères pouvant expliquer ou guider les choix linguistiques :
niveau 1 : les critères linguistiques,
niveau 2 : les critères sociolinguistiques,
niveau 3 : les critères esthétiques.
Niveau 1 — les critères linguistiques
Nous entendons par critères linguistiques l’ensemble des règles de profondeur qui constituent le noyau dur de la langue; ce qui fait, par exemple, que le français n’est pas l’anglais ou le wolof. C’est ce qu’on appelle parfois la norme objective. Il s’agit donc d’un niveau de grande abstraction, où sont neutralisées les variantes géographiques et sociolinguistiques. Les linguistes distinguent trois composantes : la composante phonologique (le système des sons potentiels qui orientera la réalisation phonétique), la composante morphosyntaxique (le système de formes et de règles où se moule la réalisation de la phrase), la composante sémantique (la structure des éléments qui permet la formulation et l’expression de la pensée). Ici, la langue parlée est la forme canonique de la langue, la langue écrite n’en étant qu’un mode de réalisation facultatif mais, aujourd’hui, dans nos sociétés, fort répandu et privilégié. À ce niveau d’abstraction, aucun écart n’est possible sauf par inadvertance, par ignorance, chez les très jeunes enfants ou chez les étrangers, ou par maladie. Une fois acquis, les critères linguistiques fonctionnent pour ainsi dire automatiquement, comme un ensemble de réflexes conditionnés. Dans nos milieux, il est rare d’observer des erreurs sur le genre des noms, le pluriel des noms et des adjectifs, la conjugaison des verbes, l’usage des pronoms, la structure de la phrase. Pour mettre en relief et atténuer tout à la fois la portée de cette affirmation, il n’y a qu’à observer l’usage du français par un étranger, comme ce texte reproduit dans le journal La Presse (du 4 août 1979) et dont nous citons le passage suivant :
« L’autorisation ne couvre pas les batteries, les porte caises, ou d’autres accessories. Ni couvre-t-elle l’antennae casse, nor les dommages sont causé de fair un mauvais usage ou le traitment négligent ».
Je conclurais donc cette partie par la règle suivante : en communication institutionnalisée, respect absolu des critères linguistiques.
Niveau 2 — les critères sociolinguistiques
Nous entendons par critères sociolinguistiques l’ensemble des règles sociales qui guident la réalisation en surface des règles linguistiques, c’est-à-dire, par exemple, les règles qui font que la prononciation sera différente d’un quartier à l’autre de la même ville. À la différence du précédent, il s’agit ici d’un niveau tout à fait concret, où la variation est continue, où donc la concurrence des normes sociales est constante. Il s’agit également ici d’un usage fonctionnel de la langue, par opposition à un usage esthétique, qui constitue la caractéristique du niveau suivant. De ce qui précède, deux conséquences nous intéressent particulièrement. D’une part, les critères sociolinguistiques ne sont pas aussi absolus que les critères linguistiques. Des choix sont possibles selon les domaines d’utilisation de la langue (par exemple, une émission de variétés par opposition à une émission d’affaires publiques), selon les interlocuteurs visés (nationaux ou internationaux, grande masse ou auditoire spécialisé, etc.), selon, enfin, des préoccupations d’identité nationale (neutraliser ou pas les faits de langue régionale). Le locuteur jouit donc d’une certaine latitude, d’une liberté restreinte et guidée par le besoin d’être compris et accepté de l’interlocuteur, domaine d’exercice du jugement et du goût. D’autre part, puisque les normes sociales sont en concurrence, l’une d’elles fonctionne comme norme dominante, que la chose nous plaise ou pas. Il s’agit là d’une constante de la vie en société. En ce qui nous concerne, je formulerais donc, en guise de conclusion de cette partie, la règle suivante : en communication institutionnalisée, suivre la norme québécoise dominante, sauf si le public visé est autre; dans ce cas, il vaut mieux neutraliser les faits de français régional au profit d’une intercompréhension plus grande.
Niveau 3 — les critères esthétiques
Nous désignons ainsi les préoccupations qui guident les créateurs dans leurs choix linguistiques, en littérature, en cinéma, au théâtre, dans la chanson, d’une certaine manière en publicité. Le plus important, dans ce domaine, est le style, l’élaboration et l’affirmation d’une norme personnelle, parfois au mépris absolu de la norme linguistique ou de la norme sociale dominante, comme nous le prouvent abondamment de nombreux témoignages littéraires : Céline, Jarry, les surréalistes, Duguay, Renaud, etc. En plus et en même temps que le style, il y a l’influence du groupe auquel on s’identifie (par exemple, le groupe de Parti Pris), les objectifs que l’on veut atteindre, le public que l’on cherche à captiver. Le plus souvent, il s’agit de langue écrite, d’écriture. Dans nos civilisations, au fil des années, il s’est créé une hiérarchie littéraire, à la fois des genres (la poésie au sommet et le roman policier au bas de l’échelle) et des styles (les bons écrivains à l’Académie). Ainsi s’est constitué un usage écrit littéraire de la langue, très proche de la norme idéale, considéré comme l’exemple le meilleur du bon usage, qu’on cite en témoignage dans les grammaires et les dictionnaires. Dans l’usage esthétique de la langue, tout est permis : Une seule règle, le risque personnel et sa sanction, la réussite ou l’échec, aujourd’hui ou demain.
En somme, du niveau 1 au niveau 3, la liberté, donc le risque, augmente. Il n’y a pas de solution simple au problème des choix linguistiques. Même les grammaires et les dictionnaires, ou les avis des spécialistes, ne sont pas des guides sûrs en toutes circonstances, puisqu’ils font eux-mêmes des choix. S’il est sage de les consulter, de les confronter les uns aux autres, il demeure en fin de compte que ce qui l’emporte, c’est notre propre compétence linguistique et le goût, le jugement avec lequel nous conjuguons les différents critères dont nous avons parlé.
Quelques mots sur la régulation linguistique. Le fond de cette question est la distinction entre communication individualisée et communication institutionnalisée.
Nous entendons par communication individualisée l’acte par lequel un individu entre en relation avec un autre au moyen du langage. La liberté dont jouit alors l’émetteur est ambiguë. D’un côté, de par la fonction d’expression, elle est totale : l’individu a le droit et le pouvoir les plus stricts d’utiliser la langue comme il le veut surtout si, au même moment, les fonctions esthétique et ludique entrent en jeu. De l’autre, de par les fonctions d’intégration et de communication, elle est réduite, d’une part, par le contrôle social, d’autre part, par la nécessité de tenir compte des ressources langagières du récepteur. Le plus souvent, les communications individualisées se font en langue parlée, parfois en langue écrite, par la correspondance ou, surtout, la littérature. Enfin, elles sont, dans un grand nombre de cas, dotées d’un contenu affectif.
Nous désignons par communications institutionnalisées l’acte, le plus souvent anonyme ou impersonnel, par lequel une institution entre en relation avec des personnes soit en tant que membres de cette institution, soit dans la relation employeur-employé ou encore en qualité de clients, d’auditeurs, ou de spectateurs. L’institution peut déterminer le type de langue dont elle fera sa norme et elle dispose des moyens de contrôle nécessaires pour faire s’y conformer ses membres. Enfin, le plus souvent, les communications institutionnalisées sont émises dans des conditions d’attention, de réflexion qui favorisent le travail du style et la spécialisation professionnelle de l’émetteur.
Nous ramenons à quatre grands groupes les communications institutionnalisées :
les comportements linguistiques du système d’enseignement, c’est-à-dire :
a) le choix du type de langue à enseigner comme langue maternelle ou comme langue seconde, et les modalités d’application de cette pédagogie, notamment la compétence linguistique des enseignants et leurs attitudes à l’égard des autres variétés de la même langue;
b) le choix de la langue et de la terminologie dans lesquelles se fera l’enseignement des métiers et des professions, des sciences et des techniques.
les comportements linguistiques de l’administration publique, c’est-à-dire :
a) la langue des lois, règlements et décrets;
b) la langue des formulaires et des divers documents d’information destinés aux citoyens;
c) la langue dans laquelle les services de l’État sont dispensés, donc celle de la relation individuelle du citoyen avec l’État;
d) la langue des relations de l’État avec ses employés, en somme la langue de travail de l’État, cette fois en qualité d’employeur;
d) la langue qu’utilisent les hommes politiques, les hauts fonctionnaires, dans leurs relations avec les électeurs, avec les personnes morales installées sur le territoire, avec les autres États ou les organismes internationaux.
les comportements linguistiques des institutions économiques, c’est-à-dire :
a) la langue de travail;
b) la langue des relations avec la clientèle : étiquetage des produits, mode d’emploi, catalogue, garantie, etc.;
c) la langue de la publicité et de l’affichage public;
d) la langue des raisons sociales et des marques de commerce.
enfin, les comportements linguistiques des moyens de communication de masse : langue des journaux, de la radio, de la télévision et, d’une certaine manière, quoique nous rejoignions ici l’univers de la création, langue du cinéma et de la chanson.
Il y a un point de jonction entre communication individualisée et communication institutionnalisée. Fondamentalement, on peut dire qu’il y a toujours un individu à la source d’une communication, donc que toutes les communications sont individualisées. Cela nous amène à distinguer les emplois que fait l’individu de la langue à titre privé et à titre public. Dans le premier cas, la responsabilité est strictement personnelle. Dans le second, elle est celle de l’institution, qui devra répondre des gestes de son personnel. C’est de ce point de vue, du point de vue de la responsabilité et de l’effacement de l’individu au service d’une institution, que nous nous plaçons pour faire la distinction entre les deux types de communication.
Nous sommes convaincu que ce sont les communications institutionnalisées qui déterminent une situation linguistique et non les communications individuelles. En d’autres termes, le comportement linguistique des institutions politiques et économiques détermine, à la longue, s’il est constant, la prédominance d’une langue et d’une variante de cette langue sur les autres, donc influence directement le statut et la qualité de la langue.
On saisit ainsi la grande importance des communications institutionnalisées. Maintenant que la Charte de la langue française précise le statut du français et, par contraste, celui de l’anglais sur le territoire québécois, il devient important de définir une stratégie de la qualité de la langue, dont vous êtes parmi les principaux artisans, et d’arriver entre nous, aujourd’hui ou plus tard, à un consensus à ce sujet.
Les enjeux terminologiques de l’innovation
Eh, dit le Seigneur, ils ne sont tous qu’un peuple et qu’une langue et c’est là leur première œuvre! Maintenant rien de ce qu’ils projetteront de faire ne leur sera impossible.
Aucune langue ne peut, sans péril pour les autres, pour elle-même, et pour la science dans son ensemble, prétendre à l’universalité. Si les sciences humaines se proposent à décrire l’homme dans sa diversité, cette diversité passe aussi par les langues qui l’expriment.
Notre intention n’est pas de traiter ici tous les aspects du problème de l’utilisation du français comme langue scientifique ou technologique de pointe. Les colloques de Montréal ou de Bruxelles consacrés à ce sujet ont permis un examen très détaillé de tous les aspects de la question, au point qu’on peut en considérer l’analyse comme exhaustive. De même, à ces occasions, de nombreuses stratégies ont été proposées en vue de favoriser un emploi plus soutenu du français dans les publications ou les réunions scientifiques de haut niveau et on ne peut que regretter de ne pas en avoir la liste et les descriptions, ne serait-ce que pour se rendre compte qu’il est possible de réagir à l’égard de l’omniprésence de l’anglais sans compromettre la carrière de personne et surtout sans avoir recours aux prothèses que seront toujours, en ce domaine, les organismes dédiés à l’affirmation et à la défense de la langue française.
Nous nous proposons plus simplement de réfléchir un moment sur les aspects terminologiques de la concurrence entre l’anglais et le français, d’essayer en somme de prévoir l’avenir du français techno-scientifique si la tendance actuelle se maintient.
Au centre du débat, sous les feux les plus intenses de tous les réflecteurs de la rampe, posons la constatation suivante, évidente pour la plupart des observateurs : la vitalité des vocabulaires de spécialités dépend des spécialistes eux-mêmes et non des terminologues ou lexicologues professionnels. L’innovation terminologique est une conséquence de l’innovation scientifique ou technologique : celui qui crée nomme, au point que nommer d’une manière nouvelle peut donner l’illusion de la nouveauté.
D’où en arrière-plan mais déterminante, la dynamique des attitudes des scientifiques francophones eux-mêmes à l’égard de l’image du français. Nous avons plus haut parlé de « concurrence » entre l’anglais et le français, ce qui laisse supposer une conscience de la rivalité entre les deux langues aussi bien chez les francophones que chez les anglophones. Nous ne pensons pas qu’il en soit ainsi, du moins chez le plus grand nombre de spécialistes anglophones, qui utilisent naturellement leur langue pour exposer les résultats de leurs travaux, à la limite sans se préoccuper de savoir si les étrangers les comprendront : ils sont suffisamment nombreux pour former un club entre eux! Ce sont plutôt les spécialistes francophones qui doivent connaître l’anglais pour accéder à la production scientifique anglo-américaine et qui croient nécessaire d’utiliser l’anglais pour élargir la diffusion de leurs idées et assurer leur propre rayonnement professionnel. Il serait donc sans doute plus juste de parler ici d’abandon du français en faveur de l’anglais par les scientifiques francophones eux-mêmes. Ce qui nous amène de nouveau à nuancer une affirmation précédente : ceux qui sont conscients de la responsabilité des scientifiques à l’égard des vocabulaires de spécialités ne sont pas le plus souvent les scientifiques, mais des observateurs extérieurs. La chose était particulièrement évidente lors du colloque de Montréal, où beaucoup de scientifiques ont soutenu qu’ils étaient d’abord et avant tout responsables de leur propre compétence dans leurs disciplines, de l’avancement des connaissances dans le champ de leurs spécialités, et que l’utilisation pour ce faire d’une langue particulière, ou de plusieurs langues différentes est un phénomène secondaire. Personne ne peut, en effet, soutenir le contraire. Mais, en même temps, personne ne peut contredire qu’il revient aux scientifiques d’assurer le renouvellement de leurs terminologies selon l’évolution des connaissances, des méthodes et des techniques. Apparemment, nous sommes ainsi dans un cul-de-sac.
Du moins, tant et aussi longtemps que nous posons une relation d’opposition entre les termes du débat : pour un scientifique francophone, accepter la responsabilité de la vitalité de la langue de sa spécialité n’entraîne pas l’usage exclusif du français. Il nous faut donc nuancer les positions. D’une part, il nous apparaît essentiel que les scientifiques reconnaissent et assument la paternité de leurs vocabulaires de spécialités et qu’en conséquence, ils se préoccupent au jour le jour de les maintenir en santé, c’est-à-dire jeunes, dynamiques, inventifs et pas trop contaminés par des corps étrangers, ne serait-ce que pour maintenir véridique l’adage à l’effet que la rigueur scientifique se manifeste par l’exactitude de la terminologie disponible et utilisée. Cette préoccupation devient essentielle dans tout ce qui touche à l’enseignement : manuels, cours écrits et oraux, travaux des étudiants. D’autre part, il faut mettre au point une forme de bilinguisme scientifique, en se guidant sur les éléments variables des situations de communication selon les lieux, les interlocuteurs, les langues d’usage admises, la disponibilité de la traduction simultanée, l’audience d’une revue, le caractère plus ou moins politique d’une réunion, les types de communication : rapport interne de recherche, article de revue, article de vulgarisation, ouvrage spécialisé, ouvrage didactique, conférence, cours, etc. L’identification des variables pertinentes n’a pas été entreprise à notre connaissance, encore moins l’évaluation de l’importance des unes par rapport aux autres, etc. L’analyse du bilinguisme scientifique n’est guère avancée aujourd’hui et on ne s’est pas encore préoccupé jusqu’à maintenant de décrire les différents scénarios possibles, sauf peut-être au Québec en ce qui a trait à l’application de la Charte de la langue française aux laboratoires de recherche, et encore est-ce très fragmentaire. On note donc chez les scientifiques francophones un malaise certain quant à l’usage du français et de l’anglais dans les communications professionnelles, qui se manifeste par des conduites et des opinions extrêmement diversifiées, autour de trois pôles observables : l’indifférence à l’égard de la question, l’obéissance aux lois du marché des communications scientifiques, le militantisme en faveur de l’usage du français. Ce qui fait que les discussions sont le plus souvent émotives et désordonnées et qu’aucun consensus ne s’est dégagé chez les scientifiques à ce sujet.
Il devient donc chaque jour plus urgent d’étudier le phénomène du bilinguisme scientifique et de décrire les scénarios de conduite possibles. D’autant que le même type de problème se pose et se posera de plus en plus pour d’autres relations de bilinguisme que celle entre le français et l’anglais : ainsi, dans l’immédiat, il nous faut réfléchir à la relation entre le français et l’arabe dans la perspective de l’arabisation des facultés scientifiques et des ministères ou organismes administratifs à vocation scientifique ou technologique. Nous débouchons ainsi sur le problème plus vaste de l’aménagement linguistique des États bilingues ou multilingues.
Ceci étant dit, et sans chercher à en atténuer l’importance, nous n’avons pas encore abordé le noyau du problème. Car, au fait, pourquoi toute cette agitation? Qu’est-ce qui est en cause exactement? En dernière analyse, ce qui nous semble être la question essentielle, dont dépendent tous les autres aspects, y compris l’aspect économique, c’est la capacité de la langue française à exprimer la nouveauté, l’avenir en marche au jour le jour, donc la capacité de développer les outils terminologiques correspondant aux notions nouvelles au rythme où elles apparaissent. De ce point de vue, notre handicap le plus important est d’être sans cesse à la remorque de l’innovation étrangère, surtout américaine, le plus souvent exprimée en anglais à cause du statut de cette langue dans les communications scientifiques et technologiques internationales.
Évidemment, la solution la plus simple est de prendre le mot avec la notion, donc de faire un emprunt. C’est ce qui se produit le plus souvent, par commodité. En apparence, la procédure est sans danger et semble toute naturelle, ce qu’exprime bien l’argument, sans cesse répété, que « toutes les langues empruntent ». Nous en convenons, mais la question n’est pas pour autant réglée, puisque tout dépend du volume des emprunts et de leur concentration dans des zones de vocabulaire. Pour illustrer ce point, il n’y a qu’à comparer le nombre d’emprunts dans le vocabulaire général (moins de 5% dans la nomenclature du Petit Larousse) par rapport à celui dans des vocabulaires de spécialités, comme l’informatique, les fibres optiques, les synthétiseurs de son, où la grande majorité des termes couramment utilisés en français (!) sont des termes anglais. Sur ce point précis, la lecture des cahiers de la série Néologie en marche publiée par l’Office de la langue française du Québec est très révélatrice et très probante, puisqu’ainsi sont mis en lumière le poids de la terminologie anglaise dans des champs notionnels spécialisés et la difficulté d’élaborer par la suite, en retard par rapport à l’innovation, une terminologie française adéquate. Ceux que la démonstration intéresse pourront feuilleter les cahiers sur : le synthétiseur, les fibres optiques, les énergies renouvelables, l’environnement, l’emballage, les communications, la mécanisation forestière, entre autres domaines traités. Quand la terminologie d’un secteur de pointe est presque entièrement constituée de mots d’emprunt, comme il arrive, autre exemple, en micro-informatique, il ne s’agit pas d’un simple phénomène d’emprunt, mais bien d’aliénation terminologique. Encore là, à voir les choses cas par cas, et du strict point de vue linguistique, on peut considérer que ce n’est pas dramatique, que ce n’est pas si important, par exemple, que le langage Basic généralement utilisé pour le fonctionnement des micro-ordinateurs individuels soit en anglais, ou que les nouveaux modèles de microordinateurs soient mis sur le marché uniquement en anglais. C’est la multiplication des cas qui devient significative et qui finit, et c’est le point le plus important, par faire naître chez le francophone l’impression, puis la conviction, que l’anglais est la langue de la modernité et le français toujours en retard, ce qui rejoint d’ailleurs l’idée que l’Europe est vieille et l’Amérique jeune. L’emprunt n’est donc pas la meilleure tactique; ce ne peut être qu’une solution transitoire, au mieux un pis-aller. Notons enfin que le phénomène de l’emprunt est fort mal connu : la seule étude valable, celle de Deroy, date de 1956 et elle se préoccupe de l’emprunt en soi et non de sa fonction dans l’économie de la concurrence linguistique. Ici aussi, nous avons besoin d’une recherche adaptée aux conditions actuelles et d’une meilleure analyse de l’ampleur relative du phénomène, des avantages et des inconvénients de l’emprunt.
Reste la néologie, où il y aurait beaucoup à dire. Citons d’abord la remarque de Vaugelas, selon laquelle il en est de la néologie comme des modes nouvelles : seuls les sots s’y risquent. Elle est encore d’actualité quand le néologisme est perçu comme tel, puisque beaucoup de locuteurs trouvent prétentieux celui qui invente des mots. C’est là d’ailleurs l’une des raisons de la prolifération des emprunts, qui sont sans danger pour l’emprunteur, alors que l’inventeur de mots court des risques, dont celui de ne pas être compris, à moins qu’il ne prenne les précautions d’usage. Notons également que, contrairement à l’opinion reçue, les francophones créent continuellement un grand nombre de néologismes, comme en font foi les divers Dictionnaire(s) des mots nouveaux, ce qui prouve bien que le système de la langue française est parfaitement apte à générer des néologismes, contrairement à un autre préjugé. La contradiction apparente des deux propositions précédentes —risque et abondance des néologismes— s’explique par sentiment néologique : tous les néologismes ne sont pas perçus comme des néologismes, en ce sens qu’il y en a qui passent inaperçus, qui sont considérés dès l’origine comme des mots existants depuis toujours. Ainsi, le plus difficile est de proposer un néologisme pour remplacer un emprunt, car alors l’emprunt, qui a déjà sa place dans le vocabulaire, agit comme repoussoir à l’égard du néologisme.
En 1974, l’Office de la langue française du Québec a organisé un colloque international sur le thème « L’aménagement de la néologie ». Ce thème est toujours d’actualité, pour au moins deux raisons. Les besoins néologiques du français, en vocabulaire technique, technologique, commercial, administratif, scientifique, sont trop considérables pour que l’initiative privée, à elle seule, puisse arriver à les combler. Beaucoup de personnes et d’organismes s’intéressent à la néologie, mais le plus souvent en ordre dispersé et presque en concurrence : un minimum de coordination et de concertation s’impose, ne serait-ce que pour éviter la multiplication des néologismes pour la même notion ou pour choisir le terme à privilégier lorsque plusieurs existent, surtout lorsqu’il s’agit de communications institutionnelles : trop de néologismes équivalents est pire qu’un emprunt et favorise d’ailleurs l’usage du terme étranger.
À cette occasion, nous avons proposé la création d’un réseau de néologie, en vue d’assurer la liaison et la coordination d’équipes de travail en néologie réparties dans les pays ou régions entièrement ou partiellement de langue française. Les équipes, ou modules, doivent être composées à la fois de spécialistes du domaine visé, pour l’identification des notions et la connaissance de l’usage, et de terminologues, pour les travaux strictement linguistiques : donc des tandems spécialistes-terminologues. Le réseau a pour fonction : a) le dépistage terminologique, c’est-à-dire l’identification des besoins néologiques et le repérage des cas de synonymie néologique; b) le traitement terminologique, c’est-à-dire la recherche d’un néologisme et/ou la constitution des dossiers sur l’usage de chaque terme concurrent, dossiers qui sont discutés par la suite par les spécialistes en vue du choix d’un terme à privilégier; c) la diffusion des néologismes recommandés en vue de leur intégration dans l’usage de la langue, des spécialistes d’abord, du grand public ensuite dans certains cas.
Depuis lors, la constitution progressive du réseau se continue. Trois modules fonctionnent aujourd’hui, tous trois intégrés dans des organismes gouvernementaux pour des raisons de financement et parce que la diffusion des termes nouveaux s’en trouve facilitée : l’un au Québec, à l’Office de la langue française, l’autre à Paris, au Haut Comité de la langue française (restructuré depuis peu), le dernier à Ottawa, au Secrétariat d’État. Les programmes de coopération franco-québécoise ont permis des relations soutenues entre le module de Paris et celui du Québec. Les travaux des modules sont publiés dans la série Néologie en marche, dont nous avons parlé précédemment. La formation d’un module à Bruxelles, auprès de la Communauté économique européenne, n’a pas encore abouti, malgré les efforts des uns et des autres. La méthodologie de travail est maintenant au point et elle s’avère facile d’utilisation pour les spécialistes non terminologues qui veulent, pour les fins de leurs propres spécialités, s’adonner à des recherches néologiques. Car le réseau est très ouvert aux travaux des spécialistes, comme en font foi les cahiers de néologie préparés par eux, comme celui de Nil Parent en musique électro-acoustique, de Louis-Edmond Hamelin sur le vocabulaire de la nordicité ou de Thérèse Sicard-Lussier en mécanisation forestière. Nous savons maintenant que l’équipe terminologue-spécialiste est viable.
Mais la mise en place du réseau ne va pas tout seul. Il est d’abord trop restreint : il faudrait qu’il puisse intégrer progressivement les associations professionnelles où les besoins sont mieux identifiés et qui ont les moyens de diffuser la néologie auprès de leurs membres, sur le modèle du Dictionnaire de la comptabilité et des disciplines connexes (Toronto, ICCA, 1982) rédigé sous la responsabilité de Fernand Sylvain, avec la coopération de l’Ordre des experts comptables de France et de l’Institut des réviseurs de Belgique. Les modules de base sont trop instables, au gré des hasards administratifs et politiques. Ainsi, on se demande ce qu’il adviendra du module québécois dans le vent de réforme administrative qui balaie l’Office de la langue française du Québec, ou du module français à la suite de l’abolition du Haut Comité de la langue française et de son remplacement par trois nouveaux organismes français. Il faudrait favoriser un rapprochement entre le réseau lui-même et les Observatoires du français contemporain, même si les objectifs de l’un ou des autres ne sont pas identiques, quoiqu’ils ne soient pas incompatibles. Enfin, il faudrait constituer de nouveaux modules, dans des organismes d’importance stratégique pour la formation et la diffusion du français de demain, notamment auprès des organismes de normalisation comme l’AFNOR ou comme service auprès des organismes de grande diffusion comme les revues de vulgarisation, les journaux, la radio et la télévision, les ministères de l’Éducation nationale, etc.
Pour notre part, encore aujourd’hui, et surtout aujourd’hui, nous sommes convaincus que le réseau de néologie est un instrument de première importance pour la constitution et l’usage du français technoscientifique. On aura beau en parler de toutes les manières ou inventer toutes les stratégies pour en garantir l’avenir, il demeure qu’on aura besoin d’abord et avant tout d’une terminologie fiable et qu’on ne pourra longtemps se satisfaire de mots étrangers introduits en grand nombre dans les terminologies françaises.
Les francophones de naissance, citoyens de pays à forte concentration de langue française maternelle n’ont pas le choix : ils demeureront de langue française même si, pour certaines activités professionnelles, ils doivent employer l’anglais comme langue de travail ou comme langue de rayonnement, quoiqu’encore là, l’histoire du Québec du début du XIXe siècle jusqu’au sursaut des lois linguistiques illustre bien le mécanisme de la décadence linguistique quand une langue perd une certaine part de sa motivation socio-économique. Mais les citoyens des pays où la langue française est langue internationale sans être le plus souvent langue maternelle ont toujours la possibilité de choisir l’anglais : ils feraient ainsi l’économie d’une langue étrangère. On commence à observer des signes avant-coureurs en ce sens, par exemple dans le choix des États-Unis pour les études avancées, au niveau de la maîtrise et du doctorat.
L’avenir du français dans les domaines de pointe repose sur sa capacité à nommer la nouveauté, donc sur la néologie. C’est une sorte de préalable qu’il ne faut pas oublier au cours des discussions.
Le « français régional » en question
La publication récente de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (AUPELF et ACCT, 1980, 1981 et 1982) met en lumière, d’une manière saisissante, les ambiguïtés épistémologiques de la notion de français régional.
Pour diverses raisons, cette publication agit comme un révélateur qui accentue les caractéristiques de cette notion. D’une part, les auteurs ont pris grand soin de définir le concept de particularité, après consultation auprès de tous ceux qui s’étaient occupés de recherches analogues, notamment en France, en Belgique et au Québec : on peut donc dire que l’Inventaire est un point d’achèvement théorique et surtout méthodologique des recherches sur le français régional, comme on pourra s’en rendre compte à la lecture des introductions de chaque fascicule, surtout celle des fascicules I et III. D’autre part, les particularités inventoriées et traitées sous forme d’articles de dictionnaire diffèrent très souvent des cas généralement cités et connus, provenant des dialectes romans, de la créativité des communautés de langue maternelle française ou des emprunts surtout à l’anglais, rarement à d’autres langues, comme barrer la porte pour fermer à clé, érablière pour une exploitation d’érables, la poudrerie et les bancs de neige aussi célèbres aujourd’hui que les « quelques arpents de neige » de Voltaire ou encore la drave et les draveurs d’après un emprunt à l’anglais intégré au français du Québec. Dans l’Inventaire, les langues sources d’emprunts sont les langues africaines ou l’arabe (le plus souvent à cause du Coran), d’où des particularismes lexicaux du type boubou, banqui, cavacha, fondé, foufou, bana-bana, aïd-el-kébir, hadja; d’un autre point de vue, l’usage du français comme langue importée, signe de prestige et souvent langue de l’État, s’imprègne de l’imaginaire africain, s’enrichit de néologismes sous l’effet d’une dérivation plus spontanée parce que moins contrainte par la langue écrite, hésite sur la forme ou le sens de mots particuliers, de sorte qu’il devient difficile de distinguer l’écart de la faute, enfin intègre les particularités de toutes les autres régions francophones de par les apports des nombreux coopérants et experts qui viennent exercer des fonctions importantes dans ces pays, entre autre dans l’Administration publique et l’Enseignement supérieur. Citons quelques exemples, tels qu’on les trouve en feuilletant l’Inventaire. Exemples d’imaginaire africain : hirondelle, dans le sens de « oisif, instable », goélette pour une camionnette servant de petit car, dossier ou deuxième bureau ou ambassade dans le sens de maîtresse; exemples de dérivation : ambiancer pour « mettre de l’ambiance », détribaliser pour « enlever le caractère tribal », enceinter « rendre enceinte », entorser « faire une entorse à un règlement », compétir « participer à des compétitions » ; exemples d’écarts ou de fautes (qui le dira?) : divorcer transitif direct : divorcer sa femme, déguerpir « expulser, faire évacuer », d’où en dérivation déguerpissement pour « expulsion, expropriation » et déguerpisseur pour la personne chargée de faire « déguerpir » les gens; exemples de régionalismes d’importation : banque (fr. du Québec) pour « tirelire », bourgmestre (fr. de Belgique) pour « maire ou responsable administratif d’une commune », déjeté (fr. de Belgique) dans le sens de « en grand désordre », magasiner (fr. du Québec) pour « faire ses courses », déjeuner (fr. du Québec, de Belgique et d’ailleurs) pour « prendre le repas du matin ».
Comme on peut le voir par ces quelques cas, la publication et la lecture de l’Inventaire révèlent les problèmes théoriques et les difficultés méthodologiques de la définition actuelle de français régional. On arrive d’ailleurs à la même conclusion en consultant les travaux québécois, que ce soit des ouvrages lexicographiques comme les Régionalismes québécois usuels (Dubuc-Boulanger, 1983) ou des textes théoriques comme ceux de Boulanger (textes inédits), de Beauchemin (1976), de Dubuc (1979) ou de l’équipe du Trésor de la langue française au Québec (TLFQ) (Juneau et Poirier, 1979). Nous croyons donc le moment venu d’examiner d’un peu plus près cette question.
Nous procéderons en deux temps. Nous analyserons d’abord le concept de « français régional » de manière à faire apparaître l’analyse sociolinguistique sous-jacente. Puis, nous essayerons d’expliquer comment cette analyse est remise en cause par les recherches de la sociolinguistique contemporaine. Nous nous préoccupons surtout de déterminer s’il convient de poursuivre dans la voie connue du « français régional », avec ou sans modification, ou s’il vaut mieux ou devient nécessaire de changer d’optique et de terminologie. Notre intention n’est pas de résoudre le dilemme, mais, plus simplement, de le circonscrire aussi clairement et correctement que nous le pouvons.
Posons comme point de départ une définition du concept de « français régional », où se retrouvent les traits sémantiques habituellement associés à cette notion, soit la définition suivante : « Ensemble des traits linguistiques caractérisant la langue d’usage d’un espace géolinguistique (francophone ici), y compris tous les emprunts intégrés au système et acceptés par la communauté ». Cette définition est, en apparence, toute simple et elle correspond, dans son esprit, à la plupart des définitions qu’on a données de cette notion. Mais les choses se compliquent lorsqu’on commence à s’interroger sur certains éléments qu’elle contient.
Première question fondamentale : comment identifier ce qui est caractéristique d’un « espace géolinguistique »? En principe, il faudrait procéder à la description complète de l’usage linguistique de chaque région, après délimitation de chacune, pour ensuite les comparer une à une et faire ainsi apparaître ce qui les distingue. Quoique, même en procédant ainsi, on ne pourrait éliminer un certain arbitraire qui s’attache à toute tentative de description du réel, puisque, de quelque manière qu’on s’y prenne, la langue décrite est toujours moins riche que la langue vécue. En pratique, seul le français français est décrit complètement, synchroniquement et diachroniquement, de tous les points de vue : prononciation, morphologie, syntaxe et lexique. De plus, le français qui est ainsi décrit n’est que l’un des usages de cette langue par rapport à l’ensemble des usages au sein de la communauté linguistique de France, correspondant à celui des locuteurs instruits, en particulier de la région parisienne et au mieux des grandes villes de France, confirmé par son emploi dans les communications institutionnalisées et illustré par les bons auteurs. C’est celui que l’on trouve dans les grammaires et les dictionnaires et qu’on a fini par considérer comme étant « le » français, en confondant la description d’une partie du réel avec le réel lui-même. Nous devrons revenir sur ce point par la suite. En conséquence, l’identification de ce qui est caractéristique d’un autre usage s’effectue selon la méthode des « ismes » : faute de pouvoir comparer une description à une autre description, on évalue les faits linguistiques isolés, identifiés par simple observation, par référence aux ouvrages décrivant « le » français : ce qui s’y trouve est français standard, ce qui diffère est considéré comme une particularité, un canadianisme ou un belgicisme par exemple. Les malaises inhérents à cette méthode découlent de deux sources : empirisme du choix des faits linguistiques soumis à la comparaison et caractère sélectif des ouvrages de référence, puisqu’ils ne décrivent que certains usages parmi tous ceux qui ont cours. Dans cette perspective, la notion de « français régional » est conçue par opposition au « français standard », dans un rapport de subordination, de sorte que la légitimité de l’usage d’une région se trouve située en dehors d’elle-même, c’est-à-dire dans l’usage légitime français. De plus, la relation français régional/français standard appartient à la série des taxinomies dualistes, qui masquent la continuité des par1ers, tout comme le fait l’opposition « français populaire » par rapport au même français des manuels de référence (Bourdieu, 1983, 100). Enfin, puisque ce qui est conforme au français standard est passé sous silence, le français régional se réduit à un ensemble de traits distinctifs, avec l’inconvénient de mettre en relief ce qui sépare plutôt que ce qui unit, donc la division du monde francophone plutôt que sa cohésion. D’où, si on essaie de revaloriser la différenciation linguistique, l’obligation d’affirmer la nécessité de 1’intercompréhension des francophones entre eux et de se défendre de tout sécessionnisme linguistique (Bal, 1977 et 1981) au nom de l’intégrité de la « francophonie ».
Deuxième question : qu’entendre par « un espace linguistique »? Au sens strict, il s’agirait d’une région où l’on fait usage du français, comme le Québec, la Belgique ou l’Afrique. Mais déjà, la délimitation géographique n’est pas si simple : le Québec, de ce point de vue, comprend-il les régions d’expansion, comme l’Ontario et l’Ouest canadien? Faut-il distinguer l’Acadie du Québec : pourquoi, et où est la frontière? Autre cas : comme le montre l’Inventaire, l’Afrique se subdivise en pays ou en régions linguistiques, d’où certains particularismes propres à des zones plus petites et d’autres généralisés dans toute l’Afrique subsaharienne. On est ainsi amené à concevoir l’existence de sous-régionalismes par rapport aux régionalismes communs, eux-mêmes considérés comme particularismes par rapport au français standard. Autre aspect de la même question : que faire lorsqu’une particularité s’observe dans plusieurs régions, comme il arrive par exemple dans le cas de « septante », en usage en Belgique et en Suisse ou de « déjeuner » (prendre le repas du matin) qui se dit couramment au Québec et en Belgique et souvent en France, mais qui n’apparaît pas dans le français standard? Dans la pratique actuelle, on répète ces mots dans chaque lexique régional, comme s’ils étaient propres à chaque région, sans remettre en cause le français standard, qui pourtant apparaît bien alors comme n’étant pas le « français commun ».
Certaines particularités lexicales correspondent à des realia caractéristiques soit de la culture d’une région (organisation administrative, cuisine, etc.), soit de son environnement physique (climat, faune, flore, etc.), realia pour lesquelles le français standard n’a pas de mots. On ne conteste plus aujourd’hui la pertinence de ces régionalismes. Une question se pose cependant lorsque ces realia sont désignées par un emprunt et qu’il faut apprécier, au moment de la description, le degré d’intégration de l’emprunt dans le système de la langue, et, du point de vue social, le degré d’acceptation par les usagers. Ces deux aspects de l’emprunt ne doivent pas être confondus, le dernier étant, en général, le plus litigieux. Au Québec, toute la question des anglicismes gravite autour de leur acceptabilité et non de leur intégration : ainsi, braker, est bien intégré, mais il est contesté en faveur de freiner. D’où la nécessité, pour l’Office de la langue française, de définir et de proposer un « Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères » (OLF, 1980). Même situation dans l’Inventaire. où de nombreux emprunts, à des langues africaines différentes, sont retenus pour l’expression de réalités africaines, avec cette fois comme problème la synonymie éventuelle des emprunts.
La dernière question que la notion de français régional pose est celle des faits linguistiques liés à la variation sociale des usages. Nous avons vu précédemment que le « français régional » se définit, en pratique, par référence à des ouvrages où est décrit le « français standard », qui est en fait un certain usage de la langue. En conséquence, les autres usages s’y retrouvent peu et sont, de ce fait, mal connus. Il devient alors difficile, surtout pour les non-spécialistes, de déterminer si un fait linguistique particulier est caractéristique d’un usage régional ou s’il ressort de la variation sociale. Par exemple, beaucoup de Québécois sont convaincus que les formes « a » et « al » pour le pronom féminin « elle » sont typiques de l’usage populaire québécois (du joual) alors qu’une étude de Bernard Laks (1983) démontre qu’elles sont utilisées en français populaire de Paris et y jouent le même rôle de marqueur qu’au Québec. Les cas semblables sont très nombreux. La conséquence en est qu’on intègre sous la notion de français régional un grand nombre d’éléments, qui en réalité ne sont pas régionaux, mais tout simplement exclus de la description du « français standard ».
En conclusion de cette première partie, on peut maintenant préciser les éléments de l’analyse sociolinguistique sur laquelle a reposé jusqu’ici la conception du français régional.
Le principe fondamental est celui de la prédominance normative de l’usage légitime parisien et français par rapport aux usages des autres communautés linguistiques extra-hexagonales, -dans le même esprit que par rapport aux « dialectes » de France à partir de l’Édit de Villers-Cotterêts (1539). Cette prédominance est confirmée par les ouvrages de référence, surtout les grammaires et les dictionnaires. Le concept-clé est celui de « français standard », confondu avec un usage social particulier du français, ce qui fait que, logiquement, les autres usages sont considérés au départ comme « non-standard » et doivent être légitimés d’une manière quelconque, ce qu’indique bien l’adjonction obligée d’un adjectif au substantif « français », dans des expressions comme « français québécois », « français populaire », « français familier », adjectifs qui n’ont d’autre fonction que d’autoriser les variantes par rapport au français standard.
Sur le plan théorique, le structuralisme a élaboré un modèle du système linguistique et une méthodologie descriptive corollaire dont le principe de base est la pertinence, définie par la fonction différentielle d’un élément linguistique par opposition à tous les autres, elle-même déterminée par le changement de sens qu’entraîne la substitution d’un élément à un autre lors de la comparaison de paires minimales. Dans ce modèle, la pertinence sociale n’est pas prise en compte, de sorte que les faits linguistiques de cet ordre sont considérés comme non-pertinents et éliminés de la description. Ainsi, par une autre voie, le structuralisme élimine du système un grand nombre de faits linguistiques, dont il devient alors impossible d’établir le statut puisqu’ils sont dans les limbes du non-pertinent.
On voit donc que la notion de français régional découle d’une part de la prédominance d’une norme centrale, d’autre part de la conception structuraliste du système linguistique.
Depuis quelques années, divers chercheurs ont été amenés à étudier la langue sous son aspect social, très souvent parce qu’ils s’intéressaient à d’autres phénomènes sociaux où elle joue un rôle important comme l’École, l’intégration sociale des minorités et des classes défavorisées, ou encore la définition de processus d’aménagement linguistique. Il se dégage peu à peu de ces recherches quelques grandes tendances qui ont et auront de plus en plus de conséquences sur la conception et l’existence même de la notion de français régional. Nous en ferons rapidement état.
L’un des concepts les plus stimulants, récemment proposé par Bourdieu et qui rejoint l’esprit des travaux de Labov et des variationnistes américains, est celui de « marché linguistique ». Synthétiquement, on peut le décrire de la manière suivante. Il existe au sein d’une société complexe des variantes linguistiques sociales qui coexistent soit librement, soit dans une relation hiérarchique lorsque l’une d’entre elles s’impose comme norme de l’usage reconnu, à l’occasion d’un processus d’unification sociale. Dans ce dernier cas, chaque variante se voit attribuer une valeur. Un profit de distinction récompense celui qui est capable d’employer l’usage légitime. Dans cette perspective, la langue apparaît comme une globalité sans division marquée et c’est la manière d’en faire usage, soit comme individu, soit comme groupe, qui est pertinente, puisque c’est elle qui a un prix. La compétence linguistique se définit alors non seulement par la maîtrise du système linguistique lui-même, mais aussi par la connaissance des règles sociales d’après lesquelles les usages sont évalués. Ces règles sont propres à chaque communauté linguistique. Dans le cas d’une langue de grande expansion, les usages légitimes des diverses communautés partageant la même langue sont dans la même situation que les variantes sociales au sein d’une communauté, soit en coexistence, soit en concurrence dans le cas des langues à forte normativité comme le français ou l’arabe. Par rapport à ce qui nous préoccupe ici, nous retenons de cette approche le fait que la légitimité linguistique première est celle de la communauté à laquelle appartient le locuteur, puisque c’est en elle que s’établit le marché auquel il participe, d’où la connaissance de la valeur attribuée aux divers comportements linguistiques par rapport à l’usage légitime et la capacité qui en découle d’orienter sa conduite.
Une autre orientation de recherche s’intéresse aux fonctions de la langue, non dans la perspective strictement communicative de Jakobson (1963), mais dans l’économie de l’organisation sociale. De ce point de vue, une distinction s’établit peu à peu entre fonction d’une part, domaine d’utilisation d’autre part.
Nous avons été amené à distinguer cinq fonctions sociales de la langue (Corbeil, 1980 et 1983) : les fonctions de communication et d’expression, qui sont corrélatives : s’exprimer, mais aussi se faire comprendre; la fonction esthétique, lorsque la langue est considérée comme un matériau dont on peut tirer des effets; la fonction ludique, lorsque la manipulation d’un système aussi complexe est source de plaisir et occasion de jeu. La dernière, et la plus pertinente à notre propos, est la fonction intégrative : l’acquisition de la langue maternelle et le partage des mêmes modèles de comportement linguistique sont les moyens les plus explicites et les plus efficaces de participer à la solidarité d’une communauté linguistique, de s’y intégrer et d’y être accepté. C’est pourquoi, dans toutes les sociétés, la langue apparaît comme le symbole premier de l’identité culturelle. La fonction intégrative s’exerce par zones concentriques d’intimité autour du locuteur : la famille, le quartier, la ville, la région, le pays, les autres pays de même langue. Des traits linguistiques, parfois différents, servent de signaux pour signifier l’intention d’intégration (ou de non-intégration, c’est le même phénomène) à ces milieux différents. Ainsi, les faits que l’on classe sous l’étiquette « français régional », sont, de ce point de vue, ceux-là mêmes qui sont utilisés comme marques d’appartenance à une communauté particulière ou qui servent, autre aspect, de moyens d’affirmation de l’identité culturelle. On s’éloigne alors singulièrement de la problématique normative esquissée précédemment.
La notion de domaine d’utilisation de la langue est toute simple : c’est le fait d’employer une langue et un certain usage de cette langue comme moyen de communication dans l’un ou l’autre des secteurs de l’organisation sociale, comme la vie familiale, le travail, l’éducation, l’administration publique, les médias, la publicité, etc. Dans les situations de multilinguisme, cette notion prend beaucoup d’importance puisqu’elle permet de déterminer le rôle social de chaque langue en présence d’après l’importance relative des domaines où elle est utilisée. Elle sert également à établir la distinction entre communications individualisées et communications institutionnalisées, selon que l’émetteur du message agit en son nom propre ou au nom d’une institution d’après la fonction qu’il y remplit. Les communications institutionnalisées exercent une pression déterminante en faveur de l’usage linguistique qui est le leur et jouent de ce fait un rôle important dans le processus de régulation linguistique, c’est-à-dire dans l’émergence d’un usage légitime. En conséquence, lorsque des particularismes sont intégrés dans les communications institutionnalisées, il y a de fortes chances qu’ils soient considérés comme acceptables, qu’ils soient régionaux ou non.
Enfin, notons un dernier courant de recherche, même s’il n’est pas encore parfaitement bien circonscrit : celui des études de stratégie linguistique. Il provient de deux sources distinctes. D’un côté, l’existence de variantes au sein d’une même langue oblige chaque locuteur à définir sa conduite linguistique au coup par coup, en fonction de facteurs que l’on essaie actuellement d’identifier et d’évaluer, comme la situation, l’objet de la communication, la relation entre les interlocuteurs, etc. De l’autre, la coexistence de plusieurs langues sur un même territoire oblige également les locuteurs à choisir l’une des langues disponibles lors de chaque acte de communication et même au cours de l’échange verbal, puisqu’on peut passer d’une langue à l’autre durant la conversation (code switching) : l’étude des critères de ces choix se poursuit et il semble bien que la motivation socioéconomique d’une langue (ou d’un usage d’une langue) et la capacité terminologique de chacune soient des facteurs déterminants. Les notions de continuum linguistique et de diglossie sont très significatives de ce courant. L’attention porte alors, non pas sur le statut des faits linguistiques par rapport à une norme, mais sur les motifs de la conduite langagière des locuteurs.
Une nouvelle analyse sociolinguistique se définit donc peu à peu autour de quelques idées maîtresses.
Chaque société détermine son propre processus de régulation des comportements linguistiques et, pour chaque langue, affirme l’un des usages existant comme usage légitime, expression synthétique qui, selon le point de vue, signifie : modèle de comportement, critère d’évaluation des autres usages, norme prescrite pour les emplois ritualisés de la langue. En d’autres mots, chaque communauté détient en elle-même les sources de sa propre légitimité linguistique et n’a pas à les chercher au dehors.
L’identification de la fonction intégrative de la langue, de même que l’examen de son influence sur l’usage du locuteur selon les milieux auxquels il s’intègre, successivement et/ou occasionnellement, nous fait prendre conscience d’un phénomène important : le locuteur sait comment parler ou écrire selon les milieux et les circonstances. Ce que l’on appelle la norme linguistique est donc quelque chose de plastique et non une prescription rigide définissant le bon et le mauvais.
On rejoint ainsi l’idée de continuum linguistique : les variantes d’une même langue ne sont pas discontinues. Il serait plus juste de les considérer comme sous-ensembles de traits particuliers greffés sur un noyau commun, lequel assure à la fois l’appartenance à la même langue et l’intercompréhension des locuteurs faisant usage de variantes différentes.
Nous arrivons ainsi à penser qu’il devient de plus en plus difficile de justifier le concept de « français régional », et nécessaire de modifier notre manière de voir les choses.
Au moment de la description, il faut considérer la langue de chaque communauté linguistique en elle-même comme un tout, comme un système linguistique autonome. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’il devient possible de faire la comparaison des descriptions entre elles, même si l’opération comporte des difficultés et des limites, et possible alors de dégager ce qui est commun de ce qui est particulier. Ce qui revient à dire qu’il faut, non pas faire l’inventaire des particularités d’un usage par rapport à une norme et à des instruments de référence, mais décrire, même partiellement, l’usage légitime de chaque communauté et le système de valeur qui lui est associé : c’est le seul moyen d’obtenir dans chaque cas des descriptions cohérentes, d’identifier de la manière la plus sûre et la plus exhaustive les éléments d’un système particulier et d’aboutir à une comparaison qui ne soit pas arbitraire et hasardeuse.
Cette manière de voir les choses nous amène également à redéfinir le français commun ou, plus exactement, la notion même de langue française. Le français n’est pas ce que l’on trouve aujourd’hui dans les grammaires, les dictionnaires ou les traités de prononciation : ce n’en est qu’un aspect, qu’un emploi parmi d’autres, choisi comme objet de description pour des raisons précises et particulières à la situation linguistique de la France. Plus précisément, le français, c’est cela et autre chose. C’est la somme de tous les usages des locuteurs de cette langue, répartis en sous-ensembles intégrés et dotés chacun d’une valeur. Le français commun est alors vraiment, au sens strict, ce qui est commun à tous ces usages, qui n’est pas toujours ni nécessairement inscrit dans les ouvrages actuels de référence, où sont confondues description du français commun (description du système général de la langue française) et description du français français.
Enfin, le critère géographique n’est que l’un des critères possibles. On peut se demander si les critères d’appartenance sociale ne fourniraient pas une vue plus réaliste de la dynamique du système linguistique de la langue française. On pourrait ainsi voir si et comment les usages légitimes de chaque communauté tendent à se rapprocher d’une même supranorme et examiner si ce sont des éléments de même nature, sinon de même forme, qui différencient les infragroupes de locuteurs au sein de l’une ou de l’autre des sociétés.
Bibliographie
BEAUCHEMIN, Normand, Joual et français au Québec, in Identité culturelle et francophonie dans les Amériques, Québec, P.U.L., 1976, pp. 6-15.
BAL, Willy, Quelques données et réflexions à propos du français en Afrique noire, Bruxelles, Bulletin de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises, 1981.
BAL, Willy, Unité et diversité de la langue française, in Guide culturel, Paris, Hachette, 1977, pp. 5-28.
BOURDIEU, Pierre, Vous avez dit « populaire »?, in Actes de la recherche en sciences sociales Paris, Minuit, 1983, pp. 98-105.
CORBEIL, Jean-Claude, L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, 1980, 154 p.
CORBEIL, Jean-Claude, Aménagement linguistique et développement, 1983 (sous presse).
DUBUC, Robert, Lexique usuel des régionalismes québécois. Principes méthodologiques et cadre lexicographique, Québec, Conseil et Office de la langue française, 1981, pp. 131-137.
Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, fasc. I, A-B, AUPELF et ACCT, 1980, 130 p.; fasc. II, C-F, AUPELF et ACCT, 1981, 146 p.; fasc. III, G-O, AUPELF et ACCT, 1982, 204 p.
JAKOBSON, Roman, Essai de linguistique générale, Paris, Minuit, 1963, 260 p.
JUNEAU, Marcel et POIRIER, Claude, Le TLFQ : une approche d’un vocabulaire régional, coll. Langue française au Québec, vol. 3, Québec, P.U.L., 1979, pp. 1-139.
LAKS, Bernard, Langage et pratiques sociales, étude sociolinguistique d’un groupe d’adolescents, in Actes de la recherche en sciences sociales, Paris, Minuit, 1983, pp. 73-97.
Le traducteur dans le calme ou la tourmente des communications
Les organisateurs du colloque m’ont confié la tâche de réfléchir un moment, avec vous, à la « réévaluation de la place de la traduction dans la stratégie générale de la communication », c’est-à-dire, en termes plus simples, sur le rôle de la traduction et son avenir prévisible.
Ce n’est pas un mince sujet, encore moins un sujet de tout repos. Étant donné le temps qui m’est imparti, je me permettrai de vous présenter un texte d’allure schématique : j’estime préférable d’esquisser la problématique générale du sujet plutôt que de fignoler à plaisir un exposé tout beau et tout pimpant. Je m’engage cependant à respecter « la qualité de la langue » du mieux que je le peux!
1. Perspectives des réflexions
1.1 On constate aujourd’hui que les situations de communication dans le monde sont très différenciées et qu’il est devenu impossible de n’en pas tenir compte, à moins de vouloir revenir à une sorte d’isolationnisme linguistique, qui est davantage du domaine du rêve que du possible, davantage du domaine de l’ignorance que de la réalité.
Aux fins de cette communication et à titre expérimental, je ramènerai à trois états les différentes situations de communication. Comme on le verra, ces états sont cumulatifs.
(a) Les situations de communication orale où la communication est immédiate, mais réduite à la portée de la voix, naturelle ou amplifiée. La possibilité de conserver le « texte » de la communication est alors très réduite, assumée par la mémoire, personnelle ou collective.
(b) Les situations de communication orale et écrite, où la communication peut s’établir par l’écriture ou se transcrire en écriture. Elle se diffuse alors plus ou moins rapidement selon les moyens dont on dispose ou que l’on choisit, à un nombre plus ou moins grand de lecteurs ou de destinataires. Selon la qualité du support de l’écriture (peaux de bête, papyrus, papier, pierre, etc.) et les précautions prises, le texte de la communication peut se conserver plus ou moins longtemps.
(c) Les situations de communication orale, écrite et électronique. Avec l’électronique, la communication redevient quasi immédiate, mais sans limites d’espace sauf celle liée à la possession ou à la disposition des instruments appropriés et sans limites du nombre des personnes réceptrices. L’électronique permet de conserver le texte oral par enregistrement et le texte visuel écrit par photocopie.
Ces situations de communication recoupent les états successifs de la civilisation de l’humanité (voir Tofler) : la civilisation agricole à tradition orale dominante, la civilisation industrielle à tradition écrite dominante et la civilisation postindustrielle à tradition électronique naissante et de plus en plus dominante.
De même que les trois types de civilisation peuvent coexister dans le même pays, de même la communication peut s’établir dans un pays selon tous les états en même temps : se concurrencent alors la tradition orale, la tradition écrite et la tradition électronique.
1.2 On peut considérer la traduction d’au moins deux manières. Au mieux, elle est un mode de communication à la fois interlinguistique et interculturelle; elle participe alors à la connaissance réciproque des cultures du monde, qu’elle rend accessibles. Au minimum, et le plus souvent, elle est un instrument de communication dont la fonction est de réduire l’impossibilité ou la difficulté de la communication entre deux locuteurs appartenant à des aires linguistiques différentes; la traduction est donc, alors, un moyen de pallier l’incapacité linguistique des interlocuteurs.
1.3 Dans les réflexions qui suivent, je m’en tiendrai à la traduction comme instrument de communication dans une stratégie mondiale globale de la communication interlinguistique, où elle apparaît comme un moyen parmi d’autres. Dans cette perspective, la nécessité de la communication, dans des conditions de temps et d’efficacité définies par la situation elle-même et par les besoins des interlocuteurs, prime sur toute autre considération, notamment celle de la qualité de la langue utilisée. Si le traducteur professionnel, pour une raison ou une autre, valable ou non, n’arrive pas à s’insérer dans la situation réelle de communication, les interlocuteurs se passeront de ses services et utiliseront d’autres moyens d’établir ou de maintenir la communication.
Notre attention se concentrera donc sur la stratégie de communication interlinguistique, en gardant toujours à l’esprit l’existence et la coexistence des trois états des situations de communication, que nous avons esquissés précédemment.
Paramètres de la discussion
Pour en discuter, il faut tenir compte d’un certain nombre de paramètres. Voici ceux que je vous suggère et que je retiens pour ma part :
2.1 Le volume des communications mondiales, dont la progression est géométrique plus on s’achemine vers la généralisation du troisième état, sous forme orale ou écrite, avec support imprimé ou affiché.
2.2 La rapidité des communications à la fois sous l’influence des impératifs de la concurrence économique, scientifique ou politique et grâce aux moyens techniques du troisième état des communications.
2.3 L’universalité des communications, de par la transformation de la terre en un Grand Village (voir McLuhan), d’où une augmentation prévisible du nombre des langues, en relation étroite avec l’exigence du respect de l’identité culturelle de chacun, dont l’affirmation est de plus en plus fréquente partout dans le monde, mais surtout en Afrique et en Asie.
2.4 Le caractère de plus en plus technique du contenu des communications, au fur et à mesure que se diffuse le développement économique et qu’un plus grand nombre de pays s’intègrent à la culture industrielle, notamment par le processus des accords de coopération et de l’aide au développement.
2.5 L’importance relative de chaque acte de communication, orale ou écrite, tout particulièrement des textes et documents divers, que l’on peut évaluer en prenant en considération les critères qui suivent :
(a) la valeur juridique ou institutionnelle du texte ou du document, tout particulièrement son facteur de rayonnement défini par le nombre de fois où on y aura recours ou le nombre de documents qui en découleront;
(b) la diffusion du texte, c’est-à-dire son facteur de dispersion, défini à la fois par le nombre de personnes qui en prendront connaissance et les caractéristiques linguistico-professionnehes de ses destinataires. Ainsi un texte technique lu par quelques ingénieurs hyperspécialisés n’a pas la même importance stratégique qu’un document de gestion destiné à l’ensemble des contribuables d’un État;
(c) la durée de vie du texte ou du document, c’est-à-dire le laps de temps qui s’écoulera avant qu’il ne soit périmé, détruit ou envoyé aux archives.
Éléments de prospective
Fort des considérations précédentes, il devient plus aisé de prévoir comment se résoudront les situations de communication à travers le monde, en tenant compte du fait qu’elles sont en train d’évoluer depuis la tradition orale jusqu’à la tradition électronique et qu’en conséquence, de par le monde, tous les états transitoires et toutes les combinaisons sont possibles.
On peut raisonnablement formuler chacun des points suivants, qui m’amèneront à vous proposer une hypothèse d’avenir en ce qui a trait à la stratégie de communication et au rôle qu’y jouera la traduction.
3.1 On observe aujourd’hui un usage généralisé de l’anglais comme langue technique et commerciale mondiale, sorte de « lingua franca » de la civilisation industrielle et surtout postindustrielle.
Mais on observe également une grande variation dans la compétence réelle à parler anglais des différents interlocuteurs dont ce n’est pas la langue maternelle ou d’usage, d’où de sérieux inconvénients et même des dangers pour les communications en anglais de ces personnes. On note une tendance de plus en plus affirmée et généralisée à réclamer l’usage des langues nationales comme langues de communication, dans la mouvance du néonationalisme et de l’identité culturelle. Enfin, il est impossible de généraliser l’usage de l’anglais aussitôt que la communication atteint les populations elles-mêmes des différents pays.
Nous ne prévoyons pas que l’anglais sera la langue mondiale du XXIe siècle.
3.2 L’idéal serait la connaissance par chacun de la langue de son interlocuteur. Mais la chose paraît impossible pour au moins deux motifs. Tout d’abord, à cause du nombre de langues que chacun d’entre nous devrait apprendre au fil de sa carrière internationale. Ensuite, parce que le bilinguisme, à un haut niveau de performance, est toujours l’apanage d’une minorité qui en a besoin et, dans certains pays, l’apanage de la minorité instruite par rapport à la masse unilingue ou multilingue fonctionnel, dans certains pays analphabètes même.
Le bilinguisme ou le multilinguisme mondial chez les individus ne nous paraît pas prévisible.
3.3 II faudra donc d’une manière ou d’une autre assurer l’intercompréhension malgré les différences de langues.
On ne pourra donc pas éviter de traduire. Cependant, d’un autre point de vue, le recours systématique et généralisé à la traduction est impossible pour diverses raisons : manque de traducteurs dans le plus grand nombre de pays, coût élevé de la traduction, en croissance constante, retard dans la communication à cause du temps de traduction.
La généralisation de la traduction n’est pas la solution aux difficultés de la communication mondiale.
J’en arrive donc à formuler et à proposer à votre attention l’hypothèse d’avenir suivante, en trois points.
(a) Les communications ponctuelles, par exemple la correspondance courante, les messages télex, les appels téléphoniques, les conversations, se feront avec de plus en plus de souplesse, au gré et au hasard des compétences linguistiques des interlocuteurs. On peut donc prévoir une augmentation continuelle de l’apprentissage des langues, au moins jusqu’à une compétence fonctionnelle satisfaisante, dans un nombre de plus en plus grand de langues, donc non seulement de l’anglais, mais de langues qui nous semblent aujourd’hui très exotiques comme l’arabe, le japonais, le chinois, le swahili, pour ne citer que quelques exemples.
(b) Les communications structurelles (contrats, accords commerciaux, imprimés de gestion, documentation technique d’usage courant, etc.) se feront de plus en plus dans la langue du pays, ou dans la langue du client ou dans celle du partenaire principal. D’où le recours soit à la traduction, soit aux passerelles linguistiques pour adaptation et rédaction nouvelle de certains documents de départ, chaque fois que ces documents se diffusent au sein d’une large population d’usagers des pays d’arrivée : consommateurs de biens et de services, ouvriers des usines, élèves du primaire ou du secondaire, etc. Il y aura donc, dans ces cas, triage des textes ou documents en fonction du traitement qu’ils subiront : demeurer dans la langue de départ, les traduire, les adapter, les rédiger à nouveau, parfois dans une forme tout autre.
(c) Il y aura augmentation mondiale du nombre des traducteurs, des terminologues et des rédacteurs, à cause de besoins précis dont l’importance et la durée seront susceptibles d’être évaluées dans chaque cas. Mais, en même temps, se multiplient les passerelles linguistiques, c’est-à-dire que sera de plus en plus grand le nombre de professionnels de toutes spécialités dont la définition de tâche, dans leur organisation, comprendra celle de traduire, d’adapter, de rédiger à nouveau des textes à partir d’originaux en langues étrangères.
Plus la communication est structurelle, moins il y aura de traducteurs professionnels.
Par contre, l’enseignement de la traduction s’organisera dans beaucoup de pays, en suivant sensiblement leur rythme de développement industriel et celui de leur insertion dans l’activité internationale. De plus, l’enseignement pourrait prévoir d’initier à la traduction ou à l’adaptation les professionnels qui s’y adonneront accessoirement, sans désirer devenir des traducteurs de carrière, d’où une conception pédagogique spécifique de cet enseignement à cette clientèle.
Voilà donc les réflexions que je vous propose. Il est évidemment risqué, en se situant au niveau de l’univers, d’essayer de prévoir comment se réglera le problème des communications entre individus et entre partenaires. Mais on ne peut pas ne pas le faire, d’une part, ne serait-ce que pour organiser en conséquence l’enseignement universitaire ou le recrutement/formation du personnel d’une multinationale; et, d’autre part, il y a toujours beaucoup de plaisir à réfléchir à l’avenir et à rêver de ce qui peut arriver.
Éléments d’une théorie de la régulation linguistique
Résumé
La régulation linguistique est le pendant de la politique linguistique. Alors que celle-ci relève de l’intervention de l’État dans la question de la langue, celle-là met en cause des forces qui agissent au sein de la société et qui en façonnent la langue. L’une et l’autre sont à la source de la situation et de l’état de la langue, soumise à cette double tension. C’est la dynamique de la régulation linguistique qui définit la langue standard propre à une société, et non l’État, par sa politique linguistique.
La langue est un fait social. On en a toujours convenu, soit pour fonder la distinction saussurienne entre le système de communication (la langue) et l’instrument d’expression privilégié de l’individu (la parole), soit pour décrire les différentes manières caractéristiques d’un groupe ou d’un infragroupe d’utiliser la langue, de même que les attitudes qui s’y rattachent, soit enfin pour soutenir que c’est « l’usage » qui fait la langue et non la volonté ou le caprice de l’individu.
Pourtant, le caractère social de la langue étant posé, il ne nous semble pas qu’on en ait dégagé toutes les conséquences, notamment en ce qui concerne le concept d’usage, dont tous tirent argument à hue et à dia.
Nous nous proposons donc de réfléchir sur ce sujet en nous plaçant dans la perspective de l’anthropologie culturelle, c’est-à-dire en considérant la langue comme un fait culturel parmi d’autres et en la resituant dans une théorie globale de la culture. Dans cette optique, la langue est, dans la pratique quotidienne, un comportement de l’être humain, analogue aux autres comportements sociaux comme se vêtir (la mode), se nourrir (la cuisine), se constituer en groupe familial (la parenté), se conduire par rapport aux autres (la morale), concevoir sa place dans l’univers (la métaphysique et la religion). De ce point de vue, il n’y a pas de différence de nature entre la langue, la cuisine ou la mode. Dans l’un et l’autre cas, il y a un individu qui fait quelque chose – qui parle, qui mange, qui s’habille – qui le fait d’une certaine manière qui lui est personnelle tout en se conformant à une certaine manière de faire propre au groupe auquel il appartient. Dans l’un et l’autre cas également, le comportement de l’individu n’est pas parfaitement spontané, ni totalement libre : il se situe à l’intérieur d’un cadre de référence qui à la fois facilite la conduite, puisqu’elle n’a pas ainsi à être inventée à tout moment, et sécurise l’individu, puisque alors il ne provoque aucune hostilité de la part des autres membres du groupe, mais qu’au contraire il est accepté, intégré, estimé par eux. Cette situation nous apparaît acceptable, pour ainsi dire aller de soi, quand il s’agit de choses concrètes comme l’habillement ou la cuisine, et parfois même de choses abstraites comme la conduite en vie sociale : nous ne voyons pas de contrainte inacceptable ni d’atteinte à la liberté individuelle dans le fait de suivre une mode ou un régime alimentaire. Dans le cas de la langue, l’idée que les comportements linguistiques individuels soient façonnés par le groupe ne nous est pas familière ; elle crée un certain malaise et provoque même une certaine répulsion. Nous nous sentons atteints dans quelque chose d’essentiel qui est l’expression de nous-mêmes, nous nous sentons menacés de l’obligation au conformisme linguistique. Nous sommes, en ce qui regarde la langue, très sensibles au paradoxe de la liberté personnelle (la parole) et du conditionnement social (la langue), probablement parce que nos connaissances en ce domaine sont ou superficielles, ou très fragmentaires. Nous ne savons pas très bien, au fond, ce dont il s’agit.
Nous nous proposons d’explorer cette question et de réfléchir sur les modes de contrôle social de la langue. Ce qui nous intéresse, c’est de comprendre comment l’individu est sans cesse contraint au respect d’une certaine manière de faire, dans ce cas-ci de parler. La même interrogation vaut pour les infragroupes par rapport au groupe, par exemple pour une région par rapport à un pays, ou encore pour un groupe social par rapport à la société globale. On pourrait également envisager de la même manière les rapports des groupes à l’égard du supragroupe, par exemple le français au Québec par rapport à la francophonie, ou l’arabe en Tunisie par rapport à l’arabophonie. Pour l’instant, l’essentiel de notre propos aura comme objet les relations de l’individu aux infragroupes et au groupe auquel il appartient et, par la force des choses, les relations des infragroupes par rapport au groupe. Nous traiterons en parallèle deux ensembles de données, des données culturelles en prenant comme base Linton (1959) et des données linguistiques considérées comme résultant d’un comportement en société et non en soi, c’est-à-dire abstraites de leur contexte social de production et réduites à leur système interne.
Nos réflexions découlent de notre observation du jeu des institutions dans des sociétés à tradition écrite ayant atteint un haut degré d’organisation. Nous croyons qu’elles pourraient s’appliquer, mutatis mutandis, à des sociétés à tradition orale, dont notre connaissance est trop sommaire pour que nous puissions nous hasarder à en tenir compte.
Précisions terminologiques de départ
Étant donné un certain flou dans la terminologie de la sociolinguistique, nous croyons utile d’indiquer brièvement celle que nous allons utiliser dans cet article.
Par groupe, nous entendons la société globale première où s’insère l’individu, par exemple la société québécoise ou la société tunisienne, ce qui correspond sensiblement à la notion occidentale de nation. À ce groupe correspondent une culture et un sociolecte. C’est par rapport au groupe que se situent les infragroupes constitués par un ensemble plus ou moins considérable d’individus réunis par des caractéristiques communes plus ou moins aléatoires ou pertinentes comme l’âge, la profession, le niveau socio-économique, le niveau d’éducation, la région qu’ils habitent, etc. Aux infragroupes correspondent une infraculture et un infralecte. (C’est pour éviter le terme « sous-culture », dangereusement péjoratif, que nous utilisons le préfixe infra plutôt que sous). D’un autre point de vue, le groupe peut faire partie d’un supragroupe, doté d’un supralecte et d’une supraculture, ce qui permet de bien distinguer par exemple la culture et le sociolecte québécois de la supraculture et du supralecte français, ou de discuter de la double relation de la culture tunisienne avec la supraculture et le supralecte arabes ou français. L’ensemble ainsi organisé (individu – infragroupes – groupe – supragroupe) constitue un continuum à la fois linguistique et culturel formé d’un noyau (ce qui fait que le français est le français et non l’arabe) et de modulations plus ou moins nombreuses et importantes greffées sur le noyau. Le tableau qui suit illustre cette double terminologie.
Nous entendons par régulation linguistique le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un infragroupe donné sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes. Elle provoque deux types de réaction, soit de mimétisme linguistique (imitation de l’usage d’un infragroupe ou du groupe) sous l’influence de la fonction intégrative de la langue (Corbeil, 1980b : 74 et suiv.), soit de respect de l’usage d’un infragroupe considéré comme l’usage le meilleur, même si ce n’est pas celui de l’individu lui-même (Boudreault, 1973 : 123-207) sous l’influence du principe de dominance, dont nous traiterons plus loin. Nous réservons le terme de concurrence linguistique pour désigner le phénomène par lequel deux ou plusieurs langues sont utilisées sur un même territoire et provoquent une dynamique de partage ou des fonctions de la langue, ou des différents types de communications institutionnalisées, ou des allégeances chez les individus, partages qui peuvent dégénérer en conflits. Il existe une certaine analogie entre régulation et concurrence linguistiques. Nous croyons cependant utile de les distinguer à cause de leur finalité : la régulation linguistique recherche la coexistence et la compatibilité des infralectes pour permettre la plus large intercompréhension des membres du groupe à l’intérieur du sociolecte ; la concurrence linguistique tend toujours vers le plus grand unilinguisme possible, en faisant prédominer une langue sur les autres. Lorsqu’un infralecte est trop loin du sociolecte, on retrouve des phénomènes de concurrence linguistique, comme il est arrivé dans le cas des dialectes français, ou comme il arrive dans le cas des dialectes arabes par rapport à l’arabe classique.
Arrière-plan théorique
Le présent article se divise en trois grandes parties. Nous présenterons tout d’abord l’exposé de l’arrière-plan théorique, emprunté à l’anthropologie, que nous avons l’intention d’appliquer à la langue. Puis, nous ferons l’inventaire des forces sociales de régulation linguistique, que nous serons bien obligé de présenter l’une à la suite de l’autre.
D’où, en troisième lieu, le besoin de compenser cette impression de statisme en essayant d’ébaucher les principes dynamiques de la régulation linguistique. Nous pourrons alors examiner de ce point de vue la notion de qualité de la langue.
Nous avons déjà eu l’occasion (Corbeil, 1980b : 81-90) d’esquisser l’arrière-plan anthropologique qui inspire nos réflexions sociolinguistiques. Nous reprendrons ici quelques concepts clés en essayant de pousser plus loin l’exploration de certaines de leurs conséquences.
Le concept le plus fondamental est celui de culture, d’où découlent la distinction entre modèle réel et modèle construit et l’analyse du rapport entre modèle réel et modèle construit.
La culture est « la configuration des comportements appris et de leurs résultats, dont les éléments composants sont partagés et transmis par les membres d’une société donnée ». (Linton, 1959 : 33) Cette définition, fort synthétique, a l’avantage cependant de comporter les traits pertinents de la notion de la culture. Tout récemment, Hall (1979 : 21) retient les mêmes éléments comme essentiels. Il s’agit donc d’un ensemble organisé et non d’une collection d’éléments disparates : la culture est le lieu où chaque élément acquiert sa signification. La culture implique deux phénomènes, dont la contrepartie est d’exclure de la notion les faits automatiques comme déglutir, digérer, respirer, ou les faits strictement individuels qui forment la personnalité : d’une part, l’apprentissage et son revers, la transmission, qui sont les deux aspects de l’enculturation, définie comme le processus d’acquisition de la culture du groupe où l’on naît ; d’autre part, le partage, la participation d’un nombre plus ou moins grand de personnes à une même manière de vivre, de penser, de juger, de parler, ce qui enracine la culture dans le groupe et explique qu’elle est antérieure et qu’elle subsiste à la durée d’existence de chaque individu. Dans cette perspective, chacun pénètre au moment de sa naissance dans le courant d’une culture, est soumis à l’enculturation, vit à sa manière la culture dans son âge adulte en réagissant à ce qui lui déplaît ou ne lui convient pas, ce qui l’amène parfois à créer lui-même des nouveautés ou à s’adapter aux nouveautés des autres ou à celles qui viennent d’ailleurs, d’une autre culture avec laquelle lui ou son groupe entre en contact ; puis l’individu meurt et disparaît, en laissant des traces plus ou moins nettes de son passage, plus ou moins intégrées à leur tour dans la culture. Il apparaît alors nettement que l’enculturation explique à la fois la conservation et la mutation de la culture. Herskovits (1952 : 32) avait déjà fort bien réduit ce paradoxe : « Le principe fondamental est clair : l’enculturation de l’individu dans les premières années de sa vie est le principal mécanisme de la stabilité culturelle, tandis qu’agissant sur des êtres plus mûrs, le même processus est un important facteur de changement. »
Par l’enculturation, l’individu apprend et intègre des modèles pour chacun de ses comportements, y compris ses comportements linguistiques, c’est-à-dire qu’il acquiert une certaine conception de la manière dont il faut se comporter ou agir au sein de son groupe ou des infragroupes auxquels il a affaire pour s’y intégrer ou s’en faire accepter.
Les choses se compliquent lorsque l’on passe de la culture vécue à la culture décrite, dans notre cas de la langue vécue à la langue décrite. Il n’est pas sans importance de rappeler que ce passage s’effectue par l’intermédiaire d’une ou de plusieurs personnes qui tentent par leurs travaux d’extraire du vécu individuel les éléments stables ou communs à un groupe ou à un infragroupe, au moment de l’observation (même si les données appartiennent au passé), donc qui font un tri, une sélection : la description exhaustive de la culture réelle, ou de la langue réelle, ne serait-ce que d’une seule personne, est impossible. Tout le problème épistémologique est là, dans ce passage du réel au construit, ce qui nous amène à distinguer deux types de modèle. Le modèle réel est « l’aire de variabilité à l’intérieur de laquelle le comportement est jugé acceptable et à l’extérieur de laquelle il est jugé bizarre et provoque des réactions diverses qui se traduisent soit par des punitions, soit par des félicitations » (Corbeil, 1980b : 83). Pour un même élément de la culture, la langue par exemple, il existe autant de modèles réels qu’il y a d’infragroupes dans le groupe (le français montréalais par rapport au français québécois, par exemple) ou de groupes dans le supragroupe (le français québécois ou belge par rapport au français français ou au français « international »). De plus, le même individu participe à plusieurs modèles réels selon que sa mobilité sociale et spatiale l’amène à participer à plusieurs infragroupes ou groupes d’un même supragroupe (par exemple, l’évolution d’un enfant qui grandit dans un quartier populaire de Montréal, devient ingénieur, travaille à Montréal, pour ensuite prendre la direction d’un chantier en Algérie). Que le linguiste se place du point de vue de l’individu ou du groupe, il se trouve toujours face à un complexe de modèles réels, face à la variation des comportements, linguistiques ici. Son premier choix est donc ou d’intégrer la variation dans sa description ou de l’éliminer. D’où l’importance de la notion de modèle construit produit par le chercheur à la suite de certains choix à la fois entre diverses méthodes d’analyse et entre les multiples données fournies par l’observation, ce qui nous le fait définir comme « une aire de plus petite surface délimitée par le chercheur au sein du modèle réel en suivant ses options théoriques et méthodologiques ». Le modèle construit ne coïncide jamais et ne peut jamais coïncider avec le modèle réel. Ou il a pour objectif de décrire le réel : ce qu’on lui demande alors est d’être le plus fidèle possible; ou il vise à expliquer le réel sans vouloir le décrire, et on s’attend alors à ce qu’il le simule bien, comme lorsque l’on traite les règles d’une grammaire transformationnelle par ordinateur pour vérifier si, en les appliquant, la machine produit des phrases « correctes ». Chose certaine, on se retrouve ici une seconde fois devant une variation, mais d’un autre ordre, celui des divergences entre les chercheurs linguistes.
Le fait de considérer la langue dans cette perspective redonne beaucoup de vitalité à des considérations qui autrement paraîtraient aller de soi.
La seule chose qui soit réelle, c’est le comportement linguistique de l’individu, dont la seule manifestation explicite, concrète, est la chaîne sonore produite, donc une série de sons se succédant dans le temps et formant des groupes plus ou moins complexes séparés par des respirations, des pauses, des arrêts, des silences. Tout le reste, surtout le sens et les règles présidant à l’assemblage des éléments, est implicite, enfoui dans l’intelligence et la mémoire des locuteurs, hors d’atteinte immédiate de l’auditeur comme de l’observateur. En linguistique, le réel est toujours individuel et toujours en situation, déterminé par des coordonnées temporelles, spatiales et sociales. Dans cet esprit, on pourrait dire que la langue n’existe pas, mais qu’il n’y a que des individus qui parlent!
Cette boutade attire l’attention sur le fait que la langue est un être de raison, et ce à un double titre. Comme modèle réel, elle est ce par quoi l’individu s’exprime et communique avec les membres du groupe où il se trouve, conformément aux habitudes de ce groupe. En ce sens, la langue est un moyen d’intégration sociale, un vecteur privilégié du sentiment d’identité culturelle, en somme l’occasion d’affirmer ou de nier, volontairement ou malgré soi, son appartenance à un groupe. De plus, c’est dans ce sens de modèle réel que la langue est transmise et apprise, qu’elle est partagée par les membres du groupe, qu’elle est donc un élément de la culture. La régulation linguistique ne concerne, à l’évidence, que ce seul sens du mot langue, la langue en tant que comportement. Comme modèle construit, c’est-à-dire comme résultat de l’activité du linguiste, elle est un produit de la culture, entrant dans la catégorie des produits scientifiques, donc une somme de connaissances sur lesquelles soit les membres du groupe, soit les linguistes s’entendent plus ou moins. Il apparaît ainsi clairement que la langue comme modèle réel n’est pas synonyme de la langue comme modèle construit. Les deux concepts ne sont pas du même ordre : le premier est du domaine des phénomènes, le second de celui des connaissances. La régulation linguistique, donc la notion de qualité de la langue, ne se fonde pas sur l’une ou l’autre théorie linguistique, si ce n’est comme moyen d’obtenir une description du noyau de la langue-modèle réel en ne retenant que les points communs de tous les modèles construits proposés. Et encore ne serait-ce qu’une approximation, dont la validité dépend du nombre et de la qualité des modèles construits disponibles. Nous examinerons par la suite le rôle que jouent les modèles construits comme facteurs de régulation linguistique.
Si la langue-modèle réel ne se manifeste qu’au travers des comportements des individus, elle préexiste et subsiste à chaque individu. Elle existe donc en soi et évolue selon sa propre dynamique interne, à l’occasion des comportements des usagers. Nous revenons ainsi au phénomène d’enculturation : pour l’individu, la langue est un avant, une chose apprise dans l’enfance, un bien collectif sur lequel il a bien peu de prise. C’est cependant par la convergence des changements individuels que la langue peut évoluer. L’évolution linguistique est toujours en cours, si on considère la langue comme comportement En posant la distinction entre synchronie et diachronie, Saussure se plaçait du point de vue de la description linguistique, donc de la langue comme modèle construit; il réagissait à l’emprise des études historiques à son époque et surtout fondait une approche méthodologique capable de faire apparaître le système en dissipant le brouillard des détails historiques. Il ne niait pas la continuité de l’évolution, il en faisait abstraction, ce que confirme sa définition de la synchronie comme une période de relative stabilité entre deux états du système (Saussure, 1967 : 140). La distinction entre langue et parole rejoignait la même préoccupation : dans son esprit, la parole est la langue en tant que comportement réel, donc une réalisation individuelle où se manifeste la variation, tandis que la langue est pour lui le modèle construit, obtenu par l’élimination des éléments variables au profit des éléments communs au plus grand nombre de locuteurs. Si, comme le fait Bailey (1973), on se préoccupe d’observer la variation linguistique, on est logiquement amené à se placer dans la perspective de l’évolution continue, donc à repousser la distinction synchronie/diachronie, et à privilégier une description de la parole, c’est-à-dire à intégrer les particularismes plutôt qu’à les éliminer. Mais, d’une part, on bénéficie aujourd’hui pour ce faire des résultats de la linguistique structurale (du moins pour certaines langues européennes comme l’anglais ou le français, ce qui n’est pas le cas pour l’arabe et encore moins pour les langues africaines) ; d’autre part, on aboutit, ici aussi, à un modèle construit, dans la même relation au réel que le modèle saussurien. La notion de qualité de la langue nous apparaît relever d’une linguistique de la parole, donc de la variation, et non d’une linguistique de la langue-modèle construit.
À partir de ces remarques, on voit mieux maintenant comment se pose le problème de la régulation linguistique. Si, par hypothèse, le comportement linguistique de l’individu était libre de toutes contraintes, laissé totalement à lui-même, les variations personnelles s’additionnant et se consolidant au fil des ans finiraient par rompre la communication avec les autres individus : la communauté linguistique éclaterait. L’hypothèse nous apparaît immédiatement absurde. Mais si, au lieu de l’appliquer à un individu, on l’applique à un groupe ou à un infragroupe, elle acquiert toute sa valeur et elle explique la constitution des créoles ou celle des dialectes romans à partir du latin : le phénomène de créolisation ou de dialectisation suppose une période suffisamment longue pendant laquelle la régulation linguistique a été inopérante au niveau du supragroupe et réduite à la nécessité de l’intercommunication des individus, au jour le jour, au sein de groupes restreints et isolés.
Les forces sociales de la régulation linguistique
Il y a donc grand intérêt à comprendre le phénomène de la régulation, puisqu’il explique comment la variation et l’uniformisation linguistique peuvent se manifester en même temps dans le même groupe, sans qu’il y ait conflit ou contradiction, conclusion à laquelle arrive de son côté Fishman (1971 : 70) : « Both uniformisation and differentiation are found to go on simultaneously. » On voit alors pourquoi nous nous risquons ici à formuler les éléments d’une théorie de la régulation linguistique. Il ne faut surtout pas y voir une opposition avec les linguistes qui s’intéressent à la variation. Pour nous, les deux questions vont de pair et exigent toutes deux une explication qui puisse tenir compte en même temps de l’une et de l’autre.
La principale force de régulation linguistique est l’apprentissage de la langue comme partie intégrante du processus d’enculturation, c’est-à-dire l’acquisition de la langue comme modèle réel de comportement linguistique. Nous y distinguons trois moments : l’apprentissage primaire ou familial, l’apprentissage secondaire ou scolaire et l’apprentissage tertiaire ou continu.
Au cours de l’apprentissage primaire, l’enfant apprend d’abord la langue de son milieu immédiat, la langue de sa famille, surtout par les contacts avec sa mère. Il apprend une langue essentiellement orale, à destination utilitaire, d’où un apprentissage par mimétisme – l’enfant essaie de reproduire les chaînes sonores qu’il entend – et par conditionnement, où la récompense est l’efficacité de la communication (obtenir ce qu’il souhaite par exemple) et la punition la non-communication, l’échec de l’expression. En prenant de l’âge, l’enfant agrandit son champ d’exploration et du même coup ses expériences linguistiques : il entre en contact avec sa famille élargie (grands-parents, oncles, tantes, cousins et cousines) et avec les amis de la maison; il parcourt son quartier et parle avec les gens; enfin il apprend à manipuler certains instruments de communication de masse, surtout la radio et la télévision. Tous ses interlocuteurs ne parlent pas exactement de la même manière, d’où une première expérience de la variation linguistique où domine cependant le modèle de la famille et du quartier d’enfance. L’enfant se constitue ainsi une grammaire intérieure dont les règles de profondeur lui permettent à la fois de s’exprimer (compétence d’expression) et d’interpréter les faits de variation chez les autres (compétence de reconnaissance). La part de la réflexion ou de la systématisation consciente est alors très réduite, pour ne pas dire inexistante : le processus d’acquisition de cette grammaire d’enfance est du type mise en place de réflexes conditionnés. « Ce premier acquis devient si efficace qu’il constitue la routine du comportement quotidien […] sans dépasser le seuil de la conscience » (Herskovits, 1952 : 32). La compétence d’expression s’exerce toujours à ce moment selon le modèle linguistique du milieu immédiat, avec parfois quelques tentatives de s’adapter à un autre style pour certains interlocuteurs. Il se produit donc un premier modelage linguistique, qu’on pourrait appeler langue maternelle, si on entend par là non seulement la connaissance du noyau d’un système linguistique particulier (le français ou l’arabe par exemple), mais surtout la manière de la réaliser dans un certain milieu à une certaine époque (le français d’un quartier de Montréal ou l’arabe d’un quartier de Tunis ou de Sfax). Il est essentiel de remarquer que l’apprentissage premier aboutit chez l’enfant à une stratégie de la variation linguistique, dont le résultat est la reproduction du modèle familial (famille et quartier) et la capacité de reconnaître un certain nombre de divergences à ce modèle; la compétence d’expression est donc moins grande que la compétence de reconnaissance. Nous rejoignons ici les arguments de Bailey propres à légitimer la nécessité d’une grammaire incluant la variation : « A child, in an on-going process, is constantly revising his internalized grammar with every new encounter with systematic variation in the speech of others, and this is done in such a way as to create an underlying grammar which will generate all the variants that he must competently cope with [...]. The result is that what the child produces gets more and more restricted to the exemplar of his peers (unless he is isolated from them), while what he has in his understanding competence is constantly being enlarged » (Bailey, 1973 : 23-24).
Puis l’enfant est soumis à une forme quelconque d’instruction, différente d’un pays à l’autre. À notre époque, dans la plupart des sociétés, cela se fait par l’entrée de l’enfant à l’école à un âge qui varie beaucoup selon le système d’enseignement, surtout en ce qui concerne l’école maternelle (par exemple, à l’âge de trois ans, bientôt deux, en France). Le fonctionnement de l’école suppose et privilégie le choix d’un infralecte parmi tous ceux qui composent le tissu linguistique du groupe soit comme langue d’enseignement (la langue dans laquelle l’école fonctionne), soit comme langue enseignée (la langue comme matière de cours), ce que l’on observe dans toutes les sociétés. L’école québécoise favorise « le français standard québécois » (Gagné, 1980 : 85), l’école tunisienne, l’arabe classique, l’école française, le français des gens instruits de la région parisienne, l’école sénégalaise, le wolof tel que le décrit le CLAD (Centre de linguistique appliquée de Dakar), etc. La langue enseignée acquiert ainsi le prestige de l’Écriture et un statut supérieur du fait qu’elle est confirmée et imposée par l’appareil pédagogique au détriment des autres variantes. Pour l’enfant, l’entrée à l’école est une véritable révolution : il accède à une forme écrite de son sociolecte, il découvre le découpage linguistique, surtout en lexèmes et morphèmes, il apprend à réfléchir sur le fonctionnement linguistique comme objet en soi par la notion de règle et par l’entraînement à l’analyse, début d’une sorte de distanciation entre la langue comme comportement et la langue comme réalité extérieure à soi, comme élément de la culture du groupe. Son expérience de la variation linguistique s’élargit au contact de la langue de l’école et de celle de ses condisciples, qui ne viennent pas tous du même milieu, surtout dans le contexte de l’école publique. Mais le plus important est que l’école lui fait découvrir que tous les infralectes ne sont pas égaux, qu’il existe une hiérarchie qui les situe les uns par rapport aux autres, enfin que l’un d’entre eux est plus important, puisqu’il est celui de l’école, décrit dans les grammaires et les dictionnaires et imposé par les exercices et les examens. L’enfant doit résoudre pour lui-même divers écarts qu’il ressentira dans les manières d’utiliser la langue autour de lui : entre le modèle familial, le modèle proposé par l’enseignement et le modèle réalisé par ses professeurs qui peut fort bien ne coïncider ni avec celui de l’école, ni avec celui de l’enfant; écart entre la langue de son milieu et la langue de l’école dans les cas de multilinguisme, lorsque la langue de l’école n’est pas la langue de l’enfant (école en français pour un enfant non-francophone, école en wolof pour un enfant sérère, etc.). Les résultats de l’apprentissage sont de divers ordres : constitution d’une conscience linguistique par l’appareil pédagogique qui servira de référence pour apprécier les comportements linguistiques, tant les siens propres que ceux des autres; modification de la grammaire intérieure d’enfance, dont les règles se complexifient et se raffinent, d’où une augmentation de la compétence d’expression et, plus encore, de la compétence de reconnaissance ; enfin, conséquence plus importante, la manière dont l’enfant ou l’adolescent réagira personnellement à la langue de l’école selon qu’il en fera son propre modèle, qu’il cherchera un compromis entre elle et son propre infralecte, ou qu’il refusera de l’intégrer ou ne réussira pas à le faire, sans qu’on sache cependant beaucoup de choses aujourd’hui sur la part du refus ou de l’incapacité d’assimiler le modèle scolaire dans l’échec de certains enfants.
L’école, tôt ou tard, débouche sur les débuts de la vie adulte tout au long de laquelle l’apprentissage de la langue se poursuivra sans arrêt, mais en redevenant pour le plus grand nombre un apprentissage plus inconscient que celui de l’école. La langue est alors surtout un modèle réel de comportement, traversé par des moments de réflexion ou de doute au cours desquels l’adulte interroge les ouvrages de description linguistique. L’apprentissage continu de la langue est directement influencé par le destin de chaque individu. Trois facteurs auront sur cet apprentissage une influence décisive : tout d’abord, le type d’activité professionnelle de l’individu, c’est-à-dire le ou les rôles qu’il jouera au sein du groupe ; d’où découle son statut dans le groupe ; enfin, la mobilité de l’individu qui favorisera plus ou moins ses contacts soit avec les divers infragroupes, soit avec les autres groupes du supragroupe, soit avec d’autres groupes linguistiques. L’apprentissage continu déterminera la connaissance qu’a l’individu de la variation linguistique dans sa propre langue, l’évolution de son propre modèle de comportement linguistique en fonction de cette connaissance de même qu’en fonction de l’évolution de son statut dans la société; il déterminera aussi l’attitude qu’aura l’individu à l’égard de sa langue par rapport aux autres langues qu’il connaîtra.
Pour l’élaboration d’une théorie globale de la régulation linguistique, nous tirons du facteur apprentissage deux conséquences principales.
Dans chaque société, parmi toutes les variantes d’une langue, on en choisit une dont on fera soit la langue à enseigner, donc la langue décrite par l’appareil pédagogique, soit, avec moins d’efficacité, la langue d’enseignement, donc la langue que devrait utiliser chaque professeur au cours de son enseignement. Cette variante, de ce fait, s’imposera peu à peu comme étant la norme, la langue par excellence. Mais il est utile de garder en mémoire qu’à l’origine, il y a un choix et que ce choix a été celui d’un infragroupe ou d’une personne au pouvoir, à la suite d’un débat plus ou moins intense et plus ou moins démocratique. Les exemples confirmant cette thèse sont nombreux. Ainsi, quand Jules Ferry institue en France « l’école gratuite, laïque et obligatoire » sous la IIIe République, par un ensemble de textes datant de mars 1881 jusqu’à la fin de 1883, il ne lui vient pas à l’esprit de choisir autre chose comme langue enseignée et langue d’enseignement que la langue « nationale », c’est-à-dire la langue de la Cour et de la Ville récupérée par la Révolution française (Brunot, 1967), en continuité avec l’édit de Villers-Cotterêts (1539) et dans l’esprit de Vaugelas, confirmant de ce fait le rejet des dialectes ou des variantes du français en France à cette époque et le refus de considérer les autres langues en usage sur le territoire français (le provençal, le breton, le basque et l’alsacien) au nom de l’unité nationale. Plus près de nous, on peut citer le débat qui partage la société québécoise quant à la norme du français que doit favoriser le Ministère de l’Éducation et la manière dont se dégage un certain consensus à l’égard de l’usage des classes instruites québécoises, usage qui se situe entre l’usage populaire et l’usage parisien, mais qui intègre des éléments propres au Québec. Enfin, on peut observer que l’intégration des langues africaines dans les systèmes d’enseignement pose pour chaque pays et chaque langue le problème du choix d’un « standard » comme modèle à enseigner, ce qui implique une description globale de la langue (noyau + variantes) et l’intervention des autorités en tant que responsables du choix. Lors de la dernière table ronde des centres de linguistique appliquée d’Afrique noire à Yaoundé, en 1981, de nombreuses communications ont traité de cette question.
Seconde conséquence : au sortir de l’école, l’évolution linguistique de l’adulte est en rapport étroit avec les rôles qu’il jouera dans la société, notamment avec ses activités professionnelles. La fonction intégrative de la langue entre en jeu de nouveau, à l’âge adulte cette fois. Par son activité professionnelle, chaque individu participe au groupe exerçant la même occupation que lui, dont l’une des caractéristiques est un certain modèle linguistique. Nous sommes ici devant la relation qui existe entre structure sociale et variation linguistique. Une pratique de la régulation linguistique implique nécessairement un type d’organisation sociale et politique de la société. L’adulte peut évoluer du point de vue linguistique selon trois directions principales, nous semble-t-il. Ou bien, son activité professionnelle confirme la variante linguistique de son enfance. Par exemple, l’enfant d’un ouvrier peut devenir à son tour ouvrier et revenir, après sa scolarisation, à la variante linguistique de cet infragroupe, la perpétuant ensuite par transmission à ses propres enfants. Ou bien, l’activité professionnelle met l’adulte en contact régulier avec la variante du système scolaire et des communications institutionnalisées (cf. ci-après) qui demeurera son modèle personnel et qu’il transmettra à son tour, conformément à la tradition de sa propre famille, ou en provoquant chez lui et chez ses enfants une mutation culturelle par changement d’allégeance linguistique par rapport à sa variante d’enfance. Enfin, l’adulte peut être amené à utiliser une autre langue que sa langue maternelle, par exemple l’anglais au lieu du français comme il arrive au Canada, ou le français à la place d’une langue africaine comme on l’observe en Afrique noire pour un grand nombre de professions. Si le choix de cette autre langue se transmet aux enfants, il y a transfert linguistique.
La deuxième force de régulation linguistique est l’influence du ou des modèle(s) linguistique(s) propre(s) aux communications institutionnalisées.
Nous entendons par communication institutionnalisée l’acte, le plus souvent anonyme ou impersonnel, par lequel une institution communique avec des personnes ou avec d’autres institutions, pour les fins de ses activités. Par exemple, l’État avec les citoyens par le biais d’une grande variété d’imprimés administratifs, une société commerciale avec ses employés, ses clients, ou ses fournisseurs. Nous donnons ici au terme « institution » son sens le plus large d’entité devant son existence à une loi (personnes morales ou associations), à un accord international (l’ONU, la CEE, par exemple) ou encore à une constitution coutumière ou écrite, comme les États (Corbeil, 1980b : 79).
La typologie des communications institutionnalisées varie selon les genres de sociétés et donc d’organisations sociales. Comme facteurs de régulation linguistique, nous identifions aujourd’hui les institutions suivantes, dont les attitudes et les comportements linguistiques ont une influence régulatrice certaine : le système d’enseignement, dont nous avons traité précédemment; l’administration publique, par le prestige qu’elle confère à la variante qu’elle choisit comme langue des lois, règlements, directives, des imprimés administratifs, des communications écrites et parlées des hommes politiques et des fonctionnaires ; les institutions économiques, y compris les industries culturelles (édition et diffusion des livres, des disques, des films, etc.) et les médias (journaux, radio, télévision), qui confèrent une motivation socio-économique à la langue ou à la variante qu’elles utilisent et diffusent ; la littérature et les publications scientifiques ou techniques, la première constituant l’affirmation et l’illustration d’une ou de plusieurs variantes dans des relations complexes de complémentarité ou de concurrence (les « bons » et les « mauvais » écrivains), les secondes accordant un prestige certain à la variante ou à la langue qui donne accès aux connaissances et au savoir-faire. Enfin, dans certaines circonstances historiques, on peut ajouter la religion à la liste. Ainsi, il est évident que l’Islam est un puissant facteur de conservatisme linguistique en langue arabe par l’affirmation du Coran (VIIe siècle) comme norme linguistique par excellence; on peut aussi citer comme exemple le fait que la religion catholique a favorisé la survie du français en Amérique (Québec, Acadie, chez les Franco-Américains) de par l’identification du catholicisme au français et du protestantisme à l’anglais : la religion déterminait alors l’appartenance linguistique.
Les communications institutionnalisées entraînent d’importantes conséquences en régulation linguistique.
Les groupes de pouvoir (pouvoirs politique, économique, administratif et religieux) ont la capacité de choisir et d’imposer une langue ou une variante d’une langue comme modèle à utiliser dans leurs propres communications. Lorsque le choix de tous les ordres de pouvoir est identique, la langue ou la variante de la langue choisie s’en trouve très solidement soutenue et confirmée dans le statut de langue officielle, reléguant ainsi au second plan les autres variantes ou les autres langues. Mais on observe que les choix ne sont pas toujours les mêmes et qu’une concurrence se manifeste alors entre les langues ou les variantes de la langue retenue par l’un ou l’autre ordre de pouvoir. Dans ce cas, on note que l’usage du pouvoir économique tend à prédominer dans l’ensemble de la population, comme langue de promotion et de succès socio-économique.
Le pouvoir politique peut déterminer par loi, par règlement, par décret ou par simple décision administrative le statut et l’emploi des langues ou des variantes de langue en usage sur son territoire. La politique linguistique peut alors être globale et détaillée comme au Québec, ou procéder par secteurs d’application comme il arrive dans la plupart des pays où elle se disperse dans de nombreux textes relatifs à l’enseignement, à l’affichage public ou à la signalisation routière, à la langue des contrats ou des textes de loi, à la protection du consommateur par le biais de prescriptions touchant les textes et étiquettes accompagnant les produits, etc. L’inventaire de Wallace Schwab (1979) des textes législatifs sur l’emploi des langues au Québec, au Canada, en France, en Belgique, en Suisse, au siège des Communautés européennes et du Conseil de l’Europe est très significatif à cet égard.
Les institutions peuvent contrôler et, de fait, contrôlent l’usage qu’elles font de la langue ou des langues dans leurs communications. Les moyens pour ce faire sont très divers : emploi d’un personnel spécialisé, rédacteurs ou traducteurs, constituant parfois un service de linguistique dûment identifié à la fonction de régulation linguistique interne; normalisation officielle de la terminologie administrative et technique en usage au sein de l’institution; normalisation des imprimés de gestion, donc de la langue qui y est employée; directives aux employés sur l’usage de la langue ou des langues au sein de l’entreprise, etc.
On voit ainsi que de nombreuses décisions sont prises, au jour le jour, qui ont trait à l’emploi des variantes d’une langue ou à l’emploi des langues dans l’activité quotidienne des institutions relevant des divers ordres de pouvoir. L’ensemble finit par donner plus d’importance à une variante ou à une langue par rapport aux autres, donc par confirmer un modèle linguistique, qu’on désigne souvent par l’expression usage dominant.
L’appareil de description linguistique, c’est-à-dire la langue comme modèle construit, constitue la troisième force de régulation linguistique.
À première vue, l’affirmation peut paraître surprenante, surtout dans les milieux où on soutient « l’objectivité » des travaux linguistiques. Elle le devient de moins en moins à mesure qu’on y réfléchit.
Il faut, au départ, prendre conscience des conditions dans lesquelles s’exerce l’activité de description de la langue.
Celui qui décrit la langue ne décrit pas n’importe quel usage de cette langue, encore moins la totalité des usages. En général il choisit, et le plus souvent il choisit l’usage dominant. Vaugelas est toujours d’actualité, qui avouait avec franchise et une certaine candeur décrire la langue de la Cour et de la Ville, confirmée par l’usage des bons écrivains; et qui attribuait le « mauvais » usage à « la pluralité des voix ».
Celui qui décrit appartient à un groupe défini par un statut, un lieu, une époque. Il adhère également à certaines idées au sujet de la langue, qui le font ainsi participer à une école de pensée en particulier. Le plus souvent, il décrit l’usage de son groupe. S’il en décrit un autre, se pose le problème délicat de la relation, consciente ou inconsciente, qui s’établit alors entre le descripteur et le groupe décrit. On retrouve ici le problème plus global de l’anthropologue et de son ombre : l’impossibilité de faire abstraction de ses propres modèles et de sa propre culture en observant et en décrivant l’autre.
D’autre part, certains éléments de l’épistémologie de la linguistique font apparaître le caractère relatif des résultats obtenus. Deux surtout sont pertinents à notre propos. D’abord, le type de « vérité » auquel on arrive. Mis à part la phonétique dont la vérité est de type expérimental, fondée sur la possibilité d’obtenir toujours les mêmes résultats dans les mêmes conditions ou de reproduire artificiellement les faits, la « vérité » linguistique est du type « science humaine », constituée par la convergence des résultats auxquels arrivent plusieurs chercheurs, le témoignage d’un seul étant sujet à caution, selon l’adage « testis unus, testis nullus ». On voit immédiatement la conséquence de ce type de vérité lorsque les chercheurs décrivent, en majorité, un même usage : les autres deviennent « faux » ou prennent l’apparence du faux, d’où la rengaine « ce n’est pas français » quand ce n’est pas inclus dans la description majoritaire. En second lieu, il est nécessaire de tirer les corollaires du fait que la description linguistique elle-même varie soit selon les écoles, soit selon l’objet, soit enfin selon la taille de l’échantillon décrit (idiolecte, infralecte, sociolecte ou supralecte), en somme selon la distance plus ou moins grande qui existe entre les comportements réels des locuteurs et la description qu’on en donne.
Dans cette perspective, il apparaît nettement qu’une description linguistique doit être « située » au terme d’un examen critique attentif et difficile dont la majorité des utilisateurs de cette description n’ont pas les moyens. D’où le rôle, bien involontaire souvent, parfois même ouvertement récusé, que joue la description de la langue comme force de régulation linguistique : les utilisateurs réduisent la réalité linguistique au contenu des ouvrages qu’ils consultent épisodiquement. Sur ce point, l’écart est total entre eux et les linguistes qui connaissent les limites de leurs travaux ou de ceux de leurs collègues.
Du point de vue où nous nous plaçons, nous classons les produits de la description linguistique en trois catégories, selon l’objectif principal que poursuivent les auteurs.
D’abord, les ouvrages normatifs, plus ou moins militants du bon usage, le plus souvent des grammaires ou des manuels d’enseignement de la langue maternelle ou d’une langue étrangère. L’intention pédagogique est toujours présente dans ces ouvrages et on rejoint par là le facteur apprentissage de la langue. Pour la langue française, le plus connu de ces ouvrages est Le Bon Usage de Grevisse.
Puis, les ouvrages descriptifs, de type linguistique, dont l’addition, lorsqu’ils traitent d’une seule et même variante, finit par consolider cet usage dans le rôle d’archétype de la langue au détriment des autres usages. Par exemple, la plupart des linguistes en France décrivent le français écrit, parfois parlé, de la population instruite de Paris.
Enfin, il y a les ouvrages commerciaux, destinés à une clientèle définie d’acheteurs potentiels, d’où des préoccupations de prix et d’adaptation aux caractéristiques des usagers. Ce sont surtout des dictionnaires et des manuels scolaires. Les auteurs de ces ouvrages sont dans une situation difficile : professionnellement, ils aspirent à décrire la langue le plus exactement possible, mais ils doivent tenir compte des contraintes commerciales découlant de la concurrence et des réactions ou habitudes des acheteurs, adultes ou enfants. Bien souvent, ces ouvrages sont plus normatifs que descriptifs, soit volontairement, soit malgré eux, de par la manière dont les utilisateurs en tirent argument et d’après les traditions lexicologiques ou grammaticales.
En définitive, l’appareil de description joue, en régulation linguistique, le rôle de surmoi linguistique collectif et ce de différentes manières.
Tantôt, l’appareil explicite le surmoi. Quand on dit « la langue », on désigne, en fait, la variante de la langue qui est l’objet habituel de la description et qui servira de base de comparaison par rapport à laquelle on classera et on évaluera les autres variantes. Il est, à ce sujet, important de noter que les groupes de pouvoir ont la capacité de contrôler, ou tout au moins d’influencer, l’objet et le fonctionnement de l’appareil de description par le biais des organismes nationaux de recherche et de subventions, ou encore par l’acceptation ou le refus d’éditer ou de diffuser les résultats des travaux.
Tantôt, l’appareil atténue le rigorisme du surmoi linguistique. Ou bien il démontre le relativisme linguistique par l’analyse de la variation ou par l’observation de son universalité, pour toutes les langues à toutes les époques. Ou bien il constate l’écart entre les conclusions tirées de l’observation des faits et les prescriptions d’un certain militantisme normatif.
Tantôt, enfin, l’appareil sert à psychanalyser le surmoi linguistique, en ce sens que la compréhension et la description du phénomène normatif d’une part, l’analyse des mécanismes de la régulation linguistique d’autre part, démontrent que ce n’est pas la langue en soi qui est ici en cause, mais bien le phénomène plus général de la contrainte sociale dans les groupes humains organisés. La « norme » n’est alors plus un problème linguistique, mais un problème sociologique.
Voilà donc les forces de régulation linguistique que nous identifions aujourd’hui et l’action particulière de chacune d’elles telle que nous la percevons.
Les principes dynamiques de la régulation linguistique
Nous voudrions maintenant les considérer en tant que système et chercher à saisir les principes dynamiques qui en commandent le fonctionnement.
Nous en distinguons quatre : le principe de convergence, le principe de dominance, le principe de persistance et le principe de cohérence.
Le principe de convergence se définit ainsi : la régulation linguistique est d’autant plus forte au sein du groupe (ou du supragroupe) que toutes les forces de régulation privilégient la même variante, le même usage.
Dans la terminologie habituelle, l’expression « unification linguistique » désigne le processus de la convergence, « l’unité linguistique » son résultat, tandis que la norme dominante est le modèle linguistique ainsi promu au rang de « langue » nationale ou officielle, selon le vocabulaire utilisé par chaque État en fonction de sa complexité linguistique.
Deux exemples historiques illustrent le principe de convergence. Aux premiers temps de la Nouvelle-France, les immigrants représentaient tous les éléments de la société française de l’époque : noblesse, haut et bas clergé, bourgeois, artisans et paysans. Les variantes du français d’alors se sont trouvées confrontées : le français du Roi utilisé par la noblesse, le haut clergé et une partie de la bourgeoisie d’une part, d’autre part différents dialectes ou usages régionaux parlés par les artisans et les paysans, principalement le normand, le picard, le saintongeois et le poitevin. Mais comme les pouvoirs politique, religieux, militaire et économique utilisaient, chacun et tous, le français du Roi, l’unité linguistique du nouveau groupe s’est faite rapidement autour de ce français, avec quelques emprunts aux différents dialectes ou usages régionaux, surtout sans doute les termes communs à plusieurs variantes. Le deuxième exemple, emprunté aussi à l’histoire de la langue française, montre le même processus de convergence. L’unification linguistique de la France s’est sérieusement amorcée sous la IIIe République, lorsqu’une seule et même variante du français a été utilisée comme langue de l’État, langue de l’école et langue de l’industrialisation naissante. En quelques générations à peine, disons entre 1880 et 1940, l’unité linguistique était réalisée (Pottier, 1968 : 1144 et suiv.).
Le principe de convergence s’applique aussi bien à l’intérieur du groupe que du supragroupe. Dans le groupe, il favorise l’uniformisation linguistique de ses membres au détriment des infralectes. Dans le supragroupe, il favorise la réduction des écarts entre les normes dominantes de chaque groupe.
Dans le cas contraire, lorsque les forces de régulation sont divergentes, la situation linguistique se caractérise par une tension plus ou moins forte entre les variantes ou entre les langues en concurrence. C’est la condition dans laquelle se trouvent, par exemple, tous les pays d’Afrique noire et, selon une problématique tout à fait différente, les pays du Maghreb. On y observe une norme linguistique pour la vie quotidienne (arabe dialectal au Maghreb, nombreuses langues africaines en Afrique noire), une norme pour le système d’enseignement (l’arabisation ou l’africanisation ont atteint des niveaux variables d’un pays à l’autre), une norme pour les usages du pouvoir politique et de l’administration (arabisation et africanisation également variables), une norme pour la vie économique et industrielle (le français dans la plupart des cas, parfois l’arabe au Maghreb ou une langue africaine au sud, par exemple le swahili, surtout pour les relations avec les clients de même langue maternelle ou véhiculaire, dans les activités traditionnelles). Tous les pays tendent à réduire cette complexité linguistique, ce qui est l’objet même de l’aménagement linguistique.
Le principe de dominance s’énonce ainsi : au sein d’un groupe, l’usage linguistique qui prédomine est celui des infragroupes qui contrôlent les institutions. Il s’applique également au supragroupe.
Ce principe suppose évidemment l’existence d’usages différents de la même langue dans le groupe selon diverses divisions en infragroupes et infralectes. Il est une forme particulière d’un principe plus général, celui de l’ethnocentrisme culturel, qui a pour fonction de « renforcer le moi en s’identifiant à son propre groupe, dont on admet implicitement la supériorité » (Herskovits, 1952 : 62). L’ethnocentrisme culturel conduit un infragroupe ou un groupe à considérer son comportement langagier comme le meilleur et à l’imposer ou à tenter de l’imposer de ce fait aux autres, selon ses moyens. Il arrive souvent, au terme du processus, qu’un accord collectif se dégage parmi les membres du groupe pour reconnaître comme norme celle de l’infragroupe au pouvoir. Les travaux de Labov ou le rapport de Boudreault (1973) donnent d’intéressantes indications à ce sujet.
Le principe de dominance est d’application universelle : à chaque niveau, pour l’infralecte, le sociolecte et le supralecte, il existe un usage dominant, décrit ou non. Dans la vie collective, le problème est celui du mode d’émergence et d’affirmation de cette norme. En linguistique descriptive, il revient à l’identifier et à la décrire en tenant compte ou non des variantes selon l’option théorique du chercheur.
Dans la relation de groupe à groupe, le nombre de locuteurs de chaque groupe, l’importance relative de la production littéraire et scientifique de chacun, enfin le fait que l’usage d’un groupe soit mieux décrit que celui des autres jouent un rôle important dans la conception d’une norme supralectale. Ainsi, par exemple, se trouve favorisé l’usage de la France pour la langue française ou celui de l’Égypte pour la langue arabe.
Nous entendons par principe de persistance le fait que le maintien d’un même usage dominant d’une époque à l’autre malgré ses propres variations temporelles consolide la régulation linguistique.
C’est ainsi qu’un certain usage du français s’est imposé comme norme depuis le XVIe siècle, malgré les changements de régimes, les modifications de l’ordre économique, malgré les effets de la démocratisation et de la décolonisation.
À la longue, l’ensemble des textes de toute nature qui emploient ou ont employé cette norme « historique » et les habitudes collectives qui en découlent, constituent une force d’inertie considérable qui maintient cette norme en place et gêne considérablement toute tentative de la modifier. L’exemple le plus probant de ce conservatisme linguistique est la langue arabe classique ; ou encore le maintien de l’orthographe du français en dépit de tous les arguments et de tous les projets de réforme.
À la limite, le principe de persistance entraîne comme conséquence une sorte d’hypocrisie linguistique qui amène les membres du groupe ou du supragroupe à nier la variation linguistique, ou encore au mieux à la minimiser en la désignant par des expressions euphémiques du type « niveaux de langue », « régionalisme » (voir Boulanger, 1980).
Enfin, le principe de cohérence du système linguistique lui-même : au-delà des variations des infralectes par rapport au sociolecte, ou des sociolectes par rapport au supralecte, il existe un ensemble d’éléments formant système qui constituent la spécificité même de la langue et qui autorégularisent le fonctionnement du système linguistique de chacune de ses variantes.
Le principe de cohérence rejoint le concept de norme objective.
Dans la pratique du langage, ce noyau dur de la langue assure l’intercompréhension des locuteurs malgré les variantes. Sur cette base nous fondons la distinction entre variation et dialectisation : le dialecte, au terme de sa propre évolution, a atteint un niveau de différenciation si élevé que son emploi ne peut permettre que la communication avec des locuteurs du même dialecte ou de dialectes voisins, alors que la variation n’est pas suffisante pour empêcher la communication entre eux des locuteurs de la même langue. Ainsi, un dialecte wallon ne permet pas de communiquer avec des locuteurs français, alors que le français régional de Belgique le permet.
En linguistique descriptive, l’identification du noyau dur, la construction d’un « modèle de langue » (Rey, 1972 : 13) se fait à divers niveaux d’abstraction, toujours par élimination des variantes. La « langue » serait alors le plus haut niveau d’abstraction atteint, dont les résultats s’adapteraient à tous les locuteurs, mais aussi à aucun usage, puisque celui-ci implique toujours des éléments de variation plus ou moins nombreux ou marqués. La comparaison entre l’enseignement d’une langue comme langue maternelle et comme langue étrangère permet de mieux saisir ce que nous voulons dire ici (Archambault-Corbeil 1982). Dans l’enseignement de la langue maternelle, la variation est connue de l’enfant et la langue enseignée lui apparaît comme une variante de plus, à une distance plus ou moins grande de son propre usage. Dans certains cas, quand l’écart est trop grand, il peut se produire des difficultés d’apprentissage, source à leur tour de retard scolaire (Bourdieu-Passeron, 1964 et 1970). Dans l’enseignement de la langue étrangère, la langue enseignée est la seule chose connue de l’élève : la langue réelle avec ses variations sera à plus ou moins grande distance de la langue apprise et perturbera de toute manière le débutant dans ses essais de communication avec les locuteurs de cette langue dans des situations habituelles d’emploi.
Le principe de cohérence s’appuie sur l’appareil de description linguistique, surtout lorsque celui-ci a pour objet la même variante sur une longue période de temps, puisque alors le principe de persistance lui donne encore plus de consistance.
Voilà donc les principes selon lesquels les facteurs que nous avons mentionnés précédemment fonctionnent, l’ensemble ayant comme conséquence la régulation des comportements langagiers de chaque membre d’une communauté linguistique selon ses appartenances et ses rôles.
Le résultat n’en est pas un dirigisme linguistique, dans le sens habituel d’essais explicites d’orientation ou de contrainte des manières de parler ou d’écrire, mais plutôt un équilibre dynamique consenti entre la liberté de chaque locuteur et le besoin de s’intégrer à une société et de communiquer avec ses membres.
La régulation linguistique n’est ainsi qu’une forme particulière du phénomène global du modelage des comportements individuels, élément essentiel de la formation et de la continuité de toute culture.
La notion de qualité de la langue
Dans cette perspective, que devient la notion de « qualité de la langue »?
Au départ, il est essentiel de noter que cette notion se rapporte non pas à la langue comme modèle construit, mais bien à la langue comme modèle réel. Si, conformément au principe de cohérence, l’identification d’une norme objective peut justifier une partie du contenu du modèle linguistique inhérent à la qualité de la langue, on ne peut cependant y trouver une légitimation complète, comme il ressort clairement de notre exposé.
La notion renvoie nettement au constat de la variation linguistique, à l’existence de plusieurs normes sociales dans le groupe. S’il en était autrement, si tous les locuteurs faisaient le même usage de la langue, il ne serait pas nécessaire d’en promouvoir la qualité. On est donc ici dans le domaine des choix linguistiques (Corbeil, 1980a), donc dans celui des jugements évaluatifs de sa propre manière de parler ou de celles des autres.
La « qualité de la langue » est la manifestation d’une préoccupation fondamentale du locuteur à la recherche d’une manière acceptable (objectif : communiquer) et efficace (objectif : s’exprimer) de parler ou d’écrire (Gusdorf, 1952). « Chez le locuteur-auditeur dans son groupe social, la langue n’est pas même conçue comme un code de communication; elle est d’abord une “ norme ” impérative, un “ usage établi” par la société et qu’il convient de suivre. La notion d’usage correspond à la conscience de la socialité et donne accès à la saisie intuitive du procès communicatif, notamment par la perception des écarts. » (Rey, 1972 : 12).
La variation linguistique est vécue d’une manière différente d’une société à l’autre, selon le système de valeurs de chacune et plus précisément selon son idéal linguistique. Ainsi, en langue française et en langue arabe, la variation évoque l’idée de concurrence, alors qu’en langue anglaise, allemande ou italienne, elle s’apparente surtout au sentiment d’identité régionale et à un phénomène de complémentarité. La chose apparaît clairement dans la manière dont les sociolinguistes interprètent la variation. Par exemple, pour Labov (1966 : 412), « la communauté linguistique dans son ensemble est unifiée par un ensemble commun de normes », alors que Marcellesi (1974 : 147), rejetant cette position, met l’accent sur « l’assignation de valeurs sociales à certaines variables, c’est-à-dire la création et la reproduction d’une certaine norme dominante » et sur « l’incapacité de cette idéologie à unifier les comportements linguistique ».
Au sens large du terme « manière la meilleure d’utiliser la langue », il y a une qualité de la langue pour chaque infralecte. Chaque infragroupe juge à sa manière « le bien parler » et possède ses beaux parleurs, ses modèles d’excellence langagière, ses « écrivains » en un mot, même s’il s’agit de langue orale. La même constatation vaut pour chaque groupe du supragroupe.
Au sens plus restreint où s’utilise habituellement l’expression « manière la meilleure d’utiliser la langue entre toutes celles existantes », elle renvoie à la promotion et à la précellence d’un usage par rapport à tous les autres. En ce sens, l’expression désigne un phénomène réel, celui de la régulation linguistique, et son résultat, l’émergence d’une norme dominante.
Mais elle peut aussi se confondre avec un discours idéologique visant à légitimer « en soi » cet usage dominant, à le transformer, de simple résultat d’un processus de vie en commun, en un objet doué d’une existence propre s’imposant à tous de par ses vertus. C’est le fait du « purisme », dont l’objectif est, en somme, de sacraliser un usage. Ce discours puriste génère son contraire, celui qui tend à nier toute forme de contrôle social sur la langue et à sacraliser cette fois l’usage, entendu comme une sorte de spontanéisme linguistique. Ainsi se posent en adversaires deux utopies.
L’expression qualité de la langue est donc une expression hautement ambiguë, compromise par ses relations avec le normatif et le purisme militant d’une certaine bourgeoisie.
Conclusion
Au fur et à mesure qu’une société s’unifie et se complexifie, elle génère une double tendance linguistique. D’une part, la variation linguistique se manifeste, soit comme reflet des langues, dialectes et variantes des populations qui se trouvent réunies par le mouvement unificateur, soit comme marque de la complexification socioéconomique croissante de sa population. D’autre part, apparaît la nécessité de réduire les conséquences de la variation par une pratique, à la fois consciente et inconsciente, de la régulation linguistique. La standardisation des comportements linguistiques est donc partie intégrante de l’organisation sociale, indépendamment de la description ou de l’interprétation que peuvent en faire les observateurs, anthropologues, sociologues ou linguistes.
Dans toutes les langues, la régulation linguistique met de l’avant une norme dominante, autour de laquelle gravitent les variantes et les attitudes des locuteurs à la fois à l’égard de leur propre variante et à l’égard de la variante dominante. La manière de vivre cette relation est déjà un trait de culture.
Probablement à cause d’une conception hypertrophiée de l’unité linguistique et de la norme dominante, le monde francophone commence à peine à s’intéresser à la variation linguistique, si ce n’est dans le passé pour l’avoir condamnée, en principe, au nom de l’unité nationale. On ne sait à peu près rien sur les faits de variation en français, sur la manière dont cette variation est vécue d’un groupe à l’autre à l’intérieur de la francophonie, enfin sur les attitudes et les jugements évaluatifs des locuteurs à l’égard d’eux-mêmes et des autres.
Le paradoxe d’une langue à grande diffusion est d’intégrer la variation tout en respectant une norme unificatrice. Le paradoxe semble se résoudre plus aisément dans l’exercice de la langue par les locuteurs que dans les réflexions et discours de ceux qui en parlent officiellement.
Bibliographie
ARCHAMBAULT, Ariane et Jean-Claude CORBEIL (1982). L’enseignement du français, langue seconde, aux adultes, Description de l’organisation administrative et pédagogique, Réflexion sur certains problèmes linguistiques et culturels sous-jacents, Conseil de la langue française, 141 p.
BAILEY, Charles-James (1973). Variation and Linguistic Theory, Arlington, Center for Applied Linguistics, 162 p.
BOUDREAULT, Marcel (1973). Les modèles linguistiques, dans La qualité de la langue, Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, Québec, Éditeur officiel, 565 p.
BOULANGER, Jean-Claude (1980). Les français régionaux : observations sur les recherches actuelles, Gouvernement du Québec, Office de la langue française, Études, recherches et documentation, 65 p.
BOURDIEU, Pierre et Jean-Claude PASSERON (1964). Les héritiers, Paris, éd. de Minuit, 183 p.
BOURDIEU, Pierre et Jean-Claude PASSERON (1970). La reproduction, éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, éd. de Minuit, 280 p.
BRUNOT, Ferdinand (1967). Histoire de la langue française, tome 9, « La Révolution et l’Empire », Paris, A. Colin, 1276 p.
CORBEIL, Jean-Claude (1980a). Les choix linguistiques, dans Actes du colloque La qualité de la langue… après la loi 101, Québec, Conseil de la langue française, p. 46 à 52.
CORBEIL, Jean-Claude (1980b). L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, 154 p.
FISHMAN, Joshua A. (1971). Sociolinguistics : A Brief Introduction, Rowley, (Mass.), Newburry House.
GAGNÉ, Gilles (1980). Pédagogie de la langue ou pédagogie de la parole, dans Actes du colloque La qualité de la langue… après la loi 101, Québec, Conseil de la langue française, p. 79 à 93.
GUSDORF, Georges (1952). La parole, Paris, P.U.F., 126 p.
HALL, Edward T. (1979). Au-delà de la culture, Paris, Le Seuil, 236 p.
HERSKOVITS, Melville (1952). Les bases de l’anthropologie culturelle, Paris, Payot, 344 p.
LABOV, William (1966). The Social Stratification of English in New York City, Washington, Center for Applied Linguistics, 655 p.
LINTON, Ralph (1959). Les fondements culturels de la personnalité, Paris, Dunod.
MARCELLESI, J.-Baptiste et Bernard GARDIN (1974). Introduction à la sociolinguistique : la linguistique sociale, Paris, Larousse, coll. « Langue et Langage », 263 p.
POTTIER, Bernard (1968). Le français et les autres idiomes parlés en France, dans Le langage, Encyclopédie de la Pléiade. Paris, Gallimard, p. 1144-1161.
REY, Alain (1972). Usages, jugements et prescriptions linguistiques, Paris, Larousse, revue Le langage, n° de déc., p. 4 à 28.
SAUSSURE, Ferdinand de (1967). Cours de linguistique générale, 3e éd., Paris, Payot, 331 p.
SCHWAB, Wallace (1979). Recueil des textes législatifs sur l’emploi des langues, Québec, Éditeur officiel, 497 p.
Table ronde sur les théories linguistiques et leurs domaines d’application – Aménagement linguistique
L’aménagement linguistique se situe dans le domaine de l’application. Quand il parle de sa spécialité, M. Corbeil préfère cette appellation à l’emploi du calque américain « language planning », planification linguistique. Cette dernière expression a en effet des connotations péjoratives pour les gens à qui elle est destinée. Cette préférence a aussi pour avantage de permettre de distinguer entre aménagement linguistique et politique linguistique (d’un État).
Afin de pallier les lacunes terminologiques de l’aménagement linguistique, on a emprunté à la linguistique. C’est de cela que M. Corbeil s’est donné pour but de rendre compte dans son exposé. On distingue d’abord aménagement du statut de la langue et aménagement de la langue elle-même. Au chapitre du statut de la langue, on différencie communication institutionnalisée et communication individualisée. L’aménagement linguistique ne peut porter que sur la communication institutionnalisée. Le second emprunt à la linguistique, c’est l’analyse des fonctions de la langue avec pour modèle celui de Jakobson, lequel est basé sur les théories de la communication. M. Corbeil y a ajouté une fonction dite intégrative pour rendre compte de la fonction d’appartenance à une communauté linguistique que remplit la langue. Le troisième élément, c’est l’analyse des faits de concurrence linguistique et ceci entre les variantes d’une même langue et entre différentes langues en présence sur le même territoire. À ce sujet, on peut mentionner les notions de marché linguistique, les théories du bilinguisme et du multilinguisme (institutionnalisé ou fonctionnel). On parle également de la problématique de la norme en tant que processus de valorisation d’une variante par rapport aux autres. Cela fait intervenir la régulation linguistique, c’est-à-dire la façon dont les individus modèlent leur comportement linguistique par rapport aux variantes. On est donc très intéressé par les travaux portant sur les attitudes des locuteurs puisqu’elles sont déterminantes pour faire des choix. Ainsi, du côté du statut de la langue, des travaux sont en cours, mais il faut entre 20 et 25 ans avant de pouvoir analyser des résultats.
Pour ce qui est de l’aménagement de la langue elle-même, il y a d’abord le versant de la terminologie. La théorie de cette discipline a été élaborée à partir de la linguistique, notamment pour la théorie du signe linguistique, celle du syntagme et aussi pour la base morphologique nécessaire à la néologie. Les méthodes de travail en terminologie viennent de la lexicographie, de la lexicologie et de la dialectologie. La terminologie, de par son besoin de rigueur, est aussi concernée par la normalisation : il faut choisir entre les synonymes.
Le dernier domaine enfin, c’est celui de la standardisation linguistique. Notre langue, qui est standardisée, n’a plus ce problème, mais les langues de certains pays d’Afrique doivent aujourd’hui être standardisées au niveau de l’orthographe, de la prononciation et de la grammaire. Tout ceci a des répercussions sur l’enseignement de ces langues. Cette standardisation devrait reposer sur la description linguistique, mais d’autres critères, humains ceux-là (comme la volonté du chef d’État), viennent perturber les choix.
Abstract (anglais)
Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée
Language planning is a kind of application. In speaking of his specialization, Mr. Corbeil prefers the term “aménagement linguistique” to the American calque “planification linguistique”. This latter term has in fact pejorative connotations for the people to whom it applies. This preference also has the advantage of distinguishing between language planning and language policies (of a government).
In order to compensate for the terminological gaps in language planning, people have borrowed from linguistics. The purpose of Mr. Corbeil’s presentation is to account for this phenomenon. A distinction is first made between planning for the status of a language, and planning for the language itself. Concerning the status of a language, institutional communications are quite different from individual communications. Language planning can only deal with institutional communications. The second contribution from linguistics is in the analysis of language functions, as in the model of Jakobson, based on theories of communication. Mr. Corbeil adds a function which he calls integrative, in order to account for the function of belonging to a language community, which is fulfilled by language. The third element is the analysis of the facts of linguistic competition, between varieties of the same language and between different languages present in the same territory. Here, one may mention notions of the linguistic marketplace and theories of bilingualism and multilingualism (institutional or functional). There is also the problem of language standards, the process of awarding greater prestige to one language variety rather than to others. This brings in linguistic regulation, that is the manner in which individuals modify their language behaviour with respect to these varieties. For this reason, work done on speakers’ attitudes is important, because these attitudes determine what choices are to be made. Thus on the question of language status work is in progress, but we will need twenty to twenty-five years before we can analyze the results.
As far as planning of the language itself is concerned, there is first of all the area of terminology. Theory in this discipline has been developed from linguistics, especially from the theory of the linguistic sign, theory of syntax, and the morphological basis which underlies neology. The methodology of terminology comes from lexicology, lexicography and dialectology. Because of its need for preciseness, it is also concerned with normalization : one must choose among synonyms.
The last problem is that of standardization. French, which is standardized, no longer has this problem. But the languages of some African countries today must be standardized, in their orthographies, pronunciation and grammar. All this has repercussions on the teaching of these languages. Standardization should be based on linguistic description, but other criteria—human criteria (such as the desires of the head of state)—may sometimes disturb these choices.
La politique linguistique québécoise : une fugue perpétuelle à trois voix
Résumé
La politique linguistique québécoise est une fugue à trois voix puisqu’elle fait interagir les dimensions sociale, législative et juridique de la société québécoise. La dimension sociale reste cependant déterminante puisque c’est à partir d’une prise de conscience collective des années 60 et 70 que les Québécois ont voulu s’assurer d’un espace culturel propre sous le contrôle de l’État. Le consensus sur le français seule langue officielle du Québec s’inscrit dans la Charte de la langue française, accompagné d’une volonté d’intégration des immigrants dans le respect des différences culturelles, du maintien du système scolaire anglais et de la promotion du français comme langue de travail dans les affaires. L’Office de la langue française, la Commission de protection de la langue française et le Conseil de la langue française assurent par ailleurs l’application de la législation linguistique, application qui n’est pas sans susciter des débats d’ordre juridique. La contestation la plus significative demeure celle qui touche à la constitutionnalité de la Charte de la langue française puisqu’elle illustre le conflit entre les conceptions canadienne et québécoise de la société. Le gouvernement fédéral a ainsi conçu la Charte canadienne des droits et libertés qui, intégrée à la loi constitutionnelle du Canada de 1981 rend la disposition québécoise inconstitutionnelle. Ce qui ne peut qu’effriter la confiance des Québécois à l’égard de cette loi et amoindrir leur détermination à la défendre continuellement.
En mars 1961, le Gouvernement du Québec créait un Office de la langue française, en même temps qu’un ministère des Affaires culturelles : ainsi se manifestait pour la première fois l’intention de l’État d’affirmer et de conforter l’identité culturelle particulière du Québec, dangereusement et profondément intégré dans le continent nord-américain, dominé à la fois par la langue anglaise et la culture américaine. En même temps débutait l’aventure de la politique linguistique québécoise, par le mauvais bout pour ainsi dire, puisque les préoccupations de l’époque avaient pour objet la qualité de la langue, dont le symbole était la chasse aux anglicismes, et puisqu’on pensait pouvoir redresser la situation linguistique du Québec en faisant appel à la conscience linguistique des Québécois et à la responsabilité personnelle des locuteurs.
À la même époque cependant, un certain nombre d’intellectuels gravitant autour du journal Le Devoir, de la revue Parti Pris et de l’Université de Montréal, dénonçaient le bilinguisme canadien comme facteur d’assimilation des francophones du Canada, affirmaient que la question de la langue est d’abord et avant tout une question de statut de la langue plutôt qu’une affaire strictement linguistique, démontraient qu’en l’état actuel des choses, la société québécoise vivait une situation d’aliénation culturelle, économique et politique aussi réelle que confortable. Au même moment, des écrivains, tournant le dos à la belle littérature écrite en bon et beau français européen, avaient recours à une caricature du français populaire montréalais pour illustrer cette aliénation : ce courant littéraire, amorcé en 1963 avec la publication du roman de Jacques Renaud, Le Cassé, dont les manifestations les plus symboliques sont sans doute le poème de Michèle Lalonde, Speak white (1967) et la pièce de Michel Tremblay, Les Belles-Sœurs (1968), a brusquement déchiré le voile pudique de la bonne conscience linguistique et culturelle de la bourgeoisie et révélé que ce petit peuple dont on dénonçait l’anglicisation et le laisser-aller linguistique était, en réalité, la démonstration de la pauvreté culturelle où conduit nécessairement le fait d’être colonisé, d’être les Nègres blancs d’Amérique (Pierre Vallières, 1968) et que c’était là notre avenir si rien n’était entrepris pour modifier le jeu des forces économiques et sociales. Enfin, pour d’autre raisons liées à l’avenir de la Confédération canadienne, le Gouvernement fédéral de l’époque avait créé en 1963 une Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme du Canada[1], dite commission Laurendeau-Dunton des noms de ses co-présidents, dont les travaux ont démontré sans ambiguïté le peu d’utilité du français dans la fonction publique fédérale et dans l’ensemble des activités économiques du pays, y compris au Québec, malgré le fait que ce fut la langue du plus grand nombre de citoyens.
Un fort courant d’opinion s’était donc peu à peu constitué au sein de la population francophone du Québec, qui réclamait l’intervention de l’État, non plus pour la sauvegarde de la culture française au Canada, mais plus réalistement pour la création d’un espace culturel québécois où toutes les conditions, économiques, politiques et sociales, d’épanouissement collectif seraient assurées et sous contrôle de l’État québécois, de manière à ce que nous puissions nous-mêmes définir notre propre avenir.
L’un des problèmes qu’il fallait régler de toute urgence était celui de la concurrence de l’anglais et du français au Québec même, d’où la création en 1968, par le Gouvernement du Québec cette fois, d’une autre Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec[2], dite Commission Gendron. Depuis lors, le dossier de la politique linguistique du Québec est toujours ouvert. Quatre lois ont été successivement présentées par trois Gouvernements différents et votées par le Parlement de Québec : la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (bill 63) en novembre 1969, la Loi sur la langue officielle (loi 22) en juillet 1974, la Charte de la langue française (loi 101) en août 1977 et la Loi modifiant la Charte de la langue française (loi 57) en décembre 1983. Par ailleurs, des citoyens anglophones ont contesté devant les tribunaux certaines dispositions de la loi; des jugements ont été rendus, qui altèrent ou modifient l’intention du législateur. Au fil des années, le Québec acquiert donc ainsi une expérience concrète en matière de politique linguistique, dont on peut aujourd’hui tenter de tirer quelques leçons.
Glen Gould, grand interprète de Bach, pensait que la fugue, de par sa structure de voix en alternance, chacune modulée en variations, était une forme musicale théoriquement perpétuelle, puisqu’il n’y avait aucune raison d’arrêter le mouvement qui tienne à la théorie musicale elle-même, mais plutôt uniquement à la contrainte de la durée, durée d’exécution et durée d’audition. Il en est ainsi de la politique linguistique, sauf que nous sommes aujourd’hui convaincus que les rebondissements de ce dossier sont réellement sans fin, à cause de l’interaction de trois voix elles-mêmes en variation perpétuelle : une voix sociale, une voix législative et une voix juridique. Voilà donc une fugue bien particulière, qu’il nous faut écrire en mot, mais dont le thème est la langue comme élément de l’organisation sociale d’une communauté bilingue ou multilingue.
1. La voix sociale
La première voix de notre fugue politique linguistique est la voix sociale, c’est-à-dire l’ensemble des éléments et phénomènes qui façonnent les intentions et revendications collectives, lesquelles finissent par déterminer la conduite des hommes politiques, les amenant à se définir un programme linguistique et à prendre, éventuellement, des mesures législatives en la matière lorsqu’ils sont ou accèdent au pouvoir. Cette voix se module en trois thèmes principaux : le thème binaire majorité/minorité, le thème évolution démographique et le thème projet collectif. On peut dire de cette voix q’elle est en majeur, puisqu’en définitive elle détermine les deux autres.
Au Québec, cette voix se réalise de la manière suivante.
1.1. Le thème binaire « majorité/minorité »
En fait, il s’agit ici de la composition démographique de la population du point de vue linguistique, mais aussi, par conséquent, du point de vue ethnique. La langue recoupe, synthétise, symbolise la totalité de la culture propre au groupe qui parle, d’où la grande part du non-dit dans un projet de politique linguistique.
La population du Québec est habituellement répartie ainsi :
une majorité francophone, très largement de culture française, mais à sa manière à cause de sa longue présence en Amérique du Nord et de son histoire particulière à la suite de la Conquête anglaise (1760) et de la rupture d’avec la France qu’elle provoque. Cependant, cette majorité est une minorité au sein du Canada, la population canadienne étant elle-même une petite minorité en Amérique du Nord par rapport aux États-Unis. On comprend alors pourquoi le Québec a mis tant de temps à se concevoir comme une majorité (première manifestation solennelle en novembre 1967, à l’occasion des États généraux du Canada français) et pourquoi il continue à avoir tant de mal à se conduire comme une majorité. Inconsciemment, et collectivement, nous continuons à nous concevoir comme minoritaire.
des minorités amérindiennes et inuites, descendantes des occupants du territoire au moment de l’arrivée des Européens. Les minorités amérindiennes sont constituées d’un grand nombre de bandes et de langues, dispersées sur l’ensemble du territoire. La population de chaque bande est, en conséquence, plutôt petite. Les minorités inuites sont concentrées au Nord du pays, sur un territoire relativement bien circonscrit. La population est suffisamment nombreuse et homogène pour se donner des institutions et les faire vivre.
la minorité anglaise, dite minorité historique, fortement concentrée dans la partie ouest de la région de Montréal. On constate une ambiguïté entre minorité anglaise et minorité anglophone, termes qu’on voudrait bien rendre synonymes; ceci parce que, comme nous le verrons ci-après, les autres minorités ont eu tendance à s’intégrer à cette minorité à cause du statut de la langue anglaise au Canada et aux États-Unis, ce qui fait que la minorité anglophone du Québec est plus nombreuse que la stricte minorité anglaise.
des minorités d’immigration récente, dites minorités culturelles, elles aussi installées surtout dans la région de Montréal, dans des quartiers plus ou moins bien identifiés. L’ensemble constitue une mosaïque culturelle composée d’italiens, d’Espagnols, de Portugais, de Grecs, de Marocains, d’immigrants du Sud-Est asiatique, de Juifs de toute nationalité, dont tous les éléments sont variables : l’époque d’arrivée, le degré d’intégration au Québec et au Canada, la connaissance du français ou de l’anglais, l’intention de demeurer ou de partir ailleurs, au Canada ou aux États-Unis.
1.2. Le thème « évolution démographique »
De cette saisie statique de la composition linguistique et culturelle de la population du Québec, il nous faut passer à l’aspect dynamique, beaucoup plus déterminant. Il s’agit en somme de considérer l’évolution numérique de chaque composante de la population globale sous deux angles, soit rétrospectivement, pour décrire l’évolution démographique des années récentes et constater s’il y a diminution ou augmentation de la proportion des locuteurs de chaque langue, notamment du français au Québec, soit prospectivement, en tentant de prévoir l’évolution des prochaines années en fonction des tendances constatées rétrospectivement et en fonction d’un certain nombre d’hypothèses, de la plus pessimiste à la plus optimiste. C’est le champ d’étude d’une nouvelle spécialité, la démolinguistique, en pleine expansion méthodologique au Québec[3].
Ce thème varie lui-même dans deux directions : L’intégration des minorités récentes (vers quelle communauté linguistique l’immigrant récent se dirige-t-il?); et les transferts linguistiques, c’est-à-dire les passages d’une langue à l’autre avec changement d’allégeance linguistique des enfants, soit des francophones vers l’anglais, soit des anglophones vers le français.
Avant l’adoption des lois linguistiques, les tendances observables au Québec étaient ainsi :
net mouvement d’intégration des minorités d’immigration récente vers la minorité anglophone, par le biais de ses propres institutions, tout particulièrement l’école pour les enfants et l’Université pour la formation continue des adultes. Ceci était vrai aussi bien pour les immigrants de langue latine, comme les Italiens, les Espagnols ou les Portugais, pour les arabophones d’Afrique du Nord comme les Marocains, que pour, évidemment, les immigrants de langue anglaise ou germanique.
début d’une tendance chez les francophones à envoyer leurs enfants dans les écoles anglophones avec risque de provoquer des transferts linguistiques, surtout à partir de la loi 63 qui accordait aux parents le libre choix de l’école de leurs enfants.
donc crainte chez les francophones, surtout dans la région de Montréal, de voir augmenter la proportion de la minorité anglophone, grossie continuellement de par l’apport des immigrants récents et de leurs enfants, et de devenir ainsi minoritaires, tout au moins dans la ville de Montréal et dans les municipalités environnantes, avec perte du contrôle des institutions de par le jeu de la démocratie à majorité simple.
Les études de la commission Laurendeau-Dunton et de la commission Gendron ont démontré que ces tendances étaient attribuables à l’importance symbolique de l’anglais comme langue de promotion sociale et de succès économique.
Depuis l’adoption, par le Québec, de la Charte de la langue française et de diverses mesures susceptibles d’orienter les immigrants vers la communauté québécoise, il semble que les choses soient en train de changer, du moins dans le domaine de l’immigration et de l’éducation. Par exemple, en 1961, le taux d’accroissement au Canada en faveur de l’anglais était de 23% et de 0,46% en faveur du français. En 1968 et 1974, le pourcentage d’immigrants parlant uniquement le français était de 21%, en 1981, de 31%, pendant que la proportion d’immigrants parlant uniquement l’anglais passait de 38% à 19%. Le nombre d’anglophones bilingues a augmenté dans la région de Montréal, de 35% en 1971 à 53% en 1981. Malgré tout, les transferts linguistiques sont toujours favorables à l’anglais, ce qui confirme la persistance de son pouvoir d’attraction. En 1969-70,85% des jeunes allophones du Québec fréquentaient l’école anglaise et 1,6% des jeunes francophones, 2,5% en 1974-75. En 1982-83, la proportion d’allophones dans les écoles anglaises était descendue à 50,9% et tous les enfants francophones devaient être dans une école de langue française. La même année, la proportion d’enfants allophones inscrits dans les maternelles de langue française était de 70%, alors qu’elle était de 27% en 1971-72. Le bilan de la Charte de la langue française est donc positif dans le secteur scolaire[4].
1.3. Le thème « projet collectif »
La définition, l’adoption et l’application d’une politique linguistique supposent, au sein de la communauté concernée, une conscience linguistique en éveil, des aspirations communes et des consensus sur les objectifs à atteindre à court et à moyen terme. Les variations de ce thème sont donc nombreuses, les unes fortement affirmées et constantes, les autres volatiles et changeantes; il marque de ses mouvements toute la fugue politique linguistique, surtout la voix législative, à cause de la sensibilité des hommes politiques au chant de l’opinion publique.
Voici les grandes lignes de cette partition pour le Québec :
1.3.1. Conscience politique
Elle est devenue très vive et bien informée à la fin des années soixante et tout au long des années soixante-dix, mais uniquement au sein de la population francophone. Étrangement, les anglophones de la même époque n’ont pas pris au sérieux ces projets de politique linguistique ou n’ont pas cru que cela allait les toucher de près. Chose certaine, ils sont demeurés hors du débat. Aujourd’hui, on dirait que les francophones se sont endormis dans l’illusion d’une sécurité linguistique garantie par la Charte de la langue française, la conscience linguistique a diminué chez les jeunes[5] et on peut penser qu’ils n’ont pas la même vigilance que leurs aînés à l’égard de l’évolution de la situation linguistique.
En même temps, la minorité anglophone s’est perçue pour la première fois comme une minorité et s’est organisée pour faire valoir, avec retard mais aussi avec force de publicité, ses aspirations et ses demandes.
1.3.2. Les consensus chez les francophones
Par définition, un consensus est plus ou moins généralisé, donc plus ou moins contesté.
On peut dire que les Québécois sont largement d’accord sur les points suivants :
rejet à la fois du bilinguisme institutionnel et de l’unilinguisme français en faveur du bilinguisme fonctionnel, ce qui permet l’utilisation de l’anglais quand c’est nécessaire, notamment pour les communications externes. Les Québécois distinguent soigneusement la connaissance de l’anglais en tant qu’individus, de l’utilisation institutionnelle généralisée de l’anglais pour tout le monde. La déclaration du français comme seule langue officielle du Québec reçoit toujours l’assentiment des Québécois.
intégration de tous les nouveaux immigrants à l’école française, indépendamment de leurs langues d’origine. Les minorités culturelles sont d’accord sur ce point, puisqu’ainsi tous les futurs immigrants sont soumis à la même règle.
maintien du système scolaire de langue anglaise pour la minorité anglophone et pour ceux des allophones qui s’y étaient intégrés avant la date de promulgation de la Charte de la langue française.
affirmation et promotion du français comme langue de travail et langue des affaires, en vue d’en faire une langue de promotion sociale et économique pour l’ensemble de la population du Québec, d’où l’affirmation du droit de toute personne à travailler en français. Les Québécois admettent cependant qu’il puisse exister des postes où la connaissance de l’anglais ou d’une autre langue soit requise, ou certains services, comme les laboratoires de recherches privés, puissent avoir des régimes spéciaux, mais ceci doit être exceptionnel et ne pas être raison de discrimination à l’égard de francophones.
à l’égard des minorités culturelles, rejet de l’assimilation, mais stratégie d’intégration au sein de la communauté québécoise, d’où un ensemble de dispositions à cet effet dans la Charte. Mais il ne faut pas croire que le droit à la différence fasse l’unanimité chez les Québécois; l’équilibre doit toujours être corrigé entre l’intégration et l’assimilation, entre la tolérance et l’intolérance. Il semble bien que ce soit là le destin des sociétés dites libérales.
Par contre, comme exemple de consensus fragile, on peut citer la politique à l’égard de l’affichage et de la publicité où beaucoup voudraient revenir au bilinguisme, comme nous le verrons par la suite.
Enfin, disons que ce n’est pas parce qu’un consensus s’est établi sur un point que les tenants d’une autre opinion ont désarmé : se rallier est toujours transitoire et la lutte pour faire prévaloir un avis contraire au consensus se poursuit toujours, avec plus ou moins de vigueur, plus ou moins ouvertement, avec plus ou moins de chance de se concilier des hommes politiques influents. Le lobbying est une institution nord-américaine aussi vivante que discrète, ici comme ailleurs.
1.3.3. Les consensus chez les anglophones
Idéalement, les anglophones voudraient revenir au bilinguisme généralisé et, peut-être, par ce moyen, à la situation antérieure ou l’anglais prédominait.
Ceci n’est jamais dit ouvertement. On constate aujourd’hui deux stratégies dans les milieux anglophones : une stratégie de dénigrement systématique des intentions des Québécois, des faits et gestes du Gouvernement du Québec, notamment dans les médias de langue anglaise[6]; une stratégie d’entente, avec acceptation d’une partie de la législation linguistique, mais rejet de certains éléments, notamment l’affichage uniquement en français.
Il est difficile aujourd’hui de savoir ou de prévoir les intentions de la communauté anglophone à l’égard de la communauté francophone, d’autant que son influence dans le monde économique est forte, ce qui donne du poids à son lobbying. Pour les Québécois, cette inconnue est ressentie comme une menace, d’où leur méfiance à l’égard des Anglais, comme on dit habituellement.
1.3.4. Le mystère de l’opinion publique
Les consensus dont nous venons de parler sont, en général, formulés et véhiculés par des porte-parole, d’où le soin qu’il faut prendre pour apprécier leur crédibilité. D’une certaine manière, les sondages d’opinion peuvent être indicatifs, mais également dangereux à cause de la fragilité de cette méthodologie et des multiples interprétations qu’on peut leur donner, selon que les conclusions du sondage nous agréent ou pas. Chose certaine, il est toujours difficile de savoir ce que la majorité pense ou veut, certainement plus difficile que de parler en son nom.
Telle est la première voix de notre fugue.
2. La voix législative
La deuxième voix est la voix législative, c’est-à-dire la manière dont la politique linguistique se formalise dans des textes d’ordre législatif, comme la constitution d’un État, des articles de lois ou de règlements dont l’objet n’est pas strictement linguistique, par exemple une loi sur l’instruction publique, ou sur le commerce des aliments et drogues; mais ce peut être aussi une loi portant spécifiquement sur le statut des langues en présence et sur leur emploi dans les communications institutionnalisées.
La voix législative est en subordination à la fois à la voix sociale, que nous avons décrite précédemment, et à la voix juridique, dont nous parlerons par la suite. La voix sociale est en amont de la voix législative, en ce sens que les intentions collectives et les consensus qui en découlent amènent, en un premier temps, les hommes politiques à se préoccuper du dossier linguistique, le plus souvent à leur corps défendant, et à formuler une loi sur les langues qui va dans le sens de la volonté collective; dans un deuxième temps, la voix sociale influence l’évolution de cette législation, par le jeu des partis politiques et des changements de gouvernements, soit vers une plus grande précision des dispositions, soit vers un adoucissement de certains articles, ou même dans les cas extrêmes, l’abandon pur et simple de la loi. Les exemples de variations sont nombreux de par le monde contemporain. La voix juridique, au contraire, est en aval de la voix législative, puisqu’il s’agit cette fois de la contestation de la loi devant les tribunaux et de l’introduction d’un nouvel instrument dans notre fugue, le Juge. La voix législative est donc, comme on le voit, une voix en mineur.
Elle comporte quatre grands thèmes, que nous décrirons par le cas du Québec : le thème principes de l’intervention législative, le thème domaines d’intervention de la loi, le thème compatibilité avec les autres lois et le thème stratégie d’application de la loi.
2.1. Le thème « principes de l’intervention législative »
Une loi d’ordre linguistique, comme tout autre loi, s’insère dans un cadre et un ensemble législatif et suppose qu’on détermine les grands principes qui en constitueront l’armature.
Au Québec, toute loi doit tenir compte de deux grands paramètres : la Constitution canadienne et une tradition législative mixte, empruntant à la fois au Code napoléon et à la Common Law britannique. La Constitution canadienne reconnaît au Parlement du Québec la capacité de légiférer en matière linguistique dans les domaines de sa juridiction et à condition de ne pas entrer en contradiction avec elle-même. En matière linguistique, le Québec est donc un État souverain.
Beaucoup de lois linguistiques, dans les pays multilingues, reposent sur le principe de la territorialité, c’est-à-dire que l’usage des langues est défini en fonction d’un découpage du territoire : c’est le cas en Suisse, en Belgique, en Yougoslavie, par exemple. Le principe de territorialité s’applique d’une certaine manière au Québec, en ce sens que la juridiction du Parlement québécois se limite au strict territoire du Québec et ne peut, en conséquence, s’étendre aux francophones hors Québec. Mais, à l’intérieur même du Québec, il n’était pas possible d’appliquer le principe de la territorialité puisque les francophones et les anglophones sont indistinctement présents dans l’ensemble du pays, tout particulièrement dans la région de Montréal. Aucune frontière linguistique ne s’est historiquement définie au Québec, à la manière de la frontière wallonne-flamande en Belgique ou française-allemande en Suisse, qui remonte pour ainsi dire à l’époque de la description de la Gaule par Jules César.
Le Québec a donc opté pour le principe de la langue officielle unique. Le Préambule de la Charte de la langue française déclare que :
L’assemblée nationale (...) est donc résolue à faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires[7].
Ce principe fondamental est nuancé par l’intention explicite d’assurer l’épanouissement culturel des minorités, notamment par l’enseignement des langues d’origine et la protection des consommateurs d’autres langues que le français, surtout dans l’étiquetage des produits, la publicité des contrats, l’accès aux services. Le Préambule ajoute donc :
L’Assemblée nationale entend poursuivre cet objectif dans un climat de justice et d’ouverture à l’égard des minorités ethniques, dont elle reconnaît l’apport précieux au développement du Québec.
L’Assemblée nationale reconnaît aux Amérindiens et aux Inuits du Québec, descendants des premiers habitants du pays, le droit qu’ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine.
Les dispositions de la Charte découlent donc de trois principes : le français, langue officielle du Québec et langue normale et habituelle des communications; l’épanouissement culturel des minorités; la protection du consommateur et son accès aux services.
2.2. Le thème « domaines d’intervention »
Il s’agit ici de savoir sur quels domaines d’usage de la langue devrait porter ou porte effectivement une loi linguistique.
Disons au départ que la loi linguistique ne peut viser que les communications institutionnalisées, c’est-à-dire l’usage de la langue dans les situations ritualisées de communication. On ne peut, et il serait odieux de le faire, vouloir réglementer l’usage personnel de la langue, dans les communications entre individus. Il nous apparaît important de noter qu’une loi linguistique s’applique aux institutions et non aux individus en tant qu’individus[8].
Théoriquement, toutes les institutions d’une société sont susceptibles d’être touchées par une loi linguistique. En pratique, le choix dépend d’une foule de facteurs : la situation sociolinguistique de départ, l’état de l’opinion publique, la capacité terminologique d’une langue, la puissance législative du groupe en fonction de l’organisation juridique où il s’insère, les lois du marché économique, etc.
Au Québec, la Charte de la langue française touchait, au moment de son adoption, les domaines suivants;
la législation et la justice
l’administration publique et les organismes parapublics
le monde du travail (relation employeur-employé)
le monde du commerce et des affaires
le monde de l’enseignement
le monde des entreprises
la langue elle-même, du moins par le biais du pouvoir de standardisation et de normalisation, notamment en terminologie, accordé à l’Office de la langue française.
Comme on le voit, il s’agit d’une loi globalisante, qui règle l’usage du français et des autres langues, dont l’anglais, dans les principaux secteurs de l’activité sociale.
2.3. Le thème « compatibilité avec les autres lois »
Au moment de sa préparation, la loi linguistique, comme toute autre loi, ne doit pas entrer en conflit avec une autre loi du pays ou avec une convention internationale à laquelle adhère le pays.
Il n’y a là rien de particulier, c’est plutôt un simple rappel. Donnons quelques exemples.
Des conventions internationales existent dans des domaines comme les raisons sociales, les marques de commerce, l’étiquetage des produits de consommation courante, en particulier les aliments et drogues. Il faut donc en tenir compte au moment de la conception d’un article de la loi, à cet effet. Par exemple, on ne peut forcer une entreprise à changer de nom, puisque la convention internationale stipule qu’elle doit garder le nom sous lequel elle a été constituée conformément aux règles du pays où la chose s’est faite : on peut tout ou plus l’inviter à se constituer de nouveau dans le pays d’accueil et en profiter pour modifier son appellation. Autre exemple, les marques de commerce, au Canada, sont de juridiction fédérale par appropriation de champ : le Québec ne pouvait donc pas légiférer à cet effet, même si les marques de commerce sont un puissant instrument de diffusion d’une langue, ici l’anglais, notamment par le fait qu’on finit souvent par désigner la chose par la marque.
Autre exemple, interne cette fois : la toponymie. Au moment d’une loi linguistique, il est bon d’y intégrer les dispositions relatives aux noms de lieux, mais aussi de tenir compte des règles linguistiques particulières à la toponymie, en particulier l’intérêt que présentent les couches successives de toponymes pour l’histoire. Règle générale, l’adoption d’une législation linguistique est une excellente occasion de regrouper dans une même loi toutes les dispositions du code en matière de langue : par exemple, l’étiquetage des aliments relevait au Québec de l’autorité du ministère de l’Agriculture avant d’être intégré aux lois linguistiques.
Ce principe de la compatibilité peut jouer des tours, comme nous le verrons par la suite.
2.4. Le thème « stratégie d’application »
Une loi doit être applicable, donc réaliste, et appliquée, donc contenir les mécanismes mêmes de son application.
Trois préoccupations ont guidé le législateur québécois à cet égard : confier à des organismes le soin de faire appliquer la loi et leur accorder, en conséquence, l’autorité requise pour le faire et les moyens financiers de s’acquitter de leurs fonctions; pour certaines dispositions de la loi, tenir compte des situations de départ variables d’un cas à l’autre et du temps nécessaire pour arriver aux objectifs fixés par la loi; enfin, définir des sanctions à imposer aux contrevenants de manière à ce que la loi soit prise au sérieux.
Les principaux organismes créés par la Charte de la langue française sont :
un Office de la langue française « pour définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et terminologique et pour veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l’Administration et les entreprises. »
une Commission de surveillance, appelée maintenant Commission de protection de la langue française « pour traiter des questions se rapportant au défaut de respect » de la loi.
un Conseil de la langue française « pour conseiller le ministre sur la politique québécoise de la langue française et sur toute question relative à l’interprétation et à l’application » de la loi. Le Conseil doit particulièrement « surveiller l’évolution de la situation linguistique au Québec quant au statut de la langue française et à sa qualité ».
Certaines dispositions de la loi ne pouvaient pas être appliquées du jour au lendemain. La loi a donc prévu des échéances selon la difficulté de la tâche. Notamment, l’introduction du français comme langue de travail dans les entreprises se réalise par le biais d’un programme de francisation, négocié avec chaque entreprise, dont la réalisation est confiée à un comité de francisation composé de représentants de la partie patronale et de la partie syndicale sous la surveillance de l’Office de la langue française.
En cas d’infraction, si la Commission de protection de la langue française n’obtient pas du contrevenant qu’il respecte la loi, le procureur général intente les poursuites nécessaires. La loi fixe des amendes selon qu’il s’agit d’une personne physique, d’une personne morale ou d’une entreprise lorsqu’il s’agit du français, langue de travail.
Le drame de la voix législative est de s’écrire sous forme de loi, donc article par article, de fractionner une stratégie globale en une mosaïque de dispositions, avec comme conséquence une lecture éclatée et des débats d’interprétation de plus en plus byzantins. Ainsi, au fil du temps, se perdent de vue les grands objectifs collectifs au départ de la loi et s’effrite le sentiment de la légitimité de la loi et de chacun de ses articles. On revient ainsi à la voix sociale, comme la seule possibilité ou de reconfirmer les dispositions de la loi ou de définir l’orientation de ses modifications. La voix législative est vraiment une voix en dépendance de la voix sociale.
3. La voix juridique
La contestation devant les tribunaux d’un chapitre ou d’un article de la loi linguistique, ou d’un règlement découlant de la loi elle-même, met en relief le soin qu’il faut prendre lors de la rédaction d’une loi ou d’un règlement en vue d’en assurer la solidité devant les tribunaux. D’un autre point de vue, la répétition de jugements défavorables à la loi entraîne des conséquences d’ordre sociolinguistique importantes, qui peuvent modifier substantiellement les attitudes des citoyens à l’égard de l’ensemble de la loi et non des seuls articles touchés par le ou les jugements.
Nous illustrerons notre propos à partir du destin juridique de la Charte de la langue française du Québec, d’après l’excellente analyse qu’en a faite le Conseil de la langue française dans un avis au Ministre déposé en janvier dernier[9].
La Charte de la langue française, ou les règlements qui en découlent, ont fait l’objet de sept jugements devant les tribunaux, dont trois sont actuellement en appel. Les causes de ces procès ne sont pas de même nature : quatre relèvent de divergences quant à l’interprétation d’un article de la loi ou d’un règlement, deux ont comme point de départ la contestation de la constitutionnalité d’une disposition de la loi par rapport à la Constitution du Canada, enfin la dernière repose sur une éventuelle incompatibilité juridique entre la Charte de la langue française et la Charte québécoise des droits de la personne.
Résumons rapidement les cas d’interprétation :
mars 1984 (Cour d’appel, affaire Miriam) : un employeur n’est obligé d’utiliser le français dans ses communications que lorsqu’il s’adresse à l’ensemble de son personnel et non à chacun de ses employés.
avril 1984 (Cour supérieure, affaire McKenna) : la distribution des brochures bilingues dans un lieu public est permise.
mars 1982 (Cour supérieure, affaire Devine) : le Québec a le droit de prescrire l’usage exclusif du français dans l’affichage public. Cause en appel.
août 1984 (Cour d’appel, affaire Nancy Forget) : deux articles du règlement de l’Office de la langue française sur les tests linguistiques pour les professionnels sont déclarés invalides. Cause en appel.
Les causes relevant de la constitutionnalité de la Charte de la langue française par rapport à la Constitution du Canada sont plus significatives et d’une plus haute valeur symbolique. Il y en a deux, très différentes l’une de l’autre.
La première porte sur le chapitre de la « La langue de la législation et de la justice », chapitre III de la Charte de la langue française de 1977. Sous couvert de la capacité du Québec de modifier sa propre Constitution, ce chapitre stipulait que, dorénavant, les lois du Québec seraient publiées uniquement en français, avec version anglaise disponible, de même que les jugements des cours du Québec, avec traduction disponible également. Le Manitoba avait fait de même à la fin du XIXe siècle, mais sans assurer la version en français. La Cour Suprême du Canada a décidé en 1979 que ces articles étaient inconstitutionnels, puisqu’ils dérogeaient à l’article 133 de la Constitution du Canada selon lequel la langue française et la langue anglaise ont un statut égal au Québec en matière de législation et de justice et qu’en conséquence la législation au Québec doit être simultanément dans l’une et l’autre langue et que l’usage de l’une ou de l’autre langue doit être égal devant les tribunaux. La Cour Suprême a rendu un jugement du même esprit contre le Gouvernement du Manitoba, mais quatre-vingts ans après la suppression du français dans cette province, au moment où la minorité de la langue française est en voie de disparition par assimilation ou migration vers le Québec.
La seconde est beaucoup plus intéressante, parce qu’elle révèle la différence d’objectif entre le Canada et le Québec, le Canada se préoccupant d’une protection juridique des droits et minorités dans tout le Canada indépendamment de l’effet réel dans chaque province des dispositions juridiques ainsi prises au niveau fédéral, le Québec désirant que les minorités francophones du Canada aient dans les faits les mêmes droits que la minorité anglophone au Québec. Mais aussi, on verra ici par quel subterfuge juridique le Parti libéral de l’époque est parvenu à contrer la Charte de la langue française. Le point en litige est la délimitation des catégories d’enfants ayant le droit de fréquenter l’école anglaise. Le Gouvernement du Québec avait décidé de considérer ceux des Canadiens qui viennent s’installer au Québec de la même manière qu’un immigrant venant d’ailleurs, à moins qu’un accord, dit de réciprocité, ne soit signé entre la province de provenance des personnes et le Québec, garantissant l’accès à l’école française à la minorité anglophone au Québec. Aucune province n’a accepté un semblable accord.
L’objet du débat était le paragraphe a) de l’article 73 de la Charte, qui se lisait comme suit : « Par dérogation à l’article 72, peuvent recevoir l’enseignement en anglais, à la demande de leur père et de leur mère, a) les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec l’enseignement primaire en anglais. » Le complément circonstanciel « au Québec » avait pour effet d’obliger les parents anglophones des autres provinces du Canada à envoyer leurs enfants à l’école française lorsqu’ils émigraient au Québec. C’est ce qu’on a appelé par la suite « la clause Québec ».
Le paragraphe a) de l’article 73 était constitutionnel au moment de son adoption et l’est demeuré cinq ans. Entre-temps, le Gouvernement fédéral s’est porté à la défense des émigrants anglophones, sous couvert de la protection des droits des minorités anglophones et francophones du Canada, donc au nom d’une conception canadienne de la société. Les grandes lignes de la stratégie fédérale ont été les suivantes. Première étape, mise au point progressive de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés, dont le paragraphe no. 1 se lit comme suit :
Les citoyens canadiens : a) dont la première langue apprise et encore comprise est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province où ils résident, b) qui ont reçu leur instruction, au niveau primaire, en français ou en anglais au Canada et qui résident dans une province où la langue dans laquelle ils ont reçu cette instruction est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province ont, dans l’un ou l’autre cas, le droit d’y faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans cette langue.
Le paragraphe 3 a) stipule que ce droit « s’exerce partout dans la province où le nombre des enfants (...) est suffisant pour justifier à leur endroit la prestation, sur les fonds publics, de l’instruction dans la langue de la minorité. » Deuxième étape : mise au point de l’article 1 de la Charte canadienne des droits et libertés, qui se lit comme suit :
La Charte canadienne des droits et libertés garantit les droits et libertés qui y sont énoncés. Ils ne peuvent être restreints que par une règle de droit, dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d’une société libre et démocratique.
La référence à un projet de société est on ne peut plus explicite et il revenait au Québec de prouver que l’article 73 a) de sa Charte de la langue française était une restriction « raisonnable », « dans le cadre d’une société libre et démocratique ». Troisième étape : l’insertion de la Charte canadienne des droits et libertés dans la Constitution canadienne, dont l’article 52 stipule qu’elle est « la loi suprême du Canada; elle rend inopérantes les dispositions incompatibles de toute autre règle de droit. » Quatrième étape : accord des Provinces, sauf du Québec, sur les modalités du Rapatriement de la Constitution (5 novembre 1981) et vote de la Loi constitutionnelle du Canada le 2 décembre 1981, par le Parlement d’Ottawa malgré le refus réitéré du Québec d’y adhérer. La contestation de l’article 73 a) de la Charte de la langue française pouvait donc s’inscrire devant les tribunaux, en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés et en vertu de la Loi constitutionnelle du Canada. Tout était bien prêt. Le Juge a donc déclaré que l’article 73 a) était inconstitutionnel. En fait il aurait mieux valu, par respect pour l’Histoire, déclarer que l’article 73 a) était devenu inconstitutionnel de par la volonté expresse du Gouvernement fédéral.
Il s’agit vraiment ici d’un conflit entre deux conceptions de la société, deux conceptions des droits et devoirs de la majorité et des minorités. Cela est si vrai que le Juge n’a pas hésité à traiter la société québécoise de société totalitaire à cause de l’article 73 a), bien qu’il ait été voté par un parlement légitime d’une société que nous continuons à considérer comme libre et démocratique. Le Québec a ainsi perdu une part de son pouvoir de se définir en tant que société. Quant aux minorités francophones hors Québec, il faudra attendre qu’elles inscrivent leurs propres procès devant les tribunaux pour savoir si la nouvelle Charte canadienne des droits et libertés change quelque chose à leur sort actuel[10].
Enfin, dernier cas, la règle de l’affichage public uniquement en français, sauf dans certaines circonstances, définies par la loi, relatives aux institutions et aux activités culturelles ou économiques directement liées à la culture d’une minorité, est devant les tribunaux, en appel d’un jugement de la Cour supérieure du Québec. Alors que le législateur a considéré que l’affichage public était assimilable à une communication institutionnalisée, puisque le message est destiné à tout le monde indistinctement et que l’ensemble des affiches donne au Québec son image linguistique extérieure, le Juge a été d’avis que le fait d’afficher dans une langue était du domaine privé, assimilable donc à une communication individualisée, et relevait en conséquence du droit à la liberté d’expression, tel que garanti par la Charte québécoise des droits de la personne. Il a ainsi conclu que l’interdiction d’une autre langue que le français dans l’affichage allait à rencontre de la liberté d’expression. Le fond de la question est donc la définition même de l’affichage public. Chose certaine, le législateur québécois n’avait certainement pas l’intention d’entrer en conflit avec lui-même en faisant adopter l’une et l’autre Charte.
Tirons rapidement quelques conclusions.
Aucun des jugements rendus ne contredit le pouvoir du Québec à légiférer en matière de langue, ni ne conteste
l’existence ou l’affirmation des droits linguistiques fondamentaux des Québécois, c’est-à-dire le droit fondamental de communiquer en français, de s’exprimer en français, de travailler en français, d’être informé et servi en français, ou de recevoir de l’enseignement en français[11].
On pourrait donc penser que l’essentiel est sauf, ce qui est peut-être vrai du point de vue strictement législatif, mais ce qui est moins sûr du point de vue social. D’abord parce que ces jugements contredisent l’objectif global de la Charte de la langue française qui est de « faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires », selon le Préambule de la Charte. Ensuite, parce que l’effet répétitif des jugements défavorables à la Charte effrite la confiance des Québécois à l’égard de cette loi et amoindrit leur détermination à la défendre perpétuellement, la loi risquant d’être considérée comme le rocher de Sisyphe. Enfin, dans le cas de l’affichage public, la valeur symbolique de ces dispositions est telle qu’un retour à l’affichage bilingue, surtout dans la région de Montréal, est considéré par les Québécois comme l’échec complet de la politique linguistique, même si ce sentiment est contraire aux faits.
On comprend peut-être mieux, maintenant, pourquoi nous pensons qu’une politique linguistique est une sorte de mouvement social en variation continuelle.
La voix sociale de cette fugue, voix en ton majeur, détermine la forme et le contenu de la législation linguistique, mais aussi les modifie soit de par sa propre évolution, soit par rebondissement au choc des jugements successifs sur la psychologie collective. Elle est à la fois la garantie la plus sûre de l’existence et du contenu de la loi, mais aussi la source de son affaiblissement si, par malheur, elle cesse de s’y intéresser ou abandonne certains objectifs au fil des années.
La voix législative, en ton mineur, fournit une assise institutionnelle et juridique solide à la politique linguistique, qui agit à la fois comme élément d’une paix linguistique de plus en plus confortable à mesure que les attitudes lui deviennent favorables et comme force d’inertie à des mutations trop brusques et trop aléatoires de l’opinion publique et des intentions électoralistes des hommes politiques; mais en même temps, elle est entièrement entre les mains du Législateur qui peut la modifier quand bon lui semble et comme il l’entend, en harmonie plus ou moins heureuse avec la voix sociale; enfin, certains de ses articles sont annulés ou modifiés par les Tribunaux, en conformité avec la seule logique juridique, sans égard aux consensus de la voix sociale, du moins en principe.
La voix juridique, en contre-point de la voix sociale et de la voix législative, de par l’indépendance que lui confère la Constitution, en cas de procès, juge de l’interprétation de la loi ou de sa compatibilité à l’égard d’autres lois, ce qui peut remettre en marche, par ricochet, la procédure législative en vue de se conformer aux jugements ou en vue d’arrêter de nouvelles dispositions qui satisferaient aux vices juridiques constatés; mais aussi, de par l’Autorité dont elle jouit dans la société, la voix juridique peut influencer la voix sociale et modifier ainsi les consensus à la base de la législation linguistique.
La mise en forme d’une politique linguistique est donc un processus complexe et délicat. Le bilinguisme ou le multilinguisme des États rendent inévitable, d’une manière ou de l’autre, qu’on s’y engage. La seule chose que l’on puisse souhaiter, dans l’espoir du bonheur des peuples, c’est qu’on s’y engage avec d’autant de détermination que de prudence, dans un respect des minorités qui ne contredise pas les droits de la majorité, selon les caractéristiques juridiques et la situation sociolinguistique de chaque pays et de chaque région.
Notes
[1] Canada, Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Rapport préliminaire, 1965, 217 p.
Livre I, Les langues officielles, 1976, 230 p.;
Livre II, L’éducation, 1968, 379 p.;
Livre III, Le monde du travail, 1969, 646 p.;
Livre IV, L’apport culturel des autres groupes-ethniques, 1969, 390 p. Ottawa, Éditeur officiel.
[2] Québec, Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec,
Tome 1, La langue du travail, 379 p.;
Tome 2, Les droits linguistiques, 474 p.;
Tome 3, Les groupes ethniques, 570 p., Québec, Éditeur officiel, 1972.
[3] Voir, par exemple : M. AMYOT, La situation démolinguistique au Québec et la Charte de la langue française. Québec, Conseil de la langue, 1980; G. CALDWELL, Anglo-Québec : Demographic realities and options for the future, dans R. BOURHIS, Conflict and Language planning in Québec, Clevedon, Multilingual Matters, 1984; C. CASTONGUAY, Les transferts linguistiques au foyer. Recherches sociographiques, 17, 1976; H. CHARBONNEAU et R. MAHEU, Les aspects démographiques de la question linguistique, Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec. Synthèse S-3, Québec, Éditeur officiel, 1973.
[4] Michel PLOURDE, Bilan de l’application des politiques linguistiques des années ’70 au Québec, dans Congrès Langue et Société au Québec, tome 1, Les activités socio-économiques et le français au Québec, Québec, Éditeur officiel, 1984.
[5] Édith BÉDARD et Daniel MONNIER, Conscience linguistique des jeunes québécois, tome I, Influences de l’environnement linguistique chez les élèves francophones de niveau secondaire IV et V, Québec, Éditeur officiel, 164 p.
[6] Nadia ASSIMOPOULOS et Michel LAFERRIÈRE, Législation et perceptions ethniques, étude du contenu de la presse anglaise de Montréal au vote de la loi 101, Québec, Éditeur officiel, 1980, 94 p.
[7]Charte de la langue française du Québec. L.Q., 1977, c. 5, Québec, Éditeur officiel.
[8] Jean-Claude CORBEIL, L’aménagement linguistique du Québec. Montréal, Guérin, 1980, 154 p.
[9] Conseil de la langue française, Avis du Conseil de la langue française au Ministre responsable de l’application de la Charte de la langue française, Monsieur Gérald GODIN, sur la situation linguistique actuelle, Québec, Conseil de la langue française, 1985, 47 p.
[10] Voir J.C. CORBEIL, L’aménagement linguistique du Québec, cinq ans après l’adoption de la Charte de la langue française, dans Congrès Langue et Société au Québec, tome II, Le statut culturel du français au Québec, Québec, Éditeur officiel, 1984.
[11] Avis du Conseil de la langue française, o.c., p. 4.
Le régionalisme lexical : un cas privilégié de variation linguistique
Il m’apparaît nécessaire, en guise de note préliminaire à cet exposé, d’indiquer rapidement les aires linguistiques que j’ai observées et dont la connaissance inspire les considérations soumises ici à votre attention.
En premier lieu, et bien évidemment, l’aire linguistique québécoise et canadienne : d’abord, du point de vue de l’enseignement du français, langue maternelle, pendant sept ou huit années de carrière consacrées à la formation du personnel de l’enseignement primaire et secondaire; ensuite, comme linguiste considérant les choses dans le cadre strict du structuralisme, puis de la sociolinguistique; enfin, comme directeur de l’Office de la langue française, donc du point de vue de l’aménagement linguistique.
Ensuite, l’aire africaine : d’abord, en ce qui concerne l’usage du français dans les divers pays de cet immense continent, grâce surtout aux travaux qui ont permis la préparation et la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, ouvrage d’une grande importance tant théorique que méthodologique et qui sort la notion de régionalisme du strict cadre des relations du français central avec ses variations régionales ou avec l’anglais, donc de la perspective qui est en général la nôtre; mais l’aire africaine m’a aussi fait déboucher sur la variation des langues africaines elles-mêmes, y compris lexicale, mais cette fois-ci, dans l’optique de l’établissement d’une langue standard, donc en amont de la situation sociolinguistique des langues européennes (Corbeil 1984b, p. 60-68).
Enfin, l’aire arabophone, qui présente d’importantes analogies avec le cas du français, en ce que la langue arabe possède d’une part un standard bien établi (l’arabe classique), décrit par la tradition grammairienne, illustré par une littérature, cristallisé dans un texte religieux, le Coran, ce qui introduit une dimension sacrée dans le débat linguistique, mais langue qui possède aussi, d’autre part, des dialectes relativement éloignés de l’arabe classique, mais qui sont les véritables langues maternelles des locuteurs arabes, d’où une sorte de diglossie arabe classique/arabe dialectal fort mal analysée jusqu’à maintenant. De plus, le lexique de la langue arabe étant aujourd’hui déficitaire, surtout dans les vocabulaires de spécialités, beaucoup de lexicologues et terminologues arabes sont d’avis qu’on pourrait puiser dans la tradition et la créativité dialectales beaucoup de termes aptes à désigner des notions nouvelles. Nous retrouvons ici le problème de la relation entre langue centrale et langue régionale, mais cette fois sous l’angle de la contribution des lexiques régionaux au développement du lexique général de la langue.
Pour ma part, je tire de ce cheminement deux conclusions : la variation linguistique est un phénomène universel et continu; la variation lexicale, donc ce que nous avons appelé jusqu’ici les régionalismes, n’est qu’un cas particulier de variation linguistique. Il m’apparaît également que l’une des tâches les plus importantes pour la linguistique d’aujourd’hui est l’élaboration d’une théorie et d’une méthodologie de la variation linguistique, applicable non seulement aux langues standardisées, mais aussi aux langues en cours de standardisation, donc en s’éloignant de l’eurocentrisme qui caractérise actuellement la linguistique.
Il y a donc trois aspects principaux au sujet qui nous occupe ici : un aspect didactique, en considérant le rôle du dictionnaire comme instrument de référence dans l’enseignement de la langue maternelle et de la langue seconde; un aspect guide de l’usage pour l’emploi de la langue dans les communications institutionnalisées; enfin, un aspect stratégie de communication si l’on se place du point de vue de l’insertion des usages québécois dans l’ensemble de la communauté de langue française.
Ceci étant dit, jetons un coup d’œil, aussi rapide que critique, sur ce syntagme binotionnel régionalisme lexical, ce qui nous amènera à partager nos propos entre la notion de français régional et l’aspect lexical du français régional, donc la forme que devrait prendre un éventuel dictionnaire du français au Québec et, conséquemment, la méthodologie à suivre pour l’élaborer.
La langue est d’abord un comportement, c’est-à-dire un geste de communication entre personnes appartenant à une communauté linguistique, dont la taille peut varier considérablement soit d’après la mobilité de chaque individu, soit d’après la dispersion d’une même langue dans un espace plus ou moins grand, selon que l’observateur considère le locuteur ou le système linguistique.
Si l’on se place du point de vue de la communauté linguistique, c’est-à-dire du sociolecte, et non du point de vue de l’individu, donc de l’idiolecte, il apparaît que les comportements linguistiques sont soumis à une double dynamique, la variation et la régulation (Corbeil 1983, p. 281-303).
La variation provient de ce que chaque groupe de la société se caractérise par un usage particulier du code linguistique commun, dont l’écart par rapport à ce code peut être plus ou moins considérable et affecter l’une ou l’autre, ou la totalité des composantes du système linguistique, phonologie (donc prononciation et intonation), morphologie, syntaxe, sémantique (donc lexique). Deux observations, en relation avec notre propos, s’imposent ici. En se construisant, le structuralisme, puis ensuite la linguistique transformationnelle, ont éliminé de la notion de pertinence les phénomènes linguistiques qui ne modifiaient pas le contenu sémantique du message, donc tous les éléments liés à la variation sociale (Corbeil 1984a, p. 37). En conséquence, les linguistes ont peu réfléchi à la pertinence sociale des faits linguistiques; les notions les plus stimulantes sur ce point nous ont été fournies par des philosophes, par exemple la distinction entre expression et communication chez Gusdorf (Gusdorf 1952), par des anthropologues, par exemple la notion de modèle de comportement chez Linton (Linton 1959) ou par des sociologues, par exemple Bourdieu avec ses travaux sur la reproduction (Bourdieu 1964 et 1970) ou sur le marché linguistique (Bourdieu 1982). A contrario, l’analyse des fonctions linguistiques chez les linguistes, par exemple celle de Jakobson (1963), qui continue à être citée parce que c’est la seule connue, est strictement tributaire du circuit de la communication. Nous lui en avons substitué une autre, davantage sociolinguistique, (Corbeil 1980a, p. 75), où nous introduisons la notion de fonction intégrative, qui permet de prendre en compte le phénomène d’appartenance à une communauté linguistique, ou son contraire, le rejet, et qui peut expliquer le processus de modélisation du comportement linguistique de chaque locuteur.
Ainsi en arrive-t-on à la régulation linguistique, que nous avons définie comme « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un infragroupe donné sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes » (Corbeil 1983, p. 283). Ce qui suppose qu’au sein du groupe, ou de chaque sous-groupe, un consensus s’est établi sur le modèle linguistique à suivre et que ce modèle est illustré soit oralement, par des locuteurs prestigieux (ceci est particulièrement important dans les communautés à tradition orale, exclusive ou dominante), soit graphiquement, par la littérature, mais aussi et peut-être surtout par les journaux. Il n’est pas nécessaire que ce modèle soit décrit pour qu’il fonctionne, mais on note que l’appareil de description joue un rôle normatif important lorsqu’il existe, surtout les grammaires et les dictionnaires. Selon la taille de la communauté linguistique, il existe plusieurs modèles linguistiques distribués dans deux directions, vers les groupes les plus petits (par exemple le français populaire de Montréal) ou vers les groupes les plus grands (par exemple le français dit international), ce qui nous amène à nommer norme le modèle linguistique dominant au sein de la communauté linguistique d’appartenance, infranorme le modèle linguistique de chaque groupe particulier et supranorme le modèle linguistique de la communauté linguistique dispersée. Cette multiplicité des modèles linguistiques crée un marché linguistique (Bourdieu 1982) où chaque comportement prend sa valeur, son prix; mais elle entraîne aussi un phénomène de concurrence sociolinguistique, dont nous avons ramené à quatre les principes dynamiques de fonctionnement : le principe de convergence, le principe de dominance, le principe de persistance et le principe de cohérence (Corbeil 1983, p. 296 et suiv.).
Dans la perception de cette dynamique, l’aspect lexical, le mot, joue un rôle de premier plan, pour au moins trois types de motifs d’ordre différent, mais d’égale importance. Le lexique, tout comme la prononciation mais à un degré moindre, est un aspect externe du système linguistique, donc facilement repérable par les « étrangers », entendus ici comme étant ceux qui ne sont pas de la même communauté linguistique que le locuteur. Le mot est donc l’un des éléments qui sert de repère à la délimitation des zones de variation d’usages linguistiques et, en conséquence, à la classification des locuteurs dans l’une ou l’autre zone ainsi délimitée. Nous pensons que ceci se vérifie surtout du mot en tant que réalité sonore ou écrite (signifiant) et plus difficilement de l’aspect sémantique du mot (signifié), qui est du domaine implicite de la langue, donc moins facilement repérable de prime abord. Autrement dit, autant il est facile de repérer un mot propre à un groupe ou à un sous-groupe (débarbouillette et bobette, par exemple, ou boubou et couscous), autant il est difficile de déterminer si les mots ont réellement la même signification et la même connotation chez deux locuteurs de deux communautés différentes (torrent, ambassade, hirondelle, par exemple, mots en apparence inoffensifs, mais à sens différents, le premier entre le Québec et Paris, les deux derniers entre l’Afrique et l’Europe-Amérique). Il faudra tirer les conséquences méthodologiques de ce fait plus tard. D’autre part, la divergence des mots et des sens attribués aux mêmes mots complique ou perturbe la communication entre locuteurs de groupes différents. À l’intérieur d’une même communauté linguistique et, a fortiori, d’une communauté à une autre, la tendance à réduire ces divergences est directement proportionnelle à la fréquence des communications entre des locuteurs appartenant à des sous-groupes ou à des groupes différents. Ceci est l’une des causes principales du phénomène de la régulation linguistique, ici lexicale, et de l’uniformisation ou de la normalisation des vocabulaires de spécialités. Enfin, d’un point de vue complètement différent, on note que le vocabulaire, à cause même de son caractère explicite, sert de marqueur d’appartenance à une communauté linguistique particulière, de moyen d’affirmation face aux autres de sa propre identité culturelle (Corbeil 1984c) et, à la limite, d’instrument de lutte politique et idéologique, si l’on se rappelle, par exemple, l’emploi par des écrivains québécois du français populaire urbain comme moyen de faire prendre conscience de l’aliénation culturelle et économique de la nation québécoise, ou la tentative de créer un nouveau vocabulaire des institutions lors de la Révolution française, expérience reprise de nos jours par certains gouvernements africains. Nous sommes ici sur le terrain strictement sociologique, avec fortes retombées en lexicographie.
On comprend alors mieux l’engouement de presque tous les locuteurs d’une même langue pour cet aspect particulier de la variation linguistique et la fascination que le lexique exerce chez tous ceux qui s’intéressent à l’observation et à la description des faits linguistiques. Nous dirions d’ailleurs la même chose de la phonétique et de la phonologie. D’autre part, ce type d’étude est à la fois fragile, pour le linguiste lui-même et, à plus forte raison, pour l’amateur, mais en même temps absolument nécessaire.
L’étude est fragile si l’on prend comme point de départ la notion de français régional et la méthodologie des ismes qui en découle, comme on le fait le plus souvent. J’ai tenté récemment (Corbeil 1984a) d’expliquer pourquoi. Sans reprendre toute cette analyse ici, résumons-la tout au moins en quelques traits. 11 est difficile d’arriver à une définition de la notion de français régional qui résiste à une analyse critique attentive, autant pour la délimitation de l’espace ainsi circonscrit que pour le choix des critères permettant d’inclure ou d’exclure ce qui lui est propre : force nous est de constater que cette notion n’est utile qu’à la condition qu’on n’y regarde pas de trop près, un peu comme nous le faisons de l’usage du mot mot, en sachant très bien qu’il est aussi flou que commode. Du point de vue méthodologique, le point de départ français régional nous fait déboucher sur la comparaison français standard/français régional, dont les deux termes sont imprécis, le français standard étant, lui aussi, une zone délimitée arbitrairement, surtout sur la base du français des locuteurs instruits des agglomérations urbaines de France, notamment Paris; pour comparer, il faut des données comparables et je ne crois pas que nous disposions aujourd’hui de tous les renseignements nécessaires pour comparer un à un les faits de lexique en usage dans les diverses communautés linguistiques faisant usage de la langue française. L’expérience de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire est une excellente démonstration de cette impossibilité. Enfin, la méthodologie des ismes repose sur la capacité de l’observateur à identifier tout ce qui est susceptible de varier, ce qui n’est évidemment pas possible : nous faisons face à un nouvel arbitraire, celui du choix des éléments soumis à l’analyse. Enfin, cette méthodologie ne peut déboucher que sur la mise en relief des différences, avec comme conséquence l’hypertrophie de l’esprit de clocher au détriment de l’esprit de solidarité, ce qui caractérise et dessert déjà assez ce qu’il est convenu d’appeler la francophonie et, en particulier, les relations France-Québec.
Mais en même temps, cette étude est nécessaire, je dirais même indispensable. La raison essentielle, dont tout le reste découle, m’apparaît être la définition et l’illustration de la norme lexicale reconnue par la communauté linguistique d’appartenance, norme qui ne peut être celle d’une autre communauté, pour la raison fondamentale que la légitimité linguistique ne peut provenir que de la communauté elle-même, et parce que c’est le seul moyen d’intégrer au lexique, avec leur valeur exacte, tous les éléments de la culture de la communauté. La description du lexique doit alors être globale et inclure tous les mots en usage dans la communauté, avec tous leurs sens et indication de leur valeur sociolinguistique. Découlent de cette première raison deux autres motifs qu’il vaut la peine d’évoquer : d’une part, le besoin d’une norme lexicale pour l’usage de la langue dans les communications institutionnalisées (en son absence actuelle, c’est ce qui explique que la Charte de la langue française donne à l’Office de la langue française un pouvoir de normalisation, pour éviter que des contestations juridiques se fondent sur l’usage parisien au détriment de l’usage québécois, par exemple pour l’interprétation du texte d’un contrat ou la désignation des produits de consommation); d’autre part, pour étayer le sentiment de sécurité linguistique des locuteurs québécois, surtout lorsqu’ils font face à des choix linguistiques et qu’ils cherchent sur quoi les fonder (Corbeil 1980b).
Sur quelles conclusions débouche-t-on lorsqu’on regarde les choses de la manière dont je l’ai fait précédemment? Voici celles que je vous propose.
Il me semble devenu nécessaire aujourd’hui, pour le plus grand profit de la communauté francophone globale, de redéfinir la notion de langue française commune pour la bien distinguer d’une part de la norme linguistique de la communauté de France (le français français), d’autre part du français décrit qui tend à se confondre avec cette norme. Le français commun devrait se définir comme tout et uniquement tout ce qui est commun aux locuteurs du français, indépendamment de la prédominance d’un usage sur tous les autres. Nous n’avons aucune idée de ce qu’est ce français commun, mais son existence est certaine de par le fait de l’intercompréhension des locuteurs francophones. Son affirmation claire aurait au moins l’avantage de remettre tous les faits dans la bonne perspective sociolinguistique, celle de la variation comme règle générale, avec l’économie du marché linguistique comme conséquence.
Deuxième conclusion : il me semble qu’il nous faut abandonner le concept de français régional et la méthodologie de la comparaison qui en découle. Notre objectif doit être de décrire le français au Québec, exactement comme si nous étions la seule communauté linguistique de langue française qui existât, c’est-à-dire en y incluant tous les mots en usage, dont il faudrait faire soigneusement l’inventaire des sens et déterminer les connotations, en prenant comme norme l’usage légitime québécois. La comparaison avec la France et les autres communautés ne peut venir qu’après cet effort de description de notre propre usage. Les travaux en cours permettront de disposer de matériaux pour une telle entreprise.
Enfin, du point de vue de la communauté francophone globale, il faut travailler à discréditer l’idéologie d’une seule norme du français en faveur d’une vision réaliste des choses, qui est celle de l’existence de plusieurs normes légitimes de l’usage du français, avec, en corollaire, l’acceptation de la variation linguistique et une stratégie de communication neutralisant les variantes quand la situation de communication l’exige.
Bibliographie
BOURDIEU, P. et J.-Cl. PASSERON (1964), Les héritiers, Paris, Éditions de Minuit, 183 p.
BOURDIEU, P. (1970), La reproduction, éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Éditions de Minuit, 220 p.
BOURDIEU, P. (1982), Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 244 p.
CORBEIL, J.-Cl. (1980a), L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, 154 p.
CORBEIL, J.-Cl. (1980b), « Les choix linguistiques », dans Actes du colloque “La qualité de la langue... après la Loi 101” (Québec, 30 septembre-3 octobre 1979), Québec, Conseil de la langue française, p. 46-52.
CORBEIL, J.-Cl. (1983), « Éléments d’une théorie de la régulation linguistique », dans La norme linguistique, textes présentés par É. Bédard et J. Maurais, Québec-Paris, Conseil de la langue française-Le Robert, p. 281-303.
CORBEIL, J.-Cl. (1984a), « Le “français régional” en question », dans Cahiers de l’Institut de linguistique de Louvain t. 9, 3-4 (Langues et cultures, mélanges offerts à Willy Bal), Louvain-la-Neuve, Cabay, p. 31-44.
CORBEIL, J.-Cl. (1984b), « Réflexion sur la relation entre variation linguistique et langue standard », dans Études créoles, vol. VII, n° 1-2, p. 60-67.
CORBEIL, J.-Cl. (1984c), « Aménagement linguistique et développement », dans Guy RONDEAU, Introduction à la terminologie, Chicoutimi, Gaétan Morin, p. XV-XXXIV.
GUSDORF, G. (1952), La parole, Paris, P.U.F., 126 p.
Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (1983), Montréal-Paris, AUPELF-A.C.C.T., LIII + 551 p. (les lettres A-B, C-F et G-O ont paru en fascicules en 1980, 1981 et 1982).
JACOBSON, R. (1963), Essai de linguistique générale, Paris, Éditions de Minuit, 260 p.
LINTON, R. (1959), Les fondements culturels de la personnalité, Paris, Dunod, 125 p.
Discussion
Lionel Boisvert, Université Laval : Je suis bien conscient que nous sommes ici dans une situation formelle de discours, mais en vous écoutant — et je suis certain qu’on arriverait à la même conclusion après les interventions de l’ensemble des conférenciers québécois — je me disais que l’usage que vous pratiquez pourrait être à peu près adéquatement décrit par les dictionnaires et les grammaires « île-de-franciens » ou du français standard actuel. Alors, est-ce que cela reviendrait à dire que, dans une situation formelle de discours comme celle qui est la nôtre ici, ou au fur et à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie des usages, même québécois, on ne tendrait pas à se rapprocher des usages décrits par les dictionnaires du français standard et, par voie de conséquence, est-ce que cela ne donnerait pas un semblant de légitimité à une démarche différentielle si, à partir d’un certain niveau, les usages québécois se confondent pour l’essentiel avec l’usage du français dit standard?
D’autre part, je suis tout aussi conscient qu’on peut hiérarchiser les usages québécois de façon interne. Je me demande cependant s’il serait raisonnable de penser qu’au niveau de ce qu’on appelle la supranorme tous les usages peuvent peser d’un poids égal. Est-ce que sur le marché ou la bourse aux usages, l’usage de la communauté la plus forte démographiquement, politiquement, économiquement, etc., ne sera pas toujours un peu plus égal que les autres et, finalement, ne jouira-t-il pas toujours d’un statut particulier qui fera qu’il sera toujours vu comme un point de référence pour l’ensemble de la communauté linguistique? Ce que vous appelez l’idéologie de la comparaison, que l’on rejette par la porte d’en avant, ne reviendra-t-il pas toujours par la porte d’en arrière?
Jean-Claude. Corbeil : Dans la première partie de la question, je pense qu’il serait utile de faire un commentaire d’ordre quantitatif, en ce sens que je ne pense pas qu’il y ait un très grand nombre d’éléments qui soient véritablement différents entre la communauté francophone du Québec et la communauté francophone européenne. Et je pense que cet aspect quantitatif est justement celui qu’il faut mettre en relief, parce que, si l’on prend une technique de type comparatif, on finira par faire oublier que la plus grande partie des éléments sont des éléments en commun et on finira par penser que la quantité ou l’importance des différences est plus grande qu’elle ne l’est en réalité. En fait, on peut essayer théoriquement de se faire une idée de la marge; mais, lorsqu’on écoute les discours des francophones parlant entre eux des autres, on se rend compte qu’ils sont toujours en train de mettre en relief l’importance de la différence et qu’en définitive c’est une sorte de sport national francophone que de dire : « Vous ne parlez pas comme moi et voici la preuve de ce que j’affirme. » J’aimerais y substituer une autre manière de voir les choses qui est celle d’une description complète de chacun des usages liés à des communautés linguistiques qui intégrera la totalité des faits linguistiques eux-mêmes, y compris les éléments divergents, de manière à ce qu’on ait une très bonne idée à la fois de ce qui est commun et de ce qui est différent. Ce que je crains dans la technique de la comparaison, c’est, d’une part, son effet psychologique qui consiste à mettre en relief la divergence et, d’autre part, cette espèce de danger que l’on court d’une description qui sera partielle, en ce sens qu’pourvu qu’on puisse observer les faits, on peut les décrire, mais je ne sais pas jusqu’à quel point on sera capable d’observer toutes les variations sémantiques de tous les mots du français que nous pensons avoir en commun. C’est l’exemple de torrent : est-ce que vraiment le mot torrent a le même sens pour un Québécois et pour un Français de Paris? En tout cas, d’après les conversations entendues par hasard en promenade, on a l’impression qu’il y a des divergences de sens, peu importantes, mais qui existent.
D’autre part, il est sûr et certain que l’usage légitime québécois a tendance actuellement à se coller ou à se regrouper ou à s’apparenter à l’usage légitime français. Mais ceci n’empêche pas le fait qu’il y a toute une série de phénomènes qui sont différents; à preuve, c’est que partout où je vais, on me dit : vous êtes Québécois. Et malgré le fait que vous pensiez que je parle vraiment d’une manière neutre, je puis vous dire par mon expérience quotidienne que partout on me repère comme un Québécois. Il y a donc quelque chose dans ma manière de parler qui fait que les gens disent : « Ça, c’est un Québécois. » Et au fond, nous avons des stratégies de neutralisation des variations. Lorsque je suis dans une situation formelle de communication, comme aujourd’hui, ou lorsque le hasard m’emmène dans un pays autre que le Québec, j’ai d’instinct la stratégie de neutraliser mes variantes et j’essaie de trouver des compromis autour de mots que, je pense, tout le monde comprend de la même manière que moi. Je dois me gourer de temps en temps, parce qu’il y a des bruits dans la conversation et qu’il y a des choses que les gens ne comprennent pas, parce que le mot que j’ai choisi n’était pas celui que je pensais qu’ils connaissaient. Il faut alors que j’en choisisse un autre. Donc je suis convaincu qu’il y a vraiment un ensemble de faits qui sont proprement québécois et que ce n’est pas avec la technique de la comparaison qu’on va pouvoir faire l’inventaire de la totalité de ces phénomènes-là. Et ce qui m’intéresse, c’est l’inventaire global du français québécois. Je sais bien qu’en procédant par comparaison on va ramasser beaucoup d’éléments qui nous permettront par la suite de faire le dictionnaire global. Et ce n’est donc pas, et loin de là, du temps perdu que de procéder à cette expérience et à ces travaux, bien au contraire. Mais, d’un autre côté, il faudra bien qu’un jour on fasse le vrai dictionnaire du français québécois, incluant la totalité des mots, des sens, des connotations, et qui soit conforme à ce que les Québécois veulent considérer comme étant leur norme à eux. Moi, je suis sûr que, dans un dictionnaire du français québécois, on serait obligé de mettre le mot fun et on ne pourrait pas en faire l’économie, mais on le ferait probablement suivre d’une mention quelconque du type populaire, familier, que sais-je? Tandis que, si je suis dans une perspective presque de rapprochement lexical avec la communauté francophone internationale, je vais éliminer le mot fun. Je vais le dire, lorsque je parlerai avec des gens d’autres pays avec qui je m’entends bien et avec qui je peux me permettre ce type de « laxisme » lexical. Je suis très préoccupé par le fait que la communauté francophone a comme un mauvais respect d’elle-même qui la pousse à se fragmenter par plaisir et c’est contre ce phénomène-là qu’il serait nécessaire de trouver le moyen de réagir en tant que spécialistes. Les anglophones ont développé une stratégie de la variation linguistique qui leur permet à la fois d’être extrêmement solidaires les uns les autres, et à la fois très tolérants à l’égard de leurs propres variations. Ils n’en font pas tout un plat : ils savent qu’ils sont anglophones, ils se respectent dans leurs différences et c’est très rare qu’on les voit s’agacer les uns les autres au nom de leurs différences d’accent. Nous, c’est l’inverse : il y a quasiment des messages qui ne passent pas, parce que les gens se bloquent les oreilles psychologiquement et disent : « Ça, c’est un étranger. » La communauté francophone se fragmente par ce jeu qui en est un au départ et qui, en fin de compte, si on l’analyse attentivement, est une procédure de rejet des étrangers à l’intérieur de la communauté francophone; en fait, je pense que nous sommes plus spontanément xénophobes que la communauté anglophone.
Claude Poirier, Université Laval : J’aurai l’occasion de revenir lors de mon exposé sur plusieurs points, notamment sur ce que vous appelez la technique de la comparaison. Un premier élément de réponse est le fait suivant : que vous fassiez un dictionnaire complet de la langue, le résultat en un sens sera le même si l’on veut absolument le voir de la même façon. On pourra toujours dire en France : voilà, vous avez votre dictionnaire maintenant, vous avez votre langue à vous! Et je pense que c’est un aspect dont on a fait état dans bien des travaux. Donc, je ne retiens pas ceci comme un argument en faveur d’un dictionnaire complet. Je voudrais encore signaler deux choses. Tout d’abord, votre approche est strictement théorique; il n’y a aucune considération pratique dans ce que vous avez développé. Vous partez de la théorie et, sur ce point, tout le monde est d’accord pour dire qu’un dictionnaire complet est nécessaire, qu’il faut étudier les structures lexicales, voir les rapports entre les mots, etc. Il n’y a pas de problème de ce côté à mon avis. Le problème est de savoir comment on le fait. Nous, et bien d’autres, avons une approche pragmatique : nous nous disons qu’on ne peut pas tout faire en même temps, qu’il faut bien commencer quelque part, mais en même temps s’assurer que la méthode que nous pratiquons n’empêche pas l’autre et y conduit même le plus rapidement possible.
Jean-Claude Corbeil : On aurait pu commencer par faire un dictionnaire global du français québécois, sauf qu’au moment où un certain nombre de travaux se sont mis en cours on n’était pas arrivé probablement, psychologiquement, à une notion de sécurité linguistique suffisante pour être capable d’entreprendre le dictionnaire du français québécois global. Et c’est pour cela! On a commencé par le dictionnaire contrastif parce qu’à l’époque où les travaux se sont mis en marche, c’était le type de travail et la manière de faire les choses qui prévalaient à ce moment-là. Or, nous en sommes maintenant arrivés à un moment où l’on voit très bien les limites de ce type de technique et, d’un autre côté, nous savons qu’il nous est possible aujourd’hui, psychologiquement, matériellement et intellectuellement, d’entreprendre un dictionnaire du français québécois absolument global. La méthode lexicographique est parfaitement bien connue; nous pourrions facilement avoir toutes les ressources intellectuelles pour le faire, sauf que nous n’avons pas commencé par ça, mais par autre chose.
Les terminologies devant Babel
Beaucoup d’observateurs s’intéressent aujourd’hui au développement des terminologies, plusieurs s’en inquiètent même, en y observant la pénétration d’emprunts à l’anglais américain de plus en plus nombreux. La tentation est grande de ramener le malaise terminologique de la langue française à une simple et seule affaire d’anglicisation. Sans vouloir en nier l’importance, je crois cependant que les raisons du malaise sont plus diversifiées et qu’elles gravitent autour du processus même de la régulation terminologique, dont les conditions historiques de fonctionnement se sont totalement modifiées depuis disons la dernière guerre mondiale, même si on devrait en faire remonter les causes profondes jusqu’à l’époque de Madame Curie, au moment où la France tourne le dos à l’évolution des sciences et, ensuite, se désintéresse des technologies.
La question pourrait se poser ainsi : que s’est-il produit dans le développement des sciences, des technologies et des techniques qui fait qu’aujourd’hui le développement des vocabulaires de spécialités se déroule dans des conditions nouvelles et crée problème? En d’autres termes, quels sont les facteurs nouveaux qui influent de nos jours sur le développement des terminologies?
Pour ma part, j’identifie quatre facteurs distincts, que je soumets à votre attention : premièrement, l’augmentation et la fragmentation des spécialités, deuxièmement, la diversification professionnelle des utilisateurs de la même terminologie, troisièmement, la dispersion des centres de création des terminologies au sein de la même langue, ici le français, enfin, quatrièmement, le poids nouveau de la langue anglaise, surtout américaine, dans les domaines de pointe. Les trois premiers facteurs déterminent une dynamique de concurrence terminologique qui est interne à toute langue de grande dispersion, géographique ou professionnelle, et qui peut ainsi s’observer aussi bien en français qu’en anglais, en arabe ou en espagnol, pour ne citer que des langues dont je connais un peu la problématique. Le dernier facteur est propre à notre époque, mais pas à la langue française, puisque toutes les langues subissent aujourd’hui la pression de la langue anglaise à la fois dans l’activité scientifique et dans le commerce international.
Ayant peu de temps à ma disposition, je ne pourrai que rapidement esquisser la nature de chaque facteur.
L’augmentation du nombre des spécialités et la fragmentation de chaque spécialité en spécialités plus fines sont certainement la marque la plus évidente de notre époque. On prétend même que le phénomène ira s’accroissant dans l’avenir immédiat. Sur le plan terminologique, l’augmentation et la fragmentation des spécialités entraînent des conséquences importantes.
Le nombre des notions a augmenté considérablement, de façon presque exponentielle, entraînant automatiquement l’augmentation des termes. Le spécialiste lui-même a du mal à connaître la terminologie de sa spécialité, ou à être parfaitement sûr de ce qu’un terme de sa spécialité désigne, parce qu’aucun spécialiste n’est aujourd’hui parfaitement au fait des développements récents de sa propre spécialité. Des domaines naguère aussi bien structurés et cohérents que la médecine, la chimie ou la physique sont aujourd’hui complètement éclatés, éclatés en spécialités plus étroites, en technologies de recherche diversifiées et très fortement nouvelles par rapport aux procédures d’investigation anciennes, c’est-à-dire d’il y a vingt ans, éclatés également et conséquemment en sous-vocabulaires de spécialité.
Il s’ensuit une modification profonde de la structure même des terminologies, dans deux directions, en apparence divergentes : d’une part, tendance à la surspécialisation des notions et des termes, encouragée par les conditions actuelles de la concurrence professionnelle qui favorisent l’individualisme au détriment de la concertation; d’autre part, apparition de supernotions, au point de croisement des hyperspécialités et des écoles de pensée.Autrefois, les terminologies spécialisées constituaient des ensembles hiérarchisés où chaque terme avait un sens de par sa place dans la structure. Même si cette vision des choses est encore la plus répandue de nos jours, je crois que nous serons contraints de la modifier pour y insérer des points de bifurcation notionnelle entre les diverses spécialités et les diverses écoles de chercheurs. En somme, je pense que la structure d’une terminologie ressemble de plus en plus à celle d’un système phonologique, avec archinotions, notions et allonotions, c’est-à-dire un noyau notionnel virtuel, une notion de base et une notion circonstancielle correspondant soit aux spécialités, soit aux écoles de spécialistes, soit aux circonstances d’utilisation des termes, à la limite à chaque spécialiste pris individuellement.
Deuxième facteur d’influence sur le développement des terminologies : la diversification professionnelle des utilisateurs de la même terminologie. J’entends par là le fait qu’aujourd’hui, l’usage d’une terminologie spécialisée, et même très spécialisée, n’est plus réservé aux seuls spécialistes de la discipline. Peut-être n’est-ce pas nouveau, mais l’ampleur actuelle du phénomène l’est certainement, de même que le caractère professionnel de l’usage d’une terminologie spécialisée par des non spécialistes. Cela provient d’une part, des modes de communication internationale, d’autre part, de la pénétration des spécialités et des produits qui en découlent dans la vie quotidienne.
Qui est susceptible aujourd’hui d’utiliser une terminologie spécialisée? Certainement, le traducteur ou l’interprète, lorsqu’il s’agit de passer d’une langue à l’autre, ce qui devient de plus en plus fréquent, dans un nombre de plus en plus grand de langues, de plus en plus éloignées les unes des autres. Sûrement aussi, le rédacteur, défini comme celui qui doit produire des textes concernant la spécialité, pour toutes sortes de raisons : description d’un produit ou d’une technique, compte rendu d’une expérience, instructions au personnel de production ou d’entretien, textes commerciaux ou mode d’emploi, préparation de catalogues, préparation de cahiers des charges, articles de vulgarisation, rédaction des manuels accompagnant un produit, l’énumération pourrait continuer. Le degré d’intimité ou de compétence du rédacteur par rapport à la spécialité est très variable : il peut être un spécialiste de la spécialité, un spécialiste d’une spécialité apparentée, un technicien de la spécialité, un familier de la spécialité sans en être, un amateur, ou même, parfois, quelqu’un qui n’y connaît rien au départ, comme il arrive souvent en journalisme de vulgarisation. Certainement aussi le professeur, au secondaire, en formation technique de courte et de moyenne durée, à l’université dans les troncs communs de formation et dans les cours de formation spécialisée préparatoires ou postérieurs au doctorat. Le rapport du professeur à la spécialité est, lui aussi, fort variable. Certains utilisateurs sont parfois très loin de la spécialité dont ils doivent traiter, par exemple un avocat pour la rédaction d’une loi ou d’un décret, par exemple sur le droit de la mer ou encore, autre exemple, le consommateur ou l’utilisateur des produits de l’activité spécialisée, comme il arrive aujourd’hui en informatique, en micro-informatique, en électronique, en technologie des appareils électroménagers, etc. On le voit, le monde où nous vivons oblige de plus en plus de personnes à faire usage d’une terminologie spécialisée, en essayant d’en respecter la précision, mais sans toujours pouvoir y arriver ou en avoir les moyens ou la compétence.
Il s’ensuit un phénomène d’érosion terminologique, certains termes techniques perdant de leur précision au fur et à mesure qu’ils s’éloignent des lieux spécialisés de leur emploi. Par réaction, les spécialistes inventent de nouveaux termes spécialisés, à sens précis et à emploi restreint. Cette boucle tourne toujours et le mouvement des terminologies de spécialités s’accélère, sans qu’on puisse trop savoir aujourd’hui s’il faut s’en préoccuper et, si oui, sans qu’on sache comment ralentir le phénomène en agissant sur les causes de l’érosion terminologique.
Troisième facteur : la multiplication et la dispersion des lieux de création des terminologies au sein de la même langue, sur le plan national et international, ce gui entraîne une dispersion géographique de la compétence professionnelle et des sources d’autorité sur les terminologies. Ce qui revient à dire qu’on ne sait plus à qui se fier.
Le phénomène est d’importance, puisqu’il met en cause et compromet 1’autorégulation des terminologies de spécialités. Idéalement, et dans les faits aussi, ce sont les spécialistes qui peuvent, seuls, gérer l’état de santé de leurs propres terminologies. Mais comment y arriver lorsque les chercheurs sont répartis en équipes, en centres ou entre modèles théoriques plus ou moins en concurrence, ou encore dispersés dans tous les coins du pays ou dans des pays souvent très éloignés l’un de l’autre, comme la France et le Québec par exemple. Nous observons donc aujourd’hui un phénomène nouveau pour la langue française, celui de la coexistence de plusieurs sources d’autorité terminologique, qui est une forme particulière d’un phénomène plus global, celui de la coexistence de plusieurs modèles linguistiques, de plusieurs normes, tout aussi légitimes les unes que les autres.
Ce phénomène se manifeste très concrètement par la reconnaissance sociale de lieux d’excellence terminologique, découlant de la compétence professionnelle qui leur est attribuée. Par exemple, Hydro-Québec est, pour un Québécois, la garantie de la qualité de la terminologie en hydroélectricité, alors que Gaz et Électricité de France jouerait sans doute le même rôle ici. Qu’arrive-t-il si ces deux sociétés ne sont pas d’accord entre elles sur l’un ou l’autre terme? Autre exemple : la société IBM jouit d’une excellente réputation en informatique et occupe de ce fait une part importante du marché. Or la terminologie française de ses produits s’élabore en plusieurs lieux, par exemple Paris et Montréal, et d’une manière non coordonnée d’un produit à l’autre. Donc, risque de variation terminologique à l’intérieur de la société. D’un autre côté, la terminologie de IBM varie par rapport à celle de Control Data, à celle d’Apple ou encore à celle de Matra. Qui a raison et où en est la terminologie de l’informatique dans de telles circonstances? On pourrait multiplier les exemples, dont certains sont institutionnalisés : les lois du Québec peuvent ne pas véhiculer la même terminologie que les lois françaises, les normes de l’AFNOR ne correspondent pas toujours à celles du Québec ou du Canada, plus près de la vie quotidienne la coupe parisienne des animaux de boucherie ne correspond pas à la coupe normalisée par le Canada, d’où une terminologie partiellement différente dont les Québécois font les frais.
En somme, il s’agit ici d’une crise de l’autorité terminologique, qui nous oblige à chercher des méthodes nouvelles pour assurer la régulation des terminologies sur le plan national et international. Certaines spécialités semblent avoir trouvé le moyen d’y arriver sur le plan national, par exemple autour des chambres syndicales en France pour les industries textiles, ou sur le plan international comme il arrive pour la médecine. Mais, en général, dans le plus grand nombre de spécialités vivantes, c’est-à-dire toujours en évolution, on peut vraiment parler de crise terminologique.
Ces trois facteurs influencent la dynamique interne des terminologies en langue française. Leur conséquence commune est la variation terminologique dans la même spécialité. Le résultat le plus apparent et le plus embarrassant de cette variation est 1’incertitude terminologique, soit que plusieurs dénominations semblent correspondre plus ou moins à la même notion (concurrence terminologique), soit que la même dénomination semble correspondre à des notions différentes, en tout ou en partie (polysémie terminologique). C’est en partie à cause de cette incertitude que se sont multipliés les ouvrages de référence terminologique ces dernières années : dictionnaires, lexiques, vocabulaires, thésaurus, etc., de même que cette incertitude a entraîné le renouvellement et l’intensification de l’activité terminologique, cette fois en tant qu’activité de description des terminologies, avec une prédilection pour les techniques de pointe, à plus forte concentration néologique.
Il nous reste à traiter du dernier facteur : le poids nouveau de la langue anglaise, surtout américaine, dans les domaines de pointe.
Le phénomène est très récent. Il n’y a pas si longtemps, la communauté française se préoccupait peu de ce qui se passait aux États-Unis et, sauf contacts épisodiques, les deux communautés scientifiques ou commerciales vivaient en parallèle. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Sur le plan linguistique, on peut même observer une sorte de subordination de l’usage du français par rapport à l’usage de l’anglais dans presque toutes les formes et occasions de la communication scientifique, technologique et technique. La situation a été fort commentée dans au moins deux grandes réunions panfrancophones, celle de Montréal et celle de Bruxelles; la revue Perspectives universitaires, publiée par l’AUPELF, y a consacré un numéro spécial. Ce n’est donc pas le lieu ici de reprendre toute cette analyse.
Peut-être faudrait-il cependant rappeler pour mémoire deux causes essentielles de ce nouveau poids de l’anglais, qui ont sans doute le plus d’impact sur le plan linguistique et terminologique. Une part importante de la recherche scientifique, technologique, technique et commerciale se fait aux États-Unis, avec, comme conséquence, que les nouvelles notions y sont conçues et nommées en anglais. Comme francophones, nous nous retrouvons donc à la remorque de l’innovation américaine et constamment confrontés à une terminologie néologique anglo-américaine. De plus, les États-Unis contrôlent également les moyens de diffusion des résultats de la recherche, notamment les revues de haut niveau et les banques documentaires les plus importantes, d’où la hantise chez tous les chercheurs, y compris de langue française, de publier en anglais les résultats de leurs travaux pour être connus et reconnus, pour être intégrés dans les banques documentaires, pour être cités à leur tour par leurs collègues, puisqu’il paraît que c’est important pour l’avancement dans la carrière.
Pour la terminologie française de spécialité, ce mouvement vers l’anglais entraîne une problématique nouvelle de l’emprunt et de la néologie. Dans ses traits essentiels, on pourrait décrire la situation de la manière suivante. Face à l’innovation anglo-américaine, le moyen le plus simple, le plus spontané et le plus facile de nommer la nouveauté est de conserver le terme anglais d’origine, d’autant qu’on marque ainsi qu’on est moderne, au courant de ce qui se passe aux États-Unis. Ce mouvement est confirmé par l’intention ou le fait d’écrire en anglais, d’être publié en anglais, de faire des conférences en anglais ou de participer à des réunions scientifiques en anglais, même à Paris. Or, notre connaissance de l’anglais et de la concurrence scientifique aux États-Unis ne nous permet pas de nous retrouver facilement dans la concurrence terminologique interne de l’anglais, qui est, certainement, l’une des plus échevelées que l’on puisse observer. Et, d’autre part, nous ne sommes pas en mesure non plus de savoir si la nouvelle ou les nouvelles notions qui nous intéresse(nt) n’a pas ou n’ont pas été nommée(s) en français par l’un ou l’autre de nos collègues, quelque part dans l’espace de la langue française. En somme, nous courons le danger, très réel, d’introduire dans nos terminologies une double synonymie, synonymie des emprunts entre eux dans la langue anglaise et synonymie des emprunts par rapport à des termes français existants. Notons enfin que la théorie actuelle de l’emprunt, ou les lieux communs à ce sujet, nous ramène toujours à des discussions de mot à mot, de termes isolés. Or, le volume d’emprunts est tel aujourd’hui, potentiellement tout au moins, que l’introduction massive d’emprunts dans des secteurs de pointe est susceptible de perturber profondément l’équilibre interne des terminologies françaises et, à la limite, d’entraîner l’impuissance de la langue française à nommer la nouveauté scientifique, technologique et commerciale. Que vaudrait notre langue si elle cessait d’être une langue d’avenir?
La problématique de la néologie est tout aussi complexe. Pour créer un néologisme, il faut connaître à la fois les procédés de formation néologique et la structure terminologique où le mot nouveau doit s’insérer. On peut penser que le spécialiste connaît la structure de sa terminologie, donc qu’il est le mieux habileté à créer des néologismes, mais on peut aussi penser qu’il pourrait bénéficier des avis d’un linguiste pour 1’aspect «procédé de formation». Nous sommes donc arrivés à penser, au Québec, que la meilleure équipe néologique est composée d’un ou de plusieurs spécialistes du même domaine, assisté(s) d’un linguiste pour la méthodologie du travail néologique et la connaissance des règles de formation des termes. D’un autre côté, la néologie peut entraîner, elle aussi, des problèmes de synonymie néologique qui pourraient conforter l’emprunt, comme nous l’observons souvent : s’il n’est pas possible de se mettre d’accord sur un néologisme, mieux vaut favoriser l’emprunt pur et simple. Enfin, le néologisme, du moins celui qui est perçu comme tel, a souvent mauvais accueil, mauvaise presse; il y a des risques certains à créer des néologismes, surtout si le créateur est isolé.
Voilà donc comment apparaît aujourd’hui la situation des terminologies de spécialités, à la fois interne et externe.
Nous nous retrouvons, me semble-t-il, devant deux grandes questions. Comment, dans l’état actuel des choses, faire fonctionner avec efficacité la nécessaire régulation des vocabulaires de spécialités, par-delà la concurrence terminologique inhérente à une époque d’éclatement des univers de connaissances? Et comment faire face à la concurrence des terminologies anglo-américaines, par une stratégie nouvelle de l’emprunt et de la néologie?
Cette double interrogation est à l’origine de l’activité terminologique au Québec, qui, comme on peut l’imaginer, est vraiment autre chose qu’une entomologie de termes, une manie de collectionneurs de mots. Nous cherchons constamment la collaboration des collègues des autres pays francophones, de la France surtout, avec des succès fort variables, en général excellents sur le plan individuel, mais toujours difficiles et aléatoires sur le plan institutionnel. Mais nous persistons, et c’est la raison profonde de ce colloque et de notre présence ici.
Commentaire de la communication de Sélim Abou : éléments pour une théorie générale de l’aménagement linguistique
Résumé
L’auteur sait gré à Sélim Abou d’avoir proposé, comme amorce de discussion au colloque, des éléments d’une définition de la notion d’aménagement linguistique qui soient aussi pragmatiques que possible. Il y va de deux commentaires additionnels. Pour être efficace, un projet d’aménagement linguistique doit être global dans sa conception. Il s’ensuit que la définition et la réalisation d’un tel projet sont de la responsabilité de l’État. D’autre part, l’auteur soutient que le projet sera compromis s’il ne fait pas l’objet d’un large consensus dans la population.
Il faut savoir gré à Sélim Abou de nous avoir proposé, dès le début de nos travaux, des éléments d’une définition de la notion d’aménagement linguistique et surtout le remercier d’avoir cherché à être, ce faisant, aussi pragmatique que possible. Le problème devant lequel nous allons nous retrouver, durant ces trois journées de réflexions, est celui de la diversité extrême des situations de multilinguisme. Notre objectif ne peut donc pas être de formuler des solutions aux problèmes concrets propres à des situations particulières, mais de chercher ensemble à dégager des principes de réalisation d’un aménagement linguistique qui puissent servir de sources d’inspiration et de guides aux travaux de chaque équipe nationale aux prises avec la difficile tâche d’organiser la coexistence de plusieurs langues sur un même territoire. De ce point de vue, les principes exposés par Sélim Abou constituent un excellent point de départ.
J’orienterai mes remarques selon le même esprit.
Dans la première partie de sa communication, Sélim Abou attire notre attention sur la double valeur de la langue. Comme élément de la culture, elle est instrument de communication; l’efficacité de cet instrument peut laisser à désirer, peut être plus ou moins satisfaisante, soit selon l’état de la langue, soit selon les domaines de son utilisation, l’efficacité de la langue pouvant varier d’un domaine à un autre; d’où, en aménagement linguistique, une première série de problèmes, d’ordre technique, ici sociolinguistique et terminologique, qu’on peut résoudre relativement facilement, en se guidant sur des principes scientifiques empruntés aux sciences du langage, et aux sciences humaines, notamment à l’anthropologie et à la sociologie d’une part, à la psycholinguistique et aux sciences de l’éducation, d’autre part. Pour cet aspect de l’aménagement linguistique, correspondant à l’aménagement de la langue elle-même (corpus language planning), l’expérience des uns et des autres est considérable au Québec, au Canada et ailleurs, en particulier en terminologie. Mais la langue est également la condition de la culture; de ce point de vue, elle est instrument de médiatisation de tous les autres éléments de la même culture, qu’elle révèle à la conscience de chacun d’une part, et enveloppe dans un système de valeur lexicale d’autre part; d’où en aménagement linguistique, la valeur symbolique de la langue, qui ne peut se saisir et se définir que selon des principes éthiques; c’est la raison pour laquelle tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout un projet d’ordre politique, c’est-à-dire qu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc à la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose.
Ces remarques de Sélim Abou m’apparaissent fondamentales. J’y ajouterais deux commentaires.
Les hommes politiques ont souvent la tentation de ramener l’aménagement linguistique à son seul aspect technique, donc à la langue comme instrument de communication. Souvent même, l’aménagement linguistique est réduit au seul domaine de l’éducation, donc au rôle des langues nationales dans les systèmes scolaires. Ainsi, se trouvent évacuer ou atténuer l’aspect symbolique de la langue et le caractère de ses fonctions au sein de la société, qui exigeraient, si on les prend en considération, que le projet d’aménagement linguistique touche tous les domaines d’utilisation institutionnalisée des langues en présence. Toutes nos observations nous convainquent que, pour être efficace, un projet d’aménagement linguistique doit être global dans sa conception, même si sa réalisation se fait par étapes, par souci de réalisme et d’efficacité.
Il s’ensuit que la définition et la réalisation d’un projet d’aménagement linguistique sont de la responsabilité de l’État, en tant qu’instrument d’organisation de la vie communautaire. On ne peut, sans danger, en renvoyer la responsabilité aux individus ou aux groupes. Le libre jeu de la concurrence des langues est une solution de paresse ou de transition. On constate ici également que les hommes politiques ont tendance à faire appel à la fierté linguistique des locuteurs et à leur sens de la responsabilité à l’égard de leur propre langue, plutôt que d’assumer leur responsabilité, de dégager et de maintenir des règles claires d’usage des langues en présence. Or, nous avons constaté que l’individu, laissé à lui-même, est incapable d’influencer l’évolution d’une situation de multilinguisme, qu’au contraire, il subit la dynamique des forces en présence; lui tenir le discours de sa prétendue responsabilité ne peut que développer chez lui le sentiment de son impuissance, d’où une frustration qui peut devenir explosive sur le plan politique, ou l’abandon pur et simple de son identité linguistique.
L’aspect technique de l’aménagement linguistique m’apparaît donc subordonné à l’aspect politique. Sans projet collectif global, sans « idéal régulateur » selon l’expression de Sélim Abou, les mesures techniques d’aménagement linguistique sont difficiles à définir, elles peuvent même devenir contradictoires et conduire à une situation sociolinguistique encore plus désastreuse qu’auparavant, surtout si, dans les faits, elles conduisent à intensifier la contradiction entre le culturel — exprimé dans une langue, et l’économique — exprimé dans une autre.
La vraie difficulté de l’aménagement linguistique, et son aspect le plus délicat du point de vue politique, est donc de définir le statut des langues en présence et de dégager des règles d’usage de chaque langue propres à confirmer le statut de chacune dans les faits, c’est-à-dire dans les communications des institutions, domaine par domaine, mais selon un plan global.
Sélim Abou s’attache à identifier et à décrire les principes qui pourraient permettre de faire face à cette difficulté. Je crois que nous sommes ainsi au cœur de la question.
Face à la diversité linguistique, la première tentation, la tentation de la facilité, est de refuser la co-existence de plusieurs langues et de chercher le moyen d’en avoir qu’une seule, au nom de l’unité de la nation : un peuple, un territoire, donc une seule langue. C’est ce que Sélim Abou décrit fort bien sous l’étiquette d’idéologie unitariste, dont l’expression la plus éclatante, et la meilleure réalisation, il faut bien le dire, est le jacobinisme de la Révolution française, qui, pour beaucoup de jeunes États, est une sorte de modèle. L’idéologie unitariste heurte de plein fouet l’identité culturelle de chaque groupe linguistique, bien ancrée dans la valeur symbolique de la langue. Il semble qu’il soit difficile aujourd’hui de régler le problème à la manière du XVIIIe siècle.
Je me permettrais d’indiquer ici une seconde idéologie, qui me semble être la contrepartie de la précédente, qu’on pourrait désigner comme l’idéologie égalitariste. Selon cette idéologie, toutes les langues sont égales. Cette thèse peut se soutenir du point de vue strictement linguistique, en ce sens que toute langue est susceptible de se développer selon l’évolution de la société elle-même, de manière à demeurer un instrument efficace de communication sociale. Le seul problème rencontré aujourd’hui est celui des mutations brusques, lorsqu’une langue doit passer rapidement d’un état de civilisation à un autre, par exemple d’une civilisation agricole à tradition orale à une civilisation industrielle à tradition écrite. Les cas de ce genre sont nombreux, en Afrique par exemple; c’est un aspect particulier d’une théorie du développement. Par contre, la thèse égalitariste ne peut pas se soutenir du point de vue sociolinguistique. J’identifie au moins trois facteurs qui font que les langues ou les variantes d’une même langue, sont inégales : le poids démographique de chacune, qui renvoie aux concepts de majorité et de minorité, la valeur institutionnelle de chacune, c’est-à-dire son utilisation plus ou moins grande dans les domaines sociaux d’importance, ce qui renvoie à l’aspect véhiculaire d’une langue, enfin, l’importance historique d’une langue, sous deux aspects, son rôle dans l’histoire du pays et la masse des écrits dans cette langue, à la fois richesse et inertie dont il faut tenir compte.
Dans ces conditions, l’aménagement linguistique a pour principal objet de modeler et de circonscrire la diversité linguistique d’un pays. Je distingue alors trois grandes tâches distinctes, dont découlent des pratiques linguistiques différentes, le tout exigeant une approche globale de l’aménagement linguistique d’un État. D’un côté, réduire la diversité linguistique du pays, surtout lorsque le nombre de langues en présence est très considérable, comme en Afrique, ou en Inde par exemple, mais aussi, il ne faut pas l’oublier, comme aux États-Unis, au Canada et en France, à cause de l’émigration. Parmi toutes les langues, il faut en choisir un petit nombre, sans doute selon les critères signalés précédemment; car une extrême diversité linguistique entraîne la paralysie de l’État et de ses institutions. Ce choix est de la responsabilité de chaque État et il est fait en fonction de l’utilisation des langues dans les domaines de communication communautaire : la législation, l’administration publique, l’École, les médias, les relations de travail, le commerce et l’industrie, d’une certaine manière l’affichage public et la toponymie. Deuxième tâche : assurer aux minorités les garanties et les conditions de leur maintien, en échange de leur participation au projet collectif national. En aménagement linguistique, cet objectif peut se traduire par des mesures touchant l’École (enseignement en et des langues minoritaires, selon une stratégie qui tienne compte de l’importance numérique des groupes d’enfants), touchant les institutions culturelles des minorités (journaux, émissions de radio ou de télévision, librairies, commerces des spécialités ethniques, par exemple les restaurants ou les épiceries, l’affichage et la publicité de ces institutions), touchant aussi, d’une certaine manière, l’étiquetage des produits de consommation courante, les textes des garanties, des contrats d’adhésion, en somme tout ce qui est relatif à la protection du consommateur. Enfin, dernière tâche : maintenir le contact avec les langues internationales; d’où, en aménagement linguistique, la distinction entre communications internes et communications externes, domaine des relations internationales et du commerce extérieur. Cette distinction permet de définir une politique scolaire d’enseignement des langues étrangères, sans contradiction avec la politique relative à l’enseignement et à l’usage interne des langues choisies comme langues nationales. La manière dont le Québec a nuancé son aménagement linguistique confirme qu’il est possible de procéder d’une manière aussi nuancée.
Dernière remarque, « le principe de participation », tel que décrit par Sélim Abou, m’apparaît très important. L’aménagement linguistique d’un État est compromis s’il ne reçoit pas « l’adhésion de la majorité des usagers », s’il ne fait pas « l’objet d’un large consensus ». Je note donc avec lui la relation étroite entre nature du système politique d’un État et manière de procéder à l’aménagement linguistique de cet État. Ce qui est surtout en cause ici, c’est la manière de définir les projets collectifs nationaux : comment décrire la situation de départ, comment identifier et discuter les points litigieux, comment dégager des consensus réalistes et applicables, enfin, par qui et comment se prendront les décisions qui constitueront le point de départ de l’aménagement linguistique de l’avenir national. J’ajouterais même qu’est ici aussi concerné le mécanisme d’adaptation du plan initial à l’évolution de la situation et de la société, car l’aménagement linguistique est un processus de longue haleine.
L’essentiel n’est donc pas de fixer, une fois pour toutes, les règles d’usage des langues en présence, mais plutôt d’éviter que les mesures successives soient contradictoires. En somme, l’aménagement linguistique est un moyen, et non une fin en soi, un moyen grâce auquel une société multilingue s’acceptera comme telle, considérera sa diversité comme facteur d’une nouvelle solidarité et non comme le « lieu symbolique » de la rivalité entre groupes ethniques, aura ainsi la possibilité de dédouaner l’avenir, en retrouvant la volonté commune « de vivre ensemble et de produire ensemble, dans le futur, de nouveaux biens de civilisation ».
Si tel n’était pas l’objectif ultime, il ne vaudrait pas la peine de s’engager dans ce difficile périple d’un aménagement linguistique.
Abstract (anglais)
The author thanks Sélim Abou for such pragmatic elements pertaining to a definition of the notion of language planning as an opening to the colloquium. He adds two additional comments. Efficient language planning must be conceived globally; consequently, the State’s responsibility is to define and realize the project. Stresses the need for a popular consensus to assure efficient language planning.
La francophonie comme laboratoire d’aménagement linguistique
D’entrée de jeu, il nous apparaît nécessaire d’indiquer brièvement le sens que nous accordons ici aux mots « francophone » et « francophonie », ne serait-ce que pour établir avec le lecteur une convention terminologique qui puisse éviter tout malentendu entre nous. Car ces mots ne sont pas innocents : leurs sens, de même que les connotations qui y sont greffées, varient, parfois jusqu’à la contradiction, selon les attitudes des locuteurs, les intentions du discours, les situations de communications, les dates de l’emploi.
Francophone
Pour l’adjectif « francophone », nous nous rallions à la définition qu’en donne le dictionnaire Le Petit Robert, dans son édition de 1986. En parlant des personnes, « francophone » signifie « qui parle habituellement le français dans certaines circonstances de la communication, soit comme langue maternelle (exemple, les Québécois francophones), soit comme langue seconde (exemple, les Africains francophones) »; appliqué à un groupe ou à une région, le même adjectif indique que le français y « est pratiqué en tant que langue maternelle (exemple, les quartiers francophones de Montréal), langue officielle (les pays africains francophones) ou langue véhiculaire (le Maghreb francophone) ». Le substantif « francophone » découle de l’un et l’autre sens et, au pluriel, il devient une sorte de collectif pour désigner les personnes qui font partie d’une communauté où le français est utilisé.
Francophonie
Le terme « francophonie » découle du second sens de l’adjectif « francophone ». Nous le définissons comme étant « l’ensemble des pays qui, à des titres divers, font usage de la langue française, soit comme langue maternelle, soit comme langue officielle, soit comme langue véhiculaire, soit comme langue européenne de culture, sans pour autant que le français y soit la seule langue nationale ou officielle, ni que tous les citoyens en aient une connaissance réelle ou égale ». Cette définition rend compte de ce qu’est la francophonie d’aujourd’hui et permet de comprendre que se retrouvent dans cet ensemble des pays et des régions dont les situations sociolinguistiques sont fort différentes. La France, par exemple, est le seul pays unilingue du groupe francophone (même si on y parle basque, breton ou alsacien!); le Québec, lui, a une forte majorité francophone, en relation avec une minorité anglophone et une mosaïque de minorités allophones; au Canada, en revanche, la majorité anglophone (dont beaucoup de membres ne savent pas un mot de français), est en relation avec une minorité francophone répartie sur l’ensemble du territoire, entre l’Atlantique et le Pacifique, quoique très concentrée au Québec, en Ontario et au Nouveau-Brunswick, à laquelle s’ajoutent les minorités d’autres origines; la Belgique est, elle, divisée en deux régions, l’une de langue française, l’autre de langue flamande, avec Bruxelles comme capitale bilingue. Quant aux pays du Maghreb, l’arabe y est certes langue officielle, mais le français est largement connu de la population et utilisé pour certains types de communication; le Machreck, lui aussi, est de langue arabe mais le français et l’anglais servent de langues européennes de contact, comme au Liban ou en Égypte; enfin, dans tous les pays d’Afrique francophone, le bilinguisme du français et des langues africaines recoupe le multilinguisme de ces dernières, qu’elles aient le statut de langues officielles ou qu’elles soient tout simplement langues de l’une ou de l’autre ethnie, sans statut défini.
La francophonie n’est donc pas une chose simple. Fondamentalement, elle se définit par l’usage commun d’une même langue mais sans militer pour l’unilinguisme français des partenaires : la francophonie est essentiellement multilingue, le français sert de langue véhiculaire pour les communications entre ses membres, les langues nationales y sont respectées, un réseau complexe de collaboration s’est mis en place pour favoriser l’actualisation de celles des langues nationales que les États désirent adapter à des domaines nouveaux d’utilisation, notamment en ce qui touche au développement des vocabulaires de spécialités. Plus profondément, la francophonie est en train de faire naître un village culturel global, à partir de la découverte, de la connaissance et du respect des cultures particulières de chaque partenaire, et Dieu sait combien la diversité culturelle de la francophonie est grande, quand on songe qu’y sont mis en contact l’Europe, l’Amérique du Nord, le monde arabe, l’Afrique noire, les Antilles et les îles du Pacifique. Pour beaucoup d’entre nous, cet aspect de la francophonie représente un grand espoir et un apport original à l’avenir de l’humanité, en dehors ou à côté de la dynamique (de la dynamite?) des grands groupes politiques. Enfin, d’un point de vue pragmatique, la francophonie est aussi un lieu de coopération et de solidarité pour le développement de chaque partenaire. Toutes les formes de coopération s’y retrouvent : politique, bilatérale ou multilatérale; géographique, Nord-Nord, Nord-Sud, Sud-Sud; par champs de spécialités : coopération en radio-télévision, en médecine, en agriculture, entre journalistes ou parlementaires ou écrivains, entre militaires aussi, etc.
En somme, la francophonie est si complexe et si multiforme que la réduire à son seul aspect politique, en la soupçonnant ou en la présentant comme une opération néocolonialiste, est superficiel, démagogique, ne tient pas compte des tensions démocratiques entre les pays ainsi regroupés, enfin ne rend pas justice à l’intégrité et à la prudence des chefs d’États et de gouvernements de ces pays ou de leurs représentants, lorsqu’ils se réunissent au sein des diverses instances internationales où le français est la langue officielle et/ou langue de travail, comme l’Organisation des Nations Unies et les organismes qui en dépendent, notamment l’UNESCO, l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), la Conférence des ministres de l’Éducation nationale (CONFEMEN), l’Association des Universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF), etc. La francophonie est un microcosme absolument représentatif de la complexité du monde d’aujourd’hui mais à une taille où il est possible de faire quelque chose ensemble, malgré les occasionnelles et inévitables divergences d’opinion et d’intérêt.
Francophonie et aménagement linguistique
On comprend alors pourquoi et comment la francophonie est devenue un véritable laboratoire d’aménagement linguistique.
Des États et gouvernements font l’expérience de procédures explicites d’aménagement linguistique, souvent formulées en textes juridiques. Citons comme exemples : le Canada, avec une Loi sur les langues officielles qui règle l’usage du français et de l’anglais au sein du Parlement et des organismes qui relèvent de son autorité, le Québec, qui en est à sa quatrième loi pour régler l’usage du français et de l’anglais sur son territoire, sur la base de la distinction entre communications institutionnalisées et individualisées, le Rwanda, pour favoriser l’usage de sa langue nationale (le kinyarwanda) dans le domaine de l’enseignement et de l’administration publique, Madagascar, pour généraliser l’usage du malgache, langue nationale, face au français, langue internationale, l’Algérie, pour intensifier l’usage de l’arabe, définir la place du berbère tout en maintenant le contact avec le français, l’Égypte qui, il y a peu de temps, s’est engagée dans l’arabisation des langues de spécialités en vue de diminuer la dépendance par rapport à l’anglais. D’autres pays procèdent à des travaux par domaines ou sont dans la phase de réflexion. Citons comme exemples : le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Zaïre, la Mauritanie, le Soudan, tous les pays africains en somme, qui cherchent des solutions rationnelles acceptables et viables susceptibles d’une part, de déterminer la relation entre langue française et langues africaines, d’autre part, de réduire le multilinguisme en langues autochtones et développer les langues choisies comme nationales.
Ainsi s’accumule et se partage une expérience concrète de l’aménagement linguistique et se constituent peu à peu une théorie et une méthodologie propres à ce domaine de la sociolinguistique, qui s’intégrent aux travaux internationaux sur d’autres aires culturelles, comme l’a bien fait ressortir le colloque international d’Ottawa[1].
Notre intention est de rappeler brièvement les grandes lignes de ce qu’est, aujourd’hui, l’aménagement linguistique et ses relations avec, d’une part, le développement, d’autre part la régulation linguistique.
Aménagement linguistique
On peut définir l’aménagement linguistique comme « un effort à moyen et à long termes pour mieux tirer parti d’une ressource collective, la ou les langues, en fonction des besoins et des intérêts de la nation, selon un plan souple qui oriente l’évolution de la société sans la brusquer mais au contraire en réclamant son adhésion et sa participation[2] ». Nous préférons cette appellation à « planification linguistique », calque de l’anglais américain « Language planning », à cause de la connotation péjorative accrochée au terme « planification » en français, qui rappelle trop une intervention dirigiste et bureaucratique.
Il est d’usage maintenant de distinguer deux aspects dans l’aménagement linguistique, soit l’aménagement du statut de la langue (status language planning) et l’aménagement de la langue elle-même (corpus language planning).
La nécessité ou l’opportunité de procéder à l’aménagement linguistique d’un pays découle d’un jeu de circonstances que nous pourrions résumer ainsi :
a) la diversité linguistique du pays, sous deux formes qui peuvent se combiner mais qu’il est utile de distinguer parce qu’elles entraînent des problèmes et donc des situations différentes, soit la diversité des langues et la diversité des usages de la même langue;
b) le fait que ces langues ou ces variantes de la même langue sont dans une relation de concurrence réelle, c’est-à-dire qu’elles se partagent les fonctions de la langue, les domaines d’utilisation de la langue, l’allégeance des locuteurs, ce phénomène de partage créant des tensions au sein de la société, susceptibles de dégénérer en conflits;
c) la conscience de cette concurrence chez les citoyens et l’émergence d’une intention collective de l’ordonner et de l’apaiser.
Il ressort de ce qui précède que tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout d’ordre politique, puisqu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc de la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose. Sélim Abou ajoute avec grand à-propos que ce projet politique concerne « à la fois l’identité culturelle de la société globale et celles des groupes ethnolinguistiques qui la composent[3] ».
À partir des expériences des uns et des autres, il se confirme que tout projet d’aménagement linguistique comporte trois étapes distinctes.
Première étape : connaissance approfondie de la situation linguistique de départ, à la fois à un certain niveau d’abstraction, pour dégager les lignes de force du paysage et, dans le détail, pour bien fonder la vue générale. Puisqu’il s’agit fondamentalement de concurrence linguistique, Sélim Abou précise cette étape de la manière suivante;
a) connaître les diverses modalités sous lesquelles se manifeste la concurrence entre les langues ou les variantes d’une langue au sein d’un même pays;
b) connaître la manière dont les groupes et les individus vivent la concurrence des langues qui a cours dans leur société;
c) prévoir l’incidence possible de l’aménagement linguistique sur les autres institutions qui structurent la culture.
Deuxième étape; définir les caractéristiques de la situation jugée souhaitable et qui sera considérée comme situation cible. Pour guider ce processus complexe et délicat, Sélim Abou nous propose comme guide de conduite trois principes éthiques :
a) le principe de pluralisme, qui situe tout projet d’aménagement linguistique entre deux attitudes étatiques extrêmes : l’attitude centralisatrice autoritaire qui, au nom de l’unité nationale, vise à réprimer la diversité linguistique en développant une politique d’assimilation ou de folklorisation des langues minoritaires; l’attitude libérale laxiste qui, abandonnant la diversité des langues à la seule pratique anarchique, risque d’exacerber la concurrence jusqu’à susciter les conflits;
b) le principe du développement : un projet d’aménagement linguistique n’est satisfaisant que dans la mesure où il contribue au développement multidimensionnel de la population;
c) le principe de participation, le plus important, selon lequel les choix décidés par l’État doivent recevoir l’adhésion de la majorité des citoyens, faire l’objet d’un large consensus au sein de la société.
Enfin, dernière étape : mettre au point une stratégie qui permettra de passer de la situation de départ à la situation cible. Cette stratégie doit être originale, puisqu’elle correspond à une situation de départ et à une situation cible particulière. Cependant, elle se définit toujours en fonction de quatre facteurs fondamentaux : le temps, le mode de contrôle du processus de changement, les travaux nécessaires à la mise en place et au suivi de ce processus, enfin les ressources financières adéquates.
De grandes questions sociolinguistiques sont à la base d’un projet d’aménagement linguistique et suppose qu’on y ait réfléchi.
a) La question du bilinguisme, terme beaucoup trop vague pour qu’on puisse utiliser cette notion sans y apporter des nuances, notamment la distinction entre bilinguisme individuel et bilinguisme collectif, bilinguisme de langue commune et bilinguisme de langue spécialisée, bilinguisme institutionnel et bilinguisme fonctionnel.
b) Les fonctions de la langue, non pas dans le strict circuit de la communication, à la manière de Jakobson, mais en tant qu’élément de la culture, d’où la proposition de cinq fonctions principales : fonction d’intégration sociale, fonction de communication, fonction d’expression, fonction esthétique et fonction ludique. Il est utile de ne pas confondre fonctions de langue et domaines d’utilisation.
c) La distinction entre communications individualisées et communications institutionnalisées, l’aménagement linguistique n’ayant pour objet, et comme stratégie, que les communications institutionnalisées. La communication personnelle doit demeurer libre de toute contrainte, dès lors que ou dans la mesure où la personne agit en son nom propre et non au nom d’une institution. Elle est réglée par le seul jeu de la stratégie de communication interpersonnelle.
d) Enfin, la question de la norme, c’est-à-dire de l’émergence d’un « usage légitime[4] » de la langue au sein d’une communauté linguistique et de la coexistence de plusieurs « usages légitimes » lorsque des communautés linguistiques différentes partagent la même langue, comme il arrive pour l’arabe ou le français.
Un projet d’aménagement linguistique entraîne, nous l’avons vu, des travaux qui portent sur la langue elle-même. Le volet « aménagement de la langue » ne prend un sens que dans cette perspective. En général, ces travaux ont pour objet l’établissement d’une langue standard, la mise au point des terminologies, d’où, dans l’un et l’autre cas, la mise au point de théories et de méthodologies appropriées et la formation de spécialistes de ces questions.
La langue standard se définit de par la convergence de trois éléments : la reconnaissance sociale d’un usage légitime de la langue, un travail technique de description de cet usage, enfin son illustration par l’Art. La description de l’usage légitime a pour résultat concret :
a) de définir et de préciser les codes fondamentaux d’une langue, code orthographique, code grammatical et code de prononciation, en général par la publication d’ouvrages de références, notamment des grammaires;
b) de constituer des dictionnaires de la langue générale décrivant le vocabulaire de la langue et situant les différents usages les uns par rapport aux autres selon une certaine distribution autour de l’usage légitime, d’une part, et de préparer les différents lexiques de spécialités, d’autre part, où sont consignées les désignations recommandées des diverses notions, avec souvent notation des formes synonymiques admises ou rejetées. En général, on entend par « standardisation » l’effort de mise au point d’une langue standard, tandis qu’on réserve le terme « normalisation » pour désigner le processus du choix du terme à privilégier pour désigner une notion, quand il y en a plusieurs en concurrence. On parlera alors d’« aménagement terminologique » pour désigner globalement le travail de description des usages terminologiques, la création néologique, la normalisation proprement dite et, enfin, l’implantation des terminologies officielles chez les usagers.
L’ensemble de ces travaux exige une théorie et une méthodologie. Une grande expérience s’est ainsi accumulée au sein des partenaires de la francophonie. Des échanges ont lieu entre pays, organismes internationaux, équipes nationales, universités, pour discuter théories et méthodologies, former des spécialistes, échanger des résultats, notamment en linguistique descriptive, en sociolinguistique, en traduction, en terminologie, en didactique des langues, y compris la préparation du matériel pédagogique et la manière de former le personnel enseignant.
Aménagement linguistique et développement
La relation Nord-Sud est très importante pour la francophonie, du fait du nombre des pays en voie de développement qui s’y retrouvent et de l’importance des programmes de coopération bilatéraux ou multilatéraux qui sont mis en marche chaque année.
Compte tenu des caractéristiques linguistiques des populations intéressées par ces programmes, notamment le fait qu’elles ignorent souvent le français et qu’elles vivent en tradition orale dans leurs langues ethniques, compte tenu d’autre part que le français est langue du Nord, langue des responsables nationaux des programmes et langue commune de travail, surtout lorsque les programmes impliquent différents partenaires de langues nationales diverses, la question de la relation entre pratique du développement et langue du développement se pose de plus en plus.
La réflexion sur ce point est embryonnaire, même si, dans les faits, les essais de formules ont été de concilier la relation entre une langue commune développée, le français, et les langues nationales ou ethniques des actions sur le terrain, langues à des stades d’efficacité fort variés.
Pour notre part, nous croyons que l’élément langue doit être inséré dans la liste des facteurs à prendre en considération lors de la discussion et de la mise au point d’un programme ou d’une action de coopération. À chaque étape importante : conception, exécution sur le terrain, évaluation, recrutement et formation du personnel, mise au point des outils d’exécution, notamment les instructions, les textes, les affiches, la question « dans quelle (s) langue (s) » doit être examinée avec le même sérieux que celle du budget, par exemple. Et s’il en découle comme conclusion qu’une étape exige l’usage d’une ou plusieurs langues nationales, il faut inscrire au programme les mesures et le budget propres à assurer l’usage de cette ou de ces langues, y compris les travaux de terminologie requis.
Nous notons que cette manière de faire est aujourd’hui exceptionnelle et que le facteur langue est ignoré ou renvoyé à la responsabilité des États, sans plus réfléchir à ce que signifie pour eux, comme problème, le passage du français aux langues nationales, dans des domaines où, pourtant, l’efficacité même du programme passe par les langues nationales, par exemple lorsqu’il s’agit d’agriculture en Afrique noire ou de campagne d’hygiène auprès des populations rurales.
L’une des difficultés vient du fait que ceux qui s’occupent de coopération sont, en général, sans relation avec ceux qui s’intéressent à l’aménagement linguistique.
Régulation linguistique
L’aménagement linguistique, comme il ressort de ce qui précède, implique une intention, c’est-à-dire la définition d’un objectif à atteindre dont découle une intervention consciente et plus ou moins programmée, organisée, dans les processus sociolinguistiques, notamment en ce qui concerne la concurrence entre langues et variantes d’une même langue, intervention également dans la dynamique linguistique interne de la langue elle-même, en particulier en standardisation et en normalisation terminologique.
Il devient alors essentiel de poser en parallèle à l’aménagement linguistique l’existence d’une autre série de phénomènes sociolinguistiques, que nous avons désignée sous le terme de « régulation linguistique[5] », phénomènes qui se rapportent, cette fois, à la manière dont les comportements linguistiques des locuteurs se déterminent ou sont déterminés, d’une manière en général inconsciente ou à un niveau diffus de conscience, du moins chez le locuteur ordinaire.
Au sens strict du terme, nous avons défini la régulation linguistique comme « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un infragroupe (du même groupe) sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire (usage de la langue) sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes. » Cette définition découle de l’observation du fait que, dans chaque langue, il n’y a pas seulement une mais plusieurs manières de parler et d’écrire, qui sont plus ou moins en concurrence et dont les rapports déterminent un « marché linguistique » où chaque variante a une valeur sociale. En conséquence, on peut affirmer qu’il n’y a pas une, mais plusieurs normes de l’usage, sans qu’on sache trop bien aujourd’hui d’où elles viennent ni comment elles fonctionnent. Ceci se vérifie particulièrement bien pour des langues de grande diffusion comme l’arabe, le français ou l’anglais. De ce strict point de vue, on peut donc préciser la définition précédente, en la formulant ainsi : « processus par lequel émerge une norme dominante au sein d’un groupe linguistique particulier et manière dont cette norme dominante se diffuse et s’impose. »
Pour répondre à la question : comment un usage linguistique devient-il « la » norme, qui est tout de même la question centrale de la sociolinguistique, même si peu de spécialistes s’y intéressent, nous avons proposé, pour fin de réflexion et de discussion, quatre principes susceptibles de rendre compte de l’émergence d’une norme linguistique unique et du prestige qui fonde son autorité sur les autres usages :
a) Le principe de convergence : « La régulation linguistique est d’autant plus forte au sein du groupe (ou du supragroupe) que toutes les forces de régulation privilégient la même variante, le même usage. »
b) Le principe de dominance : « Au sein d’un
groupe, l’usage linguistique qui prédomine est celui des infragroupes qui contrôlent les institutions. »
c) Le principe de persistance : « Le maintien d’un même usage dominant d’une époque à l’autre malgré ses propres variations temporelles consolide la régulation linguistique. »
d) Le principe de cohérence : « Au-delà des variations des infralectes par rapport au sociolecte, ou des sociolectes par rapport au supralecte, il existe un ensemble d’éléments formant système qui constituent la spécificité même de la langue et qui autorégularisent le fonctionnement du système linguistique de chacune de ses variantes. »
La discussion demeure ouverte, quoique les interventions soient rares!
Cependant, les phénomènes liés à la régulation linguistique sont étudiés par quelques sociolinguistes sous un autre angle, celui de la stratégie de communication interpersonnelle, c’est-à-dire en cherchant à comprendre et à décrire comment un locuteur s’adapte aux circonstances de la communication, d’une part, et à l’usage linguistique de son interlocuteur, d’autre part. Ces travaux s’appliquent également et fort bien aux situations de multilinguisme, pour expliquer les passages d’une langue à l’autre. On débouche ainsi, tout naturellement, sur l’examen des attitudes des locuteurs soit à l’égard de chaque variante d’une même langue, soit à l’égard des langues en contact.
Conclusion
Le champ d’études de l’aménagement linguistique est donc très étendu et ses applications d’un intérêt immédiat pour chaque pays, pour chaque communauté linguistique élargie, enfin pour l’ensemble de la francophonie, entendue comme lieu où se rencontrent plusieurs grandes communautés linguistiques de par l’usage d’une même langue commune, le français.
Les questions, au centre de l’aménagement linguistique, ne sont pas faciles à examiner du point de vue sociolinguistique ni de tout repos du point de vue politique. Il demeure que chaque pays est à la recherche d’une paix linguistique, fondement et reflet d’une paix politique beaucoup plus complexe. Ni l’une ni l’autre ne peuvent être atteintes en laissant libre cours aux forces en présence, libéralisme apparent qui est en réalité la négation même de la démocratie. L’aménagement linguistique formule et propose une démarche dont l’objectif ultime est la cohabitation harmonieuse de plusieurs communautés linguistiques sur le même sol national.
Notes
[1] Colloque international sur l’aménagement linguistique, Ottawa, 25-29 mai 1986. Actes à paraître.
[3] Sélim Abou, « Éléments pour une théorie générale de l’aménagement linguistique », à paraître dans les Actes du colloque international d’Ottawa. Les citations suivantes proviennent de la même source.
[4] Voir Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, 244 p.
[5] J.C. Corbeil, « Éléments d’une théorie de la régulation linguistique », in La Norme linguistique, Paris, Le Robert, Québec, Éditeur officiel, p. 281-303.
L’aménagement linguistique face à la science linguistique
Résumé
Cet article se propose d’abord de définir par des exemples concrets les principaux problèmes socio-politico-linguistiques qui ont donné naissance à cette application très spécialisée de la linguistique appelée aménagement linguistique. Volontairement, les exemples sont disparates, depuis François Ier jusqu’à Radio-Canada, en n’oubliant pas les lois du Québec et de la Belgique. On en dégage les grandes composantes de la notion d’aménagement linguistique.
Ce qui permet par la suite d’examiner les rapports entre science linguistique et aménagement linguistique, surtout avec l’idée de former des gens capables d’œuvrer dans ce champ avec compétence et réalisme.
Au Canada et au Québec, la mode est à l’aménagement linguistique dans les milieux universitaires. Curieusement, cet intérêt subit vient bien après la préparation, la promulgation et l’application des politiques linguistiques aux deux niveaux de gouvernement, comme s’il avait fallu que les questions se précisent et l’expérience s’accumule sur le terrain avant que les universitaires découvrent ce nouveau champ d’application non seulement de la linguistique, mais aussi d’autres disciplines comme la démographie ou la science juridique. On dit souvent qu’il faut savoir quoi regarder pour voir peut-être que l’aménagement linguistique, en effet, n’est qu’une manière de regrouper des éléments disparates dans une nouvelle problématique de la concurrence linguistique, ce qui pourrait renouveler les centres d’intérêt de la sociolinguistique actuelle. Chose certaine, le thème de ce congrès est d’actualité.
Notre intention est d’essayer d’identifier les principales questions qui constituent le champ de l’aménagement linguistique, surtout dans les deux domaines des sous-thèmes du colloque : la communication et l’enseignement. Nous procéderons empiriquement, à partir des problèmes à résoudre. En dernière partie de notre exposé, nous jetterons un coup d’œil sur ce qui pourrait être un enseignement de l’aménagement linguistique à l’université.
Pourquoi l’aménagement linguistique?
Besoin d’une langue officielle
Les problèmes et les phénomènes que l’on désigne aujourd’hui sous l’appellation globalisante d’aménagement linguistique sont aussi vieux que les langues elles-mêmes et remontent certainement aussi loin que la tour de Babel, vieux mythe qui présente la variété des langues comme la punition par Dieu de l’orgueil des hommes.
On peut donc se faire une première idée de ce qu’est l’aménagement linguistique en rappelant des choses connues, choisies au hasard de notre information, mais en fonction de notre sujet.
Au XVe siècle, la situation sociolinguistique de la France ressemblait étrangement à celle des pays d’Afrique aujourd’hui. Le latin était la langue de prestige, face à plusieurs langues dites vulgaires comme le français, l’occitan, le basque, le breton, chacune divisée en multiples dialectes. Le français de cette époque n’était pas standardisé, n’était pas même décrit par des grammaires ou des dictionnaires et subissait la domination du latin, sans qu’on puisse s’imaginer qu’il en soit autrement un jour. Mais voilà que, pour la commodité de l’administration publique, un roi, François Ier, décide de faire usage de la langue vulgaire et décrète en 1539 une ordonnance dite de Villers-Cotterêts, qui fait du français la langue officielle du royaume. Du coup, tout se met en marche : la langue se standardise sur la base de l’usage du roi, les premières grammaires du français paraissent, d’abord pour colliger et décrire le bon usage en vue de son maniement par les Français eux-mêmes, l’Académie est fondée, les premiers dictionnaires sont mis en chantier et publiés. Ce travail de standardisation et de description linguistique durera presque deux siècles et se maintiendra actif et vigilant jusqu’à nos jours. Pendant ce temps, les autres dialectes du français sont confinés à l’oralité et les autres langues, notamment la langue occitane, sont éliminées. Trois problèmes d’aménagement linguistique sont ainsi réglés : le bilinguisme latin-français disparaît en faveur du français, le multilinguisme initial se réduit avec le nouveau statut du français comme seule langue officielle, enfin la standardisation du français s’effectue avec prédominance d’un seul usage comme norme. La Révolution complète ce processus en établissant une relation étroite entre unité politique et unité linguistique, entre défense de la République et défense de la langue. Conséquence : la guerre aux dialectes s’intensifie, la généralisation de l’usage du français devient un objectif politique, dont l’instrument stratégique sera l’enseignement public. Ceci correspond à un autre problème d’aménagement linguistique, celui de la stratégie propre à généraliser l’usage d’une même langue, ou d’un nombre restreint de langues, au sein de la population d’un État.
Besoin d’une langue efficace
Autre exemple d’aménagement linguistique : le passage d’une économie agricole à une économie industrielle modifie complètement les modes de fonctionnement de la communication et les besoins auxquels elle doit s’ajuster. L’uniformisation des produits et des modes de fabrication d’une part et, d’autre part, la mise en place de la société de consommation ont exigé une plus grande univocité des messages pour en assurer le maximum d’efficacité. On a ainsi assisté à une intensification de la standardisation linguistique des locuteurs d’une même langue par augmentation de la scolarisation et par généralisation d’une même norme linguistique, celle évidemment des groupes qui détenaient le pouvoir politique et économique. Ceci a touché d’une manière toute particulière les langues de spécialité, dans la stylistique qui leur est propre mais surtout dans leurs vocabulaires, dont la transmission et l’acquisition sont l’une des composantes de la formation professionnelle, à l’école ou sur les lieux de travail. De nombreuses et complexes opérations d’harmonisation se sont mises en place dans toutes les sphères des connaissances et des activités industrielles, dont les plus exemplaires et les mieux réussies sont, entre autres, l’uniformisation des terminologies de la chimie, de la botanique et de la médecine ou encore la mise en place du système qui a rendu désuets tous les termes des anciennes mesures, dans toutes les langues. Lin mot nouveau apparaît, promis à une grande carrière : normalisation, normalisation des choses et normalisation des termes, assurée par des instituts spécialisés, l’AFNOR, l’ACNOR, l’ASA, etc.
Depuis peu, ce phénomène d’uniformisation linguistique semble avoir augmenté de registre : il influence maintenant la concurrence des langues et favorise la prédominance de quelques grandes langues, celles dans lesquelles se diffusent les sciences et les techniques. Ce mouvement favorise surtout l’anglais, du moins actuellement. Du point de vue de l’aménagement linguistique, nous en retenons qu’avec l’industrialisation l’écart entre langue commune et langue de spécialité grandit, au point qu’on puisse affirmer aujourd’hui que l’une et l’autre favorisent des objectifs contradictoires : la langue commune met l’accent sur l’expressivité, donc la synonymie, la variation et l’esthétique, dont la manifestation la plus achevée est la littérature; les langues de spécialité favorisent l’efficacité de la communication, donc la normalisation, l’univocité des termes, la standardisation des messages, dont les exemples les plus révélateurs sont le formulaire administratif, les lettres types et, aujourd’hui, les logiciels de toutes sortes que nous manipulons tous avec des microordinateurs de plus en plus compatibles.
Besoin d’une politique de la langue
Les lois sur les langues constituent un autre exemple, le plus près de nous : au Canada, la Loi sur les langues officielles; au Québec, la Charte de la langue française, dont le texte actuel est la dernière version d’un long processus législatif enclenché par la loi 63, en novembre 1969. À l’évidence, ces lois relèvent d’une pratique de l’aménagement linguistique. Leur préparation exige qu’on ait répondu à une foule de questions : Quels sont les objectifs à atteindre? Dans quels domaines est-il opportun de légiférer? Quelles sont les dispositions à édicter, propres à atteindre les objectifs tout en étant applicables juridiquement? Quel mode de contrôle faut-il prévoir pour assurer l’application de la loi? Quelle stratégie d’application est la plus opportune, la plus efficace, la plus réaliste? Etc. Une fois la loi mise en place, d’autres questions surgissent, notamment celle de l’évaluation des retombées de la loi et celle de l’observation de l’évolution de la situation linguistique du pays. Et encore n’est-ce là qu’un survol de la problématique des lois linguistiques. Chose certaine, c’est un champ d’observation sociolinguistique éminemment riche et passionnant.
Restons dans le domaine des lois linguistiques. Il arrive que ces lois ont comme conséquence d’accentuer la nécessité de la standardisation linguistique. Par exemple, la politique linguistique en Belgique a créé une Région flamande, dont la langue officielle unique est le néerlandais. Mais comme le flamand de Belgique était fortement dialectisé, il a fallu de toute nécessité entreprendre des travaux linguistiques de standardisation, de description et d’enrichissement lexical et terminologique sur la base d’une norme linguistique proche du néerlandais des Pays-Bas, avec prise en compte des variantes phonétiques et lexicales propres aux locuteurs flamands belges. Donc une application concrète d’une théorie de la variation linguistique par rapport aux Pays-Bas et de la standardisation linguistique par rapport aux dialectes flamands de Belgique. On peut observer la même problématique en Pays basque et en Catalogne, où la question de la norme et le problème de l’enrichissement lexical se posent aussi, mais dans des termes très différents dans chaque cas, avec des solutions originales. La langue arabe a des problèmes identiques : l’arabisation se heurte aux mêmes difficultés, prise en étau entre la variation arabe classique-arabe dialectal et les déficits terminologiques de la langue arabe par rapport au français et à l’anglais. Enfin, la situation est la même en Afrique noire, mais en pire, à cause du très grand nombre des langues dans chaque pays. Dans tous ces cas, deux questions précises se posent et exigent des réponses immédiates : Comment s’y prend-on pour standardiser une langue? Comment s’y prend-on pour enrichir son stock lexical?
Besoin d’une norme linguistique
Encore deux petits exemples. La section française de Radio-Canada a fêté en avril 1985 le vingt-cinquième anniversaire de son Comité de linguistique. Depuis 25 ans donc, des personnes s’occupent de la qualité du français en usage sur les ondes de la radiotélévision d’État. Moyen d’intervention : la publication d’un bulletin, C’est-à-dire, la diffusion de fiches linguistiques et terminologiques et, enfin, la formation linguistique continue du personnel des ondes, autrefois assurée par des animateurs-conseils. Comme tous les observateurs s’entendent pour dire que Radio-Canada a joué et joue toujours un rôle de première importance dans la diffusion et l’illustration de la norme linguistique, on peut considérer que le travail du Comité est un élément important de l’aménagement linguistique du Québec. D’un autre côté, l’Association québécoise des professeurs de français s’est prononcée sur la norme du français qu’on doit enseigner au Québec en optant pour « le français standard d’ici ». Le ministère de l’Éducation a, par la suite, entériné ce choix important en aménagement linguistique puisqu’il oriente toute la formation des enfants et des jeunes. Le problème est que cette norme implicite et connue empiriquement n’est pas décrite, surtout dans son vocabulaire. Quelques dictionnaires ont paru récemment qui comblent en partie cette lacune. Les travaux en cours ou projetés nous font penser que la situation s’améliorera très bientôt. Ces deux exemples illustrent un autre aspect de l’aménagement linguistique, soit la coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement et éloignées les unes des autres. La langue française n’a pas, on l’a vu, abordé cette question de la même manière que l’anglais, l’allemand ou l’espagnol. Les francophones doivent élaborer aujourd’hui une stratégie qui permette de concilier intercommunication et variation linguistique, avec changement d’attitude par rapport à ce qu’on appelle les « accents », les « patois », au mieux les « français régionaux ».
Besoin d’une langue standardisée
Changeons de point de vue pour poursuivre notre enquête sur l’aménagement linguistique. Prenons les deux sous-thèmes du colloque, communication et enseignement, et essayons d’identifier leurs liens avec l’aménagement linguistique ou, plus précisément, essayons de voir ce dont chaque domaine a besoin qui relève de l’aménagement linguistique.
Nous engloberons sous l’étiquette « communication » la presse écrite, la radio, la télévision, la publicité, l’étiquetage, la rédaction des imprimés administratifs et commerciaux, en somme tous les messages dont l’émetteur ou le rédacteur agit comme professionnel, dans l’exercice d’une fonction. Dans ce cas, le maniement de la langue relève de la responsabilité professionnelle et sa qualité constitue un facteur important de la compétence de l’émetteur ou de la réputation de la société ou de l’administration pour laquelle il travaille.
Pour exercer leur fonction, les professionnels de la communication doivent disposer de ressources linguistiques adéquates, c’est-à-dire :
a) d’une langue standardisée, constituée par l’ensemble d’une norme orthographique, d’une norme lexicale, d’une norme de prononciation et d’une norme morphosyntaxique, le tout reflétant à la fois la structure de la langue et l’idée qu’ont ses locuteurs de sa forme privilégiée;
b) d’une norme linguistique suffisamment explicite, suffisamment stable et suffisamment acceptée par la communauté pour guider les choix linguistiques, notamment du point de vue stylistique; et
c) d’instruments de référence, grammaires pour trouver la solution des problèmes grammaticaux, dictionnaires et lexiques pour traiter des sujets les plus divers.
Nous qui disposons de tout, nous pouvons trouver curieuse cette énumération et ne pas en voir la pertinence. Mais dans beaucoup de cas, la généralisation de l’usage médiatique de nombreuses langues est bloquée parce que leurs locuteurs professionnels n’ont pas accès à ce qui est nécessaire à un tel usage de la langue. Ils attendent donc des linguistes qu’ils leur fournissent ce dont ils ont besoin. Et les linguistes sont souvent décontenancés par la demande parce qu’ils ne savent pas, par exemple, comment on standardise une langue, comment on rédige une grammaire de référence à usage populaire ou comment on procède pour créer les néologismes nécessaires, ou encore les linguistes s’y intéressent peu ou pas du tout puisqu’ils sont pris par leurs propres affaires et préoccupés de l’avancement de leur carrière, où ces tâches triviales ne sont pas toujours reconnues. Retenons de ce qui précède qu’il y a des travaux linguistiques à mener qui relèvent de l’aménagement linguistique; notons du même coup qu’il faut qu’il y ait des gens capables de les prendre en main et de leur trouver des solutions adéquates, qui auront donc reçu une certaine formation à cet effet.
Besoin d’une langue d’enseignement
L’enseignement de la ou des langues officielles, soit comme langue maternelle, soit comme langue seconde, est une pièce maîtresse de l’aménagement linguistique.
L’enseignement de la langue maternelle vise essentiellement trois objectifs linguistiques : 1) enseigner la norme de la langue, orale et écrite; 2) entraîner l’enfant et l’adolescent à une stratégie de la variation linguistique, donc à la maîtrise des registres de la langue et à la connaissance des variantes des autres communautés de la même langue; et 3) étendre la compétence linguistique de l’enfant et de l’adolescent, en langue écrite et en langue orale, dans tous les genres de communication, ce qui implique que les professeurs de toutes les matières soient aussi des professeurs de langue maternelle.
Les objectifs de l’enseignement de la langue seconde sont linguistiques, culturels et politiques. Sur le plan linguistique, l’objectif principal est d’amorcer le développement linguistique de la personne en langue seconde, par la maîtrise des composantes essentielles de la langue cible, en vue de lui faire acquérir le plus rapidement et le plus adéquatement possible une réelle compétence de communication, en relation avec ses propres besoins langagiers. L’accroissement de cette compétence initiale vient par la suite et dépend de chaque locuteur. Sur le plan culturel, l’enseignement de la langue seconde a pour objectif une certaine initiation des apprenants à la culture du groupe dont c’est la langue maternelle. On n’a jamais trop su comment s’y prendre pour réaliser cet objectif. Le plus souvent, chaque professeur se débrouille selon ses convictions, ses intérêts, sa documentation, à partir de ce que lui offre le matériel pédagogique ou en prenant des initiatives de toutes sortes. Sur le plan politique, l’enseignement de la langue seconde est censé développer chez les nouveaux locuteurs un minimum de solidarité avec l’autre groupe, dont la nécessité et l’intensité dépendent de la relation des groupes en présence et peuvent osciller entre un minimum, qui est la sympathie, et un maximum, qui est l’intégration de leurs aspirations. On parle peu des objectifs culturels et politiques de l’enseignement des langues secondes. En général, les méthodes, souvent l’enseignement lui-même, s’en tiennent aux seuls objectifs linguistiques. Cette attitude est éminemment discutable.
Concrètement, l’enseignement de la langue maternelle et de la langue seconde exige une infrastructure pédagogique considérable. Comme pour les communications, les problèmes touchant les présupposés linguistiques et sociolinguistiques doivent être réglés, ou, s’ils ne le sont pas, il faut le faire. Sur le plan pédagogique, il faut disposer du matériel requis, conçu selon une théorie pédagogique, dont découle une méthodologie. Enfin, il faut former le personnel, formation initiale dans des structures appropriées et formation continue des enseignants en exercice. Autant cette formation doit être spécifique en ce qui a trait à la psychopédagogie, autant elle doit l’être également sur le plan linguistique.
La mise en place d’une stratégie d’aménagement linguistique, explicite ou implicite, comporte toujours l’élément enseignement, donc des dispositions relatives à la formation linguistique des générations montantes. La théorie de l’aménagement linguistique doit décrire le rôle de l’école dans ce processus en vue de comprendre à la fois son rôle dans la transmission et la généralisation de l’usage légitime de la langue et la manière dont elle peut aider à l’établissement de rapports harmonieux entre les communautés de langues différentes par le biais de l’enseignement des langues secondes.
Qu’est-ce que l’aménagement linguistique?
Essayons de faire le point sur la notion même d’aménagement linguistique en nous reportant aux différents contextes où l’expression est utilisée de nos jours. Pour notre part, nous distinguons quatre grandes zones :
1. Premièrement, les phénomènes eux-mêmes relatifs à la manière dont le multilinguisme d’un pays, ou la variation linguistique d’une langue, a évolué, soit vers la réduction ou la coexistence des langues, soit vers l’émergence d’une norme privilégiée unique, avec ou sans intervention consciente, donc d’une manière plus ou moins libre sous la seule influence de forces sociolinguistiques. Ces phénomènes peuvent être anciens, comme la régression du latin en faveur du français, ou se produire sous nos yeux, comme l’affirmation de la langue arabe dans les pays du Maghreb.
2. Deuxième zone, la description des phénomènes par un observateur. On passe du domaine du réel à celui de la connaissance, donc à l’épistémologie. Pour décrire un phénomène, il faut s’inspirer d’un cadre théorique. Ensuite, le lecteur doit mesurer ou évaluer la validité et la pertinence de ce cadre théorique pour apprécier à sa juste valeur la véracité et l’intérêt de la description. Ce modèle peut ignorer, sous-estimer, mal interpréter des éléments des phénomènes. Par exemple, Fernand Brunot décrit fort bien l’histoire de la langue française, mais, puisqu’il se plaçait d’un point de vue philologique et du côté de la langue dominante, il n’a pas su interpréter et décrire la lutte des langues et des usages du français en France.
3. Troisième zone, l’intervention consciente, soit de l’État, soit d’individus ou de groupes, dans le domaine linguistique, dans le but d’influencer l’allure de la concurrence linguistique, le plus souvent en faveur des langues menacées, ou de façonner la langue elle-même, par exemple en la standardisant, en la décrivant ou en l’enrichissant lexicalement. Ici, le terme aménagement linguistique est pris au sens strict pour désigner un processus volontariste de changement linguistique planifié. La Charte de la langue française est un bel exemple de stratégie globale d’aménagement linguistique. Remarquons qu’une fois l’intervention faite, on revient à la zone des phénomènes et à celle de leur description, évaluation, interprétation, etc.
4. Enfin, quatrième et dernière zone, la construction d’une théorie de l’aménagement linguistique, soit pour expliquer les phénomènes, soit pour définir ou guider des stratégies d’aménagement linguistique. C’est, actuellement, la zone la moins bien explorée, surtout en ce qui concerne l’aménagement du statut des langues.
Aménagement linguistique et science linguistique
À partir de ce qui précède, les relations entre aménagement linguistique et linguistique théorique ou appliquée deviennent plus apparentes. On peut regarder les choses de deux points de vue différents, du point de vue de l’application de la linguistique à l’aménagement linguistique ou de celui de l’enseignement de l’aménagement linguistique en soi.
Beaucoup d’éléments de la linguistique ont des implications en aménagement linguistique. Autrement dit, il est difficile de réussir en aménagement linguistique sans disposer d’une infrastructure linguistique constituée, d’une part, de connaissances et de domaines et, d’autre part, de personnes compétentes dans certains domaines névralgiques. Il s’agit moins ici de nouveautés que d’une perspective nouvelle, permettant de restructurer des ensembles de connaissances en fonction de préoccupations précises.
Sans prétendre être ni exhaustif ni ordonné, je vous propose une énumération des éléments de la science linguistique qui ont un rapport immédiat avec l’aménagement linguistique.
Par rapport à l’aménagement du statut de la langue
1. Analyse des fonctions de la langue, non pas du seul point de vue de la théorie de la communication, à la manière de Jacobson, mais aussi du point de vue sociolinguistique.
2. Analyse de la concurrence linguistique, à la fois entre les variantes d’une même langue et entre les différentes langues en contact sur le même territoire. D’où :
analyse de ce que Bourdieu a appelé le « marché linguistique »;
théorie et forme du bilinguisme;
problématique de la norme, en tant que processus de valorisation d’une variante par rapport aux autres et en tant que processus de modélisation des comportements linguistiques;
étude des attitudes des locuteurs soit à l’égard des variantes d’une même langue, soit à celui de l’une et de l’autre langue en concurrence sur le territoire;
analyse de la procédure de standardisation, c’est-à-dire de la manière de définir les standards nécessaires à l’usage d’une langue dans les communications standardisées : standard orthographique, standard de prononciation, standard morphosyntaxique, standard lexical et terminologique.
Par rapport à l’aménagement de la langue
1. Formation à la description linguistique, d’après l’un ou l’autre des modèles actuels, avec analyse critique cependant de l’intérêt du modèle par rapport aux applications des résultats de la description.
2. Application des résultats de la description à des objectifs particuliers, par exemple la préparation de manuels de référence ou de manuels d’enseignement, mise au point de logiciels divers, etc.
3. Enseignement de la terminologie, avec prérequis linguistiques et méthode de travail, notamment pour la terminologie systématique comparée.
4. Enseignement de la lexicographie, unilingue ou bilingue, avec adaptation aux structures des langues.
5. Enseignement de la traduction et entraînement à l’interprétation.
6. Méthodologie de l’enseignement de la langue maternelle et des langues secondes, et formation des enseignants.
L’enseignement de l’aménagement linguistique comme tel devrait comprendre, en se fondant sur les éléments qui précèdent : 1) la description de procédures d’aménagement linguistique dans différents pays et dans des situations sociolinguistiques variées; 2) l’analyse des problèmes essentiels que pose l’aménagement linguistique à partir de l’analyse critique de cas observés; et 3) l’élaboration d’une théorie et d’une méthodologie générale de l’aménagement linguistique à un niveau d’abstraction qui lui permette de s’appliquer à des situations très différentes.
Voilà donc un tour d’horizon incomplet certes, mais suffisant pour se faire une idée des préoccupations d’une personne qui s’intéresse à l’aménagement linguistique ou qui se trouve devant la tâche concrète de trouver des solutions au multilinguisme d’un pays. Ce n’est pas un domaine facile parce que très complexe : c’est même un domaine dangereux à cause de ses implications politiques et ethniques. Mais les problèmes sont là : à nous, spécialistes, d’essayer de leur trouver des solutions réalistes et applicables.
Abstract (anglais)
Using specific examples, we will define the principal social, political and linguistic problems that gave rise to the very specialized application of linguistics known as language planning. The examples provided are intentionally quite varied –from François 1st to Radio-Canada, not forgetting Quebec’s and Belgium’s language laws– to demonstrate the basic elements of language planning. On this basis, the relationships between linguistics and language planning will be examined, with a view to the training of people able to work in this field with competence and a sense of realism.
Relation entre traduction, développement et aménagement linguistique
Pour concevoir une didactique de la traduction, et j’ajouterai immédiatement, en contrepoint, une didactique de la terminologie, il faut avoir une vision claire du réseau de communications où chaque pays, chaque organisme et chaque citoyen s’insèrent, des besoins langagiers qui en découlent, enfin du rôle de la traduction dans ce réseau par rapport à la didactique des langues, d’une part, et à la rédaction/adaptation directe en langue maternelle d’autre part.
Mon intention est d’explorer ce grand thème, en proposant des axes de réflexion et un embryon de cadre pour situer les éléments les uns par rapport aux autres.
Le fil conducteur le plus adéquat me semble être les types de communications, puisque la traduction est un processus qui permet le passage d’une langue à une autre. J’examinerai successivement trois catégories de communications : les communications externes, c’est-à-dire celles entre interlocuteurs de pays différents, les communications relatives à l’échange d’informations, de nature variable, techniques, scientifiques, littéraires, médiatiques, pour ne citer que les importantes, enfin les communications internes, c’est-à-dire celles entre organismes et citoyens d’un même pays.
1. Les communications externes
Il n’est plus possible aujourd’hui, pour aucun pays, de vivre totalement isolé, en dehors du circuit mondial des communications et des échanges. Cette insertion dans le village global concerne à la fois l’individu, en tant que personne ayant son propre réseau de relation, et les personnes morales, l’État et ses organes, les entreprises, d’où des relations politiques, économiques et commerciales. La traduction est surtout liée à ce dernier type de relation, alors que la didactique des langues se rattache au premier.
1.1. Les relations politiques s’établissent en général avec plusieurs pays, selon une dynamique complexe qui va de l’hostilité à l’amitié traditionnelle, en passant par les alliances tactiques. En général, aussi, plusieurs langues sont en cause, dont l’importance est proportionnelle à l’intensité et/ou à la continuité des rapports politiques. Exemple d’intensité et continuité : l’anglais entre le Québec et le Canada, les langues de la C.E.E., notamment le français, l’anglais et l’allemand; exemple d’intensité sans continuité : le russe en Égypte, en relation avec l’arabe.
Ce premier élément permet le choix des langues étrangères, soit pour la didactique des langues, soit comme langues de départ pour la didactique. Critère de choix : le poids des langues dans les relations politiques, donc, les besoins de l’État.
1.2. Les relations économiques et commerciales s’établissent elles aussi, en général, avec plusieurs pays, donc en mettant en cause plusieurs langues.
Cependant, il peut fort bien arriver que les partenaires principaux des relations économiques et commerciales ne soient pas les mêmes que ceux des relations politiques. Il peut même y avoir contradiction.
D’où un deuxième critère de choix des langues, à pondérer avec le premier, aussi bien pour la didactique des langues secondes que pour la didactique de la traduction.
1.3. Les relations politiques, économiques et commerciales se moulent dans des textes juridiques (les lois, les traités, les accords internationaux, les contrats), des textes commerciaux (correspondance, publicité, mode d’emploi, garantie, étiquetage, etc.), des textes politiques et administratifs (correspondance, discours, notes diplomatiques, etc.). Il s’en suivra des besoins particuliers en traduction, donc des habiletés professionnelles variées de la part des traducteurs.
La didactique de la traduction doit les prendre en compte et les satisfaire, en formant les traducteurs en conséquence.
2. Les communications relatives à l’échange d’informations
Nous regroupons dans cette catégorie trois types de textes : les textes techniques et scientifiques, les textes médiatiques et les textes littéraires.
2.1. Les textes techniques et scientifiques
La source principale de ces textes est double : ce qu’il est convenu d’appeler le transfert de technologie, qui est l’un des éléments du processus plus global de développement.
Nous n’avons pas l’intention ici de discuter de ces deux notions : la documentation sur ces sujets est abondante. Nous voulons plutôt en tirer les conséquences du point de vue linguistique.
Trois observations nous serviront de point de départ. Elles conviennent aussi bien aux pays du Nord qu’aux pays du Sud, puisque le transfert de technologie et le développement concernent tous les pays. La seule différence est le point de départ et l’écart entre les pays qui en découle, qui peut être énorme et dramatique comme entre pays africain et les États-Unis ou le Japon, ou très relatif comme entre les pays arabes et les pays européens ou nord-américains, où il touche surtout le domaine de la technologie, ou très mince, comme entre l’Europe et l’Amérique où il se manifeste dans des secteurs particuliers bien identifiés, notamment les sciences et les techniques de pointe. Nos observations sont les suivantes :
a) Tous les pays, et une grande partie de leurs citoyens, sont engagés dans un circuit d’échange d’informations scientifiques et techniques, dont les langues sources sont en principe nombreuses. En pratique, quelques langues européennes dominent largement ce secteur sur le plan international, notamment le français et l’anglais américain. Ce critère s’ajoute aux précédents pour le choix des langues de départ, dans les programmes de traduction. Mais il pourrait fort bien être contredit par le critère politique, en faveur par exemple du russe ou du français comme langues sources des sciences et des techniques, au détriment de l’anglais.
b) Selon les besoins de chaque pays, une partie de cette information sera intégrée dans l’activité nationale, par exemple dans l’enseignement, l’industrie, les procédures administratives, soit directement dans la langue source, soit dans la ou les langues nationales, selon le plan d’aménagement linguistique arrêté plus ou moins explicitement par l’État. Dans ce cas, l’aspect linguistique de cette appropriation devient primordial, comme nous le verrons par la suite.
c) Il n’est pas nécessaire de transférer en langue nationale tous les textes. D’autre part, la traduction n’est pas le seul moyen de transfert linguistique, qui peut se faire également par adaptation ou par rédaction en langue nationale à partir du contenu.
Une partie importante des textes demeurent dans la langue source, en général ceux qui sont destinés aux seuls spécialistes, qui ont eux-mêmes acquis ou qui acquièrent cette connaissance spécialisée de la langue source durant leurs études universitaires.
Le choix des textes à transférer en langue nationale dépend de facteurs nombreux, en fonction des besoins de la population-cible d’une part, par exemple l’enseignement primaire ou la formulation d’une campagne d’hygiène publique en milieu rural unilingue, ou en fonction du type d’aménagement linguistique du pays.
Par rapport au thème de notre réunion, nous dégageons de ces observations quelques indices propres à définir des programmes universitaires. Nous arrivons pour notre part à la conclusion qu’il faut envisager trois programmes distincts, mais fortement interreliés : la formation de traducteurs, la formation de rédacteurs et, surtout, parce qu’absolument indispensable, la formation de terminologues en langue(s) nationales(s).
La formation des traducteurs doit inclure l’entraînement à la traduction technique et scientifique à différents niveaux de spécialisation et inclure également une formation de base à la terminologie, à ne pas confondre avec la formation de terminologues professionnels.
L’enseignement de la terminologie a pour objectif de former des spécialistes capables d’assurer l’actualisation des vocabulaires de spécialités en langues nationales, c’est-à-dire de fournir les termes aussi bien aux traducteurs qu’aux rédacteurs et aux utilisateurs de ces vocabulaires. L’essentiel de cette formation est la maîtrise des méthodes de travail propres à la terminologie systématique comparée. Nous aurons l’occasion de développer plus à fond ce sujet durant l’atelier qui est prévu à cet effet.
La formation de rédacteurs pourrait être une spécialisation de la traduction ou de l’enseignement littéraire.
2.2. Les textes médiatiques
La pratique actuelle du journalisme recourt largement aux grandes agences de presse, dont les dépêches sont traduites ou adaptées dans la langue du journal, de la radio ou de la télévision. En général, ce travail est fait par le journaliste lui-même, très souvent à la va-vite.
D’autre part, si les médias font usage de la langue nationale, il se peut que le journaliste rencontre des problèmes de terminologie, soit qu’il lui manque des mots, soit qu’il ne sache pas lequel choisir parmi les mots disponibles, soit encore qu’il se trouve devant des problèmes d’orthographe ou de prononciation. Pourtant, une décision rapide s’impose. Étant donné le prestige et l’influence des médias, cet aspect de leur activité est très important et souvent très préoccupant.
La formation des journalistes devrait inclure une formation minimale à la traduction et à la terminologie. La pratique des médias en langue nationale devrait être soutenue par un service de linguistique, comme la chose se fait pour Radio-Canada par exemple. Ce serait là un bon débouché pour nos étudiants!
2.3. Les textes littéraires
Sans chercher chicane à personne, nous avons intégré les textes littéraires dans l’échange d’informations, même si le contenu et la forme de ces textes sont très différents des précédents.
La traduction littéraire nous semble une surspécialisation de la traduction, qui ne peut pas être, en conséquence, le moyen de la formation initiale des futurs traducteurs.
Mais la fascination qu’exerce la littérature sur les traducteurs est telle qu’ils recourent beaucoup à ce type de textes comme exercices. Il y a là un problème, presque psychologique pour ainsi dire, dont il faudra tenir compte dans nos discussions, notamment pour chercher à équilibrer textes littéraires et textes d’autres natures dans la formation des traducteurs, en fonction des besoins, donc des débouchés pour les diplômés.
3. Les communications internes
C’est la situation des pays bilingues ou multilingues qui nous intéresse ici. Le problème central qui se pose alors est celui du choix de la langue de communication, communication des individus entre eux, communication de l’État avec les citoyens et les personnes morales, communication des entreprises entre elles, avec leurs employés et leurs clients. En somme, il s’agit ici de la totalité de l’organisation des communications à l’intérieur d’un pays.
Depuis la fin des années soixante-dix, quelques spécialistes de pays différents se préoccupent d’aborder ces questions avec un minimum de rationalité, en s’appuyant sur la sociolinguistique, la sociologie, l’anthropologie, la science politique et juridique, la démographie. Une nouvelle discipline se constitue sous nos yeux, généralement appelée aménagement linguistique, dont l’objectif est d’établir les conditions et moyens de la coexistence harmonieuse de plusieurs langues au sein du même État.
Nous nous bornerons ici à rappeler l’essentiel de la notion d’aménagement linguistique pour nous intéresser surtout à son application au thème qui nous réunit.
On peut définir l’aménagement linguistique comme un effort à moyen et à long terme pour mieux tirer parti d’une ressource collective, la ou les langues, en fonction des besoins et des intérêts de la nation, selon un plan souple qui oriente l’évolution de la société sans la brusquer mais au contraire en réclamant son adhésion et sa participation. Nous préférons cette appellation à planification linguistique, calque de l’anglais américain language planning, à cause de la connotation péjorative accrochée au terme planification en français, qui rappelle trop une intervention dirigiste et bureaucratique.
Il est d’usage maintenant de distinguer deux aspects dans l’aménagement linguistique, soit l’aménagement du statut de la langue (status language planning) et l’aménagement de la langue elle-même (corpus language planning).
La nécessité ou l’opportunité de procéder à l’aménagement linguistique d’un pays découle d’un jeu de circonstances que nous pourrions résumer ainsi :
a) la diversité linguistique du pays, sous deux formes qui peuvent se combiner mais qu’il est utile de distinguer parce qu’elles entraînent des problèmes et donc des situations différentes, soit la diversité des langues et la diversité des usages de la même langue;
b) le fait que ces langues ou ces variantes de la même langue sont dans une relation de concurrence réelle, c’est-à-dire qu’elles se partagent les fonctions de la langue, l’allégeance des locuteurs, ce phénomène de partage créant des tensions au sein de la société, susceptibles de dégénérer en conflits;
c) la conscience de cette concurrence chez les citoyens et l’émergence d’une intention collective de l’ordonner et de l’apaiser.
Il ressort de ce qui précède que tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout d’ordre politique, puisqu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc de la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose. Sélim Abou ajoute avec grand à-propos que ce projet politique concerne « à la fois l’identité culturelle de la société globale et celles des groupes ethnolinguistiques qui la composent ».
D’une manière schématique, on peut résumer ainsi les objectifs fondamentaux d’un aménagement linguistique :
a) préciser le statut juridique des langues, donc, dans certains cas, choix des langues et statuts variables. Exemple : langue officielle/langue nationale, langue officielle unique/multiple, etc.
b) préciser quelle(s) langue(s) sera ou seront utilisée(s) domaine par domaine, selon :
la distinction entre communications institutionnalisées et individualisées, ces dernières n’étant pas touchées par l’aménagement linguistique.
la distinction entre fonctions de la langue et domaines d’utilisation.
la distinction entre bilinguisme institutionnel/fonctionnel, avec coexistence possible des deux formes, ou recours systématique à une seule. Exemple du premier cas : le Canada, du deuxième : le Québec.
Ce partage des langues par domaines définit le statut de fait des langues. Il est imminemment souhaitable qu’il n’y ait pas contradiction entre le statut juridique et le statut de fait.
c) définir la politique d’usage des langues dans l’enseignement, selon la distinction entre langue d’enseignement et langue(s) enseignée(s), aux trois niveaux, primaire, secondaire et universitaire, et dans l’enseignement professionnel, à cause surtout des indices terminologiques.
La mise en place d’un plan d’aménagement linguistique suppose et exige une préparation et un suivi proprement linguistique, notamment la mise au point d’une langue standard et la production d’instruments de référence (grammaire de consultation, dictionnaires unilingues et bilingues, lexiques spécialisés, etc.).
Un plan d’aménagement linguistique a des répercussions immédiates sur ce qui nous intéresse ici.
L’aménagement linguistique, en fixant le statut de la ou des langues, fournit un nouveau critère pour le choix des langues de traduction et définit la tâche que l’État affecte à la traduction, en type de textes et en volume de mots à traduire, donc nombre de traducteurs. L’exemple du Canada ou de la Yougoslavie est révélateur de ce type de conséquence.
L’aménagement linguistique exige un effort terminologique, dont l’importance nous semble se définir selon deux paramètres :
l’importance relative de la variation linguistique dans une langue, par exemple en arabe, avec des répercussions aussi simple que l’enseignement des spécialités à l’école primaire ou dans l’enseignement professionnel de premier niveau.
le retard terminologique d’une langue dans l’un ou l’autre des domaines touchés par l’aménagement linguistique, exemple : la langue des télécommunications en arabe.
Raisons de plus pour organiser l’enseignement autonome de la terminologie, cette fois non reliée à la traduction, mais aux besoins terminologiques de la langue et de tous ses utilisateurs, dans toutes les circonstances.
4. Conclusion
Essayons de faire la synthèse des conclusions qu’on peut tirer de cet exposé.
a) Le choix des langues de traduction, fondamental pour l’organisation de l’enseignement de la traduction, est complexe, puisqu’il exige de concilier des critères d’ordres différents, tout aussi importants : critère politique : étrangère (relation avec les États et les Organisations internationales) et politique linguistique nationale (aménagement linguistique); critère économique (relations commerciales avec l’extérieur); enfin, critère informatif (poids des langues en information technique, scientifique, médiatique, littéraire).
b) le rôle de la traduction dans cet ensemble se définit par rapport à la connaissance des langues, donc par rapport à la didactique des langues étrangères ou secondes, se définit également par rapport à la pratique de la rédaction en langue nationale. Chose certaine, l’organisation linguistique d’un État ne peut pas reposer uniquement sur la traduction, même si la traduction y a un rôle important à jouer.
c) Dans les cas d’aménagement linguistique, il est indispensable de prévoir et d’assurer la formation des terminologues professionnels, pour assurer tous les travaux requis de terminologie, de standardisation et de normalisation. Ces professionnels pourraient également se muer en lexicographes, au besoin, avec modification des objectifs et des méthodes de travail.
d) La formation des traducteurs doit être très polyvalente, selon les types de textes, et selon les langues de départ.
L’organisation de l’enseignement de la traduction n’est donc pas une affaire strictement professionnelle ou une question relevant du seul domaine de la didactique. Elle doit surtout se concevoir comme un élément d’un ensemble plus grand qui est celui de l’aménagement des communications nationales et internationales.
Vers un aménagement linguistique comparé
Les textes ici réunis stimulent la réflexion sur la nature et la pratique de l’aménagement linguistique, autant par l’évocation des situations sociolinguistiques extrêmement différentes les unes des autres (du moins en apparence), par la description des solutions mises en place pour concilier l’usage de plusieurs langues dans des cas de multilinguisme, que par la présentation et la discussion des aspects théoriques et méthodologiques des problèmes linguistiques, culturels et politiques auxquels il faut trouver une solution.
Notre intention n’est pas de tenter une synthèse des contributions à cet ouvrage collectif : elle se transformerait rapidement en une sorte de court traité d’aménagement linguistique, du fait que les textes couvrent la presque totalité de la problématique du sujet. Nous nous proposons plutôt d’examiner trois thèmes qui nous semblent courir tout au long du texte, directement ou indirectement évoqués par les auteurs au fil de leurs exposés : le multilinguisme, la standardisation linguistique et la notion même d’aménagement linguistique.
Le multilinguisme
En général, le besoin de procéder à l’aménagement linguistique d’un pays découle de la coexistence de plusieurs langues sur le même territoire. Lorsque cette coexistence se transforme en concurrence, ou lorsque les diverses langues sont utilisées d’une manière symbolique pour faire émerger des tensions de toute autre nature, ethniques, économiques, religieuses, culturelles, politiques donc, ou lorsque, tout simplement, les locuteurs de chaque langue tiennent à conserver l’usage de leur propre langue et à l’affirmer comme langue fonctionnelle au sein de l’organisation sociale, il apparaît et il devient nécessaire d’intervenir politiquement dans le dossier linguistique. À la limite, on ne peut faire autrement que d’essayer de trouver des solutions réalistes, acceptables et applicables au multilinguisme, tel qu’il est vécu dans chaque situation particulière, car la manière dont les choses se présentent est toujours unique, originale, propre à un pays. Par contre, les questions qui se posent sont toujours les mêmes : faut-il conserver toutes les langues en présence, comment choisir si on doit choisir, quel statut juridique donner à chaque langue, ce statut juridique doit-il devenir un statut de fait, quelles dispositions concrètes doit-on arrêter pour faire fonctionner une société en plusieurs langues, à combien s’en élèvera le coût et quelles en seront les retombées sur l’économie générale du pays, comment contrôler les mesures prises? Somme toute, est-ce possible? D’où l’idée, la conviction en ce qui nous concerne, qu’il est possible d’élaborer une théorie générale de l’aménagement linguistique, dont découlerait une méthodologie suffisamment souple pour s’appliquer à des cas très différents les uns des autres. Nous évoquerons ce point par la suite. Pour l’instant, réfléchissons à ces interrogations à partir des textes précédents.
Peu d’auteurs évoquent le choix des langues. On dirait que la chose va de soi, du moins dans les situations ici évoquées. C’est donc, semble-t-il, la dynamique sociale elle-même qui fait s’imposer celle des langues auxquelles il faut attribuer un statut, en général par rapport à une langue véhiculaire principale. Citons quelques exemples. Au Canada et au Québec, le français et l’anglais sont seuls pourvus d’un statut, comme langues des communautés historiques : les autres langues, qui constituent la mosaïque culturelle canadienne et québécoise, sont prises en compte du seul point de vue culturel et scolaire, donc dans des domaines comme la radio, la télévision, l’école, les activités culturelles, etc., selon une stratégie qui varie d’un niveau de gouvernement à l’autre et d’un domaine à l’autre. En Espagne, il s’agit du statut du catalan, du galicien et du basque par rapport à l’espagnol. En Belgique, de la relation du flamand-néerlandais par rapport au français de la Belgique s’appuyant sur la France et le monde francophone. Le cas de la Yougoslavie confirme ce point de vue, puisque la constitution de la Fédération renvoie à la responsabilité des Républiques et des Provinces le soin de déterminer les langues auxquelles sera attribué un statut. Le texte même de la constitution n’identifie pas les langues officielles du pays (Bugarski). À ceux qui se demandent comment on choisit les langues à privilégier dans une situation de multilinguisme jugée excessive, l’ouvrage n’offre pas de réponse nette. On peut cependant déduire trois éléments qui déterminent la force d’affirmation relative d’une langue : elle doit être la langue d’une communauté soudée par un fort sentiment d’identité culturelle; cette communauté doit avoir les moyens de s’affirmer à l’égard des autres communautés constituant la Nation, en détenant d’une manière ou de l’autre un certain pouvoir de négociation, par le nombre de ses membres, l’activité économique, le savoir-faire politique, la participation au pouvoir, etc.; enfin, cette affirmation de la communauté doit avoir une forme quelconque de légitimité, reconnue par les autres groupes linguistiques, même de ceux qui seront éventuellement écartés, à cause de phénomènes aussi différents et subjectifs que le rôle historique, le rayonnement culturel, l’ascendant dans les jeux d’alliance, le niveau de développement de sa langue, c’est-à-dire sa capacité à être un instrument efficace de communication, etc. Le choix des langues sera donc judicieux pour autant qu’il confirmera un consensus social explicite ou tacite. S’il s’en éloigne trop, il y a de forts risques qu’il ne soit pas accepté et qu’on le remette en cause à la première occasion. S’il n’existe pas, il faut d’abord travailler à le créer, quitte à remettre à plus tard le choix des langues, lorsque la situation sera éclaircie et les rapports entre les langues mieux perçus et mieux acceptés par les citoyens. Le temps linguistique est à grande échelle.
La manière de définir le statut juridique des langues, notamment par rapport à la zone du territoire national concernée ou par rapport aux institutions touchées par les dispositions juridiques, est très variable. Les adjectifs qui servent généralement à désigner ce statut, par exemple officielle ou nationale, n’ont pas toujours le même sens, comme le signale Bugarski au sujet de la Yougoslavie. C’est l’un des nombreux problèmes de terminologie de l’aménagement linguistique qu’évoquent Daoust et Maurais dans leur article. D’après les cas décrits dans le présent ouvrage et en nous référant à d’autres pays, on peut retenir, au moins à titre indicatif, les manières suivantes de définir le statut des langues dans une situation de multilinguisme :
a) Une seule langue est déclarée langue officielle pour l’ensemble du territoire national. Exemples : le Québec, la Tunisie, l’Algérie. Nous reviendrons sur ces pays par la suite.
b) Plusieurs langues sont déclarées langues officielles du pays.
Nous distinguons au moins deux variantes de ce statut de principe :
les langues sont langues officielles pour l’ensemble du territoire, mais les domaines d’application sont restreints. Par exemple, le français et l’anglais sont langues officielles du Canada, mais cette disposition ne s’applique qu’aux institutions relevant de l’autorité du gouvernement fédéral, et encore selon des modalités propres à chaque institution ou propres à des parties du territoire du Canada. Le principe n’est donc pas de portée générale ni universelle;
les langues sont langues officielles du pays, mais l’usage de chacune est restreint à une partie du territoire national. C’est ce qu’on désigne souvent sous l’appellation « principe de la territorialité ». L’exemple le plus connu est celui de la Belgique, où la Constitution reconnaît quatre régions linguistiques (Deprez), dont trois régions unilingues : la région néerlandaise, la région française et la région allemande, et une région bilingue, Bruxelles. L’Espagne est un autre exemple de ce type de découpage, puisque le catalan et le basque sont considérés comme langues officielles de la région dotée du statut d’autonomie, en relation de bilinguisme avec le castillan, seule langue officielle de l’État espagnol et langue officielle conjointe des régions autonomes (Bastardas Boada et Rotaetxe).
On peut combiner les deux variantes. Par exemple, l’administration centrale belge utilise les langues régionales, surtout le français et le néerlandais, à la manière du Canada, tout en reconnaissant l’unilinguisme officiel des régions. Autre exemple : l’administration fédérale yougoslave, même si elle ne cite aucune langue comme langue officielle de la fédération, comme nous l’avons déjà signalé, publie ses documents en sept versions (quatre langues et trois variétés du serbo-croate) et offre l’interprétation des débats en cinq langues, tout en admettant que d’autres langues soient reconnues sur les territoires des Républiques et des Provinces. Une version des textes de l’Administration centrale dans ces autres langues est cependant disponible sur demande (Bugarski).
Le principe de territorialité fonctionne bien quand le territoire est suffisamment grand, clairement délimité sur le plan juridique, comme il arrive par exemple dans le cas du Québec ou des régions de Belgique ou d’Espagne. Il fonctionne beaucoup plus difficilement quand le territoire est petit, comme le démontre clairement le cas de Bruxelles avec ses communes à facilités : l’expansion normale d’une grande ville vers sa banlieue remet sans cesse en cause l’intégrité linguistique de la région flamande environnante.
On oppose souvent, du moins au Canada, le principe de la territorialité à celui de la personnalité, dans l’esprit du droit anglo-saxon, très inquiet « des droits de la personne ». D’une part, personne n’a jamais très clairement défini ce qu’on entend par « principe de la personnalité », alors que le principe de la territorialité est d’observation courante. D’autre part, le principe de la personnalité ne peut découler que de la manière dont le statut des langues est défini pour la totalité ou pour une partie du territoire et ne peut, certainement jamais, entrer en contradiction avec les dispositions statutaires relatives aux langues. Le principe dit « de la personnalité » n’est donc qu’une manière d’appliquer le principe de la territorialité. En fait, ce qui est en cause au Canada, c’est la confrontation de deux visions de l’avenir national, l’une, centralisatrice, qui veut faire du Canada un pays bilingue, mais n’en a pas les moyens juridiques selon l’actuelle Constitution, d’où le détour par le biais d’une « Charte des droits de la personne » en accord avec le bilinguisme officiel mais restreint du Canada, l’autre fédéraliste au sens plein du terme, sur le modèle de la Suisse ou de la Yougoslavie, qui veut garantir et affirmer l’identité culturelle française du Québec et qui, en conséquence, a adopté le français comme seule langue officielle.
Nous verrons, par la suite, que ceci ne veut pas dire que la langue anglaise est interdite au Québec, loin de là même. L’attitude des autres provinces du Canada oscille entre les deux tendances, au coup par coup, selon les domaines ou les intérêts en cause, mais en général en faveur de l’unilinguisme anglais de fait.
c) Une distinction est établie entre deux catégories de langues, la ou les langues officielles, la ou les langues nationales. Cette distinction entraîne et légitime l’écart entre le statut juridique et le statut de fait des langues ainsi désignées. L’exemple le plus ancien est celui de la Suisse qui reconnaît trois langues officielles, le français, l’italien et l’allemand, selon le principe de la territorialité, et une langue nationale, le romanche dont l’usage est lié à certaines activités, surtout culturelles, de cette partie de la population helvétique.
Cette manière de déterminer le statut des langues est très répandue en Afrique noire francophone, avec, ici aussi, des variantes. La plupart des pays reconnaissent le français comme langue officielle unique et déclarent langues nationales un nombre plus ou moins grand de langues africaines. Citons comme exemples le Bénin, le Burkina Faso, la Côte-d’Ivoire, le Sénégal, le Togo, le Zaïre. D’autres pays déclarent langues officielles à la fois le français et une langue africaine, comme le font le Rwanda et le Burundi. Enfin, les Seychelles, par exemple, considèrent trois langues comme officielles, deux langues européennes, le français et l’anglais, et une langue autochtone, le créole.
d) Enfin, dernière possibilité : aucune langue n’est déclarée langue officielle. L’exemple le plus remarquable est celui des États-Unis où l’anglais n’a qu’un statut de fait. Cependant, face à la montée de l’espagnol, certains États se sont déclarés bilingues anglais-espagnol, d’autres, au contraire, se sont dits unilingues anglais, comme la Californie. Un fort lobby tente d’amener la Chambre des Représentants à déclarer l’anglais seule langue officielle des États-Unis et lutte contre la montée du bilinguisme. Pourtant, on ne peut certes pas considérer que l’anglais soit en danger aux États-Unis!
Le statut juridique des langues est nuancé par le statut de fait, jusqu’au point où un observateur pourrait évaluer qu’il y a contradiction. Tout ici est matière à appréciation, nuance, compromis, adaptation aux contraintes de la situation, et donc tension, réclamation, demande de modification au statut ou aux règlements. L’aménagement linguistique d’un pays est en mouvement perpétuel, le plus souvent au profit des langues sociologiquement privilégiées par la situation et au détriment des langues défavorisées, sous la pression de facteurs le plus souvent non linguistiques. La vigilance, la patience et l’entêtement sont de règle, surtout de la part des locuteurs des langues menacées, ce qui, évidemment, irritera toujours et partout les locuteurs des langues fortes.
Entre statut juridique et statut de fait, une première forme d’écart met en cause l’égalité de principe des langues. Ou bien, l’une des langues est plus égale que les autres, comme en Yougoslavie en faveur du serbo-croate. Ou bien, l’usage de l’une des langues est soumis à des conditions particulières, comme au Canada, et se retrouve, de facto, dans une situation minoritaire par rapport à l’autre langue. Une autre forme d’écart, beaucoup plus intéressante, découle de la distinction entre bilinguisme institutionnel et bilinguisme fonctionnel. Le Québec, par exemple, n’a pas voulu et ne veut toujours pas se déclarer institutionnellement, donc officiellement, bilingue. Par contre, il admet dans les faits l’usage de l’anglais, de deux manières différentes : l’anglais est la langue de la minorité historique du Québec, dont l’usage est admissible dans toutes les formes d’activités et dans tous les domaines d’utilisation qui se rapportent à l’affirmation de l’identité culturelle et des droits constitutionnels (canadiens) de cette minorité; par exemple l’école (système scolaire complet en anglais), la justice, la radio, la télévision, la presse écrite, les services de santé, l’administration municipale, etc. Le même principe guide la manière dont sont considérées et utilisées les langues des autres minorités du Québec, mais dans les domaines surtout culturels et scolaires. D’un autre point de vue, le Québec étant en Amérique anglophone, l’usage de l’anglais est nécessaire dans les communications externes et, en conséquence, l’exigence de la connaissance de l’anglais va de pair avec les exigences linguistiques des fonctions. C’est ce que nous appelons le bilinguisme fonctionnel. Dans cette perspective, le français est la langue commune de tous les Québécois, tandis que l’usage de l’anglais devient circonstanciel. Ces dispositions ne touchent évidemment que les communications institutionnelles, les communications individuelles étant laissées à l’initiative des interlocuteurs. Une dernière forme d’écart, plus délicate à apprécier, découle de l’usage généralisé d’une langue sans statut, à côté d’un usage relativement restreint de la langue officielle. Le cas que nous connaissons le mieux est celui de la Tunisie, où l’emploi du français est très répandu, dans tous les domaines et dans toutes les formes de communications, y compris l’administration de l’État et les discours politiques, alors que la seule langue officielle est l’arabe. On pourrait constater la même situation en Algérie. Sans doute cette manière de vivre le bilinguisme est-elle admise et constitue-t-elle en fait une stratégie d’aménagement linguistique, mais c’est une stratégie à double tranchant, puisqu’elle repose sur la contradiction entre le principe et la réalité.
Peu d’auteurs abordent directement l’analyse du coût du multilinguisme. Par contre, plusieurs décrivent les organismes chargés de l’application des politiques linguistiques et traitent de l’organisation administrative et scolaire qui découle du multilinguisme. De toute évidence, le multilinguisme entraîne des dépenses, de divers ordres : personnel de traduction et d’interprétation, formation de ce personnel, rédaction, révision, impression de tous les imprimés requis; textes juridiques et administratifs, formulaires, manuels divers, documents commerciaux, affiches, panneaux, etc., dispositions du système scolaire, notamment formation linguistique du personnel et préparation-édition du matériel scolaire. Nous arrivons à penser que l’aspect coût du multilinguisme est une sorte de tabou, pour ceux qui le prônent, dans la crainte qu’ils ont de voir ceux qui s’y opposent y trouver un argument de poids. L’analyse ne peut pas être strictement comptable, elle doit être du type coûts-bénéfices, en incluant dans les bénéfices la paix sociale et la création d’emplois. Nos collègues économistes devraient s’intéresser à cet aspect de l’économie nationale, régionale et mondiale, comme nos collègues démographes se sont intéressés à la démographie linguistique au point d’en faire une spécialité. Nous manquons vraiment d’informations et d’analyses comparées portant sur ce point précis.
Le multilinguisme est-il possible? À l’évidence, il faut répondre oui, possible en principe et possible dans les faits. Au terme d’une carrière consacrée à ce sujet, Mackey conclut qu’à travers le monde et les nations, ce sont les situations d’unilinguisme qui sont l’exception, le multilinguisme de fait étant la règle générale. Ce qui est difficile par contre, c’est d’organiser le multilinguisme d’une manière telle que les solutions deviennent des consensus collectifs et garantissent la paix linguistique au sein de la nation. C’est une des tâches principales de l’aménagement linguistique.
La standardisation
Nous passons ici de l’aménagement du statut des langues à l’aménagement des langues elles-mêmes, en tant que codes sociaux et systèmes de communication.
En général, on entend par « standardisation » l’effort de mise au point d’une langue standard, en se guidant sur une certaine norme linguistique dont le choix est préalable au travail technique lui-même. Nous réservons le terme « normalisation » pour désigner un processus d’ordre terminologique, dont l’objet est le choix explicite d’un terme à privilégier pour désigner une notion, par rapport aux synonymes attestés. Il s’agit donc en fait du même processus que celui qui a trait aux produits industriels, mais appliqué au vocabulaire. Notons que les Catalans appellent « normalisation » ce que l’on appelle ici « aménagement linguistique », comme le signalent Daoust et Maurais.
La langue standard se définit de par la convergence de trois éléments : la reconnaissance sociale d’un usage légitime de la langue, un travail technique de description de cet usage, enfin son illustration par l’art et ses emplois dans les communications institutionnalisées.
La description de l’usage légitime a pour résultat concret :
a) de définir et de préciser les codes fondamentaux d’une langue, code orthographique, code grammatical et code de prononciation, en général par la publication d’ouvrages de référence, notamment des grammaires;
b) de constituer des dictionnaires de la langue générale décrivant le vocabulaire et situant les différents usages les uns par rapport aux autres selon une distribution par rapport à l’usage légitime, d’une part, et de préparer les différents lexiques de spécialités, d’autre part, où sont consignées les désignations recommandées des diverses notions appartenant à un même domaine, avec souvent notation des formes synonymiques admises ou rejetées.
Certains de nos collègues identifient clairement, dans leur contribution, l’objectif à atteindre. Il s’agit, non pas de reconstruire la langue d’un groupe de gens de lettres, donc une langue d’élite, mais de définir et de décrire la langue à employer par tous les locuteurs, aussi bien parlée qu’écrite, une langue fonctionnelle, accessible et uniforme, susceptible de convenir à toutes les situations de communication contemporaines, une langue moderne comportant tous les registres et dotée des instruments de référence requis pour son usage, généralisé (Bastardas Boada, Bugarski, Rotaetxe, Deprez). Programme ambitieux, déjà réalisé par les langues des sociétés industrialisées, partiellement par des langues de grande diffusion comme l’arabe ou le chinois, réalisable pour n’importe quelle langue, si besoin en est et si la volonté politique et collective l’exige.
Le problème central, du moins la question qui préoccupe le plus les personnes qui s’intéressent à l’aménagement de la langue, est la variation des usages de la même langue et la manière de choisir une norme qui guidera le travail technique de standardisation et de normalisation.
Si on en juge par les articles de cet ouvrage, ou si on se reporte aux langues que nous connaissons, on arrive à conclure que cette norme est le plus généralement du type variationniste, c’est-à-dire construite sur l’amalgame de différents usages, selon une dynamique très instable au début du processus de standardisation, dont l’amplitude diminue au fur et à mesure que les forces de régulation linguistique se manifestent. À la limite, une langue est morte quand sa norme est parfaitement stable. Même le français, que l’on cite souvent comme exemple le plus parfait de la centralisation normative, a suivi et suit ce cheminement : forte instabilité normative au XVe et au XVIe siècle, stabilisation progressive du XVIIe au XIXe siècle, tentation de l’immobilisme au XXe, réamorçage du débat normatif avec l’actuelle affirmation des usages dits régionaux du français. Dans ce mouvement continu, nous croyons qu’il y aurait avantage à distinguer deux grands moments, pour clarifier les objectifs : une période d’élaboration des standards linguistiques, dont l’objectif est la réduction de la variation et l’étalonnement des usages par rapport à la norme admise comme centrale; une période d’affirmation de la norme, dont l’objectif est le maintien d’une stratégie de la variation par recherche d’équilibre entre intercommunication, manifestation de la personnalité et de l’identité culturelle, adaptation à l’évolution de la société. Donc une période prénormative où la variation est un obstacle et une période postnormative où elle est soit une nécessité, soit l’indice de la vitalité d’adaptation ou de création stylistique.
Quant à la manière de procéder à la standardisation, nous trouvons ici des témoignages qui inspireront ceux qui sont aux prises avec cette tâche. Par exemple, Bugarski et Deprez exposent clairement les avantages qu’il y a à maintenir le contact normatif entre l’usage national d’une langue et ses usages dans les autres communautés de la même langue, par exemple entre le néerlandais de Belgique et celui des Pays-Bas, tout en constatant que ce contact ne peut pas aller jusqu’à l’uniformité. Les Québécois considèrent de la même manière leur relation au français de l’Hexagone. Autre témoignage : les travaux de l’Institut d’Estudis Catalans, sous la direction de Pompeu Fabra, bien décrits dans l’article sur la Catalogne, donnent des indices très concrets sur la façon d’établir des standards variationnistes : pour l’orthographe, se fonder sur la prononciation réelle dans l’aire linguistique, en cherchant des formes graphiques qui n’entrent pas inutilement en contradiction avec les prononciations des divers dialectes de la même langue; pour la grammaire, admettre les formes les plus usuelles dans les principaux dialectes; pour le lexique, s’appuyer sur les formes communes, privilégier les mots à caractère unificateur, admettre l’apport des dialectes, exclure les dialectalismes particularisants, les archaïsmes trop marqués, les emprunts inutiles. Par contre, l’article sur le Pays basque montre bien les avantages et les inconvénients d’une norme unitaire, non variationniste et volontariste : elle est acceptée pour son pouvoir d’unification linguistique de la nation; elle est refusée soit parce qu’elle force brutalement l’évolution linguistique, soit parce qu’elle rejette dans un statut d’infériorité les dialectes exclus de la norme.
Partout, on conçoit que la diffusion des standards linguistiques se fera d’une part par leur enseignement aux enfants et aux adultes, aussi bien comme langue maternelle que comme langue seconde, d’autre part par leur emploi dans les communications institutionnalisées, celles de l’Administration publique, des médias, si possible dans les domaines de l’activité économique, des activités professionnelles, du travail, de la publicité, de l’affichage public, de la toponymie, etc. Par contre, on note généralement, aussi, que le principal obstacle à la diffusion des standards est le fait qu’ils sont mal connus ou ignorés des locuteurs eux-mêmes, dans le cas des langues en cours de standardisation, ou négligés de plus en plus dans le cas des langues normalisées, de par une sorte de crise mondiale et généralisée des langues, qui se manifeste, d’après les observateurs, par une baisse dramatique de la qualité de la performance linguistique moyenne des locuteurs (le volume précédent de la même collection a traité de ce sujet, sous le titre d’ailleurs de la Crise des langues). Enfin, dans la plupart des cas, un ou des organismes nationaux sont spécifiquement chargés d’élaborer, de diffuser et de faire respecter les standards linguistiques. L’évaluation de l’activité de ces organismes est cependant difficile.
La notion d’aménagement linguistique
En nous reportant aux différents contextes où l’expression est utilisée, dans cet ouvrage ou dans d’autres circonstances, il est possible de dégager quatre acceptions principales du terme « aménagement linguistique », réparties en deux catégories, une pratique et une théorique.
Le terme peut désigner les phénomènes eux-mêmes relatifs à la manière dont le multilinguisme d’un pays a évolué vers la réduction ou la coexistence des langues, ou ceux qui se rapportent à la manière dont la variation d’une langue s’est atténuée et structurée par l’émergence d’une norme privilégiée. Ces phénomènes peuvent s’être produits d’eux-mêmes, sous l’influence des forces sociolinguistiques primaires, par exemple l’unification politique d’un pays, l’accroissement des contacts entre les locuteurs des différentes régions par l’amélioration des moyens de transport, l’influence de l’usage de la langue dans les médias, la variété et la validité des instruments de référence, la qualité et l’intensité de la production littéraire, le prestige d’un texte comme la Bible pour l’hébreu, le Coran pour l’arabe ou la Divine Comédie pour l’italien, la décision de traduire la Bible en langue « vulgaire », etc. Ils peuvent découler aussi d’une intervention humaine délibérée, par exemple la promulgation d’un édit, d’une loi, d’un règlement, avec ou sans disposition d’application, avec ou sans organisme chargé d’en assurer le respect et de conduire les travaux requis à cette fin. Enfin, ces phénomènes peuvent être très anciens, comme la régression du latin en faveur des langues européennes modernes, ou se produire sous nos yeux, comme l’affirmation de la langue arabe dans les pays du Maghreb. Nous sommes ici dans le domaine des faits bruts, qui se sont produits depuis toujours, qui se produisent aujourd’hui et qui se produiront demain, qu’il y ait ou non un observateur pour en rendre compte.
On peut vouloir infléchir cette mécanique sociale, d’où un deuxième emploi de l’expression « aménagement linguistique » pour désigner l’intervention consciente dans les affaires linguistiques, soit de l’État, soit d’individus ou de groupes, dans le dessein d’influencer l’orientation et le rythme de la concurrence linguistique, le plus souvent en faveur des langues menacées, ou dans l’intention de façonner la langue elle-même, en la standardisant, en la décrivant ou en l’enrichissant lexicalement. Ici, le terme est pris au sens strict, pour désigner un processus volontaire de changement linguistique planifié. Le présent ouvrage apporte de nombreux exemples d’interventions de ce genre, dont on peut dire qu’en général elles sont efficaces, le cas le plus spectaculaire étant celui de la renaissance de l’hébreu comme langue du XXe siècle (Nahir), quoiqu’il y ait toujours des risques d’échec ou de succès mitigés, comme l’indique Lara. Remarquons qu’une fois l’intervention effectuée, la mécanique sociale continue d’agir et que nous revenons ainsi à la zone des phénomènes. Mais, cette fois, les phénomènes sont de deux ordres : les phénomènes primaires, auxquels nous avons fait allusion plus haut et qui continueront de jouer, et les phénomènes secondaires, ceux qui sont mis en marche par l’intervention humaine, dont on voudra évaluer l’efficacité et la pertinence. Faire le partage entre ces deux catégories de phénomènes n’est pas facile.
Nous arrivons ainsi à un troisième sens. On utilise aussi « aménagement linguistique » pour désigner la description des phénomènes dont nous parlons ici, qu’ils soient primaires ou secondaires. On passe alors du domaine du réel à celui de la connaissance. L’épistémologie nous apprend ici deux choses. La description des faits est tributaire de la manière dont l’observateur les regarde, tributaire donc du cadre théorique qui est le sien pour procéder à l’analyse et à la description des faits. En conséquence, le lecteur doit connaître ce cadre de référence, être en mesure de l’apprécier, se demander ensuite s’il convient à la description des faits, enfin évaluer la qualité de la description et la pertinence des conclusions qui en sont tirées. C’est l’exercice critique auquel tout lecteur s’est livré pendant la lecture des textes précédents. Force nous est de constater qu’en général, le cadre de référence théorique de l’auteur n’est pas explicite, ou qu’il est souvent éclectique, surtout en ce qui concerne l’aménagement du statut des langues.
D’où un dernier sens, où « aménagement linguistique » désignerait une partie de la sociolinguistique dont l’objet serait double : d’une part, étudier les phénomènes liés à l’évolution des situations de multilinguisme et de variation linguistique, d’autre part construire une théorie propre à rendre compte des faits, dont on pourrait tirer une méthodologie du changement linguistique planifié. En ce sens, l’aménagement linguistique en est aux balbutiements, sans doute parce qu’il faut quasi avoir été un praticien de l’aménagement linguistique pour tenter une théorisation de cet aspect de la vie des langues.
À la fin de la lecture de cet ouvrage, nous sommes frappés par la multiplicité, l’intensité, la complexité et l’efficacité à long terme des interventions dans le domaine des langues. Mais en même temps, nous constatons avec étonnement l’écart énorme qui existe entre la science linguistique et les faits qui relèvent de l’aménagement linguistique, dans un sens ou dans l’autre. La science linguistique s’est bornée à consigner le caractère social de la langue, pour ensuite se concentrer sur la description du système. Même la sociolinguistique actuelle est tributaire de cette option, puisqu’elle s’attache surtout à l’étude des valeurs sociales attribuées aux formes linguistiques déviant de la forme canonique. L’étude de l’aménagement linguistique ouvre une troisième voie, plus sociologique que linguistique en ce qui a trait au statut des langues, et plus linguistique que sociologique en ce qui concerne l’aménagement de la langue elle-même. Ce partage explique peut-être la difficulté de constituer une vraie science de l’aménagement linguistique, intégrée aux structures universitaires actuelles, fragmentées par disciplines et spécialités.
Aménagement linguistique et développement
À ce moment-ci des relations entre les pays du Nord et ceux du Sud, euphémisme à la mode pour désigner les relations économiques et politiques entre pays « développés » et pays « en voie de développement », il est devenu opportun et nécessaire de se faire une idée aussi précise que possible des implications linguistiques du développement, ou, en d’autres mots, de préciser les rapports entre deux projets sociaux qu’on a eu tendance jusqu’à maintenant à concevoir séparément : d’une part, un projet d’ordre culturel, motivé par la recherche de l’authenticité, et, d’autre part, un projet d’ordre économique, découlant de la nécessité, pour tous les pays, de s’insérer dans le marché mondial et d’en tirer les meilleurs profits.
La langue, bien que nous devrions plutôt dire les langues dans la plus grande partie des cas, — mais nous utiliserons ce singulier comme générique désignant les moyens de la communication verbale —, la langue fait le pont entre ces deux projets. Du point de vue culturel, elle apparaît comme le moyen le plus perceptible et le plus global d’exprimer et d’affirmer une culture particulière, puisqu’elle est un produit de cette culture, qu’elle remplit à l’intérieur du groupe une importante fonction d’intégration sociale, et parce que les communications institutionnalisées entraînent inévitablement la promotion d’une ou de plusieurs langues, et pour chacune d’elles, la promotion d’une de ses variétés, dans des domaines comme l’enseignement, la gestion administrative du pays, les médias, le commerce, les relations de travail, etc. Ainsi passons-nous insensiblement au point de vue économique, où deux phénomènes au moins touchent la langue : d’une part, sa motivation socio-économique, c’est-à-dire la possibilité qu’elle offre, ou n’offre pas, à ses locuteurs d’être pour eux un instrument de promotion sociale et financière; d’autre part, sa capacité d’exprimer les notions véhiculées par la culture contemporaine, c’est-à-dire le plus ou moins grand écart qui se manifeste entre la culture qu’elle exprime aujourd’hui et celle qu’on voudrait qu’elle exprime demain.
Dans cette perspective, nous essayerons de démontrer comment le concept d’aménagement linguistique peut intégrer et promouvoir dans une même stratégie un objectif culturel et un objectif économique. Nous suivrons le cheminement suivant : d’abord esquisser la description des types de civilisation en contact, puis voir quelle conception a prédominé jusqu’à maintenant, en premier lieu du développement, ensuite de l’authenticité culturelle et quelles en sont les conséquences, enfin définir les objectifs et les étapes de l’aménagement linguistique.
Les civilisations en contact
Dans un livre récent[1], Alvin TOFFLER décrit la séquence des formes de civilisation que l’Homme a engendrées. Cette synthèse a d’autant plus d’intérêt pour notre propos que ces formes de civilisation sont en concurrence aujourd’hui dans beaucoup de pays et que chacune se caractérise par une forme de communication et un univers conceptuel véhiculé par un lexique et une terminologie.
Chaque type de civilisation sera désigné par sa caractéristique dominante. Il peut y avoir quelque chose de choquant à nommer par un trait dominant une civilisation complexe, mais le procédé permet de formuler des synthèses qui, à leur tour, permettent de mieux saisir les enjeux du développement et de l’aménagement linguistique. Nous décrirons donc successivement les civilisations agricole, industrielle et post-industrielle. Chronologiquement, elles se sont succédé, mais sans cesser jamais de coexister : seule l’importance relative de l’une par rapport à l’autre se modifie, et tous les dosages sont possibles et souhaitables dans la manière de les intégrer l’une à l’autre. Chose plus importante encore, chacune donne naissance à une culture spécifique au sens anthropologique du terme, c’est-à-dire à un « ensemble de modèles de comportement, de pensée et de sensibilité qui façonnent l’activité et la vie de l’homme dans son triple rapport à la nature, à la société, à l’absolu[2] ».
La civilisation agricole a comme base économique principale la culture de la terre, d’où en général une dispersion de la population sur tout le territoire cultivable, autour du village plus ou moins populeux où se regroupent les activités de service. Son économie est du type subsistance, où la production correspond le plus souvent aux besoins immédiats. Elle utilise des formes d’énergie renouvelables, comme l’eau, le vent, la puissance musculaire humaine et animale, parfois, au mieux, décuplées par des outils ou des machines simples comme la roue, le treuil, le levier ou la charrue. La famille est de conception élargie et considérée comme un groupe d’entraide et de travail. La mentalité la plus répandue est individualiste, compensée cependant par les devoirs et obligations à l’égard de la famille d’abord, du groupe ensuite. En général, le système politique se fonde sur l’autorité d’un seul chef et la société comporte des castes, des classes ou des corporations, dont les attributions et les pouvoirs sont définis avec rigueur. La religion a une grande importance et participe au pouvoir politique.
La civilisation agricole peut conserver des reliquats plus ou moins importants de la civilisation de la chasse et de la cueillette, ou des traces de nomadisme.
Dans la civilisation agricole, la communication est orale, donc immédiate et réduite à la portée de la voix, naturelle ou amplifiée. La possibilité de conserver le « texte » de la communication est alors précaire, assumée par la mémoire, personnelle ou collective. Si l’écriture existe, elle est peu répandue, jouit en conséquence d’un grand prestige et n’est utilisée que pour les choses de grande importance. La dispersion de la population, la faible fréquence ou la difficulté des voyages favorisent la variation linguistique ou le multilinguisme, sans inconvénient grave pour la société.
La civilisation industrielle a comme base économique la production de masse de biens de consommation dans des usines — d’où la rupture entre production et consommation —, laquelle devient une fin en soi, plus ou moins coupée des besoins réels, et entraîne la notion de marché et de distribution. L’utilisation des énergies non renouvelables se généralise, surtout celle des combustibles fossiles comme le charbon, le pétrole ou le gaz. Cette économie a comme forme d’organisation typique la « corporation », la société anonyme dont le point d’achèvement ultime est la « multinationale ».
La population se concentre dans des villes où s’installent les usines. La population des campagnes diminue dans la même proportion. Ainsi se constituent la classe ouvrière et le prolétariat urbain, à même la population rurale. La famille se transforme aussi, par ricochet, et devient de plus en plus réduite aux liens de parenté premiers, au nucléus formé du père, de la mère et des enfants.
Cette civilisation repose sur l’application des connaissances théoriques. En conséquence, elle exige de ses membres une culture technico-scientifique et entraîne la généralisation de l’enseignement, dont le contenu technique et scientifique s’accroît sans cesse au détriment des connaissances dites « humanistes ».
Le mode de gouvernement se modifie, dans au moins deux directions. Il tend à devenir démocratique, sous la poussée des citoyens qui, de plus en plus instruits, de plus en plus concentrés et organisés, réclament le droit et le pouvoir de participer aux décisions de l’État. Il tend également à devenir de plus en plus interventionniste, au fur et à mesure que l’organisation sociale et économique se complexifie et oblige l’État à jouer le rôle d’arbitre et de protecteur de chacun contre les abus de tous. Une classe dominante émerge, en symbiose étroite avec le pouvoir politique, économique et administratif; elle s’applique à faire accepter par tous les citoyens ses caractéristiques, ses intérêts et ses volontés.
La constitution de la civilisation industrielle entraîne des conséquences linguistiques importantes.
La généralisation de l’enseignement d’une part, l’importance accrue des communications, surtout écrites, d’autre part, rendent nécessaire la constitution d’une langue standard, d’où un important travail de description linguistique, de codification de la langue, de normalisation des terminologies, de mise au point et de diffusion d’ouvrages de référence sous forme de grammaires, de dictionnaires, de lexiques ou de manuels de tout genre, depuis les manuels de prononciation jusqu’au manuel des difficultés orthographiques. À la réflexion, ce travail sur la langue poursuit deux objectifs : premièrement, réduire la variation linguistique en donnant à un seul usage de la langue le statut d’usage légitime[3], par rapport auquel tous les autres se situeront et s’évalueront, d’où la théorie de la « valeur » des mots, le recours au concept de « connotation », ou encore, plus récemment, à celui de « marqueur sociolinguistique » pour rendre compte de la différenciation et de la hiérarchisation des usages; deuxièmement, rendre la communication plus efficace, soit en réduisant le nombre de langues utilisées dans les cas de sociétés multilingues, soit en colmatant dans une même langue les sources d’incompréhension ou d’ambiguïté, dont les plus visées ont été la synonymie et l’existence de dialectes. On revient ainsi à la nécessité d’une langue standard.
Une autre conséquence importante est la scission du lexique de la langue en deux grandes sections : d’un côté, le vocabulaire général, objet de la lexicologie, qui correspond à l’ensemble des mots dont tous les locuteurs d’une langue sont susceptibles de faire usage et dont le plus fort contingent correspond au vocabulaire de la langue standard; de l’autre, les vocabulaires de spécialité, domaine de la terminologie, dont la diversité et le nombre de termes s’accroissent constamment, en parallèle avec le développement des sciences et des technologies. Certains termes techniques passent dans le vocabulaire général lorsque la notion se diffuse en dehors du cercle premier des spécialistes; de même, des mots de vocabulaire général deviennent des termes techniques lorsqu’on les utilise pour désigner une notion nouvelle, par exemple le mot « ensemble » ou « intersection » dans la terminologie des mathématiques modernes. Le développement de la civilisation industrielle, sa diffusion aujourd’hui entraînent donc pour toute langue le besoin de disposer de la terminologie correspondant aux notions que cette civilisation véhicule.
Les vocabulaires de spécialité sont constitués par les spécialistes eux-mêmes, diffusés par les publications et leur usage comme vocabulaire de travail, enseignés par l’école en même temps que les connaissances de chaque spécialité. Ils deviennent donc inévitablement et au premier chef les préliminaires à un programme de développement et de participation à la civilisation industrielle.
La civilisation post-industrielle émerge lentement des réussites et des échecs de son aînée. Elle est pour ainsi dire en gestation et nous nous limiterons, par conséquent, à en indiquer les aspects qui touchent de près à nos préoccupations.
Le développement de l’électronique est en train de modifier notre vie quotidienne et nos instruments de travail. La communication est devenue immédiate et, par les satellites ou les avions, universelle : il n’est plus possible aujourd’hui de ne pas savoir ce qui se passe partout dans le monde et les contacts culturels sont inévitables, sans que personne ni aucune autorité ne puissent les empêcher. Des instruments de travail, aussi puissants que subtils, sont de plus en plus accessibles à tous : le magnétophone et le magnétoscope, mais surtout l’ordinateur géant et ses dérivés de plus petite taille, le mini- et le micro-ordinateur, la machine de traitement de textes, la calculatrice. Des banques de données informatisées se sont constituées, leur nombre est en croissance continue et elles sont de plus en plus regroupées en réseaux. Ceux qui possèdent les instruments adéquats et qui savent s’en servir disposent d’une information d’une richesse sans précédent, à laquelle ils ont accès facilement, grâce à l’électronique : avec un écran cathodique, un modem et un téléphone, les banques de données du monde entier sont à notre disposition.
Les répercussions linguistiques de la civilisation post-industrielle apparaissent peu à peu.
La tendance à la réduction du nombre des langues comme instruments de communication des connaissances nouvelles, ou comme langue d’accès aux banques de données se poursuit. Le rêve d’une seule langue de communication entre initiés hante la culture post-industrielle et l’usage de l’anglais s’impose déjà nettement.
Paradoxalement, le succès des langues standards dans les pays industrialisés autorise maintenant une plus grande tolérance à l’égard de la variation linguistique dans ces mêmes pays. L’usage légitime national, et supranational pour les langues de grande diffusion, étant solidement établi et conforté, on peut envisager la légitimité de normes régionales ou sociales, sans mettre en danger l’intercommunication indispensable à la société industrielle. On revient ainsi à un emploi plus spontané de la langue, mais avec une conscience plus nette des implications sociales et stylistiques de chaque usage, ce qui discipline l’utilisation des variantes.
Enfin, les besoins terminologiques ont augmenté rapidement et la terminologie s’est, de ce fait, constituée en discipline à part entière. Différentes raisons expliquent ce phénomène. La recherche d’une efficacité optimale de la communication entre locuteurs et partenaires de plus en plus interdépendants a comme conséquence le besoin de normaliser le vocabulaire spécialisé, donc de faire l’inventaire des termes en concurrence et de procéder au choix de l’un d’entre eux comme terme à privilégier, d’une manière aussi admissible que possible pour les intéressés. Du fait des contacts plus étroits entre les langues de l’industrialisation, les occasions de passer de l’une à l’autre sont plus fréquentes et la connaissance de la terminologie de chaque langue devient nécessaire. La constitution des banques de données a aussi provoqué un nouvel usage de la terminologie, qui devient ainsi une manière d’identifier d’abord, de repérer ensuite les documents stockés, d’où la création des vocabulaires documentaires, qui peuvent être cependant très différents des vocabulaires normalisés, puisqu’ils ne poursuivent pas les mêmes objectifs.
Voilà donc l’arrière-plan de nos réflexions. Il sera maintenant plus facile d’examiner la notion de développement.
L’intention du développement
La bibliographie des ouvrages et études consacrés au développement est très abondante. Nous ne retiendrons ici que les éléments du dossier pertinents à notre propos.
Du fait même des caractéristiques intrinsèques des civilisations industrielle et post-industrielle, les contacts sont inévitables entre elles et les pays de tradition agricole, mais à des degrés très variables à travers le monde. Ce phénomène nous semble tenir de deux ordres convergents de motifs. La civilisation industrielle est de soi expansionniste : d’une part, elle doit sans cesse accroître les marchés de consommation de sa production; d’autre part, elle recherche à travers le monde entier les matières premières indispensables à son activité et les conditions de production les plus avantageuses, d’où l’installation de ses usines là où cela convient et aussi leur déplacement quand les conditions cessent d’être favorables. Dans cette perspective, l’objectif du développement, dans sa conception habituelle, s’inverse, en ce sens que ce sont les pays du Sud qui participent au développement des pays du Nord[4]. D’un autre côté, les pays à tradition agricole, devenus indépendants, veulent s’intégrer au monde industrialisé, comme partenaires à part entière, et définissent à cette fin des politiques d’industrialisation dont les capitaux proviennent pour une large part de l’aide internationale. Ce second aspect du développement est aussi paradoxal que le précédent, en ce sens que la volonté d’autonomie politique en matière de stratégie du développement s’assujettit peu à peu aux contraintes administratives des organismes internationaux de financement. L’évidence s’impose d’elle-même : que ce soit par expansion des pays du Nord ou par politique d’industrialisation de la part des pays du Sud, tout le monde doit faire face à la civilisation industrielle, de même qu’au mode d’organisation qui lui est propre.
Ce qui nous amène à constater que, jusqu’à tout récemment, la conception du développement prenait pour modèle le type d’industrialisation des pays du Nord, sans vraiment le remettre en cause, d’où, par exemple, l’importance accordée à l’industrie, comme en Chine ou en Algérie[5], ou à la mécanisation des activités traditionnelles comme l’agriculture (ainsi, le recours aux moissonneuses-batteuses de grande taille en Tunisie) ou la pêche (la fourniture de moteurs hors-bord aux pêcheurs sénégalais). Il semble que le chemin suivi par les pays aujourd’hui industrialisés se soit imposé comme le seul possible et qu’on ne se soit pas demandé s’il existait d’autres voies pour atteindre le même résultat. C’est la question qu’on se pose aujourd’hui, du moins dans les milieux intellectuels, mais sans grand succès en ce qui concerne l’invention de solutions de rechange, ni sans grande influence sur les politiques réelles poursuivies par les uns et les autres.
Chose plus surprenante, on a procédé partout comme si le développement de type « pays du Nord » ne comportait pas une culture propre et n’en entraînait pas la diffusion, et donc la concurrence, à l’égard des cultures du Sud. Ainsi, on a installé des usines un peu partout dans le monde, de la même manière partout. Les seules modifications admissibles étaient et sont encore d’ordre technique et technologique, en fonction des caractéristiques du lieu. Il semble évident et acceptable à première vue que les procédés de fabrication soient les mêmes partout : une raffinerie ne peut pas être beaucoup différente d’une autre. Mais une usine ne se réduit pas à un procédé de fabrication. Elle comporte aussi des caractéristiques humaines : une division de la tâche selon une certaine logique, dont la compréhension exige déjà un minimum de connaissances techniques; un partage des fonctions et des tâches entre les divers éléments qui composent le personnel, d’où une intégration de chacun dans l’ensemble au point que tout est compromis si chacun ne fait pas exactement ce qu’il doit faire, ce qui suppose le sens de la discipline, la conscience de la responsabilité personnelle, le sens de la solidarité à l’égard du fonctionnement global, même si le rôle qu’on y joue est très humble; d’où une certaine organisation de l’autorité, en général par paliers, depuis le directeur jusqu’au contremaître et au chef d’équipe. L’usine vit aussi selon un horaire et une cadence, d’où une conception du temps particulière qui n’a rien à voir avec le temps ordinaire, l’alternance du jour et de la nuit, des moments de travail et de repos des civilisations agricoles. En somme, sans poursuivre davantage, on voit bien que le développement ne se limite pas à des aspects strictement économiques ou technico-scientifiques, mais qu’il touche aux éléments les plus simples et les plus familiers de la vie de chacun.
Enfin, le développement implique nécessairement l’usage d’une ou de plusieurs langues pour les communications administratives et techniques internes et externes. En général, on ne s’est guère demandé de quelle langue on ferait usage et on a utilisé surtout l’anglais ou le français, selon les zones d’influence, du fait que ces langues disposaient des terminologies requises et qu’elles étaient de bons instruments de communication internationale. On a rarement poussé l’analyse plus loin.
Le contact entre civilisation industrielle et civilisation agricole entraîne donc des bouleversements culturels, qu’on a eu tendance à sous-estimer : l’image publicitaire du Bédouin à chameau sur fond de raffinerie est moins pittoresque qu’elle ne le semble de prime abord; il faut surtout se demander ce que le Bédouin, assis sur son chameau, ressent et pense en regardant ce qui lui arrive.
Nous ne nous intéresserons ici qu’aux bouleversements d’ordre linguistique.
L’essentiel tient au fait que le développement met en contact des langues dont les ressources satisfont bien les besoins des cultures particulières, chacune dans son type de civilisation, mais qui ne couvrent pas les mêmes champs notionnels, de sorte que l’expression de la culture industrielle n’est pas totalement possible aujourd’hui par les langues du Sud. Autre phénomène tout aussi important : la concentration de la population dans les villes, provoquée par l’industrialisation, entraîne la confrontation de langues ou d’usages différents de la même langue qui, jusqu’alors, avaient existé dispersés sur le territoire. Les locuteurs prennent ainsi conscience, plus intensément, de l’existence et des inconvénients du multilinguisme ou de la variation linguistique, et cherchent les moyens d’y remédier. On comprend alors que les pays du Sud aient tendance à régler les deux problèmes en faisant usage de l’une ou l’autre des langues du Nord, même si elles sont en fait des langues étrangères. On met alors de l’avant les avantages de l’usage de ces langues, qui sont réels puisqu’elles permettent de s’approprier des connaissances, d’augmenter le rayon des communications avec les autres pays, et même d’entreprendre l’adaptation des langues du Sud à des fonctions nouvelles.
Les attitudes de ceux qui s’intéressent au développement, aussi bien au Nord qu’au Sud, reflètent cet embarras. Comment faire face aux déficiences terminologiques des langues du Sud : est-ce qu’il vaut la peine de les moderniser et comment est-ce qu’on le fait ? Comment concevoir l’emploi des langues européennes en situation de bilinguisme et de concurrence forcée avec les langues du Sud, puisque, pour une longue période encore, elles seront nécessaires comme langues du développement et des communications internationales : peut-on concevoir une forme de bilinguisme acceptable et comment y arriver ? Les locuteurs des langues européennes doivent-ils se désintéresser de ces problèmes, faire comme si cela ne les regardait pas, ou au contraire participer au développement des langues du Sud et à l’évolution du bilinguisme en leur faveur, mais alors sans, d’un côté, passer pour traître à sa propre langue et sans, de l’autre, s’ingérer dans des questions qui concernent au premier chef les gens du Sud ? Que faire du multilinguisme : y a-t-il moyen de concilier multilinguisme et modernité, multilinguisme et unité nationale; faut-il moderniser toutes les langues ou seulement certaines; dans ce cas, selon quels critères doit-on choisir celles qu’on utilisera dans les communications institutionnalisées ?
Il n’y a donc aucune échappatoire possible. L’intention du développement doit prendre en considération ses propres implications culturelles, et tout particulièrement ses implications linguistiques. Si on ne le fait pas, les pays du Sud ne pourront pas « se moderniser sans changer d’âme », selon l’expression de Marie Cardinal[6], et les affrontements culturels seront inévitables. L’évolution récente d’un pays comme l’Iran démontre brutalement l’échec d’une stratégie de développement qui néglige ou ignore les cultures en contact.
L’intention de l’identité culturelle
La notion d’identité culturelle, si elle est de perception intuitive, ne se laisse pas facilement circonscrire dans une définition. La difficulté provient de ce qu’on peut l’appréhender de divers points de vue.
La notion d’identité culturelle est, à l’évidence, en relation avec l’existence d’un groupe humain particularisé. Les termes utilisés pour désigner un tel groupe, comme nation, ethnie, tribu, peuple, population, sont eux-mêmes déjà dotés d’une charge sémantique et idéologique qui prête à controverse et qui en rend l’usage délicat. Mais il demeure qu’il n’y a pas de groupe sans sentiment d’une personnalité propre, ou, à l’inverse, que le sentiment d’être distinct est à l’origine de la conscience de former un groupe humain original. Toutes les définitions consultées confirment cette assertion, par exemple celle-ci, de Selim ABOU[7], qui est exemplaire :
Nous entendons par groupe ethnique un groupe dont les membres possèdent, à leurs propres yeux et aux yeux des autres, une identité enracinée dans la conscience d’une histoire ou d’une origine commune. Ce fait de conscience est fondé sur des données objectives telles qu’une langue, une race ou une religion commune, voire un territoire, des institutions ou des traits culturels communs, quoique certaines de ces données puissent manquer.
Dans ce sens, la préoccupation de l’identité culturelle est universelle et s’observe aussi bien au Québec, par rapport au reste du Canada ou par rapport à la France, que dans les pays arabes et africains par rapport à l’Europe ou à l’Amérique. Le sentiment de la différence, tout légitime qu’il soit, comporte cependant le risque, universel également, de l’exacerbation, qui entraîne la méfiance à l’égard de l’autre, une suraffirmation de ses propres caractéristiques, à la limite le refus du dialogue culturel et l’isolationnisme.
D’un autre point de vue, la notion d’identité culturelle implique une certaine conception de la culture, qui en définit le contenu. Jusqu’à maintenant, certains traits culturels ont été privilégiés, en général ceux dont le pouvoir symbolique est intense et aisément perceptible. L’identité culturelle s’est donc manifestée surtout par la religion, la langue, les arts (musique, littérature, peinture, architecture, artisanat), les us et coutumes (entre autres le costume, la cuisine, les chants et les danses). L’importance relative de chaque élément est très variable d’une situation à l’autre, d’un moment à l’autre de l’histoire, surtout en ce qui concerne la religion. La notion de patrimoine est aussi très importante et exprime la volonté de retrouver ou de maintenir les liens avec le passé, avec l’Histoire et l’Héritage du groupe; poussée à l’extrême, cette recherche de la filiation peut déboucher sur le conservatisme et même sur le passéisme.
Pour tous et partout, la langue apparaît comme le vecteur le plus efficace de l’identité culturelle. Le désir de faire usage des langues nationales, de sa langue à soi, se comprend aisément et s’observe dans toutes les situations de bi ou de multilinguisme : francisation au Québec, arabisation dans les pays du Maghreb et naguère dans les pays du Machrek, malgachisation à Madagascar, flamandisation en Belgique, intention d’utiliser les langues africaines dans tous les pays d’Afrique subsaharienne[8]. En général, les mesures prises pour atteindre cet objectif touchent surtout l’alphabétisation, l’enseignement primaire, l’information, le commerce traditionnel, certains secteurs de l’administration publique, notamment ceux qui sont directement en contact avec la population, comme le ministère de l’Intérieur ou celui de la Santé. Dans quelques cas seulement, les politiques linguistiques sont globales, comme au Québec, en Belgique ou en Suisse. Il est vrai que, dans la plupart des cas, les difficultés sont grandes : description linguistique incomplète, manque de terminologie, multilinguisme des langues nationales, bilinguisme forcé avec les langues européennes. Mais, malgré ces difficultés, l’usage des langues nationales sera toujours désiré comme moyen premier d’identité culturelle. Nous ne voyons pas comment il pourrait en être autrement.
Enfin, la notion d’identité culturelle recouvre aussi un mouvement sociopolitique, dont les manifestations sont diverses. Tout d’abord, un mouvement d’affirmation des cultures nationales, qui a pour objectif d’en faire valoir la légitimité et la qualité, en général face aux cultures occidentales ou en réaction à la culture de l’ex-métropole[9]. Les thèmes principaux en sont l’égalité intrinsèque des cultures, la capacité d’une culture de se développer pour satisfaire à des besoins nouveaux, le déséquilibre des moyens de développement et de diffusion des cultures et non celui des cultures elles-mêmes[10], la nécessité des rapports d’échanges et d’emprunts entre les cultures. Autre aspect du même mouvement : l’analyse critique des méfaits du colonialisme culturel est entreprise, dont les mots-clefs sont les mots « aliénation » et « dépendance »; les ouvrages de Memmi sur ces sujets sont très représentatifs de ce courant[11]. En dernier lieu, et plus récemment, on prend conscience des rapports entre Culture et Économie, et on commence à peser les avantages et les inconvénients de la diffusion des modèles culturels à l’occasion de l’industrialisation et par le biais de la consommation des produits d’une culture étrangère, aussi bien culturels (les films ou les émissions de télévision par exemple) que techniques (l’ordinateur) ou scientifiques. Se trouve ainsi démontrée la nécessité d’une politique culturelle qui englobe tous les aspects de la vie collective, ce qui donne une tout autre dimension à la recherche de l’identité culturelle et ce qui remet en cause les moyens traditionnels de son affirmation.
Ce dernier aspect de la notion d’identité culturelle a évidemment eu des répercussions dans les pays du Nord, ou dans les pays dont les cultures se répandent — essentiellement, en ce qui nous concerne ici, les États-Unis, la France et, d’une manière moindre, la Belgique. Le résultat en est une sorte de mauvaise conscience diffuse chez tous ceux qui ont affaire aux pays du Tiers-Monde, qui provient surtout de ce que personne ne sait trop aujourd’hui comment évaluer l’accusation d’ethnocentrisme culturel et linguistique formulée à l’égard des pays du Nord. Cette réaction entraîne des attitudes différentes selon les domaines d’intervention. Lorsqu’il s’agit de développement économique, l’attitude la plus commune est de regretter qu’il entraîne des heurts culturels, mais de considérer en même temps que c’est là le prix à payer pour s’insérer dans l’économie mondiale. À l’extrême, cette position est insoutenable, mais il demeure qu’il y a là un problème réel, dont la solution est complexe. Lorsqu’il s’agit d’éléments culturels au sens étroit du terme, comme la langue, l’éthique, la philosophie, l’organisation sociale, l’attitude la plus répandue est d’affirmer l’autonomie entière de chaque pays en ces matières. Cette position est très juste si on entend par là que les décisions à prendre sur ces sujets relèvent en effet des sociétés concernées et non des observateurs du dehors. Mais elle est éminemment discutable si elle signifie, ou bien que toutes les solutions sont d’égale qualité, ou bien que la connaissance et la discussion de l’expérience de l’une ne peuvent être d’aucune utilité pour l’autre. Confronter des solutions, exposer et faire connaître des expériences, discuter à ces occasions du pour et du contre de chaque manière de voir, même si cela implique des affrontements, n’est néanmoins pas la même chose que prendre les décisions à la place de ceux qu’elles concernent : en coopération internationale, l’information n’entraîne pas nécessairement le dirigisme. Et, à la limite, « quand le respect déclaré des différences culturelles se traduit par l’indifférence à l’égard des autres cultures, il trahit une nouvelle forme d’ethnocentrisme, marquée non plus par le sentiment de supériorité, mais simplement par le mépris[12] ».
L’origine du développement culturel peut donc se concevoir comme endogène si on se place du point de vue des choix à faire et des décisions à prendre. Mais du point de vue du contenu, un développement culturel strictement endogène supposerait la coupure totale d’avec les autres cultures et d’avec les courants culturels qui, comme les vents, sillonnent la planète sans respect des frontières. Toutes les tentatives de protectionnisme culturel ont échoué jusqu’à maintenant. On ne peut donc pas ne pas s’engager dans le dialogue des cultures, avec tous les risques et tous les bénéfices qu’il comporte.
Si on revient à l’analyse comparée de la civilisation agricole et des civilisations industrielle et post-industrielle, il apparaît qu’il est d’autant plus difficile de protéger une identité culturelle qu’elle appartient davantage à la civilisation agricole et qu’elle se trouve confrontée à la civilisation postindustrielle. La chose n’est pas impossible, mais elle est tragique, au sens le plus noble de ce mot où l’Homme affronte un destin obscur et menaçant, d’où l’émotion intense avec laquelle il considère l’avenir. La tragédie est encore plus grande si le développement économique est coupé du développement culturel. De même que l’identité culturelle ne peut être statique, figée comme un instantané par un ensemble de traits, de même elle ne peut évoluer d’une manière cohérente que si elle intègre les éléments du développement économique, dont, au premier chef, de nouvelles notions à exprimer et un type de communications qui suppose l’existence d’une langue standard. Nous voici de nouveau devant l’aspect linguistique, mais cette fois il concerne l’identité et le développement culturels.
L’aménagement linguistique
L’aménagement linguistique se présente alors comme un effort de rationalisation des choix à faire et des mesures à prendre pour doter le développement d’une politique linguistique qui, à la fois, respecte les aspirations culturelles des pays et permette les mutations socio-économiques jugées souhaitables par eux.
Il est sans doute opportun de rappeler ici les composantes essentielles de la notion d’aménagement linguistique[13], selon la distinction maintenant habituelle entre aménagement du statut de la langue et aménagement de la langue elle-même.
Quelques éléments de linguistique générale se trouvent ici impliqués.
La langue remplit diverses fonctions au sein de la société. Celles que nous identifions ci-après n’ont rien à voir avec celles de Jakobson[14], justement parce que nous nous intéressons aux rôles de la langue dans la société et non à ses rôles dans la situation canonique de communication. Nous distinguons cinq fonctions, que nous présentons brièvement. Elles ne s’excluent pas, bien au contraire : la distinction est strictement méthodologique. La première fonction est dite intégrative : la langue maternelle et, d’une certaine manière, l’acquisition d’une langue étrangère permettent la participation à la culture d’un groupe ethnique, soit parce qu’elle en est l’un des éléments les plus importants, soit parce qu’elle permet d’accéder de l’intérieur aux autres éléments de cette culture. Les fonctions de communication et d’expression sont corrélatives, puisqu’elles rejoignent deux intentions du même acte de parole : dire le plus exactement possible ce que l’on a à dire (s’exprimer), en puisant dans la connaissance que l’on a de la langue les éléments les plus aptes à transmettre le message; se faire comprendre (communiquer), en tenant compte de la capacité linguistique de l’interlocuteur. La fonction esthétique se manifeste lorsque la langue est considérée comme un matériau dont on veut tirer des effets, comme il arrive en littérature, en poésie, au théâtre, dans la chanson, ou encore en publicité ou en art oratoire. Enfin, la fonction ludique indique que l’usage du système linguistique est aussi une source ou une occasion de jeu et de plaisir. En aménagement linguistique, les fonctions les plus importantes sont la fonction intégrative et la fonction de communication.
On confond parfois, à tort, fonctions de la langue et domaines d’utilisation. Dans des expressions comme « langue de travail », « langue d’enseignement », « langue de gestion », il s’agit de domaines d’utilisation de la langue et non de fonctions, encore moins de formes particulières de la langue. Ces expressions sont souvent commodes, mais aussi ambiguës. La même remarque vaut pour « langue de spécialité », qui laisse croire à l’existence d’une langue propre à une spécialité alors qu’il faut comprendre surtout une terminologie spécifique et quelques caractéristiques stylistiques. Cependant, chaque domaine d’utilisation génère ses propres besoins linguistiques, surtout terminologiques. La manière de satisfaire à ces besoins est de première importance en aménagement linguistique.
La distinction entre communications individualisées et communications institutionnalisées est essentielle, puisqu’elle délimite le champ possible de l’intervention linguistique. Comme l’adjectif l’indique, la communication individualisée désigne l’acte personnel par lequel un individu entre en relation avec un autre au moyen du langage. L’individu porte alors l’entière responsabilité de son usage de la langue, et rien ne peut le contraindre qu’il n’accepte lui-même. On entend par communication institutionnalisée l’acte, le plus souvent anonyme, par lequel une institution communique avec des personnes ou avec d’autres institutions, pour les fins de ses activités; par exemple l’État avec les citoyens, une société commerciale avec ses employés, ses clients ou ses fournisseurs. Ici, le mot « institution » est pris au sens le plus large d’entité devant son existence à une loi (personnes morales), à un accord international ou encore à une constitution coutumière ou écrite, comme les États. La typologie des communications institutionnalisées varie selon les genres de sociétés, donc d’organisations sociales. On peut citer celles qui ont comme sources les institutions suivantes : le système d’enseignement, l’administration publique, les institutions sociales comme la religion ou l’armée, les médias, surtout la radio et la télévision, les institutions économiques comme les banques, les commerces, les usines, les services. Dans ce type de communication, l’institution a le choix de la langue, ou de la variante de la langue qu’elle utilise, et elle a le pouvoir d’en contrôler l’usage. Comme il s’agit surtout de communication écrite, le niveau de conscience linguistique est très élevé chez le rédacteur, qui peut recourir aux instruments habituels de référence, lorsqu’ils existent : dictionnaires, lexiques et grammaires de la langue. Dans cette sorte de communication, un certain dirigisme peut exister, du moins est-il possible d’édicter et de faire respecter des directives.
Le besoin d’aménagement linguistique est perçu en général dans les cas où deux ou plusieurs langues coexistent sur le même territoire. Le recours à la notion de bilinguisme est donc constant, sans cependant les nuances qu’un terme aussi vague exige. Certaines distinctions sont donc utiles. Le bilinguisme est de langue commune lorsqu’il résulte de la connaissance des éléments de base d’une langue : la prononciation, la grammaire, le vocabulaire fondamental, les principales tournures idiomatiques; il est de langue spécialisée lorsqu’il concerne la communication pour l’exercice d’une profession ou d’un métier : la connaissance de la terminologie spécifique est alors très importante et peut pallier une certaine utilisation erronée du système linguistique proprement dit, comme on l’admet dans l’approche fonctionnelle de l’enseignement d’une langue étrangère aux adultes actifs. Le bilinguisme est un projet personnel quand c’est l’individu qui décide lui-même d’apprendre une autre langue pour des raisons culturelles ou professionnelles; il devient un projet collectif lorsqu’il est le seul moyen, soit de faire coexister plusieurs groupes linguistiques dans le même pays, soit de communiquer avec des locuteurs étrangers parlant d’autres langues, avec lesquels on entretient des relations politiques ou économiques. Dernière distinction : le bilinguisme est institutionnel lorsqu’il est une disposition de l’organisation sociale, établie par une loi; il est fonctionnel lorsque la connaissance d’une langue étrangère est liée à l’exercice de certaines fonctions nettement identifiées, pour des raisons bien déterminées. Le bilinguisme fonctionnel permet l’organisation des communications selon les contraintes linguistiques de la situation, sans faire peser sur tous la nécessité de la connaissance de la langue étrangère et sans consacrer le bilinguisme comme institution. Un projet d’aménagement linguistique comporte toujours une stratégie de bilinguisme.
Ceci dit, on peut examiner comment l’aménagement linguistique peut être utile aux pays du Sud.
Le problème central est celui du statut des langues en contact, en prenant garde de confondre leur statut juridique avec la réalité de leur usage dans la vie quotidienne : il peut, en effet, exister un écart parfois considérable entre les dispositions de la constitution d’un pays relatives aux langues officielles et la réalité des choses. Ce qui importe donc ici, c’est de déterminer quel usage sera fait des langues aussi bien nationales qu’étrangères dans les communications institutionnalisées. Selon la complexité de chaque situation sociolinguistique particulière, cela revient à examiner trois aspects de la même question : quelles langues seront utilisées, dans quels domaines chacune le sera-t-elle, quel usage fera-t-on des langues européennes ? Il est essentiel que l’examen de cette question tienne compte, à la fois et en même temps, des impératifs du développement économique et des aspirations en matière d’identité culturelle.
Pour ce faire, nous avons dégagé de l’expérience québécoise[15] une méthode d’intervention en étapes successives, chacune ayant à nos yeux une importance égale du fait qu’elles sont en étroite corrélation l’une avec l’autre.
Toute intention d’aménagement du statut des langues exige une connaissance approfondie de la situation linguistique de départ, à un certain niveau d’abstraction pour dégager les lignes de force du paysage et dans le détail pour bien fonder la vue générale. Le danger ici est l’impressionnisme et le jeu inconscient des a priori : il vaut donc mieux procéder à cette description détaillée de la situation avec le maximum de rigueur méthodologique. Il s’agit uniquement de décrire ce qui est, non de choisir ce que l’on veut qui soit. À cette étape-ci, le choix est prématuré. L’objectif est que le plus grand nombre de personnes comprennent la situation et réfléchissent aux choix possibles, en soupesant le pour et le contre de chacun et de tous, ce qui favorise la formation d’un certain consensus social en matière de langue. La recherche d’un consensus n’est pas synonyme d’unanimité, bien au contraire.
À partir de la description de la situation de départ, il faut ensuite définir les caractéristiques de la situation jugée souhaitable et qui sera considérée comme situation-cible. Alors que l’étape précédente a surtout mis à contribution des spécialistes, cette étape est surtout de la responsabilité des dirigeants du pays qui doivent formuler des politiques, leur donner une forme administrative et juridique, les présenter aux citoyens et les faire accepter par eux, selon les usages du pays. Il vaut mieux aborder d’un seul coup tous les domaines d’emploi de la langue à cause de leurs interactions. C’est ici qu’apparaît nettement qu’un plan d’aménagement linguistique ne peut provenir que du pays lui-même, jamais de l’extérieur.
Une fois la situation-cible définie, il convient de mettre au point une stratégie qui permettra de passer de la situation de départ à la situation-cible. Cette stratégie doit être originale puisqu’elle correspond à une situation et à des objectifs particuliers. Elle doit être conçue en fonction de quatre facteurs fondamentaux : le temps, étant donné qu’un aménagement linguistique est nécessairement évolutif, qu’il doit s’étaler sur une période de temps plus ou moins longue selon les éléments de la stratégie (on estime à une trentaine d’années la durée d’une transformation terminologique complète); le mode de contrôle du processus de changement, parce qu’il est indispensable qu’un organisme doté d’autorité soit responsable de l’application de la stratégie pour la maintenir au long des années et voir à ce qu’elle se traduise dans les faits; les ressources financières adéquates au financement des activités de cet organisme; enfin, la conception et la réalisation d’un certain nombre de travaux d’ordre linguistique, nécessaires à la réalisation de l’un ou l’autre aspect de la stratégie linguistique.
En suivant cette démarche, on devrait arriver à clarifier la question de l’usage des langues nationales et à définir une relation de complémentarité entre elles et les langues européennes. Il n’y a là rien d’impossible ou d’utopique : des pays se sont engagés dans des plans d’aménagement linguistique, qui sont autant de précédents dont on peut tirer profit et argument. Citons, à titre d’exemple, le Québec, le Canada, la Belgique, la Norvège, la Yougoslavie, Israël, le Rwanda, Madagascar[16]. L’opération est donc parfaitement légitime. Les habitudes de communication des pays du Nord et des multinationales s’en trouvent affectées et modifiées, mais c’est un des aspects de la relation Nord-Sud qu’il faut aborder de part et d’autre. Chose certaine, il revient aux pays du Sud de formuler leurs intentions d’avenir, avec réalisme mais aussi avec assurance : autrement, rien ne changera.
La mise en place d’une stratégie d’aménagement linguistique entraîne en général des travaux qui portent sur les langues elles-mêmes. Par exemple, le Québec a dû se lancer dans une vaste opération de récupération terminologique pour faire du français une langue de travail, en lieu et place de l’anglais. La chose est particulièrement vraie dans le cas des pays du Sud. Sans prétendre à la qualité d’expert, mais uniquement à titre indicatif, nous donnerons ici quelques exemples de travaux linguistiques préalables à la réalisation d’une politique linguistique, selon les deux axes qui nous semblent les plus névralgiques : l’établissement d’une langue standard et la terminologie.
Nous avons vu précédemment qu’autant la civilisation agricole s’accommode de la variation linguistique, autant la civilisation industrielle et postindustrielle exige pour ses communications l’émergence d’une langue standard. Nous entendons par langue standard la généralisation d’un usage linguistique au sein de la totalité d’une communauté linguistique, usage reconnu par l’ensemble des usagers comme étant le meilleur et confirmé par son emploi dans les communications institutionnalisées[17]. Au cours du processus d’industrialisation, toutes les langues européennes se sont dotées d’une langue standard, selon une tolérance à l’égard de la variation caractéristique de chacune, mais sans jamais remettre en cause la nécessité d’une norme centrale, comme le français de Paris, l’italien de la Divine Comédie, l’allemand littéraire et administratif, l’anglais de la Cité ou l’américain de Boston[18]. Si, par ailleurs, on observe aujourd’hui un regain de légitimité de la variation linguistique, l’existence de la norme centrale n’est jamais remise en cause fondamentalement : personne ne souhaite l’éclatement de la communauté linguistique en dialectes régionaux. Nous avons par ailleurs[19] appelé « régulation linguistique » le phénomène par lequel un modèle linguistique s’impose et se perpétue comme norme au sein d’un groupe linguistique donné, et nous avons tenté d’expliquer ce phénomène, antérieur à ce qu’il est convenu d’appeler « l’usage ». Toutes ces observations sont pertinentes à l’examen de l’état sociolinguistique des langues du Sud, en général dispersées en un nombre plus ou moins grand de variétés.
Une langue standard est faite du point de convergence d’une reconnaissance sociale, d’un travail technique de mise au point et d’une illustration par l’Art. Appliquée aux langues du Sud, cette définition nous oblige à quelques remarques. Plusieurs langues ne sont pas encore totalement décrites : il faut donc poursuivre le travail d’analyse et publier les ouvrages de référence qui en découlent sous forme de grammaires, de dictionnaires, de traités de phonétique et de phonologie. On y trouvera du coup les données indispensables à la constitution d’une orthographe, qui n’est pas encore parfaitement arrêtée pour certaines d’entre elles. Par ailleurs, soit de par les résultats des travaux des linguistes, soit sous l’influence de facteurs sociaux tout autres, soit de par l’un et l’autre à la fois, un certain usage de la langue, parmi toutes les variétés existantes, jouera le rôle d’usage officiel et sera diffusé comme tel à travers la population. Ce processus est déjà en cours. Enfin, la variété retenue comme usage officiel s’impose d’autant plus comme norme qu’elle est utilisée en Art : en poésie, en littérature, dans les chansons, au théâtre. Presque toutes les langues du Sud sont actuellement en voie de standardisation, du moins celles qui sont considérées comme langues nationales. La linguistique européenne, tout au moins française, s’étant constituée à une époque où les formes standards des langues étaient arrêtées, nous avons l’impression que les notions de « langue » et de « langue standard » se sont confondues, de sorte que les linguistes se trouvent embarrassés face à l’analyse des continuums de variation des langues du Sud et gênés devant ce qu’implique la constitution d’une langue standard, qu’ils considèrent souvent comme du dirigisme linguistique. Ce débat est toujours d’actualité.
Les travaux de terminologie sont en relation avec cette question de la langue standard. Ils découlent en général de la confrontation du contenu notionnel actuel des langues du Sud avec celui que véhicule le monde industriel et post-industriel, d’où l’examen des moyens de chaque langue d’exprimer des notions nouvelles. Deux situations se présentent alors. Ou bien, la langue peut exprimer une notion de plusieurs manières plus ou moins équivalentes, dont il faut faire l’inventaire avec précision dans le but de cerner la définition propre à chaque terme et d’en décrire le statut exact dans l’usage. On réunit ainsi tous les renseignements nécessaires à la discussion des cas de synonymes, au-delà de l’impressionnisme. Ou bien, aucun terme de la langue ne correspond à la notion. Dans ce cas, on a le choix ou de faire un emprunt à une langue étrangère, ou de créer un néologisme. La terminologie s’occupe en général des lexiques de spécialité, dont l’une des caractéristiques est la recherche de l’univocité. Le plus souvent, les travaux terminologiques entraînent donc le besoin d’un acte de normalisation dont l’objectif est de recommander l’usage soit de l’un des synonymes, soit de l’emprunt par rapport au néologisme, soit de l’un des néologismes parmi ceux qui ont été créés, en somme de doter l’un des termes d’un statut officiel, apparenté à celui des mots du lexique de la langue standard. La démarche terminologique, de même que la procédure de normalisation, suppose une méthodologie dont certains organismes aussi bien du Nord que du Sud ont l’expérience. On peut donc, en ce domaine, formuler des programmes de coopération Nord-Sud et Sud-Sud soit d’information, soit d’entraînement méthodologique, soit d’enseignement de la terminologie. L’adaptation terminologique des langues ne pose aujourd’hui aucun problème insurmontable.
Les travaux terminologiques sont nécessaires à presque tous les éléments d’un programme d’aménagement linguistique : enseignement en langues nationales, même au primaire, mais surtout au secondaire et toujours à l’université; usage des langues nationales comme langues de l’activité économique ou administrative. Les besoins terminologiques sont particulièrement considérables dans les lexiques de spécialité, lorsqu’il s’agit par exemple de l’usage d’une langue comme langue de travail dans les usines. La terminologie prend ainsi toute son importance et cesse d’apparaître comme la manie de quelques amateurs de termes techniques.
Un programme d’aménagement linguistique doit donc comporter un volet de travaux linguistiques et terminologiques. Beaucoup ont échoué ou stagnent pour ne pas l’avoir prévu. D’après l’expérience des uns et des autres, la conclusion s’impose qu’un organisme doit être chargé de ces travaux et doté de suffisamment d’autorité pour prendre les décisions opportunes et les faire respecter dans les communications institutionnalisées, car la standardisation et la normalisation n’ont pas pour objet les communications individualisées, dont l’émetteur demeure toujours le maître, à ses risques et périls.
Voilà un bien long parcours pour examiner la place de la langue et de la terminologie dans le développement.
Il fallait d’abord bien s’entendre sur la notion même de développement et faire apparaître qu’il s’agit là surtout de contacts, brusques le plus souvent, entre des états de civilisation différents, qui se vivent dans des cultures distinctes mais tout aussi valables. Toute la question est de savoir comment procéder à la confrontation des cultures et comment concilier la fidélité au passé et l’intégration d’éléments culturels nouveaux, indices l’un et l’autre de l’évolution vers un avenir collectif tout proche. L’industrialisation n’est alors qu’un élément d’une problématique globale, qui en accélère cependant le processus. Le développement réduit à l’industrialisation n’est pas viable et court à la catastrophe : c’est l’apprenti sorcier.
La langue joue un rôle primordial à la fois dans le développement, comme instrument de communication, et dans l’identité culturelle, comme symbole d’appartenance et facteur d’intégration sociale. Il apparaît alors nettement que la langue du développement ne peut pas être surtout, encore moins seulement, une langue étrangère, sans provoquer un phénomène de rejet des traits culturels nouveaux au nom de l’identité. Non pas que l’usage d’une langue nationale soit le moyen de travestir et de faire accepter un changement culturel, mais bien qu’en ce faisant, on se trouve contraint de prendre en considération la culture du pays concerné et de l’intégrer comme élément du programme.
La stratégie du développement doit être globale et comprendre un plan d’aménagement linguistique. Si les langues nationales que l’on voudrait promouvoir au nom de l’identité culturelle ne reçoivent pas une motivation socio-économique par le développement, elles risquent de se folkloriser et d’être tenues pour secondaires par rapport aux langues européennes.
Enfin, si la question linguistique et culturelle ne se règle pas d’une manière satisfaisante aux yeux des citoyens des pays en voie de développement, elle risque de détourner les énergies, de maintenir les conflits, en conséquence de retarder et de compromettre le développement.
Ainsi, nous arrivons à la conclusion que, même si l’aménagement linguistique des États est une opération très délicate et difficile du point de vue politique, il y a plus de profit à s’y engager qu’à laisser persister des sources d’affrontements sociaux qui gêneront ou compromettront l’évolution du pays.
Notes
[1] Alvin TOFFLER, La 3ème Vague, Paris, Denoël, 1980, 623 p.
[2] Selim ABOU, « Note sur les conditions et tes modalités du métissage culturel », Conférence des Ministres de la Culture, Cotonou, septembre 1981, Paris, ACCT, p. 171-178.
[3] Pierre BOURDIEU, Ce que parier veut dire, Paris, Fayard, 1982, 244 p.
[4] J.-Y. CARFANTAN et C. CONDAMINES, Qui a peur du tiers monde, Paris, Le Seuil, 1980,298 p.
[5] « Dossier AUTREMENT », Algérie 20 ans, Paris, mars 1982, 280 p.
[6] Marie CARDINAL, Au pays de mes racines, Paris, Grasset, Coll. Poche, 1980,219 p.
[7] Selim ABOU, L’Identité culturelle, Paris, Anthropos, p. 32.
[8] Voir à ce sujet l’inventaire de la CONFEMEN, Promotion et intégration des langues nationales dans les systèmes éducatifs, Québec, ministère de l’Éducation, 1982, 449 p.
[9] Willy BAL, « Contribution à l’étude des opinions exprimées par l’élite africaine au sujet des rapports entre langues nationales et le français », Plurilinguisme, Paris, l’Flarmattan, 1979, p. 231-254.
[10] Clément RICHARD, allocution présentée lors de la Conférence des Ministres de la Culture, Cotonou, septembre 1981, Paris, ACCT, p. 114.
[11] Voir, par exemple : Le Portrait d’un colonisé, Paris, Corrêa, 1957; La Dépendance, Paris, Gallimard, 1979.
[12] Selim ABOU, L’identité culturelle, Paris, Anthropos, 236 p., p. 12.
[13] Pour plus de détails, voir, entre autres : J.-C. CORBEIL, L’Aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, 1980; André MARTIN (sous la direction de) L’État et la planification linguistique, Québec, Éditeur officiel, 1981, vol. 1 : « Principes généraux », 175 p., vol. 2 : « Études de cas particuliers », 236 p.
[14] Roman JAKOBSON, Essais de linguistique générale, Paris, Éd. de Minuit, 1963, 260 p.
[16] Voir André MARTIN, Op. cit., tome II. Voir également la collection des textes juridiques sur l’emploi des langues dans certains pays, publiée par le Conseil de la langue française du Québec.
[18] Voir, pour l’histoire du français standard, Renée BALIBAR, Dominique LAPORTE, Le Français national, Paris, Hachette, 1974, 224 p.; Michel de CERTAU, Dominique JULIA et Jacques REVEL, Une politique de la langue, Paris, Gallimard, 1975, 319 p.; Jean-Pol CAPUT, La Langue française, Paris, Larousse, vol. 1, 1972, 319 p., vol. 2, 1975, 288 p.
[19] J.-C. CORBEIL, « Éléments d’une théorie de la régulation linguistique », La Norme, Québec, Éditeur officiel, Paris, Le Robert, 1983.
Myrtille ou bleuet. Les Québécois devant la norme
La question[1] s’est toujours posée au Québec, du moins depuis la fin du Régime français, depuis le moment où le pays a été coupé d’une évolution linguistique en symbiose avec celle de la France.
Au fil des événements qui ont abouti à la Charte de la langue française[2], les Québécois ont beaucoup réfléchi à la norme du français et en ont discuté tant et plus.
De nombreux documents se sont accumulés, qui nous permettent de présenter sommairement la manière dont les Québécois réagissent à l’égard de la norme. Nous pourrons ainsi décrire leurs attitudes, voir comment se pose le choix du modèle de langue à enseigner, soit comme langue maternelle, soit comme langue seconde, indiquer enfin quelles orientations la recherche sociolinguistique a prises pour examiner le problème des modèles linguistiques, soit en soi, dans le fonctionnement de toute langue, soit plus spécifiquement par rapport à la tradition française et compte tenu de la diffusion du français dans le monde.
Les attitudes des Québécois
La Commission Gendron a fait étudier les attitudes de la population à l’égard de la norme du français, de même que ses aspirations en la matière[3]. L’enquête date de 1971. Plus récemment, en 1979, le Conseil de la langue française a réuni un colloque où, entre responsables et gens du métier, il fut discuté de la qualité de la langue dans l’enseignement, la publicité et la presse écrite, à la radio et à la télévision[4]. On peut ainsi déceler quelles sont les attitudes des uns et des autres et examiner s’il y a convergence ou contradiction entre elles.
L’enquête de la Commission Gendron repose sur un questionnaire de type sondage, administré à un échantillon représentatif de la population québécoise francophone. La manière de formuler les questions excluait les désignations habituelles des « niveaux » de langue, qui sont cependant réintroduites dans le rapport.
Trois questions entre toutes se rapportent à notre sujet.
Comment les enquêtés apprécient-ils leur propre comportement linguistique? Pour l’ensemble de l’échantillon, 62 % affirment se situer au niveau de la langue familière, 25 % au niveau populaire, 11 % au niveau soutenu. Pour la partie la plus scolarisée de l’échantillon, 48 % se disent de niveau familier, 35 % de niveau soutenu et 17 % de niveau populaire.
À quel comportement linguistique les enquêtés aspirent-ils? Quel est en somme leur propre idéal? L’ensemble de l’échantillon se partage ainsi : 63 % aspirent au niveau soutenu, 29 % au niveau familier, 8 % au niveau populaire. Selon la scolarité, l’idéal linguistique varie curieusement : si la majorité vise toujours comme idéal le niveau soutenu, le niveau familier est de moins en moins l’objectif des personnes de plus en plus instruites (37 %, 21 % et 15 % d’une tranche à l’autre du degré de scolarisation depuis le plus bas) alors que la langue populaire l’est de plus en plus (6 %, 8 %, 15 %). Probablement est-ce l’indice de la sécurité linguistique : plus on est assuré de sa propre maîtrise du code, plus on peut choisir de le transgresser socialement.
Aimeraient-ils parler comme les Français d’Europe? En ce qui concerne la prononciation, 69 % répondent non et 31 % oui; pour le vocabulaire, 54 % répondent non et 45 % oui. Les Québécois ont plus d’admiration pour le mot juste des Français que pour leur accent. En somme, les Québécois souhaitent améliorer leur manière d’utiliser la langue, mais pas nécessairement en suivant le modèle hexagonal.
Les professeurs de français, langue maternelle, ont beaucoup discuté de la norme de la langue à enseigner, surtout à l’occasion des congrès annuels de l’Association québécoise des professeurs de français. Ces discussions ont abouti à l’adoption d’un ensemble de résolutions relatives à la norme et aux conséquences qui en découlent quant à l’enseignement du français. Nous retenons ici celles qui manifestent les attitudes des professeurs de tous niveaux[5].
« Que la norme du français dans les écoles du Québec soit le français standard d’ici. Le français standard d’ici est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle. »
« Que l’objectif des cours de français soit d’amener les élèves à maîtriser le français standard d’ici, tant à l’oral qu’à l’écrit. »
« Que le cours de français développe chez les élèves une attitude d’intérêt et de tolérance à l’égard de toutes les variétés de français, tant celles du Québec que celles des autres régions de la francophonie. »
« Que l’un des objectifs de l’enseignement du français soit de faire prendre conscience à l’enfant des variations linguistiques reliées aux diverses situations de communication. »
« Que l’acquisition du français standard ne procède pas par suppression des formes vernaculaires au profit des formes normalisées, mais par un élargissement progressif du répertoire de l’enfant. »
Les professeurs, comme groupe, prennent donc résolument parti pour une norme québécoise du français et, en corollaire, sont favorables à la variation des normes au sein de la francophonie.
Les choix linguistiques des agences de publicité peuvent être de bons baromètres du climat normatif au Québec, d’autant que la langue n’est alors qu’un moyen d’influencer les comportements d’une clientèle spécifique et non une valeur en soi. Quelle langue utilisent-elles?
Une enquête menée par SORECOM en 1971[6] indiquait que 55 % des publicitaires utilisaient le français familier, 36 % le français soigné et 8 % le français populaire. Les utilisateurs du français familier se légitiment en disant que ce type de langue est le plus proche de celui du plus grand nombre de locuteurs, qu’il est correct et qu’il permet un message direct, bref et concis. Ceux qui emploient le français soigné le font parce que c’est le français le plus correct, le plus près du français international. Enfin, les agences disent utiliser parfois le français populaire pour atteindre des secteurs particuliers de la population.
En 1979, lors du colloque du Conseil de la langue française, les positions sont apparues plus claires. Le « souci de la qualité dans l’expression publicitaire est évident dans toutes les agences[7] ». Au Québec, la langue de la publicité suit l’évolution de la langue québécoise. « L’utilisation du français international se fait nécessairement au détriment d’une certaine spécificité québécoise et, par ricochet, de l’efficacité persuasive. » Par contre, « utiliser le langage du menu peuple est encourager le nivellement par le bas en utilisant une terminologie vague, un vocabulaire passager et des constructions inélégantes[8] ».
Les responsables de la publicité sont donc, eux aussi, favorables à une norme québécoise du français.
Lors du même colloque, les journalistes, les représentants de la radio et de la télévision ont manifesté sensiblement la même position, en insistant sur le fait qu’ils étaient liés de très près à l’évolution de la compétence linguistique des Québécois.
La position des professeurs de français énonce donc et explicite les attitudes des autres groupes et de la population en général. Un consensus s’est dégagé à l’égard de l’adoption du « français standard d’ici » comme norme du français au Québec.
L’enseignement de la langue maternelle
L’examen des programmes-cadres de 1969 pour l’enseignement du français à l’élémentaire et au secondaire, revus, explicités et confirmés en 1979, révèle la position du ministère de l’Éducation au sujet de la norme.
Le ministère entérine la position de l’A.Q.P.F. et choisit comme norme « le français standard d’ici ».
Résumant les discussions de la séance consacrée à l’enseignement lors du colloque précité, R. Joly écrit[9] : « Ce qui importe avant tout, c’est la maîtrise d’un outil de communication pleine et authentique. Idéal exigeant : une langue fonctionnelle doit assurer la communication efficace de tous les messages. Elle sera donc riche d’un grand nombre de registres, pour se prêter aux échanges quotidiens et familiers comme aux plus officiels, pour rendre avec force et avec précision le concret comme l’abstrait. Elle sera respectueuse du code grammatical; elle sera simple (...); elle sera exacte, car la complexité de la vie et de la pensée résiste aux instruments grossiers. »
Le programme accorde une égale importance à la langue écrite et à la langue orale. Il abandonne la pratique d’un enseignement centré sur la grammaire et l’orthographe, mais affirme la nécessité de ces connaissances comme matériaux des habiletés langagières, à travers lesquelles se manifeste et s’évalue l’évolution de la compétence linguistique de l’enfant. Enfin, le programme ne favorise pas une approche esthétique de l’enseignement du français, qui avait entraîné autrefois une surévaluation du modèle littéraire, d’où alors l’omniprésence en classe de la littérature.
Au Québec, comme ailleurs, les résultats de l’enseignement du français sont le thème d’un débat continuel. Vieille querelle, constante historique, puisqu’en 1689 (déjà!), Nicolas Audry s’indignait en ces termes : « Il est ordinaire de trouver (des écoliers de rhétorique) qui n’ont aucune connaissance des règles de la langue françoise et qui en écrivant pèchent contre l’orthographe dans les points les plus essentiels[10]. » Cependant, le ministère de l’Éducation et la population en général sont très sensibles et très attentifs à cet aspect de l’enseignement.
L’application du programme-cadre se heurte à deux obstacles majeurs. D’une part, le « français standard d’ici » n’est pas entièrement et clairement décrit. Si cette absence de description n’empêche pas cette forme de langue de fonctionner comme modèle réel des comportements linguistiques, elle devient cependant gênante quand il s’agit de l’enseignement, parce que la description est essentielle à la mise au point du contenu pédagogique. On arrive ainsi au second obstacle : le matériel pédagogique disponible commercialement est, en général, d’origine française, donc fondé sur une norme française; au mieux, parfois, a-t-il subi une adaptation québécoise qui est toujours un pis-aller. La grammaire de référence demeure Grevisse et les dictionnaires les plus courants sont le Larousse ou le Robert. Il n’existe pour ainsi dire pas de manuels pour l’enseignement de la langue orale. Les professeurs québécois se constituent donc leur propre matériel pédagogique, dont il sortira un jour des manuels québécois d’enseignement du français, conformes à la norme québécoise et à l’objectif de développer les habiletés langagières, écrites et orales, des enfants en fonction de leurs propres besoins de communication entre eux et avec le monde des adultes.
L’enseignement de la langue seconde
En 1980, le Conseil de la langue française commandait une étude traitant de l’enseignement du français, langue seconde, surtout dans la perspective de l’enseignement aux adultes[11]. Les renseignements qui suivent sont extraits de ce rapport.
Quelle langue française enseigne-t-on? L’analyse des méthodes en usage et l’interview de responsables donnent à la question une réponse d’une remarquable unanimité : on enseigne le français fondamental, c’est-à-dire la partie la plus stable de la langue et la plus commune à tous les francophones, d’abord sous sa forme parlée, ensuite écrite.
Pourtant, en dehors de la classe, l’enfant, l’adulte surtout, sont dans une situation de communication avec des locuteurs qui ne s’en tiennent pas au français fondamental. L’élève est frustré de ne pas comprendre ce qu’il entend et réagit de diverses manières : le professeur est incompétent, la méthode n’est pas bonne, les Québécois parlent mal, le français est une langue trop difficile, le français de la méthode ne correspond pas à ses besoins. Il ne peut cependant pas en être autrement puisque les méthodes excluent ce qui fait la vie même d’une langue, c’est-à-dire la variation des usages.
D’où l’interrogation lancinante, le malaise et le remords chez tous ceux qui s’occupent de l’enseignement du français, langue seconde : que faire de la variation linguistique, qu’elle soit géographique, sociolinguistique, occupationnelle? Faut-il l’enseigner? Quelles variantes faut-il enseigner, les unes pour que l’élève puisse les reconnaître (exercices de reconnaissance), les autres pour qu’il puisse les reproduire (exercices d’expression)? Faut-il distinguer systématiquement et toujours les variantes strictement québécoises (par exemple, les formes ouvertes des voyelles /i/, /y/, /u/) des variantes partagées avec d’autres francophones, comme /i/ pour /il/, la réduction de « ne ... pas » à « pas », la mise en relief du groupe sujet ou objet? Et où trouver une description fiable des variantes? Sans le vouloir, par nécessité, le professeur de langue seconde fait face à l’une des questions les plus controversées en linguistique descriptive.
Coincé entre le français fondamental et international des méthodes et la nécessité d’adapter son enseignement au français de la vie réelle, le professeur doit faire les commentaires qui s’imposent au sujet de l’usage québécois, comme au sujet des « niveaux de langue[12] » (Terminologie commode bien que dépassée). Voir à ce sujet P. Corbin (1980) et D. et P. Corbin (1980). Il est aussi amené à compléter d’un matériel d’appoint la méthode de base qu’il utilise en classe. On retrouve ici une situation analogue à celle de l’enseignement de la langue maternelle.
Or l’attitude des professeurs de français, aussi bien langue maternelle que seconde, à l’égard de la variation linguistique est ambiguë. Leur formation en linguistique est suffisante pour qu’ils sachent que la variation est normale et universelle, mais l’état des travaux en sociolinguistique ne leur permet pas de trouver facilement réponse aux questions des élèves. Les professeurs improvisent le plus souvent leurs commentaires. Par formation également, les professeurs de langue sont en général plus normatifs, plus conscients et préoccupés de « la » norme que de la moyenne des usages au Québec, ce qui fait qu’ils recourent facilement à des arguments évaluatifs subjectifs du type : « C’est bien, c’est mal, c’est acceptable. »
En ce qui concerne plus spécifiquement le « français québécois », le malaise est plus grand encore. Pour les professeurs d’origine québécoise, c’est tout le problème ou de l’acceptation, ou du refus, ou de la reconnaissance conditionnelle de cet aspect de nous-mêmes. Pour les professeurs d’origine non québécoise, la question se pose de leur connaissance des particularités de l’usage québécois et de leur attitude à leur égard : enthousiasme d’intégration, refus, mépris. Pour les uns et les autres, il est toujours difficile, voire impossible, de distinguer ce qui est proprement québécois de ce qui pourrait s’observer ailleurs dans le monde francophone.
Les orientations de recherche
L’activité de recherche est relativement intense au Québec sur le thème de la norme et de la variation linguistique[13].
Dans les universités, on peut distinguer trois secteurs de recherche. En syntaxe, les chercheurs travaillent dans la perspective de Labov, en utilisant le plus souvent le modèle de la grammaire transformationnelle. On note une nette tendance à décrire le français populaire, surtout de Montréal. Il faudra bien cependant entreprendre aussi la description du modèle linguistique socialement favorisé par les Québécois. En phonologie, la description du système québécois est fort avancée et on peut s’attendre à des publications importantes d’ici peu, surtout de la part du groupe de l’Université de Montréal. C’est le domaine où les connaissances sont les plus sûres. En lexicologie, les travaux sont très diversifiés. À l’Université Laval, Gaston Dulong a publié les résultats d’une longue enquête de type dialectologique, tandis que se poursuivent les études relatives à un « trésor de la langue française au Québec ». A l’université de Montréal et de Sherbrooke, des chercheurs dépouillent les textes littéraires à la poursuite des « canadianismes ».
L’Office de la langue française mène depuis des années d’importants travaux de terminologie et de néologie. De par sa position d’organisme linguistique officiel, l’Office a dû définir sa position par rapport à la norme. D’où la distinction entre norme et normalisation, entre la dynamique d’émergence d’un modèle linguistique privilégié et les interventions d’orientation de l’usage. Cette distinction repose elle-même sur la différence entre communication individualisée et institutionnalisée, selon qu’elle a comme objectif l’expression de soi ou la transmission de messages administratifs ou commerciaux anonymes. L’Office a conclu que, s’il était impossible et inconvenant de tenter d’agir sur les comportements linguistiques des individus, on pouvait facilement, par contre, influencer les comportements des institutions, où l’émission du message est, en général, objet d’attention et de soin. Nous pensons ici à des choses comme l’étiquetage des produits, les textes législatifs, réglementaires ou administratifs, la presse écrite, etc. L’Office a donc concentré son action sur les communications des institutions. L’Office a également constaté que les vocabulaires de spécialités avaient une tendance naturelle à la normalisation, en ce sens que leur idéal est un mot et un seul pour chaque chose et le même pour tous, alors que le vocabulaire de la langue commune est constitué de termes polysémiques et comporte de nombreux synonymes ou quasi-synonymes. D’où deux méthodologies de description : la terminologie pour les vocabulaires de spécialités, la lexicographie pour le vocabulaire de la langue commune. L’Office s’est spécialisé en terminologie, d’autant que cet organisme a aussi comme mandat l’implantation du français comme langue de travail au Québec.
L’Office s’intéresse de très près à la description du français au Québec et dispose de crédits pour financer les recherches universitaires en ce sens.
En guise de conclusion, nous formulerons quelques réflexions personnelles sur l’expérience québécoise.
Depuis des années, les Québécois vivent la contradiction apparente inhérente à la variation linguistique.
D’une part, affirmer la spécificité linguistique du Québec; d’autre part, maintenir l’intercommunication avec les autres francophones. Dans l’état actuel de la langue française dans le monde, c’est plus un problème normatif que linguistique, davantage une question d’attitudes. L’acceptation de la différence implique la fin de la suprématie de la norme parisienne, la substitution de l’esprit de tolérance à l’esprit de clocher, la coexistence de plusieurs normes régionales, la distinction entre les faits de langue d’expérience panfrancophone et ceux particuliers à un groupe, dont la connaissance ne devient utile qu’au moment des contacts avec ce groupe.
Pour décrire le français au Québec, nous ne croyons pas que la méthodologie comparative soit la bonne, qui poursuit comme objectif l’identification des particularités. Le français au Québec doit être décrit en soi, comme s’il était la seule forme de la langue française, de manière à obtenir des résultats aussi exhaustifs que possible. L’identification des particularités sera alors un sous-produit de la description. Tout particulièrement, les travaux de type « canadianismes » ne mènent nulle part.
Enfin, nous croyons indispensable l’élaboration progressive d’une double théorie sociolinguistique. L’une a pour objet la régulation linguistique, c’est-à-dire la compréhension du phénomène de la concurrence entre des normes d’une même langue et de l’émergence de l’une d’entre elles comme norme dominante. L’autre étudie l’aménagement linguistique, c’est-à-dire la manière de régler la concurrence entre deux ou plusieurs langues sur le même territoire. La première est de portée universelle et s’applique à toutes les langues, à toutes les époques. La seconde est circonstancielle et correspond à une période de définition ou de redéfinition d’un projet collectif national où l’élément linguistique intervient.
Notes
[1] C’est bien entendu la question de la norme, illustrée par l’exemple du mot bleuet, désignation québécoise du référent dénommé myrtille par le francophone hexagonal.
[2] Voir J.-C. CORBEIL, L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, 1980, 154 p.
[3] M. BOUDREAULT, La qualité de la langue. Documents de la Commission Gendron, Québec, Éditeur officiel, 1973, 565 p.
[4] Conseil de la langue française. La qualité de la langue... après la loi 101, Québec, Éditeur officiel, 1980, 244 p.
[5] Voir Québec français, revue de l’A.Q.P.F., décembre 1977.
[6] M. SOUCY, D. GAGNE, Le français utilisé par les agences de publicité au Québec, Documents de la Commission Gendron, Québec, Éditeur officiel, 1973 , 256 p., p. 128 et 132.
[7] D. MAHEUX, p.d.g., de MAHEUX, HILL et Associés, in La qualité de la langue... après la loi 101, p. 54.
[8] C. COSSETTE, président de Cossette Associés, Communication Marketing, ibid. p. 59.
[11] A. ARCHAMBAULT, J.-C. CORBEIL, L’enseignement du français, langue seconde, aux adultes au Québec, Québec, Conseil de la langue, 1980, 153 p. dactylographiées.
[12] Sur les « niveaux de langue », on consultera D. CORBIN, « Niveaux de langue : pèlerinage chez un archétype », Bulletin du Centre d’analyse du discours, n° 4, 1980, « Synonymies » et D. et P. CORBIN, « Le monde étrange des dictionnaires : les « marques d’usage » dans le Micro-Robert », id.
[13] Voir C. SABOURIN, D. DAOUST-BLAIS, Linguistique et sociolinguistique, bibliographie des recherches en cours au Québec, Québec, Editeur officiel, 1979, 54 p.
Le Québec dans la francophonie
Résumé
La conférence de Jean-Claude Corbeil trace à grands traits le portrait de la francophonie et du Québec dans la francophonie. Après avoir déterminé ce qu’est la francophonie, il s’attarde à montrer la complexité des relations entre quelques-uns des principaux intervenants soit la France, le Canada et le Québec. Il conclut que la francophonie est davantage un thème de discours qu’une préoccupation régulière et que le Québec arrive difficilement à préciser son mode de participation à cette francophonie.
Maximilien Laroche, professeur à l’Université Laval animait cet atelier.
Mon intention aujourd’hui est de tracer à grands traits le portrait de la francophonie et du Québec dans la francophonie.
Essayons d’abord de déterminer ce qu’est la francophonie. À l’évidence, la francophonie se définit d’abord par l’usage de la langue française.
Mais déjà, ce premier élément de définition n’est simple qu’en apparence et des remarques importantes s’imposent ici. Le statut de la langue française dans les pays qui en font usage est très variable. De ce point de vue, on peut distinguer : tout d’abord, les pays où le français est la langue maternelle de la population ou d’une grande partie de la population (France, Belgique-Wallonie, Canada-Québec-Acadie, Suisse romande); ensuite, les pays où le français est déclaré langue officielle sans qu’il soit la langue maternelle des populations, comme c’est le cas dans plusieurs pays d’Afrique noire, dans les Antilles, d’une certaine manière au Canada, en Belgique ou en Suisse pour les régions du pays où le français est langue seconde; enfin, les pays où le français est langue technico-scientifique et langue de communication internationale sans être langue officielle, comme dans les trois pays d’Afrique du Nord (Tunisie, Algérie, Maroc) par exemple, ou même aujourd’hui à Madagascar. D’où une connaissance du français par les populations des pays regroupés au sein de la francophonie qui varie beaucoup en nombre de locuteurs et en qualité de la compétence linguistique selon les situations sociolinguistiques. Les données sur ce point sont imprécises et fragmentaires. Notons enfin que la relation souvent établie entre francophonie et « défense » du français est pour le moins ambiguë : alors que la francophonie peut être un instrument d’affirmation du français comme langue internationale par rapport à l’anglais, à l’espagnol ou au russe, par exemple, elle ne vise certainement pas de ce fait à concurrencer les langues nationales des pays où le français a été introduit par la colonisation; bien au contraire, la francophonie doit alors favoriser le développement et l’usage de ces langues, dans un rapport de complémentarité de fonctions entre elles et le français. Sur ce dernier point, l’unanimité n’est pas faite chez tous les « francophones », qu’ils soient du nord ou du sud, ou encore l’expression des opinions au sujet du rôle du français est maladroite et provoque des réactions de méfiance ou des accusations d’impérialisme linguistique.
Pour ces raisons, le terme même de « francophonie » est remis en cause, parce qu’il se rattache de trop près ou trop exclusivement à l’expression « langue française ». Plusieurs sont aujourd’hui à la recherche d’une autre désignation de cette notion. Ainsi, des experts réunis à Cotonou en septembre 1981 ont proposé l’appellation suivante, trop longue pour être commodément utilisable, mais très significative des préoccupations actuelles des membres de l’Agence de coopération culturelle et technique : « Communauté des cultures des pays et des peuples de langue française ou qui utilisent la langue française ». Ainsi est mise de l’avant la distinction fondamentale entre être de langue française et faire usage de la langue française. En Afrique subsaharienne notamment, la langue française sert à la communication entre les peuples et les pays africains par-delà la diversité des langues africaines. Elle remplit alors ni plus ni moins que le rôle d’une langue véhiculaire à portée internationale.
La francophonie se définit aussi comme un réseau de relations humaines et professionnelles, le plus souvent animées par des organismes couvrant un grand champ d’activités et de préoccupations.
Mais, ici aussi, des remarques s’imposent. Les organismes de la francophonie sont très nombreux. L’édition internationale (1980) de l’Annuaire de la francophonie recense 254 organismes, répartis comme suit : 61 organismes internationaux, 88 organismes en France, 9 en Suisse romande et au Val d’Aoste, 33 en Belgique, 13 au Canada, 9 au Québec, 10 en Acadie, 4 en Ontario, 4 dans l’Ouest canadien et 23 aux États-Unis. La liste est certainement incomplète puisque des organismes comme l’Office et le Conseil de la langue française (du Québec) n’y apparaissent pas et que, d’autre part, le Répertoire de la vie française en Amérique (1982) identifie 166 organismes en Amérique du Nord alors que l’Annuaire n’en cite que 63. D’un autre point de vue, les organismes sont de nature variable. Les uns sont gouvernementaux ou paragouvemementaux, comme l’Office de la langue française (Québec), le Haut-Comité de la langue française (France), ou les différentes Académies de la langue française. Les autres sont d’ordre privé et poursuivent des objectifs linguistiques, littéraires, culturels ou professionnels. Enfin, l’étendue des relations des organismes varie, qu’ils soient nationaux, comme l’Association québécoise des professeurs de français, bilatéraux comme l’Association Québec-France ou France-Tunisie, ou internationaux (multilatéraux) comme l’Agence de coopération culturelle et technique, l’Association internationale des parlementaires de langue française ou l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française.
L’avantage de la multiplicité des organismes et des institutions francophones est de permettre d’établir des relations d’amitié et de collaboration entre un très grand nombre de personnes dans des domaines d’activités et d’intérêts professionnels très diversifiés. L’inconvénient en est la concurrence entre les organismes, les risques de la dispersion des moyens financiers et des énergies, de même que le risque d’un certain éclatement de la francophonie dans une nébuleuse d’organismes plus ou moins actifs.
La francophonie se définit également comme un ensemble économique dont le pivot est la France.
On remarque cependant que les relations économiques sont surtout bilatérales et concurrentielles. Pour les hommes d’affaires, la francophonie est un lieu où il est plus facile d’œuvrer puisque l’usage d’une même langue facilite les communications et puisqu’il existe entre les partenaires une certaine communauté d’esprit, une entente tacite sur des éléments d’une même culture. Mais cela ne va pas jusqu’à déclencher un réflexe de préférence dans le choix des actions et des partenaires : les affaires sont les affaires. Dans les programmes gouvernementaux de coopération, la composante économique est aujourd’hui privilégiée par rapport à la composante éducative et culturelle. Ainsi, les programmes du Québec sont à 45 % de nature économique, 33 % de nature éducative et 22 % de nature culturelle; on se fixe comme objectif d’amener le contenu économique à 50 % dans les prochaines années. Cependant, on commence peu à peu à comprendre qu’on ne peut aussi facilement opposer le culturel à l’économique et qu’il y a des éléments culturels qui influencent le succès ou l’échec des programmes nationaux ou internationaux de développement économique. Le débat, ouvert avec éclat lors de la rencontre des chefs d’État l’été dernier au Mexique, est à suivre avec attention.
Enfin, la francophonie se définit surtout par les relations politiques établies entre les pays membres, relations dont le passé et le présent composent un tissu d’amitiés, d’alliances, de concurrence, de disputes, de réconciliations, de bons et de mauvais souvenirs qui refont surface à tout moment. La France, au centre du motif, est tantôt la maîtresse courtisée, tantôt la marâtre détestée, tantôt l’alliée puissante, tantôt l’ennemie impérialiste, mais toujours l’un des pôles des relations, surtout bilatérales, bien que, comme dans les comédies ou les tragédies, s’interpose souvent un troisième partenaire surgi de la constitution des États, de l’histoire des pays ou de la concurrence économique et politique.
Tout n’est pas simple dans la francophonie politique, loin de là. Elle rappelle le jeu des quatre coins de notre enfance. Aux angles, la France, la Belgique, le Québec, le Canada; au centre, aux aguets de sa place à prendre, l’Afrique. Le jeu se joue au moyen de nombreuses institutions, gouvernementales ou paragouvemementales, nationales, bilatérales ou multilatérales, qui autorisent toutes les stratégies et toutes les combinaisons.
Prenons comme exemple de cette complexité le triangle Québec-France-Canada.
Le rapport Québec-Canada est fait à la fois de collaboration et de concurrence entre les deux partenaires. Collaboration puisque le Québec est le groupe principal de francophones au Canada, donc le plus grand réservoir de compétence où puiser les ressources humaines des programmes canadiens de coopération; puisque, d’un autre côté, le Canada dispose de fonds importants, par l’entremise de l’ACDI, pour des actions de coopération avec les pays francophones, dont le Québec entend tirer parti comme membre de l’ensemble canadien. Concurrence puisque, depuis l’ouverture par le gouvernement Lesage de la première Maison du Québec à Paris en 1961, la querelle de l’autonomie du Québec en matière de relations internationales dans les champs de sa compétence constitutionnelle est ouverte et se continue, avec des accrochages périodiques auxquels sont mêlés bien malgré eux d’autres pays. Le premier ministre du Portugal fut le dernier à en subir les conséquences. Il n’est pas toujours facile pour nos partenaires de s’y retrouver, d’autant que souvent ils n’ont qu’une connaissance fragmentaire des éléments du débat. Nos institutions, à l’un et à l’autre, reflètent cette situation. Par exemple, sur le plan linguistique, le Conseil et l’Office de la langue française au Québec et le Secrétariat d’État à Ottawa sont en relation les uns et les autres avec le Haut-Comité de la langue française, le Conseil international de la langue française, les Biennales de la langue française, le Bureau des traductions de la Communauté économique européenne ou avec l’ISO. Exemple que l’on pourrait multiplier.
Le rapport Québec-France-Canada se dédouble du point de vue de la France. Pour la France, le principe qui guide sa conduite est celui de la non-ingérence et de la non-indifférence. Le rapport France-Québec est solidement ancré dans l’histoire et dans le partage d’une même culture, mais il est difficile à cause de la situation politique du Québec par rapport à Ottawa, à cause du peu de moyens financiers dont dispose le Québec, à cause aussi de la difficulté pour le Québec de se définir une politique à l’égard des autres partenaires de la francophonie, surtout africains, puisque le Québec doit alors se définir à la fois par rapport à la politique fédérale canadienne et par rapport à la politique française. Le rapport France-Canada est confirmé par le droit international et donc préoccupé d’éviter les chocs diplomatiques. Officiellement, il est empreint de cordialité et d’amitié, mais comporte des zones de méconnaissance et de méfiance réciproques, surtout en ce qui concerne le Canada anglais qui se sent plus à l’aise avec les pays du Commonwealth, comme le rappelait l’ambassadeur Gérard Pelletier au moment de quitter son poste à Paris.
Pour participer à la francophonie, le Québec dispose d’atouts majeurs, mais subit aussi les inconvénients de quelques handicaps.
Dans sa main, le Québec a quatre bonnes cartes. Il est de langue française et montre à cet égard une vitalité qui étonne même les Parisiens. Il est d’Amérique du Nord à part entière et jouit en conséquence du préjugé favorable à ce continent en ce qui a trait à l’avant-gardisme, à l’esprit d’entreprise, à la maîtrise des techniques et de la technologie, à une gestion efficace mais simple dans ses rapports hiérarchiques. De par son passé et son présent, on le sait sensible au double thème de l’identité et de l’affirmation culturelles, dont il a pris lui-même conscience par rapport aux Anglais du Canada et des États-Unis. Pour les pays en voie de développement, il représente donc une contrepartie valable à l’influence et à la présence de la France, autant par ses ressources que par ses compétences et son passé vierge de tout colonialisme.
Les Québécois ont atteint un haut niveau de compétence et d’expérience dans de nombreux domaines où se situent des besoins en matière de coopération internationale. Sans chercher l’exhaustivité, on peut certainement citer la médecine; la théorie et la pratique de la gestion, notamment la gestion administrative; certains domaines des sciences et des techniques, comme l’électricité, l’agriculture, l’exploitation forestière, le bâtiment, les métaux, l’informatique, la bureautique, tout ce qui a trait aux médias : journalisme, radio, télévision, cinéma, publicité, y compris l’enseignement et la formation; tout ce qui concerne l’enseignement où l’expérience québécoise est à la fois originale et tout à fait moderne, à tous les niveaux : maternelle, primaire, secondaire, collégial, universitaire, d’où une grande possibilité de coopération de toute forme : envoi de professeurs, accueil de stagiaires, participation à la mise en place de systèmes scolaires ou d’enseignement, production de matériel scolaire, formation de spécialistes ou de techniciens ou d’administrateurs, etc.; enfin, notre expérience en aménagement linguistique : modalités de définition et d’application d’une politique linguistique, théorie et pratique des contrats linguistiques, théorie et pratique de la terminologie, de la néologie, de la traduction. Comme on le voit par cette simple énumération, le Québec a quelque chose à offrir aux autres pays dits francophones.
Mais il faut également avoir conscience de nos handicaps. Nous sommes des nouveaux venus en coopération internationale et nous n’avons qu’une très courte expérience de la manière dont les choses se passent dans le vaste monde, et ce à tous les points de vue : connaissance des cultures et des usages de nos partenaires, connaissance des pratiques administratives, juridiques, commerciales des autres pays, connaissance des modes de concurrence internationale, etc. Non seulement nous devons nous faire connaître, mais nous devons aussi apprendre à jouer le grand jeu des relations internationales. Pour le moment, je dirais que nous y sommes souvent d’une grande naïveté, ce qui a du charme dans un premier temps, mais ne peut être toujours une ligne de conduite. Je dirais aussi que beaucoup de Québécois à l’étranger réagissent d’une manière chauvine à l’égard des différences culturelles : le Québec est certainement le plus beau et le plus agréable des pays du monde, mais les autres pensent la même chose de leur pays ! Enfin, la langue française se caractérisant par l’hypertrophie de la conscience normative, nous subissons souvent l’inconvénient de notre accent et de nos particularismes linguistiques, surtout lorsqu’il s’agit de coopération éducative et culturelle. Autant il est légitime de s’en défendre, autant il est nécessaire de s’adapter à un usage international de la langue française. Chose certaine, une mise en relief agressive de nos particularités linguistiques nous est nuisible et souverainement désagréable pour tout le monde, qui, tout de même connaît le même problème sans s’en faire un emblème. Il serait donc opportun, pour toutes ces raisons, de prévoir des stages de formation à la coopération internationale pour tous ceux qui s’engagent pour la première fois dans ce type d’action.
Pour terminer ce tour d’horizon du Québec dans la francophonie, il nous reste à traiter de l’aspect concret de notre présence.
Nous avons vu qu’il existe de très nombreuses associations privées (utilisons cette expression comme générique) vouées à la coopération entre pays francophones. L’intensité de leurs activités varie beaucoup de l’une à l’autre, le plus souvent d’après les ressources dont elles disposent. Leurs responsables passent une grande partie de leur temps à chercher des subventions. On constate aussi qu’une association, une fois créée, disparaît rarement, même si les circonstances qui ont amené sa création se modifient du tout au tout : certaines sont ainsi devenues des anachronismes, des souvenirs d’une époque révolue. Cependant, on peut penser que la francophonie sera de plus en plus vivante au fur et à mesure que les relations entre ses membres coïncideront avec les activités professionnelles et les préoccupations des uns et des autres. Les institutions comme l’ACCT, le CIRELFA, l’AUPELF, la Communauté des télévisions francophones ou la Communauté radiophonique des programmes de langue française, pour ne citer que quelques exemples, peuvent alors jouer un grand rôle de coordination et d’animation.
Sur le plan économique, nous constatons ici la même chose qu’ailleurs : la loi du profit est la seule qui compte. Les hommes d’affaires prennent leurs décisions en conséquence et non en se préoccupant de la francophonie. La francophonie n’est pas encore un club d’intérêts économiques, où un certain réflexe de préférence favoriserait les relations avec ses membres, comme ce fut le cas pour le Commonwealth. Les hommes politiques sont relativement impuissants à augmenter le volume des échanges économiques entre les pays de la francophonie.
Sur le plan administratif, la coopération québécoise engage à la fois le ministère des Affaires intergouvemementales et chacun des ministères ou organismes du Gouvernement.
Le ministère des Affaires intergouvemementales joue aujourd’hui deux rôles principaux : premièrement, il assure la cohérence à la fois géographique et sectorielle des actions du Québec à l’étranger, c’est-à-dire qu’il voit à ce que nos actions dans chaque pays, dans chaque région et dans chaque domaine aient une certaine logique et une certaine continuité, qu’elles constituent en somme une politique et ne soient pas le fait du simple hasard des relations de l’un avec l’autre; deuxièmement, il sert d’interface entre l’extérieur et l’intérieur, entre les besoins et les demandes des pays et les ressources et disponibilités d’action au Québec. Le ministère pourrait également assumer un rôle d’animation auprès des autres ministères, organismes et institutions québécoises, de manière à dégager et formuler de véritables politiques sectorielles impliquant divers partenaires. On peut citer comme exemple le secteur linguistique, où nous aurions besoin d’une politique claire et où les intervenants sont nombreux : Conseil et Office de la langue française, ministère de l’Éducation, ministère des Affaires culturelles, en relation avec l’AUPELF, l’ACCT, le CILF, le Secrétariat d’État à Ottawa, le Haut-Comité de la langue française, le CIRELFA, les ministères de l’Éducation de chaque pays, et avec beaucoup d’autres organismes comme le CREDIF, la Fédération internationale des professeurs de français, le Comité international des Études françaises ou des Études créoles, etc. Mais ce rôle d’animation est délicat puisque chaque ministère, chaque organisme, chaque institution ou association est autonome et tient beaucoup à son autonomie.
En effet, aux termes de la loi des Affaires intergouvemementales, il revient aux ministères et aux organismes de définir les actions et programmes de coopération internationale et de les exécuter après avoir reçu l’aval des Affaires intergouvemementales. Les motifs de cette disposition sont simples. D’une part, les compétences professionnelles et l’expérience se trouvent dans le personnel et l’action des ministères et organismes; d’autre part, la continuité de la présence internationale du Québec est mieux assurée si les programmes de coopération s’insèrent dans les activités des ministères et organismes. Mais, d’un autre côté, il en découle des inconvénients graves. Lorsque vient le moment pour chaque ministère et chaque organisme de définir sa programmation et le budget qui en découle, selon sa finalité et ses priorités, on se rend compte que la coopération internationale n’est une priorité pour personne et que la part du budget qu’on lui réserve, si on lui en réserve une, est considérée comme une sorte de luxe, ou une contrainte qui provient des engagements antérieurs envers des institutions internationales. En période d’austérité, la chose est encore plus vraie. Ainsi se creuse l’écart entre les intentions politiques formulées au moment des grandes rencontres des chefs d’État ou des premiers ministres et les dispositions concrètes prises par les ministères et organismes lors de l’établissement de leurs programmes et de leurs budgets. Autre inconvénient : la difficulté d’arriver à préciser des politiques d’ensemble, soit selon les pays et les régions, soit selon les domaines professionnels, alors que leurs réalisations concernent plusieurs ministères ou organismes. Le Québec, comme la plupart des autres pays, n’a pas encore trouvé de solution adéquate à ce problème et l’action internationale du Québec est dispersée et sporadique.
En conclusion de cet exposé, je dirais que la francophonie est encore en gestation, en ce sens que ce qu’elle est et doit être n’est pas encore très clair dans l’esprit de tout le monde, en ce sens aussi qu’elle est davantage un thème de discours qu’une préoccupation régulière de ceux qui détiennent la compétence et les moyens des actions concrètes, en ce sens enfin qu’elle éclate dans toutes les directions à la fois, sans plan d’ensemble et sans stratégie, parce qu’en général les programmes sont bilatéraux et influencés par la fluctuation des relations politiques entre les partenaires. En ce qui concerne le Québec, je dirais que nous arrivons difficilement à préciser notre mode de participation à la francophonie, pour les raisons variées que nous avons évoquées. Notre potentiel d’action internationale est considérable, mais nous sommes loin d’en tirer tout le bénéfice, moral et économique, que nous pourrions en espérer.
Commentaire de Henri Dorion
Vous m’avez demandé, M. Corbeil d’être votre commentateur. M. Larousse fait, sur le mot « commentaire », le commentaire suivant, en donne deux définitions : a) explication d’un texte pour en faciliter l’intelligence; b) interpréter un fait ou un écrit de manière malveillante. Mon propos n’ira ni dans l’un ni dans l’autre sens car, d’une part, votre exposé s’entend fort bien sans qu’il soit utile d’y ajouter quelque chose et, d’autre part, je concours dans le sens de vos observations, que je prenne la lunette du géographe, du linguiste ou du conseiller en affaires internationales. Ce que je me permettrai de souligner, à l’aide de quelques observations spécifiques, c’est pourquoi j’ai aussi compris de la francophonie ce que vous en avez dit, mais aussi quelles sont les interrogations que m’inspire cette appréhension d’une situation linguistico-politique dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle est sujette à autant d’interprétations que d’actions différentes.
Vous consacrez la moitié de votre exposé à tenter de définir la francophonie. Cet exercice n’est pas utile, même si, paradoxalement, le résultat en est que ce terme, si largement employé, en ressort moins défini à la fin qu’au début; paradoxalement, parce que « définir, c’est délimiter »; or, vous avez élargi la portée du terme en en démontrant les multiples facettes; je passerai celles-ci en rapide revue.
La francophonie se définit d’abord, dites-vous, par « l’usage de la langue française » et vous ajoutez avec justesse que le statut de la langue française varie considérablement d’un espace politique à l’autre. J’ajouterai qu’au-delà des situations juridiques, l’usage lui-même prend des formes, des significations et une importance variables, selon par exemple que l’usage du français est exclusif ou partagé, selon que ce partage se fasse par clivage géographique, social ou professionnel, selon qu’interviennent ou non les niveaux de langage et les situations de diglossie, selon que l’utilisation d’une langue donnée ait un effet intégrateur ou marginalisant (une même langue peut connaître les deux situations dans des régions différentes (exemple : Catalogne du Nord — effet intégrateur / Catalogne du Sud — effet marginalisant), selon enfin, évidemment, que l’on mesure l’usage de la langue sur le plan individuel ou sur le plan collectif.
Comment pondérer ces différents critères et approches pour en venir à pouvoir établir une mesure de l’usage de la langue française qui soit à la fois objective et opérationnelle (dans le sens de : utile pour orienter des actions concrètes) ? J’illustre cette question par une autre question : Le Canada compte plus de francophones que le Québec; est-ce à dire que la part du Canada dans la francophonie est dans les faits, ou doit être à cause de ce fait, plus grande que celle du Québec? Quelques chiffres, que je donnerai un peu plus loin, éclaireront cette question.
La francophonie peut aussi se définir par référence à la notion de « défense de la langue française ». La langue anglaise menace la langue française, il serait démentiel de le nier. Elle la menace de manières différentes bien sûr, à Moncton, à Montréal, à l’île Maurice, à Antwerpen (que par vengeance peut-être on continue de nommer Anvers et où on vous répondra en anglais plus volontiers qu’en français), l’anglais menace même le français à Paris. Aussi, dira-t-on, l’anglais menace toutes les langues du monde : la publicité belge utilisera l’anglais pour éviter de choisir entre le français et le flamand, les ordinateurs russes et chinois digèrent et génèrent des logiciels en langue anglaise. Bref, le commerce, comme la technologie, utilise l’anglais comme outil privilégié. Dans les faits ou dans les esprits, l’outil peut devenir arme; d’où l’idée de menace, d’où l’idée de défense. Des défenses régionales s’organisent, Amérique latine en tête : la Colombie déclare officiellement le français langue seconde; le Mexique institue une commission de défense de la langue espagnole. Mais parle-t-on pour autant d’« hispanophonie » ? La langue allemande, comme langue de communication internationale en Europe orientale, est en recul, de même que, différemment, en Alsace; et aucun mouvement de « germanophonie » ne se dessine. Pourquoi? Vous dites que la relation entre francophonie et défense du français est pour le moins ambiguë. J’abonde totalement dans votre sens. J’ajouterais même qu’entre les pays de ce qu’on appelle la francophonie il n’existe pas d’objectif de défense commun. D’ailleurs, toute différente est la menace de l’anglais sur le français langue maternelle, et sur le français langue seconde; à la première menace, on a érigé ici le rempart de la Charte de la langue française; à la seconde, la France a répondu par la consolidation de son réseau d’Alliances françaises, d’instituts et de Missions permanentes. Moins menacée au plan interne que le Québec, la France peut déployer de tels efforts à l’étranger; préoccupé par son problème domestique dans lequel il investit beaucoup, le Québec peut-il à cet égard faire beaucoup plus que bénéficier des actions de la France ?
La francophonie se définit aussi, dites-vous, par un vaste réseau de relations humaines et professionnelles et vous vous référez à cet égard au grand nombre d’organismes de francophonie. Mais qu’est-ce qu’un « organisme de francophonie » ? Sans doute un organisme dont l’objectif premier et avoué est la défense de la langue française ou la solidarité entre francophones, mais, dans la réalité des choses, tout organisme, quels que soient ses objectifs premiers et avoués, a une couleur linguistique; un organisme « a-phone » (sans langue), cela n’existe pas. Je serais tenté de dire que tout organisme est « symphonique » (travaille avec au moins une langue); il est monolingue ou multilingue; et comme l’égalité linguistique —j’y ai fait allusion en me référant à la « mesure de l’usage d’une langue »— n’existe pas, tout organisme a une dominante linguistique. Les organismes dits francophones n’ont donc de spécificité linguistique qu’au niveau de la déclaration, au niveau des objectifs déclarés. Et serait-il déplacé de constater qu’ils ne sont pas tous nécessairement plus opérationnels ou utiles, dans le sens de la défense de la langue française, que tout autre organisme investi par des francophones décidés de le rester. Au niveau des relations humaines et professionnelles, la langue française est un véhicule; et ce sont les passagers qui comptent.
Ne sont-ce donc pas toutes les institutions, tous les organismes —de tous ordres et de tous objectifs— et non seulement les organismes dits de francophonie, que les francophones doivent investir, nourrir de langue et de culture françaises ?
N’est-ce pas l’intérieur de la maison qu’il faut peindre plutôt que seulement l’enseigne ? Ne minimisons pas l’importance des organismes francophones; soulignons que les autres méritent autant notre attention.
Vous proposez aussi que la francophonie est un ensemble économique dont le centre est la France. La francophonie, ont dit certains, est une affaire de cœur. Or, on sait que les affaires ont plus de tête (ou d’appétit) que de cœur. Vous le rappelez : « les affaires sont les affaires ». Et ne l’oublions pas, nos alliés sont, souvent sinon toujours, aussi nos concurrents. Il faut vivre avec cette réalité souvent ambivalente et développer des relations privilégiées avec la France tout en sachant que ce pays est souvent, sur les marchés étrangers où le Québec fait de gros efforts pour percer, son concurrent numéro un, qu’il s’agisse de matériel didactique destiné à l’Afrique ou de technologie avancée pour le métro de Mexico.
Cette vérité est d’autant plus importante que, comme vous le notez justement, il est un peu faux d’opposer le culturel à l’économique et qu’il y a des éléments culturels qui influencent le succès ou l’échec des programmes de développement économique. En effet, l’échange éducatif est un investissement à moyen terme dont l’intérêt (intérêt composé, puisque multiplicateur et autogénérateur) réside aussi dans les courants techniques et commerciaux qui en découlent. Le technicien brésilien formé à Paris, rapportera chez lui, outre son bagage linguistique, des amitiés, des adresses, des références. Devenu décideur économique ou politique, il s’en souviendra et constituera un relai pour la technologie française. La France, avec son important programme d’accueil éducatif, a compris cette réalité. La défense d’une francophonie utile au Québec passe aussi par l’accueil d’étudiants étrangers dans nos instituts d’enseignement et de recherche.
Que faire pour stimuler cet accueil sans prendre des mesures que d’aucuns considèrent comme discriminatoires, quand on sait, par exemple, que 70 % des étudiants mexicains au Québec s’inscrivent dans des institutions anglophones ?
Bref, la francophonie est-elle économique ? Quand on voit le premier ministre du Canada plaider pour la formation d’un Commonwealth francophone, on se doute bien que les raisons n’en sont pas qu’économiques, puisque les échanges entre la France et le Canada sont de l’ordre de 1 % du commerce international de chacun de ces pays.
Et ceci m’amène au dernier volet des différentes définitions de la francophonie : le volet politique. Je me permets de dire : oui, la francophonie est politique, elle a, de la politique, la mouvance, la complexité, l’ambiguïté. Selon les circonstances, elle est un objectif ou un moyen politique. On peut se demander si la francophonie n’est pas souvent un otage des stratégies politiques.
Je me permets à cet égard, et pour répondre à une question que je posais au début, de vous livrer le résultat d’un petit calcul. Je demandais si le Canada, du fait qu’il compte un plus grand nombre de francophones que le Québec, a ou doit avoir une plus grande part dans la francophonie. Quelques chiffres : le Canada compte un million et demi de francophones de plus que le Québec. En pourcentage, le Canada est 3 fois moins francophone que le Québec, si l’on se réfère à langue maternelle. Si on compte tous les parlants français (unilingues et bilingues), le Canada est 4 fois moins francophone que le Québec. Mais encore là, ces chiffres masquent une partie de la réalité puisque, on le sait, les francophones sont pratiquement les seuls à porter le poids du bilinguisme (en effet, au Canada, le pourcentage de bilingues est, d’une province à l’autre, directement proportionnel au pourcentage de francophones et inversement proportionnel au pourcentage d’anglophones). Si l’on compare le nombre d’unilingues français au Québec à celui du Canada hors Québec, l’on se rend compte que le Canada est 17 fois moins francophone que le Québec. Voilà des statistiques qui ne servent pas les propos des tenants du bilinguisme institutionnalisé ou généralisé et surtout de ceux qui se réfèrent au cadre canadien pour présenter le tableau de la francophonie nord-américaine.
À ces différentes définitions de la francophonie, me serait-il permis d’en proposer une autre : « la francophonie représente une communauté d’intérêts de régions francophones bilingues ». Toutes les composantes de la francophonie sont, en effet, en situation de bilinguisme, sauf, peut-on dire, la France sans ses marges. Mais la francophonie, quelle que soit la définition qu’on lui donne, existerait-elle si la France était le seul pays francophone? Assurément non.
Que conclure, sinon que nos regards et nos efforts doivent se porter sur les réalités autant que sur nos rêves, sur les contenus autant que sur les contenants ? Votre recherche, M. Corbeil, d’une définition valable de la francophonie a ceci d’extrêmement utile qu’elle nous amène à ne vouloir lui imposer ni limite, ni définition.
Je me rappelle, en terminant, un colloque international tout entier consacré à la définition de la géographie. Au terme d’assises de trois jours, on fit le constat de l’impossibilité d’un consensus; un participant lucide ajouta le constat de l’inutilité d’un consensus. Le rapport précisa : cessons de se demander ce qu’est la géographie; pratiquons-la. Pratiquons la francophonie.
Que faire ? Utiliser au mieux nos atouts, bien sûr. Vous en avez identifié deux. Un que je qualifierais de mineur : l’absence de passé colonialiste. Cette proposition est vraie à l’extérieur : cela nous donne bonne conscience quant à notre xénophobie domestique, particulièrement à l’égard des autochtones. Mais il faut aussi reconnaître que le colonialisme a créé des liens que la bonne conscience n’efface pas. La France a été et demeure un concurrent du Québec en terre ex-coloniale. À cet égard, donc, notre atout est positif mais a un grand retard à rattraper.
Vous avez identifié un second atout que je qualifierais de majeur : notre savoir-faire technologique, nos produits, industriels comme culturels. Cela est vrai et trop peu connu. Qui sait par exemple que trois des dix plus grandes firmes d’ingénieurs-conseils au monde ont leur siège au Québec ? Là est notre force. Autre atout : notre volonté.
Mais vous rappeliez que nous avons aussi nos handicaps. L’action internationale du Québec est, dites-vous, dispersée et sporadique. J’ajouterai que, dans les circonstances actuelles, elle ne peut pratiquement pas ne pas l’être.
Presque État, presque international, nous commençons à jouer le grand jeu des relations internationales, je dirais presque internationales. Et vous ajoutez que dans ce contexte nous sommes souvent d’une grande naïveté.
L’on peut en effet tirer satisfaction d’avoir pignon sur rue à Paris. Mais soyons conscients qu’ailleurs, là où nous avons lucarne sur ruelle, nous ne pouvons brouter l’herbe internationale qu’au bout d’une corde attachée à un poteau planté à Ottawa, corde dans laquelle qui vous savez se plaît à nouer des nœuds qui ne sont pas tous coulants. Bien sûr, diverses actions dans le cadre de cette francophonie mouvante équivalent à des coups de collier dont les effets ne sont pas toujours d’éviter la corde mais souvent de l’enrouler autour du poteau. Et bien patient serait celui qui attendrait que l’herbe pousse assez vite pour atteindre le poteau autour duquel une situation constitutionnelle inadéquate nous consigne. Il nous faut donc bouger, bouger fort, mais jusqu’où? Car espérons pour finir qu’en cassant la corde, nous n’irons pas, comme la Biquette de monsieur Séguin, aller nous faire dévorer sur la montagne.
L’aménagement linguistique du Québec, cinq ans après l’adoption de la Charte de la langue française
Résumé
On entend par aménagement linguistique l’effort délibéré et organisé d’un État pour « solutionner » des problèmes linguistiques le plus souvent de niveau national. L’aménagement peut porter soit sur le « corpus », c’est-à-dire sur les éléments de la langue elle-même, soit sur le « statut », c’est-à-dire sur les situations d’utilisation de cette langue et son interrelation avec d’autres langues.
Jean-Claude Corbeil dans son intervention estime qu’il est devenu nécessaire aujourd’hui de prendre un recul par rapport à l’application quotidienne des dispositions de la Charte. En ce sens il faut renouer avec les intentions premières et le contexte général de l’aménagement linguistique du Québec dans les années soixante-dix. Ce faisant nous ne pouvons oublier que ce qui sous-tend la Charte de la langue française c’est un projet global de société dont l’objet est le statut et la qualité de la langue française au Québec.
L’exposé de Denise Daoust-Blais dégage les grandes orientations adoptées, selon l’orientation générale donnée par la Charte de la langue française, par l’organisme responsable de la mise en œuvre de la loi, l’Office de la langue française.
Soucy D. Gagné, président de SORECOM a animé cet atelier.
Le thème qu’on nous propose ce matin se prête à de nombreux développements selon les intérêts de chacun et les différents points de vue d’où l’on peut se placer pour en traiter.
Pour ma part, j’estime qu’il est devenu nécessaire aujourd’hui de prendre du recul par rapport à l’application au jour le jour des dispositions de la Charte de la langue française, pour retrouver la perspective d’ensemble où chaque élément acquiert son sens et d’où les attaques contre la politique linguistique du Québec peuvent se comprendre et s’interpréter. L’inconvénient d’une loi est de s’écrire par articles, donc de fractionner une stratégie globale en une mosaïque de dispositions, ce qui entraîne comme conséquence une lecture éclairée de la loi et des débats d’interprétation de plus en plus byzantins, article par article, alinéa par alinéa, à la limite et souvent mot par mot.
Je vous propose donc comme exercice aujourd’hui de renouer avec les intentions premières et le contexte général de l’aménagement linguistique du Québec dans les années soixante-dix.
L’aménagement linguistique suppose un projet global de société, explicite ou implicite, et en découle directement. Pour tous les États, et à toutes les époques, la problématique de l’aménagement linguistique comporte trois caractéristiques essentielles: elle est complexe, en ce sens qu’elle est susceptible de toucher toutes les formes de communications institutionnalisées; elle est vitale, en ce sens qu’elle concerne un élément primordial de la personnalité de chaque citoyen et de chaque groupe ethnique; elle est mouvante, sans cesse influencée par l’évolution de la situation sociodémographique, sociolinguistique et sociopolitique du pays.
Au Québec même, de quels principes découle l’aménagement linguistique, principes qui se sont dégagés et précisés peu à peu tout au long d’une quinzaine d’années de travaux et de discussion, comme nous le rappellerons plus tard ?
Les Québécois ont pris conscience qu’ils constituaient une société à part entière, dotée d’un territoire, d’un ensemble d’institutions, d’une identité culturelle particulière, comprenant plusieurs groupes ethniques minoritaires d’origine différente: groupe amérindien et inuk des premiers occupants, groupe britannique introduit par la Conquête, groupe des immigrants. La langue principale de cette société étant le français, il est apparu naturel et légitime d’assurer à cette langue le statut de langue officielle de l’État québécois, clé de voûte de l’aménagement linguistique du Québec. Face à la langue officielle, toutes les minorités doivent être traitées sur un pied d’égalité, non dans le dessein de les assimiler, mais plutôt de les intégrer à la société québécoise en les faisant participer à la vie et à la culture de la majorité, tout en leur offrant la possibilité de maintenir certains aspects de leur culture d’origine, dont au premier chef leur langue, leur religion et leurs institutions culturelles. Cette manière de concevoir la société québécoise entre souvent en contradiction et en conflit avec la conception fédérale actuelle du Canada, où la société est dite canadienne, caractérisée par le multiculturalisme, dont la langue principale est l’anglais, les langues officielles le français et l’anglais, mais seulement dans les institutions relevant du gouvernement fédéral. Politiquement, cette société canadienne est dotée d’un gouvernement central et de dix gouvernements provinciaux égaux entre eux, même si ces « provinces » sont loin d’avoir le même poids économique et démographique. La politique en matière d’éducation et de culture, donc en matière de langue et de traitement des minorités linguistiques, relève en principe des gouvernements provinciaux d’après la Constitution de 1867 toujours en vigueur. Une partie de la population québécoise, surtout la minorité anglophone, s’identifie plus spontanément à la société « canadienne » qu’à la société « québécoise », ce qui constitue une source intarissable de contestations du projet de société québécoise, notamment en matière d’éducation et de langue.
La mise en place d’un plan d’aménagement linguistique implique au moins trois moments successifs: la connaissance précise et objective de la situation sociolinguistique de départ, la définition de la situation souhaitable, qui délimite l’objectif à atteindre, la mise en place d’une stratégie efficace et contrôlable propre à permettre l’atteinte de l’objectif, qui est au Québec d’assurer au français le statut de langue officielle. La conception de cette stratégie suppose une théorie de ce que j’ai récemment appelé « la régulation linguistique », c’est-à-dire une connaissance du processus social par lequel une langue dans une situation de multilinguisme, une variante d’une langue dans une situation de variation linguistique interne prédomine sur les autres langues ou sur les autres variantes. C’est ainsi qu’au Québec, nous avons reconnu l’importance des communications institutionnalisées en aménagement linguistique et axé en conséquence la politique linguistique sur l’usage généralisé et prédominant, dans certains cas exclusifs, du français comme langue de la législation et de la justice, comme langue de l’Administration et des organismes parapublics, comme langue de travail et des entreprises, comme langue du commerce et des affaires, comme langue d’enseignement, pour tous les citoyens québécois, avec privilège consenti d’un enseignement en anglais pour la minorité historique de cette langue, mais non pour les immigrants, quelle que soit leur langue d’origine. D’où la Charte de la langue française votée en 1977, qui s’est vue amputée de son chapitre sur la législation et la justice par jugement de la Cour supérieure du Québec en date du 13 décembre 1979 et dont l’article 73, dont nous parlerons plus loin, vient d’être amendé par décision de la même Cour. La Charte prévoit des mécanismes précis d’application et a confié à des organismes le soin d’en surveiller le respect. D’où les accusations de « police linguistique » qui sont régulièrement formulées contre eux. Mais à quoi sert une loi si personne n’a l’autorité de la faire appliquer ? Elle devient alors rapidement inopérante, comme on peut le constater par la lenteur d’application de la Loi sur les langues officielles du Canada ou comme on l’a vu pour le chapitre de la langue du travail de la Loi 63. En somme, ce n’est pas pour le plaisir de la chose qu’il existe des organismes et des programmes d’application de la politique linguistique, mais bien pour atteindre l’objectif visé. Si on peut discuter la manière dont les organismes accomplissent leurs mandats, il n’est pas opportun d’en remettre l’existence en cause, à moins que l’on veuille ainsi atténuer ou ralentir les effets recherchés par la loi.
Le principe général du français, langue officielle, est nuancé par d’autres préoccupations tout aussi importantes pour le citoyen et pour l’État. Ainsi, par souci de la protection du consommateur, l’usage de l’anglais et d’autres langues est autorisé chaque fois qu’il s’agit d’informer ou de servir un citoyen, dans des circonstances comme les services de santé, les services sociaux, les services professionnels, les contrats d’adhésion, les inscriptions sur les produits, les modes d’emploi, etc. La seule obligation à respecter est la présence du texte français ou l’existence du document en français ou la possibilité d’obtenir le service en français. L’épanouissement culturel des minorités a suscité le programme d’enseignement des langues d’origine (PELO), l’ouverture des ondes de Radio-Québec à toutes les minorités, la possibilité d’utiliser leurs langues, en plus du français, dans leurs commerces, leurs associations, leurs institutions. Enfin, la nécessité des communications avec l’extérieur du Québec, pour des fins aussi bien politiques que culturelles ou économiques, entraîne l’usage de l’anglais ou d’une autre langue, donc l’exigence de cette compétence pour certains postes et certaines fonctions dans l’entreprise ou dans la fonction publique, exigence cependant dont il faut démontrer la pertinence. Dans le concret de la vie, le respect de ces principes annexes doit inspirer l’interprétation étroite du texte même de la loi. Ici, tout particulièrement, c’est l’esprit qui doit l’emporter sur le texte.
Pour compléter ce rapide retour aux sources, il faut rappeler que l’aménagement linguistique du Québec concerne aussi les francophones hors Québec. Le fait que le Québec constitue le foyer principal d’affirmation, d’illustration et de défense de la culture française au Canada et en Amérique du Nord, le fait qu’il met son poids économique et politique au service de cette cause, dans la limite étroite de ses moyens dans le système fédéral actuel, entraîne comme conséquence un changement d’attitude et de stratégie de la part des minorités francophones hors Québec, dont le signe le plus net est la création de la Fédération des francophones hors Québec et la vigueur nouvelle de leurs positions au moment du débat sur le « rapatriement » de la Constitution canadienne. Notre position à leur égard est complexe: dans l’ensemble canadien, nous constituons avec eux une même minorité; mais nous possédons un État où nous sommes la majorité et d’où, en invoquant le sort confortable de la minorité anglophone au Québec et celui également de toutes les autres minorités, nous pouvons chercher à améliorer leur situation dans les autres provinces; en somme, nous nous sentons solidaires d’eux et nous avons conscience de nos responsabilités aussi bien à l’égard de la survie et de l’épanouissement de la culture française en Amérique du Nord, où le Québec est le creuset d’émergence d’une culture américaine originale, qu’à l’égard du sort qui est le leur dans les autres provinces en tant que minorités culturelles, surtout en ce qui concerne l’accès à l’école française pour leurs enfants et à l’usage du français dans les services et les organismes de l’Administration.
Peut-être voit-on mieux maintenant en quoi l’aménagement linguistique du Québec découle d’une conception globale de la société québécoise, c’est-à-dire de la manière dont les Québécois veulent vivre chez eux: leur adhésion massive à la Charte de la langue française démontre bien qu’elle rejoint leurs aspirations. Peut-être voit-on mieux également en quoi ce projet de société peut contredire le projet de société canadienne.
Le débat récent au sujet de l’accès à l’école anglaise, dont la première manche s’est terminée avec la ratification de la nouvelle Constitution canadienne, dont la deuxième s’est achevée avec le jugement Deschênes, dont la troisième est aujourd’hui devant les tribunaux, puisque le Québec a interjeté appel de ce jugement, nous servira d’exemple concret pour illustrer cet aspect de la question.
L’objet du débat est le paragraphe a) de l’article 73 de la Charte, qui se lit comme suit: « Par dérogation à l’article 72, peuvent recevoir l’enseignement en anglais, à la demande de leur père et de leur mère, a) les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec, l’enseignement primaire en anglais ». Le complément circonstanciel « au Québec » a pour effet d’obliger les parents anglophones des autres provinces du Canada à envoyer leurs enfants à l’école française lorsqu’ils émigrent au Québec. C’est ce qu’on a appelé par la suite « la clause Québec ». Pourquoi cette mesure ? Elle provient d’une double préoccupation: traiter de la même manière tous les immigrants, donc toutes les minorités ethniques du Québec, et ne plus faire de distinction entre les immigrants de langue anglaise et ceux d’autres langues comme dans la Loi 22; favoriser l’amélioration du sort scolaire des minorités francophones hors Québec en offrant aux provinces dont les ressortissants auraient à se plaindre de la clause Québec des accords de réciprocité: les anglophones venant d’une autre province auraient accès à l’école anglaise si le gouvernement de leur province d’origine s’engage à assurer aux francophones y résidant l’accès à l’école française. Aucune province n’a accepté un semblable accord.
Le paragraphe a) de l’article 73 était constitutionnel au moment de son adoption et l’est demeuré cinq ans. Entre-temps, le gouvernement fédéral s’est porté à la défense des immigrants anglophones, sous couvert de la protection des droits des minorités anglophones et francophones du Canada, donc au nom d’une conception canadienne de la société. Les grandes lignes de la stratégie fédérale ont été les suivantes. Première étape, mise au point progressive de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés, dont le paragraphe n° 1 se lit comme suit: « Les citoyens canadiens: a) dont la première langue apprise et encore comprise est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province où ils résident, b) qui ont reçu leur instruction, au niveau primaire, en français ou en anglais au Canada et qui résident dans une province où la langue dans laquelle ils ont reçu cette instruction est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province ont, dans l’un ou l’autre cas, le droit d’y faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans cette langue ». Le paragraphe 3 a) stipule que ce droit « s’exerce partout dans la province où le nombre des enfants [...] est suffisant pour justifier à leur endroit la prestation, sur les fonds publics, de l’instruction dans la langue de la minorité ». Deuxième étape: mise au point de l’article 1 de la Charte canadienne des droits et libertés, qui se lit comme suit: « La Charte canadienne des droits et libertés garantit les droits et libertés qui y sont énoncés. Ils ne peuvent être restreints que par une règle de droit, dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d’une société libre et démocratique ». La référence à un projet de société est on ne peut plus explicite et il revient au Québec de prouver que l’article 73 a) de sa Charte de la langue française est une restriction « raisonnable », « dans le cadre d’une société libre et démocratique ». Troisième étape: l’insertion de la Charte canadienne des droits et libertés dans la Constitution canadienne, dont l’article 52 stipule qu’elle est « la loi suprême du Canada; elle rend inopérantes les dispositions incompatibles de toute autre règle de droit ». Quatrième étape: accord des provinces, sauf du Québec, sur les modalités du rapatriement de la Constitution (5 novembre 1981) et vote de la Loi constitutionnelle du Canada le 2 décembre 1981 par le Parlement d’Ottawa malgré le refus réitéré du Québec d’y adhérer. La contestation de l’article 73 a) de la Charte de la langue française pouvait donc s’inscrire devant les tribunaux, en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés et en vertu de la Loi constitutionnelle du Canada. Tout était bien prêt. Le juge Deschênes a donc déclaré que l’article 73 a) était inconstitutionnel, en fait il aurait mieux valu, par respect pour l’histoire, déclarer que l’article 73 a) était devenu inconstitutionnel de par la volonté expresse du gouvernement fédéral.
Il s’agit vraiment ici d’un conflit entre deux conceptions de la société, deux conceptions des droits et devoirs de la majorité et des minorités. Cela est si vrai que le juge Deschênes n’a pas hésité à traiter la société québécoise de société totalitaire à cause de l’article 73 a), bien qu’il ait été voté par un parlement légitime d’une société que nous continuons à considérer comme libre et démocratique. Le Québec a ainsi perdu une part de son pouvoir de se définir en tant que société. Quant aux minorités francophones hors Québec, il faudra attendre qu’elles inscrivent leurs propres procès devant les tribunaux pour savoir si la nouvelle Charte canadienne des droits et libertés change quelque chose à leur sort actuel.
L’affaire de la clause Québec est également révélatrice des tendances que l’on peut observer au Québec au sujet de la politique linguistique proprement dite. Depuis qu’elle a été formulée d’une manière détaillée, précise, technique, dans un texte de style juridique comportant un grand nombre d’articles, les citoyens du Québec, surtout les francophones, ont considéré que l’affaire était réglée, que leur rôle était terminé, que c’était maintenant l’affaire des fonctionnaires, des ministres et des tribunaux. On assiste donc à une démobilisation de la collectivité à l’égard de la politique linguistique, alors qu’il est encore trop tôt pour penser que la situation linguistique de départ a été significativement modifiée dans les faits, trop tôt pour juger que les objectifs de la Charte de la langue française ont été atteints. D’autre part, à cause même de l’existence de la Charte de la langue française, les questions linguistiques sont devenues des questions de détail, portant sur l’interprétation ou la portée de tel ou tel article de la loi, à la manière des querelles de clôture d’autrefois. Ces deux tendances expliquent l’apathie de l’opinion publique au lendemain du jugement Deschênes: pour le citoyen ordinaire, aux prises avec la crise économique, il s’agit d’un détail de la loi, d’un épisode de l’éternelle querelle entre Québec et Ottawa, dont les Grands Chefs s’occupent avec délectation. Il faudra bien pourtant revenir un jour aux grands objectifs de la société québécoise et aux grands principes dont nous nous sommes réclamés jusqu’à maintenant pour la concevoir, depuis la révolution qualifiée de « tranquille » sans doute par un observateur fin psychologue qui connaissait notre placidité.
Il faut, en effet, remonter au début des années soixante pour voir s’amorcer sérieusement le débat sur le statut de la langue française au Canada d’abord et au Québec ensuite. Car l’aménagement linguistique du Québec tel que nous le concevons aujourd’hui est l’aboutissement d’un long cheminement des idées et des opinions au sujet de la langue française et, d’une manière plus globale, au sujet de l’avenir du Québec et des francophones en Amérique. Une documentation importante s’est ainsi accumulée au fil des années, dont il est opportun d’énumérer rapidement les sources principales, qui coïncident avec les temps forts du débat:
les travaux et études de la Commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada, de même que les tranches successives du rapport de la Commission publiées à partir de 1965 jusqu’en 1970;
les travaux et études de la Commission Gendron sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, de même que le texte du rapport lui-même publié en décembre 1972;
le débat houleux autour du projet de loi 63, d’octobre à novembre 1969, que l’on peut suivre dans les journaux de l’époque et dans la Gazette officielle du Québec. C’est, entre autres choses, le moment où se pose crûment la question de la langue d’enseignement au Québec et où apparaît la notion de langue de travail;
la définition du programme électoral du Parti libéral de Robert Bourassa et du Parti québécois de René Lévesque: l’un conduira à la Loi 22, l’autre à la Loi 101.
les débats relatifs à l’adoption de la Loi 22, en juillet 1974, que l’on peut suivre par le compte rendu dans la Gazette officielle du Québec des travaux de la commission parlementaire et celui de la discussion des articles du projet de loi au Parlement.
le texte du Livre blanc sur « la politique québécoise de la langue française », publié par le gouvernement Lévesque en mars 1977 et qui expose les grandes lignes de la Charte de la langue française.
les débats relatifs à l’adoption de la Loi 101, en août 1977, tels qu’ils apparaissent dans le compte rendu des travaux de la commission parlementaire et celui de la discussion des articles de la loi au Parlement paru à la Gazette officielle du Québec.
les travaux et études de la Commission Pépin-Robarts sur l’unité canadienne, de même que le texte du rapport lui-même paru en trois tranches en 1979.
les travaux et études de l’Office et du Conseil de la langue française sur les aspects les plus divers de la question linguistique: terminologie, sociolinguistique, démographie, économie, politique linguistique des États, etc.
Il est évident, au vu de cette abondante documentation, que personne ne peut aborder le débat linguistique à partir de zéro. Les opinions les plus diverses se sont exprimées et ont été discutées, les études les plus variées et les mieux fouillées sont disponibles, réparties sur une période relativement assez longue pour qu’on puisse les comparer et suivre l’évolution à la fois de la situation et des idées. L’amateurisme et le spontanéisme n’ont plus leur place dans ce débat, à moins d’accepter de le voir revenir sans cesse au point de départ comme le rocher de Sisyphe.
Ce qui frappe, lorsqu’on retrace l’évolution des idées au travers de cette documentation, c’est la continuité des aspirations chez les Québécois et la recherche progressive des moyens de les réaliser. Malgré les divergences, l’impression d’un mouvement vers un accord profond se dégage nettement. Accord pour le français, langue officielle du Québec, contre le bilinguisme institutionnalisé et généralisé. Accord pour l’omniprésence du français dans l’étiquetage, l’affichage public, la publicité, les services publics, contre l’unilinguisme anglais. Accord pour que le français devienne une langue de promotion et de succès dans le monde du travail et de l’économie, au lieu d’être une langue de seconde zone face à l’anglais. Accord pour que les minorités, y compris la minorité anglaise, s’intègrent et participent à la culture québécoise, au lieu de l’ignorer ou de tenter de la noyer par le nombre, mais en même temps et sans contradiction, accord pour que les minorités culturelles maintiennent le contact avec leur culture d’origine, sans devoir s’assimiler à la manière du melting pot américain. Pendant la même période, on note que les anglophones du Québec s’intéressent peu à cette effervescence d’idées et n’en tirent pas les conclusions quant à leur propre avenir. Il se crée ainsi un hiatus considérable au sujet de ce que sera la société québécoise entre les francophones et les anglophones du Québec.
Au regard de la documentation disponible relative à l’aménagement linguistique du Québec, je propose à votre attention une impression et une remarque personnelles. J’ai l’impression que le dossier linguistique du Québec, dans ses éléments, ses nuances, sa dynamique, ses fondements, son évolution, est mal connu du public en général, et surtout, ce qui est plus préoccupant, très mal connu des jeunes. Il ne semble pas que cette question, intéressante en soi et touchant de très près l’histoire contemporaine du Québec et du Canada, soit étudiée, par exemple au niveau du cégep ou de l’université. Je remarque d’autre part que la théorie et la pratique de l’aménagement linguistique, au Québec ou dans les autres pays, ne soulève que peu d’intérêt chez les linguistes québécois. Il y a pourtant là nombre de sujets à creuser et qui concernent de très près et d’une manière pressante non seulement le Québec, mais beaucoup d’autres pays, dont tous les pays arabes, tous les pays d’Afrique noire, les pays scandinaves, la Belgique, la Grèce, la Yougoslavie, la Chine, l’URSS, pour ne citer que ces exemples, en fait tous les pays où existe une situation de multilinguisme. Il s’agit d’un vaste champ d’investigation, dont une face est pragmatique — assurer la coexistence de plusieurs langues sur le même territoire ou adapter une langue à des fonctions nouvelles — et l’autre théorique, comment fonctionne la concurrence linguistique ou comment agir sur l’usage linguistique. On pourrait même aller plus loin et établir une similitude entre les phénomènes liés à la variation linguistique, tout particulièrement la concurrence entre les normes à l’intérieur d’une même langue, et ceux liés au multilinguisme. Ce ne serait pas faire preuve de chauvinisme que de prendre comme terrain d’observation et comme point de départ l’expérience québécoise, mais au contraire profiter d’une situation exceptionnellement favorable à l’observation participante, pour utiliser une expression chère aux anthropologues. Évidemment, ce n’est pas un sujet à la mode chez les gourous de la sociolinguistique, du moins pas encore, mais ça viendra, soyez-en certains, peut-être un peu trop tard pour nos linguistes et nos étudiants, comme il est arrivé pour la terminologie, qu’on enseigne aujourd’hui un peu partout alors que les besoins s’estompent. Faudra-t-il qu’un Américain vienne étudier le language planning du Québec pour que nos linguistes s’y intéressent ? Remarquons que des Mexicains et des Africains sont déjà venus en mission au Québec pour examiner l’un ou l’autre aspect de notre politique linguistique, dans l’espoir d’y trouver une source d’inspiration pour la solution de leurs propres problèmes. Il y a tout de même là quelque chose de paradoxal: alors que nous avons acquis une expérience collective originale et très documentée en matière d’aménagement linguistique, nous ne disposons d’aucun spécialiste universitaire capable d’en traiter, avec hauteur de vue, détachement et compétence, d’en extraire et d’en exposer des principes théoriques propres à faire mieux comprendre le rôle des langues dans l’organisation sociale, d’illustrer la manière dont on peut trouver des solutions réalistes aux situations de multilinguisme ou la manière dont se régularisent les comportements linguistiques dans les sociétés complexes.
Ce qui m’amène au troisième et dernier volet de mon exposé.
L’aménagement linguistique du Québec ne se réduit ni à l’adoption de la Charte de la langue française, ni à son application mécanique. La Charte détermine le statut de la langue française en la déclarant langue officielle et en fixant les domaines où son utilisation est obligatoire. Mais reste entière la question de la langue elle-même, du choix des éléments linguistiques qui seront, devront ou devraient être utilisés. Il serait tout de même contradictoire que l’application de la politique linguistique n’implique pas un effort de redressement qualitatif de la langue française au Québec.
Là-dessus, les idées sont loin d’être claires actuellement.
Il semble bien que les deux thèmes centraux soient la détermination d’une norme québécoise de la langue française et la légitimité de la normalisation. Dans l’un et l’autre cas, il faut considérer le réel, c’est-à-dire ce qui se vit effectivement au sein de la société québécoise, et la théorie, c’est-à-dire les opinions des uns et des autres, commun des mortels ou spécialistes, soit sur ce qui se passe, soit sur la manière dont les choses devraient se passer. La divergence entre ces deux aspects du même phénomène est considérable aujourd’hui et compromet le contenu proprement linguistique de l’aménagement linguistique.
Prenons le cas de la norme. Dans les faits, il existe une norme québécoise de la langue française et le consensus s’est fait récemment sur sa légitimité. Elle se situe entre les deux extrêmes d’une langue populaire vilipendée depuis longtemps sous l’étiquette du joual et un alignement systématique sur le français de Paris, surtout en ce qui a trait à la prononciation. Ses caractéristiques relèvent davantage de la phonétique et du vocabulaire que de la morphologie ou de la syntaxe. Elle correspond à l’usage des locuteurs instruits et urbains et constitue de fait une norme dominante, dont l’existence est constante dans toutes les langues des sociétés complexes. Elle n’est pas décrite, du moins pas d’une manière exhaustive, ce qui ne l’empêche pas d’être et de remplir sa fonction régulatrice, mais ce qui gêne les diffuseurs de la langue, ceux qui au jour le jour doivent choisir ou juger entre les différents styles d’une même langue, comme les enseignants du primaire et du secondaire, les journalistes, les publicitaires, les rédacteurs, les animateurs de la radio et de la télévision, parce qu’ils ne disposent pas de sources fiables pour régler les problèmes un à un, puisque les seuls ouvrages de référence dont ils disposent aujourd’hui sont français et parisiens.
Voilà pour les faits. Voyons la théorie maintenant, élaborée et diffusée en général par les linguistes. Notons d’abord, et la remarque est fondamentale, que la sociolinguistique est apparue dans des sociétés industrialisées dont les langues sont fixées et décrites depuis très longtemps. En réaction, la sociolinguistique s’est attachée à la description des usages différents d’une même langue et à l’analyse des modalités de leur coexistence dans le processus social de la communication. Elle a été ainsi amenée à contester l’impérialisme de la norme dominante, d’où le glissement prévisible vers la contestation de la nécessité même d’une norme dominante. On délimite ainsi un premier champ théorique où la discussion et les idées sont pour le moins confuses: on ne peut nier qu’il existe dans les faits à la fois une norme linguistique dominante, des normes sociales différentes, plus ou moins nombreuses et plus ou moins divergentes de la norme dominante; on ne peut nier également que la concurrence entre les normes soit le signe extérieur de la concurrence entre les différents sous-groupes sociaux d’une même société et qu’il y ait une relation entre le succès personnel et la maîtrise de la norme dominante; d’où, d’une part, le besoin d’une théorie sociolinguistique qui permettrait de comprendre comment fonctionne la langue comme phénomène social et non comme strict système combinatoire d’éléments et comment se régularisent les comportements linguistiques des membres de la communauté linguistique; d’où, d’autre part, la discussion sur le choix de la norme qui sera acceptée comme norme dominante et sur les attitudes à l’égard des autres normes existantes, ce qui fait partie aussi, à proprement parler, de l’aménagement linguistique. Sur ce dernier point, on remarque que les sociolinguistes, surtout montréalais, ont eu tendance à favoriser la description du français populaire parlé de Montréal et que personne ne semble se préoccuper de décrire l’usage québécois collectivement valorisé, écrit et parlé. À cause de ce choix, les discussions sont souvent en porte à faux.
Les idées ne sont pas plus claires au sujet de la normalisation. À cet égard, il semble bien que prévaut, chez la majorité des locuteurs, la crainte de voir une autorité quelconque, l’Office de la langue française par exemple, intervenir arbitrairement dans l’usage personnel de chaque locuteur. Ce n’est pourtant pas ainsi que le problème se pose, dans la réalité. En fait, la communication ne poursuit pas les mêmes objectifs, donc ne fait pas face aux mêmes contraintes, selon qu’il s’agit d’une communication individualisée ou d’une communication institutionnalisée. Dans la communication individualisée, le locuteur est entièrement libre d’utiliser la langue comme il l’entend et de choisir les mots qui lui plaisent. Rigoureusement, personne ne peut l’en empêcher. Il est le maître absolu de son usage et il exerce cette liberté à ses risques et périls. Dans la communication institutionnalisée, l’émetteur doit tenir compte d’un certain nombre de contraintes dont les sources les plus importantes sont l’efficacité de la communication, le respect des lois surtout en ce qui concerne la protection du consommateur et l’image de marque qu’il veut projeter de lui-même. La normalisation ne concerne que les communications institutionnalisées. Elle a surtout comme fonction soit d’assurer l’efficacité de la communication en mettant tout le monde d’accord sur l’usage d’un même terme pour une même chose, soit d’éviter la possibilité de fraudes terminologiques dans le commerce des objets et des services.
La normalisation est l’un des aspects les plus délicats de l’aménagement linguistique, mais un aspect nécessaire. Ici aussi, on note que les théories et les opinions sont demeurées superficielles. On pourrait prendre le recul nécessaire et arriver à des conclusions plus justes en examinant d’autres situations sociolinguistiques, par exemple les travaux sur les langues scandinaves pour les épurer des influences de la langue danoise, les travaux relatifs au renouveau de la langue macédonienne en Yougoslavie, ou encore tout le problème de la modernisation des langues africaines qui implique une politique de standardisation et une diffusion massive de néologismes.
L’aménagement linguistique, au Québec comme ailleurs, comporte inévitablement un contenu proprement linguistique, ce qui a pour effet de modifier l’usage linguistique, d’abord dans les communications institutionnalisées, puis, par ricochet, dans les communications individualisées. C’est, en définitive, sa finalité ultime.
On voit donc, par ce long exposé, que l’aménagement linguistique du Québec est un processus toujours en cours, qui exige de la part des citoyens une vigilance constante aussi bien à l’égard de la manière dont la Charte est appliquée qu’à l’égard des tentations d’en modifier le contenu. Malheureusement, il apparaît nettement que le dossier s’est fonctionnarisé et qu’il s’est réduit à l’application morcelée des articles de la Charte. Nous courons alors le danger de perdre de vue les grands objectifs et les grands principes qui l’ont inspirée, d’oublier qu’il s’agit d’abord et avant tout d’un élément important d’un projet global de société, dont l’objet est le statut et la qualité de la langue française au Québec.
Compte rendu de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique Noire, coordonné par Danièle Racelle-Latin; fasc. I, A-B, AUPELF et ACCT, 1980, 130 p.; fasc. II, C-F, AUPELF et ACCT, 1981, 146 p.
Cette publication est d’une grande importance autant pour le français en Afrique que pour la francophonie dans son ensemble[1]. Se trouvent ainsi posés avec une acuité et un relief tout nouveaux des questions qui confrontent le monde francophone depuis au moins une vingtaine d’années, celle de la variation du français d’un pays ou d’un continent à l’autre, celle de l’emprunt que jusqu’à présent on réduisait aux rapports de l’anglais et du français.
La nécessité d’un dictionnaire du français en Afrique Noire s’est peu à peu imposée à l’esprit de ceux qui, au jour le jour, assuraient l’enseignement de cette langue sur ce continent et qui doivent constamment ou bien faire le partage entre les « fautes » de français et les particularités admissibles, ou bien pallier les défaillances culturelles, donc lexicologiques, de manuels scolaires d’abord et avant tout destinés à une clientèle européenne. En fait, l’usage du français en Afrique Noire est mal connu et une description aussi rigoureuse que possible de ses caractéristiques doit précéder la définition d’une norme et les choix en vocabulaire qu’elle orientera. La démarche inverse, choisir avant de décrire, est très aléatoire parce qu’elle risque de fonder les choix sur des a priori plus idéologiques que linguistiques. Lors de la première « Table ronde des centres et instituts de linguistique appliquée des universités d’Afrique noire francophone », réunie à Abidjan en 1974 par l’AUPELF, les participants prirent conscience que, chacun de leur côté, ils se heurtaient aux mêmes problèmes, se posaient les mêmes questions et avaient entrepris des travaux comparables. Ils recommandèrent donc la mise en chantier d’un dictionnaire du français d’Afrique noire (DIFAN), dont la réalisation permettrait de « disposer d’une norme de référence mieux ajustée aux réalités naturelles, socio-culturelles et linguistiques de leur pays respectif », « de garantir l’intercompréhension francophone en Afrique et hors d’Afrique », « d’ouvrir l’accès aux littératures et civilisations francophones de l’Afrique » (fascicule I, 15-16). Ils jugèrent également préférable avant d’entreprendre le dictionnaire de « prendre une connaissance aussi objective que possible de cet usage lexical non normalisé et proprement africain » (1, 16) dans une perspective aussi strictement descriptive que possible, c’est-à-dire sans chercher d’aucune manière à légitimer l’emploi des mots et expressions corrigés. Ainsi se dessinait une première phase de réalisation du Dictionnaire, qu’on nomma par la suite Inventaire pour bien l’identifier et le distinguer de l’objectif initial et final. Les deux Tables rondes suivantes (Lomé, 1975 et Kinshasa, 1976) précisèrent la méthodologie de l’Inventaire, de même que ses modalités de réalisation.
Les travaux de l’Inventaire se sont déroulés à deux niveaux. Au niveau national, des équipes, le plus souvent animées par un chercheur principal, ont entrepris d’identifier et de regrouper sous forme de lexique des particularités du français attestées dans l’usage du pays concerné. Tous les pays francophones d’Afrique noire n’ont pas été le lieu d’une observation, mais les plus importants et les plus significatifs d’entre eux du point de vue linguistique : le Sénégal (deux équipes, celle du CLAD et celle constituée par MM. N’Diaye, Corréard et J. Schmidt), la Côte d’Ivoire (L. Duponchel, puis S. Lafage), le Zaïre (S. Faïk), le Tchad (J. P. Caprile), le Togo et le Bénin (S. Lafage), le Niger (A. Queffelec), le Centrafrique (G. Canu), le Rwanda (J.L. Rondreux et S. Shyirambere), le Cameroun (J. Tabi-Manga). Les méthodes de travail varient légèrement d’un pays à l’autre, quoiqu’on y ait suivi une démarche suffisamment semblable pour permettre une mise en commun subséquente. Généralement, les auteurs ont recueilli leurs données par le dépouillement de sources orales d’abord, écrites ensuite, en proportion de la littérature et de la presse de chaque pays, puis ont effectué un premier tri au sein de cette matière première pour séparer les faits de langue (stables, répétitifs, généralisés) des faits de parole. Ils ont enfin soumis leurs choix à un ou plusieurs jurys représentatifs des usagers du français dans chaque pays. Le résultat a été publié, pays par pays, sous la responsabilité de chaque auteur.
Au niveau transrégional, les rédacteurs des lexiques nationaux se sont formés en équipe, grâce à l’appui de l’AUPELF et de l’ACCT, pour procéder à un deuxième tri, séparant cette fois ce qui est strictement local de ce qui est réalité proprement africaine ou particularité d’usage largement répandu dans un ou plusieurs pays. La méthodologie cette fois est unique, concrétisée par une même fiche lexicographique. Une seule et même personne, Mme Danièle Racelle-Latin, recueille les informations, en produit une première synthèse, soumise par la suite aux membres de l’équipe, puis rédige l’article final en suivant grosso modo les règles de la lexicographie moderne. Pour ce travail, elle utilise l’ordinateur du LASLA (Laboratoire d’analyse statistique des langues anciennes de l’Université de Liège), où se trouve constituée de ce fait la plus importante banque de données sur le français en Afrique. Au cours de cette synthèse, les auteurs ne perdent jamais de vue qu’il s’agit d’un travail descriptif, préalable à toute autre décision, soit pour l’enseignement du français, soit pour la rédaction du Dictionnaire du français d’Afrique, convaincu chacun qu’il ne leur revient pas de statuer sur chaque particularité dans le but d’en légitimer ou non l’emploi.
La publication de l’Inventaire est donc l’aboutissement d’un long travail d’analyse, exécuté aux deux niveaux avec le maximum de précautions scientifiques, par des observateurs autorisés. Il ne s’agit en rien d’un travail « folklorique », mais de la première tentative de décrire les effets de l’adaptation de la langue française à la réalité africaine.
Les lecteurs y trouveront ample matière à réflexion et à discussion. Pour notre part, nous voudrions regarder de plus près la notion de « particularité » telle qu’elle se trouve acceptée dans l’Inventaire, et ensuite indiquer l’intérêt que cette publication présente à notre avis pour le monde entièrement ou partiellement de langue française.
L’approche lexicographique de l’Inventaire et des lexiques nationaux dont il dérive repose sur la notion de particularité lexicographique, définie comme un écart à la norme du français central ou standard, donc comme un usage non conforme à un autre usage. Cet axiome de départ engage un enchaînement de conséquences dans une implacable logique.
Est ainsi posée et acceptée la prééminence d’un usage sur un autre, ici celui de France par rapport aux pays extérieurs à l’Hexagone. On peut mettre en doute la légitimité de cette prééminence. En effet, pourquoi situer à l’extérieur de sa propre société la norme de son usage linguistique? Une telle démarche provoque nécessairement comme conséquence le sentiment chez les périphériques d’un impérialisme linguistique du centre, d’autant plus qu’il s’agit dans ce cas-ci, de l’ancienne métropole.
Inévitablement, on est amené à ne pas placer sur le même pied tous les écarts. Dans l’Inventaire, on a distingué les « fautes » des écarts, les premières manifestant des failles dans la connaissance du français, les secondes ayant ces caractères de stabilité et de généralité qui en font des faits de langue. Une « faute » devient un écart si elle se généralise. Les Québécois et les Belges avaient, eux, distingué entre les canadianismes ou les belgicismes de « bon » ou de « mauvais aloi ». Il semble donc que la mise au point d’un lexique sur la base des particularités suppose un choix entre les particularités admissibles et non admissibles. Quand les auteurs affirment le caractère descriptif de l’Inventaire, ils signifient par là qu’eux ont procédé à une première sélection, mais qu’il y a une seconde décision à prendre, cette fois par les autorités du pays (par exemple, par le ministère de l’Éducation), quant à l’emploi de ces écarts dans les communications institutionnalisées. Plane donc sur la procédure des écarts l’arbitraire des premier et second choix, malgré toutes les précautions prises par les auteurs.
Enfin, pour identifier un écart, il faut bien se rapporter à une description de l’usage considéré comme norme. En matière de vocabulaire, on se rapporte donc aux dictionnaires. D’une part, on se trouve ainsi à la remorque des qualités et défauts des dictionnaires : description d’un certain usage par rapport à la totalité des usages, retard des dictionnaires par rapport à l’usage réel, caractère sélectif des dictionnaires par rapport aux « niveaux » de langue, par rapport à la langue parlée, par rapport aux néologismes et aux emprunts, par rapport aux mots tabous. Donc, l’un des termes de la comparaison est incomplet et sélectif; ce qui n’y figure pas peut fort bien faire partie de l’usage réel. D’autre part, pour le travail lui-même, on choisit par commodité un ou plusieurs dictionnaires comme référence. Les auteurs de l’Inventaire ont pris comme norme le Petit Robert, édition de 1977 : ce qui n’y paraît pas est considéré comme particularité.
C’est alors que les inconvénients de la procédure des écarts apparaissent en pleine clarté, entraînant souvent des malaises et des choix forcés au sein de l’équipe, devenue prisonnière de sa méthodologie[2]. Le Petit Robert ne décrit pas un corpus de même nature que celui de l’Inventaire : corpus surtout de langue écrite dans le PR, s’appuyant sur la langue littéraire, corpus surtout de langue
orale dans l’Inventaire, s’appuyant parfois sur la langue écrite de la presse ou de textes divers; le Petit Robert situe sa nomenclature à un certain niveau d’acceptabilité sociale, l’Inventaire décrit davantage une langue d’usage familier, la différence apparaissant nettement dans le traitement des mots tabous, régulièrement inscrits dans l’Inventaire alors qu’il faudrait, pour le français, consulter le Dictionnaire du français non conventionnel pour trouver l’équivalent. Que faire lorsque le Petit Robert inscrit un mot africain comme « boubou », « balafon », ou un mot comme « brousse », « banane » dont l’usage diffère en Afrique? En principe, on ne devrait pas les regarder comme des écarts puisqu’ils sont au dictionnaire. En pratique, il y a tout de même un certain malaise à ne pas les faire figurer dans un lexique du français d’Afrique. Si, en principe, un écart est ce qui n’est pas dans l’usage central, cela voudrait dire qu’au moment où un mot se diffuse et pénètre l’usage central, il cesse d’être une particularité : comme dans des vases communicants, les français régionaux se videraient de leur substance au profit du français standard. Quelque chose ne tourne pas rond dans ce raisonnement. Autre problème : la manipulation du Petit Robert comme corpus d’exclusion fait qu’on acceptera comme écarts, donc inscrits à l’Inventaire, des mots qui existent dans d’autres français régionaux, par exemple des belgicismes ou des canadianismes. C’est pourquoi le titre de l’Inventaire porte « en Afrique » et non « d’Afrique ». Il est tout de même curieux de voir dans l’Inventaire des mots comme « banque » au sens de tire-lire, « bourgmestre », « caleçon » au sens de slip, « chansonnier » au sens de chanteur-compositeur, « couscoussier » et tous les termes liés à la pratique de l’Islam, comme « aïd-el-kébir », « aïd-el-séghir ». Nous avons tous besoin d’une définition du concept de régionalisme, si toutefois nous devons continuer à en faire usage.
L’Inventaire retient comme typologie des particularités recensées : les particularités lexématiques (formations nouvelles ou emprunts), les particularités sémantiques (transfert, restriction ou extension de sens, emplois métaphoriques), les particularités grammaticales (changement de catégorie, de genre, de construction, etc.), diverses particularités qui tiennent à des différences de connotations, de fréquence, à des passages d’un niveau ou d’un état de langue à l’autre (I, p. 51).
Les lexies retenues (environ 3 000 entrées) au terme du processus sont « les lexies les mieux attestées (critère qualitatif), actuellement disponibles (critère chronologique) et suffisamment répandues pour être représentatives de la langue courante (critère d’extension géographique ou d’universalité et critère de fréquence). Enfin, on a tenu compte du critère d’intégration (phonétique et grammaticale) au discours français », (I, p. 52). Sont exclues les lexies trop spécialisées (renvoyées aux terminologies de spécialités), les ethniques, toponymes et anthroponymes, les signes en tant que tels (I, p. 53).
L’un des principaux intérêts de l’Inventaire, dans la perspective d’une conception de la langue française comme langue de grande diffusion, est donc de faire apparaître nettement la fragilité de la notion de « particularité » et de la méthodologie qui en découle. On peut se demander s’il ne vaudrait pas mieux changer de point de vue et décrire les français régionaux comme des touts, avec le même appareil lexicographique que celui utilisé pour la préparation des dictionnaires du français central. Sinon, il serait de grande nécessité d’établir une méthodologie de la description des français régionaux à partir de l’expérience acquise dans nos pays respectifs.
Chose plus fondamentale, l’Inventaire manifeste que la langue française ne peut pas être absolument la même partout, ce qui, nous l’espérons, sera l’occasion d’examiner les avantages et les inconvénients de la variation linguistique de manière à l’intégrer dans une conception renouvelée de la norme du français. Tout particulièrement, nous mettons en doute qu’il soit indispensable que les faits de langue régionaux reçoivent la sanction du français central. En vocabulaire, cela signifie qu’il n’est pas nécessaire qu’un mot soit inscrit aux dictionnaires de Paris pour qu’il soit français : la légitimité d’un mot vient de son insertion dans un usage. À l’encontre d’un certain état d’esprit nous soutenons au départ que tous les français sont des français régionaux, qu’ils sont aussi valables les uns que les autres, qu’à travers eux coule le grand courant des traits linguistiques communs qui assurent l’intercompréhension, mais qu’en même temps chacun possède ses traits caractéristiques dont la compréhension et le respect sont deux manifestations de l’acceptation de l’autre par celui qui entre en contact avec lui.
L’Inventaire du français en Afrique renouvelle toute la problématique du français régional. Jusqu’à maintenant, la discussion se déroulait entre Occidentaux, entre français régionaux de même souche diachronique, de même origine culturelle et de même niveau de développement, entre le français et l’anglais en ce qui concerne l’emprunt. Voici qu’entrent en scène, par le prestige d’un ouvrage imprimé, les cultures et les langues africaines, donc une masse de réalités particulières à désigner, d’où des emprunts à des langues inconnues, une symbolique originale qui cherche à se manifester par l’emploi métaphorique de mots du français central (quelle saveur, quelle ironie mordante que de désigner par « ambassade » un lieu de rencontres galantes ou une maîtresse), une appropriation de la langue française par des peuples de cultures très différentes de l’Occidentale et d’un autre type de développement.
Le moment de l’examen de conscience est arrivé!
Notes
[1] Le fascicule I s’ouvre sur une très importante introduction historique et méthodologique due à D. Racelle-Latin, le fascicule II contient une mise au point sur l’état d’avancement des travaux.
[2] Notons que les auteurs en sont conscients. On peut leur reconnaître le souci d’en atténuer l’arbitraire au maximum par la mise en œuvre d’un ensemble de critères de sélection et par la mention de marques d’usage et de commentaires qui tendent à ajuster la description lexicale à l’usage et aux normes locales. L’équipe, du reste, n’avait pas d’autre choix pour une entreprise de première main de cette envergure et aux moyens relativement limités.
Défis linguistiques de la francophonie
Il peut paraître hors thème de parler ici de la francophonie, terme commode pour désigner l’ensemble des pays partiellement ou entièrement de langue française, participant de ce fait, à des degrés fort variables, à un même univers spirituel et culturel, liés entre eux par des rapports politiques et économiques fort diversifiés et d’une grande complexité, rapports dont personne encore ne s’est avisé de faire l’examen et la description.
Pourtant, la Belgique et le Québec sont l’un et l’autre très représentatifs des propos que nous tiendrons au sujet de la francophonie. Tout d’abord, nos pays, tout en participant à la langue française, sont en contact avec une autre langue, le flamand pour la Belgique, l’anglais pour le Québec, d’où tout un réseau de relations et de malentendus avec une autre communauté culturelle, ce qui entraîne, dans l’un et l’autre cas, la recherche constante d’une organisation aussi harmonieuse que possible des relations interculturelles au fur et à mesure de l’évolution de la situation. Ensuite, nos pays entretiennent des rapports avec les autres membres de la francophonie, rapports différents selon l’un ou l’autre des partenaires, rapports vécus chacun pour soi au gré des accords bilatéraux : par exemple, les rapports du Québec avec l’Afrique noire ou le monde arabe ne sont pas les mêmes que ceux de la Belgique ou de la France; ou, autre exemple, les relations entre la Wallonie et le Québec, puisque les accords de coopération sont signés entre la Belgique et le Canada, se déroulent sur l’arrière-plan de deux situations politiques de type confédératif, remises en cause l’une et l’autre. Enfin, nos pays doivent se situer l’un et l’autre par rapport à la France, du point de vue linguistique quand il s’agit de notre mode de participation à la langue française dont le symbole est l’existence des particularités de chacun de nos usages, du point de vue politique également soit qu’il s’agisse d’une certaine concurrence entre les pays francophones industrialisés dans leurs relations politico-économiques avec les pays en développement, soit qu’il s’agisse des relations de la France avec nos capitales respectives dans le cadre des grandes organisations internationales comme l’Agence de coopération culturelle et technique ou dans le cadre des politiques étrangères respectives.
D’autre part, la francophonie ne va pas de soi. Ce n’est pas parce que, au hasard de l’histoire, plusieurs pays ont été appelés à partager la même langue qu’ils constituent nécessairement une sorte de club gardien d’intérêts communs et assurant un réseau de relations suivies. Il n’existe pas que nous sachions de club des pays de langue espagnole ou portugaise.
L’idée de la francophonie a été lancée immédiatement après la décolonisation, soit dans des circonstances troubles qui font que le terme de francophonie est équivoque et que, pour plusieurs, il sent le néocolonialisme, un peu comme le diable sent le soufre dans les contes populaires. En fait, la francophonie en est encore au stade où, quoique née, sa survivance n’est pas assurée et ce, à notre avis, en raison de l’ambiguïté du concept même de francophonie et des objectifs qu’elle entend poursuivre.
Nous nous proposons de traiter ici uniquement l’aspect linguistique de la francophonie. Bien à regret, nous laissons de côté pour l’instant les aspects politiques et surtout économiques.
Nous constatons que la francophonie fait face à deux défis linguistiques fondamentaux : le multilinguisme et la diversité linguistique, dont on parle en utilisant une terminologie dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas innocente.
1. Le multilinguisme
Le multilinguisme est la règle générale des pays dits francophones. Hors de France, le français est toujours en contact avec une ou plusieurs langues sur le même territoire, donc en relation avec des aires culturelles et linguistiques plus ou moins grandes, de plus ou moins grand prestige, auxquelles s’identifient à des degrés variables les individus, les communautés, les États. Le statut du français est divers : langue maternelle (en France), langue maternelle officielle (au Québec, en Suisse, en Belgique), langue officielle non maternelle (dans les pays d’Afrique noire, les Antilles, l’océan Indien), langue non officielle non maternelle mais de grand prestige, en général en concurrence avec l’anglais (dans les pays du Maghreb : Tunisie, Algérie, Maroc). Le statut des langues en présence avec le français est également varié : langue maternelle officielle (comme le flamand en Belgique, l’arabe au Maghreb, l’anglais au Québec par rapport à l’ensemble du Canada, où le français et l’anglais sont langues officielles), langue maternelle non officielle (comme l’anglais au Québec proprement dit, où seul le français est langue officielle; comme aussi le plus grand nombre des langues africaines en Afrique noire), langue officielle non maternelle (comme l’anglais au Cameroun), langue de grand prestige en concurrence avec le français (comme l’anglais au Québec, par rapport cette fois au bloc anglophone d’Amérique du Nord). Ces situations de multilinguisme sont sources d’une dynamique complexe d’attitudes à l’égard du français et à l’égard des autres langues, et de rapports naturels, ou consentis, ou obligés de chacun et de l’État avec le français et avec les autres langues.
En France, il existe, en apparence, une forte situation d’unilinguisme. En fait, on y constate la présence et la persistance d’aires linguistiques et culturelles allogènes : l’alsacien, le breton et le basque, dont les statuts sont indéfinis et dont les rapports avec le français sont sources de tensions plus ou moins vives.
Par ailleurs, le français, en France même et dans le reste du monde, est en relation et en concurrence avec l’anglais, dans des secteurs bien particuliers, par exemple la langue du travail de certains sièges sociaux, la langue technique de certaines industries, en général de pointe, comme l’électronique ou l’informatique, la langue des publications scientifiques, la langue des grandes organisations internationales, comme l’UNESCO ou la Communauté économique européenne.
Les problèmes que pose le multilinguisme à la francophonie sont à la fois d’ordre international et national.
Sur le plan international, il s’agit davantage d’une question d’objectif, soit de la manière d’envisager et de résoudre le multilinguisme. Il existe à cet égard deux tendances nettement distinctes. La première vise la forme la plus complète possible d’unilinguisme français, alors que la seconde cherche à établir une relation d’équilibre entre le français et les langues avec lesquelles il doit coexister. Chacune de ces tendances est affirmée et défendue, officiellement ou officieusement, aussi bien par des Français de France que par des Québécois, des Belges, des Africains ou des Arabes.
La première tendance aspire à faire du français, et ce de façon générale, la seule langue des communications institutionnalisées, indépendamment de la situation linguistique de départ. Elle propose donc cet objectif à tous les pays et à tous les membres de la francophonie. Il s’ensuit, en conséquence, une stratégie consciente ou inconsciente qui vise à instaurer ou à généraliser l’unilinguisme français, d’une part par la généralisation de l’usage exclusif du français dans l’enseignement, de même que dans toutes les communications institutionnalisées (administration, presse, radio, télévision, affichage public, raisons sociales, industrie et économie) et, d’autre part, par la réduction des langues du pays à un statut d’infériorité et, il va sans dire, la restriction de leur usage aux seules communications individualisées, affectives ou familiales, donc surtout à leurs fonctions intégratives, esthétiques et ludiques.
Le danger d’une telle stratégie est de faire du français une langue d’oppression et, en contrepartie, de convertir la langue ou les langues nationales en cause en langues de la révolte politique, économique ou culturelle dans le grand courant mondial d’identité culturelle et d’autonomie nationale que nous connaissons présentement. L’exemple type de la confusion entre français-langue et français-pays, du rejet du français en même temps que d’un système politico-économique, est celui de l’Algérie où la première phase de la révolution a voulu substituer l’arabe au français pour tout et en tout, c’est-à-dire opposer un unilinguisme apparent à un autre.
La seconde tendance recherche une relation d’équilibre entre les langues en présence, y compris, il va sans dire, le français. Elle poursuit donc comme objectif une forme de bilinguisme ou de multilinguisme fonctionnel adaptée à la situation de départ et conforme à la situation souhaitée. Elle débouche en général sur une démarche de type aménagement linguistique, qu’elle soit ou non systématique, dont les grands axes sont actuellement la politique d’enseignement des langues maternelles, du moins dans les premières années de scolarité, le choix des langues à « officialiser » dans le cas où elles sont très nombreuses, comme il arrive en Afrique noire, ce qui signifie le choix d’une ou de plusieurs langues dont on favoriserait l’usage selon les fonctions et les domaines d’utilisation (domaines d’unilinguisme, de bilinguisme, de multilinguisme). Le danger le plus immédiat de cette tendance est le manque de rigueur, l’impressionnisme à la fois de l’analyse de la situation et de la définition des objectifs, ce qui fait que les politiques vont sans cesse cahin-caha.
Cette seconde tendance engendre des appréhensions. Certains, surtout des francophones de naissance, craignent que l’utilisation généralisée des langues nationales n’entraîne comme conséquence à long terme le passage à l’anglais comme langue seconde de grande diffusion au détriment du français. D’autres, en général des hommes politiques, influencés par la relation étroite que la Révolution française a établie entre unité politique et unité linguistique, l’une n’allant pas sans l’autre dans la forme la plus pure de ce mythe, redoutent que la reconnaissance de plusieurs langues confirme la division du pays en zones linguistiques et compromette ou rompe l’unité nationale.
Sur le plan national, le problème du multilinguisme se situe à deux niveaux : statut du français (donc l’aspect participation à la francophonie) et statut des autres langues. Qu’on le veuille ou non, ces questions se posent et il est souhaitable que les réponses soient lucides et clairvoyantes. Malheureusement, on a l’impression que les discussions se font aujourd’hui soit à l’ombre des institutions politiques, soit sous le couvert des slogans, souvent en contradiction avec les politiques réelles.
Nous ne pouvons donc que constater l’importance que devraient revêtir les thèmes du débat panfrancophone sur le multilinguisme. La difficulté de ce débat vient de la multiplicité et de la variété des situations linguistiques existantes, la connaissance qu’en a le public n’étant que fragmentaire et les termes mêmes du débat prêtant à des interprétations différentes. En réalité, ce débat n’a vraiment jamais eu lieu; la francophonie n’a pas d’objectif clair et défini en matière de multilinguisme.
2. La diversité linguistique
La langue française, comme toute langue de grande diffusion, prend une coloration particulière selon les pays (variation géographique), les couches sociales (variation socioculturelle) et les époques (variation temporelle). Les variables peuvent être d’ordre phonétique et prosodique (la source première du préjugé de l’accent), d’ordre syntaxique (difficile à percevoir et à analyser), d’ordre lexical, ce qui est le gros de l’affaire, le cœur de la notion de français régional. Là-dessus, presque tout le monde est d’accord. Ce qui est intéressant et important, c’est ce qui s’ensuit, c’est-à-dire les problèmes que la diversité linguistique pose aujourd’hui à la francophonie. Nous en ferons rapidement le tour, le tableau d’ensemble nous intéressant ici davantage que l’exposé de détail de chaque question.
a) L’inventaire et la description des variantes, des usances, selon l’expression de Maurice Piron
La démarche en « isme » est encore aujourd’hui très pratiquée. Nous entendons par là la sélection, à même un système linguistique global, d’éléments que l’on juge propres à un usage régional du français ou caractéristiques de cet usage et que l’on qualifie de « canadianismes », « québécismes », « belgicismes », « helvétismes », « africanismes », etc. selon la provenance. Elle est la résultante d’un choix plus ou moins impressionniste qui favorise les faits de langue les plus apparents tels que les formes lexicales ou la phonétique, dicté en fonction de critères de type normatif plus ou moins bien établis, d’où l’épithète « de bon aloi » qui qualifie souvent de telles expressions, « canadianismes de bon aloi » par exemple. Elle a suivi, presque partout, la même évolution en trois phases successives : la phase péjorative, la phase sélective et, enfin, la phase descriptive. La phase péjorative considère le « isme » comme une forme fautive, du type « Dites... ne dites pas... »; par l’adjonction de l’épithète « de bon aloi », la phase sélective n’entérine que certains « ismes », ce qui fait que ceux qui ne sont pas dits « de mauvais aloi » n’ont en fait aucun statut; enfin, la phase descriptive, récente, entend tout simplement faire l’inventaire, sans juger de ce qu’on doit décider de chaque forme du point de vue de l’usage institutionnalisé, mais elle comporte tout de même un choix puisque, manifestement, on ne met pas tout dans l’inventaire.
La démarche en « isme » est sans doute une étape nécessaire, mais elle ne peut nous fournir une description rigoureuse et fiable du français régional. Il y aurait lieu, pour ce faire, d’y substituer une analyse linguistique stricte qui, pour des raisons évidentes de comparaison des résultats, devrait nécessiter une concertation entre spécialistes, tout au moins sur le choix des appareils de description de la langue. Nous ne pouvons que déplorer l’absence d’une méthodologie de la description globale du français régional, c’est-à-dire une méthodologie de la construction du français commun dit « universel », à un niveau d’abstraction qui fasse l’objet d’un certain consensus, un peu à la manière de celui qui a favorisé les travaux de dialectologie.
b) La question de la norme
Elle se pose à deux niveaux, les niveaux théorique et pratique. La discussion au sujet du concept de norme est à peine amorcée. Les linguistes ont toujours mal réagi à cet égard pour plusieurs raisons. Intéressés surtout à la description du système, ils ont senti le besoin de se démarquer par rapport aux grammairiens et au concept de « bon usage », étant eux-mêmes descriptivistes et peu enclins à intervenir dans les mécanismes de la régulation linguistique qui les intéressent peu et que, d’ailleurs, ils connaissent mal. Ce qui n’empêche pas que la régulation linguistique existe, que l’usage est un résultat et non un principe et qu’il faudra éventuellement en faire l’analyse et en élaborer la théorie, soit autant de responsabilités qui incombent aux sociolinguistiques, aux anthropologues, aux sociologues, enfin à tous ceux qui s’intéressent à la fois à la communication et à l’organisation de la vie en société.
Sur le plan pratique, beaucoup de personnes, qui ne sont pas des linguistes, ont sans cesse des choix linguistiques à faire dans l’exercice normal de leurs métiers ou de leur responsabilités. Ces choix, et leur convergence, jouent un rôle dans l’orientation de l’usage du groupe et la construction de la hiérarchie des usages linguistiques. Ils portent sur la langue qu’il faut écrire ou parler dans les médias selon les types d’articles ou d’émissions, la langue qu’il faut enseigner, la langue qu’il faut utiliser dans tous les imprimés de l’Administration, la langue des communications internationales, la langue de la publicité, etc. En somme, il y a un recours obligé quotidien à la norme par un grand nombre d’usagers qui cherchent des guides, des instruments de référence, des critères de conduite, et ce dans tous les pays. C’est, pour nous, l’aspect le plus important d’une problématique de la norme.
c) Le monde des préjugés
Les francophones sont « divisés par la même langue », aurait pu écrire Daninos. D’instinct, ils font l’inventaire de leurs différences en oubliant presque et en sous-estimant toujours ce qu’ils ont en commun. Le préjugé par excellence, c’est de croire que nous n’avons personnellement pas d’accent et de prétendre que ce sont les autres qui en ont un. Lorsque nous arrivons à prendre conscience que nous avons aussi un accent, et, qu’en fait, tout le monde a un accent et que cela va de soi, le second préjugé, c’est de s’imaginer que son accent est le moins marqué, ou le plus répandu, ou le plus acceptable, et de revenir par ce biais à l’exclusion de l’autre dans les ténèbres du mauvais accent, d’où, troisième préjugé, cette sorte de hiérarchie esthétique des accents qui manifeste soit nos sympathies, soit nos allégeances à un groupe particulier. C’est ainsi qu’on pourra aimer l’accent de Provence, mais détester l’accent alsacien, trouver charmant l’accent québécois, mais ne pas priser l’accent belge, etc. Notons le flou du mot « accent » : si on pense surtout à sons et ligne mélodique, on y fait entrer aussi le vocabulaire, la syntaxe, la stylistique; en somme, c’est l’antithèse du français non marqué, idéal qui nous vient surtout à travers la langue écrite. Enfin, un dernier préjugé consiste à réclamer des autres le respect de la forme régionale de français qui est la nôtre tout en nous moquant des autres formes de français régionaux, fait beaucoup moins contradictoire et plus fréquent qu’on ne le croit.
3. La fausse innocence de la terminologie
Une certaine terminologie est en usage au sein de la francophonie. Du fait que la valeur et le sens même de ces mots varient selon les attitudes et les objectifs attribués à la francophonie ou tout simplement selon la qualité de l’information de ceux qui les utilisent, il convient d’amorcer l’analyse critique de ces termes en indiquant les ambiguïtés que nous y voyons à la suite d’une fréquentation assidue des lieux de la francophonie.
a) Francophone
De par sa composition, francophone désigne celui qui parle français. C’est un peu court : à ce compte, l’anglophone qui a appris le français comme langue étrangère est un francophone, puisqu’il parle français. Si nous ajoutons « ... comme langue maternelle », la définition est meilleure, mais pas encore satisfaisante, puisque beaucoup d’Africains, d’Antillais, d’Arabes se conçoivent comme francophones sans avoir le français comme langue maternelle; à cause du multilinguisme de leur pays, ils participent à deux ou plusieurs mondes linguistiques. Il faudrait, en fait, que la définition retienne l’élément de fréquence d’usage du français, donc de la distribution des langues selon les domaines ou les fonctions, et qu’elle intègre l’appartenance et la participation à un univers culturel de grande extension. Chose certaine, la définition ne doit pas être telle qu’elle oblige l’individu à choisir entre langue maternelle et langue française, car ce serait en contradiction explosive avec le fait du multilinguisme, mais en harmonie avec la tendance unilinguiste. La définition du mot « francophone » pourrait donc être celle-ci : « celui qui s’intègre et participe à un univers culturel multinational dont la langue d’usage est le français, bien que ce ne soit pas forcément sa propre langue maternelle ».
b) Francophonie
Le mot francophonie subit, en ce moment, les contrecoups de la décolonisation, du zèle des tenants de la tendance unilinguiste, enfin de la confusion entre « français » signifiant « appartenant ou relatif à la France » et « français » se rapportant au mot langue dans le syntagme « langue française ». Sous le couvert de la langue, il y a danger que la francophonie soit récupérée par les hommes d’affaires et les hommes politiques pour masquer une mainmise économique et politique sur certains pays; qu’elle empêche l’épanouissement des langues et des cultures nationales au nom de la langue française alors qu’en fait, cette langue est le moyen de préserver un marché et une zone d’influence. Il semble bien que le mot « francophonie » soit à ce point compromis qu’il faille en abandonner l’usage. Si on veut le réhabiliter, il faudra mettre de l’avant l’idée d’égalité des partenaires, favoriser les relations et les échanges multilatéraux, culturels et surtout économiques, faire de la francophonie un lieu où coexistent en harmonie plusieurs langues et cultures.
c) Français, français universel, français régional, français dialectal
Derrière ces mots, il y a tout le malaise de la diversité linguistique : existence inéluctable de formes régionales du français, donc de normes régionales de l’usage, d’où éclatement du mythe d’une seule et même norme pour tous; malaise théorique et méthodologique des spécialistes face à ces problèmes, ambiguïté des attitudes de ceux qui en parlent. Il faut revenir à la marguerite : le français est la somme du français commun (tous les éléments de la langue qui sont utilisés par tous les francophones, dans toutes les circonstances et à tous les niveaux), de tous les français régionaux (variantes linguistiques d’une région) et de tous les français spécialisés (variantes des niveaux socioculturels et éléments, surtout terminologiques, des langues de spécialités). C’est plus et autre chose que le français des manuels, des dictionnaires, des ouvrages de linguistique, qui n’en sont que des fragments, des choix, des descriptions.
Le français universel est ou bien synonyme de français commun, ou bien une construction de l’esprit, une manière de décrire le français en y intégrant certains régionalismes selon des critères à déterminer. Chose certaine, la sanction internationale des faits de langue régionaux n’est pas un idéal : il faut abandonner l’objectif de la reconnaissance panfrancophone des régionalismes, concrétisée par exemple par leur inscription au dictionnaire. Certains traits régionaux sont strictement de tradition locale; d’autres se diffusent avec les personnes et les choses, sans qu’on sache trop comment. Les premiers appartiennent à la norme régionale, les autres à la norme du français commun. C’est davantage une question d’attitude qu’une question linguistique.
Le français dialectal est à la fois différent du français régional et du dialecte. À un certain moment, l’expression « français dialectal » a été utilisée dans le sens de français régional. Mais, d’une part, on est revenu à un sens plus technique du mot dialecte, d’autre part, ce dernier a été entaché d’une valeur péjorative qui en rend aujourd’hui l’usage difficile, surtout dans les milieux et pour les publics non spécialisés. Français dialectal s’entend aujourd’hui pour désigner les traces des dialectes, au sens diachronique strict, qu’on retrouve dans les français régionaux, ou les formes hybrides que sont devenus les dialectes à force d’être envahis de termes français.
d) Créole et créolisation
Dans la perspective où nous nous plaçons, celle de la diversité linguistique, les mots « créole » et « créolisation » sont péjoratifs et souvent utilisés à tort, le second pour désigner toute forme de contamination d’une langue par une autre, et le premier pour en qualifier le résultat. C’est ainsi qu’aux débuts de la querelle du « joual », certains ont soutenu qu’il s’agissait d’un créole, donc d’un processus de créolisation, ce qui apparaît maintenant exagéré. Il faudrait définir soigneusement ces deux termes et, comme dans le cas de « dialecte », en user avec prudence ou en restreindre l’emploi aux milieux spécialisés. Ce sont là des mots qui jouent un rôle très particulier dans l’expression des préjugés.
D’autre part, les mêmes mots ont, dans d’autres contextes, un sens noble et désignent la langue maternelle des Antillais, des Seychellois, des Mauriciens, etc.
e) Emprunt
Il y a ici deux problèmes distincts. D’une part, ce mot est trop vaste, ou trop flou, ou encore préstructuraliste : il sert à désigner tout passage d’un terme d’une langue dans une autre, quelles qu’en soient la fréquence (nombre total de mots empruntés), l’ancienneté (donc le degré d’intégration de l’emprunt dans le système), l’appartenance à la langue commune ou à une langue de spécialité. Peut-on vraiment parler d’emprunt lorsqu’on constate que la terminologie de pointe d’une spécialité est en forte proportion composée de termes anglo-américains? Est-ce le même phénomène que redingote, streaker ou fast food? Est-ce encore de l’emprunt quand tout le vocabulaire industriel est d’une autre langue, comme en anglais au Québec avant les programmes de francisation? D’autre part, la pratique de l’emprunt n’a jamais fait l’objet ni d’un débat ni d’une définition de politique au sein de la francophonie. Par rapport à l’anglais, les choses se présentent si différemment d’une situation linguistique à une autre, par exemple en France et au Québec, que la perception du phénomène et les attitudes sont pour ainsi dire aux antipodes : accueil de l’emprunt et snobisme de l’anglais en France, francisation des terminologies et usage restrictif de l’anglais au Québec. Par rapport aux autres langues, notamment aux langues africaines, la question ne s’est pas encore posée, ce qui se fera avec la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, quand on aura en main une description suffisamment riche du phénomène des emprunts à ces langues pour bien saisir la problématique de l’emprunt dans une conception non normative du français régional : synonymie des emprunts découlant du nombre de langues en contact avec le français, difficultés d’intégration des emprunts au système français quant à la graphie, au genre, au nombre, extension limitée à l’Afrique noire ou à une région de l’Afrique noire de la plus grande partie de ce vocabulaire par sa liaison étroite avec des faits socioculturels africains, ce qui milite en faveur d’une politique du français régional sans intention de sanction internationale. Ici encore, on voit que le mot « emprunt », comme « bilinguisme », doit être utilisé avec soin et prudence. Nous avons besoin d’une nouvelle analyse du phénomène de l’emprunt plus sociolinguistique et plus structuraliste que la seule dont nous disposions aujourd’hui, celle de Leroy.
f) Normalisation, normatif
Les mots clés de l’horreur, pour un linguiste. Pourtant, ces faits existent et se produisent tous les jours. Ils sont au cœur de la théorie de l’aménagement linguistique, en ce que celle-ci nous oblige à examiner, à expliquer comment se constitue un usage linguistique. Autant il est légitime, dans la définition d’une méthodologie de la description, d’exiger du descripteur une aussi grande neutralité que possible à l’égard des faits observés, autant il est utile de chercher à comprendre les mécanismes de la régulation linguistique et admissible d’y intervenir consciemment, en sociolinguistique théorique et appliquée, plutôt que de se voiler les yeux et laisser les forces sociales jouer aveuglément, toujours au profit du plus fort. L’essentiel, pour tous, est de ne pas confondre les démarches, pour les linguistes d’assumer le fait que la langue n’est pas un seul objet de description, mais un élément stratégique de l’organisation sociale et de la concurrence entre les groupes qui constituent une société.
4. Proposition d’objectifs linguistiques à la francophonie
Ce qui précède nous amène à proposer des objectifs linguistiques à la francophonie, c’est-à-dire à expliciter et formuler ce que beaucoup pensent que devraient être ses objectifs, mais qui n’a jamais fait l’objet ni d’un débat, encore moins d’un accord au sein des instances et des institutions de la francophonie. Nous les formulerions ainsi : coexistence des langues, coexistence des usages, sentiment et valorisation de la ressemblance.
5. Coexistence des langues
La francophonie doit être un lieu où, grâce au fait que la langue française sert de lien culturel et spirituel, chaque pays cherche une solution originale aux problèmes qui découlent de la multiplicité des langues sur son territoire, à l’exclusion d’une volonté ou d’un idéal d’unilinguisme. Si, dans certains pays, le français est langue officielle et/ou langue dominante parce que langue maternelle (France, Belgique, Québec, Suisse), il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi dans tous les pays de la francophonie, où le français peut fort bien être, devenir, demeurer une langue étrangère privilégiée, la langue de communication internationale choisie, une langue en équilibre fonctionnel avec une ou plusieurs autres. La francophonie doit s’engager dans une stratégie de multilinguisme fonctionnel français/autre(s) langue(s), comme le Québec s’est engagé dans une stratégie de bilinguisme fonctionnel français/anglais.
6. Coexistence des usages
La francophonie doit reconnaître et admettre l’existence de normes régionales de l’usage, autour d’un noyau linguistique central qui assure l’intercompréhension des pays entièrement ou partiellement de langue française, d’où la nécessité de définir une stratégie de la variation linguistique. La francophonie ne doit pas se donner comme objectif l’usage du même français pour tous, c’est-à-dire une même manière pour tous de parler français, soit en somme la plus grande illusion qui plane sur nous, ou qui nous soit proposée.
7. Sentiment de la ressemblance
Les francophones doivent surtout valoriser ce qu’ils ont en commun sur le plan linguistique, c’est-à-dire les structures profondes de la langue, plutôt que de faire inlassablement l’inventaire de ce qui les distingue, en général les faits de surface. C’est strictement une question d’attitude, de point de vue, comme dans l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein. La francophonie doit entraîner ses membres dans une stratégie de la tolérance, qui remplacera avantageusement celle de l’élitisme, et dans une stratégie de la performance, qui reconnaît que les critères de qualité varient avec les circonstances, stratégie préférable à celle de la culpabilité, c’est-à-dire la crainte paralysante et la mauvaise conscience des fautes.
8. Conditions du développement de la francophonie
En conclusion, nous voudrions attirer l’attention sur ce que nous pensons être les conditions du développement de la francophonie.
La francophonie ne saurait se développer sans l’observance de certaines règles de conduite de la part des pays membres. Il nous apparaît indispensable, au départ, que les pays de la francophonie se mettent d’accord sur des objectifs définis, objectifs linguistiques, politiques et économiques, le premier et le plus important étant, selon nous, la création d’un réseau préférentiel de relations économiques. Il existe actuellement un fossé qu’il est urgent de combler entre la francophonie culturelle et la francophonie politique et économique. L’essentiel n’est pas la francophonie culturelle, car elle ne peut subsister sans la francophonie politique et économique qui nous offre malheureusement l’image d’une réalité fragile, sujette à de constants tiraillements.
Une fois ce premier principe admis, la concertation de tous les pays membres s’impose quant à la formulation des programmes de coopération; il importe, en somme, de passer de la conception bilatérale de la coopération à la conception multilatérale. Il est déplorable, en effet, de constater le degré d’incohérence qui existe au sein de la coopération panfrancophone, même sur le plan linguistique.
Il faudrait enfin mettre fin au verbalisme et cesser de se faire des illusions au sujet de l’importance des institutions. En effet, ce ne sont pas les longs discours, les grandes déclarations qui font la francophonie et ce n’est pas non plus parce qu’on se donne des institutions que la francophonie existe. En réalité, la francophonie se meut dans l’abstrait; elle n’a pas encore fait la preuve de sa raison d’être. Les francophones ont-ils véritablement la volonté de faire quelque chose ensemble, au-delà des mots? C’est la question que nous nous posons au terme de cette réflexion.
Discussion
On s’interroge (M. Piron, G. Gagné) sur le thème de « marginalité » retenu dans l’argument du programme, notion qui semble confirmer une tendance à recevoir le débat de la francophonie plutôt en termes de différences que de ressemblances. Le fait amène à souligner contradictoirement l’importance du facteur « communication » à l’intérieur de la francophonie qui est, du reste, beaucoup plus effectif que ne le laisse entendre l’attitude des spécialistes. P. Chantefort souligne qu’il convient de distinguer la sensibilisation (négative) et la valorisation possible de la différence, qui passe par la reconnaissance de normes régionales.
Pour J.-M. Klinkenberg, le sentiment de la diversité des usages s’accuse néanmoins de façon très particulière dans le cadre de cette francophonie, qui fournit un exemple peu commun de culture centralisée, où le rôle de la norme joue à plein. Que ce soit dans la pratique pédagogique ou dans le domaine de la description linguistique pure, le bon usage joue en arrière-plan et fait office de filtre, là dans le choix des matériaux didactiques, ici dans les modèles qui correspondent à un usage qui est déjà sociologiquement établi et normalisé. La question qui se pose est celle de savoir comment, face à cette situation, la réflexion pourrait conduire à éliminer, ou, du moins, à réduire le sentiment de culpabilité linguistique actuel, et comment elle pourrait concevoir cette stratégie de la tolérance qui a été évoquée comme un des objectifs à poursuivre pour la francophonie.
Quel serait par ailleurs le rôle des sociolinguistes dans cette revalorisation de la variation linguistique? Comment établir un modèle linguistique qui ferait intervenir prioritairement la variable linguistique? Autant de questions posées, auxquelles l’orateur ne prétend pas apporter de réponse. La question capitale, conclut-il, est en tout cas d’ordre sociolinguistique puisque la solution passe nécessairement par le contrôle des attitudes ou, mieux, par celui des institutions qui assurent la diffusion des attitudes (écoles, radio, presse...)
Au Québec, par exemple, une déculpabilisation des attitudes a pu s’opérer par une sensibilisation à la querelle du joual.
Par ailleurs, la sociolinguistique devrait orienter ses travaux vers l’étude des usages appréhendés dans leur totalité et non plus selon une perspective normative ou comparative. Les procédures de description, le choix des problèmes préférentiels, de par leur diversité, constituent, il est vrai, une difficulté majeure pour les sociolinguistes. Aussi la priorité devrait être accordée dans ce domaine à l’aménagement des appareils de description ou à la définition d’une méthodologie de la description. On a conscience, évidemment, de la nouveauté de la discipline sociolinguistique et de sa perplexité par rapport à d’autres approches disciplinaires telles que la dialectologie notamment. Alors que celle-ci est assurée de ses modèles et de sa méthode, ce n’est pas le cas pour la sociolinguistique, où le problème est cependant moins dû à une pauvreté qu’à une trop grande diversité des méthodes disponibles.
D. Racelle-Latin souligne par ailleurs l’importance d’une prise de responsabilité chez les scientifiques face au discours général de la francophonie, et la nécessité de distinguer nettement une terminologie ambiguë, idéologiquement marquée, et l’ensemble des concepts spécialisés qui sont utiles à la description sociolinguistique des diverses situations francophones. Elle reprend notamment l’exemple du terme de « créolisation », utilisé à titre péjoratif dans le discours général et dont le sens scientifique (cf. les travaux de G. Manessy et de P. Wald) est exactement contraire au sens vulgarisé. D’une façon générale, le discours scientifique doit marquer ses distances par rapport aux préventions idéologiques que véhicule le discours sur la francophonie, mais c’est là une tâche d’autant plus difficile lorsque les partenaires scientifiques sont eux-mêmes impliqués comme partie prenante de cette francophonie.
Cependant, si le concept de francophonie est à certains égards critiquable, il est aussi, ainsi que le souligne J.-M. Léger, susceptible d’une appréhension positive lorsqu’on prend en compte l’acquis réalisé dans le domaine de la coopération culturelle et interuniversitaire par des organismes tels que l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) ou l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF). Leur rôle respectif dans la connaissance et la reconnaissance des grands problèmes interculturels (par exemple ceux du monde créolophone) laisse en effet bien augurer de l’avenir dynamique de la francophonie.
Terminologie et banques de données d’information scientifique et technique
Nous sommes ici au confluent de deux domaines qui n’ont cessé de se développer depuis les vingt dernières années, le plus souvent séparément, selon des logiques propres déterminées par des objectifs particuliers, la terminologie et les diverses formes de diffusion de l’information scientifique et technique.
Deux grands courants contemporains sont à l’origine du développement de la terminologie.
D’une part, de nombreux facteurs ont considérablement augmenté l’obligation de disposer de terminologies sûres dans des secteurs de plus en plus nombreux et variés. Les facteurs les plus marquants sont : l’intensification des contacts entre les langues européennes à l’occasion de la constitution des grands ensembles politiques et économiques, les exigences de la communication scientifique, technique, administrative et commerciale en vocabulaire de spécialité, l’augmentation du volume de la traduction et de l’interprétation dans tous les croisements de langues, enfin l’essor de l’enseignement fonctionnel des langues dont la partie la plus embarrassante pour les professeurs est le vocabulaire de la spécialité des étudiants adultes réunis pour un apprentissage d’une langue en fonction de leurs besoins professionnels immédiats.
D’autre part, beaucoup de pays se retrouvent devant la tâche d’actualiser le vocabulaire de leurs langues nationales en vue de leur utilisation dans des domaines nouveaux, pour lesquels elles ne sont pas adaptées, ou doivent sans cesse assurer le développement des terminologies de spécialités en langue nationale pour faire face à la concurrence des langues dominantes. Citons comme exemple du premier cas les travaux de terminologie qu’il a fallu mener à bien au Rwanda pour faire fonctionner l’enseignement primaire dans la langue nationale du pays, ou comme exemple du second cas la situation du français au Québec face à l’anglais ou du catalan en Espagne face à l’espagnol. L’élaboration et la mise en place d’un plan d’aménagement linguistique implique nécessairement un volet terminologique, et donc une instrumentalisation linguistique adéquate, notamment pour assurer la standardisation du lexique, la normalisation des terminologies et la création des néologismes.
On comprend alors pourquoi une chose aussi ésotérique en apparence que la terminologie soit devenue une condition sine qua non de l’usage des langues dans ce nouveau monde multilingue qui se met en place autour de nous.
Le développement des banques de données d’information scientifique et technique s’est accéléré avec l’usage de l’informatique et de la micro-informatique. Ces banques se constituent dans tous les domaines et dans toutes les directions. On peut distinguer comme grandes catégories : les banques de terminologie, les bases de données bibliographiques, les bases de données textuelles (structurées ou plein texte) et les systèmes experts.
Ce développement rend nécessaire et ouvre de nouvelles avenues de recherches en vue de la mise au point d’instruments de traitement des données ainsi réunies en langue naturelle, tout particulièrement en vue de l’analyse automatique des textes pour en déceler le contenu d’information, ce qui est fondamental en documentation scientifique et technique.
Il nous apparaît aujourd’hui opportun de réfléchir sur les relations entre terminologie et banques de données. Nous nous proposons ici d’explorer ce thème, au moins pour identifier les zones de contact entre ces deux champs.
La terminologie
Le domaine de la terminologie se subdivise en trois grandes sections :
a) Une méthode de travail, aujourd’hui bien rodée et uniformisée, qui permet d’identifier la dénomination des notions, grâce à un double mouvement d’analyse, analyse des champs notionnels avec identification précise des notions qu’ils comportent dans le but de préciser les choses à nommer et leurs relations entre elles d’une part; d’autre part, une recherche des termes désignant les notions par dépouillement de textes spécialisés et appréciation de chaque terme par rapport à la notion et par rapport à l’usage le plus juste chez les spécialistes. La méthode terminologique allie donc une démarche onomasiologique, pour l’analyse du réel, et une démarche sémasiologique, pour l’analyse des textes spécialisés.
b) Ces travaux aboutissent à la constitution de recueils de termes, plus ou moins extensifs selon les besoins auxquels ils sont destinés, en une ou plusieurs langues, colligés sur le support de base qu’est la fiche de terminologie, recueils susceptibles d’être publiés dans des formats très divers : lexique, dictionnaire, vocabulaire, ou destinés à des emplois très disparates : rédaction de textes, publicité, préparation de manuels, traduction et interprétation, enseignement des langues et des spécialités, etc.
c) La multiplication des fiches de terminologie a conduit à la conception et à l’organisation des banques de terminologie, systèmes informatisés de gestion et de diffusion des terminologies.
Les rapports entre terminologie et banque de données d’information scientifique et technique peuvent donc se situer sur ces trois plans : méthode de travail, lexiques spécialisés et gestion informatisée de l’information.
Les banques de terminologie
Les banques de terminologie contiennent des termes spécialisés, en une ou plusieurs langues, avec définition, souvent avec des contextes, parfois avec des notes sur l’usage d’un terme, le tout accompagné des sources bibliographiques de chaque renseignement.
D’une manière globale, on peut dire que les banques de terminologie poursuivent deux objectifs principaux : réunir en un seul lieu les résultats de la recherche terminologique, qu’elle soit ponctuelle ou systématique; rendre cette information accessible aux usagers, d’une manière efficace, rapide et conviviale.
L’élément clé d’une banque de terminologie est le terme normalisé, c’est-à-dire le terme que les spécialistes d’une discipline considèrent comme le plus juste pour désigner une notion de leur spécialité. Autour de cet élément clé gravitent les synonymes, les parasynonymes, les termes fautifs, les termes apparentés, qui sont inscrits dans la banque avec renvoi au terme spécialisé. Dans plusieurs banques, on ajoute les équivalences dans une ou plusieurs autres langues, avec plus ou moins de rigueur ou d’exigence en ce qui a trait à la qualité du rapport d’équivalence, notamment lorsqu’il s’agit de prendre position entre plusieurs équivalents possibles.
Pour chaque terme, il est donc nécessaire d’indiquer à quelle spécialité il appartient, puisque ce renseignement détermine, d’une certaine façon, sa définition. On le fait en indexant chacun à l’aide de descripteurs qui identifient le domaine et le sous-domaine de la spécialité à laquelle il appartient. S’il est en usage dans plusieurs spécialités, il y aura autant de fiches que de lieux d’appartenance. Ces descripteurs sont organisés et hiérarchisés par champs de spécialité selon une structure en forme d’arbre qui va du plus général au plus particulier, chaque niveau supérieur incluant les termes des niveaux inférieurs. Il s’établit alors une dynamique entre développement de la banque et complexification des arbres de domaines : au fur et à mesure que les termes d’un domaine s’accumulent, la structure de l’arbre correspondant se complexifie en étendue jusqu’à couvrir la totalité de la spécialité en un seul schéma d’organisation notionnelle. Cependant, la recherche au travers de cette structure de classification ne peut se faire, en général, que verticalement, du plus général au plus particulier et réciproquement, mais pas horizontalement, d’une branche à une autre de l’arbre et, encore plus difficilement, d’un arbre à un autre.
Le repérage de l’information terminologique peut alors s’effectuer de deux manières, selon les besoins de l’utilisateur : soit à partir du mot, avec renvoi, le cas échéant, au terme normalisé, soit à partir du domaine de spécialité, avec possibilité de raffiner la question grâce à la structure de l’arbre d’indexation.
La structure d’indexation des termes, de même que les logiciels de gestion, varient d’une banque à l’autre. Les banques sont donc, actuellement, peu compatibles entre elles et chacune correspond à un mode d’emploi avec lequel l’utilisateur doit se familiariser.
Les bases de données bibliographiques
Une base de données bibliographiques vise, comme son nom l’indique, à fournir aux chercheurs des références bibliographiques classées par auteur ou par sujets, accessibles rapidement grâce à un système de repérage le plus précis et le plus performant possible, correspondant le mieux au mode normal de recherche des utilisateurs auxquels cette base est destinée.
La technique de la référence bibliographique ne pose aucun embarras : elle est parfaitement au point et seuls quelques détails mineurs sont encore discutés, par exemple la place de la date de publication, immédiatement à la suite du nom de l’auteur ou à la fin de l’article, après la mention de l’éditeur.
En général, chaque référence comprend un résumé du texte cité. Même si cet élément est déjà plus délicat à réaliser, il ne présente pas d’autre difficulté que l’habileté de l’analyste à bien rendre compte du texte. La valeur du résumé dépend aussi de sa longueur, encore trop souvent décidée en fonction des contraintes du système informatique.
Le plus difficile, dans une base de données bibliographiques, est l’identification du sujet dont le texte traite. On pourrait même ajouter que la difficulté grandit quand le sujet traité est susceptible d’intéresser plusieurs spécialistes de disciplines différentes. L’identification du sujet se fait le plus souvent à l’aide de descripteurs, choisis en fonction de leur capacité à évoquer un domaine de spécialité chez le plus grand nombre de spécialistes de ce domaine. En général, on laisse à l’analyste de chaque texte le soin d’identifier la ou les spécialités dont traite le texte et celui de choisir lui-même les descripteurs à partir d’une liste pré-établie ou en suivant sa propre inspiration.
L’élément le plus faible des bases de données bibliographiques est donc le choix des descripteurs. Il s’agit surtout d’un problème de rigueur d’analyse de la relation notion-terme et d’un problème de synonymie ou de parasynonymie, à la fois au niveau de la base elle-même comme ensemble et au niveau des choix individuels de chaque analyste. Par exemple, y a-t-il une différence entre éducation et enseignement et laquelle? Si l’auteur du texte confond éducation et enseignement, par exemple au sujet de l’immersion, faut-il ne pas en tenir compte dans l’indexation de son texte? Donc, d’une base à l’autre, les termes d’indexation peuvent ne pas correspondre aux mêmes notions, d’un analyste à l’autre, dans la même base, le choix peut varier selon l’idiolecte de chacun. Ceci rend difficile le repérage de l’information par l’usager, d’autant qu’il a lui-même son propre vocabulaire, et rend périlleuse l’intégration des bases en grands ensembles sectoriels.
On voit immédiatement les rapports avec la terminologie. La terminologie peut ou pourrait fournir les termes d’indexation à un bon niveau de normalisation, avec définition des termes et structure de renvoi dans les cas des synonymes ou des termes apparentés. La méthode terminologique pourrait servir à former les analystes aux problèmes de la synonymie ou du repérage des unités terminologiques et les initier à la pratique du terme normalisé par une saine connaissance de son rôle. Enfin, la mise au point des arbres de domaines intéresse aussi bien les terminologues que les documentalistes et les cogniticiens, comme nous le verrons par la suite. Les uns et les autres gagneraient à collaborer sur ce point puisqu’en principe une même spécialité ne peut pas donner lieu à des arbres de domaine contradictoires ou trop divergents.
Les bases de données textuelles et l’analyse automatique des textes
Aux éléments d’une base de données bibliographiques, la base de données textuelles ajoute les textes originaux eux-mêmes, l’objectif primaire étant de fournir aux chercheurs les textes qui correspondent à leurs besoins d’information.
La diffusion du texte ne nous intéresse pas ici, quoiqu’il soit toujours primordial pour le terminologue d’avoir accès à des textes originaux. Mais ce n’est qu’un aspect du travail de documentation. Le plus intéressant est d’explorer les rapports entre banque de textes et terminologie, dans l’un et l’autre sens.
Voyons d’abord comment un terminologue peut tirer parti d’une banque de textes.
Une banque des textes d’une même spécialité est une sorte de super-texte. Le terminologue peut parcourir ce super-texte pour en extraire le vocabulaire et créer ainsi une liste de mots qui sera la première étape du repérage de la nomenclature des termes d’une spécialité en supprimant de cette liste les mots qui ne sont pas des termes. Ce tri pourrait se faire plus ou moins automatiquement, par exemple en incluant dans la procédure d’interrogation une liste de mots à ne pas retenir. On peut également obtenir des renseignements sur le statut terminologique des mots en exploitant les signes typographiques comme les guillemets, les caractères italiques ou gras, les parenthèses, dont l’emploi par le rédacteur correspond à des jugements sur le terme, selon qu’il le considère comme étranger, ou néologique, ou synonyme d’un autre, ou équivalent à la périphrase précédente. Le terminologue peut aussi interroger la banque de textes pour trouver et choisir des contextes d’utilisation des mots qu’il a retenus et procéder au travail de définition du terme à partir de ses emplois. Il peut même retracer dans les textes des éléments de définition, ou des définitions formulées par phrase du type « On entend par... » ou les mots entre parenthèses à la suite d’une périphrase, etc.
Les banques de textes ont suscité l’idée de l’analyse automatique des textes, comme instrument plus sophistiqué d’examen du contenu. Les descripteurs des banques bibliographiques sont, en définitive, comme nous l’avons vu plus haut, des indices rudimentaires et subjectifs du contenu d’un texte, incapables de révéler de quoi il traite vraiment. Des équipes essaient aujourd’hui de construire des logiciels qui pourraient repérer plus adéquatement le contenu d’un texte.
Dans l’analyse automatique, le vocabulaire joue un rôle important, puisqu’un sujet traité dans un texte correspond à un ensemble de termes. La relation avec la terminologie est évidente, soit comme méthode de travail, soit comme répertoire de termes. D’un autre côté, le découpage d’un texte en mots est facile lorsqu’il s’agit de mots simples, entre deux blancs, mais devient très compliqué dans le cas des termes complexes, du type pomme de terre, renvoyant à une seule et même notion. Des terminologues essaient de mettre au point des logiciels qui pourraient isoler automatiquement les termes complexes dans un texte. L’approche la plus évoluée intègre les indices syntaxiques dans la stratégie de repérage. Ces travaux intéresseront certainement les spécialistes de l’analyse automatique des textes.
Les systèmes experts
Les systèmes experts sont à l’avant-garde de la recherche en traitement de l’information scientifique et technique. L’objectif est ambitieux : permettre à un utilisateur de procéder à des opérations intellectuelles complexes en manipulant l’information spécialisée réunie dans une banque de données à l’aide d’un système informatique conçu à cette fin.
Prenons comme exemple un système expert d’analyse de l’adaptation des plantes alimentaires à un environnement de culture : telle plante pourra-t-elle croître d’une manière rentable dans tel pays? Dans le système, on introduit d’un côté les caractéristiques climatiques, pédologiques et entomologiques du pays, région par région; de l’autre, les conditions indispensables à la croissance d’une plante, selon une échelle de rendement économique de sa culture; ceci, évidemment, dans la mesure où ces deux ensembles de données sont disponibles. On construit un logiciel de traitement et de comparaison des deux ensembles de données, appelé moteur d’inférence, dont la fonction est de soutenir le raisonnement de l’utilisateur en répondant correctement aux questions qu’il pose au système, dans le vocabulaire qui est le sien, par exemple : le sol de telle région contient-il les sels minéraux requis pour la croissance de telle plante? Malgré son caractère élémentaire, cet exemple permet de comprendre ce qu’est un système expert.
Comme on le voit, un système expert est constitué de deux éléments :
a) une base de connaissances spécialisées, correspondant à un domaine de recherche, incluant le plus souvent des spécialités multiples en interrelation. Ces connaissances sont inscrites en langue naturelle, avec recours à une terminologie aussi exacte que possible.
b) un système informatique de traitement de l’information, qui permet à l’utilisateur d’interroger le système à sa manière et au système de lui répondre.
Les travaux dans ce domaine sont très récents. Une distinction s’établit peu à peu entre système de simulation et système expert proprement dit.
Dans le premier cas, celui des systèmes de simulation, la collecte des données tend à être exhaustive et les données elles-mêmes tendent à être d’un haut niveau de fiabilité. Le système est destiné à des utilisateurs du même niveau de compétence que ses concepteurs, ce qui entraîne des effets importants à la fois sur la manière d’identifier et de structurer les données, et sur la conception du logiciel de traitement.
Dans le second cas, celui des systèmes experts, la collecte des données correspond à l’état des connaissances du moment caractérisé par des zones d’ombre et un niveau de fiabilité variable. Le système est destiné à des utilisateurs qui ne sont pas toujours du même niveau de compétence que ses concepteurs. D’où la nécessité de guider le cheminement de l’interrogation au moyen d’un logiciel très convivial. Il devient alors impératif de tenir compte de l’écart possible entre le vocabulaire plus ou moins précis de l’utilisateur par rapport à celui du concepteur et de prévoir les mécanismes d’équivalence qui amèneront l’utilisateur aux données qui l’intéressent, malgré ses imprécisions terminologiques et en partant de ses propres connaissances.
On voit que la langue naturelle est employée aussi bien pour la conception que pour l’utilisation du système. Le vocabulaire devient alors la composante linguistique la plus importante, comme élément essentiel de l’interaction personne/machine.
À l’évidence, la terminologie peut être très utile à la réalisation d’un système expert.
La constitution de la base de connaissances suppose qu’on interroge les experts du domaine et qu’on dépouille la documentation écrite. Dans les deux cas, l’objectif est le même : identifier l’ensemble des connaissances que le système doit contenir pour fonctionner efficacement, selon l’état des connaissances —que la documentation écrite est susceptible de bien refléter—, et selon les besoins des chercheurs, —ce que les entrevues avec les chercheurs peuvent indiquer. Les deux démarches conduisent à la création d’un modèle abstrait explicitant l’organisation hiérarchisée des connaissances, opération qui s’apparente de près à la construction des arbres de domaines en terminologie. Cette partie de la méthode terminologique peut donc être adaptée aux systèmes experts.
La base de connaissances et l’usage de la langue naturelle ont en commun le recours à une terminologie, soit pour l’indexation des connaissances par des termes, lors de la création de la base, termes qui permettront de les retrouver et de les manipuler, soit pour la formulation des questions que l’utilisateur posera au système. Cette terminologie est plus ou moins écartelée entre celle de l’expert et celle de l’utilisateur. Il est donc nécessaire de procéder à une analyse terminologique précise, avec comme objectif l’identification des termes normalisés et l’organisation autour d’eux des termes apparentés, y compris les termes fautifs ou d’usage discutable. En principe, on peut penser que les termes normalisés serviront à la modélisation des connaissances et à leur enregistrement dans le système informatique, alors que le réseau de renvoi des termes apparentés vers le terme normalisé facilitera l’interrogation du système par chaque utilisateur, indépendamment de l’exactitude de sa terminologie personnelle. La limite est atteinte quand une notion n’est pas la même dans le système et dans la tête de l’utilisateur. Encore ici, les relations avec la terminologie sont évidentes, soit que la méthode terminologique permette de réunir le lexique requis pour l’organisation du système expert, soit que la terminologie soit déjà disponible dans des publications ou des banques de termes.
Conclusion
De cet examen rapide des relations entre terminologie et information scientifique et technique, on peut tirer quelques observations.
La terminologie peut vraiment servir à autre chose qu’à produire des lexiques. Elle constitue aujourd’hui une démarche intellectuelle rigoureuse qui permet d’appréhender des univers notionnels en maintenant l’articulation entre observation du vocabulaire et modélisation des notions dans des ensembles hiérarchisés des relations complexes entre éléments. En ce sens, elle est une discipline qu’on ne peut négliger chaque fois qu’il s’agit d’analyse notionnelle et de dénomination des notions.
Les rapports entre elle et l’information scientifique et technique sont si évidents et si prometteurs qu’il faut qu’au plus tôt, des relations de collaboration s’établissent entre ces deux champs, surtout par une mise en contact des spécialistes, malgré les barrières universitaires et les méfiances d’écoles.
Enfin, on peut regretter que les logiciels en usage dans les vieux systèmes d’information, comme les banques de terminologie ou les bases de données bibliographiques, soient si démodés par rapport aux approches actuelles en intelligence artificielle. Il faudra trouver les astuces propres à récupérer cet acquis en améliorant les systèmes informatiques à l’aide des approches récentes.
La langue naturelle revient de plus en plus au centre du traitement de l’information scientifique et technique. Il faudra bien que linguistes et terminologues s’y impliquent et que les spécialistes des autres disciplines concernées découvrent les vertus de ces sciences du langage et apprennent à y avoir recours.
Pour une stratégie globale en aménagement linguistique de l’Acadie du Nouveau-Brunswick
Je tiens tout d’abord à remercier très sincèrement les organisateurs de votre colloque de l’honneur qu’ils me font en m’invitant à présenter cette conférence inaugurale.
Je n’ai pas beaucoup hésité à accepter de venir à Edmundston. L’avenir de la communauté acadienne m’intéresse de plus en plus, parce que je suis toujours convaincu que vous êtes une communauté linguistique viable, même si vous êtes plus en danger que les Québécois, et parce que la solidarité francophone doit devenir de plus en plus étroite sur le plan international si on veut vraiment que la langue française puisse faire face aux défis de la concurrence linguistique des autres langues de grande diffusion, notamment de l’anglais. De plus, je pourrai ainsi continuer les réflexions amorcées à Moncton, en mai dernier, lors du symposium en aménagement linguistique organisé par le Centre de recherche en linguistique appliquée de l’Université de Moncton, où les discussions ont été très animées et toutes centrées sur la stratégie à développer pour assurer l’avenir et l’épanouissement de la langue française au Nouveau-Brunswick.
Pour préparer cette conférence, je me suis souvenu des débats de Moncton et de toutes les informations que nous ont fournies les divers intervenants et conférenciers lors de cette réunion. J’ai aussi lu attentivement et médité les actes du forum de consultation sur la qualité du français parlé et écrit organisé par votre association dans le cadre du programme Français en tête.
J’en suis ainsi arrivé à quelques observations générales, qui nous serviront de point de départ :
Tous les aspects de la situation de la langue française au Nouveau-Brunswick et, par voie de conséquence, tous les problèmes auxquels fait face la communauté acadienne, ont été inventoriés et analysés correctement.
Beaucoup de solutions ont été proposées et explorées, avec grande attention et sain réalisme. Je dirais même qu’elles sont si nombreuses et si pertinentes les unes et les autres qu’on ne sait plus trop par quel bout commencer.
Il y a des point précis sur lesquels les divers intervenants sont d’accord. J’en dégage au moins quatre :
L’avenir de la culture acadienne est mis en danger par les attitudes et les comportements des générations montantes.
Alcide Godin, dans son rapport de synthèse du forum de consultation, signale que les jeunes semblent indifférents à la situation difficile de la langue française dans une Amérique anglophone, qu’ils font preuve d’une certaine insouciance et d’un certain laisser-aller à l’égard du français, ce qui les rend plus vulnérables à l’assimilation anglaise. Il semble bien que ces comportements soient liés de très près au peu d’importance qu’accordent les jeunes à la langue française comme langue de travail et de promotion sociale. La langue française serait, pour eux, la langue de la famille et des relations avec les membres de la communauté, mais pas une langue de travail sérieuse. Le témoignage de Gilles Lepage, de la Fédération des Caisses populaires acadiennes, est très explicite sur ce point. Il met en relief trois facteurs : les jeunes ne sont pas convaincus que la langue française sera un outil essentiel pour gagner leur vie, ils ne voient pas comment la méconnaissance du français puisse devenir un handicap professionnel, enfin ces jeunes n’ont peut-être pas tout à fait tort puisque l’économie acadienne ne peut pas assurer d’emploi à tous les francophones de la province et puisque l’industrie fonctionne, en général, en anglais. Chose tout aussi préoccupante, qu’il signale en fin de son commentaire : le grand public n’est pas prêt au-jourd’hui à s’embarquer dans une bataille linguistique , il serait plutôt porté dans une certaine mesure à accepter le cours des choses . Si, à la fois, les jeunes et les adultes ne voient pas l’utilité du français ou considèrent la situation actuelle comme inéluctable, le danger d’assimilation et de folklorisation du français en Acadie est vraiment très réel.
Deuxième point de consensus : la valorisation et l’usage effectif du français comme langue de travail et comme langue de l’activité économique est de toute première importance. Une langue qui ne permet pas à ses locuteurs de gagner leur vie avec autant de chance et autant de succès qu’avec une autre langue est une langue de seconde zone, pas très utile.
Troisième sujet d’accord : la communauté acadienne a beaucoup amélioré ses chances de survie et d’épanouissement ces dernières années. Cependant, de l’avis de la plupart des observateurs, il reste encore beaucoup à faire.
Tous sont d’avis que l’avenir de la langue française relève de la responsabilité collective. Il s’agit, en fait, d’un projet de société où tous les éléments sont pris en considération et mis en relation les uns avec les autres pour garantir l’avenir de la société francophone acadienne.
Enfin, dernière observation de départ, et je l’emprunte à Michel Bastarache, p.-d.g. de la compagnie Mutuelle d’Assurance-Vie Assomption, la concertation requise pour une politique globale n’a pas été entreprise. Le sentiment qu’il faut faire quelque chose est très vif, mais on ne sait plus comment s’y prendre. Une impression de fouillis se dégage de la masse des propositions émises à l’occasion du forum, comme elle se dégageait aussi des discussions du colloque de Moncton. Ce trop grand nombre de solutions possibles, toutes aussi urgentes semble-t-il, peut conduire à l’immobilité.
C’est pour cette raison que s’est imposée à mon esprit la conviction que le sujet le plus important et le plus utile à aborder avec vous aujourd’hui est celui de la nécessité d’une stratégie globale en aménagement linguistique de l’Acadie du Nouveau-Brunswick.
Je sais bien qu’il y a grand danger pour un observateur extérieur comme moi à aborder ce sujet.
Chose certaine, soyez convaincus que mon intention n’est pas de me mêler de vos affaires. C’est vous qui devez décider de ce que vous voulez entreprendre, puisqu’il s’agit de votre propre avenir comme collectivité, comme individu et comme citoyen du Nouveau-Brunswick. Je suis donc assuré que vous ferez mentalement et collectivement les corrections et adaptations qu’exigent mes propos par rapport à la situation acadienne.
Mais, d’un autre point de vue, les problèmes qui se posent à vous se posent aussi à d’autres pays ou à d’autres régions, comme en Catalogne par exemple. On peut donc réfléchir avec un certain recul et une certaine assurance de ne pas dire trop de bêtises. Toutes les minorités ont ceci en commun qu’elles doivent prendre l’initiative de leur propre destin en bouleversant toujours l’ordre établi par la majorité. Ceci est vrai du Québec par rapport au Canada, ceci est vrai des Acadiens par rapport à leurs concitoyens anglophones, ceci est vrai des Amérindiens et des Inuit par rapport à la société blanche. On comprend alors que les minoritaires ont des expériences à parta-ger et un certain devoir de solidarité, ce qui me légitime de discuter avec vous de votre situation linguistique.
Je me propose d’aborder deux questions principales : quels sont les éléments d’une stratégie globale d’aménagement linguistique et quels moyens faut-il prendre pour parvenir à mettre au point une telle stratégie.
Éléments d’une stratégie globale
A travers le monde, beaucoup de spécialistes et de praticiens de l’aménagement linguistique essaient d’identifier les éléments d’une stratégie d’aménagement linguistique et de les hiérarchiser par ordre d’efficacité pour l’obtention de résultats réels et durables.
L’entreprise n’est pas simple, parce qu’il est possible de se placer de différents points de vue pour identifier et classer les éléments et parce que les situations sont toujours différentes et particulières.
Par contre, à un certain niveau de généralisation, des éléments de stratégie s’imposent d’eux-mêmes. Voici donc ceux que j’estime être les plus essentiels à l’affirmation et à la persistance d’une langue et de la communauté qui la parle. Je les traiterai en ayant à l’esprit les remarques précédentes.
L’élément le plus fondamental est la transmission de la langue d’une génération à l’autre. On peut également, par extension, y associer la transmission de l’attachement à la langue, qui se manifeste autant par l’usage de la langue que par des attitudes positives à l’égard de l’affirmation au droit d’en faire usage en toutes circonstances, en pleine légitimité et fierté. On pense peu à ce premier élément, parce que, le plus souvent, il va de soi. Mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, l’usage du catalan a été interdit pendant la dictature de Franco et les Catalans ont dû maintenir leur langue par des voies détournées, dans la famille et dans la communauté linguistique. Ils y ont réussi, ce qui leur a permis, par la suite, de réclamer et d’obtenir un statut linguistique particulier dans l’Espagne d’après la dictature. Autre exemple, plus triste celui-là : des langues amérindiennes disparaissent aujourd’hui par abandon de leurs propres locuteurs, comme dans le cas de la communauté mohawk.
En Acadie, comme nous l’avons vu tout à l’heure, des observateurs sont d’avis que l’attachement à la langue donne des signes de fléchissement. Si c’est le cas, la communauté est gravement en danger : il n’y a pas d’avenir sans persistance de la fidélité à la langue.
La transmission de la langue se fait dans le milieu familial. L’école ne vient qu’après, pour affiner la connaissance de la langue maternelle. Les attitudes par rapport à sa propre langue se forment très tôt aussi, durant l’enfance, également dans le milieu familial et dans l’environnement immédiat où grandit l’enfant. Le recours à une loi linguistique peut certainement influencer et modifier cet environnement, mais il ne peut ni remplacer le milieu familial, ni obliger les parents à changer d’attitude. Il y a donc là une question de responsabilité personnelle chez les adultes par rapport aux enfants et une question de stratégie d’animation et de soutien des adultes de la part de la communauté, pour maintenir de sentiment de solidarité culturelle et linguistique.
Le deuxième élément d’une stratégie globale est l’existence de zones d’utilisation intensive de la langue, en situation de langue principale.
Les nuances, ici, sont de rigueur. Utilisation intensive veut dire que la langue française est celle qui est normalement et le plus fréquemment utilisée dans les communications à l’intérieur de cette zone. Langue principale veut dire que l’usage d’une ou de plusieurs autres langues, de l’anglais surtout dans notre contexte, est admissible selon les exigences de la situation de communication, par exemple avec des gens de l’extérieur, mais à la condition expresse que cet emploi ne compromette pas l’usage habituel de la langue principale. La notion de zones est beaucoup plus délicate à manipuler. Elle comporte à la fois un aspect géographique et un aspect domaine d’activité. L’aspect géographique est déterminé par les divisions administratives et par la répartition géodémographique des locuteurs de chaque langue. Les domaines d’activité sont choisis en fonction de leur influence réelle sur la motivation socioéconomique de la langue. Les plus névralgiques sont : l’administration publique, les services, les médias, les documents accompagnant les produits de consommation de masse, la publicité, le monde du travail, du commerce et de la finance.
Le troisième élément est l’usage de la langue dans l’affichage public. C’est le seul aspect de la politique linguistique québécoise qui soit encore point de discorde. Il est devenu évident que la valeur symbolique de l’affichage public est énorme. C’est une application de la théorie du miroir, mélange de faits réels et de perception inconsciente et émotive des mêmes faits.
L’affichage bilingue renvoie l’image du statut égalitaire des langues. On peut vouloir nuancer l’importance relative d’une langue par rapport à l’autre dans l’affichage, comme on l’a essayé au Québec dans la loi de 1974, en disant, par exemple, que le français doit être prioritaire. Mais, dans les faits, il devient quasi impossible de décider si, oui ou non, le français est prioritaire dans telle ou telle affiche concrète : on se perd dans la théorie de la couleur, de la lumière, des lieux plus ou moins visibles, etc. Ce qui ne veut pas dire que l’affichage bilingue ne soit pas un objectif valable : par exemple, les Catalans ont mené une bataille pour obtenir l’affichage bilingue catalan/castillan, justement pour faire apparaître leur langue dans les rues de leurs villes et villages, le long des routes de leur pays.
L’affichage unilingue renvoie l’image du statut de langue officielle ou de langue principale d’une langue par rapport à toutes les autres. Ici aussi, on peut nuancer. Par exemple, la Charte de la langue française admet l’usage d’une autre langue dans une foule de circonstances, rattachées à la sécurité publique, à des activités culturelles ou économiques propres à un groupe, à l’administration publique des villes à majorité anglophone, aux services, à la tenue d’événements internationaux, etc. Mais des membres de la minorité anglophone ne le voit pas du même œil et prétendent qu’il s’agit là d’une limitation à la liberté d’expression.
Le débat n’est pas fini et il est strictement symbolique, ce qui est loin d’amoindrir son importance.
Nous arrivons maintenant à l’enseignement, à la fois enseignement de la langue française comme langue maternelle, enseignement en français des différentes matières, enseignement du français comme langue seconde.
On peut se demander pourquoi je n’ai pas placer l’enseignement en tête de liste des éléments d’une stratégie globale. La raison en est simple : comme la plupart d’entre vous, je suis profondément convaincu que l’enseignement, à lui seul, est incapable d’assurer la persistance de l’usage d’une langue. En 1970, l’Association québécoise des professeurs de français a publié un livre noir intitulé De l’impossibilité (presque totale) d’enseigner le français au Québec , titre jugé scandaleux et exagéré par plus d’un, mais suffisamment provocateur pour mettre en relief la relation étroite entre l’efficacité de l’école et l’usage de la langue dans la vie de tous les jours, notamment dans l’affichage, l’économie, au travail. Votre association arrive à une conclusion analogue, comme il ressort des actes du forum.
Le rôle de l’école est de consolider et de développer la connaissance de la langue chez les jeunes. Le devoir de l’école est de permettre aux jeunes d’arriver à une maîtrise de toutes les nuances de la langue, y compris une langue de grande qualité pour les communications écrites et parlées de style soutenu. On doit avoir à l’égard de l’enseignement du français les mêmes exigences de rigueur que pour l’enseignement des mathématiques ou des sciences. Et c’est l’affaire de tous les professeurs, dans toutes les matières. Pour la simple raison que le deuxième devoir de l’école est de développer chez les jeunes la capacité d’exprimer clairement la pensée, ce qui suppose qu’on les entraîne à structurer leur pensée et à utiliser toutes les ressources de la langue pour l’exprimer en ordre et avec nuance. L’avenir est aux jeunes qui se-ront capables de cette performance. Les analphabètes fonctionnels sont ceux qui ont l’esprit confus, parce qu’ils n’ont pas l’instrument linguistique de la pensée.
Dernier élément d’une stratégie globale : l’instrumentalisation linguistique, c’est-à-dire la mise au point de tout ce qui est nécessaire à l’usage de la langue, des dictionnaires, des lexiques, une orthographe, des logiciels dans cette langue, des manuels scolaires, une foule de choses qui correspondent aux autres éléments de la stratégie globale et qui les rendent possibles. Quand on dispose de tous ces outils, on n’y pense pas. Quand ils font défaut, on se rend compte de leur importance et de la difficulté de les produire.
Entre autre chose, l’Acadie doit régler son problème de norme de langue française par rapport au Québec et par rapport à la France. Il s’agit, en fait, de faire le ménage dans les usages du français en Acadie en triant ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas de votre propre point de vue. Ce débat est important, il touche aussi bien l’école, comme lieu d’enseignement, que tous les autres secteurs d’usage de la langue. Deux choses sont vrais en même temps : d’une part, l’Acadie a le droit strict d’être elle-même du point de vue linguistique et, d’autre part, nous devons protéger la capacité de tous les francophones de communiquer entre eux. Sur le plan de la francophonie, les attitudes sont en train de changer : tout le monde est d’accord pour accepter qu’il n’y a pas que le français de Paris, les divers accents sont aujourd’hui tolérés, demain ils seront respectés, puisque notre manie francophone de nous moquer des accents est à la baisse. Événement très symptomatique de ce changement d’attitude : les Sommets des Chefs d’État et de Gouvernement ont accepté le projet d’un inventaire de tous les usages de la francophonie, qu’essaie de réaliser Bernard Quémada avec la collaboration des linguistes de chaque communauté. Il faudrait bien que les Acadiens en soient, ce qui suppose le ménage dont je parlais tantôt.
La création d’un office de la langue est certainement une excellente mesure pour la réalisation de cet aspect de l’aménagement linguistique.
Voilà pour les éléments d’une stratégie globale. En apparence, ils se peut qu’ils soient, à vos yeux, trop abstraits. Mais chaque élément devient extrêmement concret quand on passe à la phase de la réalisation de la stratégie. Tout le problème est là, d’ailleurs : comment passer du théorique au pratique. Ce sera notre prochain point.
Modalité d’une stratégie globale
Mon intention n’est pas de traiter ce point jusqu’en ses moindres détails. Je m’en tiendrai aux modalités qui sont susceptibles d’enclencher le processus d’un aménagment linguistique global.
Un peu curieusement de prime abord, je serais porté à insérer dans les modalités d’une stratégie globale la création d’une élite économique de langue française, ultimement la création d’une économie de langue française. Nous savons tous l’importance de la langue de travail, l’importance de la motivation économique de la langue. On ne peut y arriver qu’en ayant des gens capables de créer des entreprises, type PME, ou de gérer de grandes entreprises nationales ou internationales. En économie, il n’y a pas de cadeaux, il n’y a que des places à prendre en jouant les règles du jeu.
Cependant, la chose la plus importante à faire est d’évaluer l’avenir possible de la langue française en Acadie du Nouveau-Brunswick et de le faire avec un grand réalisme, mais aussi sans crainte.
Je suis convaincu que cette démarche doit se faire en deux phases étroitement liées, mais qu’il vaut la peine de distinguer intellectuellement : une phase de consultation et une phase de création de consensus.
Pour réaliser la phase de consultation, il est nécessaire de créer un mouvement d’animation et de consultation pour que chaque citoyen et chaque groupe soient amenés à réfléchir à l’avenir possible du français au Nouveau-Brunswick et aient l’occasion d’exprimer publiquement et d’une manière très mûrie ses opinions sur le sujet. Un organisme doit prendre l’initiative de ce processus de consultation, avec un mandat, des objectifs et un calendrier précis. De plus, cet organisme doit jouir d’un prestige certain au sein de la population, à la fois par sa légitimité et par sa composition.
La discussion sera vive, du moins faut-il l’espérer. Le but final est de dépasser les opinions particulières et d’arriver à dégager des consensus généraux sur les points les plus importants pour l’avenir du français, des consensus suffisamment bien fondés, bien compris de tous, assez solidement ancrés dans la conscience de chacun pour résister à l’usure du temps et aux fluctuations politiques. Ces consensus peuvent , en même temps, servir de motivation aux jeunes, s’ils les partagent assez pour vouloir prendre la relève de leurs aînés, comme on le voit au Québec.
La consultation doit d’abord de faire au sein de la population francophone. L’organisme dont il est question ici doit être un organisme acadien. On négocie quand on sait ce qu’on veut et quand on a l’appui de ses membres, n’importe quel syndicat vous le dira.
Au terme de cette phase, on doit disposer d’un programme d’aménagement linguistique dont on pourra, ensuite, évaluer les moyens et la stratégie de réalisation.
Le recours à la politique n’est qu’un moyen parmi d’autres. Tout d’abord, le programme linguistique de la communauté doit être vendu aux partis politiques, et ce n’est pas une mince entreprise, vous le savez aussi bien que moi, d’abord de le faire insérer dans un programme de parti, ensuite d’éviter qu’il s’altère en fonction d’autres objectifs de ce parti. Si on y réussit et si on parvient à faire voter une loi linguistique, on constate alors que la loi ne touche pas, et ne peut pas toucher, tous les aspects du programme linguistique, on constate aussi, après coup, qu’une loi linguistique suit le sort de toutes les autres, soit par la contestation devant les tribunaux, soit par la fluctuation de l’opinion publique. Les consensus dont je parlais tantôt doivent être maintenus, revivifiés au besoin, l’appui collectif au programme linguistique doit se maintenir vivant et alerte, en somme l’opinion publique doit continuer à jouer son rôle de gardienne de la démocratie.
Il faut donc maintenir d’autres moyens. On peut alors revenir au rôle de l’école, mais, cette fois, dans la cadre d’une politique globale où les responsabilités de tous les intervenants sont claires et admises et où l’école n’est plus la panacée universelle. On peut aussi, alors, légitimer la création d’un office de la langue française, parce qu’on sait quel rôle sera le sien par rapport à la qualité de la langue dans une stratégie globale. Et ainsi de suite pour les autres acteurs de l’aménagement linguistique.
Quoi dire en conclusion? J’ai nettement l’impression qu’à froid, comme ça, dans une conférence, la stratégie linguistique globale a un petit air monstrueux, un peu décourageant, une sorte de porc-épic pas facile à attraper. Elle peut même avoir un petit air révolutionnaire, contestataire, par rapport à vos concitoyens anglophones. Mais on n’y peut rien, la paix sociale, ici comme au Québec, passe par une politique linguistique acceptable et acceptée, qui met fin aux ambiguïtés et qui garantit l’avenir des deux communautés. Dire le contraire, c’est jouer à l’autruche, se mettre la tête dans le sable, devrais-je dire, ici, se mettre la tête dans l’eau et se noyer.
L’emprunt comme indice de la concurrence linguistique
La manière la plus simple d’aborder notre sujet me semble être d’évoquer avec vous, pour mémoire, ce que l’on dit ou ce que l’on entend généralement dire sur l’emprunt, ou encore d’esquisser la manière habituelle dont on traite la question, même chez les linguistes.
On utilise le terme emprunt pour désigner globalement tout phénomène de passage d’un mot d’une langue dite langue source dans une autre langue, dite langue emprunteuse. Pour le commun des mortels, c’est un phénomène lexical, sous la forme d’un mot, les plus attentifs ou les plus sensibles à la langue y décelant aussi des phénomènes d’ordre sémantique. On évoque rarement les phénomènes syntaxiques, morphologiques, stylistiques, orthographiques ou phonologiques. Le sens du mot est très englobant. On met souvent en opposition emprunt et anglicisme, mais la distinction entre les deux notions n’est pas nette et donne lieu à des discussions très impressionnistes, surtout lorsqu’il s’agit de classer un mot dans l’une ou l’autre catégorie.
On répète à satiété que toutes les langues ont emprunté ou empruntent, que c’est un phénomène normal, universel et constant dans l’histoire des langues. Cela dit, on se sent parfaitement légitimé d’être favorable à l’emprunt et on ne se sent pas obligé de tenir compte des différences d’une situation à l’autre ou d’une époque à l’autre.
On considère que l’emprunt est un procédé d’enrichissement du lexique de la langue, donc un gain, un aspect positif du contact des langues. Mais on met rarement en balance l’autre procédé d’enrichissement lexical, tout aussi et peut-être davantage productif, c’est-à-dire la néologie. La néologie est surtout perçue comme le fait de créer un mot nouveau, parce qu’une forme nouvelle est matériellement perceptible; on perçoit plus difficilement qu’elle se manifeste aussi et le plus souvent par dérivation ou par adjonction d’un sens nouveau à une forme ancienne. Chose certaine, une forme nouvelle ne passe pas inaperçue et provoque des réactions positives ou négatives, alors qu’un sens nouveau ou une forme dérivée passe dans l’usage sans que personne ne s’en rende trop compte.
La discussion porte, en général, sur des mots isolés, traités un à un, jamais sur des ensembles notionnels.
De leur côté, les linguistes se sont intéressés presque uniquement à la typologie des emprunts, à la discussion de la terminologie qui en découle ou à l’examen de la procédure d’intégration des mots étrangers dans le système de la langue. Ces travaux sont strictement linguistiques et ont, pour ainsi dire, épuisé leur objet, du moins du point de vue théorique.
Cette tradition de l’emprunt, qu’elle soit populaire ou scientifique, passe sous silence, néglige ou sous-estime tout l’aspect sociolinguistique de l’emprunt, dont je pense qu’il est, aujourd’hui comme hier, l’aspect le plus important du phénomène.
De ce point de vue, la problématique me semble graviter autour de deux axes principaux : la concurrence entre les langues et les attitudes que la perception de cette concurrence génère chez les locuteurs de la langue emprunteuse.
L’emprunt est, sans aucun doute, la manifestation la plus explicite des rapports entre deux langues et donc entre deux univers culturels, entre deux civilisations qui, souvent, ne sont pas du même type ou du même niveau de performance technico-scientifique.
La plupart des analyses de l’emprunt postulent qu’il est nécessaire qu’il y ait contact entre les langues pour que le phénomène se produise et que ce contact est la conséquence du bilinguisme individuel. La manière dont Haugen aborde la question est très exemplaire de ce point de vue. L’article auquel je me réfère est de 1950, paru dans Language sous le titre The Analysis of Linguistic Borrowing. Dès la première ligne du texte, Haugen cite une opinion de Hermann Paul qui, en 1886, posait en principe que « tout emprunt d’une langue à une autre découle d’une connaissance minimum des deux langues ». Très logiquement, Haugen poursuit le raisonnement en affirmant que « l’emprunt généralisé dans une langue postule un groupe important d’individus bilingues » et que « l’analyse de l’emprunt doit commencer par l’analyse du comportement des locuteurs bilingues ». Il décrit ensuite le processus d’introduction d’un emprunt dans la langue emprunteuse de la manière suivante, en trois étapes. D’abord, un individu bilingue introduit le mot emprunté en lui donnant une prononciation aussi proche que possible de celle de la langue de départ. Ensuite, lorsqu’il réutilise le même mot ou lorsque d’autres locuteurs le reprennent à leur tour, une certaine acclimation phonétique au système de la langue emprunteuse se produit, qui éloigne le mot emprunté de sa prononciation originale. Enfin, lorsque des monolingues apprennent ce mot, ils poussent encore plus loin l’adaptation phonétique de l’emprunt dont la prononciation finit par se stabiliser le plus près possible du système phonologique de la langue emprunteuse.
Ce type d’analyse est réaliste, mais elle n’est pas suffisante. On ne peut mettre en doute la nécessité du contact entre les langues pour qu’il y ait emprunt. Mais on peut se demander si le contact doit être attribué uniquement et principalement aux locuteurs bilingues et si l’importance qui leur est accordée n’est pas tributaire de l’époque, notamment de la manière dont s’effectuait alors la diffusion des langues, avant la généralisation et la mondialisation des moyens de communication de masse, surtout de la télévision et du cinéma, et avant la mondialisation des échanges commerciaux. Autrefois, la communication d’individu à individu était la source première de la diffusion des langues et le bilingue jouait le rôle d’interface entre la langue étrangère et la langue maternelle. C’est ainsi, par exemple, que les contremaîtres bilingues ont servi d’intermédiaires entre les ouvriers québécois et les patrons anglophones. Aujourd’hui, le contact est souvent direct, sans intermédiaire entre un message dans une langue et sa réception par des locuteurs d’une autre langue, plus ou moins bilingues, le plus souvent unilingues. Par exemple, à cause de la manière dont se fait le commerce international de nos jours, il suffit qu’un produit nouveau arrive dans un pays avec une dénomination anglaise pour que le mot anglais se diffuse automatiquement. Autre exemple de contact direct, la diffusion de la télévision italienne en Tunisie ou de films égyptiens en arabe dans les pays africains francophones ou de messages publicitaires en anglais dans les salles de cinéma de Paris : nous voyons alors des téléspectateurs captivés par le film même s’ils ne comprennent pas la langue du dialogue, dont ils absorbent cependant, peu à peu, des éléments. Manifestement, les bilingues ne sont pas la seule voie du contact linguistique et de l’emprunt : ce postulat initial doit être remis en cause.
D’un autre côté, même en acceptant l’hypothèse de la nécessité du bilinguisme pour expliquer l’emprunt, l’analyse du type Haugen ne répond pas à la question principale : pourquoi l’individu bilingue fait-il un emprunt plutôt que d’utiliser un équivalent dans sa langue? On peut, par exemple, expliquer la pénétration de mots anglais dans le français du Québec par le comportement des bilingues, par exemple les journalistes, les traducteurs ou les contremaîtres. Mais nous ne savons toujours pas pourquoi ces bilingues se sont sentis obligés d’avoir recours à des mots anglais, d’autant plus que, très souvent, les mots empruntés ne présentaient aucune difficulté d’équivalence en français, par exemple brake ou bumper à la place de frein et de pare-chocs.
Le contact linguistique n’est donc pas suffisant, à lui seul, pour expliquer l’emprunt, surtout s’il est massif et constant durant une période suffisamment longue pour influencer le système de la langue emprunteuse.
Il faut, de toute évidence, avoir recours à un autre paramètre qui expliquerait l’enclenchement du processus d’emprunt. Ce paramètre est, non pas le comportement des bilingues qui ne sont que des courroies de transmission, mais bien plutôt le type de rapport entre les langues en présence dans la perspective de la concurrence qu’elles se font dans l’esprit des locuteurs, surtout des locuteurs unilingues ou peu bilingues.
Du point de vue du rapport entre les langues, on peut alors postuler que l’emprunt va toujours dans le sens de la concurrence, de la langue dominante à la langue dominée.
On peut distinguer deux types de concurrence, la concurrence globale et la concurrence spécialisée.
La concurrence linguistique est globale lorsqu’elle découle d’une prééminence économique, politique et militaire d’un pays ou d’un groupe de pays d’une langue donnée sur les pays d’autres langues avec lesquels ce pays ou ce groupe de pays sont en relation. On peut raffiner l’analyse en distinguant deux cas de figure dans la concurrence globale, selon que les pays en relation sont ou ne sont pas, à des degrés divers, de même type culturel et de niveau de développement équivalent. On peut ainsi faire la différence entre la situation des langues européennes par rapport à l’anglais et celle des langues africaines et de l’arabe par rapport au français et à l’anglais selon les régions. La dominance linguistique sous la forme de l’emprunt tend alors à être également globale et à se manifester dans toutes les composantes du système linguistique, surtout dans le lexique général de la langue dominée.
La concurrence est spécialisée lorsqu’elle découle de l’excellence ou de l’avance scientifique, technologique et commerciale d’un pays dans un domaine précis. Des exemples de ce type de concurrence sont très connus et souvent cités : l’excellence de l’Italie en musique à la Renaissance expliquerait la diffusion des termes italiens en musique dans les langues de l’Europe, l’excellence de la cuisine française aurait entraîné la diffusion des termes français en ce domaine, aujourd’hui la prédominance américaine en informatique et en électronique favoriserait l’usage du vocabulaire américain. Dans ce cas, la dominance linguistique tend à ne toucher que les terminologies de spécialités, avec cependant une influence sur le lexique lorsque les mots spécialisés passent dans la langue générale.
L’introduction du facteur concurrence linguistique renouvelle l’analyse de l’emprunt, puisqu’il introduit dans l’analyse du phénomène des aspects plus importants et plus déterminants que l’aspect strictement linguistique :
a) l’aspect structural de l’emprunt, en ce sens que l’introduction de termes empruntés à une autre langue affecte des champs notionnels entiers, nouveaux ou en voie de renouvellement. En replaçant les emprunts dans les ensembles notionnels auxquels ils appartiennent dans la langue d’arrivée, on prend conscience de plusieurs conséquences de l’emprunt dont l’analyse linguistique habituelle, au cas par cas, ne rend pas compte : l’organisation interne des champs sémantiques est compromise ou altérée, par exemple en y introduisant des métaphores étrangères; l’organisation des ensembles terminologiques est modifiée, par exemple en y introduisant des séries morphologiques d’une autre langue ou en forçant le rééquilibrage notionnel des termes à cause de la parasynonymie des termes empruntés par rapport aux termes d’origine. Ce type d’analyse structurale de l’emprunt a été amorcé par Jean Dubois, pour le vocabulaire politique, ou par Louis Guilbert pour la terminologie de l’aéronautique et de l’astronautique, mais ces travaux de pionniers n’ont pas eu de successeurs ni d’influence sur la manière de considérer l’emprunt; les lieux communs évoqués au début ont toujours cours.
b) La prééminence scientifique, surtout dans les domaines de pointe, favorise la diffusion massive de termes nouveaux, créés dans une autre langue, qui correspondent à des notions plus ou moins nouvelles, définies par les spécialistes qui travaillent dans cette même langue. Les spécialistes qui reçoivent ces nouveautés ont tendance à prendre le mot avec la chose pour toutes sortes de raisons plus ou moins valables que nous ne discuterons pas ici. Cependant, la conséquence de ce comportement est évidente : la capacité de la langue emprunteuse à exprimer la nouveauté diminue et le vocabulaire original vieillit, puisque la nouveauté est dans une autre langue.
c) La concurrence entre les langues entraîne, chez les locuteurs de la langue emprunteuse, un phénomène de dépendance linguistique et terminologique, qui provoque exactement la même dynamique psychologique que celle décrite par Albert Memmi, avec double mouvement contradictoire d’admiration et de rejet à l’égard du colonisateur et de sa langue, et recherche d’un moyen de concilier le rejet et l’admiration. Si la dépendance est assumée, les emprunts sont filtrés, en général selon le critère de la nécessité, et le recours à la néologie est favorisé, encouragé, organisé même, dans les meilleurs cas. Si la dépendance est subie, l’emprunt est massif et complètement anarchique.
Cette dernière observation montre que la conception de l’emprunt comme manifestation de la concurrence linguistique permet d’introduire dans la description du phénomène l’analyse des attitudes des locuteurs face à l’emprunt.
Les travaux sur les attitudes sont très embryonnaires. Comme hypothèses de travail et aux fins de notre rencontre, disons que les attitudes sont à la fois personnelles et collectives et qu’elles oscillent entre trois positions :
a) l’engouement, la mode, être « in », « branché », par allusion à ce Dictionnaire du français branché, paru récemment, où les Québécois ont découvert qu’ils étaient branchés depuis très longtemps sans le savoir, puisque beaucoup des anglicismes cités dans l’ouvrage sont, au Québec, de vieilles connaissances;
b) la réaction de défense et d’affirmation, trouver un équivalent, faire quelque chose, se tourner vers les autorités linguistiques pour qu’elles proposent des solutions, surveiller la publicité, contrôler l’usage institutionnel de la langue source, etc.;
c) le défaitisme, la démission, l’acceptation de la pseudo-évidence que « la modernité s’exprime en anglais », citation empruntée à un éditorial du journal Le Monde lors du débat sur la langue de la revue de l’Institut Pasteur.
On peut également noter qu’à l’évidence, les attitudes en France et au Québec sont très différentes, les locuteurs français allant vers l’engouement, les Québécois vers la défense et l’illustration du français. Il y a des défaitistes dans les deux pays.
Avec cette analyse en tête, changeons de point de vue et examinons maintenant le problème du traitement lexicographique de l’emprunt, qui est le thème central de nos travaux.
Notons d’abord que la conception que se fait le lexicographe de l’emprunt ou le point de vue qu’il adopte pour le définir influence directement la manière dont les emprunts seront traités dans l’ouvrage. Le même titre d’ouvrage, par exemple Dictionnaire des anglicismes, peut désigner des ouvrages extrêmement différents l’un de l’autre. Par exemple celui de Josette Rey-Debove qui définit l’anglicisme strictement par son origine et indépendamment de toute autre considération. Cette définition est inattaquable, mais elle ne permet pas de faire la différence entre redingote, rail et design par rapport à computer, come-back et sponsor. Sont mis en cause ici le choix des objectifs du dictionnaire et l’analyse des besoins du public cible. L’autre exemple serait le dictionnaire de Colpron, ou celui d’Étiemble, qui définissent l’un et l’autre l’anglicisme du point de vue de sa légitimité et qui, en conséquence, ne retiennent que les emprunts discutables ou à rejeter. Sont mis en cause ici l’analyse sociolinguistique des emprunts qui est préalable à une telle orientation éditoriale et les critères de choix des auteurs.
Le traitement linguistique des emprunts dans les dictionnaires me semble tout à fait conforme aux règles de l’art : graphie, prononciation, indication de la catégorie grammaticale, du genre, du nombre, étymologie. Ce qui ne veut pas dire que ce soit simple : il n’est pas toujours facile de choisir une graphie, le genre peut fluctuer, notamment entre le Québec et la France, la prononciation évolue avec la connaissance de la langue source et l’ancienneté de l’emprunt, l’étymologie se réduit souvent à la simple notation mot anglais. Par contre, le traitement sociolinguistique est totalement insuffisant, parfois tout simplement passé sous silence. Le lecteur n’est pas ou est mal renseigné sur le statut du mot et sur son mode d’emploi dans et par sa communauté linguistique. La théorie actuelle de l’emprunt ne permet pas de régler ce problème et nous ne disposons d’aucune grille de mots-clés qui pourraient décrire le statut et le mode d’emploi du mot emprunté. Aujourd’hui, le choix du lexicographe est simple : accepter ou refuser d’insérer un emprunt dans la nomenclature de son ouvrage, alors que l’usage du même mot par les locuteurs est beaucoup plus nuancé et que ces nuances d’emploi sont connues des usagers de la langue et sont sources d’effets stylistiques. D’une manière plus générale, je serais porté à soutenir que les dictionnaires n’ont pas encore intégré la sociolinguistique et que le traitement des connotations demeure toujours aussi pauvre et désespérément artisanal dans tous les ouvrages.
Enfin, la conception même du dictionnaire est en cause ici. Sous l’influence de la linguistique descriptive, les auteurs de dictionnaires soutiennent aujourd’hui que le rôle du dictionnaire est de décrire l’usage. En soi et à première vue, c’est une intention parfaitement louable et respectable, sauf qu’on laisse ainsi croire que la totalité des usages est décrite alors que ce n’en est qu’une partie et que, par le fait même, cette partie des usages intégrés au dictionnaire est socialement valorisée au détriment du reste, ce qui confère au dictionnaire, malgré les protestations des auteurs, un rôle normatif évident. Le public ne s’y est jamais trompé, qui a toujours consulté le dictionnaire pour savoir si un mot était ou n’était pas français. Il y a donc un conflit entre la position idéologique des auteurs de dictionnaires et le rôle réel du dictionnaire dans la société. Ce conflit est encore plus évident dans le cas des emprunts : pour l’utilisateur du dictionnaire, le fait qu’un mot anglais y soit admis signifie qu’il est devenu français et qu’on peut l’employer. D’autre part, comme les attitudes entre locuteurs français et locuteurs québécois à l’égard des mots anglais sont très différentes, comme nous l’indiquions précédemment, les Québécois ont l’impression de se faire angliciser cette fois par les dictionnaires publiés en France, surtout si la tendance à l’anglomanie s’intensifie.
En conclusion et dans l’esprit des travaux que nous amorçons ce matin, je résumerais ma pensée de la manière suivante.
Il est nécessaire de renouveler la théorie de l’emprunt en examinant le phénomène sous l’angle de la concurrence entre les langues. Le contact linguistique n’explique rien par lui-même et l’analyse de type typologique ne sert qu’à établir des catégories et des classements.
Il faut en même temps redéfinir l’analyse lexicographique de l’emprunt et le traitement qui en découle en vue d’atteindre deux objectifs : d’abord rendre compte du statut de l’emprunt au sein de la communauté linguistique, ensuite renouer avec la tradition du dictionnaire comme guide de l’usage, non pas en condamnant des mots ou des sens, ce qui serait renouer avec le purisme, mais en décrivant le mode d’emploi des mots et des sens tel qu’on l’observe chez les locuteurs et dans les textes. Ce dernier point vaut pour toutes les entrées de la nomenclature et suppose que la révolution sociolinguistique se produise dans la lexicologie française.
Pour que cette révolution ait lieu, il faut que les auteurs de dictionnaires disposent des résultats de la recherche théorique et appliquée, portant sur les caractères sociolinguistiques des mots du lexique. Les travaux théoriques devraient avoir pour objet la description du statut des mots dans la communauté linguistique. De ces travaux théoriques devraient découler des travaux pratiques dont l’objet serait la mise au point d’une grille de marqueurs capables de décrire le statut d’un mot dans l’usage et sur la manière d’intégrer ces marqueurs dans le texte du traitement lexicographique.
Sur la base de tels travaux, il deviendrait possible non seulement de rendre compte des emprunts avec plus de nuances qu’aujourd’hui, mais aussi d’entreprendre un vrai dictionnaire du français, global et variationniste, englobant et situant les uns par rapport aux autres et par rapport au tronc commun de la langue les usages de toutes les communautés qui partagent une même langue et tous les usages de la langue à des niveaux variables de discours.
L’activité lexicologique au Québec
L’activité lexicologique est, aujourd’hui, très importante au Québec. Elle se partage en deux orientations principales : l’étude du vocabulaire de la langue générale, domaine habituel de la lexicologie, et la compilation des vocabulaires spécialisés, domaine plus particulier de la terminologie.
Du point de vue sociolinguistique, on remarque que, dans tous les pays et à toutes époques, les travaux lexicologiques découlent des problèmes linguistiques propres à une communauté à un moment donné. Le problème central à résoudre est généralement celui de la standardisation de la langue, qui entraîne l’obligation d’expliciter et de décrire une norme centrale de référence autour de laquelle se situent les variantes d’usage. Il serait facile de démontrer l’exactitude de ce postulat. Du point de vue théorique, nous renvoyons aux travaux de Bourdieu[1], entre autres, qui a bien décrit le mécanisme du marché linguistique par lequel les multiples usages d’une même langue acquièrent une valeur sociale en se confondant à l’usage légitime. Du point de vue pratique, on peut citer de nombreux cas où le dictionnaire apparaît comme l’instrument privilégié d’affirmation de la norme linguistique, par exemple le dictionnaire de l’Académie française, le dictionnaire de Pompeu Fabra pour le catalan, celui de Noah Webster pour l’anglais américain ou l’Oxford Dictionary pour l’anglais britannique.
Le Québec n’échappe pas à cette règle. L’évolution de l’activité lexicologique québécoise ne peut se comprendre qu’en fonction de l’histoire du français au Québec et des problèmes sociolinguistiques qu’ont créés l’éloignement de la France, physique d’abord, politique ensuite, et la concurrence avec l’anglais du reste du continent américain.
Nous nous proposons donc de rappeler, en premier lieu, les principaux événements historiques qui sont à l’origine de la situation particulière de la langue française au Québec et qui constituent la toile de fond de notre sujet. Nous décrirons ensuite les trois principales orientations des travaux lexicologiques québécois : la lexicologie de la correction des fautes, renouvelée aujourd’hui par une approche plus instrumentale, du type dictionnaire des difficultés du français ou logiciel d’aide à la rédaction; la lexicologie de la langue générale, d’abord préoccupée par l’identification et la description des écarts du français standard de France, maintenant plus orientée vers la mise au point d’un dictionnaire général des usages du français au Québec; enfin la terminologie, en tant que description des vocabulaires de spécialités, domaine où l’activité québécoise est intense. Ces orientations s’additionnent et s’entrecroisent. Cependant, les objectifs poursuivis dans chaque cas et surtout l’esprit qui anime les travaux sont suffisamment différents pour autoriser cette manière de présenter l’évolution de l’activité lexicologique au Québec.
La toile de fond historique
Le Québec est, à l’origine, une colonie française, la Nouvelle-France, dont le peuplement commence avec la fondation de Québec en 1608.
Il faut savoir et se rappeler que la France de cette époque était une sorte de mosaïque linguistique. Chaque province avait son propre dialecte et l’intercompréhension d’un dialecte à l’autre variait beaucoup, selon la proximité géographique et selon les rapprochements typologiques entre eux. Le français du Roy n’était qu’un dialecte parmi d’autres, sauf que c’était celui du pouvoir politique, religieux, militaire et économique. Ce français du Roy n’était pas connu de toute la population et le taux de bilinguisme français du Roy/dialecte variait lui aussi considérablement.
La composition linguistique de la colonie naissante était donc hétérogène. Les personnes en autorité, autorité politique, religieuse et militaire, utilisaient le français du Roy. Les colons et les simples soldats provenaient de diverses provinces de France et parlaient chacun leur propre dialecte, tout en connaissant plus ou moins, au départ, le français des autorités. Les principales provinces d’origine étaient : la Normandie, l’Ile-de-France, le Poitou, l’Aunis, la Saintonge et le Perche. Dès les débuts de la colonie, les contacts entre ces variétés de langue se sont établis et une synthèse s’est rapidement créée autour du français du Roy comme langue dominante et avec des apports des différents dialectes en présence[2].
Les Français d’alors côtoient les Amérindiens, qu’on appelait alors les Indiens. Bien normalement, ils leur empruntent des mots, surtout pour désigner des réalités nouvelles, mots qui s’intègrent facilement à la langue française en s’adaptant.
Chose à retenir : l’unité linguistique de la colonie se réalise rapidement, avant celle de la France, sur des bases dialectales bien précises et avec quelques emprunts aux langues amérindiennes. L’unité linguistique de la France se fera plus tard, surtout à partir de la politique de la Convention, à une époque où le Québec aura cessé d’être colonie française. Depuis ce temps, la norme du français au Québec diffère de la norme française européenne.
Le Québec devient ensuite colonie britannique, par la défaite des troupes françaises sur les plaines d’Abraham en 1760, défaite confirmée par le traité de Paris en 1763.
S’établit alors la concurrence entre le français et l’anglais, qui se poursuit toujours et qui est le défi perpétuel que doivent sans cesse relever les Québécois, génération après génération.
Le statut du français se dévalorise au profit de l’anglais. L’économie et le commerce passent aux mains des Anglais : l’anglais devient donc la langue du commerce et des affaires. Par la suite, l’industrialisation du pays est assumée par les grandes sociétés anglo-saxonnes d’abord, américaines ensuite : l’anglais devient la langue de l’industrie et des nouveaux produits de son activité. La classe ouvrière qui se constitue à ce moment est contrainte de travailler en anglais, dans des usines dont les patrons sont anglophones. La population québécoise s’anglicise rapidement, surtout qu’elle n’est pas très instruite et qu’elle n’est pas en mesure de résister à la pression de l’anglais qui véhicule le monde moderne. Dans le subconscient des Québécois s’inscrit profondément la conviction qu’il faut savoir l’anglais pour être riche et réussir. Le français se maintient comme langue de la majorité de la population, langue de l’administration publique et langue des professions libérales, langue du système scolaire lorsqu’il sera institué, langue de la pratique religieuse, de l’activité culturelle et langue des médias. La politique linguistique du Québec s’attaque à cette situation contradictoire avec l’intention de modifier les rapports de force entre l’anglais et le français en faveur du français et malgré le poids de l’anglais dans le continent nord-américain.
Dernier phénomène historique pertinent : les Français demeurés au Québec deviennent des citoyens britanniques et commencent à vivre pour toujours en marge de ce qui se passe en France, sans vraiment rompre tout rapport avec la Mère Patrie. Du point de vue linguistique, la chose est importante. D’une part, la relation entre le français au Québec et le français en France se distend et chaque variété évolue de son côté, même si le lien demeure constant. D’autre part, la culture évolue aussi différemment : les Québécois ne vivent pas les grands bouleversements de la Révolution française et s’industrialisent en anglais, totalement en marge de l’industrialisation française. Les Québécois deviennent de plus en plus nord-américains, les Français de plus en plus européens au sens moderne du terme. La norme du français au Québec se consolide et admet l’existence d’écarts entre le français européen et le français québécois.
Cette rapide esquisse de l’histoire permettra au lecteur de comprendre l’évolution de l’activité lexicologique québécoise.
La lexicologie de la correction
Globalement, on peut distinguer ici deux approches : la correction des fautes et l’aide à la rédaction.
L’approche correction des fautes apparaît la première, à la fin du siècle dernier, inspirée par l’observation de l’anglicisation rapide du français au Canada et celle des écarts entre le français au Québec par rapport à celui de France.
L’objectif poursuivi est double : bloquer et combattre les anglicismes en leur substituant des mots français, aligner l’usage du français au Québec sur celui de France, dans sa norme bourgeoise standard, ou, tout au moins, réduire les écarts aux seules variantes indispensables.
Les ouvrages publiés à cette époque s’inspirent d’une attitude fortement normative et paternaliste : il n’y a qu’une seule norme du français, celle de Paris; ceux qui se trompent doivent suivre les avis de ceux qui savent. La stratégie des auteurs est élémentaire : on fait appel à la responsabilité personnelle du locuteur, sans se rendre compte qu’il est impuissant à modifier à lui seul l’usage général de la langue et qu’ainsi, on le conduit à l’échec et à la conclusion qu’il n’y a rien à faire face aux forces sociales en jeu. Citons quelques titres des premiers ouvrages, révélateurs de cet esprit : Manuel des expressions vicieuses les plus fréquentes, de l’abbé Napoléon Caron (1841), Dictionnaire des locutions vicieuses, de J. A. Manseau (1867), Dictionnaire de nos fautes, de l’abbé Blanchard (1915). Cette manière d’aborder le problème se maintiendra au moins jusqu’à la fin des années soixante, dans des ouvrages du même type et dans des chroniques de même esprit publiées par les journaux de langue française. On organisera des campagnes de bon parler français, avec des slogans comme Bien parler, c’est se respecter; étant donné que ces campagnes ne duraient qu’une courte période, elles étaient davantage occasion d’ironie qu’occasion de mobilisation des locuteurs, surtout de la part des jeunes des écoles.
L’approche aide à la rédaction est récente. Elle s’inspire d’un tout autre esprit : informer sans culpabiliser. Elle se fixe un objectif global : mettre à la disposition des rédacteurs et des usagers tous les renseignements utiles à un usage correct de la langue, incluant non seulement les anglicismes et les québécismes, mais aussi les difficultés propres au système de la langue française comme le pluriel des mots composés ou les accords du participe passé. Elle se matérialise sous deux formes : des publications ou des logiciels de micro-informatique.
Comme exemple de publication, on peut citer la plus récente et la plus populaire, le Multidictionnaire des difficultés de la langue française, publié à Montréal par les Éditions Québec-Amérique (1988) et adapté au marché français par Larousse sous le titre Dico pratique (1989). Il s’agit d’une synthèse de renseignements qu’en général, on doit chercher dans les grammaires ou dans divers dictionnaires, dictionnaire orthographique, dictionnaire des synonymes, dictionnaire d’anglicismes, de canadianismes, dictionnaire typographique, dictionnaire de conjugaison, de prononciation, d’abréviations ou de correspondance. Les problèmes propres au Québec ne sont, dans cet ouvrage, qu’un sous-ensemble et non l’objet principal de la description.
Depuis l’introduction de la micro-informatique et des logiciels de traitement de texte, les linguistes québécois ont mis au point des logiciels d’aide à la rédaction. Les plus simples ont d’abord été les logiciels de correction orthographique, comme Hugo[3], réalisé par la maison Logidisc, puis les logiciels de correction orthographique et grammaticale, comme Orthograph[4], conçu et diffusé par la maison John Chandioux. Ces deux produits ont un grand succès en France. D’autres logiciels sont en cours de développement, beaucoup plus ambitieux, puisqu’ils se proposent de traiter, en plus de l’orthographe et de la grammaire, les problèmes de lexique et de stylistique, pour devenir ainsi des soutiens à l’écriture, efficaces et complets.
La lexicologie de la langue générale
Ici également, on peut distinguer deux approches : l’étude des écarts et la description globale du lexique québécois.
L’étude des écarts découle des travaux antérieurs, évoqués plus haut. Cependant, elle s’en distingue par l’esprit et la méthode. L’esprit n’est plus le même : il ne s’agit pas de condamner, mais de comprendre et de décrire les usages propres au Québec ou aux francophones du Canada dans son entier; la préoccupation normative semble passer au second plan, quoiqu’en définitive, le simple fait de décrire un usage est déjà une manière de l’authentifier ou de le condamner, étant donné le rôle sociolinguistique du dictionnaire au sein d’une communauté linguistique. La méthodologie s’inspire de la dialectologie, ou de la lexicographie, de tradition française l’une et l’autre, avec une grande préoccupation d’objectivité dans la manière de recueillir et de traiter les données lexicologiques.
Cette réaction à l’idéologie des fautes se manifeste très tôt. Elle en est presque contemporaine, comme si l’analyse négative sous forme de fautes avait entraîné comme contrepartie un effort de distinction entre ce qui est légitime (les écarts) et ce qui ne l’est pas (les anglicismes et les impropriétés). Citons comme exemples : le Glossaire franco-canadien d’Oscar Dunn (1880), le Dictionnaire canadien-français de Sylva Clapin (1894), le Glossaire du parler français au Canada, publié par la Société du Bon parler français en 1930, à la suite d’une enquête par correspondance auprès de 200 informateurs[5].
L’analyse des écarts se poursuit encore aujourd’hui. L’Office de la langue française a publié, en 1969, un petit recueil de Canadianismes de bon aloi. Plus récemment, Robert Dubuc et Jean-Claude Boulanger ont colligé des Régionalismes québécois usuels, ouvrage paru dans la collection des travaux du Conseil international de la langue française. Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, a entrepris la préparation d’un Trésor de la langue française dont il a tiré le prototype d’un dictionnaire des usages du français québécois. Enfin, dernier exemple, Gaston Dulong, également de l’Université Laval, a réalisé un important atlas linguistique de l’Est du Canada, dans la plus rigoureuse tradition de la dialectologie, publié sous le titre Le parler populaire du Québec et de ses régions voisines, dont il a tiré, par la suite, un Dictionnaire des canadianismes, publié chez Larousse en 1989. Enfin, l’Office de la langue française a publié deux énoncés de politique qui se rattachent de près à la problématique des écarts : l’Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes (1985) et l’Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères (1980).
Sur la base de ces connaissances, des linguistes québécois ont fourni à des maisons françaises d’édition de dictionnaires des renseignements lexicologiques qui ont été intégrés dans les dictionnaires publiés en France, comme dans les Robert ou les Larousse. On a aussi utilisé ces connaissances pour procéder à l’adaptation de dictionnaires français pour la vente au Québec. Par exemple, le Centre Éducatif et Culturel de Montréal, maison d’édition de manuels scolaires, a obtenu le droit de modifier le texte de deux dictionnaires publiés en France par Hachette en fonction des usages du français au Québec. L’un est destiné aux jeunes; il a été adapté par Jean-Claude Boulanger, de l’Université Laval, et a paru sous le titre Dictionnaire CEC Jeunesse. L’autre est destiné au grand public; l’original a été revu par une équipe composée de Pierre Auger (Université Laval), Normand Beauchemin (Université de Sherbrooke) et Claude Poirier (Université Laval), sous la direction de A. E. Shiaty, du Centre Éducatif et Culturel; il porte comme titre Dictionnaire du français Plus à l’usage des francophones d’Amérique.
L’étude des écarts se heurte à des difficultés précises. Pour identifier un écart, il faut, bien évidemment, comparer un état de langue à un autre et disposer d’une description de l’un et de l’autre. Les chercheurs utilisent les dictionnaires publiés en France comme témoins de l’usage français, alors que ces dictionnaires ne reflètent qu’une partie des usages, tirés surtout de la langue écrite et parlée populaire et familière et, surtout, beaucoup d’usages des locuteurs de province. À ces dictionnaires, on compare des observations éparses, plus ou moins étayées sur des documents, qu’on lit en y cherchant des éléments qu’on pense ne pas faire partie du français français. L’identification est relativement facile quand il s’agit de formes, mais beaucoup plus difficile lorsqu’il s’agit de déceler un écart sémantique, parce qu’alors, il faudrait que le lecteur/enquêteur ait en tête toute la structure sémantique de chaque mot[6]. La seule conclusion qu’on peut tirer en suivant cette méthode est qu’un mot ou un sens n’est pas dans les dictionnaires français, mais on ne peut pas conclure que cet élément est propre à telle ou telle région de la francophonie : le français réel est plus vaste que l’image que nous en donnent les dictionnaires. Du côté québécois, la notion même de québécisme est mal circonscrite, au moins pour deux raisons : le français de Québec ne recoupe pas celui de l’Acadie, qui sont l’un et l’autre des communautés linguistiques particulières, d’une part, le français du Québec s’est répandu à l’Ouest du pays en y connaissant une évolution différente, notamment sous l’influence de ses contacts avec l’anglais, d’autre part. Il est donc difficile d’isoler ce qui est proprement québécois dans les usages du français au Canada.
Cette critique de la méthodologie des écarts a fait revenir à l’avant-scène le projet d’une description globale de la langue française en Amérique, sur la base d’une banque de données linguistiques dont la composition refléterait toutes les catégories d’emplois. Le Conseil de la langue française du Québec a formulé un avis officiel en ce sens[7], défini par ses coordonnées politiques, illustré par les textes des écrivains, des journalistes ou des fonctionnaires, pour la langue écrite, et par des enregistrements de locuteurs pour la langue parlée. Sur la base d’un tel corpus, il serait possible de décrire le vocabulaire des Québécois, en y incluant tous les mots qu’ils utilisent et en tenant compte du jugement métalinguistique qu’ils portent ou ont porté sur certains mots ou sens.
Les choses en sont là.
La terminologie
Au Québec, on donne à terminologie le sens de description systématique des vocabulaires de spécialités, avec, comme objectif, d’identifier le terme le plus adéquat pour désigner une notion, en le dégageant de l’ensemble des termes en concurrence. Pour mener à bien ce type de recherche, une méthodologie rigoureuse a été expérimentée et mise au point progressivement. Elle s’enseigne aujourd’hui dans les universités, au Québec et ailleurs dans le monde.
L’activité terminologique est intense. Elle est très liée à la politique linguistique du Québec. Cette politique, formulée dans un texte de loi intitulé Charte de la langue française[8], donne au français le statut de langue officielle unique et détermine que le français est la langue commune des Québécois de toute origine, la langue habituelle de travail, la langue des services, la langue des catalogues et de la publicité, la langue des contrats; elle rend obligatoire la fréquentation du système scolaire de langue française, sauf pour les anglophones définis comme ceux dont les parents ont fait leurs études en anglais au Canada et dont les droits sont protégés par la Constitution de 1867. La réalisation de ces objectifs implique qu’on dispose du vocabulaire français de toutes les activités touchées par la loi, dont un grand nombre se déroulaient historiquement en anglais[9]. D’un autre point de vue et d’une manière plus globale, on constate que l’activité terminologique découle de la nécessité où nous sommes de faire face à la pression constante de l’anglais, dont la source principale est l’innovation technologique et scientifique de nos voisins américains.
Le bilan de cette activité est impressionnant. Un rapport du Conseil de la langue française[10], portant sur la période 1970-1989, inventorie au-delà de 700 recueils terminologiques, le plus souvent anglais-français, où se reflètent les principaux secteurs de l’activité économique québécoise : aéronautique, alimentation, assurances, banque, bâtiment, bureautique, communications, comptabilité, droit, édition, électricité, électronique, environnement, fabrication industrielle, génie mécanique, génie minier, gestion, industrie pharmaceutique, informatique, robotique, télématique, textile, transport, vêtement. Deux banques de terminologie, sur support informatique, sont disponibles pour interrogation, l’une à l’Office de la langue française, la Banque de terminologie du Québec, et l’autre au Secrétariat d’État du gouvernement canadien.
La somme d’information et d’expérience ainsi accumulée est exploitable de bien des façons. L’exemple le plus connu est le Dictionnaire thématique visuel, réalisé par Jean-Claude Corbeil et Ariane Archambault, et publié par les Éditions Québec/Amérique. Il s’agit d’un dictionnaire d’orientation terminologique, où l’image joue le rôle de la définition, destiné à une personne qui vit dans l’univers contemporain postindustrialisé où chacun a besoin d’un nombre relativement élevé de termes techniques pour comprendre le monde où il vit, lire les journaux et les revues, manipuler les objets de la vie quotidienne. Ces mots sont indispensables pour consulter les sources d’information classique, comme les encyclopédies ou les dictionnaires, puisqu’il faut connaître le mot pour savoir quoi y chercher. Le dictionnaire comprend 28 chapitres, environ 25 000 mots dans chaque langue et 3000 illustrations.
Il a d’abord été publié en français et en anglais, en versions unilingues et bilingues, puis traduit en chinois, en indonésien et en espagnol. Il est coédité dans de nombreux pays, autour des centres de distribution suivants : Montréal, Toronto, New York, Miami, Mexico, Londres, Paris, Bruxelles, Hong Kong, Budapest, Zagreb, Jakarta.
La deuxième édition est en préparation et paraîtra à l’automne 1992. D’autres langues s’ajouteront alors, l’italien et l’allemand en particulier. Toute la procédure de réalisation a été informatisée. Les illustrations sont produites par infographie et pourront ainsi être reproduites sur disque compact. La terminologie est traitée en base de données et constitue une banque de terminologie multilingue, interrogeable par langues, par sujets, ou par croisement de langues. Le montage du texte sur les illustrations est automatique, ce qui permet de produire des éditions dans des langues inconnues de l’éditeur, à la seule condition que lui soit fourni le vocabulaire sur le support informatique adéquat.
Le succès de ce dictionnaire est déjà considérable : le tirage global dépasse aujourd’hui le demi-million d’exemplaires. La deuxième édition informatisée suscite un très grand intérêt dans le monde international du livre, comme on a pu le constater à la foire de Francfort en octobre 1990. Des adaptations à des cultures très différentes, et dans des langues non occidentales, sont en cours de réalisation en Éthiopie (anglais-amharique) et dans quatre pays d’Afrique de l’Ouest, le Mali, la Guinée, le Sénégal et le Burkina Fasso (français et deux langues nationales choisies par chaque pays). Pour la maison d’édition Québec/Amérique, il s’agit là de prototypes très importants, dans la perspective du développement des pays du Sud, du transfert des technologies et de l’alphabétisation des populations.
Conclusion
Au fil des années et des travaux sur la langue québécoise, des questions se sont clarifiées et des consensus se sont dégagés sur des points précis.
Il est devenu évident pour tous que le français du Québec ne sera et ne pourra jamais être identique au français français. Il existe une norme du français québécois, même si cette norme n’a pas été totalement explicitée. Mais, en même temps, les Québécois favorisent l’intercompréhension avec les autres francophones du monde et ne veulent pas se folkloriser par une langue trop éloignée du français standard international.
La distinction entre emprunt et anglicisme est beaucoup plus claire. L’emprunt correspond à un phénomène d’enrichissement lexical, lorsque la langue emprunteuse n’a pas d’autre solution. Mais c’est un procédé auquel il faut recourir en dernière analyse, pour éviter un apport massif de termes étrangers dans le lexique de la langue nationale, surtout s’ils se concentrent dans des domaines précis. Une langue doit maintenir vivante sa capacité de nommer la nouveauté par l’utilisation de ses propres mécanismes de création néologique. Le terme anglicisme a deux sens : sur le plan étymologique, il désigne tout mot d’origine anglaise, quels que soient son ancienneté et son degré d’intégration dans la langue, par exemple paquebot ou redingote; dans un sens plus étroit, il désigne un emprunt abusif à l’anglais, en lieu et place d’un terme français équivalent et existant, par exemple, bumper pour pare-choc.. À cause du processus historique d’anglicisation du vocabulaire québécois, la distinction entre emprunt et anglicisme est délicate lorsqu’il s’agit de décrire le lexique global du français au Québec. Le recours à des marques d’usage apparaît alors indispensable.
La distinction entre lexique de la langue générale et lexique de spécialité est nette. Le lexique de la langue générale favorise la polysémie et reflète les divers registres de langue. La difficulté fondamentale lors de la rédaction d’un dictionnaire est alors la manière de faire face à la variation linguistique, à la recherche d’un compromis entre décrire tous les usages (le point de vue de la linguistique descriptive) et illustrer l’usage légitime qui sert de norme à la communauté linguistique (le point de vue de la sociolinguistique). Le lexique de spécialité tend à l’univocité, c’est-à-dire un terme par notion et le même pour tous. L’efficacité de la communication technique, scientifique ou commerciale est à ce prix. L’objectif de la terminologie est, en conséquence, de standardiser et de normaliser les vocabulaires spécialisés en identifiant le terme recommandé par rapport à ses concurrents, s’il en existe. Lorsqu’un terme pénètre dans le lexique de la langue générale, il a tendance à devenir polysémique, perdant ainsi, peu à peu, son caractère de terme technique.
D’une manière plus globale, on peut constater que le Québec se soucie beaucoup de l’avenir du français comme langue nationale et internationale et qu’il vit intensément et quotidiennement l’expérience de la concurrence linguistique. De ce fait, le Québec est devenu, dans l’ensemble des pays de langue française, un lieu d’excellence pour les travaux d’aménagement linguistique, de lexicologie et de terminologie, et, sur le plan international, le témoignage qu’il est possible de redresser des situations linguistiques en faveur des langues nationales, même minoritaires.
Notes
[1] Bourdieu, Pierre : Ce que parler veut dire, L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, 244.
[2] Pour la discussion de cette question, voir Philippe Barbeau : Le choc des patois en Nouvelle-France. Essai sur l’histoire de la francisation au Canada, Québec, Presses de l’Université du Québec, 1984.
[3] HUGO+, correcteur orthographique conçu et distribué à Montréal par la maison LOGIDISQUE, distribué en France par la société SOFTISSIMO de Paris.
[4] ORTHOGRAF, correcteur orthographique et grammatical conçu et distribué à Montréal par la maison John CHANDIOUX, distribué en France sous la marque GRAMM-R.
[5] Pour une présentation synthétique de ces ouvrages, voir Jean-Yves Dugas : « Bilan des réalisations et des tendances en lexicographie québécoise », Revue québécoise de linguistique, vol. 17, no 2, 1988, 9—36.
[6] Pour un examen plus détaillé de ces difficultés, voir le compte rendu que nous avons fait de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, Le français moderne, tome 1, no 1, 1982.
[7]L’aménagement de la langue : pour une description du français québécois, Québec, Conseil de la langue française, 1990, 65.
[8]Charte de la langue française, L.R.Q., chapitre C—11, Québec, éditeur officiel, 45.
[9] Voir le tome 1, « La langue de travail », du Rapport de la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, Gouvernement du Québec, 1972, 379.
[10] De Villers, Marie-Éva : Francisation des entreprises (1970-1989), analyse de l’activité terminologique québécoise, Québec, Conseil de la langue française, 1990, 138.
Arrière-plan linguistique et sociolinguistique d’un dictionnaire du français québécois
Nous n’avons pas l’intention de discuter ici de la problématique d’un dictionnaire décrivant l’usage du français au Québec. Nous avons déjà eu l’occasion d’en traiter lors du colloque organisé par l’équipe du Trésor de la langue française au Québec, tenu à l’Université de Montréal en mai 1986, lors d’une communication intitulée Assumer ou taire les usages lexicaux du Québec (Corbeil 1988).
Nous nous proposons plutôt de profiter du thème Où en sommes-nous avec le français québécois pour esquisser, d’une part, un inventaire des éléments ou des renseignements dont il est nécessaire de disposer pour décrire le lexique du français au Québec et au Canada, description qui pourrait prendre la forme d’un dictionnaire, et, d’autre part, pour voir si les travaux ou préoccupations des linguistes au Québec et au Canada ont apporté, apportent ou apporteront les renseignements requis pour procéder à cette description.
Pour les besoins de cet exposé, nous distinguerons deux ensembles de données, dont on doit disposer pour décrire le lexique : d’un côté, la description des faits de lexique et, de l’autre, la description des attitudes des locuteurs à l’égard de ces faits.
Les faits
Voici les éléments indispensables à la confection d’un dictionnaire du français au Québec :
1. Des indications sur les faits de prononciation
Les travaux en phonétique et en phonologie sont suffisamment avancés pour fournir les renseignements requis par cette partie de l’article de dictionnaire. Il reste cependant à déterminer comment les prononciations québécoises seront transcrites dans le dictionnaire, puisque nous avons le choix entre une transcription phonétique plus ou moins étroite et une transcription phonologique. Et si on opte pour une transcription phonologique, il faudra aussi se demander si certaines règles d’alternance des allophones, par exemple la réalisation de /i/ en [i] ou [ɪ], devraient être présentées dans l’introduction du dictionnaire ou répercutées dans la notation de la prononciation de chaque mot où elles s’appliquent, tout au long du dictionnaire.
2. Repérage des formes et des sens
C’est, évidemment, la tâche essentielle à laquelle il faudra procéder. Mais nous ne partons pas à zéro : beaucoup de matériaux ont été accumulés depuis la fin du XIXe siècle, de nature très diverse, de qualité variable, mais qui constituent un point de départ appréciable.
a) Les travaux sont particulièrement avancés d’après l’analyse des écarts, en suivant la technique du corpus d’exclusion. Cette procédure est très fragile, pour au moins deux motifs principaux : elle repose sur la capacité du ou des rédacteurs à reconnaître un écart, chose facile s’il s’agit d’une forme, mais plus délicate quand il s’agit de dépister un sens québécois accordé à une forme commune; elle dépend de la politique de rédaction des dictionnaires français choisis pour constituer le corpus d’exclusion, eux-mêmes sélectifs par rapport aux faits de langue qui sont considérés comme régionaux en France même et que l’on retrouve dans les usages québécois ou canadiens. Nous avons analysé ces deux problèmes de méthode à l’occasion du compte rendu de l’Inventaire des particularités du français en Afrique noire (Corbeil 1982).
b) De bons corpus sont disponibles, surtout en langue parlée. Les linguistes ont donc l’expérience de la constitution des corpus. Mais ceux dont nous disposons sont loin d’être suffisants pour entreprendre la rédaction d’un dictionnaire. Il faudrait les compléter en langue écrite, littéraire et soutenue (textes de revues, de journaux, etc.).
c) Certains de nos collègues ont entrepris le dépouillement d’œuvres littéraires québécoises. Ces travaux de pionniers ont mis en évidence le caractère particulier de certains textes de la littérature québécoise, notamment lorsqu’ils appartiennent à la période dite joualisante, qui se caractérise par une utilisation stylistique importante de la langue parlée montréalaise au niveau le plus familier dans l’intention d’illustrer l’état avancé de colonisation des Québécois urbains. L’introduction de la langue parlée en langue écrite ne change cependant rien au fait qu’il s’agit de langue parlée et qu’il faut décrire ces éléments comme appartenant à cette forme de la langue même lorsqu’ils sont intégrés à un discours littéraire.
d) Les études statistiques (de fréquence et de dispersion) portant sur le français québécois sont peu avancées, sauf à l’Université de Sherbrooke. Ces renseignements sont pourtant indispensables aussi bien pour la rédaction d’un dictionnaire que pour d’autres usages, par exemple la confection d’échelles de vocabulaire pour l’enseignement du français au Québec et au Canada, comme langue maternelle ou comme langue seconde.
e) Les travaux actuels sont généralement d’ordre synchronique, sauf ceux du groupe du Trésor à l’Université Laval. Nos lacunes sont donc sérieuses sur le plan diachronique, lorsqu’il s’agit d’établir la description des faits linguistiques et lexicaux anciens, dont la connaissance par l’usager est parfois utile, surtout quand les faits lexicaux renvoient à des éléments encyclopédiques et culturels d’autrefois. Ces renseignements sont également requis pour la confection de la nomenclature d’un dictionnaire québécois et pour l’établissement de la filiation sémantique diachronique de l’article du dictionnaire.
f) Les travaux portent surtout sur les usages du français au Québec, peu sur les usages acadiens (comme ensemble régional particulier dans ses origines dialectales) et encore moins sur la diffusion du français québécois dans les autres provinces, vers l’ouest surtout (Ontario, Manitoba) et vers l’Acadie comme superstrat.
g) Certains travaux ont été menés à bien selon la méthodologie de la dialectologie, par exemple l’Atlas linguistique de l’Est du Canada de Gaston Dulong, publié par l’Office de la langue française. Reste à savoir comment il sera possible d’intégrer ces matériaux à la description du lexique québécois.
3. Cas particuliers des emprunts, surtout à l’anglais
a) La théorie traditionnelle de l’emprunt est complètement dépassée : elle traite les cas un à un, isolément, et non par ensembles, ce qui laisse dans l’ombre le phénomène de la concentration des emprunts dans un même domaine; elle n’inclut pas l’étude statistique de la fréquence de l’emprunt dans chaque type de discours; enfin, elle ne tient pas compte de l’aspect sociolinguistique, soit l’analyse de l’emprunt comme conséquence d’un mouvement de colonisation par une autre culture et par une autre langue et donc comme phénomène d’aliénation culturelle et terminologique, soit l’analyse de l’emprunt comme symptôme de la concurrence linguistique, l’accent étant surtout mis dans la théorie actuelle sur l’emprunt comme procédé d’enrichissement lexical. Il nous faut une nouvelle théorie de l’emprunt, plus structurale (analyse par ensembles) et plus sociolinguistique (prise en compte des attitudes, différence entre enrichissement lexical et concurrence linguistique, donc entre emprunt et anglicisme).
b) Ce qui explique que, dans les travaux et les discussions, les définitions de l’emprunt varient d’une personne à l’autre. On y trouve confondus les arguments relatifs aux faits et ceux relatifs à l’interprétation des faits, surtout lorsqu’il s’agit d’aménagement de la langue, notamment lorsque l’objectif est d’entreprendre et de maintenir une opération de décolonisation lexicale en réaction à une période ou à une tentation d’anglicisation, comme il arrive aujourd’hui au Québec. À cet égard, la comparaison des attitudes des Québécois et des Français face aux emprunts à l’anglais illustre bien l’importance de l’aspect sociolinguistique.
c) Les inventaires des emprunts sont nombreux, mais doivent être revus et interprétés en fonction de cette nouvelle théorie, qui reste à faire.
4. Les locutions
L’inventaire des locutions propres au français du Québec est peu avancé. Nous ne connaissons que les travaux de Dugas à l’UQAM ou ceux de Clas & Seutin (1989).
5. Les genres
Il ne faudrait pas confondre les faits proprement québécois (comme le genre des anglicismes, par exemple) avec les erreurs sur le genre attribuables au système linguistique lui-même et dont on retrouve des exemples dans les grammaires ou les travaux de linguistique et qui sont observables dans l’ensemble de la communauté linguistique de langue maternelle française.
6. La néologie
a) Les recherches théoriques de base sont disponibles, surtout la description des modes de création néologique en français. Ces critères ont servi de guide pour l’observation de la néologie en français, travaux publiés dans la collection Néologie en marche de l’Office de la langue française.
b) L’existence ou la création de formes féminines des titres de fonction est un aspect particulier de l’activité néologique québécoise, qui a provoqué au début un problème d’acceptation des formes féminines nouvelles, qui s’est atténué depuis, mais qui demeure dans nos relations avec les autres pays francophones où le mouvement spontané de féminisation n’a pas été aussi intense.
Les attitudes
Pour la description du lexique, il nous faudrait :
1. Établir une grille des marques topolectales
a) La sociolinguistique a clairement démontré que les usages linguistiques varient selon divers facteurs, qui en définissent pour ainsi dire le mode d’emploi, plus ou moins intégré par les locuteurs selon leur propre expérience linguistique et selon la manière dont ils participent à la communauté linguistique. De ce point de vue, les travaux théoriques sont de bonne qualité, mais ils portent sur des micro-analyses n’utilisant que peu d’éléments linguistiques comme révélateurs des diverses situations de communication. Les résultats ne sont pas applicables à la description relativement globale du lexique d’une langue.
b) La sociolinguistique n’a pas développé une grille de marques qui permettrait d’indiquer, d’une manière compréhensible et conventionnelle, ce mode d’emploi des mots et expressions, de manière à fournir aux locuteurs une description exacte du mot avec ses sens, mais aussi avec ses connotations sociolinguistiques. Les dictionnaires français d’aujourd’hui n’ont à leur disposition que des indices assez rudimentaires, du type pop., vulg., rare, vx, anglicisme, etc., hérités d’une tradition lexicographique qui commence à vieillir sérieusement.
c) Le dictionnaire de demain exigera qu’on indique ce type de renseignement. Les dictionnaires américains récents, comme The Héritage Dictionary of the English Language (Morris 1981), ont commencé à examiner de plus près cet aspect de la description lexicographique. Nous avons donc besoin, de toute urgence, de travaux portant à la fois sur la typologie des marques topolectales et sur la manière dont on pourrait les intégrer dans la description du lexique de la langue.
d) Il semble bien que les avis soient partagés à propos de l’opportunité d’intégrer les marques sociolectales dans la description du lexique du français au Québec, ou sur la manière de le faire sans générer d’insécurité, ou sans véhiculer de préjugés. Les discussions demeurent cependant théoriques, appuyées sur un nombre restreint d’exemples, faute d’une analyse reposant, d’une part, sur une grille des marques sociolectales établie rigoureusement et valable pour toute communauté linguistique, d’autre part, sur la description des attitudes des locuteurs québécois à l’égard des éléments du lexique qui comportent une connotation, faute enfin d’une connaissance des attentes des usagers par rapport à un dictionnaire québécois.
Aucun sociolinguiste ne semble s’intéresser à la typologie des marques sociolectales. Ce sont sans doute les lexicographes qui trouveront les moyens de marquer les connotations des mots, en espérant qu’ils soient en même temps de bons sociolinguistes.
2. Procéder à l’examen des attitudes des locuteurs à l’égard des usages québécois, canadiens ou acadiens
a) La confection d’un dictionnaire suppose la capacité de faire la différence entre les usages québécois, les usages de la diaspora québécoise et les usages acadiens. Ces distinctions ne nous semblent pas faciles à établir et on peut se demander comment les divers auteurs procèdent ou procéderont pour définir ce qui est québécois par rapport à l’extension des usages québécois hors Québec ou par rapport aux usages acadiens.
b) Il y a peu de travaux sur les attitudes des locuteurs à l’égard des usages dits québécois, ni à l’égard des anglicismes, ni pour connaître leur évaluation sociolinguistique des mots et expressions. Les quelques travaux disponibles, comme ceux de Deshaies (1981), Noël (1980) ou Paquot (1988), sont révélateurs et démontrent la possibilité de mener à bien des travaux de ce genre. Force est, cependant, de constater ici le manque d’intérêt des sociolinguistes du Québec pour des recherches sur ces thèmes.
3. Il nous faudrait enfin approfondir nos réflexions sur la relation entre les faits (ce qui est québécois et ce qui ne l’est pas), l’usage des faits (fréquence, mode, lieu, circonstance d’emploi), les jugements sur les faits (le métadiscours sur les usages) et le sentiment d’identité attaché aux usages québécois.
Pour l’instant, on constate une grande confusion entre ces différentes facettes de la même réalité, beaucoup de subjectivité dans la manière de les traiter, d’où des discussions où les malentendus sont nombreux, tant chez les linguistes qu’au sein du grand public.
Autant on peut affirmer que la description du lexique du français au Québec est avancée, surtout si on la compare à la description d’autres variantes du français, autant il est possible de soutenir qu’elle est fragmentaire et éparpillée.
Le moment est venu des grandes synthèses lexicographiques qui seront le lieu et l’occasion d’entreprendre les travaux sur les points qui nous font défaut et de regrouper les recherches des différents spécialistes intéressés.
Bibliographie
CLAS, André & Émile SEUTIN.1989. J’parle en tarmes. Montréal : Sodilis.
CORBEIL, Jean-Claude. 1982. « Compte rendu de l’Inventaire des particularités du français en Afrique noire ». Le français moderne, vol. 50, n° 1, janvier 1982.
CORBEIL, Jean-Claude. 1988. « Assumer ou taire les usages lexicaux du Québec ». Revue québécoise de linguistique théorique et appliquée, vol. 7, n° 1, janvier 1988.
DESHAIES, Denise. 1981. Le français parlé dans la ville de Québec, une étude sociolinguistique. Québec : Centre de recherche sur le bilinguisme.
DULONG, Gaston & Gaston BERGERON. 1980. Le parler populaire du Québec et de ses régions voisines, atlas linguistique de l’Est du Canada. Québec : Éditeur officiel, 10 tomes.
MORRIS, William. 1981. The American Heritage Dictionary of the English Language. Boston : Houghton Mifflin.
NOËL, Danièle. 1980. Le français parlé, analyse des attitudes des adolescents de la ville de Québec. Québec : Centre de recherche sur le bilinguisme.
PAQUOT, Annette. 1988. Les Québécois et leurs mots, étude sémiologique et sociolinguistique des régionalismes lexicaux au Québec. Québec : Conseil de la langue française & Presses de l’Université Laval.
Aménager la langue française
On entend aujourd’hui par aménagement linguistique l’ensemble des dispositions qu’il faut prendre pour assurer l’avenir d’une langue. On y distingue deux aspects, étroitement liés, l’aménagement du statut de la langue et l’aménagement de la langue elle-même.
Généralement, la nécessité d’un aménagement linguistique se pose dans les pays multilingues, là où la concurrence joue entre les langues en présence sur le même territoire, ce qui explique à la fois que la France ne s’y soit pas beaucoup intéressée, puisqu’elle se considère comme unilingue, et que la francophonie, au contraire, s’y intéresse de très près et de plus en plus, puisque tous les pays qui composent cet ensemble hétérogène sont bilingues ou multilingues. Même si, dans cet article, nous nous proposons ici de traiter d’aménagement de la langue française, nous devrons aussi faire allusion à son statut, tout simplement parce que les problèmes auxquels cette langue doit faire face à l’aube du XXIe siècle proviennent d’une modification de son statut, notamment sur le plan international. Nous serons également amenés à jouer sur la distinction entre le français comme langue nationale de la France et le français en tant que langue internationale de la francophonie et langue de grande diffusion car langue de culture. À venir jusqu’à maintenant, ces deux rôles du français se sont confondus dans l’esprit non seulement des Français, mais de la plupart des francophones, au point où le français de France est devenu synonyme de la langue française, telle qu’elle est représentée dans les dictionnaires, par exemple. On observe cependant des signes évidents qui nous font penser que cette relation d’identité sera brisée par les faits ou contestée par les francophones de l’extérieur de l’hexagone, soit à l’occasion du débat sur la ou les langues de l’Europe de 1993, qui ne sera qu’un aspect de la concurrence entre le français et l’anglais comme langues internationales, soit par l’affirmation de la légitimité des particularités du français en usage dans les communautés linguistiques non françaises.
Pour illustrer cet ensemble de préoccupations, nous avons choisi les trois exemples qui nous semblent les plus significatifs, soit : les emprunts à l’anglais, la place de la variation linguistique dans les dictionnaires de langue et l’appropriation par la langue française des nouveaux outils de la micro-informatique.
Les emprunts : vers une anglicisation
Jusqu’à maintenant, les emprunts à l’anglais ont été considérés un à un, isolément, sur la seule base de l’observation de leur pénétration dans le lexique de la langue française. On ne tient pas compte de leur concentration dans des domaines particuliers, notamment pour la désignation des nouvelles notions dans les spécialités de pointe, par exemple en informatique. D’un autre point de vue, l’analyse ignore le critère de la nécessité de l’emprunt et n’évalue pas l’avantage comparé de la néologie par rapport à l’emprunt. Elle ne se préoccupe pas plus de l’aspect sociolinguistique de la question et confond allègrement enrichissement lexical et concurrence linguistique, c’est-à-dire emprunt et anglicisme. Enfin, le simple fait qu’un mot anglais soit intégré dans un dictionnaire de la langue française publié en France suffit pour dédouaner ce mot et lui conférer le statut de mot français légitime, du moins dans l’esprit des usagers ordinaires d’un dictionnaire, y compris les juges dans le cas d’un litige à propos d’un mot, par exemple pour l’application de la Charte de la langue française au Québec, qui oblige à l’usage du français dans l’étiquetage, la publicité, les raisons sociales, l’affichage public.
Cette manière de faire était, somme toute, satisfaisante à l’époque où le français en France était en totale sécurité de par l’absence de contact suivi avec l’anglais et où l’idéologie du français normatif influençait fortement les auteurs et éditeurs de dictionnaires. Cette situation change sous nos yeux.
D’une part, le souci de la standardisation linguistique, qui avait dominé depuis la Révolution française avec, comme objectif, la constitution et la mise en place d’un français commun, sorte de français fondamental à l’usage de tous les citoyens de la République, a fait place peu à peu, au fur et à mesure que la linguistique s’est répandue et implantée dans les milieux lexicographiques, a l’intention de décrire l’usage du lexique par simple observation des faits et en excluant les préoccupations normatives d’après lesquelles toute forme en usage ne doit pas nécessairement être inscrite dans la description du « bon usage ». D’où une attitude nouvelle à l’égard des emprunts, légitimés maintenant par le seul fait que leur usage soit répandu.
D’autre part, le français en France fait face maintenant à la concurrence directe de l’anglais. Deux événements de l’actualité récente nous l’indiquent. Les Français ont tendance à admettre la suprématie de l’anglais comme langue de la communication scientifique et commerciale, au point où, à l’occasion du débat surgi à la suite du choix de l’Institut Pasteur de publier ses revues en langue anglaise sous des titres exclusivement anglais, plusieurs ont légitimé cette décision en utilisant comme argument que l’anglais était "la langue de la modernité". Dans un autre domaine, le débat autour de la politique linguistique du Marché commun européen a révélé une tendance à admettre qu’il serait plus commode que les échanges européens se fassent en une seule langue, en l’occurrence l’anglais. Dans ce cas, le français deviendrait une langue nationale, comme l’italien et l’allemand, et risquerait fort de voir s’altérer son statut de langue internationale, surtout en Afrique où le choix de l’anglais comme langue européenne de communication internationale est toujours possible, avec l’économie de l’apprentissage d’une langue étrangère, le français. D’où, dans la conscience des locuteurs français, une attitude nouvelle a l’égard des mots anglais considérés comme la marque qu’on est in, moderne, dans le coup.
On peut donc légitimement penser gue la France entre dans une phase d’anglicisation, analogue à celle qu’ont subie les Québécois à la fin du siècle, au moment de l’industrialisation qui était, à l’époque, la forme la plus avancée de la modernité. La question des anglicismes ne se posera plus alors dans les mêmes termes. Même si personne ne semble s’en apercevoir aujourd’hui, la politique de l’emprunt et de la néologie deviendra rapidement centrale pour l’aménagement du lexique français en France. Cette question préoccupe déjà beaucoup les Québécois, qui craignent d’être anglicisés, cette fois, par les Français eux-mêmes.
Variation linguistique : la parole aux francophones
Maintenant que tout le monde voyage, le fait de la variation linguistique est devenu évident à tous les francophones et aux locuteurs du français comme langue étrangère. Cependant, le phénomène n’est pas perçu de la même manière selon que l’on est Français de l’Hexagone ou locuteur périphérique du français. Dans les communautés linguistiques de langue française hors de France, deux attitudes s’observent aujourd’hui. La plus traditionnelle et la plus répandue chez les élites locales consiste à dire qu’il n’y a qu’un français, celui de la France, et que tous les francophones doivent s’y rallier. Évidemment, cette position ne peut pas être rigoureusement soutenue et le débat consiste le plus souvent à déterminer ce qui, des usages locaux, doit être admis et considéré comme de bon aloi, pour désigner des réalités propres au pays et à sa culture. Le débat, en Afrique, à l’occasion de la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire a bien fait ressortir cette position de l’opinion publique, surtout dans le secteur de l’éducation et du journalisme. Dans les années soixante, c’était également la position officielle du Québec et celle aussi de la Belgique francophone, comme l’attestent les publications de l’époque, type Chasse aux belgicismes ou Canadianismes de bon aloi.
Mais les choses sont en train de changer, d’abord chez les linguistes et les professeurs, sous l’influence de la sociolinguistique variationniste, puis, plus largement, dans l’ensemble de la population. On affirme de plus en plus la légitimité de la variation linguistique et on réclame la publication de dictionnaires décrivant le bon usage du français au sein d’une communauté linguistique particulière. Les Québécois sont sans doute les plus à l’avant-garde de cette nouvelle attitude. Le succès commercial du Dictionnaire du français Plus qui fait une place considérable aux canadianismes et aux québécismes, démontre hors de tout doute ce changement de cap qui consiste à fonder l’affirmation d’un usage du français par rapport à la communauté elle-même, indépendamment des réactions des autres francophones. Ce projet n’est cependant pas facile, puisque deux objectifs sont poursuivis en même temps malgré leur apparente contradiction : décrire l’usage légitime du français au Québec tout en maintenant l’intercommunication avec les autres francophones. En France, on observe une certaine perplexité à l’égard de la variation dans les milieu de la lexicographie. L’époque où les régionalismes, comme on nomme d’habitude les faits de lexique particuliers à une communauté linguistique, étaient exclus, est terminée. Tous les dictionnaires incluent un nombre plus ou moins grand de régionalismes, choisis le plus souvent en fonction du besoin de les connaître de la clientèle française à qui est destiné le dictionnaire, et non dans l’intention de décrire l’usage de la communauté d’où ils proviennent. C’est, en quelque sorte, la version lexicographique de la notion de couleur locale comme on la retrouve en littérature. Il est évident que cette pratique n’est pas satisfaisante, ni du point de vue linguistique, ni par rapport au besoins et aspirations de la communauté d’origine. Une nouvelle tendance se fait donc jour, celle de publier des adaptations de dictionnaires français à l’intention de clientèles géolinguistiques particulières. C’est ainsi que le Dictionnaire du français Plus est une adaptation d’un dictionnaire publié par Hachette. La maison Robert songerait à faire de même d’un de ses dictionnaires à l’intention de la clientèle québécoise. Bordas a publié un dictionnaire destiné aux locuteurs africains et Larousse travaille actuellement à un ouvrage plus considérable sur la base de l’Inventaire. L’opinion publique française évolue, elle aussi, par rapport aux accents d’ailleurs, qu’ils soient du Sud ou propres à d’autres pays. Les réactions franchement hostiles sont devenues rares, mais demeure toujours cette petite remarque qui remet les non-standards à leur place, c’est-à-dire à l’extérieur.
La prise en compte de la variation linguistique remet en cause la notion, même de langue française. Depuis la Révolution, la notion de langue française est intimement liée à celle de langue nationale : le français est la langue nationale de la France, ce qui n’est pas dans l’usage national de la langue n’est pas français. Une autre conception du français s’élabore dans les communautés hors de France : le français est la somme de tout ce qui est commun à tous les francophones, à l’exclusion des traits particuliers à chaque communauté. Selon cette conception, des faits ou des mots seraient des particularités du français de Paris ou de France, selon le cas, par exemple carte grise ou sponsor, s’ils sont en usage uniquement en France ou à Paris.
On voit d’ici le débat en perspective. Il est pourtant essentiel à l’aménagement du lexique de la langue française, considéré sous l’angle de sa description dans un ou des dictionnaires publiés en France ou ailleurs. On commence à peine à considérer les choses sous cet angle, sauf peut-être au Québec.
Micro-informatique : des territoires à défricher
Il semblera curieux d’introduire la micro-informatique dans l’aménagement du français. Pourtant, le rapport est direct, soit parce que la présence ou l’absence du français en informatique influence les attitudes des francophones à l’égard de leur propre langue (le sentiment de modernité), soit parce que l’informatique fournit des outils nouveaux et dynamiques pour l’usage ou la description du français, à l’intention des francophones et des autres usagers de cette langue.
Ces outils nouveaux sont de diverses natures. Les mieux connus et les plus fréquents sont les correcteurs orthographiques dont la puissance, et donc le rendement, augmente avec la croissance des mémoires électroniques. Ces correcteurs fonctionnent par simple comparaison des mots du texte à corriger avec ceux du dictionnaire. Si un mot du texte ne figure pas dans le dictionnaire du correcteur, il est signalé; il revient alors à l’auteur de réagir à son égard, soit en constatant qu’il est parfaitement correct, soit en le vérifiant dans d’autres sources. Si ce fait se multiplie, on comprend la frustration et l’impatience de l’utilisateur. Pour pallier cet inconvénient, plusieurs correcteurs permettent d’inscrire des mots nouveaux dans la mémoire.
Cependant, ces correcteurs ne traitent que l’orthographe des mots. On commence à étendre la vérification aux phénomènes d’accord, du verbe avec son sujet ou des adjectifs avec le nom. Plus ambitieux, des chercheurs s’attaquent à la rédaction proprement dite en travaillant à l’élaboration de logiciels d’aide à la rédaction, qui comprendraient l’orthographe, la vérification des différences de sens entre mots voisins, la solution des difficultés courantes de l’usage, la présentation des synonymes et antonymes, certains problèmes stylistiques comme la répétition des mêmes mots. De tels logiciels existent déjà pour l’anglais. Il est certain que cette orientation de la recherche appliquée donnera bientôt des instruments de bonne qualité, intégrales dans les logiciels de traitement de texte.
Enfin, on commence à utiliser la micro-informatique comme support de présentation et de consultation du lexique. Pour l’instant, on se borne à informatiser les dictionnaires existants, sans que la version informatisée n’ajoute quelque chose de plus à la version papier. Mais ce n’est que le début et on peut prévoir que, bientôt, des dictionnaires d’un genre nouveau apparaîtront sur le marché du logiciel, qui offriront de multiples moyens de parcourir le lexique d’une langue. La conception théorique de ces dictionnaires est déjà fort avancée, les problèmes de réalisation sont réglés, il reste à trouver les moyens financiers de leur production, surtout dans une économie de marché.
En aménagement linguistique, ces perspectives sont importantes, puisque ces nouveaux outils démocratiseront l’accès aux connaissances linguistiques et favoriseront la qualité de la langue en facilitant pour l’usager moyen l’effort de correction linguistique personnelle grâce aux renseignements fournis par les logiciels. D’un autre point de vue, on peut soutenir que l’avenir d’une langue comme le français repose sur son utilisation en informatique, comme langue de fonctionnement d’une foule de logiciels destinés à tous les usages, depuis la comptabilité jusqu’à la gestion des stocks. Si les logiciels n’existent pas en français, les utilisateurs prendront ceux qui existent en anglais, comme on le constate actuellement. Pour beaucoup d’amateurs de micro-informatique, la cause est déjà entendue et le préjugé est bien ancré que les logiciels en anglais sont toujours en avance sur les logiciels en français, qui ne sont que des copies en retard. C’est un aspect important de la concurrence entre le français et l’anglais.
Par contre, il y a des domaines d’application où les jeux ne sont pas faits, notamment en analyse automatique des textes et dans les systèmes experts, domaines de pointe où la recherche est intense et où n’importe qui peut percer à condition de créer un système performant. Reste à savoir si les francophones s’intéresseront à ces nouvelles avenues de recherche. Les Sommets de la francophonie ont pris l’initiative de programmes en industrie de la langue, ce qui est au moins le signe d’une volonté politique réelle.
À la fin d’une époque
Quand on réfléchit à l’aménagement de la langue française, l’impression globale se dégage peu à peu que le français est arrivé aujourd’hui à la fin d’une période, celle de la langue nationale protégée par les frontières de la France, et qu’une époque nouvelle commence, celle de l’existence au grand vent de la concurrence européenne et internationale. Pour que le français survive comme langue internationale, il faudra que les Français changent d’attitude rapidement et profondément. Il ne s’agit plus de défendre la langue française, il s’agit de l’affirmer avec confiance dans tous les domaines, en assumant les risques que la chose comporte.
Bilan de la stratégie et des travaux en matière d’aménagement de la langue
Le sujet qu’on me demande de traiter est, à l’évidence, beaucoup trop vaste pour que vous vous attendiez à ce que je le traite exhaustivement et en profondeur. Mon intention est plutôt de vous proposer quelques repères qui nous permettront, d’une part, de comparer nos opinions sur ce qui s’est fait et sur la manière dont les choses se sont faites et, d’autre part, d’amorcer la discussion sur ce qu’il reste à faire et sur la manière dont il faudrait le faire aujourd’hui et demain, ce qui est l’objectif principal de notre rencontre.
Je traiterai de terminologie, puis de langue commune. Dans l’un et l’autre cas, j’essaierai de saisir les éléments de la stratégie sociale mise de l’avant et de résumer l’état des travaux. Ce projet est aventureux, il serait même nettement présomptueux si je ne savais pouvoir compter sur vos souvenirs et sur vos connaissances pour corriger mes erreurs et compléter l’exposé du sujet.
L’aménagement des vocabulaires des spécialités
On peut vraiment parler ici d’une stratégie d’action, qui s’est définie assez rapidement et assez clairement à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. L’objectif était double :
a) Premier objectif : Prouver que l’usage de la langue française était possible dans tous les secteurs de l’activité économique et que la terminologie de ces activités existait en français, au même niveau de développement que la terminologie anglo-américaine. Il fallait faire cette démonstration parce qu’une grande partie de l’élite économique québécoise mettait en doute les capacités de la langue française dans leurs domaines respectifs. Pour confirmation, voir l’étude de la Commission Gendron sur ce sujet, intitulée Le français, langue de travail : ce qu’en pensent les élites économiques du Québec (1973).
Je pense que cet objectif est aujourd’hui atteint et que plus personne ne met en doute l’efficacité du français comme langue technique et administrative. Le débat s’est déplacé plutôt vers le retard terminologique du français, constant, disent les plus pessimistes, et vers la prédominance de l’anglais comme langue internationale, ce qui ne met pas en cause les vertus des autres langues nationales, mais uniquement leur emploi dans certaines situations de communication, scientifiques, techniques ou commerciales.
b) Second objectif : rendre disponibles, en français, les vocabulaires de spécialités. Il ne s’agissait donc pas d’inventer, mais de colliger, de rassembler, de vérifier les termes techniques en fonction de leur usage dans les entreprises et les administrations québécoises en lieu et place des termes anglais.
Pour atteindre ces objectifs, surtout le second, une stratégie s’est peu à peu dégagée. Je la décrirais de la façon suivante.
Organiser les travaux de terminologie en fonction de la structure de l’activité économique au Québec
La première idée fut de lancer de grands chantiers terminologiques suivant les domaines de spécialités des entreprises installées au Québec : les mines, le papier, la raffinerie du pétrole, la sidérurgie, la banque, les assurances, certains domaines du commerce comme l’alimentation ou l’automobile, etc. Rapidement, il est apparu évident que la réalisation de ces travaux prendrait des années et coûterait très cher au gouvernement. Une autre analyse s’est imposée peu à peu, à partir de l’observation de ce qui est commun et différent (l’une entreprise à l’autre et avec l’idée d’accélérer les travaux en les partageant. Tout en conservant le principe du calendrier des travaux en fonction de la concentration des besoins terminologiques du Québec dans des secteurs bien définis de son activité économique, le plan d’action s’est modifié, en intégrant le partage des tâches.
Partager les tâches entre l’État (représenté par l’Office de la langue française), l’entreprise privée et l’enseignement (ministère de l’Éducation, universités et écoles professionnelles)
Un document de l’époque, intitulé Partage des tâches en matière de travaux terminologiques et publié par la Régie de la langue française, proposait la répartition suivante :
l’Office de la langue française (OLF) prend en charge les vocabulaires techniques de tronc commun, c’est-à-dire ceux qu’on retrouve dans toutes les entreprises, le vocabulaire de gestion et le vocabulaire technique général ;
les entreprises se chargent de leurs vocabulaires précis et de l’étiquetage de leurs produits ;
l’enseignement assume la responsabilité des vocabulaires des métiers, des sciences et des techniques et des professions.
Ce partage des tâches supposait une méthodologie des travaux terminologiques qui soit commune à toutes les équipes et d’une haute rigueur, pour permettre l’échange des travaux au même niveau de qualité et de confiance.
La méthode de travail fut mise au point rapidement, à partir des travaux de l’OLF et de la consultation des spécialistes à l’occasion des colloques internationaux organisés par l’OLF à cette fin, sur des points de méthodes plus difficiles ou qui exigeaient un minimum de consensus, comme le contenu de la fiche de terminologie. Cette méthode de travail est maintenant devenue une sorte de classique en terminologie, un peu partout dans le monde. Elle s’enseigne dans les universités. Il en existe plusieurs présentations, dont celle qui a été publiée par l’OLF, ou l’excellent manuel de notre collègue Robert Dubuc. Malheureusement, personne n’a entrepris de remettre à jour cette méthodologie en fonction de l’évolution des outils de travail, notamment l’introduction de la micro-informatique.
L’OLF de l’époque s’est préoccupé de faire connaître et de faire utiliser cette méthode de travail, en s’appuyant sur la Société des traducteurs par l’organisation conjointe de rencontres professionnelles et en incitant tous les comités terminologiques d’entreprises à travailler selon cette norme. La méthode étant relativement simple, elle s’est diffusée sans rencontrer d’obstacle, d’autant qu’elle permettait une comparaison systématique et structurale de l’anglais et du français qui sécurisait les spécialistes des divers domaines.
Enfin, la méthode s’est diffusée par son enseignement dans les universités, donc par la formation des futurs terminologues. Pierre Auger a fait la navette pendant des années entre Québec et Trois-Rivières, seul ou avec d’autres collègues de l’Office, par exemple Jean-Claude Boulanger ou Michèle Rivard, pour enseigner la méthode terminologique à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Robert Dubuc, à l’Université de Montréal, formait ses étudiants selon les mêmes principes. Toute la génération montante des terminologues a appris la même méthode de travail, ce qui a grandement assuré la qualité des travaux des années suivantes. Cet enseignement se poursuit toujours dans la plupart de nos universités.
Un autre élément de la stratégie fut la création des banques de terminologie, à l’Université de Montréal et à l’Office de la langue française. Ces banques se sont révélées de puissants instruments de gestion et de diffusion de la terminologie, en même temps que l’informatique venait confirmer la nécessité et l’utilité de la méthode de travail et renforcer la concertation entre les équipes.
Enfin, pour faciliter les travaux de terminologie nécessaires à la francisation des entreprises, un programme spécial de coopération entre la France et le Québec a été lancé très officiellement, en décembre 1974, par les premiers ministres de l’époque, Robert Bourassa pour le Québec et Jacques Chirac pour la France. Grâce à ce programme, des missions furent organisées qui permirent aux industriels québécois et français de se rencontrer et d’échanger documents techniques et vocabulaires en vue de la généralisation de l’usage du français comme langue de travail au Québec. Mais ce fut aussi, pour nos chefs d’entreprise, l’occasion de découvrir la France comme pays industrialisé, aussi moderne et compétitive que leurs partenaires américains habituels.
Entre 1970 et 1990, l’activité terminologique fut donc très intense au Québec. Le Conseil a demandé à Marie-Éva de Villers d’en faire l’inventaire. Mme De Villers a ainsi répertorié plus de 700 titres de travaux publiés, ce qui donne une bonne idée de la production de cette période, d’autant que nous savons que beaucoup de travaux n’ont pas fait l’objet d’une publication, pour des raisons très diverses. Autre indice, les banques de terminologie du Québec et du Secrétariat d’État comprennent des dizaines de milliers de mots, à des stades variés de normalisation, ce qui en rend la consultation parfois difficile et déconcertante pour les non-spécialistes. Le stock terminologique disponible est donc considérable et on peut dire que les besoins terminologiques fondamentaux sont comblés. Il reste cependant encore des lacunes, qui tiennent essentiellement à l’évolution des activités économiques du Québec, soit l’ouverture de secteurs nouveaux, comme l’industrie du logiciel ou de la biotechnologie, soit l’apparition de produits nouveaux, comme dans le secteur de l’électronique ou des robots industriels, soit l’introduction de nouveautés en gestion, comme l’ergonomie ou la désignation féminine des titres de fonctions.
Par contre, je serais porté à croire que la stratégie des activités terminologiques ne s’est pas renouvelée et que la dispersion est totale dans les travaux d’aujourd’hui. Chacun est retourné à ses affaires. L’esprit d’échange et de collaboration a diminué, même s’il persiste entre initiés et amis, notamment entre les grandes entreprises. L’hypothèse que la francisation des grandes entreprises favoriserait celle des petites et moyennes ne semble pas se confirmer : les petites et moyennes entreprises semblent avoir beaucoup de mal à obtenir et à réunir la terminologie de leurs opérations. Pourtant, c’est le secteur qui se développe le plus actuellement et qui crée le plus d’emplois. Le premier élément de la stratégie décrite plus haut devrait être revu en profondeur, en fonction de la petite et moyenne entreprise, ce qui permettrait de la renouveler en tenant compte des besoins actuels en terminologie. L’accès à la terminologie et l’implantation des termes dans l’usage me sembleraient les volets les plus importants à examiner aujourd’hui.
L’aménagement du vocabulaire de la langue québécoise
Je ne pense pas que l’on puisse parler d’une stratégie québécoise en ce qui concerne le vocabulaire de la langue commune. Il s’agit plutôt d’actions dispersées, dans des directions diverses, sur l’initiative de personnes ou d’organismes dont les motivations et les intérêts à l’égard du vocabulaire québécois étaient très variés.
À une certaine époque, on a pensé pouvoir améliorer la qualité de la langue québécoise en faisant appel à la responsabilité du locuteur individuel, en recourant à la bonne conscience linguistique personnelle. Je pense ici aux campagnes du bon parler français des années soixante, aux semaines de la langue française dans les écoles, aux affiches publicitaires du type « Bien parler, c’est se respecter ». Cet essai de stratégie n’a pas connu un grand succès. D’une part, le ridicule a entraîné l’échec de ces actions, d’autre part, l’individu isolé est impuissant face à l’état de la langue de sa communauté linguistique. Son comportement linguistique est encadré et, jusqu’à un certain point, déterminé par les règles sociales du marché linguistique. Faire appel à sa responsabilité n’a d’autre effet que d’engendrer un sentiment de frustration, de démission même quand le locuteur se rend compte de l’inutilité de ses efforts personnels.
Les linguistes du Québec, surtout à Montréal, ont compris et démontré que le problème de la langue au Québec n’était pas seulement un problème linguistique, mais surtout un problème économique et sociologique, celui du statut du français. On ne peut pas, soutenaient-ils à l’époque, respecter une langue de seconde zone, comme l’était alors le français au Québec, on ne peut pas être intéressé à bien parler une langue qu’on ne parle qu’entre soi et qu’il faut abandonner pour passer aux choses sérieuses, recevoir les ordres de son patron, faire de l’argent ou poursuivre une carrière intéressante. Les travaux de la Commission Gendron leur ont donné raison et l’idée d’une intervention de l’État en faveur du statut du français à l’encontre de la sacro-sainte liberté d’entreprise a fait son chemin peu à peu, jusqu’à la loi 22 et la Charte de la langue française. Cet élément de stratégie m’apparaît toujours fondamental : la qualité de la langue est fonction des exigences des diverses situations de communication, qui elles-mêmes découlent du statut de la langue dans l’ensemble des activités sociales, notamment les activités économiques. Le locuteur individuel ne fait que s’adapter aux contraintes linguistiques de la situation où il se trouve. Alors, et alors seulement, il s’intéresse à la qualité de la langue, parce qu’elle est devenue fonctionnelle, rentable, motivée par ses propres aspirations professionnelles.
Un autre élément de stratégie qui tient toujours, du moins sur lequel les observateurs sont toujours d’accord, est l’influence des médias et de la publicité sur le comportement linguistique des Québécois, tout particulièrement sur le vocabulaire et la prononciation. Les gens du métier en ont été convaincus très tôt et ont apporté un grand soin à l’usage de la langue. Une certaine concertation s’observe, autour de chefs de file officieux. Ainsi, les commentateurs sportifs de Radio-Canada prennent l’initiative de la francisation des sports comme le hockey, le base-bail, les quilles, le football, la course automobile, la gymnastique, la natation. Ou bien la fréquence des reportages, ou bien l’importance des événements, par exemple les Olympiques, ont fait que la connaissance du vocabulaire français de beaucoup de disciplines s’est améliorée, même s’il n’est pas certain que tous les mots soient entrés dans l’usage quotidien de tous les sportifs. Autre exemple, les spécialistes de la publicité ont joué et continuent de jouer un rôle important dans la qualité du français utilisé dans la publicité, qui se conçoit de plus en plus en français et en exploitant des astuces linguistiques tirées des ressources du français, comme le slogan « Chouette, de la bouette » pour la publicité d’une quatre roues motrices. Enfin, est-il nécessaire de souligner la création du Service de linguistique de Radio-Canada, dont l’influence a été et est encore très considérable dans les professions médiatiques et chez un grand nombre de professionnels de la langue.
L’enseignement de la langue maternelle est l’un des plus importants vecteurs de diffusion d’une langue de qualité, de l’avis de tous les observateurs, et joue en conséquence un rôle important dans l’aménagement de la langue. Sur ce point, aucune discussion. Mais les résultats de l’école ne font pas l’unanimité. Une grande partie de l’opinion publique estime que l’enseignement du français à l’école est un échec, surtout en langue écrite, notamment pour l’orthographe et l’organisation des idées dans un texte. Le fait que beaucoup de candidats échouent aux examens de français pour entrer à l’université, largement diffusé dans la presse, conforte les gens dans cette opinion. Pour d’autres, l’école arrive au même résultat qu’autrefois, c’est-à-dire que ce sera toujours une minorité d’élèves qui parviendront à une bonne maîtrise de la langue et que la généralisation de l’école n’a fait qu’augmenter le chiffre brut des deux catégories, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, sans que les proportions ne varient de façon significative. D’un autre point de vue, on peut se demander si la répartition de la tâche des professeurs de français permet l’enseignement de la langue écrite à des effectifs aussi nombreux que ceux que reçoivent ces professeurs, puisque cet enseignement suppose la répétition des exercices et une correction détaillée de chaque copie, donc une charge de travail plus considérable que celle de leurs collègues. On peut aussi se demander si tous les professeurs des autres disciplines ont recours à la langue écrite, quelle importance ils attachent à la correction de la langue et jusqu’à quel point leur action confirme l’enseignement des professeurs de français. Il me semble donc que, si cet élément de la stratégie de la qualité de la langue fait consensus, sa mise en place efficace dans le système scolaire est loin de satisfaire tout le monde.
Les éléments de stratégie dont nous venons de parler sont des éléments d’implantation et de diffusion d’une langue de qualité, ce qui suppose une description de cette langue et la disponibilité d’ouvrages de référence à la portée des divers utilisateurs de la langue. Deux questions sont ici interreliées, celle de la production des ouvrages de référence et celle de la norme linguistique qui servira à situer les usages les uns par rapport aux autres.
Nous n’avons pas l’intention de faire l’inventaire de tous les ouvrages qui ont traité du lexique du français au Québec. On trouvera dans un article de Jean-Yves Dugas, « Bilan des réalisations et des tendances en lexicographie québécoise » (Revue québécoise de linguistique, vol. 17, n° 2) une bonne présentation historique de la production lexicographique au Québec. Aux fins de notre discussion, il suffira d’avoir en tête les principaux types d’ouvrages produits jusqu’à maintenant. Pour ma part, j’en distingue trois :
a) des ouvrages à perspective corrective
Par exemple, le Dictionnaire du bon langage d’Étienne Blanchard, Les anglicismes au Québec de Gilles Colpron, Objectif : 200. Deux cents fautes à corriger de Robert Dubuc, le Dictionnaire correctif du français au Canada de Gaston Dulong. Plusieurs comités de linguistique ont publié des recueils de leurs avis, par exemple les fiches et le bulletin C’est-à-dire de Radio-Canada, le Répertoire des avis linguistiques et terminologiques de l’Office de la langue française, ou encore Les maux des mots publié par le Comité consultatif de la normalisation et de la qualité du français à l’Université Laval ou Les mots dits grands mots, chronique linguistico-humoristique publiée par la Société de développement de la baie de James. Se rattachent à cette orientation le Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada de Gérard Dagenais et le Multidictionnaire des difficultés de la langue française de Marie-Éva de Villers, bien que ces deux ouvrages se distinguent nettement l’un de l’autre par la manière de traiter les usages québécois : le premier termine pour ainsi dire la période des condamnations, le second s’inspire de la linguistique descriptive et veut mettre à la disposition des usagers les renseignements utiles à un usage éclairé du français au Québec, dans le respect de la liberté de chacun.
b) des ouvrages à perspective différentielle
Par exemple, le Glossaire du parler français au Canada, publié en 1930 par la Société du parler français au Canada à la suite d’une enquête par correspondance auprès de 200 informateurs, les Canadianismes de bon aloi publié par l’Office de la langue française en 1969.
Deux ouvrages de ce type se rattachent de très près à nos discussions, puisqu’ils formulent clairement leurs propres orientations et les critères de sélection utilisés pour construire leurs nomenclatures : le projet d’un Trésor de la langue française au Québec, dont le volume de présentation est paru en 1985, projet considérable mené à l’Université Laval sous la direction de Claude Poirier, et un ouvrage plus humble par ses intentions et son ampleur, les Régionalismes québécois usuels, publié au Conseil international de la langue française (CILF) en 1983 par Robert Dubuc et Jean-Claude Boulanger.
Le Trésor se propose de décrire les mots qui « appartiennent à la partie non standard du lexique » et qui « appartiennent au vocabulaire usuel de toutes les époques » (volume de présentation, p. XVI). L’ouvrage « n’a pas de visées normatives, c’est-à-dire qu’il n’a pas pour but d’imposer certains usages de préférence à d’autres. Son objectif est de dire ce qui est, et non ce qui devrait être. Au fur et à mesure de sa publication, il répondra aux questions que se pose le Québécois d’aujourd’hui concernant son vocabulaire et lui fournira, sans prendre parti, toute l’information nécessaire pour faire des choix éclairés. » (volume de présentation, p. XVIII).
Dubuc et Boulanger répondaient à une commande du CILF de « réunir quelques centaines de mots et expressions représentatifs du vocabulaire d’usage des Québécois à l’heure actuelle » (introduction, p. 3). Les auteurs ont retenu cinq critères de sélection : l’universalité (le fait que le mot est en usage partout au Canada, mais surtout partout au Québec), l’actualité (le fait que le mot fait partie de la langue d’aujourd’hui), la fréquence (le fait que l’usage du mot est largement répandu), la créativité (les mots qui illustrent la créativité lexicale au Québec et au Canada, par exemple castonguette, babillard, câblodistribution) et la comparaison avec la langue générale (expression de réalités particulières, sans équivalence ailleurs, et non simple variante stylistique, par exemple caucus, polyvalente, hiver des corneilles).
Même s’il ne s’agit pas d’un ouvrage de lexicographie, un document de l’Office de la langue française, publié en 1985 à la suite d’une longue consultation, se rattache de très près à cette orientation. Intitulé Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes, ce document constitue la plus importante synthèse des divers aspects de la question. On y trouve exposés des critères de choix, répartis en trois catégories : critères d’acceptation, critères de rejet et critères de non-intervention. « Ces critères, note le document, ne doivent pas être appliqués isolément ni individuellement. Ils font partie d’un ensemble interactif constituant en quelque sorte un crible ou un filtre linguistique permettant d’en arriver à un jugement pondéré pour chaque cas de québécisme qui doit faire l’objet d’une décision » (Énoncé [...], p. 29-30). Même si ces critères « visent exclusivement l’usage institutionnel et spécialisé de la langue française » et non « la communication individuelle ou [...] l’usage privé de la langue générale » (ibid., p. 38), ils pourraient « trouver leur suite et leur achèvement dans l’élaboration d’un dictionnaire québécois de la langue française » (loc. cit.). Ce document est toujours valable.
c) des ouvrages de description globale du français au Québec
Tous les ouvrages de cette dernière catégorie sont, en fait, des adaptations pour le Québec de dictionnaires créés et publiés d’abord en France.
Les plus connus sont le Dictionnaire général de la langue française au Canada (1957) de Louis-Alexandre Bélisle, refondu en 1979 sous le titre Dictionnaire nord-américain de la langue française, réalisé à partir du Littré-Beaujean; le Dictionnaire CEC jeunesse, dont la première édition paraît en 1982 à la suite de l’adaptation par Jean Darbelnet du Dictionnaire Hachette Juniors [sic] publié en France en 1980 et dont une deuxième édition est parue en 1986 avec Jean-Claude Boulanger comme principal rédacteur ; enfin, le tout dernier, le Dictionnaire du français plus, paru en 1988, à partir d’un dictionnaire Hachette publié à Paris en 1987, édition établie par A. E. Shiaty, avec la collaboration de Pierre Auger et de Normand Beauchemin et avec Claude Poirier comme rédacteur principal.
Même s’il s’agit d’adaptations, ces dictionnaires posent le même problème du choix des usages lexicaux québécois à intégrer dans la description de la langue standard d’ici, pour reprendre l’expression de l’Association québécoise des professeurs de français (AQPF). Leur préparation a permis à des auteurs québécois de tenter une approche globale de la langue française telle qu’elle est utilisée au Québec.
Comment conclure ce rapide survol de la stratégie d’aménagement de la langue au Québec ? La stratégie en terminologie a été beaucoup plus explicite et beaucoup plus cohérente qu’en lexicographie, probablement parce que les zones d’intervention étaient très bien délimitées, liées à des objectifs sur lesquels la plupart des intervenants étaient d’accord et parce que cette démarche était soutenue par un cadre juridique précis et animée par un organisme bien structuré, l’Office de la langue française de l’époque. En comparaison, la stratégie en langue commune apparaît diffuse : ses modalités d’intervention ne sont pas analysées attentivement en vue d’objectifs clairs et opérationnels, la description de la langue et du lexique s’oriente dans des directions très diverses, entre le dirigisme le plus militant, le non-interventionnisme descriptif un peu naïf et des tentatives d’instrumentalisation de la norme implicite du français québécois. Aucun organisme n’en est véritablement responsable, mais beaucoup s’en mêlent plus ou moins, le ministère de l’Éducation, l’AQPF, les éditeurs, l’Office de la langue française, le Conseil de la langue française, Radio-Canada, les entreprises, etc. L’idée qu’il existe une norme du français au Québec et que c’est cette norme qui doit orienter notre usage du français, et non une norme externe venue de France, a beaucoup progressé. Le consensus sur ce point est très large.
Le français au Québec est certainement la variété de français la mieux décrite de toutes celles qui existent. Les matériaux publiés et qui traitent du lexique, de toute tendance comme nous l’avons vu, sont donc très abondants. Mais nous n’avons aucune description globale de ce lexique sur la base de l’observation et de l’étude d’un corpus de textes québécois, en langue écrite et en langue parlée. Nous sommes donc, à ce moment-ci, dans une sorte de situation d’approximation par rapport à la connaissance de la norme lexicale du français québécois. La nécessité d’une explicitation de cette norme devient de plus en plus impérieuse, à cause de son rôle central dans l’affirmation, la diffusion et l’usage d’un français de qualité conforme à l’évaluation par les Québécois eux-mêmes des faits linguistiques qui leur sont propres.
Enfin, il ne fait aucun doute que le Québec dispose de la compétence requise pour mener à bien un projet de dictionnaire du français au Québec. Je dirais même que la situation est inverse : il y a tant de candidats prêts à entreprendre un dictionnaire et tant de projets dans la tête de chacun que notre principal problème aujourd’hui est celui de la coordination de toute cette bonne volonté.
Commentaires de la communication de Juan Cobarrubias, The Spread of the Spanish Language in the Americas
Juan Cobarrubias propose de distinguer diffusion planifiée d’une langue et diffusion non planifiée. Dans mon esprit, cette distinction rejoint de très près celle entre régulation linguistique, entendue comme l’émergence d’une forme standard de la langue par le jeu des forces sociologiques, et aménagement linguistique, entendu comme une action consciente en vue de régler une situation linguistique plus ou moins désordonnée et/ou conflictuelle (Corbeil, 1983). La régulation linguistique est non planifiée, mais finit par donner à une variété de la langue un statut de variété dominante par rapport à toutes les autres. La diffusion de cette variété s’effectue selon la même dynamique que la diffusion d’une langue, objet de ce colloque. De même, l’analyse de la diffusion planifiée est identique à celle de l’aménagement linguistique. Ce sont les mêmes forces sociales qui sont en cause dans l’un et l’autre cas.
Cobarrubias énumère huit facteurs qui, selon son analyse, sont susceptibles d’expliquer la diffusion de l’espagnol en Amérique à partir de la Conquête. L’observation de ce qui se passe autour de nous nous fournit des exemples de l’influence de l’un ou de l’autre de ces facteurs dans d’autres situations linguistiques en mouvement et confirme que le choix des facteurs est pertinent pour expliquer l’expansion d’une langue.
Ainsi :
le facteur Langue de la religion est illustré par la diffusion de la langue arabe dans le monde, aujourd’hui en Afrique noire, à la faveur de l’Islam;
le facteur Langue du pouvoir militaire explique la diffusion du lingala au Zaïre comme langue de l’armée, ou de la langue standard en France par le service militaire;
le facteur Langue de l’Administration a assuré l’expansion de la variété standard dans toutes les langues occidentales par le biais de la centralisation administrative des pays et de l’industrialisation;
le facteur Langue officielle des nouveaux territoires explique la présence et le statut du français en Afrique, dans toutes les anciennes colonies;
le facteur Langues de l’urbanisation joue actuellement dans tous les pays d’Afrique en faveur des langues en usage dans les villes comme langues urbaines véhiculaires, au détriment de celles qui demeurent langues de la campagne;
le facteur Langue de l’usage littéraire, langue de l’enseignement joue en Afrique en faveur du français, mais est également utilisé pour donner à certaines langues nationales un statut semblable à celui du français, du moins dans l’Administration et l’enseignement primaire;
le facteur Langue de la modernité est invoqué par certains Français pour légitimer l’usage de l’anglais comme langue unique de l’Europe, au détriment des langues nationales;
enfin, le facteur Langue du commerce, de l’industrie, du développement économique favorise aujourd’hui l’anglais dans le rôle de lingua franca internationale, comme il avait favorisé le français au XVIIIe siècle.
La liste de Cobarrubias est donc juste et réaliste. Mais on pourrait ajouter au moins deux autres facteurs qui, à l’évidence, me semblent pertinents : le développement comparé des langues en situation de concurrence et l’usage de la langue dans les communications scientifiques et techniques, facteur qui joue massivement, aujourd’hui, en faveur de l’anglais.
Il serait intéressant de voir si on peut hiérarchiser les facteurs et les classer par ordre de performance, d’influence plus ou moins déterminante. Comme point de départ à cette réflexion, je proposerais la hiérarchie suivante, fondée sur la comparaison avec l’ordre des caractères en génétique.
A. Facteurs dominants
Facteurs indispensables à l’expansion linguistique et qui créent le cadre où les autres facteurs se manifestent.
À eux seuls, ces facteurs peuvent assurer l’expansion d’une langue ou d’un usage d’une langue comme forme standard.
J’en vois quatre :
le facteur Langue du pouvoir politique, qui favorise l’usage de la langue ou d’une variété de la langue dans toutes les situations et dans tous les textes de la vie politique et administrative de chaque citoyen et de l’ensemble du pays;
le facteur Langue du pouvoir économique, qui repose sur le contrôle de l’usage de la langue dans les communications économiques (langue de la gestion, de la publicité, des modes d’emploi, des contrats, des conventions de travail, etc.) et qui donne à une langue ou à une variété de la langue une motivation économique réelle, qui oriente les choix linguistiques de chaque locuteur à la recherche du bien-être;
le facteur Langue du pouvoir scientifique, qui favorise l’usage d’une langue comme langue d’accès à l’information scientifique et détermine le choix de la langue de diffusion des travaux de chaque chercheur au sein de sa communauté scientifique internationale;
enfin, le facteur Pouvoir linguistique de la langue, résultat des facteurs précédents, c’est-à-dire le fait qu’une langue ou une variété d’une langue exerce sur les autres une domination qui lui vient du niveau de son développement, notamment lexical, terminologique et stylistique, que son usage dans les domaines précédents lui a permis d’atteindre au fil des ans.
B. Facteurs récessifs
Facteurs qui peuvent jouer, mais qui, à eux seuls, ne peuvent pas assurer l’expansion généralisée d’une langue. Ils doivent, pour intervenir efficacement, s’appuyer sur les facteurs dominants.
J’en vois également quatre, qui correspondent à l’usage de la langue dans les secteurs suivants : la religion, la vie militaire, l’enseignement et la littérature, le développement économique.
C. Facteurs conjoncturels
Facteurs qui ne servent qu’à favoriser ou intensifier l’influence des caractères dominants ou récessifs sur la diffusion d’une langue.
Ils agissent à la manière de catalyseurs dans la dynamique de l’expansion linguistique.
J’en identifie deux :
l’urbanisation, comme champ clos de la lutte des langues entre elles pour devenir la langue commune d’intercommunication entre les citadins au sein de la Cité;
la démographie, le poids statistique relatif de chaque langue au sein de la ville ou du pays. Malgré l’importance apparente de ce facteur, nombre de situations où la langue dominante est celle d’une minorité nous obligent à considérer que ce facteur n’est pas déterminant, mais qu’il peut cependant influencer l’évolution des facteurs dominants ou récessifs et donc, en dernier ressort, l’expansion ou la récession d’une langue.
Ces commentaires sont, à l’évidence, soumis à l’analyse et à la discussion. Nos connaissances en ce qui concerne la dynamique de la concurrence linguistique sont vraiment trop minimes, et souvent trop impressionnistes, pour qu’on puisse aujourd’hui avancer une théorie sûre, explicative de ces phénomènes.
La communication de notre collègue Cobarrubias stimule notre réflexion, parce qu’elle décrit en détail un cas particulier, relativement bien documenté, celui de l’expansion de l’espagnol de Castille par la Conquête des Amériques.
Référence
CORBEIL, Jean-Claude (1983). « Éléments d’une théorie de la régulation linguistique », dans La Norme linguistique, ouvrage collectif dirigé par Édith Bédard et Jacques Maurais, Québec, Conseil de la langue française, p. 281-303.
Comment orienter l’usage d’une langue
Résumé
La Catalogne poursuit avec détermination un projet d’aménagement linguistique en faveur de la langue catalane. Madame Térésa Cabré, de l’Université Pompeu Fabra, m’avait invité à participer à un cycle de conférences, avec mission d’appliquer à la situation de la Catalogne les acquis de l’expérience du Québec. Le texte qui suit résume à l’intention des Catalans la stratégie de standardisation linguistique que le Québec tente d’appliquer. Il poursuit la réflexion sur le thème de la relation entre régulation linguistique et politique linguistique.
À l’invitation de l’organisatrice de cette série de conférences, madame Térésa Cabré, je me propose d’examiner comment l’usage de la langue se régularise ou est standardisé au sein d’une communauté linguistique.
On est ici à la jonction d’une double problématique dont le résultat est l’établissement de consensus sociaux quant à la manière d’utiliser la langue comme instrument de communication entre membres d’une même société : d’une part, la problématique de la régulation linguistique, c’est-à-dire le jeu des forces sociales qui façonnent le comportement linguistique de chaque locuteur, le plus souvent à son insu ; d’autre part, la problématique de la standardisation linguistique, c’est-à-dire le travail sur la langue par l’intervention consciente et délibérée de personnes ou d’organismes qui préparent, explicitent et font adopter des choix linguistiques par les locuteurs concernés.
C’est ce deuxième aspect qui sera surtout traité ce soir.
Ce type de réflexion et de travail relève de la sociolinguistique, plus particulièrement de ce que les Américains appellent language planning et qu’on désigne de plus en plus, en français, par aménagement linguistique. On y distingue en général l’aménagement du statut de la langue (status language planning) et l’aménagement de la langue elle-même (corpus language planning). L’un et l’autre constituent des préalables de la politique linguistique. Les commentaires qui suivent se rapportent à l’aménagement de la langue.
L’aménagement de la langue comporte trois aspects : le travail d’ordre linguistique, la planification des travaux et des responsabilités et, enfin, la stratégie d’implantation des choix linguistiques dans l’usage réel.
Notre intention est de décrire chaque aspect, sans entrer dans le détail. L’essentiel est de voir de quoi il s’agit, soit pour comprendre les enjeux d’une politique linguistique, soit pour découvrir des applications nouvelles de la linguistique, importantes pour la société. Pour des Catalans, il n’y aura, dans ces propos, rien de scandaleux, puisque chacun connaît l’importance des travaux d’actualisation de la langue catalane pour la généralisation de l’usage de la langue dans tous les domaines. Mais il faut savoir qu’il y a encore des linguistes qui pensent qu’il faut laisser aller les choses par elles-mêmes, au nom du sacro-saint principe de l’usage, comme si la langue n’était le lieu que d’une sorte de génération spontanée et non, comme il arrive à l’évidence, le terrain de la concurrence sociale entre les différents groupes d’une même société. Sachons au moins que le débat dure toujours et que beaucoup en discutent, très souvent sans information suffisante.
Le travail d’ordre linguistique
Il porte sur trois domaines différents: l’établissement de standards linguistiques, la mise au point des terminologies de spécialités et la stylistique du discours.
L’usage institutionnel d’une langue exige que les standards linguistiques soient disponibles: le standard orthographique pour régler le passage de l’oral à l’écrit, le standard grammatical pour expliciter la structure de la langue, uniformiser les formes de la phrase et expliciter les relations entre les mots qui les composent (les accords), enfin le standard lexicologique pour guider l’usage du lexique de la langue, soit en décrivant les sens accordés aux mots, soit en situant le statut sociolinguistique de chaque mot (les marques d’usage).
L’établissement de ces standards est indispensable à la mise en place d’une politique linguistique. Le travail a été fait pour le catalan, surtout grâce à l’Institut d’Estudis Catalans et à Pompeu Fabra. Pour beaucoup de langues africaines, par contre, le travail reste à faire ou à compléter, ce qui freine l’usage écrit de ces langues dans l’enseignement ou dans l’administration publique, par exemple.
La mise au point des terminologies de spécialités est un prérequis à l’usage d’une langue dans l’enseignement des spécialités à tous les niveaux, un prérequis à son usage comme langue de travail dans l’administration publique, dans les industries, les commerces et les bureaux, enfin un prérequis à son emploi comme langue scientifique et technique pour la rédaction d’ouvrages savants, de manuels, de modes d’emploi, ou d’articles de journaux ou de revues. Il n’y a pas de langue moderne sans création terminologique constante et systématique; une langue qui cesse de produire sa propre terminologie est vouée au folklore, à un statut de langue de seconde zone, tout juste apte à l’expression de la vie quotidienne. Les Québécois en ont fait l’expérience : la généralisation de l’anglais avait convaincu les Anglophones et une bonne partie des Québécois qu’il était impossible de faire des choses sérieuses en français, parce que, croyait-on, le français n’avait pas la terminologie adéquate. Il aura fallu dix années de travaux terminologiques pour convaincre du contraire tout le monde.
On peut classer les terminologies de spécialités en quelques grandes catégories, ne serait-ce que pour l’organisation du travail. Par exemple, les catégories suivantes, qui ont guidé le travail terminologique au Québec :
un tronc commun de gestion : vocabulaire administratif, vocabulaire juridique, vocabulaire de la comptabilité, de la gestion du personnel, des conventions collectives, du marketing, etc., en somme toutes les terminologies qui servent à gérer une entreprise ou un ministère et qu’on retrouve en conséquence partout.
un tronc commun industriel : vocabulaire de la manutention, de l’entretien, de la mécanique des fluides, des machines-outils, etc., donc les terminologies que partagent toutes les entreprises, quels que soient leurs domaines d’activité.
les vocabulaires de spécialités, propres à chaque domaine industriel ou scientifique, donc vocabulaires nombreux, à divers niveaux de spécialisation, destinés à des usages variables, ce qui oblige à bien cibler l’objectif avant d’entreprendre le travail terminologique.
La terminologie, comme champ d’activité et de recherches, est une nouveauté, pour les universités et pour les praticiens. De plus, autant les utilisateurs réclament les mots quand ils en ont besoin, autant la plupart croient que les vocabulaires se font tout seuls et facilement, sans investissement d’effort et d’argent. Cette contradiction est constante et universelle.
À chaque domaine spécialisé correspond une stylistique du discours, c’est-à-dire une manière d’utiliser la langue qui lui est propre. Le style d’un rapport de laboratoire n’est pas celui d’une dissertation philosophique ou d’un discours électoral. À l’inverse, une langue doit disposer de ces différents styles pour que son emploi soit universel et non limité à certains domaines, d’où l’obligation de procéder à la mise au point des stylistiques particulières. Par exemple, l’emploi du catalan à la radio et à la télévision exige qu’une forme médiatisée du catalan soit façonnée par ceux qui sont de ces métiers, avec l’aide de linguistes intégrés aux médias, en observant les réactions des auditeurs. La même chose doit se produire dans les journaux ou les salles de classes des universités ou des écoles.
La planification des travaux et des responsabilités
Nous entrons maintenant dans l’organisation du travail terminologique. Nous nous plaçons dans la perspective d’une politique linguistique, en cours de préparation ou d’application, au moment où chacun est conscient de l’importance de la terminologie comme condition d’emploi de la langue et conscient également de la nécessité de pourvoir la langue de tous les termes dont elle a besoin dans les domaines où la politique prévoit son usage.
L’obligation de définir une stratégie d’action s’impose alors rapidement. Mais comment la concevoir? Essayons de répondre à cette question en partant de l’expérience québécoise.
Pour les fins de l’exposé, nous indiquerons d’abord quelques principes d’organisation de la stratégie et, ensuite, le type de dispositif à mettre en place.
L’organisation du travail terminologique nous semble reposer sur quelques principes généraux.
On doit mettre au point et faire accepter une méthodologie du travail terminologique rigoureuse sur le plan linguistique, adaptée à la langue, facile d’application pour tous, et qui permette la gestion et la diffusion informatisée des résultats, du moins lorsque l’équipement requis le permet. La qualité des travaux dépend directement de la qualité de la méthode de travail. Sur le plan international, les terminologues s’entendent de plus en plus sur la méthode de travail. Il y a intérêt à ce que chaque équipe se tienne informée de ces consensus, ne serait-ce que pour s’inscrire dans les échanges internationaux.
Les spécialistes de chaque discipline sont responsables du développement et de l’entretien de leurs terminologies respectives. D’où l’importance de mettre à leur disposition une méthode de travail efficace et facile d’emploi, ce qui est de la responsabilité des terminologues professionnels. Mais il ne faut surtout pas que les terminologues se substituent aux spécialistes et se chargent de tous les travaux. Un partage s’impose.
Le travail terminologique et linguistique des spécialistes doit, par contre, être soutenu et guidé par des personnes-ressources formées à cet effet à l’Université. Dans l’équipe ainsi formée, le spécialiste apporte la connaissance des notions et de la structure d’ensemble de la terminologie de sa spécialité ; le linguiste apporte sa connaissance de la structure de la langue, des mécanismes de création des termes, de la problématique de l’emprunt, la connaissance globale des sources lexicographiques et terminologiques. L’un a une vision du champ de sa spécialité, l’autre une vision de la langue et de la tradition lexicographique. Les conditions d’un travail terminologique précis se trouvent ainsi garanties.
Le dispositif terminologique découle des principes précédents. Il a pour objectif d’identifier et de coordonner les travaux de terminologie requis pour la mise en place de la politique linguistique. Il comprend un organisme central doté par le législateur d’un statut qui lui confère une autorité certaine et divers comités techniques pour l’élaboration des terminologies de spécialité.
Les principales fonctions de l’organisme central sont : mettre au point et faire connaître la méthode de travail en terminologie, conformément aux principes généraux de cette discipline et en accord avec les consensus internationaux en la matière ; animer les travaux des différents comités spécialisés dans l’esprit et selon le partage des tâches évoqué plus haut; constituer et gérer le fonds terminologique à la suite des travaux des différents comités ; diffuser l’information terminologique auprès des utilisateurs ; mener les travaux des troncs communs dont nous avons parlé précédemment et qui sont la monnaie d’échange pour encourager l’initiative terminologique des entreprises privées ; enfin, assurer la formation continue des personnes qui font de la terminologie, autant les spécialistes des comités techniques que le personnel spécialisé de l’organisme central.
Il est souhaitable que l’organisme central maintienne des relations suivies avec les Universités dans le but de participer à la formation des linguistes qui animeront la mise en place de la politique linguistique et pour y trouver les ressources intellectuelles dont il aura besoin pour conduire les recherches qu’exige l’application de cette politique.
Les comités spécialisés sont mis en place par les ministères, les organismes publics et les entreprises privées, en relation avec l’organisme central. Leur fonction est double : conduire les travaux linguistiques et terminologiques nécessaires à l’usage de la langue dans leurs activités quotidiennes, conformément aux exigences et à l’esprit de la politique linguistique; s’assurer que les résultats de ces travaux ne restent pas dans les papiers, mais sont intégrés au réseau normal et habituel de communication.
Au besoin, il sera utile de réunir des comités interentreprises ou interministériels pour favoriser la concertation et la coordination du développement terminologique, lorsque plusieurs entreprises ou ministères partagent le même domaine de spécialité.
La stratégie d’implantation des choix linguistiques
La politique linguistique a pour objectif principal de rendre habituel et spontané l’usage d’une langue, considérée comme langue commune des citoyens d’un État, dans toutes les situations institutionnelles de communication. Dans les cas de multilinguisme, elle a comme objectif corollaire de concilier l’usage des autres langues avec celui de la langue commune.
On peut donc se demander comment l’usage d’une langue se généralise, puisque c’est là le but visé. Chose curieuse, peu de personnes ont cherché une réponse à cette question, du moins est-il difficile de trouver des travaux portant sur ce point. C’est donc avec prudence que nous avons proposé une analyse des voies de régulation linguistique, de normalisation, diraient les Catalans.
Les moyens les plus efficaces pour généraliser l’usage d’une langue nous semblent être les suivants :
la formation initiale et continue, c’est-à-dire : l’enseignement de la langue aux enfants et aux adultes, comme langue maternelle ou langue seconde; l’enseignement des disciplines spécialisées, dans la langue concernée, à tous les niveaux, de l’école primaire à l’université, ce qui revient à poser le problème de la langue d’enseignement; enfin, la formation continue du personnel des entreprises privées et des organismes de l’administration, comme moyen d’implantation de la langue comme langue normale de travail.
l’usage habituel de la langue dans tous les textes de grande diffusion ou qui jouissent du prestige de l’État: les textes juridiques et administratifs, la publicité sous toutes ses formes, les documents de gestion, l’affichage public, les modes d’emploi, l’étiquetage des produits de consommation courante, les contrats, les catalogues, les logiciels; en somme dans tous les documents produits par l’activité économique et administrative.
l’édition et la diffusion d’ouvrages de référence, selon les besoins des différents public : dictionnaires de langue, dictionnaires spécialisés, grammaires, lexiques, encyclopédies, manuels scolaires, manuels techniques, etc. La qualité de ces ouvrages joue un rôle important dans la diffusion d’une langue, autant auprès de ses propres locuteurs qu’auprès des étrangers.
l’usage de la langue dans les médias, radio, télévision, journaux, revues, cinéma. La télévision et la radio jouent un rôle de premier ordre, d’abord par le nombre d’heures que les auditeurs y consacrent chaque semaine, ensuite à cause de la grande variété des situations de communication qu’on y trouve et qui illustrent tous les styles de langue en une seule journée, enfin parce qu’un puissant phénomène d’identification relie l’auditeur au personnel en ondes à la radio ou à la télévision, qui entraîne des réflexes inconscients, mais réels, de mimétisme linguistique et culturel chez un très grand nombre de personnes.
Nous croyons donc qu’une politique linguistique, pour être efficace, doit utiliser ces canaux de diffusion de la langue. Chose certaine, s’il y a contradiction entre la langue de ces grandes avenues et la langue prônée par la politique, il y a grand risque que la politique échoue.
Conclusion
Le changement linguistique planifié est possible, mais ce n’est pas une affaire facile.
La stratégie mise en place doit être très précise et très cohérente. Elle doit être soutenue par le prestige de l’État. La langue ainsi promue doit permettre aux citoyens de s’épanouir, de mener une carrière normale et bien rémunérée, d’avoir des ouvertures sur les autres cultures.
La politique linguistique est à long terme, ce qui suppose que les consensus sociaux se maintiennent à travers le temps et continuent de s’affirmer auprès des partis politiques, dont les objectifs sont à plus court terme, puisqu’il s’agit toujours et surtout, pour eux, de gagner l’élection suivante.
On comprend alors que la tâche des gestionnaires d’une politique linguistique est très délicate. Il leur faut beaucoup de patience pour expliquer sans cesse les mêmes choses au fur et à mesure que le temps passe, beaucoup de persistance pour maintenir le cap de la politique linguistique malgré les fluctuations de l’opinion publique et les incidents de la vie quotidienne, beaucoup d’abnégation, parce que le temps qu’on y consacre est sans mesure avec la rémunération ou la reconnaissance qu’on en tire.
La paix sociale suppose la paix linguistique. C’est ainsi depuis toujours et il n’y a de nouveau que l’intention d’accélérer et de contrôler l’évolution linguistique, surtout pour assurer l’avenir des langues et cultures minoritaires, ou soumises à des pressions externes qui en compromettent la vitalité.
Quinze ans de politique terminologique au Québec
Vous me pardonnerez de traiter le sujet à grands traits sans entrer dans le détail et sans me soucier des précieuses nuances qu’exigerait un sujet aussi délicat. Il me semble qu’il vaut mieux que je vous communique l’essentiel de ce qu’on peut tirer de l’expérience québécoise, tel que je le perçois aujourd’hui, avec le regard d’un acteur d’abord (comme linguiste et comme directeur de l’Office de la langue française), d’un observateur, ensuite, qui a eu le privilège d’aller observer d’autres situations de concurrence linguistique, notamment en Tunisie, au Rwanda et en Catalogne.
L’activité terminologique au Québec a toujours été étroitement liée à la recherche d’une politique linguistique qui permettrait d’améliorer l’usage du français au Québec, de consolider ses chances de survie en Amérique du Nord et enfin, d’en généraliser l’usage comme langue commune des Québécois, quelle que soit leur langue d’origine. Cette observation est fondamentale et explique deux choses : comment le contenu des politiques linguistiques s’est défini peu à peu et comment la terminologie s’est développée au Québec.
Il me faudrait donc, en principe, traiter deux sujets en parallèle : l’évolution de la conception et du contenu des politiques linguistiques et celle de l’activité terminologique. Je m’en tiendrai cependant au premier point, mais en référence aux dispositions de la Charte de la langue française, ce qui en éclairera peut-être la stratégie linguistique et terminologique, laquelle n’apparaît pas à la lecture du texte.
Dans l’évolution des politiques linguistiques au Québec, on peut distinguer en gros deux grandes phases : une phase qualité et une phase statut.
La phase « qualité » s’amorce avec la création, en mars 1961, d’un ministère des Affaires culturelles, qui comprenait un Office de la langue française. Cet Office a pour mandat d’assurer la qualité de la langue française au Québec. S’ensuit la mise en place d’un premier groupe de terminologues et la publication des premiers lexiques. Le titre le plus révélateur de cette époque est celui du Cahier consacré aux « Canadianismes de bon aloi ». On lance aussi des campagnes de Bon parler, avec des slogans du type « Bien parler, c’est se respecter ».
De cette période, nous avons tiré quelques grandes leçons :
Les campagnes de Bon parler et les publications du type « Dites, ne dites pas » sont inefficaces. Elles augmentent l’insécurité linguistique, qui se manifeste souvent par l’ironie et la dérision (« watch ton français »), de la part des locuteurs et des journalistes.
Le lexique de la langue commune et les terminologies de spécialités correspondent à des besoins langagiers quasi contradictoires. Le lexique sert à la fois à s’exprimer et à communiquer, d’où une stratégie à la fois communicative et stylistique, qui génère et maintient la variation lexicale. La terminologie sert à communiquer des notions, avec la plus grande efficacité, donc le risque d’erreur le plus réduit possible. L’idéal poursuivi est le même partout, dans toutes les langues : un mot pour une chose et le même pour tout le monde. On ne peut donc pas intervenir de la même manière selon qu’il s’agit du lexique ou de la terminologie.
L’Office de la langue française s’est surtout concentré sur la terminologie, avec, comme objectif, de rendre disponibles les vocabulaires nécessaires à l’implantation de la politique linguistique. Nous avons veillé à travailler en liaison avec les usagers de ces vocabulaires, au cours même de leur élaboration. Comme la tâche était immense, nous avons élaboré une stratégie de partage des tâches entre l’Office, les organismes publics et l’entreprise privée, d’où la nécessité d’une méthodologie commune, que nous avons mise au point, décrite et généralisée à l’occasion de colloques et par l’enseignement universitaire.
Les utilisateurs de la langue, surtout les professionnels (traducteurs, rédacteurs, secrétaires, publicitaires, enseignants de tout niveau), ont besoin de directives linguistiques, de savoir, à partir de sources fiables, ce qu’il faut dire et comment il faut faire les choses. La plupart ne veulent pas connaître le subtil raisonnement qui fonde la réponse : ils veulent une réponse claire, précise et surtout parfaitement sûre. À cette fin, il existe au Québec plusieurs services de consultation linguistique et terminologique : à l’Office de la langue française, à Radio-Canada, dans les entreprises, par exemple Hydro-Québec ou Bell Canada.
La Charte de la langue française donne un pouvoir de normalisation à l’Office de la langue française pour régler les points litigieux socialement importants. Sur ce point, les linguistes distinguent trois niveaux d’analyse : l’uniformisation des terminologies, la recommandation d’un terme par rapport à un autre et, en dernier ressort, la normalisation, c’est-à-dire le recours à l’autorité d’un arbitre tranchant en faveur d’un terme au détriment des autres. Pour le commun des mortels, ces nuances se confondent, les avis sont du même niveau et nous n’avons jamais réussi à faire comprendre la distinction entre un mot recommandé et un mot normalisé. Il faut cependant maintenir ces distinctions du point de vue juridique et pour les besoins des spécialistes avertis, par exemple les auteurs de dictionnaires ou de manuels d’enseignement, les rédacteurs de catalogues ou de pages publicitaires ou encore pour l’identification commerciale des produits.
Enfin, pour clore ce point, disons que les travaux terminologiques exigent une concertation constante entre terminologues et spécialistes du domaine, d’une part, entre les différents utilisateurs potentiels de la terminologie, d’autre part. L’instrument de cette concertation est le Comité de référence. La qualité et l’autorité des travaux terminologiques reposent sur la rigueur de la méthode de travail et sur la représentativité du Comité de référence, qui examine et règle les cas problèmes.
La manière de concevoir la qualité de la langue a donc beaucoup évolué au Québec, entre la création de l’Office en 1961 et aujourd’hui. Cette préoccupation est toujours d’actualité; elle l’est même plus que jamais, avec la méconnaissance croissante de la langue écrite au profit de la langue parlée. Mais ceci est un tout autre sujet...
À la fin des années soixante, il était devenu évident que le problème du français au Québec n’était pas un problème uniquement linguistique mais aussi politique, donc une question du statut du français par rapport à l’anglais. Statut juridique d’une part, statut de fait d’autre part, c’est-à-dire d’usage dans les domaines susceptibles de conférer au français une importance collective certaine et d’en faire une langue de promotion sociale et économique pour tous les Québécois francophones. Cette conclusion d’ordre politique rejoignait une autre conclusion, sociolinguistique celle-là : l’usage légitime de la langue se diffuse et s’impose par et au travers des communications institutionnalisées, c’est-à-dire que les comportements linguistiques, y compris l’usage du vocabulaire, sont modelés par les multiples textes, plus ou moins officiels, que nous lisons et par les locuteurs jouissant d’une forme quelconque d’autorité que nous entendons. Il y avait donc convergence entre choix des secteurs dans lesquels on pouvait conférer du prestige à la langue française et choix des secteurs susceptibles de diffuser les termes français exacts. Les dispositions actuelles de la Charte de la langue française découlent de la synthèse de cette double préoccupation.
En définitive, après quelques années de consultation et de travaux sur le terrain, les domaines qui ont été retenus sont les suivants et nous n’en soulignerons aujourd’hui que l’importance pour le terminologue :
Enseignement du français et en français
La Charte de la langue française s’est attachée à définir qui doit fréquenter l’école française, donc, par ricochet, qui peut aller à l’école anglaise. L’objectif est l’intégration linguistique à la communauté francophone de tous les enfants des nouveaux arrivants, qui avaient (et qui ont toujours) tendance à s’intégrer à la communauté anglophone nord-américaine. D’autre part, la Charte a rendu obligatoire la connaissance du français pour tous les diplômés de l’école secondaire. L’objectif est, à l’évidence, de faire du français la langue de tous les Québécois.
Le législateur a laissé au ministère de l’Éducation la responsabilité de l’enseignement du français, langue maternelle et langue seconde. Il n’y a donc rien dans la Charte à ce sujet. Pourtant, la diffusion des terminologies de spécialités se fait dès l’école, par enseignement des matières, donc par les manuels et par les professeurs. C’est aussi vrai à l’école élémentaire qu’à l’université. La Charte spécifie que les termes normalisés sont obligatoires dans l’enseignement, mais rien n’est dit des termes uniquement recommandés. Notons cependant que les professeurs sont habituellement représentés dans les Comités de référence.
Textes juridiques, lois et décrets d’application
L’importance linguistique de ces textes découle d’une double observation : d’une part, ils génèrent une multitude d’autres textes : d’autre part, les termes et la phraséologie du texte juridique sont repris dans tous les autres textes qui en découlent et par tous ceux qui interprètent le texte, en parlent ou en discutent. Toute erreur est donc multipliée à l’infini, avec l’autorité de la Loi. À l’inverse, tout terme exact s’impose de par la même autorité, que cela plaise ou non sur le moment.
Textes administratifs
Formulaires, dépliants d’information, circulaires d’application d’une loi ou d’un règlement, directives, etc. : l’État est un grand diffuseur de mots, doté du prestige de chacun de ses ministères et organismes. Tous les citoyens communiquent avec l’État, oralement ou par écrit, et sont pour ainsi dire contraints d’utiliser le même vocabulaire que celui de l’État et de ses fonctionnaires. L’État, par son pouvoir législatif et par son activité de gestion, est une sorte de rouleau compresseur terminologique.
Textes commerciaux
Désignation des produits par l’étiquetage et les catalogues, publicité, mode d’emploi, garantie, d’emballage... toute la terminologie des produits se diffuse par ces textes, avec l’insistance que l’on connaît aux vendeurs et avec la répétition de la communication. C’est le principal canal de diffusion de cette terminologie. D’une manière imagée, disons qu’acheter un produit, c’est acheter la terminologie qui l’accompagne ou encore, que les textes commerciaux sont les diffuseurs de la néologie et des termes spécialisés auprès du grand public.
On s’en rend mieux compte quand il s’agit de mots anglais, mais c’est aussi vrai pour la diffusion du français. On peut considérer que les textes commerciaux sont le domaine où l’activité terminologique est et doit être constante, un domaine où rien n’est jamais assuré, définitif, terminé. Il n’y a qu’à observer la crise terminologique qu’entraîne au Québec la diffusion massive de la micro-informatique.
Langue de travail
...avec deux sous-domaines : les textes des conventions collectives, qui comprennent la liste des tâches et emplois avec leurs taux de rémunération, et les textes utilisés pour le travail : inventaire des pièces et des produits, directives d’exécution, description des tâches, instructions sur la machinerie, affinage interne, directives de sécurité, textes techniques d’usage courant, rapports de production, etc. Tous ces textes véhiculent l’ensemble du vocabulaire administratif et technique nécessaire à la gestion et à la production d’une entreprise.
C’est dans et par ce circuit de communication que les terminologies se diffusent, se régularisent et s’imposent. L’efficacité de l’action terminologique exige le contrôle de ces canaux de communication. D’où la présence d’un volet terminologique dans les programmes de francisation et l’obligation d’utiliser le français comme langue de travail.
Tout ce qui précède peut sembler loin de la terminologie. J’estime qu’au contraire, nous sommes au cœur du problème : le passage de la terminologie dans l’usage réel des locuteurs.
Pour clore cette brève description de la politique terminologique au Québec, il convient sans aucun doute de porter un certain regard critique sur l’expérience québécoise, même si l’adage veut que l’on soit toujours mauvais juge dans sa propre cause. D’une manière globale et si j’en juge par d’autres situations qu’il m’a été permis d’observer, je continue à être convaincu que la stratégie terminologique du Québec est la bonne : la terminologie se diffuse et pénètre dans la vie quotidienne par son usage dans les communications institutionnalisées, d’autant plus qu’il est administrativement possible de contrôler la qualité de ce type de communication. Le corollaire de ce postulat est que le commun des mortels est simple consommateur de terminologie, sans prise réelle sur la qualité de cette terminologie.
Personnellement, je regrette qu’au moment de la rédaction de la Charte de la langue française, nous n’ayons pas insisté pour insérer dans le texte des dispositions relatives à l’enseignement du français. Une politique linguistique globale devrait fixer clairement la norme du français (ou d’une autre langue) dont doit s’inspirer l’enseignement, guider l’usage terminologique dans l’enseignement des autres matières et enfin, confirmer la connaissance du français (ou de la langue à promouvoir) écrit et parlé comme condition d’obtention du certificat d’aptitude à l’enseignement de n’importe quelle matière.
La francisation des entreprises est et demeurera un processus fragile, où les retours en arrière seront toujours à craindre. Elle ne peut pas être irréversible, parce que la pression de l’anglais se maintiendra toujours, pour au moins trois raisons : l’innovation technologique nous arrive en anglais, nos relations commerciales avec les États-Unis sont constantes et sont encore plus étroites depuis l’accord de libre-échange, enfin l’anglais est toujours la langue internationale la plus employée, aussi bien dans les communications scientifiques que commerciales, au point que les Français eux-mêmes semblent avoir accepté qu’il en soit ainsi.
On constate cependant une nette amélioration de la situation du français au Québec, sous l’effet de la Charte : les cadres d’entreprise sont de plus en plus des Québécois francophones, la vitalité économique des Québécois d’est considérablement accrue, la qualité du français s’est nettement améliorée dans tous les domaines, la connaissance de la terminologie française progresse, la connaissance du français chez les anglophones est de plus en plus généralisée au Québec et dans l’ensemble du Canada, les enfants d’émigrants fréquentent l’école française (quoique l’émigration massive de ces dernières années perturbe actuellement l’équilibre démolinguistique de Montréal).
Nous n’avons aucune prise réelle sur la consommation des biens culturels par la population québécoise. Or les enquêtes indiquent une nette croissance de l’anglais dans des domaines comme la télévision, à cause du câble, du cinéma, de la chanson, de la musique populaire, des revues, etc. Les avis sont très partagés sur la manière d’interpréter ce phénomène.
Enfin, et c’est le plus important, les Québecois sont toujours d’accord avec le contenu de la Charte. Le consensus social se maintient et tous les sondages confirment l’attachement des Québécois à ce texte de loi. Par contre, la volonté politique de l’appliquer fluctue sous l’effet de clientélisme électoral et c’est vrai aussi bien pour le Parti québécois que pour le Parti libéral. La même observation vaut pour tous les pays dotés d’une politique linguistique.
Formation de terminologues et formation terminologique des traducteurs
Par les quelques notes qui suivent, nous nous proposons de faire apparaître, pour fin de discussion, la contiguïté, mais aussi l’écart, entre formation terminologique et lexicographique des étudiants-traducteurs et formation de terminologues spécialisés.
1. Positions de départ
Rappelons d’abord quelques éléments d’information, bien connus aujourd’hui des collègues qui enseignent la terminologie. Je compte d’ailleurs sur les amis de l’Institut Bourguiba des langues vivantes pour l’application de mes commentaires à la langue arabe.
1.1. Distinction entre lexicographie et terminologie
La lexicographie recherche le ou les sens attribué(s) aux mots par les membres d’une communauté linguistique, avec ou sans notation des connotations diverses, notamment des niveaux de langue. La lexicographie s’intéresse particulièrement à cette tranche du lexique qui constitue le fonds commun aux locuteurs de la langue, toutes spécialités confondues. Sa démarche est sémasiologique, elle va de la forme au sens. Son objectif est de fournir un instrument de référence fiable pour tous les emplois habituels de la langue, où l’on trouvera l’orthographe recommandée, la prononciation courante, des sens reconnus, les marques d’usage, parfois des renvois aux mots analogues, aux homophones, aux antonymes, en somme tout ce qui est utile à un usage judicieux du mot. La lexicographie débouche donc tout naturellement sur la standardisation linguistique.
La terminologie recherche la ou les dénominations d’une notion. Sa démarche est donc onomasiologique, elle va du sens à la forme. Elle s’intéresse le plus souvent aux vocabulaires de spécialités, qu’elle essaie de colliger en délimitant clairement des domaines et sous-domaines spécialisés, où les relations entre les notions sont un élément déterminant du sens de chaque terme. Son objectif est de permettre la plus grande efficacité possible à la communication spécialisée, donc de favoriser l’univocité des termes. Elle débouche directement sur l’uniformisation et la normalisation des lexiques de spécialités.
1.2. Distinction entre terminologie ponctuelle et systématique
Dans la pratique, force nous est de constater que la recherche terminologique s’exécute de deux manières différentes, selon les circonstances.
Elle est ponctuelle quand elle porte sur un ou plusieurs mots, isolés de l’ensemble auquel ils appartiennent dans le domaine concerné, mais intégrés dans un texte qui sert à les délimiter grossièrement. Cette recherche terminologique est typiquement celle du traducteur, qui se heurte aux termes techniques du texte qu’il doit traduire. Cette recherche s’effectue en général à l’aide de lexiques, dictionnaires, encyclopédies, unilingues, bilingues ou multilingues, donc de sources secondes.
Elle est toujours périlleuse et la qualité du résultat dépend essentiellement de la culture terminologique du traducteur. On comprend leur angoisse et leur soif insatiable d’instruments de référence.
La terminologie est systématique quand les notions sont traitées par ensembles plus ou moins grands, découpés dans des domaines clairement identifiés. Elle se fait à partir du dépouillement de textes rédigés dans la langue-cible, en poursuivant deux objectifs fondamentaux : cerner de très près chaque notion par rapport à ses voisines, identifier les dénominations de chaque notion et, dans les cas de synonymie apparente, voir s’il s’agit bien de la même chose et, si oui, fournir un avis documenté sur la dénomination à privilégier. La terminologie systématique peut être comparée : dans ce cas, le travail se fait d’abord sur chaque langue séparément, puis les deux stocks terminologiques sont confrontés de manière à juger sur pièces de la qualité de la convergence notionnelle et celle, conséquemment, de l’équivalence terminologique.
2. Didactique de la traduction
On comprend mieux alors pourquoi on doit prévoir, au programme d’études des traducteurs une double formation :
a) lexicographique : examen des différences entre les divers types de dictionnaires, entraînement à l’examen critique des dictionnaires, analyse du discours lexicographique, etc.
b) terminologique : initiation à la méthode de travail en terminologie systématique comparée, application de cette méthode à la situation de la terminologie ponctuelle.
3. Didactique de la terminologie
Mais il est surtout nécessaire d’organiser, au niveau universitaire, un programme spécialement conçu en vue de former des terminologues spécialisés qui pourront, éventuellement, travailler avec des traducteurs, mais qui seront surtout au service de tous ceux qui doivent utiliser des terminologies.
3.1. Prérequis linguistiques à la didactique de la terminologie
Le futur terminologue doit acquérir de solides connaissances en linguistique, tout particulièrement sur les points suivants :
a) la théorie du signe linguistique
b) la théorie des champs sémantiques et de la connotation, éléments de base pour discuter de synonymie réelle, partielle ou apparente.
c) l’analyse morphologique, surtout appliquée aux procédés de formation des mots, propres à chaque langue.
d) l’analyse syntaxique, surtout analyse du syntagme dans les langues qui procèdent par juxtaposition.
e) théorie de l’emprunt, pour au moins éviter le double écueil terminologique : recours massif à l’emprunt, rejet systématique.
3.2. Entraînement à la méthode de travail
Depuis une vingtaine d’années, une méthode de travail en terminologie systématique comparée s’est peu à peu constituée. Elle a été appliquée à des langues très différentes, dans des contextes sociolinguistiques très divers, anglais et français au Québec et au Canada, espagnol en Amérique du Sud, catalan en Espagne, arabe en Tunisie et au Soudan, kinyarwanda au Rwanda, avec des résultats satisfaisants. Elle s’enseigne de plus en plus un peu partout, par exemple à l’Université Laval (Québec), à l’Université de Genève, à l’Institut Bourguiba des langues vivantes, à l’Université nationale du Rwanda.
Sans entrer dans le détail, l’entraînement à cette méthode de travail comporte essentiellement trois grands moments :
a) la définition précise, autant théorique que pragmatique, des données terminologiques fondamentales, c’est-à-dire l’ensemble des éléments essentiels à la constitution d’un dossier terminologique rigoureux, soit : la ou les dénominations de la notion, la définition (types et critères de qualité), le contexte (types et critères de valeur), le domaine d’utilisation (entraînement à la classification par arborescence), les sources, les notes d’usage. Ces données sont en général colligées dans une fiche de travail terminologique, dont la facture varie d’une équipe à l’autre.
b) l’initiation systématique aux étapes du travail terminologique, soit, dans l’ordre : la délimitation du domaine de recherche, avec identification des sous-domaines; la constitution de la documentation adéquate, en textes primaires, c’est-à-dire rédigés directement dans chacune des langues considérées, par des rédacteurs dont c’est la langue maternelle, au niveau de spécialisation qui convient aux objectifs de la recherche terminologique; à ces textes primaires s’ajouteront des documents secondaires, dictionnaires, encyclopédies, textes traduits, dictionnaires bilingues ou multilingues, lexiques, etc.; la constitution des dossiers terminologiques, langue par langue, par dépouillement des textes primaires et consultation des documents secondaires : examen des cas problèmes de synonymie, de parasynonymie, dans chaque langue et choix du terme à privilégier, en relation avec les usagers de cette terminologie; la comparaison des dénominations langue à langue, sur la base de la comparaison des notions : examen des cas problèmes, provenant de la dissymétrie notionnelle, de l’absence de terme dans une langue, d’où emprunt ou néologie; enfin, la rédaction de la fiche terminologique de synthèse, dont on partira pour diffuser l’information terminologique selon les moyens les plus appropriés aux objectifs et aux circonstances (publications diverses, banque de terminologie, utilisation par des rédacteurs, des journalistes, etc.).
c) l’initiation aux techniques de documentation : manipulation des banques de terminologie existantes, recours aux bases de données documentaires, entraînement à l’analyse critique des sources, inventaire critique des dictionnaires en tenant compte des différences de traitement d’une culture à l’autre, etc.
4. Conclusion
Comme on le voit, on sait aujourd’hui comment former des terminologues et l’expérience des uns et des autres est à cet égard considérable.
Autant il nous semble nécessaire d’initier les futurs traducteurs à la terminologie, parce qu’ils auront de plus en plus à traduire des textes techniques, autant il nous semble indispensable de former des terminologues spécialisés, surtout dans les langues où l’actualisation des terminologies crée un obstacle à leur usage normal.
Cependant, le programme ne peut pas être le même dans l’un et l’autre cas.
Radio-Canada et le raffermissement linguistique
Comment la Société Radio-Canada a-t-elle accompagné et influencé l’évolution de la situation de la langue française au Québec et au Canada? La réponse à cette question tient aux deux aspects du statut de Radio-Canada.
D’une part, comme entreprise médiatique, son mandat est de couvrir et de rendre plus compréhensibles, plus explicites, les mouvements d’opinion au sein de la société québécoise et canadienne, en particulier à partir des années 1950, lorsque la question de la langue commence à prendre les devants de l’actualité politique. La couverture médiatique sur la langue et sur la remise en cause de son statut a contribué à son redressement en rendant le public conscient de l’importance de ces questions.
D’autre part, Radio-Canada, tout au début de la radio, plus tard, de la télévision, diffusait des émissions en langue française et anglaise, ce qui cessa rapidement, dans chaque cas, avec la création à Montréal d’une station de CBC, la section anglaise de la Société. Depuis, Radio-Canada diffuse toutes ses émissions en langue française, le français est la seule langue de travail du personnel de la section française, aussi bien en ondes que dans les services administratifs. La qualité de la langue en ondes est, dès le départ, une préoccupation majeure à Radio-Canada, au point que le public en vint à considérer Radio-Canada comme la meilleure illustration d’une langue française d’ici de qualité, comme un modèle acceptable pour les francophones et francophiles du Québec et du Canada.
Ce sont ces deux versants du rôle de Radio-Canada à l’égard de la langue française que nous nous proposons d’examiner ici.
Nous tenterons de voir comment Radio-Canada a accompagné cette mutation du regard sur la langue française.
Radio-Canada comme écho des débats à propos de la langue française
Au moment de la mise en ondes de Radio-Canada, le nationalisme de la société canadienne-française est plus culturel que politique. L’objectif collectif est de sauvegarder la religion catholique et la langue française, l’une et l’autre considérées comme l’héritage sacré légué par nos ancêtres. En particulier, il faut lutter contre l’anglicisation des classes populaires, pas assez instruites pour résister à la contamination de la langue anglaise, langue dominante du commerce et langue de travail dans les entreprises et les usines. Le fossé se creuse entre la langue des gens instruits et celles des gens de la campagne et des ouvriers des villes industrialisées. Les premiers ne font rien pour atténuer la pression de la langue anglaise, mais vitupèrent contre les seconds qui en subissent les conséquences[1].
Entre 1950 et 1970, les intellectuels de langue française commencent à regarder d’un autre œil la situation des Canadiens français au Canada et au Québec par rapport à celle des Canadiens anglais. Tout est remis en question.
Le conservatisme des années précédentes, appuyé par l’Église, incarné sur le plan politique par l’Union nationale de Maurice Duplessis dans les années 1950, leur apparaît comme une démission, comme l’acceptation du statu quo découlant des conséquences de la Conquête/Défaite de 1760. Tant que ce conservatisme sévira, l’avenir du Québec sera bloqué, sans issue.
Les contestataires fondent des revues où ils pourront s’exprimer : Cité libre (1950), Liberté (1959), Parti pris (1963). Ils publient des essais, souvent polémiques, pour étoffer leur analyse et leur critique de l’ordre établi. Les journalistes relaient ces mouvements d’idées vers le grand public qui commence, lui aussi, à se convaincre que le statu quo n’est plus acceptable, qu’un autre avenir est possible pour le peuple québécois[2].
Deux commissions d’enquête sont créées, l’une par le gouvernement du Canada, la Commission Laurendeau-Dunton, l’autre par le gouvernement du Québec, la Commission Gendron, qui décriront en détail la situation de la langue française et des francophones face à la concurrence de la langue anglaise et des anglophones dans tous les domaines de la vie sociale, économique et politique. Le brassage d’idées est intense, chaque citoyen peut se faire une opinion de la situation réelle, des consensus se dégagent, des objectifs sociaux se précisent. La société canadienne-française se remet en marche vers un autre destin que celui de la fidélité au passé. En toile de fond de ces travaux et de ces discussions, c’est le statut du français face à l’anglais qu’il s’agit de redéfinir aussi bien au Canada qu’au Québec.
Quatre événements en particulier se produiront durant ces années, qui feront évoluer les idées à propos de la langue française et dont Radio-Canada rendra compte par ses bulletins d’information et ses émissions d’affaires publiques. Ce sont : les États généraux du Canada français (1966-1969), la crise de Saint-Léonard (1963-1969), la définition d’une politique de la langue pour le Québec (à partir de 1969) et la querelle du joual (à partir de 1964). Le personnel des émissions de langue de Radio-Canada évoquera et commentera largement ces événements et les discussions auxquelles ils donneront lieu.
Les États généraux du Canada français
On a longtemps désigné sous le nom de Canada français l’expansion de la population française de la vallée du Saint-Laurent vers l’Ontario et l’Ouest canadien, tout particulièrement au Manitoba, en Saskatchewan et en Alberta.
Les États généraux du Canada français débouchent paradoxalement en 1967 sur la conclusion que le Québec est le seul État qui peut assurer l’avenir et le développement des Canadiens français, dénomination qui fut rapidement supplantée par « les Québécois », les autres Canadiens français devenant les « francophones hors Québec ». Ils sont aujourd’hui représentés par la Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada.
Ce fut la fin du Canada français traditionnel, l’abandon de la conception d’un destin commun à tous les francophones du Canada, l’affirmation que l’avenir de la langue et de la culture françaises de chaque entité nationale doit être conçu en fonction de sa situation particulière.
L’opinion publique québécoise en conclut que c’était aux Québécois de prendre en mains l’avenir de la langue française en fonction de leurs intérêts, pour eux-mêmes et celui de leurs enfants.
La crise de Saint-Léonard
À partir des années 1950, de nombreuses familles italiennes d’immigration récente s’installent au sud du village de Saint-Léonard, à la limite administrative de la ville de Montréal, autour de la rue Jean-Talon.
Ces immigrants avaient de plus en plus tendance à s’intégrer à la communauté de langue anglaise dont la langue, pensaient-ils, leur offrait et offrirait à leurs enfants un meilleur avenir socioéconomique. Puisque ces familles étaient de religion catholique, les dispositions de la Constitution du Canada les obligeaient à envoyer leurs enfants dans les écoles catholiques, à cette époque toutes de langue française, ce qui ne convenait pas aux parents, mais pas du tout. Ils tenaient mordicus à ce que leurs enfants soient scolarisés en langue anglaise.
La Commission scolaire de Saint-Léonard, de qui relevait l’enseignement primaire, institua en 1963 un régime linguistique particulier à la seule école primaire du quartier à forte concentration italienne, l’école Jérôme-Le Royer : les classes de 1 re, 2e et 3e année seraient ou françaises pour les enfants de langue maternelle française, ou bilingues pour les autres enfants. Les commissaires espéraient qu’un milieu scolaire de langue française franciserait et intégrerait les enfants de langue italienne. Or, il n’en fut absolument rien : les élèves italiens choisissaient massivement l’école secondaire de langue anglaise.
Après quatre années d’essai, la Commission scolaire résolut de mettre fin au bilinguisme de l’école Jérôme-Le Royer et décida qu’à partir de septembre 1968, l’enseignement s’y donnerait entièrement en français, avec enseignement de l’anglais, langue seconde, dès la première année. Les parents italiens non seulement protestèrent mais réclamèrent la création d’une école primaire de langue anglaise avec enseignement du français comme langue seconde. L’affrontement était inévitable. Le débat gagna en intensité.
Le ministre de l’Éducation, Jean-Guy Cardinal, tenta de calmer le jeu, sans succès. Le débat, au contraire, gagna en ampleur et se transforma en une question de politique scolaire pour tout le Québec. Le 22 novembre 1968, le premier ministre du Québec et chef de l’Union nationale, Jean-Jacques Bertrand, prit tout le monde par surprise en déclarant sur les ondes d’une radio de langue anglaise, CFCF, son intention de présenter la semaine suivante un projet de loi confirmant le droit de la minorité de langue anglaise de faire éduquer ses enfants dans la langue de son choix.
La crise de Saint-Léonard eut de profondes répercussions. Les francophones prirent conscience que les immigrants récents préféraient s’intégrer à la communauté anglophone et que la langue française n’avait à leurs yeux ni utilité économique ni prestige. Ils en tirèrent comme conclusion qu’il faudrait faire du français la langue du succès économique pour tous les citoyens québécois, francophones et allophones, et que des dispositions devaient être définies en matière d’immigration.
Dernière conséquence, et non la moindre, la question de la langue passa à l’avant-scène de l’actualité politique et culturelle, non seulement à Radio-Canada mais dans l’ensemble des médias écrits et électroniques. Tous les Québécois, francophones, anglophones et allophones, savaient maintenant que rien n’allait plus et qu’il était plus que jamais nécessaire de régler une fois pour toutes la question de la concurrence entre le français et l’anglais, demeurée pendante depuis la Conquête/Défaite.
Surtout, conséquence imprévisible, la crise de Saint-Léonard déclencha le premier acte de la longue saga de la politique linguistique québécoise.
La définition d’une politique de la langue
Ce thème occupera le devant de la scène durant une dizaine d’années, entre 1969 et 1977. Trois textes de loi seront successivement présentés et votés par trois gouvernements : la Loi pour promouvoir la langue française (bill 63) du gouvernement de l’Union nationale, la Loi sur la langue officielle (loi 22) du gouvernement libéral et la Charte de la langue française (loi 101) du gouvernement du Parti Québécois. Cette dernière sera modifiée à six reprises entre 1988 et 2002 aussi bien par le Parti libéral que par le Parti Québécois, soit à la suite des arrêts de la Cour suprême du Canada, soit pour améliorer certaines de ses dispositions.
Chaque étape de cette saga suscitait un vif intérêt public et médiatique, que Radio-Canada, comme tous les médias, suivait attentivement.
La querelle du joual
À partir des années 1960, la critique de la langue parlée et écrite au Québec cessa d’être le fait de quelques amateurs de beau langage. Elle devint soudain un sujet d’actualité lorsque André Laurendeau, dans un bloc-notes du Devoir, taxa de joual la langue parlée des élèves des écoles et qu’un frère enseignant confirma ce jugement par une série de lettres au journal, par la suite réunies sous le titre Les Insolences du frère Untel, livre qui connut un très grand succès de librairie.
Premier volet de la querelle du joual : l’École s’acquitte mal de son rôle de lieu d’apprentissage d’une langue de qualité. Cette accusation est toujours d’actualité et s’est amplifiée depuis l’adoption du nouveau Programme de formation de l’école québécoise.
La querelle prit une tout autre allure lorsqu’un groupe d’écrivains choisirent d’écrire en langue populaire. Non pour valoriser le joual, mais pour dénoncer l’état de dégradation de la langue française au Québec causée par la négligence et l’ignorance de ses usagers, contaminés de surcroît par la domination de la langue anglaise au travail et en économie. Pour eux et pour beaucoup d’autres intellectuels et citoyens, la question de la langue n’était pas uniquement une question linguistique, mais davantage d’ordre économique et politique.
À partir de là, journalistes, commentateurs, linguistes et professeurs n’ont cessé d’examiner la question sous tous ses angles, de nuancer les jugements, d’exprimer les arguments les plus contradictoires en faveur ou non d’une « langue québécoise », manière d’intégrer dans le « français universel » les variantes de l’usage québécois, légitimes ou non. Deux essais de l’époque illustrent bien les positions en présence : Place à l’homme d’Henri Bélanger et Le joual de Troie de Jean Marcel[3].
Avec la création du ministère de l’Éducation (1964), et l’adoption de la Charte de la langue française (1977), les positions extrêmes se sont atténuées. Par contre, la critique de l’enseignement du français est plus intense que jamais.
L’influence de Radio-Canada comme écho de l’actualité linguistique
La Société Radio-Canada, radio et télévision, tout au long de ces années, fit largement écho à tous ces événements. Ainsi, peu à peu, tous les citoyens se sont initiés à la question linguistique, se sont fait une opinion, ont réagi, protesté, fait pression sur les gouvernements successifs pour corriger la situation. La langue devint l’affaire de tous, le symbole du redressement de la situation des Canadiens français devenus entretemps des Québécois.
Radio-Canada s’acquitte toujours aujourd’hui de ce devoir d’informer ses auditeurs et téléspectateurs des débats à propos de la langue française. Ces débats sont provoqués au Québec soit par la mise en application de la Charte de la langue française (communément appelée loi 101), soit par la politique d’immigration (sélection et intégration linguistique des immigrants) ou par l’enseignement du français, langue maternelle et seconde et de l’anglais, langue seconde. Ailleurs au Canada, ils tournent le plus souvent autour du statut des communautés francophones et de leurs institutions, de l’assimilation galopante des francophones et des moyens d’y résister.
La langue de Radio-Canada
Dès la mise en ondes de Radio-Canada, la question de la langue s’est posée. Car il ne peut y avoir ni radio ni télévision sans recours à la langue comme principal moyen de communication avec les auditeurs ou les téléspectateurs, langue parlée à l’évidence, mais aussi langue écrite, à la radio, à la télévision, depuis peu dans Internet. Sont ainsi directement responsables de la qualité de la langue à Radio-Canada le personnel d’antenne et les rédacteurs de textes lus en ondes, souvent par le truchement du télésouffleur à la télévision, ou publiés sur le site Internet. La question de la langue est d’autant plus importante et délicate que le réseau dessert l’ensemble des auditeurs francophones ou francophiles d’un bout à l’autre du Canada, soit à partir de Montréal, soit de l’une ou de l’autre des stations régionales. La langue de Radio-Canada se doit, de ce fait, d’être à la fois une langue parlée et écrite de qualité et une langue représentative de la langue du « Canada français », acceptable pour un ensemble d’auditeurs relativement disparates du point de vue linguistique. Rappelons que tout au début de Radio-Canada, en 1936, les contacts entre francophones d’un bout à l’autre du pays étaient rares et peu soutenus. Radio-Canada fut dès le départ un vecteur de relation entre des citoyens de langue française qui se connaissaient peu et qui avaient peu l’occasion de « s’entendre », au sens strict du terme. C’est un aspect de la vocation de Radio-Canada qui tient toujours.
La direction de la section française de Radio-Canada se fit donc un devoir de mettre en ondes, d’utiliser dans sa gestion et ses relations publiques une variante du français proche de la langue écrite en syntaxe et vocabulaire et dont la prononciation était conforme à la phonétique du français, un français débarrassé des anglicismes et du relâchement de la prononciation populaire, bref le français des « Canadiens français » instruits illustré par les journalistes et les écrivains. Le personnel des débuts partagea entièrement cet objectif, qui reflétait l’identité linguistique du « Canada français » sous son meilleur visage.
Au jour le jour, la qualité du contenu et de la langue des émissions fut assumée par une sorte de triumvirat qui y veillait par délégation de la direction : un technicien, responsable de la qualité du son et de l’image à l’arrivée de la télévision; un « annonceur »[4], responsable de la qualité de la langue employée pour la transmission du contenu de l’émission, seul ou avec la participation d’invités; un réalisateur, ultime responsable de l’émission, langue, contenu, personnel, son et image. Cette cellule de travail en équipe a toujours cours à Radio-Canada.
Le style de langue en ondes variait et varie encore selon le type d’émissions, mais toujours entre les frontières du concept de langue de qualité. C’est la définition même de la norme en langue, une zone d’acceptabilité sociale entre les limites du populaire/vulgaire et la limite de la langue recherchée/affectée, souvent hypercorrigée.
En particulier, l’utilisation de la langue populaire à l’antenne posa problème. On en vint rapidement à distinguer, d’une part, la langue propre à Radio-Canada, langue de l’information, des émissions culturelles et d’affaires publiques, langue de présentation des émissions, langue des reportages et, d’autre part, la langue des productions dramatiques et de variétés où le respect de la vérité artistique et de la vraisemblance des personnages mis en scène imposait une certaine ouverture envers la langue populaire.
De ce point de vue, Radio-Canada a illustré aux oreilles de ses auditeurs toute la gamme de variation d’un français de qualité, prononciation, syntaxe, vocabulaire : français soutenu dans les émissions d’information, français plus vif, plus spontané dans les reportages, les descriptions de rencontres sportives, français des émissions jeunesse d’une grande importance pour le développement du langage chez les enfants. Car il y eut, dans les premières années de la télévision, une prolifique période de créativité d’émissions destinées aux enfants, le plus souvent produites avec peu de moyens mais beaucoup d’imagination, d’amour et de plaisir, diffusées en fin d’après-midi. Citons : Pépinot et Capucine (1952-1954), Bobino (1957-1985), La Boîte à surprises (1956-1968) et ses nombreux personnages tout droit sortis de la commedia dell’arte italienne (Fanfreluche, Grujot et Délicat, Madame Bec-Sec, Sol et Gobelet, origine de ce fameux personnage de Sol, alias Marc Favreau).
Des annonceurs ont contribué plus que d’autres à définir ces styles de langue et à les transmettre à leurs nouveaux collègues. Citons quelques exemples dont certains auditeurs se souviennent encore : Miville Couture, annonceur en chef au début des années 1950 et inoubliable animateur de Chez Miville; René Lecavalier, journaliste, animateur à la radio et à la télévision, tout particulièrement d’émissions sportives à qui on doit la mise au point d’un vocabulaire du hockey et dont le style et la rigueur inspirèrent ses successeurs; René Lévesque, correspondant de guerre, mais surtout journaliste vulgarisateur d’excellence à Point de mire; et aussi les pionnières des voix féminines de la radio et de la télévision, Michelle Tisseyre, Andréanne Lafond, Judith Jasmin, Aline Desjardins.
Avec l’arrivée de la télévision, le personnel d’antenne a pour ainsi doublé celui de la radio, avec des passages fréquents du personnel d’un média à l’autre. La direction de Radio-Canada a alors jugé que le tutorat des aînés et l’entraide ne suffiraient pas à garder et à transmettre la norme linguistique qu’elle s’était donnée à partir de 1936. Elle créa à cet effet, le 12 septembre 1960, un comité de linguistique sous la présidence de Philippe Desjardins avec le mandat suivant : améliorer la langue à l’antenne et celle de la gestion interne, servir d’organisme consultatif en matière de langue, mener les recherches linguistiques et terminologiques nécessaires. « Les décisions du Comité écartaient toute intervention coercitive et faisaient appel à la plus large collaboration des intéressés : cadres, journalistes, rédacteurs. Cette orientation consultative initiale s’est imposée au cours des années avec les avantages et les inconvénients qu’elle comporte[5]. » La Direction de la section française de Radio-Canada maintient encore aujourd’hui la même politique d’intervention par incitation.
Ce comité, soutenu par un service de linguistique, fut très actif entre 1960 et 1990[6]. Les travaux sont d’abord et avant tout destinés au personnel de Radio-Canada, personnel administratif et personnel d’antenne, radio et télévision. Les membres du comité et leurs collaborateurs du service observent la langue réellement employée en ondes ou dans les textes administratifs, notent et commentent les déficiences, proposent les correctifs adéquats, enfin diffusent l’information à l’intérieur de l’entreprise. Celle-ci est mise à la disposition du public en retour d’un droit d’abonnement minime.
En trente ans, le comité a publié plus de 7 000 fiches linguistiques, dix-huit volumes d’un bulletin d’information sous le titre C’est-à-dire à partir de mars 1960 et une feuille hebdomadaire, Que dire?, à partir de 1973, pour commenter semaine après semaine les erreurs relevées : mots imprécis, phrases mal construites, prononciations discutables et liaisons malvenues, anglicismes (exemples supporter pour soutenir, dépendant pour personne à charge, être sous l’impression pour avoir l’impression). Ces publications furent vites connues du grand public, notamment des traducteurs, des enseignants, des journalistes. Elles obtinrent également une reconnaissance panfrancophone en 1963 lorsque l’Office du vocabulaire français décerna au Comité de linguistique la coupe Émile-de-Girardin pour sa contribution exceptionnelle à l’amélioration de la qualité du français en radiotélévision.
Ainsi, pendant ces années fastes du comité de linguistique, Radio-Canada joua explicitement auprès des francophones québécois et canadiens la fonction de référence linguistique et confirma son rôle de guide du bon usage de la langue française.
Durant ces années, Radio-Canada mit en ondes des émissions consacrées à la langue française, par exemple La langue bien pendue, le plus souvent animée par le linguiste Jean-Marie Laurence, successivement conseiller linguistique et chef du service des annonceurs à Radio-Canada. Autre exemple, Langage de mon pays, animée par Henri Bergeron et Raymond Laplante, tous deux annonceurs-conseils à Radio-Canada. Le signataire de ces lignes y jouait à la fois le rôle de linguiste, de recherchiste et d’intervieweur au besoin. Langage de mon pays a été diffusée de 1968 à 1971 tous les après-midi dans un bloc d’émissions variées. D’un jour à l’autre, il fallait donc traiter de la langue française sous des angles différents et avec des invités pas toujours linguistes mais tous soucieux de la langue, par exemple Gilles Vigneault et Gaston Miron ou un quincaillier de Sainte-Adèle qui se faisait un point d’honneur de vendre ses articles avec le terme français correct en feignant de ne pas en avoir si on les lui demandait avec le mot anglais. On donnait vie aux mots et à la langue à travers ceux et celles qui en avaient besoin ou qui en faisaient profession. Bien sûr qu’on y parlait aussi de nos problèmes de langue.
Aujourd’hui, maintenir la qualité de la langue
Cette réputation de modèle du bon usage de la langue française, Radio-Canada tient à la conserver. Cependant, les compressions budgétaires des années 1990 imposées par le Parti progressiste-conservateur du premier ministre Brian Mulroney forcèrent la direction à modifier le dispositif que nous venons d’évoquer.
Dans l’immédiat, il fut scindé en deux mandats distincts. Le service de linguistique devint surtout un service de traduction de textes administratifs au service du siège social. La fonction du comité de linguistique fut confiée à des conseillers linguistiques, le plus connu étant Guy Bertrand, celui que d’aucuns appellent amicalement « l’ayatollah de la langue », ce qui en dit long tout de même sur la manière dont on accueille ses remarques correctives. Enfin, la publication de C’est-à-dire et de Que dire? fut progressivement abandonnée et on mit fin à la diffusion de ces bulletins au public contre abonnement, devenue trop coûteuse. Radio-Canada cessa du fait même d’être une source de référence consultable et son influence linguistique baissa rapidement. Somme toute, la direction revint à sa responsabilité première d’assurer la qualité de la langue en ondes, dans Internet et dans les documents administratifs, objectif qu’elle confirma noir sur blanc et en détail par une directive administrative adoptée aux environs de 2003 sous le titre La qualité du français à Radio-Canada, Principes directeurs[7] : « Nous espérons que ces principes directeurs vous accompagneront dans vos tâches et deviendront rapidement l’un de vos outils de travail les plus consultés[8]. » La directive ne comporte aucune indication quant à son mode de mise en application.
Aujourd’hui comme hier, la préoccupation de faire usage d’une langue de qualité demeure vive pour tout le personnel d’antenne, tradition et réputation obligent. Malgré l’exemple et le tutorat des aînés, un resserrement de la discipline linguistique s’impose cependant, dont la direction devra trouver la stratégie. Surtout dans les émissions à libre conversation au cours desquelles animateurs et invités s’expriment le plus souvent en langue familière. Des erreurs de langue s’y glissent parfois dans la spontanéité des échanges, avec une régularité cependant dont les auditeurs se plaignent de plus en plus. C’est comme si le ton familier endormait la vigilance aux dépens des exigences de la langue professionnelle. C’est le problème de l’heure à Radio-Canada.
L’influence de la langue de Radio-Canada
Si j’avais un jugement d’ensemble à porter sur l’influence de Radio-Canada sur la langue des Québécois et des francophones hors Québec depuis la mise en ondes de la radio en 1936 et de la télévision en 1952, je dirais que Radio-Canada a favorisé la diffusion et la connaissance, au moins passive, au mieux active, d’une langue française d’ici de qualité. Radio-Canada a également provoqué une plus grande uniformisation du français au Québec et dans le reste du Canada tout en le rapprochant de la langue des autres pays de la francophonie, bien que chacun d’entre eux, tout comme le Québec, marque de ses particularités l’usage qui y est fait de la langue française.
Notes
[1] Voir Jean-Claude Corbeil, L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, coll. Langue et Société, 1980, 154 p.
[2] Pour les points suivants, voir Jean-Claude Corbeil, L’Embarras des langues, Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, Montréal, Québec Amérique, 2007, 548 p.
[3] Henri Bélanger, « Place à l’homme », Montréal, Écrits du Canada français, n° 26, 1969, 124 p., Jean Marcel, Le joual de Troie, Montréal, Éditions du Jour, 1973, nouvelle édition, Bibliothèque québécoise, 2008, 277 p.
[4] Terme générique alors utilisé à Radio-Canada pour désigner le personnel d’antenne.
[5] Robert Dubuc, « Le Comité de linguistique 30 ans plus tard », bulletin C’est-à-dire, vol. XV, n° 6, 1985.
[6] Robert Dubuc, « La norme linguistique à Radio-Canada », revue Terminogramme, n° 97-98, printemps 2001, 127-131.
[7] Société Radio-Canada, La qualité du français à Radio-Canada, Principes directeurs, s.l.n.d. Document interne.
[8] Signataires du document de présentation de ce document : Sylvain Lafrance, vice-président, Radio française et Nouveaux Médias, et Daniel Gourd, vice-président principal, Télévision française.
Les chemins d’une amitié… linguistique
C’est Paul Robert, le créateur du renommé dictionnaire, qui m’a fait rencontrer Alain Rey pour la première fois.
C’était probablement au printemps de 1965. Je séjournais alors à Strasbourg pour y mener à bien les travaux et la rédaction d’un doctorat de linguistique, séminaires au Centre de philologie romane et rédaction de thèse sous la direction de Bernard Pottier, pour la partie syntaxique, et de Charles Muller, pour la partie statistique. M. Maurice Beaulieu, directeur de l’Office de la langue française (OLF) du Québec à l’époque, m’avait chargé d’une mission, celle de rencontrer les directeurs des principaux dictionnaires de la langue française publiés en France pour m’informer de la manière dont ils envisageaient le traitement des mots appartenant à des variantes dites « régionales » de la langue française, que ces variantes soient hexagonales ou périphériques, de Belgique, de Suisse ou du Québec, mais de langue maternelle. La direction de l’OLF cherchait alors comment elle pourrait pour ainsi dire valider des mots français de bonne facture en usage courant au Québec, et se demandait quel accueil ces mots recevraient ailleurs, notamment dans les dictionnaires publiés à Paris. Car, de l’avis généralisé des locuteurs du français à cette époque, un mot était « français » quand il figurait dans un dictionnaire publié en France, opinion largement répandue encore aujourd’hui.
Ce fut le thème de notre première conversation : comment, au Robert, se faisait la sélection des mots à inclure à la nomenclature du dictionnaire et, d’une manière plus spécifique, comment considérait-on les mots « régionaux », les mots du Québec en particulier, nettement moins bien connus qu’aujourd’hui et peu diffusés par une littérature alors naissante et mal distribuée en France. Aucun malaise pour répondre à la première question, dont la réponse était pour ainsi dire évidente, tout à fait fidèle à la tradition lexicographique française. Là n’était pas l’originalité qui distinguerait le dictionnaire en cours de rédaction, mais bien le réseau associatif que voulait y intégrer Paul Robert. La réponse à la seconde se révéla nettement plus hésitante. Manifestement, Paul Robert n’était pas préoccupé du statut lexical des mots français venant d’ailleurs, même des régions de France, au point d’avoir songé à définir une règle éditoriale précise qui guiderait leur prise en considération et leur traitement, le cas échéant. Nous étions plutôt dans le domaine de la sympathie, de l’opinion, du choix presque arbitraire en fonction de la plus ou moins grande connaissance ou du plus ou moins grand besoin qu’avaient de ces mots les locuteurs français. En conclusion de la discussion, ce fut là, dans ce dernier point, le critère le plus fonctionnel, la meilleure réponse possible à la question de l’inclusion de mots « régionaux » dans le Robert. Selon mon souvenir, ni Paul Robert, ni Alain Rey ne croyaient que l’appartenance ou non de ces mots au lexique de la langue française était en cause, puisque tous les dictionnaires, à leur avis, qu’ils soient de langue ou de spécialité, ne présentaient qu’un certain échantillon des mots d’usage courant dans une certaine tranche d’usagers, le plus souvent instruits et urbains. Aucun dictionnaire ne pouvait ni n’avait la prétention d’être exhaustif, encore moins « universel » au sens de panfrancophone, idée mise à la mode à cette époque par Alain Guillermou, grand animateur des Biennales de la langue française (Namur, 1965; Québec, 1967; Liège, 1969; Menton, 1971; Moncton, 1977).
Cette première rencontre demeura sans lendemain. Ce n’est qu’au début des années 1970 que nous reprîmes contact. À partir de ce moment, nos relations s’intensifièrent, elles devinrent plus suivies et d’un contenu plus diversifié.
En 1971, Gaston Cholette, nouveau président de l’OLF, m’avait recruté comme directeur linguistique. Le gouvernement libéral de l’époque nous confiait comme principale tâche de faire du français la langue de travail au Québec, sans toutefois négliger le mandat traditionnel de l’OLF depuis sa création, la qualité de la langue parlée, écrite et enseignée au Québec. Depuis la conquête de 1760 et l’industrialisation du Québec par des capitaux britanniques, puis américains, la situation sociolinguistique du monde de l’industrie et du commerce était la suivante : la haute direction était de langue anglaise, le personnel d’exécution majoritairement de langue française et, entre l’un et l’autre, des cadres intermédiaires bilingues servaient de passerelles linguistiques. Les documents de gestion étaient rédigés en langue anglaise dans la très grande majorité des cas, depuis le texte de la convention collective jusqu’aux directives de travail. Tout le vocabulaire technique et administratif était de langue anglaise avec, comme conséquence inévitable, une forte anglicisation de la langue française par contamination soutenue. La situation était sensiblement la même dans le monde du commerce et des affaires, où la langue anglaise était dominante dans l’affichage, l’étiquetage des produits, la rédaction des modes d’emploi, des garantis, des contrats d’adhésion. Renverser une situation aussi bien établie en faveur de la langue française ne serait pas une mince affaire ni du point de vue politique, ni du strict point de vue linguistique. Il fallait d’une part, définir une stratégie de passage de l’anglais au français comme langue de gestion sans compromettre l’activité et la rentabilité des entreprises : Gaston Cholette prit la direction de cette opération; d’autre part, il fallait aider les entreprises à identifier et à utiliser les ressources linguistiques de langue française substituables dans leurs activités aux ressources de langue anglaise et continuer à intervenir pour améliorer la qualité de la langue en usage au Québec : ce serait de ma responsabilité avec mon équipe[1].
Les problèmes linguistiques que nous avions à régler étaient si complexes que nous nous trouvions constamment face à des questions théoriques que nous n’étions pas à même de régler seuls, du moins, par réflexe universitaire sans doute, il me sembla qu’il valait mieux en débattre avec des collègues d’expérience. C’est ainsi que j’organisai presque chaque année, de 1971 à 1977, des colloques-séminaires sur des thèmes bien définis, à partir de nos propres interrogations fondées sur nos travaux. Les premiers tournaient autour de problèmes de théorie et de méthodologie de la terminologie, puisque notre priorité était de rendre disponibles les vocabulaires de spécialités requis pour faire du français la langue de travail, du commerce et des affaires. Il était aussi indispensable de définir une méthodologie commune propre à garantir la qualité des terminologies, autant celles colligées par l’OLF que celles des entreprises, pour mieux favoriser les échanges et ainsi progresser plus rapidement.
C’était l’occasion de reprendre contact avec Alain Rey. Bien que le Robert fût d’abord et avant tout un dictionnaire de langue, il demeurait que les lexiques de spécialité appartenaient au lexique global de la langue. Entre 1973 et 1977, Alain Rey participa à la mise au point de la méthodologie du travail terminologique qu’adopta l’Office pour la conduite de ses propres travaux et qui se diffusa au Québec par son enseignement dans les universités. Les Catalans l’adoptèrent et l’adaptèrent par la suite. Pour Alain Rey, ce fut l’occasion de s’intéresser à ce qu’avait de spécifique cette tranche du lexique, au point d’en faire l’objet d’un « Que sais-je ? » en 1979 sous le titre La Terminologie. Noms et notions. Indication de cette filiation : dans la courte bibliographie de ce « Que sais-je ? », la première référence renvoie aux colloques de terminologie de l’Office.
À l’Office, on garda l’habitude de consulter Alain, habitude qui se maintint bien après que j’eus cessé d’en être le directeur linguistique. Tout particulièrement lorsqu’il s’est agi d’examiner deux questions importantes pour le Québec. La première : quand et pourquoi est-il opportun ou légitime de procéder à un emprunt ? La réponse servirait autant à guider la pratique de l’emprunt qu’à faire le ménage dans la somme astronomique de termes anglais qu’avait absorbés la langue québécoise depuis la conquête. La seconde nous ramenait, Alain Rey et moi, au thème de notre première rencontre, les mots du lexique québécois qui lui sont propres, du moins jusqu’à preuve du contraire. Question relativement plus complexe puisqu’elle implique à la fois de devoir tenir compte de ce qu’il est convenu d’appeler « les niveaux de langue » et qu’elle en sous-entend une autre tout aussi délicate, celle de la norme du français au Québec, question litigieuse encore de nos jours. Nous avions gardé le contact, Alain Rey et moi, et nous en discutions entre nous alors même que les collègues du Québec nous consultaient.
L’Office en vint à adopter deux énoncés de politique, l’un « relatif à l’emprunt des formes linguistiques étrangères » en 1980, le second « relatif aux québécismes » en 1985[2].
Après mon départ de l’Office, le gouvernement du Québec prêta mes services à l’Agence de coopération culturelle et technique où je devins responsable du Centre international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée (CIRELFA), un organisme au service des pays de la francophonie. Ces activités m’amenaient à séjourner plus souvent à Paris ou à y passer en route vers l’un ou l’autre pays, surtout vers l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. C’était souvent l’occasion de rencontrer les Rey, de poursuivre avec eux nos échanges sur tout et rien.
En particulier, un projet dirigé par l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AU-PELF) nous fournit l’occasion, à Alain Rey et moi, de nous retrouver en Afrique subsaharienne et d’y approfondir nos réflexions sur la variation de la langue française en prenant en compte, cette fois, des pays où la langue française avait été introduite par la colonisation et où elle se superposait à d’autres langues maternelles. En effet, l’AUPELF avait endossé le projet d’un Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire[3], sur la base d’inventaires nationaux déjà entrepris par des collègues français, belges et africains au Bénin, au
Cameroun, en Centrafrique, en Côte d’ivoire, en Haute-Volta, au Mali, au Niger, au Rwanda, au Sénégal, au Tchad, au Togo et au Zaïre. Mme Danièle Racelle-Latin assumait la coordination de la synthèse des inventaires. Au sein de l’équipe des rédacteurs nationaux ainsi réunis, au total vingt-deux personnes, il devint rapidement évident qu’ils devaient se doter d’une grille de critères propres à uniformiser le choix des particularités à retenir comme « africaines », opération qui souleva, on s’en doute bien, de grandes questions de principes. Il était, à l’évidence, nécessaire qu’ils en débattent entre eux et avec des linguistes d’autres pays de la francophonie. L’AUPELF créa donc un comité scientifique et invita à en faire partie, entre autres, Willy Bal, de Belgique, Robert Chaudenson, comme spécialiste des créoles, Maurice Houis, africaniste français, Maurice Piron, de Belgique, Alain Rey, pour sa grande expérience en lexicographie et moi-même, comme porte-parole d’un pays où cette question des particularités lexicales était discutée depuis longtemps, pour ainsi dire depuis l’époque de la Nouvelle-France.
Ainsi, l’un et l’autre, nous avons poursuivi notre propre réflexion sur la question de la variation linguistique, plus particulièrement cette fois, de sa légitimité. Et nous profitions des opinions de nos collègues et de la discussion que soulevait constamment l’opinion des uns et des autres. Il nous arrivait aussi de revenir sur le sujet lorsque nous nous retrouvions à Paris. Josette Rey-Debove y mettait, alors, son grain de sel. Nous avons également enrichi notre réflexion des réactions en Afrique lors de la publication de l’Inventaire en 1983. Elles furent nettement partagées : négatives chez beaucoup au nom du respect intégral du français, y compris du lexique, selon la norme parisienne, souvent pour ne pas encourager une tendance à la créolisation du français déjà en cours dans les couches populaires, moins ou pas du tout scolarisées; plutôt favorables chez les linguistes et chez beaucoup d’autres, pour désigner des réalités typiquement africaines ou parce qu’il est normal que la créativité lexicale se manifeste en Afrique comme partout ailleurs dans la francophonie.
La question débouchait donc, tout naturellement, sur celle de la norme du français dans les pays autres que la France. Le sujet était, et est toujours d’actualité au Québec, quasi selon le même clivage d’opinions qu’en Afrique et les mêmes arguments. En France, le sujet devenait de plus en plus à la mode et l’opinion publique était en évolution constante, là aussi pour les mêmes raisons et suivant la même répartition des intervenants. Alain et moi, nous avons continué à y réfléchir et à participer au débat public, chacun de son côté et ensemble, dans le plus grand respect de nos points de vue et de nos divergences, qui allaient s’atténuant. L’un et l’autre, nous avons participé à un ouvrage collectif qui fut publié en coédition par le Conseil de la langue française du Québec et la maison Le Robert[4]. L’article d’Alain Rey s’intitulait « Norme et dictionnaires (domaine du français) », le mien, « Éléments d’une théorie de la régulation linguistique », début d’une réflexion que je continue de poursuivre pour comprendre le mécanisme social qui préside à la normalisation de tous les comportements sociaux, aussi bien celui de s’habiller que de parler. Je retiens de cet ouvrage deux autres articles particulièrement pertinents, celui signé par Nicole Gueunier, Émile Genouvrier et Abdelhamid Khomsi, « Les Français devant la norme », et celui de Luis Fernando Lara, « Le concept de norme dans la théorie d’Eugenio Coseriu », un précurseur du sujet. Notre collègue Lara avait alors entrepris la rédaction d’un dictionnaire de l’espagnol du Mexique, dont la variation par rapport au castillan était analogue à celle du français au Québec par rapport au français hexagonal, l’une et l’autre à l’ombre de l’autorité morale d’une académie, la Real Academia de Madrid et l’Académie française.
Depuis, le temps a passé. Nous n’avons jamais cessé de nous voir, de nous retrouver invités aux mêmes activités, en France, au Québec, en Catalogne, de poursuivre la réflexion sur ces thèmes de prédilection et sur bien d’autres. Notre amitié s’est approfondie en même temps que nous avons pris de l’âge.
Nous en sommes là.
Notes
[1] Pour plus de précision, voir l’essai que j’ai publié chez Québec Amérique en 2007 intitulé L’Embarras des langues. Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise.
[2] J’ai eu l’occasion de résumer la contribution de Josette Rey-Debove et d’Alain Rey à l’aménagement de la langue au Québec dans Les Dictionnaires Le Robert, genèse et évolution, ouvrage publié à l’occasion de la première journée québécoise des dictionnaires par les Presses de l’université de Montréal, 2003.
[3] Montréal, AUPELF et ACCT, 1983, avant-propos, introduction et présentation : 61 p.; inventaire lexical, références et bibliographie : 550 p.
[4]La Norme linguistique, textes colligés et présentés par Edith Bédard et Jacques Maurais, Québec, 1983, 850 p.
État des lieux et enjeux de la didactique de l’oral
Résumé
Dans ce chapitre, l’auteur s’inspire de la conférence qu’il a prononcée à l’ouverture du colloque État des lieux et enjeux de la didactique de l’oral, tenu dans le cadre du 76e congrès de l’ACFAS, à Québec, en mai 2008. Il jette un éclairage particulier sur l’enseignement du français langue maternelle et plus spécialement sur celui de la communication orale. Il met ainsi en relief les facteurs sociolinguistiques qui entourent la langue orale des jeunes élèves qui arrivent à l’école. Parmi les objectifs généraux de l’enseignement du français, il insiste sur l’importance de faire passer le locuteur de la langue d’enfance à une langue orale d’adulte. Pour ce faire, il décrit les composantes du système linguistique dont tous les enseignants devraient tenir compte et fournit des règles d’action qui, selon sa longue expérience de travail et de réflexion dans le domaine, conduiraient l’élève à une plus grande maîtrise d’une langue orale de qualité.
Introduction
Comme on m’a invité pour présenter la conférence inaugurale de ce colloque, j’ai pensé pertinent de cadrer l’enseignement de l’oral dans l’ensemble de la problématique de l’enseignement du français, langue maternelle, au Québec. Je reprends en partie et j’approfondis quelques aspects de la réflexion que j’ai déjà publiée dans l’Embarras des langues (Corbeil, 2007).
Je ne tiendrai compte ici que de l’enseignement du français, langue maternelle, ce qui est le cas pour la majorité des élèves des écoles du Québec, quoique les enfants immigrants remplissent de plus en plus nos classes d’accueil. L’expérience montre que les difficultés de ces enfants en langue orale découlent en grande partie de l’écart entre le français et leurs propres langues d’origine. Mais cela relève d’une autre problématique qui ne fera pas l’objet de ce texte.
1. Point de départ : la langue parlée des élèves
En arrivant à l’école, les enfants dont le français est la langue maternelle « parlent » un français qui correspond aux caractéristiques suivantes :
a) C’est une langue strictement orale.
b) Cette langue est apprise par imitation de celle des parents et des autres enfants ou des adultes de l’endroit où ils ont grandi. Elle est imprégnée des caractéristiques linguistiques propres à la langue parlée de la famille, du quartier et de la région, résultat de la variation du français au Québec et dans la francophonie.
c) C’est une langue pour ainsi dire comportementale, dont l’enfant n’a aucune conscience du mode de fonctionnement. Parler, comprendre, se faire comprendre lui suffisent.
d) Les langues d’enfance des écoliers d’une même classe sont plus ou moins hétéroclites et reflètent la plus ou moins grande diversité linguistique du quartier où se situe l’école, encore davantage si on considère les grandes villes du Québec.
2. L’objectif de l’enseignement du français, langue maternelle
L’objectif de l’enseignement du français, langue maternelle, est de permettre à l’enfant de faire, en onze ans de scolarité obligatoire, le passage entre la langue d’enfance qui est la sienne en arrivant à l’école et la langue standard dont il aura besoin dans sa vie d’adulte, comme personne, comme citoyen et comme travailleur, c’est-à-dire :
a) aller de la langue orale à la langue écrite : écriture, lecture, orthographe d’usage;
b) s’initier à la grammaire de la langue française, morphologie et syntaxe, orthographe grammaticale (les accords), structure de la phrase orale et écrite;
c) apprendre à s’exprimer, oralement et par écrit, d’une manière cohérente et organisée;
d) acquérir la connaissance et la maîtrise du français standard oral et écrit, selon les différents niveaux de langue et en tenant compte des particularités légitimes de l’usage du français au Québec, surtout en vocabulaire.
En langue orale, l’objectif ultime est d’acquérir une nouvelle langue orale tout aussi comportementale et spontanée que la langue d’enfance de départ, mais conforme à la norme sociale de l’usage du français au Québec.
L’enseignement de la langue écrite influence celui de la langue orale, malgré les grandes différences dans la manière dont l’une et l’autre sont produites. Le mouvement de va-et-vient d’une forme de la langue à l’autre est constant et inconscient. L’enseignement de la morphologie de la langue écrite sert de modèle à la morphologie de la langue orale. Par exemple, la conjugaison du verbe être à l’écrit met en évidence celle de l’oral au niveau populaire : je suis → chu; tu es → té; il, elle est → yé, alé; nous sommes → on é; ils, elles sont → ison, aso. Les enfants ne disent pour ainsi dire jamais la forme Vous êtes depuis qu’ils tutoient leurs parents et quasi tous les adultes, leurs professeurs compris. Cette conjugaison est si ancrée dans l’usage que le journal La Presse du 29 avril 2008 titrait un article Yé ben pas beau, ton trophée (Laurence, 2008). Par ailleurs, sur le plan morpho-syntaxique, en langue parlée, la tendance se répand de n’employer que la forme que dans tous les cas, à la place de dont, duquel, de laquelle, à laquelle, etc. Par exemple, on entendra dire très souvent la personne que je te parle → la personne dont je te parle; le gars que je sors avec → le gars avec lequel je sors. On ignore ou on oublie que les formes du pronom relatif varient selon sa fonction dans la phrase. On peut penser que la syntaxe et le vocabulaire utilisés en langue écrite influencent peu à peu l’énoncé de la phrase orale dans certaines conditions. D’où l’importance d’exercices répétés d’écriture, sous toutes ses formes, pour intégrer profondément l’organisation de la phrase, l’enchaînement des phrases dans un exposé organisé à l’aide des mots de jonction appropriés, la justesse et la richesse du vocabulaire, tous éléments qui se retrouveront en langue orale.
La rectification de la prononciation demeure cependant, au Québec, le plus important et le plus difficile défi. Il n’en est jamais question, pour ainsi dire, dans le programme du Ministère pour le primaire comme pour le secondaire (MÉQ, 2001; MÉLS, 2004, 2007), ni lors de la formation initiale des futurs enseignants. Pourtant, c’est l’aspect de notre usage de la langue française qui nous coupe le plus du reste de la francophonie, surtout en langue populaire urbaine. Une phrase comme où qua lé, la police? → Où est la police?; È là qua watch → Elle est là qui surveille n’est compréhensible que de nous, de personne d’autre.
Le minimum, en pédagogie de la langue parlée, c’est de faire passer les enfants au niveau de la langue familière d’abord, comme langue de tous les jours, et, plus s’avance la scolarité, de leur donner la maîtrise de langue soutenue dont ils auront besoin comme adultes.
3. Quelle langue orale faut-il enseigner?
Autant il y a consensus entre les enseignants sur des propositions aussi abstraites et d’ordre général que celles que je viens d’esquisser, autant les enseignants sont embarrassés de répondre à la question : Quelle langue orale enseigner? De plus, leurs opinions divergent quant au diagnostic qu’il faut poser sur la langue orale des élèves et sur les correctifs qu’il faut y apporter, sur ce qui serait, en somme, le contenu d’une pédagogie de la langue parlée au Québec. D’autant qu’à l’évidence, le contenu de cette pédagogie varie selon les caractéristiques linguistiques et la pratique de la langue d’une région à l’autre au Québec et d’un pays à l’autre au sein de la francophonie chez les enfants francophones qui viennent d’ailleurs. En conséquence, la pédagogie de la langue parlée ne peut pas ne pas être propre à une situation sociolinguistique particulière, celle de la région comme celle de chaque classe.
Une pédagogie de la langue parlée au Québec doit donc, d’une part, prendre appui sur la connaissance des caractéristiques de l’usage du français au Québec telles qu’elles se dégagent des nombreux travaux des linguistes en phonétique/phonologie, en morphosyntaxe et en lexicologie. D’autre, part, il revient aux enseignants de s’inspirer de ces informations pour observer l’usage réel de la langue de chacun de leurs élèves et en tirer un enseignement correctif propre à améliorer la qualité de la langue parlée de chacun et de l’ensemble de la classe.
Il peut donc être utile de décrire ici, dans les grandes lignes, ce que nous savons maintenant des caractéristiques de la langue française dans son usage au Québec et qui devrait être à la base d’une pédagogie de la langue parlée.
3.1 La prononciation
Depuis les débuts de la linguistique dans les universités du Québec, les spécialistes de la phonétique (description physique des sons) et de la phonologie (étude de la fonction discriminative des sons) ont étudié et décrit en détail les sons et la prononciation du français au Québec à tous les niveaux de langue. Les textes savants en ce domaine sont nombreux, les connaissances, disponibles. Par contre, il existe peu de textes de vulgarisation, encore moins de véritable traité de la prononciation du français québécois.
Au niveau soutenu, la prononciation du français au Québec est très proche du système phonologique du français, mais s’en distingue par quelques traits. Par contre, l’écart augmente au fur et à mesure qu’on passe au niveau familier, puis au niveau populaire urbain. À la limite, on arrive à des phrases incompréhensibles à tout autre francophone qu’à un locuteur d’ici, surtout quand s’y trouvent amalgamés la prononciation, le vocabulaire et la structure de la phrase, par exemple la réponse È là qua watch à la question Où qua lé, la police.
Grosso modo, on peut classer les faits de prononciation du français au Québec en trois groupes :
des oppositions de voyelles conformes à la phonologie du français, mais que les locuteurs ne font plus en France :
maintien de l’opposition é / è : mai / mais;
maintien de l’opposition è bref et è long : belle / bêle; tète / tête;
maintien de l’opposition entre a antérieur et a postérieur : patte / pâte, tache / tâche;
maintien de l’opposition entre in et un : brin / brun.
Ces prononciations font partie de la norme du français québécois.
des prononciations de voyelles et de consonnes non conformes au système du français, cependant trop profondément ancrées dans l’usage québécois pour qu’on puisse songer à les éradiquer :
l’ouverture des voyelles i, u, et ou : ri / rite, doux / doute, lu / lune;
l’affrication de t et de d devant i et u : maladie / mala(dzi), pendu / pen(dzu), titanic / (tsi)tanic, tuteur / (tsu)teur.
Ces prononciations sont admises avec réserve, en souhaitant que le locuteur québécois les atténue dans sa prononciation lorsqu’il s’exprime devant un francophone d’ailleurs.
des prononciations qui ne font pas consensus au Québec et qui, en conséquence, ne peuvent faire partie de la norme québécoise :
la prononciation très fermée de la voyelle a, qui se rapproche alors du son o, soit en fin de mot, comme dans Canada, tabac, soit à l’intérieur d’une syllabe, comme dans phare qui ressemble à fort, part / port, quart / corps, tard / tort;
la diphtongaison des voyelles longues, ga(raâ)ge, (baè)te, (taè)te, (faè)te, (caeu)r;
la prononciation de è en a : ferme devient farme, je vais devient je va et jva si on laisse tomber le « e » selon les règles d’élision de ce « e » dit caduc pour cette raison;
la prononciation du groupe oi (wa) en (wé) comme dans moé, toé, ou parfois en (wè) comme dans poèl (poil) ou même simplement en è, comme dans c’est tout drèt (c’est tout droit);
la transformation du pronom elle au singulier en « a » (o s’en vient) ou en « al » devant voyelle (al est partie). Au pluriel, le pronom elles devient soit souvent « i » (i ont été bonnes). Lorsque le pronom elle précède le verbe est, il se fond avec lui, elle est bonne se réduit alors à è bonne, le « è » allongé valant alors pour le pronom et le verbe;
l’escamotage de sons, soit à l’intérieur des mots comme dans univers(i)té, cat(é)chisme, soit de la consonne « l » et « r » en fin de prononciation table devient tab, peuple devient peup, soit dans des groupes de mots, dans la cour devient dan cour, sur la table devient su la tab, ou sua tab, finalement sa tab avec un a long pour le distinguer de sa table, dans les devient din, comme dans è tombé din pom;
En cumulant plusieurs de ces phénomènes, une phrase complète peut se réduire à peu de chose, par exemple tu sais ce que je veux dire se comprime en tsé veux dire, ou encore ça fait que donne fak ou fake comme dans fake jy ai di. Autre exemple, la phrase C’est une fille qui sait où elle va, qui n’a pourtant rien de compliqué, ni de spécialement sophistiqué, donne ctune fill qui sé ousqua va. Dernier exemple, la phrase en français populaire urbain : inqua wère, on wè bin qu ’on wé rien (rien qu’à voir, on voit bien qu’on voit rien), ou encore les formes suivantes de la même phrase j(e) vais y aller (niveau neutre), j(e) m’en vais y aller (niveau familier), j’m’en va y aller, m’en va y aller (niveau populaire).
3.2 La grammaire, la morphologie et la syntaxe
La distinction entre la grammaire de la langue parlée et celle de la langue écrite est ici primordiale, aussi bien pour la langue française que pour toutes les langues du monde. La différence entre ces deux formes de la langue touche l’organisation de la phrase (la syntaxe), mais aussi la forme des mots ou des groupes de mots (la morphologie), à cause des phénomènes phonétiques qui la modifient parfois. Ainsi, le groupe orthographié je suis peut se prononcer tel quel ou devenir ch’suis par élision du « e » caduc, et par l’assourdissement du « j » en contact avec le « s ». Ce phénomène se retrouve aussi bien en français hexagonal qu’en français québécois.
La syntaxe de la langue parlée est spontanée; c’est la création d’une forme à une pensée en train de naître, de se préciser, une syntaxe totalement dépendante des circonstances et des émotions du moment, influencée par la présence du ou des interlocuteurs et par leurs réactions. La phrase suit le mouvement de la pensée ou de la conversation en temps réel, au gré des abandons et des reprises, des interruptions et des changements de direction. Il faut avoir, un jour, transcrit un exposé improvisé, qui avait pourtant semblé brillant et élégant, pour se rendre compte des conséquences de la spontanéité : la transcription est trop éloignée de la langue écrite pour qu’on puisse la publier dans sa forme originale.
La phrase écrite naît en des circonstances totalement différentes, dans le calme et la réflexion. L’auteur peut s’arrêter, abandonner une phrase, en reprendre une autre, modifier celle-ci en partie, jusqu’à ce qu’il ait trouvé la phrase qui lui semble correspondre à la meilleure expression de sa pensée. De plus, il a autour de lui tous les moyens d’être fidèle à la grammaire, à la stylistique, au lexique grâce aux ouvrages de référence dont il dispose. Il est le maître d’œuvre absolu de sa phrase. On comprend pourquoi les grammaires décrivent toujours la morphologie et la syntaxe de la langue écrite.
Les Québécois francophones écrivent le français selon la morphologie et la syntaxe de la langue française. Par contre, l’écart entre la morphologie et la syntaxe de la langue parlée au Québec et la norme de la langue écrite est variable. L’écart est pour ainsi dire nul en langue parlée soignée. Il augmente de plus en plus en passant à la langue familière, puis à la langue populaire, enfin à la langue triviale, celle des locuteurs les moins scolarisés, la plus éloignée de la norme standard. Car il y a une relation très directe entre la manière d’employer la langue et le niveau de scolarisation des personnes et leur degré de familiarité avec la langue écrite, notamment par la lecture. On comprend que les linguistes québécois se soient surtout intéressés à la langue populaire, qui offre prise davantage à une description comparative que la langue soignée ou même familière.
Voici quelques exemples de faits grammaticaux caractéristiques de la langue parlée québécoise que nous sommes appelés à transposer en français soutenu lorsque nous sommes en situation formelle de communication. Les uns s’observent parfois en langue familière, d’autres uniquement en langue populaire ou triviale :
la morphologie des pronoms personnels il et elle à la suite de l’élision de la consonne « l » et de la transformation du son « è » en « a », l’un et l’autre évoqués précédemment à la rubrique intitulée La prononciation;
la généralisation du pronom relatif que à la place de dont, c’est ce qu’on a besoin;
la contraction des prépositions de, dans et sur devant les articles le, la, les, également décrite plus haut;
les formes nominales des pronoms personnels, régulières au singulier, moi, toi, lui, elle, mais suivies par autres au pluriel, souvent prononcé aut (nous-autres, vous-autres, eux-autres), exemple moi, j’en suis certain, eux-aut’ le sont pas;
les phrases interrogatives et exclamatives à l’aide de -tu, parfois -ti : tu viens-tu?, i vient-tu de loin?, les enfants sont-tu venus?, faut-tu être niais eux!;
le curieux emploi de l’adverbe de négation pas, soit en redoublement de la négation : y a pas personne dans cour → il n’y a personne dans la cour), soit devant ou à la suite de la préposition avec pour créer une négation : avec pas de moutarde → sans moutarde, ouvrir le festival de Toronto pas avec un grand film → sans un grand film;
la confusion des prépositions à et de en faveur de sur, à la suite d’un verbe, probablement sous l’influence de la préposition anglaise on : parler sur ce sujet → de ce sujet; réfléchir sur son avenir → à son avenir; discuter sur la question → de la question;
la mise en évidence d’un élément de la phrase, plus fréquente en langue parlée qu’en langue écrite : c’est qui qui vient?
3.3 Le lexique
Le lexique du français au Québec ne peut pas être en tout point semblable à celui de France pour au moins deux motifs.
L’histoire de la langue française au Québec est différente de celle de la France depuis les toutes premières années du peuplement de la vallée du Saint-Laurent. La composition de la population de la Nouvelle-France a été, au départ, un échantillon de celle de la France de l’époque, un mélange de personnes qui parlaient tantôt le français d’Ile-de-France, tantôt à la fois le français et le dialecte de leur région, tantôt surtout leurs dialectes. Tous vivaient, dans une grande interdépendance, la même aventure dans un environnement qui leur était complètement étranger. Ces nouveaux arrivants sont entrés en contact avec les premiers occupants du pays, les Amérindiens et les Inuits, qui leur ont donné des mots pour désigner leurs coutumes et des réalités inconnues des colons. Il en est sorti une première forme du français caractéristique de la Nouvelle-France, dont le destin a bifurqué brusquement lors de la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre. À partir de ce moment, le français de la Nouvelle-France évoluera en marge du français de France et sera fortement soumis à l’influence de la langue anglaise. J’ai plus longuement évoqué ces faits dans le premier chapitre de mon ouvrage L’embarras des langues, mentionné plus haut.
Depuis le début de la Nouvelle-France jusqu’à maintenant, les Québécois ont dû et doivent trouver les moyens de nommer leur environnement physique, culturel et politique, qui n’est pas identique à celui de la France dans bien des cas. Il leur faut nommer le territoire, la flore et la faune, les institutions politiques et administratives, les us et coutumes, les nouvelles réalités techniques et technologiques très souvent originaires du voisin américain et donc importées en anglais, ou encore les innovations (choses et mots) issues de la créativité québécoise. Ces mots et ces sens québécois ne constituent pas une proportion importante du lexique utilisé par les Québécois : 15 % au maximum, mais ils leur sont nécessaires (De Villers, 2005). Pour cette raison, le lexique du français québécois comporte de nombreux mots et sens qu’on ne trouve pas dans les dictionnaires publiés en France, puisqu’ils sont destinés avant tout aux locuteurs français qui n’en ont pas besoin. La variation du lexique est inévitable, nécessaire et parfaitement légitime.
Le lexique réel du français au Québec, dans ses différents niveaux d’usage, garde en lui les traces de son passé et de son adaptation à un pays neuf. C’est un ensemble de mots et de sens très composite, d’origine et de statut différents.
Les éléments du lexique réel du français québécois sont donc aujourd’hui parfaitement identifiés. Il suffit de référer au logiciel Antidote, pour y trouver de nombreux québécismes, de même que de nombreux mots d’emploi familier en français québécois. On y distingue les éléments suivants :
1. Des mots de la langue commune à tous les francophones. Lorsque deux ou plusieurs mots sont synonymes, il peut arriver que le mot préféré par les usagers québécois ne soit pas le même que celui privilégié par les usagers français. Par exemple, les Québécois préfèrent congédiement et congédier à licenciement et licencier[1]. Marie-Éva de Villers les nomme québécismes de fréquence.
2. Des archaïsmes, de forme ou de sens, c’est-à-dire des mots ou des sens de mots qui se sont maintenus dans l’usage québécois depuis l’époque de la Nouvelle-France, mais qui ont disparu de l’usage français contemporain. Exemples : grafigner et grafignure, abrier, brunante, mitaine, batture, marier au sens d’épouser, goûter au sens d’avoir du goût, un goût, jambette au sens de croc-en-jambe.
3. Des dialectalismes, de forme ou de sens, c’est-à-dire des mots ou des sens qui viennent des dialectes apportés en Nouvelle-France par les premiers habitants de la colonie, dont certains sont encore vivants dans les français régionaux de France, mais sans être mentionnés dans les dictionnaires publiés à Paris. Exemples : écornifler (Anjou, Normandie), bleuet (Normandie), bordée de neige ou bordée seul (Saintonge), blonde au sens de petite amie (dans presque tous les dialectes d’origine — Auprès de ma blonde, dit une vieille chanson française), mouiller au sens de pleuvoir (Anjou, Aunis, Poitou, Saintonge).
4. Des mots français auxquels a été attaché un sens qu’ils n’ont pas ou n’ont pas exactement en français commun, souvent par ressemblance et même si la réalité désignée n’est pas la même ici qu’en France. Exemples : chevreuil → cerf de Virginie, il n’y a pas de perdrix au Québec mais des gélinottes, des tétras et des lagopèdes et on nomme souvent truites ce qui est en réalité des ombles de fontaine ou des touladis. Encore faut-il nuancer cette observation. Tantôt le générique suffit, par exemple dans la vie courante du chasseur et du pêcheur, tantôt il importe d’être plus précis, par exemple lors de la rédaction d’un règlement sur la chasse et la pêche, pour éviter toute contestation juridique sur l’identité de la bête ou du poisson.
5. Des mots créés par les usagers québécois par besoin, pour désigner des réalités d’ici ou des nouveautés, soit de toutes pièces, par exemple motoneige, courriel, terminologue, le plus souvent en suivant les règles de la morphologie française, soit de la composition, soit de la dérivation au moyen de préfixes ou de suffixes ou des deux à la fois, soit encore par acronymie (mots dérivés d’un nom propre ou du nom d’une institution. Exemples : aluminerie, bleuetière, microbrasserie, téléavertisseur, cégep et cégépien, péquiste, chicoutimien. Tous les noms féminins des titres et des fonctions entrent dans cette catégorie.
6. Des emprunts aux langues amérindiennes et à l’inuktitut, comme caribou, ouananiche, wapiti, wigwam, babiche, kayak, igloo, carcajou, et tous les noms et adjectifs qui dérivent des noms propres des différentes nations autochtones, par exemple montagnais, aujourd’hui innu, inuit, algonquin, mohawk, huron, etc.
7. Des emprunts aux langues des immigrants, surtout des noms de mets ou de coutumes, fatouche, gaspacho, kascher ou cachère, wok, loukoum, radicchio, soya ou soja, teriyaki, etc.
Et surtout l’immense catégorie des emprunts à la langue anglaise qui découlent du contact ancien et permanent avec la langue anglaise, au départ avec l’anglais d’Angleterre, aujourd’hui avec celui des autres provinces du Canada et surtout celui des États-Unis voisins avec qui les contacts sont pour ainsi dire permanents et quotidiens. On y distingue :
8. Des emprunts, c’est-à-dire des mots anglais aujourd’hui parfaitement intégrés au lexique du français commun. Rey-Debove (1999) en a fait l’inventaire, mais en utilisant comme critère uniquement l’origine linguistique et sans tenir compte de la nécessité de l’emprunt, donc sans distinguer emprunt et anglicisme, comme il est d’usage au Québec. Exemples : bar, bluff, clone, cocktail, cow-boy, geyser, handicap, poker, rail, sandwich, snob, tramway et wagon, presque tous les noms de sports, baseball, football, curling, golf, jogging. Notons cependant que des Québécois prononcent souvent à l’anglaise certains de ces mots, par exemple bacon prononcé « bécun », cottage (prononcé « cottédge »), gang (« gagne »), poker (« pokeur » avec un eu fermé), revolver (« révolveur » avec le même eu fermé), tank (« tink »). On pourrait ici parler d’anglicisme de prononciation.
9. Des emprunts à la langue anglaise sont cependant propres au Québec. Certains ont même créé des dérivés. Exemples : draver (de to drive) qui a donné drave et draveur, scotch (de scotch-tape, pour le ruban gommé), whip, coroner, hamburger et hot-dog passés en français hexagonal avec la mode du fast-food, alors que smoke-meat demeure québécois, etc.
10. Des anglicismes, c’est-à-dire des emprunts inutiles à la langue anglaise, des emprunts de luxe qui concurrencent inutilement des mots français. Ils sont les témoins de la prédominance historique de la langue anglaise au Québec, surtout comme langue de travail, la langue du boss. Ils découlent aussi de l’ignorance ou de la négligence des usagers. Ils viennent souvent de loin. Ils sont tout particulièrement nombreux dans la langue parlée. On les trouve parfois aussi dans la langue écrite, avec ou sans les précautions d’usage (comme la mise du mot entre guillemets ou en italiques, l’ajout du mot français correspondant, etc.). On les remarque de plus en plus souvent sur les ondes des médias électroniques, que le locuteur tente d’excuser en ajoutant, par exemple, comme on dit, si vous me passez le mot, ou de faire passer par une pirouette du type comme on dit en chinois, pirouette qui ne fait que souligner la mauvaise conscience ou le je-m’en-foutisme.
Ces anglicismes se maintiennent en usage parfois très longtemps. Ils se renouvellent de génération en génération. Citons quelques exemples tirés de l’analyse par Marie-Éva de Villers d’une année de textes du Devoir (voir l’annexe II de son essai Le Vif Désir de durer, 2005) : babyboomer, backlash, bargain, bookmaker, branding, choker, crew, doorway, engineering, farmer, feeder, guts, pattern, puck, strap, switch, waiter, etc. Actuellement, l’informatique, entre autres, s’avère une source de nouveaux anglicismes : faire une sauvegarde n’est pas plus compliqué que de faire un save.
11. Des faux-amis, des mots français auxquels on accole un sens anglais. Ils proviennent du contact permanent et fréquent avec le mot de la langue anglaise qui ressemble fort au mot français. Leur emploi est la plupart du temps dû à l’ignorance du sens exact du mot français en comparaison du mot anglais. Exemples : altération au sens de retouche, supporter pour soutenir (on supporte ses maux, mais on soutient un candidat), corporation pour société, définitivement pour certainement, etc.
12. Des calques, la traduction mot à mot d’une expression anglaise, par exemple année fiscale (fiscal year) pour exercice financier; certificat de naissance (birth certificate) pour acte de naissance; à toutes fins pratiques (for all practical purposes) pour en pratique, pratiquement; annonces classées (classified ads) pour petites annonces; tapis mur à mur (wall to wall carpet) pour moquette; appel longue distance (long distance call) pour interurbain, etc.
4. Conditions de succès de l’enseignement de la langue parlée
Trois conditions me semblent aller de soi.
Tout le personnel de l’école, enseignants et administrateurs, doit servir de modèle de langue parlée. Tous devraient utiliser une langue simple, mais conforme à la norme québécoise, une langue naturelle au service de tous les événements et messages qui parsèment une journée à l’école. Il est plus évident encore que la remarque vaut pour la langue écrite. Il est, en effet, inadmissible que des fautes d’orthographe, de syntaxe ou des anglicismes se glissent dans les écrits destinés aux enfants et aux parents, que ces écrits proviennent des enseignants ou de la direction.
À plus forte raison, l’enseignant ou l’enseignante doit employer en classe une langue de qualité dans toutes ses interventions verbales. De plus, son rôle en pédagogie de la langue orale est d’écouter et d’observer la langue des élèves quand ils participent aux activités, posent des questions ou présentent des exposés, de diagnostiquer et de noter les lacunes les plus fréquentes, de les commenter et de leur fournir la forme correspondante en situation formelle, enfin de veiller à ce que les élèves les intègrent peu à peu, par la suite, dans leurs propos oraux. C’est ainsi que, par la prise de conscience de façons différentes de s’exprimer selon les contextes dans lesquels ils se trouvent et par des efforts d’autocorrection personnelle, ils pourront se reconstruire une nouvelle langue orale appropriée aux contextes plus formels de communication.
D’où la dernière condition. Tous les futurs enseignants, qu’ils se destinent à l’éducation préscolaire, au niveau primaire ou secondaire, en français ou dans tout autre discipline, doivent recevoir une formation adéquate en langue française, tant en langue parlée qu’en langue écrite. Cette formation comprend deux étapes distinctes, indispensables l’une et l’autre : la vérification des connaissances et de la performance en français parlé et écrit des futurs enseignants, qui peut entraîner, chez les candidats qui manifestent une maîtrise insuffisante de la langue, une phase de mise à niveau préalable obligatoire, et un enseignement systématique des caractéristiques de l’usage de la langue française au Québec pour qu’ils puissent en dégager les éléments propres au registre soigné de la langue.
Conformément au règlement du ministère de l’Éducation qui a toujours été en vigueur, aucun permis d’enseigner ne doit être accordé à une personne qui ne démontre pas une pleine maîtrise de la langue française, parlée et écrite.
Bibliographie
Corbeil, J.-C. (2007). L’embarras des langues. Montréal, Québec Amérique.
De Villers, M.-É. (2005). « Comparaison entre Le Devoir et Le Monde. Une illustration de la norme réelle du français québécois », Le Devoir, p. A7.
De Villers, M.-É. (2005). Le vif désir de durer. Montréal, Québec Amérique.
De Villers, M.-É. (2009). Le Multidictionnaire de la langue française. Montréal, Québec Amérique.
Laurence, J.-C. (2008). « Yé ben pas beau, ton trophée! », La Presse, 28 avril, p. S10.
Ministère de l’Éducation (2001). Programme de formation de l’école québécoise. Primaire. Québec, Gouvernement du Québec.
Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (2004). Programme de formation de l’école québécoise. Secondaire, premier cycle. Québec, Gouvernement du Québec.
Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (2007). Programme de formation de l’école québécoise. Secondaire, deuxième cycle. Québec, Gouvernement du Québec.
Rey-Debove, J. (1999). Dictionnaire du français. Référence. Apprentissage. Paris, Dictionnaires Le Robert et CLE International.
Note
[1] Plusieurs exemples sont tirés de l’ouvrage de Marie-Éva de Villers, Le Vif Désir de durer, ou de son dictionnaire Le Multidictionnaire de la langue française. D’autres proviennent des publications de l’Office de la langue française.
Camille Laurin, le paisible provocateur
Il me faut sans doute, d’entrée de jeu, expliquer pourquoi et comment j’en suis arrivé à collaborer avec le docteur Laurin à ce qui deviendrait la Charte de la langue française.
Au moment de l’élection du Parti Québécois en novembre 1976, j’étais directeur linguistique de l’Office de la langue française[1] depuis septembre 1971. J’avais participé à la mise en application de la loi 63, honni pour avoir accorder aux parents, à tous les parents, francophones, anglophones et allophones, le libre choix de la langue d’enseignement pour leurs enfants, mais loi qui ouvrait toute larges les portes de la langue de travail, donc du commerce et des affaires. C’est sur ces dossiers que l’Office s’était concentré entre 1970 et 1974. L’Office expérimente alors les stratégies les plus efficaces pour intervenir dans les domaines les plus susceptibles d’avoir une influence sur le statut et le prestige du français, notamment du point de vue socioéconomique, soit : la langue de travail, l’affichage, les raisons sociales et la publicité, le commerce et les affaires, l’administration publique. L’essentiel de ces travaux avait servi de base à la conception et à la rédaction de la Loi sur la langue officielle (dite loi 22), alors en vigueur depuis le 31 juillet 1974.
Cette loi avait mécontenté tous les Québécois. Les francophones, parce qu’à leurs yeux, elle faisait une place trop grande à la langue anglaise, sauf que le bilinguisme était dissimulé derrière la déclaration du français, langue officielle du Québec, et parce que les dispositions relatives à la langue de travail leur apparaissaient trop timides pour modifier en profondeur la situation du français et des francophones dans les entreprises du Québec. Les anglophones et les allophones, de leur côté, ne digéraient pas qu’un gouvernement libéral ait pris position en faveur d’une seule langue officielle, le français, sans même aucune allusion au statut de la langue anglaise. D’autre part, ils n’acceptaient absolument pas que l’accès à l’école de langue anglaise ne soit plus laissé à la seule décision des parents, mais qu’il soit restreint par l’obligation faite aux enfants de connaître la langue anglaise.
Pendant sa campagne électorale, le Parti Québécois s’était engagé à revoir en profondeur cette loi 22. Il me fallait trouver le moyen de participer à cette refonte. Mais comment me faire connaître du Dr Laurin au lendemain de sa nomination comme ministre d’État au développement culturel, fin novembre 1976. C’est un ami commun, le Dr Jacques Boulay, hématologue et partisan très engagé du Parti Québécois, qui servit d’intermédiaire.
Le projet du ministre Laurin
Le 15 décembre 1976, le Conseil des ministres précisait le mandat du ministre Laurin en ces termes :
Préparer une révision en profondeur de l’ensemble de la Loi sur la langue officielle de façon à donner au français la place qui lui revient dans la société québécoise, notamment en ce qui concerne la langue officielle, l’administration publique, la langue de travail et la francophonisation des entreprises, le commerce et l’affichage. En ce qui concerne la langue d’enseignement, le ministre d’État au développement culturel devra prévoir notamment l’inscription de tous les nouveaux immigrants à l’école française, l’abolition des tests linguistiques et l’élaboration de mesures à prendre pour s’assurer que les écoles anglaises ne soient accessibles qu’aux Québécois de langue maternelle anglaise[2].
Le mandat ainsi défini était dans la droite ligne du programme électoral du Parti Québécois.
Peu après, Guy Rocher, qui avait accepté entre-temps d’agir comme sous-ministre du tout nouveau ministère du Développement culturel, me proposa de participer à la rédaction d’un livre blanc qui présenterait dans ses grandes lignes La politique québécoise de la langue française. Fernand Dumont, sous-ministre adjoint, et Henri Laberge, chef de cabinet du ministre Laurin, y travailleraient également. Par la suite, la même petite équipe se mit à examiner une à une les dispositions de la loi 22 et à concevoir les modifications à leur apporter, au besoin. Dans l’un et l’autre cas, je jouais le rôle de linguiste conseil en prenant appui sur les travaux de la commission Laurendeau-Dunton et Gendron, que j’avais suivis de près, et sur ceux que l’Office de la langue française avait menés et dont les collaborateurs du Dr Cloutier s’étaient inspirés pour rédiger la loi 22 [3] .
Le Dr Laurin dirigeait et suivait de très près ces travaux. Car il avait une idée très précise de ce qu’il voulait faire. De sa pratique psychiatrique, il avait tiré la conviction que la défaite des Plaines d’Abraham, la Conquête de la Nouvelle-France par l’Angleterre et la prise de contrôle politique et économique du pays par les Anglais avaient eu de profondes répercussions sur le subconscient de ceux qu’on appelait alors les Canadiens, devenus par la suite les Canadiens français, puis les Québécois. Il y voyait la source d’attitudes qu’il avait souvent observées chez ses patients, résignation à son sort, perte de confiance en soi, ambition castrée, dévalorisation de soi-même, de sa langue et de sa culture, surévaluation de la langue anglaise et du dynamisme anglo-américain. Il en concluait « qu’une psychothérapie collective s’imposait[4] » . En conséquence, la réorientation politique du texte de la loi 22 devait constituer un traitement de choc linguistique, la première pierre de la création d’un État québécois fort, maître de son destin, un premier pas vers l’indépendance. Il fallait donc que le nouveau texte provoque une modification radicale de la situation de la langue française et des Québécois au point que le Québec soit aussi français que l’Ontario et le reste du Canada sont de langue anglaise, et que cette loi fournisse aux Québécois le moyen de reprendre la pleine maîtrise de leur économie au lieu d’en être uniquement les clients, les serviteurs et la main d’œuvre des tâches subalternes.
Une thérapie linguistique de choc
C’est dans cet esprit que le Dr Laurin a inspiré ce qui allait devenir la Charte de la langue française. Les nouvelles dispositions qui ont eu le plus fort impact symbolique sur l’ensemble de la population et qui ont soulevé les plus vifs débats sont les suivantes : proclamation de droits linguistiques fondamentaux, fin du bilinguisme des lois et règlements, emploi généralisé du français par l’Administration, école française pour tous sauf pour les Anglophones québécois, raisons sociales et affichage public uniquement en langue française, obligation imposée aux entreprises de plus de 50 employés d’utiliser le français comme langue de travail et d’adopter un programme de francisation, obligation faites aux entreprises commerciales de servir en français leurs clients francophones, calendrier d’application précis édicté par la loi pour chacune de ces mesures, création d’une commission de surveillance pour veiller à l’application de la loi, répondre aux plaintes des citoyens et, le cas échéant, recommander au Procureur général de poursuivre les contrevenants, à l’égard desquels la loi prévoyait des peines et amendes en cas d’infraction.
Le choc psychologique et social fut, en effet, énorme, la discussion des différentes mesures, très vive et très longue. D’abord, au sein du conseil des ministres après que le Dr Laurin leur eut communiqué la toute première version du texte de la Charte de la langue française, du 16 février 1977 jusqu’à la présentation du projet de loi no 1 à l’Assemblée nationale le 27 avril. Le premier avril précédent, le livre blanc présentant à la population du Québec La politique québécoise de la langue française avait été rendu public et diffusé dans tous les foyers du Québec. À partir de ce moment, le débat eut lieu partout, entre les citoyens, dans les médias, à l’Assemblée nationale. Le Dr Laurin était de tous les débats et se dépensait corps et âme à la défense de son projet de loi. En toutes circonstances et devant tous les publics, il le faisait avec calme, sérénité et une patience infinie. Il se montrait d’une très grande disponibilité : il écoutait attentivement chaque commentaire, chaque objection, en réponse, il exposait ses arguments, n’hésitant pas à se montrer didactique au besoin, toujours sur le même ton imperturbable, sans passion apparente, respectueusement presque. Devant ses collègues du conseil des ministres ou de l’Assemblée nationale, il n’hésitait pas à admettre qu’il y réfléchirait, s’informerait et reviendrait avec une réponse, engagement qu’il tenait toujours, sans se défiler. Tout au long de ce débat de tous les jours, il s’est montré tenace, accommodant sur les questions de détail, mais inflexible sur les principes. Car il ne perdait jamais de vue son grand objectif, bouleverser en profondeur et en faveur de la langue française le rapport avec la langue anglaise par l’application de mesures réalistes, efficaces, mises en vigueur par des organismes les plus indépendants possible de l’appareil politique partisan.
La première mouture de la Charte de la langue française fut adoptée le 26 août 1977, il y a plus de trente ans. La chose faite, le Dr Laurin passa immédiatement au dossier suivant, la conception et l’élaboration d’une Politique québécoise de développement culturel. Ce fut la fin de notre collaboration, qui ne dura qu’une très courte période d’à peine huit mois mais intense.
Une situation devenue plus complexe
Depuis lors, bien des choses ont changé et la situation de la langue française a continué à évoluer.
Certaines dispositions de la Charte de la langue française ont été très tôt contestées devant les tribunaux jusqu’en Cour suprême du Canada, ironie du statut du Québec comme province. Les arrêts de la Cour suprême ont obligé les gouvernements québécois successifs à modifier le texte de la loi à plusieurs reprises. Récemment, la Cour suprême s’est prononcée une fois de plus, cette fois pour déclarer inconstitutionnelle la loi 104 de 2002, qui modifiait la Charte de la langue française. Cette loi corrigeait une faille de la loi 101 qui permettait aux parents allophones qui en avaient les moyens d’acheter le droit pour leurs enfants de fréquenter l’école de langue anglaise en les inscrivant d’abord dans une école privée de langue anglaise non subventionnée, ce qui constituerait alors pour ces enfants « la majeure partie de l’enseignement primaire reçu au Québec » et les rendrait admissibles, eux et leurs frères et sœurs, à l’école publique de langue anglaise conformément au troisième l’alinéa de l’article 73.
D’autre part, la notion même de politique linguistique s’est élargie pour inclure l’immigration et l’enseignement du français, langue maternelle et langue d’intégration des enfants d’immigrants récents.
Le gouvernement du Québec a négocié avec le gouvernement fédéral et obtenu une plus grande participation à la définition et à l’application de la politique d’immigration. Le nombre annuel d’immigrants a considérablement augmenté, y compris la proportion des immigrants ayant une connaissance de la langue française. À leur arrivée, les immigrants ont tendance à se concentrer massivement dans la région de Montréal alors que les jeunes ménages québécois ont eu et ont encore tendance à s’installer dans les banlieues nord et sud de Montréal. L’intégration culturelle et linguistique des immigrants à la communauté francophone connaît de sérieux ratés, la langue anglaise du continent exerce sur eux un très grand attrait, le caractère français de la grande région de Montréal s’en trouve sans cesse compromis, menacé même, d’autant plus qu’actuellement, les immigrants sont laissé libres d’apprendre le français[5] .
Au ministère de l’Éducation, on a tendance depuis des années à considérer le français comme une matière au programme parmi bien d’autres, sans avoir conscience du fait que cet enseignement est un élément essentiel de la politique linguistique, puisque l’avenir de la langue française au Québec dépend étroitement de la qualité et de l’efficacité de son enseignement. De la même manière, le ministère de l’Éducation considère l’enseignement de l’histoire comme une simple matière, sans concevoir que cet enseignement est au fondement même de l’identité collective québécoise, tant pour les francophones que pour les anglophones, et qu’il est essentiel à l’intégration culturelle des allophones en voie de devenir citoyen québécois.
La politique linguistique québécoise est donc devenue nettement plus complexe qu’elle ne l’était en 1977, même si la Charte de la langue française en demeure toujours le fondement législatif essentiel.
Un succès mitigé
La question qu’on peut toutefois se poser n’en demeure pas moins pertinente : quels ont été les effets du traitement de choc que le Dr Laurin voulait faire subir à la population québécoise en concevant la Charte de la langue française? Nous examinerons la question sous les deux angles les plus significatifs, d’abord sous l’angle du sort qu’ont connu les mesures qu’il y avait introduites et qui avaient été jugées radicales à l’époque, puis sous celui de l’effet global de la Charte de la langue française sur la société québécoise et sur la perception de l’importance de la langue française chez les Québécois francophones par rapport à la langue anglaise. Nous sommes parfaitement conscient que nous entrons ici dans le domaine de l’appréciation subjective des faits. Il n’y a pas d’autre moyen cependant de faire avancer la discussion.
Voyons d’abord ce que sont devenues les mesures introduites par le Dr Laurin dans la Charte de la langue française de 1977[6] .
Les droits linguistiques fondamentaux énoncés au chapitre II de la loi ont conservé toute leur valeur symbolique, mais n’ont connu aucune application juridique réelle, sauf à servir à l’interprétation d’une disposition particulière. En effet, les juges des diverses instances juridiques furent unanimes à considérer que ces énoncés étaient strictement déclaratoires, du fait qu’ils sont de portée trop générale pour qu’un citoyen puisse s’appuyer uniquement sur l’un d’eux pour entamer une poursuite.
La règle selon laquelle les projets de lois sont rédigés, présentés et adoptés uniquement en français et que seul le texte français des lois et règlements est officiel fut immédiatement contestée devant les tribunaux en invoquant l’article 133 de la Loi constitutionnelle du Canada de 1867 qui stipule que « les lois du parlement du Canada et de la législature du Québec devront être imprimées et publiées dans ces deux langues (le français et l’anglais) ». La Cour suprême déclara inconstitutionnelle la disposition de la Charte et le gouvernement Lévesque n’eut d’autre choix que de la modifier. L’une des deux mesures les plus symboliques de la Charte de Camille Laurin disparaissait et le statut quo ante était rétabli. Pas tout à fait cependant, puisque le Québec n’est jamais revenu aux textes de lois et règlements bilingues sur deux colonnes comme précédemment. Les deux versions, officielles l’une et l’autre, sont maintenant présentées en deux textes distincts.
La seconde mesure de la Charte de 1977, encore plus hautement symbolique que la précédente parce qu’elle était observable partout au Québec, à la devanture de tous les établissements commerciaux, était la règle selon laquelle « l’affichage public et la publicité commerciale se font uniquement dans la langue officielle », c’est-à-dire en français. Cette mesure a eu un profond effet psychologique sur toute la population du Québec, bien qu’elle ait été contestée devant les tribunaux durant des années et peut-être justement parce qu’elle était contestée devant les tribunaux. D’une part, l’arrêt de la Cour suprême de 1988 stipula que cette disposition violait le droit à la liberté de parole et à l’égalité des citoyens garantis l’un et l’autre par la Charte canadienne des droits et libertés. Par contre, la Cour était d’avis que le législateur québécois serait en droit d’exiger « la nette prédominance du français » pour sauvegarder l’image publique du caractère français du Québec. Bien des Québécois ont estimé à l’époque et estiment encore aujourd’hui que l’extension du droit à la liberté de parole au discours commercial était fort discutable et que la règle de la nette prédominance serait difficile et ridicule à appliquer parce qu’elle exige une évaluation subjective de chaque affiche et le recours à la mesure de la taille et de l’espace de chaque langue, pratique qui, de fait, fut tournée en ridicule par la presse anglophone.
Par contre, l’affichage public à l’extérieur des établissements et la publicité destinée au public uniquement en langue française se sont effectués de 1977 à 1993, soit durant 16 ans, le Québec s’étant prévalu de la clause dérogatoire de cinq ans à la suite de l’arrêt de 1988. La mesure a donc eu largement le temps de produire des effets réels et durables. Tout le paysage commercial a été profondément et durablement modifié. Les Québécois se sont habitués à l‘affichage en français, tant la chose leur a semblé aller de soi. Le retour à l’affichage bilingue leur a semblé anormal, les a choqués et frustrés de ce qu’ils considéraient maintenant comme un droit. Bien des commerçants ont préféré conserver les affiches en langue française, soit parce que ça allait de soi dans leur environnement, soit qu’ils ne voulaient pas devoir payer à nouveau pour en changer selon la règle de la nette prédominance. Les Québécois acceptent encore et toujours très mal les raisons sociales anglaises et ils acceptent encore plus mal que des conventions commerciales internationales les leur imposent.
L’emploi du français comme langue de l’Administration s’est généralisé dans tous les ministères et services du Québec au point que la connaissance du français, surtout écrit, agit aujourd’hui comme un obstacle au recrutement des nouveaux fonctionnaires. Cependant, l’emploi de la langue anglaise par la même Administration n’a cessé de gagner en importance, à partir du principe que les citoyens québécois de langue anglaise avaient le droit d’être servis et de recevoir les formulaires et documents dans leur langue. Sauf que ce qui était admissible pour les citoyens de langue maternelle anglaise devient discutable quand il s’agit d’immigrants récents qui préfèrent la langue anglaise à la langue française. De plus, ce qui était au départ prévu pour la correspondance avec les personnes physiques s’est généralisé par la suite dans les systèmes téléphoniques automatisés et dans les sites des ministères et organismes au point que l’Administration québécoise projette davantage l’image du bilinguisme systématique français/anglais que du français langue officielle du Québec, puisque ces systèmes offrent aux citoyens, de plus en plus souvent, le choix entre l’une ou l’autre langue. Cette dérive a certainement des conséquences sur la langue de travail des fonctionnaires.
La règle générale selon laquelle tous les enfants doivent, au Québec, fréquenter l’école française, sauf les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec l’enseignement primaire en anglais, vaut toujours aujourd’hui, avec succès, malgré une légère modification, la substitution de la clause Canada à la clause Québec concoctée par le gouvernement Trudeau au moment du Rapatriement de la Constitution canadienne. L’effet le plus spectaculaire de cette mesure est le renversement complet de la tendance des parents immigrants à inscrire leurs enfants à l’école anglaise et l’arrivée en nombre des enfants immigrants dans les classes des écoles françaises. Dans la grande région montréalaise, en particulier, l’effet conjugué de la concentration des immigrants récents et de l’exode des francophones vers les banlieues a modifié du tout au tout la composition de la population scolaire et multiplié le nombre d’écoles et de classes dont la majorité des élèves sont d’une autre langue que le français. Elles sont ainsi devenues de véritables magmas de langues et de cultures que l’école cherche à unifier par la connaissance et l’emploi de la langue française, parlée et écrite, comme langue commune. Personne, sauf le personnel de ces écoles, ne semble percevoir et prendre en compte l’énormité et la difficulté pédagogique de la tâche.
Les dispositions relatives à la langue de travail des entreprises, à la commercialisation en français des produits de consommation courante et au service en français de la clientèle francophone n’ont jamais été contestées. Par contre, leur mise en application n’est pas toujours facile.
Un mot sur une disposition de la Charte qui n’a cessé d’être contestée, celle qui créait la Commission de surveillance, la fameuse « police de la langue » vilipendée par la presse anglophone. Créé en 1977, l’organisme lui-même fut aboli une première fois en 1993 par le second gouvernement libéral de Robert Bourassa (ministre Claude Ryan), rétabli en 1997 par le gouvernement du Parti Québécois de Lucien Bouchard (ministre Louise Beaudoin), supprimé à nouveau en 2002 par le gouvernement du Parti Québécois de Bernard Landry (ministre Diane Lemieux). À chaque abolition, la fonction et les pouvoirs de la Commission étaient transférés à l’Office de la langue française, ce qui ne changeait rien au contrôle de l’application de la loi, tout en lui enlevant une trop grande visibilité et en évitant les conflits d’interprétation et de stratégie d’application entre deux organismes de la Charte.
Mais un changement profond
Plus globalement, au-delà et grâce à ces dispositions sectorielles plus ou moins modifiées au fil du temps, la Charte de la langue française de Camille Laurin est certainement le texte de loi qui a le plus profondément modifié la société québécoise, notamment les relations entre les Québécois et leurs concitoyens anglophones et allophones.
La Charte de la langue française déclare le français, langue officielle du Québec, mais, à la différence de la loi 22, la Charte confirme ce statut par des dispositions qui imposent l’emploi du français comme langue normale et habituelle de l’Administration, du commerce et des affaires, de même que comme langue de travail dans tous les établissements de plus de 50 employés. En principe, chacun devrait pouvoir faire carrière en langue française, à tous les niveaux hiérarchiques et dans toutes les fonctions, et non plus seulement dans les tâches d’exécution comme auparavant. Ces dispositions ont largement contribué à augmenter la présence des francophones dans la monde des affaires et à la direction des entreprises, donc à améliorer substantiellement leur niveau de revenu. Cet idéal, utopique pour certains, a pénétré profondément l’esprit des Québécois et demeure encore aujourd’hui l’objectif à atteindre, personnellement et collectivement.
Les Québécois anglophones ont très vite compris qu’ils perdaient leur statut de minorité dominante, avant-garde au Québec de la majorité anglophone du reste du Canada. Ils se sont mis à l’étude et à l’emploi de la langue française, enfants d’abord, adultes ensuite. Aujourd’hui, ils sont collectivement davantage bilingues que les francophones. La bonne vieille frontière entre francophones et anglophones tend à disparaître dans toutes les villes, quoique le West Island subsiste et résiste toujours à Montréal comme une sorte de dernier bastion du passé.
Par contre, la Charte de la langue française n’a pas réussi à modifier en profondeur l’attitude des francophones à l’égard de la langue anglaise, qui demeure contradictoire. D’une part, grâce à la Charte, les francophones se sentent en totale sécurité linguistique, puisqu’elle leur garantit partout au Québec le droit d’employer leur langue en toutes circonstances et d’être servis en français. D’autre part cependant, l’intensification de la mondialisation des échanges économiques, le recours à la langue anglaise comme langue mondiale de communication qui crée l’illusion que l’anglais suffit partout, la généralisation d’Internet comme moyen de communication, toute cette transformation technologique récente a entraîné une augmentation considérable de l’usage de la langue anglaise au Québec. Non pas cette fois qu’elle soit la langue de gestion des entreprises, mais du fait qu’elle soit devenue la langue des relations avec l’extérieur, avec les clients, les fournisseurs, les banques de données, etc., même si les communications intérieures continuent de se faire en français conformément à la loi. La langue anglaise est également la langue la plus fréquente des sites Internet et domine largement les domaines du cinéma et de la chanson populaire, tous styles confondus. Les Québécois sont parfaitement conscients de l’importance accrue de la langue anglaise. Les entreprises du Québec se sentent en droit d’en exiger la connaissance comme condition d’embauche ou de promotion. De nouveau, par ce détour non prévisible à l’époque où Camille Laurin concevait la Charte, la langue anglaise a retrouvé son statut de langue indispensable, la plus nécessaire et utile à maîtriser pour bien réussir sa vie. La langue française redevient, non pas la langue des porteurs d’eau comme naguère, mais au mieux la langue de l’intimité territoriale collective sous le titre de langue commune du Québec.
Une loi toujours explosive
La contestation de la Charte de la langue française a pour ainsi dire cessé, du moins elle n’est plus l’objectif avoué d’une certaine minorité anglophone extrémiste. Elle est aujourd’hui le fait de citoyens individuels, conseillés par quelques avocats, toujours les mêmes, qui s’en sont fait une spécialité. La très grande majorité des citoyens québécois reconnaissent aujourd’hui que la Charte de la langue française était nécessaire et qu’elle a instauré au Québec une forme de paix linguistique après les tourmentes de la crise de Saint-Léonard et des années d’application des lois 63 et 22, dont le souvenir se perd au fur et à mesure que le temps passe et que les générations se succèdent.
Il ne faut pas cependant se faire d’illusion, cette acceptation en est une de lassitude pour les uns et de dépit pour les autres, un fragile compromis en somme.
La Charte de la langue française conserve encore toute sa charge symbolique explosive. La modifier, même pour une question de détail, risque de déclencher une nouvelle crise linguistique. Tout gouvernement au pouvoir au Québec le sait très bien et calcule le risque politique qu’il courra s’il s’y aventure. On comprend alors pourquoi le gouvernement libéral de Jean Charest ait choisi de revenir à une politique surtout incitative, qui avait été celle du premier gouvernement Bourassa et qui avait lamentablement échoué, au point de forcer ce gouvernement à proposer et à faire adopter la loi 22. Ce ne sont pas tant les arrêts de la Cour suprême qui ont affaibli la Charte de la langue française que la démission du gouvernement et des citoyens à la faire respecter et appliquer. Les francophones sont abandonnés à eux-mêmes face aux pressions économiques et démographiques qui continuent plus que jamais à jouer en faveur de la langue anglaise.
Avec la conséquence que beaucoup de citoyens ont la conviction que la langue française recule devant la langue anglaise, surtout à Montréal, que la politique d’intégration linguistique des immigrants est manifestement en panne et que l’enseignement du français est un échec, dénoncé depuis des années sans que le ministère de l’Éducation ne réussisse à corriger la situation.
Qui donnera le coup de barre qui s’impose? Qui osera être le Camille Laurin de l’époque qui s’amorce, qui dira haut et fort que rien ne va plus et qui proposera une Charte de la langue française qui réponde à la situation d’aujourd’hui et de demain? Mais attention, futur héros, c’est un rôle dangereux. Le souvenir de Camille Laurin demeure encore sulfureux dans la mémoire collective, au point qu’il a fallu attendre 32 ans pour qu’un gouvernement ose lui rendre hommage en donnant son nom à un édifice public. Et encore, est-ce le siège social montréalais de l’Office de la langue française. Sans doute, plus tard, y aura-t-il une petite plaque de cuivre à la devanture de ce vieil édifice pour rappeler la mémoire de celui qui a le plus profondément modifié, par son action, la situation de la langue française au Québec et les attitudes des citoyens à son endroit.
Notes
[1] Nommé alors Régie de la langue française de par la loi 22.
[2] Mémoire des délibérations du conseil exécutif, séance du 15 décembre 1976, cité par Jean-Claude Picard, Camille Laurin, L’homme debout, p. 241
[3] J’en fais un résumé dans L’Embarras des langues, Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, de la page 101 à 173. À cette époque, l’Office de la langue française était le seul organisme à vocation linguistique de l’Administration publique.
[4] Entrevue de J. C. Picard avec Camille Laurin, décembre 1998, cité par lui, o. c. p. 187
[5] Sur ce sujet, voir L’embarras des langues, déjà cité, de la page 189 à 227.
[6] Voir le chapitre II de la deuxième partie de l’ouvrage cité, L’évolution de la législation linguistique, pp 245-265.
La langue française au Québec face à ses défis
Le Québec contemporain est le principal foyer de langue française au coin nord-est de l’Amérique du Nord. Il est, avec l’Acadie, l’ultime héritier de la présence de la France dans le Nouveau Monde, qui, au XVIIe siècle, était partagée entre une implantation sur la façade atlantique, l’Acadie, avec la fondation, en 1605, de Port-Royal, et une autre dans la vallée du Saint-Laurent, le Canada, avec la fondation de Québec en 1608.
La langue française, au Québec comme en Acadie, garde dans son usage de nombreuses traces de la langue apportée en Nouvelle-France par des colons français d’origine sociale très diversifiée : paysans et ouvriers, militaires de tous rangs, haut et bas clergé, personnes de la noblesse qui deviendront les seigneurs de la nouvelle colonie, administrateurs représentants du Roy. La population n’était pas homogène du point de vue linguistique. Les uns étaient originaires de l’Île-de-France et des régions avoisinantes et parlaient le français du Roy (environ 25 %). D’autres parlaient le dialecte de leur région, mais connaissaient suffisamment le français de l’Île-de-France pour en faire usage (environ 30 %). Et finalement, les individus qui composaient le dernier groupe parlaient surtout leurs dialectes d’origine (environ 45 %).
En Nouvelle-France, tous ces gens se sont trouvés mêlés sur un étroit territoire dans une relation d’interdépendance pour leur propre survie. Par la force des choses, les différences linguistiques se sont fondues dans un certain usage du français du Roy, puisque c’était la langue des autorités politiques et religieuses de la colonie. Ces Français déracinés devaient, au jour le jour, nommer les réalités de leur nouvel environnement : faune, flore, climat, mœurs des premiers habitants du continent, les Amérindiens et les Inuits, avec lesquels ils étaient en contact permanent (beaucoup plus que maintenant). Ils l’ont fait soit en puisant dans leur propre lexique, langue du Roy et dialectes des provinces d’origine, soit en empruntant des mots aux langues amérindiennes et à l’inuktitut. Une variété de la langue française propre à la colonie s’est ainsi constituée et greffée sur le tronc commun de la langue.
La Nouvelle-France subsista jusqu’à la défaite des troupes françaises aux mains des Anglais sur les Plaines d’Abraham en 1759, confirmée en 1763 par le traité de Paris par lequel la France cédait à l’Angleterre tous ses territoires d’Amérique. La Nouvelle-France devenait une colonie britannique et le Canada, l’une des anciennes colonies de la Nouvelle-France, devenait « The Province of Quebec ». Cette conquête modifia en profondeur la composition de la population ainsi abandonnée à son sort et eut de sérieuses conséquences sur le français parlé sur ce territoire.
Après le traité de Paris, une partie de la population de la Nouvelle-France quitta le pays, notamment les administrateurs, les officiers et les militaires de la garnison, et, avec eux, tous ceux qui préféraient regagner la France plutôt que de vivre sous tutelle anglaise. Y restèrent environ 10 000 familles, quelques seigneurs, une partie du clergé, les marchands, les artisans et les paysans, soit plus de 65 000 personnes dont le plus grand nombre vivait de l’agriculture. Ces personnes, qu’on appelait les Canadiens[1], étaient trop liées au pays pour accepter d’en partir.
Du jour au lendemain, les relations avec la France furent interdites. Les marchands français se trouvèrent ainsi coupés de leurs créanciers et de leurs fournisseurs, donc ruinés. Les marchands anglais, des treize colonies américaines de l’époque envahirent la nouvelle colonie britannique et prirent le contrôle de l’économie et du commerce, et ce, bien entendu, en faisant l’usage de la langue anglaise. Par la suite, dans la mouvance de l’industrialisation qui prenait alors son essor en Angleterre et aux États-Unis, devenus indépendants depuis 1776, ils créèrent, au milieu du XIXe siècle, les premières entreprises du Canada. L’anglais devenait la langue de travail, imposée à la classe ouvrière naissante et majoritairement francophone.
L’Angleterre poursuivit dans sa nouvelle colonie la politique de peuplement qui lui avait si bien réussi dans les colonies américaines. Au départ, elle donna la priorité à des immigrants de langue anglaise et prit soin d’intégrer ces nouveaux arrivants à la minorité de langue anglaise et de réduire ainsi le poids démographique des francophones qui représentaient déjà à l’époque plus de 80 % de la population vivant dans « The Province of Quebec ». Par la suite, au fur et à mesure que le Canada prenait en main son propre destin, la politique d’immigration se diversifia, tout en continuant à privilégier l’immigration de langue anglaise. Au début des années soixante-dix, le Québec négocia sa propre politique d’immigration avec le gouvernement fédéral et obtint de sélectionner une partie des immigrants qui venaient au Canada pour résider au Québec.
Ces événements historiques sont à la source des défis que doit actuellement relever le Québec pour assurer l’avenir de la langue française en terre d’Amérique : le défi de la concurrence de la langue anglaise et celui de la variation de la langue française au Québec par rapport au français de France.
Le défi de la concurrence de la langue anglaise
En conquérant la Nouvelle-France, l’Angleterre y a introduit sa conception de la démocratie fondée sur le parlementarisme et ses institutions politiques, notamment des procédures de résolution des conflits sociaux par la discussion. C’est là l’un des aspects positifs de la Conquête.
Par contre, sur le plan linguistique, les conséquences furent désastreuses. La langue française perdit de son prestige au sein de la population, même chez les francophones, à l’avantage de la langue anglaise, langue du pouvoir politique, langue du commerce et des affaires et langue de gestion et de travail des entreprises. En conséquence, les francophones se sont insidieusement anglicisés. Nous y reviendrons plus longuement au point suivant.
À partir de 1960, la prédominance de la langue anglaise est de plus en plus vigoureusement contestée par les Québécois francophones[2], autant au Québec dans tous les domaines de l’économie que dans les institutions politiques du Canada où l’usage de la langue anglaise était quasi exclusif. La crise linguistique s’accentue rapidement, au point que les partis politiques sont obligés d’en prendre acte. La crise devient politique.
Pour aborder une question aussi délicate que complexe, les gouvernements et les citoyens pouvaient avoir recours à deux procédures de consultation, héritage de la démocratie britannique. Le gouvernement, de sa propre initiative ou à la demande des citoyens pouvait créer une commission royale d’enquête publique à laquelle il confierait le soin de décrire objectivement tous les aspects du problème et recommander des solutions. Ou encore le gouvernement pouvait soumettre à la population, pour discussion, un livre blanc, c’est-à-dire un énoncé de la politique qu’il entendait soumettre à l’Assemblée nationale pour adoption. Ces procédures offrent un avantage double. Elles obligent les citoyens à faire valoir leurs points de vue devant la commission ou encore, dans le cas d’un livre blanc, de les faire valoir auprès du gouvernement. Grâce aux médias, le débat devient public plutôt que de se réduire à des tractations de coulisses, les opinions contradictoires se manifestent et l’opinion publique est mieux informée des diverses solutions proposées par les uns et les autres. De plus, autre avantage, une commission d’enquête a les moyens de confier à des experts le soin d’approfondir l’examen du problème sous ses différents aspects, culturel, linguistique, historique, démographique, économique, psychologique et, bien évidemment, politique. Le débat gagne ainsi en réalisme.
Pour que tous les citoyens prennent conscience de la situation de la langue française face à la langue anglaise au Québec, le gouvernement québécois créa en décembre 1968 la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques. Le mandat de la Commission était « de faire enquête et rapport sur la situation du français comme langue d’usage au Québec et [de] recommander les mesures propres à assurer a) les droits linguistiques de la majorité aussi bien que la protection des droits de la minorité [anglophone], b) le plein épanouissement et la diffusion de la langue française au Québec dans tous les secteurs d’activité, à la fois sur les plans éducatif, culturel, social et économique ».
Pour mener à bien ce mandat, la Commission se dota d’un groupe de recherche multidisciplinaire chargé de décrire l’origine et les divers aspects de la concurrence entre le français et l’anglais. Ce groupe procéda à une analyse détaillée de la situation et produisit 28 études spécialisées qui servent aujourd’hui de référence pour évaluer le chemin parcouru depuis cette époque. De plus, la Commission organisa des audiences publiques à travers le Québec et donna ainsi aux citoyens, aux organismes sociaux et aux groupes de pression l’occasion de soumettre un mémoire présentant leurs points de vue. Les principales recommandations de la Commission furent de faire du français la langue commune du Québec, de déclarer le français langue officielle, d’imposer le français comme langue des communications internes des entreprises, d’assurer l’emploi du français dans le commerce et les affaires, de même que dans tous les services publics.
Entre 1969 et 1977, les trois différents partis politiques qui formèrent successivement le gouvernement du Québec, soit le parti de l’Union nationale, le Parti libéral et le Parti québécois, donnèrent suite à ces recommandations en proposant et en faisant adopter par l’Assemblée nationale, trois lois d’ordre linguistique : la première en 1969 (loi dite 63, Loi pour promouvoir la langue française au Québec), la deuxième en 1974 (dite loi 22, Loi sur la langue officielle), la dernière en 1977 (dite Loi 101, la Charte de la langue française). La proposition de cette Charte avait été précédée du dépôt d’un livre blanc intitulé La politique québécoise de la langue française, qui en annonçait les intentions et les principales dispositions et qui suscita un vif débat dans l’opinion publique[3]. Entre 1983 et 2002, cette Charte fut amendée à plusieurs reprises, et ce, surtout pour tenir compte des arrêts rendus par la Cour suprême du Canada à la suite de la contestation de certaines dispositions de la loi.
En somme, après toutes ces discussions, procès et débats parlementaires, le statut de la langue française au Québec s’est profondément amélioré. Le français a acquis une réelle motivation socioéconomique en devenant la principale langue de travail et la langue des services publics de tous ordres, ce qui encouragea les anglophones et les immigrants à apprendre le français. Le français est maintenant la langue publique commune de la majorité des citoyens. Enfin, les affrontements linguistiques ont cessé, personne ne conteste plus la prédominance du français au Québec ni la nécessité de la Charte. La cohabitation des nombreuses langues d’immigration est nettement plus harmonieuse. Le Québec connaît maintenant une certaine forme de paix linguistique qu’il entend maintenir. Cependant, la situation à Montréal demeure préoccupante. En effet, la division territoriale historique entre francophones à l’Est et anglophones à l’Ouest se maintient encore aujourd’hui. Sans compter que les immigrants se concentrent à Montréal alors que les francophones ont tendance à se déplacer vers la banlieue et que les mesures de francisation des immigrants sont peu efficaces. D’année en année, la proportion des francophones à Montréal diminue régulièrement.
Le défi de la variation du français
La variation du français au Québec est d’abord d’origine sociale. Comme il arrive dans toutes les langues, la manière d’utiliser le français varie selon l’origine sociale et le niveau d’instruction du locuteur, surtout à l’oral. Cette variation est beaucoup plus marquée au Québec qu’en France, ce qui surprend les visiteurs francophones ou francophiles. Ce sont surtout la prononciation et le lexique qui sont affectés. La variation est également géographique, en ce sens que l’usage du Québec est différent de celui de la France hexagonale et des autres pays membres de la francophonie.
Les raisons de cette variation sont multiples
Certains traits du français de la Nouvelle-France subsistent dans l’usage actuel, notamment dans la prononciation de certains mots dont ceux du groupe [wa] en [wé] ou en [wè] selon le bon usage du xvif siècle, comme dans moé (moi), soér (soir), avoèr (avoir). Ces traits subsistent surtout dans le lexique avec, par exemple, des mots comme abrier (couvrir), bûcher (du bois), garrocher (lancer), tuque (bonnet de laine), achalandage (clientèle), creux (profond).
De nombreux mots amérindiens et inuits d’usage courant servent à désigner des peuples (Attikameks), des lieux (Québec, Hochelaga, Natashquan), des réalités et coutumes de ces cultures (igloo, anorak, kayak, mocassin, squaw) ou encore à nommer des plantes (atoca, pimbina) et des animaux (maskinongé, carcajou, ouaouaron).
De plus, et c’est sans doute là la cause la plus importante du point de vue historique, le français du Québec a été profondément anglicisé à partir de la Conquête. Cette anglicisation a touché aussi bien la syntaxe que le vocabulaire de la langue commune (le lexique) et des langues de spécialité (les terminologies). Ce fut une profonde contamination, dont on a grand peine à sortir aujourd’hui, et qui se renouvelle de génération en génération. Il n’est pas toujours facile de faire le partage entre les mots anglais nécessaires (les emprunts), qui désignent souvent des institutions, par exemple coroner, whip, common law, et les mots anglais inutiles (les anglicismes) qui doublent les mots français correspondants, par exemple laptop (ordinateur portable ou portable), software (logiciel), bumper (pare-chocs), balance (solde), breuvage (boisson), prendre pour acquis (to take for granted, au lieu de « tenir pour acquis »), garder la ligne (to keep the line, au lieu de « rester en ligne, ne pas quitter »).
Une autre des raisons majeures de la variation du français au Québec est liée au fait que les Québécois sont de grands inventeurs de mots, spontanément ou délibérément, soit pour nommer des réalités nouvelles, soit en lieu et place de mots anglais, souvent en provenance des États-Unis voisins. D’après l’enquête menée par Marie-Éva de Villers[4], cette raison est la source la plus importante des différences observées entre le vocabulaire du journal Le Monde et celui du journal Le Devoir, celle qui est plus productive d’écarts que chacune des sources précédentes. Il peut s’agir de formes nouvelles qui sont créées en utilisant les procédés de formation des mots conformes à la morphologie de la grammaire française. Ainsi, « magasin » donne magasiner, magasinage pour « shopping » en anglais, « clavier (d’ordinateur) » donne clavardage pour « chat » en anglais, « pourvoir » donne pourvoirie pour désigner un établissement de service à des voyageurs amateurs de nature « courrier électronique » donne courriel pour « mail » ou « e-mail », motoneige et motomarine servent à désigner un moyen de déplacement sur la neige ou sur l’eau qui se conduit comme une moto, brigadier désigne une personne qui assure la sécurité des écoliers sur le chemin de l’école, CÉGEP (collège d’enseignement général et professionnel) donne cégépien, tout comme PQ (Parti québécois) donne péquiste. Il peut également s’agir de sens nouveaux attribués à un mot du lexique français, par exemple, dépanneur (épicerie de proximité), décrocher (quitter prématurément l’école) d’où décrocheur, babillard (adjectif en français, substantif au Québec pour désigner un tableau d’affichage), canot (embarcation légère, canoë), d’où canoter, canotage, aviron et avironner (pagaie et pagayer). Plusieurs de ces néologismes québécois passent totalement inaperçus tant ils sont de facture française, comme c’est le cas, autres exemples, pour terminologue, déneigeur, bilinguiser et bilinguisation, francophoniser et francophonisation.
Dès le milieu du XIXe siècle, les Canadiens français les plus instruits prirent conscience et s’inquiétèrent du fait que l’usage du français au Québec s’éloignait de plus en plus du « bon » français[5]. Leur première réaction fut de colliger et de dénoncer les écarts, surtout les anglicismes. Une kyrielle d’articles et de lexiques se mirent à paraître sur le thème « Dites ... ne dites pas ». Ils lancèrent des campagnes de « bon parler français » qui faisaient appel à la fierté nationale, par exemple sous le slogan « Bien parler, c’est se respecter ». En réaction, d’autres mirent de l’avant l’idée que tout n’était pas condamnable, que bien des mots venaient du vieux fond français apporté en Nouvelle-France par nos ancêtres, que ces mots s’étaient perpétués de génération en génération par la tradition orale et que certains étaient toujours d’usage dans les provinces de France, même s’ils ne figuraient pas dans les dictionnaires publiés à Paris. Ils entreprirent la recherche des sources dialectales françaises des mots québécois et publièrent les résultats de cette enquête sous le titre Glossaire du parler français au Canada[6].
Mais la réaction la plus spectaculaire, la plus scandaleuse même, vint d’un groupe d’écrivains qui, vers 1960, choisirent d’écrire dans la langue populaire québécoise, dans la langue de ceux qui disaient joual à la place de cheval. Leur intention était d’illustrer la profonde aliénation du peuple québécois, sous-scolarisé, contraint de travailler en langue anglaise et méprisé par ceux des leurs qui avaient eu la chance d’aller à l’école et à l’université. En montrant le vrai visage de la langue populaire du Québec, ils espéraient provoquer des réactions, politiques au premier chef, mais aussi le désir chez les francophones d’une revitalisation de leur langue. La présentation au théâtre, en 1968, de la pièce de Michel Tremblay, Les belles-sœurs, fut le point fort de la querelle qui s’amorça alors, la querelle du joual, qui partage encore aujourd’hui les Québécois entre tenants de la langue populaire et partisans d’une normalisation du français québécois.
Les questions actuelles
Le débat sur chacun des défis précédents s’est resserré et transformé. Le défi de la variation du français se cristallise maintenant autour de deux questions fondamentales : la variation est-elle légitime et quelle est la norme du français standard au Québec?
Le nombre des partisans d’un alignement pur et simple du français du Québec sur la norme française hexagonale, officielle et parisienne, diminue constamment et ils ont de moins en moins d’arguments pour soutenir leur position. Par contre, la plupart des linguistes, au Québec et ailleurs dans les autres pays francophones, y compris en France, répondent oui à la première question. Pour eux, la variation du français à travers le monde est non seulement légitime, mais elle est nécessaire et inévitable, puisque les francophones du monde n’ont ni le même environnement, ni la même histoire, ni le même imaginaire, en somme, la même culture. Toutes ces différences s’expriment dans les particularités de leurs langues respectives, qui sont autant de visages, de variétés de la langue française qu’ils ont tous en partage. D’ailleurs, autre argument de taille, toutes les langues du monde varient, ce qui est particulièrement vrai des langues européennes dont l’anglais, l’espagnol, le portugais et le français, qui se sont diffusées sur les cinq continents. Dès 1967[7], des linguistes québécois soutinrent publiquement que le français du Québec ne pouvait pas être rigoureusement identique à celui de France pour les motifs évoqués plus haut et que cette variation devait être contenue à l’essentiel et au nécessaire. Dans la francophonie naissante, les Québécois devinrent les champions de la variation du français.
La question de la norme est nettement plus complexe
On appelle norme l’idée que se font collectivement les locuteurs de la manière dont il convient de parler et d’écrire la langue. C’est, en somme, le modèle qui guide le comportement linguistique de chaque locuteur et le critère d’après lequel chacun juge de l’acceptabilité sociale d’une prononciation, d’une tournure de phrase ou d’un mot et évalue la langue d’un interlocuteur.
Le problème au Québec vient de ce que deux normes sociales se sont forgées au fil du temps, l’une chez les locuteurs instruits, très influencée par la langue écrite et la fréquentation des ouvrages de référence, l’autre chez les locuteurs moins scolarisés chez qui l’emploi de la langue est quasi uniquement oral. Ce partage de la population entre langue soutenue et langue populaire sur la base de la scolarité recoupe d’autres critères, notamment l’âge, le lieu de résidence et le revenu.
Ces deux normes cohabitent en relative harmonie. En fait, dans la vie quotidienne, le locuteur québécois s’inspire de l’une et de l’autre. Depuis la querelle du joual, chacune est illustrée par des textes littéraires. Le clivage n’est pas absolu. Par contre, la cohabitation a des limites. Il y a des moments où il faut choisir. On ne peut pas enseigner n’importe quelle langue, on ne peut pas parler de n’importe quelle manière à la radio ou à la télévision, les textes de l’Administration doivent être de bonne tenue, de même que les journaux, la publicité, les textes juridiques, etc. Dans les faits, il y a une norme qui est plus officielle que l’autre.
En principe, les Québécois acceptent l’idée d’une norme officielle commune, l’existence d’une langue standard. En pratique, ils ont beaucoup de mal à se mettre d’accord sur la description de cette norme, car, alors, il faut juger et exclure, ce qu’ils répugnent à faire.
Dernier point, le français continue à subir la concurrence de la langue anglaise, mais la source de la pression n’est plus la même.
À l’époque de la conception et de la rédaction de la Loi 22, en 1974, et quelques années plus tard, en 1977, de la Charte de la langue française, la source de pression était pour ainsi dire interne : elle découlait du fait que la langue anglaise avait acquis une motivation socioéconomique telle qu’elle était jugée par les francophones et les allophones plus essentielle que le français. Nous avons évoqué précédemment les causes de cette prédominance.
Depuis lors, l’application de la Charte de la langue française a substantiellement amélioré le statut économique de la langue française. La concurrence interne s’en est trouvé atténuée, mais pas au point de disparaître. En effet, autrefois, les communications d’une entreprise avec l’extérieur du Québec, avec des fournisseurs, des clients ou des actionnaires, étaient pour ainsi dire confiées à un groupe d’employés dont c’était la fonction spécifique et dont il était légitime d’exiger la connaissance de la langue anglaise. Maintenant, la généralisation d’Internet a totalement modifié la situation : aujourd’hui, n’importe quel employé d’une entreprise cherche sur le web les renseignements dont il a besoin et les trouve dans des sites le plus souvent de langue anglaise. Ainsi, la connaissance de l’anglais, à des niveaux de compétence très variables, est devenu utile à un plus grand nombre d’employés, avec la conséquence que les entreprises s’estiment en droit d’exiger la connaissance de la langue anglaise comme condition sine qua non d’embauche. Le Québec risque de revenir ainsi au point de départ, à l’époque où la langue la plus indispensable était l’anglais et non pas le français.
La pression vient maintenant de l’extérieur. Les sources principales en sont facilement identifiables. La communauté de langue française est très minoritaire sur le continent nord-américain et dans l’ensemble des trois Amériques. Mais surtout, la langue anglaise jouit du statut de langue commune universelle de la mondialisation des échanges économiques et exerce une forte pression sur la langue française et sur toutes les langues du monde. Dans cet univers commercial, les industries culturelles américaines font preuve d’une si grande vitalité que leurs produits envahissent tous les marchés nationaux, notamment du cinéma, de la musique populaire, des jeux électroniques, au point de compromettre la vitalité et la diffusion des œuvres des créateurs locaux. Ce phénomène s’observe dans presque tous les pays. Pour pallier ce danger d’uniformisation culturelle universelle, le Québec, dès 1999, a pris l’initiative avec la France de proposer l’adoption par l’UNESCO d’une convention pour protéger l’identité linguistique et culturelle de tous les pays. Les pays membres de la Francophonie ont entériné cette initiative lors du Sommet de Beyrouth, en 2002. Le Québec n’étant pas un pays souverain, c’est le Canada qui par la suite s’est fait, avec la France, l’un des principaux promoteurs de ce projet devant l’UNESCO. Le 20 octobre 2005, l’Assemblée générale de cet organisme a adopté, par cent quarante huit voix pour, vingt et une contre et quatre abstentions, la Convention pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. La Convention a été, à ce jour, ratifiée par soixante quinze États et par la Communauté européenne. Elle reconnaît aux États le droit de mener des politiques culturelles et de prendre les mesures propres à protéger et à promouvoir leur identité culturelle. Elle donne valeur juridique au principe que les biens et les services culturels ne sont pas de simples marchandises, soumises comme toutes les autres aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Par contre, pour arriver à faire voter la convention, ses promoteurs ont dû mettre l’accent sur la protection culturelle et mettre en veilleuse la protection des langues nationales ou régionales, question plus embarrassante pour bien des pays membres de l’UNESCO.
On le voit, la langue française est bien vivante au Québec. Ses locuteurs font preuve d’une créativité et d’une combativité qui ne se sont jamais démenties depuis la Conquête anglaise.
Les Québécois francophones sont condamnés à vivre dangereusement. Ils sont aussi condamnés à l’excellence, seule stratégie de distinction possible. Et ils savent que, pour survivre, il leur faut s’appuyer sur tous les autres francophones et francophiles et sur tous ceux qui ont à cœur la diversité linguistique du monde.
Bibliographie
Bouchard, Chantal, La langue et le nombril, Histoire d’une obsession québécoise, Montréal, Fides, 1998, 303 p.
Conseil de la langue française, Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, Montréal, Fides, Québec, Les Publications du Québec, 2000, 516p.
Corbeil, Jean-Claude, L’Embarras des langues, Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, Montréal, Québec Amérique, 2007, 548 p.
Larose, Karim, La langue de papier, Spéculations linguistiques au Québec, 1957-1977, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2004, 454 p.
Mercier, Louis, La Société du parler français au Canada et la mise en valeur du patrimoine linguistique québécois (1902-1962), Québec, Presses de l’Université Laval, 2002, 507 p.
Société du parler français au Canada, Québec, 1930, 709 p.
Villers, Marie-Éva, Le Vif désir de durer, Illustration de la norme réelle du français québécois, Montréal, Québec Amérique, 2005, 347 p.
Notes
[1] La manière de nommer les Français restés au Canada s’est modifiée avec le temps. Après la Conquête, ils étaient les Canadiens ou les Français par opposition aux Anglais. À partir de la Confédération de 1867, les deux peuples partenaires sont désignés sous les noms de Canadiens français et de Canadiens anglais. Par la suite, les Canadiens français du Québec préfèrent se dire Québécois, les Canadiens français des autres provinces devenant les Francophones hors Québec, qui se désignent soit comme Acadiens, soit comme Francophones du Canada. Au Québec, le terme Québécois lui-même est aujourd’hui devenu ambigu, désignant tantôt les Québécois de souche, les Québécois de langue française, tantôt tous les citoyens québécois, francophones, anglophones et allophones, donc tous ceux qui s’identifient au Québec. Ces diverses dénominations subsistent dans les textes d’une époque à l’autre.
[2] Surtout par les intellectuels. K. Larose retrace les péripéties de cette contestation dans La langue de papier, Spéculations linguistiques au Québec, 1957-1977, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2004, 454 p.
[3] Les principales dispositions de ces lois linguistiques, notamment de la Loi 101 sont d’imposer l’usage exclusif du français dans l’affichage public et la publicité commerciale; d’étendre les programmes de francisation à toutes les entreprises employant 50 personnes ou plus; de restreindre l’accès à l’école anglaise aux seuls enfants dont l’un des deux parents a reçu un enseignement primaire en anglais au Québec; d’établir que seule la version française des lois est officielle.
[4] Publiée sous le titre Le Vif désir de durer, Illustration de la norme réelle du français québécois, Montréal, Québec Amérique, 2005, 347 p. M-É de Villers a comparé le vocabulaire des textes d’une année complète de chaque journal dans le but d’y identifier les mots proprement québécois, leur importance numérique et leur fréquence.
[5] L’ouvrage de C. Bouchard décrit bien cette réaction. Voir La langue et le nombril, Histoire d’une obsession québécoise, Montréal, Fides, 1998, 303 p.
[6] Québec, Société du parler français au Canada, 1930, 709 p. Voir l’ouvrage de L. Mercier, La Société du parler français au Canada et la mise en valeur du patrimoine linguistique québécois (1902-1962), Québec, Presses de l’Université Laval, 2002, 507 p.
[7] À Québec, lors de la deuxième biennale de la langue française.
Que signifie « enseigner le français » au Québec[1]?
Vaste question dont on discute depuis le rapport Parent, qui présida à la grande révolution des structures de l’enseignement au Québec. Ce fut le moment de la création du ministère de l’Éducation du Québec (MEQ) en 1964, de l’abandon de la formule des collèges classiques, de la prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à la onzième année, de la création des cégeps en 1967 comme transition vers l’université, de la création des facultés des sciences de l’éducation en lieu et place des écoles normales, de la fondation de l’Université du Québec et de ses constituantes régionales. La commission Parent poursuivait deux objectifs fondamentaux : provoquer la mise en place d’un enseignement de haute qualité adapté à l’ère nouvelle qui s’annonçait et améliorer l’accessibilité aux études supérieures à tous les enfants du Québec qui en avaient les talents et le désir.
Au moment de la publication du rapport Parent, l’enseignement était sous l’autorité du Département de l’instruction publique. Le programme de français de 1959 énumérait les notions grammaticales que l’école devait enseigner, année après année, pour que les élèves arrivent à écrire correctement. On ne se posait pas alors de grandes questions sur la nature de la langue française qu’il s’agissait d’enseigner : c’était ce qui était décrit dans les grammaires et les dictionnaires publiés en France.
C’est l’Office de la langue française, créé en mars 1961, qui commencera à réfléchir à cet aspect de l’enseignement du français. En effet, la toute première publication de cet organisme pose pour ainsi dire la question préalable : quelle devrait être la Norme du français écrit et parlé au Québec (1965)? Suit en 1969 l’amorce de l’inventaire des particularités lexicales légitimes du français au Québec sous le titre Canadianismes de bon aloi. Puis, l’année suivante, l’Office pose directement la question : Quel français devons-nous enseigner? Depuis cette époque, la réflexion sur ces trois points s’est poursuivie.
Notre évaluation de la situation de l’enseignement du français aujourd’hui prendra appui sur la réponse à une première question : quels sont les objectifs de l’enseignement du français, langue maternelle pour la très grande majorité des élèves? Ce qui en est le versant linguistique. Elle se précisera en réfléchissant ensuite au versant pédagogique : comment les atteindre[2]? Cependant, au préalable, nous croyons utile d’évoquer succinctement l’histoire des réformes successives de cet enseignement, puisque la réforme actuelle n’est, en définitive, que le dernier épisode de la longue saga de l’enseignement du français au Québec.
Évolution des programmes de français
Ce sont les programmes-cadres du primaire et du secondaire de 1969 qui rompent avec la tradition des programmes-catalogues à la manière de celui qui avait alors cours[3]. C’est le début du cycle des réformes qui se succéderont sans cesse jusqu’au Programme de formation de l’école québécoise proposé dans le cadre de la réforme de Féducation de 2000, dont la critique est l’objet de cet ouvrage collectif.
Dans les programmes-cadres de 1969, le virage alors proposé est d’importance sur tous les plans. La langue est présentée d’abord et avant tout comme un moyen de communication et d’expression et comme un instrument de transmission de la culture québécoise, rameau de la culture française de laquelle elle participe pleinement. On voit poindre une conception nouvelle de l’enseignement du français centrée sur quatre savoirs : lire, écrire, écouter, parler. La langue orale fait ainsi son entrée dans les classes. Les programmes-cadres stipulent que l’enseignement du français a pour principal objectif la connaissance et la maîtrise par les élèves de la langue soutenue, tant à l’oral qu’à l’écrit, en onze ans de scolarité, en un mouvement de va-et-vient entre ce registre de langue et la langue réelle des élèves. C’est l’époque où quelques-uns d’entre nous créent l’Association québécoise des professeurs de français (AQPF) comme groupe de pression auprès du MEQ. En 1977, l’AQPF prend fermement position sur la norme du français à promouvoir au Québec en adoptant la définition suivante : « [L]e français standard d’ici [la norme] est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle[4]. » L’enseignement du français implique donc la prise en compte et la conscience chez les enseignants qu’une langue varie selon les circonstances de communication. Nous nous en expliquerons plus en détail par la suite.
Les programmes-cadres recommandaient également l’enseignement systématique de la grammaire et de la syntaxe, en relation avec la pratique de l’écriture et de la lecture. Cependant, ils n’entraient pas dans le détail sur la répartition des connaissances année par année. Ce virage était trop radical pour l’implanter dans les écoles sans, au préalable, préciser le contenu des programmes-cadres et, surtout, sans y initier les enseignants en exercice ainsi que les futurs enseignants. C’est pourtant ce que fit le MEQ, au mépris du bon sens. L’ère du Québec transformé en un vaste chantier pédagogique commençait.
En 1979-1980, le MEQ propose une nouvelle orientation de l’enseignement du français dans un document intitulé L’école québécoise. Certes, l’idée des quatre savoirs est maintenue. Toutefois, le programme a pour objectif l’apprentissage d’un français de qualité à l’oral et à l’écrit, mais sans le définir. La définition d’une norme de la langue est évacuée même si, de toute évidence, il est impossible d’enseigner une langue sans disposer d’une norme du bon usage de cette langue. Norme respectée par tout le personnel de l’école, enseignants et administrateurs, qui en deviennent les modèles, et norme proposée aux élèves comme but à atteindre progressivement.
Ce programme de français comporte deux innovations majeures. On substitue à l’enseignement systématique de la grammaire et de la syntaxe un enseignement occasionnel, c’est-à-dire effectué à partir de l’observation par les élèves et des commentaires de l’enseignant sur des textes ou des exposés des élèves. On veut ainsi amener les élèves à prendre conscience eux-mêmes des lacunes que présente leur langue orale et écrite et de la façon d’y remédier. D’où une seconde innovation, l’imposition d’une pédagogie inductive, orientée vers la production immédiate de phrases et d’énoncés corrects, excluant toute conscience et connaissance du système de la langue. Malgré tout, le programme détaille les apprentissages que tous les élèves doivent arriver à maîtriser en orthographe, en grammaire et en syntaxe, ce qui est contradictoire avec la pédagogie proposée. Manifestement, les concepteurs de ce programme n’ont pas pensé ou n’ont pas réussi à concilier transmission des connaissances et transfert de ces connaissances dans l’usage des élèves. Ce programme a contribué à créer la confusion chez les enseignants et une méconnaissance de la langue chez les élèves.
En 1987, le Conseil de la langue française recommande au MEQ de préciser le contenu du programme de français et de mettre l’accent sur la langue écrite dans tous les travaux des élèves dans toutes les matières. Pour donner suite à cet avis, le MEQ publie en 1988 un nouveau Plan d’action pour Le français à l’école qui accorde plus d’importance à l’orthographe, à la grammaire et à la syntaxe, mais sans remettre en cause le principe de l’enseignement par observation. L’AQPF n’est pas d’accord avec ce retour au passé des programmes-cadres. C’est l’origine de la pseudo-querelle qui dure encore entre la pédagogie du discours, soit un enseignement axé sur l’aspect fonctionnel et utilitaire de la langue, et la pédagogie de la langue, axée sur un enseignement systématique du système de la langue, comme s’il y avait impossibilité de concilier l’une et l’autre dans une même démarche.
L’insatisfaction des parents et de la société québécoise face aux ratés de l’école, notamment quant à l’enseignement du français, atteint des sommets et provoque la création des États généraux sur l’éducation (1995-1996) où s’exprime nettement le désir de donner la priorité absolue à la maîtrise du français oral et écrit à l’école.
Une fois de plus, le MEQ réaffirme sa volonté que les élèves puissent, à la sortie de l’école, bien écrire et bien parler un français dit « de qualité », sans plus de précision. On ne parle plus des quatre savoirs, mais plutôt de « compétences » à développer chez les élèves, sans préciser quelle place devrait occuper la transmission des connaissances en grammaire et en syntaxe dans l’acquisition de ces compétences. Le MEQ évite ainsi de prendre parti ou de concilier pédagogie de la langue et pédagogie du discours. La confusion prend de l’ampleur chez les enseignants qui tentent de continuer à enseigner à leur manière dans leur classe.
Telle est la situation, au moment où le MEQ lance sa dernière refonte des programmes de toutes les matières, dont le français, sous le nom de renouveau pédagogique. Ainsi, le Programme de formation de l’école québécoise se concentre en fait et surtout sur la description de la démarche pédagogique, fondée sur l’approche inductive, définissant des compétences à mettre en œuvre pour chaque discipline et y ajoutant la notion de compétences transversales développées dans toutes les matières. La description des connaissances prescrites matière par matière est minimaliste. Le programme de français introduit une nouvelle conception de l’enseignement de la grammaire accompagnée de la terminologie grammaticale correspondante, inconnue des parents, qui ont ainsi beaucoup de mal à aider leurs enfants dans leurs devoirs à la maison.
Présentement, nous croyons que le plus important n’est pas de faire la réforme de la réforme, démarche qui depuis l’introduction des programmes-cadres s’est toujours apparentée à du rafistolage selon l’humeur du moment, mais bien de tout remettre à plat en revenant à la vraie question : quels sont les objectifs de l’enseignement du français au Québec? Ensuite, et ensuite seulement, on pourra se préoccuper de la démarche pédagogique la plus appropriée pour atteindre ces objectifs.
Quels sont les objectifs de l’enseignement du français?
Pour répondre adéquatement à la question à notre époque d’immigration soutenue, il faut distinguer deux catégories d’enfants. La première, la plus nombreuse, est formée de tous les enfants dont le français est la langue maternelle et de tous les enfants issus de l’immigration pour qui le français est la langue parlée à la maison ou tout au moins une langue apprise durant l’enfance. La seconde regroupe les enfants arrivés au Québec récemment, qui ignorent le français, mais que la Charte de la langue française oblige à fréquenter l’école française plutôt qu’anglaise.
En arrivant à l’école, les enfants du premier groupe « parlent » français, une langue strictement orale, apprise par imitation. Elle est imprégnée des caractéristiques linguistiques propres à la langue parlée de la famille et. du quartier. C’est une langue pour ainsi dire comportementale, et l’enfant n’a aucune conscience de son mode de fonctionnement. Parler, comprendre, se faire comprendre lui suffit. Les langues de l’enfance des écoliers d’une même classe sont plus ou moins hétéroclites et reflètent la plus ou moins grande diversité linguistique du quartier où se situe l’école, encore davantage si on considère l’ensemble des régions du Québec. Car les usages régionaux et sociaux de la langue française varient au Québec, comme ils varient d’ailleurs dans toutes les autres langues. Aucune langue n’est jamais homogène, à moins d’être une langue morte. Toute langue est un agglomérat d’usages en concurrence en même temps qu’en équilibre autour d’une norme sociale commune.
En effet, il y a bien des manières de parler ou d’écrire la langue de sa propre société, selon les circonstances ou selon les groupes de locuteurs. Au Québec en particulier, l’écart est considérable entre les locuteurs du français selon qu’ils sont instruits ou le sont moins, selon qu’ils maîtrisent ou ne maîtrisent pas les niveaux de langue. Les écarts entre les niveaux de langue sont plus marqués ici qu’en France, en langue orale, entre le niveau populaire urbain, stigmatisé sous le nom de joual, et le niveau familier, et en langue orale et écrite entre le niveau familier et le niveau soutenu. D’autre part, l’attention au Québec se porte depuis longtemps et le plus souvent sur la langue parlée, tout particulièrement au niveau familier et populaire, que l’on compare à la norme française hexagonale, fondée sur la langue écrite urbaine, traditionnellement parisienne, illustrée par les « bons » auteurs et décrite dans les grammaires et les dictionnaires publiés par des éditeurs français. Les deux termes de la comparaison ne sont vraiment pas du même ordre et les conclusions qu’on en tire sont injustes, injustifiées et non recevables en saine logique.
Le sociologue Pierre Bourdieu[5] a tiré de cette variation l’idée de marché linguistique. Selon cette métaphore, les membres de la société attribuent une valeur sociale à chaque variante et accordent à l’une d’elles la valeur d’usage légitime, de langue standard, qu’il convient d’utiliser comme langue commune dans toutes les communications institutionnalisées (langue de l’école, langue de l’État, langue littéraire et des médias, langue de l’activité scientifique et économique, langue des débats publics, etc.). Dans ce marché, le statut linguistique de chaque locuteur dépend de la valeur sociale attribuée à la variante de la langue qui est la sienne. Les locuteurs dont la langue maternelle est la langue standard y occupent une position privilégiée, puisqu’ils en font naturellement usage.
Les francophones du Québec ont une idée précise de la manière dont il convient de parler ou d’écrire la langue française au Québec. L’existence d’une norme sociale légitime est incontestable. Toutes les enquêtes arrivent à cette conclusion et au même consensus social sur la nature de cette norme, depuis la première, celle de la commission Gendron (1972), jusqu’à la dernière, celle de l’Office québécois de la langue française en 1999[6]. Une publication récente du même Office fait le point sur la question[7]. Aucune étude n’existe qui démontrerait le contraire. Ce n’est donc pas de l’existence de la norme que l’on discute, mais bien de sa légitimité et de la description de la norme propre au Québec.
Par contre, depuis peu, des écrivains, des humoristes, des rappeurs et des chansonniers, des animateurs d’émissions de radio et de télévision ont choisi de se coller à la langue populaire, surtout parlée, sous prétexte d’être bien compris et d’avoir du succès. On assiste aujourd’hui à un début de conflit entre deux normes du français dans son usage au Québec, l’une inspirée de la langue populaire urbaine, l’autre de la langue soutenue écrite et de son registre familier en langue parlée. De plus, les Québécois sont hantés par le souvenir de la querelle du joual, qu’ils confondent allègrement avec ce que serait une norme propre au Québec, dont on accuse les linguistes de faire la promotion. Pour notre part, nous estimons que cette dérive des créateurs vers la langue populaire parlée est la manifestation la plus éclatante de l’échec de l’école à enseigner la norme du bon usage du français au Québec, qui n’est qu’une variante du français et non une langue différente du français européen, encore moins un néo-créole. Comme bien d’autres variantes à travers la francophonie, le français du Québec a ses propres particularités, lexicales surtout, phonétiques parfois. Par contre, l’écart en morphologie et en syntaxe varie selon qu’il s’agit de la langue écrite ou de la langue parlée. Il est pour ainsi dire nul en langue écrite. Il augmente de plus en plus en langue parlée en passant de la langue familière à la langue populaire, puis a la langue triviale, la plus éloignée de la norme.
Pour tous les usagers de la langue, au Québec comme ailleurs, la norme a pour fonction générale de guider leur emploi de la langue, de leur indiquer comment il convient de parler ou d’écrire pour être compris et accepté des autres locuteurs. Ce rôle découle toujours d’une perception intuitive de la norme lors de l’usage spontané de la langue au jour le jour. En cas de doute ou de malaise, le locuteur individuel cherche autour de lui une réponse, soit en observant les réactions de ses interlocuteurs, ce qui peut lui servir de réponse pragmatique, soit en consultant des locuteurs plus avertis ou des ouvrages de description de la norme, s’il en existe, ce qui lui donne une réponse plus autorisée, plus sûre.
L’école a pour fonction d’enseigner et de faire acquérir par les élèves la norme de la langue soutenue, écrite et orale, et son registre familier en langue orale. Pour désigner cette langue cible, les linguistes utilisent l’expression langue standard, ce qui n’est rien d’autre qu’une autre manière de désigner la norme du français au Québec dans l’esprit de la résolution de l’AQPF citée plus haut.
Après ce long détour, on peut revenir à la question initiale : quels sont les objectifs de l’enseignement du français? L’objectif de l’enseignement du français, langue maternelle, est de permettre à l’enfant de faire, en onze ans de scolarité obligatoire, le passage entre la langue d’enfance qui est la sienne en arrivant à l’école et la langue standard dont il aura besoin dans sa vie d’adulte, comme personne et comme citoyen, c’est-à-dire :
a) d’aller de la langue orale à la langue écrite : écriture, lecture, orthographe d’usage;
b) de s’initier à la grammaire de la langue française, morphologie et syntaxe : orthographe grammaticale (les fameux accords), structure de la phrase, orale et écrite;
c) d’apprendre à s’exprimer, oralement et par écrit, d’une manière cohérente et organisée;
d) d’acquérir la connaissance et la maîtrise du français standard oral et écrit, selon les différents niveaux de langue et en tenant compte des particularités légitimes de l’usage du français au Québec, surtout en ce qui a trait au vocabulaire.
Aucun de ces objectifs n’est cité dans Le renouveau pédagogique. Tout au plus indique-t-on que l’enfant doit être « encouragé à utiliser un français de qualité », formule passe-partout qu’on se garde bien de préciser.
Comment atteindre ces objectifs?
Disons d’abord qu’il faut prendre le titre Renouveau pédagogique au sens strict. En effet, le Programme de formation de L’école québécoise expose essentiellement la démarche pédagogique qui est censée donner aux élèves une meilleure connaissance de la langue française. Nulle part dans ce texte ou dans les dépliants d’information destinés aux parents[8], il n’est question de la transmission de connaissances par le professeur. Toute la démarche repose sur l’idée que les enfants découvriront tout par eux-mêmes en réalisant des projets mobilisateurs, en somme sur l’idée que l’observation de la langue vaut mieux que l’enseignement de la grammaire et de l’orthographe, pour reprendre une formule-choc citée dans le dossier que la revue française L’Express[9] a consacré au gâchis de l’enseignement du français en France depuis que la même idéologie pédagogique y sévit.
L’idée de base est que « le programme de formation repose sur le développement des compétences de l’élève [les soulignés sont de nous], c’est-à-dire sur l’utilisation efficace de ses connaissances afin de réaliser des tâches et des activités réelles ».
Le lecteur est en droit de se demander quelles compétences on attribue ainsi aux enfants. S’agit-il de la capacité qu’a tout enfant d’apprendre ou de la simple compétence de parler français dans le cas des enfants dont c’est la langue maternelle ou la langue de la maison? Et quelles connaissances leur attribue-t-on, puisqu’en arrivant à l’école, ces enfants n’ont de la langue, écrivions-nous plus haut, qu’une compétence orale comportementale et qu’ils n’ont aucune conscience ni connaissance de la langue en tant que système? Enfin, comment interpréter ce « c’est-à-dire » qui semble établir un lien de cause à effet entre les compétences et les connaissances des élèves?
Le chapitre 5 du Programme de formation de l’école québécoise, qui traite du « Domaine des langues », précise ce postulat pédagogique :
Il [l’élève] fait l’expérience de la rigueur et des efforts qui mènent au plaisir d’une communication réussie. Il découvre graduellement la fierté d’utiliser une langue de qualité et l’importance d’en maîtriser le code [p. 72] [...]. Soutenu par l’enseignant et par ses pairs, il apprend à utiliser ses connaissances orthographiques, grammaticales, lexicales et textuelles, à consulter des ouvrages dé référence et à recourir à des outils technologiques [p. 77]. Par l’écriture, il enrichit ses connaissances en syntaxe de même qu’en orthographe d’usage, apprend à effectuer plusieurs accords dans la phrase [lesquels?] et consulte régulièrement différents outils de référence. Dans cette optique [p. 76], il reconnaît l’importance de l’orthographe et des règles de grammaire dont le respect aide les lecteurs à lever les ambiguïtés possibles. [...] [Par la communication orale,] il apprend [p. 80] à adapter son langage en fonction du contexte et de ses interlocuteurs, ainsi qu’à choisir le registre de langue approprié.
On est en droit, ici aussi, de se poser nombre de questions face à cette démarche pédagogique. Où et comment l’enfant acquerra-t-il les connaissances dont il est question dans le paragraphe ci-dessus? Comment apprendra-t-il les règles de grammaire? Comment va-t-il apprendre à repérer tout ce qui doit être corrigé dans sa langue, dans celle de ses pairs et dans celle de la société ambiante, les anglicismes, les faux amis, les impropriétés, les erreurs de syntaxe, les accords ratés des participes passés avec avoir et même avec être, les différentes formes du pronom relatif? Qui lui dira ce qu’il doit rectifier dans sa prononciation : l’escamotage, la diphtongaison, les substitutions de voyelles? Nulle part dans le programme de français il n’est fait mention d’un enseignement systématique de la langue en complément de l’apprentissage par l’observation. Nulle part on ne parle d’un enseignement correctif, de crainte, sans doute, de traumatiser les enfants en remettant ainsi en cause leur langue d’enfance.
Car une langue ne s’apprend pas uniquement par observation et par essai/erreur comme le suggère la pédagogie par projet sur laquelle est centré le Programme de formation de l’école québécoise. L’acquisition par les élèves de nombre d’éléments de la langue ne peut s’effectuer qu’à travers un enseignement systématique. L’apprentissage de l’aspect technique de la lecture s’acquiert par l’entraînement à créer une association mentale rapide entre lettres et sons, entre langue écrite et langue parlée, qui seule permet de comprendre le sens d’un texte. Le simple déchiffrage syllabe par syllabe ne suffit pas. À la fin des deux années du premier cycle primaire, l’enseignant doit s’assurer que les enfants ont acquis cette habileté de base, cette compétence indispensable à l’apprentissage de toutes les autres matières. L’orthographe des mots s’apprend par la répétition, qui permet de créer dans la mémoire l’image visuelle de chaque mot associée au geste d’écrire, s’apprend donc soit par la dictée, soit par la correction des travaux de l’élève par le professeur. De même en est-il de l’orthographe grammaticale que l’élève maîtrise mieux et plus rapidement si l’enseignant lui apprend les règles qui régissent les accords entre certains éléments de la phrase et s’il l’entraîne par des exercices à les mémoriser.
Toutes les tentatives de réintroduire en classe l’enseignement systématique de la langue, notamment du code, ont échoué. Le Ministère persiste à favoriser la pédagogie par projet, relayé dans les écoles par les conseillers pédagogiques. Le coup de barre qu’a voulu donner Mme Pauline Marois au moment où elle était ministre de l’Éducation, entre 1996 et 1998, en faisant la promotion de l’enseignement magistral comme complément nécessaire à la pédagogie par projet, est demeuré sans effet.
Parmi les 22 nouvelles mesures proposées récemment par la ministre de l’Éducation, Mme Michelle Courchesne, aucune ne propose d’intégrer l’enseignement systématique de la langue à l’approche inductive de la réforme, ce qui nous semble le correctif essentiel aux ratés de l’enseignement du français.
Cette précision est d’autant plus nécessaire que les enseignants ne savent pas trop s’il leur est permis d’enseigner l’orthographe et la grammaire, ni comment insérer, le cas échéant, cet enseignement dans la pédagogie par observation actuellement en vigueur. En effet, la réforme attribue aux enseignants un rôle d’accompagnateur plus que de professeur. Le rôle de l’enseignant est subordonné, pour ainsi dire, à celui de l’enfant qui est vraiment l’acteur principal de la classe. Du moins est-ce l’impression qui se dégage de la description de son rôle là où il en est question. « Si votre enfant est le principal artisan de ses apprentissages, lit-on dans les dépliants de chaque cycle destinés aux parents, c’est cependant le rôle professionnel de l’enseignant ou de l’enseignante de l’observer, de l’encourager, d’apporter les correctifs nécessaires ou de lui fournir l’enrichissement qui va lui permettre d’apprendre de plus en plus et de prendre conscience de la façon dont il apprend. » La fonction d’« enseigner », qu’on penserait être l’une des fonctions d’un « enseignant », n’est pas évoquée, à moins qu’elle ne soit dissimulée derrière la formule « fournir l’enrichissement ».
Deux autres carences de la politique du ministère de l’Éducation contribuent aux ratés de l’enseignement du français. D’une part, elle tolère l’ignorance par les élèves de « savoirs » pourtant jugés « essentiels » selon le Programme de formation de l’école québécoise (voir la longue liste de ces savoirs aux pages 87 et suivantes du programme de français). L’élève « progresse » d’une année à l’autre même s’il n’a pas acquis toutes les connaissances figurant au programme de chaque année. On postule qu’à la longue, il finira par les récupérer. Le ministère de l’Éducation veut à tout prix augmenter le nombre d’élèves qui réussissent leur parcours scolaire, surtout en français. Pour y arriver, le Ministère, lors des examens officiels de fin de cycle, procède à l’évaluation des « savoirs essentiels » en français de manière que le plus grand nombre d’élèves réussissent. Au besoin, si la moyenne générale est trop basse, on « pondère » les résultats de tous les élèves pour réduire le nombre d’échecs. De plus, l’évaluation des connaissances est synthétique, en ce sens que la note finale obtenue par un élève résulte de sa performance en ce qui a trait à tous les « savoirs essentiels » qui sont évalués. Un élève peut très bien obtenir la note de passage en français malgré son échec au regard de certains critères, en particulier ceux qui concernent la connaissance du système de la langue[10]. Cette pratique a pour conséquence que beaucoup d’élèves traversent les années sans avoir atteint les objectifs d’apprentissage du programme de formation. Ainsi de ceux qui n’auraient pas appris à lire couramment à la fin de leur première année ou encore qui auraient accumulé des retards graves en orthographe et en grammaire. Ces retards scolaires chez les élèves en difficulté contribuent à affaiblir la classe régulière au détriment des autres élèves. À la longue, les élèves en difficulté se découragent en constatant que leur retard scolaire est devenu insurmontable. C’est certainement l’une des causes principales du décrochage scolaire, dont la proportion augmente sans cesse d’année en année. Un élève sur trois quitte aujourd’hui l’école sans avoir obtenu le diplôme de fin d’études secondaires. Un tel échec de l’école se répercute évidemment sur le destin de ces enfants, qui chercheront un emploi sur un marché du travail dont les exigences à l’embauche sont sans cesse plus élevées.
De toute évidence, il est urgent de prendre des mesures rigoureuses pour éviter l’aggravation de l’ignorance d’une année à l’autre, et ce dès les premières années de scolarité. Pour les élèves dont les difficultés sont très circonscrites, il s’agirait de prévoir des cours de rattrapage durant les mois d’été. Pour ceux dont le retard est trop global, de revenir à la pratique du redoublement scolaire. Ce sont là des mesures punitives, certes, mais qui valent mieux que de conduire des enfants à un échec qui marquera toute leur vie adulte.
D’autre part, les parents ont le choix d’inscrire leurs enfants à l’école publique ou à l’école privée, ou encore à des écoles publiques qui s’en rapprochent, du type écoles internationales ou écoles centrées sur une activité parascolaire, la musique surtout. L’école publique est gratuite et elle est tenue de recevoir tous les enfants, sans distinction. L’école privée sélectionne les enfants, le plus souvent selon leurs aptitudes, parfois selon un autre critère, notamment la religion. Elle exige des parents des droits de scolarité plus ou moins élevés. Les écoles dites internationales ou à concentration sélectionnent aussi les enfants selon leurs aptitudes. Elles exigent des droits d’inscription, mais moins élevés que ceux des écoles privées. Pour beaucoup de parents, elles sont un compromis de plus en plus recherché dont ils ont les moyens. Les écoles privées et à concentration peuvent, à tout moment, retourner à l’école publique un enfant qui ne réussit pas.
En somme, le Québec accepte que le système scolaire soit à deux vitesses, à la limite de la justice sociale et d’une véritable démocratisation de l’enseignement. Dans ces conditions, il est évident que l’école publique perd sur tous les plans, puisque la loi l’oblige à recevoir dans la même classe tous les enfants d’un même groupe d’âge, qu’ils soient plus ou moins intelligents, plus ou moins en retard ou en difficulté, plus ou moins handicapés. L’écart entre les différents types d’écoles en ce qui concerne la qualité de l’enseignement ne cesse de s’accroître, et toujours en faveur de l’école privée. À moins d’une révolution, la tendance se maintiendra et l’école publique sera de plus en plus discréditée. Nous en sommes là comme société.
L’école publique améliorerait beaucoup sa performance, et sa réputation, si le MELS laissait une plus grande initiative aux enseignants et si, à la place de l’approche pédagogique unique imposée par le renouveau pédagogique, il permettait que cohabitent dans la même classe différentes manières d’enseigner, donc d’apprendre la langue, par la répétition, par l’enseignement systématique ou correctif et non par la seule observation et la pratique. Si, surtout, il fixait comme objectif à l’enseignement du français la connaissance et la maîtrise par les enfants de la langue standard et s’il s’assurait que tout le personnel de l’école en a la connaissance et en fait usage en classe comme langue d’enseignement. Si, en somme, il mettait fin à sa propension au dirigisme pédagogique, à cette volonté d’imposer la même pédagogie pour tous et partout, qui a toujours caractérisé les réformes successives du programme scolaire au cours des vingt dernières années.
La formation des enseignants
Bouclons la boucle et citons pour terminer ce qu’écrivait la commission Parent en 1964, au sujet de la formation des maîtres.
Le texte est encore d’une actualité évidente et s’applique à toutes les facultés des sciences de l’éducation.
L’importance qu’on accorde à l’enseignement de la langue maternelle devra se refléter non seulement dans les cours centrés sur cet enseignement proprement dit, mais dans l’enseignement de toutes les matières; aucun candidat à l’enseignement ne devra recevoir son diplôme s’il ne possède pas une connaissance très sûre de sa langue maternelle; chacun des professeurs, à tous les degrés, dans toutes les matières, est aussi un professeur de langue maternelle [...]; sa phonétique doit être impeccable, son vocabulaire précis et abondant, sa phrase correcte, il doit s’exprimer avec aisance et naturel, aussi bien oralement que par écrit. [...] La première étape, dans la réforme de l’enseignement du français, c’est donc la formation à donner à tous les maîtres à cet égard et l’exigence des examens qu’ils auront à subir dans cette matière. (Rapport Parent, tome II, paragraphe 614.)
Quel que soit le type d’école, le personnage principal en classe est l’enseignant, quoi qu’en dise la réforme. La langue française est son instrument de travail. C’est lui qui sert de modèle aux enfants, à longueur de journée, dans toutes les matières. En conséquence, l’ultime mesure pour améliorer l’enseignement du français est que les facultés des sciences de l’éducation accordent la priorité absolue à la qualité et à la maîtrise du français, en langue écrite et parlée, comme langue d’enseignement pour tous les futurs enseignants et comme langue de spécialité pour ceux et celles qui se destinent à cet enseignement au secondaire. Les facultés des sciences de l’éducation doivent faire en sorte que tous les futurs enseignants acquièrent une connaissance de la norme du français au Québec, qu’ils s’y conforment en langue écrite et en langue parlée, qu’ils soient habiles à observer la langue de leurs élèves, capables de poser un diagnostic juste et nuancé quant à leurs carences et d’entreprendre avec eux l’enseignement correctif qui les guidera peu à peu vers la maîtrise de la langue standard, écrite et parlée.
Notes
[1] Nous poursuivons ici, en tenant compte de l’actualité récente, les réflexions amorcées dans le chapitre consacré à la qualité de la langue dans notre ouvrage L’embarras des langues. Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, Montréal, Québec Amérique, 2007.
[2] Les enfants issus de l’immigration pour qui le français est une langue d’intégration à la société québécoise s’insèrent plus ou moins facilement dans cette pédagogie et avec plus ou moins de succès.
[3] Voir l’analyse détaillée de cette évolution par notre collègue Monique Lebrun, professeure au Département de linguistique et de didactique des langues à l’Université du Québec à Montréal (Le français au Québec. Les nouveaux défis, Conseil supérieur de la langue française, 2005, p. 515-552). Notre présentation s’inspire du souvenir que nous gardons de ce parcours.
[4] Voir la revue Québec français, n° 28, décembre 1977.
[5] Voir surtout Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, 244 p.
[6] « La norme et l’école », La norme du français au Québec. Perspectives pédagogiques, nos 91-92 de la revue Terminogramme, Office québécois de la langue française, 1999.
[7] Jacques Maurais, Les Québécois et la norme. L’évaluation par les Québécois de leurs usages linguistiques, Québec, Office québécois de la langue française, coll. « Suivi de la situation linguistique », étude 7, 2008, 154 p.
[8] Ces textes sont disponibles uniquement dans Internet, sur le site du ministère de l’Éducation [www.mels.gouv.qc.ca]. Le Programme de formation de l’école québécoise est un texte de 350 pages, suivi d’une annexe de 18 pages, en anglais seulement, intitulée « English as a Second Language ». Voir en particulier le chapitre 5, « Domaine des langues ».
[9]L’Express international de la semaine du 31 août au 6 septembre 2006.
[10] Voir le témoignage de trois enseignants, Luc Germain, Luc Papineau et Benoît Séguin, dans Le grand mensonge de l’éducation, Montréal, Lanctôt, 2006, 212 p.
L’Embarras des langues
Je dédie ce livre aux enfants de la loi 101 qui n’ont pas connu l’époque où la langue française était, au Québec, une langue de seconde zone dominée par la langue anglaise, dans l’espoir qu’ils reprennent à leur compte l’avenir d’un Québec de langue et de culture françaises.
Et à la mémoire d’Ariane Archambault qui a accompagné la conception de ce livre pendant des années et qui aurait été si heureuse de le voir paraître.
Préface
J’ai rencontré Jean-Claude Corbeil pour la première fois en 1996. Je savais cependant déjà qu’il avait été l’un des acteurs importants de la grande aventure linguistique des années 1960 et 1970 auxquels nous devions les premières réflexions et les premiers rapports à l’origine du mouvement qui a conduit à l’adoption, en 1977 par l’Assemblée nationale du Québec, de la Charte de la langue française. Je connaissais sa participation très active aux travaux de la commission Gendron (1968-1973). Je savais aussi qu’en tant que directeur linguistique de l’Office de la langue française, il avait exploré les principaux thèmes d’une politique linguistique qui pourrait avantageusement succéder à la loi 63, notamment la langue de travail, l’affichage public, les raisons sociales, l’emploi du français dans le commerce et les affaires. Ces travaux exploratoires avaient servi de base à la rédaction de la Loi sur la langue officielle (1974). Par la suite, à l’instigation de Camille Laurin et sous la responsabilité des sociologues Guy Rocher et Fernand Dumont, il avait collaboré à la préparation du livre blanc sur La politique québécoise de la langue française et à la rédaction du projet de loi 1, devenu par la suite la loi 101.
Jean-Claude Corbeil avait quitté la fonction publique depuis 1991 et il était alors intensément engagé dans le monde de l’édition quand, en 1996, à titre de ministre responsable de l’application de la Charte de la langue française, je lui ai demandé d’accepter de préparer une nouvelle Proposition de politique linguistique que le gouvernement du temps souhaitait soumettre à la consultation publique. C’est ainsi qu’a commencé une étroite collaboration qui a duré quatre ans. Dans cette proposition intitulée « Promouvoir l’usage et la qualité du français, langue officielle et langue commune du Québec », on trouve clairement exposés les principes au cœur de la pensée de Jean-Claude Corbeil, principes que, d’entrée de jeu, j’ai fait miens : la langue française est au centre de l’identité québécoise, la langue française est le fondement de la cohésion de la société québécoise, les apports de toutes les minorités à la société québécoise sont une richesse et un avantage, la connaissance d’autres langues est un enrichissement personnel et, enfin, l’approche législative doit être complétée par une approche sociale et une approche de concertation internationale. Cette idée de concertation internationale pour mieux maîtriser les nouvelles technologies en français et pour permettre l’élaboration d’une stratégie en faveur du plurilinguisme était alors relativement neuve. Elle portera des fruits et suscitera des développements extrêmement porteurs en faveur de la diversité culturelle et linguistique.
En 1997, je propose à Jean-Claude le poste de sous-ministre associé à l’application de la politique linguistique. Les trois années qui ont suivi ont été intenses, agitées même, sur le front linguistique. Il y eut plusieurs crises très médiatisées : attaques de Howard Galganov et d’Alliance-Québec[1] contre l’existence même de la loi 101, tentatives de rebilinguiser l’affichage interne dans les grands magasins du centre-ville de Montréal, multiplication des causes portées devant les tribunaux, résistance dans le quartier chinois à la nécessaire prédominance du français, échange de correspondance aigre-douce avec Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l’Académie française, au sujet de la féminisation chère aux Québécoises, etc. Dans tous ces dossiers, pour gérer toutes ces situations délicates, la présence de Jean-Claude à mes côtés s’est révélée inestimable. Non seulement a-t-il toujours été de bon conseil, mais il s’est personnellement investi en acceptant, par exemple, de jouer les médiateurs dans le quartier chinois.
Outre la proposition de politique linguistique, Jean-Claude Corbeil a participé à la rédaction de deux autres documents importants : le rapport du Groupe de travail interministériel chargé de situer le dossier linguistique dans la perspective des années 2000 et celui de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec rendu public en 2001. Sans oublier la conception des amendements apportés à la Charte de la langue française pour la moderniser dans un secteur qui lui tenait à cœur, celui des nouvelles technologies.
Comme l’auteur l’explique dans son introduction, l’idée de ce livre lui est venue à la suite d’une conférence prononcée devant les étudiants du Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal en mai 2004. Cette idée s’est renforcée dans son esprit tout au long des années suivantes. En 2006, il faisait l’essai du contenu d’un éventuel ouvrage lors d’un séminaire sur la politique linguistique québécoise au programme de la session d’hiver du même département.
Non seulement les nouvelles générations, celles des enfants de la loi 101, lui seront reconnaissantes de combler un grand vide en retraçant l’histoire et l’évolution de la politique linguistique québécoise, mais aussi – et ils sont nombreux – le remercieront tous ceux qui se préoccupent de l’avenir de notre nation majoritairement francophone en Amérique du Nord. Personne n’était mieux placé que lui pour nous faire comprendre les origines, les hauts et les bas, les grandeurs et les misères, les enjeux passés et actuels de la politique linguistique en la situant d’emblée, comme elle doit l’être, dans un contexte qui dépasse largement la question de la langue elle-même, voire la portée d’une loi, si structurante soit-elle.
L’intérêt principal de ce livre réside ainsi, de mon point de vue, dans l’ampleur du propos de Jean-Claude Corbeil. Il décrit minutieusement la fascinante histoire de la politique linguistique du Québec en prenant en compte toutes les dimensions qu’elle doit englober pour être efficace. Il nous raconte, bien sûr, l’évolution des lois, mais il s’interroge aussi des effets, sur les immigrants, des deux modèles concurrents d’intégration, le canadien et le québécois. Il examine les conséquences de la mondialisation et se demande si la volonté des citoyens de se mobiliser pour maintenir le français bien vivant au Québec est toujours présente. Il aborde, enfin, de front, la question de la qualité de la langue, parlée et écrite. Tous ces éléments sont importants et en interrelation : il en fait une analyse remarquable.
L’on comprend mieux en fermant ce livre pourquoi le gouvernement du Québec a dû intervenir dans le dossier linguistique, comment il l’a fait et en quoi la politique linguistique est toujours d’actualité. À la toute fin, Jean-Claude Corbeil affirme, avec raison, que « la source de la pression sur la langue française s’est déplacée ». Il précise : « Ce n’est plus comme à l’époque de l’adoption de la Charte de la langue française, la force économique de la minorité anglophone, mais celle de la langue anglaise comme langue internationale. » Voilà abordé un dernier point fondamental : celui de l’avenir de la langue française comme grande langue de communication dans le monde. Comment faire en sorte que le français figure encore parmi les dix premières langues internationales alors que son statut est déjà affaibli et que le nombre de ses locuteurs est en croissance moindre que celle des locuteurs d’autres langues? En effet, si aujourd’hui on ne peut parler de débandade dans les grandes organisations internationales, on constate tout au moins un recul du français, une situation qui se dégrade. C’est moins le statut officiel du français qui est mis en cause que les pratiques linguistiques au sein de ces organisations, qui évoluent sensiblement vers un unilinguisme de fait, motivé souvent par des considérations budgétaires ou par un prétendu souci d’efficacité. Que ce soit aux Nations Unies, à New York ou à Genève, ou encore à Bruxelles, siège des institutions européennes, la tendance au « tout à l’anglais » est identique. Mais pourquoi tenter de renverser cette tendance, pourquoi résister à une hiérarchisation des langues, l’anglais comme langue des affaires, de la modernité et même de la diplomatie, le français et les autres langues comme langues de rayonnement culturel et de la vie quotidienne? Parce que, notamment, aucune langue ne peut prétendre exprimer à elle seule la complexité de la réalité, fût-elle celle d’une nation hyperpuissante, et surtout, parce qu’il y a des coûts bien réels à la suppression du plurilinguisme. S’il y a une leçon que nous pouvons tirer de l’expérience québécoise, c’est celle de la nécessaire utilité, de la nécessaire rentabilité économique d’une langue, de son nécessaire prestige auprès de ses locuteurs pour qu’elle demeure une langue d’avenir. La colonisation linguistique n’est pas plus acceptable que tout autre type de colonisation et mène d’ailleurs au même résultat : langue dévaluée, chute de l’estime de soi, atrophie de la vitalité d’expression dans les domaines de la science et de la technologie, vitalité compromise en informatique qui entraîne un déficit de logiciels courants en de multiples langues, vitalité de création amoindrie dans le secteur culturel, notamment en cinéma et en télévision. Là aussi, le Québec peut servir d’exemple : l’adoption de la Charte de la langue française en 1977 nous a donné confiance en nous-mêmes et a contribué à changer notre psychologie de perdants, qui nous collait à la peau depuis deux siècles.
Comment dès lors sauvegarder la vocation internationale du français? Le Québec peut agir et prendre des initiatives, mais seulement, comme le souligne Jean-Claude Corbeil, en coulisse, puisqu’il n’est pas présent lui-même dans les instances internationales, en convainquant des États souverains du bien-fondé de ses arguments en faveur du plurilinguisme. C’est de cette manière qu’il a agi lors du débat sur la diversité culturelle tenu à l’UNESCO, d’où a émané une Convention internationale qui sera mise en œuvre cette année. Par contre, le Québec est membre de l’Organisation internationale de la Francophonie et il entretient avec la France des relations intenses, directes et privilégiées. Cet atout, il doit s’en servir pour que la Francophonie, dont c’est une priorité affirmée, joue son rôle avec encore plus de détermination et pour que la France comprenne qu’il y va de son intérêt. Déjà, sous l’impulsion en partie du Québec, la Francophonie a mis sur pied un programme massif d’apprentissage du français pour des milliers de fonctionnaires de l’Union européenne et a fait adopter, après d’âpres discussions, lors de son dernier sommet tenu à Bucarest en Roumanie, en septembre dernier, un vade-mecum énumérant de façon précise les obligations de chaque pays membre quant à l’usage du français dans les enceintes internationales.
La diversité linguistique, rappelons-le en terminant, constitue un enjeu stratégique aussi important que ceux de la biodiversité, des changements climatiques ou de la sécurité. C’est en l’affirmant et en l’affermissant que les institutions internationales refléteront vraiment leur caractère multilatéral. La situation de la langue française au Québec, paradoxalement forte et fragile à la fois, comme le démontre Jean-Claude Corbeil tout au long de cet ouvrage, est le microcosme de la langue française dans un monde où défendre le français équivaut à défendre toutes les autres langues.
Louise Beaudoin
Ancienne ministre responsable de l’application de la Charte de la langue française (1995-2001), aujourd’hui professeure associée au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM)
Introduction
À l’origine de ce livre, il y a le reproche scandalisé d’une étudiante de traduction du Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal. Une collègue, Monique Cormier, m’avait invité à expliquer à ses étudiants, surtout des étudiantes d’ailleurs, l’origine de la politique linguistique québécoise. C’était en mai 2004. J’avais esquissé les grandes lignes de la situation de la langue française d’avant les lois linguistiques[2] et évoqué les événements qui avaient poussé les gouvernements à les concevoir et à les faire adopter. Les questions des étudiants, d’abord rares puis de plus en plus nombreuses, révélaient chez eux une ignorance complète de ces choses, qui me surprenait beaucoup, tant, au contraire, elles étaient demeurées présentes à mon esprit et à l’esprit des gens de ma génération, du moins avais-je cette illusion. Je suppose qu’en mauvais joueur de poker, je n’avais pas caché ma surprise. À la sortie du cours, une étudiante me dit, sur un ton sans réplique : « C’est de votre faute si on ne sait rien! Personne ne nous en a jamais parlé et vous n’avez rien écrit sur le sujet! » Je n’ai pas protesté, elle avait parfaitement raison. Les collègues et moi, et tous les autres spécialistes, nous avions publié des articles et des livres savants sur tous les aspects de l’évolution de la situation de la langue française à la suite de l’application de la Charte de la langue française, mais rien pour vulgariser l’origine, les principes et les objectifs de cette loi et de la politique linguistique dont elle n’est que l’élément principal. Nous ne nous étions pas préoccupés de transmettre à ceux qui nous suivaient les raisons de veiller au grain. La protestation de cette étudiante m’est restée en tête. L’année universitaire suivante, toujours à l’instigation de la même collègue, le Département de linguistique et de traduction m’invitait à présenter un séminaire sur le sujet. J’en ai profité pour cesser d’être un linguiste savant (!) pour plutôt revenir au point de départ, à l’origine de la politique linguistique québécoise, et à l’essentiel, ses raisons d’être, qui demeurent, à mon avis, toujours d’actualité.
Ce fut le banc d’essai du contenu de ce livre, qui paraît 30 ans après la promulgation de la Charte de la langue française. Je le destine au grand public, tout particulièrement à ceux et à celles que l’on appelle les enfants de la loi 101. Sont inclus dans ce groupe tous les adultes qui ont aujourd’hui entre 30 et 50 ans, tous leurs enfants et tous les immigrants récents. Les Québécois, francophones, anglophones et allophones de ces tranches d’âge n’étaient pas nés ou étaient très jeunes ou n’étaient pas au pays au moment de la Révolution tranquille (1960), et ils n’ont pas vécu les débats autour de l’adoption des premières lois linguistiques, la Loi pour promouvoir la langue française (loi 63, 1969), la Loi sur la langue officielle (loi 22, 1974) et la Charte de la langue française (loi 101, 1977).
Mes intentions sont ambitieuses, mais sans prétention.
En premier lieu, raconter comment et grâce à qui les Canadiens français[3], à partir surtout des années 1950, ont pris collectivement conscience de leur situation, et de celle de leur langue, face à l’oligarchie anglophone et à la prédominance de leur langue dans la vie économique et politique du Québec et du Canada.
En deuxième lieu, suivre à la trace la formation, chez les francophones, d’une opinion publique qui acceptait de moins en moins cet état des choses, qui a réclamé ensuite que leur situation et celle de leur langue s’améliorent et qui a fini par comprendre que rien ne changerait à moins que le gouvernement n’intervienne. La question de la langue a ainsi cessé d’être strictement linguistique pour devenir politique. À partir de ce moment et jusqu’à nos jours, le débat sur la langue a eu deux visages, l’un, législatif et politique, l’autre linguistique, la qualité de la langue parlée et écrite au Québec.
En dernier lieu, faire le point sur l’actualité du dossier linguistique, dire où le Québec en est et évaluer ce qui m’apparaît être déficient dans la politique actuelle, en ce qui a trait à l’efficacité relative de la législation linguistique et de la politique d’immigration et à la qualité de la langue sous ses deux aspects les plus stratégiques, l’enseignement de la langue française et la description de l’usage québécois de cette langue.
Par-dessus tout, je suis convaincu que le plus nécessaire aujourd’hui, ce n’est pas de faire constamment le bilan de la loi 101. Le plus urgent, c’est que les citoyens québécois reprennent à nouveau l’initiative et la responsabilité du dossier linguistique, qu’une opinion publique vigilante se manifeste, qu’on reprenne tous en main le projet d’une société québécoise de langue et de culture françaises, capable d’intégrer de nouveaux membres, mais sans se trahir, dans le respect d’elle-même et des autres.
La plupart des thèmes abordés ici sont litigieux. Chaque fois que le sujet s’y prêtait, j’ai pris soin de décrire en premier lieu l’événement ou le contenu d’une loi ou d’une politique et ensuite seulement d’en faire le commentaire, dans une tentative de distinguer ce qui est objectif de ce qui est commentaire subjectif de ma part. Il y aura certainement des personnes qui ne seront pas d’accord avec ces commentaires ou cette manière de relater les événements. Tant mieux si ce livre fait renaître le débat sur l’un des aspects du dossier de la langue, ce qui contribuerait à le sortir des limbes médiatiques où il est maintenant et à réveiller une opinion publique plutôt apathique.
D’une époque à l’autre, l’expression politique linguistique n’a pas désigné la même idée.
Avant la crise de Saint-Léonard (1968), les Canadiens français en étaient arrivés à exiger des gouvernements du Canada et du Québec qu’ils interviennent, l’un et l’autre, dans le dossier linguistique, soit pour préciser le statut du français au Canada et dans l’administration publique fédérale, soit, au Québec, pour modifier la dynamique de la concurrence entre la langue anglaise de la minorité et la langue française de la majorité. On demandait aux gouvernements d’adopter des politiques linguistiques, entendant par là qu’ils prennent l’un et l’autre, dans leurs sphères de compétence, des mesures pour modifier le statu quo linguistique, des mesures que l’on souhaitait significatives, efficaces, au besoin coercitives, mais sans les décrire ni entrer dans le détail.
Avec la Loi sur les langues officielles du Canada et la loi 63 au Québec, ces mesures ont pris la forme d’une législation linguistique. La loi 63 s’est mué en loi 22 et en loi 101. L’attention s’est alors concentrée uniquement sur le texte de loi, sa conception, son adoption, son efficacité, sa contestation devant les tribunaux, son évolution. À partir de ce moment et jusqu’à maintenant, on a confondu la législation et la politique linguistiques, sans s’aviser que le concept de politique linguistique est plus vaste puisqu’il englobe tous les autres modes d’intervention d’un gouvernement ou d’une institution dans les questions de langue, que ce soit par loi, par règlement ou par simple pratique administrative. Le volet législatif a ainsi relégué au second plan l’immigration et l’enseignement de la langue, qui sont des aspects tout aussi stratégiques de la politique linguistique. La question de la qualité de la langue paraît même toujours sans grande importance sociale, puisqu’elle échappe à tout contrôle institutionnel et qu’elle prend sa source dans le comportement linguistique des locuteurs de la langue, comme individus et comme membres de la communauté. Elle met pourtant en cause l’enseignement de la langue française sous l’autorité du ministère de l’Éducation et la conception que la société se fait de la norme linguistique. La relation entre ces deux points est très étroite, puisque le rôle du Ministère est, en principe, de transmettre aux enfants la connaissance de la langue standard dont ils devront faire usage par la suite dans leur vie adulte.
Le titre de ce livre exige un commentaire.
À dessein, j’ai utilisé le mot embarras, malgré la mauvaise réputation que lui vaut son sens concret d’obstacle qui entrave la circulation, les embarras de la route, par exemple. Ce mot suggère aussi, au figuré, à la fois l’idée d’un choix entre les langues parlées et utilisées au Québec, qui toutes ont leur raison d’être et leurs avantages et qui sont toutes des sources potentielles d’enrichissement, mais un choix difficile à faire selon les circonstances, d’où l’idée d’un malaise causé par la relation délicate, parfois même épineuse, entre les langues en présence au Québec. La consultation des dictionnaires confirme l’ambivalence du mot embarras. Le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey conclut qu’au figuré, ce mot désigne une incertitude de l’esprit devant une décision à prendre, comme dans l’expression avoir l’embarras du choix, ou une situation difficile, qui cause un désagrément. Le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse note la même ambiguïté du mot en lui attribuant le sens d’incertitude de l’esprit, de perplexité d’une personne qui ne sait quelle voie prendre. Je crois que telle est la situation des locuteurs du Québec dans la vie quotidienne, des francophones devant l’anglais et les langues des immigrants, des anglophones et des allophones face à la langue française, langue de la majorité et langue officielle commune. C’est d’ailleurs là la source et la raison d’être de la politique linguistique. Le prologue en tête du livre répond d’ailleurs à la question : de quels embarras s’agit-il?
L’organisation du contenu de l’ouvrage est chronologique.
La première partie retrace les événements à l’origine de la situation des langues au Québec et au Canada, soit l’introduction de la langue française dans la vallée du Saint-Laurent, en contact immédiat avec les langues des Amérindiens, puis l’irruption soudaine de la langue anglaise à la suite de la défaite des plaines d’Abraham et la réaction des Canadiens de l’époque à l’égard de la langue du conquérant. Le décor linguistique est ainsi posé pour longtemps, puisque les conséquences de ce passé perdurent jusqu’à maintenant. Est évoquée ensuite la manière dont les Canadiens français – ils ne se disent pas encore Québécois – ont pris conscience de la situation de leur langue face à la langue anglaise, situation qui leur est apparue de moins en moins acceptable, d’autant que la langue anglaise de la minorité attirait vers elle la plupart des immigrants. La crise de Saint-Léonard a cristallisé ce ras-le-bol et a provoqué la ronde des lois linguistiques qui se succédèrent en quelques années. On peut considérer que la Charte de la langue française clôt cette période.
Le dernier chapitre de cette première partie traite de la genèse et de la conception de la politique d’immigration, le second aspect en importance de la politique linguistique québécoise.
La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à l’actualité de la politique linguistique. Le premier chapitre décrit les contestations successives de la loi 101 devant les tribunaux et les modifications du texte original de la Charte de la langue française qui s’en sont suivies. Ensuite, sont abordées les questions relatives à la qualité de la langue, la notion de norme linguistique sociale et la fonction qu’elle joue au sein de la société, les éléments d’une description de cette norme, phonétique, grammaticale et lexicale, enfin l’immense problème de l’enseignement du français au Québec. Cette question aurait dû être traitée dans la première partie de l’ouvrage, après la législation linguistique et la politique d’immigration, étant donné que cet enseignement relève de la responsabilité du ministère de l’Éducation, donc, de l’initiative du gouvernement. Mais, à cause de l’étroite relation de l’enseignement du français avec la notion de norme et avec l’état actuel de la langue dans son usage québécois, il était préférable d’en traiter à la suite de ces deux sujets. Tenter d’évaluer l’importance que les Québécois accordent de nos jours à la question de la langue, si on en juge par leurs comportements et par la place qu’y accordent les médias, clôt cette partie.
La conclusion résume les défis linguistiques qui se posent encore aujourd’hui, en faisant la synthèse des déficiences signalées tout au long du texte. Car il ne faut pas penser qu’il n’y a plus rien à faire, que tout est réglé, que tout est parfait dans le meilleur des mondes, qu’il n’y a plus à se préoccuper du dossier de la langue, qu’on peut passer à autre chose, à l’environnement, à la délocalisation de l’économie, à nos affaires personnelles, au besoin en délaissant la langue française au profit de la langue anglaise, plus utile et plus répandue dans le monde des affaires. Comme le font pourtant les locuteurs des autres pays, les Québécois n’arrivent pas à privilégier chez eux leur propre langue, sans se priver d’utiliser à l’occasion la langue anglaise comme langue d’appoint. Il est très difficile de leur enlever du subconscient la conviction que la langue française est une langue de seconde zone, que la langue la plus importante, c’est l’anglais, conviction bien enracinée dans les esprits depuis au-delà de deux siècles.
Dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage sont reproduits quelques-uns de mes textes, plus théoriques cependant, mais en relation avec certains sujets des chapitres précédents auxquels ils apportent un complément d’information. Ce sont des articles anciens, qui ont été des jalons de l’histoire récente du discours sur la langue. D’une part, j’ai ainsi évité des développements trop spécialisés dans le texte destiné au grand public, d’autre part ce sont des textes difficiles à retrouver et qui, pour cette raison, me sont souvent demandés par des collègues ou des étudiants d’un peu partout. Chaque texte est situé en peu de mots dans le contexte de l’époque. Ils sont cités tels qu’ils ont été publiés, sans modification.
En annexes figurent un résumé des principales dispositions de la Loi sur la langue officielle de 1974 et de celles de la Charte de la langue française, dans sa version originale de 1977. Suit une brève comparaison de ces deux textes, disponibles aujourd’hui que dans le répertoire historique des lois du Québec, donc difficiles d’accès pour qui n’est pas de formation juridique.
Il me reste l’agréable devoir de remercier les personnes qui ont accompagné la rédaction de ce livre.
En tout premier lieu, Louise Beaudoin, qui a accepté d’en rédiger la préface. Les Québécois gardent tous d’elle le souvenir d’une ministre entièrement dédiée à faire respecter la loi 101 et à promouvoir la langue française, ici et dans le monde.
Je ne saurais trop remercier Monique Cormier, du Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal, et Anne-Marie Villeneuve, éditrice chez Québec Amérique, d’avoir accepté de lire le brouillon de chaque chapitre sitôt qu’il était terminé. Chacune le lisait de son point de vue, Monique Cormier comme lectrice connaissant bien le domaine, Anne-Marie Villeneuve comme lectrice type du public cible, la génération des enfants de la loi 101 dont elle fait partie. Leurs commentaires ont permis de beaucoup améliorer le texte initial. Mes remerciements vont également à Marie-Éva de Villers qui a relu le manuscrit complet une dernière fois avec amitié et avec la compétence et la rigueur qu’on lui connaît.
Je remercie également Chantal Robinson, l’excellente directrice de la bibliothèque de l’Office québécois de la langue française, ainsi que le personnel du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, notamment du Centre de documentation de la Direction des affaires publiques et des communications. Grâce à leur aide si précieuse, j’ai eu accès à tous les documents dont j’ai eu besoin pour remonter le cours de l’histoire de la politique linguistique.
Je remercie enfin tous les collègues qui ont participé avec moi à l’aventure du dossier de la langue française au Québec depuis 1970, ceux de l’Office québécois de la langue française, du Conseil supérieur de la langue française et du Secrétariat à la politique linguistique ainsi que mes collègues linguistes du Québec, de France et de Belgique. Nous en avons discuté tous les aspects, nous en avons vécu ensemble les péripéties jusqu’à aujourd’hui. Je suis conscient de tout ce que je leur dois.
Par-dessus tout, je rends hommage à la lucidité et au courage des deux ministres qui sont à l’origine des lois linguistiques du Québec. D’abord, François Cloutier, en qualité de ministre du gouvernement libéral de Robert Bourassa, qui a piloté la première version d’une intervention législative globale, la Loi sur la langue officielle : on lui doit d’avoir fait de la langue française la seule langue officielle du Québec à une époque où tout tendait vers le bilinguisme français-anglais à la manière de la politique fédérale. Ensuite, Camille Laurin, ministre du premier gouvernement péquiste de René Lévesque, qui lui a succédé et qui a resserré la loi pour accorder à la langue française une plus grande prédominance. Il a donné à la loi linguistique son caractère définitif de Charte de la langue française pour en souligner l’importance décisive pour toute la société québécoise, y compris pour tous les ministères et actes du gouvernement du Québec. L’un et l’autre avaient en commun d’être psychiatres. Il me plaît de penser que cette profession leur avait permis de comprendre l’importance cruciale de la langue pour les personnes, pour les institutions et pour la vie collective d’une nation.
Prologue – De quels embarras s’agit-il?
Autant la langue est, pour le locuteur, une chose familière, quotidienne, allant de soi, autant elle peut être à la source ou agir comme révélateur de tensions au sein de la société.
Ces tensions sont de nature et d’intensité fort variables. Elles sont parfois relativement anodines, par exemple le simple malaise d’un locuteur malhabile à s’exprimer face à un interlocuteur plus performant, la gêne d’un locuteur incapable de maîtriser la norme linguistique de son groupe et qui s’en sent dévalorisé, ce qui l’incitera peut-être à contester la validité de cette norme plutôt que de chercher à l’acquérir. Elles peuvent être potentiellement dangereuses ainsi qu’en témoignent les accrochages entre groupes linguistiques différents selon les rapports qui s’établissent entre eux à travers la pratique du bilinguisme, accrochages qui peuvent fort bien dégénérer en conflits plus ou moins graves, comme la lecture des journaux nous en donne des exemples fréquents.
Si tout va bien, le locuteur ordinaire ne ressent pas ces tensions, qui ne dépassent pas le niveau de l’expérience immédiate et n’atteignent pas le niveau de conscience et de réflexion nécessaire à la cristallisation d’un phénomène ressenti comme un problème, pour lui et pour les autres. Par contre, plus la tension monte, plus les attitudes se figent et plus la recherche d’une solution devient délicate et difficile. Dans l’un et l’autre cas, on observe que les connaissances requises pour discuter avec un minimum de réalisme des questions de langue sont fort peu répandues, en dehors du cercle restreint des linguistes, et encore ceux-ci risquent-ils d’être limités par leurs propres champs de spécialité. Et ainsi, tout le monde en parle à sa manière, avec d’autant plus d’autorité que chacun se sent compétent pour discuter des problèmes qui touchent sa propre langue ou qui découlent de la relation qu’elle entretient avec les autres langues.
Au départ, avant même d’évoquer l’histoire de la politique linguistique québécoise et de faire le point sur la situation actuelle, il est utile de présenter tous les aspects de la langue susceptibles d’être à la source d’un embarras, pour le locuteur individuel ou pour le groupe, au moins pour avoir une vue d’ensemble de ce qui se cache derrière le comportement linguistique. Au terme de ce prologue, le lecteur devrait avoir une bonne idée des problèmes fondamentaux que peut poser la langue et mieux comprendre que leur analyse et la recherche de solutions aient pu provoquer des tensions linguistiques au Québec.
Nous nous proposons d’examiner ici les embarras qui peuvent provenir du rapport du locuteur individuel à sa langue maternelle, du rôle que joue la langue dans la société, du fait que les groupes de locuteurs ne font pas le même usage de la langue, enfin de la coexistence de langues différentes sur le même territoire. Toutes les communautés linguistiques vivent plus ou moins intensément ces embarras, mais chacune à sa manière, selon sa situation sociolinguistique. Le cas du Québec nous servira ici de toile de fond pour les décrire.
Première source d’embarras : les rapports du locuteur individuel à sa langue maternelle
Ils sont complexes. D’une part, il en fait un usage personnel pour exprimer sa pensée et ses sentiments avec la plus grande efficacité possible. D’autre part, il cherche en même temps à communiquer avec les autres, au besoin en adaptant son propos à ses interlocuteurs. D’où une tension constante entre liberté et contrainte sociale.
Le locuteur individuel naît, pour ainsi dire, dans la langue. Dès sa naissance, elle s’impose à lui comme code privilégié de communication avec son entourage. Elle conservera cette fonction tout au long de son existence, dans tous les actes de sa vie personnelle et sociale, du moins si rien ne vient l’obliger à la délaisser en faveur d’une autre langue.
L’usage que le locuteur individuel fait de la langue est, en général, spontané, tout entier orienté vers la pensée à transmettre, vers ce qu’il veut exprimer et communiquer à autrui. En langue parlée, la part de réflexion sur le code, sur la langue en tant que système, est très minime, pour ne pas dire inexistante chez la plupart des locuteurs. En langue écrite, de par les conditions particulières où se trouve alors l’utilisateur, devant sa page blanche ou son écran d’ordinateur, seul avec lui-même à la recherche de la formulation la plus heureuse de sa pensée, souvent entouré de livres de référence, disposant de temps pour hésiter, chercher, vérifier, se relire, corriger, la part de réflexion est plus grande, quoiqu’elle porte plutôt sur la stylistique et la correction linguistique que sur le système lui-même. En fait, à part les linguistes, peu d’utilisateurs de la langue se préoccupent de comprendre comment fonctionne la langue en tant que code et système, sauf cette curiosité constante pour les dictionnaires, c’est-à-dire pour le lexique de la langue.
Chaque locuteur marque de sa personnalité l’usage qu’il fait de la langue. Dans la richesse du système global, chacun puise et utilise une partie des ressources de la langue, mélange relativement homogène composé de choses apprises, de choix personnels et d’emprunts à autrui. Chacun, en somme, a son style, du plus humble des locuteurs à l’écrivain de renom. Ce style résulte de la synthèse de l’histoire de chaque personne : lieu et milieu d’origine, scolarisation, étapes de la carrière, fréquence et intensité des contacts avec d’autres locuteurs, habitude de lecture. Il est également le résultat des attitudes de l’individu à l’égard de la langue, la sienne et celle des autres locuteurs de sa langue, selon qu’il est attentif, observateur, préoccupé d’améliorer la qualité de sa propre performance, ou qu’il est, au contraire, peu désireux de changer ou même hostile à tout autre usage que le sien et celui de ses proches.
Il y a donc une part de liberté dans l’usage de la langue. Mais il s’agit d’une liberté surveillée, soumise à la pression du groupe. Car la langue est fondamentalement une convention sociale et l’efficacité de la communication exige de la part du locuteur individuel le respect minimal des éléments du code partagés avec ses interlocuteurs, s’il veut être compris et accepté. Le style de chacun doit, de ce fait, demeurer dans des limites très précises et toute innovation qui s’en éloigne trop risque au mieux de surprendre, au pire, d’être incomprise. Paradoxe de la liberté de l’usage individuel et de la contrainte sociale de la langue.
À travers la langue, le locuteur individuel ressent et manifeste un profond sentiment d’appartenance à son milieu immédiat d’abord, à sa communauté linguistique globale ensuite. Ce sentiment se manifeste de deux façons : par une certaine manière d’utiliser la langue dans le respect de la norme de son milieu et par le choix de la langue de sa propre communauté comme langue d’usage. À plus forte raison, si une personne abandonne sa langue maternelle au profit d’une autre, phénomène de transfert linguistique qu’on observe dans les milieux bilingues ou multilingues, elle manifeste ouvertement qu’elle rejette sa communauté d’origine et qu’elle préfère s’intégrer à une autre communauté linguistique et culturelle. Entre l’appartenance normale à sa langue maternelle et le transfert linguistique définitif vers une autre, il y a des étapes intermédiaires, nombreuses et subtiles, qui font souvent que le passage d’une langue à l’autre se fait en douceur.
On comprend alors que, généralement, le locuteur individuel soit très attaché à sa langue. Elle lui sert de lien avec tous les membres de son groupe. En même temps que la sécurité, il y trouve la liberté et la spontanéité d’expression, en pleine maîtrise des moyens les plus efficaces pour transmettre sa pensée dans toutes ses nuances.
Enfin, le sentiment d’appartenance et d’attachement à sa propre langue amène le locuteur individuel à se situer à l’égard des autres langues. Ses attitudes dépendront du statut de sa langue par rapport aux autres, selon qu’elle est majoritaire ou minoritaire, de sa perception des locuteurs des autres langues et des attitudes de ceux-ci à l’égard de lui-même, de sa langue et de sa communauté.
En fait, chaque locuteur décide de sa conduite personnelle en matière de langue et, en même temps, participe à la définition de la politique de son groupe par rapport aux autres langues, soit implicitement, par son comportement et ses attitudes, soit explicitement, par l’acceptation ou le rejet d’un projet d’organisation linguistique de la société.
Deuxième source d’embarras : le rôle de la langue dans la société
Dans toute société, la langue est à la fois une institution par rapport à laquelle le locuteur individuel doit se situer et un élément symbolique de cohésion sociale, donc de solidarité et d’identité collective. De ce fait, la langue peut être également une source de tension lorsque plusieurs communautés linguistiques se partagent le même espace social.
La langue est un fait social. On en a toujours convenu. Plus précisément, la langue est une convention sociale, un contrat passé entre tous les locuteurs d’une génération à l’autre, un héritage que reçoit l’individu à la naissance et qu’il transmettra à son tour à ses enfants, avec les modifications que le temps y aura apportées. À lui seul, aucun locuteur individuel ne peut modifier la langue.
Dans cette optique, la langue est, dans la pratique quotidienne, un comportement de l’être humain, analogue aux autres comportements sociaux comme se vêtir (la mode), se nourrir (la cuisine), se constituer en groupe familial (la parenté), se conduire par rapport aux autres (la morale), concevoir l’existence d’un domaine sacré distinct du profane (la religion). De ce point de vue, il n’y a pas de différence de nature entre la langue, la cuisine ou la mode. Dans l’un et l’autre cas, il y a un individu qui fait quelque chose – qui parle, qui mange, qui s’habille –, qui le fait d’une certaine manière qui lui est personnelle tout en se conformant à une manière de faire propre au groupe auquel il appartient. Dans l’un et l’autre cas également, le comportement de l’individu n’est pas parfaitement spontané, ni totalement libre. Il se situe à l’intérieur d’un cadre de référence, d’une norme sociale, qui à la fois facilite la conduite, puisqu’elle est ainsi guidée, et sécurise l’individu, parce qu’alors il ne provoque aucune hostilité de la part des autres membres du groupe, mais qu’au contraire il est accepté, intégré, estimé par eux.
C’est cependant une institution sociale qui a un statut très particulier par rapport aux autres, remarque de Saussure :
La langue – et cette considération prime toutes les autres – est à chaque moment l’affaire de tout le monde; répandue dans une masse et maniée par elle, elle est une chose dont tous les individus se servent toute la journée. Sur ce point, on ne peut établir aucune comparaison entre elle et les autres institutions. Les prescriptions d’un code, les rites d’une religion, les signaux maritimes, etc., n’occupent jamais qu’un certain nombre d’individus à la fois et pendant un temps limité; la langue, au contraire, chacun y participe à chaque instant, et c’est pourquoi elle subit sans cesse l’influence de tous. Ce fait capital suffit à montrer l’impossibilité d’une révolution. La langue est de toutes les institutions sociales celle qui offre le moins de prise aux initiatives. Elle fait corps avec la vie de la masse sociale, et celle-ci, étant naturellement inerte, apparaît avant tout comme un facteur de conservation[4].
On peut considérer également la langue comme un élément de la culture d’une société. Mais là aussi, c’est un élément d’un statut très particulier puisqu’il sert à exprimer tous les autres et puisque c’est par la langue qu’est exposée la production intellectuelle de ses membres dans tous les domaines, poésie, littérature, théâtre, sciences, journaux, revues, télévision, essais, textes scientifiques et commerciaux, etc.
La langue joue, enfin, un important rôle de cohésion sociale. Elle crée entre les individus une solidarité et une connivence de tous les instants. Elle symbolise et manifeste l’appartenance à une société et à une culture originales, différentes des autres, tout aussi riches et dignes de respect.
C’est en ayant en tête ces phénomènes complexes que nous utilisons le terme de communauté linguistique pour désigner les locuteurs qui partagent la même langue sur le même territoire.
Lorsque plusieurs communautés linguistiques se trouvent réunies dans un même pays, la langue remplit pour les locuteurs de chacune d’entre elles la même fonction de cohésion sociale, ils y trouvent le même réconfort, la même solidarité, la même sécurité. Si ces sentiments sont mis en danger, surtout si la libre concurrence entre les langues les compromet, il faut s’attendre à ce que les locuteurs réagissent et qu’il survienne entre les communautés linguistiques des affrontements qui peuvent dégénérer en conflits. Les exemples sont nombreux qui démontrent la justesse de cette observation, par exemple en Belgique, entre Wallons et Flamands, aux États-Unis entre la langue anglaise et la langue espagnole, pour ne citer que ces deux exemples connus. La société doit alors trouver en elle-même les moyens de faire vivre en harmonie toutes les communautés linguistiques. C’est l’objet de toute politique linguistique, comme on le constate en Suisse, en Belgique, au Luxembourg, en Catalogne, en Lettonie, au Québec et au Canada, bien évidemment.
Troisième source d’embarras : la variation sociale
Chaque locuteur emploie la langue à sa manière en se pliant plus ou moins à la norme linguistique de son groupe et à celle de sa communauté linguistique. S’ajoute au Québec l’embarras du rapport entre l’usage du français propre au Québec et celui de la France.
Toutes les langues varient, dans toutes leurs composantes, avec une intensité différente d’une composante à l’autre. Le phénomène est universel. La prononciation et le système phonologique sous-jacent ne sont pas identiques d’une variante à l’autre de la même langue et d’une époque à l’autre. La morphologie et la syntaxe changent également, quoique ces parties de la langue soient celles dont l’inertie est la plus grande. Le changement le plus fréquent est celui du lexique, qui se modifie constamment, soit par l’évolution des sens accordés aux mots, soit sous l’influence des nouveautés introduites dans la culture et qu’il faut nommer, soit à la suite des contacts avec d’autres cultures et d’autres langues.
Cette variation de la langue est due à des causes diverses, qui servent habituellement à différencier et à classer les différentes formes de la variation linguistique. Le passage du temps provoque la variation temporelle. L’hétérogénéité de la société entraîne la variation sociale. Les différences d’activités professionnelles donnent lieu à la variation occupationnelle. La dispersion des locuteurs d’une langue dans l’espace se marque par la variation géographique. Enfin, les circonstances où se trouve le locuteur au moment d’utiliser la langue déterminent le registre de son usage, s’il a la compétence d’en changer.
Les attitudes à l’égard de la variation linguistique sont très diverses. En général, la variation temporelle ne gêne personne, surtout lorsqu’il s’agit de constater des usages très anciens, périmés pour ainsi dire. On y trouve même du charme lorsqu’on est suffisamment sensible à cette manifestation du passé, le charme des textes classiques aimés ou celui de la langue de nos grands-parents, langue de nos souvenirs d’enfance souvent. La variation occupationnelle est fort bien acceptée, tout au plus note-t-on une certaine animosité à l’égard des terminologies trop hermétiques et à l’égard des textes rendus incompréhensibles par la trop forte spécialisation du rédacteur, surtout lorsqu’ils sont destinés au grand public comme le sont les textes administratifs, les textes juridiques, les clauses d’un contrat ou les modes d’emploi d’un objet. Par contre, la variation sociale et la variation géographique sont loin de faire l’unanimité. L’une et l’autre sont à la source de vives discussions entre les locuteurs d’une même langue et une source de difficultés pour les locuteurs étrangers qui en connaissent une autre variante.
La variation sociale provient du fait qu’aucune communauté linguistique n’est homogène. Toute communauté se subdivise en sous-groupes plus ou moins nombreux, constitués par les locuteurs qui font un même usage de la langue, usage que l’on met généralement en corrélation avec une ou plusieurs caractéristiques, le niveau socioéconomique, le niveau de scolarité, la distinction ville/ campagne, la région de résidence ou de provenance, l’âge, l’activité professionnelle. Enfin, dans les pays d’immigration comme le Québec, l’usage national de la langue cohabite avec d’autres variétés de français que parlent les locuteurs qui viennent d’autres pays de la francophonie, de France ou des pays du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, ou des Antilles.
Il en découle divers problèmes sociaux et linguistiques.
On constate que chaque groupe distinct de locuteurs partage, dans les faits, un usage identique de la langue, que ses membres sont d’accord entre eux sur la manière dont il convient de parler, c’est-à-dire qu’ils partagent une même norme linguistique caractéristique de leur groupe. C’est ainsi que peuvent s’opposer la langue populaire et la langue bourgeoise, la langue du milieu (l’argot des malfaiteurs) et la langue des honnêtes gens, la langue des branchés et celle des ringards, etc.
Par contre et en même temps, tous les membres de la communauté linguistique ont une idée précise de la meilleure manière de parler la langue, c’est-à-dire que tous partagent une même norme de référence, dont ils exigent même le respect de la part de ceux des locuteurs qui sont instruits, qui ont des professions de communication ou qui se trouvent dans des circonstances très officielles, le personnel politique par exemple. Dans la vie quotidienne, ces différentes normes cohabitent en général sans problème, chacun connaissant les règles du jeu linguistique. D’un autre point de vue, les différences de normes deviennent l’occasion d’un débat public au moment où elles se manifestent en dehors de leur lieu d’origine, par exemple en littérature, lorsque des auteurs osent écrire en langue populaire, ou encore à la radio, à la télévision, au moindre relâchement de langue. Le débat de la norme peut parfois devenir orageux lorsqu’il est question de la langue de l’école ou lors de la publication de dictionnaires, surtout si les lexicographes introduisent dans le dictionnaire des usages relevant de la langue populaire ou familière.
L’existence de normes différentes oblige le locuteur individuel à se situer par rapport à chacune d’elles et à choisir celle qu’il fera sienne pour son usage personnel, qui peut fort bien ne pas être la norme de son enfance.
La variation géographique provient du fait que chaque région de la francophonie utilise la langue française d’une manière qui lui est propre, facilement perceptible au premier abord par la prononciation et par des particularités lexicales. Si, dans les dictionnaires publiés à Paris, on inclut l’une de ces particularités, elles sont identifiées comme des régionalismes. Cette étiquette peut tout aussi bien renvoyer à un mot ou un sens d’une région de France qu’à un mot d’un autre pays où la langue française est parlée, soit comme langue maternelle (Suisse, Belgique, Québec, Acadie), soit comme langue d’importation (Maghreb, pays africains). Ainsi, la marque région. dans le Nouveau Petit Robert (2004) est définie comme mot ou emploi particulier au français parlé dans une ou plusieurs régions [France, pays francophones], mais qui n’est pas d’usage général ou qui est senti comme propre à une région. Dans le monde hispanique, on emploie le terme de provincialismes (provincialismos)[5] pour désigner les écarts de l’espagnol des pays d’Amérique par rapport à l’espagnol castillan d’Espagne.
Pourtant, à l’évidence, le Québec, s’il est bien une région de la francophonie, n’est pas dans une même relation linguistique par rapport à la langue française qu’une région de France. Il en est de même des pays hispano-américains par rapport à l’espagnol d’Espagne ou des États-Unis par rapport à l’anglais d’Angleterre. À partir du moment où une langue européenne s’est implantée dans différents pays et sur plusieurs continents, elle n’appartient plus en propre au pays d’origine et ne peut plus être sous le contrôle exclusif des institutions de l’ancienne métropole. Elle est devenue une langue internationale, partagée par plusieurs communautés linguistiques qui se l’ont appropriée à part entière.
Cette expansion des langues européennes a eu deux conséquences principales. D’une part, différents pays partagent maintenant la même langue et forment ainsi une grande communauté internationale sur la base de traits culturels et linguistiques communs. Mais en même temps, et malgré eux pour ainsi dire, ils en font un usage différent qui est l’expression de traits culturels qui leur sont particuliers et qui sont les conséquences de leur insertion dans un autre environnement, d’une évolution historique distincte, d’un lent éloignement de la culture de la métropole.
Le locuteur prend ainsi conscience de son appartenance à une communauté plus grande que la sienne, en même temps qu’il réalise qu’il y a des différences entre sa manière de parler et celle des autres.
Le problème devient alors évident et préoccupant : comment concilier l’unité de la langue commune, instrument de communication avec tous les autres pays de la même langue, et l’existence des particularités linguistiques symboliques de son identité et qui désignent les réalités de sa culture et de son environnement?
Quatrième source d’embarras : la concurrence entre les langues
De tout temps, les langues sont en contact et, de nos jours, de plus en plus en concurrence les unes avec les autres, surtout à cause de l’immigration.
Il est très rare qu’un pays soit rigoureusement homogène du point de vue linguistique. En général, plusieurs communautés linguistiques cohabitent sur le même territoire où elles entretiennent des rapports qui peuvent varier à l’infini, entre les deux pôles extrêmes de l’indifférence et de l’hostilité.
Il y a autant de sources à la concurrence entre langues qu’il y a de pays et de situations historiques.
Lors de la découverte et de la colonisation de l’Amérique, les pays européens, la France, l’Angleterre, l’Espagne et le Portugal, ont superposé leurs langues aux langues des populations autochtones, le plus souvent sans s’en préoccuper, les considérant au contraire comme primitives et tout au plus utiles à l’exploration des nouveaux territoires.
Au début de l’implantation de la langue européenne dans son nouvel environnement, l’usage de la langue dans la colonie demeure identique à celui de la métropole. Ce n’est que progressivement qu’il diverge et s’éloigne peu à peu du modèle européen, quand les descendants des premiers « colons » s’approprient la langue en même temps que le pays. L’usage américain n’est pas identique à l’usage britannique, la langue espagnole varie d’un pays à l’autre de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud. Par contre, au Québec, cette question est toujours l’objet d’un éternel litige.
Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la diminution du taux de naissance dans les pays industrialisés, jointe à la reprise de l’immigration massive, a modifié en profondeur la structure de la population des pays d’accueil. De nouvelles langues et, donc, de nouvelles cultures s’ajoutent au fond culturel ancien. Plus les membres de ces communautés sont nombreux, plus elles s’affirment, réclament le droit à la différence, cherchent une manière de participer à la vie nationale sans nécessairement vouloir s’y fondre totalement, en abandonnant toutes leurs caractéristiques culturelles, comme la langue ou la religion. La France, par exemple, a accueilli beaucoup de nouveaux citoyens en provenance d’Afrique du Nord ou d’Afrique subsaharienne, qui s’intègrent difficilement, moins sur le plan linguistique, puisque le français s’impose comme langue de survie, que dans le domaine religieux et dans les modes de vie. Les États-Unis, autre exemple, voient les populations de langue espagnole croître rapidement, en provenance des pays d’Amérique latine. L’usage de l’espagnol augmente constamment et une forme spontanée de bilinguisme se pratique au sein de la population de bien des États, avec, en réaction, l’augmentation d’un courant d’opinion au sein de la majorité anglophone en faveur d’une politique déclarant l’anglais seule langue officielle de la Confédération. Plusieurs États, dont la Californie, ont déjà opté pour une telle politique, dont on peut penser qu’elle est difficilement applicable dans les faits.
Et pendant que les pays et les régions se diversifient et se fragmentent, la tendance inverse s’accélère, vers l’uniformisation linguistique et culturelle du monde. L’usage de la langue anglaise se répand dans tous les pays au détriment des langues nationales par la mondialisation de l’économie, la concentration de l’information scientifique et technique, l’introduction des moyens électroniques de communication, d’échange et de conversation, comme Internet. Tous ces phénomènes ont partout les mêmes conséquences sociolinguistiques : briser les contraintes linguistiques nationales qui encerclent chaque personne dans sa langue maternelle, modifier les besoins et aspirations de chacun, individualiser les comportements en fonction d’intérêts personnels immédiats. Les consensus nationaux en matière d’usage des langues s’effritent encore davantage.
Les situations de concurrence linguistique sont, on le voit, très variées, plus ou moins complexes, plus ou moins conflictuelles.
Un ultime embarras : la fragilité de la terminologie
Les termes utilisés pour décrire une situation sociolinguistique complexe, majorité, minorité, langue principale, langue dominante, immigrant, intégration, sont eux-mêmes piégés, en ce sens qu’ils sont susceptibles d’être interprétés hors de leur sens premier et réel, par l’adjonction de connotations péjoratives ou dépréciatives qu’ils n’ont pas en réalité ou qu’ils n’avaient pas à l’origine. Quand un terme devient suspect, il est difficile de l’utiliser et quasi impossible de lui redonner son innocence. Pas surprenant alors que l’euphémisme prolifère, vidant les notions de leur substance et nuisant fortement à la précision des mots et, conséquemment, à l’efficacité de l’analyse et de la discussion sociale pourtant nécessaire. La rectitude politique fait ici des ravages considérables en noyant tout dans une sorte de politesse apparente où l’intention de ne pas blesser l’interlocuteur compromet la qualité et l’efficacité de la communication. C’est que, dans les situations de concurrence linguistique, la sensibilité des individus et des groupes mis en cause est très vive, beaucoup plus vive que lorsqu’il s’agit de variation linguistique. Chaque locuteur individuel est touché. La relation d’identité à la langue joue à fond, l’avenir de la communauté linguistique est en jeu, une certaine conception des rapports entre les langues et entre ceux qui les parlent est menacée ou tout au moins contestée, certainement soumise à examen. Les réactions sont donc immédiates et explicites. Il n’est pas toujours facile de conduire un débat serein, avec un minimum d’objectivité.
Le Québec est un bon exemple d’un pays qui a cherché et qui cherche toujours une réponse à tous ces embarras dans le cadre d’une société juste et démocratique. Ce n’est jamais facile au jour le jour, comme en témoigne l’aventure de la politique linguistique.
Première partie – L’invention de la politique linguistique québécoise
À l’origine de la politique linguistique telle que nous la connaissons maintenant, il nous faut évoquer en tout premier lieu les circonstances qui ont amené deux grandes langues européennes, le français et l’anglais, à se retrouver face à face dans la vallée du Saint-Laurent et la manière dont ont réagi les Français de la Nouvelle-France, les ancêtres des Québécois francophones d’aujourd’hui. Il nous faut décrire, en deuxième lieu, le long processus de réflexion et de discussions dont est sortie peu à peu l’intention de prendre les moyens d’assurer un avenir à la langue et à la culture françaises au Québec. Nous rappellerons ainsi les principaux événements qui ont permis aux Québécois de prendre conscience de la situation de la langue française au Québec et de discerner de mieux en mieux les moyens à employer pour pallier les dangers qu’elle court en terre d’Amérique. Ce sera là l’objet du premier chapitre de la première partie de l’ouvrage, en deux sections, l’arrière-plan historique de la politique linguistique et l’approfondissement de la situation du français face à l’anglais.
Le deuxième chapitre de la première partie s’ouvre sur l’événement qui a déclenché une crise linguistique sans précédent au Québec, l’affaire de Saint-Léonard. Elle forcera le gouvernement de l’Union nationale à improviser de toute urgence la première loi linguistique, le bill 63 (1969), dont l’échec entraînera la promulgation, par le gouvernement libéral de Robert Bourassa, d’une loi plus précise, plus globale, plus coercitive, la loi 22 (1974), loi qui accorda, pour la première fois, au français le statut de seule langue officielle du Québec. Le gouvernement du Parti québécois, porté au pouvoir en 1976, jugea que cette loi autorisait trop facilement l’emploi de la langue anglaise en lieu et place de la langue française et qu’elle favorisait trop systématiquement le recours au bilinguisme, qui a toujours joué au détriment de la langue française. Il lui substitua en 1977 la Charte de la langue française, dite loi 101.
Mais, avant même de passer aux textes de la première partie de ce livre, une remarque préliminaire s’impose : la manière de nommer les descendants des habitants de la Nouvelle-France a beaucoup varié au fil des années, en même temps que la population du nouveau pays devenait de plus en plus composite.
De canadiens à québécois
Ces diverses dénominations subsistent dans les textes de chaque époque. Certaines sont toujours en usage dans le vocabulaire politique d’aujourd’hui, dotées de connotations idéologiques particulières.
À l’époque de la Nouvelle-France, on appelait Canadiens ceux qui y résidaient de manière permanente, et leurs descendants, par opposition à ceux qui y étaient de passage, militaires et administrateurs en mission au nom du Roy. En effet, depuis les voyages de Jacques Cartier, au début du XVIe siècle, le mot Canada servait à désigner une partie ou le tout de la vallée du Saint-Laurent, comme le montrent les cartes géographiques anciennes. Ce vocable prendra une grande extension par la suite jusqu’à devenir le nom officiel de tout le pays au nord des États-Unis.
Au lendemain de la Défaite/Conquête de 1760, les habitants de l’ex-Nouvelle-France continuent de se dire Canadiens par opposition aux Anglais qui immigreront dans la nouvelle colonie britannique. Ceux-ci prendront l’habitude de les appeler les Français pour bien souligner leur ancienne appartenance à une autre nation et à une autre culture. Ainsi, l’opposition entre les Français et les Anglais deviendra symbolique des allégeances et des cultures des deux groupes réunis sur le même territoire par les hasards des guerres européennes de l’époque. Ainsi, Alexis de Tocqueville écrit, en 1831 : « Les Anglais et les Français se fondent si peu que les seconds gardent exclusivement le nom de Canadiens, les autres continuent de s’appeler Anglais [6]. »
Dans son rapport de 1839, Lord Durham fonde toute son analyse de la situation de la colonie britannique sur l’observation des antipathies viscérales entre les Anglais et les Français, qu’il nomme aussi parfois les Canadiens ou les Canadiens français.
À partir de la Confédération de 1867, les deux peuples fondateurs deviennent les Canadiens français et les Canadiens anglais. Les Canadiens du temps de la Nouvelle-France se transforment alors en Canadiens français, puisque le mot Canada servira dorénavant à désigner l’ensemble du nouveau pays et qu’en conséquence, le terme Canadiens sera utilisé comme générique pour désigner tous les habitants du pays indépendamment de leur origine, de leur langue et du lieu de résidence dans le pays.
Lors des États généraux du Canada français (novembre 1967), une scission se produit entre les Canadiens français. Les Canadiens français du Québec choisissent de se nommer Québécois, les Canadiens français des autres provinces deviennent les francophones hors Québec, qui se désignent aujourd’hui soit comme Acadiens, soit comme francophones du Canada, les uns et les autres réunis dans une même Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada. La situation sociopolitique de chaque groupe est si différente que la notion de Canada français a éclaté. Tous en ont pris conscience :
Après la disparition avouée du Canada français en tant que symbole national, on a pu observer une certaine forme de morcellement de l’identité francophone au Canada. La manifestation de luttes régionales a aussi contribué à ce nouveau phénomène. Depuis, force est de constater que malgré l’usage commun de la langue, les communautés francophones et acadienne et le Québec francophone ont emprunté des avenues de développement différentes[7].
De nos jours, la manière de nommer les habitants de la « province » de Québec (selon la terminologie officielle de la Constitution canadienne) est devenue confuse, à tout le moins changeante selon le point de vue.
Selon la langue, on partage la population entre francophone, anglophone et allophone, sans qu’on sache trop si les Amérindiens et les Inuits sont inclus dans cette dernière catégorie. Du strict point de vue linguistique, on a plutôt tendance à les considérer dans une classe à part, comme locuteurs des langues autochtones, subdivisées en grandes familles linguistiques dont les dialectes sont plus ou moins éloignés les uns des autres. Au Québec, on distingue neuf familles de langues autochtones[8] : l’algonquin, l’attikamek, le cri, le micmac, le mohawk, le montagnais, le naskapi et la grande famille de l’inuktitut.
Selon la « province » où les personnes de langue française résident, on parle aujourd’hui de Québécois, de francophones hors Québec, d’Acadiens, tout en les considérant tous comme des Canadiens, au sens qu’a ce mot aujourd’hui dans la Confédération canadienne. De temps à autre, on voit ressurgir l’appellation quelque peu vieillie de Canadiens français, qui a pris, de ce fait, un petit air archaïque.
Au Québec, le terme Québécois lui-même est devenu ambigu. Tantôt, on désigne sous ce nom les Québécois de langue française, les Québécois de souche (comme on commence à dire en France les Français de souche), pour les différencier des Anglais et des immigrants, anciens ou récents, plus ou moins profondément intégrés. Tantôt, on désigne sous ce terme, dans la foulée d’une nouvelle conception du NOUS inclusif, tous les citoyens du Québec, indépendamment de leurs langues d’origine ou de leurs langues maternelles, y compris les Anglo-Québécois et les Autochtones.
Enfin, l’adjectif français tend à être remplacé par francophone dans des contextes de plus en plus différents, par exemple la chanson francophone, la librairie francophone, en rupture avec le sens étymologique du terme, qui parle (-phone) français (franco). L’adjectif francophone prend ainsi, de plus en plus souvent, le sens de langue française, sans doute pour éviter la double interprétation possible de l’adjectif français, selon qu’il se réfère à la langue ou à la France.
Pour la rédaction de ce livre, nous utilisons les dénominations de chaque époque, pour éviter les anachronismes. Ainsi, les citoyens du Québec de langue française sont successivement nommés Canadiens, Canadiens français, Québécois, ou même aujourd’hui Québécois de langue française. Bien évidemment, nous citons les textes sans y rien changer, même s’ils comportent des mots aujourd’hui devenus tabous, notamment le mot race, neutre jusqu’aux années 1940, qui a acquis depuis lors une forte valeur dépréciative qui en interdit l’emploi de nos jours.
Chapitre I – La genèse du projet de politique linguistique au Québec
L’arrière-plan historique
Il faut remonter aux XVIIe et XVIIIe siècles pour retracer les événements à l’origine de la politique linguistique du Québec et de celles du Canada, car il y en a plusieurs[9].
Nous les évoquerons succinctement dans ce premier chapitre. Le fait essentiel est la concurrence entre la langue française introduite en Amérique par la colonisation française (1608-1760) et la langue anglaise imposée à la population à la suite de la défaite des troupes françaises de Montcalm aux mains des troupes anglaises de Wolfe sur les plaines d’Abraham, en septembre 1759. Le traité de Paris de 1763 devait consacrer la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre.
1. L’introduction de la langue française dans la vallée du Saint-Laurent : diversité linguistique de la population
La langue française est introduite sur les rives du Saint-Laurent par la colonisation française, surtout à partir de la fondation de Québec en 1608.
À cette époque, le français du Roy, c’est-à-dire celui de l’Île-de-France autour de la capitale Paris, coexistait en France avec un grand nombre de dialectes du français, appelés péjorativement patois, qui correspondaient plus au moins aux anciennes provinces de France, comme le montre la carte suivante[10].
Langues et parlers régionaux – Sont soulignés en bleu les parlers des régions d’où provenaient le plus souvent les habitants de la Nouvelle-France selon l’enquête de Stanislas Lortie.
Le français du Roy était la langue de l’administration (depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539), la langue du commerce, la langue de l’enseignement avec le latin, la langue des grands écrivains, en somme celle de la noblesse, du haut clergé, de la bourgeoisie. C’était également la langue d’intercommunication entre gens de dialectes (de patois) différents.
La France de l’époque se caractérisait par la prédominance du français du Roy et une pratique du bilinguisme français/dialectes dont l’intensité variait beaucoup chez les Français d’alors selon la région, le statut social et le niveau d’instruction du locuteur, selon aussi qu’il habitait la ville ou la campagne. L’intercompréhension entre le français du Roy et les variantes dialectales diminuait selon qu’on s’éloignait de l’Île-de-France, c’est-à-dire de la région de Paris où résidait le Roy, soit vers le sud, domaine des langues d’oc, soit vers le sud-est, domaine du franco-provençal. Notons qu’à la périphérie de la France, les langues de trois régions n’étaient pas d’origine latine, la Bretagne où on parlait le breton, langue d’origine celtique, l’Alsace où on parlait l’alsacien ou le lorrain d’origine germanique, enfin le pays basque et sa langue, langue non-indo-européenne dont l’origine est un mystère encore aujourd’hui.
Alain Rey est d’avis que le français du Roy et les dialectes constituaient un continuum linguistique et non une mosaïque de langues :
À l’intérieur même de l’ancien français, les territoires dialectaux se perçoivent avec des variantes phonétiques et morphologiques, et des originalités dans le lexique, mais sans que se dégagent de véritables langues différentes. Un groupe à l’Est (lorrain, bourguignon), un groupe au Nord-Est (picard et wallon), un groupe à l’Ouest (normand, angevin, poitevin) entourent un groupe central parfois appelé francien. Mais, à part quelques traits indiscutables, les différences dialectales de l’ancien français (y compris ce francien) relèvent d’une illusion historique. Ce qui est devenu le français, ce n’est pas un dialecte, celui de l’Île-de-France, parmi d’autres dialectes, mais déjà une langue largement partagée, diffusée par le pouvoir royal[11].
Ceux et celles qui sont venus en Nouvelle-France étaient ou des représentants de l’autorité royale, ou des militaires (officiers et hommes de troupe), ou des membres du haut et du bas clergé, ou des personnes recrutées pour émigrer dans la colonie (artisans, paysans, commerçants, etc.). Autour des ports d’embarquement, surtout La Rochelle, Dieppe, Honfleur, Saint-Malo, la nouvelle d’une colonie au-delà de la mer était certainement plus connue qu’ailleurs, ce qui a favorisé le recrutement de gens des régions avoisinantes.
Quelles étaient les régions de France d’où ces personnes sont venues? Deux chercheurs ont tenté de répondre à la question.
La première et la plus importante enquête est celle de Stanislas Lortie, historien, démographe et surtout généalogiste québécois. Lortie a patiemment parcouru les archives, surtout les actes des notaires et les registres de paroisse, pour y retrouver les noms et les provinces d’origine des habitants de la Nouvelle-France venus entre 1608 et 1700 et qui y sont mentionnés lors de mariages, de ventes, de baptêmes, de testaments. Il a ainsi retrouvé la trace de 4 894 personnes qu’il a réparties en quatre tranches de 20 ans chacune. Il a publié le résultat de ses recherches dans un article intitulé De l’origine des Canadiens français, publié en 1903[12]. Lortie a classé et compté les habitants de la Nouvelle-France selon la province d’origine, ce qui donne la répartition suivante, selon le tableau cité par Barbaud :
Nombre et origine des émigrants français arrivés au Canada de 1608 à 1700 d’après Stanislas Lortie
Provinces où étaient nés les émigrants
Nombre des émigrants
Époque où ils apparaissent dans les registres
Totaux de 1608 à 1700
1608 à 1640
1640 à 1660
1660 à 1680
1680 à 1700
Augoumois
—
13
54
26
93
Anjou
2
56
60
21
139
Artois
—
2
9
3
14
Aunis, Île de Rhé, Île d’Oléron
23
115
293
93
524
Auvergne
—
3
18
14
35
Béarn
—
1
1
8
10
Beauce
14
22
46
23
105
Berry
1
5
32
11
49
Bourgogne
1
6
36
21
64
Bourbonnais
—
1
2
5
8
Bretagne
4
9
108
54
175
Brie
2
7
25
2
36
Champagne
7
23
76
23
129
Comté de Foix
—
1
1
—
2
Dauphiné
—
4
14
6
24
Flandre, Hainaut
—
1
11
3
15
Franche-Comté
—
—
1
5
6
Gascogne
—
5
22
24
51
Guyenne
—
8
61
55
124
Île-de-France
36
76
378
131
621
Languedoc
—
1
26
23
50
Limousin
—
5
26
44
75
Lorraine
1
6
7
2
16
Lyonnais
1
3
13
16
33
Maine
1
66
31
15
113
Marche
—
1
1
4
6
Nivernais
—
2
4
1
7
Normandie
89
270
481
118
958
Orléanais
4
7
33
19
63
Perche
89
122
24
3
238
Périgord
—
1
28
16
45
Picardie
11
7
60
18
96
Poitou
—
54
357
158
569
Provence
—
3
13
6
22
Roussillon
—
—
2
—
2
Saintonge
10
37
140
87
274
Savoie
—
—
6
6
12
Touraine
—
21
42
28
91
Totaux
296
964
2542
1092
4894
D’après ces statistiques, les provinces d’origine les plus souvent citées dans les archives sont la Normandie, l’Aunis-Saintonge, l’Île-de-France, la Bretagne non bretonnante, la Perche, le Poitou et la Champagne.
Ernest Martin, linguiste français et professeur à l’Université de Bordeaux, a repris les chiffres de Lortie, mais en répartissant les immigrants selon les zones sociolinguistiques de la France de l’époque. Un autre linguiste français, Bernard Pottier, avait décrit la situation du français en France au milieu du XXe siècle par rapport à la pratique des dialectes ou des langues non romanes (alsacien, basque, breton). Il constatait une pratique d’un bilinguisme plus ou moins intense entre le français, langue commune que l’augmentation de la scolarité avait favorisé, et les autres idiomes, surtout parlés dans les campagnes, par les personnes âgées et dans les activités quotidiennes, le travail des champs, le marché, la pêche, la chasse. L’intensité de ce bilinguisme français-dialectes variait selon les régions de France, ce que montre la carte suivante de Bernard Pottier[13] :
Le bilinguisme français-dialecte en France au milieu du XXe siècle.
La persistance de l’usage des dialectes en France, de même que leur distribution autour de la zone du français, incitait à penser que telle était la situation au XVIIe siècle, quoique le bilinguisme y fût sans doute plus répandu. Philippe Barbaud a donc, à bon droit, eu l’idée de reporter les origines provinciales de la population de la Nouvelle-France sur la carte du bilinguisme français-dialectes de Bernard Pottier. Il peut ainsi mieux cerner la langue, de même que le degré de bilinguisme, c’est-à-dire du niveau de familiarité avec le français du Roy, que chacun apportait avec lui en Nouvelle-France. Selon soit Lortie, soit Martin, soit Pottier, on distingue ainsi les trois grandes régions d’origine de la population, que nous encerclons sur la carte suivante :
Régions d’origine de la population de la Nouvelle-France (en hachuré, l’intensité du bilinguisme français-dialectes selon la carte de Bernard Pottier).
Selon la compétence linguistique, les premiers arrivants en Nouvelle-France en provenance de France, les ancêtres des Québécois de souche, se répartissaient en trois groupes :
les uns parlaient français, soit environ 25 % de la population immigrante. Ils étaient originaires pour la plupart de l’Île-de-France et des régions avoisinantes. Nous les nommerons « les francisants » pour les distinguer des deux autres groupes;
les autres (environ 30 % de la population) parlaient le dialecte de leur région, mais connaissaient le français et étaient capables d’en faire usage. Nous les dirons « dialectisants », pour les distinguer du groupe suivant;
d’autres enfin, soit environ 45 % de la population, parlaient surtout leurs dialectes, mais avaient tout de même une certaine connaissance du français du Roy. Par rapport au groupe précédent, nous les dirons « patoisants ».
Malgré ces différences, l’unité linguistique de la colonie autour du français du Roy se réalise rapidement à la fin du XVIIe ou au tout début du XVIIIe siècle. Elle se produit en Nouvelle-France plus tôt qu’en France où elle ne s’amorcera qu’à partir de la Révolution, moment où prend naissance l’idéologie de l’unité linguistique de la France sous le slogan Une nation, une langue[14] et où l’emploi des dialectes sera proscrit de l’usage public et combattu par les institutions de l’État, notamment le service militaire et l’Éducation nationale. À ce moment-là, les relations avec la France seront rompues, conséquence de la cession de l’ex-colonie à l’Angleterre. La langue française en terre d’Amérique évoluera en marge de ce qui se passera en France.
Deux raisons principales expliquent cette unité linguistique rapide.
D’une part, le français du Roy est la langue des autorités politiques, donc de l’Administration de la colonie, la langue des autorités religieuses, donc de la pratique de la religion catholique avec le latin du cérémonial, des services de santé et des premières écoles, la langue des seigneurs et de la gestion des seigneuries.
D’autre part, la cohabitation forcée des émigrants sur un étroit territoire mélange la population sans tenir compte des lieux d’origine ni de la compétence linguistique des personnes. Le contact entre les différents dialectes est constant et tous les dialectisants ou patoisants sont en contact quotidien avec le français du Roy. Tous ont besoin d’une langue commune pour vivre ensemble. La situation sociolinguistique de la Nouvelle-France, sur ce point, est très différente de celle de la France de la même époque où les distances et la difficulté des communications ne favorisaient guère les contacts entre locuteurs de compétence linguistique différente.
On peut ajouter une troisième raison, dont on peut penser qu’elle a sûrement contribué à la diffusion du français du Roy, l’arrivée des Filles du Roy, épisode qui a profondément marqué le folklore des origines de la population de la Nouvelle-France. De 1663 à 1673, donc au tout début de la colonie, environ 770 jeunes femmes, célibataires ou veuves, sont recrutées en France, souvent dotées par le Roy et amenées en Nouvelle-France pour corriger le déséquilibre démographique de la colonie où il n’y avait qu’une femme pour sept hommes. Une majorité de ces femmes (58 %) provenaient de la région parisienne, parlaient français et étaient souvent instruites. Elles ont influencé la langue de leur mari et celle de leurs enfants et ainsi contribué à la diffusion du français dans la colonie naissante.
Des traces de la langue de cette époque subsistent dans le français du Québec d’aujourd’hui, par exemple la prononciation en wé du groupe wa, comme dans toi, moi, qui était la prononciation correcte à cette époque. Des mots de cette langue subsistent dans le lexique habituel des locuteurs québécois, alors qu’ils ne sont plus en usage en France ou y sont considérés comme des archaïsmes, par exemple abrier, s’abrier, achalandage, attisée, batture, bordages, brunante, bûcher (du bois), calé (chauve), creux (profond), garrocher, poudrerie, ripe (copeaux), tuque. C’est la première et la plus ancienne source de ce qu’on appelle les québécismes.
À leur arrivée, les Français entrent en contact avec les différentes tribus amérindiennes. Les relations sont amicales et plus soutenues qu’aujourd’hui. Les missionnaires, les coureurs des bois, plus tard les explorateurs apprennent leurs langues, les uns pour les évangéliser, les autres pour les besoins du commerce des fourrures ou à l’occasion de l’exploration du territoire. De nombreux mots amérindiens ou inuits, plus ou moins transformés, entrent alors dans la langue française des colons pour désigner des peuples, des lieux ou des réalités et coutumes des cultures amérindiennes et inuites.
Par exemple, des mots de ces langues sont devenus aujourd’hui des toponymes officiels : Canada, Québec, Hochelaga, Tadoussac, Rimouski, Abitibi, Témiscamingue, Chicoutimi, Gaspé, Natashquan, Anticosti[15]. D’autres mots sont entrés dans le lexique québécois pour désigner des réalités de ces cultures, par exemple achigan (variété de poisson), anorak (vêtement d’hiver), atoca (petit fruit rouge), babiche (lanière de peau), carcajou (mammifère carnivore), igloo (abri de neige), kayak (embarcation légère pontée), maskinongé (variété de poisson), mocassin (chaussure de peau), ouaouaron (grosse grenouille), pimbina (arbre à fruits rouges), squaw (femme indienne), wigwam (habitation amérindienne). Ces emprunts constituent la seconde source de québécismes, plutôt tarie aujourd’hui, sauf pour les noms propres, notamment les noms de lieux dans le Nouveau-Québec, parfois des noms de peuples qui décident de se nommer dans leurs propres langues. Ainsi, les Esquimaux ont décidé de se nommer Inuits et d’appeler leur langue inuktitut; de la même manière, les Montagnais portent depuis peu le nom d’Innus.
À la veille de la Conquête, l’identité culturelle de la Nouvelle-France est originale et distincte de celle de la métropole. La population est composée en majorité de ceux qui y sont nés, qu’on appelait les Canadiens, et de ceux qui y étaient de passage, des administrateurs, des membres du haut clergé et des officiers de la garnison. La langue commune est le français du Roy enrichi d’emprunts aux dialectes d’origine, aux langues amérindiennes et à l’inuktitut. Enfin, le territoire s’étend du golfe du Saint-Laurent aux Rocheuses vers l’ouest et jusqu’au golfe du Mexique au sud en contournant les colonies anglaises de la côte est. Mais les Français ne colonisent pas ces vastes étendues, surtout peuplées d’Amérindiens. Cependant, des toponymes d’origine française subsistent aux États-Unis et dans l’ouest du Canada et témoignent de l’époque de la Nouvelle-France, par exemple Baton Rouge, en Louisiane, ou Sault-Sainte-Marie, en Ontario.
On ne peut savoir ce que serait devenue la colonie française n’eût été la défaite des plaines d’Abraham.
2. L’irruption de la langue anglaise dans la vallée du Saint-Laurent et la réaction des Canadiens
La langue anglaise est brutalement introduite dans ce qui était jusqu’alors la Nouvelle-France à la suite de la défaite des troupes françaises sur les plaines d’Abraham en 1760.
Les Anglais découvrent que le pays est très peuplé, qu’il est bien administré et organisé, qu’ils se trouvent face à une société cimentée par la langue et la culture françaises et par la pratique de la religion catholique. Ils comprennent rapidement qu’il sera difficile, sinon impossible, de l’assimiler rapidement, à moins de la noyer dans une population de langue anglaise. Ce fut pour eux une grande surprise.
Dès la reddition de Québec en 1759 et la capitulation de Montréal en septembre 1760, les administrateurs, les officiers et les militaires français sont rapatriés en France. Environ 300 familles se joignent à eux. Restent environ 10 000 familles, quelques seigneurs devenus canadiens, une partie du clergé, les artisans et les paysans, soit plus de 65 000 personnes dont 50 000 vivent de l’agriculture. Toutes ces personnes étaient trop liées au pays pour accepter de partir.
L’embryon de système scolaire s’effondre. La grande majorité de la population devient sous-scolarisée, pour ne pas dire illettrée ou analphabète fonctionnelle[16]. Le lien entre langue écrite et langue parlée est rompu. Le français devient de plus en plus une langue de transmission orale, coupée, sauf pour une mince élite, du prestige et de l’influence normalisatrice de la langue transmise par l’école, à travers la connaissance de la grammaire, l’habitude de la lecture et la fréquentation de la littérature.
Les Anglais sont trop peu nombreux pour imposer l’usage exclusif de la langue anglaise. Les Canadiens continueront à faire usage de la langue française. Le gouvernement de Londres s’en accommodera tout en poursuivant une politique d’immigration pour augmenter la population de langue anglaise et en espérant que les Canadiens finiront par comprendre qu’ils ont tout intérêt à abandonner leur langue.
Le conquérant interdit les relations avec la France. Les conséquences en seront à la fois linguistiques et commerciales.
Le français d’ici évoluera en marge de celui de France, du moins jusqu’à ce que les relations avec la France soient officiellement renouées en 1855 avec l’arrivée de la goélette La Capricieuse dans le port de Québec. L’écart augmentera entre les deux usages, celui qui s’instaurera en France à partir de la Révolution et celui qui s’était établi en Nouvelle-France et qui sera conservé par esprit de résistance. La langue des Canadiens, surtout le lexique, s’anglicisera de plus en plus au contact des institutions britanniques, de l’imposition du code criminel anglais, de la cohabitation continuelle avec la langue anglaise de la minorité.
Les relations commerciales avec la France sont interdites. Les habitants de l’ex-colonie, les seigneurs, les marchands, les artisans, les paysans mêmes dont les fermes ont été brûlées et le bétail réquisitionné par l’armée ennemie, sont ruinés. L’argent de papier, lettres de créance et billets divers, perd la plus grande partie de sa valeur puisque la France cesse de l’honorer. Il est racheté à vil prix par les Anglais. Les marchands français se trouvent coupés de leurs fournisseurs et de leurs créanciers, en même temps que les marchands anglais de la côte est se précipitent dans la nouvelle colonie britannique pour occuper le terrain. L’anglais s’impose comme langue du commerce et des affaires et, par la suite, à même les profits réalisés, comme langue de l’industrialisation au milieu du XIXe siècle. La langue anglaise devient la langue dominante, la langue de prestige, la langue du succès économique, avec, comme conséquence sociale, la concurrence entre le français de la majorité et l’anglais de la minorité, comme conséquence linguistique, la pratique d’un bilinguisme sauvage et la lente anglicisation de la langue française. Une foule de mots anglais pénètrent dans la langue française de l’ex-Nouvelle-France, parmi lesquels il sera toujours difficile de distinguer les mots indispensables, les emprunts, des mots inutiles, les anglicismes. C’est la troisième source de québécismes.
Les Anglais deviennent maîtres du destin des Français de la Nouvelle-France. Le Parlement de Londres décidera dorénavant du sort de la nouvelle colonie britannique, et ce, jusqu’au rapatriement de la Constitution du Canada en 1982, qui n’a pu se produire, d’ailleurs, qu’avec l’assentiment du Parlement de Londres. De nos jours, l’existence d’un « gouverneur général » et de « lieutenants-gouverneurs » est la dernière trace de ce statut de colonie, symbolique sans doute, mais révélatrice de l’attachement des Canadiens anglais à leur passé, à l’Institution royale et à ce qui fut naguère l’Empire britannique.
L’administration de la nouvelle colonie se fait selon la volonté du Parlement de Londres et selon le modèle et les institutions de la démocratie anglaise.
La réaction des Canadiens à leur nouvelle situation est à la fois politique et linguistique.
Leurs premières requêtes vont à ce qui était, à leurs yeux, le plus important. Les Canadiens réclament la liberté de pratiquer la religion catholique, de parler français et de conserver la coutume de Paris comme Code civil.
Le traité de Paris de 1763 met fin officiellement à la Nouvelle-France. Le Parlement de Londres confie l’administration de la nouvelle colonie britannique, dénommée maintenant province de Québec, à un gouverneur aux pouvoirs discrétionnaires, assisté d’un conseil, mais sans chambre d’assemblée.
En ce qui concerne la religion, le traité précise que « Sa Majesté Britannique convient d’accorder aux Habitants du Canada la liberté de la religion catholique […] selon le rite de l’Église romaine en autant que le permettent les lois de la Grande-Bretagne ». Cette liberté de religion ne sera jamais remise en cause par la suite.
Dans ce traité, il n’est ni question des droits de la langue française, ni de la langue de l’administration et des lois, civiles et criminelles, de la nouvelle colonie. Les Canadiens s’engagent dans un long combat pour rester de langue et de culture françaises. Le statut de la langue française sera au cœur de ce long cheminement, dont nous évoquerons plus en détail les étapes au point suivant.
L’Acte de Québec de 1774 vient préciser le traité de Paris. Les frontières de la province de Québec sont précisées : du Labrador jusqu’aux Grands Lacs, tout au long de la vallée du Saint-Laurent, mais en excluant les territoires au sud des Grands Lacs.
Les lois civiles françaises sont rétablies, mais les lois criminelles anglaises, plus libérales, sont imposées.
Ce traité confirme également les rouages administratifs de la province : un gouverneur aux pouvoirs discrétionnaires, assisté d’un conseil législatif composé de 17 à 23 membres, dont un certain nombre de Canadiens.
La question des langues n’y est pas abordée. Dans les circonstances, un lien étroit s’établit dans l’esprit des Canadiens entre la langue française et la religion catholique par opposition à la langue anglaise liée au protestantisme. Le thème « La langue gardienne de la foi » traversera toute l’histoire du Québec jusqu’à la Révolution tranquille de 1960.
Le témoignage d’Alexis de Tocqueville est très éloquent. Lors de son voyage au Bas-Canada en 1831, il observe les difficiles relations entre les Canadiens et les Anglais. Surtout, il constate la domination complète de la minorité anglaise sur la majorité française dans tous les domaines. Il écrit :
Mais il est facile de voir que les Français sont le peuple vaincu. Les classes riches appartiennent pour la plupart à la race anglaise. Bien que le français soit la langue presque universellement parlée, la plupart des journaux, les affiches, et jusqu’aux enseignes des marchands français sont en anglais. Les entreprises commerciales sont presque toutes en leurs mains.
Les Anglais et les Français se fondent si peu que les seconds gardent exclusivement le nom de Canadiens, les autres continuent à s’appeler Anglais[17].
La réaction linguistique est plus discrète, moins affirmée, plus portée à dénoncer l’anglicisation de la langue française qu’à réclamer l’usage du français dans les secteurs clés de la vie collective, du commerce et des affaires.
La bourgeoisie instruite s’accommode, s’entiche même de la langue anglaise des nouveaux arrivants, puisqu’ils détiennent le pouvoir politique et économique. Mais elle se scandalise de l’anglicisation de plus en plus marquée de la langue française. Elle dénonce la dégradation de la langue et fait appel à la fierté et à la responsabilité des locuteurs individuels à qui elle demande de défendre la langue française contre l’envahissement de la langue anglaise et de veiller à la qualité de leur usage personnel de la langue. De nombreux recueils d’anglicismes sont alors publiés, sur le modèle Dites… ne dites pas durant le XIXe siècle jusqu’aux années 1950-1960.
Mais, en même temps, cette même bourgeoisie laisse aux anglophones toute latitude d’imposer la langue anglaise comme langue du commerce, de l’affichage et de l’industrialisation, sans songer à y opposer la moindre restriction. Jusqu’à la Révolution tranquille, ce sera la loi de la libre concurrence entre les langues qui prévaudra dans ces domaines.
Et elle laisse le gros de la population francophone, plus ou moins instruite, se débrouiller comme elle le peut face à la langue anglaise, au moment où se constitue la classe ouvrière du Québec à même la migration vers les villes de la population des campagnes.
La contradiction entre ces deux attitudes est totale et dramatique pour la langue française. Nous en subissons encore aujourd’hui les conséquences.
Les lignes de force de l’avenir de l’ex-colonie se mettent en place dès ces premières années.
La dualité entre la langue française et la langue anglaise façonnera peu à peu ce qui deviendra par la suite le Canada et le Québec, selon une dichotomie de plus en plus accentuée entre deux allégeances culturelles, l’une, anglo-saxonne, l’autre française; la première, majoritaire au Canada, la seconde, majoritaire uniquement au Québec. La question du caractère distinct du Québec, héritier de la Nouvelle-France, deviendra de plus en plus cruciale. Elle n’a reçu aucune réponse satisfaisante jusqu’à aujourd’hui.
En effet, pendant une très longue période, soit du traité de Paris en 1763 jusqu’au milieu du XXe siècle, plus précisément jusqu’à la Loi sur les langues officielles de 1969 pour leur statut au Canada et jusqu’à la Loi sur la langue officielle de 1974 pour le statut du français au Québec, la langue française et la langue anglaise sont demeurées sans statut bien défini.
Nous n’évoquerons pas ici les nombreux événements politiques qui se sont produits pendant ces deux siècles et qui ont eu des incidences linguistiques[18]. Le faire nous éloignerait trop de notre propre objectif, l’histoire de la renaissance sociopolitique de la langue française au Québec à partir de 1950.
Par contre, il est pertinent de relater les péripéties politiques du long entêtement des Canadiens français à réclamer inlassablement que soit précisé le statut de leur langue dans la nouvelle colonie britannique.
3. La langue française à la recherche d’un statut
Une langue maternelle et la culture qu’elle véhicule ne se quittent pas facilement. Les Français de la Nouvelle-France, devenus britanniques malgré eux, ont tout naturellement persisté à parler français, en demandant avec insistance et constance au nouveau pouvoir politique de leur en garantir le droit. Cette volonté et cette exigence se sont transmises d’une génération à l’autre jusqu’à nos jours, malgré les incitations ou la tentation, elles aussi toujours renouvelées, de céder à l’attrait de la langue anglaise.
Il faudra de longues années, et de dures luttes politiques, pour que la langue française obtienne un statut précis.
Le traité de Paris de 1763, qui confirmait la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre, ne fait aucune mention de la ou des langues de l’administration et des lois, ni des droits accordés à la langue française.
En l’absence de toute précision s’amorce alors la libre concurrence entre la langue française de la majorité et la langue anglaise de la minorité. La pratique du bilinguisme se met en place, les deux groupes linguistiques utilisant, imposant ou défendant leur propre langue selon les circonstances.
En 1774, au moment des discussions qui mèneront à l’adoption de l’Acte de Québec, les demandes des Canadiens sont plus précises. Ils réclament qu’une assemblée législative soit créée pour diriger le pays conformément aux institutions de la démocratie britannique, que le français en soit la langue, de même que la langue de la justice et de l’administration.
La réponse de Londres est tout aussi précise : il est prématuré d’accorder une Chambre d’assemblée à la colonie; le nombre de membres du conseil auprès du gouverneur est augmenté pour y inclure plus de Canadiens (8 membres sur 27). Les lois civiles françaises sont rétablies. Il n’est question ni du statut de la langue française, ni de celui de la langue anglaise. La concurrence entre le français et l’anglais se poursuit, de même que le bilinguisme.
En 1783, à la suite de la guerre d’Indépendance des États-Unis, près de 6 000 Loyalistes préfèrent immigrer dans la colonie restée britannique plutôt que de devenir Américains.
La majorité d’entre eux s’installe au nord du lac Ontario à la demande du gouverneur Haldimand. Ces Loyalistes seront le noyau de la population de la future province d’Ontario.
Une minorité d’entre eux s’établit au sud de la vallée du Saint-Laurent, près de la nouvelle frontière, dans cette région qui deviendra plus tard les Cantons-de-l’Est.
À leur arrivée, les Loyalistes sont surpris de se trouver dans un pays de langue française, sans institution parlementaire. Ceux du nord du lac Ontario demandent d’être séparés du reste de la colonie.
La concurrence entre le français et l’anglais s’intensifie.
En 1791, le Parlement britannique prend la décision de diviser la province de Québec en deux unités administratives distinctes, le Haut et le Bas-Canada. Le Haut-Canada (l’Ontario d’aujourd’hui) pour les colons anglais ou les Loyalistes au nombre d’environ 15 000, le Bas-Canada (le Québec) pour les Canadiens, au nombre d’environ 140 000 sur une population totale d’environ 150 000 personnes.
L’administration de la colonie est confiée à un gouverneur général, avec droit de veto, assisté d’un conseil exécutif.
Dans chaque nouvelle province, un lieutenant-gouverneur est nommé, assisté d’un conseil législatif dont les membres sont nommés à vie par le Roy. Le Conseil législatif du Bas-Canada est composé majoritairement d’Anglais, quoiqu’ils ne représentent qu’à peine 7 % de la population, qui défendent les intérêts britanniques. Chaque province est dotée d’une Chambre d’assemblée (Parlement) élue par le peuple. Ces dispositions comportent cependant un vice fondamental : le Conseil exécutif et le Conseil législatif peuvent faire échec indéfiniment à la Chambre d’assemblée.
Aucune mention du statut des langues, du français ou de l’anglais, n’est faite dans le texte de la loi du Parlement britannique de 1791 instituant les deux provinces et créant une administration centrale qui les coiffe.
Le premier Parlement du Bas-Canada est composé de 60 Français et 20 Anglais. Lors de la première session de la Chambre d’assemblée (du Parlement) en janvier 1793, le débat porte uniquement sur la langue des lois. Décision de Londres : elles seront édictées en langue anglaise avec traduction en langue française, ce qui accélérera l’anglicisation de la langue française juridique. Dans tous les autres domaines, la libre concurrence des langues se poursuit.
Une suite d‘événements surviennent alors, dans le Bas-Canada, entre 1834 et 1837, qui conduiront les Canadiens à s’opposer de plus en plus aux conséquences de la loi de 1791. Les motifs de mécontentement sont nombreux.
Le régime administratif de 1791 favorise dans le Bas-Canada la prépondérance des deux conseils sur la Chambre d’assemblée. Les Canadiens protestent contre le peu d’autonomie du Parlement élu et demandent que le Conseil législatif soit lui aussi élu. Ils demandent ni plus ni moins la souveraineté politique.
Ils formulent leurs griefs sous la forme de 92 Résolutions. Une seule (n° 52) traite indirectement de la langue en affirmant le caractère français du Bas-Canada et en constatant que la langue française est devenue prétexte d’exclusion, d’infériorité politique et de discrimination des droits des citoyens français à l’avantage des citoyens anglais.
Les hommes politiques de Grande-Bretagne sont d’accord pour donner satisfaction aux Canadiens tout en voulant demeurer maîtres de la vallée du Saint-Laurent. Ils nomment un nouveau gouverneur général, Archibald Gosford. Celui-ci propose à Londres une nouvelle composition du Conseil exécutif à majorité canadienne (5 Canadiens pour 3 Britanniques) et un Conseil législatif lui aussi à majorité canadienne (10 membres dont seulement 3 Britanniques).
Les Anglais sont furieux de ces concessions. Ils comprennent que les Canadiens visent et pourraient obtenir le vrai pouvoir. Ils organisent la résistance, au besoin par les armes. Ils forment un organisme paramilitaire, le Doric Club. Ils proposent l’union des deux Canadas pour obtenir la majorité.
La discussion s’éternise. Les Canadiens restent fermes sur leur position. Ils organisent des assemblées populaires pour augmenter l’appui du peuple à leurs députés. Le nouveau gouverneur général Gosford intervient et interdit ces assemblées. Mgr Lartigue le soutient en rappelant aux Canadiens qu’il n’est « jamais permis de transgresser des lois ou de se révolter contre l’autorité légitime sous laquelle on a le bonheur de vivre ». En réaction au Doric Club, les Canadiens fondent les Fils de la Liberté. Le 6 novembre 1837, des membres du Doric Club attaquent les Fils de la Liberté. Gosford émet des mandats d’arrêt contre les principaux chefs des Patriotes accusés de trahison.
La situation dégénère. En 1837, la Rébellion des Patriotes éclate. Elle est violemment réprimée par les troupes britanniques à la demande du gouverneur général, Lord Archibald Gosford.
À la suite de cette rébellion, Gosford démissionne. Londres nomme Lord Durham gouverneur général du Canada et lui confie le soin de faire enquête et de prendre les mesures pour apaiser l’éternel conflit entre les Canadiens et les Anglais.
Durham recommande l’union des deux Canadas, qui donnerait la majorité aux Anglais (400 000 Anglais dans le Haut-Canada, 150 000 dans le Bas-Canada contre 450 000 Canadiens au total). Il préconise également une politique d’immigration de citoyens britanniques pour augmenter davantage cette mince majorité, pour accélérer la subordination politique des Canadiens et accroître ainsi leur infériorité économique et leur médiocrité culturelle.
L’Acte d’Union des deux Canadas est décrété en 1841. La nouvelle entité politique est dénommée Province du Canada ou Canada-Uni.
La loi maintient un régime administratif analogue au précédent : un Gouverneur, chef véritable du gouvernement, un Conseil exécutif non responsable devant la Chambre, un Conseil législatif nommé par le Roy et une Chambre d’assemblée composée d’un nombre égal de députés, soit 42, élus dans les anciens Haut et Bas-Canadas, bien que le Bas-Canada soit plus peuplé. Le Parlement du Canada-Uni est établi à Montréal en 1843. L’article 41 de la nouvelle Constitution fait de l’anglais la seule langue officielle du Canada-Uni.
Cependant, dès l’ouverture du Parlement, La Fontaine défend les droits du français comme langue parlementaire. En 1848, l’article 41 est abrogé. On revient au bilinguisme de facto, sans préciser le statut des langues.
Les réformistes du Haut et du Bas-Canada, menés respectivement par Robert Baldwin et Louis-Hippolyte La Fontaine, réclament toujours que le Conseil exécutif soit redevable devant la Chambre, ce qui est la caractéristique essentielle d’un gouvernement vraiment responsable. Les élections de 1847 donnent une nette majorité aux réformistes. Le gouverneur, Lord Elgin, suivant les instructions de Londres, accepte le principe de la responsabilité ministérielle qui réduit considérablement les pouvoirs du Gouverneur. Il invite Baldwin et La Fontaine à former un nouveau cabinet. En 1849, à l’ouverture de la session du gouvernement, le gouverneur Elgin lit le discours du trône en anglais et en français. Le ministère Baldwin-La Fontaine propose et fait voter une indemnité aux habitants du Bas-Canada qui ont subi des dommages lors des événements de la Rébellion de 1837, tout comme les habitants du Haut-Canada en avaient profité quelques années auparavant.
Tous ces événements, la révocation de l’article 41, l’affaiblissement de l’autorité du Gouverneur, garant de la suprématie britannique, l’indemnisation des Canadiens, véritable prime à la révolte, c’en est trop pour les marchands tories et orangistes britanniques de Montréal qui organisent un grand rassemblement de leurs partisans devant le parlement. La réunion tourne à l’émeute : l’immeuble du parlement est envahi par la foule, saccagé et incendié.
L’Union des deux Canadas deviendra rapidement une impasse politique.
Les quatre régions de l’époque, qui correspondent en gros au Québec, à l’Ontario, à la Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick, voient la nécessité d’unir leurs intérêts tout en assurant à chacune une certaine autonomie. Le gouvernement britannique ne s’y oppose pas et laisse aux Canadiens le soin d’élaborer eux-mêmes une nouvelle constitution. Elle sera votée comme un simple bill privé par le Parlement de Londres, sous le titre de Acte de l’Amérique du Nord britannique, et officialisée par une proclamation royale le 24 mai 1867, avec entrée en vigueur le 1er juillet suivant.
La Constitution prévoit un régime administratif à deux paliers, provincial et fédéral, chacun doté de ses propres organes de gouvernement. Elle partage les pouvoirs et les domaines de compétence entre les deux niveaux de gouvernement, selon les intérêts et contraintes budgétaires de l’époque. Un seul article, l’article 133, traite de l’usage des langues, française et anglaise, mais uniquement dans les Chambres du Parlement du Canada et de la Législature du Québec : dans ces deux instances, les lois et les procès-verbaux doivent être rédigés dans les deux langues et l’usage de l’une ou de l’autre dans les débats est, en principe, libre et facultatif. Les autres provinces n’ont pas cette obligation. Pour tout le reste, la libre concurrence des langues est maintenue comme règle. Le sort des Canadiens français hors Québec n’est pas évoqué.
Les Canadiens de naguère deviennent les Canadiens français, les Anglais, les Canadiens anglais, même si la dénomination contrastée, les Français et les Anglais, est demeurée vivante jusqu’à nos jours.
La Confédération donnera encore plus de poids à la langue anglaise au Canada et au Québec. L’anglicisation de la langue française se poursuit et le caractère dominant de la langue anglaise s’accentue. La langue française devient de plus en plus minoritaire dans l’ensemble du Canada du fait de l’immigration et de l’augmentation de l’emploi de la langue anglaise comme langue commune. Le français est de peu de poids dans l’ensemble du continent nord-américain. La situation de la langue française continue de se détériorer lentement.
Au Québec, la population demeure majoritairement de langue française malgré le fait que les nouveaux arrivants aient tendance à choisir la langue anglaise et à s’intégrer à la communauté de langue anglaise à l’exemple de tous les autres immigrants du reste du Canada. Les Anglais sont minoritaires, il est vrai, mais ils détiennent cependant le pouvoir économique, ce qui incite les Canadiens français à sous-estimer le fait qu’ils sont majoritaires. La concurrence entre le français et l’anglais s’amplifie. L’anglais acquiert rapidement le statut de langue dominante, à cause de sa prépondérance dans les activités économiques au Québec, dans la vie politique canadienne et dans l’administration fédérale.
À partir de 1940, la politique du gouvernement du Canada est de plus en plus centralisatrice. La tendance au Parlement d’Ottawa est de s’ingérer dans les champs de compétence exclusive des provinces, selon la Constitution de 1867, grâce à son pouvoir de dépenser. En effet, les revenus du gouvernement fédéral ont augmenté et dépassé largement ses dépenses, alors que ceux des provinces n’étaient plus adaptés à l’augmentation de leurs dépenses dans les domaines de leur compétence, l’éducation, la santé, l’administration des villes et villages, la culture
L’approfondissement de la situation du français face à l’anglais
Entre 1950 et 1970, les intellectuels de langue française commencent à regarder d’un autre œil la situation des Canadiens français au Canada et au Québec par rapport à celle des Canadiens anglais. Tout est remis en cause.
Le conservatisme de l’époque, appuyé par l’Église, incarné sur le plan politique par l’Union nationale de Maurice Duplessis, inspiré d’un nationalisme rétrograde, leur apparaît comme une démission, comme l’acceptation du statu quo découlant du rapport de force issu des conséquences de la Conquête. Tant que ce conservatisme sévira, l’avenir du Québec sera bloqué, sans issue.
Dans ce contexte, la langue française est vouée à une lente dégradation et à n’être plus d’aucune utilité tant économique que politique, sauf en ce qui touche à la gestion des affaires de la « province » et encore, pas dans le domaine financier puisque le ministère des Finances est le plus souvent confié à un ministre de langue anglaise pour mieux faire le pont avec le capitalisme anglo-saxon ambiant. Ainsi, la sujétion des Canadiens français est décrite et contestée par des intellectuels dans le même esprit qui inspirait à cette époque le grand mouvement des Indépendances[19] dans les pays colonisés par la France. Leur critique est féroce. La situation de la langue française au Canada et au Québec leur semble symbolique du peu de prestige des Canadiens français, langue d’un peuple ignorant et sans culture, langue d’ouvriers soumis à la langue anglaise des usines, langue de paysans sous la tutelle du clergé, langue transmise par la tradition orale et en voie de créolisation.
Les contestataires fondent des revues où ils pourront s’exprimer, Cité libre (1950), Liberté (1959), Parti pris (1963). Ils publient des essais, souvent polémiques, pour étoffer leur analyse et leur critique de la situation. Les journalistes relaient ces mouvements d’idées vers le grand public, qui commence, lui aussi, à se convaincre que le statu quo n’est plus acceptable, qu’un autre avenir est possible pour le peuple québécois, que les vieux partis politiques sont dépassés, qu’ils doivent se transformer et renouveler leurs objectifs pour concrétiser les nouvelles aspirations des Canadiens français, leur façonner un nouvel avenir et leur ouvrir de nouvelles ambitions, personnelles et collectives.
Une nouvelle génération de politiciens surgit du même mouvement de contestation, dont ils prennent en charge les consensus qui en émergent pour les transformer en éléments de programme politique, à la condition cependant que ces consensus soient partagés par une large frange de la population.
Pour sonder l’opinion publique, les gouvernements, du Québec et du Canada, créent, durant cette période, trois importantes commissions d’enquête : en 1961, la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec, en 1963, la Commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada et, en 1968, la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec. Ces commissions donnent aux intellectuels de nouvelles occasions et les moyens financiers de poursuivre plus en profondeur l’analyse de la situation de la langue française au Québec et au Canada. Il deviendra alors de plus en plus évident que la question de la langue est à la fois d’ordre linguistique (la « qualité de la langue »), mais aussi, et davantage, une question de statut du français par rapport à l’anglais.
Ainsi, la question essentielle est posée, celle de l’avenir du Québec et, par ricochet, du Canada français. Quel est le plus important pour la langue française et pour le Québec : faire du Canada un pays véritablement bilingue, from coast to coast, ou faire du Québec un pays de langue française? La réponse met en cause deux approches antagonistes, une approche fédéraliste selon la tradition des deux peuples fondateurs dans l’esprit de la Confédération de 1867 et une approche du nationalisme en voie de renouvellement, qui affirme le caractère français du Québec.
Les débats modifieront peu à peu la perception qu’ont les Québécois et les Québécoises d’eux-mêmes, de leur langue, de leur situation et de leur avenir au Québec, au Canada et dans le monde.
Nous nous proposons ici d’évoquer les points forts de cette prise de conscience.
1. Nouveaux regards sur la langue française et son avenir durant les années 1950 et 1960
La critique de la langue parlée et écrite par les Canadiens français s’accentue durant cette période et débouche sur une critique de l’enseignement du français, langue maternelle, dans les écoles de l’époque, qui relevaient alors du Département de l’Instruction publique.
Le 21 octobre 1959, André Laurendeau[20], sous le pseudonyme de Candide, publie un billet dans la chronique L’actualité intitulé « La langue que nous parlons ». Il reprend à son compte le terme joual pour stigmatiser la langue parlée des élèves de l’école publique, un terme méprisant dont Pierre Elliott Trudeau[21] inventera plus tard l’équivalent en langue anglaise : lousy french (lousy = pouilleux, moche, dégueulasse). Laurendeau écrivait :
Faut-il expliquer ce que c’est que parler joual, [...] Tout y passe : les syllabes mangées, le vocabulaire tronqué ou élargi toujours dans le même sens, les phrases qui boitent, la vulgarité virile, la voix qui fait de son mieux pour être canaille. [...] Une conversation de jeunes adolescents ressemble à des jappements gutturaux. De près, cela s’harmonise mais s’empêtre : leur langue est sans consonnes, sauf les privilégiées qu’ils font claquer. Et parfois à la fin de l’année ils vous rapportent un prix de bon langage. Ça vous fait froid dans le dos. [...] D’ici là on nous permettra de nous effrayer de l’effondrement que subit la langue parlée au Canada français. Certains individus progressent, mais la moyenne ne cesse de baisser[22].
L’étiquette joual a connu un succès durable puisqu’elle est toujours utilisée de nos jours, le plus souvent avec une connotation péjorative.
Ce billet à l’emporte-pièce stimula un frère enseignant qui écrivit une longue lettre à André Laurendeau. Celui-ci y trouva une si évidente confirmation de son opinion qu’il décida de la publier. Pour ne pas compromettre l’auteur, il lui attribua le pseudonyme de Frère Untel[23]. Cette première lettre parut dans Le Devoir le 3 novembre 1959. Elle « créa un joli tumulte. Pendant des mois, tout le monde lisait et discutait les réponses outragées ou enthousiastes qui paraissaient dans Le Devoir. Et tout le monde attendait la prochaine lettre du Frère Untel. Il en parut une douzaine entre novembre 1959 et juin 1960. Autant de coups de tonnerre dans le ciel lourd d’un Québec au bord du grand orage[24]. »
Jacques Hébert, alors directeur des Éditions de l’Homme, décide de publier en un volume les lettres du Frère Untel sous le titre Les Insolences du Frère Untel. Le livre parut le 6 novembre 1960 et connut sur-le-champ un succès fulgurant, vingt-huit mille exemplaires vendus en trois semaines, cent mille après quatre mois, du jamais-vu dans l’édition québécoise. Un vrai phénomène social sur un sujet au premier abord peu populaire, la langue que nous parlons.
Pour le comprendre, il faut relire la première lettre, en découvrir le ton, net et sans détour, découvrir surtout la grande liberté de parole et de style que se permet le Frère Untel, la colère sourde de cet enseignant point trop grincheux, qui « aime l’enseignement, [mais qui] trouve désespérant d’enseigner le français parce que nos élèves parlent joual, écrivent joual et ne veulent pas parler ni écrire autrement. Les choses se sont détériorées à tel point qu’ils ne savent même plus déceler une faute. » Le Frère Untel continuait : « J’ai lu dans ma classe, au moment où elle a paru, L’actualité de Laurendeau. Les élèves ont reconnu qu’ils parlaient joual. L’un deux, presque fier, m’a même dit : “On est fondateur d’une nouvelle langue!” Ils ne voient donc pas la nécessité d’en changer. “Tout le monde parle comme ça” me répondaient-ils. Ou encore : “On fait rire de nous autres si on parle autrement que les autres”, ou encore, et c’est diabolique comme objection : “Pourquoi se forcer pour parler autrement, on se comprend” ». Surtout, le Frère Untel attribue sans détour l’existence du joual à la décadence de la culture : « Cette absence de langue qu’est le joual est un cas de notre inexistence, à nous, les Canadiens français. […] On est ainsi au cœur du problème, qui est un problème de civilisation. Nos élèves parlent joual parce qu’ils pensent joual, et ils pensent joual parce qu’ils vivent joual, comme tout le monde par ici. [...] C’est toute notre civilisation qui est jouale, on ne réglera rien en agissant au niveau du langage lui-même (concours, campagne de bon parler français, congrès, etc.). » Le Frère Untel conclut que « pour nous guérir, il nous faudrait des mesures énergiques. La hache!, la hache!, c’est à la hache qu’il faut travailler [25]. »
La publication de ces Insolences provoqua un grand choc dans l’opinion publique du Québec, tant au sujet de la langue qu’à celui de l’enseignement du français. En réponse à cette double inquiétude, le gouvernement libéral de Jean Lesage adopte deux mesures : en mars 1961, il crée un Office de la langue française et il lance une commission d’enquête sur l’enseignement en avril de la même année, dont nous traiterons en détail au point suivant.
Le mandat de l’Office de la langue française est alors strictement d’ordre linguistique : « veiller, sous la direction du ministre, à la correction et à l’enrichissement de la langue parlée et écrite[26] ».
Les premiers travaux de l’organisme sont symboliques de ce mandat : début des travaux de lexicologie et de terminologie pour lutter contre les anglicismes et pour améliorer et enrichir le vocabulaire des Canadiens français; mise en place d’un service de consultation téléphonique gratuit pour répondre aux questions tant du grand public que des traducteurs, des journalistes, des publicitaires; amorce d’une collaboration avec le ministère de l’Éducation dès sa création en 1964, surtout pour veiller à la qualité de la langue des manuels; collaboration également avec les agents d’information de tous les autres ministères. L’Office prend officiellement position, en 1965, sur La norme du français écrit et parlé au Québec : respect intégral de la morphologie et de la syntaxe de la langue française, mais, dans le lexique, les mots et expressions propres et nécessaires au Québec sont admis. En 1969, pour illustrer ce dernier principe, l’Office publie les Canadianismes de bon aloi, timide début du nécessaire travail de tri des éléments du lexique en usage au Québec, mélange de vieux mots, d’anglicismes, d’emprunts à la langue anglaise, aux langues amérindiennes et à l’inuktitut. En 1970 paraît une plaquette intitulée Quel français devons-nous enseigner?, première et seule prise de position officielle de l’Office sur ce sujet toujours et sans cesse débattue depuis lors dans une grande confusion d’opinions et de points de vue.
La création de l’Office a suscité à la fois enthousiasme et méfiance, pour la même raison d’ailleurs, la crainte du dirigisme linguistique. Nous écrivions à ce sujet en 1965 :
Le dirigisme linguistique a mauvaise presse aujourd’hui, alors qu’il a toujours existé et qu’il existera toujours. On ne peut évidemment régler l’évolution linguistique d’une communauté à coups de décrets. En ce sens, le dirigisme linguistique est stérile. Mais on peut orienter cette évolution, d’où un dirigisme dans le sens propre du terme. L’Office de la langue française du Québec tente l’aventure d’une forme souple et intelligente de dirigisme normatif : être la conscience vigilante de l’évolution linguistique qui, dans son essence même, est un phénomène inconscient, souterrain, puisqu’il se déroule au plus profond de la masse des usagers de la langue. Dans toute société, l’autorité linguistique existe, mais c’est un fait mal connu et mal défini[27].
En réaction au joual-mépris de Laurendeau et du Frère Untel, qui marque le sommet du dénigrement du français au Québec, des écrivains, plus ou moins regroupés autour de la revue Parti pris[28] choisissaient de faire du joual leur langue d’écriture, en tout ou en partie, aussi bien dans le récit que dans les dialogues. Au joual-mépris, ils opposaient le joual-fierté. Ces écrivains étaient nombreux et ont créé un véritable courant littéraire : Jacques Renaud, André Major, Gérald Godin, Claude Jasmin, Michel Tremblay, pour ne nommer que les plus connus, empruntaient largement à la langue populaire. Leur intention n’était pas de consacrer le joual en en faisant une langue littéraire. Ils voulaient plutôt provoquer un scandale et une prise de conscience collective de l’état de dégradation dans lequel l’ignorance et la négligence plongeaient la langue française au Québec. Ils voulaient surtout montrer à quel point la langue française avait dégénéré depuis que la langue anglaise lui faisait concurrence. En donnant un visage littéraire au joual, ils espéraient déclencher un sursaut de fierté blessée, susciter un mouvement de revalorisation du français, d’amélioration du français que nous parlons. Depuis lors, l’emploi du joual comme langue d’écriture s’est poursuivi, quoique les motifs n’en soient plus ni aussi nobles ni aussi militants qu’à l’époque de Parti pris.
D’autres intellectuels entreprenaient, durant ces mêmes années, de démontrer que la question de la langue au Québec n’est pas uniquement ni surtout une question d’ordre linguistique, mais d’abord et avant tout un problème d’ordre économique et politique. La qualité de la langue au Québec, soutenaient-ils globalement, dépend de son statut. « En fait, écrivait Fernand Ouellette[29] en 1964, ce sont des facteurs extralinguistiques qui déterminent la force ou la faiblesse des langues en lutte et leur situation respective[30]. » Si la langue française est, de l’avis le plus répandu, en un si piètre état, ce n’est donc pas uniquement à cause de la négligence de ses locuteurs, mais bien parce que des conditions politiques et économiques défavorables en restreignent l’emploi généralisé, en provoquent la contamination par la langue anglaise, en somme, parce qu’elle n’a plus l’espace de s’épanouir. Le regard sur la situation de la langue française change de direction et la question devient : quels sont ces facteurs extralinguistiques qui entraînent la dégénérescence de la langue française au Québec et dans le reste du Canada?
La réponse la plus évidente est la prépondérance de la langue anglaise sur la langue française qui s’est intensifiée de décennie en décennie depuis la Défaite/Conquête de 1760. Tous en sont conscients. La pratique du bilinguisme qui en découle est inégalitaire et injuste : les anglophones peuvent demeurer unilingues, même au Québec où la majorité de la population est pourtant de langue française. Ils n’ont pas besoin d’apprendre le français puisque les Québécois sont bilingues ou s’arrangent pour baragouiner l’anglais quand c’est nécessaire, par exemple pour être servis dans les magasins ou pour travailler dans des entreprises ou des bureaux dirigés et gérés en langue anglaise par des patrons anglophones, le plus souvent unilingues. Cette situation ressemble beaucoup à celle des pays colonisés qui, à la même époque, luttaient pour échapper à la domination des puissances européennes, ou, à tout le moins, pour récupérer les moyens de maîtriser eux-mêmes leur propre destin en modifiant leur statut face aux pays colonisateurs. Le grand mouvement des Indépendances occupait alors toute l’actualité des médias. Un livre paraît en 1957 qui sera beaucoup lu par les intellectuels canadiens-français et qui les inspirera, celui d’Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur[31]. Ce livre fut si populaire qu’il en parut une édition canadienne en 1972 suivi du compte rendu d’une discussion de l’auteur avec des étudiants de l’École des HEC de Montréal sous le titre révélateur de la lecture que faisaient les francophones de son ouvrage Les Canadiens français sont-ils colonisés?[32] Pierre Vallières[33] l’avait certainement lu et s’en souvenait quand il décrivit, en 1968, la manière dont il percevait la situation des Canadiens français dans un ouvrage intitulé Nègres blancs d’Amérique[34].
Le regard sur la langue française se radicalise. L’idée d’un Québec uniquement de langue française est mise de l’avant. En 1963, Jean-Marc Léger[35] écrit : « L’unilinguisme français au Québec est une question de vie ou de mort pour le Canada français[36]. » Cet objectif d’unilinguisme français découle, pour tous les intellectuels de l’époque, d’un objectif plus global : créer au Québec une société où il ne serait plus indispensable d’être bilingue pour vivre et pour réussir, une société où la langue française, poursuit Léger, serait « la langue de l’activité quotidienne, du travail, du progrès économique et technique, de l’avancement, l’instrument normal d’expression, de communication et d’échanges dans tous les secteurs et à tous les niveaux ». L’opposition au bilinguisme généralisé devient de plus en plus forte, surtout à partir de la création de la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme en 1963, dite commission Laurendeau-Dunton. Serait-il suffisant de modifier la pratique du bilinguisme pour améliorer la situation de la langue française, au Québec surtout, ou pour freiner l’anglicisation croissante de la syntaxe et du lexique du français du Québec? Rien n’est moins certain. D’un autre point de vue, cette idée d’unilinguisme du Québec exclurait-elle tout emploi de la langue anglaise?, solution qui serait totalement impossible, voire utopique, puisqu’il faudra bien, de toute manière, communiquer avec le reste du Canada et avec les États-Unis, ne serait-ce que pour les besoins des relations commerciales. Le rôle et le statut de la langue anglaise par rapport à la langue française sont remis en cause, même dans l’hypothèse, que plusieurs avancent, où le français serait déclaré langue prépondérante. Ce courant d’idées met en lumière la question essentielle : comment concilier l’unilinguisme éventuel du Québec avec la nécessité d’une certaine forme de bilinguisme?
Ces questions d’intérêt général ne peuvent être réglées par les seuls citoyens ou par les groupes de pression en présence. L’État doit s’en mêler. En matière de langues, il ne peut s’en tenir à la langue française elle-même, qualité et enseignement. Il est urgent que le gouvernement du Québec élargisse son engagement à l’égard de la langue française en adoptant une politique de la langue même si cette « idée [est] relativement jeune [et] étonne nombre de citoyens et en fait bondir d’autres », écrivait Jean-Marc Léger en 1964[37]. Chacun y va de sa proposition quant au contenu d’une semblable politique. Peu à peu, l’unanimité se crée sur les points essentiels qu’elle devrait aborder : la langue de travail, l’affichage public et la publicité, la langue du commerce et des affaires, la langue des relations de l’État avec les citoyens. Mais les avis demeurent très partagés sur le statut à accorder au français et à l’anglais. Les uns proposent que le français et l’anglais soient l’un et l’autre reconnus comme langues officielles, notamment au Canada. Les deux langues pourraient être également officielles au Québec, mais à la condition que le français, langue de la majorité des citoyens, y soit déclaré langue prédominante ou langue prioritaire, l’adjectif varie d’un auteur à l’autre. D’autres proposent que le français soit la seule langue officielle du Québec (l’idée de J.-M. Léger était devenue plus acceptable, moins révolutionnaire qu’elle n’avait semblé sur le coup), tout en admettant que les anglophones demeurent de langue anglaise, à condition cependant qu’ils apprennent le français comme langue seconde, tout comme les francophones apprennent l’anglais. On se prononce peu sur la place et l’importance qu’il faudrait accorder à la langue anglaise dans les entreprises ou dans le domaine de commerce et des affaires.
Enfin, on commence à prendre conscience que les immigrants choisissent de plus en plus de s’intégrer à la communauté de langue anglaise, conséquence du peu de prestige et d’utilité de la langue française. À long terme, et si rien n’est fait, les Canadiens français risquent de devenir de moins en moins majoritaires, surtout à Montréal où se concentrent les immigrants. L’inquiétude est d’autant plus vive que le nombre d’enfants par famille de langue française avait commencé à diminuer. Le gouvernement du Québec n’avait, à cette époque, aucune influence sur la politique d’immigration ou sur la sélection des immigrants, l’une et l’autre sous le contrôle du seul gouvernement fédéral. Le gouvernement du Québec mettra beaucoup de temps à s’intéresser à cet aspect de la question linguistique. L’affaire de Saint-Léonard, dont nous traiterons par la suite, le forcera à s’y intéresser sérieusement.
En somme, durant ces années de la Révolution tranquille où tout est remis en cause après la longue période d’immobilisme des années Duplessis, les idées fusent, la discussion est vive, l’audace et l’imagination sont au pouvoir, mais les propositions demeurent floues, trop abstraites pour qu’une politique linguistique réaliste et applicable puisse être conçue. Aucun gouvernement ne songe alors à s’engager dans cette voie socialement et politiquement périlleuse. Il faudra attendre quelques années encore.
2. La commission Parent (1961) ou comment mettre fin à la sous-scolarisation des Québécois de langue française
Le très faible niveau de scolarisation des francophones du Québec est l’un des facteurs, mais pas le seul, qui a contribué à détériorer la situation de la langue française au Québec face à la langue anglaise.
La majorité de la population francophone était si peu instruite que les Canadiens français ne pouvaient participer à l’industrialisation du Québec que comme main-d’œuvre, au mieux à des postes de contremaîtres. Nous étions nés, disait l’adage, pour un petit pain. Les anglophones, et surtout la direction des entreprises, partageaient amplement la même conviction.
Quelques statistiques empruntées aux documents anciens montrent l’ampleur et la persistance, d’une décennie à l’autre, du faible taux de scolarisation des Canadiens français jusqu’en 1960[38].
Indice du faible taux de scolarisation de la population entre 1827 et 1960
En 1827, sur 87 000 signataires d’une pétition au gouverneur Dalhousie, 78 000 ne signent que d’une croix, soit 89,6 %.
En 1842, le taux de la fréquentation scolaire au Québec est de 4,4 %, soit 4 935 enfants sur une population d’âge scolaire de 111 544 enfants.
En 1855, les collèges classiques[39], seules voies d’accès à l’université, reçoivent moins de 1 % (0,79 %) d’une population d’environ 300 000 jeunes.
En 1871, la population francophone dispose de huit établissements d’enseignement supérieur, fréquentés par 751 élèves.
En 1891, 29,6 % de la population du Québec est analphabète, contre 15 % au Nouveau-Brunswick, 13,8 % en Nouvelle-Écosse et 7 % en Ontario.
Entre 1910 et 1915, nous savons que le taux de persévérance scolaire diminue rapidement au cours du primaire : le gros des élèves se retrouvent dans les trois premières années et décroît rapidement ensuite pour atteindre environ 1 % en 7e année.
En 1927, une commission d’enquête estime qu’à Montréal, 94 % des élèves quittent l’école avant ou après la 6e année et ne vont pas au-delà..
Enfin, en 1959, la majorité des enfants ne dépassaient pas l’école élémentaire. Le pourcentage de ceux qui entreprenaient des études secondaires n’atteignait pas 35 %.Au plus 4 % des jeunes parvenaient aux écoles professionnelles supérieures ou à l’université.
La majorité de la population n’avait qu’une connaissance très superficielle de la langue écrite (savoir lire et écrire suffisait!) et faisait surtout un usage oral de la langue, favorable à la dialectisation et sans défense devant l’anglicisation, faute du contrepoids de la langue écrite standard.
Durant toutes ces années, l’instruction publique était sous l’autorité de deux comités confessionnels, l’un de religion catholique, l’autre de religion protestante. Le comité catholique était composé de tous les évêques du Québec et d’un nombre égal de laïcs. Jusqu’en 1960, l’éducation et l’enseignement étaient, au Québec, sous le contrôle des Églises. Le système scolaire du Québec comportait, en conséquence, deux réseaux d’écoles, l’un catholique, de langue française, l’autre protestant, de langue anglaise. Même après cette date, la division du système scolaire selon la religion s’est maintenue jusqu’à ce qu’un amendement à la Constitution canadienne en 1998 y substitue une division selon la langue, à la demande du gouvernement québécois.
Les écoles catholiques avaient comme politique de n’accepter que des élèves de religion catholique, alors que les écoles protestantes accueillaient tous les enfants qui s’y présentaient, sans tenir compte ni de leur religion ni même de leur langue. C’est ainsi que les enfants des immigrants protestants de langue française n’ont pas été acceptés dans les écoles de langue française à cause de la religion de leurs parents, de même que les enfants de parents juifs originaires d’Afrique du Nord et de langue française, encore moins les enfants des autres immigrants dont les parents n’étaient ni de religion catholique, ni de langue française. Par contre, les écoles catholiques de langue française acceptaient les enfants des immigrants catholiques, par exemple italiens ou polonais, sans tenir compte de la langue maternelle des enfants. Le critère de la religion primait celui de la langue. Les Canadiens français ne se rendaient pas compte que cette sélection scolaire des enfants favorisait l’intégration des immigrants à la communauté de langue anglaise et qu’à la longue, cette pratique modifierait la démographie linguistique du Québec en faveur du groupe de langue anglaise. Le réveil fut tardif et brutal, la tendance des immigrants, très difficile à modifier, d’autant que la langue française n’était alors que de peu d’utilité pour bien gagner sa vie, même pour les francophones qui devaient très souvent passer à la langue anglaise pour y arriver. Ce sera le point central de la crise de Saint-Léonard, que nous décrirons en détail au chapitre suivant.
Les structures scolaires étaient, dans les années 1950, éclatées entre des institutions sans relation les unes avec les autres, plutôt en concurrence quant au prestige.
Les écoles de langue française se partageaient en deux réseaux distincts d’établissements, l’un pour les garçons, l’autre pour les filles.
Pour tous les enfants, garçons et filles, l’école primaire comportait sept années de scolarité. Elle donnait ensuite accès à différentes institutions.
Les garçons avaient le choix entre l’école supérieure de cinq ans, gratuite mais nettement moins prestigieuse que le collège classique ou les écoles d’arts et métiers[40]. Ceux qui avaient choisi l’école supérieure se trouvaient, à la fin de leurs études secondaires, devant un choix restreint. Ou ils passaient directement au monde du travail, ou ils poursuivaient des études dans les écoles de commerce, dans les écoles techniques supérieures, ou encore dans les diverses institutions spécialisées, école d’agriculture, école normale d’instituteurs, etc.
À la fin des études primaires, les jeunes filles pouvaient soit passer à l’école supérieure publique, identique à celle des garçons, soit s’inscrire, si leurs parents pouvaient payer les droits de scolarité, à l’un ou à l’autre des établissements privés, instituts de pédagogie familiale ou cours lettres-sciences de quatre ans qui leur permettait de rejoindre, plus ou moins facilement, les études classiques. Les études secondaires terminées, le plus grand nombre d’entre elles se préparaient au monde du travail, soit dans des écoles de secrétariat, soit dans les écoles d’infirmières ou les écoles normales d’institutrices.
Les plus doués des garçons et des filles, les plus motivés ou les mieux encadrés par leurs parents, avaient accès aux collèges classiques, tous privés, tous sous la direction de prêtres diocésains ou de communautés religieuses, donc coûteux. C’était la seule voie d’accès à l’université. Le programme d’études favorisait les humanités (langue latine et grecque, langue et littérature françaises, histoire, philosophie) au détriment des mathématiques, des sciences et des techniques. Les diplômés des collèges classiques se dirigeaient majoritairement vers les professions libérales (médecine et droit, surtout) ou vers la prêtrise.
Il n’existait que peu de collèges classiques ouverts aux filles, tous privés et tous dirigés par des communautés religieuses.
Augmenter le taux de scolarisation des Canadiens français, qu’ils soient adultes ou enfants, garçons ou filles, fut l’un des tout premiers objectifs de la Révolution tranquille des années 1960. Tous considéraient que c’était la première chose à faire pour modifier le rapport de force entre langue française et langue anglaise, pour donner à tous les mêmes chances de s’épanouir, d’entreprendre et de mener une vie conforme à leurs aspirations et à leurs talents.
Une réforme en profondeur du système scolaire était devenue nécessaire. Pour assurer son succès, le gouvernement libéral de Jean Lesage crée, en avril 1961, la Commission royale d’enquête sur l’enseignement , mieux connue sous le nom de commission Parent, dont les travaux se poursuivront de 1961 à 1966.
Mandat et membres de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement
Le mandat de la commission était très large : « Étudier l’organisation et le financement de l’enseignement dans la province de Québec, faire rapport de ses constatations et opinions et soumettre ses recommandations quant aux mesures à prendre pour assurer le progrès de l’enseignement dans la province. »
Le gouvernement en a confié la responsabilité à neuf personnes, d’horizons professionnels diversifiés, mais qui reflétaient l’organisation de l’enseignement au moment de la création de la commission, avec une nette surreprésentation des universités et des collèges classiques, donc des établissements privés d’enseignement. Une seule personne provenait des écoles publiques.
Ces personnes étaient :
Mgr Alphonse-Marie Parent, vice-recteur de l’Université Laval, président,
Sœur Marie-Laurent de Rome, professeur de philosophie au collège Basile-Moreau,
Jeanne Lapointe, professeur à la Faculté des lettres de l’Université Laval,
Gérard Filion, directeur du journal Le Devoir,
Paul Larocque, secrétaire de la compagnie Alcan,
David Munroe, directeur de l’Institut d’Éducation de l’Université McGill,
John McIlhone, directeur adjoint des études à la Commission des écoles catholiques de Montréal,
Guy Rocher, directeur du Département de sociologie de l’Université de Montréal,
Arthur Tremblay, directeur adjoint de l’école de pédagogie de l’Université Laval.
Les commissaires ont mené eux-mêmes les diverses activités de la Commission et rédigé ensemble le rapport final.
La Commission a invité tous ceux que le sujet intéressait, notamment les éducateurs, à lui présenter leurs vues et suggestions en vue d’améliorer l’enseignement et de garantir le libre accès de l’école à tous les jeunes, filles et garçons, en âge de la fréquenter.
La Commission a tenu des audiences publiques dans huit villes du Québec et elle a reçu et étudié plus de 300 mémoires.
Les commissaires ont visité une cinquantaine d’établissements d’enseignement de tous les niveaux à travers le Québec.
Les commissaires ont également visité des maisons d’enseignement européennes pour examiner l’organisation des études et y puiser des idées utiles à la réforme québécoise.
Le rapport de la Commission, connu par la suite sous le titre de rapport Parent, du nom de son président, sera publié à partir de 1963, en trois tomes successifs. Le premier tome, en avril 1963, a pour sujet Les structures supérieures du système scolaire. Le deuxième, de novembre 1964, traite de La réforme de l’enseignement, Les niveaux d’enseignement, Les programmes d’études, Les services éducatifs. Le troisième et dernier tome, de mars 1966, aborde des aspects plus administratifs de la réforme L’administration de l’enseignement, Le financement de l’éducation, Les agents de l’Éducation. Le rapport couvre donc la presque totalité de la décennie 1960. Par ses travaux et par les discussions qu’elle a provoquées, la Commission participe au bouillonnement des idées que nous avons évoqué précédemment au sujet de la langue française et des moyens à prendre pour en améliorer la qualité et le prestige de manière à permettre à ses locuteurs de participer pleinement à l’essor économique et culturel d’un Québec en pleine mutation.
Les recommandations du rapport Parent ont façonné le système d’enseignement tel qu’il est maintenant :
Création, en 1964, du ministère de l’Éducation et du Conseil supérieur de l’éducation.
Généralisation et démocratisation de l’accès à l’éducation :
Préscolaire facultatif, mais d’accès universel;
Scolarité obligatoire de 11 ans, en deux étapes : école primaire de six ans et école secondaire de cinq ans.
Création, en 1967, des collèges d’enseignement général et professionnel (cégep), d’une durée de deux ans, pour le programme général, ou de trois ans pour le programme technique. Le diplôme d’études collégiales (D.E.C.) de deux ans est maintenant la condition d’accès à l’université, alors que le programme technique débouche directement sur le monde du travail et peut, pour certaines techniques et à certaines conditions, donner accès à l’université.
Abolition des collèges classiques, mais maintien de l’enseignement privé subventionné. Les collèges classiques d’autrefois se transformeront soit en écoles secondaires privées soit en cégeps, soit les deux à la fois.
Création des facultés des sciences de l’éducation et fermeture conséquente des écoles normales.
Création, en 1968, du réseau de l’Université du Québec pour augmenter l’accessibilité aux études supérieures dans les régions tout en favorisant le développement scientifique du Québec. Le réseau est constitué de dix établissements universitaires : six à vocation générale, à Montréal (UQAM), à Trois-Rivières (UQTR), à Chicoutimi (UQAC), à Rimouski (UQAR), en Outaouais (UQO) et en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) et quatre établissements spécialisés, l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), l’École nationale d’administration publique (ÉNAP), l’École de technologie supérieure (ÉTS) et la Télé-Université (TELUQ).
La commission Parent, en provoquant la réforme en profondeur du système d’enseignement au Québec, a atteint son objectif principal : le niveau de scolarité de la population de langue française a connu une augmentation rapide et spectaculaire, qui se maintient depuis lors.
La Commission n’a pas traité explicitement de la relation entre enseignement du français et opportunité d’une politique linguistique globale. De l’avis de Guy Rocher[41], les commissaires n’étaient pas d’accord entre eux à ce sujet. Ceux qui s’y opposaient estimaient qu’en discuter outrepassait le mandat de la Commission. D’autres commissaires, au contraire, soutenaient qu’il était impossible de discuter de l’enseignement du français sans en décrire la situation et sans évoquer l’omniprésence de la langue anglaise dans l’industrie, le commerce et les affaires. Le rapport Parent a donc clairement établi le lien entre efficacité de l’enseignement du français et motivation socioéconomique de cette langue.
Les extraits du rapport qui suivent sont très significatifs de ce compromis et ont dû apporter de l’eau au moulin des tenants d’une politique linguistique comme moyen de rehausser l’importance sociale et économique de la langue de la majorité française.
Qu’on en juge.
La Commission évoque la situation de la langue française très minoritaire au milieu d’une Amérique du Nord anglophone et pose au départ de son analyse que :
d’énormes forces économiques, sociales, politiques et linguistiques font pression, depuis près de deux cents ans, sur le groupe canadien-français et sur sa langue. C’est pourquoi l’enseignement du français, comme langue maternelle de la majorité québécoise, doit s’adapter à certaines nécessités particulières . (Rapport Parent, tome II, paragraphe 610.)
La Commission en tire comme conséquence qu’on :
[…] devra étudier les effets de cette situation linguistique sur le comportement collectif, au niveau adulte, et sur l’apprentissage du français, à l’âge scolaire. L’avenir culturel du Québec repose en partie sur la manière d’envisager le problème linguistique qui lui est particulier, avec toutes ses composantes historiques, nationales et économiques. Les répercussions psychologiques de la dichotomie linguistique imposée à un Canadien français dont la langue de travail est l’anglais comporte sans doute un danger pour l’équilibre de sa personnalité. (Rapport Parent, tome II, paragraphe 620.)
Et elle insiste sur ce point capital :
L’école aura beau faire, le français sera sans cesse menacé d’effritement et de disparition au Québec si l’enseignement qu’on en donne ne s’appuie pas sur de solides motivations socio-économiques. […] Le ministère de l’Éducation n’est pas le seul en cause ici. Le gouvernement du Québec tout entier doit, tout en veillant à ne pas isoler le Québec en un ghetto, adopter des mesures très fermes pour protéger le français non seulement dans les écoles et dans les universités, mais dans toute la vie publique. C’est particulièrement urgent à Montréal. L’administration provinciale et les services publics, la vie économique et commerciale, l’affichage doivent témoigner de ce respect de la langue de la majorité québécoise; il y a là une question de justice et d’honneur. Aucun écolier ne prendra le français au sérieux à l’école si, à Montréal particulièrement, les ouvriers, administrateurs et hommes d’affaires sont obligés de parler anglais dans leur travail quotidien ou pour obtenir une promotion. Dans le Québec, une excellente connaissance du français devrait être tout aussi nécessaire pour réussir en affaires. Cette motivation socioéconomique doit être le point d’appui de la réforme que nous proposons pour l’enseignement de la langue maternelle. (Rapport Parent, tome II, paragraphe 621.)
C’est probablement à cause de la situation socio-économique dont nous parlons, poursuit plus loin la Commission, que bon nombre de Néo-Canadiens s’installant au Québec choisissent, dans une proportion de 5/7, de faire de leurs enfants des anglophones. […] Il faudrait étudier les motivations des immigrants qui arrivent au Québec pour savoir pourquoi ils choisissent l’anglais pour eux et pour leurs enfants. (Rapport Parent, tome II, paragraphe 622.)
Enfin, la Commission met de l’avant l’importance de la maîtrise de la langue française comme langue d’enseignement.
L’importance qu’on accorde à l’enseignement de la langue maternelle devra se refléter non seulement dans les cours centrés sur cet enseignement proprement dit, mais dans l’enseignement de toutes les matières; aucun candidat à l’enseignement ne devra recevoir son diplôme s’il ne possède une connaissance très sûre de sa langue maternelle; chacun des professeurs, à tous les degrés, dans toutes les matières, est aussi un professeur de langue maternelle et doit avoir atteint à une certaine connaissance spécialisée dans ce domaine : sa phonétique doit être impeccable, son vocabulaire précis et abondant, sa phrase correcte, il doit s’exprimer avec aisance et naturel, aussi bien oralement que par écrit. On ne doit pas oublier que, durant des heures et des heures, la langue que parle un enseignant imprègne la conscience linguistique de tous les enfants, à la manière d’un modèle. La première étape, dans la réforme de l’enseignement du français, c’est donc la formation à donner à tous les maîtres à cet égard et l’exigence des examens qu’ils auront à subir dans cette matière. (Rapport Parent, tome II, paragraphe 614.)
La Commission consacre un chapitre particulier, le chapitre IV du tome III, aux groupes ethniques minoritaires dans le système scolaire :
Ces divers groupes de nouveaux citoyens, écrit la Commission, dont la très grande majorité se fixe dans la région de Montréal, s’orientent, en général, vers la culture canadienne d’expression anglaise, plutôt que vers la culture canadienne d’expression française; cette préférence apparaît en particulier sur le plan scolaire. Il y a là une situation qui doit porter la majorité canadienne-française du Québec à s’interroger sur ce choix, sur ses propres attitudes et sur le rôle de l’école à l’égard de ce problème. (Rapport Parent, tome III, paragraphe 184.)
La Commission attribue « à a longue habitude d’isolement des Canadiens français, aux réflexes de défense que leur a donnés leur situation minoritaire dans l’ensemble du Canada et à leur infériorité économique au Québec le fait qu’ils étaient sans doute mal préparés psychologiquement à accueillir largement parmi eux de nouveaux citoyens dont les habitudes de vie, la mentalité étaient différentes des leurs ». (Rapport Parent, tome III, paragraphe 189.)
La Commission hésite à traiter tous les aspects de l’intégration des immigrants à la communauté de langue française. « Une bonne partie des questions qui s’y rattachent dépassent le mandat explicite de notre commission; mais les aspects proprement scolaires du problème ne peuvent être passés sous silence. » (Rapport Parent, tome III, paragraphe 192.)
Les écoles de langue anglaise, à l’époque des travaux de la commission Parent, recevaient à bras ouverts les immigrants sans aucune réserve, ni de religion, ni de langue, nous l’avons déjà noté plus haut. De la même manière, affirme la Commission :
[…] doit-on ouvrir toutes grandes aux immigrants de toutes origines les portes des écoles publiques de langue française. Il faudra, pour cela, que bien des Canadiens français fassent un certain effort pour rompre une habitude de repliement sur soi, de méfiance à l’égard des nouveaux venus. Dans un pays qui doit, comme le Canada, compter sur l’immigration pour croître et se développer pleinement, il faudra désormais accepter de bon gré et avec empressement l’apport que représentent ces nouveaux citoyens pour le Québec. (Rapport Parent, tome III, paragraphe 194.)
Ces passages du rapport Parent sont encore d’actualité. On aurait intérêt à en relire les chapitres consacrés à l’enseignement du français et à l’accueil des immigrants.
Chose certaine, la contribution du rapport Parent à l’aménagement linguistique du Québec a été considérable, d’abord parce qu’elle a provoqué une réforme complète du système d’enseignement, mais aussi parce qu’elle a amené, par son autorité morale, les Canadiens français à prendre conscience du piètre statut du français au Québec, que bien d’autres intellectuels dénonçaient également à la même époque. Elle a aussi évoqué pour la première fois, quoique discrètement, l’idée que le Québec devait participer à la sélection des immigrants plutôt que d’en laisser l’entière responsabilité au gouvernement fédéral, comme c’était alors le cas.
Le rapport Parent a-t-il provoqué une augmentation aussi considérable qu’il le souhaitait du taux de scolarisation globale des jeunes Québécois, et surtout du taux de persévérance scolaire au-delà du secondaire?
En juger dépend de l’angle sous lequel on considère la question.
Si on compare le Québec aux autres pays, la situation s’est nettement améliorée, comme l’indique une publication récente de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)[42]. L’espérance de scolarisation, c’est-à-dire le nombre d’années pendant lesquelles un enfant de 5 ans sera scolarisé à temps plein, est de 16,7 ans au Québec, en comparaison de 17,2 ans au Danemark, 16,6 ans en Belgique, 16,5 en France et 14,8 aux États-Unis, pour une moyenne de 15,4 ans dans les pays de l’OCDE. Pour la période de la scolarité obligatoire, le taux de scolarisation au Québec est de 96 %, la moyenne des pays de l’OCDE étant de 97,6 %. En ce qui a trait à l’enseignement postsecondaire chez les adultes de 17 à 34 ans, le Québec occupe le premier rang avec un taux de scolarisation de 20,3 %, comparativement à 16,2 % aux États-Unis et 13,9 % en France, alors que la moyenne des pays est de 11,2 %.
D’un autre point de vue, on constate que la courbe de la scolarisation des jeunes Québécois est rapidement et dramatiquement décroissante de la fin du secondaire au doctorat, bien qu’objectivement le nombre des diplômés ait augmenté. En effet, toujours d’après les statistiques compilées par le ministère de l’Éducation et diffusées dans l’édition 2006 des indicateurs de l’éducation[43], le cheminement scolaire d’une cohorte de jeunes accédant aux études en 2004-2005 montre que, sur 100 personnes qui entrent à l’école primaire, 99 poursuivront leurs études au secondaire, 85 obtiendront le diplôme d’études secondaires, ce qui signifie que 15 d’entre elles décrocheront des études et arriveront sur le marché du travail sans diplôme, 39 recevront le diplôme d’études collégiales, en enseignement général ou technique, 29 obtiendront par la suite un premier titre universitaire (le baccalauréat), 9 poursuivront jusqu’à la maîtrise et une seule personne, jusqu’au doctorat.
Or, le monde a beaucoup changé depuis les années 1960, années de publication du rapport Parent. Surtout, les exigences du monde du travail ont considérablement augmenté. Un simple diplôme d’études générales de niveau secondaire est loin de suffire et mène tout droit au chômage ou au sous-emploi. Le minimum d’aujourd’hui est, ou une solide formation professionnelle au secondaire pour l’exercice d’un métier selon les normes de chaque corporation, ou une formation de niveau cégep et, mieux, une formation de niveau universitaire, ce qui devient de plus en plus une condition d’embauche. La performance du système d’enseignement québécois n’est pas plus adaptée à notre époque qu’elle l’était au moment du rapport Parent. Elle s’est améliorée, il est vrai, mais le monde a changé plus rapidement autour de nous que l’ambition et la volonté de s’instruire chez les jeunes, et plus radicalement dans les connaissances et les compétences qu’exige notre civilisation postindustrielle que ce qu’offre maintenant le contenu de l’École québécoise.
Qui s’instruit s’enrichit, proclamait un slogan qui a poussé les jeunes et les adultes vers les études prolongées à l’époque de la commission Parent. Il faudrait en inventer une version moderne pour contrebalancer les attraits d’une société de consommation qui poussent jeunes et moins jeunes vers la satisfaction immédiate du moindre désir, et donc vers le moyen le plus rapide et le plus immédiat de gagner des sous. S’instruire n’est plus à la mode, il faut y sacrifier trop de temps et trop de plaisirs.
3. La commission Laurendeau-Dunton (1963) : mandat et contribution à la perception de la situation de la langue française au Canada
La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a été créée le 19 juillet 1963 par le gouvernement fédéral à l’instigation du premier ministre libéral de l’époque, Lester B. Pearson. La présidence en est confiée à André Laurendeau, journaliste au quotidien Le Devoir, et à Arnold Davidson Dunton, journaliste de formation, directeur de la Société Radio-Canada de 1945 à 1958, qui se consacrera entièrement à la commission, de sa création jusqu’en 1970. La Commission est, le plus souvent, nommée plus familièrement commission Laurendeau-Dunton, des noms des deux premiers présidents, ou commission BB, pour bilinguisme et biculturalisme. Au décès d’André Laurendeau, c’est le commissaire Jean-Louis Gagnon qui assuma la coprésidence.
La commission a été instituée pour :
[…] faire enquête et rapport sur l’état présent du bilinguisme et du biculturalisme au Canada et [pour] recommander les mesures à prendre pour que la Confédération canadienne se développe d’après le principe de l’égalité entre les deux peuples qui l’ont fondée, compte tenu de l’apport des autres groupes ethniques à l’enrichissement culturel du Canada, ainsi que les mesures à prendre pour sauvegarder cet apport, en particulier :
faire rapport sur l’état et la pratique du bilinguisme dans tous les services et institutions de l’administration fédérale – y compris les sociétés de la Couronne – ainsi que dans leurs contacts avec le public, et présenter des recommandations de nature à assurer le caractère bilingue et fondamentalement biculturel de l’administration fédérale;
faire rapport sur le rôle dévolu aux institutions, tant publiques que privées, y compris les grands organes de communication, en vue de favoriser le bilinguisme, de meilleures relations culturelles ainsi qu’une compréhension plus répandue du caractère fondamentalement biculturel de notre pays et de l’apport subséquent des autres cultures; présenter des recommandations en vue d’intensifier ce rôle; et
discuter avec les gouvernements provinciaux, compte tenu de ce que la compétence constitutionnelle en matière d’éducation est conférée aux provinces, des occasions qui sont données aux Canadiens d’apprendre le français et l’anglais et présenter des recommandations sur les moyens à prendre pour permettre aux Canadiens de devenir bilingues.
Dans son rapport préliminaire, première publication de la Commission à la suite des rencontres régionales, la Commission précise sa perception des motifs qui rendaient nécessaire l’examen des relations entre les cultures et les langues des deux peuples fondateurs. Elle écrit : « La Commission a été formée […] pour examiner les griefs formulés de plus en plus vigoureusement par les Canadiens français et en particulier par le Québec. C’est le Canada français qui, par ses porte-parole, se déclare insatisfait de l’état des choses actuel et assure qu’il est victime d’inégalités inacceptables[44] ».
Le rapport de la Commission s’échelonne au fil des années en plusieurs tranches, entre 1965 et 1970, apportant, du fait même de la qualité de ses travaux, une contribution de toute première importance à l’approfondissement de la situation de la langue française face à la langue anglaise, cette fois dans l’ensemble du Canada. Le rapport comporte cinq tranches : le Rapport préliminaire de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme en 1965; le rapport sur Les langues officielles en 1967; le rapport sur L’éducation en 1968; le rapport sur Le monde du travail; L’apport culturel des autres groupes ethniques en 1969; finalement, en 1970, le rapport sur La capitale fédérale; Les associations volontaires.
À la différence de la commission Parent, la commission Laurendeau-Dunton se dote d’un groupe de recherche multidisciplinaire pour creuser tous les aspects de son mandat, culturel et linguistique, historique, démographique, économique, psychologique et, bien évidemment, politique.
Pendant que le groupe de recherche s’organise et entreprend ses travaux, la Commission organise vingt-trois rencontres régionales, dans toutes les provinces du Canada, au Québec (Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières, Rimouski, Chicoutimi), en Ontario (London, Sudbury, Windsor, Kingston, Port Arthur (aujourd’hui Thunder Bay); au Manitoba (Winnipeg), en Saskatchewan (Regina et Saskatoon), en Alberta (Edmonton et Calgary), en Colombie-Britannique (Vancouver et Victoria); au Nouveau-Brunswick (Moncton et Fredericton), en Nouvelle-Écosse (Yarmouth et Halifax), à Terre-Neuve (Saint-Jean), enfin au Cap-Breton (Sydney). L’objectif de ces rencontres, en plus de recevoir et d’entendre des rapports de tous ceux et celles que le mandat de la commission intéressait, est de susciter à l’endroit du principe de l’égalité des peuples fondateurs « l’adhésion libre d’un peuple libre, un vouloir-vivre collectif », surtout de la part des jeunes, qui sont l’avenir du pays[45].
Elle tient également des rencontres privées avec divers groupes de pression, avec des associations et avec les représentants des institutions ou avec des personnes œuvrant dans l’un ou l’autre champ en relation avec le mandat de la commission.
Enfin, elle rencontre les premiers ministres de toutes les provinces du Canada.
Les premiers travaux de la Commission, et notamment la publication du rapport préliminaire, auront l’effet d’un électrochoc, au Québec surtout, mais aussi ailleurs au Canada.
À la suite de tous les témoignages entendus durant les rencontres régionales et des échanges avec le public qu’ils ont suscités, la Commission lance un avertissement : « le Canada traverse la période la plus critique de son histoire, depuis la Confédération. […] C’est l’heure des décisions et des vrais changements; il en résultera soit la rupture, soit un nouvel agencement des conditions d’existence [du Canada]. Nous ignorons si cette crise sera longue ou brève. Mais nous sommes, toutefois, convaincus qu’elle existe[46]. »
Au fur et à mesure de l’avancement et de la publication de ses travaux, la Commission brosse un portrait sombre de la situation du français et des francophones au Canada.
La Commission démontre le déséquilibre de la rémunération selon la langue et le peu de prestige des francophones et de la langue française dans l’économie du Canada et du Québec qui en découle.
Pour l’ensemble du Canada, les bilingues, quelle que soit leur origine, touchent des revenus plus élevés que les unilingues de toutes origines, anglophone ou francophone. L’écart entre Canadiens d’origine française ou d’origine britannique subsiste car ces derniers, qu’ils soient unilingues anglophones ou bilingues, jouissent du revenu moyen le plus élevé; les anglophones unilingues d’origine britannique gagnent plus que les bilingues d’origine française. Il semble donc que l’origine ethnique ait sur les revenus une répercussion plus grande que la connaissance des langues. (Tome III du rapport de la commission Laurendeau-Dunton, paragraphes 50 et 51.)
Même au Québec, le bilinguisme n’est pas payant. « Les bilingues, d’origine française ou britannique, gagnent moins que les Britanniques anglophones unilingues. Pour l’ensemble de la province, les anglophones unilingues ont un revenu moyen de 5 502 $ (les études à la base de cette évaluation datent du milieu des années 1960), les bilingues, de 4 772 $, les francophones unilingues, de 3 099 $. » (Tome III du rapport de la commission Laurendeau-Dunton, paragraphe 52.)
Selon les résultats d’une enquête de la Commission auprès d’un échantillon de grandes entreprises manufacturières du Québec, « à mesure qu’on s’élève dans l’échelle de rémunération, la proportion des francophones décline. Elle constitue invariablement une infime minorité au sommet. » (Tome III du rapport de la commission Laurendeau-Dunton, paragraphe 1022.)
Enfin, si on répartit la moyenne du revenu de la population active masculine du Québec en 14 classes selon l’origine ethnique, les salariés d’origine française arrive au 12e rang, tout juste devant les Italiens et les Amérindiens. Le classement est le suivant : Britanniques, Scandinaves, Hollandais, Juifs, Russes, Allemands, Polonais, Asiatiques, Ukrainiens, autres Européens, Hongrois, Français, Italiens, Amérindiens. (Tome III du rapport de la commission Laurendeau-Dunton, paragraphe 56).
Ce classement fut une véritable gifle pour les Canadiens français du Canada, mais surtout pour les francophones du Québec.
À Montréal, la proportion des francophones à haut revenu est de 17 %, celle des travailleurs à faible revenu d’un peu moins que 50 %. (Tome III du rapport de la commission Laurendeau-Dunton, paragraphe 1047.)
La conclusion s’impose d’elle-même à la Commission :
Dans tous les domaines du monde du travail que nous avons passés en revue, les francophones sont désavantagés par rapport aux anglophones. […] Dans le monde du travail au Canada, que l’on considère l’entreprise privée, la fonction publique fédérale ou les forces armées, les francophones ont beaucoup moins de chance d’occuper les postes supérieurs. En outre, ceux d’entre eux qui occupent des postes élevés doivent, très souvent, utiliser l’anglais au travail. (Tome III du rapport de la commission Laurendeau-Dunton, paragraphe 1363.)
L’intuition qu’avait eue la commission Parent qui constatait la faible motivation socioéconomique de la langue française et qui y attribuait le peu d’attraction qu’elle exerçait sur les immigrants a trouvé dans les constatations de la commission Laurendeau-Dunton une brutale confirmation. Le dossier de la langue de travail au Québec devient la priorité des priorités dans une éventuelle politique linguistique.
La Commission démontre le peu de prestige dont jouissent les francophones et la langue française auprès des anglophones du reste du Canada (ROC, rest of Canada) et même du Québec.
À partir des opinions entendues lors des audiences à travers le Canada, la Commission résume ainsi les attitudes des anglophones à l’égard du Canada français[47].
Certains réclamaient que l’anglais soit la seule langue du Canada et s’opposaient à l’idée de déclarer le français, langue officielle. Ils soutenaient que la Conquête avait réglé de façon définitive les relations entre anglophones et francophones.
D’autres étaient d’avis que, de toute manière, le français était appelé à disparaître à la longue comme langue de communication. Les îlots français ne sauraient éviter d’être assimilés graduellement par la culture et la langue de l’Amérique du Nord, « le cimetière de tant de langues et de cultures ».
Il est tragique de constater, conclut la Commission, combien peu les Canadiens de langue anglaise sont conscients des sentiments et des aspirations des Canadiens français. Elle poursuit : de manière générale, les anglophones « ne semblent pas, jusqu’ici, avoir compris ou être prêts à accepter les conséquences de l’égalité des deux peuples ». Le Canada leur apparaît comme un pays de langue anglaise, avec une minorité francophone à laquelle on a accordé des droits restreints. Les anglophones ne semblaient pas, à cette époque, connaître les dispositions de la Constitution du Canada de 1867 selon lesquelles le bilinguisme des textes des lois et les procès-verbaux du gouvernement du Canada et de celui du Québec était obligatoire et l’emploi de la langue française ou de la langue anglaise, facultatif dans les débats en chambre.
La Commission fait apparaître clairement la difficulté et l’ambiguïté du bilinguisme au Canada.
En raison du statut de l’anglais, il apparaît clairement que pour les anglophones, le bilinguisme constitue un choix, alors que pour les francophones, il devient une contrainte, étant donné que les anglophones, même au Québec, ne sont pas obligés de connaître le français, alors que les francophones doivent savoir l’anglais au point même, dans certains cas, d’en faire leur principale langue de travail. La Commission confirme ainsi l’analyse des intellectuels québécois.
Dans le reste du Canada, les anglophones ne sont nullement intéressés à apprendre le français, dont ils ne ressentent aucun besoin, ni économique ni culturel.
La Commission souligne que « le jeu des nombres » fait constamment varier les notions de majorité et de minorité.
Lors des rencontres fédérales-provinciales, le Québec est toujours très largement minoritaire, à 1 contre 9 autres provinces, 1 contre 10 gouvernements si on inclut le gouvernement fédéral, 1 contre 12 si on ajoute les territoires.
Les francophones sont une minorité au Canada, dans toutes les provinces, sauf au Québec. Dans certaines provinces, ils sont même moins nombreux que d’autres groupes ethniques.
Les anglophones sont une minorité au Québec, mais ils occupent une position nettement dominante dans le monde des affaires et de l’industrie.
Au Québec même, les francophones se considèrent tantôt comme une majorité, tantôt comme une minorité, selon qu’ils considèrent leur situation politique (ils ont leur propre gouvernement, du moins en principe) ou leur situation économique, sous contrôle des anglophones.
Les anglophones sont de moins en moins d’origine britannique, du fait que les immigrants optent pour la langue anglaise, même au Québec, et à cause des transferts linguistiques des francophones vers la langue anglaise, surtout dans les autres provinces, y compris au Nouveau-Brunswick.
Les recommandations de la Commission ont connu des sorts variables.
La Commission recommandait au gouvernement fédéral de déclarer le français et l’anglais, langues officielles du Canada : « Nous recommandons que l’anglais et le français soient formellement déclarés langues officielles du Parlement du Canada, des tribunaux fédéraux, du gouvernement fédéral et de l’administration fédérale[48]. »
En 1969, les Communes d’Ottawa donnaient suite à cette recommandation en adoptant la Loi sur les langues officielles du Canada, proposée par le gouvernement libéral de Pierre Elliott Trudeau. « L’anglais et le français sont les langues officielles du Canada pour tout ce qui relève du Parlement et du gouvernement du Canada », proclame l’article 2 de cette loi.
Cette loi permet l’usage du français et de l’anglais dans les débats parlementaires. Elle rend obligatoire la publication de tous les documents fédéraux dans les deux langues, simultanément ou dans un délai raisonnable. Elle assure à tous les citoyens canadiens l’accès aux services de la fonction publique dans la langue officielle de leur choix, selon des modalités d’application qui tiennent compte du nombre des locuteurs de la langue minoritaire selon les régions. Enfin, elle encourage l’usage du français et de l’anglais comme langues de travail de la fonction publique, ici encore selon des modalités qui tiennent compte de l’endroit où se trouve l’unité administrative sur le territoire du Canada. Il est cependant encore très difficile de travailler en français au sein de la fonction publique fédérale où l’usage de l’anglais est généralisé et où les unilingues anglophones sont en si grande majorité qu’ils freinent toute utilisation du français par des collègues francophones. La création de postes bilingues parmi les gestionnaires de haut niveau n’a modifié en rien la situation. Les deux solitudes linguistiques sont toujours face à face dans la fonction publique fédérale et l’obligation d’être bilingues s’impose toujours davantage aux francophones, puisqu’ils peuvent difficilement travailler en français. Les rapports annuels du ou de la commissaire aux langues officielles constatent année après année, inlassablement et avec une constance exemplaire les échecs de la Loi sur les langues officielles du Canada, soit dans l’offre de service en français aux citoyens de langue française, soit dans l’emploi du français comme langue de travail par les francophones. Lire un de ces rapports, c’est les lire tous.
Cette loi n’a aucun caractère contraignant dans les autres domaines de la vie publique, qui sont de compétence provinciale. Il y a donc une certaine ambiguïté dans le titre même de la loi : il ne s’agit pas d’une loi qui règle l’usage du français et de l’anglais sur l’ensemble du territoire canadien, comme on pourrait le croire, mais seulement dans les activités du gouvernement fédéral. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas davantage.
Cependant, cette politique exerce une pression morale sur l’ensemble des citoyens canadiens et sur chacun des gouvernements provinciaux. D’une part, la langue française est de plus en plus souvent utilisée dans la vie politique canadienne au point qu’il est devenu impossible, du moins fort difficile ou embarrassant, d’être premier ministre du Canada ou ministre dans le cabinet fédéral sans connaître le français et sans pouvoir en faire usage couramment. D’autre part, la connaissance du français et de l’anglais est devenue un atout important pour qui veut faire carrière dans la fonction publique fédérale ou pour qui veut faire affaire avec le Québec, à cause de la loi linguistique québécoise. Les parents et les jeunes de toutes les provinces le savent et veulent se préparer en conséquence. Enfin, la politique fédérale favorise le bilinguisme français-anglais partout au Canada, notamment par le soutien financier accordé aux programmes d’enseignement des langues officielles ou aux organismes de défense des minorités de l’une ou l’autre langue officielle, y compris au Québec.
Pierre Elliott Trudeau, devenu premier ministre, a récusé le principe des « deux peuples fondateurs » et a substitué le multiculturalisme et le multilinguisme au biculturalisme et au bilinguisme dont faisait mention le mandat de la Commission. Ce changement de perspective a eu d’importantes conséquences. Le multiculturalisme a enlevé toute légitimité à la conviction historique des francophones et des anglophones d’être les fondateurs du pays. Les uns et les autres n’étaient, selon Trudeau, que des communautés linguistiques analogues à toutes les autres, sans plus. Le fait de les dire communautés linguistiques de langue officielle impressionne de moins en moins les communautés linguistiques d’immigration, les agace même, surtout quand ce statut confère des avantages particuliers aux minorités de langue française du Canada, souvent moins nombreuses qu’elles-mêmes. De plus, le multiculturalisme encourage les communautés d’immigration à affirmer et à cultiver leurs différences culturelles. Le Canada devient de plus en plus une mosaïque de cultures, d’autant que la culture canadienne-anglaise arrive mal à se distinguer de la culture américaine, largement véhiculée par les médias américains. D’autre part, si la langue anglaise arrive à s’imposer comme seule langue administrative et seule langue de la vie collective, elle subit la concurrence des langues d’origine comme langue familiale et parfois même comme langue de l’affichage public. Le Québec échappe encore à cette tendance à cause de la persistance et de prédominance de la culture et de la langue françaises, l’une et l’autre protégées par une politique linguistique explicite.
Enfin, une partie de l’opinion publique anglophone est ouvertement hostile à la politique des langues officielles du Canada, donc hostile à l’usage du français ailleurs qu’au Québec. Une assez forte minorité d’anglophones estiment qu’elle menace l’unité du Canada et qu’elle est trop coûteuse. C’est le vieux rêve d’un pays, une langue, donc l’anglais partout comme langue commune, sauf, et c’est le corollaire implicite, au Québec, à condition cependant que la langue anglaise y soit protégée comme langue de la minorité anglophone de cette province. Le sort des minorités de langue française dans les autres provinces du Canada ne semble pas être une préoccupation pour eux.
La commission Laurendeau-Dunton recommandait également aux provinces du Nouveau-Brunswick et de l’Ontario qu’elles déclarent d’elles-mêmes qu’elles reconnaissent l’anglais et le français comme langues officielles, et qu’elles acceptent le régime linguistique découlant de cette déclaration.
Seule la province du Nouveau-Brunswick l’a fait en adoptant, en 1969, la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick. Cette loi déclare le français et l’anglais langues officielles. Elle s’inspire directement de la politique de bilinguisme du gouvernement fédéral. En conséquence, la loi s’applique dans tous les organismes relevant de l’autorité du gouvernement, les ministères et les sociétés d’État, mais ne touche aucun autre secteur.
L’application de la loi s’est révélée décevante, surtout pour les francophones. Le gouvernement a donc créé un groupe d’étude sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, dont le rapport a été déposé en 1982 sous le titre Vers l’égalité des langues officielles du Nouveau-Brunswick, dit rapport Poirier-Bastarache. Les recommandations du rapport n’ont pas eu de suite concrète et le débat sur l’application de la loi s’est poursuivi. Un nouveau Comité consultatif sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick a donc été constitué dont le rapport a paru en 1986, dit rapport Guérette-Smith.
Tous ces événements ont eu des effets, positifs et négatifs, sur l’évolution du dossier de la politique linguistique du Nouveau-Brunswick. La loi, même déficiente dans son application, a au moins contribué à faire officialiser la dualité linguistique de la province et a conféré à la langue française une légitimité et une visibilité qui la sortait de la quasi-clandestinité où elle était tenue jusqu’alors. Les deux groupes d’étude ont obligé les différents intervenants à préciser leurs opinions et a permis un début d’analyse de la situation sociolinguistique du Nouveau-Brunswick, travaux qui auraient dû précéder la formulation de la Loi sur les langues officielles. Par contre, tous ces détours ont servi de paravent derrière lequel le gouvernement a masqué son inaction et son incapacité à préciser la portée réelle de la loi, au-delà du principe des deux langues officielles.
En 1988, le gouvernement a donné une nouvelle direction à la politique linguistique en adoptant la Loi reconnaissant l’égalité des communautés linguistiques officielles. La Loi sur les langues officielles affirmait le bilinguisme de l’État et laissait à chaque citoyen le choix de la langue. La nouvelle approche introduit un relais entre l’État et le citoyen, la communauté linguistique, avec, comme effet, prévisible mais peut-être pas prévu, de pousser les individus à se solidariser pour affirmer et défendre les droits et intérêts de leur communauté. La dualité sera plus vive, parce qu’elle est maintenant juridiquement fondée.
Il semble bien, cependant, que la politique linguistique de cette province se développe maintenant à partir du principe de l’égalité des communautés linguistiques. Une série de mesures ont été adoptées, qui précisent la portée de la Loi sur les langues officielles : usage des deux langues officielles comme langues de service dans la fonction publique, les hôpitaux et les sociétés d’État et encouragement aux fonctionnaires à travailler dans la langue de leur choix; obligation pour les ministères et autres organismes de l’État de formuler leur plan d’application de cette mesure; programme de formation linguistique accélérée des fonctionnaires; création d’un Comité permanent du cabinet sur les langues officielles.
Le Nouveau-Brunswick en est là. La question linguistique n’est pas réglée pour autant. D’une part, les francophones ne sont pas entièrement satisfaits des mesures prises pour faire appliquer la politique d’égalité des langues, surtout qu’elles ne touchent que le fonctionnement de l’État et laissent de côté de larges pans de la vie quotidienne, notamment toute l’activité économique privée. D’autre part, une partie de l’opinion publique anglophone est hostile à cette politique et en demande l’abolition pure et simple. La création de zones linguistiques hante les esprits des uns et des autres et apparaît de plus en plus comme une solution réaliste, mais difficile d’application[49].
Aux autres provinces, la commission Laurendeau-Dunton recommandait de déclarer le français et l’anglais langues officielles dès que la minorité de l’une ou de l’autre langue atteindrait 10 % de la population[50]. Aucune province n’y donnera suite, surtout pas le Québec qui risquait alors de devenir officiellement bilingue.
Autre conséquence importante des travaux de la Commission : la délimitation très nette des champs de compétence juridique en matière de langue. Le gouvernement central n’a de pouvoir que sur les organismes qui relèvent de son autorité, les gouvernements des provinces ont, seuls, le pouvoir de régler par loi ou règlement l’usage des langues sur leurs territoires. Ce qui revenait à affirmer que le Québec avait le droit et le pouvoir d’adopter sa propre politique linguistique, s’il le désirait, comme plusieurs intellectuels commençaient à le proposer.
Enfin, paradoxalement, cette commission fédérale a contribué à convaincre les Québécois de la nécessité de modifier chez eux les règles du jeu en ce qui touche à l’emploi du français et de l’anglais dans le monde du travail et de l’économie en leur démontrant que c’était là l’origine de leur médiocre situation et du peu de prestige de leur langue chez leurs compatriotes et chez les immigrants.
Le gouvernement fédéral a été le premier à légiférer en matière linguistique. D’autres gouvernements ont fait de même depuis lors. Certaines politiques linguistiques sont formulées sous forme de texte législatif, d’autres sous forme de règlement spécifique ou de disposition dans des textes de loi portant sur d’autres sujets, surtout l’enseignement.
Il y a aujourd’hui cinq lois linguistiques au Canada : la Loi sur les langues officielles du Canada (1969) : français et anglais; la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick (1969), français et anglais; la Charte de la langue française (du Québec, 1977) : français seul; la Loi sur les langues officielles (des territoires du Nord-Ouest, 1984) : sept langues sont déclarées officielles : le français, l’anglais et cinq langues autochtones (le cri, le flanc-de-chien, le quiwch’in, l’inuktitut et l’esclave) et la Loi sur les langues (du Yukon, 1988) : français et anglais (aucune langue autochtone n’est mentionnée).
Dans toutes les autres provinces, la politique linguistique est ou implicite, l’anglais y étant, dans les faits, la seule langue commune à emploi officiel, ou réduite à quelques règlements administratifs facilement modifiables. Par contre, le Manitoba a été contraint par la Cour suprême à revenir au bilinguisme constitutionnel des textes de lois et règlements, conformément à ce que prévoyait la Constitution de 1867. Ce fut là l’une des conséquences inattendues de l’arrêt de la Cour suprême à la suite de la contestation du chapitre de la Charte de la langue française de 1977 qui édictait que le français serait dorénavant la seule langue de présentation et d’adoption des lois[51]. Le gouvernement du Québec prenait appui sur le précédent créé, il y avait plus de cent ans, par la province du Manitoba qui avait pu mettre fin impunément au bilinguisme français-anglais auquel elle avait pourtant été assujettie par la même Constitution. Bien logiquement, la Cour suprême, en déclarant inconstitutionnel ce chapitre de la loi 101, a dû rétablir le bilinguisme des lois au Manitoba alors que la communauté de langue française avait, entre-temps, fondue comme beurre au soleil.
4. La commission Gendron (1968) : mandat, travaux, rapport, influence sur la conception de la politique linguistique québécoise
Pour calmer l’inquiétude des Québécois au sujet de la situation de la langue française face à la langue anglaise, décrite par la commission Laurendeau-Dunton et dont on discutait presque chaque jour dans les médias, le gouvernement de l’Union nationale, dirigé par Jean-Jacques Bertrand, créa le 9 décembre 1968 une Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, connue par la suite sous le nom de commission Gendron, du nom de son président. D’une part, les francophones pressaient le gouvernement de prendre des mesures énergiques pour conforter l’avenir de la langue française et assurer à ses locuteurs un sort économique plus équitable et plus conforme au fait qu’ils étaient la majorité des citoyens. D’autre part, la minorité anglophone et les minorités allophones réclamaient du gouvernement, la première, qu’il conserve à la langue anglaise son statut et ses institutions, les secondes, qu’il garantisse le libre choix de la langue d’enseignement, question litigieuse déclenchée au même moment par la crise de Saint-Léonard dont il sera question par la suite. L’aspect politique et juridique de la question linguistique passait rapidement au premier plan.
Mandat et composition de la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec
Le mandat de la Commission était « de faire enquête et rapport sur la situation du français comme langue d’usage au Québec et [de] recommander les mesures propres à assurer
les droits linguistiques de la majorité aussi bien que la protection des droits de la minorité,
le plein épanouissement et la diffusion de la langue française au Québec dans tous les secteurs d’activité, à la fois sur les plans éducatif, culturel, social et économique. »
La commission était formée de Jean-Denis Gendron, président, linguiste et vice-doyen à la Faculté des lettres de l’Université Laval, et, comme commissaires, de Madeleine Doyon-Ferland, ethnologue et professeure à la même faculté, Edward McWhinney, constitutionnaliste et professeur à l’Université McGill, Nicolas Mateesco-Matte, avocat et professeur de droit spatial à l’Université de Montréal et Aimé Gagné, directeur des relations publiques de l’entreprise Alcan.
La Commission devait faire rapport dans les douze mois. Elle obtiendra le 15 octobre 1969 un report de cette échéance au 9 décembre 1970.
Entre-temps, la crise de Saint-Léonard et du bill 63 a eu lieu, le Parti libéral de Robert Bourassa a succédé à l’Union nationale, l’opinion publique s’est modifiée et s’est radicalisée de part et d’autre au sujet des langues. Le gouvernement Bourassa modifie en conséquence le mandat de la Commission en septembre 1970 en lui demandant de s’attaquer « d’abord et en priorité aux questions du français langue de travail, de l’intégration des nouveaux Québécois à la communauté francophone du Québec et des droits linguistiques de nos concitoyens ». Les recherches de la Commission se poursuivront durant les mêmes années où l’Office de la langue française recevra, de la part du même gouvernement, le mandat de donner suite à la loi 63, dont nous parlerons plus loin. Cet organisme devra, de son côté, mener ses propres recherches, appliquées cette fois à la possibilité de mettre en œuvre les dispositions de cette loi. Ainsi, il y aura souvent convergence entre les travaux des deux équipes. Au chapitre suivant, nous traiterons plus en détail des travaux de l’Office de la langue française et de la manière dont les recherches de la commission Gendron y ont été intégrées.
À l’instar de la commission Laurendeau-Dunton, la commission Gendron se donne un groupe de recherche multidisciplinaire et en confie la direction à Pierre-Étienne Laporte[52].
L’activité de la Commission est intense durant toutes ces années, ce qui explique le retard à en rédiger la synthèse sous forme de rapport et de recommandations. À ce sujet, on peut se faire une idée des discussions et divergences d’opinion des commissaires entre eux en lisant le témoignage du commissaire Aimé Gagné, le seul à avoir mis par écrit le récit de sa participation à la Commission[53].
La Commission tient huit audiences publiques, de trois à cinq jours, entre septembre 1969 et mai 1970, une à Québec, toutes les autres à Montréal. Elle reçoit 210 mémoires. Elle complète cette information primaire en visitant cinq entreprises industrielles ou financières.
Elle conduit un important programme de recherches : 28 études spécialisées touchant les divers aspects de son mandat, historique, économique, juridique, sociologique, social, sociolinguistique, et neuf rapports de synthèse de ces différents travaux.
Selon le mandat initial, la Commission devait faire rapport le 9 décembre 1970. Les commissaires ont demandé et obtenu que le dépôt du rapport soit reporté d’abord au 31 mars 1971, puis au 20 octobre 1971, enfin au 31 décembre 1972, date finale imposée par le gouvernement.
Le rapport final comporte trois tomes : 1. La langue de travail (379 pages et 92 recommandations); 2. Les droits linguistiques (474 pages et 6 recommandations) et 3. Les groupes ethniques (570 pages et 81 recommandations).
Qu’est-il advenu du rapport de la commission Gendron et quelle influence a-t-il exercé sur la conception de la politique linguistique québécoise? Tout dépend de ce dont on parle.
Les informations fournies par les études et par les rapports de synthèse ont été certainement les plus utiles à la compréhension de la situation et à la détermination des modes d’intervention et des moyens d’action, d’autant que les données de la commission Gendron confirmaient et complétaient celles de la commission Laurendeau-Dunton. Certaines observations étaient ainsi devenues des évidences bien documentées et incontestables aux yeux de tous les observateurs, tant francophones qu’anglophones. Le débat social en était plus objectif et moins partial.
La Commission publiait les rapports de recherche au fur et à mesure qu’ils étaient terminés. Le personnel de l’Office de la langue française pouvait donc en prendre connaissance et s’en inspirer pour ses propres réflexions et travaux. Les rapports de recherche les plus utiles aux travaux de l’Office ont été les suivants :
De Brouwer, Jean-Claude, Le français « langue de travail » : ce qu’en pensent les élites économiques du Québec.
Gagné, Soucy-D., Les mass media, l’attachement à la langue et les modèles linguistiques au Québec en 1971, et Étude concernant la langue française dans les agences de publicité au Québec.
Hamelin, Jean, La dimension historique du problème linguistique.
Inagaki, Morido et Dagenais, Marcel, Analyse économique des possibilités d’implantation du français comme langue de travail au Québec et L’utilisation du français comme langue de travail au Québec : Possibilités et contraintes économiques.
Sheppard, Claude-Armand, Inventaire commenté des droits linguistiques au Québec, Réglementation fédérale et provinciale de la langue de la publicité et Portée socio-juridique de la juridiction provinciale en matière de langue.
Vaudelle, Jean-Maurice, Les sièges sociaux et l’environnement québécois. De plus, quatre rapports de synthèse ont été également très consultés au moment de leur publication, soit par le personnel de l’Office, soit par le cabinet du ministre François Cloutier, en tant que ministre responsable du dossier linguistique :
Laporte, Pierre-É., L’usage des langues dans le monde du travail au Québec.
Boudreau, Marcel, Qualité de la langue.
Paré, Marcel, La langue de la publicité.
Sheppard, Claude-Armand, Les droits linguistiques au Québec.
D’un autre point de vue, le rapport de la Commission précède de peu le moment où le ministre Cloutier songe à régler la question linguistique au Québec au moyen d’une loi linguistique, ce qui influencera la lecture que lui-même et son équipe feront du rapport. L’accueil réservé aux recommandations de la commission Gendron est très nuancé selon le sujet.
Au sujet du statut du français et de l’anglais, la commission Gendron recommandait :
a) que le Gouvernement du Québec se donne comme objectif général de faire du français la langue commune des Québécois, c’est-à-dire une langue qui, étant connue de tous, puisse servir d’instrument de communication dans les situations de contact entre Québécois francophones et non francophones.
Cette recommandation est toujours d’actualité et inspire encore aujourd’hui la politique linguistique québécoise. La Commission recommandait en second lieu :
b) que le gouvernement du Québec […] proclame dans une loi-cadre le français langue officielle du Québec, ainsi que le français et l’anglais langues nationales du Québec.
Le gouvernement Bourassa retient l’idée du français seule langue officielle du Québec, dont il fera l’article 1 de la loi 22, mais rejette la distinction entre langue officielle et langue nationale, sans doute inspirée à la commission Gendron par la constitution de la Suisse ou par celles de plusieurs pays d’Afrique subsaharienne.
Au sujet de la langue de travail, les propositions de la commission Gendron étaient complexes et d’une grande prudence :
La Commission recommandait « au Gouvernement de prendre les dispositions nécessaires pour faire du français la langue des communications internes dans les milieux de travail au Québec ».
Elle recommandait de procéder par étapes, en négociant le programme avec les entreprises (recommandation n° 4) : une première étape de communication orale bilingue, français/anglais, une deuxième étape où le français devient la langue commune des communications orales, enfin une dernière étape où le français devient la langue des communications écrites (recommandation n° 5). En plus, la Commission recommandait « aux entreprises d’adopter une politique de bilinguisation strictement adaptée aux besoins de leurs cadres et de leurs autres employés » (recommandation n° 8).
Elle recommandait « au Gouvernement de proposer aux entreprises une politique de francophonisation qui ait pour objet d’augmenter graduellement, à compétence égale, la présence des francophones aux échelons moyens et supérieurs de la hiérarchie administrative » jusqu’au taux moyen de chaque groupe linguistique dans la main-d’œuvre québécoise (recommandation n° 9), au cours des dix prochaines années, par étapes également et selon la disponibilité des francophones et la croissance économique du Québec (recommandation n° 11).
Enfin, la Commission recommandait une politique de bilinguisation des cadres anglophones (recommandation n° 14) aux frais de l’État (recommandation n° 16).
L’idée de faire du français la langue des communications internes des entreprises sera retenue, de même que l’augmentation de la présence des francophones au niveau supérieur.
Par contre, le gouvernement ne sera pas d’accord pour procéder par étapes, encore moins pour fonder la francisation des entreprises sur le principe de la bilinguisation des cadres anglophones. Cependant, la connaissance de la langue française par les cadres sera exigée comme élément du programme de francisation des entreprises.
En matière d’affichage public, la Commission recommandait que « l’usage du français soit obligatoire et qu’aucune inscription dans une autre langue ne l’emporte sur l’inscription rédigée en français » (recommandation n° 63). Ce principe sera retenu par le gouvernement Bourassa.
Les recommandations de la Commission Gendron au sujet de la langue des affaires sont nombreuses. Elle recommande :
que, dans un délai de cinq ans, le français soit obligatoire « dans tous les documents qui décrivent des biens ou des services et qu’aucun texte rédigé dans une ou plusieurs autres langues n’occupe une place plus importante que le texte rédigé en français » (recommandation n° 54). Le gouvernement sera d’accord sur ce principe.
Que « tout organisme privé constitué en vertu des lois du Québec ait un nom français, sans exclure pour autant des versions de ce nom dans d’autres langues » (recommandation n° 57). Idée acceptée.
Que « tout contrat écrit passé entre un consommateur francophone et un commerçant de biens ou de service soit rédigé en français, à moins que le consommateur n’exige qu’il soit rédigé en anglais uniquement » (recommandation n° 66). Idée retenue.
Que « toute pièce délivrée à un client francophone pour témoigner de l’achat d’un bien ou d’un service soit rédigée en français, à moins que le consommateur n’exige qu’il soit rédigé en anglais uniquement » (recommandation n° 67). Idée retenue.
Enfin, la Commission formule de nombreuses recommandations en ce qui a trait à l’administration publique et parapublique, y compris l’administration municipale, les services de santé, les ordres professionnels (recommandations 68 à 78).
Elles serviront par la suite de sources d’inspiration pour la rédaction des lois successives. Deux principes généraux s’en dégagent toutefois, qui seront toujours respectés par la suite, l’administration publique devant montrer par son exemple que le français est la langue commune de tous les citoyens du Québec : l’usage du français doit être généralisé dans tous les services publics, d’une part, et, d’autre part, les citoyens anglophones individuels ont droit à des services dans leur langue, à leur demande.
5. Les acquis de l’approfondissement de la situation de la langue française.
Durant la période que nous venons d’évoquer, entre 1950 et 1970, l’opinion publique chez les Canadiens français se modifie totalement. De la résignation à leur sort qui était l’attitude générale au début des années 1950 sous l’emprise conjuguée du régime Duplessis et de l’Église catholique, l’inquiétude grandit chez eux à mesure qu’ils prennent conscience que les anglophones monopolisent les fonctions de direction des entreprises et la propriété ou la gestion des commerces, les réduisant aux postes subalternes et au rôle de main-d’œuvre, donc aux petits salaires. Les révélations de la commission Laurendeau-Dunton et de la commission Gendron sont si précises et si bien documentées que la situation leur devient inacceptable. Le désir de changer l’ordre des choses grandit rapidement chez les francophones dans l’indifférence des anglophones sûrs d’eux-mêmes et de leur bon droit. La pression sur les gouvernements pour qu’ils agissent devient de plus en plus forte à mesure qu’on se rapproche de la fin des années 1960. Le dossier de la langue cesse d’être uniquement linguistique pour devenir surtout politique. C’est le point d’aboutissement de ces deux décennies. Rien, sur le plan sociolinguistique, ne sera plus jamais pareil.
La situation de la langue française est maintenant décrite avec précision sous tous ses aspects. Les grands thèmes des modifications nécessaires sont connus et font consensus. Cet acquis sera précieux au moment d’élaborer un projet de politique et de loi linguistiques. Les gouvernements successifs pourront s’appuyer sur les données des trois commissions pour légitimer les dispositions qu’ils prendront.
Enfin, l’idée de la commission Gendron de faire du français la langue commune du Québec sera remise à l’honneur par le Parti québécois, notamment à partir du rapport du Comité interministériel sur la situation de la langue française en 1996, intitulé Le français, langue commune, Enjeu de la société québécoise.
Les intellectuels de langue française furent à l’origine de ce changement de mentalité. Les chercheurs y apportèrent une contribution de toute première importance par leur participation à l’une ou à l’autre commission.
C’est la fin d’une époque, la fin des illusions engendrées par la Confédération de 1867, celle des deux peuples fondateurs, celle de l’égalité des Français de naguère et des Anglais de la Conquête, l’illusion de l’égalité du français et de l’anglais, celle aussi de l’innocuité du bilinguisme.
Le pourquoi d’une politique linguistique est devenu évident. Il reste à répondre à la question du comment.
L’époque de la résignation est terminée. Commence celle de l’affirmation.
Chapitre II – L’élaboration des premières lois linguistiques
Le lecteur sait maintenant pourquoi la nécessité d’améliorer la capacité de la langue française à résister, au Québec, à la concurrence de la langue anglaise s’est lentement imposée aux Canadiens français durant les décennies 1950 et 1960. Le lecteur a vu aussi comment les Canadiens français sont arrivés à se convaincre que le seul et le meilleur moyen d’y parvenir était de faire adopter par le gouvernement une politique linguistique, dont ils avaient décelé les thèmes principaux à partir de l’observation de la situation de la langue française au Québec et au Canada, dont les commissions Laurendeau-Dunton et Gendron ont confirmé l’exactitude.
Il était plus facile de réclamer une politique linguistique que de la concevoir et, surtout, de la faire adopter par l’Assemblée nationale. Il fallait d’abord que les partis politiques en fassent un article de leurs programmes électoraux et qu’ils prennent le pouvoir pour le concrétiser. Intervenir dans la question de la langue semblait aux politiciens de l’époque, et leur semble encore aujourd’hui, très périlleux, puisque leurs électeurs étaient aussi bien francophones qu’anglophones et que leur répartition dans les différentes circonscriptions électorales était très inégale, aussi bien à la ville qu’à la campagne.
Un incident s’est produit qui a déclenché une crise linguistique d’une telle ampleur que le gouvernement de l’époque, l’Union nationale, n’a eu d’autre choix que d’intervenir pour le régler. Cet incident a pris la forme d’une querelle scolaire dans une petite commission scolaire de la banlieue de Montréal à propos de la langue d’enseignement à l’école primaire, une querelle locale entre les Canadiens français et les Italiens qui s’est propagée comme un feu de brousse à tout le Québec et a suscité la passion de tous les citoyens québécois, francophones, anglophones et allophones. Ce fut la crise de Saint-Léonard dont le récit ouvre ce chapitre.
La crise de Saint-Léonard a provoqué la proposition du bill 63 par le gouvernement de l’Union nationale. Ce parti en a perdu les élections en 1970 et c’est le Parti libéral de Robert Bourassa qui a entrepris de mettre en œuvre cette première loi linguistique, en demandant à l’Office de la langue française de s’occuper en priorité des articles relatifs à la langue de travail et de la publicité. L’Office a pu alors conduire d’importants travaux d’exploration dans le but de transformer les dispositions abstraites de la loi en éléments de programmes applicables. Pendant ce temps, l’échec de la loi 63, fondée sur une stratégie d’incitation, a conduit le gouvernement libéral à concevoir et à faire adopter la loi 22, sur la base des résultats des travaux de l’Office et en s’inspirant des recommandations de la commission Gendron.
Aux élections de 1976, le Parti québécois a pris le pouvoir à la surprise de tout le monde. Son programme électoral prévoyait de revoir la loi 22, parce qu’elle faisait une place si grande à la langue anglaise que cette langue conservait tout son prestige dans les domaines les plus déterminants et qu’elle maintenait, de ce fait, la langue française dans le rôle de langue d’appoint.
Ce sera là l’essentiel du présent chapitre.
1. La crise de Saint-Léonard
Dans les années 1950 et le début des années 1960, Saint-Léonard était un paisible village agricole situé au nord-est de la ville de Montréal, mais un village en train de se muer en une ville. De 1956 à 1968, sa population était passée de 2 500 habitants, en majorité des Canadiens français, à 25 000 citoyens dont 30 % étaient des immigrants récents en provenance d’Italie. Ces immigrants occupaient des lotissements au sud du village, à la limite des terres agricoles, aux frontières administratives de la ville de Montréal.
Rien ne permettait de prévoir que cette bucolique banlieue jouerait le rôle de détonateur et serait à l’origine de la politique linguistique du Québec.
Pour comprendre les événements dont nous nous apprêtons à évoquer le déroulement, il est nécessaire de rappeler les dispositions de la constitution du Canada relatives à la répartition des enfants dans les écoles du Québec.
La Constitution garantissait aux parents du Québec le choix d’envoyer leurs enfants soit à une école catholique, soit à une école protestante. Cette disposition constitutionnelle avait eu une conséquence imprévue : un lien fortuit s’était établi au fil des années entre religion et langue de l’école, puisque les catholiques étaient alors quasi uniquement de langue française et les protestants, de langue anglaise. D’un point de vue strictement juridique, le choix de l’école était fondé sur la religion et non sur la langue.
Sur tout le territoire du Québec, le système scolaire catholique appliquait d’une manière intransigeante le critère de la religion. Même les enfants de langue française, mais de religion protestante, étaient forcés de fréquenter l’école anglaise protestante. Par contre, le système scolaire protestant, plus ouvert, accueillait les enfants de toutes les religions, y compris ceux qui étaient de religion catholique… et les anglicisaient!
Cependant, les parents de religion protestante mais de langue française ont demandé et obtenu de la commission scolaire protestante la création d’un secteur de langue française dans le système scolaire protestant. En réaction, la commission scolaire catholique a créé des classes bilingues à l’intention des enfants anglophones ou allophones, à condition qu’ils soient catholiques.
En conséquence, les parents obtenaient ainsi, dans les faits, la liberté de choix de la langue d’enseignement.
En 1962-1963, 75 % des enfants de parents immigrants fréquentaient les classes anglaises et poursuivaient ensuite leurs études secondaires en langue anglaise.
Or les immigrants étaient de plus en plus nombreux, surtout à Montréal, et ils s’intégraient massivement à la communauté de langue anglaise, dont la langue, pensaient-ils, leur offrait et offrirait à leurs enfants un meilleur destin socioéconomique. Les premiers résultats des travaux de la commission Laurendeau-Dunton confirmaient cette intuition : même au Québec, il était plus rentable d’être unilingue de langue anglaise que bilingue anglais-français, le pire étant, du point de vue économique, d’être uniquement de langue française. À la longue, ce choix de la langue anglaise par les immigrants aurait pour effet d’augmenter l’importance numérique de la minorité anglophone et de réduire d’autant celle de la majorité francophone. La langue française s’en trouverait, en conséquence, de plus en plus marginalisée. Les francophones en prennent conscience et, peu à peu, l’inquiétude se manifeste publiquement.
C’est dans ce contexte que la crise de Saint-Léonard se déclenche.
En 1963, la Commission scolaire de Saint-Léonard, de qui relève l’enseignement de niveau primaire sur ce territoire, décide de créer des classes dites « bilingues », surtout à la demande des parents italophones. Cette décision se prend en deux temps.
Le 8 mai, le commissaire Léon Saulnier propose[54] une nouvelle répartition des classes à l’école élémentaire Jérôme-Le Royer (école du quartier de Saint-Léonard à forte concentration italienne) : en première année, classes en français pour tous les enfants; de la 2e à la 5e année, les classes seraient ou françaises ou bilingues français/anglais; les classes de 6e et de 7e année seraient entièrement françaises ou anglaises. La résolution est adoptée à l’unanimité.
Le 10 juillet de la même année, le commissaire Léo Pérusse propose de modifier la répartition des classes adoptée le 8 mai. Certains attendus de sa proposition révèlent les préoccupations des commissaires. La ville de Saint-Léonard compte un assez grand nombre de citoyens d’origine ethnique ni française ni anglaise. Cette partie de la population croit au bilinguisme du Canada, que les parents italiens conçoivent comme le fait d’avoir le choix entre l’une ou l’autre langue. Les commissaires d’école sont tout autant favorables au bilinguisme, mais sont contre les écoles uniquement anglaises dans la province de Québec pour les enfants des immigrants. Le commissaire Pérusse propose donc que les classes des 1re, 2e et 3e années soient ou françaises ou bilingues, ces dernières accessibles uniquement aux élèves qui ne sont pas de langue française; que les classes de 4e, 5e, 6e et 7e année soient ou françaises ou anglaises pour les seuls élèves des classes bilingues des années précédentes[55]. La proposition est adoptée, mais sur dissidence du commissaire Saulnier qui préférerait que les classes de la première année soit en français seulement pour tous les enfants. Il faut cependant préciser que les classes « bilingues » n’avaient de bilingue que le nom : en réalité, 70 % de l’enseignement se donnait en anglais dans ces classes.
Les commissaires espéraient que la fréquentation d’une école à majorité de langue française favoriserait la francisation et l’intégration des enfants de langue italienne. Douce illusion : les élèves italiens jouaient en anglais dans la cour de récréation et choisissaient massivement de poursuivre leurs études secondaires en langue anglaise. Devant cet échec évident, après quatre années d’essai, la commission scolaire procède à une réorganisation radicale des structures du cours élémentaire le 20 novembre 1967 sur proposition du commissaire Pérusse, proposition adoptée à l’unanimité.
À partir de la rentrée des classes de septembre 1968, l’enseignement dans les classes des trois premières années se donnera uniquement en français à tous les élèves et cet enseignement en français pour tous s’étendra progressivement aux autres années jusqu’en 1972. De plus, comme les commissaires « sont conscients de la nécessité pour nos enfants de maîtriser la langue anglaise, tout comme ils sont conscients de sauvegarder au Québec la culture française, ils décident également que la langue anglaise serait enseignée à partir de la première année dès l’ouverture des classes en septembre 1968[56] ». Ils constituent à cette fin un comité de dix personnes avec mandat d’étudier les méthodes d’enseignement des langues secondes les plus appropriées et de donner leur avis sur ce point aux commissaires. Le rapport de ce comité est déposé lors de la réunion du 19 mars 1968, à temps pour procéder à l’engagement du personnel requis pour l’année scolaire 1968-1969.
Les parents italiens non seulement protestent contre cette décision d’imposer l’enseignement en français à leurs enfants, mais ils haussent leurs exigences et réclament pour eux non plus des classes bilingues, mais la fréquentation d’une école élémentaire entièrement de langue anglaise avec enseignement du français comme langue seconde. Une association des parents anglophones, l’Association of Parents of Saint-Léonard, se crée pour défendre l’école anglaise, soutenue financièrement par le milieu anglophone des affaires et les contributions des Anglais du Québec et même d’ailleurs au Canada. Notons qu’à Saint-Léonard, les « vrais » anglophones étaient alors à peine 1 % de la population, les « anglophones » de l’Association étaient, en réalité, des italophones anglicisés qui s’identifiaient davantage à la communauté de langue anglaise qu’à celle de la majorité de langue française pour des motifs strictement économiques.
En réaction, les parents de langue française créent, le 28 mars 1968, leur propre association, le Mouvement pour l’intégration scolaire (MIS), pour soutenir l’école française pour tous les enfants, indépendamment de leur langue maternelle et pour contrebalancer la pression des parents italophones sur la commission scolaire et sur l’opinion publique.
La réunion suivante des commissaires, le 9 mai, à laquelle beaucoup de parents assistent, est très houleuse. Deux propositions sont présentées.
La première par le commissaire Paul Drouin :
Considérant que l’enseignement du français et/ou de l’anglais dans les écoles de la commission scolaire de Saint-Léonard soulève une certaine controverse; considérant qu’il y a disparité dans les opinions émises par les différents corps intermédiaires qui se sont prononcés sur le sujet, en particulier sur la langue d’enseignement; considérant que les parents n’ont pas eu l’opportunité de faire valoir individuellement leurs idées dans ce domaine; considérant qu’il est juste et opportun qu’ils soient consultés à ce sujet, il est proposé qu’une consultation populaire soit tenue le 10 juin 1968.
La proposition est acceptée à l’unanimité.
La seconde est présentée en fin de séance par le commissaire Jacques Deschênes lorsqu’il se rend compte qu’il avait eu tort, au moment du vote de la résolution précédente, de croire que la commission scolaire prendrait une décision en conformité avec les résultats de la consultation. Les nombreux attendus de sa proposition sont, eux aussi, très révélateurs des opinions en présence. Citons, entre autres :
Attendu que des groupes de pression se sont formés de part et d’autre et que le problème dégénère rapidement en sujet de discorde et de dissension au sein de notre communauté;
Attendu que l’immobilisme actuel des commissaires sème l’équivoque et la confusion dans la population et trouble les bonnes relations chez les enseignants, les parents et les enfants de notre communauté;
Attendu que chaque jour d’inaction accentue davantage ce conflit et envenime davantage le climat social;
Considérant que 81 % de la population du Québec est francophone et que 90 % des parents de Saint-Léonard parlent français;
Attendu que l’enseignement dit « bilingue » défavorisera l’adaptation sociale de l’élève à son milieu, en l’empêchant de participer pleinement à l’évolution rapide actuelle de notre société vers un avenir intégralement français;
Attendu que le cloisonnement en deux systèmes scolaires défavorise les relations harmonieuses entre tous les élèves d’un même voisinage;
Il est proposé qu’à partir de septembre 1968, l’enseignement dit « bilingue » soit maintenu en augmentant progressivement la proportion des cours dispensés en français pour tous les élèves ayant déjà commencé leurs études soit en anglais, soit au cours « bilingue » et pour eux seuls;
Qu’un système permanent de classes spéciales, dites classes « d’accueil » ou classes « d’adaptation » soit institué progressivement pour tout élève n’ayant pas au préalable une acquisition jugée suffisante de la langue de base;
Que la possibilité soit étudiée pour que tout élève non canadien français et non catholique soit admis à nos écoles et dispensé du cours de religion, si les parents le désirent;
Que la commission scolaire entreprenne, d’ici septembre 1968, une campagne intense d’information publique, en français et en italien, afin de bien expliquer aux parents les justifications de ces transformations et leurs modalités[57].
Devant le refus du commissaire Deschênes de scinder sa proposition, elle est rejetée à quatre voix contre la sienne.
Au cours de cette réunion, les discussions entre les commissaires, entre les commissaires et le public qui y assistait et entre les factions entre lesquelles se partageaient les participants laissaient prévoir un durcissement des relations entre les protagonistes de langue française et de langue italienne, d’autant plus que des élections à la commission scolaire sont prévues pour le 10 juin suivant et que deux postes de commissaires sont à pourvoir.
L’Association des hommes d’affaires et professionnels canadiens italiens de Saint-Léonard envoie un mémoire au premier ministre Daniel Johnson dans lequel ils soutiennent que les Canadiens italiens (sic) veulent que leurs enfants puissent étudier dans les deux langues « afin de devenir d’authentiques citoyens canadiens[58] ».
Le 4 juin 1968, le journal Le Devoir publie un article sous le titre « Les catholiques anglophones interviennent dans le conflit ethnique de Saint-Léonard ». On y apprend qu’un comité d’envergure provinciale tente de bloquer la consultation, prévue pour le 10 juin, soupçonnant les commissaires de vouloir « renforcer la politique qui consiste à priver un grand nombre de parents de leur liberté de choix de la langue d’enseignement ». En réalité, aucun texte juridique ne confirmait l’existence de cette pseudo-liberté de choix, la constitution du Canada ne garantissant que le choix de l’école selon la religion.
Pendant ce temps, les candidats aux élections scolaires font campagne, appuyés chacun par leurs partisans, les uns regroupés autour du Mouvement pour l’intégration scolaire, les autres autour de l’Association of Parents of Saint-Léonard.
Cette dernière organise une réunion qui se tient dans les trois langues pour inciter les électeurs à voter contre les candidats du MIS accusés d’être séparatistes et pour inviter les parents italiens à boycotter la consultation. Plus de 400 personnes y participent. Le même soir, dans un lieu voisin, le MIS organise une réunion (500 personnes) de financement, avec la participation de chansonniers. Des policiers armés prêts à intervenir surveillent les deux groupes, mais aucun affrontement ne se produit.
Le 10 juin, le MIS fait élire ses deux candidats et devient ainsi majoritaire à la commission scolaire avec l’appui du commissaire Jacques Deschênes.
Le 27 juin 1968, les commissaires d’école de Saint-Léonard décident à la majorité que le français sera progressivement la seule langue d’enseignement des classes élémentaires à partir de septembre de la même année. Le 10 juillet suivant, les commissaires mettent fin à la querelle au sujet de l’enseignement de l’anglais en décidant à la majorité qu’il commencera à partir de la 5e année conformément au programme du Ministère, à raison d’une période par jour et en recourant à une pédagogie audiovisuelle. Le 14 août, l’expérience des classes d’accueil est étendue à trois écoles de la commission scolaire, décision prise à l’unanimité.
Sur ces entrefaites, une deuxième affaire Saint-Léonard éclate.
Le 7 août 1968, la Commission scolaire régionale Le Royer, de qui relève l’enseignement secondaire, décide de transformer l’unique école secondaire française de Saint-Léonard, l’école Aimé-Renaud, en école anglaise pour accommoder les élèves italiens qui choisissent l’enseignement secondaire en anglais. Les élèves francophones seront éparpillés dans les autres écoles de la commission par transport scolaire, solution la plus économique selon le président de la commission, André St-Onge.
Cette décision renforce la colère des parents francophones de Saint-Léonard.
Le 14 août, la Commission scolaire de Saint-Léonard proteste contre cette décision « qui favoriserait une minorité d’élèves au détriment de la majorité, qui devront voyager une grande distance et occuper des locaux moins convenables » et qui « consacrerait dans les faits l’existence d’une école secondaire proprement anglaise à Saint-Léonard ». En conséquence, les commissaires demandent le maintien de l’enseignement français à l’école Aimé-Renaud et chargent leur « représentant à la commission régionale de faire toutes les démarches utiles en ce sens ».
Le 30 août au soir, opération spectaculaire, une première au Québec : des élèves, forts du soutien populaire, occupent l’école au nom de « Aimé-Renaud en français ». Le MIS organise une manifestation d’appui à cette revendication des élèves.
Journalistes et politiciens sont plus réservés. Dans un même numéro du Devoir, le directeur, Claude Ryan, dénonce cet activisme des élèves dans son éditorial alors que son journaliste, Jean-Marc Léger, en souligne le bien-fondé. René Lévesque est très réservé sur cette question de la langue de l’école, question trop délicate et trop chaude pour une telle approche.
Le 4 septembre, la Commission scolaire Le Royer, à la demande du ministre de l’Éducation, Jean-Guy Cardinal, et après consultation des parties en cause, prend la décision de maintenir l’école Aimé-Renaud comme école secondaire pour les étudiants de langue française de Saint-Léonard et de loger les étudiants « anglophones » dans une nouvelle école primaire transformée temporairement en école secondaire, ce qui met fin à l’occupation de l’école.
Au primaire, la rentrée scolaire est fixée au lundi 8 septembre 1968.
Début septembre, le ministre de l’Éducation, Jean-Guy Cardinal, propose un compromis : créer pour les élèves italiens une école privée de langue anglaise subventionnée à 80 %. Les parents italophones réclament le droit à la langue de leur choix pour leurs enfants, les francophones estiment que le ministre tente de réintroduire l’anglais au mépris de la volonté de la population. Les nationalistes jurent que jamais l’école privée anglaise n’ouvrira ses portes.
Le 3 septembre 1968, la LIS (nouvelle appellation du MIS, devenu la Ligue d’intégration scolaire, après contestation par les membres du MIS de son président, Raymond Lemieux, jugé trop radical) organise une assemblée rue Jean-Talon. Une centaine d’Italiens tentent d’empêcher Raymond Lemieux de parler. La réunion tourne à la bagarre, la police intervient. Raymond Lemieux, qui a été légèrement blessé pendant l’échauffourée, promet de reprendre la manifestation la semaine suivante.
Le 5 septembre, les représentants de la LIS et le ministre Cardinal arrivent à un compromis : 1) l’enseignement public reste français, 2) une heure d’anglais par jour pour les élèves italiens de première année, 3) dispositions pédagogiques transitoires en 2e année pour les enfants italiens des classes bilingues, 4) classes bilingues pour eux à partir de la 3e année. Les deux représentants italiens à cette réunion, John Papa et Luigi Barone, se dissocient de ce compromis, appuyés par l’Association of Parents of Saint-Léonard : c’est l’enseignement tout en anglais qu’ils réclament, rien d’autre. L’Association recommande aux parents italiens de ne pas envoyer leurs enfants à l’école lors de la rentrée.
Le jour de la rentrée, la majorité des parents italiens ne suivent pas la consigne de boycottage : 60 % des parents italiens conduisent leurs enfants à l’école, soit 1 200 des 2 000 élèves. Les autres sont accueillis par le Protestant School Board contre une contribution de 25 $ par mois.
Le 10 septembre 1968, la LIS convoque le public à une manifestation d’appui à l’école française. Le chef de police, Sylvio Langlois, interdit la manifestation. Plus de 1 000 manifestants se présentent quand même au lieu de rassemblement. La police municipale, renforcée par la Sûreté du Québec, bloque la rue Jean-Talon. Pendant qu’on parlemente, les manifestants contournent le barrage policier. Les contre-manifestants italiens sont là, devant eux, dont un certain nombre de fiers-à-bras armés de bâtons et de chaînes de vélo, bien décidés à casser du « séparatiste ». C’est la bagarre. La police charge, la foule se disperse en désordre, il y a de la casse contre les magasins de la rue Jean-Talon, le maire Léo Ouellet proclame la Loi sur l’émeute.
On en reste là de part et d’autre. Pour l’instant, l’affaire est localisée à Saint-Léonard et n’a aucune répercussion dans les autres écoles de la région de Montréal ou du Québec.
Ce sont les politiciens qui prennent le relais.
2. L’affaire du bill 63
À partir de ce moment, le débat prend de l’ampleur et se transforme en une question de politique scolaire pour tout le Québec.
Le 22 novembre 1968, Jean-Jacques Bertrand, qui a succédé comme premier ministre à Daniel Johnson décédé entre-temps, annonce sur les ondes d’une radio de langue anglaise (CFCF) son intention de présenter la semaine suivante un projet de loi confirmant le droit de la minorité anglaise de faire éduquer ses enfants dans la langue de son choix, alors que le choix constitutionnel ne porte que sur la religion.
Cette déclaration improvisée n’a pour objet que de soutenir le candidat anglophone de l’Union nationale, John Lynch-Stanton, à l’élection partielle de Notre-Dame-de-Grâce.
Ni le conseil des ministres, ni le caucus des députés ne sont au courant de cette intention. Tempête dans le parti de l’Union nationale et chez les nationalistes québécois. Devant cette forte opposition, le premier ministre n’a donc d’autre choix que de renvoyer son projet à plus tard, après les élections partielles dans la circonscription de Notre-Dame-de-Grâce et dans celle de Bagot où Jean-Guy Cardinal est candidat.
Le 9 décembre 1968, le premier ministre, entêté, revient à son intention et dépose le projet de loi 85, qui accorde à tous les parents le libre choix de la langue d’enseignement. L’opposition à ce projet de loi est de nouveau très vive, même au sein de l’Union nationale. La seule manière de s’en sortir pour le gouvernement est de renvoyer le projet au comité parlementaire de l’Éducation. Durant les audiences du comité, aucune possibilité de compromis ne se dégage entre les différents groupes qui y présentent des mémoires.
Le projet de loi est abandonné.
Il réapparaît en 1969, sous la forme cette fois du projet de loi 63, le fameux bill 63. Il est présenté à l’Assemblée nationale le 23 octobre 1969 sous le titre Loi pour promouvoir l’enseignement de la langue française au Québec.
Le texte est très court et ne vise qu’à régler l’affaire de Saint-Léonard, plus précisément la question du choix de la langue d’enseignement par les parents immigrants. Il s’en tient strictement à cette question sans tenir compte de la situation globale de la langue française face à la langue anglaise, qui est à l’origine du désir des parents immigrants de faire instruire leurs enfants en langue anglaise. Il ne traite aucun des éléments d’une éventuelle politique linguistique dont commence à se préoccuper l’opinion publique québécoise.
L’article 1 du projet de loi donne le mandat au ministre de l’Éducation de s’assurer que les enfants du système scolaire de langue anglaise acquièrent une connaissance de la langue française.
L’article 2 pose d’abord le principe que la langue d’enseignement est le français, mais ajoute que « les cours sont donnés en langue anglaise à chaque enfant dont les parents ou les personnes qui en tiennent lieu en font la demande lors de son inscription ». La liberté de choix des parents quant à la langue d’enseignement est, selon ce texte, complète et universelle. Aucune restriction n’y est posée. Elle est accordée aussi bien aux parents francophones qu’aux parents anglophones ou allophones, qui pourront envoyer leurs enfants à l’école anglaise sous prétexte d’y apprendre l’anglais, partout au Québec. Il n’est pas question non plus du nombre des enfants qui deviendraient ainsi admissibles à l’enseignement en anglais dans toutes les régions du Québec.
L’article 3 oblige le ministre de l’Immigration à prendre les dispositions nécessaires pour que les immigrants apprennent le français dès leur arrivée au Québec. Le texte se termine (article 4) par la mention de la date d’entrée en vigueur de ces mesures, soit le 1er juillet 1970, sans se soucier du fait que ni le ministère de l’Éducation, ni les commissions scolaires, ni le ministère de l’Immigration n’auront le temps d’ici là de s’organiser pour appliquer la nouvelle loi.
Dès sa présentation, le bill 63 étend à l’ensemble de la population québécoise les tensions locales qu’avait générées la décision de la Commission scolaire de Saint-Léonard et provoque à l’Assemblée nationale un débat houleux, le premier à porter spécifiquement sur la question linguistique. Ainsi s’amorce, pour ainsi dire dans l’improvisation du moment, le débat social et politique au sujet du statut de la langue française au Québec et, par ricochet, de celui de la langue anglaise. Le débat en chambre durera du 23 octobre 1969 au 28 novembre de la même année.
L’Assemblée nationale est alors composée des députés de trois partis : le parti de l’Union nationale au pouvoir, le Parti libéral dirigé par Jean Lesage qui joue le rôle d’opposition officielle et un unique député du nouveau Parti québécois, René Lévesque.
D’entrée de jeu, l’opposition officielle se rallie au principe de la liberté de choix des parents prévue à l’article 2 du projet de loi.
René Lévesque, qui déteste toute forme de radicalisme à la manière de Saint-Léonard, est cependant convaincu que le Québec doit respecter le droit constitutionnel des anglophones à un système scolaire de langue anglaise aux frais de l’État. Il propose un amendement à l’article 2 du texte proposé : l’école anglaise pour les « vrais » anglophones, l’école française pour les francophones et les allophones mais avec amélioration de l’enseignement de l’anglais, langue seconde. Après un long et houleux débat, l’amendement est rejeté.
Jean Lesage, pour sa part, reproche au gouvernement de n’avoir inséré dans ce texte de loi aucune disposition pour faire de la langue française une langue nécessaire pour gagner sa vie, par exemple en incitant les entreprises à faire du français la langue de travail. Il cite à l’appui de cette objection le programme politique du Parti libéral adopté deux ans plus tôt (en 1966) en prévision des prochaines élections sous le titre Le Québec français :
Pour conserver au Québec son caractère français, des mesures seront prises qui garantiront la vitalité de la langue, en même temps qu’elles permettront à la majorité de la population de vivre en français, où que ce soit sur le territoire québécois. Des mesures seront prises qui assureront au Québec un visage français et à la langue française la place prioritaire qui lui revient dans l’administration et les services publics, dans les relations industrielles, le commerce et, de façon générale, dans tous les secteurs de l’activité humaine. Donc, sans porter atteinte aux droits inaliénables de la minorité anglophone, la langue française deviendra au Québec la principale langue de travail et de communication[59].
Pour atteindre ce but, poursuit Jean Lesage, il faudrait une loi qui aurait dû être adoptée bien avant aujourd’hui. Et il ajoute avec insistance qu’il faut revaloriser le rôle de l’Office de la langue française en lui donnant plus d’autorité et en augmentant ses moyens d’action, budget et personnel.
Jean-Jacques Bertrand rétorque que le programme de son parti, également adopté en 1966 sous le titre La Nation et l’État, prévoit de donner au français le statut d’une langue nationale, tout en reconnaissant l’existence des deux langues officielles.
Le 4 novembre, à la suite de l’intervention de Jean Lesage, Jean-Jacques Bertrand annonce que le gouvernement proposera un nouvel article au texte initial du projet de loi pour élargir le rôle de l’Office de la langue française en lui confiant la responsabilité de favoriser l’implantation de la langue française comme langue de travail dans les entreprises du Québec et de conseiller le gouvernement en la matière. Le député libéral Jérôme Choquette propose de confier un mandat supplémentaire à l’Office de la langue française, celui de recevoir toute plainte d’une personne dont le droit de travailler en français n’est pas respecté.
René Lévesque estime qu’il est inhumain de demander à des ouvriers de dénoncer leurs employeurs au risque de représailles. Le 18 novembre, il constate que la Chambre est en train de bricoler un embryon de politique linguistique qui s’en tiendrait uniquement à la langue de travail, alors qu’il faudrait y ajouter bien d’autres éléments. Il propose le texte d’un tout autre article, beaucoup plus englobant, qui toucherait la langue de travail, les raisons sociales, les conventions collectives et les contrats de travail, les communications des employeurs avec le personnel, la connaissance du français par les membres des ordres professionnels, l’affichage public (français prioritaire) et la commercialisation des produits de consommation. Cet article prévoyait également des pénalités en cas de violation de la loi. Les deux autres partis rejettent sa proposition.
L’Assemblée nationale accepte enfin de modifier le titre du projet de loi qui devient Loi pour promouvoir la langue française au Québec. Elle est sanctionnée le 28 novembre 1969 telle que modifiée par l’Assemblée nationale.
Le débat en chambre révélait que, si tous les partis étaient d’accord sur la nécessité d’une politique linguistique en faveur de la langue française, aucun n’avait une idée bien précise de son contenu éventuel ni de la manière d’aborder la langue de travail. Tous s’en tenaient à des généralités, comme le démontre l’improvisation du nouveau mandat confié à l’Office de la langue française.
Le débat au sein de la population fut tout aussi animé que celui en chambre. L’opposition populaire au bill 63 s’organise rapidement à partir du 25 octobre 1969. L’adoption de ce projet de loi, le 28 novembre 1969, y mettra fin temporairement. Car le militantisme linguistique des francophones demeurera très vigilant, au moins jusqu’à l’adoption de la Charte de la langue française en 1976, qui le calmera. Il reprendra un peu lors des modifications du texte original à la suite des arrêts de la Cour suprême. Il semble s’être dilué de nos jours dans d’autres préoccupations, l’environnement et la mondialisation de l’économie, avec sa conséquence, l’hégémonie mondiale de la langue anglaise. Mais nous anticipons. Revenons au bill 63.
Dès que le texte initial du bill 63 est connu, l’opinion publique se scinde spontanément et immédiatement en deux groupes antagonistes, entre approbation et opposition. Le clivage apparaît nettement : le monde des affaires, représenté par le Conseil du patronat ou les chambres de commerce et toutes les associations qui s’inspirent du seul principe du respect des droits individuels se bornent à approuver le principe du projet de loi, sans plus. Les opposants, au contraire, se regroupent et exposent publiquement leurs arguments.
Le 25 octobre, une centaine d’organismes de toute vocation et d’importance variable réunis dans le Mouvement Québec français (MQF) fondent le Front commun du Québec français pour contrecarrer le projet du bill 63. Le Front commun énonce clairement sa position : 1) il s’oppose au principe du libre choix de la langue d’enseignement pour tous les parents; 2) cette disposition revient à donner à la langue française et à la langue anglaise le même statut juridique, du moins dans le domaine scolaire, ce qui est une première dans l’histoire du Canada; 3) le gouvernement doit concevoir et soumettre à la population une politique globale de la langue française plutôt que de se préoccuper de la seule situation scolaire des minorités révélée par l’affaire de Saint-Léonard; 4) à l’unanimité, les associations présentes demandent que l’Assemblée nationale proclame l’unilinguisme du Québec à tous les niveaux, sans préciser davantage ce qu’elles entendent par là. Ce dernier point servira ni plus ni moins que d’épouvantail pour discréditer l’action du Front commun, à cause du radicalisme et du manque de nuances d’une telle position de principe.
Ce qui n’empêche pas que les adhérents au Front commun se multiplient rapidement. S’y joignent l’Association des écrivains, alors animée par le poète Gaston Miron, le mouvement syndical dans son ensemble avec Michel Chartrand comme porte-parole, notamment le syndicat des métallos de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), les syndicats des fonctionnaires et des professionnels du Québec, les syndicats d’enseignants et des professeurs d’université. Les élèves et les étudiants du Québec, animés par les associations étudiantes du secondaire, des cégeps et des universités, se joignent au mouvement.
Des assemblées d’information se tiennent dans tous les milieux pour discuter du projet de loi et des raisons de s’y opposer. Les intellectuels y participent activement et diffusent à tous ces publics ce qu’ils savent de la situation réelle de la langue française au Québec, des conséquences prévisibles de la dénatalité des francophones par rapport à l’augmentation du nombre des immigrants et de la tendance de ces derniers à s’intégrer à la communauté de langue anglaise, toutes choses bien analysées par la commission Laurendeau-Dunton. Rapidement, l’unanimité se fait contre le principe même du bill 63 : le libre choix de la langue d’enseignement accélérera le déclin du français au Québec. L’opposition est surtout très forte à Montréal, ville et région où se concentrent les immigrants récents et où le recul des francophones est le plus perceptible et le plus menaçant.
Le vendredi 31 octobre, le Front commun convoque une grande manifestation à Québec, devant le parlement. De 15 000 à 20 000 personnes répondent à l’appel, en provenance des quatre coins du pays par tous les moyens de transport. L’assemblée se déroule dans la joie et l’ordre. Elle prend fin vers 21 heures et la foule se disperse calmement. Le service d’ordre tente vainement de convaincre un groupe d’irréductibles (plus ou moins 1 500 personnes) de quitter les lieux. Ils prennent plutôt les policiers comme cibles avec tous les projectiles possibles. Les policiers répliquent à coup de gaz lacrymogènes. L’affrontement est brutal.
Le débat se déplace dans les médias.
Dans Le Devoir du 1er novembre, Léon Dion, alors professeur de Sciences sociales à l’Université Laval et qui jouissait d’une grande autorité morale et intellectuelle au Québec, publie un long article au sujet du bill 63. Il écrivait :
J’estime, pour ma part, que le gouvernement n’est pas présentement en possession des données de base requises à la préparation d’un tel projet. J’estime en outre que toute loi sur les langues est, à ce moment-ci, prématurée et qu’elle risque, si elle est votée, de produire des effets imprévisibles et non désirables. Ces données de base nous seront fournies lors de la parution prochaine du troisième volume de la Commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme et complétées plus tard lors de la publication du rapport de la commission Gendron. […] La décision malheureuse du Premier ministre de présenter néanmoins un projet de loi sur les langues ne peut pas s’expliquer seulement par un entêtement personnel. Elle trahit […] une ignorance flagrante de l’état d’esprit d’une partie particulièrement bien articulée de la population […], la majeure partie du monde des intellectuels.
Le 4 novembre suivant, trois démographes de l’Université de Montréal, Hubert Charbonneau, Jacques Henripin et Jacques Légaré, rendaient publics les résultats de leur analyse des tendances démographiques au Québec. Ils concluaient :
Il est évident que c’est surtout le jeu des mouvements migratoires qui explique cette chute plus ou moins prononcée [de l’importance relative des francophones]. C’est ce facteur qui, dans le contexte où nous sommes, joue contre les francophones, même dans le cas des hypothèses favorables. Il en découle donc assez clairement que si l’on veut assurer le maintien de l’importance relative des francophones, surtout à Montréal, c’est sur la francisation des immigrants qu’il faut faire porter les efforts.
Ce n’est donc pas une loi sur la langue d’enseignement qui réglera le problème, encore moins si elle accorde aux enfants d’immigrants le droit de fréquenter l’école de langue anglaise, accélérant par le fait même leur tendance à s’angliciser.
Malgré tous ces avis, malgré l’opposition d’une grande partie des citoyens, le gouvernement persiste et fait voter la version amendée de son projet de loi.
Ainsi se termine l’affaire de Saint-Léonard.
Les italophones sont satisfaits et retrouvent le droit d’envoyer leurs enfants à l’école de langue anglaise. Des parents francophones en profiteront pour en faire autant. Mais ainsi commence également, dans l’improvisation et la confusion, l’histoire de la politique linguistique du Québec dont les nombreux chapitres sont à venir. C’est également la fin de l’Union nationale qui ne survivra pas au bill 63, sauf un dernier sursaut lors des élections de 1976, bref mais suffisant pour perturber le vote des électeurs.
Dispositions de la Loi pour promouvoir la langue française
Le texte français original de la loi est cité en italique.
Article 1
Le ministre de l’Éducation doit prendre les dispositions pour assurer une connaissance d’usage de la langue française aux enfants à qui l’enseignement est donné en langue anglaise.
Article 2
L’enseignement obligatoire se donne en langue française.
Il se donne en langue anglaise à chaque enfant dont les parents ou les personnes qui en tiennent lieu en font la demande lors de son inscription.
Cet enseignement doit se conformer à l’article 1.
Article 3
Le ministre de l’Immigration doit prendre les dispositions nécessaires pour que les personnes qui s’établissent au Québec acquièrent dès leur arrivée ou même avant qu’elles quittent leur pays d’origine la connaissance de la langue française et qu’elles fassent instruire leurs enfants dans des institutions d’enseignement où les cours sont donnés en langue française.
Article 4
Le mandat de l’Office de la langue française est modifié :
L’Office de la langue française doit, sous la direction du ministre :
a) veiller à la correction et l’enrichissement de la langue parlée et écrite;
b) conseiller le gouvernement sur toute mesure législative ou administrative qui pourrait être adoptée pour faire en sorte que la langue française soit la langue d’usage dans les entreprises publiques et privées du Québec;
c) élaborer, de concert avec ces entreprises, des programmes pour faire en sorte que la langue fran çaise y soit la langue d’usage et pour assurer à leurs dirigeants et à leurs employés une connaissance d’usage de cette langue;
d) conseiller le gouvernement sur toute mesure législative ou administrative qui pourrait être adoptée en matière d’affichage public pour faire en sorte que la langue française y soit prioritaire;
e) créer un centre de recherches linguistiques et coordonner dans le Québec toute activité de recherches en ce domaine.
Le paragraphe suivant ajoute un dernier élément au mandat de l’Office de la langue française :
L’Office, avec tous les pouvoirs d’un commissaire nommé en vertu de la Loi des commissions d’enquête, peut entendre toute plainte de tout employé ou tout groupe d’employés à l’effet que son droit à l’usage de la langue française comme langue de travail n’est pas respecté.
3. La mise en œuvre de la loi 63 par l’Office de la langue française[60]
Lors des élections du 29 avril 1970, le Parti libéral dirigé par monsieur Robert Bourassa prend le pouvoir, cinq mois jour pour jour après l’adoption du bill 63 et la modification du mandat de l’Office de la langue française.
Le nouveau gouvernement met en application la loi 63, mais en concentrant son attention sur la langue de travail, pour remplir un engagement de son programme électoral intitulé Québec : au travail! Ce programme énonçait clairement ses intentions sur ce point : « Le peuple québécois doit vivre en français dans un milieu technologique nord-américain. Il y a là un avantage et un défi. Il nous faut assumer notre spécificité tout en participant aux grands mouvements du progrès scientifique. » D’où l’engagement de faire du français la langue de travail : « L’objectif du prochain gouvernement libéral sera de rendre le français prioritaire au Québec et d’en faire la langue d’usage et de travail. […] Les milieux des affaires devront accepter cette réalité, car il y va non seulement de l’épanouissement culturel des Québécois mais aussi de l’originalité de l’ensemble fédéral canadien. L’Office de la langue française sera chargé de la réalisation de ce programme. » Cet organisme étant alors rattaché administrativement au ministère des Affaires culturelles, le dossier linguistique est confié au titulaire de ce ministère, François Cloutier. Sur le plan scolaire, le gouvernement Bourassa met en application les dispositions de la loi qui accordaient à tous les parents le libre choix de la langue d’enseignement, dont il ne sera plus question pendant les quatre années suivantes, jusqu’à l’adoption de la loi 22.
Selon les instructions du ministre Cloutier, l’Office de la langue française conduit, de 1970 à 1974, des travaux qui serviront de base à la conception d’une stratégie cohérente de modification de la situation du français au Québec. L’essentiel de ces travaux servira, le moment venu, à la conception et à la rédaction de la Loi sur la langue officielle (dite loi 22, 1974) et, par la suite, à la mutation de cette loi en Charte de la langue française (loi 101, 1977).
Cependant, la direction de l’Office ne disposait d’aucun modèle dont il aurait pu s’inspirer pour aménager la coexistence harmonieuse du français et de l’anglais sur le territoire du Québec. En effet, le modèle le plus connu, celui de la Suisse, était fondé sur l’unilinguisme des cantons et il était, historiquement et politiquement, inapplicable au Québec. La Belgique, alors en pleine crise sociale, s’orientait vers la partition du pays en deux zones linguistiques en suivant, grosso modo, la frontière linguistique historique entre langues romanes et langues germaniques, la Wallonie francophone au sud et le pays flamand néerlandophone au nord. Le principe de l’unilinguisme des régions était si vigoureusement réclamé que, par exemple, la vieille Université Louvain (Leuven), fondée en 1432, se scinda en deux universités distinctes en 1968, avec la fondation de Louvain-La-Neuve. D’autre part, le modèle dictatorial à la manière de l’URSS ou de la Yougoslavie de l’époque était incompatible avec le système démocratique britannique dont le Canada était l’héritier. Le Québec devait inventer sa propre solution.
L’Office mène ses travaux simultanément et sur les sujets les plus susceptibles d’avoir une influence sur le statut et le prestige du français, notamment du point de vue socioéconomique, soit : la langue de travail, l’affichage, les raisons sociales et la publicité, le commerce et les affaires, l’administration publique.
L’Office se doit, à cette époque, d’agir selon son nouveau mandat conformément à la loi 63. Il tient compte également des engagements du Parti libéral en ce qui concerne la langue française. L’Office prend appui sur les études commandées par la commission Laurendeau-Dunton et sur celles de la commission Gendron au fur et à mesure qu’elles deviennent disponibles. Enfin, il peut s’inspirer de l’expérience d’Hydro-Québec où le français était devenu la principale langue de travail depuis la nationalisation des ressources hydroélectriques et aussi, de l’expérience de SIDBEC, qui avait entrepris sa propre francisation depuis que cette aciérie était devenue entreprise d’État.
a) La langue de travail
Deux mois après son élection, soit le 29 juin 1970, le premier ministre Robert Bourassa convoque les présidents, vice-présidents et directeurs des 500 plus grandes entreprises établies au Québec. Son message à ces dirigeants d’entreprise est clair : le gouvernement est fermement décidé à prendre toutes les mesures pour faire du français la langue de travail, partout au Québec. En conséquence, il invite les entreprises à collaborer avec l’Office pour atteindre rapidement cet objectif. Il insiste sur le fait qu’il compte uniquement sur la persuasion et la bonne volonté de tous, sans songer à recourir à la coercition pour franciser les entreprises. Cette réunion sera suivie, dès le 29 septembre, d’une rencontre entre l’Office et les directeurs du personnel et des relations publiques des mêmes entreprises.
La déclaration du premier ministre Bourassa s’était rapidement répandue dans le monde du travail et des affaires du Québec, mais personne ne savait trop ce qu’elle signifiait, ni pour les anglophones (I do not know exactly what it means, disaient-ils en chœur), ni pour les francophones (C’est vague, il faut essayer de deviner leur pensée).
La commission Gendron réagit immédiatement et donne mandat à un chercheur, Jean-Claude de Brouwer, du Centre de sondage du Québec, d’explorer les réactions des membres de l’élite économique à leur propos[61]. L’enquête se déroule dans les premiers mois de l’année 1971, auprès d’un échantillon de cadres francophones et anglophones. Ses résultats reflètent les situations et les faits observés alors. Ils sont très significatifs des attitudes du monde industriel à cette époque face à une éventuelle modification des règles régissant l’emploi des langues dans la gestion et la production des entreprises.
L’enquête révèle les motifs évoqués par les uns et par les autres pour ne pas être favorables à l’action du gouvernement en vue d’augmenter l’utilisation de la langue française comme langue de travail[62]. Les principaux motifs évoqués sont : On ne peut pas forcer les gens (argument de 41 % des anglophones, de 47 % des francophones); On ne peut progresser avec le français (32 % des anglophones, 41 % des francophones); Le maintien ou l’expansion du bilinguisme est préférable (36 % des anglophones, 16 % des francophones); Cela empêcherait de nouveaux investissements, provoquerait des déménagements de sièges sociaux (22 % des anglophones, 19 % des francophones); L’anglais est la langue des affaires (27 % des anglophones, 9 % des francophones); L’État ne doit pas intervenir (27 % des anglophones, 16 % des francophones).
En somme, les élites économiques, tant francophones qu’anglophones, s’accommodaient fort bien du fait que l’anglais était la langue du travail au Québec, du bilinguisme obligatoire qui en découlait, donc du fait que, pour progresser dans l’entreprise, il fallait savoir l’anglais. L’État ne doit pas s’en mêler, c’est une question que chacun doit régler pour soi.
Malgré ces objections, 71 % des francophones et 47 % des anglophones étaient d’avis que l’implantation du français comme langue de travail était plausible et même vraisemblable. Pour y être favorables, les francophones posaient comme condition qu’aucune contrainte ne soit exercée (52 % d’entre eux) et que l’usage de la langue anglaise soit maintenu (37 %). Chez les anglophones, les principales conditions étaient le maintien de l’usage de la langue anglaise (58 %) et la limitation de l’emploi du français aux niveaux inférieurs et intermédiaires des postes de travail (21 %). Sur ce dernier point, 17 % des francophones étaient du même avis que les anglophones. Les élites de chaque langue protégeaient leurs privilèges.
Enfin, les opinions sur la rentabilité éventuelle de l’emploi du français comme langue de travail étaient contradictoires selon que l’informateur était francophone ou anglophone. Pour 67 % des francophones, ce serait rentable, alors que 89 % des anglophones étaient d’un avis contraire (tableau de la page 214 de l’ouvrage de Jean-Claude de Brouwer).
Les réunions convoquées par le premier ministre et par l’Office étaient prématurées, quoique politiquement nécessaires pour amorcer le virage de la langue de travail. En effet, le gouvernement ne disposait alors d’aucun plan d’action pour faire du français la langue de travail. De plus, l’Office de l’époque avait organisé ses activités et recruté son personnel en fonction de son mandat de 1963, de veiller à la qualité du français au Québec, et n’était pas prêt à assumer le mandat que le gouvernement Bertrand venait à peine de lui confier par la loi 63.
Le ministre Cloutier s’en rend compte. En mars 1971, il nomme un nouveau directeur à la tête de l’Office, Gaston Cholette, avec rang de sous-ministre pour bien souligner l’importance qu’il accorde à cette fonction. Il lui confie une double responsabilité : réorganiser l’Office et orienter en priorité les travaux vers le dossier de la langue de travail. Par la suite, il précisera qu’il souhaite une action directe dans les usines et il se montre de plus en plus agacé par une approche surtout linguistique qui perdure.
Commence alors, en l’absence de tout modèle d’une semblable démarche, une réorganisation complète de l’Office et une longue période de tâtonnement (1971-1974) à la recherche d’une manière de transformer un slogan politique, « Faire du français la langue de travail », en un plan d’action réaliste, applicable et contrôlable.
La lourdeur des règles de la fonction publique québécoise empêche Gaston Cholette de modifier rapidement la composition du personnel de l’Office et d’en augmenter l’effectif. Il doit avoir recours à des expédients, emprunter des personnes à d’autres ministères et même à des entreprises privées, ou encore engager par contrat des personnes-ressources. La fonction publique autorise tout de même neuf nouveaux postes, ce qui lui permet entre autres de recruter un directeur linguistique, en la personne de l’auteur de ces lignes. Gaston Cholette s’entoure ainsi d’une nouvelle équipe, en partie provisoire, avec laquelle il entreprend d’inventer de toutes pièces une stratégie de francisation des entreprises.
À l’évidence, le point de départ qui s’impose d’emblée est le circuit des communications d’une entreprise pour comprendre par qui, vers qui et dans quelle langue, écrite ou orale, s’échangent des messages de diverses natures et de plus ou moins grande importance.
En premier lieu, l’Office s’inspire d’une analyse effectuée pour le compte de la commission Gendron par la firme Ducharme, Déom et Associés et dont l’auteure, Thérèse Heurtebise, est membre de l’équipe provisoire recrutée par Gaston Cholette. Cette analyse distingue les communications externes des communications internes selon le lieu d’origine ou de destination du message. Les communications avec les actionnaires, avec les médias, avec les clients, avec les fournisseurs, avec les gouvernements et organismes sont des exemples de communications externes, alors que les communications avec le personnel (gestion, exécution des tâches, recrutement, embauche, formation), l’affichage de sécurité, l’identification et les modes d’utilisation de la machinerie, les relations de travail (conventions collectives et traitement des griefs) sont des exemples de communications internes.
L’examen de ces divers types de communications et l’identification des contraintes qu’elles exercent tant sur l’emploi du français que de l’anglais mettent en évidence le fait que la langue anglaise est, à cette époque, la langue de la direction des entreprises et la langue française, en général très anglicisée, celle des employés d’exécution, avec, entre ces deux univers, une couche de personnel bilingue pour faire le pont. Autre constatation, s’il est possible de généraliser l’emploi du français dans l’entreprise, il est cependant impossible d’exclure un certain usage de la langue anglaise, notamment dans les communications externes. En conséquence, une partie du personnel des entreprises devrait continuer à être bilingue. D’où la nécessité stratégique de mieux circonscrire la notion de bilinguisme et d’en restreindre la pratique aux seuls employés en contact avec l’extérieur de l’entreprise plutôt que de le rendre obligatoire à l’ensemble du personnel et d’en faire une condition d’embauche pour tous les postes. L’Office précise ainsi, graduellement, la notion de bilinguisme fonctionnel[63] sur la base des exigences linguistiques d’une fonction, c’est-à-dire en graduant la connaissance de l’anglais requise pour remplir une tâche selon une échelle qui va d’une connaissance minimale à une parfaite aisance. Cet angle d’analyse ne sera pas retenu par la suite comme élément du programme de francisation des entreprises. Nous tirerons les conséquences de cette décision plus loin. Au début des années 1970, on constatait que ce n’était qu’un petit nombre de personnes qui assumaient les communications externes, en général le personnel de direction et celui des relations publiques. Il en va tout autrement aujourd’hui, depuis l’introduction dans les entreprises des nouvelles technologies d’information et de communication, surtout d’Internet, qui ont considérablement augmenté le nombre d’employés en contact avec l’extérieur de l’entreprise. Par voie de conséquence, l’emploi de la langue anglaise s’est accru, de même que le besoin d’un certain niveau de bilinguisme fonctionnel pour un plus grand nombre de personnes, ne serait-ce que pour consulter des documents dans Internet.
Par contre, on pouvait poser en principe que toutes les communications internes pouvaient et devaient se dérouler en langue française. L’entreprise en avait le plein contrôle : elle décidait de la langue qu’il fallait utiliser et elle se préoccupait ou devait se préoccuper de la qualité des messages diffusés, contenu et forme, par souci d’efficacité et puisque sa réputation était en cause. Dans les faits, on constatait alors que les communications internes s’effectuaient surtout en langue anglaise, au mieux dans un français anglicisé, du fait qu’une grande partie des cadres n’avaient aucune connaissance de la langue française et ne pouvaient en faire emploi. Le passage au français impliquerait donc, de toute évidence, un important effort de traduction vers le français ou de rédaction en français d’une foule de documents, de même qu’une radicale transformation de la composition linguistique du personnel cadre, soit par l’enseignement du français, soit par le recrutement de personnes bilingues.
Enfin, dernière évidence découlant de l’examen des communications : la nécessité de disposer de la terminologie française, administrative et technique, requise par leur francisation était incontournable. L’Office a donc entrepris, avec la collaboration des entreprises, une grande opération de transfusion de termes français dans tous les types de communications pour remplacer les termes anglais dont l’usage s’était répandu avec l’industrialisation du Québec par des entreprises de langue anglaise, canadiennes d’abord, américaines ensuite. Le même besoin de terminologie française était observable dans tous les autres secteurs de l’activité économique, par exemple en publicité et pour la commercialisation des produits de consommation courante.
De ce simple examen des communications externes et internes se dégageaient déjà des éléments d’une stratégie pour faire du français la langue de travail. Il était, cependant, impossible d’apprécier l’impact réel des modifications requises sur la situation des entreprises du Québec, ni de jauger la difficulté de les mettre en application dans la réalité de l’activité d’une entreprise tout en évitant d’en réduire la productivité.
L’Office se devait d’aller voir sur place la situation du français dans la vie réelle d’une entreprise avec, comme objectif déclaré, de découvrir les moyens de l’améliorer. Il lui fallait trouver des entreprises qui se prêteraient volontairement à cette démarche exploratoire, en sachant qu’elles s’engageaient de ce fait dans un processus de francisation qui était loin d’être populaire dans le monde des entreprises.
Gaston Cholette réussit, avec difficulté et grandes précautions, à convaincre treize entreprises, de différents secteurs d’activité, à se prêter à cette expérimentation, soit : deux entreprises du domaine bancaire, la Banque Royale du Canada et la Banque de Montréal, deux raffineries, BP de Ville d’Anjou et Aigle d’Or de Saint-Romuald, deux industries papetières, DOMTAR de Beauharnois et CIP de Trois-Rivières, une industrie de textile, Dominion Textile de Saint-Jean, un commerce de détail, General Cigar à Rosemont, enfin cinq entreprises manufacturières, la Compagnie générale électrique du Canada, usine de Québec et de Montréal-Est, Canada Packers de Pointe-Saint-Charles, Canadian Industries de Shawinigan, Canadian Johns-Manville à Asbestos et Noranda Metal Industries à Montréal-Est.
Ces expériences-pilotes se sont déroulées en trois phases.
La plus longue et la plus difficile, qui a occupé l’équipe de l’Office tout près de deux ans, a été de procéder, dans chaque entreprise, à l’analyse de la situation des langues, c’est-à-dire de décrire la répartition des communications orales et écrites entre l’anglais et le français. L’Office voulait, à partir de ces cas, mettre au point une grille qui permettrait par la suite de systématiser et de généraliser cette étape préalable. Il était évident, en effet, qu’il fallait d’abord bien décrire la situation des langues pour la modifier, s’il s’avérait que la place de la langue française dans la vie de l’entreprise était trop réduite pour en être la langue de travail. L’expérience acquise, de même que la grille d’analyse qui avait ainsi été conçue et expérimentée, servira de base plus tard à la mise en application de la loi 22 et de la loi 101.
En deuxième lieu, il fallait déterminer les mesures à prendre pour modifier la situation révélée par l’analyse dans le but d’intensifier et de généraliser l’emploi de la langue française sans cependant compromettre l’activité et la rentabilité de l’entreprise. Étant donné qu’à cette époque, le gouvernement suivait à l’égard des entreprises une politique d’incitation, l’Office en était réduit à proposer à chaque entreprise ses recommandations pour faire du français la langue de travail sans pouvoir les lui imposer, ce qui revenait à dire que chaque entreprise était laissée libre de se franciser ou non, ou encore de choisir celles de ses activités qu’elle accepterait de franciser.
Dans ces conditions, le suivi de l’application des mesures proposées par l’Office à chaque entreprise et l’évaluation de leur efficacité n’ont pu qu’être effleurés, ce qui était pourtant la phase décisive des expériences d’implantation du français comme langue de travail.
À la fin de 1973, l’Office peut tirer les conclusions de ses travaux dans les entreprises-pilotes.
Ils lui avaient permis de préciser graduellement la notion de français, langue de travail, et d’en donner au gouvernement, aux entreprises et à la société une définition pragmatique en décrivant, en somme, le comportement d’une entreprise lorsque le français y est la langue normale et habituelle des activités.
Définition du français, langue de travail, par l’Office de la langue française
Le français est la langue unique des communications internes.
Dans ses relations avec les fournisseurs, l’entreprise utilise le français et exige que les inscriptions sur les produits et les notices techniques d’emploi et d’entretien du produit soient rédigées en langue française.
Les communications de l’entreprise avec ses clients individuels au Québec se font dans la langue du client; avec d’autres entreprises ou avec des clients de l’extérieur du Québec, elle suit la même règle en leur indiquant, toutefois, qu’elle peut aussi le faire en français.
Le français est la langue des communications avec les organismes officiels au Québec et au Canada.
Entre succursales québécoises de la même entreprise, les communications se font en français.
Les communications avec le siège social se font de préférence en français.
Comment les entreprises pilotes ont-elles réagi à cette définition et aux mesures qui en découlaient et qu’elles devraient adopter pour s’y conformer?
À l’exception de la raffinerie Aigle d’Or et des deux établissements de la Compagnie générale électrique, qui ont accepté le jeu et qui se sont engagés dans un effort systématique de francisation, les autres entreprises ont considéré la définition et les mesures proposées par l’Office comme une sorte de menu à la carte dans lequel elles pouvaient choisir ce qui leur convenait, en général les mesures les plus apparentes, par exemple les communications avec le personnel et avec les organismes du gouvernement, l’affichage dans l’entreprise, l’enseignement du français aux cadres anglophones. Dans la plupart des cas, ce sont les sièges sociaux qui prenaient les décisions, surtout préoccupés de l’image publique de l’entreprise et inquiets des effets d’entraînement qu’auraient ces mesures sur tous leurs autres établissements et sur le siège social lui-même, qu’il soit au Québec ou hors Québec. En somme, les entreprises ne voulaient pas prendre l’initiative de la francisation et elles attendaient toutes que le gouvernement leur dise ce qu’il attendait d’elles.
L’Office informe le ministre Cloutier de ce bilan et lui propose d’adopter une position plus dirigiste en invitant toutes les entreprises québécoises de 500 employés ou plus à s’engager dans le processus suivant : adhérer à la définition du français langue de travail, faire l’analyse de la situation du français de chacun de leurs établissements, soumettre à l’Office un programme d’action propre à rendre la situation du français conforme à la définition, enfin rendre publique leur politique eu égard à l’emploi du français et de l’anglais. Pour les aider à remplir ce programme, l’Office leur fournirait une trousse qui leur permettrait de procéder eux-mêmes à la francisation de leurs opérations, donc de faire du français la langue de travail de tous leurs établissements.
Le ministre accepte que l’Office prépare d’abord la trousse avant de recommander au gouvernement de s’engager dans cette voie. Cependant, en mai 1974, il déclare que l’Opération 500 serait vouée à l’échec si elle n’était soutenue par un cadre législatif qui énoncerait les volontés du gouvernement en matière de langue. Le 21 mai, le projet de loi 22, Loi sur la langue officielle du Québec, est donc présenté à l’Assemblée nationale. Il suscitera un vif débat à l’Assemblée nationale et de grands remous dans l’opinion publique, tant francophone qu’anglophone.
b) L’affichage public, la publicité et les raisons sociales
Dans une situation de bilinguisme sauvage comme l’était le Québec avant les lois linguistiques, ces trois gestes commerciaux publics révélaient au grand jour le rapport de force entre l’anglais et le français. En déambulant dans les rues, le citoyen ou le visiteur voyait partout des messages en langue anglaise, parfois en langue française. Il se rendait ainsi compte que l’usage de la langue anglaise était généralisé dans l’activité commerciale.
C’était vrai depuis la Défaite/Conquête de 1760, depuis que le conquérant avait interdit toute relation commerciale avec la France et depuis que les marchands anglais s’étaient emparés du commerce. Alexis de Tocqueville avait constaté en 1813 les effets de ces deux événements[64] : « On n’entend parler que du français dans les rues. Cependant, toutes les enseignes sont anglaises. […] Je doute qu’il en soit longtemps ainsi », notait-il.
En effet. Les Canadiens, devenus entre-temps les Canadiens français, mettront beaucoup de temps à s’affirmer et à modifier leur situation, mais ils y parviendront, même si, pour y arriver, ils devront accepter de toujours vivre sur la corde raide linguistique en Amérique du Nord.
Dans le domaine du commerce, les Canadiens français découvrent la valeur symbolique de l’affichage public et de la publicité. Ils réclament de manière de plus en plus pressante que les choses changent en faveur du français, notamment que leur langue soit visible dans l’affichage et la publicité. Un mot d’ordre cristallise cette revendication : donner un visage français aux rues des villes et des villages du Québec. Les partis politiques de l’époque en feront un article de leurs programmes électoraux. Tous confieront à l’Office de la langue française le soin de trouver les moyens d’atteindre ce but.
Ce n’était pas une mince affaire. L’Office devait, dans ce domaine comme dans celui de la langue de travail, transformer un slogan en stratégie d’action en trouvant réponse à trois questions. De quels éléments est composé ce que l’on nomme globalement l’affichage public? Quel cheminement suit un message commercial depuis sa conception jusqu’à sa diffusion? Comment serait-il possible d’intervenir pour augmenter la présence et la qualité du français dans cette activité économique de toute première importance sociolinguistique?
L’affichage public, après examen[65], est apparu composé d’un mélange de deux principaux types de messages. D’une part, des enseignes permanentes à la devanture des établissements, elles-mêmes composées de deux éléments linguistiques distincts, une raison sociale, elle-même souvent accompagnée d’un slogan ou de la promotion du type d’activité de l’établissement ou des services qu’il offre au public. La formulation de ces éléments était laissée à l’entière initiative du propriétaire. Des stratégies d’intervention différentes s’imposaient dans l’un et l’autre cas : pour les raisons sociales, s’informer et tenir compte des règles juridiques d’officialisation; quant au contexte de la raison sociale, il fallait le considérer comme un cas particulier de message publicitaire. La stratégie de modification des raisons sociales et des enseignes devait également prendre en considération le temps nécessaire pour en changer et les coûts qu’entraînerait ce changement. D’autre part, des messages publicitaires écrits, en général fréquemment renouvelés, mis à la vue du public sous diverses formes, affiches de produits, annonce de soldes, campagne de promotion, panneaux-réclames, etc. Les mêmes messages ou de semblables messages pouvaient se retrouver dans les journaux et revues, parfois même diffusés à la radio ou à la télévision.
Ces messages relevaient de la publicité, qui allait de l’artisanat au professionnalisme des grandes agences, du Québec ou d’ailleurs. Pour l’Office, c’était un monde à explorer à la recherche d’une manière réaliste d’y intervenir en faveur de la langue française.
L’Office décide alors de concentrer ses travaux exploratoires sur les deux aspects les plus présents dans l’affichage, les raisons sociales et la publicité.
Une raison sociale est généralement composée de trois éléments : d’un générique, mot ou groupe de mots tirés du lexique de la langue qui précisent la nature d’un commerce (épicerie, boulangerie, garage, etc.) ou l’activité principale d’un établissement (atelier de réparation, agence de voyages, concessionnaire, etc.); d’un spécifique, le nom par lequel un établissement se distingue de tous les autres du même domaine d’activité commerciale. Ce peut être un nom propre, un sigle, un mot inventé, un mot de la langue, des chiffres, tout en somme pour être unique. En dernier lieu, une raison sociale comporte souvent un indice d’appartenance juridique, par exemple : inc. (pour « incorporée »), enr. (pour « enregistrée »), cie (pour « compagnie »).
Pour obtenir l’exclusivité d’une dénomination commerciale (d’une raison sociale), il faut la déclarer auprès des services juridiques compétents, conformément à la loi. Au Québec, deux procédures sont possibles. Ou bien l’on fait enregistrer la dénomination commerciale par le Service des raisons sociales du ministère de la Justice, démarche simple et peu coûteuse, ou bien l’on procède à l’incorporation de la future société devant le Service des compagnies du ministère des Institutions financières, démarche plus complexe et plus coûteuse. Une incorporation peut se faire aussi devant les services canadiens et selon les lois du Canada. La personne, physique ou morale, a le choix selon que la clientèle qu’elle entend atteindre est au Québec seulement ou à la fois au Québec et ailleurs au Canada. Conclusion pour l’Office : c’est au moment du dépôt de la dénomination commerciale ou au moment de l’incorporation d’une société qu’il est possible d’intervenir pour exiger que la dénomination soit française, ou à la fois française et anglaise, à condition, bien entendu, que les lois le permettent, quitte, si ce n’est pas le cas, à devoir les modifier. C’est également à ce moment qu’il est possible de juger de la qualité linguistique et du bon goût de la formulation proposée par le requérant. La collaboration du personnel des services compétents est donc indispensable.
Or, à cette époque, pour décider, du point de vue linguistique, d’accepter, de refuser ou de proposer de modifier le projet de raison sociale soumis par le demandeur, ce personnel ne disposait que de vagues critères, alors que les critères juridiques étaient très précis. Chaque fonctionnaire se fiait à son jugement et à son bon goût et se montrait plus ou moins exigeant. Cette lacune devait être corrigée[66].
L’Office procède d’abord à l’examen des raisons sociales des 500 plus grandes entreprises, les mêmes qu’avait convoquées le premier ministre Bourassa au sujet de la langue de travail. À partir de leurs noms anglais, on tentait, par traduction, de leur trouver une version française. Cette démarche a mis en évidence que la désignation de l’activité principale de l’entreprise est souvent moins rigoureuse en anglais qu’en français et qu’il est pour ainsi dire impossible, en terminologie française, d’admettre les approximations synonymiques de la langue anglaise. Il ne fallait donc pas fonder le lien juridique entre le nom anglais et le nom français sur le fait que l’un était la traduction exacte de l’autre, mais plutôt sur le fait que les deux noms étaient déposés en même temps et qu’ils étaient juridiquement considérés comme désignant, l’un et l’autre, la même entreprise.
L’Office change d’approche. Un échantillon des noms des entreprises du domaine de l’automobile en activité au Québec est constitué et on cherche ensuite la façon de donner un nom français à chacune d’entre elles, à la fois en trouvant les termes qui désignent les diverses activités de ce secteur et qui seraient utilisables comme génériques des raisons sociales, en même temps qu’il fallait préciser dans quel ordre devraient apparaître les trois parties de la raison sociale pour se conformer à la syntaxe de la langue française.
Ces travaux permettent à l’Office de formuler les règles d’écriture des raisons sociales[67], qu’il propose comme guide linguistique au personnel des Ministères concernés.
Restait à examiner le cas particulier des marques de commerce à consonance anglaise, dont l’Office constatait l’omniprésence dans la dénomination et la publicité des produits de consommation courante, par exemple Kodak, Windex, mais aussi dans les raisons sociales, l’exemple le plus connu à ce moment-là étant Canadian Tire. L’Office, en collaboration avec les juristes du ministère des Institutions financières, a alors découvert le statut juridique très particulier des marques de commerce. En effet, l’examen de ce statut montrait que leur existence, leur intégrité et leur utilisation étaient régies, depuis 1883, par les dispositions de la Convention d’Union de Paris (1883), accord commercial international que le Canada avait signé et que le Québec devait, en conséquence, respecter. L’Office ne pouvait donc pas exiger la francisation des marques de commerce avec la même liberté et la même autorité que celle des noms génériques des produits, qui sont des mots du lexique courant, comme le remplacement de « windshield » par « parebrise » ou de « barley » par « orge ». L’Office en a conclu que si le gouvernement du Québec voulait éviter cette forme légale de contamination linguistique de la publicité commerciale et de l’affichage public, un seul moyen d’intervention s’avérait possible : il fallait convaincre l’entreprise de substituer volontairement un équivalent en langue française à la marque anglaise comme nom d’un produit pour la vente au Québec, ou comme raison sociale à la devanture de ses succursales québécoises. Nous reviendrons plus longuement sur la question des marques de commerce utilisées en guise de raison sociale plus loin, lorsque nous examinerons les points faibles actuels de l’application de la Charte de la langue française.
En conclusion à cette question des raisons sociales, une remarque s’impose cependant à l’évidence : la francisation des raisons par incitation, selon l’esprit de la loi 63, a été un échec. En 1973, le ministre William Tetley, ministre des Institutions financières, avait écrit personnellement aux 120 000 firmes inscrites au registre du Service pour les inviter à se donner et à utiliser un nom français pour leurs affaires au Québec. Moins de 250 de ces entreprises ont eu la politesse de répondre au ministre Tetley. Il a ensuite écrit aux présidents des 500 plus grosses entreprises du Québec (toujours les mêmes) : neuf seulement se sont portées volontaires. Il était évident, en avait conclu le ministre, que les entreprises n’acceptaient ni d’être contraintes à l’usage du français, ni d’en faire usage volontairement. « Ce n’est pas dans notre intérêt », disaient-elles en chœur.
L’Office a également inventorié les moyens d’intervenir dans le domaine de la publicité.
À la différence des raisons sociales, aucune disposition juridique d’ordre linguistique ne s’appliquait à cette époque à la publicité commerciale. Le choix de la langue du message, de même que son contenu culturel, était totalement laissé à l’initiative de l’émetteur du message, qu’il agisse de son propre chef ou qu’il fasse affaire avec une agence de publicité.
Au début des années 1970, 90 % des messages publicitaires, selon Maurice Watier, alors président de la maison Maurice Watier Publicité, étaient conçus en anglais, surtout à Toronto, puis ensuite traduits en français avec plus ou moins de bonheur. Le message s’inspirait de la culture anglo-saxonne et des habitudes de consommation des anglophones nord-américains. Les théoriciens torontois du marketing prétendaient qu’entre les consommateurs québécois et ceux du reste du Canada, il n’y avait qu’une différence de langue et de pouvoir d’achat. En conséquence, il n’était pas nécessaire de concevoir des messages différents pour l’un et l’autre groupe, la traduction suffisait amplement.
Cependant, un publicitaire québécois, Jacques Bouchard, fondateur et pdg du Publicité Club, était d’un tout autre avis. Il soutenait que la publicité destinée au marché québécois était nettement plus efficace si le message s’inspirait de la culture québécoise, s’il était véhiculé par des voix, un accent, des personnages et des images du Québec, surtout s’il rejoignait le subconscient des consommateurs québécois. Dès 1962, il avait eu l’intuition du profil psychologique de ce consommateur et il avait, par la suite, procédé à l’identification et à la description de ce qu’il appelait « les cordes sensibles » qui le font vibrer. D’un test à l’autre, il vérifie, approfondit son hypothèse et s’en inspire pour concevoir des campagnes publicitaires, commerciales ou politiques, dont certaines remportent un grand succès populaire, par exemple Lui y connaît ça, pour la brasserie Labatt, avec Olivier Guimond comme personnage. C’est Jacques Bouchard qui a lancé la publicité « à la québécoise ». En 1978[68], il publie la forme la plus achevée de sa grille. Tous les publicitaires de cette tendance sont les descendants de Jacques Bouchard. Bien évidemment, le profil du consommateur québécois s’est modifié depuis l’époque Bouchard. Certaines cordes vibrent moins, par exemple le complexe d’infériorité du minoritaire, le fatalisme du « petit pain ». D’autres vibrent avec plus de force, l’environnement et l’écologie, l’appartenance au continent nord-américain, la recherche du confort, le plaisir de vivre.
Telle était la situation du monde de la publicité au moment où l’Office commence à s’y intéresser.
L’approche de l’Office est pragmatique : faire l’inventaire des supports publicitaires, décrire pour chacun les étapes de confection (conception du message, réalisation matérielle, installation), découvrir les intervenants le long de cette chaîne, s’informer de l’existence et de la portée de règlements qui s’y appliquaient, le cas échéant. Furent ainsi distingués :
les panneaux-réclames. Principaux intervenants : une agence de publicité, qui conçoit le message pour un client, choisit avec lui la ou les langues de diffusion dont il veille à la qualité linguistique et à la bienséance; une entreprise de location d’espace de présentation, grands panneaux extérieurs ou surface sur ou dans des véhicules de transport en commun; enfin, un imprimeur qui reproduit l’affiche. L’installation des panneaux-réclames est souvent soumise à des règlements. Le moyen d’intervention : agir auprès des agences de publicité et de location d’espace, les unes et les autres peu nombreuses;
les enseignes lumineuses. Intervenants : une agence de publicité ou le propriétaire d’un commerce qui en prend l’initiative lui-même; un fabricant d’enseignes lumineuses; les municipalités qui gèrent par règlement la taille et l’emplacement de ces enseignes. Mode d’action : intervenir auprès des fabricants et surtout auprès des municipalités pour les convaincre d’édicter un article de leurs règlements qui porterait sur la langue;
les enseignes non lumineuses. Elles sont multiples, en général de moyenne ou de petite taille, le plus souvent conçues par le propriétaire du commerce qui en commande lui-même la réalisation à l’une ou à l’autre des nombreux fabricants disponibles. Il devient difficile d’intervenir dans un secteur aussi éclaté;
les affiches de réclame. Elles sont conçues directement par le commerçant, par la chaîne de magasins, le fabricant d’un produit ou par l’agence de cinéma ou de théâtre, parfois avec l’aide technique d’une agence de publicité. La réalisation de l’affiche est souvent confiée à un graphiste. Elles sont reproduites par impression. Leur durée de vie est courte et leur renouvellement, constant. Elles sont présentes partout, dans les vitrines des magasins, les pages des journaux et des revues, sur les écrans de télévision, présentées sur toutes sortes de supports le long ou au-dessus des allées d’un magasin, sur les comptoirs des produits, partout où elles peuvent accrocher le regard. Cet univers est sans cesse en mouvement. Il est presque impossible pour l’Office d’influencer le contenu ou l’aspect linguistique des affiches de réclame. Il arrive parfois que la pression des consommateurs y parvienne indirectement. Seule une intervention juridique de l’État peut modifier cet état de chose;
les affichettes préfabriquées et les plaques gravées. La variété des messages diffusés par ces moyens est réduite à quelques courtes phrases : à vendre, logement à louer, défense de passer, chien méchant, etc. Ces affichettes et plaques sont produites par quelques entreprises seulement, auprès desquelles il serait facile d’intervenir, surtout pour les rassurer sur la qualité linguistique du texte ou sur la conformité du symbole aux conventions nationales et internationales.
Puisque le recours à une disposition juridique coercitive était, à cette époque, exclu par le gouvernement qui s’en tenait à la politique d’incitation de la loi 63, l’Office ne pouvait que tenter de convaincre les différents intervenants d’utiliser la langue française dans la publicité et de veiller à ce que le message soit de bonne qualité linguistique, du point de vue orthographique (ne pas écrire journeaux, par exemple) et du vocabulaire (en évitant, par exemple, les faux-amis du type altération pour retouche). Les convaincre également de profiter du renouvellement des affiches et des panneaux-réclames pour les modifier en faveur du français.
Ce mode d’intervention n’eut pas un grand succès. La progression du français dans l’affichage publique demeurait désespérément lente.
c) La commercialisation des produits de consommation courante
Depuis 1964, une loi du ministère de l’Agriculture du Québec (Loi sur les produits agricoles et les aliments) et son règlement d’application (Règlement sur les aliments) rendaient obligatoire la présence du français dans l’étiquetage de ces produits, y compris dans les menus et les cartes de vins des restaurants. En cas d’infraction, la loi prévoyait de fortes amendes. L’industrie de l’alimentation et de la restauration, des grossistes aux détaillants, n’eut d’autre choix que de se plier à la loi.
Un mode de collaboration s’était alors établi entre l’Office de la langue française et le ministère de l’Agriculture. Les inspecteurs du ministère veillaient au respect de la loi, l’Office s’occupait de l’aspect proprement linguistique, terminologie des produits et vérification de la qualité de la langue des étiquettes, des menus et des cartes de vins. L’intervention linguistique de l’Office s’était rapidement et logiquement étendue aux circulaires commerciales et aux affichettes d’identification des aliments dans les comptoirs et des produits sur les tablettes des magasins.
La terminologie diffusée par l’Office s’écartait souvent de celle arrêtée par les services du gouvernement fédéral. Les nécessités du commerce interprovincial imposaient cependant un minimum de concertation entre les deux paliers de gouvernement dans un domaine aussi névralgique que la rédaction des étiquettes de produits : il ne pouvait y avoir plusieurs termes différents, d’une administration à l’autre, pour désigner le même produit. L’Office réclame avoir autorité en matière de langue française, terminologie et qualité de la langue, propose que les organismes fédéraux se concentrent sur la qualité de la langue anglaise et qu’une relation de consultation s’établisse entre les deux équipes de fonctionnaires responsables de ces travaux. Les responsabilités ne seront jamais aussi clairement partagées. La sérénité et l’efficacité de la collaboration linguistique entre Québec et Ottawa fluctueront toujours selon l’harmonie des relations entre les personnes en poste, ministres et gestionnaires des services.
En 1970, deux projets de loi sur la protection du consommateur sont présentés, l’un au Québec (projet de loi 45), l’autre à Ottawa (projet de loi C-180). Dans son projet de loi, le fédéral voulait étendre au commerce le principe des deux langues officielles du Canada en rendant obligatoire la présence du français et de l’anglais dans l’emballage et l’étiquetage des produits de consommation. De plus, le fédéral s’appuyait sur le fait qu’il a la responsabilité constitutionnelle du commerce à travers tout le Canada pour imposer sa loi à toutes les provinces, y compris au Québec. Les deux gouvernements en discutent et acceptent de part et d’autre la règle du bilinguisme français/anglais obligatoire sur les étiquettes et l’emballage des produits de consommation courante, mais sans exclure la présence d’autres langues comme c’était déjà la pratique dans les pays de la communauté européenne. La concertation linguistique entre Québec et Ottawa devient encore plus nécessaire.
L’Office se réclame de cette nouvelle préoccupation de la protection du consommateur pour étendre ses travaux aux textes des contrats d’adhésion, par exemple les contrats d’assurances, les baux, les hypothèques, qui étaient jusqu’alors rédigés uniquement en langue anglaise ou dans une langue française de traduction, farcie de calques et d’anglicismes. L’Office explore aussi tout le champ des garanties, des modes d’emploi et des manuels d’utilisation, textes et documents qui accompagnent souvent la mise en marché des produits.
Grâce à ces travaux linguistiques exploratoires, l’Office peut, en toute connaissance de cause et avec réalisme, proposer au gouvernement le texte d’une disposition de loi de portée générale relative à la présence du français dans le domaine du commerce. Le voici, dans sa version originale citée dans l’ouvrage de Gaston Cholette (page 398) :
L’usage du français est obligatoire dans toute inscription relative à l’emballage, l’étiquetage et le mode d’emploi d’un bien de consommation; aucune autre inscription rédigée dans une autre langue ne doit l’emporter sur celle rédigée en français.
On satisfait aux exigences du présent article lorsque les inscriptions en langue française sont au moins équivalentes à celles rédigées en d’autres langues, sur une même face ou sur une face de même importance.
L’exploration par l’Office du monde de l’affichage public, de la publicité, des raisons sociales, de la commercialisation des produits aura été très utile. La conception et la rédaction du chapitre des législations linguistiques consacré à la langue du commerce et des affaires s’inspireront directement des renseignements obtenus par l’Office et de l’expertise acquise par les linguistes qui y avaient travaillé.
De tout temps, la recherche terminologique était une étape du processus de traduction des textes à contenu spécialisé : pour passer d’un texte anglais à son équivalent en français, il fallait trouver en français les termes correspondant aux termes anglais pour la même notion. Les terminologues de cette époque partaient d’un mot anglais et cherchaient sa traduction en consultant une grande variété de documents, les dictionnaires bilingues surtout, mais aussi des lexiques, des documents officiels de normalisation, des catalogues français, et même des textes spécialisés rédigés en français, toujours à la recherche du mot juste. On arrivait ainsi à colliger des paires de mots qu’il était ensuite possible de réunir sous forme d’un lexique plus ou moins spécialisé mais répondant à des besoins réels.
Les linguistes de l’Office ont rapidement pris conscience que cette manière de travailler, au mot à mot, n’était pas adaptée aux travaux qu’ils devaient mener. Il ne s’agissait pas pour eux de traduire des textes, mais de traiter des ensembles de mots appartenant tous au même domaine spécialisé, par exemple tous les noms des produits laitiers, ou le vocabulaire d’un contrat d’assurance, ou les termes courants d’une automobile, ou les termes de l’exploitation forestière, du raffinage du pétrole, etc. Les mots ne sont pas isolés, mais se définissent les uns par rapport aux autres dans une relation d’opposition, un peu comme les voyelles du français se distinguent par opposition les unes aux autres. De l’anglais au français, les ensembles de mots ne sont pas nécessairement les mêmes. Il se peut fort bien que les oppositions ne soient pas symétriques d’une langue à l’autre. Citons deux exemples connus de cette dissymétrie : la langue anglaise n’a que le mot river là où le français fait la distinction entre fleuve et rivière et, à l’inverse l’anglais fait la distinction entre ox (la bête) et beef (la viande) pour le seul terme français bœuf.
Il fallait donc que l’Office mette au point une autre manière de travailler à partir d’ensembles de mots appartenant aux lexiques de deux langues différentes entre lesquels il fallait ensuite créer un pont d’équivalence. Peu à peu, à partir des travaux de l’Office, une méthode de travail en terminologie systématique fut mise au point, par opposition à la terminologie ponctuelle du mot à mot. Pour diffuser cette nouvelle approche de la terminologie, l’Office a publié un guide de travail en terminologie dans le but d’uniformiser les travaux des entreprises et des organismes du Québec et d’en garantir une qualité égale[70]. Cette méthode de travail s’est peu à peu diffusée à travers le monde.
D’autre part, l’Office avait pour mission de guider les usagers dans le choix des termes français, c’est-à-dire de leur proposer celui des termes qui était le mieux approprié comme équivalent d’un mot anglais lorsque le choix existait, car il y a des synonymes en terminologie. Prenons l’exemple cocasse emprunté au domaine de la sidérurgie, le mot pizza pour ce qui est, en réalité, un laitier, le résidu d’une poche de coulée parfois versée sur le plancher de l’usine et qui se colore, se boursoufle en refroidissant. Il ne s’agissait pas de condamner pizza, métaphore amusante inventée par les gens de l’usine, mais de mettre le terme technique standard laitier en circulation. Cette mission est toujours celle de l’Office : privilégier l’efficacité de la communication entre spécialistes du même domaine, ici ou ailleurs dans le monde francophone, et améliorer la qualité de la langue de spécialité chez tous les Québécois, langue véhiculée comme langue de travail mais aussi par la publicité, les médias, les textes de vulgarisation, les étiquettes de produits.
La responsabilité des vocabulaires de spécialités appartient d’abord et avant tout aux spécialistes eux-mêmes. Ce sont eux qui les utilisent, qui les entretiennent au fil des innovations, qui les diffusent dans des textes de toutes sortes et par l’enseignement. L’Office se devait de les consulter et de les associer à ses travaux de terminologie, l’Office ne pouvait être pour eux qu’un soutien, un stimulus pour les encourager à veiller à la qualité et à la valeur internationale de leurs vocabulaires. D’autre part, ces spécialistes se retrouvent à tous les niveaux de technicité dans les entreprises. Ce sont eux en définitive qui avaient, et qui ont toujours, la responsabilité de la qualité de la langue de travail. L’Office devait donc travailler aussi avec les techniciens, les ingénieurs, les gestionnaires des entreprises. D’autant que ce serait eux qui assureraient l’entretien de la langue de travail quand le français serait devenu la langue normale de l’entreprise à la suite d’un programme de francisation exigé par l’Office. L’Office ne pouvait pas être éternellement dans l’usine et il ne pouvait pas non plus être partout à la fois. Il fallait donc, de toute évidence, partager avec les entreprises les travaux de terminologie et la responsabilité de l’emploi et de la mise à jour de leurs vocabulaires. Un nouvel aspect du rôle de l’Office se précisait ainsi, un rôle de concertation, d’animation et de diffusion.
C’est dans ce but que l’Office a créé la banque de terminologie, pour stocker, gérer et diffuser les milliers de paires de mots anglais-français qu’il produisait ou que les entreprises lui confiaient. Ce fut l’origine de ce qui est aujourd’hui le Grand dictionnaire terminologique disponible dans Internet.
e) Un concept outil prometteur : la notion d’aménagement linguistique
L’action de l’Office ouvrait, pour ainsi dire, un nouveau champ de la linguistique (le terme de sociolinguistique viendra plus tard), le changement linguistique planifié, ce que les Américains commençaient alors à nommer Language Planning, d’où le calque planification linguistique qu’a d’abord utilisé l’Office.
Mais ce terme ne passait pas, à cause de son allure trop fonctionnarisée, pas assez participative. Or le mot aménagement était alors très en vogue, comme dans aménagement du territoire, aménagement des ressources naturelles. Tout naturellement le terme aménagement linguistique s’est substitué au calque du terme américain. Il apparaît pour la première fois dans le titre d’une étude publiée sous ma signature en qualité de directeur de l’Office en 1972, Éléments d’une théorie de l’aménagement linguistique, titre alors prétentieux qui annonçait plus simplement une intention qu’une réelle capacité de concevoir à ce moment-là une véritable théorie de l’aménagement linguistique. Le terme était commode pour désigner l’ensemble des activités et des préoccupations de l’Office de la langue française.
L’expression est aujourd’hui d’emploi universel pour désigner l’ensemble des mesures sociales qui influencent l’emploi de la langue par les locuteurs d’une même communauté linguistique, que ces mesures soient prises par un gouvernement ou qu’elles proviennent de l’initiative d’un organisme privé, par exemple une académie, dont le modèle le plus renommé est l’Académie française. D’où le schéma suivant qui présente toute l’étendue de la notion d’aménagement linguistique :
Ce schéma met en évidence le fait que la loi linguistique n’est qu’un segment de la politique linguistique. Les autres segments, tout aussi déterminants pour l’avenir d’une langue, sont la politique d’enseignement de la et des langues, la politique d’immigration et celle de l’usage de la et des langues par l’administration publique, les ministères et les organismes qui en dépendent. La détermination de la norme linguistique échappe à l’autorité d’un gouvernement, elle jaillit plutôt de l’ensemble des locuteurs d’une même langue. L’explicitation et la description techniques de cette norme reviennent aux sociologues, aux linguistes et à tous ceux et celles qui produisent des ouvrages de référence, grammaires, dictionnaires, lexiques, traités de prononciation, etc. Nous reviendrons sur cette question dans le chapitre III de la deuxième partie de ce livre.
4. L’échec de la loi 63 et la promulgation de la loi 22, Loi sur la langue officielle du Québec
La politique linguistique par incitation de la loi 63, confirmée par l’engagement du gouvernement Bourassa, première manière, de ne pas avoir recours à la coercition, a été un échec total. Ni l’emploi ni le statut de la langue française n’ont été modifiés par cette approche, ni comme langue de travail, ni comme langue de l’affichage public, ni comme langue du commerce et des affaires, malgré les efforts de l’Office de la langue française entre 1970 et 1974.
Par contre, la liberté de choix de la langue d’enseignement qu’accordait la loi 63 à tous les parents du Québec a eu des conséquences rapides et désastreuses dans le domaine scolaire. C’est vraiment à ce moment que le Québec a perdu, pour longtemps, la capacité d’intégrer en langue française les enfants immigrants et les immigrants adultes.
Le fait d’accorder à tous les parents le libre choix de la langue d’enseignement provoque une tendance vers l’école de langue anglaise, faible mais réelle chez les francophones, très forte et constante chez les allophones.
Louis Duchesne, du service de la démographie scolaire du ministère de l’Éducation du Québec, publie en novembre 1973 la première étude statistique de cette tendance sous le titre La situation des langues dans les écoles du Québec et de ses régions administratives (1969-70 à 1972-73)[71]. Il démontre à l’évidence que les effectifs de l’école de langue française diminuent constamment.
Chez les francophones, 1,9 % des élèves (25 300) étudient à l’école anglaise en 1972-73 contre 1,6 % (22 300) en 1969-70. La tendance est plus forte à Montréal (2, 9 %, soit 18 500 élèves) qu’ailleurs au Québec (0,9 %, soit 6 800 élèves).
Chez les allophones, en 1972-73, 86,3 % des enfants vont à l’école de langue anglaise, soit 60 800 élèves. À Montréal, c’est 90,3 % des enfants et 51,7 % ailleurs au Québec.
L’école française n’accueille donc qu’une très faible proportion des enfants non francophones (1,4 % en 1972, soit 18 500 élèves), alors que la population de l’école de langue anglaise devient de plus en plus hétérogène du point de vue de la langue maternelle des enfants puisque 30 % de ses élèves sont non-anglophones (77 600 élèves) dont le tiers (25 300 élèves) est de langue maternelle française.
Plus tard, en 1981, après l’adoption des lois 22 et 101, Michel Paillé, alors démographe au service du Conseil de la langue française, a étudié à nouveau l’évolution de la composition scolaire selon la langue des enfants entre 1969 et 1981, c’est-à-dire avant et après que l’accès à l’école de langue anglaise n’a plus relevé du seul choix des parents. Il a publié ses résultats dans une étude intitulée Attraction des deux principales langues d’enseignement sur les divers groupes linguistiques au Québec, 1969-1970 à 1980-1981[72].
Il confirme les tendances qu’avait observées Louis Duchesne.
De 1969-1970 à 1973-1974, la tendance vers l’école de langue anglaise augmente d’année en année chez les francophones et elle se met à diminuer à partir du moment où la liberté du choix de l’école est soumise au respect de certaines conditions édictées soit par la loi 22, soit par la loi 101. En effet, Paillé constate que l’indice d’attraction de l’école anglaise sur les francophones augmente de 1969-1970 à 1973-1974 de 0,12 à 0,20, à l’époque du libre choix de la loi 63, et diminue régulièrement par la suite de 0,17 à 0,13 entre 1976-1977 et 1980-1981 sous l’effet des dispositions de la loi 22 entre 1974 et 1976 et de la loi 101 à partir de 1977.
Chez les allophones, on observe le même revirement des tendances. De 1969 à 1973-1974, à l’époque du libre choix, l’école de langue anglaise est la plus favorisée, avec la pointe la plus forte en 1972-1973. Puis, de 1976 à 1981, la tendance s’inverse en faveur de l’école de langue française, surtout sous l’influence des dispositions de la Charte de la langue française. Durant ces années, l’indice d’attraction de l’école française sur les allophones passe de 0,17 en 1969-1970 à 0,46 en 1981, dernière année de l’étude, alors que l’indice d’attraction de l’école anglaise diminue légèrement, de 6,59 en 1969-1970 et 5,18 en 1980-1981. Le déficit de l’école française demeure donc toujours réel.
Le pourcentage des élèves allophones qui étudient en langue française au Québec[73] a continuellement augmenté de la manière suivante au primaire et au secondaire : en 1971, 14,6 %, en 1981, 43,4 %, en 1991, 76,4 %, en 2001, 78,7 %. Au collégial, il augmente d’abord puis stagne : en 1981, 15,6 %, en 1991, 41,3 %, en 2001, 41,2 %. Au niveau universitaire, les statistiques ne sont disponibles que pour 1991, 42,2 % et 2001, 45,4 %.
Il est donc évident que le fait d’imposer comme règle générale pour tous les enfants la fréquentation de l’école en langue française et d’imposer des conditions à la fréquentation à l’école de langue anglaise a réduit l’accès des enfants francophones à l’école de langue anglaise et a favorisé la francisation des enfants allophones. On peut aussi raisonnablement pensé qu’a contrario, un rétablissement du libre choix provoquerait de nouveau un retour à l’école anglaise des enfants francophones et allophones, peut-être encore plus marquée qu’à l’époque de la loi 63, à cause de la mondialisation de la diffusion de la langue anglaise et de l’inefficacité de l’enseignement de la langue anglaise dans les écoles publiques québécoises. L’entêtement du gouvernement à ne pas renouveler radicalement l’enseignement de la langue anglaise comme langue seconde devient de plus en plus inacceptable pour tous les parents et incompréhensible pour tous les citoyens et pour les spécialistes de la pédagogie des langues secondes.
À l’évidence, l’application du principe du libre choix de la langue d’enseignement favorise l’anglicisation des enfants tant francophones qu’allophones.
L’échec de la loi 63 démontrait qu’une future loi linguistique devrait traiter en priorité, et régler, deux épineuses questions : limiter l’accès à l’école anglaise aux seuls anglophones de manière à favoriser la scolarisation en français des enfants allophones, et même francophones, et faire du français la langue de travail et de l’activité économique.
Après un détour de tout près de quatre ans, on revenait au point de départ, aux lendemains de l’affaire de Saint-Léonard. Le bill 63 n’avait pas été la bonne réponse à la crise sociale et linguistique qu’elle avait provoquée.
Mais, cette fois, pour légiférer, le gouvernement était mieux informé. D’une part, il disposait des travaux de la commission Gendron dont le rapport prônait pour le Québec, comme nous l’avons vu, une forme de bilinguisme institutionnel français/anglais. D’autre part, il connaissait également les résultats des travaux de l’Office de la langue française qui proposait dans son bilan la généralisation de la langue française au Québec en restreignant l’emploi de la langue anglaise aux seules situations où il était démontré que l’emploi de cette langue était nécessaire, soit pour communiquer avec l’extérieur du Québec, soit dans les communications avec les citoyens individuels de langue anglaise, à leur demande, soit enfin pour protéger le consommateur tant de langue française que de langue anglaise.
Le Québec, et le gouvernement Bourassa, était devant ce choix en mai 1974.
Mais il était prévisible que la loi qu’arrêterait le gouvernement Bourassa ne pouvait être qu’un compromis entre l’engagement électoral du Parti libéral de faire du français la langue de travail, la préférence du gouvernement Bourassa pour une approche autant que possible non coercitive et l’échec constaté de la politique d’incitation prônée par le loi 63.
La loi 22, Loi sur la langue officielle, est sanctionnée le 31 juillet 1974. On trouvera un résumé des principales dispositions de cette loi à l’annexe I.
À vouloir contenter à la fois les francophones et les anglophones, le gouvernement Bourassa a mécontenté tout le monde avec sa loi 22.
Les francophones étaient en profond désaccord avec cette loi.
D’abord, elle leur semblait ni chair ni poisson, entre la diminution de l’exigence du bilinguisme, du moins selon le principe du français, seule langue officielle, et l’autorisation de l’emploi de la langue anglaise saupoudrée partout dans tous les articles de la loi. En somme, à leurs yeux, la loi 22 était du même esprit que la Loi sur les langues officielles du gouvernement fédéral, sauf que le bilinguisme était dissimulé derrière le français, langue officielle.
Ensuite, les dispositions destinées à faire du français la langue de travail leur apparaissaient très timides, peu contraignantes, peu aptes à modifier en profondeur la situation du français et des francophones dans les entreprises du Québec.
Enfin, la procédure des tests linguistiques pour sélectionner les enfants admissibles à l’école de langue anglaise leur semblait faible et aisément contournable. L’avenir leur donnerait raison sur ce point.
De leur côté, les anglophones acceptaient mal qu’un gouvernement libéral ait pris position en faveur d’une seule langue officielle, le français, sans même aucune allusion au statut de la langue anglaise. Ils comprenaient bien que cette disposition signifiait que la communauté de langue anglaise devenait une minorité linguistique parmi d’autres, tout comme les francophones ailleurs au Canada. Surtout, ils n’acceptaient absolument pas que l’accès à l’école de langue anglaise ne soit plus laissé à la seule décision des parents, mais plutôt restreint par l’obligation faite aux enfants de connaître la langue anglaise. Les allophones étaient d’accord avec eux sur ce point, puisque l’école anglaise ne pourrait plus aussi facilement admettre leurs enfants. En conséquence, la population des écoles anglaises cesserait de croître, diminuerait même, et avec elle la possibilité d’augmenter l’importance démographique de la minorité de langue anglaise.
Les électeurs de chaque groupe linguistique s’en souviendraient lors des prochaines élections.
Robert Bourassa déclenche des élections le 19 octobre 1976, soit deux ans après l’adoption de la loi 22 et un an avant la fin du mandat de son gouvernement. La date du vote est fixée au 15 novembre. La campagne électorale serait très courte, quatre semaines tout au plus.
5. L’élection du Parti québécois et l’adoption de la Charte de la langue française (loi 101)
Le Parti québécois prend le pouvoir pour la première fois le 15 novembre 1976, avec une forte majorité de députés et 41 % des voix. Robert Bourassa lui-même est battu dans le comté de Mercier par Gérald Godin, poète et journaliste. Il quitte la direction du Parti libéral le 20 novembre suivant. René Lévesque lui succède comme premier ministre le 25 novembre.
Il forme un Conseil des ministres de dix-huit personnes, dont les têtes d’affiche du parti, Jacques-Yvan Morin, Robert Burns, Claude Morin, Jacques Parizeau, Camille Laurin, Bernard Landry, Pierre Marois, Claude Charron, Lise Payette, pour ne citer que les plus connus d’alors ou encore présents dans l’actualité.
Il nomme le Dr Camille Laurin, psychiatre tout comme son collègue François Cloutier, ministre d’État au développement culturel et il lui confie le dossier de la réforme de la loi 22. Dans son esprit, il s’agit d’en corriger les déficiences les plus criantes, surtout la fameuse question des tests linguistiques, véritable passoire sans efficacité pour réduire la fréquentation de l’école anglaise par les enfants de parents immigrants et leur anglicisation subséquente. La commission scolaire anglophone elle-même, la Protestant Schoolboard of Greater Montreal, admettait accueillir des enfants « inadmissibles » (Le Devoir, 6 octobre 1976). En 1976, 15 % seulement des demandes d’admissibilité à l’école anglaise était refusées[74].
Le ministre devait également respecter l’engagement du programme électoral de 1976 : « Sous un gouvernement du Parti québécois, le français deviendra la seule langue de l’État, des municipalités, des commissions scolaires et de l’ensemble des institutions de caractère public, des raisons sociales et de l’affichage. »
Le Dr Laurin s’entoure d’une petite équipe de conseillers de haut niveau, Guy Rocher, sociologue, de l’Université de Montréal, qu’il nomme sous-ministre, le regretté Fernand Dumont, sociologue lui aussi, de l’Université Laval, surtout intéressé aux questions de culture, de culture québécoise en particulier, David Payne, qui sera surtout chargé des relations avec la communauté de langue anglaise, et Henri Laberge, spécialiste de l’enseignement comme chef de cabinet. Cette petite équipe prend appui sur les analyses des commissions Parent, Laurendeau-Dunton et Gendron, de même que sur les travaux de l’Office de la langue française (dénommé Régie de la langue française pendant la durée de la loi 22) et sur l’expertise de son personnel.
Le Dr Laurin se préoccupe en tout premier lieu de préciser les grands principes qui devront guider la conception d’une nouvelle politique linguistique pour le Québec et de les soumettre démocratiquement à la connaissance et à la discussion des citoyens québécois de toute langue et de toute tendance idéologique ou politique. Le gouvernement libéral précédent n’avait pas cru bon de le faire avant de procéder à la préparation de la loi 22. Il demande donc à son équipe de préparer un énoncé de politique, un livre blanc selon le vocabulaire de l’époque, et il participe activement à son élaboration.
Cet énoncé de politique a été présenté à l’Assemblée nationale et au peuple du Québec fin mars 1977 et diffusé largement dans tous les foyers du Québec en une édition populaire, sous le titre La politique québécoise de la langue française.
Il est nécessaire et très éclairant pour la suite des choses d’en rappeler les grandes lignes.
Le chapitre premier rappelle les principales observations des commissions d’enquête précédentes regroupées autour de huit thèmes qui définissaient la situation objective de la langue française et des francophones à cette époque.
Ces thèmes étaient ainsi synthétisés :
Si l’évolution démographique du Québec se maintient, les Québécois francophones seront de moins en moins nombreux; Les immigrants marquent une forte tendance à s’intégrer au groupe minoritaire anglophone; Dans l’entreprise, le français est, dans une très large mesure, la langue des petits emplois et des faibles revenus; L’anglais est la langue des affaires; La Confédération canadienne défavorise les francophones, notamment au Québec; Beaucoup de Québécois sont insatisfaits de la qualité de la langue française au Québec; Nos attitudes collectives sont ambiguës; Pourtant existe une volonté de redressement.
Le contenu de ce premier chapitre est évidemment périmé aujourd’hui, après trente ans d’application de la Charte, mais il était alors de pleine actualité. Cependant, il montrait clairement, et c’est encore vrai aujourd’hui, que la Charte de la langue française n’était pas inspirée par un désir de revanche, mais bien par la nécessité de modifier la situation inacceptable des francophones et de leur langue qu’avaient décrite en détail la commission Laurendeau-Dunton et la commission Gendron. Aujourd’hui, cette situation s’est améliorée, ce qui incite certains observateurs, surtout anglophones, à demander qu’on en assouplisse les dispositions ou même qu’on l’abolisse purement et simplement. C’est oublier que les forces économiques jouent toujours en Amérique, et de plus en plus avec la mondialisation, en faveur de la langue anglaise et qu’en conséquence la langue anglaise conserve au Québec un grand pouvoir d’attraction sur les immigrants et parfois même chez les Québécois de langue française. La Charte est nécessaire aujourd’hui comme hier pour faire contrepoids à ces tendances lourdes.
Le deuxième chapitre énonce quatre principes autour desquels s’articulera la future Charte de la langue française.
Principe premier : « au Québec, la langue française n’est pas un simple mode d’expression mais un milieu de vie ». Deuxième principe : « on doit respecter les minorités, leurs langues, leurs cultures ». Troisième principe : « il est important d’apprendre d’autres langues que le français ». Quatrième principe : « le statut de la langue française au Québec est une question de justice sociale ». Chacun de ces principes sera plus longuement explicité au début de la deuxième partie de ce livre.
Le troisième chapitre annonce les grandes orientations des dispositions de la future Charte de la langue française, domaine par domaine. D’abord dans les domaines que l’on pourrait dire institutionnels : l’administration publique, les entreprises, les relations de travail, les ordres professionnels, le commerce, la publicité et l’affichage public, l’enseignement et l’accès à l’école de langue anglaise. Ensuite, les dispositions qui touchent plus particulièrement les citoyens : la garantie de la liberté de choix de la langue des communications individuelles, la possibilité d’utiliser d’autres langues que le français, y compris l’anglais, dans les communications avec l’État et avec les services qui en relèvent, notamment dans des secteurs névralgiques comme la santé, l’immigration, la sécurité, les relations contractuelles, laissées au libre choix des contractants, sauf pour les contrats d’adhésion ou les contrats imprimés, qui devront être rédigés en français ou dans une autre langue, le plus souvent l’anglais. Enfin, on y décrit les fonctions des organismes d’application de la loi, un Conseil de la langue française, un Office de la langue française, un organisme de surveillance et une Commission de toponymie.
Le quatrième et dernier chapitre insiste sur le fait qu’une loi, aussi contraignante qu’elle soit, ne peut à elle seule modifier la situation de la langue et des francophones du Québec. Toute la société doit participer à cette transformation, les citoyens autant que les groupes intermédiaires et les institutions. L’effort doit être concerté. La loi doit pouvoir compter sur l’appui et la vigilance des citoyens francophones pour que les dispositions de la loi s’incarnent dans la vie quotidienne. Ils doivent surtout veiller à réclamer le droit à l’emploi de la langue française et à être servi en langue française que leur garantira la future Charte. Le ministère de l’Éducation, les cégeps et les universités sont responsables de la qualité de l’enseignement du français, de l’apprentissage en français des métiers, des techniques, des sciences et des disciplines professionnelles, de l’intégration en français des enfants et des adultes allophones, de l’enseignement des langues et littératures secondes ou étrangères, tout particulièrement du français et de la culture québécoise dans les institutions de langue anglaise. D’autres ministères ont aussi leur rôle à jouer, les ministères à vocation économiques, celui des Institutions financières et de l’Industrie et du Commerce, le ministère des Affaires municipales, le ministère de l’Immigration, le ministère des Relations internationales, le ministère de la Justice. Enfin, les corps intermédiaires sont aussi concernés, les syndicats, les associations professionnelles, les divers groupes de pression.
C’est pour refléter cette nécessaire concertation que le ministre Laurin avait nommé la loi linguistique proposée Charte de la langue française, pour bien indiquer que toutes les autres lois du Québec et toutes les décisions des organismes de la société devraient tenir compte des règles qu’elle édicte. Cela ne signifiait pas l’intention qu’elle ait préséance sur la Charte des droits de la personne.
L’énoncé de politique, on le voit, ne se bornait pas à présenter et à justifier la future loi linguistique. Il proposait un projet global d’une société québécoise de langue française. Il distinguait avec clairvoyance la fonction de la législation, qui était de fixer les règles d’emploi du français, de l’anglais et des autres langues, et les responsabilités des autres ministères, des institutions et des corps intermédiaires, de même que de chaque citoyen dans cette entreprise collective. Nous étions loin alors de la tendance d’aujourd’hui à ne considérer que l’aspect juridique de la politique linguistique en oubliant que chacun, personne ou institution, y a un rôle à jouer tout aussi essentiel.
Le projet de loi 1, Charte de la langue française, fut déposé devant l’Assemblée nationale le 27 avril 1977. Il devait par la suite changer de numéro d’ordre pour devenir le projet de loi 101 au moment de sa présentation finale.
Le débat fut intense aussi bien au sein du conseil des ministres que dans le grand public, dans les médias et en commission parlementaire lors de l’examen du projet de loi 1. Il portait à la fois sur l’énoncé de politique et sur les articles du projet de loi.
En particulier, les ministres et le monde des affaires craignaient que la loi proposée ne provoque un déplacement des activités économiques vers l’extérieur du Québec. Or l’activité économique du Québec et de Montréal avait depuis longtemps commencé à se déplacer vers l’Ouest, surtout depuis l’ouverture de la voie maritime qui avait enlevé à Montréal son statut de dernier port en eau profonde accessible aux navires marchands de fort tonnage. Toronto était déjà la métropole économique du Canada[75].
Le régime linguistique qui conviendrait aux sièges sociaux des entreprises posait des problèmes très spécifiques. D’une part, il fallait s’assurer que le comportement linguistique du siège social ne nuirait pas à la francisation des succursales québécoises de l’entreprise, ni par des directives contraires, ni par l’imposition généralisée de la langue anglaise dans toutes les communications, administratives ou techniques. D’autre part, il fallait tenir compte du fait que le personnel d’un siège social se renouvelait constamment, qu’il était le plus souvent multiethnique et composé de personnes de langues différentes pour lesquelles l’anglais était le plus souvent la seule langue commune. Le milieu des affaires était inquiet des obligations linguistiques que la future loi imposerait aux sièges sociaux, qu’ils soient situés au Québec ou ailleurs. Le conseil des ministres partageait leur inquiétude, le ministre Laurin était perplexe.
Il prend la décision d’envoyer en Europe une mission de dirigeants d’entreprise pour aller s’informer de l’emploi des langues dans les sièges sociaux de grandes entreprises installés dans des pays de langues et de situations linguistiques différentes.
La mission se déroule du 6 au 17 juin 1977. Le rapport, unanime, est remis au ministre Laurin dès le retour de la mission, à temps pour qu’il puisse s’en inspirer[76].
La délégation était composée des personnes suivantes, citées par ordre alphabétique : André Brisson, vice-président et directeur général de la Banque de la Nouvelle-Écosse, Jean-Claude Corbeil, directeur, Terminologie, Régie de la langue française, Camille Dagenais, président du conseil et chef de direction du Groupe SNC, Pierre Desmarais II, président du Conseil du patronat, Maurice Forget, président de la Régie de la langue française, Pierre Fréchette, vice-président (Québec) de la Banque Royale du Canada, Daniel Johnson, secrétaire de Power Corporation of Canada, Pierre Laporte, directeur Recherche et Évaluation, Régie de la langue française, Pierre Laurin, directeur de l’École des HEC de Montréal, Brian Mulroney, vice-président exécutif de Iron Ore Company of Canada, l’Honorable Maurice Sauvé, vice-président de la Consolidated-Bathurst.
Les membres de la mission ont visité les sièges sociaux de dix-neuf entreprises : en Hollande (Philips et Unilever), en Belgique (Société générale de Banque et Petrofina), en Suisse (Union de Banque Suisse, Sulzer Frères, Brown Boveri, Hoffman-Laroche, Ciba-Geigy, Nestlé), en Allemagne (Siemens), en France (toujours à Paris : le ministère des Affaires étrangères, Creusot-Loire, Pechiney, I.B.M. Europe, Imetal, C.I.I. Honeywell Bull, Air France et Renault). Les rencontres avec les hauts dirigeants de ces entreprises se déroulent suivant un guide d’entrevue préparé par la direction de la recherche de la Régie de la langue française et agréé par les membres de la mission.
Au terme de leur mission, les membres ne font pas de recommandations au ministre. Ils s’en tiennent à des observations et à des conclusions d’ordre général, mais qui peuvent orienter ses réflexions et influencer le traitement réservé aux sièges sociaux par la future législation.
Extraits du rapport de la mission sur les sièges sociaux, juin 1977
Il nous est apparu que l’attitude des multinationales face aux questions linguistiques est fondamentalement inspirée par des considérations pragmatiques.
Les choix linguistiques des sièges sociaux sont toujours en parfaite harmonie avec le respect des langues prépondérantes, soit dans le pays, soit sur le territoire régional où est situé le siège social.
Plus l’entreprise s’internationalise dans ses activités […], plus s’accentue la tendance à déléguer aux nationaux la gestion des filiales établies à l’étranger.
L’entreprise communique avec ses clients dans leurs langues.
L’accueil des étrangers est une pratique normale au sein des sièges sociaux. Elle ne semble pas causer de problème nulle part et d’autant moins que les étrangers dans la grande majorité des cas, surtout si leur séjour est prolongé, ont tendance à apprendre la langue du pays.
Le fonctionnement harmonieux d’un siège social aux dimensions internationales est lié à un comportement de tolérance vis-à-vis l’utilisation de différentes langues.
Il apparaît donc plus approprié de s’inspirer d’une philosophie incitative plutôt que coercitive lorsque l’on veut influencer le comportement linguistique des sièges sociaux.
Une communauté linguistique, relativement peu nombreuse, a intérêt à posséder un système d’éducation qui favorise non seulement le bilinguisme, mais aussi le multilinguisme, car sa situation l’oblige à s’adapter aux autres.
Nous sommes d’avis que le Gouvernement du Québec ne devrait pas légiférer sur le comportement linguistique des sièges sociaux autrement que pour inciter des pratiques conformes aux conclusions précédentes, et pour exiger que les sièges sociaux communiquent avec le gouvernement en français, de même que pour exiger une communication en français entre les sièges sociaux et leurs établissements au Québec.
La Charte de la langue française fut sanctionnée le 26 août 1977 après le plus intense débat qu’une loi ait provoqué et à la suite d’une longue commission parlementaire (du 19 juillet au 26 août). Un résumé substantiel des dispositions de cette première version de la Charte est présenté à l’annexe II.
Ce fut le projet de loi le plus populaire des débuts du gouvernement Lévesque. Selon un sondage de l’époque, 65 % des francophones montréalais approuvaient la Charte et 55 % en province. Cet attachement à cette loi ne s’est jamais démenti.
L’adoption de la loi 101 provoqua une profonde modification de la situation de la langue française et, par ricochet, de la société québécoise. Les entreprises du Québec se sont francisées rapidement et les Québécois francophones ont accédé aux postes de direction. Du coup, les francophones ont repris confiance en leur langue qui leur permet dorénavant de faire de meilleures carrières. L’écart de revenu entre francophones et anglophones est disparu. La connaissance et l’emploi de la langue française est maintenant rentable. Les anglophones du Québec sont devenus de plus en plus bilingues et ont changé d’attitude envers les francophones. Les allophones se sont mis, eux aussi, à apprendre le français, d’autant que leurs enfants fréquentent l’école française. L’emploi obligatoire de la seule langue française dans l’affichage public et la publicité pendant de longues années a modifié radicalement le visage du Québec.
On peut soutenir que la Charte de la langue française est certainement le texte de loi qui a le plus profondément transformé la société québécoise.
Un texte de loi est vivant. Il évolue au rythme des changements que subit la société, changements sociaux mais également technologiques. Il évolue surtout au fil des jugements rendus par les cours, notamment, au Canada, par la Cour suprême, à la suite de la contestation de certaines de ses dispositions devant les tribunaux.
Il nous restera donc, dans le chapitre II de la deuxième partie de ce livre, à suivre ce qui est advenu de la Charte de la langue française entre son adoption en 1977 et aujourd’hui.
Mais auparavant, il nous faut évoquer les débuts et l’évolution de la politique d’immigration, qui est un volet tout aussi essentiel de la politique linguistique pour l’avenir d’une société québécoise de langue et de culture françaises.
Chapitre III – La politique québécoise d’immigration
La politique d’immigration du Québec s’amorce et se développe en même temps que la législation linguistique. L’une et l’autre ont la même origine, la crise scolaire de Saint-Léonard (1967-1969), dont nous avons décrit les événements précédemment. À cette occasion, les Québécois ont pris brutalement conscience que des immigrants récents tournaient le dos à la société québécoise de langue française, qu’ils choisissaient massivement de s’intégrer à la minorité de langue anglaise et qu’ils préféraient, en conséquence, que leurs enfants apprennent l’anglais plutôt que le français. Ainsi, à la longue, la société québécoise risquait, du moins à Montréal, de cesser d’être majoritairement de langue française. Ces faits étaient connus des démographes et des fonctionnaires, quelques politiciens s’en inquiétaient, ces idées étaient dans l’air du temps, mais elles demeuraient abstraites, confinées dans les milieux intellectuels ou traditionnellement nationalistes comme la Société Saint-Jean-Baptiste. Cette fois, à Saint-Léonard, c’était concret et public. La querelle entre les Québécois de langue française et les activistes italiens faisait la manchette des médias, surtout après l’affrontement violent rue Jean-Talon, devant l’école Jérôme-Le Royer.
On connaît la suite des événements. La crise scolaire s’intensifiant, le gouvernement de l’Union nationale de l’époque, alors dirigé par Daniel Johnson, crée, le 5 novembre 1968, le ministère de l’Immigration. Le 9 décembre 1968, le même gouvernement, cette fois sous la direction de Jean-Jacques Bertrand, prend deux initiatives. Il crée la commission Gendron, avec le double mandat de faire le point sur la situation de la langue française au Québec face à la langue anglaise et d’examiner les droits linguistiques des citoyens du Québec. Le même jour, il dépose le projet de loi 85 qui accordait à tous les parents le libre choix de la langue d’enseignement. Ce projet est rapidement abandonné, mais il reviendra devant l’Assemblée nationale en octobre 1969 sous la forme du fameux bill 63, dont nous avons suivi les péripéties et la transformation subséquente en loi 22 et loi 101.
La politique d’immigration est le deuxième volet le plus stratégique de la politique linguistique. L’immigration est, aujourd’hui, aussi préoccupante pour l’avenir de la société québécoise que l’emploi de la langue française comme langue de travail. Le lien entre ces deux éléments est d’ailleurs étroit et évident.
En 1968, le gouvernement se trouvait face à une double tâche pour concevoir une politique d’immigration. Il lui fallait définir les objectifs d’une telle politique, ce qui sera l’objet principal de la loi créant le ministère de l’Immigration. Il devait également s’insérer dans le processus administratif de sélection des futurs immigrants dont l’initiative et les modalités avaient été abandonnées au gouvernement fédéral par toutes les provinces, y compris par le Québec. Pour que le Québec puisse participer à la sélection de ses immigrants, la négociation avec le gouvernement du Canada serait longue et difficile.
1. Les objectifs de la politique d’immigration
Depuis la création du Ministère en novembre 1968, les objectifs du Québec en matière d’immigration sont demeurés remarquablement stables. Au fil des années et à l’occasion des modifications successives du mandat et de la désignation du Ministère, ces objectifs se sont précisés, mais en s’inspirant toujours d’une conception de l’immigration spécifiquement québécoise.
Le premier objectif va de soi, « faciliter l’établissement au Québec d’immigrants », mais déjà avec une nuance qui définit le type d’immigrants que le Québec recherchera et le rôle qu’il leur assigne, « contribuer à son développement et participer à son progrès ». En conséquence, la sélection des immigrants se fera selon les besoins en main-d’œuvre et en fonction des emplois disponibles (art. 3 de la loi de 1968). À partir de 1994, on explicite ce critère en ajoutant au mandat du Ministère le soin de définir les « objectifs quant au nombre de ressortissants étrangers admissibles au cours d’une période donnée en tenant compte, notamment, des besoins démographiques, économiques et socioculturels du Québec » (alinéas 3 et 8 de l’art. 18.4 de la loi de 1994).
Le second objectif est encore plus caractéristique de la politique québécoise : établir et maintenir un service d’accueil et d’aide pour faciliter l’installation des immigrants à leur arrivée au Québec (alinéa d de l’art. 3 de la loi de 1968). De plus, pour faciliter l’intégration des immigrants au monde du travail, le gouvernement doit prendre les dispositions nécessaires pour que leur soient offerts des cours d’adaptation technique et professionnelle ainsi que d’enseignement général et pour que leurs diplômes et études soient ou reconnus ou pris en compte (ibid., art. 6). Il n’est alors fait aucune mention de la connaissance de la langue française. Cette lacune est corrigée l’année suivante par l’article 3 de la loi 63, qui ajoute un alinéa à l’article 3 de 1968 : prendre les dispositions pour que les personnes qui s’établissent au Québec acquièrent dès leur arrivée ou même avant qu’elles quittent leur pays d’origine la connaissance de la langue française. Depuis lors, ce mandat figure dans toutes les versions de la loi québécoise sur l’immigration.
Le troisième et dernier objectif de la politique d’immigration est propre au Québec. Sa formulation en 1968 tient davantage du vœu que de l’énoncé d’un mandat : favoriser la conservation des coutumes ethniques (art. 4). Ce vœu se transformera peu à peu en une véritable politique des communautés culturelles, dont les objectifs spécifiques seront le respect de leur identité, de leurs apports à la culture québécoise et le souci de leur insertion dans la société d’accueil. Le mandat du Ministère en sera complètement transformé, puisqu’il deviendra le moteur d’une délicate dynamique sociale qui fermente toujours au sein de la société québécoise.
La première formulation de ce nouvel objectif de la politique d’immigration date de juin 1981, moment où le Ministère devient le ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration : « Le ministre, dit la loi, est également responsable de la planification, de la coordination et de la mise en œuvre des politiques gouvernementales relatives à l’épanouissement des communautés culturelles et à leur entière participation à la vie nationale. Il est également chargé des programmes qui visent à maintenir et à développer les cultures d’origine ainsi qu’à assurer les échanges et le rapprochement avec la communauté francophone. » (art. 4 de la loi de 1981) Le même objectif est englobé dans une politique des relations du gouvernement avec les citoyens lors de la transformation, en 1996, du Ministère en ministère des Relations avec les citoyens et de l’immigration. Le mandat confié au Ministère devient très large : « Le ministre est responsable de la promotion des droits et libertés de la personne et favorise l’exercice par les citoyens de leurs responsabilités civiques et sociales. Il est chargé de promouvoir la solidarité entre les générations, en tenant compte des besoins des familles, des jeunes et des aînés, l’ouverture au pluralisme et le rapprochement interculturel, favorisant ainsi l’appartenance au peuple québécois. Il est aussi chargé de l’immigration et de l’intégration des immigrants. » (art. 10 et 13 de la loi) En 2006, le Ministère est renommé à nouveau ministère de l’Immigration et des communautés culturelles. Le mandat qui lui est confié gagne en précision ce qu’il a perdu en idéalisme : « Le ministre élabore et propose au gouvernement des orientations et des politiques sur l’immigration et l’intégration des immigrants ainsi que sur les relations interculturelles. Les fonctions du ministre en matière de communautés culturelles consistent plus particulièrement à : soutenir les communautés culturelles pour favoriser leur pleine participation à la société québécoise; encourager l’ouverture de la société au pluralisme; faciliter le rapprochement interculturel entre les Québécois. » (art. 3 et 5 de la loi)
En somme, le Québec poursuit, en immigration, deux objectifs fondamentaux, l’intégration des immigrants et sa conséquence, la transformation de la société québécoise en une société plurielle mais de langue française au sein de laquelle puissent cohabiter des cultures différentes. Ces deux objectifs sont difficiles à concilier. Ils maintiennent une tension continuelle entre la communauté d’accueil et les communautés culturelles, tension alimentée par l’application et surtout par l’interprétation juridique des deux chartes des Droits de la personne, à cause du flou de la notion d’accommodement raisonnable.
2. La participation du Québec à la sélection des immigrants
Dès la création du ministère de l’Immigration, la loi prévoyait l’établissement de bureaux d’immigration à l’extérieur du Québec et l’envoi de fonctionnaires québécois pour y recruter des immigrants (art. 5 de la loi de 1968).
Le gouvernement du Québec savait pertinemment qu’il pénétrait ainsi sur le terrain controversé des relations internationales, domaine où Paul Martin (père)[77], au moment où il était secrétaire d’État aux Affaires extérieures sous le gouvernement Pearson, avait affirmé au nom du gouvernement fédéral que le Canada ne possède qu’une seule personnalité internationale au sein de la communauté des nations et qu’en conséquence, il est le seul responsable de la direction des affaires extérieures. Pierre Elliott Trudeau sera du même avis par la suite. Le Québec soutenait, au contraire, que, dans tous les domaines dont la Constitution canadienne de 1867 lui confiait la gestion exclusive, sa compétence s’étendait aux relations internationales et que ces domaines devenaient, de ce fait, de compétence partagée entre les deux niveaux de gouvernement. À l’appui de cette opinion, on évoquait la doctrine Gérin-Lajoie[78] et le précédent de la signature, en 1964, d’un accord avec la France en éducation.
Le bon fonctionnement des bureaux québécois d’immigration à l’étranger exigeait donc qu’il y ait négociation entre les deux gouvernements, ce que prévoyait l’article 7 de la loi de 1968. « Le ministre peut conclure tout accord avec le gouvernement du Canada et tout organisme de celui-ci ainsi qu’avec tout gouvernement ou organisme, conformément aux intérêts et aux droits du Québec, pour faciliter l’exécution de la présente loi. »
Les négociations avec le gouvernement fédéral s’amorceront rapidement. Elles définiront progressivement le rôle du Québec par rapport à celui du Canada en matière d’immigration. Elles seront longues, délicates, mais elles donneront, en définitive, satisfaction aux deux parties. Il y eut quatre rencontres de négociations entre les ministres des deux gouvernements responsables de ces questions, qui se succèdent en se complétant, à la manière des poupées russes. Chacune donna lieu à la signature d’une entente entre les deux gouvernements. La dernière en date est du 5 février 1991.
Une première entente entre le Canada et le Québec est signée le 18 mai 1971 par Otto E. Lang, ministre de la Main-d’œuvre et de l’Immigration du Canada, et François Cloutier, ministre de l’Immigration du Québec.
Elle a strictement pour objet « de permettre et faciliter la présence » de deux fonctionnaires du ministère de l’Immigration du Québec dans les « bureaux fédéraux de l’Immigration en dehors du Canada », partout où la « présence québécoise pourrait être demandée et jugée possible, soit de façon plus immédiate, à Athènes, Beyrouth, Bruxelles, Lisbonne et Rome » (art. 2 de l’entente). Cette présence fera l’objet d’un bail de location d’espace entre les deux parties. À Paris et à Londres, la question ne se posait pas puisque le Québec y disposait déjà de délégations générales qui étaient en mesure de s’occuper d’immigration.
Elle décrit également le mode de collaboration entre les fonctionnaires des deux gouvernements et précise la fonction du représentant du Québec. L’agent fédéral transmet à l’agent québécois copie de la demande d’admission des candidats jugés admissibles selon les critères du Canada et qui se proposent d’immigrer au Québec. L’agent québécois recevra chaque candidat « afin de le renseigner davantage sur la vie et les conditions de travail au Québec ». Après cette entrevue, il donne son avis sur la candidature. « L’agent d’orientation du ministère de l’Immigration du Québec ne fera pas fonction d’agent recruteur. Une demande d’immigration se doit d’être décidée à la lumière des lois, règlements et critères de l’immigration canadienne » (art. 10). Cette entente n’a pas pour objet et n’aura pas pour effet d’accorder au Québec une position privilégiée par rapport aux autres provinces (art. 11).
Une deuxième entente est conclue le 17 octobre 1975 par Robert Andras, ministre de la Main-d’œuvre du Canada, et Jean Bienvenue, ministre de l’Immigration du Québec, en présence de François Cloutier, ministre des Affaires intergouvernementales du Québec.
En introduction à cette entente, un des considérants invoque l’article 95a de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (1867), qui spécifie que la législature de chaque province peut faire des lois relatives à l’agriculture et à l’immigration, à condition qu’elles ne soient pas incompatibles avec aucun des actes du Parlement du Canada, ce qui est admettre la compétence constitutionnelle du Québec en immigration. Un autre reconnaît qu’il est important d’assurer un recrutement adéquat et une sélection judicieuse des immigrants qui résideront au Québec, tout particulièrement des immigrants francophones ou aptes à le devenir.
L’entente complète et précise l’accord Lang-Cloutier précédent.
Le personnel du Québec exercera ses fonctions en étroite collaboration avec l’agent du Canada responsable des questions d’immigration (art. 4). Celui-ci informera l’agent du Québec de toutes les demandes d’admission au Canada des requérants qui comptent s’établir au Québec et il prendra en considération son avis avant d’accepter ou de refuser une demande (art. 6). L’agent du Québec reçoit chaque candidat pour le renseigner sur la langue, les conditions de travail et les aspects socioculturels propres à l’endroit où il compte résider (art. 7). La décision finale est prise en fonction de la loi et du règlement du Canada et selon les critères canadiens d’immigration (art. 6d).
Une troisième entente est signée entre Jacques Couture, ministre de l’Immigration du Québec, et J.S.G. Cullen, ministre de l’Emploi et de l’Immigration du Canada le 20 février 1978, en présence de Claude Morin, ministre des Affaires intergouvernementales du Québec, et Marc Lalonde, ministre d’État chargé des Relations fédérales-provinciales du Canada.
Les considérants de cette entente s’inspirent de l’entente Andras-Bienvenue. La juridiction en immigration est conjointe. Il importe d’assurer une sélection cohérente et harmonieuse des immigrants et des travailleurs temporaires en fonction des capacités d’accueil économiques, démographiques et socioculturelles des régions de destination, d’autant plus que le Québec entend se prononcer sur la venue et la sélection des ressortissants étrangers en fonction de leur capacité à s’intégrer rapidement et avec succès à la société québécoise.
En conséquence, les parties contractantes collaboreront dans tous les domaines touchant leur flux migratoire et la démographie. Elles participeront conjointement à la sélection des personnes qui souhaitent s’établir au Québec, à titre permanent ou temporaire, selon des critères à la fois canadiens et québécois.
Chaque partie conçoit sa propre grille d’analyse des candidatures et attribue une valeur relative à chaque facteur retenu. Elle informe l’autre de sa grille d’évaluation et de la valeur relative accordée à chaque critère.
Le Québec procède à l’analyse des dossiers des candidats dont c’est la destination selon sa grille d’analyse et juge qui est admissible et qui ne l’est pas.
L’entente ajoute une étape de présélection qui accorde le droit à chaque partie d’écarter d’office tout requérant qui obtient moins de 30 % au total des points de la grille d’évaluation, sans avoir à consulter l’autre partie.
Les deux parties se communiquent mutuellement tous les renseignements utiles à l’évaluation et au traitement des candidatures.
L’entente définit les catégories d’immigrants et fixe les modalités de sélection qui s’appliquent dans chaque cas :
Dans le cas des immigrants indépendants, l’accord du Québec sur chaque candidature est requis pour admettre au Canada toute personne qui a le Québec comme destination.
Dans celui des parents aidés, c’est-à-dire soutenus financièrement à leur arrivée par un parent déjà établi au Canada ou au Québec, le Québec donne son avis, mais le Canada peut admettre un requérant qu’il n’a pas sélectionné. Il doit informer le Québec des motifs de sa décision.
Les réfugiés : il revient au Canada de déterminer qui est réfugié au sens de la convention des Nations Unies. La sélection se fait conjointement, mais en tenant compte de l’aspect humanitaire des candidatures.
Les visiteurs : l’accord du Québec est requis pour tous ceux qui y viennent, les travailleurs temporaires ou saisonniers, les étudiants, les enseignants et les personnes qui désirent y recevoir soins et traitements médicaux.
Les immigrants investisseurs, nouvelle catégorie d’immigrants créée par le Règlement modifiant le Règlement sur l’immigration de 1978 auquel le Québec a souscrit. Le Canada et le Québec s’entendent sur la définition d’immigrants investisseurs, sur le montant du placement minimal requis et celui de la garantie. Ils définissent de concert les catégories d’entreprises et de commerces admissibles. Le Québec s’engage à administrer son programme d’immigrants investisseurs en conformité de cet accord. La sélection de ces immigrants est conjointe et l’avis du Québec est requis pour tous ceux qui veulent s’y installer.
Enfin, l’entente crée deux organismes, un Comité fédéral-provincial d’application pour coordonner sa mise en œuvre et un Comité mixte pour assurer une collaboration permanente entre la Commission de l’Emploi et de l’Immigration du Canada et le ministère de l’Immigration du Québec sur toute question relative à la démographie et à l’emploi qui ont des incidences sur l’immigration des ressortissants étrangers qui souhaitent s’établir au Québec.
L’entente la plus récente date du 5 février 1991 entre mesdames Barbara McDougall, ministre de l’Emploi et de l’Immigration du Canada, et Monique Gagnon-Tremblay, ministre des Communautés culturelles et de l’Immigration du Québec, en présence de Gil Rémillard, ministre québécois de la Justice et ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes.
S’inspirant de l’entente Couture-Cullen, elle porte sur trois points principaux : les niveaux d’immigration, la sélection des immigrants selon les diverses catégories, leur accueil et leur intégration.
a) Les niveaux d’immigration
Le Canada établit chaque année les niveaux d’immigration pour l’ensemble du pays et prend en considération l’avis du Québec sur le nombre d’immigrants que ce dernier désire recevoir (art. 5).
Le Québec s’engage à accueillir un pourcentage des immigrants reçus chaque année, y compris les réfugiés, égal à celui de sa population dans l’ensemble de la population canadienne.
b) La sélection des immigrants selon les diverses catégories
Dans le cas des immigrants indépendants, l’article 12 établit une nette distinction entre la sélection et l’admission : le Québec est le seul responsable de la sélection des immigrants dont c’est la destination, le Canada est le seul responsable de leur admission, qu’il ne peut cependant refuser aux candidats sélectionnés par le Québec (art. 12).
Dans le cas des immigrants des catégories de la famille et des parents aidés, le Canada est seul responsable de l’admission. Il lui revient de décider si un immigrant est membre d’une famille (art. 13). Les critères de sélection des immigrants de la catégorie de la famille sont définis par le Canada et appliqués par le Québec à ceux dont c’est la destination (art. 14). Dans le cas des parents aidés à destination du Québec, la sélection se fait selon les critères du Québec (art. 15). Il revient au Québec de faire le suivi de l’engagement financier du membre de la famille qui s’est porté garant de la personne (art. 21). Seront admis les parents aidés qui satisfont aux critères du Québec ou du Canada (art. 16).
Les réfugiés identifiés comme tels par le Canada et à destination du Québec sont admis par le Canada, à condition qu’ils satisfassent aux critères de sélection du Québec (art. 18 et 19).
c) L’accueil et l’intégration
Les services d’accueil et d’intégration linguistique et culturelle des immigrants qui s’installent au Québec sont confiés en totalité au gouvernement québécois (art. 24), avec compensation financière (art. 26). Cela ne s’applique pas aux services d’intégration économique offerts par le Canada de façon égale à tous les résidents du pays (art. 27).
La responsabilité des services relatifs à la citoyenneté est du ressort exclusif du Canada (art. 28).
Les responsabilités de l’un et de l’autre gouvernement en immigration se partagent aujourd’hui de la manière suivante.
Le Canada et le Québec fixent de concert le nombre annuel d’immigrants et de réfugiés qui seront admis au Canada. Le Québec a droit d’en recevoir une proportion égale à celle de sa population dans l’ensemble canadien.
Le Canada et le Québec procèdent à la sélection des candidatures chacun selon sa propre grille d’évaluation. L’avis du Québec prévaut dans le cas des immigrants indépendants et des visiteurs, de même que dans le choix des immigrés qu’il accepte de recevoir. Les deux gouvernements s’échangent tous les renseignements utiles à la prise de la décision finale d’admission, décision qui appartient au gouvernement du Canada.
L’accueil et l’intégration des immigrants et des réfugiés au Québec est de l’entière responsabilité du gouvernement québécois. Le gouvernement du Canada lui verse en compensation financière ce qu’il aurait dû débourser pour offrir, au Québec, des services analogues à ceux dont il assume le financement dans les autres provinces. Le Québec est donc totalement responsable de ce qu’il advient des immigrants qu’il sélectionne et reçoit.
Au cours des années qu’a duré cette négociation, le gouvernement du Québec a publié de nombreux documents pour préciser et expliciter la manière dont la société québécoise concevait l’immigration. Il faut porter attention à la date de publication de chacun de ces documents, car les idées ont sans cesse évolué en même temps qu’évoluaient les rôles des deux gouvernements.
3. Les étapes de l’intégration
L’intégration est la seconde facette de la politique d’immigration.
Tout comme bilinguisme, le mot intégration est un mot séduisant, sécurisant, passe-partout, qui dissimule des phénomènes sociaux et personnels complexes, souvent angoissants ou conflictuels, parfois douloureux pour les personnes qui ont quitté leur pays.
D’une part, il désigne un mode de relation entre la personne immigrante et les personnes avec lesquelles elle entre en relation à son arrivée, une manière de concilier l’image qu’elle se forge de la société d’accueil et l’image que celle-ci lui renvoie de son statut de nouvel arrivant. L’intégration se joue entre deux partenaires, entre des personnes d’abord et toujours, dans tous les gestes de la vie quotidienne, mais aussi entre des groupes quand les immigrants sont nombreux à venir du même pays, à être de la même culture, de la même langue ou de la même religion.
D’autre part, l’intégration est un cheminement personnel qu’entreprend l’immigrant vers la société d’accueil. Il se fait par étapes, qui sont autant de formes d’intégration, de la minimale à la plus complète. Nous en distinguons trois, que nous avons naguère décrites en les appliquant au processus d’intégration à la société québécoise, pour être plus proche de la réalité[79].
Au terme de la première étape de ce cheminement, la personne est capable de communiquer en français, la langue commune des citoyens québécois. Elle connaît les principales institutions québécoises, dont elle sait comment utiliser les services et les ressources. Elle peut gagner sa vie en utilisant au besoin la langue française et vaquer aux diverses occupations de la vie en société. Elle est autonome et indépendante du groupe de soutien ou de refuge dont elle a peut-être bénéficié à son arrivée. C’est l’intégration minimale de fonctionnement et l’objectif premier de la politique d’intégration du Québec. La connaissance de la langue française est la condition de départ du processus d’intégration de fonctionnement. Son influence ne va pas au-delà, en ce sens que rien ne garantit que celui qui connaît le français évoluera vers une forme plus poussée d’intégration à la société québécoise. On constate en effet que la plus grande partie des immigrants s’en tient à l’intégration de fonctionnement, quand ils y arrivent.
À cette forme minimale d’intégration, la personne immigrante peut ajouter, plus ou moins tôt, l’intention de jouer un rôle dans la vie collective, dans une sphère qui lui convient, la vie du quartier, la participation au débat public, l’action syndicale, les associations communautaires ou professionnelles, l’action politique militante. De ce fait, elle participe au projet collectif de société de la même manière et avec les mêmes possibilités que toute autre personne et y exerce une influence à la mesure de son action. C’est l’intégration de participation, étape que chacun vit à sa manière, avec plus ou moins d’intensité et d’engagement.
Plus ou moins rapidement, au cours de cette intégration de participation, la société québécoise cesse, à ses yeux, d’être une société d’accueil, elle devient la sienne, à part entière. La personne conçoit alors, sans restriction, son avenir et celui de ses enfants comme membres de la société d’adoption. C’est l’intégration d’aspiration, celle où la personne se sait et se sent liée à l’avenir de la société québécoise, ce qui la pousse souvent à s’impliquer dans les débats de l’heure, non plus pour s’y opposer parce qu’ils menaceraient un groupe d’appartenance, mais pour y faire valoir son point de vue et sa propre conception de l’avenir collectif.
La responsabilité de la réussite de l’intégration dépend autant de l’attitude des Québécois que côtoie l’immigrant à son arrivée et tous les jours de sa nouvelle vie que de son attitude à lui à leur endroit et à l’endroit de leur mode de vie. Elle dépend aussi du climat des relations entre la société d’accueil et les communautés immigrantes, lorsque celles-ci s’organisent en groupe de pression pour la promotion ou la défense d’intérêts particuliers. Dans l’un et l’autre cas, les risques de tension et même d’affrontement sont toujours réels.
Tout comme une pièce de monnaie, l’intégration est un processus à deux facettes, l’intégration sociale et l’intégration linguistique.
4. L’intégration sociale
Au tournant des années 1960, tous les gouvernements successifs, d’un parti ou de l’autre, ont commencé à s’inquiéter de l’inexistence de toute politique qui encadrerait la présence des immigrants au Québec. Leur première et constante préoccupation a été d’inventer une manière de les intégrer dans la société québécoise de langue française en sachant très bien qu’il leur fallait obtenir à l’égard d’un éventuel plan d’action à la fois l’adhésion des membres de la communauté d’accueil et celle des personnes immigrantes, membres ou non d’une communauté culturelle déjà constituée.
Trois documents clés jalonnent la mise au point d’un tel plan. En 1967 est préparé un document de prise de conscience du problème sous le titre Rapport du Comité interministériel sur l’enseignement des langues aux Néo-Canadiens[80], commandé par le ministre Marcel Masse[81], qui proposait déjà comme solution essentielle l’enseignement du français à tous les immigrants, enfants et adultes, et, en conséquence, la création d’un système scolaire fondé sur la langue et non sur la religion. Le rapport ne sera pas rendu public. En 1981, le Parti québécois propose un plan d’action dont le titre résume bien le propos, Autant de façons d’être Québécois, fondé sur le principe de la convergence des cultures d’origine vers la culture québécoise majoritaire de langue française. Selon ce plan d’action, la politique d’immigration devait poursuivre trois objectifs stratégiques : assurer le maintien et le développement des communautés culturelles, sensibiliser les Québécois francophones à leur apport ainsi qu’à leur participation à la vie publique et favoriser l’intégration des immigrants à la société québécoise. Enfin, en 1991, le gouvernement du Parti libéral rendait publiques ses orientations en immigration dans un document intitulé Au Québec, pour bâtir ensemble, Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration, document rédigé alors que Robert Bourassa était premier ministre et sous l’autorité de la ministre de l’Immigration de l’époque, Monique Gagnon-Tremblay. Cette politique inspire toujours l’action du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles. C’est donc celle dont nous tiendrons compte maintenant pour traiter de l’insertion des immigrants.
Un même thème traverse ces trois prises de position du gouvernement québécois en matière d’immigration : le seul lien, personnel et social, acceptable et satisfaisant entre les anciens et les nouveaux Québécois est l’engagement réciproque à travailler ensemble à être heureux dans une société commune prospère et tolérante. D’où la proposition d’un contrat moral entre les deux parties sur la base des principes et des valeurs autour desquels se définit la société québécoise d’aujourd’hui. D’une part, il est légitime que les immigrants soient informés de ces principes et valeurs et qu’ils apprennent graduellement à les partager, « étant donné que l’immigration constitue un privilège que [leur] accorde la société d’accueil » (p.16 de l’Énoncé). D’autre part, la société québécoise doit assumer les responsabilités et les devoirs qu’elle a à l’égard des personnes qu’elle a choisi de recevoir. Sur ces deux points, la position actuelle du Québec est explicite, loyale et honnête. Tous les immigrants en sont informés dès leurs premières démarches auprès des services québécois d’immigration à l’étranger et dès leur premier contact avec les services d’accueil du Ministère[82].
La société à laquelle les immigrants ont librement accepté de se joindre se définit par les traits suivants (p. 16 de l’Énoncé) :
une société dont le français est la langue commune de la vie publique;
une société démocratique où la participation et la contribution de tous sont attendues;
une société pluraliste ouverte aux multiples apports dans les limites qu’imposent le respect des valeurs démocratiques fondamentales de la société québécoise et la nécessité de l’échange intercommunautaire.
Chacun de ces traits entraîne ses propres paradoxes dont il faut avoir conscience.
a) Premier trait : une société dont le français est la langue commune de la vie publique.
Le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles reprend à son compte l’objectif central de la politique linguistique et presque dans les mêmes termes.
Aux yeux du Gouvernement comme de ceux de la vaste majorité du peuple québécois, l’apprentissage du français et son adoption comme langue commune de la vie publique constituent des conditions nécessaires à l’intégration. En effet, la langue est non seulement l’instrument essentiel qui permet la participation, la communication et l’interaction avec les autres Québécois, mais elle est également un symbole d’identification. Pour l’immigrant, l’apprentissage du français vient appuyer le développement de son sentiment d’appartenance à la communauté québécoise (p. 17 de l’Énoncé).
Pour les membres de la société d’accueil, pouvoir communiquer en français avec les nouveaux arrivants est le signe le plus perceptible de leur volonté de s’intégrer à la communauté française et les incite à les connaître et à les intégrer plus facilement.
Le gouvernement du Québec, par le ministère de l’Immigration et le ministère de l’Éducation, met à la disposition des immigrants, récents et plus anciens, des services d’enseignement du français selon des formules très variées, adaptées aux besoins et à la disponibilité des personnes. Nous en traiterons au point suivant.
La communauté d’accueil s’attend donc à ce que les immigrants et leurs descendants apprennent le français et en fassent la langue de leur vie au Québec. En contrepartie, les immigrants s’attendent à ce que les Québécois francophones leur parlent en français, toujours et partout, même si leur connaissance de la langue n’est ni encore complète ni toujours conforme à la norme.
On constate cependant des torts de part et d’autre.
Les Québécois francophones ont trop souvent tendance à parler anglais avec les immigrants et à ne pas avoir la patience de jouer leur rôle de moniteur de français à l’égard des immigrants en cours de francisation. Les immigrants estiment alors, avec raison, les témoignages sont nombreux, que les Québécois francophones les snobent, qu’ils méprisent le résultat des efforts qu’ils font pour apprendre le français, qu’ils les renvoient à leurs langues d’origine ou à la langue anglaise, puisque les Québécois anglophones ne sont pas si pointilleux sur la manière de parler anglais. Ainsi, les Québécois francophones trahissent eux-mêmes leurs propres objectifs en politique linguistique et en politique d’immigration, qu’ils ont pourtant réclamés de leurs gouvernements à grands cris et avec force manifestations, fleurdelisé à l’appui. Nous avons déjà dénoncé cette tendance des francophones en conclusion du chapitre précédent.
De même qu’en traitant du français, langue de travail, nous avons déploré le fait que les immigrants adultes, surtout pressés de se trouver du travail, de gagner leur vie, ce qui est tout à leur honneur et parfaitement compréhensible, soient souvent forcés de travailler en langue anglaise. Les raisons en sont nombreuses. Les entreprises privées assujetties à la Charte de la langue française exigent presque toujours la connaissance de la langue française comme condition d’embauche. En conséquence, les immigrants trouvent plus facilement, et trop souvent, de l’embauche dans les entreprises qui ne sont pas soumises à la loi 101, ou dans des entreprises qui ont immédiatement besoin de leurs compétences avant même qu’ils apprennent le français, ou dans des commerces plus tolérants, qui comptent sur un autre employé francophone pour servir les clients de langue française. L’apprentissage de la langue française en est retardé d’autant, compromis même.
De plus et surtout, il n’est pas toujours évident pour les immigrants récents que la langue commune de la société québécoise est le français.
En effet, beaucoup de ministères offrent aux citoyens québécois des services en langue anglaise, destinés en principe aux membres de la minorité de langue anglaise, citoyens du Québec qui ont droit à des services dans leur langue, du moins était-ce ce qu’ils prétendaient et réclamaient au moment du débat de la Charte de la langue française.
Sur ce sujet, la politique du Québec s’est précisée. Règle générale, l’Administration « favorise l’unilinguisme français dans ses activités [83] ». Tous ses services et documents sont disponibles en langue française, mais aussi parfois en langue anglaise ou en d’autres langues selon la nature des services et les circonstances. Le contribuable québécois de langue anglaise peut communiquer en anglais avec l’Administration et en obtenir sur demande des documents en langue anglaise si ces documents sont suffisamment importants pour qu’il vaille le coût de les traduire. Par contre, les services et les documents sont disponibles en français, en anglais ou dans une autre langue quand la santé et la sécurité des personnes sont en jeu, quand les services sont destinés à des communautés de langue anglaise ou de langue autochtone bénéficiant de droits reconnus par la loi, ou quand ils sont destinés à des immigrants à leur arrivée au Québec, pour faciliter leur installation.
Depuis lors, surtout depuis que les services de l’Administration sont accessibles par téléphone ou par Internet, l’offre de service en langue anglaise s’est généralisée. Tous les systèmes téléphoniques des ministères commencent par un message en français et en anglais offrant le choix entre l’une ou l’autre langue pour poursuivre. Le portail du gouvernement du Québec est trilingue, français, anglais, espagnol, et encore a-t-il fallu insister pour qu’il soit en espagnol, évitant ainsi qu’il ne soit que bilingue français-anglais. Dans le site de plusieurs ministères, on identifie les documents selon qu’ils sont disponibles en français seulement ou à la fois en version française et anglaise. En somme, bien que le français soit la seule langue officielle du Québec, l’image que projette l’Administration québécoise au téléphone et dans Internet est celle d’une administration bilingue, à la manière de celle du gouvernement fédéral. L’immigrant récent qui connaît l’anglais ou qui s’intègre à la minorité anglophone a donc accès à des services du Québec en langue anglaise, ce qui l’incite encore moins à faire l’effort d’apprendre en plus la langue française comme troisième langue.
D’autre part, le Québec informe les nouveaux arrivants qu’apprendre le français ne signifie pas qu’ils doivent cesser de parler et d’employer leurs langues, mais qu’au contraire, le Québec considère que le maintien de leurs langues d’origine constitue un atout économique, social et culturel pour l’ensemble de la population québécoise.
Le nouvel arrivant a un peu de mal à s’y retrouver, à concilier l’emploi de sa langue à la maison et l’incitation à apprendre le français comme langue de la vie publique, d’autant qu’il observe rapidement qu’on peut employer la langue de son choix dans les communications privées, y compris la langue anglaise.
b) Le deuxième trait du contrat moral qu’offre le Québec aux immigrants découle du fait que la société québécoise est, depuis très longtemps, une société profondément démocratique. Il en découle des engagements et des devoirs réciproques entre l’État et les citoyens, de même qu’entre les citoyens. Avant d’être un système politique abstrait, la démocratie est une manière de vivre en société selon laquelle la liberté et les droits de chaque citoyen sont limités par la liberté et les droits des autres. Ce n’est ni simple à vivre, ni simple à apprendre pour qui n’a pas vécu dans un cadre politique semblable.
À l’égard des immigrants qu’elle reçoit, la société québécoise prend trois engagements principaux. Premier engagement : respecter leurs droits et libertés conformément à la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, de la même manière et dans le même esprit d’égalité qu’elle le fait pour tout autre citoyen du Québec, sans discrimination aucune. Second engagement : leur garantir la même égalité des chances et la même justice sociale qu’aux autres citoyens, en leur donnant l’assurance de travailler à pallier les difficultés qui surgiront inévitablement avant qu’ils soient parfaitement intégrés. Dernier engagement : durant la première phase de leur insertion dans la société québécoise, leur offrir une forme de soutien socioéconomique et atténuer « les barrières institutionnelles ou sociétales qui les empêchent d’avoir un égal accès à l’emploi, au logement et aux services publics ou privés » (p. 18 de l’Énoncé).
En contrepartie, la société québécoise est en droit d’attendre des immigrants qu’ils dépassent la simple intégration de fonctionnement, qu’ils cessent rapidement de se considérer comme des nouveaux arrivants de passage, qu’au contraire, ils s’engagent dans la vie économique, sociale, culturelle et politique du Québec et qu’ils deviennent vraiment et consciemment des membres actifs de la société d’accueil devenue la leur.
c) Le troisième et dernier trait du contrat moral entre les Québécois et les immigrants est l’acceptation de part et d’autre du pluralisme de la société. Le caractère démocratique de la société québécoise a eu comme conséquence, pour les Québécois mais aussi pour les immigrants, que la société, en quelques décennies, est devenue très largement pluraliste, avec tous les problèmes qu’entraîne une mutation aussi subite.
La société québécoise d’autrefois avait vécu difficilement et avait tenté de concilier la cohabitation obligée de deux peuples et de deux cultures, entre une majorité de langue française et de religion catholique, les Canadiens français, et une minorité dominante de langue anglaise et de religion protestante, les Canadiens anglais.
Cette société a subi une première mutation au moment de la Révolution tranquille. Les rapports entre la majorité et la minorité se sont modifiés en faveur de la majorité. La religion catholique a perdu de son autorité politique et morale en faveur d’une société de plus en plus laïque où la religion est du domaine de la vie privée. La langue française est devenue la langue officielle du Québec par la Charte de la langue française qui en a imposé l’emploi dans tous les secteurs de la vie publique. La culture québécoise a pris son essor, en littérature, en cinéma, en arts, dont les médias, radio et télévision, ont soutenu l’activité et diffusé les œuvres. Les Québécois demeurent très attachés aux acquis de la Révolution tranquille et entendent qu’ils ne soient pas compromis par l’immigration récente.
Car l’immigration provoque une autre mutation de la société québécoise. Il lui faut maintenant absorber de nombreuses et nouvelles cultures, souvent très éloignées de ce qu’elle est par la langue, la religion, les coutumes, la manière de concevoir la vie politique, la vie en société et la vie familiale. En fait, la société québécoise doit apprendre à concilier des appartenances et des identités culturelles multiples avec son propre sens de l’identité. La société québécoise s’est librement engagée dans cette seconde mutation en recrutant et en accueillant des immigrants. Mais elle attend d’eux que, dans leur manière d’être au Québec, les immigrants respectent les lois et les valeurs de la société québécoise, notamment le principe de l’égalité des hommes et des femmes et le caractère laïque de la société, selon le principe que la pratique d’une religion est un geste privé qui s’exerce dans des lieux également privés et sans empiéter sur l’espace public. Pour sa part, la société québécoise considère que la reconnaissance des cultures d’origine est compatible avec le partage d’une culture commune, que ces cultures peuvent féconder et enrichir, que c’est même la seule manière d’éviter le repli communautaire, culturel et religieux, source de tous les préjugés et prétexte invoqué par les extrémistes de tout bord pour provoquer des affrontements entre groupes d’appartenance différente. Tel est le défi de l’immigration, que doivent relever ensemble les immigrants et les membres de la société d’accueil.
La situation la plus douloureuse est celle des immigrants qui ont quitté leur pays et les lieux de leurs souvenirs, laissé derrière eux parents et amis, un mode de vie familier, pour tout reprendre à zéro dans un pays neuf et inconnu. Qu’ils l’aient fait volontairement ne change rien au déchirement et à l’inconfort qu’une mutation si totale implique. Pour sa part, la société québécoise subit une mutation tout aussi déchirante et angoissante, d’autant plus qu’elle est totalement imprévisible. Elle ne sera plus jamais la même. Elle vit et elle vivra de plus en plus un métissage culturel provoqué par les influences réciproques des cultures les unes sur les autres et sur la culture québécoise. Les relations entre Québécois et Québécoises de toutes les origines et cultures diffuseront ces influences dans le tissu social, d’autant plus profondément que, tôt ou tard, elles seront consacrées par des mariages ou des unions libres dont naîtront les jeunes Québécois de demain. La mutation la plus profonde est encore à venir.
Le contrat moral d’intégration sociale proposé par la société québécoise aux immigrants est un idéal qui se définit et se précise par son application au jour le jour, d’un incident ou d’une crise à l’autre. Il est, en réalité, un compromis entre la liberté personnelle et la contrainte sociale qu’imposent les principes et obligations de la vie en société, même dans les sociétés les plus démocratiques. Il faut donc prévoir que la réalité de l’intégration sociale fera évoluer le détail du contrat moral, mais en demeurant fidèle aux mêmes principes fondamentaux.
Il est regrettable que le contrat moral soit mal connu, ignoré même des anciens et des nouveaux Québécois, que les uns et les autres soient davantage braqués sur leurs droits que sur leurs devoirs. Le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles doit rapidement intégrer dans ses objectifs de diffuser la connaissance du contrat moral pour que chacun soit conscient des exigences qu’il implique pour tous les citoyens du Québec, anciens et nouveaux. Ainsi, les citoyens disposeraient de balises et de critères pour interpréter la notion d’accommodement raisonnable et juger, cas par cas, si on peut ou si on doit y avoir recours.
5. L’intégration linguistique
Tous les gouvernements du Québec ont toujours été conscients de l’importance de l’intégration linguistique des immigrants et y ont consacré des ressources importantes. Cet objectif est constant. Le Plan stratégique 2005-2008 du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles maintient le cap : « La connaissance du français constitue un catalyseur pour l’intégration à la société québécoise et facilite grandement l’insertion en emploi. La langue constitue un facteur clé d’intégration et de participation puisqu’elle favorise l’accès non seulement au travail, mais aussi [nous dirions surtout] à la vie sociale et culturelle du Québec [nous ajouterions à la vie citoyenne]. »
Durant les dix dernières années, le Québec a reçu en moyenne 35 000 immigrants par année[84], toutes catégories confondues. La variation annuelle est considérable, entre 26 509 en 1998-1999 et 44 246 en 2004-2005. Une certaine proportion d’entre eux sont de langue française ou ont une connaissance de base du français, insuffisante cependant pour qu’ils puissent intégrer le marché du travail. La proportion de ces immigrants « francophones » n’a cessé d’augmenter année après année, malgré le fait que le critère de la connaissance du français soit plus difficilement applicable dans le cas des réfugiés ou des regroupements familiaux. En 1996-1997, la proportion des francophones était de 39 %, en 2005-2006, elle est de 57,3 %. L’action du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles pour recruter des immigrants francophones va donc dans la bonne voie et elle est efficace. La moyenne des francophones est de 16 500 par année contre 18 300 non-francophones. Ces chiffres donnent une idée du nombre annuel d’immigrants que le Ministère doit accueillir et tenter de franciser s’ils ne connaissent pas le français à leur arrivée. D’autant que, chaque année, de nouveaux immigrants arrivent qui viennent grossir le nombre d’immigrants en voie de francisation et d’intégration, au risque de noyer sous le nombre les objectifs de la politique d’intégration linguistique.
La stratégie de francisation n’est pas la même selon qu’il s’agit des adultes ou des enfants.
La Charte de la langue française confie au ministère de l’Éducation la responsabilité de la francisation des enfants de parents immigrants.
On se souviendra que, règle générale, tous les enfants du Québec doivent fréquenter l’école française, sauf les enfants dont le père ou la mère est citoyen canadien et a reçu un enseignement primaire en anglais au Canada[85]. Tous les enfants de parents immigrants sont donc orientés vers l’école française.
Les enfants qui ne savent pas le français au moment de leur arrivée à l’école sont regroupés dans des classes d’accueil dont le principal objectif est de leur faire apprendre le français pour qu’ils puissent par la suite s’intégrer aux classes régulières.
La francisation des enfants a des répercussions sur les parents. Souvent, les enfants sont les seuls à savoir suffisamment le français pour servir ni plus ni moins que d’interprètes entre leurs parents, les services publics, parfois les clients du commerce familial. Les enfants en tirent une grande fierté. Ils apportent à la maison la connaissance du français et y initient leurs parents, leur montrant que ce n’est pas si compliqué à apprendre.
Par contre, l’action du ministère de l’Éducation a ses propres limites et déficiences.
D’une part, les mariages entre francophones et anglophones vont accroître l’admissibilité législative des enfants à l’école de langue anglaise, puisque l’un des parents remplit alors les conditions de la loi 101. En 2004, 457 Québécois francophones ont épousé une anglophone, 660 Québécois anglophones une francophone, soit 1 117 mariages exogames. En 2005, 475 Québécois francophones ont épousé une anglophone et 709 Québécois anglophones une francophone, soit 1 184 mariages. En seulement deux ans, les enfants à naître de 2 301 familles devenaient ainsi admissibles à l’école de langue anglaise par l’un des parents[86].
D’autre part, les ententes que le ministère de l’Éducation a conclues avec des communautés culturelles qui gèrent leurs propres écoles, par exemple les écoles de la communauté grecque ou de la communauté juive hassidique, n’ont pas eu le succès escompté. Elles n’ont pas favorisé une meilleure connaissance de la langue française chez leurs élèves, ni modifié leur attitude à l’endroit de la communauté française, ni ne les ont incités à poursuivre leurs études en langue française dans le cas des écoliers grecs. Cette stratégie des ententes particulières est à revoir, certainement faut-il au minimum les encadrer mieux et mieux en suivre l’application.
De plus, une étude récente de Statistique Canada[87] a révélé que seulement 25 % des enfants nés au Québec de parents immigrés allophones ont adopté le français comme langue d’usage public bien qu’ils aient fait leurs études primaires et secondaires en langue française et bien que leurs parents aient adopté le français plutôt que l’anglais dans une proportion de 56 %. Leurs enfants boudent la langue française. Ces chiffres recoupent une étude de Charles Castonguay, mathématicien de l’Université d’Ottawa bien connu pour ses analyses statistiques de l’attraction du français sur les non-francophones, publiée par l’Office québécois de la langue française en 2005[88]. Peut-être le ministère de l’Immigration devrait-il ajouter les écoliers aux cibles de ses campagnes de promotion de la langue française.
Le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles a l’entière responsabilité de la gestion de la francisation des immigrants adultes.
Le dispositif de francisation offre aux immigrants adultes le choix entre suivre des cours à temps plein ou à temps partiel. Les immigrants adultes ont une préférence marquée pour la formation à temps partiel qui leur permet de travailler en même temps qu’ils suivent des cours de français. De 1997-1998 à 2005-2006, une moyenne de 8 440 immigrants adultes ont suivi des cours à temps plein contre 12 905 à temps partiel. Les immigrants ne sont pas tenus de suivre des cours de français l’année de leur arrivée au Québec[89]. Ils choisissent souvent de s’insérer dans le marché de travail dès leur arrivée. Le Ministère n’est pas en mesure de connaître ce que décident des immigrants adultes l’année de leur arrivée. Le Ministère a cependant constaté que la demande pour les cours de français avait tendance à augmenter lorsque le marché du travail était moins favorable, et, inversement, qu’une baisse du taux de chômage provoquait une diminution de la demande des cours de français. La très grande majorité des immigrants adultes s’inscrivent à des cours de français moins d’un an après leur arrivée (entre 85 % et 90 %) ou depuis moins de trois ans (85 %).
Les immigrants ont également le choix entre différents lieux d’apprentissage. Car, depuis septembre 2004, le Ministère confie à des partenaires institutionnels le soin d’enseigner le français aux immigrants. L’objectif est de les insérer dans les mêmes milieux de formation que tous les autres adultes québécois qui suivent des cours.
Les cours se donnent maintenant dans les cégeps (en 2005-2006, choix de 69 % des immigrants qui suivent les cours à temps plein et de 8,6 %, à temps partiel), dans les universités (à temps plein, 16,5 %, à temps partiel, 0,5 %), dans des commissions scolaires (4,2 % à temps plein et 1,9 %, à temps partiel), dans des organismes communautaires (10,3 % à temps plein et 83 % à temps partiel). Des cours à temps partiel sont parfois organisés par des entreprises privées, des associations professionnelles ou syndicales (6 %).
Le Ministère a toujours eu soin d’intégrer à l’enseignement de la langue l’initiation à la réalité du Québec : la dispersion de la population sur un territoire très contrasté en même temps qu’homogène, les grandes étapes de son histoire, la vitalité de sa culture, les valeurs morales qui la caractérisent dont la Charte québécoise des droits de la personne proclame l’essentiel, une organisation de la vie collective inspirée de la démocratie britannique. C’est à cette société que les immigrants sont invités à s’intégrer, dans le respect du contrat moral décrit au point précédent. Au fil des années, le ministère de l’Immigration a développé un matériel pédagogique et des documents d’information qui permettent d’atteindre ce double objectif, langue française et civilisation québécoise.
Les partenaires en francisation du Ministère sont tenus de poursuivre les mêmes objectifs et dans le même esprit. Ils peuvent enrichir les contenus de l’enseignement, mais ils doivent répondre aux attentes du Ministère conformément aux contrats de service qu’ils signent avec lui.
Le ministère de l’Immigration a consacré 44,3 millions de dollars uniquement à la francisation des immigrants, soit 38 % de son budget. Ce budget couvre les salaires des enseignants, le soutien financier des immigrants inscrits aux cours, le matériel pédagogique, la contribution aux contrats d’enseignement conclus avec d’autres institutions, notamment les organismes communautaires, enfin l’encadrement administratif du service et des contrats avec les partenaires. Au budget du Ministère, il faut ajouter les frais qu’assument, pour la francisation des adultes, les universités, les cégeps et le ministère de l’Éducation par le réseau des commissions scolaires.
La francisation des immigrants est essentielle à leur intégration linguistique à la société québécoise, intégration de fonctionnement et de participation assurément. La familiarité ainsi acquise avec la société québécoise de langue française peut les inciter à la faire leur au point d’en partager les aspirations et le destin. Pour notre part, nous ne croyons pas qu’il faille pour cela que les immigrants abandonnent l’usage de leurs langues d’origine et que leurs enfants cessent de les connaître. Ce serait priver le Québec d’un potentiel linguistique de plus en plus indispensable dans notre ère de mondialisation des échanges économiques et documentaires. Pour notre part, ce qui nous préoccupe le plus, c’est de constater que si les allophones utilisent de plus en plus le français pour les besoins de la vie au Québec et pour communiquer avec les francophones, ils communiquent souvent entre eux en langue anglaise. Si cette observation s’avérait juste et si elle se généralisait, cela signifierait qu’il y a deux langues communes au Québec, le français comme langue de la vie publique et langue de communication avec les francophones, l’anglais pour communiquer entre allophones de langues différentes et avec les anglophones. Le statut de la langue anglaise s’en trouverait conforté et le statut du français d’autant affaibli.
6. L’autre modèle d’intégration : le multiculturalisme
Le projet du Québec en immigration est très explicite : il demande aux immigrants qui choisissent de s’y installer qu’ils « s’enracinent en terre québécoise en apprenant à connaître et à comprendre leur nouvelle société, son histoire et sa culture » (p. 19 de l’Énoncé). Cette culture se veut fidèle à ses origines françaises et européennes. Mais, c’est aussi une culture dynamique et en mutation continuelle comme toutes les cultures vivantes soucieuses d’un avenir dans le prolongement des acquis du passé. Une culture qui se sait assez vigoureuse pour absorber sans se dénaturer les contributions des immigrants. C’est cette culture que le Québec propose aux immigrants de partager et d’enrichir, au lieu de s’y opposer en s’enfermant dans leurs cultures d’origine. C’est une entreprise ambitieuse, mais essentielle.
Cependant, la réalisation du projet québécois d’immigration est rendue d’autant plus difficile que le gouvernement du Canada propose aux immigrants un tout autre modèle de société où deux langues sont officielles, le français et l’anglais, au choix des citoyens, et toutes les cultures sur le même pied d’égalité selon le principe du multiculturalisme. Des immigrants récemment installés au Québec, mais qui ont reçu solennellement leur nouvelle citoyenneté du Canada, s’inspirent souvent de ce modèle pour contester celui du Québec ou tout au moins ne pas trop s’en préoccuper.
L’idéologie du multiculturalisme du Canada est née en même temps qu’était adoptée la Loi sur les langues officielles du Canada en 1969. Le gouvernement Trudeau de l’époque voulait à tout prix éviter que la décision de faire du français une langue officielle soit interprétée par les Canadiens de toute langue et de toute culture comme la reconnaissance d’un statut privilégié à la communauté de langue française. Au contraire, a proclamé le gouvernement canadien, le Canada est une mosaïque de cultures et de langues, sur un même pied d’égalité. La communauté canadienne de langue française est l’une d’entre elles, une minorité linguistique parmi tant d’autres, plus ancienne peut-être, mais sans que cette ancienneté lui confère un privilège historique.
Depuis lors, le multiculturalisme est utilisé par le reste du Canada, y compris par le gouvernement canadien, pour contrer la prétention du Québec d’être une province distincte, encore moins une nation, de langue et de culture françaises. L’obstination de la société québécoise à demeurer elle-même, à ne pas se fondre dans le grand tout canadien, à vouloir intégrer les immigrants pour mieux se perpétuer, agace profondément le reste du Canada. Depuis la campagne à la direction du parti libéral en 2006, le discours politique tend à se modifier radicalement. Non seulement la société québécoise serait une société distincte, mais le Québec serait une nation. Le virage est trop radical et trop subit pour qu’on puisse en évaluer le sérieux, encore moins les conséquences, d’autant plus que l’opinion canadienne devra ou le faire sien ou le répudier lors des prochaines élections fédérales. La question est à suivre.
Il y a quelque chose de mensonger et de nocif dans l’idéologie du multiculturalisme.
De mensonger, parce que, tout en proclamant l’égalité des cultures, la société canadienne anglo-saxonne impose en réalité la sienne comme culture commune à tous les immigrants, qui se joignent sans rechigner à cette société américanisée de langue anglaise que leur imposent tous les gestes de la vie quotidienne, publique et économique. C’est exactement ce que se propose de faire le Québec, mais ouvertement et nettement plus difficilement puisqu’il lui faut contrebalancer la pression de l’environnement nord-américain où sa langue et sa culture sont dramatiquement minoritaires.
De nocif, parce que les langues et les cultures des communautés culturelles sont alors relayées à la vie privée et à la vie communautaire, où elles jouissent d’une sorte d’impunité qui les encourage à réclamer le respect de tous leurs particularismes. Les chartes de droits et libertés de la personne leur servent de point d’appui juridique, d’autant que les juges de la Cour suprême les interprètent avec grand libéralisme. La conséquence du multiculturalisme est le repli communautaire militant, l’illusion qu’en venant au Canada, les immigrants ont le droit de continuer à vivre exactement comme s’ils n’avaient pas changé de pays. Toutes les dérives sont possibles, des plus folkloriques aux moins compatibles avec les valeurs de la société canadienne et québécoise, comme le droit d’être polygame, d’avoir recours à des tribunaux religieux pour vivre selon la loi islamique, de traiter les femmes selon leurs coutumes et non selon le principe de l’égalité des hommes et des femmes, d’avoir droit à des locaux de prière dans les immeubles publics. Le communautarisme augmente l’insécurité des membres des communautés culturelles, retarde leur intégration dans la société globale, magnifie les signes de différence en lieu et place des signes d’appartenance à la société d’accueil, provoque chez des Canadiens des réactions de rejet à l’égard de tous les membres de la même communauté, indistinctement et sans tenir compte des convictions personnelles de leurs membres.
Le projet québécois d’intégration, bien qu’il soit très nuancé et très ouvert à la différence, est lui-même contaminé par l’idéologie du multiculturalisme. Les Québécois francophones ont peur d’être accusés d’ethnocentrisme en maintenant l’idée d’une culture commune à laquelle tous les citoyens québécois sont conviés d’adhérer. La conséquence directe de cette idéologie est la rectitude linguistique. Tout le monde surveille ce qu’il dit de crainte d’être accusé d’une déviation quelconque, surtout de racisme et de xénophobie. La langue de bois est de plus en plus devenue la langue usuelle de la vie publique.
L’idée d’une culture commune en partage est pourtant l’essentiel d’un projet d’immigration, autant pour les personnes immigrantes que pour la société qui accepte de les recevoir. Les personnes immigrantes ne changent pas de pays dans l’intention d’y vivre comme si elles n’avaient jamais quitté leurs pays d’origine. L’intention contraire conduit tout droit au communautarisme, au repliement sur la culture d’origine, au ghetto ethnique. La société d’accueil ne reçoit pas les immigrants sans se douter que leur intégration la modifiera. Si elle le refuse, cela conduit à la ségrégation, à l’exclusion des personnes immigrantes de la vie citoyenne, au racisme.
Le projet de contrat moral proposé par la société québécoise aux immigrants est la seule réponse possible au dilemme précédent. Il accorde des droits et impose des devoirs aussi bien aux Québécois déjà là qu’aux Québécois nouvellement arrivés.
Au contraire, la notion d’accommodement raisonnable est souvent invoquée par des immigrants comme argument pour réclamer le respect d’un droit et pour imposer à la société d’accueil le devoir à leur donner satisfaction. Dans cette logique, les immigrants n’ont plus de devoirs, seulement des droits, ce qui constitue une dangereuse déviation du projet d’immigration.
On comprend dès lors pourquoi la politique d’accommodement a connu tant de dérives. À force d’y avoir recours à tort et à travers, elle risque fort d’être répudiée. De toute urgence, il faut lui donner des balises.
Il n’y a qu’un seul moyen d’échapper à la fois au communautarisme, aux dérapages de l’accommodement raisonnable, au malaise des uns et des autres et à l’intransigeance des intégristes de tout bord, c’est de faire connaître, de mettre de l’avant et d’appliquer le contrat moral entre immigrants et membres de la société d’accueil.
Le ministère de l’Immigration et des Relations avec les citoyens doit, de toute urgence, vulgariser la notion de contrat moral auprès de tous les Québécois, anciens et nouveaux, et en faire l’axe central de la politique québécoise d’accueil et d’intégration des immigrants.
Deuxième partie – L’actualité de la politique linguistique
La Charte de la langue française de 1977 répondait aux aspirations des Québécois francophones de l’époque, bien au fait de la situation de la langue française face à la langue anglaise et bien déterminés à la modifier en faveur de leur langue et en faveur de tous ceux et celles qui la parlaient. Tous et toutes approuvaient largement la stratégie de changement inscrite dans le texte de la loi.
Depuis lors, de nombreux événements se sont produits, qui ont transformé en profondeur la société québécoise en même temps que la situation sociolinguistique antérieure.
Une cascade de contestations juridiques s’est abattue sur la Charte de la langue française dès les premiers jours de son adoption. Chaque cause s’est déplacée d’instance en instance jusqu’en Cour suprême. Ces procédures juridiques, complexes, ont souvent eu comme conséquence d’imposer au législateur québécois de devoir modifier le texte de la loi.
Le débat sur la qualité de la langue s’est intensifié. La querelle du joual s’est nuancée, en s’éloignant du manichéisme des positions initiales, entre le bien dont l’idéal était le français de Paris, et le mal, symbolisé par la langue populaire urbaine du Québec, surtout de Montréal. Il reste tout de même des séquelles de ce dualisme primaire qui refait surface périodiquement. La question n’est plus aujourd’hui l’existence du joual, mais bien celle de l’existence et de la description de la norme du français standard propre au Québec et son corollaire, la légitimité de la variation de la langue française d’un pays à l’autre de la francophonie.
Enfin, les opinions et les attitudes des Québécois, qu’ils soient ou non de souche, à l’endroit de la question de la langue française sont aujourd’hui nettement moins unanimes qu’au moment de la loi 101. Le beau consensus de l’époque est disparu. Au sentiment du destin collectif de la société québécoise s’est substitué, chez les citoyens, le souci de l’avenir personnel dans un contexte économique nettement plus compétitif. La Charte de la langue française a créé chez les Québécois francophones le sentiment que la langue française était dorénavant en sécurité, qu’elle ne courait plus aucun risque, que sa perpétuité était garantie. Ce sentiment pourrait rapidement devenir illusoire si on ne s’inspire plus des principes de la Charte de la langue française pour construire l’avenir du Québec, surtout en ce moment de grande ouverture vers l’international où domine largement la langue anglaise.
Tels sont les thèmes que nous nous proposons d’explorer dans les chapitres de cette deuxième partie.
Mais au préalable, il est indispensable de revenir aux principes et objectifs qui ont inspiré la conception de la politique linguistique du Québec, sous ses deux aspects fondamentaux, le statut et la qualité de la langue et la politique d’immigration, dont nous avons déjà traité. C’est essentiel : on ne peut s’en tenir, comme on a trop tendance à le faire de nos jours, au seul texte de la loi linguistique, à la seule Charte de la langue française, souvent même à un seul article ou à un seul alinéa d’un article en particulier. La Charte n’épuise pas le sujet de la politique linguistique. Sa fonction est double : définir en détail les effets de la déclaration du français comme langue officielle du Québec et guider le comportement linguistique de tous les citoyens québécois en matière de langue. C’est important, évidemment. Le plus important, cependant, est d’avoir conscience du type de société que la politique linguistique avait pour objet de définir et, plus crucial encore, de juger si, comme citoyens, nous sommes collectivement toujours en accord avec cette conception de la société québécoise.
Chapitre I – Les principes et objectifs de la politique linguistique au Québec
En mars 1977, le ministre Camille Laurin publiait un livre blanc sur La politique québécoise de la langue française au nom du gouvernement du Québec[90]. Il en soumettait le contenu à l’appréciation et à la discussion des membres de l’Assemblée nationale et du peuple du Québec. Nous l’avons déjà longuement résumé dans la cinquième section du chapitre II de la première partie. Nous expliciterons ici les principes qui ont guidé la conception de la loi linguistique que le gouvernement du Parti québécois se proposait alors de faire adopter. C’était la première fois qu’un gouvernement procédait de la sorte. En 1974, le gouvernement libéral n’avait pas jugé nécessaire de le faire et était passé directement à la rédaction et à la présentation du projet de loi 22 sans consulter les citoyens et sans révéler les motifs qui en avaient guidé la conception.
Les principes du livre blanc de 1977 s’inspirent d’une conception de la société québécoise que propose le gouvernement du Parti québécois aux citoyens du Québec, une société à majorité de langue française, qui reconnaît l’apport de la minorité historique de langue anglaise, qui se veut respectueuse des Premières Nations amérindiennes et inuites, de même que des communautés culturelles d’immigration plus ou moins récente.
Ces principes se présentent donc à la fois comme les moyens d’intégrer dans un même projet de société la diversité des composantes culturelles et linguistiques de la société québécoise autour d’une même langue commune, le français. Du même souffle, le gouvernement énonce les objectifs sociolinguistiques de la politique linguistique. On ne peut, encore aujourd’hui, dissocier les objectifs de la politique linguistique du projet de société qui les a inspirés et qui les inspire toujours.
En août 1977, l’auteur, alors conseiller technique auprès du ministre Laurin lors de la préparation et de la rédaction de la Charte de la langue française, explicite pour sa part les Principes sociolinguistiques et linguistiques de la Charte de la langue française dans une communication présentée lors de la septième Biennale de la langue française à Moncton[91].
La consultation de ces deux documents permet de redécouvrir les principes qui ont alors inspiré la conception de la politique linguistique et la rédaction du texte de la loi 101. À cette époque, le terme politique linguistique englobait à la fois la politique linguistique proprement dite et sa formulation législative.
En 1996, Louise Beaudoin, alors ministre responsable de la Charte de la langue française, juge nécessaire d’en rappeler les principes initiaux au moment où elle se propose de relancer la politique linguistique en fonction du contexte social et linguistique de l’époque. Elle publie, à son tour, un nouvel énoncé de politique sous le titre Le français, langue commune, Promouvoir l’usage et la qualité du français, langue officielle et langue commune du Québec, Proposition de politique linguistique.
Les notes qui suivent résument le contenu de chacun de ces documents, le plus souvent en reprenant le texte original.
1. Les principes du livre blanc du ministre Camille Laurin (1977)
Le premier chapitre du livre blanc résume à grands traits la situation de la langue française révélée à la fois par la commission Laurendeau-Dunton et la commission Gendron. Le deuxième présente quatre principes qui guideront la conception de la politique linguistique proposée au peuple québécois.
Premier principe : au Québec, la langue française n’est pas un simple mode d’expression mais un milieu de vie.
Être attentif à l’état de la langue, veiller à sa santé et à sa rigueur, travailler à son développement, c’est s’attacher à l’une des composantes principales de ce qu’il est convenu maintenant d’appeler « la qualité de la vie ».
Autant la pluralité des langues est utile et féconde sur un même territoire, autant il est nécessaire qu’au préalable, un réseau de signes communs, une même langue, rassemble les hommes. Sans quoi ne sauraient subsister la cohésion et le consensus indispensables au développement d’un peuple.
En affirmant que, dans la société québécoise, tous doivent connaître la langue française, le gouvernement veut simplement s’assurer que le Québec soit une société normale, une communauté foncière de langue semblable à toutes celles qui existent dans toutes les autres sociétés, y compris dans le reste du Canada où l’anglais est la langue commune des échanges et des communications entre les citoyens de langues différentes.
Pour ces motifs, le français doit devenir la langue commune de tous les Québécois.
Deuxième principe : on doit respecter les minorités, leurs langues, leurs cultures.
En effet, l’exercice par le Québec de son droit d’être français n’interdit nullement aux groupes et aux individus de connaître et de parler une ou plusieurs autres langues.
Les « groupes minoritaires » pourront évidemment conserver leurs langues respectives et les transmettre à leurs enfants.
Le gouvernement reconnaît que, dans le Québec, il existe une population et une culture anglaises. Même si elles se sont trop longtemps isolées dans un réseau d’institutions parallèles à celles des francophones, cette population et cette culture constituent une composante irréductible de notre société.
Implantées ici en des temps plus récents, d’autres minorités existent au Québec. L’assimilation à toute vapeur de tous les nouveaux immigrants, au point qu’en une ou deux générations ils ont perdu toute attache avec leurs pays d’origine, n’est pas un objectif souhaitable. Une société qui permet à ses groupes minoritaires de conserver leur langue et leur culture est une société plus riche et probablement plus équilibrée. Cela pourrait être le cas du Québec.
Si ce principe s’applique pour les Québécois d’origine étrangère, il est encore plus valable pour les Inuits et les Amérindiens québécois. Mais il y aurait certainement lieu d’accroître l’aide du gouvernement québécois pour la sauvegarde et la promotion des langues et cultures des premiers habitants de notre territoire.
Troisième principe : il est important d’apprendre d’autres langues que le français.
Le Québec est isolé dans un environnement politique et culturel entièrement de langue anglaise. Cette omniprésence de cette langue a façonné l’inconscient linguistique des Québécois francophones depuis presque 250 ans. Ils ne sont jamais neutres à son égard, comme dans les autres pays où elle est une langue étrangère parmi d’autres qui ne compromet en rien la langue nationale.
Dans notre monde qui rapetisse de jour en jour, le multilinguisme individuel, de tout temps un avantage, devient de plus en plus une nécessité. L’amélioration de l’enseignement d’une autre langue que le français est une nécessité pour le Québec et ne doit pas être considérée comme une entrave à la francisation.
C’est d’ailleurs dans la mesure où la survie de la langue française sera assurée ici que les programmes d’enseignement d’une deuxième langue pourront être envisagés dans leur juste perspective et devenir réellement efficaces, quand la langue anglaise aura cessé d’être, aux yeux d’un grand nombre, le symbole lancinant d’une domination culturelle et économique perpétuelle.
Quatrième principe : le statut de la langue française au Québec est une question de justice sociale.
Les inégalités économiques sont une source d’injustice; les inégalités culturelles ne le sont pas moins.
Depuis longtemps, les travailleurs francophones du Québec sont défavorisés dans de trop nombreuses entreprises parce que la langue de travail y est, dans des proportions variées, la langue anglaise. Cette situation tend à maintenir la masse des travailleurs de langue française dans une position inférieure : elle va par ailleurs dans le sens de la promotion d’un autre groupe qui possède déjà de meilleurs postes, des émoluments plus alléchants, un certain degré de pouvoir et de prestige.
On n’a guère le choix : ce qui est demandé à la majorité francophone du Québec, c’est de ressaisir le pouvoir qui lui revient, non pour dominer, mais pour s’imposer au rang et dans tout l’espace qui convient à son importance. Garantir l’usage de sa propre langue, cela fait partie de la tâche d’établir historiquement un peuple de manière qu’il ne soit plus vulnérable à la dissolution, à une pauvreté qui serait une injustice commise par sa propre main.
2. Les principes sociolinguistiques et linguistiques de la Charte (1977)
En août 1977, l’auteur explicite pour sa part les Principes sociolinguistiques et linguistiques de la Charte de la langue française comme thème de la communication qu’il présente à la septième Biennale de la langue française à Moncton. De l’avis même du ministre Laurin, ces principes avaient largement contribué à faire du texte de la loi 101 un « virage historique et un facteur de cohésion sociale[92] ». On peut donc, à bon droit, les rappeler.
Quatre principes sociolinguistiques ont inspiré le livre blanc de 1977.
Premier principe : la société québécoise ne doit pas être une société bilingue.
Le Québec a rejeté le bilinguisme comme institution en déclarant le français, seule langue officielle. Dans les entreprises, un certain emploi d’une autre langue était admis selon le principe du bilinguisme fonctionnel, c’est-à-dire à condition que des motifs sérieux motivent l’emploi d’une autre langue et que la langue française soit d’usage universel, celui d’une autre langue, restreint et motivé.
Le bilinguisme individuel est assuré par l’enseignement des langues secondes à l’école.
Deuxième principe : ce sont les institutions qui déterminent une situation linguistique donnée et qui peuvent en conséquence la modifier, et non les individus.
La Charte de la langue française est, en conséquence, constituée surtout de dispositions qui ont pour objet de déterminer le comportement linguistique des institutions, c’est-à-dire la langue de la législation et de la justice, la langue de l’Administration, la langue des organismes parapublics, notamment les ordres professionnels, la langue de travail, la langue du commerce et des affaires, la langue de l’enseignement.
Troisième principe : chaque institution est responsable de sa propre situation linguistique et de la qualité de la langue de ses communications, internes et externes.
Ce principe a guidé la conception administrative de la loi, c’est-à-dire le choix de la stratégie et des moyens à mettre en œuvre pour en assurer l’application.
Les dispositions de la loi se répartissent en deux groupes. Le premier groupe est constitué de dispositions dont l’application est immédiate et découle de mesures que doivent prendre des personnes ou des institutions. Exemple : la publicité, les raisons sociales. Le deuxième groupe est formé des dispositions dont l’application exige d’une part l’examen de la situation présente, d’autre part la nécessité d’étaler dans le temps la réalisation de certaines d’entre elles. Exemple : la transformation linguistique des entreprises.
Quatrième principe : une réalité aussi abstraite que la langue se révèle aux yeux des usagers à travers certaines de ses manifestations, qui jouent alors le rôle d’images collectives.
Le commun des mortels utilise la langue sans savoir ce qu’elle est et sans trop s’en préoccuper.
Lorsqu’on veut modifier une situation linguistique, par voie législative ou non, on amorce des changements dont la majorité d’entre eux, d’une part, se dérouleront lentement, d’autre part, ne se produiront pas d’une manière apparente, justement parce qu’ils se feront au jour le jour et qu’on oubliera la situation de départ au fur et à mesure qu’elle se modifie.
Enfin, les images collectives doivent coïncider avec les images intérieures, avec ce que l’on pense que l’on est. Si l’on se sait de langue française et que ce que l’on voit autour de soi est dans une autre langue, on en vient à douter de sa propre réalité ou à se considérer comme un étranger chez soi.
D’où des dispositions de la loi dont l’effet est facilement perceptible : les raisons sociales, l’affichage, la publicité et la terminologie.
Les principes linguistiques sont également au nombre de quatre.
Premier principe : les langues techniques et scientifiques ont une nette tendance à la normalisation, la langue commune beaucoup moins.
L’idéal du technicien et du scientifique est que, dans sa propre langue, un seul mot désigne une réalité et qu’une réalité soit toujours exprimée par le même mot.
La langue commune ne poursuit pas les mêmes objectifs. On y observe une prolifération de synonymes, dans des rapports de concurrence et de complémentarité dont on ne sait pratiquement rien.
Deuxième principe : La qualité de la normalisation terminologique repose entièrement sur la rigueur de la méthode de travail en terminologie.
Les travaux de terminologie doivent être menés par des personnes spécialement formées à cet effet, avec la collaboration constante des spécialistes du domaine visé, techniciens, ingénieurs, professeurs, etc. La méthode de travail doit être rigoureuse et reposer sur des sources d’une grande qualité ou dont on est capable d’évaluer la fiabilité. Toute erreur commise au cours du travail compromet la qualité de la normalisation et donc, la qualité de la langue de spécialité.
Troisième principe : l’usage officiel de la langue exerce une influence normative sur les comportements linguistiques des usagers.
Chaque usager subit inconsciemment l’influence de la langue officielle, en lisant les journaux, en écoutant la radio, en regardant la télévision, en prenant connaissance de tous les textes que lui fait parvenir l’Administration, en étudiant ou en consultant les documents techniques dont il a besoin pour son travail, en absorbant les messages publicitaires.
Tout particulièrement, le ministère de l’Éducation porte l’entière responsabilité de l’enseignement de la langue maternelle, de l’enseignement en français des sciences et des techniques, y compris de la terminologie de ces disciplines.
Quatrième principe : pour désigner une réalité nouvelle, l’emprunt demeure le moyen le moins opportun.
Une réalité dont on ignore le nom ou dont on ne connaît que le mot étranger peut s’exprimer de trois façons : par le mot français qui la nomme, qu’il faut chercher sérieusement et trouver; par un néologisme, lorsque la preuve est faite que nous sommes en présence d’un vide dans le vocabulaire; ou par un emprunt, lorsqu’on ne peut vraiment pas faire autrement.
3. Les principes de l’énoncé de politique de la ministre Louise Beaudoin (1996)
À la suite d’un bilan de la situation de la langue française après vingt ans d’application de la Charte de la langue française[93], Louise Beaudoin, alors ministre de la Culture et des Communications et ministre responsable de l’application de la Charte, publie et soumet au peuple québécois une nouvelle proposition de politique linguistique sous le titre Le français, langue commune, Promouvoir l’usage et la qualité du français, langue officielle et langue commune du Québec.
Cette proposition réactualise l’énoncé des principes de la politique linguistique.
Premier principe : la langue française est au cœur de l’identité québécoise.
En utilisant cette langue plutôt qu’une autre, les Québécoises et les Québécois ressentent et manifestent leur profond sentiment d’appartenance à leur milieu familial et communautaire d’abord, à la société globale ensuite.
Dans un sens beaucoup plus dynamique, qui convient à la société québécoise depuis la Révolution tranquille, l’idée d’identité renvoie à une culture en mutation et en action, à l’idée d’un présent lié au passé, certes, mais ouvert sur l’avenir qui se façonne lentement au gré de l’évolution du monde.
Ce principe fonde alors l’intention légitime d’évoluer en continuité avec les lignes de forces de la culture québécoise, tout en y intégrant, à sa façon, les apports des autres cultures dans un esprit d’ouverture et de fraternité.
Deuxième principe : la langue française est le fondement de la cohésion de la société québécoise.
Toute langue joue un important rôle de cohésion sociale.
La langue maternelle manifeste l’appartenance à une communauté et à une culture originales, différentes des autres, tout aussi riches et dignes de respect.
On comprend alors que les Québécoises et les Québécois, tout au long de leur histoire et malgré les circonstances souvent défavorables, soient demeurés fidèles à leur langue maternelle et aient persisté à vouloir non seulement en maintenir l’usage mais aussi l’affirmer comme langue caractéristique de leur coin d’Amérique.
Les Québécoises et les Québécois, à travers leur propre expérience, comprennent d’instinct et respectent profondément l’intention des membres des autres groupes linguistiques de vouloir maintenir la connaissance de leur langue maternelle et en assurer la transmission à leurs enfants.
Puisque plusieurs ensembles linguistiques coexistent sur le même territoire, la langue commune à tous, au Québec le français, sert à la cohésion sociale de tous les citoyens, par-delà les différences de langues maternelles.
Enfin, l’usage généralisé de la langue française symbolise le fait que tous les citoyens du Québec partagent le même destin, sans distinction de lieu, ni distinction de langues maternelles d’origine, dans le respect des droits de la communauté anglophone et des nations autochtones.
Troisième principe : les apports de toutes les minorités à la société québécoise sont une richesse et un avantage.
Dès la conception et l’élaboration de la Politique québécoise de la langue française, le gouvernement du Québec a manifesté son intention de modifier en profondeur la dynamique des relations entre les différentes composantes de la société québécoise.
Il faut dépasser l’isolement, substituer à l’existence parallèle de divers groupes linguistiques un sentiment de solidarité dans un même destin collectif. Cette solidarité doit s’organiser autour des axes suivants : a) l’acceptation et la reconnaissance du français comme langue commune; b) la responsabilité des personnes morales et des citoyens à l’égard de la langue commune et à l’égard de l’application de la Charte de la langue française; c) le respect mutuel de la culture de chacun; d) l’union des réseaux de contacts et des compétences linguistiques pour stimuler l’activité culturelle et économique de l’ensemble du Québec.
Quatrième principe : la connaissance d’autres langues est un enrichissement personnel et social.
L’affirmation du français comme langue officielle et langue commune du Québec n’entre pas en contradiction avec l’intérêt et la nécessité d’apprendre d’autres langues.
L’enseignement de l’anglais, langue seconde, doit se faire sur la base d’une bonne connaissance du français, écrit et parlé. L’enseignement du français, langue seconde, parlé et écrit, vise à faciliter la participation des citoyens à la société québécoise.
D’autre part, l’énoncé de 1996 explicite le fait que la politique linguistique ne peut se limiter à la seule approche législative, mais qu’elle comporte également une approche sociale et qu’elle devra, de plus en plus, s’appuyer sur une approche de concertation internationale si on veut contenir l’hégémonie universelle de l’anglo-américain.
L’approche législative
La Charte de la langue française est l’assise principale de la politique linguistique et elle est d’une importance déterminante.
Cependant, elle ne peut tout régler à elle seule. Toutes les autres politiques adoptées par le gouvernement doivent l’appuyer et la confirmer : l’enseignement du français, langue maternelle, langue seconde et langue de l’alphabétisation; l’immigration et l’intégration des immigrants à une société de langue française, le comportement linguistique de l’ensemble de l’Administration.
La Charte peut difficilement assurer la qualité de la langue française au Québec, qui échappe à tout contrôle juridique.
L’approche sociale
Cette approche prend la relève et complète l’approche législative sans évidemment en réduire l’importance.
Elle vise à créer un environnement en langue française qui soit dynamique, accueillant et attrayant, qui puisse influencer les choix et les comportements linguistiques de tous les citoyens du Québec.
Elle vise également à projeter l’image d’une société dont la performance culturelle, scientifique et économique s’exprime en français et se situe à un haut niveau d’excellence, une société qui offre aux immigrants les meilleures chances de s’épanouir, de se réaliser, une société qui leur assurera la prospérité, à eux et à leurs enfants.
L’approche de concertation internationale
La concertation internationale est l’outil le plus efficace pour contrer la tendance de l’anglais à s’imposer comme la seule langue du commerce mondial et des nouvelles technologies de l’information.
Elle vise à promouvoir le plurilinguisme en lieu et place de l’unilinguisme anglais dans toutes les instances où s’élaborent les règles du marché mondial, où se rédigent les normes techniques et où se conçoivent les technologies de l’information, dont Internet est le prototype.
4. Une remarquable continuité
Comme on le voit, à l’orée du XXIe siècle, le gouvernement du Québec est demeuré fidèle aux objectifs de la politique linguistique de 1977, du moins si on en juge par le discours officiel puisque la volonté gouvernementale de les mettre en application a énormément fluctué au cours des années selon les partis au pouvoir et selon les préoccupations à la mode de chaque époque. Chose certaine, aucun gouvernement n’a, ouvertement, abandonné l’un de ces objectifs.
Il n’est pas certain, cependant, que les Québécois francophones soient restés aussi convaincus de la pertinence de chacun de ces principes. Les opinions sur ces sujets sont nettement plus fragmentées aujourd’hui. Surtout, on constate de plus en plus fréquemment une contradiction marquée entre leurs comportements individuels au jour le jour et leur attachement collectif à la loi 101. L’individu contredit souvent le citoyen.
Il est donc devenu urgent aujourd’hui que les Québécois redécouvrent et se réapproprient les principes et les objectifs de la politique linguistique, qu’ils se rendent compte collectivement qu’ils sont aussi pertinents maintenant qu’ils l’étaient en 1977 et qu’ils ne se réduisent pas au seul texte de la Charte de la langue française.
On pourrait les résumer de la manière suivante.
La politique linguistique québécoise et la Charte de la langue française ont pour objectif fondamental de faire contrepoids aux forces dominantes du marché linguistique qui jouent toutes en faveur de la langue anglaise en Amérique du Nord : force démographique (poids relatif des langues en présence), force économique (statut de l’anglais comme langue internationale des échanges économiques), force scientifique et technologique (prédominance de l’anglais dans les activités scientifiques et dans les technologies de l’information), force politique enfin (puissance des États-Unis et initiative internationale du Québec restreinte par son statut constitutionnel).
D’où les points forts de la politique linguistique du Québec, toujours d’actualité :
la langue d’enseignement, pour intégrer les enfants issus de l’immigration à la société québécoise, dont le français est le fondement de l’identité et la langue de la vie démocratique;
la langue du travail et la francisation des entreprises, pour assurer à la langue française une motivation économique solide, gage de succès personnel de chaque citoyen et incitatif à connaître le français pour les anglophones et les allophones;
la langue du commerce et des affaires, chapitre qui complète le précédent et qui garantit aux consommateurs une protection minimale de par l’emploi de la langue française dans tous les documents de nature commerciale ainsi que dans l’affichage commercial pour préserver l’image d’une société de langue française;
la langue de l’Administration et des organismes parapublics, comme leviers économiques et exemples d’un fonctionnement normal et efficace en langue française.
Les forces dominantes sont et seront toujours en action. Le Québec doit et devra, en conséquence, les contrer constamment.
Les adversaires de la Charte prétendent que la langue française n’est plus menacée au Québec et qu’on pourrait alors en abandonner ou en atténuer certaines dispositions. Le sort de la langue française s’est en effet amélioré, mais justement parce que la Charte est efficace : elle n’atténue pas la vigueur et la constance des forces dominantes, elle les contient.
La politique québécoise ne vise pas à nier les droits de la communauté de langue anglaise. Elle a pour objet de créer les conditions d’usage et d’épanouissement de la langue française au Québec, face à la concurrence continentale et internationale de la langue anglaise. En cela, elle rejoint les préoccupations de tous les pays de langue française et, d’une certaine manière, celles des pays où une langue côtoie une autre langue fortement majoritaire et de grand rayonnement, par exemple en Catalogne où le catalan fait face à la langue espagnole ou encore les langues des pays Baltes face au russe.
La politique québécoise est respectueuse des autres langues en usage au Québec. Elle garantit à la minorité anglophone, à sa culture et à sa langue, des conditions de maintien et d’épanouissement nettement plus favorables que celles des minorités de langue française dans le reste du Canada. De plus, c’est au Québec que les langues autochtones et inuktitut se maintiennent le mieux dans l’ensemble du Canada parce que la politique québécoise est ouvertement favorable aux langues des Premières Nations depuis les accords de la Baie-James et du Nord québécois (1975). Le Québec favorise également la vitalité des cultures et des langues d’origine comme apport à la culture québécoise, dans le respect du français langue commune.
À cause justement de cette ouverture à l’égard des autres langues, l’ambiguïté du bilinguisme demeure constante au Québec. La distinction entre bilinguisme individuel et bilinguisme institutionnel de l’Administration et des entreprises s’est perdue. La même confusion entoure le fait que différentes communautés culturelles et linguistiques cohabitent dans la grande région de Montréal. On en vante alors le caractère multiculturel dont on tire argument pour faire la promotion de Montréal. Mais s’agit-il du multiculturalisme à la manière de la politique fédérale, inventée par Pierre Elliott Trudeau au moment où il était premier ministre du Canada en réaction au nationalisme québécois qu’il disait d’origine ethnique? Ou s’agit-il plutôt du résultat de l’un des principes de la politique linguistique du Québec, celui de considérer cette diversité comme un enrichissement pour la société québécoise, en harmonie cependant avec l’affirmation du français comme langue officielle et langue commune? On ne le sait trop.
Nous reviendrons constamment sur ces idées dans l’analyse de l’actualité de la politique linguistique, objet de cette deuxième partie du livre.
Chapitre II – L’évolution de la législation linguistique
En premier lieu, nous décrirons les modifications apportées au texte initial de la Charte de la langue française, surtout à la suite des arrêts de la Cour suprême, mais également de la prise en compte par le gouvernement de la généralisation des technologies de l’information et de la communication, en prenant soin d’indiquer clairement le chapitre de la Charte qui est en cause. Cette description est forcément juridique, donc d’une lecture plus aride, mais le lecteur pourra ainsi se faire sa propre idée, documents à l’appui, de la portée de ces modifications sur l’économie générale de la Charte.
Par la suite, et par voie de conséquence pour ainsi dire, nous tenterons de diagnostiquer les gains et les points faibles de la Charte de la langue française, du moins de la manière dont elle est mise en application par les organismes dont c’est le mandat.
1. Les modifications apportées à la charte de la langue française
Le texte de la Charte de la langue française de 1977 a été modifié à six reprises entre 1983 et 2002[94].
Les raisons en sont multiples.
Il a fallu tenir compte des arrêts de la Cour suprême du Canada à la suite des contestations des dispositions de la Charte de la langue française relatives à la législation et à la justice, à l’accès à l’école de langue anglaise et à l’affichage public. Le gouvernement du Québec n’avait pas d’autre choix.
Les gouvernements successifs ont introduit des modifications plus ou moins importantes au texte original ou au texte de la version précédente, tout particulièrement pour tenir compte de la commercialisation de produits découlant des nouvelles technologies de communication et de l’introduction de ces techniques dans les communications des entreprises. De nouveaux éléments se sont ainsi ajoutés au programme de francisation des entreprises et au chapitre sur la langue du commerce et des affaires.
À plusieurs reprises, la stratégie de mise en œuvre de la Charte de la langue française a été modifiée. La Commission de surveillance a été abolie, puis rétablie, puis à nouveau supprimée. La composition du comité de francisation[95] des entreprises est devenue paritaire. De nouveaux articles se sont ajoutés pour étendre aux cégeps et aux universités du Québec l’obligation de se doter d’une politique en faveur de l’emploi et de la qualité de la langue française à tous les niveaux de leurs activités. Les mandats des organismes d’application ont été modifiés.
La législation et la justice
Rappelons les dispositions de la Charte de la langue française de 1977 à ce sujet :
Article 7 – Le français est la langue de la législation et de la justice au Québec.
Article 8 – Les projets de loi sont rédigés, déposés à l’Assemblée nationale, adoptés et sanctionnés en français.
Article 11 – Les procès se déroulent en français, à moins que toutes les parties à l’instance ne consentent à ce qu’elles plaident en langue anglaise[96].
Ces dispositions, comme on s’y attendait, furent immédiatement contestées devant les tribunaux en vertu de l’article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867 qui stipule que « les lois du parlement du Canada et de la législature de Québec devront être imprimées et publiées dans ces deux langues » (le français et l’anglais). La cause se rendit jusqu’en Cour suprême.
En 1981, la Cour suprême du Canada, par l’arrêt Blaikie, conclut que le Québec était tenu de respecter cette obligation de bilinguisme en matière de législation tout au long du processus législatif (présentation des projets de lois, adoption, sanction et publication) et qu’en conséquence, les articles 7 et 8 de la Charte de la langue française étaient inconstitutionnels et devenaient inopérants.
La Cour suprême étendit cette obligation de bilinguisme aux règlements d’application des lois.
Le même article de la Constitution de 1867 précise que, dans toute plaidoirie ou pièce de procédure « par-devant tous les tribunaux ou émanant des tribunaux de Québec, il pourra être fait également usage, à faculté, de l’une ou de l’autre de ces langues ». La Cour déclare donc également inconstitutionnel et inopérant l’article 11 de la Charte de la langue française et étend l’usage facultatif du français ou de l’anglais aux tribunaux exerçant des fonctions quasi judiciaires.
En 1993, la loi 86 modifie les dispositions de la Charte de la langue française de 1977 pour rendre le texte conforme à l’arrêt de la Cour suprême :
Article 7 – Le français est la langue de la législation et de la justice au Québec sous réserve de ce qui suit :
1oles projets de loi sont imprimés, publiés, adoptés et sanctionnés en français et en anglais, et les lois sont imprimées et publiées dans ces deux langues;
2oil en est de même des règlements;
3oles versions françaises et anglaises des textes visés aux paragraphes 1o et 2o ont la même valeur juridique;
4otoute personne peut employer le français ou l’anglais dans toutes les affaires dont sont saisis les tribunaux du Québec et dans tous les actes de procédure qui en découlent.
Article 9 – Tout jugement rendu par un tribunal judiciaire et toute décision rendue par un organisme exerçant des fonctions quasi-judiciaires (sic) sont traduits en français ou en anglais, selon le cas, à la demande d’une partie, par l’Administration tenue d’assumer les coûts nécessaires au fonctionnement de ce tribunal ou de cet organisme.
On ne revient cependant pas aux textes bilingues sur deux colonnes, comme c’était la coutume avant la Charte de la langue française. Les textes de lois ou de règlements sont publiés en deux versions séparées, française et anglaise.
L’accès à l’école de langue anglaise
Les dispositions de la Charte de la langue française de 1977 étaient les suivantes :
Article 72 – L’enseignement se donne en français dans les classes maternelles, dans les écoles primaires et secondaires, aussi bien dans le réseau public que dans les établissements privés subventionnés.
Article 73 – Par dérogation à l’article 72, peuvent recevoir l’enseigne ment en anglais, à la demande de leur père et de leur mère.
a) les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec l’enseignement primaire en anglais;
Ce dernier alinéa fut désigné par la suite sous le nom de clause Québec.
En 1977, la clause Québec était parfaitement constitutionnelle puisque le Québec disposait d’une compétence exclusive en matière d’enseignement.
Pour contrer l’effet de cette clause qui avait comme conséquence d’exclure de l’école anglaise les enfants des parents qui migraient d’une autre province du Canada vers le Québec, à moins que leur province d’origine n’ait conclu un accord de réciprocité avec le Québec (article 86 de la Charte de la langue française de 1977), l’administration fédérale choisit d’inclure, dans le projet de rapatriement de la Loi constitutionnelle du Canada une Charte des droits et libertés qui comporterait un article traitant de cette question.
L’article 23 de cette Charte spécifie que :
Les citoyens canadiens :
a) dont la première langue apprise et encore comprise est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province où ils résident,
b) qui ont reçu leur instruction, au niveau primaire, en français ou en anglais au Canada et qui résident dans une province où la langue dans laquelle ils ont reçu cette instruction est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province, ont, dans l’un ou l’autre cas, le droit d’y faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans cette langue.
Ce droit, cependant :
a) s’exerce partout dans la province où le nombre des enfants des citoyens qui ont ce droit est suffisant pour justifier à leur endroit la prestation, sur les fonds publics, de l’instruction dans la langue de la minorité.
L’alinéa b) de cet article fut par la suite connu sous le nom de clause Canada.
En 1982, le Parlement britannique adopte la nouvelle constitution du Canada sans le consentement du Québec. La clause Canada devient donc constitutionnelle, avec, comme conséquence, l’invalidation de la clause Québec, immédiatement contestée devant les tribunaux.
En 1984, la Cour suprême déclare que la clause Québec est incompatible avec l’article 23 de la Charte canadienne et qu’elle est, de ce fait, inconstitutionnelle et inopérante.
En 1993, la loi 86 modifie l’article 73 de la Charte de la langue française de 1977 pour le rendre conforme à l’arrêt de la Cour suprême, mais en ajoutant, au texte original de l’article 23, la condition que l’enseignement reçu au Canada constitue « la majeure partie » de cet enseignement.
Le nouveau texte de l’article 73 de Charte de la langue française se lisait maintenant comme suit :
Peuvent recevoir l’enseignement en anglais, à la demande de l’un des parents :
1oles enfants dont le père ou la mère est citoyen canadien et a reçu un enseignement primaire en anglais au Canada, pourvu que cet enseignement constitue la majeure partie de l’enseignement primaire reçu au Canada.
2oles enfants dont le père ou la mère est citoyen canadien et qui ont reçu un enseignement primaire ou secondaire en anglais au Canada, de même que leurs frères et sœurs, pourvu que cet enseignement constitue la majeure partie de l’enseignement primaire ou secondaire reçu au Canada.
Des parents contestent à nouveau l’article 73 modifié devant les tribunaux. Ils soutiennent que la condition de la « majeure partie » est une restriction inconstitutionnelle à l’article 23 de la Charte canadienne. D’autres parents, francophones cette fois, estiment que l’article 73 est discriminatoire puisqu’il restreint l’accès à l’école de langue anglaise aux seuls enfants dont le père ou la mère, citoyen canadien, a reçu un enseignement primaire en anglais au Canada ou aux enfants de parents canadiens qui ont fréquenté l’école primaire ou secondaire de langue anglaise au Canada. De ce fait, les enfants de parents francophones ou allophones se trouvent privés du droit de choisir l’école de langue anglaise.
Les deux causes se rendent jusqu’en Cour suprême, qui décide de les traiter en même temps. La Cour rend sa décision en mars 2005.
La première cause porte sur la restriction ajoutée par le législateur québécois, « que cet enseignement constitue la majeure partie de l’enseignement primaire reçu au Canada ». La Cour suprême résume le fond de la question, du point de vue juridique, de la manière suivante :
[…] il s’agit en l’espèce de déterminer si la tentative du législateur québécois de définir les catégories de titulaires de droits établis à l’art. 23 de la Charte canadienne des droits et libertés au moyen du critère de la « majeure partie » énoncé à l’art. 73 de la Charte de la langue française constitue une restriction inconstitutionnelle des droits en question. Nous estimons que non; l’adjectif « majeure » doit cependant recevoir un sens « qualitatif » plutôt que « quantitatif » pour juger si la fréquentation de l’école anglaise par un enfant découle d’une réelle appartenance de cet enfant au groupe linguistique minoritaire.
La Cour examine longuement les critères dont il faudrait tenir compte pour évaluer l’aspect « qualitatif » de l’admissibilité d’un enfant à l’école de la minorité ou de la majorité.
« Le paragraphe 23 (2), rappelle la Cour au paragraphe 30 de son arrêt, a pour objet de garantir le droit à la continuité de l’instruction dans la langue de la minorité, de préserver l’unité familiale et de favoriser la liberté de circulation et d’établissement. Les rédacteurs voulaient qu’un enfant qui a étudié ou qui étudie dans une langue officielle puisse terminer ses études dans cette langue, là où elle est minoritaire. » On peut donc, à bon droit, affirmer que l’article 23 (2) n’a pas pour objet le choix de la langue d’enseignement, encore moins de donner aux parents la liberté de choix de la langue d’enseignement, surtout lorsqu’il s’agit de personnes qui ont immigré récemment au Canada, au Québec dans ce cas-ci, ce qui est l’objet spécifique de l’article 73 de la Charte de la langue française.
En effet, « la continuité de l’instruction dans la langue de la minorité » se comprend facilement quand il s’agit d’enfants de familles francophones ou anglophones. Ce critère est nettement pertinent dans le cas des enfants francophones hors Québec qui n’ont pas toujours facilement accès à un enseignement en langue française. Mais il est plus difficile à appliquer dans le cas des enfants des nouveaux immigrants pour qui le français et l’anglais sont deux langues étrangères d’apprentissage plus ou moins récent. Il se peut même que, pour ces enfants, l’une ou l’autre langue soient totalement inconnues si la langue parlée à la maison est la langue d’origine des parents. Le choix, par les parents, de la langue de l’école pour leurs enfants est davantage l’indice du choix de la communauté d’intégration que l’indice de la « continuité dans la langue de la minorité ».
La Cour s’attache donc à préciser l’interprétation qu’il convient de donner au texte de l’article 23 (2), c’est-à-dire à la clause Canada, pour en respecter l’esprit. La Cour écrit au paragraphe 33 de l’arrêt :
Pour procéder à une évaluation téléologique [selon ses objectifs] du critère d’admissibilité prévu au par. 23 (2), il faut donc prendre en considération, l’ensemble de la situation de l’enfant, y compris le temps passé dans chaque programme, l’étape des études à laquelle le choix de la langue d’instruction a été fait, les programmes qui sont offerts ou qui l’étaient et l’existence ou non de problèmes d’apprentissage ou d’autres difficultés. De cette façon, il est possible de déterminer si le cheminement scolaire global d’un enfant satisfait aux exigences du par. 23 (2).
La Cour passe ensuite en revue chacun de ces critères pour conclure, au paragraphe 48, que :
[…] le critère de la « majeure partie » s’il est défini qualitativement, c’est-à-dire au sens de « partie importante », apporte une précision valable à l’expression « parcours ou cheminement scolaire ». Le critère de la « majeure partie » doit se prêter aux nuances et à la subjectivité requises pour déterminer si l’admission d’un enfant, compte tenu de la situation personnelle de celui-ci, cadre avec l’objet du par. 23 et avec la nécessité particulière de protéger et renforcer la communauté linguistique minoritaire.
La manière dont la Cour considère les classes d’immersion est révélatrice de l’esprit de cet arrêt. Au paragraphe 50, elle écrit :
À l’extérieur du Québec, les programmes d’immersion sont conçus pour donner une formation dans la langue seconde aux enfants qui fréquentent les écoles destinées à ceux et à celles qui adoptent la langue de la majorité. Ils sont offerts dans des écoles de la majorité linguistique faisant partie du système scolaire de cette majorité. Il leur manque donc l’élément culturel essentiel à l’instruction dans la langue de la minorité. […] Par conséquent, même si rien dans le libellé du par. 23 (2) n’assujettit à des limites strictes la nature de l’instruction, il serait contraire à l’objet de la disposition d’assimiler les programmes d’immersion à l’enseignement dans la langue de la minorité.
La Cour conclut que la condition de la « majeure partie » est constitutionnelle si elle est appliquée dans cet esprit.
L’arrêt de la Cour suprême a comme conséquence d’introduire dans l’interprétation de la clause Canada une large part d’appréciation subjective de la part de chacun des intervenants. En cas de litige, il laisse aux arbitres et aux juges une grande latitude pour évaluer chaque cas particulier. Le critère de la « majeure partie » de l’art. 73 de la Charte de la langue française en sort nettement affaibli, même s’il est jugé constitutionnel.
Dans la seconde cause, des parents membres de la majorité francophone du Québec tentent, juge la Cour, « de se prévaloir du droit à l’égalité [garanti par les Chartes des droits et libertés de la personne] pour bénéficier d’un droit qui n’est garanti au Québec [par l’art. 73 de la Charte de la langue française] qu’à la minorité anglophone et de modifier les catégories de titulaires des droits visés à l’art. 23. Ce n’est pas acceptable ».
Dans son argumentaire, la Cour estime que « leur objectif [à ces parents francophones] qui consiste à faire instruire leurs enfants en anglais ne correspond tout simplement pas à l’objectif visé à l’art. 23 de la Charte canadienne ». La Cour précise que « l’art. 73 n’a pas pour objet d’ “exclure”, mais plutôt de mettre en œuvre l’obligation constitutionnelle positive qui incombe à toutes les provinces d’offrir à leur minorité linguistique l’enseignement dans la langue de cette minorité ». De plus, la Cour ajoute, en s’inspirant du raisonnement du juge en Chef lors de l’arrêt Mahé de 1990, que « de toute évidence, l’art. 23 renferme une notion d’égalité entre les groupes linguistiques des deux langues officielles du Canada [francophone et anglophone], auxquels il accorde un statut spécial par rapport à tous les autres groupes linguistiques du Canada ». En conséquence, « il serait déplacé d’invoquer un principe d’égalité destiné à s’appliquer universellement à “tous” pour interpréter une disposition qui accorde des droits particuliers à un groupe déterminé ». Enfin, « au Québec, une autre dimension s’ajoute au problème en ce que la présence d’écoles destinées à la communauté linguistique minoritaire ne doit pas servir à contrecarrer la volonté de la majorité de protéger et de favoriser le français comme langue de la majorité au Québec, sachant que le français restera la langue de la minorité dans le contexte plus large de l’ensemble du Canada ».
La cause est donc rejetée.
L’affichage public et les raisons sociales
La Charte de la langue française de 1977 stipulait que :
Article 58 – Sous réserve des exceptions prévues par la loi ou par les règlements de l’Office de la langue française, l’affichage public et la publicité commerciale se font uniquement dans la langue officielle, sauf :
a) la publicité véhiculée par un média d’une autre langue que le français et les messages de type religieux, politique, idéologique ou humanitaire, sans but lucratif (art. 59);
b) l’affichage dans les établissements d’au plus quatre personnes, y compris le patron, à condition que le français apparaisse d’une manière au moins aussi évidente que l’autre langue (art. 60);
c) l’affichage public des activités culturelles d’un groupe ethnique particulier qui peut se faire à la fois en français et dans la langue de ce groupe (art. 61);
d) l’affichage public dans les établissements spécialisés dans la vente de produits typiques d’une nation étrangère ou d’un groupe ethnique particulier qui peut se faire à la fois en français et dans la langue de ce groupe (art. 62).
Article 59 – L’article 58 ne s’applique pas à la publicité véhiculée par des organes d’information diffusant dans une autre langue que le français ni aux messages de type religieux, politique, idéologique ou humanitaire, pourvu qu’ils ne soient pas à but lucratif.
Article 63 – Les raisons sociales doivent être en langue française.
La règle de l’affichage public uniquement en français est rapidement contestée devant les tribunaux au nom de la liberté d’expression et du droit à l’égalité des articles 2 et 15 de la Charte canadienne des droits de la personne. La cause est portée devant la Cour suprême du Canada.
En 1988, la Cour suprême déclare (arrêt Ford) que l’unilinguisme français de l’affichage et de la publicité était contraire à la liberté d’expression et au droit à l’égalité garantis par la Charte canadienne des droits et libertés.
Cependant, la Cour était d’avis que le législateur québécois serait en droit d’exiger la « nette prédominance du français » pour donner un visage plus français à l’affichage public.
Soulignons que la règle de la « nette prédominance du français » a été proposée par la Cour suprême comme un compromis acceptable pour valoriser le visage français du Québec. Ce ne fut pas une invention tatillonne du gouvernement du Québec, comme on le pense souvent. Par contre, l’application de cette règle a obligé les fonctionnaires de l’Office de la langue française à évaluer si oui ou non le texte français était « nettement prédominant », au besoin en mesurant et en comparant les deux textes en présence. Les médias anglophones s’en sont donné à cœur joie pour ridiculiser la démarche de l’Office, alors qu’il lui fallait bien, en saine justice, vérifier s’il y avait violation ou non de la règle. Apprécier la « nette prédominance » est toujours très difficile, à cause de la multiplicité des procédés graphiques de conception d’une affiche et des divers éléments auxquels il est possible d’avoir recours pour la créer : la disposition des textes, la couleur, la lumière, la situation sur la voie publique, la taille et le nombre des affiches quand chaque langue figure sur des supports différents, etc.
En décembre de la même année, le gouvernement libéral du Québec tente une première modification de la Charte de la langue française pour tenir compte de l’arrêt de la Cour suprême. Il adopte, par la loi 178, les dispositions suivantes, en distinguant l’affichage à l’extérieur et à l’intérieur des commerces :
58.L’affichage public et la publicité commerciale, à l’extérieur ou destinés au public qui s’y trouve, se font uniquement en français.
58.1À l’intérieur des établissements, l’affichage public et la publicité commerciale se font en français.
Ils peuvent aussi y être faits à la fois en français et dans une autre langue, pourvu qu’ils soient destinés uniquement au public qui s’y trouve et que le français figure de façon nettement prédominante.
En plus, le gouvernement se prévaut de la clause dérogatoire prévue à la Charte canadienne des droits et libertés pour soustraire ces dispositions à toute contestation juridique pendant les cinq prochaines années, soit jusqu’en décembre 1993.
Ces nouvelles dispositions déplaisent autant aux francophones qu’aux anglophones du Québec.
En 1989, des opposants anglophones, ne pouvant plus avoir recours aux tribunaux, déposent une plainte devant le Comité des droits de l’homme des Nations Unies, alléguant que la Charte de la langue française (version loi 178) était en contravention des articles 19 (liberté d’expression), 26 (droit à l’égalité) et 27 (droits des minorités) du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
Le Comité a jugé la plainte recevable et a donné son avis en mai 1993 en concluant :
que la règle de l’unilinguisme dans l’affichage extérieur violait la liberté d’expression;
que le droit à l’égalité était respecté puisque les dispositions s’appliquaient aussi bien aux francophones qu’aux anglophones;
que la règle de la protection des minorités ne s’appliquait pas puisque les anglophones du Québec ne pouvaient être considérés comme une minorité linguistique au sens de l’article 27 du Pacte.
En 1993, la clause dérogatoire prévue à la loi 178 est venue à échéance. Plutôt que de la renouveler, le gouvernement libéral de Robert Bourassa, de nouveau premier ministre, choisit de modifier la loi en s’inspirant de l’arrêt de la Cour suprême de 1988 et en tenant compte de l’avis du Comité des droits de l’homme des Nations Unies.
Il propose et fait adopter la disposition suivante de la loi 86 :
58.L’affichage public et la publicité commerciale doivent se faire en français.
Ils peuvent également être faits à la fois en français et dans une autre langue pourvu que le français y figure de façon nettement prédominante.
L’article 58 ne s’applique pas à la publicité véhiculée par des organes d’information diffusant dans une autre langue que le français ni aux messages de type religieux, politique, idéologique ou humanitaire, pourvu qu’ils ne soient pas à but lucratif.
L’article 59 du texte de 1977 n’a jamais été modifié et demeure en vigueur.
Notons que le principe de l’affichage public uniquement en français, selon le texte original de la loi 101, s’est appliqué de 1977 à 1993, soit durant 16 ans. Le comportement des agences de publicité en a été transformé en profondeur. Le paysage publicitaire de tout le territoire québécois est devenu nettement français. Les attitudes aussi bien des francophones que des anglophones à l’endroit de la publicité en français se sont modifiées.
Le principe de la « nette prédominance » du nouvel article 58 a été, à son tour, contesté devant les tribunaux.
La Cour d’appel du Québec a jugé que cette disposition était parfaitement valide.
La Cour suprême a refusé d’entendre le recours des plaignants puisque la règle de la « nette prédominance » était sa propre proposition.
Les opposants ont donc décidé de porter à nouveau cette cause devant le Comité des droits de l’homme des Nations Unies, qui devra d’abord juger de la recevabilité de la plainte et, en cas d’acceptation, entendre les parties et rendre son avis.
Ce processus est en cours.
La francisation des entreprises
En 1993, la loi 86 ajoute un nouvel article au chapitre de la francisation des entreprises dans le but de maintenir l’utilisation généralisée de la langue française dans les entreprises qui ont obtenu leur certificat de francisation :
Article 146 – Toute entreprise qui possède un certificat de francisation délivré par l’Office de la langue française a l’obligation de s’assurer que l’utilisation du français y demeure généralisé à tous les niveaux selon les termes de l’article 141 [qui énonce les éléments du programme de francisation].
Elle doit remettre à l’Office, à tous les trois ans, un rapport sur l’évolution de l’utilisation du français dans l’entreprise.
Depuis 1977, la Charte de la langue française obligeait « les entreprises employant cent personnes ou plus à instituer un comité de francisation d’au moins six personnes dont au moins le tiers nommé pour représenter les travailleurs de l’entreprise ».
En 2002, par l’article 18 de la loi 104, le gouvernement modifie la composition des comités de francisation à la suite d’une recommandation de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec (rapport Larose) de manière à rendre égal le nombre des représentants de l’employeur et des travailleurs.
Les nouvelles technologies de l’information et de la communication
Elles n’existaient pas en 1977. La Charte de la langue française ne pouvait donc pas en traiter.
Leur emploi s’est généralisé rapidement à partir de 1980. Elles ont transformé les moyens de communiquer, de s’informer, de traiter et de stocker l’information. Elles se sont développées d’abord aux États-Unis, en langue anglaise. De nouveaux produits sont arrivés sur le marché, en version anglaise uniquement. A commencé alors le long combat pour obtenir des produits en langue française, en commençant par des claviers qui tiennent compte des caractéristiques de l’orthographe du français ou d’une autre langue.
Ces nouvelles technologies, et les produits qui en découlent, étaient de plus en plus utilisées aussi bien par le grand public que par les entreprises.
Pour tenir compte de cette transformation des habitudes de travail dans les entreprises et de ses effets sur l’utilisation de l’anglais et du français, le gouvernement ajoute, en 1993, par la loi 86, un nouvel élément au programme de francisation :
9° l’utilisation du français dans les technologies de l’information.
En 1997, la loi 40 (gouvernement du Parti québécois, Louise Beaudoin ministre responsable) ajoute un nouvel article à la Charte de la langue française au chapitre de la langue du commerce et des affaires, pour rendre plus accessible et plus équitable l’accès à des produits informatiques en langue française :
52.1.Tout logiciel, y compris tout ludiciel ou système d’exploitation, qu’il soit installé ou non, doit être disponible en français, à moins qu’il n’en existe aucune version française.
Les logiciels peuvent être disponibles également dans d’autres langues que le français, pourvu que la version française soit accessible dans des conditions, sous réserve du prix lorsque celui-ci résulte d’un coût de production ou de distribution supérieur, au moins aussi favorables et possède des caractéristiques techniques au moins équivalentes.
L’emploi et la qualité de la langue française dans les établissements d’enseignement collégial et universitaire
À la suite des audiences et du rapport de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec (rapport Larose), le gouvernement du Parti québécois (Bernard Landry, premier ministre, et Diane Lemieux, ministre responsable) ajoute un nouveau chapitre à la Charte de la langue française sur ce thème (loi 104, 2002).
L’article 88.1 de cette loi oblige ces établissements à se doter « d’une politique relative à l’emploi et à la qualité de la langue française ».
Cette politique doit traiter des éléments suivants (article 88.2) :
°de la langue d’enseignement, y compris celle des manuels et d’autres instruments didactiques, et de celle des instruments d’évaluation des apprentissages;
°de la langue de communication de l’administration de l’établissement, c’est-à-dire celle qu’elle emploie dans ses textes et documents officiels ainsi que dans toute autre communication;
°de la qualité du français et de la maîtrise de celui-ci par les élèves, par le personnel enseignant, particulièrement lors du recrutement, et par les autres membres du personnel;
°de la langue de travail;
°de la mise en œuvre et du suivi de cette politique.
La politique des établissements de langue anglaise « doit traiter de l’enseignement du français comme langue seconde, de la langue des communications écrites de l’administration de l’établissement avec l’Administration et les personnes morales établies au Québec ainsi que de la mise en œuvre et du suivi de cette politique ».
L’article 88.3 précise que les établissements doivent transmettre leurs politiques au ministre de l’Éducation et qu’ils doivent produire « un rapport faisant état de leur application », mais uniquement sur demande du Ministre. Toutes les universités du Québec et tous les collèges d’enseignement se sont conformés à cette nouvelle exigence de la loi. On ne sait trop ce qu’il est advenu de l’application de ces politiques.
Les organismes de la Charte
La même loi 104 restructure en profondeur les organismes d’application de la Charte de la langue française.
Elle abolit de nouveau la Commission de surveillance, supprimée une première fois en 1993 par le gouvernement libéral (loi 86) et rétablie en 1997 par le gouvernement du Parti québécois (loi 40). Le mandat de l’ex-Commission de surveillance est confié à l’Office québécois de la langue française (article 38).
Elle renomme et redéfinit les mandats de l’Office et du Conseil de la langue française.
L’Office québécois de la langue française :
définit et conduit la politique québécoise en matière d’officialisation linguistique, de terminologie ainsi que de francisation de l’Administration et des entreprises (art. 159);
surveille l’évolution de la situation linguistique du Québec, notamment en ce qui a trait à l’usage et au statut de la langue française ainsi qu’aux comportements et attitudes des différents groupes linguistiques (art. 160);
veille à ce que le français soit la langue normale et habituelle du travail, des communications, du commerce et des affaires dans l’Administration et les entreprises. Il aide à définir et à élaborer les programmes de francisation (art. 161);
peut assister et informer l’Administration, les organismes parapublics, les entreprises, les associations diverses et les personnes physiques en ce qui concerne la correction et l’enrichissement de la langue française parlée et écrite au Québec. Il peut également recevoir leurs observations et suggestions sur le sujet (art. 162);
établit les programmes de recherche nécessaires (art. 163);
peut conclure des ententes à ce sujet avec des personnes, des organismes, des gouvernements, des organisations internationales (art. 164).
Pour soutenir l’Office dans sa tâche, la loi lui adjoint deux nouveaux comités, le Comité d’officialisation linguistique et le Comité de suivi de la situation linguistique, l’un et l’autre composé de deux personnes représentant l’Office (le président et le secrétaire) et de trois personnes qui n’en sont pas membres pour un mandat d’au plus quatre ans. L’idée est de créer ainsi un lien réel entre l’Office et la société québécoise (art. 165.11 et 165.12).
Le Conseil supérieur de la langue française :
conseille le ministre responsable de l’application de la loi sur toute question relative à la langue française, soit que le ministre lui soumette une question, soit que le Conseil en prenne lui-même l’initiative (art. 187);
peut recevoir et entendre les observations de personnes ou de groupes, ou encore effectuer ou faire effectuer les études et recherches qu’il juge nécessaires. Il informe le public sur toute question relative à la langue française au Québec (art. 188).
Ainsi s’est déroulée la saga juridique et, par la suite, législative de la Charte de la langue française depuis son adoption.
L’avenir de la Charte, une responsabilité collective
Au vu de tout ce qui précède, on pourrait penser que seuls les gouvernements ou les tribunaux peuvent provoquer des modifications à la législation linguistique. Ce serait une grave erreur de perspective.
Pour que les tribunaux interviennent, il faut qu’au préalable un citoyen ou un groupe de citoyens prennent l’initiative de contester devant eux une disposition de la loi et qu’ils aient les moyens d’assumer les coûts de la poursuite. Par exemple, ce sont des parents francophones qui prétendent devant la cour que l’article 73 régissant l’accès à l’école de langue anglaise est discriminatoire puisqu’il prive les enfants francophones du droit de fréquenter l’école de langue anglaise. Lorsqu’une cause vient devant la cour, la mécanique juridique s’enclenche, de la Cour de première instance jusqu’à la Cour d’appel du Québec et même jusqu’en Cour suprême, si le plaignant persiste. Les frais s’accumulent, car rien n’est gratuit. L’arrêt de la Cour suprême est définitif et exécutoire.
D’autre part, pour qu’un gouvernement prenne l’initiative de présenter devant l’Assemblée nationale un projet de loi instituant ou modifiant la loi linguistique, il faut qu’il y soit poussé ou bien par les citoyens ou par ses propres électeurs, ou bien par un jugement d’une cour ou un arrêt de la Cour suprême. Nous en avons donné plusieurs exemples précédemment. Ainsi, c’est la décision des commissaires d’école de Saint-Léonard qui a provoqué la crise scolaire et linguistique qui a amené le gouvernement à intervenir en adoptant le bill 63, lui-même à l’origine des lois 22 et 101. Et ce sont les arrêts de la Cour suprême qui, le plus souvent, ont forcé les gouvernements à modifier la Charte de la langue française pour s’y conformer.
En dernière analyse, les juges et les gouvernements ne sont que les agents du changement. Ni les uns ni les autres n’en sont la source. Ce sont les citoyens, individuellement ou collectivement, qui sont à la source du changement. C’est vrai pour la législation linguistique comme pour beaucoup d’autres lois à portée sociale.
Dans ces domaines en particulier, le changement juridique est, en démocratie, un processus social qui met en cause trois groupes d’acteurs, les citoyens, les juges et les gouvernements. Les acteurs les plus importants sont les citoyens, dont on masque l’action et l’influence sous des appellations abstraites, opinion publique ou société civile, termes qui, d’une certaine manière, déresponsabilise le citoyen en tant que personne en le noyant dans un magma sans nom et sans visage à l’égard duquel il lui est aisé d’être d’accord ou de prendre ses distances, mais sans se compromettre. Si les citoyens, seuls ou en groupes plus ou moins constitués, ne manifestent pas leurs intentions, ni ne protestent, rien ne bougera, la chose juridique demeurera ce qu’elle est, le statu quo se perpétuera.
D’où la très grande importance de la liberté de parole et des relais qui lui permettent de se manifester et de se diffuser, les médias, les associations, les commissions d’enquête, les tribunaux, les gouvernements, les intellectuels.
Être citoyen, ce n’est pas être spectateur, c’est être le moteur du changement social, l’architecte de la société en mouvement, à condition cependant d’être soucieux du bien commun, de n’être pas enfermé dans la bulle des seuls intérêts individuels, ou de ne pas avoir remis son destin entre les mains d’organismes, eux-mêmes uniquement préoccupés de la défense de leurs intérêts ou figés dans leurs rôles.
Tel est donc l’état actuel de la législation linguistique québécoise.
Quels en sont les gains et les points faibles? Nous tenterons maintenant de répondre à la question.
2. Les gains et les points faibles de la législation linguistique
La législation linguistique a-t-elle modifié la dynamique de la concurrence linguistique en faveur de la langue française, malgré ou grâce aux modifications qu’elle a subies et en dépit de la mondialisation des échanges économiques?
La question, en réalité, est plus large. Devant quelle tâche nous trouvons-nous aujourd’hui si nous voulons collectivement poursuivre la promotion de la langue française au Québec, dans la situation éternellement périlleuse où elle se trouve au coin nord-est de l’Amérique du Nord?
Pour répondre à ces questions, on ne peut s’en tenir au seul aspect de la législation linguistique, c’est-à-dire à l’application de la Charte de la langue française. La Charte n’est qu’un volet de la politique linguistique qui en comporte trois autres tout aussi déterminants : la mission confiée au ministère de l’Éducation (le français langue d’enseignement et l’enseignement du français, langue maternelle et langue seconde), la politique d’immigration (sélection et intégration sociale et linguistique des immigrants) dont nous avons traité précédemment, enfin la responsabilité attribuée à l’Administration de donner l’exemple d’une institution dont la langue de travail est le français.
Chacun de ces volets a ses points faibles et ses propres difficultés d’application. La manière d’y remédier constitue déjà l’amorce d’une stratégie de renouvellement et de revitalisation de la politique linguistique québécoise.
Nous ne traiterons ici que les points qui sont les pivots de la stratégie de changement que se proposait de provoquer la Charte de la langue française, c’est-à-dire la langue de travail, la fréquentation de l’école française par les enfants allophones, l’affichage public et la langue du commerce et des services. Par la suite, au chapitre suivant, nous traiterons de la qualité de la langue elle-même, de l’efficacité de l’enseignement du français, langue maternelle et langue seconde, et de la manière dont l’Administration remplit son rôle.
Le français, langue de travail
C’est l’élément le plus important de la politique linguistique québécoise. De son efficacité dépend la motivation socioéconomique de la langue française et son pouvoir d’attraction.
Pour promouvoir la langue française comme langue normale et habituelle de travail, le législateur québécois a édicté une batterie de mesures partagées en deux chapitres, la langue de travail, dont les dispositions touchent tous les employeurs, et la francisation des entreprises, qui ne concerne que les entreprises de cinquante personnes et plus. Ces mesures forment un tout et se complètent.
Après trente ans d’application, ces mesures ont-elles été efficaces?
Rappelons-en le contenu rapidement.
Le chapitre sur la langue de travail règle la langue des communications des entreprises et des associations de salariés, y compris les offres d’emploi, de la langue des conventions collectives et de leurs annexes, de l’exigence de la connaissance d’une autre langue comme condition d’embauche, ce fameux article 46 dont il sera amplement question ici.
L’essentiel du chapitre relatif à la francisation des entreprises gravite autour de l’identification des conditions qui définissent la situation d’une entreprise dans laquelle le français est la langue de travail (l’article 141). Toute entreprise de cinquante personnes et plus où la situation du français n’est pas conforme à cette définition a l’obligation de détenir un certificat de francisation et, pour y arriver, chacune doit appliquer un programme de francisation dont la définition, le suivi et le maintien sont confiés à un comité de francisation paritaire entreprise-employés.
Aucune mention dans cet article de la possibilité de devoir employer la langue anglaise, ou une autre langue, dans l’exécution de certaines tâches, dans l’esprit du bilinguisme fonctionnel mentionné précédemment dans la description des travaux exploratoires de l’Office de la langue française.
Pourquoi ce silence? En fait, parce que c’est l’article 46 qui traite de cette question. Le premier alinéa interdit à tout employeur d’exiger la connaissance d’une autre langue ou d’un niveau spécifique de connaissance de cette langue pour l’accès à un emploi ou à un poste. Les alinéas suivants précisent qu’il revient à l’employeur de faire la preuve que cette connaissance est nécessaire, mais uniquement si une personne conteste cette exigence soit devant la Commission des relations de travail, soit sous forme de grief présenté par son syndicat, soit en ayant recours à l’arbitrage de l’Office de la langue française. Ce qui ne s’est produit que très rarement et uniquement par des travailleurs syndiqués, donc déjà protégés par une convention collective.
On semble avoir oublié cet article 46 ou avoir jugé que, dans la réalité de la procédure d’embauche ou de promotion, un individu isolé ne peut pas contrer un employeur, actuel ou potentiel.
Dans ces circonstances et dans l’état actuel de la législation linguistique, l’employeur a toute liberté d’exiger la connaissance de la langue anglaise en invoquant les exigences de la tâche et sans avoir à démonter au préalable la pertinence de cette exigence ni du niveau de connaissance requis. L’anglais est, aujourd’hui comme avant la loi 101, perçu comme une condition d’embauche et de promotion, à la grande surprise des immigrants de langue française et des immigrants allophones qui comprennent rapidement qu’ils doivent connaître l’anglais pour trouver du travail et que, parfois, cette seule langue suffit, surtout dans les entreprises de 49 personnes et moins.
À la fin de 1977 et au début de 1978, au moment où l’Office de la langue française préparait le guide de francisation des entreprises selon l’article 141, on aurait pu s’inspirer de la notion de bilinguisme fonctionnel pour inclure dans les exigences linguistiques des fonctions non seulement la connaissance de la langue française, mais également les conditions d’un éventuel recours à l’anglais en fonction des exigences de la tâche, ne serait-ce que pour encadrer l’argument habituel des « relations de l’entreprise avec l’étranger » de l’article 142.
On ne l’a pas fait, sans doute parce qu’on jugeait que cela aurait été trop compliqué pour l’entreprise. Or, dans toute entreprise, l’employeur doit décrire les exigences des fonctions, soit pour définir la tâche de chaque poste et les exigences qui en découlent, soit pour fixer le niveau de rémunération, avec la collaboration du syndicat s’il s’agit d’un emploi syndiqué. En général, on tient alors compte de critères comme le niveau de responsabilité et d’autonomie, les qualités personnelles, leadership et aptitude au travail d’équipe, les qualifications exigées, niveau de scolarité et type de formation spécialisée, l’expérience acquise. On aurait très bien pu insérer dans ce processus les exigences linguistiques des fonctions dans les qualifications requises, sans que ce soit plus arbitraire, ni plus délicat ni plus difficile que l’évaluation des autres critères.
Cela dit, où en est la francisation des entreprises en 2006 et la situation de la langue française comme langue de travail? Selon les études disponibles, le bilan peut se faire soit d’une manière objective ou subjective. Objectivement, on sait le nombre d’entreprises qui détiennent un certificat de francisation et on connaît les attitudes des entreprises à l’endroit de la francisation. D’un point de vue subjectif, il est possible, à partir des réponses à la seule question du recensement de la population par Statistique Canada en 2001 relative à la langue de travail, de décrire les caractéristiques linguistiques de la main-d’œuvre québécoise et d’avoir une bonne idée de la perception des citoyens québécois au sujet de la langue employée au travail.
La certification des entreprises semble plafonner autour de 80 %, avec une marge additionnelle constante d’environ 10 % de nouvelles entreprises en cours de francisation. Ce plafonnement s’expliquerait par des causes à la fois politiques, économiques et administratives, selon Bernard Salvail, ex-directeur de la francisation des entreprises à l’Office de la langue française, maintenant à la retraite de la fonction publique[97].
Causes politiques : les décisions des tribunaux et les réactions des gouvernements pour y donner suite ont été perçues par les entreprises et par les travailleurs comme un affaiblissement de la volonté politique de faire respecter la loi, ce qui a provoqué chez elles une nette baisse de la motivation à l’égard des objectifs de la francisation et une diminution conséquente de leur collaboration avec l’Office.
Causes économiques : les difficultés économiques des entreprises québécoises causées par la concurrence mondiale accrue ont fait passer la francisation au second plan de leurs préoccupations. Les licenciements répétés ont amené les syndicats et leurs membres à mettre en veilleuse le dynamisme des comités de francisation, en principe chien de garde du processus de francisation.
Causes administratives : ratés importants de la part de l’Office dans le suivi et le contrôle des phases de la francisation, défaut des entreprises à s’inscrire au programme quand elles atteignent la frontière des 50 employés, l’Office devant lui-même les repérer, retard accumulé aux échéances prévues par la loi de la part des entreprises nouvellement inscrites dans le processus, piètre participation du comité de francisation à l’analyse de la situation linguistique de l’entreprise, à la définition et au suivi du programme de francisation, arrivée constante de nouvelles entreprises soumises à un programme de francisation.
En somme, on constate maintenant une sorte de négligence ou même de résistance passive de la part des entreprises face au processus de certification. L’Office est ainsi forcé de jouer maintenant un rôle qui n’est pas celui que lui attribue la loi, celui de moteur de la francisation que la loi attribue à l’entreprise et au comité de francisation.
D’un point de vue plus subjectif, comment les travailleurs québécois perçoivent-ils l’importance relative de la langue française et de la langue anglaise comme langue de travail? En arrière-plan, et pour ainsi dire au préalable, comment peut-on décrire aujourd’hui la qualification professionnelle et linguistique de la main-d’œuvre, francophone, anglophone et allophone, ce qui influence à la fois les aptitudes au travail et les revenus des uns et des autres?
Une publication récente de la Direction de la recherche de l’Office québécois de la langue française donne des éléments de réponse à chacune de ces deux interrogations[98]. Ce document se fonde sur l’analyse plus raffinée des réponses des citoyens à la nouvelle et seule question relative à la langue de travail ajoutée, en 2001, au questionnaire de recensement de la population canadienne. Il se présente sous forme d’une série d’indicateurs et de tableaux statistiques répartis en deux parties.
La première partie retrace les caractéristiques actuelles de la main-d’œuvre du Québec selon le niveau de scolarité et le niveau de bilinguisme, que les travailleurs soient francophones, anglophones ou allophones. Il en ressort les conclusions suivantes.
Le niveau de scolarité de l’ensemble des travailleurs a nettement augmenté de 1991 à 2001, et davantage dans la région métropolitaine de Montréal (indicateur 2.3). D’autre part, les indicateurs du ministère de l’Éducation, édition 2006[99], confirment que l’accès d’une personne au marché du travail est d’autant plus facile et assuré que son niveau de scolarité est élevé. Ainsi, la probabilité d’embauche est de 14,8 % pour une personne sans diplôme du secondaire, de 23,9 % si elle détient un diplôme d’études secondaires, de 56,3 % si elle a réussi des études collégiales ou universitaires. A contrario, le taux de chômage est deux fois plus élevé chez les personnes qui n’ont qu’un diplôme du secondaire que chez celles qui ont un diplôme d’études collégiales ou un titre universitaire (tableau 6.3). Or, des trois groupes linguistiques considérés, les francophones sont les moins nombreux à dépasser le diplôme d’études collégiales et à détenir un diplôme d’études universitaires (indicateur 2.4). En conséquence, la structure d’emploi selon la langue maternelle se maintient en faveur des anglophones et même des allophones au détriment des francophones, qu’on retrouve en plus grande proportion au bas de l’échelle comme employés, aussi bien en province que dans la région de Montréal (indicateur 2.6).
Enfin, le taux de connaissance du français et de l’anglais[100] augmente en même temps dans l’ensemble du Québec entre 1991 et 2001 (indicateur 2.5a), le taux de bilinguisme également, mais moins rapidement chez les francophones que chez les anglophones et les allophones. En 2001, les taux de bilinguisme d’un groupe linguistique à l’autre selon la langue d’origine sont les suivants (indicateur 2.5b) : ensemble du Québec : chez les francophones, 48,4 %, chez les anglophones, 76,7 %, chez les allophones, 64,1 %; en province, dans le même ordre, 37,2 %, 72,4 % et 49,1 %; dans la région de Montréal, 64,3 %, 78,3 % et 65,8 %; enfin, dans l’île de Montréal, 72,1 %, 76,6 % et 64,1 %. Conclusion : le taux de bilinguisme des francophones est toujours inférieur à celui des anglophones et des allophones, sauf à Montréal où les francophones sont plus bilingues que les allophones.
En conséquence, les écarts de revenus entre les travailleurs, autrefois attribuables à la langue maternelle, sont maintenant causés, indépendamment de la langue maternelle du travailleur, par son niveau de scolarité et son aptitude au bilinguisme français/ anglais. Ces deux facteurs seront de plus en plus déterminants dans une économie mondialisée du savoir et des services où les technologies de l’information et de la communication seront dominantes. Les travailleurs francophones n’ont pas d’autre choix que d’être davantage scolarisés, plus bilingues et même plurilingues, sinon les francophones reviendront collectivement à la période des emplois subalternes et du petit pain.
La seconde partie du document explore la perception qu’ont les travailleurs de leur langue de travail au jour le jour, le français, l’anglais ou une autre langue.
La question du recensement au sujet de la langue de travail se lit comme suit :
48 a) Dans cet emploi, quelle langue cette personne utilisait-elle le plus souvent?
48 b) Cette personne utilisait-elle régulièrement d’autres langues dans cet emploi?
Quelques remarques s’imposent d’entrée de jeu au sujet du libellé de la question. On demande aux répondants d’indiquer la perception personnelle qu’ils ont de la langue ou des langues qu’ils utilisent au travail le plus souvent ou régulièrement, sans que le questionnaire du recensement précise davantage la question. De fait, les répondants n’ont pas tous interprété de la même façon la nuance entre le plus souvent et régulièrement. Quoi qu’il en soit, les perceptions révélées en réponse à la question demeurent très révélatrices lorsqu’on les croise avec la langue maternelle et le lieu de résidence du répondant à cause du grand nombre des réponses. De plus, comme c’était la première fois en 2001 que la question était posée, il faudra attendre les résultats du recensement de 2006 pour évaluer en quelle direction les perceptions des répondants évolueront.
Voyons quelle perception ont les francophones et les anglophones de leur principale langue de travail.
Selon le lieu de travail et la langue maternelle, les réponses des francophones se répartissent ainsi (indicateur 2.10) : pour l’ensemble du Québec, 92,8 % d’entre eux disent travailler en français et 22,5 % en anglais; en province, 96,3 % en français et 31,5 % en anglais; dans la région de Montréal, 88,4 % disent travailler en français et 19,5 % en anglais; dans l’île de Montréal, 84,9 % en français et 16,3 % en anglais.
Les anglophones répondent qu’ils travaillent en français ou en anglais selon la répartition suivante : dans l’ensemble du Québec, 68,7 %, en anglais et seulement 3,6 % en français; en province, 61,8 % en anglais et 1,7 % en français; dans la région de Montréal, 70,9 % et 6 %; dans l’île de Montréal, 74,3 % et 8,4 %.
Première évidence : le taux d’utilisation de la langue anglaise est partout nettement plus élevé chez les francophones que celui de la langue française chez les anglophones. Par contre, l’utilisation du français par les anglophones augmente légèrement en se rapprochant de Montréal, alors que celui de l’anglais diminue chez les francophones.
L’examen de la fréquence d’utilisation du français et de l’anglais au travail selon la langue maternelle et le lieu de travail (indicateur 2.14) donne une image plus précise et plus nuancée de l’utilisation du français comme langue de travail par les travailleurs du Québec.
Chez les francophones, l’utilisation relative du français et de l’anglais se distribue ainsi, toujours selon le lieu de travail : en province, français uniquement, 81,2 %, anglais aucunement, 81,3 %, anglais de façon complémentaire, 15,1 %; dans la région de Montréal, français uniquement, 54,9 %, français principalement, 33,5 %, anglais aucunement, 55,1 %, de façon complémentaire, 33,4 %; dans l’île de Montréal, français uniquement, 46,9 %, français principalement, 38 %; anglais aucunement, 47,2 %, de façon complémentaire, 37,9 %.
Chez les anglophones, l’utilisation relative de chaque langue se répartit ainsi : en province, anglais uniquement, 35,8 %, anglais principalement, 26 %, anglais de façon complémentaire, 19,2 %; français aucunement, 36,2 %, de façon complémentaire, 25,8 %; dans la région de Montréal, anglais principalement, 39,9 %, anglais uniquement, 31,1 %, de façon complémentaire, 14,8 %, français de façon complémentaire, 39,6 %, français aucunement, 31,6 %, principalement, 14,8 %; dans l’île de Montréal, anglais principalement, 41,7 %, anglais uniquement, 32,6 %, de façon complémentaire, 12,8 %, français de façon complémentaire, 41,4 %, aucunement, 33,1 % principalement, 12,8 %.
Les uns et les autres estiment donc travailler principalement dans leur langue maternelle respective. C’est la grande surprise de la compilation des réponses à la question 48, réponses paradoxales à première vue.
Comment cette perception peut-elle être possible?
Observons d’abord que la même question vaut pour tous les travailleurs québécois. Or, la réalité de la langue de travail est très variable selon plusieurs facteurs[101]. Elle dépend de la nature des lieux de travail, car ils ne sont pas assujettis aux mêmes exigences de la loi 101. Le français est la langue habituelle de travail dans la fonction publique québécoise; cependant, les personnes à l’emploi des commissions scolaires relevant du ministère de l’Éducation se partagent entre deux réseaux linguistiques distincts et certains organismes du ministère de la Santé sont autorisés par la loi 101 à utiliser l’anglais comme langue de travail. La même disposition s’applique à certains organismes municipaux. La loi 101 impose des obligations précises aux entreprises privées de service ou de production et aux entreprises commerciales ou d’affaires. Elle dépend aussi, autre évidence, des exigences linguistiques de la fonction occupée par le répondant. Ainsi, dans une entreprise où le français est la langue principale de travail, une personne peut fort bien utiliser tous les jours surtout l’anglais si sa fonction la met constamment en relation avec l’étranger, surtout avec les États-Unis. Elle dépend enfin de l’environnement linguistique du lieu de travail défini par la répartition du personnel selon la langue d’usage, notamment de la langue maternelle du supérieur hiérarchique.
De plus, la question est globale et ne distingue pas les communications orales des communications écrites, les communications internes et externes, ni la fréquence d’utilisation des technologies informatiques de communication, notamment Internet.
Enfin, chaque personne répond pour elle-même, selon sa fonction et sa vie quotidienne, et non en pensant à la situation générale de l’entreprise où elle travaille. Il s’agit uniquement d’une perception personnelle.
Dans les entreprises privées en particulier, les travailleurs seraient-ils encore d’avis qu’ils travaillent principalement dans leur langue maternelle? Les réponses aux questions du recensement ne fournissent aucun indice qui permette de répondre à la question, d’autant que la distinction n’est pas faite entre les entreprises de plus de 50 employés et les autres. On ne peut donc tirer aucune conclusion des réponses au recensement de 2001 pour évaluer l’efficacité de la francisation des entreprises au Québec.
Qu’en est-il de la langue de travail des allophones?
D’après leurs réponses (indicateur 2.10), les allophones travaillent principalement soit en français, soit en anglais avec une légère avance pour le français : dans l’ensemble du Québec, en français, 42,7 %, en anglais, 35,4 %; en province, 49 % et 23,2 %; dans la région de Montréal, 42 % et 36,8 %, dans l’île de Montréal, 40,1 % et 38,9 %. Mais la situation est très instable. En effet, d’une période d’immigration à l’autre, l’Office établit (graphique 2.19a) que le pourcentage de travailleurs immigrants dont la langue de travail est le français augmente entre 1961 (36,2 %) et 1980 (49,9 %), puis diminue légèrement mais constamment jusqu’en 2001 (49,2% en 1990, 46,1 % en 1995 et 44,6 % en 2001). La courbe de l’anglais, langue de travail, est évidemment inversée : 45,8 % en 1961, 29,9 % en 1990, 32,3 % en 1995 et 37,8 % en 2001. Il se peut que cela tienne à la langue maternelle des immigrants selon la distinction de Charles Castonguay[102] entre anglotropes, c’est-à-dire les immigrants plus enclins vers la langue anglaise et ayant plus de facilité à l’apprendre, et francotropes, plus portés vers la langue française, avec plus de facilité à la parler. Le pouvoir d’attraction de la langue française diminue depuis 1991, ce qui est très préoccupant.
Les entreprises du Québec de 49 employés et moins ne sont pas assujetties à un programme de francisation. Elles sont cependant soumises aux dispositions universelles du chapitre sur la langue de travail et du chapitre sur la langue du commerce et des affaires, notamment l’obligation d’offrir leurs services en langue française.
Dans ces entreprises, la langue de travail est, en général, celle du propriétaire qui embauche son personnel en toute liberté et utilise la langue de son choix avec ses employés. La seule contrainte qui pèse vraiment sur lui est de devoir servir en français les clients francophones et de veiller à ce que ses employés puissent en faire autant. Souvent, la connaissance du français est minimaliste. Dans beaucoup de ces petites entreprises, par exemple dans les restaurants, la langue de travail du personnel, y compris des francophones, est la langue anglaise, alors que la langue de service est le français avec les francophones et l’anglais avec les autres clients. De plus, la situation n’est pas la même d’une ville à l’autre ni d’un quartier à l’autre de la même ville, selon l’environnement démographique, ce qui s’observe facilement à Montréal.
Cette situation a une incidence sur les immigrants récents qui trouvent plus facilement du travail dans ces petites entreprises s’ils ne savent pas le français à leur arrivée. Ils auront alors tendance par la suite à s’orienter vers la communauté de langue anglaise, qui aura été pour eux la communauté d’accueil, surtout s’ils ne peuvent pas facilement se libérer pour apprendre le français. Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre consacré à la politique d’immigration.
À la lumière de ce qui précède, il est clair que le dispositif législatif relatif à la langue de travail a besoin d’un sérieux coup de barre. Au moins deux modifications s’imposent de toute urgence.
L’exigence de la connaissance de la langue anglaise doit cesser de se généraliser, de redevenir la condition essentielle d’embauche comme autrefois, au moment de la commission Gendron. Il faut imposer à l’employeur qui exige la connaissance de la langue anglaise, le devoir de légitimer cette exigence, c’est-à-dire de faire la démonstration que la connaissance de la langue anglaise est nécessaire à l’exécution de la tâche pour laquelle il recrute du personnel. Actuellement, il revient au postulant de devoir protester s’il lui semble que cette exigence n’est pas légitime, alors que, le plus souvent, sa situation ne lui permet pas de le faire puisque c’est lui qui est demandeur, de travail ou de promotion. Le fardeau de la preuve doit se déplacer sur l’employeur, et dans toutes les entreprises, petites ou grandes. La mécanique d’application de la francisation des entreprises devra donc être modifiée en conséquence, en prenant appui sur l’alinéa 8 de l’article 141, qui précise que l’entreprise doit se doter d’ « une politique d’embauche, de promotion et de mutation » qui favorise la généralisation du français comme langue de travail.
La liberté totale dont jouissent les entreprises de 49 employés et moins n’est plus acceptable et joue contre la généralisation de l’emploi du français comme langue de travail. D’abord, elles sont très nombreuses, au-delà de 20 000 d’après le rapport Grant[103], et surtout situées dans la région de Montréal, là où sont concentrés les immigrants. Elles emploient plus de 450 000 personnes, dont beaucoup d’immigrants récents. Le Conseil supérieur de la langue française conclut à leur propos, dans son dernier avis à la ministre sur la langue de travail, « que la francisation des milieux de travail ne peut être pleinement réalisée, si [les entreprises de moins de 49 employés] sont exclues » du processus de francisation. Il faut donc « à cet égard que des travaux soient entrepris pour trouver une formule allégée de certification adaptée à leur taille ». La recommandation du Conseil nous semble non seulement judicieuse, mais impérative et urgente.
La loi définit avec précision le rôle et les responsabilités des comités de francisation. La loi 101 les a même rendus paritaires pour donner une importance égale à l’employeur et aux représentants des employés. Cependant, on constate que, laissés à eux-mêmes, isolés dans leurs entreprises respectives, ces comités font preuve de peu d’initiative et d’autorité. Le gouvernement doit de toute urgence donner à l’Office québécois de la langue française les moyens humains et financiers requis pour soutenir, dynamiser et responsabiliser les comités de francisation[104], en les regroupant au besoin par secteurs d’activité. Les États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française en ont fait la recommandation en 2001, mais en vain.
Enfin, le dispositif administratif d’application du programme de francisation devrait être modifié pour prendre en compte la langue parlée dans les entreprises du Québec. En effet, le mécanisme actuel de certification des entreprises est quasi uniquement fondé sur l’emploi du français dans les documents et sur l’affichage interne, donc sur la langue écrite. On n’y tient pour ainsi dire aucun compte de la langue parlée, donc de l’emploi des termes français dans les communications orales. La mise à niveau des terminologies françaises dans la vie quotidienne des employés et des gestionnaires est, en conséquence, extrêmement lente. Les vieilles habitudes des termes anglais perdurent, si ce n’est de l’emploi de la langue anglaise elle-même. Une forme très anglicisée du français se maintient dans les entreprises du Québec. Même si la formation technique et professionnelle des jeunes leur donne aujourd’hui une connaissance naturelle des termes français, du moins de plus en plus souvent, ils sont happés et contaminés dès leur premier emploi par la langue réelle des entreprises et reprennent les mauvaises habitudes de leurs aînés. La langue parlée dans les entreprises ne se modifie que très peu et trop lentement.
La fréquentation des écoles françaises par les enfants allophones
C’est l’un des objectifs fondamentaux de la législation linguistique depuis l’affaire de Saint-Léonard et le plus grand succès de la Charte de la langue française.
La Cour suprême a confirmé, comme nous l’avons indiqué au point précédent, la constitutionnalité du premier alinéa du nouvel article 73, tout particulièrement de la condition que le gouvernement du Québec y a ajoutée, « pourvu que cet enseignement constitue la majeure partie de l’enseignement primaire reçu au Canada ». La Cour a également jugé que cet article n’était en rien discriminatoire. La contestation juridique des conditions d’accès à l’école de langue anglaise est donc terminée, du moins en ce qui concerne ces deux points.
Cette question réglée, l’attention s’est concentrée sur l’objectif implicite de la fréquentation de l’école française par les enfants immigrants, leur intégration à la majorité de langue française. Le ministère de l’Éducation a récemment défini « les grands axes [de l’action de l’école et du milieu environnant] pour favoriser l’intégration scolaire des élèves immigrants et immigrantes et [les] préparer à participer à la construction d’un Québec démocratique, francophone et pluraliste [105] ».
À cet égard, la Charte de la langue française a totalement modifié la situation antérieure.
Autrefois, le système scolaire provoquait la division complète de la population scolaire selon la religion, enfants catholiques d’un côté, enfants protestants ou d’une autre religion de l’autre. De ce fait, beaucoup d’enfants, surtout de familles immigrantes, n’avaient d’autre choix que de s’inscrire à l’école protestante, plus accueillante. Nous avons déjà évoqué ce point lors du rappel des travaux de la commission Parent, au premier chapitre. Ce clivage entraînait le développement chez les enfants d’identités fortement distinctes, pour ne pas dire antagonistes, catholiques et francophones d’une part, protestants et anglophones de l’autre, la religion partageant les enfants allophones entre les deux.
À ce système s’est substituée une école de langue française ouverte aux enfants de toutes origines et de toutes langues, où le partage d’une langue commune, le français, favorise le brassage de la population scolaire, la découverte de la culture et de la religion des autres enfants et la naissance entre eux de l’amitié au-delà de ces appartenances premières. De plus, l’acquisition de la langue de la majorité favorise chez les enfants, souvent chez leurs parents par ricochet, la participation à la vie au sein de la société québécoise et, plus tard, leur garantira l’accès au monde du travail et à la mobilité socioprofessionnelle[106].
Une fois la scolarité obligatoire terminée, est-ce que les enfants allophones ont tendance à poursuivre leurs études dans des cégeps de langue française, ce qui indiquerait, du moins certains le pensent, qu’ils choisissent de s’insérer dans la communauté de langue française? Rien n’est moins certain. Un bon nombre choisissent un cégep de langue anglaise. D’ailleurs, des francophones en font autant. Pourquoi?
Pour des raisons très simples : aussi bien les allophones que les francophones optent pour un cégep de langue anglaise pour améliorer leur connaissance de la langue anglaise, ou, chez ceux qui sont faibles en français, par crainte d’échouer le test de français à l’entrée du cégep et de se faire imposer des cours de rattrapage.
Pour contrer cette tendance, certains proposent d’étendre l’obligation, pour les francophones et les allophones devenus de jeunes adultes, de s’inscrire à un cégep de langue française à la fin de la scolarité obligatoire. Cette proposition revient périodiquement. Elle était d’actualité en 2000, à l’époque de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec[107], et elle est revenue à la surface lors du dernier congrès du Parti québécois.
Ce serait se leurrer sur la cause réelle de ce choix. Le problème de fond, déjà à l’origine de la crise de Saint-Léonard, est celui de l’échec de l’enseignement de la langue anglaise dans les écoles publiques ou dans les écoles privées subventionnées soumises au programme du ministère de l’Éducation. Le ministère de l’Éducation s’entête à maintenir un enseignement de la langue anglaise à petites doses, formule pédagogique qui a largement fait les preuves de son inefficacité, de génération en génération. Le gouvernement actuel a même poussé cette logique en décidant de commencer cet enseignement homéopathique dès la première année du primaire, sans même se demander s’il disposait du personnel adéquat. Tous les spécialistes de l’enseignement des langues secondes sont d’un avis contraire : l’enseignement d’une langue seconde est efficace à la condition d’être intensif. On obtient de meilleurs résultats en concentrant les heures d’enseignement sur une période d’une certaine durée qu’en les dispersant tout au long de la scolarité. Ce consensus se maintient depuis au moins l’invention des classes d’immersion à Saint-Lambert au début des années 1960, dans la banlieue de Montréal. Le débat entre immersion et enseignement intensif remonte à cette époque.
Si les élèves, francophones et allophones, savaient l’anglais à la fin du secondaire, s’ils avaient la conviction qu’ils maîtrisent la langue anglaise au niveau de performance propre à leur âge, car on passe une vie à apprendre une langue, que ce soit la langue maternelle ou une langue seconde, ils ne ressentiraient pas le besoin de s’inscrire à un cégep de langue anglaise.
Les jeunes adultes allophones qui ont eu de faibles résultats en langue française durant leurs études secondaires craignent le test de français obligatoire lors de l’inscription au collégial. C’est vrai aussi pour les francophones dans la même situation. C’est donc l’efficacité de l’enseignement du français au secondaire qui est en cause ici. Il en sera question plus longuement au chapitre suivant.
Nous avons vu, au deuxième chapitre de la partie précédente, que l’affichage public est composé en réalité de trois éléments principaux : les raisons sociales (appelées maintenant noms d’entreprise), le contexte des raisons sociales et les messages publicitaires. En général, la présentation des raisons sociales à la devanture des établissements commerciaux est très soignée, sur des supports permanents. Par contre, les messages publicitaires se renouvellent constamment.
Le chapitre VII de la Charte de la langue française traite de ces sujets sous le titre « La langue du commerce et des affaires ». Les articles 63 et 67 concernent spécifiquement la langue des raisons sociales.
Article 63 – Le nom d’une entreprise doit être en langue française.
Art. 67 – Peuvent figurer, comme spécifiques, dans le nom d’une entreprise, conformément aux autres lois ou aux règle ments du gouvernement, les patronymes et les toponymes, les expressions formées de la combinaison artificielle de lettres, de syllabes ou de chiffres ou les expressions tirées d’autres langues.
Le Règlement sur la langue du commerce et des affaires précise les modalités d’application de ces deux articles. Deux articles sont ici pertinents :
Article 25 – Dans l’affichage public et la publicité commerciale, peuvent être rédigés uniquement dans une autre langue que le français : […] 4° une marque de commerce reconnue au sens de la Loi sur les marques de commerce, sauf si une version française en a été déposée.
Article 27 – Peut figurer comme spécifique dans une raison sociale, une expression tirée d’une autre langue que le français, à la condition qu’elle soit accompagnée d’un générique en langue française.
Telles sont les règles juridiques qui régissent les raisons sociales.
Qu’en est-il de la réalité, telle qu’elle apparaît aujourd’hui à toute personne qui voit, même distraitement, la devanture des établissements commerciaux?
On constate d’abord que de plus en plus d’entreprises commerciales se réclament de l’alinéa 4 de l’article 25 du règlement pour afficher une marque de commerce en guise de raison sociale. En juillet 2006, nous avons mené une petite enquête maison pour mieux juger de l’importance de cette tendance et de son effet sur le visage français des rues et centres commerciaux de Montréal. Nous avons visité trois centres commerciaux de la région de Montréal et observé les façades de la partie ouest de la rue Sainte-Catherine, entre les rues Peel et Atwater.
Il était évident que beaucoup de magasins s’affichent actuellement sous une marque de commerce généralement de langue anglaise.
Les unes sont formées de mots empruntés directement au lexique de la langue anglaise, des mots simples, connus de tous, plus ou moins amalgamés ou transformés, sans laisser cependant de doute sur leur origine linguistique. Souvent aussi, l’ordre des mots suit la syntaxe anglaise déterminant-déterminé, ce qui confirme l’appartenance de la raison sociale à la langue anglaise. En voici de nombreux exemples : Access, Best Buy, Big Time, Bikini Village, Blockbuster Video, Body Shop, Burger King, Canadian Tire, Children’s Place, Coffee Time, Eggspectations, Feet First, Fly, Foot Locker, Freedom, French Connection, Games Workshop, Gap Kids, Golf Town, Guess, Guess Factory Store, Jazz, Linen Chest, MEXX Kids, Mountain Equipment, Old Navy, Old River, Payless Shoesource, Pink. Republic Collection, Roots, Silver & co, Seasun, Smart Set, Stitches, Subway, Sunglass Hut, StyleXchange, Therapeutic Touch, Trade Secrets, Unic, United Colors of Benetton, United Colors of Benetton Kids, Urban Behaviour, Urban Style. Longue énumération, mais nécessaire pour prendre conscience de l’ampleur du phénomène. Dans l’un des centres, de semblables raisons sociales apparaissaient à la devanture d’un magasin sur quatre, dans l’autre, d’un sur six.
Parfois, un ajout en français accompagne la raison sociale de langue anglaise ou d’une autre langue. Exemples : Fabrika, Sandwicherie européenne; KrispyKreme Doughnuts, Beignets et Café; Linen Chest, Le supercentre de la mode; Mmmuffins, Cafés & Boissons, Viennoiseries; Sukiyaki, Un délice japonais; Vanellis, Le festival des pâtes; Winners, Le prix des marques démarquées.
Enfin, il arrive, mais rarement l’avons-nous vu, que la raison sociale est à la fois en français et en anglais, avec nette prédominance du français. Les deux seuls exemples relevés étaient des entreprises d’origine asiatique : SOUPES ET NOUILLES, Soups & Noodles; Chef Noodle, NOUILLES DU CHEF.
D’autres marques sont des noms propres, des patronymes, à consonance anglaise. Elles sont tout à fait conformes à la loi 101, mais elles augmentent la présence de la langue anglaise dans l’affichage. Quelques exemples de magasins renommés suffiront : Aldo, Birks, Browns, Crabtree & Evelyn, Reitmans, Rogers, San Francisco, Sears, Tommy Hilfiger.
Enfin, les noms de commerce en langue anglaise ne sont presque jamais accompagnés d’un générique en langue française comme l’exigerait l’article 27 du Règlement sur la langue du commerce et des affaires.
Les établissements dont le nom est une marque de commerce sont souvent des franchises d’une entreprise internationale. Les succursales de ces chaînes de magasins se retrouvent dans toutes les villes du Québec et sur toutes les rues d’une ville, souvent à plusieurs exemplaires si la rue commerçante est longue, comme la rue Sainte-Catherine par exemple. La répétition de ces noms tourne à l’obsession.
Par contre, la publicité, c’est-à-dire les messages à la devanture des magasins ou dispersés à l’intérieur des établissements, est, dans la grande majorité des cas observés, conforme à la loi 101, en français avec nette prédominance. On peut discuter des moyens pris pour rendre le français prédominant, mais l’intention de lui donner préséance est évidente. C’est particulièrement vrai des centres commerciaux dont il semble bien que la direction veille à faire respecter la Charte de la langue française pour éviter de se retrouver pris à parti pour des motifs linguistiques. Les chaînes de magasins ou les grandes surfaces comme La Baie ou Sears font de même. Les cas d’unilinguisme anglais sont rares dans la publicité.
L’impression qu’ont les francophones du Québec, que l’affichage public s’anglicise constamment, vient de la prolifération incontrôlée des noms de commerce en langue anglaise.
Dans la vie de tous les jours, il ne semble pas que les Québécois francophones soient très préoccupés par les noms de commerce en langue anglaise. Par contre, le moindre article traitant de la présence de la langue anglaise dans l’affichage public, photos à l’appui, provoque de nombreux commentaires et soulève l’indignation générale, en réveillant les thèmes traditionnels du discours linguistique, l’affichage s’anglicise, la loi 101 n’est pas respectée. C’est ce qu’on pourrait appeler le phénomène Wall-Mart : on se scandalise en paroles du comportement de ce commerçant, on en dénonce l’antisyndicalisme et l’exploitation de la main-d’œuvre dans les pays en voie de développement, mais on continue d’y faire ses achats.
Un événement récent survenu à la fin de 2006 et le tapage médiatique qui s’ensuivit confirment ce jugement sévère. La compagnie ESSO annonça son intention de nommer On the Run ses dépanneurs jusqu’alors connus sous le nom de Marché Express, en invoquant comme argument que c’était sous cette marque de commerce que ses établissements étaient connus partout ailleurs dans le reste du Canada et aux États-Unis. La réaction des consommateurs francophones fut si spontanément et si majoritairement hostile à ce changement de nom que la compagnie abandonna son projet quelques jours seulement après l’avoir annoncé. Il n’en fallut pas plus pour que la question des raisons sociales en langue anglaise fasse tout à coup la manchette des journaux et des médias électroniques et que les sondeurs partent à la recherche des opinions des Québécois francophones. Les résultats d’un sondage SOM-La Presse publiés dans ce quotidien le dimanche 21 janvier 2007 montrait clairement le paradoxe des Québécois francophones à ce sujet. D’une part, « 68 % des Québécois n’aiment pas les bannières anglophones », titrait l’article, mais, d’autre part, pour 56,8 % d’entre eux, le même sondage indiquait que le fait qu’un commerce s’affiche en anglais n’avait aucune influence sur la fréquentation de ce commerce contre seulement 33,5 % qui réagissaient plus ou moins négativement, sans qu’on sache cependant s’ils allaient jusqu’à boycotter le commerce.
Est-il possible d’agir pour endiguer ou même pour renverser la tendance des commerçants à faire affaire sous des noms anglais? Posons la question plus nettement : peut-on obliger toutes les entreprises commerciales à respecter les dispositions de la loi 101 et les contraindre à s’afficher sous un nom français?
En réalité, nous touchons ici les limites du pouvoir du Québec de légiférer en matière de raisons sociales, du moins dans deux cas à l’origine des noms de commerces en langue anglaise au Québec, celui des raisons sociales des entreprises à charte fédérale et les marques de commerce.
Nous avons vu précédemment qu’une société commerciale a le choix de s’incorporer ou de déposer une raison sociale selon la loi fédérale ou provinciale. Si la procédure se fait au fédéral, l’entreprise obtient le droit d’utiliser son nom partout au Canada, même si ce nom est en anglais seulement. Le gouvernement du Québec ne peut pas alors obliger cette entreprise à utiliser un autre nom en prenant appui sur la Charte de la langue française. Le Québec ne disposerait alors que d’un seul moyen de faire respecter l’esprit de la loi 101, convaincre le gouvernement fédéral de modifier sa loi en exigeant des entreprises qu’elles déposent et qu’elles utilisent un nom français pour faire affaire au Québec, en invoquant son caractère distinct que le Parlement fédéral a fini par reconnaître. On voit d’ici le débat qu’une modification semblable provoquerait au Parlement et dans le milieu des affaires. Ce n’est pas pour demain!
Le cas des marques de commerce est nettement plus complexe. Il met en cause la compétence constitutionnelle du gouvernement fédéral et celle du Québec, d’une part, et, d’autre part, les traités et conventions en matière de commerce international.
Les marques de commerce relèvent de la compétence exclusive du gouvernement fédéral en vertu de l’article 91,2 de la Loi constitutionnelle de 1867. C’est lui, et lui seul, qui peut attribuer ce statut juridique à une dénomination ou le lui reconnaître au Canada si elle est d’origine étrangère.
De plus, conformément à la même loi, l’adhésion du Canada à un traité ou à une convention internationale relève de la seule compétence du gouvernement fédéral. Sa signature engage toutes les provinces et territoires du Canada, sans exception.
La convention internationale en cause ici est la Convention de Paris pour la protection de la propriété industrielle, qui date du 20 mars 1883 et dont le texte original est en français. Il a été régulièrement mis à jour depuis lors, la dernière révision datant d’octobre 1979. Le Canada y a adhéré en 1925. Le Canada a alors intégré à sa Loi sur les marques de commerce les principes de la Convention qui s’y rapportent.
L’article 6 de cette convention édicte les deux règles générales suivantes :
Les conditions de dépôt et d’enregistrement des marques de fabrique ou de commerce seront déterminées dans chaque pays de l’union par sa législation nationale;
Toutefois, une marque déposée par un ressortissant d’un pays de l’Union dans un quelconque des pays de l’Union ne pourra être refusée ou invalidée pour le motif qu’elle n’aura pas été déposée, enregistrée ou renouvelée au pays d’origine.
Le premier alinéa de l’article 6,5 explicite la portée de la deuxième règle, en précisant que « toute marque de fabrique ou de commerce régulièrement enregistrée dans le pays d’origine sera admise au dépôt et protégée telle quelle [c’est nous qui soulignons] dans les autres pays de l’Union ».
En conséquence, une marque de commerce déposée dans un autre pays est admise telle quelle au Canada, donc dans la forme et dans la langue de son enregistrement initial dans le pays d’origine. Conformément à l’article 6,5, le Canada ne peut exiger la moindre modification de cette marque, encore moins une traduction en français.
C’est cette convention et le fait que le Canada a compétence exclusive en matière de marque qui sont à l’origine du quatrième alinéa de l’article 25 du Règlement sur la langue du commerce et des affaires et de la prolifération des raisons sociales anglaises à la devanture des magasins. Remarquons, comme contre-argument, que c’est la même convention qui permet au Cirque du Soleil de présenter ses spectacles sous ce nom ou aux compagnies françaises d’utiliser leurs noms partout dans le monde. Les entreprises à le faire sont peu nombreuses et ne provoquent certainement pas une déferlante de noms français dans le monde. C’est plutôt l’inverse qui se produit, les sociétés françaises ou les sociétés québécoises de langue française ont tendance à se donner un nom anglais ou, à tout le moins, un nom passe-partout du point de vue linguistique.
Le Québec ne dispose ici que de deux moyens d’action. L’un, à très long terme et très délicat sur le plan juridique, serait de prendre l’initiative de faire modifier la clause telle quelle de la Convention de Paris au nom du respect des langues nationales et de la diversité linguistique mondiale, sur le modèle d’une démarche analogue pour obtenir le vote d’une convention internationale pour la protection de la diversité culturelle mondiale, dont l’UNESCO a fini par prendre l’initiative. Il se pourrait que nombre de pays soient sensibles à une démarche semblable. L’autre, de mise en œuvre plus immédiate, quoique tout aussi difficile, est de convaincre une à une les entreprises de se donner volontairement un nom français pour leurs activités au Québec. Le seul argument convaincant serait qu’il ferait alors de meilleures affaires, ce qui serait difficile à démontrer puisque, manifestement, leurs noms anglais ne leur nuit en rien.
Force est de constater que les dispositions de la loi 101 relatives aux raisons sociales sont davantage incitatives que coercitives, du moins dans le cas des entreprises à statut fédéral et lorsque la raison sociale est en réalité une marque de commerce protégée par les dispositions du droit commercial international.
La langue de service
Le fait que les commerces de 49 employés et moins ne sont pas soumis au chapitre de la langue de travail de la loi 101 et que les immigrants récents qui ne connaissent pas le français y trouvent souvent leur premier emploi a comme conséquence que les clients de langue française ne peuvent pas toujours être servis par eux dans leur langue. On observe souvent cette situation dans des restaurants de cuisine étrangère ou, récemment, dans les dépanneurs de la région de Montréal, surtout depuis que les immigrants investisseurs en deviennent propriétaires, ou encore dans les établissements des quartiers où se concentrent les immigrants au moment de leur arrivée.
Ce n’est certainement pas toujours mauvaise volonté de la part de ces personnes. L’obligation de gagner leur vie les pousse sur le marché du travail avant même qu’ils aient eu le temps, ou qu’on leur ait donné le temps, d’apprendre le français, avant même qu’ils aient pris conscience du pays du Québec où ils sont arrivés. Leur malaise est d’ailleurs souvent visible. Certains tentent de se défendre en invoquant le bilinguisme du Canada ou le fait qu’ils sont en Amérique. Leur faire mauvaise tête n’est pas une solution. Leur parler anglais non plus, puisqu’on confirme ainsi que l’anglais suffit, ici aussi. La seule conduite possible est de leur parler français, en phrases simples, en ralentissant le débit, sans démissionner, sans aller ailleurs en cas d’insuccès total.
Pour corriger cette situation, les francophones n’ont qu’un seul moyen : faire pression sur le gouvernement du Québec pour que la société québécoise, la nôtre, assure l’enseignement du français à tous les immigrants adultes dès leur arrivée, avant même qu’ils se lancent à la recherche d’un emploi, et, en conséquence, de leur attribuer durant la période d’apprentissage les moyens de subsister, eux et leurs familles. C’est une évidence. Il faudra y consacrer beaucoup d’argent, c’est vrai. Il vaudrait sans doute mieux réduire le nombre annuel des immigrants non francophones et les accueillir correctement que d’en accepter des masses et les laisser se débrouiller tout seuls. Nous en reparlerons au chapitre de la politique d’immigration.
Le mécanisme des plaintes et des enquêtes
Les dispositions de la loi sur la langue touchent un très grand nombre de personnes, d’entreprises et d’organismes sur l’ensemble du territoire. Pour vérifier la mise en application de la loi et s’assurer que chacun la respecte, la Charte de la langue française accorde à l’Office québécois de la langue française un pouvoir d’enquête. La Charte prévoit également que les citoyens peuvent venir en aide à l’Office. Elle les autorise à porter plainte lorsqu’ils sont témoins et d’avis qu’il y a violation d’une disposition de la loi.
Les articles de la loi 101 à ce sujet sont les suivants :
Art. 166 – L’Office peut, pour l’application de la présente loi, effectuer des inspections et des enquêtes.
Art. 167 – L’Office agit d’office ou à la suite de plainte.
Art. 168 – Toute plainte doit être faite par écrit; elle indique les motifs sur lesquels elle se fonde ainsi que l’identité du plaignant. L’Office prête assistance au plaignant pour la rédaction de sa plainte.
Art. 177 – Lorsque l’Office conclut qu’il y a eu contravention à la présente loi ou aux règlements pris pour son application, il met en demeure le contrevenant présumé de se conformer dans un délai donné. En cas de défaut, l’Office défère le dossier au procureur général pour que celui-ci intente, s’il y a lieu, les poursuites pénales appropriées.
L’Office reçoit entre 3 000 et 4 000 plaintes par année. Les motifs de plaintes se modifient constamment d’une époque à l’autre. Actuellement, 60 % des plaintes concernent les inscriptions sur les produits (art. 51), 10 à 15 % l’affichage, alors qu’autrefois c’était l’inverse. Le tiers des plaintes proviennent d’organismes qui s’en sont fait une vocation, qui peut expédier à l’Office de 700 à 900 plaintes dans une même année, dont on demande le traitement immédiat. Au moindre retard, l’expéditeur dénonce la lenteur ou même la négligence de l’Office dans les journaux ou auprès de la ministre responsable de la Charte. La pression sur l’Office est constante.
Le personnel de la Direction du traitement des plaintes compte de 15 à 20 personnes. Chaque plainte implique que l’Office fasse enquête, qu’un enquêteur se déplace pour aller constater les faits sur les lieux, dans toutes les régions, qu’il juge s’il y a vraiment violation de la loi et qu’il fasse rapport, preuve à l’appui, que la plainte soit fondée ou pas. Le personnel est entièrement occupé à vérifier les plaintes une à une, il est complètement débordé et n’arrive pas à donner suite à toutes les plaintes au fur et à mesure qu’elles arrivent.
D’un autre point de vue, l’approche par les plaintes est strictement négative, et même contreproductive. Pour au moins deux raisons. D’une part, s’il s’avère que la plainte est fondée, le mal est déjà fait et dure peut-être depuis des années. On n’a donc rien prévenu et on ne fera que corriger une situation particulière. D’autre part, le citoyen qui est l’objet de la plainte se sent personnellement visé, surtout dans le cas des inscriptions sur les produits, alors qu’il n’y est strictement pour rien et qu’il ne fait que vendre ce qui est disponible sur le marché, tout comme ses concurrents. Les vrais responsables des inscriptions sur les produits, du texte des modes d’emploi et de l’emballage sont les fabricants, les importateurs et les distributeurs. Par rapport à eux, le commerçant est un consommateur, tout comme ses clients.
En ce qui touche à la mise en marché des produits de consommation courante, il faut changer complètement de stratégie et privilégier les enquêtes. Plutôt que traiter les plaintes une à une, il vaudrait mieux les considérer comme autant d’indices pour identifier un malaise dans une catégorie de produits, comme les produits d’importation propres à une cuisine exotique ou certains aliments destinés à des animaux de compagnie peu populaires, les serpents par exemple. Le résultat de l’enquête donnerait à l’Office les raisons d’intervenir auprès des personnes ou des organismes qui peuvent vraiment modifier la mise en marché de chaque catégorie de produits pour la rendre conforme à la loi 101, soit directement auprès du fabricant, soit par l’intermédiaire des associations de marchands. On pourrait agir de la même manière en affichage lorsque les plaintes touchent un même quartier ou une même rue commerçante.
Ou encore, autre moyen d’action, l’Office pourrait concevoir et tenir des réunions d’information à l’intention des immigrants investisseurs, des marchands de produits exotiques ou des marchands d’un même domaine ou secteur commercial. Il n’est pas certain que tous connaissent les dispositions de la loi qui les concernent, d’autant que le texte n’est pas de lecture facile et qu’il est surtout connu par la rumeur publique, avec toutes les déformations et les préjugés que l’on peut imaginer et que nous avons nous-même constatées lorsque nous avons rencontré les membres de la Chambre de commerce du quartier chinois de Montréal pour régler une avalanche de plaintes contre les marchands de ce quartier exigu.
L’action de l’Office deviendrait alors préventive plutôt que punitive et elle serait certainement plus efficace auprès d’un plus grand nombre de commerçants.
Ce virage serait possible à deux conditions : que l’Office informe les auteurs de plaintes de la manière dont il en tient compte, qu’il les convainque que l’approche globale est préférable et qu’il tienne les citoyens informés des résultats obtenus lors de la publication de son rapport annuel.
Nous ne voulions pas faire ici le bilan des changements provoqués par la loi 101 en trente ans d’application. Il faudrait un autre livre.
Notre intention était plus modeste : montrer que, dans des domaines clés de la Charte de la langue française, tout n’est pas réglé et qu’il reste beaucoup à faire, au besoin en changeant la manière d’intervenir.
Édicter une loi ne suffit pas à modifier une situation. La loi précise des règles de conduite et propose un contrepoids aux tendances lourdes du commerce mondial. Elle est un moteur de changement potentiel, mais à la stricte condition qu’elle soit appliquée avec le soutien du gouvernement et la contribution de chaque citoyen.
Chapitre III – La qualité de la langue
Au Québec, on regroupe sous l’expression qualité de la langue toutes les questions et discussions qui portent sur la langue elle-même et non sur son statut.
D’une part, les avis sont partagés quand il s’agit d’apprécier la manière dont les Québécois parlent et écrivent la langue française. La question qui revient sans cesse depuis la fin du XIXe siècle, avec la même régularité que le retour des saisons, est : l’usage de la langue française s’est-il amélioré depuis que le niveau d’instruction a progressé à la suite de la généralisation de la scolarité obligatoire? Ce qui revient à mettre en cause l’enseignement de la langue française dans les écoles. Poser la question, entre amis ou sur les ondes, c’est provoquer à tout coup une vive opposition entre les deux camps du oui et du non, car chaque Québécois et Québécoise a son opinion sur le sujet.
D’autre part, toute tentative de décrire la langue française en usage au Québec, surtout le lexique, est l’occasion d’affrontements d’autant plus acrimonieux que les arguments sont, souvent, des arguments d’autorité. Cette entreprise est perçue comme une manière détournée de légitimer l’existence d’une forme particulière de la langue française propre au Québec, par ceux et celles qui repoussent une telle prétention. N’est-il pas inévitable, rétorquent leurs opposants, que la langue des colonisateurs français ait subi en terre d’Amérique une évolution différente et parallèle à celle qu’elle a connue en France lorsque les relations avec la mère patrie se sont rompues après la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre?
Et en admettant qu’il soit légitime de décrire l’usage québécois, quels sont les éléments, mots, sens, expressions, prononciations que l’on devrait admettre? Car les avis sont partagés sur la nature de la description. Pour les uns, il s’agit d’un simple constat de la réalité sans autre objectif que celui de décrire avec exactitude et réalisme la langue telle qu’elle est. Pour les autres, toute description a des répercussions normatives, qu’on le veuille ou non, puisque le grand public y verra une consécration des éléments retenus.
La hantise du joual des années 1950 n’est jamais très loin.
Le nœud de ce conflit d’opinions est la notion de norme et, plus précisément, la description d’une norme du bon usage de la langue française au Québec. Ce qui revient à se demander quel français nous voulons collectivement pour le Québec.
Ce sera notre point de départ et le thème de ce chapitre.
1. La notion de norme linguistique
L’anthropologie culturelle, courant de cette discipline naguère fort vigoureux et productif, s’était fixé comme angle d’étude de la culture d’un groupe ethnique l’identification et la description des croyances et des institutions qui leur étaient propres et qui engendraient des structures sociales originales qui, à leur tour, façonnaient la pensée et la personnalité des membres du groupe. On comprend que ces anthropologues se soient beaucoup intéressés au langage et à la langue, fait social par excellence, instrument de cohésion et élément le plus explicite et le plus distinctif d’un groupe culturel.
Il reste de cette époque des travaux qui ont marqué en profondeur la linguistique.
Edward Sapir (1884-1939), disciple de Franz Boas (1858-1942), tous deux spécialistes des langues autochtones des États-Unis et du Canada, concluait de ses travaux que chaque langue est une représentation symbolique de la réalité ambiante selon une vision du monde propre à chaque culture. Chaque langue découpe et exprime la réalité conformément à cette vision (hypothèse Sapir-Whorf), découpage qui affecte surtout le lexique de la langue, puisqu’il exprime les choses telles qu’elles sont vues ou perçues, par exemple les noms des couleurs ou des différents états de la neige chez les Inuits. La morphologie est aussi influencée. Elle variera d’une langue à l’autre selon, par exemple, la conception du temps et de la manière dont une action se déroule dans le temps qui se reflétera dans la conjugaison des verbes. Ainsi, pour indiquer qu’une action se déroule au moment où le locuteur parle, la langue anglaise utilise le participe présent du verbe, exemple « He is eating ». Pour insister sur la même nuance, le français utilise une périphrase, Il est en train de manger. Autre exemple, la culture répartit les choses d’une manière analogique en mâles (le masculin), femelles (le féminin) ou indifférenciées (le neutre), ce qui s’exprimera dans la forme des noms et des adjectifs, alors que la langue anglaise ne le fait pas. L’ouvrage le plus souvent consulté de Sapir est Le langage, une introduction à l’étude de la parole, dont l’édition originale anglaise date de 1921.
Ruth Benedict (1887-1948), elle aussi spécialiste des langues amérindiennes du sud-ouest des États-Unis, a tiré de ses travaux que, dans chaque société, il existe des consensus sur la manière de faire les choses et de se comporter, notamment pour les gestes de la vie communautaire. Ces modèles sociaux, écrivait-elle, s’imposent aux membres individuels du groupe et orientent leur comportement et conduite. C’est le thème de son ouvrage le plus connu, Patterns of Culture, publié en 1934.
En s’inspirant des travaux de Ruth Benedict, Ralph Linton (1893-1953) a concentré son analyse sur la relation entre la société et chacun de ses membres. Il s’est attaché à déceler en quoi chaque comportement individuel pouvait être original, en dépit de la pression qu’exerçaient sur lui les modèles sociaux. Il publie en 1945 The Cultural Background of Personality, traduit en français en 1959 sous le titre Les fondements culturels de la personnalité[109]. Il y propose une définition de la culture et une analyse de la notion de modèle culturel qui s’applique fort bien à la langue comme réalité sociale.
L’analyse de Linton cerne de près le mouvant équilibre entre conditionnement social et liberté de choix individuel. Pour atténuer ce que peut avoir d’abstrait l’appareil conceptuel auquel il a recours, nous l’appliquerons au fur et à mesure à la langue française. Au besoin, nous l’illustrerons d’exemples de comportements plus familiers et plus concrets empruntés à la manière de manger ou de se vêtir.
La culture, écrit Linton, « est la configuration des comportements appris et de leurs résultats, dont les éléments composants sont partagés et transmis par les membres d’une société donnée » (page 33).
Linton a précisé lui-même ce qu’il entendait par chaque terme de cette définition concise.
Configuration : un ensemble structuré d’éléments interreliés, par exemple des récits, des légendes, des héros inspirés d’un passé commun, des croyances dont découlent une conception du sacré et une morale, une filiation parentale qui relie le passé (les ancêtres) au présent, un art, un artisanat, un mode de production qui se traduisent en œuvres et en produits, une relation avec la nature et la manière d’en tirer des ressources, un mode d’échanges économiques entre les membres du groupe et les peuples voisins qui influence le statut des individus et les relations entre eux, toutes choses qui se traduisent en valeurs, normes, règles de conduite, codes symboliques.
Comportements : parler, manger, se vêtir, se reproduire, commercer, créer une famille et élever des enfants, gouverner le groupe et choisir des chefs, etc. Ce terme n’inclut pas les phénomènes non volontaires, comme respirer, digérer, les pulsions instinctuelles comme celle de se reproduire (mais non les manifestations de la sexualité qui sont du domaine de la culture).
Résultats : les produits de l’activité créatrice et inventive des membres de la société sont inclus dans la notion de culture. En effet, certains de ces produits transforment les comportements, parfois profondément. Par exemple, l’évolution des moyens de transport et de communication a modifié substantiellement les modes d’interaction des membres de la société et leurs relations avec les autres groupes culturels devenus plus accessibles et mieux connus malgré l’éloignement physique.
Le téléphone cellulaire est un bon exemple d’un produit dont les effets sur la société sont évidents. Chacun peut observer les modifications qu’il provoque dans nos comportements. Le changement le plus positif est de libérer la communication téléphonique de sa dépendance au poste fixe et du branchement à un fil ou à un câble. D’autres changements sont négatifs, celui, par exemple, de provoquer l’envahissement de l’espace public par les communications privées, souvent au mépris de la discrétion et de la politesse.
Appris, transmis, partagés : ce sont les éléments fondamentaux de la notion de culture. La transmission des traits culturels par les aînés et leur apprentissage par les jeunes, c’est-à-dire le processus de socialisation, assure à la fois la permanence de la culture et son évolution. En effet, les aînés ne transmettent jamais la culture exactement comme ils l’ont eux-mêmes reçue, car ils l’ont transformée, souvent sans en avoir conscience, au cours de leur existence en s’adaptant au changement de leur environnement. Cependant, ces changements sont ténus, ce qui fait que les membres de la société continuent d’agir et de se comporter sensiblement de la même manière qu’autrefois, parce que les codes de conduite sont demeurés sensiblement les mêmes. Le code est d’autant plus précis et explicite que la pratique sociale qu’il guide est importante pour le groupe, par exemple les liens de parenté et les mariages. Les anthropologues culturels se sont donné pour tâche d’observer et de décrire ces codes de conduite, qu’ils ont appelés modèles culturels, en anglais « patterns of culture ».
La langue est à la fois un élément de la culture et le moyen privilégié par lequel elle se manifeste, par la parole et par l’écriture. Elle est le lien le plus puissant entre les membres de la société, l’instrument par lequel chaque individu s’exprime et communique avec les autres membres de son groupe, l’outil de la création littéraire, poésie, roman, récit épique, conte et légende, et de la communication technique et scientifique lorsque la société a atteint ce point de développement. Si la transmission de la langue s’interrompt, la langue meurt, même si elle peut se survivre à elle-même par les textes écrits, comme la langue latine de l’époque romaine. En se transmettant de génération en génération, la langue se maintient tout en se transformant insensiblement, sans que ses locuteurs s’en rendent vraiment compte. Ce n’est qu’en comparant des états de la langue sur une longue période de temps, à condition cependant qu’on puisse disposer, en nombre suffisant, de documents représentatifs de chaque époque, qu’on peut se faire une idée des transformations qu’a subies une langue. C’est le domaine de la linguistique diachronique.
Linton distingue la culture réelle de la culture construite.
La culture réelle est l’ensemble des comportements individuels de tous les membres de la société, chacun vivant et participant à la vie commune à sa manière en cherchant constamment un compromis entre être soi (avoir sa personnalité, protéger son individualité et ses intérêts personnels) et être de la société (partager le souci du bien commun et de la protection des droits collectifs face aux autres groupes culturels).
La manière de se vêtir permet de mieux comprendre cette notion de culture réelle. D’une société à l’autre, on ne s’habille pas de la même manière. Partout, les hommes et les femmes portent des vêtements différents. Chaque société a sa propre conception de la décence, de ce qu’il convient de montrer ou de cacher, selon qu’il s’agit d’une femme ou d’un homme et selon les circonstances. Par contre, chaque personne est libre de choisir la coupe, le tissu, la couleur d’un vêtement.
La culture construite est le produit de l’activité d’un chercheur, d’un observateur, qui tente d’extraire des comportements individuels les éléments communs à tous et d’arriver ainsi à décrire l’essence même de la culture ou de l’un de ses aspects. C’est le domaine des sciences humaines.
Ainsi, ce sont les auteurs de traités, de manuels ou de livres de recettes qui décrivent les caractéristiques de la cuisine d’une culture (la cuisine française par opposition à la cuisine italienne), ou d’une région (la cuisine provençale), ou à un moment de l’histoire (la cuisine en France au Moyen Âge). Ce sont eux également qui discutent des bonnes manières à table ou qui en retracent l’évolution d’une époque à l’autre, par exemple l’histoire de la fourchette en Europe.
De la même manière, il faut distinguer la langue réelle de la langue construite, c’est-à-dire décrite. Cette distinction est fondamentale pour arriver à dégager par la suite la notion de norme.
La langue réelle est la somme de tous les actes de parole ou de leurs transcriptions en écriture, pour les langues qui s’écrivent. Les actes de parole sont les seules manifestations observables de la langue, qui est une réalité psychique déposée dans la mémoire individuelle durant les premières années de l’enfance et tout au long de la vie adulte. La langue est un ensemble de conventions sociales, sonores et sémantiques. Les conventions sonores sont fondées sur le fait que des sons sont dotés d’une fonction, c’est-à-dire qu’ils permettent d’attribuer des significations différentes à des paires de réalisations sonores distinctes par uniquement un seul son, par exemple père et pire, alors que d’autres sons tout aussi différents ne le permettent pas, par exemple, père et la diphtongue paère qui évoquent tous deux le même concept. C’est par convention également que des significations sont attribuées à des mots ou à des organisations de mots, domaines du lexique et de la grammaire (que les linguistes appellent la morphosyntaxe), car le sens se transmet par ces deux moyens. La langue réelle comporte donc deux faces, une face observable, la parole (prononciation ou écriture) et une face psychique, la langue, qui ne peut se déduire que de l’observation des actes de parole. « En séparant la langue de la parole, enseignait Saussure, on sépare ce qui est social de ce qui est individuel, ce qui est essentiel de ce qui est accessoire et plus ou moins accidentel[110]. » Il poursuivait : « Ces deux objets sont étroitement liés et se supposent l’un l’autre : la langue est nécessaire pour que la parole soit intelligible et produise tous ses effets; mais celle-ci est nécessaire pour que la langue s’établisse; historiquement, le fait de parole précède toujours. […] Il y a donc interdépendance de la langue et de la parole : celle-là est à la fois l’instrument et le produit de celle-ci. »
La langue construite est ce qui résulte du travail d’analyse des actes de parole par des personnes qui en font leur objet d’étude. Elle se présente sous forme de description de la langue réelle. Il y a autant de descriptions qu’il y a de chercheurs qui en observent les manifestations. Les oppositions et les contradictions sont fréquentes entre eux. Comme dans toutes les sciences sociales, la vérité, si tant est qu’il y a ici une vérité, découle des consensus qui se dégagent peu à peu, avec le temps, de ces divergences d’opinion.
Le chercheur décrit les actes de parole ou d’écriture soit d’un seul locuteur, ce qui est plus rare, en général la langue d’un écrivain, celle de Racine par exemple, ou encore, le plus souvent, il décrit la langue d’un groupe de locuteurs, par exemple le français de Montréal ou celui de Paris, ou celle d’un sous-ensemble de ce groupe, le français des banlieues de Paris ou le français populaire de Montréal. Au plus haut niveau d’abstraction, il décrit ce qui est commun à tous les locuteurs d’une même communauté linguistique, en supprimant tout ce qui est particulier aux individus, par exemple le français du Québec, ou commun à tous les locuteurs de la même langue indépendamment du pays ou de la région où ils habitent, pour dégager ce qui constitue la langue en soi, par opposition à toutes les autres langues du monde.
Ce travail d’analyse et de synthèse est, en général, exécuté par des spécialistes, les linguistes, les sociolinguistes, les lexicographes et les terminologues, les sémanticiens et sémiologues, les sociologues et les philosophes, en somme un grand nombre de personnes tant les angles d’analyse de la communication par la langue sont variés. Leurs travaux se présentent sous forme d’articles ou d’ouvrages plus ou moins savants, mais aussi sous forme d’ouvrages utilitaires, des grammaires ou des dictionnaires, par exemple. Des amateurs peuvent s’adonner au même type de travail, avec des résultats plus ou moins heureux.
Les descriptions de la même langue sont donc nombreuses. Ne retenons que celles des linguistes pour illustrer ce point. La représentation de la langue qu’ils construisent à partir de leurs observations d’actes de parole peut varier dans toutes les directions. Elle dépend de l’aspect de la langue qui retient leur attention, la phonétique ou la phonologie, la morphologie ou la syntaxe, le lexique ou la sémantique. La représentation dépend aussi du nombre de locuteurs dont on observe les actes de parole, de leur localisation géographique ou de leur situation sociale et du niveau d’abstraction auquel le chercheur situe son analyse : plus le niveau d’analyse s’élève, plus il élimine des variables pour atteindre le plus général. Elle dépend surtout de la position du chercheur par rapport à la norme : sa description se veut-elle, en principe, strictement objective ou se préoccupe-t-il de tenir compte du statut social des faits qu’il observe, c’est-à-dire des jugements que portent sur eux les locuteurs eux-mêmes? Enfin, un chercheur peut s’intéresser à l’histoire de la langue pour retracer son évolution sur une très longue période de temps.
La distinction entre réel et construit s’applique à la notion de modèle culturel.
Un modèle culturel est une certaine conception de la manière dont il faut (modèle réel) ou dont il faudrait (modèle construit ou modèle idéal) se comporter ou agir au sein d’un groupe social donné. Il y a autant de modèles culturels qu’il y a de catégories de comportements sociaux. De plus, chaque sous-groupe de la société peut avoir ses propres modèles, plus ou moins différents et en concurrence, parfois même en conflit.
En linguistique, on appelle normes les modèles culturels qui régissent l’emploi de la langue dans les groupes de locuteurs. Pour une même langue, il peut exister une grande variété de normes selon la complexité de la société et selon que la langue s’est diffusée dans des communautés culturelles distinctes, comme il arrive pour les grandes langues européennes, le français, l’anglais, l’espagnol.
Les locuteurs individuels ne sont pas totalement libres d’employer la langue à leur gré. Du moins leur liberté est-elle relative, soumise à la pression du groupe et au jugement des autres locuteurs.
Un modèle culturel réel correspond à une aire de variabilité possible des comportements à l’intérieur de laquelle les comportements individuels sont jugés acceptables de la part des membres du groupe et à l’extérieur de laquelle ils sont susceptibles de provoquer chez eux des réactions, positives (admiration, félicitation) ou négatives (blâme, punition). Un modèle réel, donc une norme, n’est pas un diktat, l’imposition d’une manière unique de faire quelque chose, de s’habiller ou de parler, il laisse à chaque individu, à chaque locuteur dans le cas de la langue, une certaine initiative de faire les choses à sa manière, mais à condition de respecter les frontières de la variation admise par le groupe. S’il s’en écarte, en parlant ou en écrivant, c’est à ses risques et périls. Ainsi, en littérature, les surréalistes ont poussé à son extrême la transgression linguistique jusqu’à devenir incompréhensibles pour le plus grand nombre des lecteurs.
En linguistique, l’expression norme sociale correspond à celle de modèle réel. Il existe autant de normes sociales qu’il y a de groupes linguistiques différents au sein de la société[111]. Le sociologue Pierre Bourdieu[112] a tiré de cette variation l’idée de marché linguistique. Selon cette métaphore, les membres de la société attribuent une valeur sociale à chaque variante et accordent à l’une d’elles la valeur d’usage légitime, de langue standard, qu’il convient d’utiliser comme langue commune dans toutes les communications institutionnalisées (langue de l’École, langue de l’État, langue littéraire et des médias, langue de l’activité scientifique et économique, langue des débats publics, etc.). Dans ce marché, le statut linguistique de chaque locuteur dépend de la valeur sociale attribuée à la variante de la langue qui est la sienne. Les locuteurs dont la langue maternelle est la langue standard y occupent une position privilégiée, puisqu’elle coïncide avec l’usage légitime reconnu par la société.
Les francophones du Québec ont une idée précise de la manière dont il convient de parler ou d’écrire la langue française au Québec. L’existence d’une norme sociale légitime est incontestable. Toutes les enquêtes arrivent à cette conclusion et au même consensus social sur la nature de cette norme, depuis la première, celle de la commission Gendron, jusqu’à la dernière, celle de l’Office québécois de la langue française en 1999[113]. Aucune étude n’existe qui démontrerait le contraire. Ce n’est donc pas sur l’existence de la norme que porte la discussion mais sur la légitimité et la description d’une norme québécoise.
Un modèle culturel construit est une aire de plus petite surface au centre du modèle réel. Il est le résultat de l’analyse du chercheur ou de l’observateur. La validité d’un modèle construit dépend entièrement de la qualité et de la rigueur de l’analyse, d’une part, de la convergence entre les conclusions des différents chercheurs ou observateurs, d’autre part.
En linguistique, l’expression norme objective recouvre celle de modèle construit. Elle varie selon l’aspect de la langue que décrit le chercheur ou l’observateur, la prononciation, la syntaxe ou le lexique. La langue standard est une forme particulière de modèle construit, qui intègre dans une même description la langue elle-même et l’évaluation sociale des faits de langue dont se dégage la forme la plus admise par l’ensemble des locuteurs.
Un troisième type de modèle existe, le modèle idéal, la norme idéale si on parle de la langue. Il représente l’opinion unanime des membres de la société, des locuteurs de la langue, sur la façon dont il faudrait se comporter en certaines situations, surtout celles qui engagent l’interaction entre tous les membres de la société. Le modèle idéal est une abstraction qui ne coïncide jamais ni avec les modèles réels ni avec les modèles construits. Il est un élément de la culture, une institution, d’autant plus proclamée qu’elle est souvent transgressée par les membres du groupe.
En linguistique, le modèle idéal se confond avec la norme, la langue. C’est la base du discours puriste dont les tenants contestent la légitimité de la variation de la norme réelle et, par la suite, construite et s’opposent fermement à ceux qui soutiennent la théorie de la coexistence de plusieurs normes linguistiques en langue française. Il n’y aurait qu’une langue française et qu’une seule norme, celle de Paris, dont on atténue le caractère centralisateur sous l’euphémisme de français international.
Le débat sur la norme du français au Québec porte uniquement sur ces deux points, la légitimité et la description d’une norme québécoise du français, différente de la norme française et qui se manifeste surtout dans la prononciation et le lexique. La situation n’est pas simple. D’une part, l’attention au Québec se porte depuis longtemps et le plus souvent sur la langue parlée, tout particulièrement au niveau familier et populaire, que l’on compare à la norme française hexagonale, fondée sur la langue écrite urbaine, traditionnellement parisienne et illustrée par les « bons » auteurs. Les deux termes de la comparaison ne sont vraiment pas du même niveau et les conclusions qu’on en tire sont injustes, injustifiées et non recevables en saine logique. D’autre part, la référence aux textes littéraires comme critère de la norme québécoise est plus délicate ici qu’en France, à cause de l’existence de la littérature joualisante, surtout de la grande époque, quand elle avait valeur d’illustration des conséquences de la domination de la langue anglaise, de l’aliénation linguistique conséquente des Québécois qui se manifestait dans la langue et le lexique.
2. Les fonctions de la norme linguistique
Pour tous les usagers de la langue, au Québec comme ailleurs, la norme a pour fonction générale de guider leur emploi de la langue, de leur indiquer comment il convient de parler ou d’écrire pour être compris et accepté des autres locuteurs. Ce rôle découle toujours d’une perception intuitive de la norme lors de l’usage spontané de la langue au jour le jour. En cas de doute ou de malaise, le locuteur individuel cherche autour de lui une réponse, soit en observant les réactions de ses interlocuteurs, ce qui peut lui servir de réponse pragmatique, soit en consultant des locuteurs plus avertis ou des ouvrages de description de la norme, s’il en existe, ce qui lui donne une réponse plus autorisée, plus sûre.
Car il y a bien des manières de parler ou d’écrire la langue de sa propre société, selon les circonstances ou selon les groupes de locuteurs. Au Québec en particulier, l’écart est considérable entre les locuteurs du français selon qu’ils sont instruits ou le sont moins, selon qu’ils maîtrisent ou ne maîtrisent pas les niveaux de langue. Les écarts entre les niveaux de langue sont plus marqués ici qu’en France, surtout en langue orale, entre le niveau populaire urbain, stigmatisé sous le nom de joual et le niveau familier, entre le niveau familier et le niveau soutenu en langue orale et écrite.
La variation est encore plus grande lorsque la même langue s’est diffusée et implantée dans des sociétés distinctes, comme il arrive au français, à l’anglais et à l’espagnol, pour ne mentionner que ces langues qui nous sont familières. Elle est évidente au Québec, dont l’usage de la langue française n’est pas et ne peut pas être identique à celui de France ou d’ailleurs parce que le français sert ici à exprimer un environnement particulier et parce que son destin est différent de celui de la France depuis la séparation d’avec la mère patrie. C’est la principale cause des malaises et des doutes.
L’explicitation de la norme du français au Québec sert à distinguer dans cette variation continue ce qui est acceptable de ce qui ne l’est pas, de l’avis même des locuteurs. Car la description de la norme repose sur une double observation, une observation des usages de la langue et une observation des jugements que les locuteurs eux-mêmes portent sur la valeur sociale qu’ils leur accordent, les jugeant tantôt utilisables en toutes circonstances, tantôt d’un usage restreint selon les circonstances, tantôt inadmissibles, à éviter à tout prix, à moins de vouloir en tirer des effets par violation de ce tabou linguistique. Ce tri, ce classement des faits de langue, répond aux questions des usagers, leur fournit un mode d’emploi nuancé de la langue, en somme leur apporte la sécurité. Le succès d’un dictionnaire comme le Multidictionnnaire de la langue française[114] confirme ce besoin des usagers de la langue.
L’explicitation de la norme sert aussi à préciser la nature du français standard québécois, un usage de la langue française propre au Québec qui maintient cependant la communication avec tous les autres francophones du monde, en langue parlée et en langue écrite. Vouloir décrire cette norme n’est ni une forme d’exhibitionnisme linguistique, ni faire la promotion d’un néo-créole autochtone composé d’un mélange de français et d’anglais, encore moins faire montre de séparatisme linguistique militant. Il s’agit essentiellement de proposer un modèle qui puisse guider l’emploi des variantes du français québécois entre nous et avec les autres francophones.
Enfin, il est impossible d’enseigner une langue sans disposer d’une norme du bon usage de cette langue. L’Association québécoise des professeurs de français (AQPF) avait fermement pris position sur ce point dès 1977 en adoptant la définition suivante du français standard québécois : « le français standard d’ici est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle[115]. » Il restait à décrire cette variété, ce qui n’est pas encore fait aujourd’hui. La tâche est si délicate que chaque essai s’est transformé en polémique et qu’aucun consensus n’existe encore au Québec sur la norme de l’usage québécois.
3. Y a-t-il deux normes linguistiques au Québec[116]?
Assistons-nous actuellement, au Québec, à la concurrence d’une double légitimité linguistique, l’une inspirée de la langue populaire, l’autre de la langue soutenue écrite et de son registre familier en langue parlée?
La première découle de l’emploi, de plus en plus fréquent, de la langue populaire au cinéma, dans les téléromans, chez les humoristes et les chansonniers, à la télévision et à la radio, toutes circonstances où, autrefois, on n’aurait pas employé ce niveau de langue. Cette valorisation sociale de la langue populaire suscite à la fois plaisir et malaise, assentiment et réprobation. Elle génère une certaine confusion quant à la norme du français au Québec, qui s’installe peu à peu dans les esprits. Elle conforte une partie de la population dans l’idée qu’elle n’a pas à modifier son usage de la langue française (prononciation, syntaxe, vocabulaire).
La seconde se fonde sur son emploi par l’Administration et par le personnel politique, par le fait qu’elle est à la fois la langue enseignée à l’école et à l’université (du moins, en principe), la langue d’enseignement de toutes les matières et par le fait qu’elle est illustrée par la littérature (en principe, ici aussi). Enfin, elle est celle de nos relations avec les autres pays de la Francophonie et avec tous les francophiles de la planète. La Charte de la langue française lui a conféré le statut de langue officielle du Québec.
Quelles seraient les conséquences sociales, culturelles et linguistiques de cette dichotomie si elle s’accentuait? Assistons-nous à un relâchement généralisé de la manière de parler et d’écrire, à un affaiblissement du contrepoids de la langue standard?
La question est d’ordre social avant d’être d’ordre linguistique.
Elle renvoie à la manière dont une communauté linguistique conçoit et proclame son identité par et à travers la langue. Elle touche tous les usagers de la langue et, d’une manière toute particulière, les créateurs et les communicateurs, de la radio, de la télévision et des médias écrits, pour qui la langue est l’outil de travail et d’expression.
Cette question implique également qu’on réfléchisse à la manière dont un usage de la langue acquiert sa légitimité, c’est-à-dire comment il devient la norme, la forme standard de la langue, acceptée par l’ensemble de la communauté linguistique comme référence et modèle.
D’où vient cette valorisation du français populaire, pourquoi ce niveau de langue acquiert-il maintenant un certain droit de cité, une certaine forme de légitimité?
La réponse est évidente : ce qui valorise le français populaire parlé est son emploi de plus en plus fréquent chez les créateurs (écrivains, cinéastes, humoristes, publicitaires) et sur les ondes des médias, souvent au nom de la spontanéité, pour donner une allure plus familière, plus conviviale, à une émission.
On constate même un certain militantisme de la langue parlée populaire au nom de l’identité québécoise, comme si notre spécificité culturelle et sociale était ainsi mieux exprimée, comme si elle se cristallisait dans cette langue et dans la tranche de la population dont c’est l’usage, le « vrai monde » dont se font les champions certains politiciens populistes en mal de votes ou d’animateurs et de chroniqueurs en mal de cote d’écoute. D’où vient l’idée que le « vrai monde » comprend mieux quand on massacre le français? Le « vrai monde » comprend tout aussi bien la langue standard dont il a une réelle connaissance, du moins pour la comprendre sans problème. Ce n’est tout de même pas une langue étrangère!
Divers arguments sont avancés pour expliquer, légitimer, excuser le choix de ce niveau de langue, arguments d’ailleurs exposés le plus souvent en un français impeccable par les personnes qui les invoquent.
On a dit que c’est par dérision, surtout au début de la période de la littérature dite « jouale », à l’époque de Jacques Renaud, de Gérald Godin ou des Belles-Sœurs de Tremblay. Ces écrivains voulaient, par ce moyen, illustrer l’état d’aliénation économique et linguistique du peuple québécois. Il s’agissait alors ni plus ni moins que d’un réquisitoire, mais en négatif, pour ainsi dire, en faveur du français en montrant par cette forme de notre langue où nous avaient menés collectivement notre dépendance à la langue anglaise et notre sous-scolarisation chronique si bien démontrée par la commission Parent. Par cet électrochoc, ces écrivains espéraient provoquer une réaction de fierté et, surtout, une réaction politique. La réaction politique s’est produite sous la forme d’une législation linguistique, mais la réaction de fierté ne s’est pas produite. Bien au contraire, le « joual » en est sorti valorisé et s’est transformé en un style littéraire, devenu tout aussi respectable que l’écriture en langue standard, dont beaucoup d’écrivains, de dialoguistes et de chansonniers se réclament aujourd’hui.
Ce passage s’est fait au nom de la vraisemblance, par souci de réalisme linguistique quand on donne la parole, au théâtre ou dans le récit, à des personnages appartenant à un milieu populaire, aujourd’hui souvent défavorisé. Mais c’est une vraisemblance reconstituée. L’écriture, et donc le texte des dialogues, est une construction, une imitation, sous l’entière responsabilité de l’écrivain (ou du dialoguiste au cinéma), dont la réussite dépend de la connaissance qu’il a de cet usage de la langue et du choix des éléments qu’il retient pour recréer la langue populaire, prononciation et vocabulaire surtout. On peut donc pousser plus ou moins loin la reproduction de la langue populaire et tenir plus ou moins compte de la réaction du public ou de sa capacité à comprendre cette langue. La question se pose tout particulièrement au cinéma quand on exporte un film québécois. Dans les textes littéraires, les romans tout particulièrement, on observe de plus en plus un écart entre la langue du récit, c’est-à-dire la langue d’écriture de l’auteur, et la langue attribuée aux personnages, où le souci de vraisemblance est légitime.
Ou encore, on dit que c’est par ironie qu’on a recours à la langue populaire, pour faire rire, à tel point qu’on dirait que ce niveau de langue est devenu la langue normale de l’humour au Québec, comme si c’était la seule manière de faire rire et d’avoir du succès. Pourtant, le clown Sol[117] a démontré le contraire pendant toute sa longue carrière en faisant rire les enfants et les adultes par ses jeux de mots acrobatiques, qui suscitaient dans l’esprit de ses auditeurs des associations d’idées aussi inattendues que drôles.
Chez les linguistes, ou chez les personnes qui discutent de ces questions, on a recours généralement à deux types d’argument : l’usage et la fréquence.
Le concept d’usage est ambigu. À quelle forme de la langue renvoie-t-il : à la forme écrite?, à la forme parlée?, aux deux à la fois? Renvoie-t-il à l’usage québécois du français, à l’usage français bourgeois et parisien à l’exclusion des autres niveaux de langue dans la région parisienne et des particularismes des diverses provinces de France, accent et vocabulaire compris? Pour décrire la norme, suffit-il d’observer l’usage? Depuis Vaugelas, c’est-à-dire depuis le XVIIe siècle, la réponse est non, puisque, comme il l’écrivait, il y a un bon et un mauvais usage de la langue. Suivre l’usage français de Paris met déjà et mettra de plus en plus les locuteurs québécois devant un dilemme concret du fait que le français, en France, est en pleine période d’anglomanie et d’anglicisation accélérée, exactement comme le français au Québec à la fin du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe. La source de cette anglomanie française est la même, la domination économique de l’anglo-américain. Faudra-t-il introduire les anglicismes des Français dans la norme du français au Québec, au nom de la norme française, uniquement parce qu’ils ont été admis dans les dictionnaires publiés en France? Ne devrait-on pas, au contraire, maintenir notre attitude de rejet des emprunts inutiles et chercher à convaincre les Français d’en faire autant? Ce serait le comble, pour nous, d’être aujourd’hui anglicisés par les Français! Toutes questions qui, en général, demeurent dans un flou artistique dans les textes ou lors des discussions.
D’autre part, la rectitude politique fait aujourd’hui des ravages, même en linguistique. On ne peut plus dire qu’un usage est bon ou mauvais, comme le faisait Vaugelas à son époque ou Grevisse en intitulant sa célèbre grammaire Le Bon Usage. On évite la condamnation, on préfère parler de niveaux de langue et, même là, on hésite à les hiérarchiser ou à les désigner avec des qualificatifs trop marqués, comme vulgaire ou populaire. Ou encore, on évite le mot « norme », jugé trop prescriptif, trop directif. Selon la mode actuelle, il vaut mieux utiliser l’expression « français de référence » pour désigner le français décrit par les dictionnaires et les grammaires publiés en France. On évite ainsi d’attirer l’attention sur le problème de l’antinomie ou de la complémentarité entre Paris et le reste de la francophonie, y compris le Québec, et donc de remettre en cause la conception de la langue française que véhiculent ces ouvrages, fondée sur le seul usage parisien bourgeois écrit. L’argument de l’usage est donc en soi flou et ne peut être employé qu’avec précaution. Surtout, il ne doit jamais servir d’argument d’autorité.
La fréquence d’un mot, d’une prononciation, d’un tour syntaxique est-elle un meilleur argument?
Le constat de la fréquence découle de l’observation d’un échantillon de langue, d’un corpus disent les linguistes. La validité de l’argument dépend entièrement de critères qui relèvent de la science statistique, taille et représentativité du corpus selon sa composition en fonction des objectifs de la recherche, par exemple pour constituer la nomenclature d’un dictionnaire de la langue standard. Par le traitement informatique de l’échantillon, on peut repérer toutes les formes lexicales qui figurent dans les textes et les classer par ordre de fréquence. On obtient ainsi une image du lexique réel du corpus, sans plus, qu’il faut souvent compléter en y ajoutant le vocabulaire de disponibilité, c’est-à-dire les mots connus de tous mais de faible fréquence qu’on emploie uniquement quand la situation ou le sujet traité l’exigent, des mots comme fourchette, tibia ou radiateur.
La fréquence est une donnée brute, le point de départ de l’analyse sémantique et sociolinguistique à conduire selon d’autres critères. Dans le cas concret de la description du lexique du français en usage au Québec, le plus important n’est pas de savoir si un mot ou un sens est en usage au Québec, depuis quand et à quelle fréquence, mais bien de juger si ce mot, ce sens doit figurer dans le dictionnaire de la langue standard et, si oui, d’indiquer si son emploi est neutre ou s’il est d’usage restreint, ce qu’on peut indiquer par l’ajout de marque du type vieilli, familier, vulgaire, spécialisé.
On revient ainsi au point précédent, à la notion de marché linguistique et à l’obligation de juger de la valeur d’un mot, d’un sens, dans la hiérarchie sociale des usages au sein de la communauté linguistique, en observant la manière dont les locuteurs réagissent et apprécient ces mots ou ces sens et en tenant compte du débat auquel ils donnent parfois lieu. C’est le cas des jurons et des sacres, mais aussi des emprunts à l’anglais, en faisant la distinction entre emprunts nécessaires et emprunts inutiles. Dans ce dernier cas, on constate que le comportement et l’appréciation des locuteurs se modifient selon qu’il s’agit d’une forme lexicale anglaise, par exemple tire, anglicisme inutile évident, ou d’un sens anglais attribué à tort au mot français identique, par exemple filière au sens de « classeur », anglicisme nettement plus difficile à repérer et donc plus fréquent. En définitive, l’analyse linguistique, selon le critère de l’usage et de la fréquence, apporte une certaine objectivité au débat sur la norme, mais n’échappe pas elle-même à la subjectivité pour trancher les cas litigieux, tout comme sont subjectifs les choix des écrivains, des journalistes ou des humoristes. D’où le débat qui entoure la publication de tout dictionnaire qui prétend décrire le lexique standard du français au Québec, débat dont se dégagera peu à peu un consensus sur la norme.
La tendance à valoriser le français populaire que nous dénonçons ici est inquiétante pour au moins trois raisons.
Elle compromet la nécessaire rectification de la langue française au Québec. En effet, nous avons collectivement entrepris, dans les années 1960, de remédier à deux cents ans d’anglicisation et d’ignorance de la langue standard, écrite et parlée. Aujourd’hui, on dirait que cet effort s’affaiblit, à l’école comme dans les médias, qu’on s’accommode d’un héritage douteux plutôt que d’y faire le ménage.
Elle contribue à la fracture sociale du Québec en partageant les locuteurs en deux groupes de plus en plus distincts et antagonistes, chacun se réclamant de son usage.
Elle accentue la confusion qui entoure la description de la norme du français au Québec. Elle brouille l’image que les francophones du Québec projettent de leur langue chez les immigrants et chez les visiteurs. Elle rend plus difficile la compréhension des textes ou des films québécois à l’étranger.
4. Esquisse d’une description de la norme du français au Québec
Le plus grand nombre de textes ou d’ouvrages disponibles sur le sujet traitent surtout, pour ne pas dire uniquement, de la légitimité d’une norme du français propre au Québec. Le débat sur ce point renaît sans cesse, nous n’en sortons pas, bien que les deux thèses en présence aient été défendues avec fougue et brio à la fin de la querelle du joual, la première par Henri Bélanger, dans Place à l’homme, Éloge du français québécois (1972), la seconde, par Jean Marcel, Le joual de Troie (1973). D’autres ouvrages retracent l’histoire de cette confrontation d’opinions, par exemple l’excellente synthèse de Chantal Bouchard, La langue et le nombril, titre pour le moins curieux, à moins de vouloir ainsi exprimer un certain ras-le-bol à l’endroit de cette obsession collective.
Pour être complète, la description de la norme du français standard québécois devrait toucher les trois composantes de ce français, la prononciation, la grammaire (morphologie et syntaxe) et le lexique.
La prononciation
Depuis les débuts de la linguistique dans les universités du Québec, les spécialistes de la phonétique (description physique des sons) et de la phonologie (étude de la fonction discriminative des sons) ont étudié et décrit en détail les sons et la prononciation du français au Québec à tous les niveaux de langue. Les textes savants en ce domaine sont nombreux, les connaissances, disponibles. Par contre, il existe peu de textes de vulgarisation, encore moins un véritable traité de la prononciation du français québécois. Une seule exception notable, l’ouvrage de Luc Ostiguy et de Claude Tousignant, Le français québécois, Normes et usages. Malgré son titre très englobant, il s’agit uniquement d’une étude de la prononciation québécoise à l’intention du personnel enseignant, et du grand public par ricochet.
Au niveau soutenu, la prononciation du français au Québec est très proche du système phonologique du français, mais s’en distingue par quelques traits. Par contre, l’écart augmente au fur et à mesure qu’on passe au niveau familier, puis au niveau populaire urbain. À la limite, on arrive à des phrases incompréhensibles à tout autre francophone qu’à un locuteur d’ici, surtout quand s’y trouvent amalgamés la prononciation, le vocabulaire et la structure de la phrase, par exemple la réponse È là qua watch à la question Ou qua lé, la police?
Grosso modo, on peut classer les faits de prononciation du français au Québec en trois groupes :
des oppositions de voyelles conformes à la phonologie du français, mais que les locuteurs ne font plus en France :
maintien de l’opposition é/è : mai/mais;
maintien de l’opposition è bref et è long : belle/bêle, tète/tête;
maintien de l’opposition entre a antérieur et a postérieur : patte/pâte, tache/tâche;
maintien de l’opposition entre in et un : brin/brun.
Ces prononciations font partie de la norme du français québécois.
des prononciations de voyelles et de consonnes non conformes au système du français, cependant trop profondément ancrées dans l’usage québécois pour qu’on puisse songer à les éradiquer :
l’ouverture des voyelles i, u, et ou : ri/rite, doux/doute, lu/ lune;
l’affrication de t et de d devant i et u : maladie/mala(dzi), pendu/pen(dzu), titanic/(tsi)tanic, tuteur/(tsu)teur.
Ces prononciations sont admises avec réserve, en souhaitant que le locuteur québécois les atténue dans sa prononciation du français.
des prononciations qui ne font pas consensus au Québec et qui, en conséquence, ne peuvent faire partie de la norme québécoise :
la prononciation très fermée de la voyelle a, qui se rapproche alors du son o, soit en fin de mot, comme dans Canada, tabac, soit à l’intérieur d’une syllabe, comme dans phare qui ressemble à fort, part/port, quart/corps, tard/ tort;
la diphtongaison des voyelles longues, ga(raa)ge, (baè)te, (taè)te, (faè)te, (caeu)r;
la prononciation de è en a : ferme devient farme, je vais devient je va et jva si on laisse tomber le e selon les règles d’élision de ce e dit caduc pour cette raison;
la prononciation du groupe oi (wa) en (wé) comme dans moé, toé, ou parfois en (wè) comme dans poèl (poil) ou même simplement en è, comme dans c’est tout drèt (c’est tout droit);
la réduction du pronom il à i au singulier (i s’en vient), à i ou iz au pluriel (i s’en vont, iz ont raison);
la transformation du pronom elle au singulier en a (a s’en vient) ou en al devant voyelle (al est partie). Au pluriel, le pronom elles devient soit è (è sont bonnes, les pommes), soit èz devant voyelle (èz ont été bonnes) ou même iz (iz ont été bonnes). Lorsque le pronom elle précède le verbe est, il se fond avec lui, elle est bonne se réduit alors à è bonne, le è valant alors pour le pronom et le verbe.
l’escamotage de sons, soit à l’intérieur des mots comme dans univers(i)té, cat(é)chisme, soit de la consonne l et r en fin de prononciation table devient tab, peuple devient peup, soit dans des groupes de mots, dans la cour devient dan cour, sur la table devient su la tab, ou sua tab, finalement sa tab avec un a long pour le distinguer de sa table, dans les devient din, comme dans è tombé din pom.
en cumulant plusieurs de ces phénomènes, une phrase complète peut se réduire à peu de chose, par exemple tu sais ce que je veux dire se comprime en tsé veux dire, ou encore ça fait que donne fak ou fake comme dans fake jy ai di. Autre exemple, la phrase C’est une fille qui sait où elle va, qui n’a pourtant rien de compliqué, ni de spécialement sophistiqué, donne ctune fill qui sé ousqua va. Dernier exemple, la phrase en français populaire urbain : inqua wère, on wè bin qu’on wé rien (rien qu’à voir, on voit bien qu’on voit rien), ou encore les formes suivantes de la même phrase j(e) vais y aller (niveau neutre), j(e) m’en vais y aller (niveau familier), jm’en va y aller, m’en va jaller (niveau populaire).
Ces quelques indications donnent une idée de la distance entre langue parlée et langue écrite au Québec et de la manière dont il convient ou ne convient pas de parler français au Québec, de l’avis même des locuteurs québécois.
La grammaire, morphologie et syntaxe
La distinction entre la grammaire de la langue parlée et celle de la langue écrite est ici primordiale, aussi bien pour la langue française que pour toutes les langues du monde. La différence entre ces deux formes de la langue touche l’organisation de la phrase (la syntaxe), mais aussi la forme des mots ou des groupes de mots (la morphologie), à cause des phénomènes phonétiques qui la modifient parfois. Ainsi, le groupe écrit je suis peut se prononcer tel quel ou devenir jsuis par élision du e caduc, aussi bien en français hexagonal qu’en français québécois.
La syntaxe de la langue parlée est spontanée, c’est la création d’une forme à une pensée en train de naître, de se préciser, une syntaxe totalement dépendante des circonstances et des émotions du moment, influencée par la présence du ou des interlocuteurs et par leurs réactions. La phrase suit le mouvement de la pensée ou de la conversation en temps réel, au gré des abandons et des reprises, des interruptions et des changements de direction. Il faut avoir, un jour, transcrit un exposé improvisé, qui avait pourtant semblé brillant et élégant, pour se rendre compte des conséquences de la spontanéité : la transcription est trop éloignée de la langue écrite pour qu’on puisse la publier dans sa forme originale.
La phrase écrite naît en des circonstances totalement différentes, dans le calme et la réflexion. L’auteur peut s’arrêter, abandonner une phrase, en reprendre une autre, modifier celle-ci en partie, jusqu’à ce qu’il ait trouvé la phrase qui lui semble être la meilleure expression de sa pensée. De plus, il a autour de lui tous les moyens d’être fidèle à la grammaire, à la stylistique, au lexique. Il est le maître d’œuvre absolu de sa phrase. On comprend pourquoi les grammaires décrivent toujours la morphologie et la syntaxe de la langue écrite.
Les Québécois francophones écrivent le français selon la morphologie et la syntaxe de la langue française.
Par contre, l’écart entre la morphologie et la syntaxe de la langue parlée au Québec et la norme de la langue écrite est variable. L’écart est pour ainsi dire nul en langue parlée soignée. Il augmente de plus en plus en passant à la langue familière, puis à la langue populaire, enfin à la langue triviale, celle des locuteurs les moins scolarisés, la plus éloignée de la norme standard. Car il y a une relation très directe entre la manière d’employer la langue et le niveau de scolarisation des personnes et leur degré de familiarité avec la langue écrite, notamment par la lecture. On comprend que les linguistes québécois se soient surtout intéressés à la langue populaire, qui offre prise davantage à une description comparative que la langue soignée ou même familière. Par contre, peu de linguistes français ont décrit la grammaire de la langue parlée en France, ce qui nous prive de tout point de comparaison.
Voici quelques exemples de faits grammaticaux caractéristiques de la langue parlée québécoise[118]. Les uns s’observent parfois en langue familière, d’autres uniquement en langue populaire ou triviale :
la morphologie des pronoms personnels il et elle à la suite de l’élision de la consonne « l » et de la transformation du son « è » en « a », l’un et l’autre évoqués précédemment à l’item prononciation;
la généralisation du pronom relatif que à la place de dont, c’est ce qu’on a besoin;
la contraction des prépositions de, dans et sur devant les articles le, la, les, également décrite plus haut;
les formes nominales des pronoms personnels, régulières au singulier, moi, toi, lui, elle, mais suivies par autres au pluriel, souvent prononcé aut (nous-autres, vous-autres, eux-autres), exemple moi, j’en suis certain, eux-aut le sont pas;
les phrases interrogatives et exclamatives à l’aide de – tu, parfois – ti, ce dernier procédé en perte de vitalité : tu viens-tu?, i vient-tu de loin?, les enfants sont-tu venus?, faut-tu être niaiseux!;
le curieux emploi de l’adverbe de négation pas, soit en redoublement de la négation : ya pas personne dan cour (il n’y a personne dans la cour), soit devant ou à la suite de la préposition avec pour créer une négation : avec pas de moutarde, à la place de sans moutarde, ouvrir le festival de Toronto pas avec un grand film (sans un grand film);
la confusion des prépositions à et de en faveur de sur, à la suite d’un verbe, probablement sous l’influence de la préposition anglaise on : parler sur ce sujet (de ce sujet), réfléchir sur son avenir (à son avenir), discuter sur la question (de la question);
la mise en évidence d’un élément de la phrase est plus fréquente en langue parlée qu’en langue écrite : elle, a veut pas, mon père, yéfort, c’est qui qui vient?; de l’argent, j’en ai besoin.
Certains incluent dans la morphologie la féminisation des noms de titres ou de fonctions. En réalité, il s’agit de créations lexicales, puisque ces formes sont produites en appliquant les règles normales de la formation des féminins en français. Une exception : le traitement des mots épicènes (qui valent à la fois pour un homme et pour une femme, ministre, par exemple), dont on lève l’ambiguïté soit en ajoutant le e caractéristique de la formation du féminin pour bien marquer le sexe de la personne, exemple écrivaine, auteure, professeure, docteure, soit en le faisant précéder d’un article féminin bien qu’il soit, en principe, masculin, exemple la ministre, la consule (avec le e du féminin), la chef de service, ma médecin, qu’on entend de plus en plus souvent.
Le lexique
Le lexique du français au Québec ne peut pas être en tout point semblable à celui de France pour au moins deux motifs.
L’histoire de la langue française au Québec est différente de celle de France depuis les toutes premières années du peuplement de la vallée du Saint-Laurent. La composition de la population de la Nouvelle-France a été, au départ, un échantillon de celle de la France de l’époque, un mélange de personnes qui parlaient tantôt le français d’Île-de-France, tantôt à la fois le français et le dialecte de leur région, tantôt surtout leurs dialectes. Tous vivaient, dans une grande interdépendance, la même aventure dans un environnement qui leur était complètement étranger. Ces nouveaux arrivants sont entrés en contact avec les premiers occupants du pays, les Amérindiens et les Inuits, qui leur ont donné des mots pour désigner leurs coutumes et des réalités inconnues des colons. Il en est sorti une première forme du français caractéristique de la Nouvelle-France, dont le destin a bifurqué brusquement lors de la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre. À partir de ce moment, le français de la Nouvelle-France évoluera en marge du français de France et sera fortement soumis à l’influence de la langue anglaise. Nous avons plus longuement évoqué ces faits dans le premier chapitre de la première partie de ce livre.
Depuis le début de la Nouvelle-France jusqu’à maintenant, les Québécois ont dû et doivent trouver les moyens de nommer leur environnement physique, culturel et politique, qui n’est pas identique à celui de la France dans bien des cas. Il leur faut nommer le territoire, la flore et la faune, les institutions politiques et administratives, les us et coutumes, les nouvelles réalités techniques et technologiques très souvent originaires du voisin américain et donc importées en anglais, ou encore les innovations de la créativité québécoise, choses et mots. Ces mots et ces sens québécois ne constituent pas une proportion importante du lexique utilisé par les Québécois, 15 % au maximum, mais ils leur sont nécessaires. Pour ces raisons, le lexique du français québécois comporte de nombreux mots et sens qu’on ne trouve pas dans les dictionnaires publiés en France, puisqu’ils sont destinés avant tout aux locuteurs français qui n’en ont pas besoin. La variation du lexique est inévitable, nécessaire et parfaitement légitime.
5. La description du lexique du français québécois
Le lexique réel du français au Québec, dans ses différents niveaux d’usage, garde en lui les traces de son passé et de son adaptation à un pays neuf. C’est un ensemble de mots et de sens très composite d’origine et de statut différents.
Dès le milieu du XIXe siècle, les travaux de description de ce lexique ont eu pour objectif de classer ces mots et ces sens en catégories pour mieux ensuite décider de leur sort, selon qu’ils étaient à conserver ou à éliminer. L’attention s’est d’abord concentrée sur les emprunts, surtout à la langue anglaise, pour y distinguer les emprunts, les mots anglais nécessaires, des anglicismes, mots anglais qui faisaient double emploi avec des mots français. C’est l’époque des glossaires de mots et de sens sur le modèle Dites… ne dites pas. La distinction entre emprunts et anglicismes date de cette époque. En réaction, pour ainsi dire, d’autres travaux ont recherché l’origine française des mots et des sens apportés en Nouvelle-France par les colonisateurs français. Certains d’entre eux se sont maintenus dans l’usage québécois jusqu’à nos jours, alors qu’ils ont disparu du français hexagonal ou qu’ils y sont considérés comme vieillis. Les lexicographes français les considèrent comme des archaïsmes, alors que ce sont des mots vivants pour les locuteurs québécois. Le plus bel exemple de ce type de dictionnaire est le Glossaire du parler français au Canada, d’Adjutor Rivard et Louis-Philippe Geoffrion, paru à Québec en 1930. Dans le même esprit, Claude Poirier, de l’Université Laval, a entrepris la rédaction d’un Dictionnaire historique du français québécois dont un tome a paru aux Presses de l’Université Laval en 1998.
L’Office de la langue française, dès sa création, a poursuivi cet effort de classification sous l’étiquette de québécismes. En plus des emprunts et des mots d’origine française, l’Office y a ajouté une nouvelle catégorie, les québécismes de création, soit de forme, motoneige, cégep, traversier, nordicité, soit de sens, tabagie, dépanneur, portage, rang. L’Office a également étendu la notion d’emprunt aux langues amérindiennes, achigan, atoca, à l’inuktitut, kayak, et aux langues d’immigration, souvlaki. L’Office s’est surtout préoccupé de proposer des critères d’acceptabilité des québécismes pour guider l’emploi des mots et sens du lexique québécois, début d’une définition de la norme lexicale. Sur ces sujets, l’Office a publié en 1980 un Énoncé de politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères (actuellement en cours de révision) et, en 1985, un Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes.
Enfin, deux importants colloques se sont tenus durant lesquels les langagiers, linguistes, traducteurs, rédacteurs et professeurs, ont discuté de ce que pourrait être ou devrait être un dictionnaire du français québécois[119].
Les éléments du lexique réel du français québécois sont donc aujourd’hui parfaitement identifiés. On y distingue :
1) Des mots de la langue commune à tous les francophones. Lorsque deux ou plusieurs mots sont synonymes, il peut arriver que le mot préféré par les usagers québécois ne soit pas le même que celui privilégié par les usagers français. Par exemple, les Québécois préfèrent congédiement et congédier à licenciement et licencier[120]. Marie-Éva de Villers les nomme québécismes de fréquence.
2) Des archaïsmes, de forme ou de sens, c’est-à-dire des mots ou des sens de mots qui se sont maintenus dans l’usage québécois depuis l’époque de la Nouvelle-France mais qui ont disparu de l’usage français contemporain. Exemples : grafigner et grafignure, abrier, brunante, mitaine, batture, marier au sens « d’épouser », goûter au sens d’ « avoir du goût, un goût », jambette au sens de « croc-en-jambe ».
3) Des dialectalismes, de forme ou de sens, c’est-à-dire des mots ou des sens qui viennent des dialectes apportés en Nouvelle-France par les premiers habitants de la colonie, dont certains sont encore vivants dans les français régionaux de France, mais sans être mentionnés dans les dictionnaires publiés à Paris. Exemples : écornifler (Anjou, Normandie), bleuet (Normandie), bordée de neige ou bordée seul (Saintonge), blonde au sens de « petite amie » (dans presque tous les dialectes d’origine, Auprès de ma blonde, dit une vieille chanson française), mouiller au sens de « pleuvoir » (Anjou, Aunis, Poitou, Saintonge)[121].
4) Des mots français auxquels a été attaché un sens qu’il n’ont pas ou n’ont pas exactement en français commun, souvent par ressemblance et même si la réalité désignée n’est pas la même ici qu’en France. Exemples : chevreuil, à la place de cerf de Virginie, perdrix, alors qu’il n’y a au Québec que des gélinottes, des tétras et des lagopèdes, truite, en lieu et place d’omble de fontaine, de touladi ou omble gris. Tantôt le générique suffit, par exemple dans la vie courante du chasseur et du pêcheur, tantôt il importe d’être plus précis, par exemple lors de la rédaction d’un règlement sur la chasse et la pêche, pour éviter toute contestation juridique sur l’identité de la bête ou du poisson.
5) Des mots créés par les usagers québécois par besoin, pour désigner des réalités d’ici ou des nouveautés, soit de toutes pièces, par exemple motoneige, courriel, terminologue, le plus souvent en suivant les règles de la morphologie française, soit de la composition, soit de la dérivation au moyen de préfixes ou de suffixes ou des deux à la fois, soit encore par acronymie (mots dérivés d’un nom propre ou du nom d’une institution). Exemples : aluminerie, bleuetière, microbrasserie, téléavertisseur, cégep et cégépien, péquiste, chicoutimien. Tous les noms féminins des titres et des fonctions entrent dans cette catégorie.
6) Des emprunts aux langues amérindiennes et à l’inuktitut, comme caribou, ouananiche, wapiti, wigwam, babiche, kayak, igloo, carcajou , et tous les noms et adjectifs qui dérivent des noms propres des différentes nations autochtones, par exemple montagnais, aujourd’hui innu, inuit, algonquin, mohawk, huron, etc.
7) Des emprunts aux langues des immigrants, surtout des noms de mets ou de coutumes, fatouche, gaspacho, kascher ou cachère, wok, loukoum, radicchio, soya ou soja, teriyaki, etc.
Et surtout l’immense catégorie des emprunts à la langue anglaise qui découlent du contact ancien et permanent avec la langue anglaise, au départ avec l’anglais d’Angleterre, aujourd’hui avec celui des autres provinces du Canada et surtout celui des États-Unis, voisins avec qui les contacts sont pour ainsi dire permanents et quotidiens. On y distingue :
8) Des emprunts, c’est-à-dire des mots anglais aujourd’hui parfaitement intégrés au lexique du français commun. Josette Rey-Debove[122] en a fait l’inventaire, mais en utilisant comme critère uniquement l’origine linguistique et sans tenir compte de la nécessité de l’emprunt, donc sans distinguer emprunt et anglicisme, comme il est d’usage au Québec. Exemples : bar, bluff, clone, cocktail, cow-boy, geyser, handicap, poker, rail, sandwich, snob, tramway et wagon, presque tous les noms de sports, baseball, football, curling, golf, jogging. Notons cependant que des Québécois prononcent souvent à l’anglaise certains de ces mots, par exemple bacon prononcé « bécun », cottage (prononcé « cottége »), gang (« gagne »), poker (« pokeur » avec un eu fermé), revolver (« révolveur » avec le même eu fermé), tank (« tink »). On pourrait ici parler d’anglicisme de prononciation.
9) Des emprunts à la langue anglaise sont cependant propres au Québec. Certains ont même créé des dérivés. Exemples : draver (de to drive) qui a donné drave et draveur, scotch (de scotch-tape, pour le ruban gommé), whip, coroner, hamburger et hot-dog passés en français hexagonal avec la mode du fast-food, alors que smokemeat demeure québécois, etc.
10) Des anglicismes, soit les emprunts inutiles à la langue anglaise, des emprunts de luxe qui concurrencent inutilement des mots français. Ils sont les témoins de la prédominance historique de la langue anglaise au Québec, surtout comme langue de travail, la langue du boss. Ils découlent aussi de l’ignorance ou de la négligence des usagers. Ils viennent souvent de loin. Ils sont tout particulièrement nombreux dans la langue parlée. On les trouve parfois aussi dans la langue écrite, avec ou sans les précautions d’usage (mettre le mot entre guillemets ou en italiques, le faire suivre du mot français, etc.). On les remarque de plus en plus souvent sur les ondes des médias électroniques, que le locuteur tente d’excuser en ajoutant, par exemple, comme on dit, si vous me passez le mot, ou de faire passer par une pirouette du type comme on dit en chinois, pirouette qui ne fait que souligner la mauvaise conscience ou le je-m’en-foutisme.
Ces anglicismes se maintiennent en usage parfois très longtemps. Ils se renouvellent de génération en génération. Citons quelques exemples tirés de l’analyse par Marie-Éva de Villers d’une année de textes du Devoir (voir l’annexe II de son essai Le Vif Désir de durer) : babyboomer, backlash, bargain, bookmaker, branding, choker, crew, doorway, engineering, farmer, feeder, guts, pattern, puck, strap, switch, waiter, etc. Actuellement, l’informatique, spécialité devenue usuelle, est une source de nouveaux anglicismes : faire une sauvegarde n’est pas plus compliqué que de faire un « save ».
11) Des faux-amis, des mots français auxquels on accole un sens anglais. Ils proviennent du contact permanent et fréquent avec le mot de la langue anglaise qui ressemble fort au mot français. Leur emploi est la plupart du temps dû à l’ignorance du sens exact du mot français en comparaison du mot anglais. Exemples : altération au sens de retouche, supporter pour soutenir (on supporte ses maux mais on soutient un candidat), corporation pour société, définitivement pour certainement, etc.
12) Des calques, la traduction mot à mot d’une expression anglaise, par exemple année fiscale (« fiscal year ») pour exercice financier, certificat de naissance (« birth certificate ») pour acte de naissance, à toutes fins pratiques (« for all practical purposes ») pour en pratique, pratiquement, annonces classées (« classified ads ») pour petites annonces, tapis mur à mur (« wall to wall carpet ») pour moquette, appel longue distance (« long distance call ») pour interurbain, etc.
Cette classification des éléments du lexique québécois est statique. Une question importante demeure : quelle est la part de chaque catégorie de mots dans l’ensemble du lexique? Marie-Éva de Villers y a apporté une première réponse en comparant tous les textes d’une année complète (1997) du quotidien Le Devoir aux textes du quotidien Le Monde de la même année.
Les mots communs au Devoir et au Monde, donc les mots du lexique du français (notre première catégorie), représentent 77 % de l’ensemble, les mots propres au Devoir, 11,5 % et ceux du Monde, également 11,5 %[123]. Les mots propres au Devoir se répartissent de la manière suivante : 68 % sont des québécismes de création, 13 %, des québécismes d’emprunt à l’anglais ou à d’autres langues, et encore sont-ils de faible fréquence, 8 %, des québécismes originaires de France et 11 %, des termes spécialisés. Si on excluait du Devoir et du Monde les termes spécialisés dont la présence est imposée par l’actualité nationale et les mots dérivés de noms de lieux (gaspésien, québéciser, alsacien), de patronymes (bouchardien, jospinien) ou les mots créés pour la circonstance (ex-frappeur, ultra-fédéraliste, eurocommunisme), la part des mots de la langue commune s’élèverait à 85 %.
Ces statistiques ne valent que pour la langue écrite de style journalistique. Elles sont tout de même révélatrices de l’usage réel du lexique québécois par les journalistes d’un quotidien important et de bonne réputation. On arriverait sans doute à d’autres conclusions en langue parlée. Car plus on observe la langue parlée, plus le nombre des variantes lexicales augmente selon le niveau d’instruction des locuteurs et leur familiarité avec la langue écrite. De plus, en langue parlée, l’écart entre les niveaux de langue est plus considérable au Québec qu’en France, notamment entre le niveau populaire, familier et soutenu.
D’autre part, au fur et à mesure que le niveau d’instruction augmentait au Québec, que l’analyse des éléments du lexique québécois s’approfondissait et que la différence entre langue parlée et langue écrite devenait plus évidente, les usagers québécois du français sont devenus plus conscients du fait qu’ils ne pouvaient plus employer les mots à tort et à travers. Ils ont perçu intuitivement qu’en plus d’un sens, les mots, et leur prononciation, ont une valeur sociale, une réputation pour ainsi dire, en bien ou en mal, que leur attribue l’ensemble des usagers et à laquelle réagissent les interlocuteurs. Les usagers ont ainsi acquis une sorte de subconscient linguistique qui les guide dans leur emploi de la langue. De plus, au fil des discussions et des commentaires, des critères se sont peu à peu dégagés qui servent soit à évaluer le mode d’emploi d’un mot, soit à juger de la manière d’utiliser une catégorie de mots, par exemple les emprunts à la langue anglaise à l’égard desquels les locuteurs québécois sont plus sévères que les locuteurs français. Ce double phénomène, de la réputation des mots et de l’existence de critères sociaux d’évaluation, est un aspect de la norme réelle d’usage du lexique, dont il faut tenir compte au moment de le décrire.
Toute personne qui se propose de décrire ou d’enseigner le lexique du français québécois se trouve confronté en même temps à la variété des catégories de mots et à celle des appréciations subjectives et collectives accolées à certains d’entre eux.
Préparer un dictionnaire suppose un travail d’observation de l’usage des mots et de leur valeur sociale, un travail de collecte et d’analyse de textes et de témoignages sur les mots pour donner une assise objective à cette observation, en dernier lieu un travail de synthèse, examen du ou des sens d’un mot selon les contextes et pondération des appréciations sociales que leur attribuent les usagers selon les niveaux de langue et les circonstances de communication. On est loin du mythe de la personne qui, dans son bureau, collectionne les mots comme des papillons, les juge et décide de les garder ou de les rejeter à son gré.
En général, on observe la langue écrite, pour au moins deux raisons principales. C’est un usage plus réfléchi de la langue et du lexique et elle se manifeste sous forme de textes, un matériau facile à colliger, à traiter et à examiner.
Autrefois, la collecte des exemples se faisait à la main, en lisant les textes et en notant les renseignements sur des fiches. C’est de cette manière que Paul Robert et son équipe ont réalisé le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (le Grand Robert), dont fut ensuite tiré le Petit Robert. Le travail se fait aujourd’hui à l’aide d’ordinateurs, ce qui permet de stocker un plus grand nombre de textes et d’en extraire une masse considérable de mots qu’il est ensuite possible d’examiner un à un et de replacer dans leurs contextes réels en retournant au texte.
Le grand public ignore tout, en général, de la manière dont un dictionnaire de langue se fait. Il faut tout de même le savoir pour juger de la qualité d’un ouvrage. Sans trop entrer dans les détails, nous esquisserons les grandes étapes de la préparation d’un dictionnaire pour saisir le soin qu’on doit apporter à un projet semblable.
Première étape, réunir un corpus, c’est-à-dire le matériau linguistique sur lequel va porter l’analyse lexicale selon le type de dictionnaire qu’on se propose de réaliser, soit des textes représentatifs de différents styles, littéraires, journalistiques, administratifs, scientifiques, didactiques, pièces de théâtre, de chansons, d’essais, de rapports, d’émissions de télévision ou de radio, etc., soit l’ensemble du texte de l’œuvre d’un écrivain ou des articles d’un journal. Citons deux exemples pour illustrer cette démarche. Pour la préparation du Dictionnaire général du français standard en usage au Québec, actuellement en cours de rédaction, l’équipe de l’Université de Sherbrooke a constitué une banque de données textuelles qui comprend quelque 50 millions de mots et plus de quinze mille textes. Autre exemple, le corpus de Marie-Éva de Villers, pour la préparation de l’essai déjà cité, comprend deux sous-ensembles, tous les articles du quotidien Le Devoir de l’année 1997 et tous ceux du journal Le Monde. Ces corpus seront les réservoirs des contextes pour découvrir le sens des mots. On y puisera aussi les exemples pour illustrer les définitions du futur ouvrage. Du corpus, on extrait tous les mots dans la forme qu’ils y ont (singulier ou pluriel, masculin ou féminin dans le cas des adjectifs et des participes, formes conjuguées des verbes, contraction des articles). Par une seconde opération, ces formes distinctes sont ramenées à une seule, le singulier pour les substantifs, le masculin singulier pour les adjectifs, l’infinitif pour le verbe. On ne retient ensuite et on ne compte que les mots différents, 157 000 dans le corpus de Sherbrooke, 25 756 dans Le Devoir et 26 297 dans Le Monde, qu’on peut classer par ordre de fréquence à titre indicatif.
Parallèlement à la collecte des textes, on collige tous les indices et tous les témoignages qui permettent de se faire une idée du statut social d’un mot, soit selon les niveaux de langue, soit selon les contextes et situations d’emploi, soit selon la catégorie à laquelle il appartient, soit selon des critères de politesse ou de bienséance. Les textes fournissent eux-mêmes des indices, mots entre guillemets, en italique ou suivis d’une réserve, d’une remarque ou d’un synonyme. Les commentaires se trouvent dans les chroniques de langue des journaux ou revues, dans les ouvrages correctifs, dans les dictionnaires, et s’étendent parfois sur une longue période de temps, ce qui permet de suivre l’évolution du sentiment linguistique à l’égard d’un même mot.
S’il s’agit de préparer un dictionnaire ou un lexique, il faut ensuite choisir les mots qui y figureront, ce qu’on appelle la nomenclature du futur ouvrage. Cette liste est provisoire et servira de guide de travail, quitte à y ajouter ou à y supprimer des mots. Les critères de sélection sont nombreux, de diverses natures et d’importance inégale. Le plus important, c’est l’emploi réel du mot dans les textes, critère lui-même nuancé par la fréquence du mot et par son utilité, le besoin qu’on en a pour exprimer la réalité. Nous touchons ici la limite de la technique du corpus : un mot peut très bien ne pas y figurer alors qu’il est nécessaire et connu de tous. C’est ce que l’on appelle le vocabulaire de disponibilité, constitué des mots qu’on n’utilise qu’en cas de besoin et dont la fréquence dans les textes peut être ou bien nulle ou bien nettement exagérée, par exemple le mot fourchette ou autocar, ou le mot tsunami devenu hyperfréquent dans les médias au moment où un tel phénomène s’est produit. Autre critère tout aussi important, le statut social du mot, selon qu’il est neutre, d’un emploi courant, ou qu’au contraire, il traîne avec lui comme son ombre une connotation, qui en limite, en guide ou en interdit l’emploi social. Dans ce dernier cas, deux choix s’offrent alors au lexicographe. Ou bien, il élimine du dictionnaire le mot ou le sens d’un mot : pendant des décennies, ce fut le sort des mots con ou merde, merdeux, merder dans les dictionnaires français bien que ces mots aient été très fréquents dans les conversations françaises[124]. Ou il tente de signaler le statut du mot à l’aide d’un système de marques d’emploi, du type littéraire, poétique, familier, vulgaire, emploi critiqué, anglicisme, etc.
Cela fait, on traite les mots un à un pour en déterminer la ou les significations, en retournant aux contextes où ils sont employés dans le corpus et dans la communication réelle, qu’il ne faut jamais perdre de vue. On arrive ainsi à la dernière étape du travail, la rédaction de la définition, qui est, déjà en soi, une opération délicate et soumise à des règles logiques et linguistiques précises.
Reste à imprimer et à diffuser l’ouvrage, et à attendre les critiques et commentaires. Notons que, dans le cas d’un dictionnaire, il n’y a pas de vérité ex cathedra, surtout lorsque aucune tradition n’existe, comme c’est le cas du lexique du français québécois ou du lexique catalan contemporain. Ce n’est qu’à la longue, avec la succession des ouvrages, que les consensus lexicaux s’établissent, comme on l’observe en France où la tradition lexicographique est vieille de plusieurs siècles et riche d’un grand nombre de dictionnaires souvent prestigieux, comme Furetière, Littré, Larousse ou Robert.
On voit donc que faire un dictionnaire est une opération complexe, qui demande talent, temps et moyens humains et financiers. Pierre Larousse a passé sa vie à rédiger son Grand dictionnaire universel du XIXesiècle et Paul Robert et son équipe ont passé au-delà de vingt ans à la confection du Grand Robert, pour ne citer que ces initiateurs des deux grandes entreprises lexicographiques françaises contemporaines.
6. L’enseignement du français au Québec est-il adéquat?
Nous abordons ici un sujet si vaste, si controversé, dont les facettes sont si variées, sur lequel les opinions des parents, des enseignants et des spécialistes sont si contrastées, qu’il est ardu de tenter de décrire l’état de la question aujourd’hui. Pourtant, on ne peut parler de la qualité de la langue au Québec sans traiter de son enseignement et du rôle qu’y joue l’École.
Nous nous en tiendrons à l’enseignement du français à l’école primaire, moment le plus décisif dans l’appropriation du système de la langue par les enfants. Toute carence des connaissances au programme primaire se répercutera tout au long de la scolarité de l’enfant jusqu’à l’université. Notre choix découle également du fait que le « Renouveau pédagogique », nom que l’on donne à la réforme de l’enseignement en cours au Québec, est maintenant appliqué à tous les cycles du primaire et qu’on peut juger de ses effets[125].
Commençons nos réflexions en posant la question initiale : que signifie enseigner le français à l’école, quel est l’objectif primordial de cet enseignement? Pour répondre adéquatement à la question à notre époque d’immigration soutenue, il faut distinguer deux catégories d’enfants. La première, la plus nombreuse, est formée de tous les enfants dont le français est la langue maternelle et de tous les enfants issus de l’immigration dont le français est la langue parlée à la maison ou tout au moins une langue apprise durant l’enfance. La seconde regroupe les enfants de parents immigrants qui ignorent le français, mais que la Charte de la langue française oblige à fréquenter l’école française plutôt qu’anglaise.
La langue que les enfants du premier groupe apportent à l’école est leur langue d’enfance, une langue strictement orale, apprise par imitation de celle des parents et des autres enfants ou des adultes du quartier où ils ont grandi. Elle est imprégnée des caractéristiques linguistiques propres à la langue parlée de la famille et du quartier. C’est une langue pour ainsi dire comportementale, dont l’enfant n’a aucune conscience du mode de fonctionnement. Parler, comprendre et se faire comprendre lui suffisent. À l’arrivée à l’école, les langues d’enfance des écoliers d’une même classe sont plus ou moins hétéroclites et reflètent la plus ou moins grande diversité linguistique du quartier où se situe l’école. Pour ces enfants, l’objectif de l’enseignement du français est de leur faire franchir sans trop de heurts le passage entre leur langue d’enfance et la langue standard commune en usage dans la société où se déroulera leur vie adulte. Ce passage est graduel. Première étape : aller de la langue orale à la langue écrite par l’apprentissage de l’écriture et de la lecture. Étape suivante : apprendre l’orthographe des mots et les règles qui régissent les accords des mots entre eux dans la phrase. Étape ultime : prendre conscience et maîtriser les mécanismes de la langue et les règles sociales qui en guident l’emploi selon les circonstances. L’enfant a devant lui onze ans de scolarité pour réussir ce cheminement, guidé et informé par ses professeurs.
L’objectif de l’enseignement de la langue est tout autre pour les enfants du second groupe. L’objectif premier est de leur apprendre le français comme langue étrangère, avec suffisamment d’efficacité pour qu’ils puissent s’intégrer aux classes des enfants du premier groupe. À cette fin, l’école québécoise a mis sur pied des classes d’accueil dont le mode de fonctionnement dépend de la variété des langues maternelles des enfants, de leur âge et surtout, de la compétence, de l’enthousiasme et de l’initiative pédagogique des professeurs pour mener à bien cette tâche. Par la suite, quand ces enfants rejoignent l’enseignement régulier, l’objectif de l’enseignement du français devient pour eux le même que pour les autres enfants.
La très grande majorité des citoyens québécois sont d’accord sur ces objectifs généraux. Par contre, depuis les premiers balbutiements de la réforme de l’enseignement du français à la suite de la critique virulente du Frère Untel, l’insatisfaction des parents et des citoyens face aux résultats de cet enseignement se maintient. Elle s’était manifestée dans presque tous les mémoires reçus par la commission Larose et lors des audiences régionales ou des journées thématiques consacrées à la langue. Toutes les critiques portaient et portent encore aujourd’hui sur deux points précis : l’échec de l’école à enseigner le code de la langue et la piètre qualité de la langue, orale et écrite, des enfants au terme des onze années de scolarité obligatoire. Au moment où nous écrivons ce texte, le programme du Renouveau pédagogique concentre contre lui cette insatisfaction.
Disons d’abord qu’il faut prendre le titre Renouveau pédagogique au sens strict. En effet, le texte du Programme de formation de l’école québécoise, description détaillée, matière par matière, du contenu du Renouveau pédagogique, expose essentiellement la démarche pédagogique qui est censée donner aux élèves une meilleure connaissance de la langue française que par l’approche traditionnelle. Nulle part dans ce texte ou dans les dépliants d’information destinés aux parents[126], il n’est question de la transmission de connaissances par le professeur. Toute la démarche repose sur l’idée que les enfants découvriront tout par eux-mêmes en réalisant des projets mobilisateurs, en somme sur l’idée que « l’observation de la langue vaut mieux que l’enseignement de la grammaire et de l’orthographe », pour reprendre une formule choc citée dans le dossier que la revue française L’Express[127] a consacré au gâchis de l’enseignement du français en France depuis que la même idéologie pédagogique y sévit.
Nulle part dans la présentation du Programme de formation de l’école québécoise, on ne cite comme objectif de l’enseignement de la langue française la maîtrise par l’enfant de la langue standard commune. Tout au plus est-il « encouragé à utiliser un français de qualité », formule passe-partout qu’on se garde bien de préciser.
L’idée de base du Renouveau est que « le programme de formation repose sur le développement des compétences de l’élève (les souligné sont de nous), c’est-à-dire sur l’utilisation efficace de ses connaissances afin de réaliser des tâches et des activités réelles ».
Le lecteur est en droit de se demander quelles « compétences » on attribue ainsi aux enfants. S’agit-il de la capacité qu’a tout enfant d’apprendre ou de la simple compétence de parler français dans le cas des enfants dont c’est la langue maternelle ou la langue de la maison? Et quelles connaissances lui attribue-t-on, puisqu’en arrivant à l’école, cet enfant n’a de la langue, écrivions-nous plus haut, qu’une compétence orale comportementale et qu’il n’a aucune conscience de la langue en tant que système? Que signifie ce « c’est-à-dire » qui semble établir un lien de cause à effet entre les compétences et les connaissances des élèves?
Le chapitre 5 du Programme de formation de l’école québécoise, qui traite du Domaine des langues, précise ce postulat pédagogique.
« Il (l’élève) fait l’expérience de la rigueur et des efforts qui mènent au plaisir d’une communication réussie. Il découvre graduellement la fierté d’utiliser une langue de qualité et l’importance d’en maîtriser le code. » (page 72) « Soutenu par l’enseignant et par ses pairs, il apprend à utiliser ses connaissances orthographiques, grammaticales, lexicales et textuelles, à consulter des ouvrages de référence et à recourir à des outils technologiques. » (page 77)
Question : où et comment acquerra-t-il les connaissances dont il est question, de l’observation répétée des textes, par les commentaires occasionnels de l’enseignant (et de ses pairs!) à l’occasion de sa participation aux tâches et activités communes, d’un enseignement systématique de la langue de la part du professeur, mais dont le texte ne dit mot. Mystère.
Le texte poursuit (page 77) :
Par l’écriture, il (toujours l’élève) enrichit ses connaissances en syntaxe de même qu’en orthographe d’usage, apprend à effectuer plusieurs accords dans la phrase [lesquels?] et consulte régulièrement différents outils de référence. Dans cette optique [page 76], il reconnaît l’importance de l’orthographe et des règles de grammaire dont le respect aide les lecteurs à lever les ambiguïtés possibles.
Question : comment a-t-il appris ces règles? Autre question : pour consulter, il faut douter : comment l’enfant apprend-il à douter de sa propre langue? Par la communication orale, « il apprend à adapter son langage en fonction du contexte et de ses interlocuteurs, ainsi qu’à choisir le registre de langue approprié ». (page 80)
Question : comment va-t-il apprendre à repérer tout ce qui doit être corrigé dans sa langue, dans celle de ses pairs et dans celle de la société ambiante, les anglicismes, les faux amis, les impropriétés, les erreurs de syntaxe, les accords ratés des participes passés avec avoir, l’ignorance généralisée du pronom dont remplacé par que, etc.? Qui lui dira ce qu’il doit rectifier dans sa prononciation : l’escamotage, la diphtongaison, les substitutions de voyelles? Nulle part dans le texte, on ne parle de cet enseignement correctif, de crainte, sans doute, si l’enseignant s’en inspirait dans son enseignement du français, de traumatiser les enfants en remettant ainsi en cause leur langue d’enfance.
En effet, l’enseignement correctif suppose que les enseignants soient informés des déficiences de la langue parlée au Québec, qu’eux-mêmes utilisent la langue standard en classe et que le choix de ce qui, chez les enfants, doit être amélioré soit connu des enseignants. Or, le linguiste Luc Ostiguy porte un jugement sévère sur la langue parlée des étudiants en sciences de l’éducation qui se destinent à l’enseignement primaire ou à l’enseignement du français au secondaire. « Une majorité de futurs enseignants, conclut-il, ont une connaissance et une capacité à utiliser la langue standard trop limitées pour qu’ils puissent, en classe, assumer pleinement leur rôle de modèle linguistique par rapport à cette dimension de la maîtrise de la langue parlée[128]. » Pour tous les spécialistes en formation des maîtres de français, il est devenu évident que, dans les facultés des sciences de l’éducation, « un effort de sensibilisation et de formation au registre [de langue] soutenu devrait être consenti pour tous les futurs enseignants[129] ».
Quel rôle le Renouveau pédagogique attribue-t-il aux enseignants et aux parents? Il en est question dans les textes des dépliants d’information destinés aux parents.
Le rôle de l’enseignant est subordonné, pour ainsi dire, à celui de l’enfant qui est vraiment l’acteur principal de la classe selon le Renouveau pédagogique. Du moins est-ce l’impression qui se dégage de la description de son rôle là où il en est question. « Si votre enfant est le principal artisan de ses apprentissages », lit-on dans les dépliants de chaque cycle, « c’est cependant le rôle professionnel de l’enseignant ou de l’enseignante de l’observer, de l’encourager, d’apporter les correctifs nécessaires ou de lui fournir l’enrichissement qui va lui permettre d’apprendre de plus en plus et de prendre conscience de la façon dont il apprend ». La fonction d’enseigner, qu’on penserait être l’une des fonctions d’un enseignant, n’est pas évoquée, à moins qu’elle ne soit dissimulée derrière la formule « fournir l’enrichissement ».
Or, tout de la langue ne s’apprend pas par observation et par essai/ erreur, comme le suggère la pédagogie par projet sur laquelle est centré le Renouveau pédagogique. L’acquisition par les élèves de nombre d’éléments de la langue ne peut s’effectuer qu’à travers un enseignement systématique. L’apprentissage de l’aspect technique de la lecture s’acquiert par l’entraînement à créer une association mentale rapide entre lettres et sons, entre langue écrite et langue parlée, qui seule permet de comprendre le sens d’un texte. Le simple défrichage syllabe par syllabe ne suffit pas. À la fin des deux années du premier cycle primaire, l’enseignant doit s’assurer que les enfants ont acquis cette habileté de base. L’orthographe des mots s’apprend par la répétition, qui permet de créer dans la mémoire l’image visuelle de chaque mot associée au geste d’écrire. L’élève maîtrise mieux et plus rapidement l’orthographe grammaticale si l’enseignant lui apprend les règles qui régissent les accords entre certains éléments de la phrase et s’il l’entraîne par des exercices à les mémoriser. Toutes les tentatives de réintroduire dans les classes l’enseignement systématique de la langue, notamment du code, ont échoué ou, tout au moins, le ministère de l’Éducation ne les a pas encouragées. Le Ministère persiste à favoriser la pédagogie par projet, dont les conseillers pédagogiques prennent le relais dans les écoles. Le coup de barre qu’a voulu donner Pauline Marois au moment où elle était ministre de l’Éducation, entre 1996 et 1998, en faisant la promotion de l’enseignement magistral comme complément nécessaire à la pédagogie par projet, est demeuré sans effet.
Quant aux parents, au-delà du fait de créer à la maison un climat favorable au progrès de leurs enfants, on leur demande d’« encadrer adéquatement la réalisation des travaux scolaires, de n’accorder ni trop ni trop peu d’importance à l’évaluation, de chercher à comprendre les attentes de l’école et de faire connaître les leurs ». Or les parents, même scolarisés, ne se reconnaissent plus dans l’enseignement actuel du français. Depuis que le ministère de l’Éducation a opté pour une nouvelle terminologie grammaticale en 1995, les parents et les enfants n’ont plus de vocabulaire commun pour discuter de la phrase et des règles de grammaire. Deux tableaux du Multidictionnaire, repris dans La Nouvelle Grammaire en tableaux[130], pourraient aider les parents à faire le pont entre les termes qu’eux-mêmes ont appris à l’école et ceux que leurs enfants emploient maintenant : le tableau « Terminologie grammaticale » établit la correspondance entre l’ancien et le nouveau vocabulaire, celui intitulé Groupe décrit la manière dont on enseigne maintenant la structure de la phrase et les fonctions qu’y remplissent les mots ou les groupes de mots.
Autre carence du système actuel : il tolère l’ignorance par les élèves de « savoirs » pourtant jugés « essentiels » selon le Renouveau pédagogique (voir la longue liste de ces savoirs aux pages 87 et suivantes du programme).
Cela tient à deux autres aspects de la politique du ministère de l’Éducation.
Le ministère veut à tout prix augmenter le nombre des élèves qui réussissent le parcours scolaire, surtout en français. Josée Boileau écrivait en éditorial du Devoir le 5 septembre 2006 : « L’école, du primaire jusqu’à l’université, est prisonnière d’un double discours. D’une part, elle doit veiller à ce que les apprentissages soient maîtrisés; d’autre part, nous ne tolérons pas l’échec. […] On veut donc des résultats ». En conséquence, le système ne tolère plus qu’un élève redouble une année scolaire pour la simple raison qu’il n’a pas acquis les connaissances au programme. On postule qu’à la longue, il finira par les récupérer. Et on le laisse « progresser » d’une année à l’autre.
Les enseignants ou le Ministère procède donc à l’évaluation des « savoirs essentiels » en français, de manière que le plus grand nombre d’élèves réussissent. Au besoin, si la moyenne générale est trop basse, on « pondère » les résultats de tous les élèves pour réduire le nombre des échecs. De plus, l’évaluation des connaissances est synthétique, en ce sens que la note finale obtenue par un élève résulte de sa performance à tous les « savoirs essentiels » qui sont évalués. Un élève peut très bien obtenir la note de passage en français malgré son échec à certains critères, surtout ceux qui mesurent la connaissance du système de la langue. Les trois auteurs du Grand mensonge de l’éducation[131] constatent et dénoncent les effets de cette manière de procéder à l’évaluation des élèves, au primaire, au secondaire et au collégial. Elle a pour conséquence que beaucoup d’élèves sont d’année en année de plus en plus en retard sur le programme, soit que quelques-uns n’aient pas appris à lire couramment en première et en deuxième année, soit et surtout, qu’ils aient accumulé des déficiences graves en orthographe et en grammaire. Ces retardés scolaires se transforment en élèves en difficulté, dont le nombre croissant dans une classe deviendra un handicap pour les autres enfants du même groupe. Un enseignant de français au secondaire confirmait ce constat dans une lettre au journal Le Devoir du 10 février 2006 :
Plus on avance dans le cheminement scolaire, plus les écarts se creusent entre les élèves forts et les élèves faibles d’un même groupe [les siens ont entre 15 et 17 ans]. […] En français, certains élèves connaissent à peine l’alphabet par cœur, […] d’autres ne peuvent pas accorder des noms et des adjectifs, d’autres ne maîtrisent pas les principes les plus élémentaires de la syntaxe de base. D’autres, au contraire, maîtrisent la langue avec nuance dans la plus grande clarté et ce, sans fautes d’orthographe, de syntaxe ou de ponctuation.
À la longue, les élèves faibles se découragent en constatant que leur ignorance devient insurmontable. C’est certainement l’une des causes principales du décrochage scolaire, dont la proportion augmente sans cesse d’année en année. Un élève sur trois quitte aujourd’hui l’école sans avoir obtenu le diplôme de fin d’études secondaires. Un tel échec de l’école se répercute évidemment sur le destin de ces enfants lorsqu’ils chercheront un emploi sur le marché du travail, dont les exigences à l’embauche sont sans cesse plus élevées. La discrimination de revenu commence à l’école.
Il n’y a qu’une façon de cesser de repousser l’ignorance d’une année à l’autre : prévoir à la fin de chaque année scolaire des cours de rattrapage pour les élèves qui en ont besoin, par exemple dans les premiers jours de juin, après les évaluations ou les examens, avant les vacances d’été, alors que les enseignants sont encore disponibles. Cela vaudrait certainement mieux et serait plus efficace que de commencer à faire du rattrapage à l’université ou au cégep, alors qu’il est quasi impossible de récupérer en quelques semaines onze ans d’ignorance accumulée… et tolérée.
Les remarques qui précèdent valent surtout pour l’école publique. Pour le comprendre, il faut revenir à deux décisions prises à la suite de la commission Parent : la scolarité obligatoire des enfants et le maintien des écoles privées.
Au Québec, comme dans la plupart des pays développés, la fréquentation de l’école primaire et secondaire est obligatoire. Les parents ont le choix d’inscrire leurs enfants à l’école publique ou à l’école privée, ou à des écoles publiques qui s’en rapprochent, du type écoles internationales ou écoles concentrées sur une activité parascolaire, la musique surtout. L’école publique est gratuite et elle est tenue de recevoir tous les enfants, sans distinction. L’école privée sélectionne les enfants, le plus souvent selon leurs aptitudes, parfois selon un autre critère, notamment la religion. Elle exige des parents des droits de scolarité plus ou moins élevés. Les écoles dites internationales ou à concentration sélectionnent aussi les enfants selon leurs aptitudes. Elles exigent des droits d’inscription, mais moins élevés que ceux des écoles privées. Pour beaucoup de parents, elles sont un compromis de plus en plus recherché dont ils ont les moyens. Les écoles privées et à concentration peuvent, à tout moment, retourner à l’école publique un enfant qui ne réussit pas.
En somme, le Québec accepte que le système scolaire soit à deux vitesses, à la limite de la justice sociale et d’une véritable démocratisation de l’enseignement. Dans ces conditions, il est évident que l’école publique perd sur tous les plans, puisque la loi l’oblige de recevoir dans la même classe tous les enfants d’un même groupe d’âge, qu’ils soient plus ou moins intelligents, plus ou moins en retard ou en difficulté, plus ou moins handicapés. L’écart de la qualité de l’enseignement offert par les différents types d’écoles ne cesse de s’accroître, et toujours en faveur de l’école privée au détriment de l’école publique. À moins d’une révolution, la tendance se maintiendra et l’école publique sera de plus en plus discréditée. Nous en sommes là comme société.
À la question initiale que nous posions : l’enseignement du français au Québec est-il adéquat?, notre réponse sera normande : oui et non. Plutôt oui si on parle des écoles privées ou apparentées, plutôt non s’il s’agit de l’école publique, avec cette réserve que, de toute manière, les enfants intelligents s’en sortiront, comme toujours, dans l’une ou l’autre situation.
L’école publique améliorerait beaucoup sa performance, et sa réputation, si le ministère de l’Éducation laissait une plus grande initiative aux enseignants et si, à la place de l’approche pédagogique unique imposée par le Renouveau pédagogique, il permettait que cohabitent dans la même classe différentes manières d’enseigner, donc d’apprendre la langue, par la répétition, par l’enseignement systématique ou correctif et non par la seule observation et la pratique. Si surtout, il fixait comme objectif à l’enseignement du français la connaissance et la maîtrise par les enfants de la langue standard et s’il s’assurait que tout le personnel de l’école en a la connaissance et en fait usage en classe comme langue d’enseignement. Si, en somme, il mettait fin à sa propension au dirigisme pédagogique, la même pédagogie pour tous et partout, qui a toujours caractérisé les réformes successives du programme scolaire au cours des vingt dernières années.
7. L’usage du français au Québec s’est-il amélioré?
Chacun a son opinion sur la question. Je ne puis ici que donner la mienne, qui sera certainement contestée par tous ceux et celles qui sont d’un avis contraire.
Chaque fois que quelqu’un me pose la question, je me souviens du film de René Clair (1952!), Les Belles de nuit, avec Gérard Philipe, la belle Gina Lollobrigida et la discrète Martine Carol (discrète, dans ce film). Le héros est un jeune musicien, professeur de musique à l’école primaire du quartier, mais auteur d’un opéra dont il vient d’envoyer le manuscrit au directeur de l’opéra de sa ville. Quand il s’endort, il rêve d’exploits qui le couvrent de gloire et il s’exclame « Quelle belle époque! » Un personnage plus âgé, le journal à la main, lui rétorque « Quelle sale époque! Ah! de mon temps, monsieur… » et quelqu’un réveille le dormeur. Quand il réussit à se rendormir, son rêve revient mais à l’époque du contradicteur, de nouveau des exploits, de nouveau la gloire, de nouveau « Quelle belle époque! » et de nouveau le même grincheux qui dit « Sale époque! Ah! de mon temps, monsieur… » et le dormeur est de nouveau réveillé. D’épisode en épisode, on remonte ainsi jusqu’à l’âge de pierre où le même lecteur d’une plaque de granit lui réplique « Ah!, monsieur, du temps de ma jeunesse… ».
Chacun répond à la question en se reportant à ses souvenirs, à la grand-mère qui écrivait sans faute bien qu’elle ait peu fréquenté l’école, ou au souvenir que l’on garde de la manière dont on nous enseignait l’orthographe et la grammaire à l’école. La réponse ne peut donc être qu’une opinion personnelle, forcément subjective puisque nous n’avons que des souvenirs de l’état de la langue à l’époque de notre jeunesse, dont il ne nous reste aucune trace concrète pour étayer la comparaison.
Pour ma part, j’estime que l’usage de la langue française s’est amélioré.
La langue s’est améliorée en même temps que le niveau d’instruction s’élevait, en même temps que le français soigné de la radio et de la télévision donnait l’exemple d’une langue française québécoise de qualité, un peu moins guindée aujourd’hui, plus spontanée, donc plus exigeante encore pour le personnel à l’antenne. Elle s’améliore sous la pression des exigences actuelles du monde du travail, puisque le Québec est passé d’une économie primaire, où il était possible de gagner sa vie sans instruction, avec ses muscles, en silence ou en parlant gras, à coups de sacres, à une économie de services qui repose sur la connaissance et sur la qualité de la communication. Cette pression est suffisamment forte pour que les jeunes que le système scolaire a trahis se reprennent en main, retournent à l’école ou s’organisent pour récupérer la compétence linguistique qui leur fait défaut. Elle s’améliore parce que chacun dispose aujourd’hui d’ouvrages de référence faciles à consulter, imprimés ou électroniques, où il peut trouver réponse à ses questions, ce qui n’existait pas il y a à peine vingt ans. Elle s’améliore parce que les Québécois sont maintenant en contact constant avec d’autres francophones du monde, par le cinéma, par la télévision, par le voyage, par les nouveaux Québécois, parce qu’ils entendent, observent, absorbent inconsciemment d’autres manières de parler français qui font contraste avec leur propre langue. Elle s’améliore parce que la langue des jeunes parents est déjà meilleure, très souvent, que celle de leurs parents et qu’en conséquence, la langue d’enfance de leurs enfants sera meilleure que la leur.
En somme, je soutiens qu’elle s’améliore parce que j’ai plus de motifs de le penser que de raisons de soutenir le contraire.
Bien sûr, tout est loin d’être parfait. Bien sûr, je déplore les ratés de l’école publique et je crains fort que l’enseignement du français tel qu’il se fait maintenant ne compromette sérieusement chez les jeunes l’acquisition d’une langue de qualité. Bien sûr, je dénonce la tendance au laisser-aller que l’on observe chez bon nombre de personnes qui devraient, au contraire, servir de modèles. Mais le sens du mouvement général va vers une langue parlée et écrite de meilleure qualité.
À condition cependant que les francophones du Québec demeurent vigilants, critiques et exigeants à l’égard de l’École (de la maternelle à l’université) et à l’égard d’eux-mêmes, à condition surtout qu’ils résistent à la tentation de se satisfaire de peu au lieu de chercher mieux.
Or, je ne suis pas certain que l’avenir de la langue française, et sa qualité, soit une priorité chez les enfants de la loi 101.
Chapitre IV – Le dossier de la langue est-il encore une préoccupation?
Tenter de répondre à cette question est extrêmement aventureux et personnel, tant les points de vue sont divers et tant il y aurait de nuances à apporter, qui pourraient fort bien n’être, en réalité, que des prétextes à ne rien faire.
Ce n’est pas la situation objective de la langue française au Québec qui m’intéresse ici. Aucune langue n’a été l’objet d’autant d’analyses sur une aussi longue durée que le français au Québec, depuis les travaux de la commission Laurendeau-Dunton jusqu’à nos jours. Un ouvrage récent du Conseil supérieur de la langue française[132] en présente une bonne vue d’ensemble.
Je suis davantage préoccupé par les attitudes, individuelles et collectives, des Québécois face à la question linguistique, plus inquiet surtout de savoir si, dans la vie quotidienne de chacun, les comportements réels sont en accord avec les objectifs de l’aménagement linguistique du Québec, s’ils sont encore connus. Chose certaine, tous attachent toujours une grande importance à la Charte de la langue française, du moins dans les grandes circonstances. Mais est-ce suffisant, ne serait-ce pas une manière de se rassurer, d’échapper à toute responsabilité personnelle à l’égard de la langue?
Je me risque donc à formuler mes propres observations en réponse à ces interrogations.
Un faisceau d’indices m’amènent à penser que la situation de la langue française au Québec n’est plus aujourd’hui une inquiétude, encore moins une préoccupation.
Le dossier de la situation de la langue française au Québec n’est plus d’actualité
Entre la crise de Saint-Léonard (1967) et l’adoption de la Charte de la langue française (1977), il s’écoule une dizaine d’années pendant lesquelles la question la plus actuelle était la situation des francophones et de la langue française par rapport aux anglophones et à la langue anglaise, situation nettement favorable à ces derniers et à leur langue comme l’avait amplement démontré la commission Laurendeau-Dunton et, par la suite, la commission Gendron. D’où la seconde préoccupation de l’époque : comment et par quels moyens modifier l’état des choses en faveur de la langue française et donc, des francophones.
Les discussions furent vives et publiques, aussi bien autour du bill 63 et de la loi 22 qu’au moment de la publication du livre blanc de Camille Laurin, qui présentait l’esprit et les intentions de la politique linguistique du gouvernement du Parti québécois. Elles furent encore plus intenses lors de la discussion du projet de loi 101 en commission parlementaire et devant l’Assemblée nationale au moment de l’étude article par article de la future Charte de la langue française. Les médias, tant de langue française que de langue anglaise, suivaient de très près les débats, en rendaient compte abondamment. Les éditorialistes prenaient position. Toute la population était au courant et chacun avait un avis sur le statut que devrait avoir le français au Québec, sur la place de la communauté de langue anglaise, de ses institutions et de sa langue dans le Québec de demain, sur la tendance des allophones à s’intégrer à la minorité anglophone. Chacun avait son avis sur le bilinguisme, mot vague par excellence, dont on discutait beaucoup. La politique linguistique du Québec devait-elle être une politique de bilinguisme institutionnel à la manière de celle du Canada (au nom du réalisme nord-américain) ou d’unilinguisme (pour donner au français une assise juridique, sociale et économique). Cette notion d’unilinguisme excluait-elle totalement la langue anglaise de la politique linguistique ou s’agissait-il plutôt par la loi d’encadrer l’importance économique de la langue anglaise et de considérer le bilinguisme comme une responsabilité individuelle, un élément du plan de carrière que prépare et poursuit chaque citoyen. D’où l’importance de la responsabilité confiée au ministère de l’Éducation d’enseigner efficacement la langue anglaise comme langue seconde. Les idées à l’époque, sur ces sujets, étaient claires et elles prenaient appui sur des analyses précises, bien documentées.
Puis, tout s’est oublié. « Finies, les déclarations d’amour de notre langue, même parmi les souverainistes. Clos aussi, le discours sur l’importance de la bien parler et de l’écrire correctement. En ce sens, la francophonie et la défense du français sont devenues off, pour parler le langage des définisseurs de tendance », écrivait Denise Bombardier dans sa chronique du Devoir du 1er octobre 2006.
Aujourd’hui, les médias n’accordent que peu d’intérêt aux questions linguistiques. Exception notable : le dossier publié par la revue L’actualité dans son numéro du 15 octobre 2004 (articles de Pierre Cayouette, de Ginette Haché, de Lucie Pagé, de Marie-Hélène Proulx et de Jean-Benoît Nadeau). Les médias ne parlent plus de langue française qu’à l’occasion d’une de nos querelles habituelles. Par exemple, on a surtout retenu du dernier congrès du Parti québécois le projet de résolution d’obliger les immigrants à fréquenter les cégeps de langue française. Autre exemple : n’eût été la querelle entre Yves Michaud et Alexandre Stefanescu, codirecteur du dernier ouvrage collectif du Conseil supérieur de la langue française[133], les médias auraient à peine mentionné la publication de cette contribution des intellectuels québécois au renouvellement de la politique linguistique québécoise en proposant des pistes nouvelles fondées sur des analyses sérieuses. Dernier exemple : les médias se sont limités à mentionner discrètement l’avis du Conseil sur la langue de travail[134], sans aucun commentaire et sans aucune analyse du document, bien que, de l’avis général, il s’agisse du chapitre le plus stratégique de la loi 101 et le plus mal en point. Si la francisation des entreprises ne régresse pas, elle plafonne nettement depuis des années. De plus, conséquence de la mondialisation et d’Internet, les occasions de devoir utiliser la langue anglaise augmentent constamment, à tous les niveaux et dans tous les services de l’entreprise, alors qu’à l’époque de la rédaction de la Charte ces communications étaient concentrées dans le service des relations publiques et de la commercialisation.
Personne ne semble s’inquiéter de cette recrudescence de l’emploi de l’anglais comme langue de travail, sauf les immigrants francophones qui ont du mal à trouver des emplois parce qu’ils ne connaissent pas ou insuffisamment cette langue. Serions-nous revenus au point de départ, à l’époque où pour travailler, avoir de bons emplois, avancer dans sa carrière, il était plus important de savoir l’anglais que de bien maîtriser le français?
Il n’y a plus d’urgence dans la question de la langue.
D’une communauté linguistique à l’autre, les citoyens du Québec partagent le sentiment que la législation linguistique a atteint un point d’équilibre qui a instauré une certaine paix linguistique au sein de la société. Personne ne conteste plus la Charte de la langue française, du moins pour le moment. Même Me Julius Grey, grand défenseur des droits individuels et pourfendeur de la loi 101 pour cette raison, écrivait récemment[135] : « Devant la nécessité inébranlable de protéger et de promouvoir la langue française, et le besoin aussi impérieux de respecter les limites de la démocratie libérale et de préserver une place honorable pour la partie anglaise de notre héritage, cette loi, telle qu’amendée, constitue un compromis raisonnable, même si on peut continuer de discuter de certains détails et de son application. »
Il ne resterait donc plus qu’à l’appliquer avec discernement, et à la faire respecter, ce qui relève aussi bien de chaque citoyen que de l’Office québécois de la langue française. On peut se demander si les francophones sont conscients qu’ils ont un rôle et des responsabilités dans l’application de la Charte de la langue française.
La langue n’est plus une préoccupation chez les jeunes, si on en juge par deux documents publiés récemment.
En septembre 2006, la revue L’actualité publiait un numéro spécial pour souligner son trentième anniversaire de parution. Le clou de ce numéro était un grand reportage sous le titre Le Québec dans 30 ans, Les projets des jeunes. Dix jeunes y révélaient ce dont ils rêvent pour le Québec de demain. Ils parlaient de tout, de l’école, de l’environnement, de la qualité de la vie, d’innovation, de santé, de justice sociale, de souveraineté, les thèmes à la mode du jour. Aucune mention, pas même une allusion, au maintien du caractère français du Québec. Le tiennent-ils pour acquis, assuré pour toujours par la Charte de la langue française, au point qu’il ne soit plus nécessaire de s’en préoccuper?
Second document, les manifestes du Début global, formulés et présentés par les jeunes participants, quelque 500, à la troisième école d’été de l’Institut du Nouveau Monde. Le journal Le Devoir du 31 août 2006 a publié quatre de ces textes. Les thèmes qui reviennent sont ceux de tous les jeunes qui ont l’ambition de changer le monde : le rejet du Québec dont ils héritent, le refus de l’individualisme, l’appel au réveil des jeunes pour qu’ils passent à l’action. Aucune allusion à la mutation culturelle et linguistique que subit déjà le Québec comme conséquence de l’immigration et de la pression constante qu’exerce la langue anglaise sur la langue française en raison de la puissance économique des États-Unis et de la mondialisation. De quelle langue et de quelle culture sera ce monde dont ils rêvent? S’en préoccupent-ils? Ou pensent-ils, eux aussi, que la loi 101 a tout réglé et pour toujours?
Car, aujourd’hui, les attitudes des Québécoises et des Québécois à l’endroit de la langue française sont devenues paradoxales.
L’adoption de la Charte de la langue française a provoqué une profonde transformation de la société québécoise, du rapport entre langue française et langue anglaise, dont a découlé une nouvelle dynamique des relations entre francophones, anglophones et allophones. À l’endroit de la langue française, nous sommes collectivement passés d’une stratégie de défense à une stratégie d’affirmation et de promotion.
Mais en même temps, l’adoption de cette législation a eu un effet pervers : la langue française est devenue l’affaire des organismes de la Charte, les citoyens s’en sont détournés et chacun est retourné à ses affaires personnelles en toute bonne conscience.
Dans les grandes occasions, la majorité des francophones se déclarent très attachés à la langue française et affichent une grande confiance en sa vitalité et en sa capacité de faire concurrence à la langue anglaise. C’est du moins la réponse des auditeurs québécois à un récent sondage des radios de langue française de France, de Suisse, de Belgique et du Québec, en net contraste avec celle des auditeurs des autres pays, plutôt pessimistes, qui sont d’avis que l’avenir est à la langue anglaise[136].
Mais les mêmes Québécois sont les premiers à passer à l’anglais sitôt qu’il y a un seul anglophone dans un groupe ou à s’adresser en anglais à un immigrant récent dont le français est hésitant, comme si l’anglais lui était plus familier d’office. Ils ont même de nouveau tendance à tolérer qu’on les serve en anglais dans les commerces, à ne pas réclamer le droit que leur garantit pourtant la Charte de l’être en français, alors qu’il serait normal de protester et de quitter l’établissement en cas de refus. Ces comportements ne démontrent certainement pas une grande confiance en la langue française, ni ne sont la meilleure manière d’inciter les immigrants à parler français ou les commerçants, à respecter la Charte. Ils sont plutôt signe de démission. Ce n’est pas ainsi que le français deviendra la langue commune du Québec et la langue habituelle du commerce et des affaires.
Tous se disent préoccupés de la qualité de la langue française au Québec, déplorent le laisser-aller des professeurs, des animateurs de radio et de télévision et dénoncent avec une belle unanimité l’échec du ministère de l’Éducation à enseigner efficacement la langue standard, orthographe et syntaxe.
Mais ces mêmes Québécois font le succès de ceux des chansonniers, humoristes et animateurs de radio ou de télévision qui n’ont aucun souci de la qualité de la langue. En utilisant la langue populaire, se défendaient-ils les uns et les autres lors d’une émission de Zone libre sur ce sujet, ils prétendaient mieux rejoindre les auditeurs. L’émission a eu du succès, mais rien n’a changé. À preuve, sur les ondes de la première chaîne de Radio Canada, un certain matin, une animatrice demande à un interprète s’il fera encore son prochain disque avec l’accent français. Surprise de l’interviewé qui, manifestement, est Québécois comme elle et qui lui parle en bon et simple français d’ici.
Ce qui intriguait l’animatrice (ce n’est pas Marie-France Bazzo, rassurez-vous), c’était le fait qu’il ne chantait pas en français populaire, comme tous les autres. Étrange position de sa part à l’endroit du français standard québécois, qu’elle confondait avec l’accent français. Manifestement, les idées sur la qualité de la langue sont confuses et les attitudes, peu cohérentes.
Elles le sont aussi au sujet de la place du bilinguisme et du multilinguisme dans la politique linguistique actuelle du Québec. Lorsque le journal Le Devoir coiffe l’article du journaliste Robert Dutrisac du titre « Le temps est venu de doter la loi 101 d’une stratégie sur le bilinguisme[137] », on nage en pleine confusion. Le journaliste, et les « experts » dont il rapporte les opinions parues dans le deuxième tome de l’ouvrage du Conseil supérieur de la langue française oublient, ignorent sans doute qu’une stratégie de bilinguisme a inspiré la conception de la politique linguistique du Québec et que cette stratégie est demeurée constante depuis le livre blanc de Camille Laurin (mars 1977) jusqu’à l’énoncé de politique linguistique de la ministre Louise Beaudoin (1996)[138]. Le débat à propos du bilinguisme et du multilinguisme des citoyens du Québec n’a rien à voir avec la loi 101, mais relève d’un tout autre volet de la politique linguistique, de la responsabilité du ministère de l’Éducation en ce qui a trait à l’efficacité de l’enseignement de l’anglais. Sur ce point, ni le ministère ni les parents n’arrivent à choisir entre l’enseignement précoce à petites doses, que prône aujourd’hui le gouvernement Charest, dont l’échec est évident, et l’enseignement intensif, que tous les experts, depuis longtemps et démonstration à l’appui, considèrent plus efficace. Rien à faire : la hantise du danger du bilinguisme individuel généralisé bloque toute réforme de l’enseignement de l’anglais. La vraie question à débattre est celle-ci : est-ce un danger pour la langue française que les Québécois soient performants en langue anglaise?
Le vrai danger ne serait-il pas qu’ils accordent plus d’importance et de prestige à la langue anglaise qu’à la langue française?
La politique d’immigration massive suscite une sourde inquiétude chez les Québécois et les force à méditer, à redéfinir même le concept d’identité.
Sur ce point, nous sommes tous touchés, les francophones et les anglophones « de souche », les immigrants anciens et les immigrants récents. Pour ces derniers, il n’est pas toujours aisé de savoir et de choisir à quelle société s’intégrer, entre la société d’accueil, la société québécoise de langue française, et la société canadienne, plus abstraite, officiellement bilingue, mais qui leur propose en réalité un modèle de société en apparence plus accueillante, multiculturelle et multilingue[139].
La société québécoise, comme toute société d’accueil, est le lieu d’une délicate et constante négociation entre les anciens et les nouveaux citoyens. Les seconds s’interrogent sur ce qui leur semble essentiel de conserver de leurs cultures d’origine par rapport à ce qu’il convient d’emprunter à leur nouvel entourage culturel et qu’ils doivent accepter ou respecter. Les premiers se posent la question inverse : quels sont les éléments des cultures d’immigration qu’ils doivent accepter, et jusqu’à quel point, et quels sont ceux qu’ils peuvent accueillir jusqu’à les absorber, modifiant ainsi leur propre tradition culturelle? La réponse à ces questions n’est évidente, ni pour l’un, ni pour l’autre groupe, ni davantage pour les juges appelés à interpréter les Chartes des droits et libertés, la québécoise ou la canadienne, ni pour les diverses personnes aux prises dans la vie quotidienne avec les demandes des immigrants.
Ce sont souvent des intellectuels immigrants qui ont le mieux approfondi la notion d’identité, en prenant conscience du fait qu’en eux continuaient à cohabiter, plus ou moins harmonieusement, des appartenances multiples, à une culture d’origine, à une langue maternelle, parfois à une religion, mais aussi à la langue et à la culture de leurs nouveaux pays. L’identité ne leur a plus paru monolithique, mais, au contraire, toujours composite, même chez les citoyens de la société d’accueil[140]. Chez ces derniers, à l’inverse, le sentiment d’être d’une seule et même culture commune est une conviction (une illusion?) qui provient soit de l’influence de l’idéologie identitaire qui fonde la nation, Je me souviens au Québec, Une nation, une langue en France, soit de l’amalgame d’apports culturels différents dont le passage des années a gommé la perception.
Au Québec, la discussion tourne depuis peu autour du pronom NOUS : qui est Québécois, mais aussi, de toute évidence, qui est francophone, puisque la langue française est considérée depuis la Défaite/ Conquête de 1760 comme le trait fondateur de l’identité québécoise par opposition au ROC (rest of Canada), et le signe d’appartenance à la société québécoise par opposition à la société canadienne. La réponse à cette double interrogation partage les Québécois en deux camps. Le premier réunit ceux qui répondent qu’est francophone à part entière toute personne qui participe en français à la vie collective, citoyenne dit-on maintenant, indépendamment de la langue qu’il considère être sa langue maternelle. « Désormais, un francophone, c’est aussi un immigrant qui ne change pas de langue, mais qui se conforme à la loi 101 en faisant du français sa langue de communication publique », affirme Marco Micone[141]. Le second camp est celui des tenants du critère de la langue maternelle, définie comme la langue de l’enfance, de l’enculturation, la langue habituellement parlée à la maison selon la formule de Statistique Canada. Cette définition est à double usage puisqu’elle sert également à comptabiliser vers quelle langue, le français ou l’anglais, se produisent les transferts linguistiques, indice le plus révélateur et le plus sûr selon eux du pouvoir d’attraction du français et de l’anglais au Québec et au Canada. Au Québec, les transferts linguistiques se font encore en faveur de la langue anglaise, moins nettement qu’autrefois, il est vrai[142]. Au Canada, ils favorisent la langue anglaise, même chez les francophones de langue maternelle qui sont de plus en plus nombreux à abandonner l’usage du français à la maison[143]. Le même immigrant peut donc être francophone pour les uns, allophone pour les autres, selon qu’il parle ou non sa langue d’origine à la maison et dans sa vie privée.
Est-il absolument nécessaire de définir le fameux NOUS? Ne serait-ce pas chez certains francophones une manière frileuse de concevoir la culture et la société québécoise par le partage d’un même temps historique, ou, au contraire, chez d’autres, un moyen de proclamer l’ouverture de cette même société à toute personne qui veut en partager le destin et les valeurs et qui le manifeste par l’emploi de la langue française? Ne serait-ce pas plutôt une astuce pour exorciser le malaise avec lequel est vécue la mutation de la composition ethnique de la population du Québec, qu’on soit ou non « de souche », qu’on soit d’ici depuis ses ancêtres ou récemment arrivé, détaché d’un autre pays et d’une autre culture? Peut-on encore dire « Bienvenue chez nous » à un nouvel arrivant, se demandait un lecteur du Devoir, particulièrement déconcerté par l’ambiguïté du NOUS[144]? Ne serait-ce qu’un mauvais moment à passer entre un passé homogène révolu et un avenir multiethnique incertain, mais certainement partagé?
Ces questions divisent les Québécois depuis une vingtaine d’années. Les attitudes sont aussi variées que les opinions, en général teintées chez tous d’une inquiétude quant à la possibilité que les Québécois puissent demeurer majoritaires, surtout à Montréal. Les plus pessimistes évoquent déjà l’hypothèse[145] d’un Québec à majorité francophone en région, composite à Montréal, avec, au mieux, une faible majorité de langue française, langue maternelle ou langue d’usage public.
Tout dépendra de la proportion des francophones ou des francotropes dans la composition des cohortes successives d’immigrants, du taux de natalité des francophones et surtout de l’efficacité des mesures d’intégration linguistiques des immigrants récents. Il est évident aujourd’hui que le Québec n’arrive pas à franciser les immigrants, dont les vagues se succèdent année après année, toujours aussi nombreuses.
La source de la pression sur la langue française s’est déplacée.
Ce n’est plus, comme à l’époque de l’adoption de la Charte de la langue française, la force économique de la minorité anglophone, mais celle de la langue anglaise comme langue internationale.
La pression de la langue anglaise se manifeste dans tous les domaines d’activité : la politique internationale, la recherche, l’économie, la technologie, le commerce, la culture, surtout la chanson et le cinéma. L’anglais est maintenant la langue commune de communication entre personnes de langues différentes, la lingua franca de ce début du XXIe siècle. Aucun pays, aucune langue n’échappe à la concurrence de l’anglais, pas même la France où l’anglomanie n’a jamais été ni aussi forte ni aussi généralisée. « L’anglais est la langue de la modernité », soutenait le journal Le Monde lors de la querelle à propos de la décision de l’Institut Pasteur de publier ses travaux en langue anglaise.
Chacun s’en accommode et contribue de ce fait à conforter l’hégémonie mondiale de la langue anglaise.
Louise Beaudoin, en 1996, a été la première à envisager d’inclure un volet additionnel à la politique linguistique québécoise[146]. Elle proposait que le Québec « prenne l’initiative d’une stratégie internationale en faveur du plurilinguisme ».
Prendre l’initiative, formule prudente pour masquer le fait que le Québec n’étant pas un pays souverain ne peut participer de plain-pied aux délibérations des instances internationales, qu’il en est réduit à une diplomatie de coulisse pour défendre ses positions et ses intérêts, en cherchant à convaincre des pays souverains à les partager et à les faire leurs. C’est de cette manière que le Québec a agi pour prendre la défense de la diversité culturelle, et linguistique au départ, contre la prétention des États-Unis à considérer la culture comme une activité économique soumise aux mêmes règles que tout autre secteur. La position économique ultralibérale défendue par les États-Unis aurait eu comme conséquence de rendre illégale toute forme d’aide du Québec, ou de tout autre état, à la création, la production et la diffusion des biens culturels. La stratégie de coulisse a eu du succès dans ce cas, mais uniquement parce que le Québec a suscité l’appui de la France d’abord, du Canada ensuite, qui ont pris le relais et la parole pour constituer des alliances avec d’autres pays souverains et obtenir ainsi la majorité des voix lors du vote à l’UNESCO. « Succès de la diplomatie québécoise », se sont vantés les journaux d’ici. Mais succès peut-être sans lendemain. La diplomatie de coulisse est un pis-aller. Le Québec a et aura toujours beaucoup de mal à la faire fonctionner.
En somme, ce qui est inquiétant, c’est que rien de tout cela n’inquiète la majorité des Québécois!
Conclusion – Quels sont les défis d’aujourd’hui?
En introduction, j’évoquais l’incident à l’origine de ce livre, la réplique de cette étudiante pour excuser son ignorance de l’origine et du contenu de la politique linguistique du Québec. « C’est de votre faute, m’avait-elle reproché, si on ne sait rien! Personne ne nous en a jamais parlé et vous n’avez rien écrit sur le sujet. » Eh bien! maintenant, c’est fait, avec concision, il est vrai, le plus simplement et le plus complètement que possible.
J’appartiens, comme on le devine, à une génération qui s’est beaucoup impliquée dans la question de la langue, la génération des « vieux », souvent discréditée aux yeux des jeunes d’aujourd’hui qui, à leur tour, veulent refaire le monde à leur manière. Tant mieux. Mais il ne faut pas qu’ils oublient que cet avenir doit, au Québec, se concevoir et se réaliser en langue française. Si on l’oublie, on reviendra rapidement aux deux risques d’avant la politique et la législation linguistiques. Nous risquerons à nouveau de tourner le dos à notre culture française d’origine, fondement de notre identité collective, le fameux caractère distinct du Québec dont on se vante tant. Nous serons encore plus minoritaires dans un grand tout de langue anglaise.
Au cours de cette longue méditation sur l’histoire récente de la politique linguistique, je réfléchissais constamment à son avenir, à la tâche de la génération des « enfants de la loi 101 », au fait que c’est maintenant à leur tour d’assumer la responsabilité de ce qu’elle deviendra. Qu’est-ce qui est le plus urgent aujourd’hui? Qu’est-ce qui doit être entrepris pour que la langue française ne recule pas une fois encore devant la pression de la langue anglaise? Comment résister à la fascination de la puissance économique et culturelle mondiale de la langue anglaise? Comment, de nouveau, nous convaincre tous ensemble, individus et entreprises, que la langue française n’est pas une langue de seconde zone, tout juste utile à communiquer entre membres de la « tribu », comme disait Trudeau en parlant de la langue française québécoise?
Voici ce qui me semble être les défis actuels.
Le plus urgent est de renouer avec ce que j’appellerais l’esprit de Saint-Léonard, avec la conviction que chaque citoyen du Québec a son rôle à jouer dans l’avenir de la langue française, la conviction que cet avenir dépend de l’engagement de chacun à l’égard de notre langue commune, la conviction qu’il ne faut pas en remettre aveuglement et paresseusement le sort entre les mains des seuls politiciens ou du personnel des organismes de la Charte. Pour ma part, je suis profondément convaincu qu’aujourd’hui comme hier, l’avenir de la langue française va se jouer dans la vie quotidienne, dans les choix et les comportements de chaque locuteur de la langue française, au Québec, mais aussi dans les autres pays de la francophonie, au premier chef en France. Ce qui n’exclut pas, mais au contraire suscite l’intervention de l’État, qui n’agit, le plus souvent, que sous l’impulsion de l’opinion publique, c’est-à-dire des électeurs de chaque parti politique. C’est ce qui est arrivé au moment de la crise de Saint-Léonard : les commissaires ont pris l’initiative de déclarer la langue française langue d’enseignement dans leurs écoles primaires, bien soutenus dans leur décision par les parents francophones et la population de la ville. Ce qui obligea le gouvernement à intervenir et fut le point de départ de la succession rapide des lois linguistiques dont les intellectuels des années 1950 avaient préparé le terrain et identifié les grands thèmes. C’est avec ce type d’engagement, personnel et collectif qu’il est essentiel de renouer.
L’action de chacun se joue sur plusieurs plans : comme locuteur de la langue, comme témoin de la langue française devant les immigrants récents, comme consommateur, enfin comme électeur. Autant de formes d’action qui, toutes, font que la politique linguistique est efficace et adaptée à la situation, ou qu’elle ne l’est pas.
Agir comme locuteur du français d’abord. Chacun d’entre nous est responsable de la manière dont il parle et écrit, chacun est ou n’est pas soucieux d’exprimer sa pensée en termes justes et en phrases simples et bien construites. Chacun d’entre nous cependant subit la pression du milieu, qui, souvent, nous enferme dans le carcan linguistique de notre origine. C’est le rôle du ministère de l’Éducation de permettre aux enfants de devenir de vrais caméléons linguistiques, en acquérant par l’École la compétence et la liberté de passer, selon les circonstances, de la langue standard aux autres niveaux de langue. Encore faudrait-il que le Ministère enseigne et valorise la langue standard, écrite et parlée, dont la connaissance et la maîtrise sont à la base de la liberté d’expression dans une société démocratique et à la base du succès personnel dans un monde économique où la communication et l’information ont pris une énorme importance. La qualité de la langue ne relève pas uniquement de l’esthétique, mais surtout du souci de disposer d’un outil de travail efficace et de plus en plus essentiel. C’est encore moins l’affaire des seuls linguistes. Leur rôle, avons-nous dit, est d’observer les manières dont les locuteurs québécois emploient la langue française et de décrire ces différents usages en les situant par rapport à celui que la société considère comme le meilleur, comme étant la norme de la variante québécoise de la langue française. Le français parlé et écrit des locuteurs québécois est la matière première des linguistes, dont ils tireront des dictionnaires, des grammaires, des traités de prononciation. C’est de ce trio que dépend la qualité de la langue, le soin qu’y apporte chaque locuteur, le travail de description des linguistes et l’enseignement de la langue par le ministère de l’Éducation.
Agir ensuite comme témoin de la langue française, tout particulièrement en présence des immigrants récents, une langue qui a ses caractéristiques légitimes, mais autant que possible une langue de qualité, qui ne se complaît pas dans le folklorisme des usages populaires. Surtout, une langue que chacun se doit d’utiliser avec les personnes en voie de francisation, dont le français est hésitant. Nous devons nous considérer à leur endroit comme des moniteurs de français, avec patience et tolérance à l’égard de leurs erreurs, qu’on peut subrepticement corriger en reprenant la forme correcte dans la suite de la conversation. On doit avoir le même comportement à l’égard des anglophones au lieu de leur parler anglais. À ce sujet, le journal Le Devoir a publié la lettre[147] d’un anglophone parfaitement bilingue et francophile qui se plaignait amèrement qu’on lui parle anglais à Montréal sitôt qu’on voyait son nom, Gordon McIvor, qui n’est décidément pas de souche, remarquait-il avec humour. « J’ai la conviction profonde et je veux le crier sur tous les toits du Québec », écrivait-il. « Si un anglophone vous adresse la parole en français et que son français n’est pas trop lamentable, pourquoi nom de Dieu ne pas l’encourager dans cette démarche? » Il nous fournit lui-même ce qui lui semble être la raison de ce passage à la langue anglaise avec les anglophones. À la personne qui venait de lui jouer le tour une fois de plus, il demande : « Pourquoi vous me répondez en anglais quand je vous parle français? » Réponse : « Parce que vous êtes anglais, mon cher Monsieur ». Voilà, cette personne le faisait, pensait-elle, par gentillesse, mais c’est en même temps un geste d’exclusion : vous êtes anglais, je vous parle anglais. Le français est pour les francophones. C’est du moins de cette manière qu’il a interprété ce refus de lui parler français. Cet Anglo francophile a parfaitement raison de protester et il est, sans s’en douter, le porte-parole de toutes les personnes en voie de francisation.
Agir aussi comme consommateur. La loi 101 décrit avec précision les devoirs des entreprises commerciales eu égard à l’emploi au Québec de la langue française comme langue du commerce et des affaires, comme langue de service de la clientèle francophone, dans l’affichage public et les raisons sociales. Nous avons fait état de l’évolution de ces obligations depuis leur formulation initiale en 1977 au chapitre intitulé « L’évolution de la législation linguistique ». Ces obligations imposées aux entreprises deviennent autant de droits dont les consommateurs québécois de langue française peuvent exiger le respect de la part des entreprises et des commerçants. Encore faut-il qu’ils se comportent en conséquence. Si les clients québécois ne réclament pas le respect de leurs droits, en d’autres mots plus percutants, s’ils n’utilisent pas leur pouvoir d’achat comme moyen de pression pour obtenir le respect des dispositions de la loi, pourquoi les entreprises commerciales se donneraient-elles la peine d’en tenir compte, de dépenser de l’argent pour modifier l’emballage et la présentation de leurs produits, pour se donner un nom français, pour veiller à ce que le personnel connaisse le français? Si la compagnie ESSO a si rapidement abandonné son projet d’une bannière en langue anglaise, en décembre 2006, ce n’est pas à la demande du gouvernement ou de l’Office québécois de la langue française, mais bien parce qu’elle a immédiatement perçu la forte réprobation, la colère même des consommateurs québécois et qu’elle a craint de perdre sa part de marché dans une compétition déjà très serrée avec les autres pétrolières. Si ce sursaut d’indignation linguistique des consommateurs québécois s’était manifesté d’une manière constante, les raisons sociales anglaises n’auraient pas proliféré au Québec au point de donner aux rues commerciales et aux centres commerciaux ce visage anglais que les Québécois dénoncent maintenant. Les entreprises commerciales ne sont surtout sensibles qu’au seul argument du profit, qui repose pour elles sur la fidélité et la satisfaction de la clientèle. C’est cette force que les consommateurs québécois doivent utiliser, sans fausse pudeur, pour exiger d’elles le respect de la Charte de la langue française . Il n’y a pas d’autres manières d’agir, pas d’autres manières également de faire disparaître les marques de commerce anglaises à la devanture des magasins : protester, aller ailleurs, compromettre le profit de l’entreprise. Sommes-nous si dépendants que nous ne puissions cesser de fréquenter des établissements qui ne nous respectent pas?
Enfin, agir comme électeurs, pour la simple raison que les gouvernements, à l’instar des entreprises commerciales, ne poursuivent eux aussi qu’un seul objectif, se faire élire ou réélire, donc séduire l’électorat. Les électeurs détiennent le grand pouvoir de faire et de défaire les gouvernements. Plus important encore, ils ont la possibilité tout au long d’un mandat électoral de faire pression sur les ministres et le gouvernement lorsqu’ils estiment qu’une politique dérape ou qu’elle ne les satisfait pas, en tout ou en partie. En matière de politique linguistique, la pression doit s’exercer, directement ou par l’intermédiaire des députés, sur les ministres responsables des grands axes qu’elle comporte, la Charte de la langue français, l’Immigration et les Communautés culturelles, l’Éducation. L’action des électeurs est d’autant plus forte qu’elle est constante et concertée, qu’elle donne lieu à un débat public où les diverses opinions se manifestent, qu’une certaine unanimité se dégage autour d’une idée, d’un constat, d’un projet. C’est l’essence même de la vie démocratique, comme on le voit en ce début d’année 2007 au sujet de la notion d’accommodement raisonnable. À condition cependant que les électeurs s’intéressent au dossier linguistique, ce dont je doute, parce qu’il est complexe, moins aisé à comprendre pour le grand public et qu’on en perçoit mal les grands enjeux, ou peut-être plus prosaïquement, parce que le dossier n’est plus à la mode.
Pour ma part, les questions actuelles les plus stratégiques qui exigent l’intervention rapide du gouvernement me semblent concerner la langue de travail, l’augmentation du niveau de scolarité des Québécois francophones, la politique d’intégration sociale et linguistique des immigrants, l’enseignement du français. La connaissance et le rôle de la langue anglaise au Québec sont le lien commun entre elles.
L’affirmation par la Charte de la langue française du français comme langue de travail est fortement compromise par le retour en force de l’exigence de la connaissance de la langue anglaise comme condition d’embauche. De nouveau, c’est la langue anglaise qui apparaît comme la langue de travail la plus importante, puisqu’elle sert de critère de sélection entre les candidats à un emploi. Les Québécois francophones le savent, les immigrants de langue française que la politique d’immigration cherche à recruter l’apprennent à leurs dépens et se disent floués par le mirage qu’on leur a présenté d’un Québec d’Amérique mais de langue française, les immigrants allophones s’en rendent compte rapidement et ne sont guère motivés à apprendre le français dès leur arrivée puisqu’ils ont du mal à se trouver du travail à moins de connaître la langue anglaise. Ce ne sont pas les dispositions de la loi 101 qui sont en cause. C’est le fait que, dans la procédure de leur mise en œuvre par l’Office québécois de la langue française, on s’est concentré sur la connaissance de la langue française par le personnel et sur l’observation de son emploi dans l’entreprise, et encore uniquement dans les communications écrites. L’Office ne s’est pas soucié, en contrepartie, d’imposer aux entreprises des restrictions quant à l’exigence de la connaissance de la langue anglaise en fonction des exigences de chaque fonction. Les entreprises ont donc toute liberté de poser comme condition d’embauche la connaissance de la langue anglaise sans préciser ni pourquoi, ni à quel niveau de compétence. L’exigence vaut pour tout le monde, indépendamment de la fonction à exercer. Pour l’entreprise, c’est la manière la plus efficace d’éviter de devoir assumer les frais du perfectionnement linguistique de ses employés, même si le coût de ce perfectionnement est déductible de son revenu imposable. Un sérieux coup de barre s’impose pour encadrer l’exigence de la langue anglaise lors du recrutement, y compris dans les offres d’emploi. La connaissance de la langue anglaise ne doit plus être une condition d’embauche, à moins que l’entreprise n’en ait démontré la légitimité devant l’Office de la langue française.
Par contre, l’exclusion, par la loi 101, des entreprises de 49 employés et moins des obligations d’un programme de francisation a comme conséquence que les propriétaires choisissent librement la langue de travail de leurs entreprises. Ils doivent cependant respecter les autres dispositions de la loi, notamment celle de servir en français la clientèle francophone. Il en découle deux conséquences néfastes. Dans ces entreprises, de plus en plus nombreuses, le français risque de ne pas être la langue de travail. D’autre part, ces entreprises sont souvent le refuge des immigrants récents qui y trouvent du travail sans devoir savoir le français. Il est devenu urgent d’intégrer ces entreprises dans le programme de francisation, autant pour généraliser le statut du français comme langue de travail que pour favoriser l’intégration linguistique des immigrants.
Le mythe de la langue anglaise repose le plus souvent sur l’ignorance de cette langue à la fin de la scolarité obligatoire. D’où la tentation pour plusieurs élèves de poursuivre leurs études dans un cégep ou une université de langue anglaise. Le meilleur moyen de dégonfler ce mythe est d’enseigner efficacement la langue anglaise durant la scolarité obligatoire. La responsabilité en revient au ministère de l’Éducation et au gouvernement. Mais l’un et l’autre s’entêtent à enseigner la langue anglaise à petites doses dès les premières années de l’école primaire pour satisfaire la hantise des parents qui confondent la durée de l’enseignement avec son efficacité, et sans se soucier de la compétence des instituteurs et institutrices en langue anglaise et en pédagogie des langues secondes. À venir jusqu’à maintenant, cette manière d’enseigner l’anglais a été un échec : les élèves ne parlent pas anglais à la fin du secondaire à moins que leurs parents n’aient pris d’autres moyens d’y arriver, par exemple en envoyant leurs enfants dans des camps d’été en langue anglaise. Tous les spécialistes, au contraire, favorisent l’enseignement concentré, dont la formule pédagogique va de l’immersion à l’enseignement intensif, avec, comme point commun, la création d’un environnement pédagogique entièrement de langue et de culture anglaises. Les spécialistes québécois sont également d’avis que cet enseignement doit venir après une bonne acquisition de la langue française et qu’il pourrait se situer à la fin du primaire ou au début du secondaire. Qui aura le courage d’une véritable réforme de l’enseignement de la langue anglaise? Ce ne serait pas une trahison, mais la réalisation d’un des objectifs de la politique linguistique du Québec, déjà au programme de l’énoncé de politique présenté par Camille Laurin au nom du gouvernement du Parti québécois en 1977. Une autre action s’impose : le ministère de l’Éducation doit rendre plus accessible l’enseignement de la langue anglaise aux immigrants francophones, tout comme le ministère de l’Immigration le fait pour l’enseignement du français aux autres immigrants. Ce serait justice à leur égard que de leur faciliter l’intégration à ce Québec de langue française mais où la langue anglaise du reste de l’Amérique est omniprésente. Le Québec n’est pas une île de langue française au large du continent!
L’autre défi du ministère de l’Éducation est l’enseignement du français standard, écrit et parlé, à tous les jeunes du Québec. On en est très loin depuis la cascade des réformes scolaires amorcées dès la fin des années 1960, avec l’idée des programmes cadres, fondement de la décentralisation de l’enseignement. Les unes après les autres, des générations d’écoliers sont sortis de l’école obligatoire avec une plus ou moins bonne connaissance pratique de la langue écrite, orthographe et grammaire, ou avec une certaine aisance à parler en phrases qui se tiennent avec le vocabulaire qui convient. Nous en avons traité longuement au chapitre de la qualité de la langue.
Le défi des jeunes d’aujourd’hui est celui de la poursuite des études. En effet, ils sont écartelés entre les tentations de l’hyperconsommation (s’acheter des vêtements, un téléphone cellulaire dernier cri, un lecteur de mp3, un ordinateur, une auto), ce qui les pousse à consacrer de plus en plus de temps à gagner de l’argent, ou se concentrer sur leurs études et se préparer à les poursuivre au collégial et à l’université. Leur avenir se joue sur ce choix. La satisfaction est immédiate dans le premier cas, à long terme dans le second. Rappelons des indices qui cernent bien leur avenir potentiel. La probabilité de se trouver un emploi, et un emploi de plus en plus valorisant, dépend directement du niveau de scolarité atteint. En 2004, cette probabilité, selon les indicateurs du ministère de l’Éducation, augmentait avec le niveau d’études : 14,8 % sans diplôme d’études secondaires, 23,9 % avec un diplôme d’études secondaires et 56,8 % avec un diplôme d’études collégiales ou universitaires. Il n’y a pas d’avenir pour quelqu’un qui n’a que le secondaire, encore moins pour les décrocheurs. Or, le nombre de jeunes qui poursuivent leurs études au-delà du secondaire diminue rapidement d’un niveau à l’autre des études supérieures, toujours selon les prévisions du ministère de l’Éducation : en 2004-2005, sur 100 jeunes qui entrent à l’école, 85 obtiendront un diplôme d’études secondaires, 39, un diplôme d’études collégiales, 29, un premier diplôme universitaire, 9, une maîtrise et un seul, un doctorat. De plus, l’Office québécois de la langue française nous indique que le niveau de scolarité est moins élevé chez les francophones que chez les anglophones et les allophones. Si cette tendance se maintient, et tout porte à croire que tel sera le cas, il faut s’attendre à ce que les jeunes Québécois francophones soient mal adaptés aux exigences de l’économie postindustrielle et mal préparés à la concurrence pour l’obtention des postes les plus intéressants, les plus rémunérateurs et les plus stratégiques.
L’intégration des immigrants est certainement l’élément le plus décisif, avec la langue de travail, pour l’avenir de la langue et de la culture françaises au Québec. D’ailleurs, la relation entre langue de travail et intégration linguistique des immigrants est si étroite que tout recul du français au travail la compromet irrémédiablement. Le défi le plus actuel est cependant celui de l’intégration sociale, plus précisément le retour à la conception de l’immigration comme contrat moral[148] entre les immigrants et les Québécois, qui définit les droits mais aussi les devoirs des uns et des autres. Ce ne sont pas deux groupes qui s’affrontent, mais, au contraire, deux groupes qui ont choisi librement de s’interpénétrer, de s’amalgamer. Cette notion de contrat moral est complètement oubliée aujourd’hui, personne n’en parle plus, ce ne semble plus être le point central de la conception québécoise de l’immigration. De cet oubli découle la dérive de la notion d’accommodement raisonnable, provoquée surtout par une minorité de personnes religieuses ultraconservatrices soucieuses de leurs seuls droits, évoqués pour des motifs dont il faut, chaque fois, apprécier le bien-fondé. La phase d’évaluation, et la décision qui en découle, est sans cesse source de tension entre ces personnes, les autres adeptes de la même religion et les membres de la société d’accueil. Il n’y a pas d’autre solution sociale à cette dérive que de revenir à la notion de contrat moral.
Le Québec est engagé dans une rapide et périlleuse mutation provoquée par la mondialisation, l’hégémonie de la culture américaine, l’arrivée des immigrants vague après vague. C’est le défi qui résume tous les autres, que les Québécois d’aujourd’hui et de demain doivent relever. Espérons qu’ils le feront sans perdre leur âme, la culture française, mais qu’au contraire, ils feront évoluer la culture québécoise sans heurts en y associant les nouveaux Québécois. Les peuples sont grands quand ils demeurent eux-mêmes.
I. Principales dispositions de la Loi sur la langue officielle (loi 22)
Sanctionnée le 31 juillet 1974
Le texte initial bilingue français-anglais est présenté sur deux colonnes; seul le texte français est repris ici.
La langue officielle du Québec
Article 1 – Le français est la langue officielle du Québec.
Article 2 – Le texte français des lois du Québec prévaut sur le texte anglais.
La langue de l’administration publique
Article 6 – Les textes et documents officiels de l’administration publique doivent être rédigés en français.
Article 8 – Ils peuvent être accompagnés d’une version anglaise, mais seule la version française est authentique.
Article 9 – Les organismes municipaux et scolaires dont au moins dix pour cent des administrés sont de langue anglaise […] doivent rédiger leurs textes et documents officiels à la fois en français et en anglais.
En cas de fusion réduisant la proportion d’anglophones, cette disposition continue de s’appliquer si l’acte de fusion y pourvoit.
Article 10 – L’administration publique doit utiliser la langue officielle pour communiquer avec les autres gouvernements du Canada et, au Québec, avec les personnes morales.
Toute personne a le droit de s’adresser à l’administration publique en français ou en anglais, à son choix.
Article 11 – Les organismes gouvernementaux sont désignés par leur seule dénomination française.
Article 12 – Le français est la langue de travail de l’administration publique.
Article 13 – Le français et l’anglais sont les langues de communication interne de ces organismes.
Ils communiquent en français ou en anglais avec les autres gouvernements et avec les personnes morales.
Article 14 – Obligation de connaître le français pour travailler dans l’administration publique, une connaissance appropriée à l’emploi.
Article 16 – Obligation faite au ministre de la justice de traduire les jugements prononcés en anglais.
Article 17 – Les contrats conclus au Québec par l’administration publique et les sous-contrats qui s’y rattachent doivent être rédigés en français.
Ils peuvent aussi être rédigés à la fois en français et en anglais ou, lorsque l’administration publique contracte avec l’étranger, à la fois en français et dans la langue du pays intéressé.
La langue des entreprises d’utilité publique et des professions
Article 18 – Obligation pour les entreprises d’utilité publique et les professions de rendre leurs services en français.
Article 19 – Obligation pour les entreprises d’utilité publique et les professions de s’adresser en français à l’administration publique.
Article 20 – Obligation pour les entreprises d’utilité publique et les professions de rédiger en français tout document destiné au public.
Ces textes et documents peuvent néanmoins être accompagnés d’une version anglaise.
Article 21 – Obligation d’avoir une connaissance d’usage de la langue française pour obtenir un permis d’une corporation professionnelle.
Article 22 – Possibilité d’obtenir un permis temporaire pour une durée maximum d’un an, renouvelable par une décision du gouvernement si l’intérêt public le requiert.
La langue de travail
Article 24 – Obligation pour les employeurs de rédiger en français tout document destiné au personnel.
Les mêmes documents peuvent être rédigés en anglais si une partie du personnel est de langue anglaise.
Article 25 – Le français est la langue des relations de travail dans la mesure et suivant les modalités du Code du travail.
Article 26 – Le gouvernement pourvoit, par règlement, à l’émission de certificats en faveur des entreprises qui ont adopté et qui appliquent un programme de francisation selon les articles 29 et 39 ou dont la situation du français est déjà conforme aux mêmes articles.
Ces règlements établissent des catégories d’entreprises suivant leur genre d’activités, l’importance de leur personnel, l’ampleur
des programmes à adopter et les autres éléments pertinents; ils déterminent aussi, pour chacune des catégories ainsi établies, la date à laquelle le certificat susdit devient exigible pour l’application de l’article 28.
Article 27 – Pouvoir donné à la Régie de demander à toute entreprise de procéder à l’élaboration et à l’implantation d’un programme de francisation.
Article 28 – Les entreprises doivent posséder un certificat de franci sation pour recevoir de l’administration publique les primes, subventions, concessions ou tout autre avantage, ou pour conclure avec le gouvernement les contrats d’achat, de service, de location ou de travaux publics.
Si une entreprise s’est engagée sérieusement dans un programme de francisation, elle peut obtenir un certificat provisoire.
Article 29 – Éléments du programme de francisation :
connaissance du français par les dirigeants et le personnel;
présence de francophones dans l’administration;
l’emploi du français dans les manuels, les catalogues, les instructions écrites et dans tout autre document distribué au personnel;
droit du personnel de communiquer en français entre eux et avec leurs supérieurs;
la terminologie française employée dans l’entreprise.
Article 39 – Ce programme doit porter en outre sur :
la raison sociale de l’entreprise;
la langue de communication avec les clients et les personnes;
la langue des avis, communications, certificats et formulaires destinés au public ou aux actionnaires et membres de l’entreprise du Québec.
Article 58 – Le programme de francisation est soumis à la Régie de la langue française.
Si la Régie juge que le programme est suffisant et appliqué efficacement, elle en propose l’approbation au ministre.
En cas contraire, elle recommande au ministre les améliorations qu’elle juge nécessaires.
Article 59 – Après approbation du ministre, la Régie délivre à l’entreprise un certificat de francisation.
Pour des raisons valables, la Régie peut, avec l’accord du ministre, retirer ce certificat.
La langue des affaires
Article 30 – La personnalité juridique ne peut être conférée à moins que la raison sociale adoptée ne soit en langue française. Elle peut être accompagnée d’une version anglaise.
Article 32 – Les raisons sociales françaises doivent ressortir, ou à tout le moins figurer dans les textes et documents d’une manière aussi avantageuse que les versions anglaises.
Article 33 – Doivent être rédigés en français les contrats d’adhésion, les contrats où figurent des clauses-types imprimées ainsi que les bons de commande, les factures et les reçus imprimés.
Ces documents doivent cependant être rédigés en anglais à la demande du client ou de la personne.
La version la plus favorable au client ou à la personne prévaut.
Article 34 – L’étiquetage des produits doit se faire en français, ainsi que les certificats de garantie, les notices qui accompagnent les produits, les menus et les cartes de vins.
Article 35 – L’affichage public doit se faire en français, ou à la fois en français et dans une autre langue, ainsi que les panneaux-réclames et les enseignes lumineuses. Cette disposition ne s’applique pas aux annonces publicitaires paraissant dans un journal ou un périodique publiés dans une autre langue (art. 36).
La langue de l’enseignement
Article 40 – Règle générale 1 : l’enseignement se donne en langue française.
Il se donne également en langue anglaise.
Il peut se donner dans la langue des Indiens et des Inuits du Nouveau-Québec.
Article 41 – Règle générale 2 : les élèves doivent connaître suffisamment la langue d’enseignement pour recevoir l’enseignement dans cette langue.
Ceux qui ne connaissent suffisamment aucune des langues d’enseignement reçoivent l’enseignement en langue française.
Article 43 – Recours à des tests pour s’assurer que les élèves ont une connaissance suffisante de la langue d’enseignement pour recevoir l’enseignement dans cette langue.
Article 44 – Enseignement obligatoire du français, parlé et écrit, dans les écoles de langue anglaise.
Enseignement obligatoire de l’anglais, langue seconde, dans les écoles de langue française.
Dispositions diverses
Article 46 – La version française des textes et documents visés par la présente loi doit ressortir, ou à tout le moins figurer d’une manière au moins aussi avantageuse que toute version dans une autre langue.
La recherche en matière linguistique
Article 49 – Responsabilité du ministre de développer et de coordonner la recherche linguistique au Québec.
Les commissions de terminologie
Article 50 – Pouvoir donné au gouvernement d’instituer des commis sions de terminologie dont la mission est de faire l’inventaire des mots techniques employés dans un secteur, d’indiquer les lacunes qu’elles trouvent et de dresser la liste des termes qu’elles préconisent, notamment en matière de néologismes et d’emprunts (art. 51).
Article 52 – Les résultats de ces travaux sont soumis à l’approbation de la Régie, qui doit veiller à la normalisation des termes employés.
La Régie transmet ses conclusions aux ministres et aux direc tions des organismes intéressés qui peuvent les entériner et en dresser la liste.
Article 53 – Sur publication de la liste visée à l’article 52 dans la Gazette officielle du Québec, l’emploi des expressions et termes y figurant devient obligatoire dans les textes et documents émanant de l’administration publique, dans les contrats dont l’administration publique est partie ainsi que dans les ouvrages d’enseignement, de formation ou de recherche publiés en français au Québec et approuvés par le ministre de l’Éducation.
La régie de la langue française
Article 54 – Il est institué une Régie de la langue française.
Article 55 – La Régie a pour rôle :
de donner son avis sur les règlements d’application de la loi;
de veiller à la correction et à l’enrichissement de la langue parlée et écrite;
de donner des avis au gouvernement à sa demande;
de reconnaître les organismes municipaux et scolaires pour l’application des articles qui les concernent;
de mener les enquêtes pour vérifier si la loi et les règlements sont observés;
de donner son avis au ministre sur l’attribution des crédits destinés à la recherche linguistique et à la diffusion de la langue française;
de collaborer avec les entreprises à l’élaboration et à la mise en œuvre de programmes de francisation;
de délivrer les certificats de francisation aux entreprises;
de normaliser le vocabulaire utilisé au Québec et d’approuver les expressions et les termes recommandés par les commissions de terminologie.
Les enquêtes
Article 78 – Un commissaire-enquêteur en chef et des commissaires-enquêteurs sont nommés à la Régie pour mener les enquêtes prévues au paragraphe e de l’article 55.
Article 87 – Le personnel d’enquête a le pouvoir et jouit de l’immunité accordée aux commissaires nommés en vertu de la loi des commissions d’enquête.
Sont précisées ensuite les modalités des enquêtes.
Dispositions finales
Article 101 – Le gouvernement désigne le ministre chargé de l’application de la présente loi.
Article 102 – Dans les quinze jours de l’ouverture de chaque session, le ministre soumet à l’Assemblée nationale un rapport détaillé sur les activités de son ministère dans le domaine de la dif fusion de la langue française au cours de l’année financière précédente.
Suit en annexe la composition de l’Administration publique.
II. Principales dispositions de la Charte de la langue française (loi 101)
Sanctionnée le 26 août 1977
(Texte de la version initiale de 1977, unilingue français pleine page)
PRÉAMBULE
Langue distinctive d’un peuple majoritairement francophone, la langue française permet au peuple québécois d’exprimer son identité.
L’Assemblée nationale reconnaît la volonté des Québécois d’assurer la qualité et le rayonnement de la langue française. Elle est donc résolue à faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle de travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires.
L’Assemblée nationale entend poursuivre cet objectif dans un climat de justice et d’ouverture à l’égard des minorités ethniques, dont elle reconnaît l’apport précieux au développement du Québec.
L’Assemblée nationale reconnaît aux Amérindiens et aux Inuit du Québec, descendants des premiers habitants du pays, le droit qu’ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine.
Ces principes s’inscrivent dans le mouvement universel de revalorisation des cultures nationales qui confère à chaque peuple l’obligation d’apporter une contribution particulière à la communauté internationale.
La langue officielle du Québec
Article 1 – Le français est la langue officielle du Québec.
Les droits linguistiques fondamentaux
Article 2 – Toute personne a le droit que communiquent en français avec elle l’Administration, les services de santé et les services sociaux, les entreprises d’utilité publique, les ordres professionnels, les associations de salariés et les diverses entreprises exerçant au Québec.
Article 3 – En assemblée délibérante, toute personne a le droit de s’exprimer en français.
Article 4 – Les travailleurs ont le droit d’exercer leurs activités en français.
Article 5 – Les consommateurs de biens et de services ont le droit d’être informés et servis en français.
Article 6 – Toute personne admissible à l’enseignement au Québec a le droit de recevoir cet enseignement en français.
La langue de la législation et de la justice
Article 7 – Le français est la langue de la législation et de la justice au Québec.
Article 8 – Les projets de loi sont rédigés, déposés à l’Assemblée natio nale, adoptés et sanctionnés en français.
Article 9 – Seul le texte français des lois et règlements est officiel.
Article 10 – L’Administration imprime et publie une version anglaise des projets de loi, des lois et des règlements.
Article 11 – Les procès se déroulent en français, à moins que toutes les parties à l’instance ne consentent à ce qu’elles plaident en langue anglaise.
Article 12 – Les pièces de procédures sont rédigées en français. Elles peuvent être rédigées dans une autre langue si la personne physique à qui elles sont destinées y consent expressément.
Article 13 – Les jugements rendus au Québec sont rédigés en français ou accompagnés d’une version française dûment authentifiée. Seule la version française est officielle.
La langue de l’Administration
Article 14 – Tous les organes du gouvernement ne sont désignés que par leur dénomination française.
Article 15 – L’administration rédige et publie en français ses textes et documents, sauf s’ils sont destinés à l’extérieur du Québec ou à des publications d’une autre langue ou lorsqu’il s’agit de correspondre avec un citoyen qui s’adresse à elle dans une autre langue.
Article 16 – L’administration n’utilise que le français dans ses communications avec les autres gouvernements et avec les personnes morales du Québec.
Article 17 à 22 – Le français est la langue de travail de l’Administration, y compris la rédaction des contrats [ sauf avec l’extérieur du Québec (art. 21) ] et l’affichage [ sauf cas majeur de sécurité ou de santé publique (art. 22) ].
Organismes municipaux et scolaires,
les services de santé et les services sociaux :
Article 23 – Règle générale : les services de santé et les services sociaux doivent assurer que leurs services sont disponibles en français, de même que les avis, communications et imprimés destinés au public.
Article 113, f) – Règle générale pour l’emploi d’une autre langue : l’Office de la langue française doit reconnaître les organismes qui fournissent leurs services à des personnes en majorité d’une autre langue que le français et, dans les organismes scolaires, les services chargés d’organiser ou de donner l’enseignement dans une autre langue que le français.
Ces organismes doivent se conformer aux articles 15 à 23 (art. 25), mais peuvent : afficher à la fois en français et dans une autre langue avec prédominance du français (art. 24), utiliser à la fois le français et une autre langue dans leur dénomination et leurs communications internes (art. 26), rédiger les pièces versées au dossier en français ou en anglais à la convenance du rédacteur, mais les résumés des dossiers cliniques doivent être fournis en français à toute personne qui en fait la demande (art. 27).
Article 29 – Signalisation routière en français seulement ou par usage de symboles ou de pictogrammes.
La langue des organismes parapublics
Article 30 – Les entreprises d’utilité publique, les ordres professionnels et les membres des ordres professionnels doivent faire en sorte que leurs services soient disponibles dans la langue officielle.
Ils doivent rédiger en cette langue les avis, communications et imprimés destinés au public, y compris les titres de transport.
Article 31 – Ils utilisent le français dans leurs communications écrites avec l’Administration et les personnes morales, ainsi qu’avec
l’ensemble de leurs membres, mais peuvent répondre dans la langue d’un interlocuteur particulier (art. 32).
Article 34 – Ils ne sont désignés que par leur dénomination française.
Article 35 – Ils ne peuvent délivrer de permis au Québec qu’à des personnes ayant de la langue officielle une connaissance appropriée à l’exercice de leur profession, prouvée suivant les règlements de l’Office, lesquels peuvent prévoir des examens et la délivrance d’attestations.
Article 37 – Ils peuvent cependant délivrer des permis temporaires valables un an, renouvelables que deux fois, à des personnes venant de l’extérieur du Québec, jugées aptes à exercer leur profession, mais qui n’ont pas la connaissance requise du français.
Article 40 – Possibilité d’un permis restrictif accordé à une personne à l’emploi d’un seul employeur et qui n’est pas en contact avec le public.
La langue de travail (Voir aussi La francisation des entreprises)
Article 41 – L’employeur rédige en français les communications qu’il adresse à son personnel. Il rédige et publie en français les offres d’emploi ou de promotion. Si l’offre d’emploi est publiée dans un quotidien d’une autre langue, elle doit simultanément paraître, avec la même importance, dans un quotidien de langue française (art. 42).
Article 43 – Les conventions collectives et leurs annexes doivent être rédigées en français.
Article 44 – Lors d’un arbitrage, la sentence arbitrale doit être rédigée en français ou être accompagnée d’une version française dûment authentifiée. Seule la version française est officielle.
Article 45 – Il est interdit à un employeur de congédier, de mettre à pied, de rétrograder ou de déplacer un membre de son personnel pour la seule raison que ce dernier ne parle que le français ou qu’il ne connaît pas suffisamment une langue donnée autre que le français.
Article 46 – Il est interdit à un employeur d’exiger pour l’accès à un emploi ou à un poste la connaissance d’une langue autre que le français, à moins que l’accomplissement de la tâche ne nécessite la connaissance de cette autre langue.
Il incombe à l’employeur de prouver à la personne intéressée, à l’association de salariés intéressée ou, le cas échéant, à l’Office de la langue française que la connaissance de l’autre langue est nécessaire. L’Office de la langue française a compétence pour trancher le litige, le cas échéant.
Article 47 – Le travailleur non syndiqué peut se prévaloir des articles 45 et 46 devant un commissaire-enquêteur. S’il est régi par une convention collective, il a le droit de soumettre son grief à l’arbitrage pour les mêmes motifs.
Article 49 – Une association de salariés utilise le français dans ses communications écrites avec ses membres. Elle peut corres pondre avec un interlocuteur individuel dans sa langue.
La francisation des entreprises
Article 136 – Les entreprises employant cinquante personnes ou plus doivent […] posséder un certificat de francisation délivré par l’Office.
Article 138 – Le certificat de francisation atteste que l’entreprise applique un programme de francisation approuvé par l’Office ou que la langue française y possède déjà le statut que les programmes de francisation ont pour objet d’assurer.
Article 141 – Les programmes de francisation ont pour but la généralisation de l’utilisation du français à tous les niveaux de l’entreprise. Ce qui comporte :
la connaissance de la langue officielle chez les dirigeants, les membres des ordres professionnels et les autres membres du personnel;
l’augmentation à tous les niveaux de l’entreprise, y compris au sein du conseil d’administration, du nombre de personnes ayant une bonne connaissance de la langue française de manière à en assurer l’utilisation généralisée;
l’utilisation du français comme langue de travail et des communications internes;
l’utilisation du français dans les documents de travail de l’entreprise, notamment les manuels et les catalogues;
l’utilisation du français dans les communications avec la clientèle, les fournisseurs et le public;
l’utilisation d’une terminologie française;
l’utilisation du français dans la publicité;
une politique d’embauche, de promotion et de mutation appropriée.
Article 144 – L’application des programmes de francisation à l’inté rieur des sièges sociaux peut faire l’objet d’ententes particulières avec l’Office.
Article 146 – Les entreprises employant cent personnes ou plus doivent […] instituer un comité de francisation d’au moins six personnes dont au moins le tiers est nommé […] pour représenter les travailleurs de l’entreprise.
Article 149 – À l’aide de formulaires et questionnaires fournis par l’Office, le comité de francisation procède à l’analyse de la situation linguistique de l’entreprise et fait rapport à la direction de l’entreprise pour transmission à l’Office.
Si l’Office juge que l’entreprise doit adopter et appliquer un programme de francisation, l’entreprise charge son comité de francisation d’établir le programme approprié et d’en surveiller l’application (art. 150).
La langue du commerce et des affaires
Article 51 – Toute inscription sur un produit, sur son contenant ou sur son emballage, sur un document ou objet accompagnant ce produit, y compris le mode d’emploi et les certificats de
garantie, doit être rédigée en français. Cette règle s’applique également aux menus et aux cartes des vins.
Le texte français peut être assorti d’une ou plusieurs traductions, mais aucune inscription rédigée dans une autre langue ne doit l’emporter sur celle qui est rédigée en français.
Article 53 – Les catalogues, brochures, dépliants et autres publications de même nature doivent être rédigés en français.
Article 54 – Sauf exception prévue par règlement de l’Office de la langue française, il est interdit d’offrir au public des jouets ou jeux dont le fonctionnement exige l’emploi d’un vocabulaire autre que le français, à moins que le jouet ou le jeu ne soit disponible en français sur le marché québécois dans des conditions au moins aussi favorables.
Article 55 – Les contrats d’adhésion, les contrats où figurent des clauses-types imprimées, ainsi que les documents qui s’y rattachent sont rédigés en français. Ils peuvent être rédigés dans une autre langue si telle est la volonté expresse des parties.
Article 57 – Les formulaires de demande d’emploi, les bons de commande, les factures, les reçus et quittances sont rédigés en français.
Article 58 – Sous réserve des exceptions prévues par la loi ou par les règlements de l’Office de la langue française, l’affichage public et la publicité commerciale se font uniquement dans la langue officielle, sauf :
la publicité véhiculée par un média d’une autre langue que le français et les messages de type religieux, politique, idéologique ou humanitaire, sans but lucratif (art. 59);
l’affichage dans les établissements d’au plus quatre personnes, y compris le patron, à condition que le français apparaisse d’une manière au moins aussi évidente que l’autre langue (art. 60);
l’affichage public des activités culturelles d’un groupe ethnique particulier qui peut se faire à la fois en français et dans la langue de ce groupe (art. 61);
l’affichage public dans les établissements spécialisés dans la vente de produits typiques d’une nation étrangère ou d’un groupe ethnique particulier qui peut se faire à la fois en français et dans la langue de ce groupe (art. 62).
Article 59 – L’article 58 ne s’applique pas à la publicité véhiculée par des organes d’information diffusant dans une autre langue que le français ni aux messages de type religieux, politique, idéologique ou humanitaire, pourvu qu’ils ne soient pas à but lucratif.
Article 63 – Les raisons sociales doivent être en langue française.
Article 65 – Les raisons sociales qui ne sont pas en langue française doivent être modifiées avant le 31 décembre 1980, à moins que la loi en vertu de laquelle l’entreprise est constituée ne le permette pas.
Article 68 – Les raisons sociales peuvent être assorties d’une version dans une autre langue pour utilisation hors Québec, ou pour la commercialisation de produits offerts à la fois au Québec et hors du Québec.
Article 71 – Les associations sans but lucratif vouées exclusivement au développement culturel d’un groupe ethnique particulier ou à la défense des intérêts propres à celui-ci peuvent se donner une raison sociale dans la langue de ce groupe à condition d’y adjoindre une version française.
La langue de l’enseignement
Article 72 – L’enseignement se donne en français dans les classes maternelles, dans les écoles primaires et secondaires, aussi bien dans le réseau public que dans les établissements privés subventionnés.
Article 73 – Par dérogation à l’article 72, peuvent recevoir l’enseignement en anglais, à la demande de leur père et de leur mère.
les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec l’enseignement primaire en anglais;
les enfants dont le père ou la mère est, à la date d’entrée en vigueur de la présente loi, domicilié au Québec et a reçu, hors du Québec, l’enseignement primaire en anglais;
les enfants qui, lors de leur dernière année de scolarité au Québec avant l’entrée en vigueur de la présente loi, recevaient légalement l’enseignement en anglais dans une classe maternelle publique ou à l’école primaire ou secondaire;
les frères et sœurs cadets des enfants visés au paragraphe c.
Article 81 – Les enfants présentant des difficultés graves d’apprentissage doivent être exemptés de l’application du présent chapitre,
Le gouvernement peut, par règlement, définir les catégories d’enfants visés à l’alinéa précédent et déterminer la procédure à suivre en vue de l’obtention d’une telle exemption.
Article 87 – Rien dans la présente loi n’empêche l’usage d’une langue amérindienne dans l’enseignement dispensé aux Amérindiens.
Article 88 – Dans les écoles relevant de la commission scolaire Crie ou de la commission scolaire Kativik, les langues d’enseignement sont respectivement le Cri et l’Inuktitut ainsi que les autres langues d’enseignement en usage dans les communautés cries et inuit du Québec à la date de la signature de la Convention visée à l’article 1 de la Loi approuvant la Convention de la Baie James et du Nord québécois.
Ces mêmes commissions scolaires poursuivent comme objectif l’usage du français comme langue d’enseignement en vue de permettre aux diplômés de leurs écoles de pour suivre leurs études en français, s’ils le désirent, dans les écoles, collèges ou universités du Québec.
Elles prennent les mesures nécessaires pour que la règle générale s’applique aux enfants dont les parents ne sont ni Cris, ni Inuit.
Ces dispositions s’appliquent, avec les modifications nécessaires, aux Naskapi de Schefferville.
LaCharte de la langue françaiseinstitue :
un Office de la langue française (art. 99 à 121) pour faciliter et gérer l’application de la loi;
une Commission de toponymie (art. 122 à 128) pour établir les critères de choix et les règles d’écriture de tous les noms de lieux, pour attribuer des noms de lieux ou approuver tout changement de nom de lieux (art. 124);
une Commission de surveillance et des enquêtes (art. 157 à 184) pour traiter des questions se rapportant au défaut de respect de la présente loi (art. 158);
un Conseil de la langue française (art. 185 à 204) pour conseiller le ministre sur la politique québécoise de la langue française et sur toute question relative à l’interprétation et à l’application de la présente loi (art. 186).
Elle prévoit également des amendes et peines en cas d’infractions (art. 205 à 208).
L’Office de la langue française : mandat et pouvoirs
Article 113 – L’Office doit :
normaliser et diffuser les termes et expressions qu’il approuve;
établir les programmes de recherches nécessaires à l’application de la présente loi;
préparer les règlements de sa compétence qui sont nécessaires à l’application de la présente loi et les soumettre pour avis au Conseil de la langue française, conformément à l’article 188;
définir, par règlement, la procédure de délivrance, de suspension ou d’annulation du certificat de francisation;
aider à définir et à élaborer les programmes de francisation prévus par la présente loi et en suivre l’application;
reconnaître les organismes municipaux et scolaires, les services de santé, les services sociaux et les services scolaires en vue de l’application des articles qui les touchent.
Article 114 – L’Office peut :
adopter des règlements […];
instituer des commissions de terminologie, en déterminer la composition et le fonctionnement et, au besoin, les déléguer auprès des ministères et organismes de l’Administration;
adopter un règlement de régie interne…;
établir, par règlement, les services et les comités nécessaires à l’accomplissement de sa tâche;
[…] conclure des ententes avec d’autres organismes ou un gouvernement en vue de faciliter l’application de la présente loi;
exiger de toute institution d’enseignement collégial ou universitaire un rapport sur la langue des manuels utilisés et faire état des observations en la matière dans son rapport annuel;
assister les organismes de l’Administration, les organismes parapublics, les entreprises, les associations diverses et les individus en matière de correction et d’enrichissement de la langue française parlée et écrite au Québec.
Article 115 – Le gouvernement peut, par règlement, prescrire les mesures que les ministères et les autres organismes de l’Administration doivent prendre pour apporter leur concours à l’Office.
Article 118 – Sur publication à la Gazette officielle du Québec des termes et expressions normalisés par l’Office, leur emploi devient obligatoire dans les textes et documents émanant de l’Administration, dans les contrats auxquels elle est partie, dans les ouvrages d’enseignement, de formation ou de recherche publiés en français au Québec et approuvés par le ministre de l’éducation ainsi que dans l’affichage public.
Le Conseil de la langue française : mandat et pouvoirs
Article 188 – Le Conseil doit :
donner son avis au ministre sur les questions que celui-ci lui soumet touchant la situation de la langue française au Québec et l’interprétation ou l’application de la présente loi;
surveiller l’évolution de la situation linguistique au Québec quant au statut de la langue française et à sa qualité et communiquer au ministre ses constatations et ses conclusions;
saisir le ministre des questions relatives à la langue qui, à son avis, appellent l’attention ou l’action du gouvernement;
donner son avis au ministre sur les règlements préparés par l’Office.
Article 189 – Le Conseil peut :
recevoir et entendre les observations et suggestions des individus et des groupes sur les questions relatives au statut et à la qualité de la langue française;
avec l’assentiment du ministre, entreprendre l’étude de questions se rattachant à la langue et effectuer ou faire effectuer les recherches appropriées;
recevoir les observations des organismes de l’Administration et des entreprises sur les difficultés d’application de la présente loi et faire rapport au ministre;
informer le public sur les questions concernant la langue française au Québec;
adopter un règlement de régie interne soumis à l’approbation du gouvernement.
La Commission de surveillance : mandat et pouvoirs
Article 158 – Une Commission de surveillance est instituée pour traiter des questions se rapportant au défaut de respect de la présente loi.
Article 171 – Les commissaires-enquêteurs procèdent à des enquêtes chaque fois qu’ils ont des raisons de croire que la présente loi n’a pas été respectée.
Article 173 – Une personne ou un groupe de personnes peut demander une enquête.
Article 182 – Lorsque, à la suite d’une enquête, un commissaire-enquêteur a la conviction qu’il y a eu contravention à la présente loi ou aux règlements adoptés, il met en demeure le contrevenant de se conformer dans un délai donné.
Si le commissaire-enquêteur estime que la contravention subsiste passé ce délai, il transmet le dossier au procureur général pour que celui-ci en fasse l’étude et intente, s’il y a lieu, les poursuites pénales appropriées.
Infractions et peines
Article 205 – En cas de violation de l’un ou l’autre article de la loi :
pour chaque infraction, amende de 25 à 500 $ (1977) pour une personne physique, de 50 à 1 000 $ pour une personne morale;
pour toute récidive, amende de 50 à 1 000 $ pour une personne physique, de 500 à 5 000 $ pour une personne morale.
Article 206 – Les entreprises qui ne respectent pas les dispositions en matière de francisation des entreprises, amende de 100 à 2 000 $ (1977) pour chaque jour où elles poursuivent leurs activités sans certificat.
Suit en annexe la composition de l’Administration publique.
III. Comparaison entre la loi 22 et la loi 101 de 1977
Il peut être intéressant de connaître les différences les plus significatives entre la loi 22 et la loi 101. Car l’une et l’autre représentent deux visions du rapport du français et de l’anglais par deux partis politiques, inspirés l’un et l’autre par leurs électorats.
L’une et l’autre déclarent le français, seule langue officielle du Québec, en opposition au bilinguisme institutionnel prôné par la Loi sur les langues officielles du Canada.
Ce principe posé, la place accordée à l’anglais au Québec selon les différents articles est plus grande dans la loi 22 que dans la loi 101. La loi 22 s’accommode facilement d’un bilinguisme généralisé, tandis que la loi 101 entend faire du français la langue prédominante et la langue commune en lieu et place de la prédominance de la langue anglaise constatée par les deux commissions d’enquête précédentes.
Les différences entre les deux textes sont donc considérables.
La Charte de la langue française s’ouvre sur un préambule inspiré du livre blanc sur la politique linguistique et qui énonce les principes sociaux de la loi.
Préambule de la Charte de la langue française
Langue distinctive d’un peuple majoritairement francophone, la langue française permet au peuple québécois d’exprimer son identité.
L’Assemblée nationale reconnaît la volonté des Québécois d’assurer la qualité et le rayonnement de la langue française. Elle est donc résolue à faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle de travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires.
L’Assemblée nationale entend poursuivre cet objectif dans un climat de justice et d’ouverture à l’égard des minorités ethniques, dont elle reconnaît l’apport précieux au développement du Québec.
L’Assemblée nationale reconnaît aux Amérindiens et aux Inuit du Québec, descendants des premiers habitants du pays, le droit qu’ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine.
Ces principes s’inscrivent dans le mouvement universel de revalorisation des cultures nationales qui confère à chaque peuple l’obligation d’apporter une contribution particulière à la communauté internationale.
En 1983, le gouvernement du Parti québécois (Gérald Godin, ministre responsable de la Charte) modifiait le troisième alinéa pour y mentionner expressément la communauté anglophone. Le texte actuel est maintenant :
L’Assemblée nationale entend poursuivre cet objectif dans un climat de justice et d’ouverture, dans le respect des institutions de la communauté québécoise d’expression anglaise et celui des minorités ethniques, dont elle reconnaît l’apport précieux au développement du Québec.
Rien de tel dans la loi 22, qui commence par six entendus qui annoncent en quelques mots les grandes orientations de la loi, sauf peut-être le premier d’une portée plus générale qui se lisait comme suit :
Attendu que la langue française constitue un patrimoine national que l’état a le devoir de préserver, et qu’il incombe au gouvernement du Québec de tout mettre en œuvre pour en assurer la prééminence et pour en favoriser l’épanouissement et la qualité.
En article 1, la Charte de la langue française déclare le français langue officielle du Québec, exactement dans les mêmes termes que l’avait fait la loi 22. Ensuite, elle énonce solennellement les droits linguistiques fondamentaux analogues aux droits de la personne. La loi 22 n’en fait aucune mention.
Les droits linguistiques fondamentaux :
Article 2 – Toute personne a le droit que communiquent en français avec elle l’Administration, les services de santé et les services sociaux, les entreprises d’utilité publique, les ordres profes sionnels, les associations de salariés et les diverses entreprises exerçant au Québec.
Article 3 – En assemblée délibérante, toute personne a le droit de s’exprimer en français.
Article 4 – Les travailleurs ont le droit d’exercer leurs activités en français.
Article 5 – Les consommateurs de biens et de services ont le droit d’être informés et servis en français.
Article 6 – Toute personne admissible à l’enseignement au Québec a le droit de recevoir cet enseignement en français.
D’après l’interprétation des juristes, le préambule de la Charte et l’énoncé des droits linguistiques fondamentaux ont tous deux un caractère déclaratoire. L’un et l’autre définissent ce qu’il est convenu d’appeler l’esprit de la loi et ont pour fonction principale d’orienter l’interprétation de chacun des articles subséquents. Ils sont de portée trop générale pour qu’on puisse engager des poursuites en invoquant la violation d’un alinéa du préambule ou des droits linguistiques.
Un autre article de la Charte déclare l’unilinguisme français des lois et règlements :
Article 7 – Le français est la langue de la législation et de la justice au Québec.
Cet article allait ouvertement à l’encontre de l’article 133 de la Constitution de 1867 qui obligeait le Parlement du Canada et celui du Québec à adopter et à publier les lois et règlements en anglais et en français, de même qu’il autorisait l’emploi de l’un et de l’autre dans les débats parlementaires et dans les cours de justice.
Pour proposer et adopter l’article 7, le gouvernement se fondait sur les avis de la majorité des juristes qui, lors des consultations de la commission Gendron, avaient « exprimé l’opinion que l’article 133, dans son application au Québec, [faisait] partie de la constitution interne de la province et qu’il [pouvait] être modifié par l’Assemblée nationale », puisque l’article 92, alinéa 1, de la Constitution autorisait « les provinces à amender leur constitution interne à l’exception de la fonction de lieutenant-gouverneur[149] ». Les avis sur ce point étaient cependant très partagés au sein du Conseil des ministres.
La loi 22 respectait le statu quo : les textes des lois et règlements étaient bilingues français-anglais et présentés sur deux colonnes, le français à gauche.
Elle ne comportait qu’une seule restriction :
Article 2 – Le texte français des lois du Québec prévaut sur le texte anglais.
La disposition la plus radicale de la Charte est l’imposition de l’unilinguisme français dans l’affichage public.
Article 58 – Sous réserve des exceptions prévues par la loi ou par les règlements de l’Office de la langue française, l’affichage public et la publicité commerciale se font uniquement dans la langue officielle, sauf :
la publicité véhiculée par un média d’une autre langue que le français et les messages de type religieux, politique, idéologique ou humanitaire, sans but lucratif (art. 59);
l’affichage dans les établissements d’au plus quatre personnes, y compris le patron, à condition que le français apparaisse d’une manière au moins aussi évidente que l’autre langue (art. 60);
l’affichage public des activités culturelles d’un groupe ethnique particulier qui peut se faire à la fois en français et dans la langue de ce groupe (art. 61);
l’affichage public dans les établissements spécialisés dans la vente de produits typiques d’une nation étrangère ou d’un groupe ethnique particulier qui peut se faire à la fois en français et dans la langue de ce groupe (art. 62).
Article 59 – L’article 58 ne s’applique pas à la publicité véhiculée par des organes d’information diffusant dans une autre langue que le français ni aux messages de type religieux, politique idéologique ou humanitaire, pourvu qu’ils ne soient pas à but lucratif.
La loi 22 permettait l’affichage en français ou à la fois en français et dans une autre langue sans autre précision :
Article 35 – L’affichage public doit se faire en français, ou à la fois en français et dans une autre langue, ainsi que les panneaux-réclames et les enseignes lumineuses. Cette disposition ne s’applique pas aux annonces publicitaires paraissant dans un journal ou un périodique publiés dans une autre langue (art. 36).
La Charte précise le statut du français comme langue des relations de travail :
Article 43 – Les conventions collectives et leurs annexes doivent être rédigées en français. Voir également les articles 44 à 49 pour les prolongements de cette règle.
Loi 22 : une seule mention, le français est la langue des relations de travail dans la mesure et suivant les modalités du Code du travail, sans plus de précision.
La Charte étoffe le dispositif d’application de la loi en instituant quatre organismes : un Office de la langue française, un Conseil de la langue française, une Commission de surveillance et des enquêtes, une Commission de toponymie.
La loi 22 n’en charge qu’un seul organisme, la Régie de la langue française, qui cumule les fonctions, notamment la surveillance et les enquêtes.
La langue d’enseignement :
La loi 22 ne prenait pas vraiment parti en faveur du français comme langue d’enseignement, notamment en ce qui concerne les enfants immigrants dont il n’est même pas question dans la loi.
Article 40 – Règle générale 1 : l’enseignement se donne en langue française.
Il se donne également en langue anglaise.
Il peut se donner dans la langue des Indiens et des Inuits du Nouveau-Québec.
Article 41 – Règle générale 2 : les élèves doivent connaître suffisamment la langue d’enseignement pour recevoir l’enseignement dans cette langue.
Ceux qui ne connaissent suffisamment aucune des langues d’enseignement reçoivent l’enseignement en langue française.
Article 43 – Recours à des tests pour s’assurer que les élèves ont une connais sance suffisante de la langue d’enseignement pour recevoir l’enseignement dans cette langue.
Article 44 – Enseignement obligatoire du français, parlé et écrit, dans les écoles de langue anglaise.
Enseignement obligatoire de l’anglais, langue seconde, dans les écoles de langue française.
Les dispositions de la loi 101 sont beaucoup plus précises et réservent la fréquentation des écoles anglaises aux seuls enfants de langue anglaise, toute la question étant de savoir comment les identifier au moment de l’inscription à l’école. Le dispositif est le suivant :
Article 72 – L’enseignement se donne en français dans les classes maternelles, dans les écoles primaires et secondaires, aussi bien dans le réseau public que dans les établissements privés subventionnés.
Article 73 – Par dérogation à l’article 72, peuvent recevoir l’enseignement en anglais, à la demande de leur père et de leur mère.
les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec l’enseignement primaire en anglais;
les enfants dont le père ou la mère est, à la date d’entrée en vigueur de la présente loi, domicilié au Québec et a reçu, hors du Québec, l’enseignement primaire en anglais;
les enfants qui, lors de leur dernière année de scolarité au Québec avant l’entrée en vigueur de la présente loi, recevaient légalement l’enseignement en anglais dans une classe maternelle publique ou à l’école primaire ou secondaire;
les frères et sœurs cadets des enfants visés au paragraphe c.
Article 86 – Le gouvernement peut, par règlement, étendre l’application de l’article 73 aux parents d’une autre province du Canada si une entente de réciprocité est conclue entre le gouvernement du Québec et celui de cette province.
Article 87 – Rien dans la présente loi n’empêche l’usage d’une langue amérindienne dans l’enseignement dispensé aux Amérindiens et aux Inuits.
En ce qui concerne l’emploi du français par l’Administration publique, la Charte établit comme règle générale l’unilinguisme français des textes et documents publiés par l’Administration, sauf s’ils sont destinés à des correspondants à l’extérieur du Québec ou à des citoyens individuels québécois de langue anglaise qui en font la demande.
La loi 22 établit comme règles générales le bilinguisme français-anglais des textes et documents, le français étant obligatoire, l’anglais possible; le bilinguisme des communications avec les personnes physiques et le bilinguisme des contrats conclus au Québec par l’Administration publique.
La francisation des entreprises :
Pour les entreprises de 50 employés et plus (article 136), la Charte exige de détenir un certificat de francisation ou, le cas échéant, une attestation qu’elle applique un programme de francisation.
Pour les entreprises de 100 employés et plus (art. 146), la Charte exige de constituer un comité de francisation d’au moins six personnes dont au moins le tiers est nommé […] pour représenter les travailleurs de l’entreprise pour veiller à l’application de ce programme et maintenir le français comme langue de travail.
À défaut de se conformer à cette obligation, le dossier est transmis au procureur général qui intente les poursuites pénales appropriées, s’il y a lieu. Pénalité prévue par la loi : 100 $ à 2 000 $ (de 1977) pour chaque jour où l’entreprise poursuit ses activités sans certificat ou sans attestation.
La loi 22 ne rend obligatoire de détenir un certificat de francisation que si l’entreprise veut faire affaire avec le Gouvernement ou obtenir de lui des permis, des subventions, des contrats, etc. (article 28).
Dans l’une et l’autre loi, les éléments du programme de francisation sont sensiblement les mêmes et s’inspirent de la définition du français langue de travail à laquelle était arrivé l’Office de la langue française.
Les dispositions de la loi 22 étaient les suivantes :
Article 29 – Éléments du programme de francisation :
connaissance du français par les dirigeants et le personnel;
présence de francophones dans l’administration;
l’emploi du français dans les manuels, les catalogues, les instructions écrites et dans tout autre document distribué au personnel;
droit du personnel de communiquer en français entre eux et avec leurs supérieurs;
la terminologie française employée dans l’entreprise.
Article 39 – Ce programme doit porter en outre sur :
la raison sociale de l’entreprise;
la langue de communication avec les clients et les personnes; la langue des avis, communications, certificats et formulaires destinés au public ou aux actionnaires et membres de l’engtreprise du Québec.
La loi 101 ne s’éloignait pas des mêmes dispositions :
Article 141 – Les programmes de francisation ont pour but la généralisation de l’utilisation du français à tous les niveaux de l’entreprise. Ce qui comporte :
la connaissance de la langue officielle chez les dirigeants, les membres des ordres professionnels et les autres membres du personnel;
l’augmentation à tous les niveaux de l’entreprise, y compris au sein du conseil d’administration, du nombre de personnes ayant une bonne connaissance de la langue française de manière à en assurer l’utilisation généralisée;
l’utilisation du français comme langue de travail et des communications internes;
l’utilisation du français dans les documents de travail de l’entreprise, notamment les manuels et les catalogues;
l’utilisation du français dans les communications avec la clientèle, les fournisseurs et le public;
l’utilisation d’une terminologie française;
l’utilisation du français dans la publicité;
une politique d’embauche, de promotion et de mutation appropriée.
Enfin, la Charte prévoit des amendes en cas de violation de l’un des articles de la loi, constatée et confirmée par une enquête de la Commission de surveillance.
L’amende prévue était, en dollars de l’époque, de 25 $ à 500 $ (1977) pour une personne physique, 50 $ à 1 000 $ pour une personne morale. En cas de récidive, 50 $ à 1 000 $ pour une personne physique, 500 $ à 5 000 $ pour une personne morale.
La loi 22 ne prévoyait aucune pénalité, sauf la sanction morale d’être cité dans le rapport annuel de la Régie si elle constatait une violation de l’un ou de l’autre article de la loi.
IV. Statistiques de l’immigration de 1996-1997 à 2005-2006
Année budgétaire
Immigrants
Francisation
Effectif total
Francophones
Effectif total
Temps plein
Temps partiel
Effectif
%
Autres effectifs
2005-2006
43 373
24 848
57,3
18 525
19 862
9 714
10 148
2004-2005
44 246
24 476
55,3
19 770
19 401
9 873
9 528
2003-2004
39 583
20 116
50,8
19 467
20 026
10 334
9 697
2002-2003
37 629
18 477
49,1
19 152
19 204
9 218
9 986
2001-2002
37 538
17 636
47
19 902
15 586
8 389
7 197
2000-2001
32 502
14 700
45,2
17 802
14 135
6 847
7 288
1999-2000
29 214
12 514
42,8
16 700
15 226
7 053
8 173
1998-1999
26 509
10 678
40,3
15 831
14 184
7 167
7 017
1997-1998
27 684
9 883
35,7
17 801
15 120
7 365
7 755
1996-1997
29 772
11 583
39
18 189
–
8 134
–
348 050
164 911
183 134
75 960
116 148
8 440
12 905
D’après les données disponibles au ministère de l’immigration et des Communautés culturelles.
Repères chronologiques
1950-1960
Un courant de pensée en faveur de la langue française s’amorce. Les intellectuels dénoncent la situation de la langue française face à la langue anglaise et discutent des moyens de modifier la situation, entre l’unilinguisme français et le bilinguisme généralisé. Ce courant prend rapidement de l’ampleur et crée une opinion publique de plus en plus alertée et interventionniste. Le dossier de la langue devient politique.
Avril 1957
Albert Memmi publie les premiers extraits du Portrait du colonisé, dans la revue Les temps modernes et dans la revue Esprit. Le livre paraît la même année. Il aura une grande répercussion au Québec.
Juin 1957
Numéro spécial du journal Le Devoir intitulé « Alerte à la langue française ».
7 septembre 1959
Mort de Maurice Duplessis d’une hémorragie cérébrale, à Shefferville, lors de l’inauguration d’un barrage hydroélectrique.
21 octobre 1959
André Laurendeau publie dans Le Devoir, sous le pseudonyme de Candide, un billet intitulé « La langue que nous parlons », qui lance l’étiquette « joual ».
3 novembre 1959
Publication par Le Devoir de la première lettre du Frère Untel en réponse au billet d’André Laurendeau. Elle crée un grand remous chez les Québécois à propos de la qualité de leur langue.
1960
Publication des Insolences du Frère Untel.
Mars 1961
Création de l’Office de la langue française par la loi instituant un ministère des Affaires culturelles (9-10 Éliz. II, c. 23).
Avril 1961
Création par le gouvernement libéral de Jean Lesage de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement, dite commission Parent.
Octobre 1961
Ouverture de la Maison du Québec à Paris par le gouvernement Lesage.
8 mai 1963
Institution par la commission scolaire de Saint-Léonard de classes dites « bilingues » à la demande des parents italophones.
19 juillet 1963
Création par le gouvernement du Canada dirigé par le premier ministre Pearson de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, dite commission Laurendeau-Dunton.
1963
Construction, en français, du complexe hydroélectrique de la Manicouagan par Hydro-Québec. Démonstration symbolique de la possibilité de travailler en français, de la capacité de la langue française d’exprimer la technique, même de pointe.
Octobre 1963
Début de la publication de la revue Parti pris.
1964
Création du ministère de l’Éducation par le gouvernement libéral de Jean Lesage. Paul Gérin-Lajoie fut le premier à diriger le nouveau ministère.
Novembre 1964
Publication du Cassé de Jacques Renaud, début de la littérature dite « joualisante », expression des conséquences sur la langue française du Québec de son statut de langue dominée par la langue anglaise.
1er février 1965
Rapport préliminaire de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Diagnostic très sombre de l’état des relations entre francophones et anglophones au Canada.
Février 1965
Signature, à Paris, de la première entente de coopération entre la France et le Québec, qui ne fera que s’intensifier et se diversifier par la suite. Le Québec contrebalance ainsi l’influence de l’Amérique anglophone.
1965
Pierre Laporte, en qualité de ministre des Affaires culturelles, prépare un livre blanc sur la politique culturelle, où il est question de la langue (devoir de l’État, statut de langue prioritaire du français). Jean Lesage en interdit la publication et même la discussion en conseil des ministres.
Juillet 1967
Visite du général de Gaulle au Québec.
Septembre 1967
Création des collèges d’enseignement général et professionnel, les cégeps.
4 octobre 1967
René Lévesque propose au congrès du Parti libéral de reconnaître le principe d’un Québec souverain. Sa proposition est rejetée. Il quitte le congrès et le parti, mais demeure député indépendant.
8 octobre 1967
Publication de la première tranche du rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme sous le titre Les langues officielles.
Novembre 1967
Première réunion des États généraux du Canada français. Affirmation solennelle du fait que « le Québec constitue le territoire national et le milieu fondamental de la nation » et qu’il dispose du droit à l’autodétermination.
19 novembre 1967
René Lévesque lance le Mouvement souveraineté-association, qui se transforme en Parti québécois en 1968.
20 novembre 1967
Affaire de Saint-Léonard. Réorganisation du régime scolaire : abandon des classes « bilingues », enseignement en français seulement et enseignement de l’anglais comme langue seconde à tous les élèves dès la première année du primaire. Modifications qui entreront en vigueur à la rentrée de septembre 1968.
8 mai 1968
La commission scolaire de Saint-Léonard prend l’initiative d’organiser, à titre expérimental, des classes d’accueil à l’intention des enfants italophones qui ne connaissent pas le français, langue de l’école.
23 mai 1968
Publication de la deuxième tranche du rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Thème : l’éducation.
1968
Création de l’Université du Québec et de son réseau de constituantes.
1er juin 1968
Mort d’André Laurendeau.
27 juin 1968
Affaire de Saint-Léonard. Les commissaires scolaires adoptent une résolution qui fait du français la seule langue d’enseignement dans les écoles primaires sous sa juridiction.
Août 1968
Création de la pièce de Michel Tremblay, Les Belles-Sœurs, par le Théâtre du Rideau-Vert, à Montréal.
5 novembre 1968
Création du ministère de l’Immigration par le gouvernement de l’Union nationale dirigé par Daniel Johnson. C’est le début d’une longue négociation entre le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral sur le rôle du Québec en matière d’immigration.
9 décembre 1968
Création de la Commission sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, dite commission Gendron.
Le même jour, dépôt devant l’Assemblée nationale du projet de loi 85 qui donnait à tous les parents du Québec le libre choix de la langue d’enseignement. Projet rapidement abandonné, mais qui reviendra plus tard sous la forme du bill 63.
Janvier 1969
Création des Centres d’orientation et de formation des immigrants, les COFIS.
Avril 1969
Généralisation des classes d’accueil dans l’ensemble du système scolaire québécois à l’intention des enfants immigrants qui ne connaissent pas le français, étape de transition vers les classes régulières.
1969
Adoption par les Communes de la Loi sur les langues officielles du Canada (S.R.C., 1968-1969, c. 54).
Septembre 1969
Début des audiences publiques de la commission Gendron, qui se poursuivront jusqu’en 1970. Environ 210 mémoires y sont présentés.
Septembre 1969
Publication de la troisième tranche du rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Thème : le monde du travail.
Octobre 1969
Publication de la quatrième tranche du rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Thème : l’apport culturel des autres groupes ethniques.
23 octobre 1969
Jean-Jacques Bertrand, premier ministre et chef de l’Union nationale, dépose devant l’Assemblée nationale le bill 63. C’est le début d’un débat houleux en chambre sur fond de contestation populaire de ce projet de loi.
20 novembre 1969
Le bill 63 est adopté sous le titre Loi pour promouvoir la langue française au Québec (S.Q. 1969. c.9). Elle donne aux parents la liberté de choix de la langue d’enseignement, quelle que soit leur origine ethnique ou linguistique. Elle marque pour la première fois l’intention du législateur d’intervenir en faveur de l’usage du français comme langue du travail et de l’affichage public, par voie d’incitation et de conseil. Elle modifie le mandat de l’Office de la langue française et lui donne les pouvoirs d’un commissaire enquêteur.
12 mai 1970
Le Parti libéral dirigé par Robert Bourassa prend le pouvoir avec une majorité de 72 députés. Le Dr François Cloutier devient responsable du dossier linguistique et de l’Office de la langue française. Il réoriente l’action de cet organisme vers la langue de travail, selon les dispositions du bill 63.
Le Parti québécois ne fait élire que sept députés, dont le Dr Camille Laurin et Claude Charron.
Octobre 1970
Crise dite d’Octobre : – enlèvement de James Cross (5 octobre); – enlèvement de Pierre Laporte (10 octobre); – imposition de la Loi sur les mesures de guerre (16 octobre); – mort de Pierre Laporte (17 octobre); – libération de James Cross (3 décembre); – retrait de l’armée des rues de Montréal (4 janvier).
20 novembre 1970
Directive administrative du gouvernement du Québec concernant la langue des communications en vue « d’uniformiser l’usage des deux langues officielles par les ministères et organismes du gouvernement dans leurs relations avec l’extérieur ». Reproduite en annexe B du tome 2 Les droits linguistiques du rapport Gendron.
Automne 1972
Diffusion d’une édition québécoise du Portrait du colonisé de Memmi, suivi de Les Canadiens français sont-ils des colonisés?
31 décembre 1972
Remise du rapport Gendron au gouvernement.
31 juillet 1974
Adoption de la Loi sur la langue officielle (dite loi 22), L.Q. 1974. c. 6.
17 octobre 1975
Signature de l’entente Canada-Québec, dite Andras-Bienvenue, « portant sur l’échange de renseignements, le recrutement et la sélection des ressortissants étrangers qui demeurent à l’extérieur du Canada et qui désirent résider de façon permanente dans la Province de Québec ou être admis à titre temporaire pour y exercer un emploi ».
1976
Début de la bataille judiciaire des « gens de l’air » pour l’usage du français dans les communications aériennes, en vertu de l’article 2 de la Loi sur les langues officielles du Canada.
15 novembre 1976
Le Parti québécois de René Lévesque prend le pouvoir avec une majorité de 71 sièges. Le Dr Camille Laurin devient titulaire du dossier linguistique.
Mars 1977
Publication d’un livre blanc sur La politique québécoise de la langue française par le Dr Camille Laurin, ministre d’État au Développement culturel.
26 août 1977
Adoption de la Charte de la langue française (dite loi 101), L.Q. 1977, c. 5.
En plus de l’Office de la langue française (deuxième version), la Charte de la langue française institue trois autres organismes : la Commission de surveillance de l’application de la Charte, le Conseil de la langue française et la Commission de toponymie.
1978
Début de la contestation juridique de certaines dispositions de la Charte de la langue française devant les tribunaux. Toutes les causes se termineront devant la Cour suprême du Canada. Les principaux arrêts de cette Cour sont :
1981 – Arrêt relatif à la langue de la législation et de la justice. Les textes de lois et des règlements doivent être adoptés et disponibles dans les deux langues.
1984 – Arrêt relatif à l’accès à l’école de langue anglaise. La clause Québec est jugée inconstitutionnelle et doit être remplacée par la clause Canada.
1988 – Arrêt relatif à l’affichage public. Interdire l’emploi de la langue anglaise dans l’affichage public et la publicité commerciale viole la liberté d’expression garantie par les Chartes des droits de la personne. La Cour suprême propose cependant le principe de la nette prédominance du texte en langue française.
Chacun de ces arrêts est exécutoire dès son adoption et confirmé ensuite par les modifications conséquentes du texte de la Charte de la langue française.
20 avril 1978
Signature d’une deuxième entente Canada-Québec, dite Cullen-Couture, portant sur la collaboration en matière d’immigration et de sélection des ressortissants étrangers qui souhaitent s’établir au Québec à titre permanent ou temporaire.
Janvier 1979
Publication de la première tranche du rapport de la Commission de l’unité canadienne, dite commission Pépin-Robarts. La deuxième tranche paraît en février, la troisième et dernière en mars. Début de la politique et de la propagande fédérales en faveur de l’unité du Canada, en réaction à la politique d’indépendance prônée par le Parti québécois, les « séparatiss » de Jean Chrétien.
Août 1979
Rapport de la Commission d’enquête sur les communications aériennes : l’usage du français est déclaré sécuritaire.
18 février 1980
Pierre Elliott Trudeau devient premier ministre du Canada à trois mois du référendum au Québec.
14 mai 1980
Le premier ministre Trudeau s’engage à renouveler le fédéralisme canadien si le NON l’emporte lors du référendum, sans plus préciser cet engagement qui se soldera par le rapatriement de la Constitution du Canada sans le consentement du Québec.
20 mai 1980
Le Parti québécois tient le premier référendum, la question étant : Donnez-vous au gouvernement le mandat de négocier avec le gouvernement fédéral la souveraineté du Québec et son association avec le Canada. 59,56 % des Québécois votent NON. Le taux de participation est de 86 %.
13 avril 1981
Réélection du Parti québécois avec une majorité de 80 sièges.
5 novembre 1981
Rapatriement de la Constitution du Canada.
Durant la nuit, à l’instigation de Jean Chrétien, alors ministre de la Justice du gouvernement Trudeau, le gouvernement fédéral s’entend avec les neuf provinces anglophones pour entériner le texte de la nouvelle Constitution du Canada même si le Québec le refuse. À la reprise des travaux, René Lévesque apprend la machination et quitte l’assemblée sans signer le texte, que le Québec n’a toujours pas signé.
17 avril 1982
Sans le consentement du Québec, Pierre Elliott Trudeau, au nom du gouvernement du Canada, et la reine Élisabeth II signent et promulguent officiellement la nouvelle Constitution du Canada, dont seul le texte en langue anglaise a cours légal.
20 juin 1985
René Lévesque quitte la présidence du Parti québécois. Il publie ses souvenirs l’année suivante sous le titre Attendez que je me rappelle.
2 décembre 1985
Élection du Parti libéral, de nouveau dirigé par Robert Bourassa, avec une majorité de 99 sièges.
1er novembre 1987
Décès de René Lévesque.
1987
Rejet de l’accord du Lac Meech.
Le gouvernement Mulroney proposait un nouveau texte constitutionnel qui permettrait au Québec de le ratifier et d’ainsi réintégrer, « dans l’honneur », le Canada. Pour devenir valide, il fallait que ce texte soit entériné par tous les Parlements provinciaux. Deux provinces refusèrent, le Manitoba et Terre-Neuve.
28 septembre 1989
Réélection du Parti libéral de Robert Bourassa, avec une majorité de 92 sièges.
5 février 1991
Signature d’une autre entente Canada-Québec, dite McDougall/ Gagnon-Tremblay, relative « à l’immigration et à l’admission temporaires des aubains » (des étrangers non naturalisés canadiens).
Août 1992
Rejet de l’accord de Charlottetown.
Un nouveau projet d’accord constitutionnel est proposé par le même gouvernement Mulroney, qui doit être soumis à un référendum national, à double majorité, majorité des citoyens canadiens et majorité des citoyens de chaque province. Cette condition n’ayant pas été respectée, l’accord fut rejeté.
12 septembre 1994
Le Parti québécois dirigé par Jacques Parizeau reprend le pouvoir avec une majorité de 77 sièges.
30 octobre 1995
Deuxième référendum au Québec portant sur l’accession du Québec à la souveraineté, assortie d’une offre au reste du Canada d’un partenariat économique et politique. Résultat : 50,4 % pour le NON et 49,6 % pour le OUI. Taux de participation : 96 %.
22 mars 1996
Publication du rapport du Comité interministériel sur la situation de la langue française au Québec, sous le titre Le français, langue commune, Enjeu de la société québécoise.
Juin 1996
À la suite de ce rapport, Louise Beaudoin, alors ministre responsable de la Charte de la langue française, réactualise les orientations de la politique linguistique québécoise dans un texte intitulé Le français, langue commune, Promouvoir l’usage et la qualité du français, langue officielle et langue commune du Québec.
2 octobre 1996
Décès de Robert Bourassa.
30 novembre 1998
Réélection du Parti québécois, cette fois dirigé par Lucien Bouchard, avec une majorité de 76 députés.
29 juin 2000
Création de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec par Louise Beaudoin, ministre responsable de la Charte de la langue française. La Commission dépose son rapport le 17 août 2001.
14 avril 2003
Élection du Parti libéral sous la direction de Jean Charest, avec une majorité de 76 députés.
26 août 2007
30e anniversaire de la Charte de la langue française.
Bibliographie
Textes de lois
Année
Loi
Gouvernement
Premier ministre
Ministre responsable
1961
Loi du ministère des Affaires culturelles créant l’Office de la langue française (L.Q. 1961, c. 57)
Parti libéral
Jean Lesage
1967
Loi du ministère des affaires intergouvernementales
Union nationale
Daniel Johnson
1969
(Projet de) Loi 63, Loi pour promouvoir la langue française au Québec
Jean-Jacques Bertrand
1974
(Projet de) Loi 22, Loi sur la langue officielle (L.Q. 1974, c. 6)
Parti libéral
Robert Bourassa
François Cloutier, ministre responsable du dossier.
1977
(Projet de) Loi 101, Charte de la langue française (L.Q. 1977, c. 5)
Parti québécois
René Lévesque
Camille Laurin, ministre responsable du dossier.
1983
(Projet de) Loi 57, Loi modifiant la Charte de la langue française (L.Q. 1983, c. 56)
Gérald Godin, ministre des Communautés culturelles et de l’Immigration.
1988
(Projet de) Loi 178, Loi modifiant la Charte de la langue française (L.Q., 1988, c. 54)
Parti libéral
Robert Bourassa
Guy Rivard, Ministre délégué aux affaires culturelles.
1993
(Projet de) Loi 86, Loi modifiant la Charte de la langue française (L.Q., 1993, c. 40)
Claude Ryan, ministre responsable de la Charte de la langue française.
1997
(Projet de) Loi 40, Loi modifiant la Charte de la langue française (L.Q. 1997, c. 24)
Parti québécois
Lucien Bouchard
Louise Beaudoin, ministre responsable de la Charte de la langue française.
2000
(Projet de) Loi 171, Loi modifiant la Charte de la langue française (L.Q. 2000, c. 57)
Bernard Landry
2002
(Projet de) Loi 104, Loi modifiant la Charte de la langue française (L.Q. 2002, c. 28)
Diane Lemieux, ministre responsable de la Charte de la langue française.
Principales références
ARCHAMBAULT, Ariane et Jean-Claude CORBEIL (1982). L’enseignement du français, langue seconde, aux adultes, Description de l’organisation administrative et pédagogique, Réflexion sur certains problèmes linguistiques et culturels sous-jacents, Conseil de la langue française, 141 p.
AUDET, Philippe (1971). Histoire de l’enseignement au Québec, Montréal, Holt, Rinehart et Winston, tome 1, 432 p. et tome II, 496 p.
BAILEY, Charles-James (1973). Variation and Linguistic Theory, Arlington, Center for Applied Linguistics, 162 p.
BARBAUD, Philippe (1984). Le choc des patois en Nouvelle-France, Essai sur l’histoire de la francisation du Canada, Québec, Presses de l’Université du Québec, 204 p.
BÉLANGER, Henri (1972). Place à l’homme, Éloge du français québécois, Montréal, HMH, 254 p.
BOISVERT, Lionel, Claude POIRIER et Claude VERREAULT (1986). La lexicographie québécoise, Bilan et perspectives, Québec, Presses de l’Université Laval, 308 p.
BOUCHARD, Chantal (1998). La langue et le nombril, Histoire d’une obsession québécoise, Montréal, Fides, 305 p.
— (2005). La question de la qualité de la langue aujourd’hui, dans Le français au Québec, Les nouveaux défis, Conseil supérieur de la langue française, p. 387-397.
BOUDREAULT, Marcel (1973). Les modèles linguistiques, dans La qualité de la langue, Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, Québec, Éditeur officiel, 565 p.
BOULANGER, Jean-Claude (1980). Les français régionaux : observations sur les recherches actuelles, Gouvernement du Québec, Office de la langue française, Études, recherches et documentation, 65 p.
BOURDIEU, Pierre et Jean-Claude PASSERON (1964). Les héritiers, Paris, éd. de Minuit, 183 p.
— (1970). La reproduction, éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, éd. de Minuit, 280 p.
BOURDIEU, Pierre (1982). Ce que parler veut dire, L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 244 p.
BOUTHILLIER, Guy et Jean MEYNAUD (1972). Le Choc des langues au Québec, 1760-1970, Presses de l’Université du Québec, 768 p.
BROCHU, André (2000). L’éveil de la parole, dans Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, Conseil de la langue française, p. 260-271.
BRUNET, Michel (1969). Les Canadiens après la conquête (1759-1775), Montréal, Fides, 313 p.
CAJOLET-LAGANIÈRE, Hélène et Pierre MARTEL (1995). La qualité de la langue au Québec, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 167 p.
CANADA-QUÉBEC (1971). Entente sur la présence d’agents d’orientation du ministère de l’Immigration du Québec dans les bureaux fédéraux d’immigration à l’étranger, dite entente Lang-Cloutier.
— (1975). Entente portant sur l’échange de renseignements, le recrutement et la sélection des ressortissants qui demeurent à l’extérieur du Canada et qui désirent résider de façon permanente dans la Province de Québec ou être admis à titre temporaire pour y exercer un emploi, dite entente Bienvenue-Andras.
— (1978). Entente entre le Gouvernement du Canada et le Gouvernement du Québec portant sur la collaboration en matière d’immigration et sur la sélection des ressortissants étrangers qui souhaitent s’établir au Québec à titre permanent ou temporaire , dite entente Couture-Cullen.
— (1991). Accord Canada-Québec relatif à l’immigration et à l’admission des aubains, dit accord McDougall/Gagnon-Tremblay.
CASTONGUAY, Charles (1994). Le français, langue d’assimilation, langue d’intégration, dans Les actes du colloque sur la problématique de l’aménagement linguistique, Office de la langue française, Université du Québec à Chicoutimi, p. 541-567.
CHARLAND, Jean-Pierre (2000). L’instruction chez les Canadiens français, dans Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, Conseil de la langue française, p. 177-183.
CHÉNARD, Claire et Nicolas van SCHENDEL (2002). Travailler en français au Québec : les perceptions de travailleurs et de gestionnaires, Office de la langue française, Direction de la recherche, 117 p.
CHOLETTE, Gaston (1993). L’Office de la langue française de 1961 à 1974, Institut québécois de recherche sur la culture, Office de la langue française, 467 p.
CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE (1983). La norme linguistique, sous la direction d’Édith Bédard et de Jacques Maurais, Québec, Gouvernement du Québec, Paris, Le Robert, 850 p.
— (1987). Politique et aménagement linguistique, sous la direction de Jacques Maurais, Québec, Gouvernement du Québec, Paris, Le Robert, 571 p.
— (1992). Les langues autochtones du Québec, sous la direction de Jacques Maurais, Québec, Gouvernement du Québec, 455 p.
— (2000). Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, sous le direction de Michel Plourde, Québec, Conseil de la langue française, Montréal, Fides, 516 p.
CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA LANGUE FRANÇAISE (2005). Le français, langue normale et habituelle du travail, Avis à la ministre responsable de l’application de la Charte de la langue française, Québec, 55 p.
— (2005). Le français au Québec, Les nouveaux défis, sous la direction d’Alexandre Stéfanescu et de Pierre Georgeault, Montréal, Fides, 622 p.
CORBEIL, Jean-Claude (1965). L’Office de la langue française du Québec, Paris, Larousse, revue Vie et Langage, n° 164, p. 633-635.
— (1979). Principes sociolinguistiques et linguistiques de la Charte de la langue française, dans Langue française et Identité culturelle, actes de la septième Biennale de la langue française à Moncton (1977), Dakar, Les Nouvelles éditions africaines, p. 255-262.
— (1980a). Les choix linguistiques, dans Actes du colloque La qualité de la langue… après la loi 101, Québec, Conseil de la langue française, p. 46 à 52.
— (1980b). L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, 154 p.
— (1983). Éléments d’une théorie de la régulation linguistique, dans La norme linguistique, sous la direction d’Édith Bédard et de Jacques Maurais, Québec, Gouvernement du Québec, Paris, Le Robert, p. 553-566.
— (1987). Vers un aménagement linguistique comparé, dans Politique et aménagement linguistique, sous la direction de Jacques Maurais, Québec, Gouvernement du Québec, Paris, Le Robert. p. 553-566.
— (1992). En collaboration avec Lynn DRAPEAU, Les langues autochtones dans la perspective de l’aménagement linguistique, dans Les langues autochtones du Québec, sous la direction de Jacques Maurais, Québec, Gouvernement du Québec, p. 387-409.
— (1994). Dynamique de l’aménagement linguistique au Québec, dans Les actes du colloque sur la problématique linguistique (enjeux théoriques et pratiques), tome 1, p. 17-33, Québec, Office de la langue française, Université du Québec à Chicoutimi.
— (2000). Une langue qui se planifie, article accompagné d’un encadré intitulé Les six principes fondamentaux de l’aménagement linguistique au Québec, dans Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, p. 306-313.
CORBEIL, Jean-Claude et Louis GUILBERT (1976). Le français au Québec, Paris, Larousse, Langue française, n° 31, 125 p.
CÔTÉ, Louise, Louis TARDIVEL et Denis VAUGEOIS (1992). L’Indien généreux, Ce que le monde doit aux Amériques, Montréal, Boréal, 287 p.
DESBIENS, Jean-Paul (1960). Les Insolences du Frère Untel, Montréal, Les Éditions de L’Homme, 158 p., réédité chez le même éditeur en 1988, avec une préface de Jacques Hébert, texte annoté par l’auteur et avec annexes historiques, 256 p.
FISHMAN, Joshua A. (1971). Sociolinguistics : A Brief Introduction, Rowley, (Mass.), Newburry House.
GAGNÉ, Aimé (1998). Le français au-delà des mots, Un cheminement linguistique, Montréal, Les Éditions Varia, 342 p.
GAGNÉ, Gilles (1980). Pédagogie de la langue ou pédagogie de la parole, dans Actes du colloque La qualité de la langue… après la loi 101, Québec, Conseil de la langue française, p. 79 à 93.
GAUTHIER, François, Jacques LECLERC et Jacques MAURAIS (1993). Langues et Constitutions, Recueil des clauses linguistiques des constitutions du monde, Québec, Office de la langue française, Paris, Conseil international de la langue française, 131 p.
GERMAIN, Luc, Luc PAPINEAU et Benoît SÉGUIN (2006). Le grand mensonge de l’éducation, Montréal, Lanctôt Éditeur, 212 p.
GODIN, Pierre (1990). La poudrière linguistique, Montréal, Boréal, 373 p.
— (2001). René Lévesque, L’espoir et le chagrin, tome 3 de la biographie, Montréal, Boréal, 631 p.
GOSSELIN, Jacques (2003). L’évolution de la législation linguistique au Québec, dans Politiques et législations linguistiques comparées, Actes du colloque international tenu à Barcelone les 4, 5 et 6 octobre 1999, Revue d’Aménagement linguistique, autrefois Terminogramme, n° 105, Québec, Les Publications du Québec, p. 9-51.
GOUVERNEMENT DU QUÉBEC (1977). La politique québécoise de la langue française, présentée à l’Assemblée nationale et au peuple du Québec par Camille Laurin, Québec, Gouvernement du Québec, mars 1977, 67 p. (Livre blanc annonçant l’orientation de la future Charte de la langue française.)
— (1990). Au Québec pour bâtir ensemble, Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration. 104 p.
— (1996). Le français, langue commune, Enjeu de la société québécoise, Rapport du comité interministériel sur la situation de la langue française, Québec, ministère de la Culture et des Communications, 319 p.
— (1996). Le français, langue commune, Promouvoir l’usage et la qualité du français, langue officielle et langue commune du Québec, Proposition de politique linguistique présentée par Louise Beaudoin, ministre de la Culture et des Communications, ministre responsable de l’application de la Charte de la langue française, Québec, 77 pages.
— (1996). Le français, langue commune, Politique gouvernementale relative à l’emploi et à la qualité de la langue française dans l’Administration, Québec, 9 p.
— (1998). Une école d’avenir, Politique d’intégration scolaire et d’éducation interculturelle, Québec, 48 p.
— (2001). Le français, une langue pour tout le monde, Une nouvelle approche stratégique et citoyenne, Rapport de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, 285 p.
— (2005). Apprendre le Québec, Guide pour réussir mon intégration, manuel à l’intention des nouveaux arrivants, 132 p.
GROUPE DE TRAVAIL TRIPARTITE SUR LA FRANCISATION DES ENTREPRISES (1996). La francisation des entreprises, une responsabilité à partager, Québec, Gouvernement du Québec, 54 p.
GUSDORF, Georges (1952). La parole, Paris, P.U.F., 126 p.
HALL, Edward T. (1979). Au-delà de la culture, Paris, Le Seuil, 236 p.
HERSKOVITS, Melville (1952). Les bases de l’anthropologie culturelle, Paris, Payot, 344 p.
LABOV, William (1966). The Social Stratification of English in New York City, Washington, Center for Applied Linguistics, 655 p.
LACOURSIÈRE, Jacques, Jean PROVENCHER et Denis VAUGEOIS (2001). Canada-Québec, 1534-2000, Québec, Septentrion, 591 p.
LAROSE, Karim (2004). La langue de papier, Spéculations linguistiques au Québec, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 454 p.
LAVOIE, Thomas et Claude PARADIS (1988). Pour un dictionnaire du français québécois, Propositions et commentaires, Revue québécoise de linguistique théorique et appliquée publiée par l’Association québécoise de linguistique, vol. 7, n° 1, 136 p.
LÉARD, Jean-Marcel (1995). Grammaire québécoise d’aujourd’hui, Comprendre les québécismes, Montréal, Guérin, 237 p.
LEBRUN, Monique (2005). Qualité de la langue d’enseignement et formation des maîtres, dans Le français au Québec, Les nouveaux défis, Conseil supérieur de la langue française, p. 489-514.
— (2005). Les programmes d’enseignement du français et la qualité de la langue, dans Le français au Québec, Les nouveaux défis, Conseil supérieur de la langue française, p. 515-552.
LÉVESQUE, René (1986). Attendez que je me rappelle, Montréal, Québec Amérique, 525 p.
LINTON, Ralph (1959). Les fondements culturels de la personnalité, Paris, Dunod.
LOUBIER, Christiane (1994). L’aménagement linguistique au Québec, Enjeux et devenir, Québec, Office de la langue française, Langues et Société, 145 p.
— (2006). Contribution à une théorie de l’aménagement linguistique , thèse de doctorat soutenue à l’Université Laval (Québec) le 19 mai 2006. Québec, Université Laval, texte dactylographié, 536 p.
MARCEL, Jean (1973). Le joual de Troie, Montréal, Éditions du jour, 236 p.
MARCELLESI, J.-Baptiste et Bernard GARDIN (1974). Introduction à la sociolinguistique : la linguistique sociale, Paris, Larousse, coll. « Langue et Langage », 263 p.
MARTEL, Pierre et Hélène CAJOLET-LAGANIÈRE (1994). Actes du colloque sur les anglicismes et leur traitement lexicographique, Communications, discussions et synthèses, Québec, Office de la langue française, coll. « Études, recherches et documentation », 382 p.
— (1996). La français québécois, Usages, standard et aménagement, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, Presses de l’Université Laval, 141 p.
MERCIER, Louis (2002). La Société du parler français au Canada et la mise en valeur du patrimoine linguistique québécois (1902-1962), Histoire de son enquête et genèse de son glossaire, Québec, Presses de l’Université Laval, 505 p.
MICHAUD, Nelson (2006). La doctrine Gérin-Lajoie, dans Histoire des relations internationales du Québec, p. 263 à 277, Montréal, VLB éditeur, 357 p.
NOËL, Danièle (1990). Les questions de langue au Québec, 1759-1850, Québec, Conseil de la langue française, 397 p.
OFFICE DE LA LANGUE FRANÇAISE (1965). Norme du français écrit et parlé au Québec, Québec, Cahiers de l’Office de la langue française n° 1, 12 p.
— (1969). Canadianismes de bon aloi, Québec, Cahiers de l’Office de la langue française n° 4, 37 p.
— (1970). Quel français devons-nous enseigner, Québec, Cahiers de l’Office de la langue française n° 7, 11 p.
— (1980). Énoncé d’une politique relative à l’emprunt des formes linguistiques étrangères, Québec, 20 p.
— (1985). Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes, Québec, 64 p.
— (1999). La norme du français au Québec, Perspectives pédagogiques, Terminogramme, nos 91-92, 145 p.
— (2002). L’aménagement linguistique au Québec : 25 ans d’application de la Charte de la langue française, sous la direction de Pierre Bouchard et Richard Y. Bourhis, Revue d’aménagement linguistique n° hors série, 249 p.
— (2003). Politiques et législations linguistiques comparées, Actes du colloque international tenu à Barcelone les 4, 5 et 6 octobre 1999, Revue d’aménagement linguistique, n° 105, 362 p.
OSTIGUY, Luc et Claude TOUSIGNANT (1993). Le français québécois, Normes et usages, Montréal, Guérin, 247 p.
OSTIGUY, Luc (2005). La maîtrise de la norme du français parlé dans l’enseignement et les médias : constats et perspectives, dans Le français au Québec, Les nouveaux défis, Conseil supérieur de la langue française, p. 471-487.
PAGÉ, Michel (2005). La francisation des immigrants au Québec en 2005 et après, dans Le français au Québec, Les nouveaux défis, Conseil supérieur de la langue française, p. 191-231.
PAQUIN, Stéphane (2006). Les relations internationales du Québec sous Lesage, 1960-1966, dans Histoire des relations internationales du Québec, p. 23 à 39, Montréal, VLB éditeur, 357 p.
PLOURDE, Michel (1988). La politique linguistique du Québec, 1977-1987, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 143 p.
POTTIER, Bernard (1968). Le français et les autres idiomes parlés en France, dans Le langage, Encyclopédie de la Pléiade. Paris, Gallimard, p. 1144-1161.
REY, Alain (1972). Usages, jugements et prescriptions linguistiques, Paris, Larousse, revue Le langage, n° de déc., p. 4 à 28.
RIVARD, Adjutor et Ls-Philippe GEOFFRION (1930). Glossaire du parler français au Canada, 709 p.
ROBERT, J.-Claude (2000). La langue, enjeu politique au Québec, dans Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, Conseil de la langue française, p. 239-246, dont l’encadré de la p. 244, La crise de Saint-Léonard.
ROCHER, Guy (2000). La politique et la loi linguistiques du Québec en 1977, dans Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, Conseil de la langue française, p. 273-284.
— (2005). Texte d’introduction à Le français au Québec, Les nouveaux défis, Conseil supérieur de la langue française, p. 13-28.
SALVAIL, Bernard (2003). L’Office de la langue française et la francisation des entreprises, dans Politiques et législations linguistiques comparées, Actes du colloque international tenu à Barcelone les 4, 5 et 6 octobre 1999, Revue d’aménagement linguistique n° 105, p. 251-373.
SAUSSURE, Ferdinand de (1967). Cours de linguistique générale, 3e éd., Paris, Payot, 331 p.
SCHWAB, Wallace (1979). Recueil des textes législatifs sur l’emploi des langues, Québec, Éditeur officiel, 497 p.
TREMBLAY, Gaëtan et Manuel PARÈS (1987). Deux nations, deux modèles culturels, Québec Catalogne, Université du Québec à Montréal, 258 p.
TREMBLAY, Martine (2006). Derrière les portes closes, Montréal, Québec Amérique, 710 p.
VAUGEOIS, Denis (2000). Une langue sans statut, dans Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie. Conseil de la langue française, p. 59-71.
VILLERS, Marie-Éva de (2003). Multidictionnaire de la langue française , quatrième édition, Montréal, Québec Amérique, 1542 p.
— (2005). Le Vif Désir de durer, Illustration de la norme réelle du français québécois, Montréal, Québec Amérique, 349 p.
— (2005). La norme réelle du français québécois, dans Le français au Québec, Les nouveaux défis, Conseil supérieur de la langue française, p. 399-420.
Westley, Margaret W., 1990, Grandeur et Déclin, L’élite anglo-protestante de Montréal 1900-1950, Montréal, Libre Expression, 334 p.
WOEHRLING, José (2000). La Charte de la langue française, les ajustements juridiques, dans Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, Conseil de la langue française, p. 285-291.
WOLF, Lothar (2000). La langue des premiers Canadiens, dans Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, Conseil de la langue française, p. 25-43.
Notes
[1] Groupe de pression créé en 1982 pour défendre les droits des anglophones au Québec. Il fit une lutte acharnée à la Charte de la langue française. Il cessa ses activités en 2005, lorsque ses membres devinrent peu nombreux et surtout, lorsque les subventions du ministère canadien du Patrimoine cessèrent. À la même époque, et dans le même esprit, Howard Galganov profitait de son poste d’animateur de radio pour s’attaquer violemment aux nationalistes québécois. Il vit maintenant en Ontario. (Notes de l’auteur.)
[2] La liste des lois linguistiques successives figure en tête de la bibliographie.
[3] Pour les différents noms qu’ont portés successivement les habitants de la Nouvelle-France, voir la remarque préliminaire en tête de la première partie de l’ouvrage.
[4] Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1967, p. 107-108.
[5] Günther HAENSCH, Antécédents et situation actuelle de la lexicographie de l’espagnol d’Amérique, dans Problèmes de lexicographie en Amérique, Revue québécoise de linguistique, vol. 17, n° 2, Montréal, Université du Québec à Montréal, 1988, p. 37-60.
[6] Cité par Guy BOUTHILLIER et Jean MEYNAUD, Le Choc des langues au Québec, 1760-1970, p. 140.
[7]Parlons-nous, Rapport du groupe de travail Dialogue, Ottawa, Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada, février 2001, p. 19.
[8] Voir Les langues autochtones du Québec, sous la direction de Jacques MAURAIS, Québec, Conseil de la langue française, 1992, 455 p.
[9] Voir le document repère intitulé « Les politiques linguistiques au Canada ».
[10] Carte extraite de l’ouvrage de Philippe Barbaud, Le choc des patois en Nouvelle-France, Essai sur l’histoire de la francisation du Canada, Québec, Presses de l’Université du Québec, 204 p.
[11] Alain REY, Dictionnaire historique de la langue française, à l’encadré Le français : évolution d’une langue, Paris, Les dictionnaires LE ROBERT, 1992, tome I, 2383 p. en deux tomes.
[12] Publié dans les archives du Glossaire du parler français au Canada, Québec, L’Action nationale Limitée, vol. 1, p. 160-165, tableau cité par Philippe Barbaud, o. c., p. xx.
[13] Bernard POTTIER, Le français et les autres idiomes parlés en France, Encyclopédie de la Pléiade vol. XXV, LE LANGAGE, dir. André Martinet, Paris, Gallimard, 1968, 1525 p.
[14] Le fait qu’une grande partie des Français de l’époque parlaient surtout leurs dialectes et ignoraient souvent le français compromettait la diffusion des mots d’ordre de la Révolution. Après une période de flottement, on opta pour la seule langue française dont on imposa l’usage officiel sur tout le territoire et à tous les « citoyens ».
[15] La référence essentielle en toponymie est : Noms et lieux du Québec, Québec, Les Publications du Québec, 1994, 925 p.
[16] Se dit des personnes qui ont une connaissance approximative de la langue écrite et une faible compétence en lecture.
[17] Cité dans Le Choc des langues au Québec, 1760-1970, op. cit., p. 139.
[18] Pour s’en faire une idée, voir le volume de Danièle NOËL, Les questions de langue au Québec 1759-1850, Québec, Conseil de la langue française, 1990, 397 p.
[19] Mouvement politique des années 1950 animé, en Tunisie, par Habib Bourguiba (indépendance de la Tunisie en 1956), en Côte d’Ivoire, par Félix Houphouët-Boigny (indépendance du pays en 1960) et au Sénégal, par Léopold Sédar Senghor (indépendance du Sénégal en 1960).
[20] Journaliste et éditorialiste au journal Le Devoir. Nationaliste canadien-français, d’orientation fédéraliste. L’indépendance du Québec était pour lui une chimère. Ardent défenseur de la langue française, dont il dénonce la piètre situation au Québec et au Canada, source de frustration, de préjugés et de tension. Il propose la création d’une commission d’enquête sur la question, dont il sera vice-président.
[21] De père canadien-français et de mère écossaise. Féroce opposant au nationalisme de Maurice Duplessis au point que, durant toute sa vie, il soupçonnera le nationalisme québécois d’être rétrograde et replié sur lui-même. Il fonde Cité libre en 1949 avec Gérard Pelletier. Élu député fédéral, il devient procureur général du Canada en 1967, puis chef du Parti libéral et premier ministre du Canada de 1968 à 1979, puis de 1980 à 1984.
[22] Billet reproduit dans la réédition des Insolences du Frère Untel de 1988 aux Éditions de l’Homme, p. 151.
[23] De son vrai nom Jean-Paul Desbiens, à l’époque religieux de l’ordre des frères maristes.
[24] Préface de Jacques Hébert à la même édition des Insolences.
[26] Article 13 de la Loi instituant un ministère des Affaires culturelles de 1961.
[27] Dans la revue Vie et Langage, n° 164, novembre 1965, Paris, Larousse, p. 634.
[28] De 1963 à 1968, revue et maison d’édition animées par André Brochu, Paul Chamberland, André Major, Pierre Maheu, tous partisans d’une littérature engagée et au service de la société canadienne-française.
[29] Poète, romancier et essayiste. Membre actif de l’Hexagone, groupe littéraire, surtout poétique, créé en 1953 par Gaston Miron et Jean-Guy Pilon. Cofondateur en 1959, avec Jean-Guy Pilon, et ensuite directeur de la revue Liberté, qui sera de tous les débats idéologiques, politiques et esthétiques de la Révolution tranquille.
[30] « La lutte des langues et la dualité du langage », revue Liberté, mars-avril 1964.
[31] Albert MEMMI, Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur, préface de Jean-Paul Sartre, Corréa, 1957, 184 p.
[33] Journaliste et essayiste, membre du groupe de l’Hexagone et collaborateur de Cité libre, puis de Parti pris. Associé aux activités du Front de libération du Québec fondé en 1963, il sera compromis dans les actions terroristes du FLQ, et emprisonné quatre ans avant d’être acquitté.
[34]Nègres blancs d’Amérique, autobiographie précoce d’un « terroriste » québécois , Paris, Maspéro, 1969, 289 p.
[35] Journaliste, surtout au quotidien Le Devoir. Très engagé dans la cause du français. Ardent partisan de l’affirmation et de l’émancipation du peuple québécois.
[36] Cité p. 61 par Karim LAROSE, La langue de papier, Spéculations linguistiques au Québec, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 454 p.
[38] Voir à ce sujet, surtout l’Histoire de l’enseignement au Québec, de Philippe AUDET, 1971.
[39] Cycle d’études d’une durée de huit années, dont les matières principales des six premières étaient le français et les langues anciennes, le latin et le grec, les deux dernières étant surtout consacrées à la philosophie et aux sciences, selon les options.
[40] Écoles où s’enseignaient les métiers, menuiserie, plomberie, mécanique, etc., et qui débouchaient directement sur le monde du travail.
[41] Lors de son intervention au séminaire LNG 6010 au programme du Département de linguistique de l’Université de Montréal à l’hiver 2006. Nous le remercions de l’éclairage qu’il a donné à la lecture du rapport Parent.
[42]Regards sur l’éducation, Les indicateurs de l’OCDE 1998. Les calculs pour le Québec sont d’après les statistiques du ministère de l’Éducation du Québec pour l’année scolaire 1995-1996. Voir le Bulletin statistique de l’éducation, ministère de l’Éducation du Québec, n° 13, novembre 1999.
[43]Indicateurs de l’éducation-édition 2006, ministère de l’Éducation, [ /www :/mels.gouv.qc.ca].
[44]Rapport préliminaire de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, page 15.
[45] Déclaration inaugurale d’André Laurendeau, novembre 1963, cité dans le Rapport préliminaire, p. 170.
[48] Livre I du rapport de la Commission, paragraphe 270.
[49] Voir le texte « Les politiques linguistiques au Canada » dans la troisième partie de ce livre.
[50] Livre I du rapport de la Commission, paragraphe 303.
[51] Voir le chapitre II de la deuxième partie de cet ouvrage.
[52] Sociologue de formation, il fut successivement, par la suite, président de la Commission de protection de la langue française (1986-1987), de l’Office de la langue française (1987-1990) et du Conseil de la langue française (1990-1995). Il fut député du Parti libéral dans la circonscription d’Outremont de 1996 à 2003.
[53] Aimé GAGNÉ, Le français au-delà des mots, Un cheminement linguistique.
[54] Procès-verbal de la réunion des commissaires de la Commission scolaire de Saint-Léonard du 8 mai 1963.
[55] Procès-verbal de la réunion du 10 juillet 1963.
[56] Procès-verbal de la réunion spéciale du 20 novembre 1967.
[59] Texte cité par Gaston CHOLETTE dans L’Office de la langue française de 1961 à 1974, regard et témoignage, p. 62.
[60] La source principale de cette partie est l’ouvrage de Gaston CHOLETTE, L’Office de la langue française de 1961 à 1974. Cet ouvrage traitant surtout de la francisation des entreprises, l’auteur, alors directeur linguistique de l’Office depuis 1971, a étoffé les autres sujets à même ses souvenirs et en se reportant aux études de l’Office sur l’un ou l’autre sujet.
[61] Jean-Claude de BROUWER, Le français langue de travail : ce qu’en pensent des élites économiques du Québec, Commission Gendron, Étude E 12, 1973, 382 p.
[62]Ibid., tableaux des pages 177 et 180. Chaque répondant peut avoir recours à plusieurs arguments.
[63] Pour l’explication de cette notion, voir le texte intitulé « Essai de définition du bilinguisme fonctionnel : l’expérience québécoise » dans la troisième partie de cet ouvrage.
[64] Selon le texte du récit de son voyage au Bas-Canada reproduit dans Le choc des langues au Québec, 1760-1970, de Guy BOUTHILLIER et Jean MEYNAUD, p. 139 et suivantes.
[65] Voir, par exemple, l’ouvrage du linguiste Guy LABELLE, Étude de la langue d’affichage dans la région de Montréal, mémoire de maîtrise présenté à la Faculté des lettres de l’Université de Montréal, 1970, 159 p.
[66] Voir à ce sujet Problématique de la francisation des raisons sociales, de Bernard SALVAIL, Danielle DEMERS et Suzanne LABERGE, Office de la langue française, 1975, 66 p.
[67] Voir Bernard SALVAIL et Danielle DEMERS-LARIVIÈRE, Comment formuler une raison sociale en français, Règles d’écriture des raisons sociales, Office (alors Régie) de la langue française, 1975, 31 p.
[68] Jacques BOUCHARD, Les 36 cordes sensibles des Québécois, d’après leurs six racines vitales, Montréal, Éditions Héritage, 1978, 278 p. en édition électronique.
[69] Pour un exposé plus complet, voir le texte intitulé « Le rôle de la terminologie en aménagement linguistique : genèse et description de l’approche québécoise » dans la troisième partie de ce livre.
[71] Documents, Démographie scolaire, 9-14, Gouvernement du Québec, ministère de l’Éducation, direction générale de la planification, p. 60-63.
[72] Michel PAILLÉ, Contribution à la démolinguistique du Québec, Québec, Conseil de la langue française, coll. « Notes et Documents », n° 48, avril 1985, p. 152-178.
[73]La dynamique des langues en quelques chiffres, dépliant d’information diffusé par le Secrétariat à la politique linguistique.
[74] Pierre GODIN, tome 3 de sa biographie de René Lévesque, L’espoir et le chagrin, Montréal, Boréal, 2001, p. 169.
[75] Voir Margaret W. WESTLEY, universitaire américaine de passage à l’Université McGill, qui, intriguée par la splendeur des résidences du Golden Square transformées en dépendances universitaires, a mené enquête pour comprendre les raisons de la Grandeur et [du] Déclin [de] l’élite anglo-protestante de Montréal.
[76]Rapport de la mission d’étude sur le fonctionnement linguistique des sièges sociaux d’entreprises internationales, Régie de la langue française, non daté. L’auteur se réfère à son propre exemplaire du rapport.
[77] Paul Joseph James Martin (1903-1992), connu aujourd’hui sous le nom de Paul Martin père, était membre du Parti libéral du Canada. Élu député, il fut ministre sous quatre gouvernements successifs (Mackenzie King, Louis St-Laurent, Lester B. Pearson et Pierre Elliott Trudeau. À trois reprises, il tenta de prendre la direction du Parti libéral (1948, 1958 et 1968).
[78] Paul Gérin-Lajoie, avocat, vice-président du Conseil des ministres et ministre de l’Éducation de 1964 à 1966 sous le gouvernement libéral de Jean Lesage. Il avait soutenu cette opinion devant le corps consulaire de Montréal le 12 avril 1965. De 1970 à 1977, il fut président de l’Agence canadienne de développement international (ACDI). Il créa la fondation Paul Gérin-Lajoie en 1977, organisation vouée à l’éducation de base des enfants des pays en voie de développement.
[79] En 1982, dans L’enseignement du français, langue seconde, aux adultes, en collaboration avec Ariane ARCHAMBAULT, p. 116 et 117. Voir bibliographie.
[80] On en trouve de larges extraits dans Le choc des langues de Guy BOUTHILLIER et Jean MEYNAUD, p. 700 à 710.
[81] Secrétaire d’État à l’Éducation sous le gouvernement de l’Union nationale dirigé par Daniel Johnson.
[82] Voir le document que tous reçoivent à leur arrivée, intitulé Apprendre le Québec, Guide pour réussir mon intégration, Québec, ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, 2005, 132 p.
[83]Le français, langue commune, Politique gouvernementale relative à l’emploi et à la qualité de la langue française dans l’Administration, Québec, 1996, paragr. 3, p. 5.
[84] Voir le tableau « Statistiques de l’immigration des 10 dernières années » à l’annexe IV
[85] Voir l’historique de cette disposition au premier chapitre de la partie suivante.
[86] Source : Institut de la statistique du Québec, La situation démographique au Québec, Bilan 2006, tableau 507, Mariages selon la langue maternelle des époux, 2004 et 2005.
[87] Voir l’article de François BERGER dans le journal La Presse du 2 avril 2006.
[88] Charles CASTONGUAY, Les indicateurs généraux de vitalité des langues au Québec : comparabilité et tendance 1971-2001, Québec, Office québécois de la langue française, 2005, 45 p.
[89] D’après les renseignements que le ministère a fournis par écrit à l’auteur en décembre 2006.
[90] Gouvernement du Québec, La politique québécoise de la langue française, mars 1977, 65 p., dans l’édition de diffusion populaire.
[91] Voir les actes de cette rencontre publiés par la Fédération du français universel, Langue française et Identité culturelle, Moncton (1977), Dakar, Les Nouvelles éditions africaines, 1979, p. 255-262.
[92] Voir le texte de sa contribution aux mélanges offerts à l’auteur sous le titre Langues et Sociétés en contact, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1994, 582 p.
[93] Gouvernement du Québec, Le français, langue commune, Enjeu de la société québécoise, Rapport du comité interministériel sur la situation de la langue française, 1996, 319 p.
[94] Voir en bibliographie l’énumération des lois modifiant la Charte de la langue française classées en ordre chronologique, avec leurs numéros d’ordre et mention du gouvernement qui en a pris l’initiative.
[95] En principe, le comité de francisation est responsable de la définition et du suivi du programme de francisation de l’entreprise. C’est le témoin quotidien de l’emploi de la langue française sur les lieux de travail et le gardien de la francisation de l’entreprise.
[97] Bernard SALVAIL, L’Office de la langue française et la francisation des entreprises , dans Politiques et législations linguistiques comparées, Actes du colloque international tenu à Barcelone les 4, 5 et 6 octobre 1999, Québec, 2003, Office de la langue française, Revue d’aménagement linguistique, n° 105, p. 251-373.
[98] Langue de travail : indicateurs relatifs à l’évolution de la population active et à l’utilisation des langues au travail en 2001, 2006.
[99]Indicateurs de l’éducation. Édition 2006, tableau 6.2, ministère de l’Éducation, [www ://mels.gouv.qc.ca].
[100] Remarque importante : il s’agit ici d’une autoévaluation de la part des répondants. Les anglophones ont tendance à se surévaluer aussitôt qu’ils peuvent parler français, les francophones à se sous-estimer en langue parlée, alors qu’ils sont plus compétents en langue écrite que les anglophones. En réalité, le bilinguisme effectif des francophones est de meilleure qualité que celui des anglophones, d’après un article d’André CAUCHY, Le Devoir, 22 mars 2006.
[101] Voir la description des variables dans Travailler en français au Québec : les perceptions de travailleurs et de gestionnaires, Office de la langue française, Direction de la recherche, 2002.
[102]Le français, langue d’assimilation, langue d’intégration, dans les Actes du colloque sur la problématique de l’aménagement linguistique, Chicoutimi, 1993.
[103] Groupe de travail tripartite sur la francisation des entreprises, 1996.
[104] En principe, le comité de francisation est responsable de la définition et du suivi du programme de francisation de l’entreprise. C’est le témoin quotidien de l’emploi de la langue française sur les lieux de travail.
[105] Voir le document intitulé Une école d’avenir, Politique d’intégration scolaire et d’éducation interculturelle, Prendre le virage du succès, Ministère de l’Éducation, 1998, 48 p.
[106] D’après la conférence prononcée par Marie Mc Andrew, professeure à la faculté des Sciences de l’Éducation de l’Université de Montréal, lors de l’ouverture d’un colloque sur le thème Intégration et scolarisation des élèves immigrants, Dessine-moi une école, 23 mai 2003.
[107] Voir l’annexe 3 du rapport, page 212, Les différentes options proposées à la Commission dans le débat relatif à la langue d’enseignement dans le réseau collégial.
[108] Les notes qui suivent s’inspirent de notre propre observation et de nos déambulations dans les rues et les quartiers de Montréal. Il est évident que nous n’avions pas les moyens de leur assurer la rigueur des enquêtes scientifiques.
[109] Première édition, Paris, Dunod, 1959, deuxième édition, Bordas, 1986, dernière édition, Dunod, 1999.
[110] Ferdinand de SAUSSURE, Cours de linguistique générale, p. 30 et 37.
[111] Voir le texte intitulé « Éléments d’une théorie de la régulation linguistique » dans la troisième partie.
[112] Voir surtout Ce que parler veut dire, L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, 244 p.
[113]La norme et l’école, dans La norme du français au Québec, Perspectives pédagogiques, nos 91-92 de la revue Terminogramme, Office de la langue française, 1999.
[114]Multidictionnaire de la langue française de Marie-Éva de VILLERS, Montréal, Québec Amérique, 2003 pour la 4e édition.
[115] Voir le compte rendu des résolutions de l’assemblée générale du congrès du dixième anniversaire de cette association dans la revue Québec français, n° 28, décembre 1977.
[116] Une première version de ce texte a servi d’exposé introductif au 22e colloque de l’Académie des lettres du Québec de novembre 2004.
[117] Clown clochard connu et apprécié de tous pour ses calembours, pseudonyme de Marc Favreau, humoriste et comédien québécois (1929-2005).
[118] Un collègue de l’Université de Sherbrooke, Jean-Marcel LÉARD, a publié en 1995 un essai sur la Grammaire québécoise d’aujourd’hui, Comprendre les québécismes, titre nettement plus accrocheur que le titre de travail Grammaire de l’oral québécois. On peut cependant regretter une fois de plus la réduction du français québécois à sa forme populaire, qui est la seule que décrit l’auteur.
[119] 1985, La lexicographie québécoise, Bilan et perspective et 1986, Pour un dictionnaire du français québécois, Propositions et commentaires.
[120] Plusieurs exemples sont tirés de l’ouvrage de Marie-Éva de VILLERS, Le Vif Désir de durer, ou de son Multidictionnaire de la langue française. D’autres viennent des publications de l’Office de la langue française.
[121] Voir les cartes du premier chapitre de la première partie. Les indications d’origine sont tirées du Glossaire du parler français au Canada.
[122]Dictionnaire des anglicismes, Paris, Les usuels du Robert, 1960, 1152 p.
[124] Jacques CELLARD et Alain REY ont réuni en un dictionnaire ces mots éliminés du bon usage social sous le titre de Dictionnaire du français non conventionnel. Paris, Hachette, 1980, 894 p.
[125] Notre information provient des documents du ministère de l’Éducation. Nous intégrons aussi des témoignages devant la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, dite commission Larose : 211 mémoires de citoyens ou d’organismes lus et résumés, 17 audiences publiques dans toutes les régions administratives du Québec, 4 jours d’audiences nationales, 6 journées thématiques dont l’une consacrée à la qualité de la langue et une autre à la langue d’enseignement et à l’enseignement des langues, un colloque international, enfin un forum national pour tester les grandes orientations du rapport publié en août 2001.
[126] Ces textes sont disponibles uniquement dans Internet, sur le site du ministère de l’Éducation à l’adresse [www.mels.gouv.qc.ca]. Le Programme de formation de l’école québécoise est un texte de 350 pages, suivi d’une annexe de 18 pages, en anglais seulement, intitulée English as a Second Language. Voir en particulier le chapitre 5, Domaine des langues.
[127]L’Express international de la semaine du 31 août au 6 septembre 2006.
[128] Luc OSTIGUY, La maîtrise de la norme du français parlé dans l’enseignement et les médias : constats et perspectives, dans Le français au Québec, Les nouveaux défis, page 477.
[129] Monique LEBRUN, Qualité de la langue d’enseignement et formation des maîtres, dans Le français au Québec, Les nouveaux défis, page 508.
[130] Marie-Éva de VILLERS, La Nouvelle Grammaire en tableaux, Québec Amérique, 2003.
[131] Luc GERMAIN, Luc PAPINEAU et Benoit SÉGUIN, Lanctôt, 2006, 212 p.
[132]Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, sous la direction de Michel PLOURDE, Québec, Les Éditions du Québec, Montréal, Fides, 2000, 516 pages.
[133]Le français au Québec, Les nouveaux défis, sous la direction d’Alexandre STEFANESCU et de Pierre GEORGEAULT, Québec, Conseil supérieur de la langue française, Montréal, Fides, 2005, 622 p.
[134]Le français, langue normale et habituelle du travail, Québec, Conseil supérieur de la langue française, 2005, 55 p.
[135] Revue Barricades, vol.1, n° 1, automne 2005, p. 55.
[136] Radio Canada a diffusé les résultats de ce sondage lors d’une émission spéciale, Le français qu’on aime, le dimanche 20 novembre 2005.
[137]Le Devoir, 15 juillet 2005, en première page.
[138]Le français, langue commune, Promouvoir l’usage et la qualité du français, langue officielle et langue commune du Québec, Proposition de politique linguistique, Gouvernement du Québec, 1996, 77 pages.
[139] Voir, à ce sujet, les réflexions de Neil BISSOONDATH, Le marché des illusions, La méprise du multiculturalisme, préface de Lise Bissonnette, Montréal, Boréal-Liber, 243 p.
[140] Voir, par exemple, Selim ABOU, L’identité culturelle, Relations interethniques et problème d’acculturation (Paris, Anthropos, 1981), Albert MEMMI, Le nomade immobile (Paris, Arléa, 2000) et surtout Amin MAALOUF, Les identités meurtrières (Paris, Grasset, 1998).
[141] Marco MICONE, Speak What, suivi d’une analyse de Lise Gauvin, Montréal, VLB, 2001.
[142] Transferts linguistiques vers le français; 1971, 29 %, 2001, 46 %; vers l’anglais, 1971, 71 %, 2001, 54 %.
[143] Taux d’assimilation linguistique des francophones au Canada en 2001 : Colombie-Britannique, 72,7 %, Alberta, 67,7 %, Saskatchewan, 74,6 %, Manitoba, 54,7 %, Ontario, 40,3 %, Nouveau-Brunswick, 10,5 %, Île-du-Prince-Édouard, 53,1 %, Terre-Neuve, 63,6 %. Source : Gouvernement du Québec, Secrétariat à la politique linguistique : La dynamique des langues en quelques chiffres, d’après Statistique Canada.
[145] Proportion des Québécois de langue maternelle au Québec en 2001 : ensemble du Québec, 81,4 %, région de Montréal, 68,1 %, île de Montréal, 53,2 %. Proportion des Québécois dont le français est la langue le plus souvent parlée à la maison : ensemble du Québec, 83,1 %, région de Montréal, 70,7 %, île de Montréal, 56,4 %. Source : Secrétariat à la politique linguistique.
[146]Le français, langue commune, Promouvoir l’usage et la qualité du français, langue officielle et langue commune du Québec, Proposition de politique linguistique, Gouvernement du Québec, 1996, 77 pages.
[147] « Anglo francophile voulant parler la langue de Molière », Le Devoir, 20 novembre 2006.
[148] Voir le chapitre « La politique québécoise d’immigration ».
Le rôle de la terminologie en aménagement linguistique : genèse et description de l’approche québécoise
Résumé
Les responsables d’un numéro de la revue Langages (juin 2007), numéro consacré à l’état de la terminologie aujourd’hui, m’ont confié la tâche de décrire l’approche québécoise. Je l’ai fait en mettant en relief que ce sont les déficits historiques de la terminologie française au Québec dans les domaines économiques et techniques qui ont déclenché une forte recherche terminologique à l’Office de la langue française et dans les entreprises privées. La terminologie devenait alors un moyen et non une fin en soi, un élément fondamental de la législation linguistique.
Le public international de la revue m’obligeait à décrire, une fois de plus, l’arrière-plan historique et sociolinguistique de la situation de la langue française au Québec.
À partir du moment où, dans les années cinquante, prend forme le projet de restaurer la qualité du français au Québec et de réduire la place occupée jusqu’alors par la langue anglaise, deux tâches s’imposaient : reprendre l’analyse du lexique du français en usage au Québec sous l’angle de la légitimité de la variation, d’une part, faire contrepoids à la concurrence de la langue anglaise, notamment en infusant au français du Québec les ressources terminologiques requises pour exprimer tous les aspects de la vie collective, d’autre part. À la même époque, la linguistique comme science est introduite dans les universités et une première génération de linguistes est formée. Chance et particularité du Québec, les linguistes participeront intensément à la réalisation de ce projet collectif, comme citoyens et comme spécialistes dont les connaissances sont appréciées.
C’est dans ce contexte que la terminologie prend son essor, surtout à partir de 1970. Nous esquisserons d’abord l’arrière-plan sociologique et législatif de cet essor, dont se dégagent les priorités de départ. Nous décrirons ensuite la stratégie mise au point pour réunir, diffuser et implanter les terminologies et la méthodologie de la recherche terminologique adaptée à cette stratégie. Nous évaluerons globalement l’efficacité de l’approche québécoise et évoquerons, en dernier lieu, sa diffusion dans d’autres pays.
La langue française est introduite sur les rives du Saint-Laurent par la colonisation française (fondation de Québec en 1608). Selon l’origine linguistique, nos ancêtres se répartissaient en trois groupes : les francisants (25 % de la population initiale), les dialectisants connaissant le français et capables d’en faire usage (30 %) et les dialectisants moins familiers du français (45 %). Malgré ces différences, l’unité linguistique de la colonie autour du français de Paris se réalise rapidement à la fin du XVIIe ou au début du XVIIIe siècle.
Cette langue des débuts survivra après la Conquête, portée par la volonté des ex-Français, qu’on nommait déjà les Canadiens, de garder leur langue.
La langue anglaise est brutalement introduite en Nouvelle-France par la défaite des troupes françaises en 1760. Le conquérant interdit immédiatement les relations avec la France. Le français d’ici évoluera en marge de celui de France, du moins jusqu’à la reprise des relations une centaine d’années plus tard, avec, comme conséquence, un écart croissant entre les deux usages. Autre conséquence, les marchands français se trouvent coupés de leurs fournisseurs et de leurs créanciers, en même temps que les marchands anglais de la côte est se précipitent dans la nouvelle colonie britannique pour occuper le terrain. L’anglais s’impose comme langue du commerce et des affaires et, par la suite, comme langue de l’industrialisation au milieu du XIXe siècle, provoquant la lente anglicisation de la langue française et la concurrence entre le français de la majorité et l’anglais de la minorité.
Au moment où les Québécois décident collectivement de reprendre en main leur destin linguistique, ils se trouvent face à une double concurrence linguistique, concurrence externe entre le français et l’anglais et concurrence interne entre ce qu’est devenu le français au Québec et le français européen, de France surtout.
Première réaction de leur part dès le milieu du XIXe siècle : rétablir la qualité du français parlé et écrit, notamment en luttant contre les anglicismes. Elle provoquera, en 1961, la création d’un Office de la langue française (OLF) avec le mandat de veiller, sous la direction du ministre, à la correction et l’enrichissement de la langue parlée et écrite.
Deuxième réaction, plus politique : presser le gouvernement de mettre son autorité et ses pouvoirs au service de la langue française pour qu’elle devienne la langue principale ou officielle du Québec dans la gestion de l’État, le commerce, l’affichage, les entreprises. C’est le début de la période des lois linguistiques. Une première loi est votée en 1969, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec. Elle fut fort contestée, surtout parce qu’elle accordait aux parents le libre choix de la langue d’enseignement de leurs enfants, puisqu’il existe, au Québec, deux réseaux scolaires publics, l’un en français, l’autre en anglais. Mais la même loi ajoutait au mandat de l’Office de la langue française celui de conseiller le gouvernement sur toute mesure législative ou administrative qui pourrait être adoptée pour faire en sorte que la langue française soit la langue d’usage dans les entreprises publiques et privées du Québec et la langue prioritaire de l’affichage public.
C’est ce mandat élargi qui permettra à l’OLF d’entreprendre, de 1970 à 1974, un ensemble de travaux multidisciplinaires avec, comme objectif unique, de rétablir l’usage généralisé du français, surtout dans les domaines identifiés dans la loi.
Les priorités de l’Office en 1970
Sans négliger le mandat relatif à la qualité de la langue, priorité est donnée à la langue de travail et à l’affichage à la demande expresse du gouvernement libéral nouvellement élu, déterminé à intervenir énergiquement pour mettre fin à la prédominance de la langue anglaise dans les entreprises, primaires, secondaires ou tertiaires.
Il est rapidement apparu évident que la prédominance de l’anglais se manifestait concrètement par l’emploi et la diffusion de la langue et de la terminologie anglaises, totalement au niveau de la direction des entreprises, largement au niveau de l’exécution ou de la commercialisation. Disposer de la terminologie française équivalente devenait donc un préalable à toute action.
D’où un défi de taille : recenser la terminologie effectivement en usage dans le fonctionnement quotidien d’une entreprise et concevoir à la fois une tactique pour y substituer la terminologie française et une méthode de travail en terminologie pour réunir les vocabulaires spécialisés correspondants.
La réflexion sur ces deux points est menée concurremment à partir de travaux sur le terrain, soit dans des entreprises de secteurs industriels importants au Québec, par exemple l’exploitation forestière, les pâtes et papiers, soit dans des entreprises de service touchant le grand public, les banques, les assurances, soit enfin en intervenant directement pour modifier la terminologie de la commercialisation de produits de grande diffusion, l’automobile, l’alimentation, les vêtements. La réflexion sur la méthode s’effectue en cours de travail, puisqu’il fallait immédiatement se mettre à la tâche. Elle se précisera au fur et à mesure que des solutions seront trouvées aux problèmes théoriques et pratiques qui se posaient. Elle évoluera également en même temps que la procédure de francisation des lieux de travail et de commerce.
Conception d’une stratégie de diffusion et d’implantation de la terminologie française
Elle s’est élaborée peu à peu à partir de l’observation du circuit de la communication dans des lieux réels où on voulait favoriser l’emploi généralisé de la langue et de la terminologie françaises. Tout particulièrement, nous avons cherché à comprendre par qui et par quels moyens se diffusent les termes spécialisés et par quelles voies ils pénètrent le vocabulaire usuel des locuteurs de la langue.
Plus précisément, nous avons cherché à découvrir les points (les nœuds) où les termes techniques sont sélectionnés, ou créés, et mis en circulation dans des types de communication, écrite le plus souvent mais également orale, caractérisés par un haut souci de précision et par un grand soin apporté à la mise en forme du message. Les communications suivantes sont, dans cette optique, apparues d’une haute importance pour la diffusion de la terminologie française :
les communications industrielles, notamment tous les documents requis pour la gestion de la production, l’identification et le mode d’emploi de la machinerie, l’identification du matériel et des pièces de rechange, la formation initiale et continue du personnel;
les communications administratives de régie interne : gestion du personnel, conventions collectives, titre des fonctions et description des tâches;
les communications commerciales : publicité, catalogues de produits, modes d’emploi;
les communications gouvernementales : textes des lois et des règlements d’application, codes de sécurité (code du bâtiment, code de l’électricité, par exemple), formulaires, documents d’information;
les communications scientifiques et techniques : diffusion des sciences et des techniques par l’enseignement depuis l’université jusqu’à la maternelle, textes de recherche et de vulgarisation, diffusion de l’innovation.
Ces communications sont dites institutionnalisées par opposition à individualisées selon l’implication de l’émetteur dans le message. Dans les premières, l’acte de communiquer est impersonnel et s’effectue au nom d’une personne morale, par exemple l’État, une institution comme l’UNESCO ou la CE, une entreprise, un commerce. Dans les secondes, il est personnel et engage la seule responsabilité de l’émetteur, autant dans le style que dans le choix du vocabulaire. L’aménagement linguistique (éventuellement une législation linguistique) ne peut viser que les communications institutionnalisées et doit respecter la totale liberté des communications individualisées.
Les auteurs de ces communications sont les premiers responsables de la terminologie qu’ils utilisent et mettent en circulation. Ils assument également la responsabilité de l’exactitude des termes qu’ils privilégient. Lorsqu’ils sont regroupés en associations ou dans des ordres professionnels, il leur revient collectivement de colliger et de mettre à jour la terminologie de leurs spécialités, comme le font les médecins par exemple. Il en va de même des grandes entreprises.
L’OLF a tiré de cette observation une conception de son rôle en terminologie : un rôle d’animation, pour rendre tous les milieux solidaires de la diffusion et de l’emploi d’une terminologie française de qualité, un rôle de guide et de soutien en matière de recherches terminologiques, qu’il s’agisse du choix du terme exact ou de la préparation d’un lexique, un rôle de modèle, en conduisant et en publiant lui-même des travaux de terminologie. La conscience de ces rôles a grandement influencé la conception de la méthode de travail.
Dès le départ, l’approche québécoise en terminologie est conçue en fonction d’un plan d’aménagement linguistique global, qui sera, par la suite, confirmée par deux législations linguistiques successives, la Loi sur la langue officielle de 1974 proposée par le Parti libéral et la Charte de la langue française de 1977 votée par l’Assemblée nationale sur proposition du Parti québécois. La Charte est toujours en vigueur, quoique modifiée au fil des ans. L’une et l’autre découlent directement de la stratégie décrite précédemment, comme en font foi les principaux chapitres de ces deux textes : la langue de l’Administration publique, la langue de travail et la francisation des entreprises, la langue des affaires (la publicité, l’affichage, les raisons sociales, le service aux consommateurs), les ordres professionnels (services disponibles en français).
On comprend dès lors pourquoi d’autres pays placés dans des situations de concurrence linguistique analogues à celle du Québec ont marqué tant d’intérêt à l’égard de son approche de la terminologie, non en elle-même mais comme outil de modification d’une situation.
Mise au point d’une méthodologie de la recherche terminologique conséquente
Il paraîtra sans doute naïf de revenir, aujourd’hui, sur les fondements linguistiques de la terminologie, alors qu’elle est devenue une discipline linguistique reconnue, consacrée à l’étude de cette partie du lexique d’une langue que sont les vocabulaires spécialisés. Il est cependant pertinent à nos propos de rappeler les options linguistiques théoriques sur lesquelles s’est fondée l’approche québécoise en terminologie.
Ce travail de conceptualisation s’est étendu sur une vingtaine d’années. L’OLF en a pris l’initiative et la direction durant la période d’exploration. Puis, aux environs de 1985, les universitaires ont pris le relais dans les départements de linguistique ou dans les écoles de traduction, surtout à l’Université Laval et à l’Université de Montréal. Durant cette deuxième phase, l’OLF a concentré ses efforts sur la diffusion de la terminologie, notamment par sa banque de terminologie devenue aujourd’hui le Grand dictionnaire terminologique (GDT), tout en poursuivant des travaux de recherches terminologiques systématiques sur sa lancée initiale.
L’évocation des fondements théoriques se concentrera surtout sur la période d’exploration tandis que la description des étapes du travail en terminologie systématique tiendra compte de la pratique actuelle.
Au Québec, en 1970, la recherche terminologique était liée aux besoins de la traduction avec l’anglais comme langue de départ, conséquence de la prépondérance de la langue anglaise évoquée plus haut. La recherche se faisait au mot à mot, presque toujours à partir d’un texte et en utilisant les dictionnaires bilingues comme outils de référence. En colligeant les résultats de ce travail, on arrivait à produire des lexiques plus ou moins spécialisés, mais qui découlaient de besoins réels, par exemple l’emploi du français dans une usine ou la rédaction d’un catalogue de produits. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la terminologie ponctuelle, toujours pratiquée par les traducteurs, quoique les sources soient maintenant plus nombreuses, plus fiables et plus facilement accessibles.
Cette méthode ne convenait ni aux besoins de l’OLF – réunir la terminologie française d’une activité à partir de l’observation de la situation de communication –, ni à l’état des connaissances en linguistique structuraliste, ni au postulat fondamental qui en découle en matière de sémantique : les signes linguistiques (mots ou termes) se définissent les uns par rapport aux autres au sein d’ensembles notionnels. Les premiers travaux de recherches terminologiques menés par l’OLF montraient en effet que le traitement au mot à mot n’était plus possible et qu’il fallait trouver une autre méthode qui permette de traiter globalement des ensembles de termes.
La recherche d’une nouvelle méthode s’est effectuée sur le tas, en cours de travail, en méditant sur les difficultés pratiques et théoriques qui surgissaient au jour le jour. Ces réflexions ont pris appui sur les propositions de Bernard Pottier en structuralisme sémantique (le fameux exemple du générique siège décliné en chaise, fauteuil, tabouret, pouf par l’ajout ou le retrait d’un sème), sur celles de Louis Guilbert inspirées de son étude du vocabulaire de l’aéronautique. Ce fut l’occasion de revenir sur la théorie du signe linguistique chez De Saussure et chez Ogden et Richards pour mieux cerner les relations entre notion, réalité et terme. D’autre part, les travaux de Wüster étaient peu accessibles et peu connus en langue française. On lui attribuait l’idée que les termes renvoyaient à des systèmes de notions cohérents et hiérarchisés et que l’objectif de la terminologie, selon lui, était d’améliorer la normalisation des notions et des termes pour une plus grande efficacité de la communication entre spécialistes d’un même domaine. Cependant, compte tenu de son mandat, l’Office s’est donné comme objectif spécifique la normalisation des termes français et la définition rigoureuse des notions.
L’OLF a également tiré profit des avis de collègues européens (France, Belgique, Communauté européenne, Autriche) connus pour leur connaissance et leur expérience du traitement des termes techniques. Les discussions ont eu lieu à l’occasion de séminaires de travail annuels dont les thèmes sont révélateurs des préoccupations de l’époque : Les données terminologiques (1972) pour préciser et tenter d’uniformiser le contenu d’une fiche terminologique, La normalisation linguistique (1973) pour guider le choix d’un terme standard à privilégier, L’aménagement de la néologie (1974) pour voir si une pratique systématique et coordonnée de la néologie pourrait être substituée à l’emprunt, Essai de définition de la terminologie (1975) pour faire le point sur l’avancée de cette discipline. Ainsi sont venus réfléchir avec nous une vingtaine de collègues représentant les principaux organismes et institutions qui œuvraient alors en lexicographie et en terminologie, entre autres Eugen Wüster lui-même, Albert Bachrach, alors chef de la Division de la traduction de la Commission des communautés européennes, Claude Dubois, alors directeur du Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse, Roger Goffin, Louis Guilbert, Joseph Hanse, président du CILF, Bernard Quémada et John Humbley, du Centre d’étude du français moderne et contemporain, Paul Imbs, du Trésor de la langue française, Alain Rey et Josette Rey-Debove, de la maison Le Robert. Guy Richard, de l’AFNOR et Helmut Felber d’INFOTERM.
Ainsi s’est peu à peu conçue, expérimentée et précisée une pratique de la terminologie systématique (par opposition à ponctuelle) marquée par les caractéristiques suivantes : elle est comparée, puisque l’objectif était de franciser des activités alors menées en anglais; elle se veut participative, pour favoriser les échanges entre les équipes de recherche au Québec, au Canada et en Europe francophone; enfin, elle doit devenir informatisée, pour stocker, gérer et diffuser la masse grandissante des fiches terminologiques bilingues ou multilingues. Une première description de cette méthode et de ses présupposés théoriques a été publiée en 1973 sous le titre Guide de travail en terminologie (Pierre Auger, Bruno de Bessé et al., sous la direction de J.C. Corbeil). Une seconde édition a paru en 1978, qui tenait compte de l’expérience acquise et des discussions théoriques à l’occasion des séminaires, intitulée Méthodologie de la recherche terminologique (Pierre Auger, Ls-Jean Rousseau et al., sous la même direction).
L’OLF a également préparé et diffusé un Énoncé de politique linguistique relative à l’emprunt des formes linguistiques étrangères (1980) pour guider la pratique de l’emprunt, surtout à l’anglais. De même, l’Office a précisé sa position à l’égard des variantes lexicales propres au Québec en publiant un Énoncé de politique linguistique relative aux québécismes (1985), énoncé qui proposait un ensemble de critères pour identifier les variantes légitimes.
Étapes du travail en terminologie systématique
La terminologie systématique est conduite aujourd’hui selon une méthode relativement bien établie, enseignée dans les universités. Elle s’effectue selon un cheminement en étapes successives sur lesquelles les terminologues sont généralement d’accord. Par contre, on réfléchit beaucoup, dans les universités surtout, à la manière dont chaque étape peut ou pourrait être menée en prenant en compte les avancées actuelles des sciences documentaires et celles du traitement informatisé des corpus textuels, notamment pour la recherche et le découpage des unités terminologiques, le relevé des termes en concurrence pour la désignation d’une même notion, le relevé de la fréquence relative de chacun des termes comme indice du terme à privilégier, etc.
Voici une énumération succincte de ces étapes, sans entrer dans le détail de la description de chacune :
A – Phase préparatoire au travail terminologique.
1 – Choix du domaine dans lequel une recherche terminologique est envisagée. Si ce domaine est très large, il vaut mieux le diviser en sous-domaines.
Il est bon que le terminologue ait une vue d’ensemble du domaine où il s’apprête à intervenir, même si sa recherche ne doit porter que sur l’un des sous-domaines.
Dès cette étape, le terminologue amorce la connaissance du domaine et commence à réunir la documentation utile à sa recherche terminologique.
2 – Connaissance du milieu auquel est destiné le futur vocabulaire spécialisé et évaluation des besoins de ce milieu en terminologie. Il s’agit, en somme, de préciser la clientèle-cible visée.
3 – Inventaire des ressources terminologiques disponibles dans le domaine d’intervention choisi et évaluation de leur qualité.
Phase indispensable, qui révélera ce sur quoi il est possible de prendre appui et ce sur quoi il faudra concentrer la recherche terminologique. Tout n’est pas à inventer!
4 – Détermination des objectifs du projet de recherche en fonction des besoins et du niveau de spécialité de la clientèle-cible.
5 – Réunion et analyse critique de la documentation pertinente au niveau de spécialité requis, le plus souvent sous forme de textes de nature variée (ouvrages spécialisés, articles, modes d’emploi, documents techniques, etc.). L’ensemble constituera le corpus documentaire de la recherche.
Si la recherche porte sur deux langues, il faut constituer deux corpus documentaires équivalents, l’un et l’autre composés de textes originaux dans chaque langue, en traitant avec circonspection les textes traduits.
À l’occasion de cette recherche documentaire, on peut repérer les meilleurs spécialistes du domaine, ceux qui y font autorité, de même que les organismes les plus actifs et les plus dignes de confiance.
6 – Recrutement d’experts du domaine disposés à faire partie d’un comité de référence lors de la validation des résultats de la recherche terminologique.
B – Recherche terminologique proprement dite.
Ces étapes franchies, on peut entreprendre le travail de recherche terminologique.
7 – Dépouillement du corpus documentaire pour y repérer les notions pertinentes au domaine de la recherche et les termes utilisés pour les nommer.
En cours de dépouillement, les problèmes à résoudre apparaissent, soit imprécision du découpage notionnel d’un texte à l’autre ou entre experts du même domaine, soit découpage notionnel différent d’une langue à l’autre, soit existence de plusieurs termes pour désigner la même notion, soit enfin divergence de définition d’une même notion.
On note également des contextes utilisables lors de la rédaction de la fiche terminologique de synthèse pour illustrer l’emploi d’un terme, ou encore des éléments de définition de la notion à réévaluer plus tard.
On relève pour chaque notion le ou les termes employés pour la désigner.
En terminologie bilingue, on doit mener le dépouillement de chaque corpus indépendamment l’un de l’autre.
8 – Préparation de la fiche terminologique de synthèse.
Délimitation précise de la notion par l’examen des nuances et divergences apparues en cours de dépouillement et rédaction d’un projet de définition à soumettre aux experts du comité de référence.
Si le même terme est toujours employé pour nommer la même notion, on le consigne. Si, au contraire, comme il arrive souvent, car il y a de la synonymie en terminologie, plusieurs termes sont en concurrence pour désigner la même notion, il devient nécessaire de choisir le terme à privilégier en tenant compte de divers indices, notamment la fréquence relative de chaque terme et l’usage des spécialistes qui font autorité dans le domaine.
En terminologie comparée, on repère et on tient compte des cas où le découpage notionnel de la réalité n’est pas identique d’une langue à l’autre. Exemples simples pour illustrer ce phénomène : la répartition des cours d’eau entre fleuve et rivière pour une seule notion river en anglais ; à l’inverse, la distinction notionnelle et terminologique qu’on fait en langue anglaise entre l’animal vivant, calf, pig, ox et le même animal comme aliment, veal, pork et beef pour, en français, les mêmes termes veau, porc et bœuf.
Le dilemme entre emprunt et néologisme est le plus difficile à résoudre. C’est pour guider sa solution que l’Office de la langue française a publié un Énoncé de politique linguistique relative à l’emprunt des formes linguistiques étrangères. Encore aujourd’hui, et plus encore aujourd’hui alors que l’anglo-américain envahit toutes les langues du monde, on discute beaucoup de la nécessité de l’un et de la pertinence de l’autre. Certains critères sont avancés pour orienter le recours à l’un ou à l’autre : fréquence des emprunts dans un domaine (menace de colonialisme terminologique s’ils deviennent trop nombreux), possibilité d’intégration de l’emprunt dans le système phonologique et morphosyntaxique de la langue emprunteuse, utilité de l’emprunt (vient-il combler un vide réel dans la terminologie ou, au contraire, vient-il supplanter un terme existant sans raison suffisante?). Pour juger de la pertinence du néologisme, on évoque comme argument, sur le plan linguistique, sa conformité aux règles de la dérivation ou de la création morphologique de nouvelles unités lexicales (beaucoup de néologismes passent en effet inaperçus tant ils s’intègrent normalement au lexique de la langue). Sur le plan sociolinguistique et symbolique, on évoque la fréquence d’utilisation de la notion, et donc du terme étranger en cas d’emprunt : meilleur exemple actuel e-mail ou mail par rapport à mél (contraire aux règles phonologiques du français) et à courriel (dans la série en -el, comme logiciel, didacticiel), ou encore l’impression que crée chez les usagers le recours fréquent à l’emprunt, l’impression que sa langue n’est plus capable d’exprimer la nouveauté, d’où le risque d’une perte de confiance envers sa langue et d’un engouement à l’égard de la langue étrangère, jugée plus dynamique, plus créatrice, plus moderne.
Tous les cas problématiques relevés et documentés au cours de cette étape doivent être soumis aux experts du comité de référence. Il revient aux spécialistes de réagir aux dossiers terminologiques litigieux et de prendre les décisions puisqu’en définitive, ils sont les premiers responsables et les principaux utilisateurs de leurs terminologies. La terminologie ainsi normalisée a d’autant plus de chance de se diffuser dans l’usage réel qu’elle est entérinée et mise en pratique par les spécialistes. C’est ainsi, par exemple, qu’au Québec, les professeurs de l’École des HEC diffusent la terminologie des affaires en langue française, sans négliger pour autant la connaissance de la terminologie anglaise et même de la terminologie espagnole pour les besoins de l’ALENA. De la même façon, l’Ordre des comptables agréés du Québec a officialisé la terminologie française de la comptabilité, que ses membres emploient et enseignent maintenant, tout en respectant, pour les besoins de la mondialisation des affaires, les spécificités notionnelles et terminologiques des plans comptables canadien, américain et européen.
C – Synthèse de la recherche et diffusion.
9 – Dernière étape, rédaction de la fiche terminologique de synthèse et choix des moyens de diffusion sous forme de lexique ou de dictionnaire : diffusion papier, diffusion électronique, banque de terminologie, systèmes intranet ou Internet.
Diffusion de la méthodologie au Québec
Elle s’est répandue dans les entreprises par les terminologues qui y œuvraient.
La Société des traducteurs et terminologues du Québec (STQ) a incité ses membres à se familiariser avec l’approche systématique de la terminologie en complément de la méthode ponctuelle. La STQ a elle-même organisé six colloques de terminologie entre 1976 et 1985, en collaboration avec l’OLF, dont l’un portait spécifiquement sur Le rôle du spécialiste dans les travaux de terminologie (1980).
Les universités ont mis au programme de linguistique des cours de terminologie en complément de l’enseignement de la lexicologie et de la lexicographie. Les programmes de traduction ont mis en parallèle terminologie ponctuelle et terminologie systématique. Ce sont les universitaires qui font actuellement progresser la méthodologie de la terminologie.
Un large consensus s’est ainsi dégagé au Québec sur les grands principes de l’approche terminologique québécoise. Le visiteur qui vient s’en informer reçoit de toutes parts le même type d’information, que ce soit en entreprise, dans les universités ou à l’OLF. Les divergences portent, en général, sur le mode de réalisation, peu sur les principes. La diffusion internationale s’en est trouvée raffermie.
Évaluation de l’efficacité de l’approche québécoise
L’efficacité de l’approche québécoise en terminologie doit être évaluée sur deux plans différents : d’abord, comme méthode de travail en terminologie systématique pour préparer des vocabulaires spécialisés; puis, comme moyen de favoriser l’emploi, au Québec, de la terminologie française de préférence à la terminologie anglo-américaine.
La production terminologique québécoise selon cette approche a été très abondante. En répertoriant, à la demande du Conseil de la langue française, tous les titres publiés entre 1970 et 1989, que ce soit par l’Office, par les entreprises privées ou par les ordres professionnels, Marie-Éva de Viller[2] a retracé plus de 700 publications terminologiques, concernant les principaux secteurs d’activité économique suivants : aéronautique, alimentation, assurances, banque, bâtiment, communications, droit, édition, électricité, environnement, gestion et comptabilité, informatique et bureautique, vêtement, transport et manutention, génie minier et activités industrielles diverses (acier, papier, exploitation forestière, par exemple).
La stratégie de changement linguistique planifié conçu par l’OLF s’est trouvé confirmée et validée par l’adoption des politiques linguistiques, surtout de la Charte de la langue française de 1977. Les modifications que cette dernière a subies à plusieurs reprises n’ont ni touché ni modifié les articles qui, directement ou indirectement, visaient à favoriser l’utilisation de la terminologie française.
L’évaluation que l’on peut faire des effets de ces dispositions est très différente selon que l’on observe les communications institutionnalisées ou individualisées.
Elles ont, sans conteste, généralisé l’emploi de la langue française et des termes français dans les communication institutionnalisées à la suite de diverses obligations créées par la loi : obligation de désigner en français les produits de consommation courante et de rédiger en français les catalogues de produits et autres textes de même nature, obligation faite aux entreprises de 50 employés et plus d’utiliser la terminologie française dans la langue de travail, dans leurs communications écrites et leurs systèmes informatiques, l’obligation faite aux ordres professionnels de rendre leurs services disponibles en français, l’obligation commerciale de diffuser la version française des logiciels, ludiciels, jeux informatiques et systèmes d’exploitation, la rédaction en français des contrats d’adhésion ou des contrats où figurent des clauses types imprimées, l’obligation de rédiger en français les contrats de travail, y compris la désignation et la description des diverses fonctions.
L’usage du français s’est généralisé dans l’affichage public et la publicité commerciale : le Québec s’affiche maintenant en français avec, en conséquence, une présence accrue de la terminologie française dans tous les lieux publics et sur tous les supports publicitaires. Ces mesures étaient d’application immédiate ou selon les échéances fixées par la loi. La langue écrite institutionnelle s’est donc modifiée rapidement et durablement.
Il en va autrement des communications individualisées. En effet, les comportements linguistiques personnels évoluent beaucoup plus lentement, sur une plus longue période de temps et d’une manière imprévisible, au hasard des habitudes et de la mode.
Le poids de la langue acquise durant l’enfance, plus ou moins modifiée en cours de socialisation et de scolarisation, inhibe la possibilité d’en changer. D’une génération à l’autre, la langue se transmet en se conservant et en se modifiant lentement. Il y a là une force d’inertie qui freine l’évolution linguistique.
Dans une situation de contact continu entre deux langues, comme celle du Québec, on constate que les anglicismes de types calques (passé dû au sens de échu) ou faux-amis (balance au lieu de solde, breuvage pour boisson, définitivement pour certainement) semblent si français qu’ils passent dans la parole sans même que le locuteur ait conscience qu’il s’agit d’emprunts inutiles.
On constate également une tendance très actuelle à mêler langue familière et langue soutenue avec, comme conséquence, que celle-ci sert de moins en moins de norme d’une langue de qualité.
En somme, au Québec, on observe en langue courante une alternance continuelle entre deux lexiques et deux codes linguistiques (phonologique et morphosyntaxique), l’un hérité du passé, l’autre diffusé aujourd’hui par les communications institutionnalisées. Exemples : la publicité nomme toujours cuisinière l’appareil électroménager de cuisson, mais on entend encore souvent poêle qui date de l’époque de la cuisine au feu de bois. Ou encore, tous les manuels parlent de freins et de pneu alors que beaucoup persistent à utiliser brake et tire, trace de l’anglicisation lors de l’industrialisation du Québec. Il ne s’agit pas ici d’ignorance mais de la force de l’habitude. De toute évidence, il est plus long et plus difficile de modifier le comportement linguistique des locuteurs individuels.
Diffusion de l’approche québécoise
Le moteur de la diffusion de l’approche québécoise en Europe et dans le monde hispanique est la Catalogne. Le Québec ne peut pas participer directement à la dynamique linguistique de l’Europe. Il est d’un autre continent et d’un autre ensemble politico-économique.
La collaboration entre la Catalogne et le Québec en aménagement linguistique et en terminologie s’est amorcée lors de la visite de madame Aima Moll, alors directrice générale de la politique linguistique. Le gouvernement de la Generalitat lui avait demandé de préparer un projet de législation linguistique catalane et elle était venue s’informer de celle du Québec[3].
Par la suite, ses deux principaux collaborateurs de l’époque sont également venus au Québec : Isidor Mari Mayans, avec le mandat de réfléchir aux services administratifs dont la direction générale devait se doter pour appliquer la loi, Térésa Cabré, avec celui d’actualiser la terminologie requise en langue catalane. Le lien entre aménagement linguistique et terminologie s’est ainsi transmis à la Catalogne.
Térésa Cabré s’est approprié la méthodologie québécoise du travail terminologique et elle l’a adaptée à la situation et aux besoins de la langue catalane. Elle s’est aussi préoccupée d’insérer le développement de la terminologie catalane dans les travaux lexicographiques de l’Institut d’Estudis Catalans pour éviter tout risque d’opposition entre ces deux aspects du lexique catalan. Trois publications de Térésa Cabré marquent les étapes de cette appropriation : traduction et adaptation en 1987 de la Méthodologie de la recherche terminologique (OLF, Pierre Auger et Ls-Jean Rousseau), publication en 1990 de la Metodologia del traball terminologia, comme guide pour le personnel du Centre de terminologie catalane, TERMCAT, publication en 1992 de son grand ouvrage de synthèse La terminologia, la teorica, les metodes, les aplicaciones, véritable traité de terminologie[4].
À partir de sa version catalane, l’approche québécoise se répand en Europe. L’activité de TERMCAT sert de modèle et diffuse sa version de la méthodologie du travail terminologique. L’implication de l’Institutde Sociolingüistica Catalana dans la construction linguistique de l’Europe répand la conception catalane de l’aménagement linguistique dans les institutions de la Communauté, sous les deux thèmes inspirés de la situation de la Catalogne en Espagne, respect des langues minoritaires et maintien du multilinguisme des organismes centraux. Térésa Cabré, de son côté, propage la terminologie en Espagne et en Amérique latine par le biais de la coopération universitaire.
À la fin des années soixante-dix, Mohamed Maamouri, alors directeur de l’Institut Bourguiba des langues vivantes de l’Université de Tunis, projette d’organiser un enseignement de la terminologie adapté aux besoins de la langue arabe. L’auteur séjourne à l’Institut de septembre 1979 à décembre 1980. Il initie ses collègues tunisiens à la terminologie et crée avec eux un cours adapté aux besoins de la langue arabe.
Deux expériences très différentes l’une de l’autre diffusent l’approche québécoise en Afrique subsaharienne. Au Rwanda d’abord, où le gouvernement avait décidé d’introduire la langue nationale, le kinyarwanda, comme langue d’enseignement en alternance avec le français, tout particulièrement dans les premières années de scolarité. Le projet incluait la préparation des manuels scolaires, ce qui exigeait que la terminologie des matières en kinyarwanda soit disponible et normalisée. Les premiers terminologues rwandais sont formés au Québec. Le programme, dirigé par Boniface Ngulinzira, est une réussite.
L’autre expérience a impliqué quatre pays d’Afrique de l’Ouest, le Sénégal, le Mali, la Guinée et le Burkina Faso. L’objectif était de préparer et de publier une adaptation africaine du dictionnaire LE VISUEL[5] destinée à servir de manuel d’appoint à l’enseignement de base. Le projet comportait trois volets : formation d’infographistes africains, formation des linguistes africains à la terminologie et des membres des équipes nationales à l’informatique d’édition, animation du travail commun des quatre équipes. Le Dictionnaire visuel africain a paru en 1995.
L’Agence francophone (autrefois l’ACCT) et l’Agence universitaire de la Francophonie (autrefois l’AUPELF) favorisent, par leurs programmes de coopération linguistique, les échanges entre le Sud et le Nord. Le Québec y participe activement en aménagement linguistique, en lexicographie et en terminologie.
En France, l’approche québécoise s’est surtout diffusée par les relations et les accords de coopération entre universités. L’amitié entre collègues y joue, de toute évidence, un rôle déterminant.
En guise de conclusion
Tel est le modèle d’aménagement linguistique créé au Québec pour tenter de remédier à une situation de concurrence linguistique caractérisée par la prédominance de la langue anglaise sur la langue française. La terminologie, on l’a vu, y a joué un rôle de premier plan. Ce modèle s’appuie sur un dispositif juridique qui attribue à la langue française le statut de langue officielle, mais qui, également, balise l’emploi d’autres langues, particulièrement de l’anglais. La législation linguistique n’est qu’un élément, essentiel il est vrai, de la stratégie. Deux autres politiques sont tout aussi déterminantes, la politique du ministère de l’Éducation en matière d’enseignement du français, de l’anglais et d’une troisième langue, la politique d’immigration : sélection, accueil et intégration des immigrants.
Ce modèle pourrait-il servir à prévenir les controverses linguistiques et politiques que l’on voit poindre dans d’autres pays?
En Europe, la création de la Communauté se déroule depuis les premiers accords de Rome sans tenir compte de la diversité des langues nationales. Ce laisser-faire linguistique risque de conduire à l’affrontement des langues nationales et à la prédominance de la langue anglaise comme langue unique des institutions et des échanges économiques.
La libre concurrence des langues a provoqué au Québec la dégradation de la langue française. Chose plus importante, les francophones avaient perdu confiance en leur langue pour vaquer aux affaires sérieuses, la science, les affaires, les technologies nouvelles. Le même phénomène se produit en France sous nos yeux. « L’anglais est la langue de la modernité », titrait le journal Le Monde à l’époque de l’affaire de l’Institut Pasteur.
Si les Français, comme les Québécois jadis, s’abandonnent à la fascination de la langue anglaise, il deviendra de plus en plus difficile de revenir en arrière. Les efforts des Québécois et des Catalans pour redresser la situation respective de leurs langues le démontrent amplement.
Notes
[1] Pour une vue d’ensemble des questions évoquées ici, voir Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, Québec, Conseil de la langue française, Montréal, Fides, 2000, 516 p. Importante bibliographie.
[2] Voir Francisation des entreprises (1970-1989), Analyse de l’activité terminologique québécoise, Québec, Conseil de la langue française, 1990, 138 p.
[3] Loi adoptée en 1983 sous le titre Loi 7/1983, du 18 avril, sur la normalisation linguistique, remplacée en 1998 par la Loi 1/1998, du 7 janvier, de politique linguistique.
[4] Monique C. CORMIER et John HUMBLEY en ont publié une version adaptée à la langue française intitulée La terminologie, théorie, méthode et applications, Paris, Armand Colin, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1998, 322 p.
[5] À partir de sa deuxième édition de 1992, Le VISUEL, dictionnaire thématique français-anglais, Jean-Claude CORBEIL et Ariane ARCHAMBAULT. Montréal, Québec Amérique, 896 p.
L’Académie des lettres du Québec voudrait, par ce colloque, examiner et discuter la question suivante : assistons-nous actuellement, au Québec, à la concurrence d’une double légitimité linguistique, l’une inspirée de la langue populaire, l’autre de la langue soutenue écrite et de son registre familier en langue parlée?
La première découle de l’emploi, de plus en plus fréquent, de la langue populaire au cinéma, dans les téléromans, chez les humoristes et les chansonniers. Elle conforte une partie de la population dans l’idée qu’elle n’a pas à modifier son usage de la langue française (prononciation, syntaxe, vocabulaire).
La seconde se fonde sur son emploi par l’administration et par le personnel politique, par le fait qu’elle est à la fois la langue enseignée à l’école et à l’université (du moins, en principe), la langue d’enseignement de toutes les matières et par le fait qu’elle est illustrée par la littérature. Enfin, elle est celle de nos relations avec les autres pays de la Francophonie et avec tous les francophiles de la planète. La Charte de la langue française lui a conféré le statut de langue officielle du Québec.
Quelles seraient les conséquences sociales, culturelles et linguistiques de cette dichotomie si elle s’accentuait?
Cette question est d’ordre social avant d’être d’ordre linguistique.
Elle renvoie à la manière dont une communauté linguistique conçoit et proclame son identité par et à travers sa langue. Elle concerne tous les usagers de la langue et, d’une manière toute particulière, les créateurs et les communicateurs de la radio, de la télévision et des médias écrits, pour qui la langue est l’outil de travail et d’expression.
Cette question implique également qu’on réfléchisse à la manière dont un usage de la langue acquiert sa légitimité, c’est-à-dire comment il devient la norme, la forme standard de la langue, acceptée par l’ensemble de la communauté linguistique.
Cet exposé de départ, qui n’a d’autres intentions que de lancer la réflexion et la discussion, se déroulera en deux temps : d’abord, proposer des indices pour comprendre comment un usage de la langue devient la norme, ensuite, voir pourquoi, au Québec, le recours à la langue populaire est de plus en plus fréquent dans des situations où on ne s’attendrait pas à sa présence.
Premier temps : comment un usage devient-il la norme sociale?
Au sein de toute communauté linguistique cohabitent plusieurs usages de la langue. La langue écrite varie moins parce qu’elle est apprise, qu’elle est plus réfléchie, plus stable, qu’elle est décrite et guidée par des ouvrages de référence, dictionnaires et grammaires surtout. La langue parlée, qui s’apprend durant la toute première enfance par mimétisme du milieu ambiant, varie davantage parce qu’elle est plus spontanée, collée de près aux circonstances et aux émotions du moment.
Ces différents usages sont en concurrence et donnent naissance à un marché linguistique (l’expression est de Pierre Bourdieu) au sein duquel chaque usage acquiert une valeur sociale qui découle de son évaluation par rapport à l’idée que la communauté se fait de la manière dont il convient d’employer la langue. La valeur d’un usage ne découle pas du nombre de locuteurs dont c’est la manière habituelle de parler, mais bien du fait que ces locuteurs l’emploient dans des circonstances et des institutions de prestige, la gestion de l’État, les affaires, la science, le droit, la politique, les médias, la littérature. Chaque locuteur est conscient de la valeur de son propre usage et en fait l’expérience au jour le jour : pour chaque moment et chaque circonstance de communication, il choisit son style en fonction des convenances et des attentes du milieu.
C’est par ce processus social complexe, aujourd’hui peu étudié par les sociologues, les anthropologues ou les sociolinguistes, qu’un usage devient dominant, est considéré comme étant la norme du bon usage de la langue, qu’un consensus en sa faveur se crée chez tous les locuteurs de la langue, indépendamment de leur propre usage, en un mot, qu’il devient standard.
Ce français standard est, d’une part, la langue maternelle d’une partie plus ou moins grande des usagers de la langue, et, d’autre part, il est confirmé et s’acquiert chez tous les enfants par l’apprentissage scolaire, certainement sous sa forme écrite (lecture, orthographe, grammaire, vocabulaire, rédaction), mais également sous sa forme parlée (prononciation, dextérité d’expression, passage à la langue standard pour les enfants dont ce n’est pas la langue maternelle). C’est là, du moins en théorie, la fonction fondamentale de l’école, de la maternelle à l’université.
Toutes les études montrent, depuis la commission Gendron, qu’un consensus existe au Québec en faveur d’un français standard qui nous caractérise au sein de la francophonie. Le débat porte plutôt sur la description de ce français standard d’ici. Nous savons également que les Québécois sont attachés à la qualité de la langue, qu’ils réclament de l’école qu’elle en assure l’apprentissage et la maîtrise, des médias, qu’ils en fassent la démonstration quotidienne. J’en veux pour preuve récente les nombreuses interventions qui allaient en ce sens lors de toutes les audiences publiques de la commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, à la grande surprise des commissaires devant une telle unanimité.
En même temps, on constate aujourd’hui un usage public de plus en plus fréquent de la langue populaire, parfois par simple saupoudrage d’expressions et de mots qui en proviennent et qu’on excuse avec des pirouettes du type « comme on dit en chinois », pour excuser l’emploi d’un anglicisme, ou « comme on dit » pour faire passer un tour de phrase, ou même par choix délibéré, pour se faire comprendre, dit-on. Cette valorisation de ce niveau de langue suscite à la fois plaisir et malaise, assentiment et réprobation, et génère une certaine confusion qui s’installe peu à peu dans les esprits quant à la forme de la langue standard du Québec.
En somme, le consensus à ce sujet n’est plus aussi net. Nous passons ainsi au second point de cet exposé : d’où vient cette valorisation du français populaire? Pourquoi acquiert-il maintenant un certain droit de cité, une certaine forme de légitimité?
Mon hypothèse est que ce qui valorise le français populaire parlé est son emploi de plus en plus fréquent chez les créateurs (écrivains, cinéastes, humoristes, publicitaires, etc.) et sur les ondes des médias, souvent au nom de la spontanéité, pour donner une allure plus familière, plus conviviale, à une émission.
On constate même un certain militantisme de la langue parlée populaire au nom de l’identité québécoise, comme si notre spécificité culturelle et sociale était ainsi mieux évidente, comme si elle se cristallisait dans cette langue et dans la tranche de la société dont c’est l’usage, le « vrai monde » dont se font les champions certains politiciens populistes en mal de votes, ou d’animateurs et chroniqueurs en mal de cote d’écoute. D’où vient l’idée que le « vrai monde » comprend mieux quand on massacre le français, alors qu’il comprend tout aussi bien la langue standard dont il a une réelle connaissance, tout au moins passive.
Divers arguments sont avancés pour expliquer, légitimer, excuser le choix de ce niveau de langue, arguments d’ailleurs exposés le plus souvent en un français impeccable par les personnes qui les invoquent.
On a dit que c’est par dérision, surtout au début de la période de la littérature dite « jouale », à l’époque de Renaud, de Godin ou des Belles sœurs de Tremblay, pour illustrer l’état d’aliénation économique et linguistique du peuple québécois. Il s’agissait alors ni plus ni moins que d’un réquisitoire, mais en négatif, pour ainsi dire, en faveur du français en montrant par cette forme de notre langue où nous avait mené collectivement notre dépendance de la langue anglaise et notre sous-scolarisation chronique si bien démontrée par la commission Parent, dont les travaux devaient conduire à la création du ministère de l’Éducation. Ces écrivains espéraient ainsi provoquer une réaction de fierté et, surtout, une réaction politique. La réaction politique s’est produite sous la forme d’une politique linguistique. Je ne crois pas que la réaction de fierté se soit produite.
On a invoqué l’argument de la vraisemblance, le souci de réalisme linguistique quand on donne la parole, au théâtre ou dans le récit, à des personnages appartenant à un milieu populaire, aujourd’hui souvent défavorisé. Je ferais sur ce point deux remarques. L’écriture, et donc le texte des dialogues, est une construction sous l’entière responsabilité de l’écrivain (ou du dialoguiste au cinéma) dont la réussite dépend de la connaissance de cet usage de la langue et du choix des éléments retenus. On peut donc pousser plus ou moins loin la reproduction de la langue populaire et tenir plus ou moins compte de la réaction du public ou de sa capacité à comprendre cette langue. La question se pose tout particulièrement au cinéma quand on exporte un film québécois. Deuxième remarque : dans le roman, on observe de plus en plus un écart entre la langue du récit, c’est-à-dire la langue d’écriture de l’auteur, et celle des dialogues, qui est celle des personnages.
Ou encore, on dit que c’est par ironie qu’on a recours à la langue populaire, pour faire rire, à tel point qu’on dirait que ce niveau de langue est devenu la langue normale de l’humour au Québec, comme si c’était la seule manière de faire rire et d’avoir du succès. Pourtant, le clown Sol démontre le contraire depuis des décennies.
Chez les linguistes, ou chez les personnes qui discutent de ces questions, on a recours généralement à deux types d’arguments : l’usage et la fréquence.
L’usage
Ce concept est ambigu : on se demande toujours à quelle forme de la langue il renvoie : à la forme écrite, à la forme parlée, aux deux à la fois? Renvoie-t-on à l’usage québécois du français, à l’usage français bourgeois et parisien à l’exclusion des autres niveaux de langue dans la région parisienne et des particularismes des diverses provinces de France, accent et vocabulaire compris? Quelle est la relation entre l’usage et la norme? Autre question, très actuelle et concrète celle-là : le français, en France, est en pleine période d’anglomanie et d’anglicisation accélérée, exactement comme le français au Québec à la fin du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe, et ceci pour la même raison, la domination économique de l’anglo-américain, anglicisation qui se poursuit et dont nous connaissons et subissons encore aujourd’hui les conséquences. Faudra-t-il introduire les anglicismes des Français dans la norme du français au Québec, par simple sujétion, parce qu’ils figurent au Larousse? Ne devrait-on pas, au contraire, maintenir notre attitude de rejet des emprunts inutiles et chercher à les convaincre de faire de même? Ce serait le comble d’être maintenant anglicisé par les Français!
Toutes questions qui, en général, demeurent dans un flou artistique dans les textes ou lors des discussions.
D’autre part, la rectitude linguistique fait aujourd’hui des ravages, même en linguistique. On ne peut plus dire qu’un usage est bon ou mauvais, comme le faisait Vaugelas à son époque ou Grevisse en intitulant sa célèbre grammaire Le bon usage. On évite la condamnation, on préfère parler de niveaux de langue et, même là, on hésite à les hiérarchiser ou à les désigner avec des qualificatifs trop marqués, comme vulgaire ou populaire, comme je le fais dans cet exposé. Ou encore, on préfère parler du « français standard » pour éviter le mot « norme », jugé trop prescriptif, trop directif. Ou encore, selon la mode actuelle, il vaut mieux utiliser « français de référence » pour désigner le français décrit par les dictionnaires et les grammaires publiés en France. On évite ainsi d’attirer l’attention sur le problème de l’antinomie ou de la complémentarité entre Paris et le reste de la francophonie, y compris le Québec, et donc de remettre en cause la conception de la langue française que véhiculent ces ouvrages, fondée sur le seul usage parisien bourgeois écrit.
L’argument de l’usage est donc en soi flou et exige des précisions.
La fréquence
Le constat de la fréquence découle de l’observation d’un échantillon de langue, d’un corpus disent les linguistes. La validité de l’argument dépend entièrement de critères qui relèvent de la science statistique, taille et représentativité du corpus selon sa composition en fonction des objectifs de la recherche, par exemple pour constituer la nomenclature d’un dictionnaire de la langue standard.
Par le traitement informatique de l’échantillon, on peut identifier toutes les formes lexicales qui figurent dans les textes réunis et les classer par ordre de fréquence. On obtient ainsi une image du lexique réel du corpus, sans plus, qu’il faut souvent compléter en y ajoutant le vocabulaire de disponibilité, c’est-à-dire les mots qu’on emploie uniquement quand la situation ou le sujet traité l’exigent, des mots comme fourchette, tibia ou radiateur.
La fréquence est une donnée brute, le point de départ de l’analyse sémantique et sociolinguistique à conduire selon d’autres critères. Dans le cas concret de la description du lexique du français en usage au Québec, je dirais que le plus important n’est pas de savoir si un mot ou un sens sont en usage au Québec, depuis quand et à quelle fréquence, mais bien de juger si ce mot, ce sens doit figurer dans le dictionnaire de la langue standard et, si oui, d’indiquer si son emploi est neutre ou s’il est d’usage restreint, ce qu’on peut indiquer par l’ajout de marque d’usage du type vieilli, familier, vulgaire, spécialisé.
On revient ainsi au point précédent, à la notion de marché linguistique et à l’obligation de juger de la valeur d’un mot, d’un sens, dans la hiérarchie sociale des usages au sein de la communauté linguistique, en observant la manière dont les locuteurs réagissent et apprécient ces mots ou ces sens et en tenant compte du débat auquel ils donnent parfois lieu. C’est le cas des jurons et des sacres, mais aussi des emprunts à l’anglais, en faisant la distinction entre emprunts nécessaires et emprunts inutiles. Dans ce dernier cas, on constate que le comportement et l’appréciation des locuteurs se modifient selon qu’il s’agit d’une forme lexicale anglaise, par exemple tire, anglicisme inutile évident, ou d’un sens anglais attribué à tort au mot français identique, par exemple filière au sens de classeur, anglicisme nettement plus difficile à repérer.
En définitive, l’analyse linguistique, selon le critère de l’usage et de la fréquence, apporte une certaine objectivité au débat sur la norme, mais n’échappe pas elle-même à la subjectivité pour trancher les cas litigieux, tout comme sont subjectifs les choix des écrivains, des journalistes ou des humoristes. D’où le débat qui entoure la publication de tout dictionnaire qui prétend décrire le lexique standard du français au Québec, débat dont se dégagera peu à peu un consensus sur la norme.
En guise de conclusion, je dirais que, depuis le reportage de Zone libre du premier octobre dernier, le débat semble relancé sur la légitimité et la pertinence de l’usage de la langue populaire, et même vulgaire, si j’en juge par certains propos d’animateurs et d’animatrices entendus lors de cette émission. Nous y contribuerons aujourd’hui par nos échanges. Précisons qu’il ne s’agit pas d’un débat byzantin ou académique, mais bien d’évaluer les conséquences de la promotion du français populaire.
Personnellement, cette tendance vers le français populaire m’inquiète pour au moins trois raisons.
Elle compromet la nécessaire rectification de la langue française au Québec. En effet, nous avons collectivement entrepris, dans les années 1960, de remédier à deux cents ans d’anglicisation et de sous-scolarisation, donc d’ignorance de la langue standard, écrite et parlée. Aujourd’hui, on dirait que cet effort s’affaiblit, à l’école comme dans les médias, qu’on est tenté de s’accommoder d’un héritage douteux plutôt que d’y faire le ménage.
Elle contribue à la fracture sociale du Québec en partageant les locuteurs en deux groupes de plus en plus distincts et antagonistes, chacun se réclamant de son usage.
Elle accentue la confusion sur la norme du français au Québec et brouille l’image que nous en projetons auprès de nos nouveaux concitoyens, des visiteurs et du Québec à l’étranger.
Nous avons donc ample matière à discussion, car il faut en discuter si nous voulons renouveler et raffermir notre volonté et notre désir collectifs d’une langue québécoise de qualité.
Note
[1] Discours prononcé lors du 22e colloque de l’Académie des lettres du Québec.
Le français sur la brèche au Québec
Depuis 1969, le Québec applique une politique linguistique dans le but de définir le statut du français et d’aménager ses relations avec la langue anglaise, les langues autochtones et les langues d’immigration. Trois textes juridiques se sont rapidement succédé, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec, (dite loi 63), adoptée le 20 novembre 1969 par le gouvernement de l’Union nationale, la Loi sur la langue officielle, (dite loi 22), votée le 31 juillet 1974 par le gouvernement libéral de Robert Bourassa, et, enfin, la Charte de la langue française, (dite loi 101), adoptée le 26 août 1977 par le gouvernement du Parti québécois sous René Lévesque. La Charte a subi, par la suite, de nombreuses modifications (voir Gosselin, 1999) apportées par les gouvernements successifs, la dernière datant de novembre 2002. La préparation et l’application de ces législations ont été accompagnées de travaux d’enquête et de recherche multidisciplinaires, par une intense activité terminologique pour faciliter le passage des vocabulaires techniques de l’anglais au français, par la publication d’études évaluant l’impact de cette législation sur la société québécoise, par la préparation de guides d’usage du français. D’où un très grand nombre de publications tout au long de ces années, depuis le rapport de la Commission sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, dite Commission Gendron, du nom de son président, créée le 9 décembre 1968, dont les audiences publiques commencent en septembre 1969 et dont le rapport final est remis au gouvernement le 31 décembre 1972, jusqu’au rapport de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, dite Commission Larose, dont les audiences publiques commencent le 1er novembre 2000 et dont le rapport paraît en août 2001.
Le Conseil de la langue française du Québec a publié, en l’an 2000, une synthèse, à la fois historique, politique et sociolinguistique, de cet effort pour défendre, dans un premier temps, maintenant pour promouvoir la langue française au Québec. Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie est, aujourd’hui, le livre de référence par excellence pour quiconque s’intéresse à cet aspect de la culture québécoise.
On peut s’étonner d’un effort aussi soutenu. Les motifs en sont nombreux. Les défis que doivent relever les Québécois pour assurer au jour le jour le maintien et l’épanouissement de la langue française sont constants. D’abord, la concurrence de l’anglais, à la fois interne, à cause de la présence d’une minorité de langue anglaise, et externe, puisque le Québec est une société développée nord-américaine intégrée dans l’économie du continent. Ensuite, l’intégration des immigrants, dont les vagues successives maintiennent constante, surtout à Montréal, une frange de la population qui ne connaît pas ou très peu le français et qui subit l’attrait de l’anglais continental. Enfin, la généralisation du français comme langue commune, langue de la citoyenneté et langue de la participation à la société québécoise. Ce sont là des défis à connaître pour comprendre la dynamique du français au Québec. De ce point de vue, le Québec est une sorte de laboratoire de l’avenir du français.
La concurrence de l’anglais
L’un des objectifs fondamentaux de la politique linguistique du Québec est de contenir la concurrence de la langue anglaise et d’y faire activement contrepoids.
Le postulat à la base de cette politique découle des leçons de l’Histoire depuis l’introduction de l’anglais, en 1760, dans ce qui était alors la Nouvelle-France, un pays de langue française, qui deviendra peu à peu le Canada, un pays à majorité de langue anglaise. On peut le formuler ainsi : les forces sociales qui ont progressivement fait de l’anglais une langue dominante, malgré le fait que le français a été la langue de la majorité de la population sont les mêmes qui, en les inversant, rétabliront le français dans son statut de langue officielle du Québec.
Ces forces sont surtout de nature économique (Linteau, 2000). Dès les premières années du régime anglais, l’économie et le commerce passent aux mains des Anglais qui imposent tout naturellement leur langue dans la désignation des établissements, les transactions, la vente des produits, la publicité et l’affichage, le service à la clientèle. L’anglais devient la langue du commerce. Quand s’amorce l’industrialisation, vers 1850, celle-ci est surtout lancée et dirigée par des anglophones, à même de disposer des capitaux accumulés grâce au commerce. Plus tard, les sociétés anglo-américaines prennent le relais, dirigées en général par des gestionnaires qui s’identifient très peu à la population de langue française et qui œuvrent dans l’intérêt des sièges sociaux étrangers, américains surtout. L’anglais est la langue de la direction, le français celle de l’exécution et une zone de bilinguisme fait le pont entre ces deux unilinguismes. La structure des salaires reproduit cette division des tâches : les hauts salaires pour les cadres supérieurs et intermédiaires qui utilisent l’anglais, les bas salaires pour les travailleurs francophones et des salaires moyens pour les cadres intermédiaires. La cooptation favorise très naturellement le recrutement d’anglophones pour les postes supérieurs alors que les postes intermédiaires sont souvent confiés à des francophones bilingues de manière à faciliter la direction du personnel d’exécution. L’anglais devient la langue de travail. Sous cette double influence, la population de langue française sera fortement anglicisée et surtout, elle intégrera profondément, dans son subconscient collectif, la conviction que l’anglais est la langue indispensable, la vraie langue de promotion socioéconomique.
Le volet économique de la législation linguistique québécoise est conçu et arrêté pour contrer ces tendances lourdes.
La mesure la plus structurante, parce qu’elle touche la majorité des travailleurs du Québec, est la généralisation de l’emploi du français comme langue de travail. Par rapport à la situation antérieure décrite par la Commission Gendron, cette disposition provoque un changement social radical dans la gestion des entreprises, avec la résistance que suscite tout changement, qui introduit le français dans la haute direction, restreint l’emploi de l’anglais aux circonstances de nécessité et modifie le vocabulaire de gestion en faveur des termes français, en lieu et place des mots anglais ou des anglicismes.
La Charte de la langue française définit (article 141) la notion de français, langue de travail, par un ensemble de traits : la connaissance du français par tout le personnel, y compris par les dirigeants, l’utilisation du français au travail et dans les communications internes de l’entreprise, l’utilisation du français dans les documents de travail, l’utilisation du français dans les communications avec l’Administration, la clientèle, les fournisseurs, le public et les actionnaires, l’utilisation de la terminologie française, l’utilisation du français dans l’affichage public et la publicité commerciale, une politique d’embauche, de promotion et de mutation appropriée, l’utilisation du français dans les technologies de l’information. Toute entreprise de 50 employés et plus doit (article 139) vérifier si la situation du français respecte les dispositions de l’article 141. Si c’est le cas, l’Office québécois de la langue française lui délivre un certificat de francisation; dans le cas contraire, l’entreprise doit adopter (article 140) les mesures nécessaires pour s’y conformer et les soumettre à l’Office pour approbation et suivi. Un certificat de francisation lui est accordé lorsque la situation du français s’est généralisée (article 145). Enfin, toute entreprise qui détient un certificat de francisation doit (article 146) veiller à ce que l’emploi du français s’y maintienne et remettre à l’Office, tous les trois ans, un rapport pour le démontrer.
La législation linguistique impose la présence obligatoire du français, sans exclure celle d’autres langues, dans tous les textes relatifs au commerce des produits de consommation courante (article 51), y compris (article 52) les catalogues, brochures, dépliants, logiciels, ludiciels et systèmes d’exploitation (article 52.1), dans les contrats d’adhésion et les contrats où figurent des clauses-types imprimées (article 55). Elle garantit le droit d’être informé et servi en français (article 5). Elle impose
aux membres des différentes branches professionnelles une connaissance du français appropriée à l’exercice de leur profession (article 35). Par ces mesures, le législateur entend protéger les consommateurs de langue française et favoriser l’identification, en français, des multiples produits disponibles sur le marché.
Enfin, le volet économique de la législation impose la nette prédominance du français dans l’affichage public (article 58), notion introduite depuis que la Cour suprê-me a jugé inconstitutionnelle l’obligation d’afficher uniquement en français selon la disposition initiale de la Charte de la langue française de 1977. Dans le même esprit, les raisons sociales doivent être en langue française (article 63), quoique plusieurs entreprises aient trouvé le moyen de contourner cette disposition en utilisant comme raison sociale une marque déposée, dont l’emploi est protégé par les conventions commerciales internationales. L’objectif est de donner au paysage commercial du Québec un visage qui reflète le caractère français de ce pays.
Ces mesures ont profondément modifié le Québec. La langue française est devenue indispensable au succès personnel de tous les citoyens, quelle que soit leur langue maternelle. Les écarts de revenus entre anglophones et francophones ont disparu (voir le Rapport interministériel, pp. 68-71). Le français est présent dans toutes les activités économiques. La connaissance du français s’est généralisée dans l’ensemble de la population et n’est plus aujourd’hui la langue des seuls francophones de souche.
Entre-temps, la structure économique du Québec s’est modifiée et est aujourd’hui différente de celle dont l’analyse avait servi de base à la définition de la politique linguistique au début des années 1970. Quelques traits résument cette évolution et ses effets sur l’application des mesures du volet économique de la législation linguistique. Les entreprises situées au Québec sont de plus en plus intégrées dans des réseaux multinationaux, souvent, sous l’effet de la concentration, dans de grandes entreprises internationales dont les sièges sociaux sont à l’étranger. Une grande proportion des échanges économiques du Québec s’effectue avec les États-Unis voisins, que l’accord de libre échange nord-américain a stimulés. La fréquence des communications externes des entreprises, généralement en langue anglaise, a considérablement augmenté, de même qu’a augmenté le nombre de personnes en contact avec l’extérieur, surtout à cause des nouveaux procédés de communication, courriel et télécopie. L’économie du Québec est devenue, comme dans les autres pays développés, de plus en plus une économie de service et de moins en moins une économie de transformation, à cause du coût de la main-d’œuvre. S’en est suivie une augmentation considérable de l’emploi de la langue anglaise pour servir la clientèle de cette langue. Enfin, l’importance stratégique des connaissances et de la documentation s’est accrue, largement disponible en anglais seulement, tout
particulièrement sur Internet, devenu la source première de l’information. La pres-sion de l’anglais sur le français se maintient donc. Elle s’accroît même, du fait du rôle de l’anglais comme langue internationale du commerce et des affaires, langue de la communication scientifique, langue de la diplomatie et des relations internationales. La politique linguistique demeure nécessaire pour la contenir et pour éviter de revenir à la situation de domination de l’anglais sur le territoire du Québec.
De plus, les Québécois sont conscients que tout affaiblissement de l’emploi du français sur le plan international, et tout particulièrement en Europe, aura de graves répercussions sur la politique linguistique québécoise. Certaines tendances les inquiètent. En France, les Québécois découvrent ou apprennent que des sociétés françaises utilisent l’anglais dans la haute direction, par exemple dans l’industrie aéronautique de Toulouse, et même l’imposent, comme l’a fait la société Renault, au risque de reproduire la dichotomie que le Québec avait connue avant les lois linguistiques, anglais dans la haute direction, français dans la production, et qu’il s’ensuive une baisse du prestige socio-économique du français. L’engouement actuel pour la langue anglaise en est la manifestation. A cela il convient d’ajouter les particularités d’un pays comme la Belgique, comme le rappelle le Rapport Larose (p. 162) : « A Bruxelles, la langue anglaise est de plus en plus présente dans la vie publique et l’environnement social en raison de son utilisation fréquente au sein des organismes internationaux qui s’y trouvent ou encore parce qu’elle est perçue comme une langue neutre comparativement au français et au flamand. »
Dans l’Union européenne, les règles régissant la libre circulation des personnes et des biens tendent à restreindre la légitimité de l’imposition de l’emploi d’une langue nationale dans la commercialisation des biens, dans l’affichage, comme langue de travail dans les entreprises. La multiplication des langues des pays membres met sérieusement à mal le principe du plurilinguisme de l’Union et le recours à l’anglais comme langue commune se généralise. L’indifférence, voire l’insou-ciance des Français choquent les Québécois, parce qu’ils savent d’expérience que ce n’est qu’à long terme que la prédominance de l’anglais affectera la situation de la langue française et qu’il sera alors beaucoup plus difficile de réagir, ou trop tard.
Les mots clés de la politique linguistique
La langue anglaise demeure donc, au Québec, une langue nécessaire, comme le découvrent les immigrants de langue française confrontés à la réalité du monde du travail ou les étudiants francophones qui doivent consulter une documentation de plus en plus en langue anglaise au fil de la progression de leurs études. De ce point
de vue, la situation du Québec ressemble davantage à celle de la Catalogne qu’à
celle de la France ou de la Communauté française de Belgique. Ni en Catalogne, ni au Québec, la politique linguistique n’a pour objet d’instaurer une zone d’unilinguisme, mais bien de créer un environnement social où le français, comme le catalan en Catalogne, soit une langue prédominante, d’une part, et, d’autre part, au Québec, de favoriser l’intégration des immigrants à la communauté de langue française.
D’où deux mots clés dans le débat linguistique au Québec, langue commune, avec, en arrière-plan, inspiré de la situation du français en Amérique du Nord, un mot ambigu et employé à toutes les sauces, bilinguisme, danger pour les uns, obsession pour les autres, mais compétence devenue obligatoire pour les tenants des deux camps.
La langue commune
Depuis les travaux et le rapport de la Commission Gendron, la réhabilitation du français comme langue commune du Québec est l’objectif fondamental de la politique linguistique. Toutes les dispositions de la Charte de la langue française et toutes les décisions arrêtées par les ministères, notamment le ministère de l’Éducation et celui des Relations avec les citoyens et de l’immigration, vont dans ce sens. Ainsi s’est définie une stratégie globale qui a profondément modifié le rapport des langues en faveur du français. Nous en avons précédemment esquissé le volet économique, en décrivant les mesures prises pour contrebalancer la concurrence de l’anglais. D’autres le complètent, pour créer un environnement où le français soit la langue habituelle et normale des institutions québécoises et la langue des communications publiques.
La Charte de la langue française entend favoriser la généralisation du français en déclarant le français seule langue officielle (article 1), donc, en rejetant le bilinguisme institutionnel à la manière de celui du Canada ou du Nouveau-Brunswick. Le français devient de ce fait la langue des communications publiques (la langue des échanges interpersonnels demeure libre de toute contrainte et dépend uniquement du choix des interlocuteurs), la langue habituelle du fonctionnement de l’État, langue de travail, langue des lois et règlements, des formulaires et publications d’information, langue des services aux citoyens, langue d’intégration des immigrants, enfants et adultes. Cependant, la dynamique politique du Québec rend impossible l’unilinguisme de l’État. Nous sommes ici dans un domaine où le souci du respect des minorités entraîne des compromis. Le Québec tente, en effet, de concilier la pratique d’une langue d’État avec le droit des anglophones, citoyens à part entière quoique membres de la seule minorité du Québec selon la convention internationale, à communiquer dans leur langue avec l’État et d’en recevoir services et
documents en cette langue. Mais comment ne pas traiter de la même manière les membres des groupes de citoyens issus de l’immigration, surtout dans des domaines aussi vitaux que la santé et la sécurité? La multiplicité des langues introduites par l’immigration est telle que les services gouvernementaux ou privés ont tendance à n’être offerts que dans deux langues, le français et l’anglais, à la demande de la personne et sa simple déclaration d’être de l’une ou de l’autre langue. L’affirmation du français, langue commune, se heurte à cette contrainte de la démocratie moderne issue des Chartes des droits de la personne, québécoise ou canadienne. Ainsi se rapproche-t-on, de facto, de la politique des langues officielles du gouvernement fédéral. D’autre part, à cause de ces chartes, les minorités ont le droit de maintenir, sans entraves, leurs langues et leurs cultures, le gouvernement a le devoir de leur en laisser les moyens, de même que les membres de ces groupes ont des devoirs envers la société. Ces droits et devoirs des uns et des autres constituent un contrat social, base de la participation harmonieuse de chaque individu à la communauté des citoyens. L’assimilation ne peut être un objectif politique pour aucun gouvernement, mais doit demeurer une décision strictement personnelle.
À l’égard de la langue commune, le ministère de l’Éducation joue un rôle d’une importance stratégique de premier plan.
L’existence d’un double système d’enseignement, l’un en langue française, l’autre en langue anglaise, garanti par la Constitution du Canada depuis la Confédération (1867), rend plus difficile, et peut même compromettre, la possibilité de faire de l’École le lieu de l’apprentissage de la citoyenneté. L’école française est universelle (article 72), l’école anglaise réservée aux seuls enfants dont le père ou la mère est citoyen canadien et a reçu un enseignement primaire en anglais au Canada, à condition que l’un des parents en fasse la demande (article 73). Cette disposition est une source de récriminations et son application est sans cesse contestée devant les tribunaux. La Cour suprême (juridiction suprême de l’ordre judiciaire au Canada) est actuellement saisie de deux causes de ce genre. Si les décisions (mars 2003) confirment la validité de la loi, la Cour suprême mettra un terme définitif à cette saga juridique, Dans le cas contraire, une nouvelle crise linguistique s’enclenchera.
Chaque système fait surtout la promotion d’une culture et d’une vision particulière de la situation de cette communauté linguistique dans la société globale. L’enseignement de l’histoire devient alors problématique, l’intention d’une citoyenneté partagée exigeant que soient relativisés les traumatismes anciens provoqués par la Défaite pour les uns, par la Conquête pour les autres et par les événements qui ont suivi, par exemple la rébellion des Patriotes ou l’incendie du parle- ment du Canada, alors à Montréal, par des émeutiers anglais. L’Europe connaît ce
type de dilemme à cause des nombreuses guerres qu’elle a connues. Le lien est
alors rompu entre le passé, le présent et l’avenir. L’élève demeure enfermé dans son présent, de francophone ou d’anglophone, à la merci des préjugés de son milieu.
D’autre part, l’école québécoise, tout comme celle des pays d’Europe, est un lieu et un moyen d’intégration pour tous les enfants d’immigrants. Elle doit, ou devrait, initier les enfants à la vie en société et mettre l’accent sur la ressemblance, sur ce que partagent les citoyens d’un même État. Ce n’est pas facile pour l’école québécoise. Le subconscient judéo-chrétien des francophones et des anglophones, amalgame de charité et de culpabilité, pousse à la tolérance de la différence. Cette tendance est confortée par la politique du multiculturalisme du gouvernement canadien, qui encourage et légitime chaque communauté d’immigration à réclamer « ses » droits, par exemple le port d’un poignard, d’un turban ou d’un voile, ou un local pour la prière, alors que l’école n’est plus, du moins en principe, confessionnelle, mais laïque.
L’école québécoise assume mal l’enseignement du français, langue maternelle ou langue d’enseignement pour les enfants issus de l’immigration. L’école est avant tout le lieu du transfert des connaissances, l’autorité du maître réside dans son savoir et sa compétence à le transmettre et non dans sa capacité à maintenir la discipline ou son aptitude à jouer le rôle de psychologue amateur. Acquérir des connaissances demande un effort pour l’élève et une vérification de cette acquisition de la part du personnel enseignant. On le fait très bien pour les sciences et les mathématiques. Pourquoi n’en est-il pas de même pour la langue? L’enfant a appris par imitation la langue parlée de son milieu. L’école n’a pas pour mission de poursuivre cet apprentissage spontané, mais bien de le structurer par la connaissance du système de la langue et des règles sociales qui en régissent l’emploi, de faire prendre conscience à l’enfant qu’il existe une norme sociale du bon usage par rapport à laquelle les autres registres, y compris le sien, se situent et prennent leur valeur, d’ajouter à la langue parlée la langue écrite, la lecture, la rédaction, l’orthographe.
Sous prétexte de ne pas brimer la spontanéité de l’élève, on évite de lui imposer trop explicitement la contrainte des règles dont on soutient qu’il les apprendra par intuition et déduction, un peu à la manière dont il a appris celles de la langue parlée. Le résultat de cette pédagogie n’a guère été probant. Les nouveaux programmes du ministère de l’Éducation remettent l’accent sur l’enseignement de la grammaire et de l’orthographe. Il faudra attendre encore quelques années les résultats de cette énième réforme. Des générations d’élèves ont déjà été sacrifiées sur
l’autel des réformes. Par contre, reste entière, pour le Québec, la question du contrôle des connaissances, surtout la manière d’éviter que l’ignorance ne se transmette et ne s’accumule d’un niveau ou d’un cycle à l’autre (voir le Rapport Larose, p. 41), malgré un enseignement de rattrapage instauré tout au long du cursus jusqu’à l’Université, coûteux et surtout frustrant pour tous.
L’enseignement du français, langue seconde, dans les écoles de langue anglaise se poursuit tout au long de la scolarité obligatoire. Il se concentre fortement sur la langue elle-même et néglige la culture française du Québec, dont elle est pourtant le moyen d’expression, au point de porter un regard très négatif sur la langue québécoise elle-même, au profit du parisian french. Cette attitude se reflète dans le choix des enseignants. De plus, il privilégie la langue parlée et néglige la langue écrite, avec le résultat que les jeunes anglophones sont mal préparés à s’intégrer au monde du travail devenu largement de langue française, ce qui les pousse à chercher des emplois ailleurs, au Canada anglais ou aux États-Unis.
Le partage d’une citoyenneté commune est encore aujourd’hui du domaine du rêve, tout au plus le thème de déclarations dans les grandes circonstances. Ce n’est certainement pas une préoccupation personnelle, ni un objectif commun.
Ces questions sont à la base de la promotion de la langue officielle, une langue qui assure la communication avec tous les autres francophones du monde et qui est l’instrument efficace du succès personnel.
Des mesures particulières concernent les immigrants. Les enfants de ces familles ont l’obligation de fréquenter l’école française, même s’ils sont originaires d’un pays plus ou moins de langue anglaise. S’ils sont d’âge scolaire à leur arrivée, ils sont orientés vers des classes d’accueil dont l’objectif pédagogique principal est de leur donner rapidement une connaissance du français suffisante pour intégrer les classes régulières. Par contre, le ministère de l’Éducation assume, à la demande des parents, l’enseignement des langues d’origine, surtout sous leur forme écrite, à la fois pour permettre aux enfants l’accès à leurs cultures, mais aussi pour augmenter le plurilinguisme au sein de la société. Pour les adultes, le ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration offre des programmes de formation linguistique dans le but de faciliter leur intégration à la société et au marché du travail.
Le bilinguisme
Comme le rapport entre le français et l’anglais a été, et reste toujours, l’élément central de la politique linguistique au Québec, il est devenu nécessaire de préciser ce qu’on entend par bilinguisme, d’autant que ce terme était, et est toujours utilisé sans que, le plus souvent, on sache ce qu’il recouvre comme notion et réalité. Ainsi
se sont dégagés peu à peu et précisés trois états du bilinguisme : le bilinguisme individuel, fonctionnel et institutionnel. Ces distinctions sont toujours pertinentes et de portée universelle.
Le bilinguisme (ou le plurilinguisme) est institutionnel lorsqu’un gouvernement, une organisation ou une entreprise admet que plusieurs langues partagent le même statut de langues officielles et/ou de langue de travail. D’une manière générale, on constate alors qu’une langue tend toujours à être plus employée que l’autre (ou les autres), le plus souvent par commodité, rompant ainsi, dans les faits, l’égalité statutaire présumée des langues. Ainsi, au Canada, on constate que les ministères et organismes qui relèvent de l’autorité du gouvernement fédéral (seul domaine d’application de la politique des langues officielles) ou du gouvernement du Nouveau-Brunswick (seule province à s’être déclarée officiellement bilingue anglais/français) fonctionnent très généralement en anglais. Pour travailler ou pour obtenir des services en langue française, les francophones doivent les réclamer, rompre la belle unanimité de l’anglais, et, souvent, en subir les conséquences. Dans la réalité de la vie quotidienne d’une organisation, il semble bien qu’il soit très difficile, pour ne pas dire impossible, de maintenir l’égalité effective des langues.
Le bilinguisme est fonctionnel lorsque l’emploi d’une langue est requis pour l’exercice d’une fonction. En politique linguistique québécoise, cette notion permet de restreindre l’emploi de l’anglais, donc, son exigibilité, aux seules fonctions où ce soit nécessaire tout en posant le français comme langue normale de travail. L’évolution actuelle de l’économie multiplie les fonctions où une ou plusieurs autres langues sont employées en plus de la langue de travail habituelle. Les personnes bilingues ou plurilingues sont ainsi favorisées à l’embauche, ce qui conforte l’anglais dans son statut de langue indispensable.
Le bilinguisme individuel est le fait d’une personne qui acquiert la connaissance d’une autre langue pour des motifs fort variables : découvrir une autre culture, accéder à la documentation en cette langue, notamment aujourd’hui sur Internet, ou se préparer à la réalité contemporaine du monde du travail, la connaissance de la langue seconde servant de point de départ à la pratique du bilinguisme fonctionnel. La distinction entre bilinguisme individuel et fonctionnel permet qu’une politique linguistique puisse sans contradiction accorder à une seule langue le statut de langue officielle et promouvoir l’apprentissage d’autres langues, par exemple à l’école, comme matière obligatoire. En principe, à la fin des études secondaires, tout adolescent québécois devrait posséder une bonne connaissance du français ou de l’anglais comme langues secondes (ou tierce, dans le cas des autochtones et des allophones).
Ces distinctions ne sont plus contestées, même si l’on continue allègrement à parler de bilinguisme alors qu’on a en tête, le plus souvent, le seul bilinguisme individuel.
Le débat porte surtout sur la manière de faire acquérir aux élèves une réelle compétence en langue seconde, parlée et écrite. Deux opinions s’affrontent depuis des décennies. Les uns soutiennent que plus on est jeune, plus on apprend rapidement et facilement une langue étrangère, les autres que ce n’est pas l’âge du début de l’apprentissage qui est le plus pertinent, mais la concentration de l’exposition à la langue étrangère selon un enseignement intensif ou par immersion. Tous s’accordent cependant pour réclamer que cet enseignement soit confié à des spécialistes de la pédagogie des langues étrangères parce qu’il n’est pas certain que toutes les institutrices ou tous les instituteurs aient une connaissance suffisante de l’anglais ou du français pour l’enseigner. À l’appui de l’une ou de l’autre opinion, chacun cite ses experts et évoque des expériences scolaires, au pays même ou dans d’autres pays. Ce débat semble devoir durer sans fin, aussi bien entre spécialistes, chacun réagissant selon l’angle de sa spécialité (neurologues, psychologues, linguistes, pédagogues) qu’entre politiciens, très sensibles aux demandes des parents et aux critiques des jeunes adultes se heurtant, au sortir de l’école, aux exigences du monde du travail.
Un avenir incertain
On comprend mieux pourquoi le français au Québec, langue dynamique, inventive, affirmée, vit toujours dangereusement. Non pas qu’elle soit menacée de disparaître, pas plus qu’en France ou en Belgique, mais qu’elle risque de se réduire aux seuls domaines de la vie communautaire, laissant à une autre langue les domaines de prestige où se joue le succès personnel, par l’accès aux hautes fonctions administratives, et où se crée le monde de demain, en sciences de pointe et dans les laboratoires de recherche et de développement. Au Québec, elle serait menacée en plus d’une lente et insidieuse créolisation dont on observait déjà les symptômes au milieu du siècle dernier et dont les anglicismes qui émaillent le français populaire québécois sont les traces encore visibles et audibles. Ce destin n’est pas souhaitable pour le français, ni au Québec, ni en Europe, ni comme langue d’ouverture proposée à nos frères africains et maghrébins, ni aux étrangers qui y voient encore une grande langue de civilisation.
Nous avons évoqué les principaux éléments de l’ingénierie linguistique mise en œuvre par les Québécois pour promouvoir et maintenir vivante et dynamique la langue française. Le redressement de sa situation au cours des trente dernières années en confirme l’efficacité.
Faut-il en conclure que la langue française – et son avenir – est définitivement hors de danger? Ou alors, posons la question sous un autre angle : la politique linguistique sur laquelle se fonde cet avenir est-elle à l’abri d’un démantèlement? La réponse est non dans les deux cas.
L’état actuel de la politique et de la législation linguistiques est un compromis, un point d’équilibre. Il a été façonné par les gouvernements successifs en réponse, d’une part, aux tensions entre les réclamations divergentes des groupes de citoyens et, d’autre part, aux décisions rendues par la Cour suprême du Canada à la suite de la contestation de dispositions de la Charte de la langue française, soit au nom de la Constitution du Canada, soit des Chartes des droits.
Ce compromis satisfait aujourd’hui la très grande majorité de la population, comme les audiences publiques de la Commission des États généraux ont permis de le constater. Cependant, un rien peut déclencher un nouveau psychodrame linguistique. Le Parti québécois, considéré à bon droit comme le meilleur champion de la langue française, vient de perdre le pouvoir au profit du Parti libéral, qui s’est engagé à respecter l’équilibre actuel, sans plus. Cependant, dès la formation du premier Conseil des ministres, personne n’a été explicitement nommé responsable de l’application de la Charte de la langue française, en rupture avec la coutume. Est-ce là l’annonce que, pour ce gouvernement, la politique linguistique est considérée comme un dossier secondaire, plutôt embarrassant, qu’il vaut mieux passer sous silence? Personne ne sait comment ce gouvernement réagira à la première crise linguistique, poussé par son électorat largement anglophone à de nouveaux assouplissements de la législation auxquels la plus grande partie de l’opinion publique francophone s’opposerait, mais qu’une autre partie accepterait par lassitude des querelles ou par « réalisme », autre manière de plier devant la pression de la langue anglaise.
Dans une société démocratique, aucune législation, aucune politique n’est jamais définitive. Tout bouge, tout est plastique, en tension constante. Le dossier linguistique également.
Bibliographie
Charte de la langue française, L .R .Q ., Québec, c. C-11.
Commission sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, tome 1, La langue de travail, tome 2, Les droits linguistiques, tome 3, Les groupes ethniques, L’Éditeur officiel du Québec, Québec, 1972.
Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, Le français, une langue pour tout le monde, Québec, 2001.
Conseil de la langue française, Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, Québec, Les Publications du Québec, Fides, Montréal, 2000.
Corbeil, J.-C., L’aménagement linguistique du Québec, Guérin, Montréal, 1980.
Gosselin, J., « L’évolution de la législation linguistique au Québec », in Politiques et législations linguistiques comparées, Les publications du Québec, Québec, 2003.
Linteau, P.-A., « La nouvelle organisation économique et sociale ». inLe français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, Conseil de la langue française, Québec, 2000, pp. 154-162.
Rapport du comité interministériel sur la situation de la langue française, Le français, langue commune, ministère de la Culture et des Communications, Québec, 1996.
La contribution de Josette Rey-Debove et d’Alain Rey à l’aménagement de la langue au Québec
C’est un redoutable honneur, pour moi, que de faire l’éloge de Josette Rey-Debove et d’Alain Rey.
Du moins, est-ce ainsi que je devrais commencer pour me conformer à la convention propre à ce style de discours. Or, cela ne correspond ni à mon sentiment ni à mon état d’âme. Bien au contraire, car je garde un tel sentiment de plaisir et de reconnaissance à leur endroit au souvenir de l’amitié qui s’est nouée entre nous au cours des années où nous nous sommes rencontrés régulièrement, unis par un même intérêt pour la terminologie, la lexicographie et la sociolinguistique, que j’ai retrouvé le bonheur de cette époque en relisant les textes d’Alain et de Josette présentés lors des nombreuses rencontres et publications en terre québécoise.
Je me propose aujourd’hui d’évoquer ce que je retiens de la contribution scientifique de Josette Rey-Debove et d’Alain Rey à la constitution progressive d’une théorie et d’une pratique de l’aménagement de la langue française au Québec, surtout dans les années qui ont précédé et suivi la Loi sur la langue officielle (1974) et la Charte de la langue française (1977). Cette contribution s’est manifestée sous forme d’exposés lors de colloques ou de collaboration à des ouvrages collectifs québécois. Josette Rey-Debove et Alain Rey ont ainsi été étroitement associés aux travaux relatifs à l’aménagement de la langue, conduits au Québec. Ce sont ces textes que j’ai regroupés et relus.
De 1971 à 1977, l’Office de la langue française a organisé une série de colloques annuels, sur des sujets précis, en terminologie et en lexicographie, liés aux problèmes que posait l’exécution de son mandat. Ces colloques, conçus et organisés comme des séminaires, avec exposés suivis de discussion, étaient, en conséquence, réservés à un petit nombre de personnes renommées pour leur connaissance du sujet, venant du Québec, de France, de Belgique, du Luxembourg, parfois d’Autriche ou d’Allemagne. Le thème général de chacune de ces réunions était choisi par l’Office, les sujets de chaque exposé de départ bien délimités et confiés à une personne. L’objectif était à la fois humble et ambitieux : exposer, discuter, préciser les présupposés théoriques d’une pratique de la terminologie et, d’une manière plus globale, de l’aménagement de la langue, qui soulevaient, les uns et l’autre, de nombreuses et difficiles questions. Josette Rey-Debove et Alain Rey ont participé assidûment et activement à ces colloques.
Les traducteurs et terminologues des entreprises étaient aux prisés avec les mêmes questions, d’une manière encore plus pressante puisqu’ils étaient plongés, au jour le jour, dans la mutation linguistique et terminologique provoquée par la généralisation de l’emploi du français comme langue de travail et langue du commerce et des affaires en remplacement de l’anglais, alors très dominant dans ces fonctions. La Société des traducteurs du Québec (la STQ de l’époque, devenue depuis l’OTTIAQ, l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec) a pris l’initiative d’organiser, à l’intention de ses membres, une série de six colloques, entre 1976 et 1985, et d’y associer l’Office, dans le but d’assurer une plus grande uniformité des méthodes de travail en terminologie d’une équipe à l’autre et d’augmenter ainsi la qualité et la fiabilité du travail de ses membres. Ces réunions ont permis d’étendre à ces milieux professionnels les retombées scientifiques et méthodologiques des colloques de l’Office. Alain Rey a participé à la rencontre de 1985.
Des universitaires ont, de leur côté, organisé des rencontres auxquelles Josette Rey-Debove ou Alain Rey ont également participé : en 1982, à l’Université Laval, à l’initiative du regretté Guy Rondeau, sur le thème de la définition et de la synonymie en terminologie; à l’Université de Sherbrooke en 1991, sur les anglicismes, à l’initiative de Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière.
Enfin, trois ouvrages collectifs ont paru, publiés conjointement par l’Éditeur officiel du Québec et la maison Le Robert grâce à l’intervention d’Alain Rey sur des sujets reliés à la sociolinguistique du Québec : La norme linguistique en 1983, La crise des langues en 1985 et Les langues autochtones du Québec en 1992, ce qui, compte tenu de la renommée et de la large diffusion des ouvrages de la maison Le Robert, représente une importante contribution de la part d’Alain Rey. Un autre collectif auquel ont contribué nos invités a paru chez Niemeyer en 1994 portant le titre de Langues et sociétés en contact, sous la responsabilité éditoriale de Pierre Martel et de Jacques Maurais.
Je m’en suis tenu aux colloques et ouvrages auxquels ont participé soit Josette Rey-Debove, soit Alain Rey, soit tous deux à la fois. J’en ai colligé et relu les textes, au total 14, dont les titres et références figurent en annexe. Quatre textes d’Alain Rey traitent de terminologie, nature et fonction, normalisation; sept, de sujets qui concernent aussi bien la terminologie que la lexicographie (néologie et synonymie, emprunt, rôle de l’illustration dans les lexiques ou dictionnaires); trois textes d’Alain Rey se rapportent à la lexicographie, norme et dictionnaire, variation linguistique.
Ce qui ressort de ces textes, c’est leur grande qualité, le sérieux et le soin avec lequel leurs auteurs les ont préparés, qu’il s’agisse de ceux de nos invités d’aujourd’hui ou ceux des autres collaborateurs à ces réunions et ouvrages. Le Québec a pu, grâce à eux, progresser très rapidement, et avec plus de sûreté et de confiance, dans la constitution d’un corps de principes pour guider son action en matière de langue, en trouvant réponse aux questions qui se posaient, ou en accédant plus promptement à l’information connue et disponible, par exemple celle relative au phénomène de la synonymie, aux diverses typologies des emprunts, à l’inventaire des procédés de création néologique ou au rôle de l’illustration.
Terminologie
En terminologie, un propos d’Alain résume bien le dilemme devant lequel nous nous trouvions tous dans les années 1970. Il vaut mieux, écrit Alain Rey, « être au jour des théories actuelles plutôt que de travailler sans le savoir dans des problématiques issues de théories déjà anciennes, [même si la théorie ne peut pas toujours] répondre aux questions qui sont posées par les praticiens », ou, continue-t-il plus loin, « la pratique terminologique se désintéresse de la terminologie [théorique], ce qui est son droit et ce qui lui permet d’avancer cahin-caha, [en se satisfaisant] de théories hybrides, simplistes, en général archaïsantes » (1977, p. 247 et 249[1]).
Alain Rey a présenté deux communications traitant l’une et l’autre de la nature de la terminologie : en 1975, « Préalable à une définition de la terminologie »; en 1977, « Définition de la terminologie en tant que discipline linguistique autonome : état de la question ». Il s’agissait alors de mieux situer la terminologie, d’une part, par rapport à la lexicographie, d’autre part, à la traduction, et d’en tirer les conséquences sur la procédure de travail. Car, à cette époque, et encore aujourd’hui d’ailleurs, on discutait vivement des mérites et avantages comparés de la terminologie systématique et de la terminologie ponctuelle. « L’objet de la terminologie, pose Alain Rey, ce sont donc les vocabulaires qui sont liés à un domaine organisé ou à un domaine organisable du savoir, défini socialement et correspondant à des pratiques réglées » (ibid., p. 239). De plus, la terminologie implique « un besoin de normalisation [...], de régler un certain nombre de rapports entre les termes dans leur usage, entre les termes et les référents extralinguistiques, entre les termes et leurs utilisateurs » (1977, p. 242). En conséquence de quoi, « il faut faire des vocabulaires systématiques » dans lesquels « les éléments notionnels désignés, c’est-à-dire les termes, ne trouveront leur définition et leur place valable que s’ils sont au préalable situés dans un système notionnel » (ibid., p. 245).
Plus tard, en 1985, en examinant « les fonctions de la terminologie : du social au théorique », il précisera les motifs de ce besoin de normalisation, qui découlent, soutient-il, de trois fonctions distinctes de la terminologie : une fonction socioscientifique —faciliter la dénomination et la circulation des connaissances; une fonction socioéconomique— assurer l’efficacité et la rectitude des échanges économiques; et une fonction sociopolitique —régler les rapports entre les langues et entre les variantes d’une même langue.
On comprend alors mieux pourquoi la terminologie a pris tant d’importance au Québec, surtout dans les premières années de la conception et de l’application d’une politique linguistique. Il s’agissait alors de substituer le français à l’anglais, donc d’opérer une transfusion massive de terminologie française dans l’usage québécois, en lieu et place des termes anglais. Cette transfusion est loin d’être terminée : des termes anglais subsistent toujours, surtout en langue orale et familière; leur statut sociolinguistique est ambigu et leur traitement en lexicographie souvent discuté et discutable.
Néologie et emprunt
Deux sujets concernent aussi bien la terminologie que la lexicographie : la néologie et l’emprunt. En 1974, l’Office organisait un colloque consacré à « l’aménagement de la néologie ». Nous y avions invité, pour en discuter, les lexicographes les plus actifs de l’époque : Claude Dubois, Louis Guilbert, Paul Imbs, Alain Rey et Josette Rey-Debove; les représentants de grands groupes de terminologie : le Haut Comité de la langue française de Paris, le Centre international d’information pour la terminologie, le Bureau de terminologie de la Commission des communautés européennes, le Conseil international de la langue française et l’Association française de normalisation.
L’Office prônait alors un recours plus systématique à la néologie comme contrepoids à la prolifération des emprunts à l’anglais, souvent emprunts de luxe qui manifestaient, au Québec tout au moins, une ignorance réelle des ressources du français, ou la pression de la mode ou d’une trop grande familiarité avec la documentation en langue anglaise. L’Office avait mis en place une petite cellule pour expérimenter une pratique active de la néologie, de sens ou de forme, avec, comme hypothèse, de proposer des dénominations françaises aux emprunts récents de grande diffusion, avant qu’ils ne s’ancrent solidement dans le vocabulaire ou dans les terminologies.
Lors de ce colloque, nous voulions examiner la faisabilité d’un réseau de néologie entre la France, la Belgique de langue française et le Québec. Nous proposions de mettre en commun nos ressources et nos travaux autour de trois fonctions principales : 1. le dépistage des besoins néologiques, de la nouveauté des choses ou des concepts; 2. le traitement et la recherche, c’est-à-dire l’analyse des divers moyens linguistiques de nommer la nouveauté et 3. la diffusion de propositions néologiques, en observant leur accueil et, éventuellement, en normalisant les termes nouveaux.
Nous avions demandé à Alain Rey de traiter la question préalable : Qu’est-ce, au juste, qu’un néologisme? La réponse fut exhaustive et beaucoup plus complexe que nous ne l’avions pensé. Surtout en ce qui a trait à l’examen de la notion même de nouveauté, nouveauté formelle ou sémantique, nouveauté objective ou subjective, aire de manifestation de la nouveauté, soit d’une région à l’autre de la francophonie, soit entre langue de spécialité et langue commune. Dans un exposé postérieur, j’ai retrouvé, clairement formulée, l’impression qui se dégageait de l’exposé : le néologisme « dépend d’un jugement relatif et même subjectif, lié à sa définition même, qui repose non pas sur la nouveauté objective, mais sur un sentiment de la nouveauté » (Rey 1985c, p. 282).
Les discussions à la suite de cet exposé et tout au long du colloque furent très vives. Ce fut, pour l’Office, un cruel retour à la complexité du phénomène de la néologie, la fin d’une certaine naïveté quant à la possibilité d’une intervention dans le processus néologique et à son succès, surtout sous la forme d’une collaboration internationale francophone.
On a invité Josette Rey-Debove à traiter de l’emprunt, sans doute à cause de ses travaux et réflexions en préparation de son Dictionnaire des anglicismes, paru en 1980 dans la collection des Usuels du Robert. Ses remarques sur la perception des mots étrangers, sur la nature et le traitement sociolinguistique et lexicographique de l’anglicisme ont stimulé nos propres réflexions. Elles ont influencé directement la conception et la définition, par l’Office de la langue française, d’un Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères, arrêté et publié en 1980.
Il n’est pas si facile, remarque d’entrée de jeu Josette Rey-Debove dans sa contribution de 1976, de percevoir qu’un élément (un mot, un sens, une construction, une expression) n’est pas « de langue française ».
On peut penser que l’élément étranger se reconnaît à son expression, sa graphie, sa prononciation. Ces repères ne sont pas si sûrs. Des éléments, d’apparence nettement française, sont en fait étrangers, par exemple emphase au sens de « accent », supporter au sens de « soutenir », parler à travers son chapeau à la place de parler à tort et à travers. En revanche, des mots d’allure étrangère sont français, intégrés dans le lexique de la langue française depuis parfois fort longtemps, par exemple geyser (1783), iceberg (1819), coqueron (1702), coroner (1672), etc.
D’autant, fait observer Josette Rey-Debove, « qu’aucun locuteur n’est jamais entièrement compétent pour les mots de sa langue. Le lexique est, dans la langue, ce qu’il connaît le moins bien, le domaine d’insécurité où il se sent incompétent » (1976, p. 84). S’il rencontre un terme inconnu de lui, comment savoir si ce terme « inconnu de lui, est ou non un terme connu des autres, si cela relève de sa compétence personnelle, ou si c’est un terme qui échappe au système actuel de la langue » (ibid., p. 84) ? Cette difficulté de juger favorise la circulation de l’emprunt. Pourquoi certains mots seraient-ils à éviter et d’autres pas ? Quelle règle de conduite suivre, surtout quand on est un locuteur spontané, naturel, de la langue, et non un professionnel, un linguiste, un traducteur, un terminologue ou un lexicographe, eux-mêmes pas toujours du même avis ?
Cette insécurité est nettement accentuée dans les pays de contact linguistique, comme au Québec, et ceci pour au moins deux raisons.
D’abord, une certaine familiarité s’établit entre les deux langues qui réduit le sentiment d’étrangeté de l’autre langue et, consciemment ou inconsciemment, le passage d’un mot de l’une à l’autre langue, ou même, rend plus aisé, plus tolérable à la limite, la production de phrases mixtes dont la syntaxe est celle de la langue maternelle et le vocabulaire, celui de l’autre langue.
Ensuite, parce que les deux communautés ont « un si grand nombre de références en commun que, si l’une manque d’un terme, elle accueille d’autant mieux le terme désignant la même réalité dans l’autre langue » (ibid., p. 88). J’ajouterais qu’il arrive souvent que ce soit le terme de l’autre langue qui vienne spontanément à l’esprit.
Ce n’est pas le cas, actuellement en France, où l’ignorance généralisée de l’anglais à la fois protège le français et favorise l’emprunt de snobisme. Le bilinguisme en France, dit Josette Rey, est « un bilinguisme de classe » : c’est par les gens instruits, souvent en position d’autorité mais qui savent plus ou moins bien l’anglais, que l’anglicisme se répand.
En ce qui a trait à la nature de l’emprunt, les observations de Josette Rey-Debove ont beaucoup contribué à définir la position de l’Office durant les années 1970.
Pour les besoins de son dictionnaire et par rapport au concept général d’emprunt, Josette Rey-Debove définit l’anglicisme du point de vue étymologique, par référence à l’histoire du lexique français, pour ainsi distinguer les emprunts à l’anglais des emprunts aux autres langues. « Qu’est-ce donc qu’un anglicisme ? C’est un mot qui appartient à la langue anglaise (d’Angleterre ou d’Amérique) et qui est passé en français, d’abord timidement, [...], par quelques personnes, puis [...] de plus en plus massivement », écrit-elle dans son introduction au Dictionnaire des anglicismes (1980, p. VII).
En se plaçant cette fois du point de vue linguistique, elle pose la double distinction, l’une fondée sur la pertinence de l’emprunt, entre emprunt de nécessité et emprunt de luxe, l’autre sur la forme de l’emprunt, entre emprunt sémantique (les faux amis), emprunt lexical (forme et sens) et calque (traduction littérale d’un mot composé). Ces distinctions, devenues classiques aujourd’hui, étaient moins connues et mal intégrées dans l’analyse du phénomène de l’emprunt à cette époque.
À cause de notre expérience du contact linguistique avec l’anglais, vécu dans la quotidienneté, source d’une véritable colonisation —pollution dirait-on aujourd’hui— du lexique de la langue française par celui de l’anglais, les Québécois étaient, et sont toujours, très sensibles à l’aspect sociolinguistique de l’emprunt. Nous avions besoin, et nous avons encore besoin, d’établir une distinction entre emprunt et anglicisme pour, d’une part, juger chaque cas d’emprunt selon le critère de la légitimité, et, d’autre part, distinguer des autres les emprunts intégrés au lexique, du Québec ou de France, à la suite d’un processus d’assimilation.
Ces deux manières de considérer l’emprunt coexistent encore aujourd’hui. Les opinions s’affrontent toujours, partagées entre l’aspect historique, sous couvert d’enrichissement du lexique, et l’aspect sociolinguistique, par crainte d’une prolifération des emprunts, sur fond d’analyse statistique, c’est-à-dire du nombre et de la fréquence des mots anglais dans l’actualité du lexique et des terminologies. Le plus souvent, l’expérience réelle et plus ou moins intense du contact linguistique et la manière de percevoir ou d’évaluer ses conséquences à long terme transforment en dialogue de sourds la confrontation des opinions.
Lexicographie
On a souvent tendance à distinguer dictionnaire descriptif et dictionnaire normatif comme s’il y avait opposition entre ces deux objectifs de l’analyse du lexique d’une langue. Josette Rey-Debove et Alain Rey y voient au contraire une complémentarité découlant de la nature même du dictionnaire et de la manière dont il s’élabore. « Tout dictionnaire de langue qui se veut uniquement descriptif exerce néanmoins un choix normatif par rapport au corpus », pose au départ Josette Rey-Debove en introduction à son exposé sur le traitement des anglicismes par les dictionnaires Le Robert (1991, p. 285). Elle rejoint ainsi les prises de position d’Alain Rey : « En effet, le dictionnaire, qu’il soit libéral ou puriste, n’échappe pas à la norme » (Rey 1983, p. 553).
Cette connivence entre description et norme découle, selon Alain Rey, en premier lieu de la manière d’observer et de décrire le lexique. « Tout dictionnaire, écrit-il, puise dans la pluralité d’usages et prétend fournir une image de la “langue”; en fait, il construit une proposition d’usage fondée sur une hiérarchie » (ibid., p. 546). Il précise plus tard : le dictionnaire « est une construction, une tentative pour proposer une description normée, équilibrée d’une réalité dynamique et extrêmement complexe » (1985c, p. 280) qu’est le lexique d’une langue à travers les usages multiples de ses nombreux utilisateurs.
Elle découle ensuite du fait qu’un dictionnaire est l’œuvre d’un auteur, assisté de rédacteurs. Que ces personnes travaillent ou non à partir d’un corpus, leur analyse du lexique employé par les locuteurs dans la réalité des échanges linguistiques est directement influencée par leur compétence personnelle, « compétence sociologique modulée par l’histoire individuelle à l’intérieur de l’histoire collective, par les attitudes personnelles à l’intérieur de modèles idéologiques et socioculturels » agissant au sein de la société (1983, p. 547).
Enfin, le public attribue au dictionnaire une fonction de guide du bon usage de la langue.
Comme le manuel, le dictionnaire —et pas seulement le dictionnaire— est voué au didactisme, c’est-à-dire à la « reproduction » socioculturelle d’un savoir, à la diffusion d’attitudes et de jugements acquis. [...] Alors mbne que ses auteurs peuvent n’avoir souci que de description objective, le dictionnaire a des destinataires, pour lesquels cette description —didactiquement transmise— est la norme, la vérité. Ceci donne une signification différente, toujours dans le sens normatif, au texte lexicographique (ibid., 1983, p. 366).
Tout dictionnaire est donc un objet social et commercial dont le succès dépend de l’interaction entre la politique normative et rédactionnelle de ses auteurs et les attentes du public acheteur. Au Québec, cette interaction est très délicate, parce que le français y assume une double fonction : une fonction identitaire —refléter la norme sociale de la langue et du lexique québécois; et une fonction d’appartenance à la langue et à la culture de langue française, en partage avec la France et tous les pays francophones ou francophiles. Le public s’attend à ce qu’un dictionnaire québécois guide son usage de la langue française en fonction de ces deux aspirations fondamentales. Le défi est de taille.
Ces quelques remarques évoquent bien le niveau, le sérieux et la qualité des communications et discussions lors des colloques.
Mais, il y a plus. Ces rencontres se tenaient le plus souvent à la campagne, souvent en automne dans le rougeoiement de la forêt québécoise, dans un lieu où chacun logeait, partageant repas et loisirs durant trois jours. Ce fut, pour nous tous, l’occasion de découvrir la simplicité, la disponibilité, la générosité, la bonne humeur et l’humour de Josette et d’Alain Rey. À l’admiration que nous avions déjà pour leurs travaux s’est ajouté le plaisir de les connaître et d’apprécier la grande qualité de leur humanité et de leur humanisme. Des amitiés se sont ainsi nouées au fil des rencontres.
Pour tout, nous voulons aujourd’hui les remercier, leur dire notre reconnaissance, le souvenir heureux que nous gardons d’eux et des moments vécus ensemble.
Merci, Josette, merci, Alain, pour ce que vous êtes.
Note
[1] Les années renvoient aux contributions d’Alain Rey et de Josette Rey-Debove, regroupées dans l’annexe.
Annexe – Exposés lors de colloques ou articles dans des ouvrages collectifs
Alain Rey
1974
« Essai de définition du concept de néologie », dans L’aménagement de la néologie : actes du Colloque international de terminologie, Lévis, Québec, du 29 septembre au 2 octobre 1974, actes colligés par Henriette Dupuis, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1975, 214 p.
1975
« Préalable à une définition de la terminologie », dans Essai de définition de la terminologie : actes du Colloque international de terminologie, Québec, Manoir du Lac Delage, du 5 au 8 octobre 1975, actes colligés par Henriette Dupuis, Régie de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1976, 209 p.
1976
« La normalisation linguistique dans la perspective des nouvelles dispositions législatives », dans Les implications linguistiques de l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue : actes du Colloque international de sociolinguistique, Lac Delage, Québec, du 3 au 6 octobre 1976, actes colligés par Françoise Hudon, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1978, 204 p.
1977
« Définition de la terminologie en tant que discipline linguistique autonome : état de la question », dans Actes du sixième Colloque international de terminologie, Pointe-au-Pic, Québec, du 2 au y octobre 1977, actes préparés par Rosita Harvey et Lise Lebel-Harou, en collaboration avec Rolande Poulin et autres, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1979, 753 p.
1982
« Synonymie, néonymie et normalisation terminologique », dans Problèmes de la définition et de la synonymie en terminologie : actes du Colloque international de terminologie, Université Laval, Québec, 23-27 mai 1982, organisé par le GIRSTERM, Québec, GIRSTERM, 1983, 551 p.
1983
« Norme et dictionnaire (domaine du français) », dans La norme linguistique, textes colligés par Édith Bédard et Jacques Maurais, Québec, Conseil de la langue française, Paris, Le Robert, coll. « L’ordre des mots », 1983, 850 p.
1985a
« Les fonctions de la terminologie : du social au théorique », dans L’ère nouvelle de la terminologie : actes du sixième Colloque OLF-STQ de terminologie, Montréal du 27 au 29 novembre 1985, actes colligés par Jean-Claude Gaumont et autres, Office de la langue française et la Société des traducteurs du Québec, Montréal, Office de la langue française, 1988, 328 p.
1985b
« La variation linguistique dans l’espace et les dictionnaires », dans La lexicographie québécoise, bilan et perspectives, actes du colloque organisé par l’équipe du Trésor de la langue française au Québec et tenu à l’Université Laval les 11 et 12 avril 1985, publiés par L. Boisvert, C. Poirier et C. Verreault, Québec, Presses de l’Université Laval, 1986, 308 p.
1985c
« Dictionnaire et néologie », dans Actes du colloque Terminologie et technologies nouvelles, Québec, Office de la langue française, 1988, 383 p.
1994
« À la recherche de la norme : un dictionnaire québécois », dans Langues et Sociétés en contact, Mélanges offerts à Jean-Claude Corbeil, sous la direction de Pierre Martel et de Jacques Maurais, vol. 8, Tübingen, Niemeyer, coll. « Canadiana Romanica », 1994, 582 p.
Josette Rey-Debove
1976
« L’emprunt lexical prohibé », dans Les implications linguistiques de l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue : actes du Colloque international de sociolinguistique, Lac Delage, Québec, du 3 au 6 octobre 1976, actes colligés par Françoise Hudon, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1978, 204 p.
1977
« Comportements des langues romanes face à l’emprunt anglo-saxon en terminologie », dans Actes du sixième Colloque international de terminologie, Pointe-au-Pic, Québec, du 2 au 7 octobre 1977, actes préparés par Rosita Harvey et Lise Lebel-Harou, en collab. avec Rolande Poulin et autres, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1979, 753 p.
1991
« La francisation de l’emprunt. Application aux anglicismes », dans Actes du Colloque sur les anglicismes et leur traitement lexicographique : communications, discussions et synthèses, Magog, du 24 au 27 septembre 1991, actes colligés par Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière avec la collab. de Linda Pépin, Montréal, Office de la langue française, coll. « Études, recherches et documentation », 1994, 382 p.
1994
« Le lexique et l’image », dans Langues et Sociétés en contact, Mélanges offerts à Jean-Claude Corbeil, sous la direction de Pierre Martel et de Jacques Maurais, vol. 8, Tübingen, Niemeyer, coll. « Canadiana Románica », 1994, 582 p.
Congrès mondial sur les politiques linguistiques – Atelier no 1 : Les législations linguistiques et leur application – Exposé d’introduction de Jean-Claude Corbeil – Concurrence linguistique et promotion des langues
On ne peut discuter de politique et de législation linguistiques sans tenir compte de la nature même de la langue et de sa relation avec la société. Notre thème de réflexion est donc complexe. Il exige à la fois une solide assise théorique empruntée à la sociologie, à la linguistique ou à la psychologie sociale, et une approche concrète et réaliste puisque l’objectif est d’intervenir dans une situation linguistique particulière par des mesures administratives et juridiques.
Il est évident que je ne peux, en trente minutes, traiter de tout en détail. J’essaierai tout de même de dire l’essentiel, à partir de mon expérience de la politique linguistique québécoise et canadienne. Cette expérience personnelle, j’ai eu l’occasion de la comparer et de la confronter à celles d’autres collègues, dans d’autres pays, en Catalogne et au Pays basque, dans les trois pays du Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc) où les stratégies d’affirmation de l’arabe face au français sont fort différentes, au Rwanda, dans le contexte d’un pays en voie de développement où l’objectif était d’introduire le kinyarwanda comme langue d’enseignement et langue de fonctionnement de l’État.
À l’évidence, les situations sociolinguistiques de ces pays n’ont, en apparence, aucune similitude et commandent des politiques linguistiques originales et particulières. Ce qui est rigoureusement vrai.
Par contre, d’un pays à l’autre, on observe que les mêmes phénomènes sociaux sont à l’œuvre et à l’origine d’une dynamique linguistique que l’on souhaite orienter. On observe également que les mêmes problèmes techniques se posent malgré les différences de langues, par exemple la définition et la description d’une forme standard de la langue aussi bien pour son enseignement que pour son utilisation comme langue administrative, langue des médias écrits et parlés, langue de la vie économique et langue de travail, d’où, presque partout, le problème de la mise à niveau et de la normalisation des vocabulaires requis, la préparation, la publication et la diffusion des ouvrages linguistiques de référence, grammaires, dictionnaires, lexiques adaptés à des clientèles variées, la formation du personnel chargé de l’application des mesures retenues, etc.
Ainsi se précise un champ de collaboration possible en matière d’aménagement linguistique, à la condition stricte que la situation particulière de chaque pays soit prise en compte et respectée.
Dans cet exposé, et pour répondre au thème de notre atelier, je m’en tiendrai à traiter de l’aspect social de la question, en laissant de côté les aspects techniques. Je vous propose quelques pistes de réflexions dont le thème central est la concurrence linguistique, hier considérée du seul point de vue de la situation sociolinguistique propre à un pays, aujourd’hui devenue mondiale, ce qui risque de perturber les stratégies linguistiques nationales.
Promotion d’une langue et concurrence linguistique interne.
La définition d’une politique linguistique répond à deux objectifs sociaux distincts mais étroitement liés l’un à l’autre : la promotion d’une langue, d’une part, et, d’autre part, l’aménagement des relations, et souvent de la concurrence, entre les langues en présence. En fait, la promotion d’une langue est la réponse à la concurrence qu’elle subit de la part d’une autre langue. C’est là l’origine de toute politique linguistique. Celles qui existent aujourd’hui le démontrent : en Espagne, la promotion du catalan ou de l’euskara vise à contrebalancer la prédominance de l’espagnol; au Québec, la promotion du français vise à endiguer la pression de l’anglais; en Belgique, les Flamands veulent sauvegarder leur langue face au français des Wallons; les trois pays baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie) ont le même objectif par rapport à la langue russe. Une politique linguistique, même avec l’appui d’une législation, ne supprime pas la concurrence, elle ne peut tout au plus que la contenir en y faisant contrepoids.
On pourrait croire que ce n’est vrai que des langues en situation de danger. Tel n’est pas le cas. Deux exemples le démontrent, aux États-Unis et en France.
Jusqu’à maintenant, personne ne doute, du moins ne doutait, que l’anglais est la langue des États-Unis, sans qu’il ait été nécessaire d’en préciser le statut dans la constitution américaine. L’anglais n’est certainement pas mis en danger par la présence de plus en plus grande de la langue espagnole. C’est plutôt la politique du melting pot qui est compromise par le fait que les immigrants de langue espagnole tendent maintenant à faire usage de leur langue dans la vie publique et non dans le seul domaine de la vie familiale et communautaire comme le faisaient les immigrants du passé. Des défenseurs de la langue anglaise s’en émeuvent et se sont constitués en groupe de pression, sous un nom qui est tout un programme, For English Only, avec un certain succès puisque 25 états de l’Union ont déclaré l’anglais seule langue officielle.
Second exemple. La France a jugé nécessaire de contrer les effets de la pression de l’anglais sur le français et a adopté différentes mesures à cette fin : création en 1966 d’un "Haut comité pour la défense et l’expansion de la langue française", vote en décembre 1975 d’une première législation linguistique, la loi Bas-Lauriol des noms de ses initiateurs, inscription en 1992 d’un nouvel article 2 dans la constitution qui déclare le français langue de la République, enfin, raffermissement de la législation linguistique par la loi Toubon en 1994.
C’est donc ce tandem, promotion d’une langue et concurrence linguistique, qui est au départ de tout projet de politique linguistique.
Le besoin, la volonté de promouvoir une langue découle de la fonction identitaire qu’elle assume au sein d’une communauté. La langue n’est pas un simple moyen de communication, comme on le dit souvent. C’est aussi, et surtout, un puissant facteur d’intégration et un puissant agent de cohésion sociale. En effet, la langue crée entre les individus une solidarité et une connivence de tous les instants, elle symbolise et manifeste l’appartenance à une société et à une culture, différentes des autres, tout aussi riches et dignes de respect. La langue soude ses locuteurs en une communauté dont les membres partagent, exprimée par elle, une histoire, un destin politique, des institutions, qui partagent également des attitudes à l’égard des autres communautés linguistiques, et donc des autres langues. Tous ses locuteurs y trouvent réconfort et sécurité. Si, à l’occasion ou à cause des contacts avec une autre langue, ces sentiments sont mis en péril, surtout si la sécurité linguistique et culturelle est compromise, l’intention, puis la volonté de protéger langue et culture prennent racine dans l’opinion publique, s’affirment au fur et à mesure que les effets de la concurrence se manifestent et finissent par s’imposer aux partis politiques et aux gouvernements.
Lorsque plusieurs langues coexistent sur le même territoire, elles ont tendance à se partager les divers domaines de l’organisation sociale, suivant que les locuteurs d’une langue dominent dans tel ou tel domaine et y imposent l’usage de leur langue. Laissée à elle-même, dans un libre marché des langues, cette tendance provoque la concurrence linguistique et entraîne le plus souvent la suprématie de la langue la plus forte. C’est donc ce partage qu’une politique linguistique cherche à influencer en faveur d’une langue, en modifiant les règles du marché linguistique par des mesures administratives ou juridiques.
Identifier les domaines d’utilisation de la langue, c’est donc à la fois identifier les lieux de la concurrence linguistique et ceux, en réaction, où une politique linguistique peut être efficace.
Nous en retenons cinq principaux :
La famille et le milieu social communautaire.
La transmission de la langue d’une génération à l’autre au sein de la famille est la condition essentielle de la persistance de cette langue. Si, pour diverses raisons, cette transmission se brise, s’arrête et si en plus la langue n’est plus utilisée dans les activités communautaires, elle tend à disparaître au fur et à mesure que ce mouvement d’abandon se généralise. On observe une telle tendance dans les communautés dont la langue est fortement minorisée, par exemple les langues indigènes d’Amérique. Dans ces cas, la toute première mesure à prendre est de rétablir la transmission de la langue dans le milieu familial et communautaire.
L’École, le processus de scolarisation.
L’École joue un rôle de premier plan aussi bien en concurrence linguistique qu’en politique linguistique, et à divers plans.
D’abord par le choix de la langue d’enseignement et le choix de la variante de cette langue qui sera enseignée. Beaucoup d’enfants découvrent par l’École, en plus de l’écriture, une forme de leur langue plus ou moins éloignée de leur langue d’enfance, premier contact avec la variation linguistique sociale et découverte du fait que toutes les variantes n’ont ni le même prestige, ni la même valeur, ni les mêmes domaines d’utilisation.
Ensuite par le choix de la ou des langues enseignée(s) comme langue(s) seconde(s) ou étrangère(s). Les langues présentes sur le territoire mais exclues de l’École auront tendance à se maintenir uniquement comme langue(s) parlée(s), dans la famille et le milieu communautaire, à moins que la communauté ne prenne l’initiative d’en organiser l’enseignement hors de l’institution scolaire officielle.
Enfin par la manière dont se fait le passage entre la langue de l’École et celle des enfants dont la langue maternelle n’est pas celle de l’École : faut-il prévoir des classes de transition ou faut-il provoquer une plongée immédiate et brutale de l’enfant dans cette langue de l’École qui lui est étrangère? Ce type de débat est récurrent, par exemple aux États-Unis où le dernier épisode s’est déroulé il y a peu en Californie.
La gestion de l’État : la langue du pouvoir politique.
Dans quelle(s) langue(s) l’État conduit-il ses activités : délibérations de l’assemblée nationale; publications des lois, décrets ou règlements; administration de la justice; administration des affaires publiques par les ministères, donc langue de travail des fonctionnaires et langue des publications gouvernementales; relation avec les citoyens, personnes physiques et morales; langue dans laquelle ou lesquelles un citoyen peut participer à la vie politique et collective.
Le plus souvent, les États ont tendance à n’utiliser qu’une seule langue, selon le postulat jacobin : une nation, une langue. Si l’État reconnaît deux ou plusieurs langues, ce plurilinguisme officiel tend à être asymétrique en faveur d’une langue principale, en général celle de la majorité des citoyens. D’autre part, dans tous les États où se côtoient des citoyens de langues différentes, le choix de la langue des services publics pose de constants problèmes, à la recherche d’une manière de concilier langue nationale commune et langue des citoyens, surtout dans les secteurs vitaux que sont la santé, la justice, la sécurité.
L’activité économique : la langue du pouvoir économique.
L’activité économique touche un grand nombre de secteurs qui concernent directement la vie quotidienne de tous les citoyens : la diffusion des biens de consommation courante accompagnés des modes d’emploi et garanties, la publicité sous toutes ses formes, les contrats, la langue de travail et des conventions collectives, etc. L’activité économique entraîne une forte activité de communication, internes et externes. La langue, ou les langues alors utilisée(s) acquière(nt) de ce fait une motivation économique réelle puisqu’elle(s) donne(nt) accès aux services, aux produits et au travail. L’activité économique, surtout dans le domaine tertiaire, oriente ou même contraint les choix linguistiques des personnes à la recherche du bien-être : une langue qui ne permet pas de gagner sa vie ou de réussir professionnellement est une langue de seconde zone.
L’activité technologique et scientifique : la langue du pouvoir scientifique.
La généralisation rapide et récente de la microinformatique et de ses produits, matériel et logiciel, a mis en relief l’inégalité des langues dans le domaine scientifique et technologique. L’anglo-américain y prédomine incontestablement, mettant toutes les autres langues, et leurs locuteurs, dans une situation de dépendance.
La présence plus ou moins grande d’une langue dans les domaines que nous venons d’évoquer détermine son niveau d’utilité, par voie de conséquence de développement et de standardisation, grammaticale, lexicale, terminologique et stylistique. En découlent le prestige dont elle peut jouir et son pouvoir symbolique comme moyen de communication.
Il devient alors évident qu’une politique linguistique doit être globale pour être efficace. D’une politique linguistique à une autre, on constate une tendance très nette : les mesures sectorielles sont confiées aux ministères concernés et celles d’intérêt général sont réunies dans une législation linguistique. Il n’est pas toujours facile d’assurer la cohérence de cet ensemble éclaté de mesures, de concilier au jour le jour et à long terme les objectifs de chaque ministère avec ceux de la politique linguistique.
La législation linguistique n’épuise donc jamais les dispositions d’ordre linguistique qu’a pris et qu’applique un gouvernement. La notion de "politique linguistique" est plus large, et plus déterminante, que celle de "législation linguistique", qui n’en est qu’un élément, central peut-être mais non exhaustif. Ainsi, au Québec, la politique linguistique est définie par un ensemble de dispositions : de la part du ministère de l’Éducation (français comme langue d’enseignement, enseignement du français et de l’anglais comme langues secondes, enseignement des langues autochtones et des langues d’immigration, enseignement de langues tierces comme réponse à la mondialisation); dispositions du ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration (politique d’immigration et politique d’intégration des immigrants); de la législation linguistique proprement dite, la Charte de la langue française : statut du français, seule langue officielle et langue de fonctionnement de l’État, conditions d’accès à l’école de langue anglaise puisque la constitution du Canada oblige le Québec à maintenir un double réseau d’institutions scolaires, mesures pour généraliser l’emploi du français dans le commerce et les affaires, comme langue de travail dans les entreprises.
Politique linguistique et concurrence mondiale ou supranationale.
Toute politique linguistique prend racine dans un arrière-plan historique, qui s’étend parfois sur des siècles. Par exemple, la politique linguistique catalane a évolué avec l’histoire des relations entre la Catalogne et la Castille, depuis le Moyen-Âge jusqu’à nos jours, marquée par des éclipses et des retours de la langue catalane par rapport à la langue castillane. En France, la politique linguistique commence avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1635, elle provoque la décadence des langues régionales, confirmée par la politique linguistique de la Révolution et la politique scolaire de Jules Ferry, elle s’éveille de nos jours à la concurrence de la langue anglaise et tente depuis peu de définir un nouvel équilibre entre langue nationale unique et langues régionales multiples. Au Québec, la question de la langue se pose brutalement au moment de l’irruption de la langue anglaise dans ce qui était la Nouvelle-France, défaite en 1760 par l’Angleterre sur les plaines d’Abraham. Raison de plus pour distinguer la politique de la législation linguistique puisque, dans ces trois pays, la législation linguistique apparaît en tout dernier lieu, au Québec à partir de 1969, en France à partir de 1975 et en Catalogne depuis 1983.
Les politiques et législations linguistiques nationales se sont donc élaborées lentement, parfois difficilement, au fil des années, la question de la langue étant au cœur de la construction de l’État et de la capacité du citoyen à participer à la vie collective, culturelle, politique, économique. Elles sont, implicitement ou explicitement, au fondement même de la nation.
Aujourd’hui, deux phénomènes risquent de modifier l’économie des dispositions linguistiques nationales et, éventuellement, d’en compromettre la légitimité.
D’une part, le lieu de la concurrence linguistique s’est déplacé, ou, devrions-nous dire avec plus de justesse, à la concurrence linguistique interne particulière à un pays s’ajoute maintenant la concurrence linguistique externe. La logique de la mondialisation et du néolibéralisme favorise les langues de très grande diffusion au détriment des autres langues. L’anglo-américain, tout particulièrement, est devenu langue hégémonique quasi mondiale, surtout dans le domaine de l’économie et des relations internationales. Ainsi, en Catalogne, le doublage des films et des émissions de télévision ou la diffusion des produits informatiques en langue espagnole compromettent la situation de la langue catalane dans ces secteurs de grande consommation et, de ce fait, diminue sa diffusion ou son utilité. De plus, l’utilisation de l’anglais s’accroît, d’où une nouvelle source de pression sur la langue catalane. Autre exemple de l’effet de la concurrence linguistique mondiale : l’usage de l’anglais augmente au Québec avec la généralisation, surtout par Internet, des communications avec le reste du continent et avec le reste du monde où l’anglais est devenu lingua franca. En conséquence, l’importance du français diminue, les dispositions de la législation linguistique, surtout relatives au commerce et aux affaires, ou à la langue de travail des entreprises, sont de plus en plus compromises par les nécessités de la communication avec l’extérieur.
D’autre part, la formation d’organismes supranationaux, économiques d’abord, politiques ensuite, comme l’Union européenne, l’Aléna en Amérique du Nord, le Mercosur en Amérique du Sud, demain la Zone de libre échange des Amériques, risque de perturber profondément la dynamique de la concurrence linguistique à l’intérieur de chaque pays membre et donc leur organisation linguistique interne et le statut international de leurs langues.
C’est en Europe que ces tendances sont les plus perceptibles, puisque deux organismes distincts proposent ou suivent des politiques linguistiques différentes, le Conseil de l’Europe et l’Union européenne.
Le Conseil de l’Europe[1] vise à "protéger et développer le patrimoine linguistique et la diversité culturelle de l’Europe". À cette fin, le Conseil a soumis aux États membres une Charte européenne des langues régionales ou minoritaires pour en favoriser l’emploi "dans l’enseignement et dans les médias", pour en "permettre l’usage dans le monde judiciaire et administratif, dans la vie économique et sociale et dans les activités culturelles". Cette Charte vise les langues "pratiquées traditionnellement sur le territoire d’un État par des ressortissants de cet État qui constituent un groupe numérique inférieur au reste de la population de l’État". De ce fait, elle exclut les langues des migrants et n’a pas pour objet la protection de toutes les minorités linguistiques.
L’Union européenne a pour objectif l’intégration économique et politique des pays membres. Le dossier de l’intégration économique est le plus avancé : monnaie unique, l’euro, et marché unique d’après la règle de la libre circulation des personnes, des services, des biens et des capitaux. À cette fin, l’Union européenne génère elle-même une législation qui s’applique directement aux États membres, aux entreprises et aux citoyens européens et crée ainsi des droits spécifiques à leur profit. Cependant, aucune règle n’encadre sur le plan linguistique ce principe de la libre circulation, ne serait-ce que pour protéger les langues nationales des consommateurs des pays membres, par exemple dans les divers documents qui accompagnent les produits et services. Pour l’instant, l’Union laisse jouer le libre marché des langues.
Les heurts sont inévitables entre la politique du Conseil de l’Europe et celle de l’Union européenne, d’une part, d’autre part entre ces deux politiques supranationales et les politiques linguistiques que des États ou des gouvernements se sont données.
Le Conseil de l’Europe soutient la diversité linguistique et culturelle. Par la Charte qu’il propose, il demande aux États membres de reconnaître l’existence de langues minoritaires, qu’il revient à chaque pays d’identifier, et d’en rendre possible l’emploi dans les secteurs mentionnés plus haut. Les exigences de la Charte ranime le débat du statut des langues minoritaires dans chaque pays membres du Conseil, ce qui explique qu’à ce jour, peu de pays l’ont signée.
L’Union européenne admet douze langues officielles et onze langues de travail. Dans les faits, la majeur partie du travail s’effectue en anglais et en français, de plus en plus en anglais d’ailleurs. L’augmentation prochaine du nombre de pays membres, donc de langues, fait craindre une explosion de la gestion linguistique des activités de l’Union. Deux hypothèses de solution se dessinent : soit réduire le nombre des langues de travail à cinq ou six, soit utiliser uniquement l’anglais. Les négociations seront difficiles, chaque pays tenant à sa langue nationale, sans compter que la décision retenue pourrait être en contradiction avec la diversité linguistique prônée par le Conseil de l’Europe. En ce qui concerne la circulation des personnes, des biens et des services, la politique du libre marché des langues favorise nettement la prédominance de l’anglais et compromet l’application des dispositions des législations linguistiques nationales.
En guise de conclusion
Pour toutes ces raison, les questions linguistiques seront très présentes tout au long des premières décennies du XXIe siècle.
Chaque pays réagira, au nom de la sauvegarde de son identité nationale, à l’uniformisation linguistique et culturelle mondiale, en économie sous la pression de l’hégémonie anglo-américaine, en économie et en politique sous l’influence des organismes supranationaux. On constate, en effet, que le thème de la "diversité culturelle et linguistique" pénètre de plus en plus la conscience des citoyens partout dans le monde. Les grandes réunions des stratèges de la mondialisation se heurtent partout au rassemblement populaire des citoyens et des groupes qui s’y opposent et qui dénonçent la dictature de la rentabilité économique à tout prix. Le maintien et la protection de la diversité s’imposent de plus en plus comme l’un des objectifs de la mondialisation, à concilier avec l’organisation du marché mondial ou régional. Par contre, il est évident que, si le thème de la diversité a gagné en importance dans le discours, ce qui est déjà un progrès, la manière de la réaliser demeure totalement floue. Chaque proposition concrète en faveur de la diversité remet en cause la logique déjà mise en place par les organismes qui, jusqu’ici, ont créé le cadre politique et juridique de la mondialisation ou de la régionalisation. Il n’y a qu’à voir l’opposition que soulève au sein de l’OMC la proposition d’exclure les produits culturels des règles du marché mondial pour s’en convaincre. Le défi des tenants de la diversité est de réfléchir à rendre opérationnel cet objectif.
À un tout autre niveau, la concurrence linguistique mondiale et régionale atteindra chaque pays. Ses effets seront lents à se manifester, mais, tôt ou tard, les citoyens prendront conscience de ses conséquences sur leur propre vie, de travailleurs ou de consommateurs. Les pays qui se sont pourvus d’une politique et d’une législation linguistiques seront sans doute les premiers à réagir, dans l’obligation où ils seront soit de contester les règles supranationales, soit d’adapter leurs dispositions au nouveau cadre.
Dans l’un et l’autre cas, le rôle de l’opinion publique est déterminant. C’est sous sa pression que se définissent toutes les politiques, y compris la politique linguistique. L’application et l’évolution de cette politique prend appui sur elle. La volonté d’un gouvernement en matière de politique linguistique est entièrement tributaire de l’appui qu’il reçoit des citoyens, des électeurs, notamment des partisans de cette politique et de leur poids relatif dans l’électorat. Ainsi en va-t-il dans les pays démocratiques.
Orientations bibliographiques
Bourdieu, Pierre (1982), Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 244 p.
Calvet, Louis-Jean (1987), La guerre des langues et les politiques linguistiques, Paris, Payot.
Diffusion des langues et changement social, Dynamique et mesure / Language Spread and Social Change, Dynamics and Measurement (1990), sous la direction de Lorne Laforge et de Grant D. McConnell, Québec, PUL, 306 p.
Langue nationale et mondialisation : enjeux et défis pour le français (1995), actes du séminaire organisé par le Conseil supérieur de la langue française de la Communauté française de Belgique, le Conseil supérieur de la langue française de France et le Conseil de la langue française du Québec, Québec, Les publications du Québec, 375 p.
Langues et Sociétés en contact (1994), publiés par Pierre Martel et Jacques Maurais, Tübingen, Max Niemeyer, 582 p.
Le français, une langue pour tout le monde, Une nouvelle approche stratégique et citoyenne (2001), rapport de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, Gouvernement du Québec, 285 p.
La protection internationale des minorités linguistiques (2001), numéro 95-96 de la revue TERMINOGRAMME préparé sous la direction de José Woehrling, Québec, Les publications du Québec, 329 p.
Politique et aménagement linguistiques (1987), sous la direction de Jacques Maurais, Québec, Conseil de la langue française, Paris, Le Robert, 572 p.
Note
[1] D’après la communication d’Elda Moreno, co-secrétaire de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires , présentée du colloque international "La diversité culturelle et linguistique dans le monde", Québec, mars 2001.
I comme informatique, industries de la langue et Internet
Je me souviens très bien de mon premier contact avec l’ordinateur. C’était au début des années cinquante, au Centre de calcul de l’Université de Montréal, car, à cette époque, on croyait vraiment que l’ordinateur était destiné surtout, pour ne pas dire uniquement, aux calculs mathématiques. Pourtant, j’étais inscrit en linguistique et notre directeur, M. Jean-Paul Vinay, nous entrainait dans les premiers essais de traitement informatique de la langue, embryon des travaux en vue de la traduction automatique (on était très confiant à l’époque!) de l’anglais vers le français.
C’était une immense machine, une bécane dirait-on aujourd’hui, qui occupait à elle seule toute une grande salle, une machine sensible à la chaleur et aux courants d’air, qui ronronnait à condition que ses exigences climatiques soient respectées, une vraie plante de serre qu’il fallait aller visiter en petit groupe, pour ne pas perturber son climat!
De grands prêtres officiaient auprès d’elle, les informaticiens. Eux seuls avaient les connaissances qui leur conféraient le droit et le pouvoir de la servir, l’intuition pour analyser ses caprices et l’amener à poursuivre ses réponses aux demandes de ses suppliants. Car, capricieuse comme une princesse, elle s’arrêtait souvent, sans raison apparente, dans un silence absolu, laissant en plan la lente élaboration de la réponse à la question qui lui avait été posée, comportement plus angoissant encore pour les pauvres humains que les réponses ambigües de la Pythie de Delphes. Des officiants, les programmeurs, lui apportaient le menu dont elle se nourrissait et qui lui donnait vie, des centaines de cartes perforées avec précision et placées dans un ordre implacable, la moindre erreur provoquant la colère et la paralysie de la déesse ordinateur. Une armée d’assistants secondait les programmeurs et cuisinaient, sous leur surveillance, le détail des menus, conçus ligne à ligne, une consigne rigoureusement univoque par ligne, consigne qui était ensuite transcrite, par les servants des machines à perforer, sous la forme d’une succession de vides et de pleins, sur des cartes digestibles par l’ordinateur. Si tout lui était agréable, l’ordinateur acceptait de s’exécuter et de donner suite aux suppliques des chercheurs.
Aujourd’hui, presque cinquante ans plus tard, je suis devant mon portable, j’écris ce texte, dans des conditions encore plus faciles que si j’utilisais un crayon et une feuille de papier : j’efface, je corrige, je déplace des segments de texte, je mets en réserve une phrase, au cas où je voudrais la reprendre, je donne libre cours sans hésitation aux méandres de l’inspiration et je suis le maitre absolu de mon texte, contenu et présentation. À tout moment, je peux imprimer ce que j’ai écrit, pour me relire, pour profiter de ce regard à distance qu’accorde à l’œil et à l’esprit le texte imprimé. Je n’ai aucune conscience de ce qui rend possible cette écriture, aucune connaissance des détails de la programmation grâce à laquelle le langage informatique assure le traitement de ma langue, le français, dans le respect intégral de toutes ses caractéristiques. La programmation me parvient maintenant sous la forme d’un logiciel, ici un logiciel de traitement de texte, lui-même inséré dans le programme de mon ordinateur, dont il ne me reste plus qu’à maitriser les modes d’emploi. L’ordinateur est maintenant devenu convivial, mot-clé de la micro-informatique contemporaine qui renvoie à la fois à une grande facilité d’utilisation et à la possibilité pour chaque utilisateur de personnaliser la configuration de son système selon ses besoins et ses habitudes de travail. De plus, les ordinateurs sont plus puissants qu’autrefois et peuvent contenir et traiter simultanément plusieurs applications différentes du fait qu’ils disposent d’une grande capacité de mémoire. Nous sommes très loin maintenant des modes d’utilisation de l’ordinateur des débuts de l’informatique, alors qu’à cette époque nous dépendions tous des programmeurs pour la moindre opération.
La révolution informatique a eu lieu. Mais il n’est pas certain que la révolution des mentalités se soit produite en même temps et au même rythme, soit selon les tranches d’âge, soit selon les pays. L’image de l’informatique est souvent demeurée celle d’autrefois, un univers de spécialistes, trop complexe pour le commun des mortels, d’un abord exigeant une information et une formation techniques difficiles à acquérir et à maitriser. Cette image n’est plus vraie, elle est même la caricature de la réalité. Mais, pour le découvrir et s’en rendre compte, il faut y mettre du temps, le temps de se familiariser avec les commandes d’un microordinateur et avec celles des logiciels d’application. Mais pourquoi perdre du temps, réplique-t-on, à s’initier à l’informatique alors que chacun possède déjà des habitudes de travail qui le servent bien. Pourquoi changer? Question fondamentale, universelle dans ce monde en mutation rapide. Réponse banale : ou bien le changement est volontaire, ou bien il est imposé de l’extérieur, par l’évolution de l’environnement de travail et de vie. Question vitale également, parce que l’informatique s’est rapidement répandue et qu’elle a pénétré tous les segments d’activité et, de plus en plus, la vie privée elle-même.
La révolution informatique s’est produite d’abord et surtout aux États-Unis, donc en langue anglaise, et sous tous les aspects de ce nouvel univers devenu rapidement un domaine commercial extrêmement lucratif : conception, fabrication et commercialisation des microordinateurs, conception et commercialisation des logiciels, grande variété de manuels informatiques disponibles pour tous les produits, à bas prix, début de la standardisation des produits par l’adoption des premières normes techniques, conception et généralisation d’un réseau de communication entre les organismes de l’armée américaine d’abord, entre les centres de recherche et les universités ensuite et dont le succès a été tel qu’il s’est transformé en un réseau ouvert à tous, le réseau des réseaux d’aujourd’hui, accessible par Internet. Silicon Valley est le symbole de cette révolution, le lieu le plus mythique de cet univers, l’endroit où les millionnaires de l’informatique se comptent par centaines.
Depuis lors, toutes les langues sont à la remorque de l’anglais et cherchent à s’assurer une présence en informatique. Selon les données d’une étude du Conseil de la langue française du Québec (1998), le plus grand nombre et la plus grande variété des logiciels sont actuellement en langue anglaise : en 1994, il y avait plus de 700 logiciels de traitement de la langue anglaise, contre 425 pour le français, 350 pour l’allemand, moins de 300 pour l’espagnol et l’italien. Les utilisateurs de langue française estiment, en conséquence, que les applications en français sont trop peu nombreuses, qu’elles ne couvrent pas toute la gamme des besoins, qu’elles sont souvent des traductions-adaptations de logiciels américains, en retard par rapport aux dernières versions du produit original. Cet état de choses a généré un très net préjugé défavorable à l’égard des produits en langue française, véritable handicap au développement d’une industrie et d’un marché du logiciel en langue française.
La manière d’évaluer l’omniprésence de l’anglais en informatique est de considérer le contenu du web sous l’angle de la langue : 80 % de tous les sites, toutes catégories confondues, sont en anglais, contre 2 % en français (données de 1998). À très brève échéance, la présence de l’anglais devrait diminuer à plus ou moins 40 % lorsque des sites seront créés dans les langues des divers pays, au fur et à mesure qu’ils se brancheront sur le réseau. Car la forte présence de l’anglais tient au fait que les pays anglophones ont été les premiers à fréquenter le réseau : au début de 1997, environ 66 % des hôtes d’Internet provenaient des États-Unis, du Canada anglais, d’Australie ou de Grande-Bretagne. La concurrence informatique entre les langues s’ajoute donc à toutes les autres manifestations de cette concurrence dans un monde de plus en plus ouvert mais qui se rétrécit chaque jour un peu plus. Une conviction commune s’est imposée peu à peu : les langues qui ne seront pas dotées d’un traitement informatisé ne pourront plus desservir correctement et complètement leurs propres locuteurs ; elles perdront petit à petit de leur utilité et de leur prestige auprès d’eux et leur pouvoir d’attraction sur le plan international diminuera.
La langue française, dans cette concurrence, possède des atouts sur lesquels elle peut s’appuyer pour améliorer sa position.
La langue française, tout comme l’anglais ou l’espagnol, est une langue de grande diffusion qui donne accès à un marché composé de millions de consommateurs potentiels de produits informatiques. Ce marché est en pleine expansion dans les pays industrialisés de langue française, au Québec et en Europe (France, Communauté française de Belgique, Suisse, Luxembourg). Il sera encore plus grand quand les conditions faciliteront la pénétration de l’informatique dans les pays de la francophonie, pays en émergence ou en développement. Encore faut-il, pour que ce marché se maintienne et s’étende, que les produits en langue française soient de haute qualité, qu’ils couvrent toute la gamme des besoins ; sinon, les produits en langue anglaise continueront de bénéficier de leur excellente réputation et, en conséquence, domineront encore le marché.
Les concepteurs-producteurs de système informatique sont très sensibles à cet aspect des choses. Leur objectif est qu’il y ait au moins un ordinateur par famille pour pouvoir ainsi, par la suite, vendre les produits et services qui exigent la possession et l’utilisation d’un appareil. Cet objectif ne peut être atteint, et ils en sont parfaitement conscients, que si les ordinateurs fonctionnent dans la langue de la famille, en conséquence dans la langue ou les langues du pays. Il faut donc s’attendre à une profonde modification de la stratégie marketing des grandes sociétés d’informatique. Un virage s’amorce qui modifiera la manière de procéder à la programmation des systèmes. Par exemple, Microsoft serait sur le point de séparer langue et programmation. La programmation se ferait en langage machine et comporterait des points d’ancrage où insérer un texte. Les textes seraient disponibles dans les différentes langues des marchés visés. Au moment de produire une version d’un produit pour un marché linguistique donné, le texte dans cette langue serait appelé par la programmation et se placerait à l’endroit voulu dans l’interface du produit. La synthèse programmation-texte serait ainsi réalisée pour chaque langue sans qu’il soit nécessaire de retoucher à la programmation. C’est ce qu’on appelle la localisation. Dans cette perspective, il serait même possible de prendre en compte la variation linguistique d’une même langue, par exemple l’espagnol, l’anglais et le français, toutes langues dont les usages nationaux comportent de légères différences qui ne gênent en rien l’intercompréhension, mais qui sont pertinentes en traitement automatique de la langue.
Le traitement informatique du français écrit est aujourd’hui possible. Les quelques problèmes qui se posent découlent de la variation lexicale du français, c’est-à-dire de la nécessité d’insérer dans certains logiciels des mots ou des sens qui font partie de la norme de la langue d’une communauté linguistique donnée, par exemple dans les correcteurs orthographiques. Il faut savoir qu’un correcteur orthographique fonctionne par comparaison d’un lexique présélectionné avec le lexique du texte à examiner. Si le texte contient des mots qui ne figurent pas dans le dictionnaire du correcteur, un message apparait qui demande à l’auteur de valider l’existence du mot. Plus il y en a, plus le temps de correction s’allonge. On comprend donc que les concepteurs de ces logiciels ont tendance à les adapter à la plus grande clientèle possible, en puisant dans les travaux de description lexicale du français des diverses régions ou pays de la francophonie. Ils poursuivent, pour ainsi dire, le même rêve d’un dictionnaire universel du français. Le traitement du français oral est nettement plus problématique, quoique, sans doute, dans le même état que celui de l’anglais. La difficulté est la même : comment faire qu’un ordinateur puisse éliminer les caractéristiques individuelles de la voix (timbre, prosodie, prononciation, vitesse d’élocution) pour atteindre la langue elle-même dans sa généralité, ce que tout locuteur fait naturellement en passant d’un interlocuteur à l’autre.
Le problème est ailleurs que dans le traitement informatique de la langue française. Globalement, le défi consiste à rendre disponible en langue française une panoplie aussi étendue d’outils informatiques qu’en langue anglaise pour bloquer le glissement des francophones vers l’informatique en anglais et pour consolider le marché en langue française. Relever rapidement et efficacement ce défi est urgent et vital, au moment où l’usage de l’informatique gagne la vie privée après avoir envahi la vie des entreprises et des administrations.
Le marché de l’informatique en français a pris de l’ampleur ces dernières années dans les entreprises d’abord, puis dans les milieux de la recherche industrielle ou universitaire, quoique, dans ce dernier cas, la situation varie beaucoup, enfin dans les milieux professionnels. La progression est beaucoup plus lente dans la vie privée. Au Canada, par exemple, les ménages de langue française ont nettement moins tendance à s’équiper d’un ordinateur ou à se brancher sur Internet que les ménages de langue anglaise. Si on considère l’ensemble de la francophonie, le marché potentiel en langue française est encore plus considérable, mais les obstacles sont nombreux, économiques, à l’évidence, mais aussi techniques : stabilité de l’alimentation électrique et téléphonique, cout et entretien du matériel, soutien technique déficient, enseignement de l’informatique mal assuré. Ce marché des pays de la francophonie n’est pas aussi captif que celui des pays de langue maternelle française : les utilisateurs ont le choix entre les produits de langue française ou anglaise et iront vers ce qui est le plus performant et le moins couteux.
Les produits informatiques se partagent en différentes catégories où la présence du français varie considérablement.
Les microordinateurs sont livrés avec un programme en langue française, que ce soit sur Macintosh ou sur la plateforme PC, sauf, parfois, pour les machines bas de gamme.
En général, les produits grand public, de consommation de masse, existent en français, au même niveau de qualité que les produits en langue anglaise : traitements de texte, chiffriers, correcteurs orthographiques, bases de données. Le courrier électronique peut être assimilé à une application grand public, puisque c’est le plus utilisé des services Internet. Il n’est pas toujours évident d’y faire usage du français : l’emploi des accents est impossible dans les adresses à cause des conventions à la base d’Internet ; dans le texte des messages, on peut accentuer normalement les lettres, quoique certains serveurs n’admettent pas les accents et affichent des signes cabalistiques en lieu et place des lettres accentuées. Le courrier électronique a pénétré dans l’usage sous son appellation américaine e-mail, que l’on voit partout lorsque sont indiquées les coordonnées d’une personne ou d’une entreprise. On tente aujourd’hui, en France, de lui donner une apparence française à partir de la prononciation du terme anglais, sous la forme de mél, avec un accent aigu incongru et impossible devant -l. Les Québécois, à leur habitude, ont créé un néologisme, courriel, qui a l’avantage d’évoquer courrier, son proche parent sémantique, et d’entrer dans la série des termes informatiques en -el : logiciel, ludiciel, didacticiel, etc.
La situation du français dans les produits spécialisés (logiciels d’infographie, de comptabilité, de montage, etc.) est nettement plus difficile. Ils sont créés pour remplir des tâches d’un niveau élevé de complexité et destinés à des utilisateurs qui sont davantage sensibles à la performance d’un logiciel pour les aider à accomplir leurs travaux qu’à la langue dans laquelle il fonctionne. D’autre part, le marché des logiciels spécialisés est restreint et les utilisateurs potentiels sont plus nombreux en langue anglaise qu’en toute autre langue. On observe donc qu’ils sont le plus souvent, au départ, en langue anglaise et qu’ils sont ensuite traduits en français quand ils rejoignent un plus grand marché, lorsqu’en définitive ils se vulgarisent. C’est ce qui se passe actuellement pour les logiciels d’infographie et de mise en pages assistée, depuis le moment où l’édition s’est informatisée. Par contre, il arrive aussi que la version française ne soit pas à jour par rapport à la version américaine, qui évolue plus rapidement. D’où le préjugé que les versions françaises sont toujours en retard et donc de moindre qualité.
L’ordinateur sert de plus en plus de support au fonctionnement de produits qui ne sont pas des produits informatiques au sens strict. C’est tout l’univers des cédéroms et des jeux vidéos, mais surtout d’Internet. C’est à la fois du domaine de l’informatique et de celui de l’édition, conception et commercialisation des produits sur support CD et du domaine de la création de sites sur Internet. Il y a encore quelques années, la majeure partie de ces produits, de même que la très grande majorité des sites Internet, étaient en langue anglaise. Aujourd’hui, le nombre des produits ou des sites en langue française augmente rapidement, soit par traduction dans le cas des jeux vidéos, soit par édition de produits originaux sur cédérom, soit par création de sites en langue française. On peut donc considérer l’avenir avec plus d’optimisme.
L’édition de didacticiels est difficile en langue française pour au moins deux raisons principales. D’une part, le marché est relativement restreint à cause de sa fragmentation entre systèmes pédagogiques et programmes d’études différents d’un pays à l’autre. Et comme un didacticiel est destiné à s’insérer dans l’enseignement comme matériel pédagogique d’appoint, il est difficile de définir un contenu qui soit adapté à toutes les situations d’enseignement, surtout au niveau du primaire et du secondaire. D’autre part, l’informatique a peu pénétré dans les classes et on ne sait pas encore très bien quel rôle elle pourrait y jouer. Autant on est convaincu qu’il est important d’initier très tôt les enfants à l’usage de l’ordinateur, autant on ne sait trop comment insérer l’ordinateur dans l’activité normale de la classe. Ici, tout est encore pour ainsi dire à l’état expérimental. Par contre, la concurrence de l’anglais est, dans ce domaine, minime puisque l’interface d’un didacticiel doit impérativement se présenter dans la langue maternelle des élèves, ou dans la langue de fonctionnement du système scolaire.
L’outil le plus stratégique de nos jours est Internet, le web, le réseau des réseaux, la toile (qu’il nous faut tisser en français!) qui a ouvert toutes grandes les portes aux nouvelles technologies de la communication et de l’information, les NTCI et, depuis peu, au commerce électronique qui se développe rapidement.
Pour avoir accès au réseau, il faut posséder un ordinateur, première condition essentielle.
Internet est à la fois un mode de communication (courrier électronique et groupes de discussion) et un mode d’information (mise en ligne de renseignements et accès à ces renseignements). La communication s’établit par ligne téléphonique ou par câble entre l’utilisateur et un intermédiaire, le serveur, qui lui-même assure par les mêmes moyens le contact avec le réseau. D’où une seconde condition d’accès à Internet : il faut être branché, c’est-à-dire s’abonner à un serveur. La manière dont est tarifée la communication (que ce soit le cout du téléphone, du câble ou du serveur) facilite ou freine l’accès à Internet, selon que le tarif est forfaitaire ou à la minute.
L’information est mise à la disposition des usagers sous forme de sites accessibles par une adresse électronique, tout comme dans la poste traditionnelle. On accède à cette information soit en composant l’adresse du site approprié, soit en repérant les renseignements au moyen de logiciels d’exploration, les fameux moteurs de recherche, qui balaient le contenu du web avec des mots-clés permettant de cerner la question, sorte « d’hameçons notionnels » susceptibles d’attraper les documents qui pourraient correspondre au sujet délimité par les mots-clés.
Voilà, en quelques mots, toute la problématique d’Internet : un mode d’accès (ordinateur + ligne téléphonique ou câble + serveur), un contenu (quantité et qualité de l’information disponible en français) et un mode de recherche (la performance des moteurs de recherche en langue française).
N’importe qui peut créer un site sur Internet et y mettre ce qu’il veut, la liberté est totale, l’encadrement juridique encore très difficile. En principe, toutes les langues sont admises, sans restriction, sauf dans les adresses. La place de l’anglais diminue au même rythme que sont créés des sites dans d’autres langues. La place du français augmente rapidement, mais aussi celle des autres langues. Ce plurilinguisme d’Internet devient de plus en plus un obstacle : que faire face à une information qui nous parvient dans une langue qui nous est inconnue? Les logiciels de décodage linguistique de l’information (appelés abusivement logiciels de traduction automatique) se développent peu à peu. Ils permettent au moins de juger si un document est intéressant et vaut la peine d’être correctement traduit. Pour la langue française, ce type d’aide est disponible et progresse en qualité.
Les propriétaires de sites peuvent être des individus, des ministères, des administrations municipales, des organismes de toute orientation et de tout statut, des entreprises, des associations, des comités d’action pour n’importe quelle cause ou évènement, des syndicats, etc. Il y a donc de tout sur Internet, le pire et le meilleur : des documents gouvernementaux, des renseignements touristiques, des catalogues (bibliothèques, maisons d’édition, commerces), des normes techniques et commerciales, des journaux et revues, de la pornographie, de la littérature haineuse, des films, de la musique, tout, absolument tout. La qualité de l’information disponible sur le web est donc extrêmement variable, hors contrôle, laissée à l’appréciation de qui la consulte. C’est surement l’aspect le plus troublant d’Internet. Son utilisation exige un sens critique très aigu, qui suppose que chacun possède suffisamment de connaissances pour apprécier l’information transmise et la transformer en connaissance car, pour devenir connaissance, l’information doit s’intégrer dans un ensemble. L’école a et aura de plus en plus la responsabilité d’initier les enfants à cette opération intellectuelle.
Le développement actuel d’Internet, dans toutes les directions à la fois, est si rapide et si anarchique que personne ne peut prédire ce qu’il en adviendra, pas même les grands maitres et gestionnaires du système. Une seule chose est certaine : Internet sera de plus en plus présent dans la vie collective et dans la vie privée de chacun.
L’ordinateur, comme outil pour accomplir une grande variété de tâches, comme moyen d’accès à l’information, comme lieu du commerce électronique, comme mode de communication est là pour rester et il sera omniprésent dans la vie du XXIe siècle.
On ne peut tourner le dos à cette révolution, pas plus que, naguère, il a été possible de tourner le dos à l’écriture et à l’imprimerie. Impossible aussi d’admettre que le français, notre langue commune, n’est pas informatisée et que les produits, tous les produits que nous manipulons, ne soient pas disponibles en langue française. Tout le monde est responsable de l’informatique en français, les gouvernements pour favoriser le développement d’une industrie et d’un marché en langue française, chacun d’entre nous comme consommateur, pour exiger des produits de qualité en langue française et pour faire nombre, car la taille du marché de langue française est probablement la condition la plus essentielle du développement de l’informatique en français.
Une langue qui se planifie
Pendant les quinze années qui séparent la Commission Laurendeau-Dunton (1963) de la Charte de la langue française (1977), une génération de Québécois de diverses disciplines, qui ont entrepris de réfléchir à la situation linguistique, mettent en mots et en lumière les enjeux du destin de la langue française au Québec et les fondements de son évolution, en vue d’en améliorer le statut et la qualité. Cet effort collectif de réflexion constitue l’acte de naissance de l’aménagement linguistique.
Le terme même d’aménagement linguistique a été forgé au Québec au début des années 1970, comme équivalent de ce que la sociolinguistique américaine désignait sous le nom de language planning. Au calque planification linguistique, qui provoquait une réticence certaine à cause de sa connotation dirigiste, on a préféré l’expression aménagement linguistique qu’on peut définir comme un effort à moyen et à long terme pour mieux tirer parti d’une ressource collective, la ou les langues, en fonction des besoins et des intérêts de la nation, selon un plan souple qui oriente l’évolution de la société sans la brusquer mais au contraire en réclamant son adhésion et sa participation[1].
L’aménagement linguistique vise deux grands objectifs. D’une part, l’aménagement du statut de la langue fixe le caractère et les obligations d’usage de la langue dans des domaines précis; au Québec, ce genre d’aménagement est défini par la Charte de la langue française. D’autre part, l’aménagement de la langue elle-même comme système social de communication poursuit un double but : décrire une norme standard de la langue par rapport à laquelle les autres variantes de la langue prennent leur valeur relative, et normaliser des vocabulaires de spécialités permettant de situer les différents termes, plus ou moins équivalents mais tous utilisés, par rapport à un terme recommandé.
L’aménagement du statut de la langue
Distinctions utiles
Au fil du temps, la réflexion a permis de préciser des concepts outils, qui ont encore cours ou dont la discussion se poursuit. Les plus importants ont trait aux distinctions à établir entre bilinguisme individuel et bilinguisme fonctionnel, entre communications individualisées et communications institutionnalisées, et entre intégration et assimilation.
Bilinguisme individuel/fonctionnel
Le terme bilinguisme s’est avéré beaucoup trop polyvalent pour être utilisé en aménagement linguistique. Peu à peu, des distinctions y ont été introduites, comme entre bilinguisme individuel et bilinguisme fonctionnel (on parle aussi de bilinguisme officiel, de bilinguisme institutionnel, voir à cet égard l’expression communications institutionnalisées plus loin). Le bilinguisme individuel est le fait d’une personne qui apprend une autre langue pour des motifs personnels, soit d’ordre culturel (voyager à l’étranger, découvrir une culture ou une littérature), soit d’ordre pratique (obtenir un poste, avoir accès à une documentation). Cette forme de bilinguisme est favorisée, au Québec, par l’école où l’on enseigne le français et l’anglais comme langues secondes, souvent l’espagnol comme troisième langue. Elle est considérée comme un enrichissement personnel et un atout dans une carrière. On se souviendra aussi que l’Énoncé de politique qui a donné naissance à la Charte de la langue française encourageait fortement l’apprentissage d’autres langues que le français[2].
Le bilinguisme fonctionnel découle du fait que certaines fonctions exigent la connaissance d’une autre langue, à des niveaux de compétence variables. Cette notion est d’application difficile en aménagement linguistique, parce que la tentation est toujours grande d’exiger toujours plus de bilinguisme sans que cela soit vraiment exigé par la fonction. La relation entre ces deux types de bilinguisme est évidente. Le système scolaire assure une connaissance de base des langues étrangères les plus demandés, que chaque individu utilisera pour occuper diverses fonctions tout au long de sa carrière, au besoin en améliorant la connaissance qu’il en a selon ses besoins et ses ambitions.
La distinction entre communications individualisées et communications institutionnalisées permet de faire porter les dispositions d’aménagement linguistique par les secondes et de respecter la liberté des premières. Les communications institutionnalisées sont celles d’une institution qui entre en relation avec ses membres (l’État avec les citoyens, une société avec ses actionnaires, un employeur avec ses travailleurs) ou avec ses clients, ses lecteurs, ses auditeurs, etc. L’institution a l’autorité de définir le type de langue dont elle fera sa norme et les moyens d’obliger ses membres à s’y conformer, puisque sa réputation, la qualité de ses services et même ses profits sont en cause. L’État peut encadrer l’exercice des communications institutionnalisées en ce qui a trait à l’emploi des langues (par exemple, pour éviter de mettre le français et l’anglais sur le même pied) et pour assurer le respect des citoyens. Par contraste, la communication individualisée n’est pas touchée par l’aménagement linguistique, puisqu’elle s’établit entre deux ou plusieurs personnes dans une relation de vie privée et doit demeurer entièrement libre de toute contrainte, sauf la contrainte inhérente au respect de l’interlocuteur.
Intégration/assimilation
Enfin, le Québec étant une terre d’immigration dont les citoyens sont de cultures et de langues diverses, il a été nécessaire de définir la relation entre la majorité et les minorités, par rapport à la langue d’abord et par rapport à l’insertion des membres des autres communautés dans la société québécoise globale. Sur le plan linguistique a émergé peu à peu une conception de la langue française à la fois langue officielle et langue commune du Québec, la notion de langue commune renvoyant à une manière de concevoir la langue française comme langue d’intercommunication entre tous les citoyens du Québec, puisqu’elle est la langue de la majorité, la langue de participation aux institutions de la société et la langue de promotion sociale et économique. L’insertion sociale s’est imposée presque immédiatement, à l’évidence pour ainsi dire, comme un processus d’intégration plutôt que d’assimilation. L’intégration elle-même comporte des niveaux : intégration de fonctionnement (connaître et savoir utiliser les institutions de la société), intégration de participation (devenir un citoyen actif au sein de la société) et intégration d’aspiration (faire sien l’avenir de la société). L’assimilation, au contraire, est une décision personnelle ou le résultat d’un processus à long terme; elle ne saurait être, au Québec, l’objectif d’une politique gouvernementale.
Principes et interventions
L’aménagement linguistique a été et est toujours le lieu d’un double effort intellectuel : un effort de réflexion sur les principes et les objectifs de l’aménagement linguistique et un effort d’opérationnalisation de ces principes et objectifs sous la forme de mesures concrètes, réalistes et légitimes dans notre type de société.
Des idées-forces
Ainsi se sont dégagées six idées-forces, qui servent, pour ainsi dire, de principes fondamentaux à l’aménagement linguistique du Québec et dont se sont inspirés les grands axes de la législation linguistique.
Les six principes fondamentaux de l’aménagement linguistique au Québec
1. Le bilinguisme officiel ne doit pas être le projet collectif de la société québécoise, car une langue plus faible (le français) mise à égalité avec une langue plus forte (l’anglais) finit par lui céder le pas.
D’où la disposition fondamentale de la Charte de la langue française : le français est la langue officielle du Québec.
2. Ce sont les institutions, et non les individus isolés, qui déterminent une situation linguistique donnée et qui peuvent, en conséquence, la modifier. La responsabilité incombe à chaque institution de veiller au statut et à la qualité de la langue dans ses communications internes et externes.
L’Administration publique québécoise est donc soumise à une politique gouvernementale d’emploi de la langue française, alors que la législation linguistique encadre l’usage du français et des autres langues dans les entreprises, les commerces et les services.
3. L’affichage public et la publicité commerciale se présentent aux yeux des citoyens comme le reflet visible du statut et de la qualité de la langue en usage dans un pays. Le message qu’ils envoient aux citoyens est d’une extrême importance à cet égard.
D’où les dispositions de la Charte de la langue française en matière d’affichage en français.
4. La protection du consommateur exige qu’on emploie et respecte sa langue dans les inscriptions et les documents qui accompagnent la commercialisation des biens de consommation courante et les offres de service.
D’où l’obligation imposée par la législation linguistique concernant la présence du français dans la présentation des produits.
5. Dans une société démocratique comme le Québec, les minorités culturelles ont le droit de vivre et de s’épanouir par le maintien de leurs langues et par leurs activités culturelles.
En conséquence, la loi autorise l’usage de toutes les langues pour ces activités culturelles (médias, associations, commerces de spécialités, institutions religieuses, etc.).
6. Les communications avec l’extérieur du Québec nécessitent souvent l’emploi d’autres langues que le français, le plus souvent l’anglais dans le contexte nord-américain.
La législation linguistique précise, en conséquence, les modalités d’usage d’une autre langue que le français pour ce genre de communications.
Des interventions stratégiques
L’application de ces principes doit être clairement balisée afin de maintenir l’équilibre social recherché. Les principales interventions en cette matière viennent généralement de l’État, qui, tout en restant attaché aux principes, doit aussi être à l’écoute des citoyens. Au Québec, l’aménagement linguistique est constitué d’un ensemble de mesures. La Loi linguistique (Charte de la langue française) en est la pièce maîtresse : elle a mis fin à la libre concurrence des langues au Québec qui désavantageait la majorité francophone. Au fil des ans, le gouvernement a complété cette loi en confiant des mandats à d’autres ministères, principalement en matière d’enseignement du français et en matière d’immigration et de formation linguistique des immigrants non francophones. La politique linguistique du Québec est donc définie à la fois par la Charte de la langue française et par d’autres dispositions, nombreuses d’ailleurs, qui touchent à la langue, directement ou indirectement.
De toutes les institutions relevant de l’État, l’école est sans doute celle qui est appelée à jouer le rôle le plus important dans l’aménagement linguistique du Québec. L’école a pour mission d’assurer la connaissance de la forme standard du français aux enfants dont c’est la langue maternelle, ce qui implique le passage d’un registre familier à un registre plus soutenu, non seulement en langue écrite, mais aussi en langue parlée. Ce passage n’a pas encore donné, à ce jour, les résultats escomptés.
L’école doit aussi enseigner le français, langue seconde, aux anglophones et l’anglais aux francophones. Dans l’un et l’autre cas, les parents voudraient que leurs enfants soient parfaitement bilingues à la sortie de l’école, ce qui est nettement au-delà des capacités de tout système d’enseignement, ici ou ailleurs, d’autant qu’il est très difficile de définir pour tous ce qu’on entend par « être bilingue ».
Enfin, l’école a également pour rôle de favoriser l’intégration des allophones à la langue de la majorité, le français, pour leur donner accès à la vie collective et au monde du travail, et faciliter leur promotion économique et sociale. En définitive, l’école joue un rôle de premier plan dans la diffusion du français comme langue commune du Québec.
L’aménagement de la langue elle-même
Au-delà du statut et de la place qu’occupe la langue dans l’usage public qu’on en fait, il convient aussi de s’intéresser à la langue en elle-même et à son développement. À ce sujet, on peut aborder trois thèmes : les attitudes face au français québécois (en lui-même et par rapport au français de France), les travaux de description des usages du français au Québec et la mise à niveau des vocabulaires de spécialités indispensables à la francisation des entreprises.
Les attitudes
Rappelons brièvement l’évolution de ces attitudes[3]. Au début des années 1960, les Québécois sont partagés sur la perception qu’ils ont de leur langue. Les uns disent qu’ils parlent très mal le français. Les autres soutiennent qu’ils parlent français à leur manière et que, si défauts il y a, ils proviennent soit de la faible scolarité moyenne de la population (ce que la création du ministère de l’Éducation peut corriger), soit de la domination de la langue anglaise (ce qu’une politique linguistique pourrait modifier). À cette époque, deux discours sur la langue s’opposent : le discours du joual-mépris (référence aux Insolences du frère Untel ou au lousy French de Trudeau) et le discours du joual-fierté, illustré par le courant littéraire en langue populaire urbaine (du Cassé de Jacques Renaud aux Belles-Sœurs de Michel Tremblay).
Puis, peu à peu, une perception plus réaliste de la langue se diffuse. On prend conscience que les usages de la langue française sont très variés, au Québec évidemment, mais aussi en France où tous les Français ne parlent pas comme dans les livres. Les registres de langue sont légitimes, et l’idéal n’est pas de les faire disparaître au profit d’un seul, mais plutôt de savoir quand et comment passer de l’un à l’autre selon les circonstances. Cette évolution aboutit finalement à soutenir qu’il existe une norme du français correct propre au Québec, pas très éloignée de la norme française (puisque l’intercommunication est possible), mais suffisamment marquée pour ne pas se confondre avec elle. En cela, la communauté linguistique québécoise est semblable à toutes les autres où l’on parle français différemment, en Belgique, en Suisse, en Afrique, dans les Antilles, et même en France.
Face à la langue anglaise, les attitudes sont nettement plus mouvantes. Un grand nombre de Québécois demeurent convaincus qu’il faut connaître l’anglais pour réussir, et ils l’affirment souvent comme un absolu, alors que cette nécessité varie beaucoup selon les types de secteurs et d’emplois, et selon la carrière de chacun. Toutes les fonctions de travail n’exigent pas nécessairement l’anglais. Mais la prolifération actuelle des postes pour lesquels on a tendance à exiger la connaissance de l’anglais contribue à maintenir la perception que l’anglais est une langue indispensable. De plus, le fait que l’anglais soit devenu « la » langue internationale, et que le français accuse un certain recul sur la scène mondiale, n’aide pas à valoriser le français pour qu’il s’impose réellement au Québec. D’une génération à l’autre, cette attitude d’insécurité face à l’anglais —liée de près au marché du travail— revient hanter les jeunes et aussi leurs parents.
La description des usages québécois
La manière de décrire les usages de la langue française au Québec a évolué considérablement à partir de la fin des années 1950. L’enseignement de la linguistique a pris racine à l’Université de Montréal et à l’Université Laval de Québec. Une nouvelle génération de spécialistes se sont formés à une étude plus rigoureuse des faits de langue. Les travaux d’analyse ont porté aussi bien sur la réalité sociale de la langue (sociolinguistique) que sur les différents aspects de la langue elle-même : phonétique et phonologie, morphologie et syntaxe, lexique et terminologie, registres de langue au Québec, comparaison avec les usages français et ceux des autres locuteurs du français, au Canada et dans d’autres pays de la francophonie, contact et concurrence avec la langue anglaise. La description du français du Québec est devenue plus objective et, en conséquence, plus sûre.
L’analyse du lexique demeure privilégiée, mais les méthodes de travail se modifient. Pour observer le lexique écrit et parlé en usage chez les locuteurs québécois, dans sa complexité et son étendue, les chercheurs constituent de grands corpus de textes, aujourd’hui informatisés, qu’ils soumettent à une analyse statistique et lexicologique. Les objectifs de l’analyse sont différents d’une équipe à l’autre : connaître les usages propres au Québec (dictionnaires différentiels par rapport à la France), décrire le lexique global du français du Québec (dictionnaires descriptifs), fournir des solutions aux difficultés que pose l’emploi du français aux usagers québécois (dictionnaires de difficultés). Des ouvrages de chaque type paraissent, accueillis plus ou moins bien par le public. La notion même de dictionnaire est examinée lors de plusieurs rencontres où les opinions les plus contrastées se confrontent. Les travaux se poursuivent toujours et le dictionnaire du français contemporain du Québec n’existe toujours pas, malgré le besoin qu’en a la société.
Les vocabulaires de spécialité
La terminologie, c’est-à-dire la mise au point des vocabulaires de spécialité, s’est beaucoup développée à partir du moment où le gouvernement a décidé de faire du français la langue du travail. Dès le départ, en 1961, l’Office de la langue française a mis au point une méthode de travail pour assurer la qualité et la fiabilité des ouvrages de terminologie et a entrepris de la diffuser dans les universités et dans les entreprises. Depuis lors, cette méthode s’est répandue au Québec et dans le monde, dans tous les milieux de la terminologie, et elle s’est beaucoup améliorée. D’autre part, la production terminologique a été considérable au Québec ces vingt dernières années, grâce à l’initiative de l’Office de la langue française et des terminologues des grandes entreprises.
Enfin, on a pourvu au soutien du bon usage du français au Québec. L’Office de la langue française a mis à la disposition du public un service de consultation, rapidement très achalandé. Les grandes entreprises se sont dotées de services linguistiques (traduction, rédaction, terminologie) pour réaliser leur propre francisation et pour diffuser un français de qualité. Il est regrettable cependant que la plupart d’entre elles aient récemment supprimé ces services par souci d’économie. Les ministères ont mis sur pied des directions des communications dont le rôle est d’assurer la qualité et la lisibilité des textes de l’Administration. Les langagiers (traducteurs, rédacteurs, terminologues, interprètes) se sont organisés, ont formé un ordre professionnel et se sont donné les moyens de vérifier et de garantir la compétence de leurs membres.
L’aménagement linguistique, comme nouvelle discipline de la sociolinguistique ou dans ses applications au Québec ou ailleurs, a suscité et suscite toujours un très grand intérêt.
Le Conseil de la langue française, par ses dossiers, ses avis et ses recherches, apporte une contribution de tout premier plan à la compréhension de la question de la langue au Québec, indispensable à la pratique de l’aménagement linguistique de l’État[4]. De son côté, l’Office de la langue française est aussi activement présent dans l’aménagement linguistique en soutenant la qualité de la langue et en offrant au grand public et aux entreprises de nombreux lexiques spécialisés et des guides sur le bon usage de la langue.
Plusieurs colloques consacrés à l’aménagement linguistique ont été organisés au cours de ce dernier quart de siècle, soit plus spécialement orientés vers le cas du Québec, soit destinés à regrouper des spécialistes de ces questions dont les travaux dans d’autres pays pouvaient permettre un approfondissement de la théorie et de la pratique de l’aménagement linguistique.
On peut dire qu’aucun autre projet d’aménagement linguistique n’a été aussi suivi et aussi scruté que celui du Québec.
Notes
[1] Corbeil, Jean-Claude, L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Éditions Guérin, 1980, p. 9.
[2] Gouvernement du Québec, La politique québécoise de la langue française, mars 1977, p. 27-30.
[3] Voir Martel, Pierre et Hélène Cajolet-Laganière, « Le français au Québec: un standard à décrire et des usages à hiérarchiser », dans Plourde, Michel et Pierre Georgeault, Le français au Québec : 400 ans d’histoire et de vie, Québec, Conseil supérieur de la langue française, Montréal, Fides, 2000, p. 379-391.
[4] Voir en particulier Conseil de la langue française et Éditions Le Robert, Politique et aménagement linguistiques, Québec et Paris, 1987.
Réflexions sur la stratégie des pays membres de la francophonie face au plurilinguisme
Mon intention est de mettre en relief le fait que les pays membres de la Francophonie sont dans des situations très différentes face au plurilinguisme, surtout quand il s’agit du plurilinguisme en langues européennes des organisations supranationales.
Je tenterai donc, dans le premier volet de mes propos, de déterminer les traits qui m’apparaissent caractériser les pays dits francophones par rapport au plurilinguisme, lorsqu’on les replace dans les grands ensembles géolinguistiques auxquels ils appartiennent. Ce qui m’amènera à situer le plurilinguisme et la place que le français y occupe dans les contextes suivants : le plurilinguisme dans les Amériques, le plurilinguisme en Europe, le plurilinguisme dans les pays arabes et, enfin, le plurilinguisme dans les pays africains. Comme les pays d’Asie ne me sont pas familiers, je me suis permis de consulter mes collègues qui les connaissent pour au moins fournir quelques données sur la situation du français dans cette immense région et sur les tendances du multilinguisme dans cet espace de la Francophonie.
On constatera alors que le terme plurilinguisme risque, dans nos discussions, de se restreindre au seul cas des langues européennes dans les organisations supranationales, alors qu’il recouvre également des situations vécues par des pays membres de la Francophonie où s’utilisent d’autres langues. La Francophonie pourrait donc adopter des stratégies différentes à l’égard du plurilinguisme selon qu’on se préoccupe de maintenir et de promouvoir l’usage de la langue française dans les organisations supranationales du type Union européenne ou internationales du type ONU ou selon qu’on analyse tous les cas de plurilinguisme qui existent en francophonie et où la langue française est impliquée. Nous aborderons ce point dans la seconde partie de cet exposé.
Dernière remarque d’introduction. Le syntagme langue nationale désigne, le plus souvent, la langue commune d’un pays, qu’elle soit officielle ou pas : ainsi, le français est la langue nationale et la langue officielle de la France alors que l’anglais est la langue nationale des États-Unis sans en être la langue officielle. Mais langue nationale s’oppose à langue officielle dans beaucoup de pays africains. Dans un texte de portée générale, il y a donc risque d’ambiguïté. Dans cet exposé, le contexte d’utilisation est donc important.
Le plurilinguisme dans les Amériques
La découverte de l’Amérique par les Européens a introduit quatre langues européennes dans le Nouveau-Monde : l’anglais, l’espagnol, le portugais et le français. La langue française est très minoritaire : elle représente à peine 2 % de l’ensemble de la population des Amériques et ses locuteurs sont fortement concentrés au nord-est du continent, au Québec, au Nouveau-Brunswick, en Ontario, avec des poches de locuteurs peu nombreux dans les autres provinces du Canada.
Les langues européennes d’Amérique sont entrées en contact avec les langues des populations autochtones, contact plus ou moins brutal selon les lieux mais toujours inspiré de l’idéologie du conquérant ou du colonisateur. D’où, aujourd’hui, une grande difficulté à intégrer les populations et les langues autochtones dans l’organisation des pays américains. L’ouvrage publié par le Conseil de la langue française sous le titre Les langues autochtones du Québec (1992), qui décrit fort bien la situation des langues autochtones en soi et par rapport à la langue française et à la langue anglaise, examine, dans son dernier chapitre, les conditions d’une possible intégration des langues autochtones dans l’aménagement linguistique du Québec. Il y a là des réflexions qui pourraient s’appliquer à bien d’autres pays américains.
Les langues européennes introduites en Amérique sont devenues des variantes de la langue mère, à la suite de la rupture de la communauté de destin, causée par l’éloignement, la composition de la population, la nécessité d’exprimer des réalités nouvelles, la créativité linguistique de leurs locuteurs, les changements d’allégeance politique à la suite des guerres et les contacts linguistiques qui en ont découlé, l’immigration constante de personnes en provenance de tous les continents et d’un grand nombre de pays, donc de langues multiples, occasions d’emprunts culturels et linguistiques qui ont façonné chaque pays d’Amérique. Ces variantes américaines sont toujours en relation avec la variante européenne correspondante, relation à la fois harmonieuse et plus ou moins conflictuelle.
Tous les pays d’Amérique sont donc, de facto, plurilingues et l’ensemble que forment les trois Amériques l’est également. Une stratégie du plurilinguisme en Amérique, à la fois dans chaque pays et pour les relations entre eux, comporte de nombreuses facettes, dont il est, ou sera, indispensable de tenir compte.
Sur le plan strictement linguistique, chaque pays d’Amérique doit concilier variation linguistique et maintien de l’intercommunication, d’une part, avec les autres pays américains de la même langue, dans le cas de l’espagnol et de l’anglais, par exemple, et, d’autre part, avec la langue mère européenne. Sur le plan strictement national, chaque pays doit chercher le point d’équilibre entre la prépondérance d’une langue commune et l’emploi des langues d’immigration, dont le poids social varie selon le nombre de locuteurs d’une même langue. Le cas de l’anglais par rapport à l’espagnol aux États-Unis est un bel exemple de ce problème.
D’un tout autre point de vue, on observe que les attitudes à l’égard du plurilinguisme varient beaucoup d’un pays à l’autre, en général selon la relation qui est établie entre unité nationale et plurilinguisme. L’idéologie mise de l’avant par la Révolution française — une nation, une langue — est toujours d’actualité.
Je prends comme exemple le cas des États-Unis, où se vit assez mal la présence de l’espagnol à côté de l’anglais, qui remet en cause le pragmatisme du melting pot d’autrefois en faveur de l’anglais, seule langue du pays. Les signes d’une opposition de plus en plus marquée au plurilinguisme éventuel des États-Unis sont nombreux. On peut observer cette tendance dans l’actualité américaine. Plus de 23 États américains ont adopté, par voie de référendum, l’anglais comme seule langue officielle, dont la Californie (en 1986) et la Floride (en 1988), les deux États où la population de langue espagnole est la plus concentrée. Les discussions autour du statut de Porto Rico ont permis à beaucoup d’Américains parmi les plus influents d’exprimer leur opposition à toute forme de bilinguisme anglais/espagnol, encore plus à son officialisation. Le Canada est souvent cité comme le meilleur exemple des dangers que fait courir le bilinguisme à un pays, puisqu’il n’a pas mis fin à la tentation de la sécession chez les Québécois, mais qu’au contraire, il l’a stimulée. La politique du Québec en faveur de la langue française, dans le but de circonscrire les domaines et les circonstances d’usage de la langue anglaise, autre manière d’aménager le bilinguisme, est considérée comme une attaque contre l’anglais, contre leur propre langue, sans même prendre en compte que cette politique puisse être fondée sur des motifs valables, notamment le fait que la langue française est la langue maternelle de 80 % des citoyens québécois et que, d’autre part, la pression de l’anglais, langue majoritaire au Canada et aux États-Unis, compromet la persistance au Québec de sa langue et de la culture qu’elle exprime. Dans les discussions relatives à l’intégration économique et politique des Amériques, prévue pour 2005, ces attitudes influenceront certainement la position des États-Unis face à un éventuel plurilinguisme des institutions supranationales, face également à l’idée de tenir compte des autres langues nationales dans les relations qui en découleront, notamment les relations économiques. Et ce d’autant plus que le gouvernement américain n’a jamais caché qu’il considérait comme un gaspillage d’argent et une perte d’efficacité le plurilinguisme de l’ONU et des organismes qui en découlent.
Enfin, les chances que la langue française soit prise en considération dans un éventuel plurilinguisme des Amériques sont à la fois bonnes et mauvaises. Sur le plan strictement démographique, le français ne pèse pas lourd : c’est le handicap le plus évident et le plus facile à exploiter. Par contre, le français est l’une des langues officielles du Canada et la langue officielle du Québec, donc une langue soutenue par un statut politique explicite. Mais le français est surtout une langue de grande diffusion qui peut servir de pont, comme les trois autres langues européennes d’Amérique, avec l’Europe et l’Afrique, notamment en commerce international.
Le plurilinguisme en Europe
L’Europe est plurilingue au travers de toute son histoire. Mais il s’agit d’un plurilinguisme de voisinage, avec des cousinages entre grandes familles de langues, langues germaniques, langues latines, langues slaves, dont découlent des cooptations plus spontanées dans la pratique du bilinguisme, beaucoup plus fréquent que le plurilinguisme.
L’Europe est le berceau des langues d’Amérique. Certaines langues européennes se sont étendues aussi, à d’autres époques, sur d’autres continents, en Afrique surtout, mais aussi ailleurs, tout particulièrement dans le cas de l’anglais au moment où le soleil ne se couchait pas sur l’Empire. On note cependant que la relation des langues mères européennes avec leurs rejetons n’est pas toujours harmonieuse et que les variantes américaines ne sont pas toujours bien perçues, encore moins facilement acceptées par les locuteurs européens, qui se gaussent souvent de l’accent et des initiatives lexicales de leurs lointains descendants. On retrouve ici la contrepartie d’une observation déjà notée au sujet des Amériques.
Dans tous les pays européens, la première langue étrangère enseignée est l’anglais. Dans les pays anglotropes, cette situation favorise la pratique du bilinguisme avec la langue anglaise, qui semble suffisant, même dans les pays de langue latine. Ce fait ajoute au poids de l’anglais en Europe, déjà considérable lorsque s’additionne à l’anglais du partenaire britannique l’anglo-américain des États-Unis, diffusé par une économie, un mode de vie, des produits culturels, en somme par la fascination des États-Unis, même en France.
Depuis son origine, la communauté européenne se construit sur le plan économique, dont le symbole et l’achèvement est une monnaie unique, l’euro, et sur le plan politique depuis peu. Les instances de l’Europe, que ce soit l’Union européenne ou le Conseil de l’Europe, prennent très peu en considération les aspects linguistiques des diverses dispositions qu’elles adoptent, notamment en ce qui concerne la libre circulation des personnes et des biens. La mise en place de l’ALÉNA entre le Canada, les États-Unis et le Mexique a donné lieu aux mêmes pratiques et il est à prévoir que dans le cadre de l’intégration des Amériques, on sera aussi tenté d’évacuer l’aspect linguistique.
Or, plusieurs pays d’Europe se sont dotés de politiques linguistiques. Les raisons d’être qui les inspirent sont au moins de trois ordres, qui peuvent d’ailleurs fort bien se combiner. Premier motif observable : définir le ou les statuts des langues présentes sur le territoire national et aménager leur mode de coexistence. De cet objectif découlent des politiques très variées selon qu’il s’agit de la Suisse, de la Belgique, de la Catalogne ou de l’Euskadi. Ce même motif légitime également les revendications en faveur des langues minoritaires, par exemple dans le cas du breton, de l’alsacien, du basque en France ou du français en Italie. Deuxième motif : rétablir le statut et l’usage d’une langue après un contact prolongé avec une langue étrangère, en général au terme d’une situation de dépendance politique. C’est, aujourd’hui, la préoccupation des pays baltes face à la langue russe, et c’est ce qui a inspiré la politique linguistique de la Catalogne. Ce fut la préoccupation de la Suède et de la Norvège face à la langue danoise. Dernier motif : encadrer la présence et l’emploi d’une langue étrangère sur le territoire national. C’est, par exemple, la visée principale de la législation linguistique adoptée par la France. Les politiques linguistiques nationales risquent fort d’être remises en cause par les décisions des instances européennes.
Le plurilinguisme dans les pays arabes
La situation sociolinguistique des pays arabes membres de la Francophonie se définit à la fois par rapport à la langue arabe et par rapport à la langue française et à la langue anglaise.
Dans chaque pays arabe, coexistent trois variantes de la langue arabe : la variété dialectale, caractéristique de chaque pays et qui est la vraie langue maternelle des arabophones, au sens de première langue apprise et encore comprise et utilisée; la variété classique, que l’on apprend à l’école (si on a la chance d’y aller) et dont le principal vecteur de maintien et de diffusion est le Coran; une variété intermédiaire, désignée souvent sous l’étiquette d’arabe moderne standard, langue des journaux, des affaires, d’intercommunication entre arabophones par-delà la variation dialectale.
La langue arabe est, ou tout au moins a été en contact, soit avec le français (en Mauritanie, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Lybie, en Égypte, au Liban), soit avec l’anglais (en Égypte, au Liban, dans les pays du Golfe, en Iran, etc.). Par ce biais, les pays arabes participent à la consolidation du statut de langue internationale, soit du français, soit de l’anglais. La tendance joue actuellement en faveur de l’anglais à cause surtout du plus grand nombre de pays arabes qui pratiquent l’anglais comme langue étrangère, mais aussi à cause de l’importance de la langue anglaise comme langue politique, économique et scientifique. Même les pays dits francophones ont tendance à diffuser la connaissance de l’anglais et à s’assurer que leurs futurs cadres économiques et scientifiques en acquièrent une parfaite connaissance, notamment en poursuivant des études universitaires dans des pays anglophones, de préférence aux États-Unis.
La mise à niveau de la langue arabe pour exprimer le monde contemporain est difficile. D’une part, les religieux de stricte observance prétendent que n’est arabe que ce qui figure dans le Coran.
Les linguistes, de leur côté, proposent de standardiser la langue arabe et d’enrichir son lexique et ses terminologies en puisant dans le fonds commun de la langue arabe tel qu’il est constitué par l’addition de tous les usages de la langue. Le problème de la norme d’un arabe moderne est donc complexe et toujours sans solution, ce qui rend difficile la nécessaire mise à niveau. D’autre part, la source des emprunts est double, source anglo-américaine et source française, ce qui complique énormément la normalisation des terminologies.
Enfin, l’arabisation, c’est-à-dire la généralisation de l’arabe dans tous les domaines de la vie publique, ne fait pas consensus, même en Algérie où le processus est le plus avancé et jouit du soutien de la législation linguistique du gouvernement.
Comme on peut le percevoir par ces quelques notes, les pays arabes membres de la Francophonie ont une tout autre expérience du plurilinguisme. Le problème du plurilinguisme de l’Union européenne ou des Amériques n’est pas pour eux une préoccupation. Ils ont bien d’autres problèmes linguistiques à régler, plus préoccupants et plus immédiats.
Le plurilinguisme dans les pays africains
Promouvoir le plurilinguisme dans les pays africains est presque une absurdité. Ils sont tous largement plurilingues, c’est même leur principal problème, l’obstacle majeur à l’usage de leurs langues dans l’enseignement et la gestion du pays. Tous les Africains possèdent et utilisent plusieurs langues africaines et, en plus, une ou plusieurs langues européennes. Leur expérience du plurilinguisme est très concrète, beaucoup plus et mieux vécue que le plurilinguisme en Europe et, encore bien davantage qu’en Amérique. En Afrique subsaharienne, le vrai problème est de réduire le plurilinguisme, et non de l’augmenter.
L’emploi des langues africaines exige un travail de mise à niveau important et coûteux, soit pour les standardiser, soit pour les doter des terminologies nécessaires à la participation aux activités contemporaines. Ce travail est indispensable à l’usage de ces langues dans l’enseignement, l’administration publique, le commerce et les affaires.
La constitution de la plupart des pays africains, depuis les Indépendances, attribue à la langue française le statut de langue officielle et à certaines langues africaines le statut de langues nationales. Ce statut demeure symbolique dans la très grande majorité des cas. D’où une certaine forme de frustration et même de ressentiment au sein de la population africaine, qu’expriment souvent les intellectuels de toute tendance. Cette question est toujours latente en Afrique.
L’idée même de généraliser l’usage d’une langue africaine est loin de faire l’unanimité. Ou bien, on craint que ce soit une manière de s’isoler du reste du monde et donc d’avoir un niveau de vie inférieur et moins de chance de réussite, personnelle et collective. Ou bien, on craint de consolider ainsi le tribalisme et de compromettre l’émergence d’un sentiment d’appartenance à un pays au-delà de celle à un groupe particulier.
La langue française est, en Afrique, connue d’une petite élite, de ceux qui ont eu le privilège d’aller à l’école et de poursuivre leurs études. Elle est la langue de l’État, la langue du grand commerce et des affaires, la langue de communication avec les pays voisins et avec les autres pays de la Francophonie. Elle est donc la langue de la promotion sociale.
L’élite africaine est de plus en plus confrontée à la nécessité de connaître l’anglais, pour les mêmes raisons connues de nous tous. Le français ne suffit plus, tout comme il ne suffit plus aux locuteurs du français, langue maternelle. Si on ajoute à cela le fait que le français est la langue de l’ex-colonisateur et la langue des relations avec la France, principal partenaire politique et économique des pays africains membres de la Francophonie, on comprend que certains Africains, surtout dans les régions qui ont des frontières communes avec l’Afrique anglophone, puissent être tentés de faire l’économie du français comme langue étrangère. C’est une tendance que l’on observe surtout dans la région des Grands Lacs, par exemple.
Les pays africains sont probablement peu touchés par le problème du plurilinguisme qui nous préoccupe et qui concerne surtout les langues européennes et le comportement linguistique des organisations supranationales en voie d’installation en Europe et en Amérique. Cette remarque vaut aussi, dans une bonne mesure, pour les pays arabes. Leurs préoccupations sont nettement ailleurs et axées sur le développement. La langue dans laquelle l’aide internationale leur parvient n’a aucune importance.
Le plurilinguisme en Asie
À partir des renseignements qui nous ont été fournis, nous pouvons esquisser quelques traits de la situation de la langue française dans les pays d’Asie où elle a eu naguère une certaine pénétration, soit selon ses relations avec les langues nationales de ces pays, soit par rapport à la concurrence où elle se trouve avec la langue anglaise comme langue européenne.
Au Viêt-nam, au Laos et au Cambodge, le français continue d’occuper une certaine place dans le domaine de l’enseignement ou dans le secteur culturel. Ces pays sont membres de la Francophonie. En conséquence, ils profitent de programmes de coopération dont l’objectif est de provoquer un certain regain d’intérêt pour le français, notamment l’institution de classes bilingues et le soutien d’instituts universitaires internationaux francophones, en informatique à Hanoi, en technologie à Phnom Penh, et en médecine tropicale à Vientiane. La chaîne de télévision TV5 est reçue dans la région.
Dans ces trois pays, la langue anglaise se développe rapidement et domine comme langue des affaires, surtout chez les jeunes.
Au Japon, l’étude du français arrive au troisième rang parmi les langues étrangères apprises, après l’anglais et l’allemand. Ce sont surtout les femmes qui s’intéressent à la langue française, parce que cette langue est synonyme de raffinement culturel, vestimentaire et culinaire. Les hommes préfèrent l’anglais pour son caractère utilitaire qui leur servira pendant toute leur vie professionnelle. Pour eux, le français est une langue de salon plutôt qu’un outil de communication servant au commerce, aux relations internationales ou aux échanges scientifiques. D’ailleurs, les sociétés françaises font leurs affaires en anglais au Japon, sauf dans les produits de luxe, les parfums par exemple, plutôt que d’utiliser la langue japonaise, la langue de leurs clients, ce qui serait une bonne stratégie commerciale.
Au fur et à mesure que s’intensifie et se normalise la relation du Japon avec la Chine, la langue chinoise progresse rapidement au Japon, au détriment du français et encore davantage de l’allemand. La connaissance du chinois devient de plus en plus nécessaire pour faire des affaires ou obtenir un emploi.
Depuis une vingtaine d’années, la Chine effectue un virage vers l’économie de marché et l’anglais est la langue à la mode. La langue française n’y a pour ainsi dire pas de place. La même situation se retrouve en Corée où les langues secondes de premier plan sont l’anglais et le japonais. La connaissance du français se confine aux milieux intellectuels et diplomatiques.
En Asie du Sud-Est, entres autres les Philippines, Singapour, la Malaisie, l’Indonésie, la Thaïlande et Brunei, la langue française est de peu d’importance. Elle est pratiquée par les intellectuels et les diplomates qui ont eu l’occasion d’être en poste dans des pays francophones. La langue occidentale parlée est l’anglais dans les milieux d’affaires et universitaires ou les milieux gouvernementaux.
Pour l’ensemble des pays asiatiques, on observe donc que la langue française a été complètement mise de côté au profit de l’anglais. De façon générale, la langue française continue d’être parlée et comprise par l’élite intellectuelle de ces pays et par un petit nombre de diplomates. Le réseau Internet augmente évidemment la diffusion et l’importance de la langue anglaise.
Pour un plurilinguisme en francophonie
Sur cette toile de fond, comment peut-on envisager une stratégie du plurilinguisme en francophonie? Ce sera l’objet du second volet de cet exposé.
Depuis sa création, la Francophonie met en relation deux mondes, celui des pays dits développés et celui des pays en voie de développement, dans une grande intention et un généreux projet de solidarité. Un postulat tacite veut que les programmes de la Francophonie soient surtout Nord-Sud ou Sud-Sud, les pays du nord étant considérés comme suffisamment riches et organisés pour financer et prendre en mains leurs propres besoins de coopération. Sauf que le cadre et les moyens de la coopération Nord-Nord découlent de programmes bilatéraux, ce qui rend plus difficiles la concertation et l’action commune multilatérale, comme on le voit bien, par exemple, dans le cas précis du traitement informatique de la langue française.
Chaque fois qu’on aborde une question sous l’angle francophone, il faut tenir compte de cet état de fait. Il y aurait donc deux manières d’aborder le plurilinguisme : comme stratégie de la Francophonie ou comme stratégie des seuls pays développés aux prises avec les conséquences linguistiques de la mondialisation. Les deux stratégies ont des éléments communs mais aussi des préoccupations distinctes. Les notes qui suivent souffrent, pour ainsi dire, de la difficulté de concilier ces deux perspectives. Nous nous trouvons exactement dans la même situation que lorsque les pays du Nord ont proposé aux membres de la Francophonie, lors du sommet de Québec, de se définir des objectifs et une stratégie dans le domaine des industries de la langue, qui sont aujourd’hui à la base des nouvelles technologies de l’information. L’idée a d’abord été rejetée et a mis beaucoup de temps à faire son chemin.
Une stratégie « francophone » doit se concevoir et intégrer les autres langues qui sont en cause dans les diverses situations auxquelles participent les pays francophones. Sa mise en action sera donc à géométrie variable sur la base de grands principes. Nous ne pouvons ici qu’essayer de voir quels pourraient être ces grands principes.
La notion de plurilinguisme met en valeur les langues et se préoccupe de leur survie en promouvant leur utilisation dans les organisations supranationales. Mais le plus fondamental est cependant l’existence des cultures nationales. L’histoire nous démontre que des cultures ont été mises en danger et que certaines ont disparu sous l’effet de la prédominance d’une langue comme langue nationale. La même chose peut se produire à l’échelle des grands ensembles aujourd’hui en voie de consolidation si se généralisait l’emploi d’une seule langue dans les activités économiques et politiques qui leur sont propres. C’est que la langue permet la conceptualisation et l’expression de tous les éléments de la culture et en est, en ce sens, l’élément le plus structurant. On postule donc, en conséquence, que le plurilinguisme est le plus sûr moyen de maintenir vivantes les cultures nationales, de les garder dynamiques, créatrices de modernité, mais aussi, et c’est le point le plus délicat, pour ne pas dire le plus litigieux, des cultures respectueuses des autres cultures et ouvertes à leurs apports. Une stratégie francophone du plurilinguisme doit, d’abord et avant tout, s’inspirer du respect des cultures nationales, considérer les cultures nationales égales entre elles en dignité, malgré le fait qu’elles soient à des stades de développement différents. Enfin, la Francophonie se doit de militer en faveur de ces idées sur le plan international, à contre-courant de la tendance économiste aujourd’hui dominante.
Pour la plus grande partie des pays membres de la Francophonie, le premier plurilinguisme à orchestrer est interne, sous forme d’une politique linguistique nationale. Cette responsabilité est celle des États et des pays membres, chacun prenant en compte sa propre situation sociolinguistique. La collaboration entre pays francophones est ici possible, non dans le détail des dispositions, mais dans la manière d’aborder le problème.
Dans l’élaboration actuelle des grands ensembles supranationaux, on observe que l’aspect linguistique des dispositions est rarement pris en compte et, s’il l’est, c’est avec réticence. On dirait qu’il est honteux de prendre en considération l’existence des langues nationales officielles des pays membres. Je dirais même que l’existence des langues nationales est, consciemment ou inconsciemment, considérée comme un obstacle à la construction des grands ensembles, économiques surtout, politiques par la force des choses puisque les États existent encore. Les pays francophones doivent contrer vigoureusement cette tendance et mettre de l’avant auprès des instances supranationales la nécessité de tenir compte des langues nationales lors de l’élaboration des diverses dispositions qu’elles adoptent. Dans le cas contraire, il est, en effet, à craindre que les politiques linguistiques, implicites ou explicites, que des États ont douloureusement adoptées soient peu à peu compromises par la dynamique interne des grands ensembles. Cette éventualité est tout particulièrement préoccupante pour le Québec puisque, en l’absence du plurilinguisme, ce serait la langue anglaise qui deviendrait la langue des Amériques. Jusqu’à maintenant, la Francophonie officielle s’inquiète de la place de la langue française dans les organismes internationaux. Mais la mondialisation, dont la création des marchés communs est une conséquence, se joue sur un tout autre terrain, beaucoup plus important, puisque la motivation même du français est remise en cause sur tous les plans, économique, scientifique et informationnel.
Une stratégie du plurilinguisme, pour se réaliser réellement, exige la réévaluation de l’enseignement des langues étrangères. Faut-il, dans nos pays, remettre en cause l’enseignement de l’anglais comme première langue étrangère ou seconde? Le simple fait de poser la question provoquerait l’indignation des parents qui considèrent partout que la connaissance de l’anglais est la condition de la réussite de leurs enfants. Il faut donc, de toute évidence, enseigner l’anglais. Mais, d’autre part, si tous nos pays enseignent l’anglais comme première langue étrangère, il est évident que l’emploi de cette langue se consolidera comme langue internationale de plus en plus unique et que le bilinguisme langue nationale/langue anglaise continuera de se généraliser au détriment du plurilinguisme. La solution ne serait-elle pas de modifier les objectifs pédagogiques de l’enseignement de la troisième langue? Traditionnellement, on enseigne les langues, du moins les langues vivantes, pour en assurer la maîtrise des quatre savoirs : expression orale, expression écrite, compréhension orale, compréhension écrite. Dans l’enseignement de la troisième langue, on pourrait mettre l’accent, en premier lieu, sur la connaissance passive de la langue, donc sur la compréhension, et laisser aux étudiants intéressés le soin de poursuivre vers la maîtrise de la langue parlée. Le plurilinguisme consisterait alors en la compétence à faire usage de plusieurs langues dont l’une serait mieux connue que les autres.
Face à la concurrence internationale des langues, le français dispose aujourd’hui d’atouts qu’il faut protéger par une stratégie linguistique adéquate et panfrancophone. J’en identifie trois. Le français est une langue de diffusion mondiale; le français est une langue très bien standardisée; le français est une langue développée. Pour protéger ces trois avantages, la Francophonie doit, d’une part, adopter une stratégie de la variation linguistique qui puisse concilier l’existence de normes linguistiques particulières et le maintien d’une langue commune moderne et créatrice, notamment par la concertation en matière de terminologie et, d’autre part, s’approprier en français les nouvelles technologies.
Enfin, nous sommes tous convaincus que le plurilinguisme exige des alliances avec les autres langues, y compris avec la langue anglaise. Les Conseils de la langue française pourraient prendre l’initiative des contacts avec les organismes qui se préoccupent de l’avenir de leurs langues respectives pour promouvoir avec eux l’idée d’une alliance en faveur du plurilinguisme, donc en faveur d’une connaissance réciproque, en lieu et place de la concurrence pour la conquête des marchés linguistiques.
Préface de Cabré, Teresa, La terminologie : théorie, méthode et applications, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 1998
Sans que nous le sachions ou le réalisions vraiment, la pratique de la terminologie est au milieu de notre vie quotidienne, insérée profondément dans l’usage de la langue, confondue avec les autres éléments du lexique.
Bien sûr, au sens strict, le terme technique n’a pas le même comportement dans le lexique qu’un mot de la langue commune. Pour le linguiste et le terminologue, c’est chose évidente et connue, mais pour l’usager, c’est blanc bonnet et bonnet blanc : il s’agit dans l’un ou l’autre cas des mots dont il a besoin pour comprendre et se faire comprendre et qu’il utilise sans faire de différence entre terme et mot. Il vit la terminologie au jour le jour, au fil de la communication, tolérant à l’égard de ce qu’il entend ou lit, cherchant là où il les trouve les mots dont il a besoin, ouvert à l’emprunt, soucieux d’exactitude s’il en a le loisir, prêt à inventer un mot s’il n’en trouve pas ou à se contenter du terme le plus approchant si rien d’autre ne lui vient à l’esprit. Pour le commun des mortels, le mot terminologie évoque, le plus souvent, l’idée d’un lexique spécialisé où, peut-être, il trouvera le mot qu’il cherche, où, au pire, il lui sera démontré qu’une partie de son vocabulaire professionnel est erronée et qu’il doit en changer pour d’autres mots présentés comme plus précis ou plus largement admis à travers la vaste assemblée de ses collègues.
Avant d’être un lexique ou un objet d’étude, la terminologie est une pratique, la partie la plus vivante du lexique d’une langue, parce qu’elle se confond à la fois avec l’apprentissage et la créativité des sciences et des techniques; apprentissage lorsqu’il s’agit d’absorber leur passé coulé dans une tradition terminologique, et créativité lorsque leur dynamisme les amène à créer des notions nouvelles et donc des termes nouveaux.
Il est bon, au seuil d’un manuel de terminologie, de revoir les liens qui existent entre elle et la vie quotidienne, entre elle et cette deuxième renaissance qui marque la fin de ce siècle et le début du prochain millénaire.
L’information s’est glissée au cœur de l’avenir, comme matière première stratégique. Elle est servie par une technologie informatique qui en favorise le stockage, le traitement et la diffusion au moyen de logiciels de plus en plus diversifiés et performants qui fonctionnent tous grâce à des interfaces en langue naturelle. La terminologie est partout présente dans cet univers. Dans le vocabulaire des interfaces. Dans les systèmes de classement de l’information, qui utilisent le plus souvent un corpus de mots clés pour indexer les documents. Dans les systèmes de repérage de l’information, soit à partir des termes des textes, soit à partir des mots clés d’indexation. Dans les systèmes experts, où la réponse aux questions formulées par l’utilisateur exige un traitement préalable des informations spécialisées engrangées dans le système pour faciliter le passage entre les termes de la question et ceux des textes qui y répondent le mieux. Tous ceux et celles qui façonnent ces nouveaux accès à l’information sont des créateurs et des consommateurs de terminologie.
La terminologie est aussi très présente dans ce vaste complexe qui va de la fabrication des produits à leur utilisation par le consommateur, en passant par l’étape de la commercialisation et de la publicité. Quelques exemples peuvent faire comprendre l’importance des termes dans cet univers. Le fonctionnement des entreprises exige une grande rigueur de la terminologie de gestion et de fabrication, gage d’une communication efficace et sécuritaire. Les appellations des produits se fixent peu à peu tout au long du processus de fabrication et de mise en vente, soit à cause du vocabulaire des normes techniques, ou au moment de la conception d’un produit nouveau. Lors de la rédaction des modes d’emploi se crée un compromis entre le vocabulaire technique du producteur, dont l’usage est souvent nécessaire, et les termes connus du futur utilisateur, compromis dont l’objectif est la compréhension du texte, le bon emploi du produit et la satisfaction du client. La terminologie se diffuse dans le grand public par la publicité et par les inscriptions sur les emballages, d’où une relation étroite entre exactitude des termes, protection des consommateurs et connaissance populaire des termes exacts.
D’un tout autre point de vue, la terminologie est partie prenante de la concurrence entre les langues. On tire argument de la plus ou moins grande capacité terminologique d’une langue pour légitimer l’usage d’une autre langue, par exemple l’anglais par rapport au français ou le français par rapport aux langues africaines, en occultant le fait que toute langue est capable d’actualiser ses terminologies. De ce fait, la terminologie devient une composante importante de tout programme d’aménagement linguistique, comme le démontre nettement l’expérience québécoise et catalane. Ou encore la politique française qui fonde sur la terminologie sa résistance à l’envahissement de l’anglais. Le terminologue se trouve alors au confluent de plusieurs courants : servir d’arbitre dans ce débat politique, soutenir l’usage de sa langue maternelle et œuvrer à son développement, participer à l’actualisation des langues qui en ont besoin par transfert de connaissances et formation du personnel national requis. La quiétude universitaire risque alors de s’estomper dans l’action politique, nationale ou internationale.
On le voit, la terminologie est aussi tout autre chose que la confection de lexiques.
Pourtant, justement parce que la terminologie est un élément de première nécessité dans la modernité d’une langue, il faut que des spécialistes soient formés, dans un double mouvement : formation technique de pointe et conscience sociale et professionnelle aiguë face aux lieux et motifs d’utilisation de leurs connaissances.
Notre collègue M. Teresa Cabré a réuni sous forme de manuel, avec grande clarté, tous les éléments qui constituent la terminologie comme activité professionnelle et comme méthode de travail, dans ses relations avec les autres disciplines connexes. Elle brosse ainsi un tableau complet de l’état de nos connaissances en ce domaine.
Nos collègues Monique C. Cormier et John Humbley en ont assuré l’adaptation en langue française. Tâche considérable puisqu’il ne s’agissait pas de simplement traduire. Il fallait aussi intégrer dans l’ouvrage l’expérience des pays francophones en la matière et modifier totalement les exemples qui viennent à l’appui des énoncés théoriques. Nous leur savons gré de l’avoir fait avec grande compétence, parfaite connaissance de l’état des lieux en francophonie et respect à l’égard de l’ouvrage initial.
Voilà donc un bon outil de formation universitaire des futurs terminologues et une bonne source d’information et de recyclage pour tous ceux que le hasard de la carrière ou l’intérêt pour la langue transforme en terminologues occasionnels.
La terminologie : une discipline au service d’objectifs multiples
Résumé
L’exposé propose une réflexion sur deux points principaux :
Les conceptions de la terminologie et les méthodologies qui en découlent en partant de la question : pourquoi fait-on de la terminologie.
La terminologie joue un rôle déterminant dans l’aménagement linguistique d’un pays.
Pourquoi faire de la terminologie
À la réflexion, on peut distinguer six motifs principaux de s’engager dans des travaux de terminologie : 1- Comme soutien indispensable à la réalisation d’une politique linguistique; 2- Comme soutien à la définition d’une norme technique, ou encore comme soutien à la rédaction d’une loi, d’un règlement ou d’un code; 3- Pour régler les problèmes terminologiques que posent l’exercice d’une profession, l’enseignement d’une matière, l’établissement d’un catalogue, la publicité commerciale; 4- Pour compulser des thesaurus documentaires; 5- Pour traduire ou rédiger un texte ou faire la traduction simultanée ou l’interprétation d’une conférence; 6- Pour répondre aux questions des usagers dans le fonctionnement quotidien d’un service de consultation linguistique et terminologique.
Il en découle quatre approches principales de la terminologie : une approche de normalisation technique du vocabulaire, une approche traductionnelle, une approche documentaire et, enfin, une approche sociolinguistique. D’où deux grandes méthodes de travail, la terminologie systématique et la terminologie ponctuelle.
Aménagement linguistique et terminologie
Dans ce domaine, le vocabulaire est souvent flou. Nous définirons donc les termes suivants : politique linguistique, aménagement linguistique, législation linguistique, norme linguistique, d’où usage standard et standardisation, norme lexicale, norme terminologique et rapports entre elles.
Stratégie d’implantation des terminologies
Il nous faut réfléchir sur les éléments d’une stratégie d’implantation des terminologies.
Le principe fondamental en est le suivant : la terminologie se diffuse par son insertion dans les communications institutionnalisées, qui façonnent l’usage des locuteurs individuels, d’où la distinction entre communication individualisée et communication institutionnalisée.
La contrepartie de ce premier principe, c’est qu’il ne faut pas faire reposer sur le locuteur individuel la diffusion des terminologies.
Enfin, il existe un petit nombre de lieux qui jouent un rôle de premier plan dans la diffusion des terminologies.
Chose certaine, on peut dire, en abordant l’implantation a contrario, que ce n’est pas l’équipe qui assume les travaux de terminologie qui est la mieux placée pour assurer la diffusion des résultats de ses travaux.
En guise de conclusion
La terminologie n’est pas une simple activité de recherche portant sur les vocabulaires de spécialité, c’est surtout et fondamentalement une entreprise d’orientation de l’usage et de changement linguistique planifié.
D’entrée de jeu, je tiens à féliciter le Centre basque de Terminologie et de Lexicographie, de même que ses partenaires associés, d’avoir pris l’initiative d’organiser ce congrès de terminologie qui nous donnera l’occasion de réfléchir à nouveau sur les divers aspects de cette discipline. Et je remercie les organisateurs de m’avoir invité à vous présenter cette conférence inaugurale, me permettant ainsi de participer à vos travaux.
Ce congrès se réunit en Pays basque, dans un pays où le statut d’autonomie permet de rééquilibrer la relation entre la langue espagnole et l’euskera et où la politique de promotion et d’usage de la langue nationale implique un important travail de standardisation de la langue et de mise à niveau des vocabulaires de spécialité. Il se réunit également en Europe, dans une communauté de pays où se discutent beaucoup le statut et l’avenir des langues dites minoritaires, dont le basque et le catalan font partie, et à l’ombre d’une Union européenne qui n’ose pas discuter à découvert de sa politique linguistique et qui semble vouloir, depuis l’époque du Traité de Rome, laisser à la libre concurrence le soin de régler le problème, ce qui est, en soi, une forme de politique linguistique, celle du laisser-faire. Nos travaux et réflexions seront utiles non seulement au Pays basque, mais aussi à l’Europe et à tous les pays qu’elle inclut, où, tôt ou tard, les mêmes questions se poseront.
Les organisateurs du congrès m’ont demandé de brosser, en guise d’introduction, une sorte de panorama des différents angles sous lesquels on peut considérer la terminologie. Vaste programme où le risque du fourre-tout est constant et que chacun d’entre nous pourrait remplir à sa manière. Il me faut donc choisir et si mon choix néglige des aspects qui vous semblent importants, vous nous rendrez grand service en complétant mon exposé lors de la période de discussion.
Pour ma part, je vous propose une réflexion sur deux points principaux.
Les conceptions de la terminologie et les méthodologies qui en découlent sont très différentes selon les objectifs que l’on poursuit. D’où la question : pourquoi fait-on de la terminologie. La terminologie n’est pas monolithique, il est important d’en prendre conscience et de respecter les différentes approches sous lesquelles elle se manifeste dans des lieux et des contextes particuliers et légitimes. Ce sera notre premier point.
La terminologie joue un rôle déterminant dans l’aménagement linguistique d’un pays et ses modes de réalisation s’inscrivent alors dans un ensemble de préoccupations qui sont susceptibles de varier selon les différents contextes où elle intervient, autour d’un noyau commun de considérations théoriques empruntées à la sociolinguistique. Ce sera notre second point, qui lui-même se subdivisera en deux parties : préciser le sens de certains mots clés couramment utilisés et réfléchir sur la stratégie d’implantation des terminologies.
Pourquoi faire de la terminologie
À la réflexion, et après discussion avec nos collègues réunis à Barcelone en juillet dernier, on peut distinguer six motifs principaux de s’engager dans des travaux de terminologie :
1. Comme soutien indispensable à la réalisation d’une politique linguistique, pour assurer le passage d’une langue à l’autre dans l’intention de corriger une situation de dominance d’une autre langue sur la langue nationale. Les objectifs de la politique linguistique et les secteurs d’intervention visés par elle précisent alors les objectifs du travail terminologique et délimitent les domaines où la recherche est nécessaire.
Je citerai deux exemples à l’appui de ce point. Au Québec, le travail terminologique s’est concentré sur les domaines dont traite le texte de loi : l’administration publique, la désignation des produits de consommation courante, les raisons sociales et l’affichage public, les conventions collectives, la langue de travail, donc l’ensemble des terminologies qui s’utilisent dans les usines ou les établissements commerciaux. Au Rwanda, la politique linguistique a principalement porté sur l’enseignement du et en kinyarwanda et a donc, de ce fait, exigé la mise au point de la terminologie en kinyarwanda de toutes les matières enseignées dans le cycle de l’enseignement obligatoire : grammaire, lecture et écriture, géographie, mathématiques, hygiène, etc.
2. Comme soutien à la définition d’une norme technique par un organisme de normalisation, national ou international, ou encore comme soutien à la rédaction d’une loi, d’un règlement ou d’un code devant régir une activité à contenu technique.
Par exemple, l’AFNOR, l’Association française de normalisation, ou encore l’ISO, l’International Standard Association, poursuivent l’un et l’autre d’importants travaux de terminologie pour la simple raison qu’il est impossible d’adopter une norme technique, disons sur les boulons et écrous, sans, du même coup, normaliser le vocabulaire qui désigne chaque objet et chacune de ses parties. Ces dénominations se retrouveront ensuite partout, notamment sur les étiquettes des produits mis en vente. Autre exemple : chaque pays édicte des codes qui règlent le domaine de la construction, code de l’électricité, code de la plomberie, etc.; ces codes sont rédigés en usant de la terminologie de chaque métier qui se retrouvera ensuite dans les appels d’offre, les contrats, l’enseignement professionnel, etc.
3. Pour régler les problèmes terminologiques que pose l’exercice d’une profession, d’un métier, d’une fonction, l’enseignement d’une matière, l’établissement d’un catalogue de produits, la publicité commerciale, etc.
Par exemple, les comptables du Canada ont pris l’initiative de standardiser le vocabulaire de leur profession, en anglais et en français. L’une de leurs préoccupations principales était de s’assurer de l’équivalence technique des paires de mots. Ensuite, les comptables canadiens sont entrés en relation avec leurs collègues français et britanniques pour prendre en compte les caractéristiques de l’exercice de la comptabilité dans les pays européens et bien cerner les différences par rapport aux usages en Amérique, dans la perspective d’une communication financière devenue mondiale. De la même manière, les médecins sont très attentifs à la terminologie de leur profession, dans chaque langue nationale et aujourd’hui d’une langue à l’autre. Ce type d’exemples pourraient se multiplier à l’infini.
4. Pour compulser des thesaurus documentaires, c’est-à-dire ces ensembles de termes qui permettent d’indexer des documents en fonction de leur contenu, ce qui facilite la recherche de l’information par la suite.
5. Pour traduire ou rédiger un texte à contenu technique ou faire la traduction simultanée ou l’interprétation d’une conférence réunissant des spécialistes.
6. Pour répondre aux questions des usagers dans le fonctionnement quotidien d’un service de consultation linguistique et terminologique offert aux citoyens dans le cadre d’une politique linguistique.
De ces différents motifs qui déclenchent l’activité terminologique, nous pouvons dégager quatre approches principales de la terminologie, qui expliquent, à mon sens, les divergences d’opinions en la matière : une approche de normalisation technique du vocabulaire, une approche traductionnelle, une approche documentaire et, enfin, une approche sociolinguistique que nous évoquerons en dernier lieu uniquement pour servir de transition avec le second point de cet exposé.
L’approche de normalisation technique du vocabulaire privilégie l’uniformisation des termes à l’intérieur d’une même langue et même d’une langue à l’autre sur le plan mondial, par une politique soit de l’emprunt, soit de l’adaptation d’un mot de départ aux règles d’un système linguistique particulier. L’objectif poursuivi est l’efficacité de la communication, ce qui fait qu’on désigne parfois cette approche sous l’étiquette de « communicative ». L’idéal est alors un seul terme pour une notion et le même pour tous.
L’approche traductionnelle se caractérise par la recherche du meilleur équivalent en langue d’arrivée à un terme de la langue de départ en fonction du type de texte ou de discours à traduire, selon son niveau de plus ou moins grande technicité, du plus spécialisé au plus vulgarisé. L’objectif est ici d’être fidèle au texte ou au discours de départ.
L’approche documentaire cherche à identifier les termes qui peuvent, avec la plus grande efficacité, rendre compte du contenu d’un document, d’une part, et, d’autre part, faciliter aux usagers le repérage de l’information qu’ils recherchent. Cette approche favorise souvent l’usage de termes dont le statut en terminologie est variable, que ce soit des termes normalisés, des termes courants ou des termes erronés d’usage répandu. Tout dépend du système documentaire lui-même. Aujourd’hui, dans les grandes banques de données, l’objectif premier est le repérage rapide de l’information.
L’approche sociolinguistique poursuit comme objectif la standardisation des terminologies dans le cadre d’un plan d’aménagement linguistique d’une langue, en général explicité par une législation linguistique. Cette activité s’inscrit en conséquence dans une situation sociolinguistique précise, le plus souvent caractérisée par un phénomène de concurrence d’un langue par rapport à une autre, concurrence qu’il s’agit de rééquilibrer en faveur d’un rapport de complémentarité, et par la nécessité de procéder au remplacement d’une langue par une autre dans des domaines clairement identifiés, aussi bien techniques qu’administratifs, juridiques, scolaires, commerciaux, etc. Les travaux de terminologie visent alors la mise au point, la normalisation, la diffusion et l’implantation des vocabulaires de spécialité dans la langue nationale. Lorsque la langue est commune à plusieurs pays, par exemple le français, l’anglais, le basque, le néerlandais, on constate que des faits de culture ou de procédure introduisent nécessairement une certaine variation dans les terminologies. De ce fait, la normalisation des terminologies implique un certain compromis entre deux obligations : introduire des variantes mais ne pas s’éloigner inutilement de l’usage commun à tous les spécialistes de la même langue.
Ces approches correspondent à des théories et à des pratiques de la terminologie qui se concrétisent en deux grandes méthodes de travail, la terminologie systématique et la terminologie ponctuelle.
La terminologie systématique procède par ensembles de termes et de notions qui appartiennent à un même domaine de spécialité, clairement défini et délimité; la recherche s’effectue en général par comparaison entre deux ou plusieurs langues selon la situation sociolinguistique de départ; elle s’effectue par dépouillement d’un corpus de textes représentatifs du domaine au niveau de spécialité choisi ou par observation de l’usage oral des spécialistes, notamment dans le cas des langues à forte tradition orale; les termes sont traités les uns par rapport aux autres dans la même langue pour identifier avec précision chaque notion, faire apparaître les problèmes de synonymie apparente dans la langue cible et leur trouver une solution, mettre en lumière les carences terminologiques dans la langue cible par rapport à la langue de départ qu’il faudra combler soit par la création d’un néologisme de forme ou de sens, soit par un emprunt plus ou moins adapté aux caractéristiques de la langue; enfin, sa préoccupation principale est d’assurer la cohérence de la terminologie du domaine visé.
La terminologie ponctuelle procède au mot à mot; puisque, le plus souvent, le temps est compté, la recherche s’effectue en général à partir de sources lexicographiques publiées, dictionnaires, encyclopédies, lexiques, glossaires, plus rarement par dépouillement de textes, d’où une grande dépendance par rapport à la qualité des sources disponibles; cette manière de procéder exige une grande compétence de la part du traducteur ou du terminologue/rédacteur et augmente les risques d’erreurs.
Aménagement linguistique et terminologie
Dans beaucoup de pays, la terminologie est un moyen d’action au service de la concrétisation d’une politique linguistique qui inclut, à l’évidence, la mise à niveau des terminologies en langue nationale dans des domaines où une autre langue occupait jusqu’alors la place principale, par exemple l’espagnol au Pays basque et en Catalogne, l’anglais au Québec.
L’approche de la terminologie est alors de type sociolinguistique. Elle est partie d’un ensemble de mesures qui, toutes, ont pour objet la même langue, mais selon des objectifs et des méthodologies qui leur sont propres et qu’il faut harmoniser et coordonner. La terminologie est tout particulièrement en rapport avec la lexicographie, celle-ci se préoccupant de la description du vocabulaire de la langue commune, alors que celle-là s’occupe de la description des vocabulaires spécialisés.
Dans une telle situation, lors des discussions ou des travaux, on se réfère à différentes notions, exprimées par des termes plus ou moins rigoureusement définis. On constate alors que ces termes prêtent souvent à confusion. Je crois donc utile à nos travaux d’indiquer ceux qui sont employés en aménagement linguistique et en terminologie et de les définir aussi précisément et aussi succinctement que possible. Disons, pour éclairer ma position, que je m’appuie pour ce faire sur mon expérience de l’aménagement linguistique au Québec depuis 1970, mis à l’épreuve d’observations dans d’autres contextes, notamment en Tunisie (1979-1980) pour l’étude des relations entre l’arabe et le français et l’organisation d’un enseignement de la terminologie adapté aux problèmes de la langue arabe, en Afrique (depuis 1974) où les langues africaines sont à la recherche d’un mode de complémentarité avec le français ou l’anglais et surtout en Catalogne à partir du moment (en 1982) où la Généralitat a décidé de définir et de mettre en vigueur une politique en faveur de l’usage du catalan. Ma préoccupation est d’arriver à une conception de la terminologie qui puisse être utile et efficace lorsqu’il s’agit de mise à niveau d’une langue nationale dans le cadre global d’une politique linguistique. Je me situe donc relativement loin de la stricte terminologie appliquée à la normalisation des terminologies, quoique je sois parfaitement conscient de la nécessité de cette approche dans certaines circonstances. Il ne s’agit donc pas de prendre parti pour une approche au détriment d’une autre, mais de les situer les unes par rapport aux autres selon les domaines de spécialité dont il s’agit. Par exemple, on ne peut aborder de la même manière et dans le même esprit des terminologies aussi différentes du point de vue de leur insertion sociale que la terminologie de l’aciérie électrique, celle des institutions politiques ou le vocabulaire de la découpe des viandes de boucherie. Les incidences culturelles sont plus ou moins déterminantes dans ces différentes situations.
Ceci dit, examinons les termes que nous utiliserons sans doute durant nos travaux.
Politique linguistique : C’est la notion la plus large, celle qui a la plus grande extension. Elle renvoie à toute décision prise pour orienter et régler l’usage d’une ou de plusieurs langues dans les communications d’un État ou d’une organisation. Elle englobe les notions d’aménagement linguistique et de législation linguistique. La politique linguistique peut être implicite ou explicite selon qu’elle est ou n’est pas formulée dans des textes juridiques ou des directives réglementaires : dans le premier cas, on laisse le jeu des forces sociales jouer librement; dans le second, on intervient pour en modifier l’orientation, le plus souvent en faveur d’une ou de plusieurs langues. Dans l’usage courant, ce terme est souvent utilisé en lieu et place de législation linguistique, dans des expressions comme « la politique linguistique du Québec », avec l’inconvénient de restreindre alors la politique linguistique aux seuls cas d’une politique gouvernementale.
Aménagement linguistique : On désigne sous ce terme l’ensemble des mesures qu’arrête un État lorsqu’il choisit d’intervenir dans le mécanisme de la concurrence des langues sur son territoire. L’aménagement linguistique implique à la fois des décisions d’ordre politique et des choix de modes et domaines d’intervention, ce qui suppose une connaissance sociolinguistique des mécanismes de la concurrence linguistique en général et sur un territoire donné en particulier. L’aménagement linguistique peut ne pas prendre la forme d’une loi spécifique et se formuler d’une manière éparse dans une foule d’articles de loi, de règlements, de décisions administratives, d’interventions de diverses natures en matière de langue, dont l’ensemble influence et module l’usage des langues en présence. Mais même si une législation linguistique existe, elle ne touche jamais la totalité des dispositions qui sont prises dans l’ensemble de l’appareil administratif en matière de langue. En Catalogne, on utilise le terme « normalisation linguistique » pour désigner la même notion.
Législation linguistique : Il y a législation linguistique quand un État choisit d’adopter une loi et des règlements pour préciser les rapports entre les langues et leurs domaines d’usage respectifs. En général, la loi définit le statut des langues (y compris par l’abstention), précise leur emploi dans les domaines où il y a ambiguïté ou affrontement, énonce les mesures qui sont prises pour favoriser la prédominance de la langue commune et, au besoin, pour garantir l’usage des langues minoritaires là où il est autorisé, dans le but ultime de guider la conduite des citoyens, personnes physiques ou personnes morales. Aucune loi ne peut, cependant, faire la synthèse de la totalité des dispositions de nature linguistique ou propres à influencer le destin de l’une ou l’autre langue qui sont prises par l’État ou la société. Il se pose donc un problème de cohérence entre la législation linguistique proprement dite et les autres mesures d’aménagement linguistique, notamment en matière d’éducation, d’immigration, de communication, de culture et même de politique familiale.
Certains termes clés sont couramment utilisés en terminologie et en lexicographie, qu’il est bon de présenter ici.
Norme linguistique : La langue est un fait social et son usage au sein de la société est orienté par un ensemble de règles sociales qui ont deux effets :
elles assurent l’existence d’un usage commun qui permet aux membres de la société de se parler et de se comprendre;
elles classent les autres usages par rapport à cet usage commun, qui acquière de ce fait le statut d’usage standard ou d’usage légitime, dans le vocabulaire du sociologue français Pierre Bourdieu.
On parle donc ici d’un processus de standardisation de la langue, où on distingue quatre volets, tous indispensables pour un emploi de la langue dans les communications institutionnalisées : un standard orthographique, un standard de prononciation, un standard grammatical et un standard lexical.
La norme linguistique n’a pas pour objectif de faire disparaître les usages non standards, qui continuent à exister en concurrence avec l’usage standard.
Dans le cas des langues de grande diffusion, comme le français, l’anglais, l’espagnol, ou des langues employées dans plus d’un pays, comme dans le cas de la langue basque partagée par la frontière entre l’Espagne et la France, ou encore dans les cas des langues dont l’usage varie selon les régions d’un même pays, comme en Allemagne ou en Italie, on observe un jeu complexe de normes linguistiques.
Chaque communauté suit une norme linguistique qui lui est propre et qui reflètent un environnement, une histoire, des institutions, en somme sa culture, source d’incidences culturelles en lexicographie et en terminologie.
Ces normes particulières sont à la fois en concurrence et en rapport d’interdépendance entre elles et par rapport à l’une d’entre elles qui agit comme centre, comme lieu de référence pour les besoins de l’intercommunication entre locuteurs de la même langue par-delà les variantes et pour les besoins des usages internationaux de cette langue. Ces délicats rapports se manifestent dans des attitudes très variées, entre deux extrêmes, la volonté d’insister sur les différences et la recherche d’une harmonisation des usages.
Comme pour tout autre fait social, les règles qui régissent l’usage de la langue évoluent avec la société.
Norme lexicale : La norme lexicale a pour objectif de situer les différents usages sociaux du lexique par rapport à un usage standard, c’est-à-dire par rapport à l’usage que la communauté linguistique considère comme celui qui doit être privilégié dans les circonstances de communication formelle.
À partir de l’observation des différents usages, la norme lexicale s’élabore :
soit par la négative, en passant sous silence des mots et des sens qui ne sont pas admis comme faisant partie du bon usage pour des raisons très variables (usage trop restreint, tabous, inconvenance sociale, argots, etc.),
soit en indiquant leur statut par des marqueurs d’usage.
La norme lexicale est très polysémique, en ce sens qu’un même mot est susceptible d’avoir plusieurs sens, plus ou moins en rapport les uns avec les autres.
Les mots et les sens qui ne sont pas retenus par la norme lexicale continuent d’exister et peuvent très bien, par la suite, y être intégrés selon l’évolution des mentalités.
Norme terminologique : Les vocabulaires des spécialités font partie du lexique de la langue mais y ont un comportement très différent des mots de la langue commune. D’où la distinction entre lexicographie et terminographie.
La norme terminologique a pour objectif d’assurer l’efficacité de la communication spécialisée en uniformisant la dénomination de chaque notion pour les communications formelles.
À partir de l’observation de l’usage, elle privilégie l’usage par tous d’un seul terme pour désigner une notion. L’idéal en terminologie est la monosémie : un terme pour une notion et le même terme pour tout le monde.
Il s’agit ici d’un processus de normalisation, qui s’apparente beaucoup à la normalisation technique par l’objectif (l’uniformisation du terme) et la manière de procéder (consultation, arbitrage et décision).
La normalisation ne supprime pas les termes qui ne sont pas retenus, qui continuent d’exister dans l’usage. La synonymie existe aussi en terminologie, sauf que la description, sous forme de lexiques et de vocabulaires spécialisés, procède par exclusion des synonymes.
Une tendance récente en terminologie, désignée sous le terme de socioterminologie, se propose de prendre en compte les diverses couches de termes qui gravitent autour d’un terme standard et de les situer par rapport à lui selon les circonstances de communication et les groupes d’utilisateurs. Cette manière de faire aurait l’avantage de faire cohabiter harmonieusement différents termes pour une même notion en évitant l’ostracisme de l’exclusion. Par exemple, en aciérie électrique, on appelle « laitier » (terme standard) le résidu d’une poche de coulée, qu’on appelle « pizza » en langue familière dans les usines du Québec.
La relation entre norme lexicale et norme terminologique est complexe.
a) Il peut y avoir divergence entre norme lexicale et norme terminologique.
En langue commune, c’est-à-dire dans le lexique, un mot peut être une sorte de générique, qui ne s’embarrasse pas de la précision technique de la notion; en terminologie, au contraire, le même mot correspondra à une notion précise et sera peut-être mis en rapport avec d’autres termes désignant des notions apparentées. Voici quelques exemples empruntés au français québécois : le mot « perdrix » désigne dans le lexique aussi bien les « tétras » que les « gélinottes » qu’on distingue soigneusement en terminologie. Le mot « chevreuil » désigne en fait un « cerf de Virginie » en saine terminologie. Et dans toutes les variantes du français, le « pamplemousse » est en réalité un « pomélo » et on cultive de la « salade » alors qu’il s’agit en fait de « laitue en feuilles ». Dans toutes les langues, ce type de phénomène s’observe et le problème se pose partout de faire cohabiter ces deux usages distincts selon les circonstances de communication.
b) On observe également qu’un terme qui passe dans la langue commune a tendance à perdre de sa rigueur terminologique et à devenir plus polysémique. À l’inverse, un mot de la langue commune qui passe dans une terminologie devient monosémique, par exemple, en informatique, mémoire, menu, souris.
c) Plus les terminologies se rapprochent de la vie quotidienne, plus les incidences culturelles se manifestent et plus les terminologies se teintent de termes à usage local. Ceci est particulièrement le cas de terminologies comme celles du vêtement, des légumes, des institutions politiques, juridiques, scolaires, etc.
Stratégie d’implantation des terminologies
Une fois le travail terminologique terminé et ses résultats publiés sous forme de dictionnaires, de lexiques ou de glossaires, ou encore mis à la disposition du public sur support informatique, banque de terminologie ou cédéroms, il demeure la grande question de son implantation dans l’usage réel. Pour la plupart des équipes qui pratiquent la terminologie selon l’approche sociolinguistique, c’est l’étape la plus problématique, parce qu’il est à la fois difficile de concevoir et d’appliquer une stratégie d’implantation et parce qu’il faut beaucoup de temps pour juger de son efficacité, car le changement linguistique, même planifié, est un processus qui prend du temps, au moins une vingtaine d’années.
Je propose à votre réflexion les éléments d’une stratégie d’implantation telle que je peux la concevoir aujourd’hui avec le recul.
Le principe fondamental en est le suivant : la terminologie se diffuse par son insertion dans les communications institutionnalisées, qui façonnent l’usage des locuteurs individuels. Pour diffuser avec efficacité une terminologie, il est donc nécessaire de l’insérer dans le réseau normal des institutions qui en font un usage quotidien et répétitif.
Ce principe repose sur la distinction entre communication individualisée et communication institutionnalisée.
Nous entendons par communication individualisée l’acte personnel par lequel un individu entre en relation avec un autre au moyen du langage. La liberté dont jouit alors l’émetteur est ambiguë. D’un côté, elle est en principe totale : l’individu a le droit le plus strict et le pouvoir le plus absolu d’utiliser la langue comme il le veut. De l’autre, cette liberté est en fait réduite d’une part par le contrôle social qu’exerce la norme linguistique, d’autre part par la nécessité de tenir compte des ressources langagières du récepteur du message. Les communications individualisées se font le plus souvent en langue parlée, parfois en langue écrite, avec, souvent, une certaine charge affective.
En contraste, nous désignons sous le terme de communication institutionnalisée l’acte, le plus souvent anonyme ou impersonnel, par lequel une institution entre en relation avec des personnes, soit avec ses membres, par exemple l’État avec les citoyens, soit avec son personnel dans la relation employeur-employé, soit avec ses clients. L’institution a le pouvoir de déterminer le type de langue dont elle fera sa norme et a le pouvoir de contrôler la qualité de ses communications. Le plus souvent, il s’agit de communications écrites, donc émises après réflexion et consultation des ouvrages de référence au besoin. Bien sûr, à l’origine des communications institutionnalisées, il y a un rédacteur ou un locuteur individuel, mais placé dans une situation telle que, d’une part, la connaissance de la langue et de la terminologie de sa spécialité font partie de sa compétence professionnelle, et que, d’autre part, il lui faut ou respecter les directives de son institution, ou soumettre ses textes à un contrôle de qualité dans les cas de documents importants. En effet, la plupart des grandes entreprises sont dotées d’une direction des relations publiques qui s’assure de la qualité des communications de l’entreprise; au Québec, chaque ministère et chaque organisme disposent d’une direction des communications qui assume la même fonction.
La contrepartie de ce premier principe, c’est qu’il ne faut pas faire reposer sur le locuteur individuel la diffusion des terminologies. Il peut en faire son usage personnel, mais il ne peut pas en assumer la diffusion sociale. Il n’en a ni le pouvoir ni les moyens.
Autre idée-force : en concevant une stratégie d’implantation terminologique, il faut se garder de l’illusion de vouloir faire disparaître les variantes. Il y aura toujours plusieurs couches de terminologie, qui coexisteront dans l’usage quotidien, selon les circonstances de communication. Il est totalement illusoire et aberrant du point de vue linguistique de chercher à contrer ce phénomène. L’essentiel ici est d’insérer les termes recommandés dans l’usage standard de chaque spécialité de manière à ce que les variantes se situent correctement par rapport à eux.
Enfin, il existe un petit nombre de lieux qui jouent un rôle de premier plan dans la diffusion des terminologies et qui, en conséquence, doivent être mis à contribution non seulement dans la stratégie d’implantation, mais même, en aval, dans la méthodologie du travail terminologique, au moment de choisir les membres d’un comité de normalisation. Les plus importants sont : le réseau d’enseignement technique et professionnel; les organismes responsables de la préparation et de la rédaction des lois, règlements, codes, normes techniques; les directions des communications dans les entreprises et les organismes de l’administration publique; enfin, les éditeurs d’ouvrages ou revues spécialisées, à des niveaux variables de vulgarisation.
Chose certaine, on peut dire, en abordant l’implantation a contrario, que ce n’est pas l’équipe qui assume les travaux de terminologie qui est la mieux placée pour assurer la diffusion des résultats de ses travaux. Mais elle doit, au contraire, intégrer dans sa stratégie la participation des utilisateurs réels de chaque terminologie et s’assurer du concours des institutions les plus aptes à intégrer les nouveautés terminologiques dans leurs communications institutionnelles.
En guise de conclusion
Voilà donc un long parcours, un peu trop dense peut-être, qui nous a conduit des conceptions de la terminologie à l’implantation des termes dans l’usage réel.
Mais c’est ainsi que sont les choses : la terminologie n’est pas une simple activité de recherche portant sur les vocabulaires de spécialité, c’est surtout et fondamentalement, une entreprise d’orientation de l’usage et de changement linguistique planifié.
Abstract (anglais)
This paper reflects on two major points:
the concepts of terminology and the methods deriving from the question “why do we make up terminology?”; and
the decisive role played by terminology in the linguistic planning of a country.
Why make up terminology?
Six main reasons can be given for undertaking terminological work: 1,-terminology is an essential support for practical linguistic policy; 2.- it is a support for definition in technical standards and in drawing up laws, regulations and codes; 3,- it is necessary in order to solve terminological problems which arise in the practice of a profession, in teaching a subject, in drawing up a catalogue or in commercial advertising; 4,-it is necessary to certify documentary thesauruses; 5.- it is necessary for the translation or drawing up of texts, and in simultaneous translation and conference interpreting; 6.- it is necessary in order to be able to answer the questions of users in the day to day work of any linguistic and terminological consultation service.
Terminologies therefore have four main purposes: technical standardisation of vocabulary, translation, documentation and sociolinguistic purpose. This results in two main working methods: systematic terminology and one-off terminology.
Linguistic planning and terminology
Vocabulary in this field is often vague, so we shall define the following terms: linguistic policy, linguistic planning, linguistic legislation, linguistic standards (and by derivation standard usage and standardisation), lexical standards and terminological standards, and the relationships between them.
Terminology implementation strategy
We shall look at the elements of a terminology implementation strategy. The main principal is that terminology is disseminated by its insertion in institutionalised communications which establish how individual speakers should use it: hence the difference between individualised communication and institutionalised communication.
The other side of the coin in this first principle is that individual speakers should not be burdened with the responsibility for disseminating terminology.
Finally, there are a small number of environments which play a leading role in the dissemination of terminologies.
Using the opposite argument, we can state that a team which undertakes terminological work is not in the best position to ensure that the results of that work are disseminated.
In conclusion
Terminological work is not merely a research activity aimed at specialist vocabularies: it is above all a matter of orienting use and of planned linguistic change.
Laburpena (basque)
Bi puntu garrantzitsuri buruzko gogoeta egitea proposatzen digu txosten honek :
terminologiaren ikuskerari buruz eta “zergatik egiten da terminologia?” galderaren ondoriozko metodologiari buruz, eta
terminologiak edozein herritako hizkuntza-plangintzan betetzen duen eginkizunari buruz.
Zergatik jardun terminologi lanetan
Badira garrantzizko sei arrazoi terminologi lanetan aritzeko. Hona : 1- Hizkuntza-politika zertzeko nahitaezko oinarria da terminologia; 2- Arau teknikoak zehazteko euskarri da; areago, baita legeak, erregelamenduak edo kodeak idazteko ere; 3- Lanbide bateko jardunean, gairen bat erakusterakoan, katalogo bat egin behar denean edo merkataritzako publizitatean sortzen diren terminologi arazoei irtenbidea emateko ezinbestekoa; 4-Dokumentazioko thesaurusak konpultsatzeko beharrezkoa; 5- Testu bat itzuli edo idazteko, edo hitzaldi batean aldi bereko itzulpena edo interpretazioa egiteko derrigorrezkoa; 6- Baita erabiltzaileen galderei erantzuteko ere hizkuntza- eta terminologia-kontsultetarako zerbitzuan, egunean eguneango jardunean.
Horrenbestez, lau helburu nagusi ditu terminologiak : hiztegiaren normalizazio teknikokoa, itzulpengintzakoa, dokumentaziokoa eta, azkenean, soziolinguistikakoa. Eta, ondorioz, bi lan-metodo garrantzitsu : terminologia sistematikoa eta terminologia puntuala.
Hizkuntza-plangintza eta terminologia
Arlo honetako hiztegia lausoa da sarritan. Zehaztea komeni da, bada, honako terminook : hizkuntza-politika, hizkuntza-plangintza, hizkuntza-legeria, hizkuntza-araua (hortik erabilera estandarra eta estandarizazioa), lexiko-araua, terminologia-araua; baita euren arteko erlazioa ere.
Terminologia ezartzeko estrategia
Terminologiak ezartzeko estrategiaz gogoeta egin beharra dugu.
Hau da oinarrizko printzipioa : erakundetutako komunikazioen bitartez hedatzen da terminologia; erakundetutako komunikazio horrek zehazten dio hiztun bakoitzari zein terminologia erabili; hortik, bada, norbanakoen arteko komunikazioaren eta erakundetutako komunikazioaren arteko aldea.
Aurreneko printzipio horren ordezko zera dugu, hots, terminoak zabaltzeko ardura ez dela hiztun bakoitzaren esku uztekoa.
Azkenik, badira esparru gutxi batzuk garrantzi handikoak terminologia hedatzekoan.
Egia dela esan dezakegu, a contrario argudioa erabiliz, ez dela terminologia lanak bere gain hartzen dituen taldea aukerarik egokienak dituena bere lanen emaitzak zabaltzeko.
Ondorioz
Terminologia ez da espezialitateko hiztegietara begira egiten den ikerketa hutsa; hizkuntzaren erabilera eta aldaketaren planifikazioa bideratzeko eginkizuna da batez ere.
Resumen (espagnol)
La ponencia propone una reflexión sobre dos puntos primordiales como son :
las concepciones de la terminología y las metodologías que se derivan de la pregunta “¿por qué se hace terminología?”
el papel determinante que desempeña la terminología en la planificación lingüística de un país.
Por qué hacer terminología
Se pueden distinguir seis importantes razones para comprometerse en trabajos de terminología : 1- Es soporte indispensable para la práctica de una política lingüística; 2- Es soporte de la definición de una norma técnica, o incluso de la redacción de una ley, un reglamento o un código; 3- Es obligatoria para la solución de los problemas terminológicos que se plantean en el ejercicio de una profesión, la enseñanza de una materia, la elaboración de un catálogo o en la publicidad comercial; 4- Es precisa para compulsar tesauros documentales; 5- Es necesaria, bien para traducir, bien para redactar un texto, o tanto para la traducción simultánea como para la labor de intérprete en una conferencia; 6- Asimismo, para responder a las preguntas de los usuarios en la tarea diaria propia de cualquier servicio de consulta lingüística y terminológica.
En consecuencia, la terminología tiene cuatro objetivos principales : el de la normalización técnica del vocabulario, el traduccional, el documental y, por fin, el sociolingüístico. De lo referido se derivan dos grandes métodos de trabajo : el de la terminología sistemática y el de la terminología puntual.
Planificación lingüística y terminología
En este campo, el vocabulario es a menudo impreciso. Por ello, pues, definiremos los siguientes términos : política lingüística, planificación lingüística, legislación lingüística, norma lingüística - y de ahí el uso estándar y la estandarización-, norma léxica, norma terminológica y relaciones entre ellas.
Estrategia de implantación de terminologías
Reflexionaremos sobre los elementos de una estrategia de implantación de terminologías.
El principio fundamental es el siguiente : la terminología se difunde por su inserción en las comunicaciones institucionalizadas que fijan el uso que de ella deben hacer los hablantes particulares; de ahí la distinción entre comunicación individualizada y comunicación institucionalizada.
La contrapartida de este primer principio es que no se debe cargar al hablante particular con la responsabilidad de difundir las terminologías.
En definitiva, existe un reducido número de ámbitos que desempeñan un papel de primer orden en la difusión de las terminologías.
Es cosa cierta, podemos afirmar empleando el argumento a contrario, que no es precisamente el equipo que asume los trabajos de terminología quien mejor situado está para asegurar la difusión de los resultados de sus trabajos.
A modo de conclusión
La terminología no es una mera actividad de investigación dirigida a los vocabularios de especialidad; es sobre todo y fundamentalmente una empresa de orientación del uso y de cambio lingüístico planificado.
Pour une stratégie mondiale du français
L’intitulé de cette communication paraît très ambitieux, pour ne pas dire présomptueux.
Pourtant, le projet de francophonie est, en soi, mondial. La langue française, comme langue maternelle ou comme langue d’usage, est présente en Europe, en Afrique, en Amérique du Nord et en Asie. Comme langue étrangère ou langue seconde, elle est utilisée et enseignée à travers le monde entier. On constate cependant que la situation de la langue française est très différente d’un pays à l’autre et que son usage se teinte de nuances plus ou moins marquées. On constate également que l’usage de la langue française diminue dans des secteurs clés, notamment l’économie, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, la recherche fondamentale et appliquée. On constate enfin que les divers aspects de l’avenir de la langue française sont discutés et traités séparément, par des personnes différentes, selon les préoccupations des divers groupes d’intérêt, qui mettent de l’avant les solutions qui semblent convenir à leur problématique particulière. Ces réunions donnent lieu, le plus souvent, à des constats alarmistes, face auxquels des solutions contradictoires sont proposées, le tout largement répercuté par la presse, ce qui génère dans l’opinion publique l’impression que la langue française est en perte de vitesse et qu’il n’y a rien à faire pour contrer l’érosion du français. On ne peut donc pas faire l’économie d’une réflexion sur les fondements d’une stratégie mondiale commune que devraient adopter les différentes composantes de la francophonie, si on veut conserver à la langue française sa vitalité comme langue de la modernité et son statut de langue internationale dans tous les domaines de l’activité et dans tous les milieux.
D’un tout autre point de vue, on constate que les réunions des chefs d’État et de Gouvernement qui se tiennent régulièrement sont l’occasion d’adopter des programmes d’action formulés à la suite d’une procédure complexe. Le contenu est souvent proposé lors de diverses rencontres de ministres, de hauts fonctionnaires ou d’experts, qui se tiennent un peu partout dans le monde francophone, soit sur le même thème, soit sur des thèmes différents. Par exemple, une conférence des ministres francophones chargés des inforoutes s’est tenue à Montréal au mois de mai. Au terme de ces travaux, les ministres se sont mis d’accord sur un plan d’action pour intensifier la présence de la langue française sur le réseau des réseaux et pour favoriser l’accès à Internet au plus grand nombre de francophones, partout dans le monde. Aujourd’hui, notre rencontre aborde le thème de l’enseignement du et en français. Le programme est extrêmement diversifié et permettra de discuter du sujet sous les différentes facettes qu’il présente en Amérique du Nord : la diversité linguistique et le multilinguisme, l’enseignement du français comme langue seconde au Canada ou dans des pays aussi différents que les États-Unis ou le Mexique, l’enseignement du français comme élément d’une stratégie d’intégration des autochtones et des immigrants, la motivation des élèves à apprendre la langue française, la formation des maîtres, la coopération entre francophones ou francophiles d’Amérique du Nord entre eux et avec la francophonie du Sud, les médias et l’inforoute. Pour trois jours, c’est beaucoup et il ne sera ni facile de faire la synthèse des travaux, ni de formuler des recommandations destinées, en principe, aux instances de la francophonie en vue du prochain sommet d’Hanoï. Mais il faut ajouter que d’autres rencontres sur le même thème se sont tenues ou se tiendront ailleurs dans la francophonie, où on le traite en fonction de la situation du français dans ces régions et sans doute sous des angles qui correspondent aux préoccupations du milieu. Au bout du compte, on peut se demander comment s’effectuera la synthèse finale des conclusions de toutes ces réunions et qui formulera les recommandations à soumettre aux chefs d’État et de Gouvernement pour approbation et mandat d’application confié à l’un ou à l’autre des grands opérateurs.
En ouverture de vos travaux, je vous propose un début d’esquisse des éléments qui pourraient faire partie d’une politique mondiale du français. Mes réflexions tourneront autour de trois axes :
Dans le plus grand nombre de pays membres de la francophonie, la langue française est en contact avec une ou plusieurs autres langues. Le plurilinguisme est presque partout la situation la plus fréquente en francophonie.
L’espace de la langue française, sur le plan international, a tendance à se rétrécir en faveur de la langue anglaise. La motivation de la langue française diminue d’autant, même chez les francophones.
L’usage standard de la langue française varie d’une région à l’autre : on ne peut plus réfléchir en terme d’une seule et même norme linguistique pour tous les francophones.
Chaque point sera traité en deux temps : exposé sommaire du sujet et des conséquences qu’on peut en tirer pour la mise au point d’une stratégie mondiale du français et, pour les illustrer, applications que l’on peut en faire dans le domaine de l’enseignement du et en français.
Le plurilinguisme de la francophonie
À part la France, aucun des membres de la francophonie n’est dans une situation d’unilinguisme; la langue française est toujours en contact avec une ou plusieurs autres langues sur le même territoire national :
contact avec la langue anglaise : au Canada, au Nouveau-Brunswick, au Québec, quoique selon des modalités définies par la Charte de la langue française, aux Seychelles, à l’île Maurice, à la Dominique, à Sainte-Lucie et au Vanuatu;
contact avec la langue arabe : en Tunisie, au Maroc, en Égypte, au Liban, en Mauritanie, à Djibouti, aux Comores et dans un grand nombre de pays africains, par la pratique de l’Islam;
contact avec les langues africaines : dans tous les pays de l’Afrique subsaharienne, depuis le désert jusqu’au Congo;
contact avec les langues créoles : aux Seychelles, à l’île Maurice, à la Réunion, à la Dominique, à la Guadeloupe, en Martinique, à Sainte-Lucie et en Haïti;
contact avec la langue néerlandaise en Belgique;
contact avec l’allemand et le luxembourgeois au Luxembourg;
contact avec la langue portugaise en Guinée-Bissau.
Dans les pays de la francophonie du Sud, la politique d’usage exclusif de la langue française dans les principaux domaines de la vie publique et économique a échoué : en reléguant les autres langues aux communications orales et au domaine de la vie privée, cette politique a pris les apparences d’un impérialisme de facto et a nourri le discours de l’identité culturelle, surtout chez les intellectuels, en particulier chez les linguistes. Le discours francophone officiel sur le thème du dialogue des cultures n’a pas réussi à contrebalancer l’exclusion des langues nationales. Dans tous ces pays, l’analphabétisme a progressé et la concentration urbaine de la population est en train de donner naissance à de nouveaux créoles.
La francophonie doit résolument se tourner vers une politique d’aménagement linguistique avec, comme objectif, l’emploi complémentaire des langues nationales et du français, de manière à donner aux langues nationales un statut réel et non strictement symbolique, et une motivation économique et politique qui en fasse des langues publiques à part entière; en contrepartie, la langue française servirait de langue de communication internationale, politique et économique, de langue commune avec tous les pays de la francophonie, de langue d’usage et d’enseignement dans les domaines où les langues nationales ne sont pas encore performantes.
De telles politiques seront difficiles et délicates à mettre en place, pour des raisons de politique interne liées au choix des langues nationales, quoiqu’on exagère souvent cette difficulté, et pour des raisons linguistiques, notamment la mise à niveau des langues nationales. Elles devront s’élaborer sous la responsabilité de chaque gouvernement, selon les caractéristiques et la dynamique de chaque pays. La solidarité francophone doit se manifester par le soutien technique et financier aux gouvernements qui amorceront la mise au point d’une politique d’aménagement linguistique, sur deux plans distincts : sur le plan sociolinguistique, lorsqu’il faut, au tout début du processus, choisir une manière de procéder qui génère le soutien de la population aux éléments de la politique à mettre en place; sur le plan technique, pour les travaux qui touchent à l’actualisation des langues nationales dans les domaines où la politique linguistique entend les utiliser, mise à niveau qui doit légèrement précéder et qui doit accompagner la mise en place de la politique, mais qui ne doit pas servir de prétexte à ne rien entreprendre. Les programmes qui seraient arrêtés pour concrétiser cet axe d’une politique mondiale de la langue française devraient surtout privilégier les actions bilatérales, entre opérateurs de la francophonie et gouvernements nationaux, les programmes communs portant surtout sur la formation technique des spécialistes.
L’enseignement des langues est, de toute évidence, un élément central d’une politique linguistique. L’enseignement du français et en français ne peut pas se faire au détriment de l’enseignement des et en langues nationales. La relation doit être complémentaire et se définir en fonction de chaque situation particulière, comme partie intégrante de l’aménagement linguistique du pays. Beaucoup de réunions d’experts ont débattu des manières de faire cohabiter enseignement des langues nationales et enseignement du français, en proposant le plus souvent que le début de la scolarité se fasse en langue nationale. La Tunisie et le Maroc procèdent ainsi, avec succès dans la mesure où nous ayons pu l’observer. Le français n’a pas reculé dans ces pays : au contraire, les ultranationalistes se plaignent de l’augmentation du bilinguisme au sein de la population. Le Rwanda, avant qu’il n’éclate, avait intégré l’enseignement du et en kinyarwanda à tous les niveaux de l’enseignement primaire, en même temps que le français était introduit comme langue seconde, en contrôlant soigneusement tous les aspects du processus : formation des maîtres, mise au point des terminologies des matières scolaires, rédaction et publication des manuels. À notre connaissance, ce système fonctionnait bien et la connaissance du français avait progressé dans l’ensemble de la population scolaire.
Pour ma part, je suis convaincu que l’introduction ou le maintien de la démocratie dans tous les pays dépend du niveau d’instruction de la population, parce qu’elle exige fondamentalement que chaque citoyen puisse s’informer, donc avoir connaissance de la langue du pouvoir, et qu’il puisse analyser d’une manière critique ce qui se publie ou se dit, donc avoir acquis le sens de l’analyse et de la synthèse pour se faire une opinion.
Motivation de la langue française
L’espace de la langue française sur le plan national et international face à l’anglais dépend de son usage comme langue des grandes organisations internationales, comme langue de l’activité économique et culturelle, comme langue de la science et de la technologie, comme langue des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Une stratégie mondiale du français doit inclure des modes d’action dans chacun de ces domaines et en assurer la cohérence.
D’un sommet à l’autre, les chefs d’Etat et de Gouvernement ont été saisis des problèmes qui compromettent l’usage du français dans les grandes organisations internationales. Un comité de suivi a été créé, qui a décrit en détail la situation dans les diverses organisations internationales et mis de l’avant un certain nombre d’actions. Depuis lors, nous ne savons pas si ces actions ont été suivies d’effets, ni si la situation décrite a évolué dans le sens d’un plus grand respect du statut du français comme langue officielle et langue de travail de ces organisations (à l’exception des mesures prises lors des jeux olympiques d’Atlanta), ni si la tendance des diplomates francophones à utiliser l’anglais par commodité s’est atténuée.
D’autre part, la politique linguistique de l’Union européenne se réduit au strict plurilinguisme des textes officiels, selon une pratique très onéreuse et de plus en plus acrobatique de la traduction, et demeure dramatiquement imprécise dans toutes les autres situations où la libre concurrence des langues impose le plus souvent l’usage de l’anglais.
Ce volet de la stratégie mondiale du français est de la plus haute importance pour conserver au français son caractère de langue internationale et éviter que le français ne devienne, dans les faits, que la langue nationale d’un pays européen, dont le caractère international ne reposerait plus alors que sur le fait qu’elle est également parlée dans d’autres pays de par les hasards de l’Histoire. La fragilité de la position de la langue française dans chaque pays de la francophonie s’accentuerait du fait même.
Les sommets francophones sont l’aspect politique de la francophonie et la mise en place des programmes ainsi arrêtés prend appui sur chacun des gouvernements des pays membres et s’accomplit avec le soutien des organismes dont s’est dotée la francophonie pour mettre en place sa stratégie. Cependant, pour être pleinement efficace, le volet politique doit être soutenu par le comportement de l’entreprise privée francophone : une économie en langue française est un volet essentiel d’une stratégie mondiale du français.
L’entreprise privée, et tout particulièrement l’entreprise privée française qui constitue la masse critique de l’activité économique en langue française sur le plan international, devrait se préoccuper de l’usage du français dans ses communications internes, tenir compte des caractéristiques et préoccupations des pays francophones où elles ont des activités ou des clients, développer une stratégie de communication commerciale très largement plurilingue, c’est-à-dire qui n’ait pas pour postulat qu’en dehors de la France et des pays francophones, tout doive se faire en anglais, au détriment non seulement de la langue française, mais aussi au mépris des langues nationales de chaque pays. Un tout petit exemple pour concrétiser ce point : une très belle revue française a confié la gérance de ses abonnements nord-américains à une société américaine. Logique, me direz-vous; mais voilà le hic : les Québécois sont en Amérique du Nord, avec, comme conséquence, que les abonnés québécois reçoivent en langue anglaise leur avis de renouvellement : il est tout de même ridicule de devoir utiliser l’anglais pour s’abonner à une revue française. Il s’agit, de la part de cette entreprise, d’une maladresse, comme on nous l’a confirmé par la suite, mais de taille et très symbolique : oublier que les Québécois sont des nord-américains et qu’ils tiennent à demeurer de langue française. Autre maladresse qui agace énormément les Québécois et qui discrédite l’action qu’ils mènent pour bloquer la contamination du français par la langue anglaise de nos puissants voisins : la prolifération inutile des anglicismes dans les journaux et revues de France, notamment dans le secteur de la mode et des produits de beauté, parce que l’anglais fait chic, moderne, branché, in, selon le terme qui désigne le nec plus ultra de la modernité.
D’une manière générale se dégage au fil des jours l’impression que l’action politique n’arrive pas à influencer le comportement de l’entreprise privée, sauf au Québec à cause de la Charte de la langue française. On observe même une tendance à se résigner à l’hégémonie de la langue anglaise dans le domaine économique et à soutenir que la langue française est surtout une langue de culture, comme si cela pouvait être une consolation. Réfléchir ainsi, c’est nier le rapport évident entre économie et culture, c’est ne pas voir que la vitalité de la culture est en relation étroite avec la vitalité économique. Les Québécois se sont fait servir ce type de rationalisation, au moment où on leur disait que la vocation de la langue française était de défendre les valeurs spirituelles et culturelles, l’anglais prévalant dans les affaires matérielles, les affaires d’argent, triviales et à la limite de la moralité. Nous n’y avons rien gagné : nous nous sommes appauvris collectivement, nous sommes devenus des colonisés de l’intérieur et nos fameuses valeurs spirituelles se sont écroulées. La question reste donc entière et le débat, s’il a lieu, sera aussi vif et complexe que celui qui se poursuit quant à la place du français dans les communications scientifiques : comment assurer la place de la langue française dans l’économie mondiale, non pas seulement dans le cadre des accords internationaux du type Gatt, mais surtout par son usage comme langue de travail et langue des affaires par chaque entreprise francophone.
On ne compte plus les réunions, colloques, congrès, ateliers où s’est discuté le recul de la langue française dans les publications scientifiques. Aucun plan d’action n’en est sorti. Pourtant, de toutes ces réunions, se dégagent deux opinions sur lesquelles les scientifiques eux-mêmes sont d’accord : que les textes hautement techniques, publiés dans des revues fréquentées par les seuls spécialistes de la même discipline, soient publiés en anglais, avec ou sans résumé en français, n’est pas dramatique et permet à la science française de se diffuser; par contre, la vulgarisation des connaissances nouvelles auprès d’un public non-spécialisé et l’enseignement des sciences à l’université et au secondaire doit se faire en français. La difficulté de concilier ces deux opinions vient du fait qu’elles impliquent que les hyper-spécialistes doivent assumer la fonction de passerelle terminologique entre une science qui se fait en anglais et la même qu’on veut enseigner en français, c’est-à-dire que ces spécialistes se trouvent devant l’obligation de développer la terminologie néologique de leur discipline en français pour pouvoir la vulgariser et l’enseigner en français. Si ce type de passerelle n’existe pas, la terminologie des spécialités deviendra de plus en plus anglicisée. Cette fonction de passerelle terminologique est plus difficile à assumer dans les pays où l’enseignement universitaire des sciences est récent, surtout lorsque de jeunes scientifiques sont envoyés étudier en langue anglaise, dans des universités américaines ou canadiennes, en profitant des accords de coopération bilatérale. La stratégie mondiale du français devrait comprendre un volet de concertation panfrancophone pour la normalisation terminologique des sciences et technologies de pointe. L’expérience québécoise des vingt dernières années montre que ce n’est pas là chose facile à réaliser, ce qui n’enlève rien à l’urgence de la chose.
La mode d’aujourd’hui braque l’attention sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication, avec raison d’ailleurs puisque leur usage se généralise dans le grand public, ce qui met en relief la suprématie de l’anglais en informatique, la faible présence de la langue française sur le réseau des réseaux et, surtout, ce qui modifie les modes d’accès à l’information. Les instances francophones sont maintenant alertées et ce thème sera très présent lors du sommet d’Hanoï.
La stratégie ici comporte plusieurs volets et elle doit être globale.
Ces nouvelles technologies reposent sur l’informatique et le téléphone ou le câble. L’aspect informatique est le plus problématique : il faut s’assurer du développement d’une informatique en langue française : le déficit ici est énorme et la négligence pour ainsi dire scandaleuse, comme quiconque peut s’en rendre compte en prenant connaissance de la configuration informatique requise pour utiliser un cédérom diffusé en langue française. Surtout, il faut s’assurer de la présence d’experts francophones dans les réunions où s’élaborent les normes techniques des nouveaux produits informatiques pour qu’au moins soient prises en compte les spécificités de la langue française : cette action devrait s’appuyer sur une concertation internationale avec tous les pays dont les langues sont déformées par les systèmes informatiques actuels. L’infrastructure des communications, téléphone ou câble, freine l’accès des francophones à Internet et au courrier électronique dans beaucoup de pays : la fiabilité des lignes téléphoniques est souvent douteuse et les hauts tarifs des communications imposés par les compagnies de téléphone ou de câble rendent excessifs les coûts d’utilisation des nouvelles technologies.
D’un autre point de vue, on constate que le prix des produits informatiques en français est nettement plus élevé que celui des mêmes produits ou de produits comparables en langue anglaise, d’une part, et que, d’autre part, le même produit en français peut se vendre moins cher au Québec qu’en France, avec de curieuses conséquences, par exemple le marché gris qui entraîne souvent la disparition du produit des tablettes des marchands au Québec, ce qui oblige à l’importer de France à gros prix. Le marché des produits informatiques en langue française n’est pas international, mais national et fortement protégé en France.
Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont surtout modifié en profondeur la pratique et l’accès à l’information.
L’information est de plus en plus abondante, elle nous arrive en grande quantité par des sources de plus en plus nombreuses : journaux, revues, postes de radio AM et FM, cinéma, canaux de télévision accessibles par câble ou par antenne parabolique, sites Internet sur tous les sujets, à la portée de quiconque dispose d’un ordinateur et d’une ligne téléphonique.
L’information est de plus en plus universelle, à la fois de par son origine et de par ses modes de diffusion, très souvent en temps réel. Pour l’information, il n’y a plus de frontières : plus moyen de ne pas savoir ce qui se passe sur la planète, mais aussi plus moyen de le cacher aux citoyens. Le spectacle de la diversité culturelle et des modes de vie, la prise de conscience de la richesse des uns et de la pauvreté des autres, l’actualité politique de tous les pays, les cataclysmes naturels et les guerres locales, tout est livré à la curiosité des citoyens du monde et entraîne des réactions disparates : solidarité, désir de mieux connaître, ouverture d’esprit, mais aussi envie, désir d’accéder à un autre mode de vie, rejet, consolidation des préjugés, etc.
L’information est plus primaire, en ce sens qu’elle privilégie le plus souvent la relation des faits bruts ou l’expression d’opinions individuelles ou de points de vue de groupes inspirés par les intérêts qui sont les leurs et qu’ils défendent, ou par l’idéologie qui les anime.
L’information est de plus en plus fragmentée, en ce sens que chaque personne va d’une source à une autre dans une même journée et une même soirée : le zapping des Français ou le pitonnage des Québécois s’étend à toutes les sources d’information. Les moyens de communication dont nous disposons et la manière dont l’information se pratique et se diffuse permettent la formation d’une très grande variété de groupes et sous-groupes au sein de la société, tout au long d’une gamme de centres d’intérêt qui va de la pratique de l’équitation aux idéologies d’extrême-droite. Tout s’exprime aujourd’hui et la solidarité entre les membres d’un groupe s’intensifie parce que chaque membre potentiel échappe plus facilement à l’isolement et aux contraintes de l’espace : la solidarité est virtuellement universelle et non plus uniquement locale ou nationale.
Dans une telle situation, l’exercice de la démocratie devient de plus en plus difficile en même temps que la démocratie est plus réelle et plus nuancée. La démocratie repose en définitive sur ce qu’on appelle l’opinion publique, manière de désigner la somme des opinions individuelles. Or, pour chaque citoyen aux prises avec la masse de l’information, il est aujourd’hui difficile d’apprécier la fiabilité d’une source d’information, d’analyser les renseignements divers qui lui arrivent, d’en faire une synthèse sous la forme d’une opinion personnelle réfléchie, qui ne soit pas la vague impression que lui a laissée le mitraillage de l’information, le souvenir confus des bribes d’information recueillies au hasard des sources. D’autre part, la démocratie exige la constitution de consensus sociaux indispensables à la définition d’un projet de société, alors que la pratique actuelle de l’information place au premier plan les intérêts de l’individu, des groupes, sous-groupes et groupuscules, au nom de la liberté de parole et selon une conception de la société qui met de l’avant les droits individuels.
La seule réponse à l’éclatement de l’information est de remettre à l’honneur l’idéal de la tête bien faite, c’est-à-dire le fait de pouvoir transformer l’information en connaissance. Chaque citoyen, et surtout chaque enfant, citoyen branché de demain, doit devenir capable de procéder à l’analyse et à la synthèse d’éléments divers, ce qui suppose le sens critique et un cadre de référence; et, en même temps, chaque citoyen doit disposer des moyens d’exprimer son opinion avec nuance et clarté, par la maîtrise de la langue standard, écrite et parlée.
Les nouvelles technologies se caractérisent de plus en plus par l’interactivité, qui fait appel au sens de l’initiative, à la créativité et, ici aussi, au sens critique et à la maîtrise de la langue standard.
La pédagogie se partage aujourd’hui entre le tableau noir et l’écran, entre le professeur en classe et le matériel disponible sur ordinateur, par Internet ou cédéroms. L’intégration des multiples sources d’information dans la procédure d’apprentissage et de formation des enfants va révolutionner l’enseignement et l’éducation et exiger un tout nouveau type de professeurs.
Enfin, la francophonie trouve dans Internet la possibilité d’annuler la distance et de communiquer en temps réel.
La variation linguistique
Toutes les langues varient, comme on le constate, en ne citant comme exemples que les langues qui nous sont plus familières, l’anglais (britannique, américain, canadien, australien), l’espagnol (castillan, mexicain, colombien, américain, etc.), le portugais (celui du portugal et celui du Brésil). Un collègue allemand, linguiste et humoriste, prétendait qu’un locuteur allemand sans accent est soit un étranger, soit un espion!
Pour beaucoup de francophones, et pour beaucoup de Français, l’idée que la norme de la langue française puisse varier est inacceptable et apparaît comme un crime de lèse-majesté : pour eux, il n’y a qu’une langue française et c’est la leur, celle de la bonne société de Paris. En fait, au sein de la francophonie, la variation linguistique se vit difficilement. Il arrive même qu’elle serve d’argument pour défendre les intérêts français dans des secteurs à forte dominante langagière, l’exemple le plus évident étant la querelle France-Québec à propos du doublage des films américains.
La définition de la langue française demeure ambiguë. Dans les faits, la notion de langue française recouvre trois réalités qui se recoupent tout en étant distinctes :
Le français est la langue nationale de la France, la seule langue européenne à avoir poussé très loin la standardisation linguistique sur son propre territoire autour d’une norme unique, celle des locuteurs instruits des grandes villes avec Paris comme centre, illustrée par les écrivains reconnus. Cette norme est décrite dans de nombreux ouvrages de référence.
Le français est aussi une langue internationale, à la fois langue commune de la francophonie et langue pratiquée comme langue seconde ou langue étrangère.
Le français est enfin la langue des autres pays membres de la francophonie, où elle a été introduite par l’expansion du français de France et où elle s’est adaptée à l’expression de cultures différentes. Ainsi se sont forgées, peu à peu, dans chaque pays ou région, des normes du bon usage différentes de celle de France, mais tout aussi légitimes et qui identifient chaque locuteur du français. Il s’agit surtout de vocabulaire et de prononciation (les fameux accents), parfois de morphologie (la féminisation des titres de fonctions, par exemple), rarement de syntaxe.
Les normes du français sont maintenant plurielles : il faut en prendre acte et agir en conséquence en intégrant dans la stratégie mondiale du français une conception variationniste de la langue dont les éléments essentiels pourraient s’énoncer de la manière suivante.
Il nous faut d’abord maintenir l’intercommunication entre tous les locuteurs du français, sans pour cela nier l’existence des normes nationales, c’est-à-dire sans poursuivre le mythe du même français pour tous.
Pour y arriver, il faut aménager la variation linguistique dans chaque pays francophone en définissant clairement la norme du bon usage dans chaque cas particulier, au lieu de laisser la variation linguistique se propager sauvagement, sans être encadrée. C’est l’occasion de définir et d’expliciter la relation entre la norme française et la norme particulière d’un pays.
Enfin, il nous faut définir une politique commune de l’emprunt, emprunts à l’anglais surtout, mais aussi emprunts aux langues locales.
Ces questions touchent de très près à l’enseignement du et en français sur deux points principaux.
Dans chaque pays, l’enseignement du et en français doit s’insérer dans l’aménagement linguistique du pays et se faire en fonction de la norme légitime nationale et des difficultés particulières que pose l’usage du français dans ce pays.
La pédagogie du français doit prendre en compte les visages différents de la langue française, qui sont aujourd’hui facilement accessibles par la littérature, le cinéma, la télévision. Prendre conscience de la variation linguistique, c’est revenir au réel et, en même temps, prendre conscience que les autres aussi ont des usages particuliers et qu’il faut donc se donner les moyens d’utiliser une langue commune quand les circonstances l’exigent.
En guise de conclusion
Ces quelques notes permettent d’entrevoir ce que pourrait être une stratégie mondiale du français.
Une stratégie mondiale du français doit découler et prendre appui sur les caractéristiques de la situation de la langue française dans chaque pays de la francophonie. Ce qui veut dire deux choses : favoriser, dans chaque pays, l’adoption d’une politique d’aménagement linguistique dont l’objectif premier est la mise en place de rapports harmonieux et complémentaires entre langues nationales et langue française; en second lieu, accepter l’existence et l’affirmation de normes nationales de la langue française selon une conception de la langue française qui les intègre plutôt que de les combattre. Ainsi se consoliderait l’identité culturelle de chaque pays, fondement de la solidarité de la francophonie.
Une stratégie mondiale du français doit conserver à la langue française son statut de langue officielle des organisations internationales et rendre effectif son statut de langue de travail. Sur ce point précis, ce qui se passera en Europe est d’une importance capitale, selon que l’Europe s’orientera vers le plurilinguisme ou vers l’unilinguisme de la langue anglaise comme seule langue commune des membres de l’Union.
Une stratégie mondiale du français doit comporter une alliance avec les entreprises francophones pour maintenir la présence de la langue française dans l’activité économique internationale et son usage comme langue de travail interne.
Une stratégie mondiale du français doit proposer un compromis entre communications scientifiques de pointe en anglais et diffusion des connaissances nouvelles en français en soutenant le rôle de passerelle terminologique que doivent assumer les scientifiques dans leurs spécialités respectives.
Dégager une stratégie mondiale du français dans le domaine des nouvelles technologie de communication est plus complexe. À la base, favoriser la pratique de l’informatique en français, dans sa terminologie et grâce à la définition de normes internationales qui tiennent compte des caractéristiques du français et des langues autres que l’anglais. Sur le plan économique, réduire les tarifs du branchement téléphonique, augmenter la fiabilité et la vitesse des lignes, rendre accessibles les produits informatiques en langue française en pratiquant des prix concurrentiels par rapport aux mêmes produits en langue anglaise. En ce qui concerne l’information telle qu’elle est accessible aujourd’hui dans l’éclatement des sources, une stratégie mondiale du français doit rendre chaque citoyen et chaque enfant capable de se former une opinion et capable de l’exprimer, avec autonomie et sens critique.
Dans cette stratégie, l’enseignement du et en français joue un rôle clé, à la fois à l’égard des enfants et des adultes. Là se forge la représentation de nous-mêmes et des autres comme locuteurs du français. Là se standardise l’usage du français comme langue de sa communauté et, aussi, langue partagée avec d’autres. Là se transmettent en français les connaissances, des plus simples aux plus sophistiquées, ce qui exige que les vocabulaires techniques en langue française soient vivants et modernes. L’enseignement du français comme langue étrangère ou langue seconde repose non seulement sur le prestige de la culture française, mais également sur son usage comme langue internationale et surtout sur son utilité, aujourd’hui et demain, comme langue économique, langue scientifique, langue d’accès à des produits culturels et à des sites d’information de haute qualité.
Ces propositions peuvent sembler aller de soi, mais mon expérience de la coopération francophone m’amène à penser que, si la situation où se trouve la langue française dans le monde et dans les différents pays où elle est présente est relativement bien connue, on n’en tire pas toujours les bonnes conclusions lors de la définition des actions et programmes nationaux, bilatéraux ou multilatéraux. L’explicitation de la stratégie mondiale de la langue française servirait ainsi de cadre de référence pour préciser et choisir les programmes à mettre en place dans chaque secteur et elle servirait également de repère pour en évaluer les résultats en fonction des objectifs visés.
Enfin, une telle stratégie servirait non seulement la langue française, mais, plus fondamentalement, la démocratie dans tous les pays de la francophonie.
L’aménagement linguistique au Québec
Au Québec, on intervient régulièrement sur la langue et on en parle beaucoup, mais il n’est pas toujours facile de s’y retrouver dans nos politiques linguistiques. Ce texte présente la situation de façon simple et permet d’y voir un peu plus clair.
La situation linguistique au Québec : origine et état actuel
Pour comprendre pourquoi le Québec a adopté une politique linguistique, il faut retourner à l’histoire pour voir dans quelles circonstances la langue française et la langue anglaise sont entrées en contact sur ce territoire, pour saisir l’origine et les mécanismes profonds de leur concurrence qui ont fondé naguère et qui fondent encore aujourd’hui la nécessité d’aménager les rapports entre ces deux langues. En arrière-plan, l’évolution du poids démographique relatif des francophones au Canada et au Québec sert constamment d’argument aux uns et aux autres et s’utilise comme référence pour évaluer les politiques gouvernementales. Sur un tout autre plan, il faut également se faire une idée des relations entre l’usage du français au Québec et celui en France et comprendre que l’évolution du statut de la langue française comme langue internationale par rapport à l’anglais a un impact sur le statut du français au Québec. Enfin, la situation des langues des Premières nations, amérindiennes et inuit, est une question qui prend de plus en plus d’importance dans le contexte de l’aménagement linguistique du territoire québécois; elle préoccupe également de plus en plus l’opinion publique internationale.
Les deux moments clés de l’histoire du Québec
La colonisation française
À la suite de l’arrivée en Amérique de Christophe Colomb (1492-1504) et de l’exploration du golfe du Saint-Laurent par Jacques Cartier (1534-1536), qui prend possession de ce territoire au nom du roi de France, le peuplement français se concentrera en deux points relativement éloignés l’un de l’autre, surtout pour l’époque : sur la face sud-est du golfe, ce qui deviendra l’Acadie, et sur les rives du Saint-Laurent, ce qui deviendra le Québec. Ces deux peuplements formaient alors la Nouvelle-France.
Ce territoire demeure possession française pendant plus de deux siècles (1534-1760). Durant cette période, une société française s’installe dans les deux régions, autour de Port-Royal (fondée par Champlain et de Monts en 1605) sur le golfe du Saint-Laurent et à partir de la ville de Québec (fondée en 1608 par Champlain) dans la vallée du fleuve Saint-Laurent. Cette société est de langue française et de religion catholique; elle est constituée d’un petit noyau de nobles (les représentants du Roi, les officiers, les seigneurs et les membres du haut clergé) et de simples gens qui ont émigré comme colons ou qui sont venus comme soldats. L’ensemble de la population vit en vase clos, ce qui favorise la diffusion du français de Paris comme langue du pouvoir et de la religion, le recul des patois des colons et l’unification linguistique du pays. Des relations s’établissent avec les Amérindiens, tantôt cordiales, tantôt hostiles, qui se traduiront, pour les Français, par une meilleure connaissance du pays, et pour les Amérindiens, en une lente assimilation. Le français du Québec garde beaucoup de traces de ces contacts dans son vocabulaire et dans la toponymie. Les Français, guidés par les Indiens (terme utilisé alors), explorent le continent, vers le sud jusqu’au golfe du Mexique (La Salle fonde la Louisiane en 1682) et vers l’Ouest, jusqu’aux Rocheuses (La Vérendrye vers 1750) : chacun prend possession de ces nouveaux territoires au nom du roi de France. Des postes de traite sont installés, souvent fortifiés aux points stratégiques. L’immigration des Français vers l’Ouest et le Sud-Ouest commence. Enfin, les colonies françaises et anglaises de l’Atlantique prennent contact : leurs relations subiront toujours les contrecoups des guerres entre la France et l’Angleterre.
Les Français de l’époque deviennent des Américains, au sens de personnes qui vivent en Amérique du Nord et ils le deviendront de plus en plus en s’appropriant l’environnement et l’esprit de ce continent. Les Québécois d’aujourd’hui ont la même conviction d’être des Français d’Amérique, d’être de langue française mais d’une culture dont le fond est français et sur lequel se sont greffées les influences d’un mode de vie et d’une histoire en rupture d’avec la France.
La Conquête pour les uns, la défaite pour les autres
En 1740, la guerre éclate de nouveau entre la France et l’Angleterre : le prétexte, cette fois, est la succession au trône d’Autriche. La guerre se déplace en Amérique : l’Acadie est conquise (chute de Louisbourg en 1745) et la vallée du Saint-Laurent devient britannique par la défaite des Français sur les plaines d’Abraham en 1760.
Les conquérants sont de langue anglaise et protestants, mais ils sont alors très peu nombreux. La population anglophone est composée des représentants du Roi, des officiers et des soldats et de marchands qui émigreront immédiatement des colonies anglaises de la côte Atlantique, attirés par l’espoir de faire fortune rapidement.
La longue histoire des rapports entre deux langues, deux cultures et deux religions commence, influencée par la Révolution américaine, par la formation qui s’ensuit de deux nouveaux pays, les États-Unis d’Amérique et le Canada, histoire très marquée jusqu’à aujourd’hui par l’essor et la puissance économique des États-Unis.
La population francophone continue d’émigrer vers l’ouest du Canada, fascinée par ces grands espaces disponibles, dans le même esprit que la migration américaine vers la Californie. Des villages seront fondés, les terres mises en culture. De nouvelles communautés de langue française se constituent peu à peu et le métissage avec les autochtones est fréquent.
Le poids démographique des francophones
Au lendemain de la Conquête, les Canadiens (nom que l’on donne alors à la population française) sont largement majoritaires, les Britanniques très minoritaires. Les Anglais apportent avec eux leurs institutions démocratiques. Le poids démographique relatif de chaque communauté linguistique est donc de toute première importance.
L’immigration des anglophones s’amorce immédiatement, surtout en provenance des colonies anglaises de l’Atlantique. Elle s’accentuera dramatiquement au moment de l’indépendance de ces colonies avec l’arrivée au Canada des Loyalistes, nom donné aux gens des colonies anglaises qui ont préféré demeurer britanniques plutôt que de devenir américains. Environ 30 000 d’entre eux s’installent au Canada dont 6 000 au Québec. Le gouvernement de l’époque leur donne des terres dans l’ancienne Acadie, dans la vallée du Saint-Laurent et dans la région des Grands Lacs, qui deviendra par la suite l’Ontario au moment de la séparation du Québec en Haut et Bas-Canada.
Tout au long du XIXe siècle, les gouvernements successifs favorisent l’immigration d’anglophones en provenance des Îles britanniques. En 1875, le pouvoir central prend l’entière responsabilité de l’immigration. Tous les efforts de recrutement se portent vers l’Angleterre, très peu vers la France et la Belgique. Les nouveaux arrivants, quelle que soit leur langue maternelle, sont orientés vers l’Ontario et vers les plaines de l’Ouest. Les communautés françaises qui y sont déjà installées seront noyées par l’arrivée massive de ces nouveaux immigrants de langue anglaise ou qui choisissent de s’intégrer à la communauté de langue anglaise. Là est l’origine des minorités de langue française hors Québec, dont l’avenir a été et est toujours problématique, surtout qu’elles subissent de hauts taux de transfert linguistique en faveur de l’anglais.
À la même époque, un exode massif de Québécois francophones vers les États-Unis se produit : entre 1850 et 1930, on estime à environ 700 000 le nombre de ceux qui quittent le Québec, attirés par les salaires offerts dans les filatures alors en pleine expansion. La proportion des Canadiens français diminue partout au Canada, même au Québec alors que le poids démographique du Québec dans le Canada s’affaiblit.
La responsabilité de l’immigration relève encore aujourd’hui du gouvernement d’Ottawa. Cependant, un accord a été signé entre le Québec et le gouvernement canadien en 1978, confirmé en 1991. Il donne au Québec le pouvoir de sélectionner les immigrants indépendants, ce qui exclut les réfugiés et les personnes admises dans le cadre de la politique de regroupement des familles. Dans les faits, cet accord ne permet au Québec que le contrôle d’une faible proportion de l’immigration globale : par exemple, durant la décennie 1985-1994, 40 % seulement des immigrants admis au Québec ont été sélectionnés par le gouvernement québécois.
La situation démolinguistique du Canada et du Québec (les valeurs données expriment le pourcentage de la population)
Répartition de la population selon la langue d’usage[1]
Anglais
Français
Autre
Canada
68,3 %
23,3 %
8,4 %
Canada (sauf Québec)
87,6 %
3,2 %
9,2 %
Québec
11,2 %
83,0 %
5,8 %
Répartition de la population selon la connaissance de l’anglais ou du français[2]
Anglais
Français
Québec
40,9 %
93,6 %
Reste du Canada
97,7 %
10,6 %
Place occupée par le français langue maternelle[3] au Canada
Nouvelle-Écosse
4,2 %
Île-du-Prince-Édouard
4,5 %
Saskatchewan
2,2 %
Nouveau-Brunswick
34 %
Yukon
3,3 %
Colombie-Britannique
1,6 %
Ontario
5 %
Territoires du Nord-Ouest
2,5 %
Terre-Neuve
0,5 %
Manitoba
4,7 %
Alberta
2,3 %
Québec
82 %
Enfin, on note que les transferts linguistiques se font le plus souvent en faveur de l’anglais, partout au Canada et même au Québec. Enfin, le taux d’immigration au Canada par rapport à la population d’accueil est le plus élevé dans le monde : 1 immigrant pour 143 habitants; en comparaison, il est de 1 pour 388 habitants aux États-Unis et en Australie, de 1 pour 253.
La concurrence avec l’anglais
Dès le début, la colonisation a mis en contact des anglophones et des francophones. Les rapports de force entre ces deux communautés linguistiques n’ont pas toujours été d’égal à égal et maintenant, les anglophones sont majoritaires en Amérique du Nord. On ne connaît pas toujours très bien l’évolution de cette situation et ses conséquences réelles, c’est pourquoi nous avons tenté de répondre à ces questions :
Comment l’anglais a-t-il progressé?
Quelles ont été les conséquences sociolinguistiques pour le Québec?
Quelle a été la réaction des francophones?
Les avancées de l’anglais
Tout au long de l’histoire du Canada après la Conquête, l’usage de l’anglais s’étendra; celui du français régressera. Les points forts de cette tension sont bien identifiés. Dès la Conquête, les marchands anglais prennent le contrôle de l’activité commerciale : la France ne reconnaissant pas les lettres de change, les Français restés dans l’ancienne colonie sont en très mauvaise posture financière, d’autant plus qu’il leur est interdit de faire commerce avec la France. Comme ils n’ont ni relation, ni crédit en Angleterre, le terrain est libre pour les marchands anglophones. Cette emprise s’étendra par la suite à l’ensemble de l’activité économique. L’anglais devient la langue des affaires.
L’industrialisation du Canada et du Québec sera financée tout naturellement par les capitaux ainsi amassés par les anglophones, auxquels viendront s’additionner les capitaux américains. L’anglais devient la langue de travail et la langue de la réussite économique.
Le Canada se partage de plus en plus en deux communautés sur la base de la langue dominante : le Québec demeure à majorité francophone, les autres provinces (« the rest of Canada », le ROC) deviennent de plus en plus anglophones par l’arrivée d’immigrants anglophones, par l’assimilation des minorités francophones et des immigrants d’autres langues. Le ROC se veut de langue anglaise.
À partir des années 1950-1960, il devient de plus en plus évident que l’idéologie des deux peuples fondateurs, base de la Confédération de 1867, ne correspond plus à la réalité. Le Québec abandonne l’idée d’une nation canadienne bilingue de l’Atlantique au Pacifique.
Enfin, sur le plan international, l’anglais est devenu la langue des relations économiques et le devient de plus en plus avec la mondialisation des marchés. Comme langue des États-Unis, elle s’est imposée dans les nouvelles technologies de communication, dans les publications scientifiques et maintenant dans les produits culturels de grande consommation, notamment le cinéma, la chanson et la télévision. Sur le plan politique, elle tend à devenir la langue des relations internationales entre États dans les organismes internationaux, dans les grandes réunions de concertation internationale, en Europe comme langue commune des pays membres de la Communauté. La langue française au Québec, et dans les autres pays de la francophonie, subit les contrecoups du recul de la langue française comme langue internationale.
Conséquences sociolinguistiques pour le Québec
Les conséquences des avancées de l’anglais deviennent nettement perceptibles à partir du milieu du XIXe siècle. Les tendances fortes en faveur de l’anglais se manifestent encore aujourd’hui, ce qui oblige le Québec et les Québécois à une vigilance constante. Importantes, ces conséquences sont d’ordres social et linguistique.
Sur le plan social, les domaines d’utilisation de la langue française et de la langue anglaise se définissent les uns par rapport aux autres. L’usage du français se réduit à la vie familiale, à la vie sociale entre membres de la communauté, à la vie religieuse, à l’enseignement dans les écoles et institutions sous son contrôle, aux journaux et plus tard à la radio et à la télévision, à l’exercice des professions libérales et en partie à la vie politique où elle arrivera peu à peu à prédominer complètement au Québec à partir des années 1960. L’anglais occupe tout l’espace du commerce, des finances et des industries : la langue française perd toute motivation économique et cesse d’être une langue de réussite personnelle dans ces domaines. Pour cette raison, les francophones éprouveront toujours le désir de bien connaître l’anglais; certains trouveront ridicules ou sans chance de succès les luttes pour la sauvegarde de la langue et un petit nombre succombera à la tentation d’abandonner l’usage du français.
Sur le plan linguistique, la langue des Québécois s’anglicise rapidement, par le contact quotidien avec la langue anglaise, sous l’influence des institutions britanniques, par la diffusion en langue anglaise des produits, ou à cause de l’usage de l’anglais dans les industries, le commerce et la finance. Les vocabulaires de spécialité se diffusent en anglais et pénètrent peu à peu dans la langue générale. Dans ces domaines, la rupture avec le français de France est totale. La bourgeoisie résistera mieux, parce qu’elle est scolarisée et plus militante, mais le peuple, surtout la classe ouvrière naissante, subira profondément la contamination de la langue anglaise. C’est ainsi que s’installe peu à peu un double écart : écart entre la langue des gens instruits et la langue populaire au Québec, écart entre le français du Québec et celui de France.
La réaction des francophones
Au lendemain de la Conquête, les Français demandent et obtiennent de l’Angleterre le droit de pratiquer la religion catholique, le droit d’utiliser leur langue et leur code civil. Un lien étroit se crée alors entre religion catholique et langue française, lien qui sera au cœur de toutes les luttes politiques de la population française. Cependant, dans le reste du Canada, les évêques irlandais prôneront l’usage de l’anglais dans l’exercice de la religion catholique : ils ne seront donc pas favorables aux écoles de langue française en Alberta (1890), en Saskatchewan (1905 et 1912) et en Ontario (1912), favorisant ainsi l’anglicisation des catholiques francophones. Le Vatican ne les désapprouvera pas.
Dès la Conquête, la réaction des francophones à l’évolution de leur situation et de leur langue est d’abord et surtout politique.
Un double objectif se dégage peu à peu, qui demeurera constant jusqu’à nos jours :
Doter le Québec d’institutions politiques démocratiques qui puissent garantir et assurer l’existence d’un pays de langue et de culture françaises.
Renouer et raffermir les liens avec la France et avec les autres pays francophones.
C’est sur ce terrain qu’on continue d’agir pour donner à la langue française le statut qui lui revient comme langue de la majorité.
Concrètement, cette réaction produit finalement comme effet :
Sur le plan fédéral, vote de la politique des langues officielles à la suite des travaux de la commission Laurendeau-Dunton, sans, cependant, que cette législation ne change en substance le sort de la langue française dans les provinces anglophones qui demeurent seuls maîtres de la politique linguistique sur leur territoire.
Au Québec, vote d’une législation linguistique qui fait du français la langue officielle de l’état québécois et volonté de doter le Québec, dans l’ensemble canadien, d’un statut qui confirme son caractère d’entité culturelle, linguistique et politique particulière par rapport aux autres provinces du Canada.
Sur ce point précis, deux stratégies s’affrontent selon les partis politiques : ou bien, la Confédération canadienne se modifie en conséquence, thèse du Parti libéral du Québec; ou bien le Québec devient un pays à part entière en se séparant du Canada, thèse du Parti Québécois. Le Québec en est là pour l’instant.
La réaction linguistique vient surtout de la bourgeoisie, à partir du milieu du XIXe siècle, tout particulièrement des journalistes et des enseignants, qui se scandalisent de l’anglicisation de la langue française et mènent avec constance la lutte contre les anglicismes. Cet effort n’aura que peu de succès jusqu’au moment où on s’attaquera aux racines du problème par la généralisation de l’enseignement public et la promotion socioéconomique du français.
Le français : une langue majoritaire et minoritaire
On peut synthétiser la situation du français au Québec face à l’anglais de la manière suivante :
Le français est minoritaire au Canada malgré son statut de langue officielle, qui ne vaut que pour le gouvernenent central et ses institutions, mais qui est sans effet ailleurs;
Le français est majoritaire au Québec, mais les nouveaux arrivants ont tendance à s’intégrer à la communauté de langue anglaise, surtout dans la région de Montréal, où se concentre l’immigration;
Le français est largement minoritaire en Amérique du Nord, face au reste du Canada et aux États-Unis;
Le taux de bilinguisme français-anglais augmente au Québec, de par la nécessité d’utiliser l’anglais dans les communications extérieures (politiques, commerciales, scientifiques) et comme langue des technologies, notamment depuis l’introduction de l’informatique.
Chaque Québécois ou Québécoise se trouve donc obligé de se définir une stratégie de bilinguisme anglais/français en fonction de ses aspirations et de ses activités professionnelles et personnelles.
Les rapports du français québécois et du français de France
À la fin du Régime français, l’ensemble de la population de la Nouvelle-France parle français, et le parle bien, du moins en comparaison avec la France de l’époque où les patois sont largement utilisés par la majorité de la population. Les témoignages des voyageurs sur ce point sont convergents. L’unification linguistique est réelle, autour du français du Roi, mais inclut des emprunts aux dialectes dominants apportés de France et aux langues amérindiennes pour désigner des realia propres au pays.
La Conquête entraîne la rupture des relations avec la France. Les Canadiens de l’époque continueront à parler français, le français qu’ils connaissent et qui s’éloignera peu à peu du français parlé en France. La chose s’explique aisément. Le français en France va continuer à évoluer pour exprimer les effets des mutations de la société française : la Révolution française et la mise en place d’un système d’institutions démocratiques, la mutation de l’économie vers la libre entreprise, l’industrialisation des procédés de fabrication, l’essor des sciences et des techniques, la généralisation de l’instruction publique. Pendant ce temps, le français au Québec entre en contact avec l’anglais, langue des conquérants mais surtout langue des institutions politiques anglaises, langue de l’économie et, plus tard, de l’industrialisation du pays. Le taux de scolarisation diminue dramatiquement au sein de la population francophone : la tradition orale devient la plus répandue dans le peuple. La langue française entre dans une longue phase de conservation de la « langue de nos pères », puis de résistance face aux emprunts à la langue anglaise. Ceux-ci deviennent de plus en plus nombreux, soit à cause de la prédominance de l’anglais ou du snobisme, soit en raison de la nécessité de désigner rapidement des réalités nouvelles ou de nouveaux concepts.
Lorsque le Québec renouera peu à peu ses relations avec la France, malgré la distance, la politique de l’Angleterre et les craintes du clergé devant une France laïque et républicaine, la différence entre les deux manières de parler la même langue frappera les voyageurs québécois et français. La nécessité d’un réaménagement de l’usage du français au Québec devient alors évident. Au fil des discussions depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours, deux idées-forces se dégageront dans les milieux intellectuels et politiques : le français du Québec ne peut pas être identique à celui de France parce qu’il doit exprimer des réalités qui lui sont propres; le français du Québec doit demeurer le plus proche possible du français de France, certainement dans sa syntaxe et sa morphologie, les deux noyaux durs de la langue, mais également dans son vocabulaire, notamment les vocabulaires de spécialité. La norme de l’usage du français au Québec est toujours une question d’actualité.
Certains points sont particulièrement sensibles aujourd’hui. La description de la norme lexicale du français québécois met en relief le problème de la hiérarchisation des usages par rapport à l’usage standard, en excluant des mots et des sens ou en indiquant le mode d’usage restreint de certains mots (voir la section « L’usage du français standard québécois » dans la description de « la politique linguistique québécoise »). La féminisation des titres de fonctions est généralisée au Québec, du fait d’une volonté des femmes de se désigner par une appellation au féminin; elle est nettement moins prononcée en France où beaucoup la trouvent ridicule. D’un autre point de vue, les attitudes des Français et des Québécois par rapport aux emprunts à l’anglais sont très différentes : tradition de résistance et de création néologique chez les Québécois; chez les Français, emploi du mot anglais par snobisme et tendance à trouver les Québécois bien frileux, inutilement inquiets.
La recherche d’une solution
Au Québec, à partir de la fin du XIXe siècle, l’observation, la réflexion et la recherche de remèdes au recul de la langue française et à sa contamination par l’anglais seront menées par un petit nombre de Canadiens français dits « nationalistes ». Notons que, dans le vocabulaire de l’époque, les mots « nation », « nationalisme » et « race » sont neutres et d’usage courant, sans aucune des connotations dépréciatives qu’ils prendront après la Deuxième Guerre mondiale. La remarque est d’importance pour interpréter correctement les textes publiés avant 1945.
Les idées avancées alors apparaissent au départ comme subversives pour au moins trois raisons : elles heurtent l’idéologie officielle soutenue par le tandem Église-gouvernement; elles mettent en cause la suprématie économique des Canadiens anglais, acceptée par ceux des Québécois qui y trouvent leur profit; sur le plan strictement linguistique, elles prônent l’autonomie d’un usage du français propre au Québec.
Cinq grandes avenues de solution prendront corps peu à peu entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe. Elles serviront de base, à partir de 1960, à la formulation de la politique linguistique du Québec, dont voici les grandes lignes :
L’idée que l’avenir de la langue française est lié au sort de la religion catholique (et assuré par la pratique de celle-ci) est contestée : les luttes pour le maintien d’écoles de langue française dans le reste du Canada ont bien mis en évidence que, dans une telle situation, l’establishment catholique a favorisé la religion au détriment de la langue, partout, sauf au Québec.
Au thème « L’anglicisme, voilà l’ennemi » qui était au centre des mouvements de défense du français face à l’anglais à la fin du XIXe siècle, donc une approche strictement linguistique, se substitue peu à peu une autre approche, économique celle-là, bien formulée par Olivar Asselin en 1919 : « Le mal de l’anglicisme restera incurable tant que la finance, l’industrie et le commerce ne seront pas francisés ».
Le Québec doit définir sa propre stratégie pour maintenir et dynamiser la communauté française, issue du Régime français, tout en continuant de soutenir les minorités francophones du reste du Canada, dont l’avenir dépend d’une tout autre stratégie, adaptée à chaque situation particulière. La vitalité d’un Québec de langue française est la meilleure garantie de l’existence des communautés de langue française au Canada.
L’immigration joue un rôle déterminant dans l’avenir de la langue française : le Québec doit, en conséquence, pouvoir contrôler l’immigration sur son territoire et intégrer les nouveaux arrivants à sa culture et à sa langue.
L’usage du français au Québec ne peut pas être identique à celui de la France. Il faut en prendre acte, accepter l’existence d’une norme propre au Québec et la décrire. Ce faisant, il faut se garder de marginaliser le français du Québec par rapport au reste de la francophonie.
La situation des langues autochtones
Les langues autochtones, amérindiennes et inuit, sont devenues un sujet d’actualité au Québec et au Canada. On s’informe et on s’inquiète de leur situation et leur avenir.
Leur situation actuelle est complexe et comporte différentes facettes, qu’il faut avoir à l’esprit quand on y cherche des solutions (voir la section « Politique linguistique québécoise »). On peut en résumer ainsi les grandes caractéristiques :
La population autochtone du Québec se répartit en neuf langues différentes, appartenant à trois familles linguistiques distinctes, pour un total d’un peu plus de 25 000 locuteurs (en 1986) répartis dans une cinquantaine d’agglomérations.
Famille linguistique
Langues encore parlées
Langues disparues
Algonquienne
abénaki (de l’Ouest)
algonquin
atikamekw
cri (de l’Est)
micmac
montagnais
naskapi
abénaki (de l’Est)
malécite
Iroquoienne
mohawk
huron (wendat)
Esquimau-aléoute
inuktitut
Langues autochtones du Québec
Notons que certains auteurs considèrent l’atikamekw, le cri de l’Est et le naskapi comme des dialectes cris, alors que leurs locuteurs natifs les qualifient plutôt de langues distinctes. Le très petit nombre de locuteurs de chaque langue, la dispersion des agglomérations sur un vaste territoire et la faible population de chacune, rendent ces langues très vulnérables et favorisent leur dialectalisation. Les langues autochtones sont, dans les faits, des continuums de dialectes d’où n’émerge aucune norme standard qui puisse guider leur emploi à l’écrit et dans des situations de communication formelles, en langue orale ou écrite.
Partout au Canada et au Québec, les effectifs en locuteurs des langues autochtones diminuent régulièrement. Au Québec, la proportion des personnes qui déclarent être de langue maternelle autochtone est passé de 86 % en 1951 à 48 % en 1981. Chez les très jeunes enfants (0-4 ans), le pourcentage des locuteurs de langue maternelle autochtone, pour l’ensemble du Canada, a fondu, de 88 % en 1951 à 24 % en 1981, ce qui indique nettement que ces langues ne sont pas toujours transmises aux enfants par leurs parents. L’intensité de ce phénomène varie d’une communauté linguistique à l’autre et également d’une langue à l’autre : le taux de conservation est plus élevé pour l’inuktitut et le cri-montagnais, communautés plus isolées et mieux structurées.
Les locuteurs des langues autochtones sont généralement bilingues, le plus souvent avec l’anglais comme langue seconde; les locuteurs unilingues deviennent de plus en plus l’exception. Ce bilinguisme entraîne une situation de diglossie, presque sur la base de la distinction entre langue parlée et langue écrite : communication interpersonnelle et expression de la culture traditionnelle en langue orale vernaculaire, communication écrite ou officielle et participation au monde moderne en langue seconde (français ou anglais).
L’éloignement qui a longtemps protégé les langues autochtones disparaît aujourd’hui avec la généralisation des médias et l’usage des technologies modernes de communication (avion, téléphone, télécopie, courrier électronique, inforoute, etc.). D’autre part, le taux de scolarisation augmente régulièrement et elle se fait en tout ou en très grande partie en langue seconde, anglais ou français. L’enseignement de la langue autochtone ou son emploi comme langue d’enseignement en général suppose qu’on règle les problèmes linguistiques liés à la définition d’une norme standard (orthographique, grammaticale et lexicale) et qu’on mette au point les terminologies nécessaires à l’enseignement des diverses matières. Les discussions et expériences en ce domaine se poursuivent, l’enseignement en langue autochtone ne recevant pas toujours l’adhésion des parents.
On observe que, pour toutes ces raisons, la compétence en langue maternelle autochtone s’érode de jour en jour, d’une manière continue.
Enfin, la situation sociolinguistique des nations autochtones du Québec apparaît si complexe et si diversifiée qu’il est à peu près impossible de concevoir et de mettre sur pied un plan d’aménagement linguistique qui vaille pour toutes. Les solutions devront donc être adaptées à chaque cas.
La politique linguistique québécoise
L’usage de certains termes caractérisent les textes qui traitent de la politique linguistique au Québec. Il est utile de préciser au départ le sens des termes les plus importants :
Politique linguistique : notion la plus large, celle qui a la plus grande extension. Elle renvoie à toute décision prise pour orienter et régler l’usage d’une ou de plusieurs langues dans les communications d’un État ou d’une organisation. Elle englobe les notions d’aménagement linguistique et de législation linguistique. La politique linguistique peut être implicite ou explicite selon qu’elle est ou n’est pas formulée dans des textes juridiques ou des directives réglementaires : dans le premier cas, on laisse le jeux des forces sociales jouer librement; dans le second, on intervient pour en modifier l’orientation, le plus souvent en faveur d’une ou de plusieurs langues. Dans l’usage courant, ce terme est souvent utilisé en lieu et place de législation linguistique, avec l’inconvénient de restreindre la politique linguistique aux seuls cas d’une politique explicite.
Aménagement linguistique : ensemble des mesures qu’arrête un État lorsqu’il choisit d’intervenir dans la mécanique de la concurrence des langues sur son territoire. L’aménagement linguistique implique à la fois des décisions d’ordre politique et des choix de modes et domaines d’intervention, ce qui suppose une connaissance sociolinguistique des mécanismes de la concurrence linguistique en général et sur un territoire donné en particulier. L’aménagement linguistique peut ne pas prendre la forme d’une loi spécifique et se formuler d’une manière éparse dans une foule d’articles de loi, de règlements, de décisions administratives, d’interventions de diverses natures en matière de langue, dont l’ensemble influence et module l’usage des langues en présence. Mais même si une législation linguistique existe, elle ne touche jamais la totalité des dispositions qui sont prises dans l’ensemble de l’appareil administratif en matière de langue.
Législation linguistique : il y a législation linguistique quand un État choisit d’adopter une loi et des règlements pour préciser les rapports entre les langues et leurs domaines d’usage respectifs. En général, la loi définit le statut des langues (y compris par l’abstention), précise leur emploi dans les domaines où il y a ambiguïté ou affrontement, énonce les mesures qui sont prises pour favoriser la prédominance de la langue commune et, au besoin, pour garantir l’usage des langues minoritaires là où il est autorisé, dans le but ultime de guider la conduite des citoyens, personnes physiques ou personnes morales. Aucune loi ne peut, cependant, faire la synthèse de la totalité des dispositions (lois, règlement ou autres) de nature linguistique ou propres à influencer le destin de l’une ou l’autre langue qui sont prises par l’État ou la société. Il se pose donc un problème de cohérence entre la législation linguistique proprement dite et les autres mesures d’aménagement linguistique, notamment en matière d’éducation, d’immigration, de communication, de culture et même de politique familiale.
Bilinguisme : terme trop englobant pour être utilisé sans précision. Pour les besoins de l’aménagement linguistique, on distingue au Québec : le bilinguisme institutionnel, le bilinguisme fonctionnel et le bilinguisme individuel. Ce qui est dit ici du bilinguisme (situation du Québec) vaut pour le plurilinguisme.
Bilinguisme institutionnel : fait de déclarer deux ou plusieurs langues officielles dans une organisation ou un État. Ce bilinguisme se réalise dans les faits de très diverses manières : il s’accomode fort bien de l’unilinguisme des individus; il se limite souvent à des circonstances très précises de communication et tolère dans les autres l’usage exclusif de l’une des langues; il n’implique pas nécessairement la connaissance ou l’usage généralisé des langues citées. La Suisse et la Canada, de manière très différente, ont opté pour une politique de bilinguisme institutionnel.
Bilinguisme fonctionnel : exigence de la connaissance et de l’usage d’une autre langue dans les seuls cas où elle est requise pour l’exercice d’une fonction bien identifiée. Ce bilinguisme permet de déclarer officielle une seule langue tout en autorisant, par souci de réalisme, l’usage d’une autre langue dans des circonstances et pour des raisons connues et légitimes. Le bilinguisme fonctionnel assure la prédominance d’une langue commune sans restreindre indûment l’usage d’autres langues.
Bilinguisme individuel : connaissance d’une autre langue par une personne, soit à la suite de la fréquentation des institutions scolaires, soit par choix personnel. Le niveau de compétence dans la langue seconde varie alors énormément selon l’intérêt que la personne porte à une langue et à une culture, ou selon que cette langue est jugée nécessaire à la réussite professionnelle.
La stratégie d’aménagement linguistique du Québec repose sur une stratégie globale, qui comporte trois approches distinctes (voir Gouvernement du Québec 1996b) :
Une approche législative, qui constitue l’assise principale de la stratégie d’aménagement et qui définit le statut de la langue française face aux autres langues en la déclarant langue officielle et en précisant les règles d’usage de la langue française dans les communications institutionnalisées;
Une approche sociale, qui vise à créer un environnement de langue française qui soit dynamique, accueillant et attrayant, qui puisse influencer les choix et les comportements linguistiques de tous les citoyens du Québec;
Une approche de concertation internationale, pour mettre de l’avant une politique de multilinguisme mondial en lieu et place de la tendance de l’anglais à s’imposer comme la seule langue du commerce mondial et des nouvelles technologies de l’information.
En conséquence, la politique linguistique du Québec comporte de multiples aspects qu’il est impossible de traiter ici un à un. Dans la présente section (« politique linguistique québécoise »), nous nous en tiendrons donc à l’essentiel, c’est-à-dire aux questions d’actualité, soit :
la législation linguistique
l’usage du français standard québécois
l’immigration et l’intégration des immigrants
le dossier des langues autochtones.
La législation linguistique
Le Québec a jugé nécessaire de définir le statut du français par rapport à l’anglais et aux autres langues en usage sur son territoire. Pour ce faire, il fallait tenir compte du fait que l’anglais est à la fois la langue de la minorité historique suite à la Conquête et une langue de communication internationale, d’une part, et, d’autre part, que toutes les langues des minorités du Québec devaient être traitées également.
Le Québec a choisi d’intervenir par voie législative, en déclarant le français langue officielle et en imposant son usage dans les secteurs les plus susceptibles de confirmer ce statut dans les faits et dans la vie quotidienne de tous les citoyens.
Avant d’intervenir et par souci de réalisme, les autorités de l’époque ont pris soin de faire décrire la situation des langues au Québec en créant, en 1968, une commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques, dite commission Gendron du nom de son président. Les travaux de cette commission ont eu une grande répercussion : ils ont objectivé le débat en décrivant la concurrence entre le français et l’anglais dans ses moindres détails; ils ont provoqué une prise de conscience des enjeux en cause dans l’ensemble de la population; ils ont fourni l’occasion à tous les groupes de pression et à tous les citoyens de faire valoir leurs opinions et leurs solutions; ils ont permis de dégager des consensus. La commission a formulé de nombreuses recommandations, dont les gouvernements ont tenu compte.
Les lois linguistiques successives
La législation linguistique s’est précisée peu à peu. Trois gouvernements successifs ont, entre 1969 et 1977, formulé et voté des lois : l’objectif est toujours le même, faire du français la langue du Québec; les modalités mises de l’avant pour atteindre cet objectif sont, cependant, fort différentes d’une loi à l’autre.
En novembre 1969, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec est adoptée par le Gouvernement de l’Union nationale dirigé par Jean-Jacques Bertrand.
En juillet 1974, le Loi sur la langue officielle est votée par le Gouvernement libéral dirigé par Robert Bourassa.
En août 1977, la Charte de la langue française est adoptée par le Gouvernement du Parti québécois dirigé par René Lévesque.
Cette charte sera modifiée à plusieurs reprises à la suite des jugements de la Cour suprême du Canada sur certaines de ses dispositions et au gré des programmes politiques, plus ou moins influencés par les groupes de pression et les courants de l’opinion publique.
La Charte a subi une importante refonte en 1993 par l’adoption de la Loi modifiant la Charte de la langue française présentée par le Gouvernement libéral de Robert Bourassa. Revenu au pouvoir en 1994, le Parti québécois, sous la direction de Lucien Bouchard, a jugé nécessaire d’établir le bilan de la situation du français au Québec plus de 25 ans après les travaux de la Commission Gendron et après 20 ans d’application d’une politique. Sur la base de ce rapport, le Gouvernement propose de revenir à l’esprit et à certaines dispositions de la Charte initiale et présente à cet effet un projet de loi, à l’étude aujourd’hui devant l’Assemblée nationale.
La politique linguistique du Québec découle, on le voit, d’une analyse de la situation et d’un processus démocratique dont les étapes sont : présentation d’un projet de loi, discussion de ce projet en commission parlementaire où tout citoyen ou groupe de citoyens peut intervenir, débat en Assemblée nationale et vote. Les médias, français et anglais, suivent attentivement ce processus et interviennent par éditoriaux, reportage, enquête et sondage.
Principes de la Charte de la langue française
Un certains nombre de principes sont à la base de la conception de la politique linguistique au Québec. Ils ont inspiré les gouvernements successifs. Seules, les modalités d’application varient.
Principe de la territorialité : le français est la langue officielledu Québec (art. 1 de la Charte).
Le Québec refuse de ce fait le bilinguisme institutionnel tel que formulé par la Loi sur les langues officielles du Canada, dont l’un des modes d’opération est de laisser chaque citoyen libre d’utiliser la langue de son choix (principe de la personnalité), liberté fortement réduite cependant par les règlements qui précisent en quelles circonstances elle peut s’exercer et par la pression sociale en faveur de l’anglais, notamment comme langue de travail dans la fonction publique canadienne.
En lieu et place, le Québec fait du français la langue commune de tous les citoyens.
Principe de la liberté de choix de la langue dans les communications privées.
La loi ne touche et ne concerne que les communications publiques, dans les circonstances de communication institutionnalisée.
Principe du visage français du Québec.
L’affichage public et la publicité commerciale doivent illustrer le fait que le français est la langue officielle du Québec et la langue commune de ses citoyens.
Principe de la protection du consommateur.
Tous les consommateurs ont droit à une protection égale. En conséguence, toutes les dispositions de la loi relatives à l’emploi des langues dans le commerce des biens de consommation courante, dans les texte des contrats, dans les mesures de sécurité publique, les services des ordres professionnels ou publics spécifient que la langue française doit être utilisée, sans interdire l’usage d’une ou de plusieurs autres langues.
En ces domaines, le Québec prône le multilinguisme à la manière européenne.
Principe de l’épanouissement des minorités culturelles.
Les minorités culturelles du Québec ont un droit égal d’utiliser leurs langues dans toutes les activités propres à leurs cultures : exercice de la religion, journaux, radio, télévision, commerce de spécialités (restaurants, épiceries, librairies), manifestations culturelles, écoles privées, etc.
Principe d’applicabilité de la loi.
Une législation linguistique doit s’appliquer comme toute autre législation.
En conséquence, la Charte institue deux organismes : un Office de la langue française, chargé de veiller à l’application de la loi, et un Conseil de la langue française, dont le mandat est de suivre l’évolution de la situation de la langue française au Québec, d’en informer le Ministre et, au besoin, de proposer des mesures correctrices. Le projet de loi actuellement à l’étude devant le Parlement propose de rétablir la Commission de protection de la langue française, organisme à qui on avait confié la tâche d’intervenir en cas de violation de la loi, rôle que la loi de 1993 avait transféré à l’Office de la langue française. Enfin, la Charte prévoit des sanctions pour les contrevenants, comme c’est le cas pour beaucoup d’autres lois.
Domaines touchés par la législation
La législation touche tous les domaines susceptibles d’assurer au français son statut de langue officielle et d’en faire une langue de promotion sociale et économique pour tous les citoyens du Québec.
Elle crée également les organismes chargés de son application et de son suivi.
Sont présentés rapidement ici les domaines visés par la loi. Pour le détail, se reporter à la dernière édition de la Charte de la langue française en date du 8 février 1994. Les modifications proposées par le projet de Loi modifiant la Charte de la langue française, actuellement devant l’Assemblée nationale, seront signalées au passage.
Les droits linguistiques fondamentaux.
Les droits linguistiques des citoyens du Québec sont énoncés dans le chapitre II. Cet énoncé a une valeur déclaratoire et sert de cadre d’interprétation aux autres articles de la loi. Ce sont :
le droit de communiquer en français;
le droit de s’exprimer en français;
le droit de travailler en français;
le droit d’être informé et servi en français;
le droit de recevoir l’enseignement en français.
La législation et la justice.
En vertu de l’article 133 de la Loi contitutionnelle de 1867, le français et l’anglais sont les langues de la législation et de la justice.
Dans la Charte de 1977, le français était la seule langue en ces domaines. Malgré le précédent créé, en 1890, au Manitoba par l’abolition de l’usage du français, cette disposition a été déclarée non constitutionnelle par la Cour suprême du Canada, qui a dû, dans la même logique, réimposer l’usage du français au Manitoba presque cent ans plus tard, alors que des torts irréparables ont été causé à la population française de cette province.
La langue de l’Administration.
Le français est la langue de l’Administration : désignation des ministères et des organismes, rédaction des textes et documents, communication avec les autres gouvernements et avec les personnes morales, langue de travail de la fonction publique, langue des contrats et de l’affichage (sauf lorsque la santé ou la sécurité publique sont en cause).
La loi prévoit l’usage d’une autre langue dans certains cas précis : dans les municipalités à majorité d’une autre langue, dans les organismes scolaires anglophones et dans les services sociaux et de santé.
Les organismes de l’Administration doivent adopter un programme de francisation pour se conformer aux dispositions de la loi.
La langue des organismes parapublics (entreprises d’utilité publique, ordres professionnels et membres de ces ordres).
Tous ces organismes et toutes ces personnes doivent faire en sorte que leurs services soient disponibles en français.
La langue du travail.
Le français est la langue de communication de l’employeur avec son personnel. Les conventions collectives et leurs annexes sont rédigées en français, de même que les sentences arbitrales suite à un grief. Les associations de salariés utilisent le français pour communiquer avec leurs membres. Le fait de ne parler que français ne peut être une cause de congédiement ou de refus d’embauche, à moins que l’accomplissement de la tâche ne nécessite la connaissance d’une autre langue, conformément à la pratique du bilinguisme fonctionnel.
La langue du commerce et des affaires.
L’usage du français est obligatoire dans la mise en vente des produits de consommation courante, ce qui comprend l’emballage, le mode d’emploi, les catalogues, brochures, dépliants, etc. La même règle vaut pour les jeux et jouets. Le projet de loi à l’étude se propose d’étendre cette règle aux logiciels, aux systèmes d’exploitation et aux ludiciels, lorsque la version française existe.
Les contrats d’adhésion ou les contrats-types doivent exister en version française.
L’affichage public et la publicité commerciale se font en français ou à la fois en français et dans une autre langue à condition toutefois que la langue française soit nettement prédominante (voir plus bas, points litigieux actuels).
Les raisons sociales doivent être en langue française ou assorties d’une version dans une autre langue pourvu que la raison sociale française figure de façon au moins aussi évidente.
La langue de l’enseignement.
L’enseignement se donne en français tout au long de la scolarité obligatoire (de la maternelle à la fin du secondaire) pour tous les enfants, sauf pour les enfants québécois ou canadiens de langue anglaise qui peuvent le recevoir en cette langue à la demande de l’un de leurs parents.
La formulation des conditions que ces enfants doivent réaliser est très précise. La règle générale est celle de la scolarité de l’un des parents en langue anglaise, à condition qu’il soit citoyen canadien et qu’il ait suivi la plus grande partie de sa scolarité en anglais. Pour l’énoncé précis de ces conditions, se reporter au chapitre VIII de la loi, tout particulièrement aux articles 73 et 86.1.
Ces règles peuvent ne pas s’appliquer dans le cas des enfants qui présentent de graves difficultés d’apprentissage sur demande de l’un des parents et après examen de chaque dossier.
Pour l’examen des cas où une décision est rendue qui semble priver de l’enseignement en anglais un enfant qui y aurait droit, la loi prévoit un mécanisme d’appel.
Les enfants qui séjournent au Québec de façon temporaire peuvent être admissibles à l’enseignement en langue anglaise.
La loi prévoit l’enseignement en langues autochtones et en langue française dans les écoles relevant de la commission scolaire crie ou de la commission scolaire Kativik. L’enseignement de la langue anglaise est également autorisé comme langue seconde. (Voir plus bas, Aménagement des langues autochtones).
La francisation des entreprises.
Les entreprises de cent personnes et plus doivent instituer un comité de francisation d’au moins six personnes dont le tiers des membres doivent représenter les travailleurs de l’entreprise. Ce comité doit procéder à l’analyse de la situation linguistique de l’entreprise en fonction des prescriptions de la loi, transmettre ce rapport à l’Office de la langue française et, au besoin, adopter un programme de francisation dont les éléments et le calendrier d’exécution sont négociés avec l’Office de manière à ce que la francisation s’opère avec efficacité et réalisme.
Les entreprises de cinquante personnes et plus doivent également procéder de la même manière sauf qu’elles ne sont pas tenues de se doter d’un comité de francisation.
Le programme de francisation a pour but la généralisation de l’utilisation du français à tous les niveaux de l’entreprise, par :
1. la connaissance généralisée de la langue française;
2. la présence de francophones à tous les niveaux;
3. l’utilisation du français comme langue de travail;
4. l’utilisation du français dans les communications internes et dans les documents de travail;
5. l’utilisation du français dans les communications externes, avec l’Administration, la clientèle, les fournisseurs, le public, les actionnaires;
6. l’utilisation d’une terminologie française;
7. l’utilisation du français dans l’affichage public et la publicité commerciale;
8. Une politique d’embauche, de promotion et de mutation appropriée;
9. l’utilisation du français dans les technologies de l’information.
Organismes créés par la loi en vue de son application.
Voir, pour le détail, la section du site qui leur est consacrée.
Points litigieux actuels
Certaines dispositions de la législation linguistique sont, encore aujourd’hui, litigieuses.
L’affichage public :
La Charte de la langue française de 1977 stipulait que l’affichage public et la publicité commerciale se font uniquement en français (art. 58) et que les raisons sociales doivent être en langue française, (art. 63) sous réserve des exceptions prévues par la loi, c’est-à-dire l’affichage et la publicité des activités culturelles en d’autres langues que le français et des entreprises de quatre personnes et moins.
Ces dispositions ont été contestées par des marchands anglophones devant les tribunaux en soutenant qu’elles violaient le droit à la liberté d’expression, alors que le législateur soutenait que ce droit ne s’appliquait pas à l’affichage commercial qui est du domaine du discours public. En dernière instance, la Cour suprême du Canada a jugé qu’effectivement, rien ne permettait d’exclure une autre langue dans l’affichage public mais que le Québec avait parfaitement le droit d’exiger que la langue française soit nettement prédominante dans l’affichage pour sauvegarder et manifester son caractère de société française en Amérique du Nord.
En conséquence, après s’être soustrait à ce jugement de par la clause dérogatoire prévue à la Constitution du Canada, le gouvernement libéral de Robert Bourassa s’est résolu à modifier la Charte en conséquence. La Chartede 1993 prévoit que l’affichage public et la publicité commerciale doivent se faire en français. Ils peuvent également être faits à la fois en français et dans une autre langue pourvu que le français y figure de façon nettement prédominante (art. 58).
Cette disposition reçoit en général l’assentiment de la majorité de la population, francophone et anglophone. Cependant, les groupes les plus militants de ces deux communautés contestent cette forme de bilinguisme : les francophones, au nom du visage français du Québec qui risque d’être altéré par une présence généralisée de l’anglais; les anglophones, en refusant la prédominance de la langue française au nom de l’égalité des langues et des cultures. D’où, de par et d’autre, pression sur l’opinion publique pour toucher le gouvernement dans son électorat, notamment, chez certains marchands anglophones, par la violation ouverte de cet article pour provoquer l’application des sanctions prévues à la loi et créer de toutes pièces des martyrs de la loi linguistique du Québec. Il y aura donc de nouvelles manchettes dans les journaux sur ce point précis.
La manière de voir au respect de la loi.
La Charte de 1977 instituait à cette fin une Commission de surveillance pour traiter des questions se rapportant au défaut de respect de la présente loi (art. 158). La Charte de 1993 a supprimé cette commission et a confié à l’Office de la langue française le rôle qui lui avait été imparti (art. 118.2). Le projet de loi actuellement à l’étude devant l’assemblée nationale prévoit le rétablissement de la Commission initiale.
Sur le principe qu’une loi doit être respectée et qu’il est légitime et normal que des mécanismes de surveillance et de vérification soient mis en place à cette fin, tout le monde est d’accord.
Dans la réalité de l’application de ce principe, cette belle unanimité se volatilise. Les francophones tournent en ridicule les actions prises pour faire respecter la loi, surtout les directives définissant les manières d’assurer la prédominance du français. Les anglophones crient à l’état policier, exploitant à leur fin l’ironie de certains francophones, surtout des journalistes, qui désignent cette fonction sous le nom de « police » de la langue française, qu’elle soit assumée par l’Office ou une Commission. Il y a de l’angélisme ici : pourquoi une loi linguistique devrait-elle s’appliquer par simple consensus, sans qu’il soit nécessaire d’y inciter les citoyens par l’éventualité de sanctions? La question est d’actualité.
La tendance au bilinguisme institutionnel.
Elle existe surtout dans la fonction publique et les services de santé, lorsqu’il s’agit de concilier le principe du français, langue officielle de l’Administration publique, et le principe de l’accès aux services publics en anglais pour la minorité anglophone.
Deux réclamations, légitimes toutes deux, se contredisent en apparence. Les francophones réclament le droit de travailler en français et contestent l’obligation généralisée de connaître une autre langue comme condition d’embauche. Ils ne contestent pas cependant que, pour certaines fonctions, il soit requis d’utiliser une autre langue, à un niveau de performance variable selon les exigences de la communication. Les anglophones réclament des services dans leur langue, surtout les services de santé.
La solution la plus simple, administrativement, est d’offrir les services en français et en anglais et d’imposer la connaissance du français et de l’anglais à tout le personnel. La solution la plus susceptible de concilier les uns et les autres, mais aussi la plus complexe administrativement, est d’appliquer la notion de bilinguisme fonctionnel : définir les exigences linguistiques de chaque fonction, les afficher et recruter en conséquence, ce qui permet à chaque personne de développer sa connaissance d’une autre langue en fonction de ses intentions de carrière. Dossier toujours actif.
L’accès à l’école de langue anglaise.
Depuis 1974 (Loi sur la langue officielle du Québec), l’école anglaise n’est accessible qu’aux enfants de la minorité anglophone, comme il a été mentionné plus haut.
Une partie des anglophones contestent toujours ces dispositions de la loi et voudraient pouvoir continuer à recevoir les enfants d’immigrants pour grossir leurs effectifs scolaires et les intégrer à leur communauté, tout comme c’était le cas avant les lois linguistiques.
Sur ce point, l’opposition des francophones est unanime : ils jugent les dispositions actuelles suffisamment nuancées et généreuses pour éviter toute injustice.
La législation et la justice.
Un courant d’opinion chez les francophones souhaite et demande le retour à l’usage du français dans ces deux domaines et l’abolition du bilinguisme actuel, tout en prévoyant des dispositions pour que la justice soit rendue dans une autre langue quand les circonstances l’exigent.
Cependant, il faudrait, pour ce faire, modifier la constitution du Canada.
Le cas du statut de l’anglais
En ce qui concerne l’usage de l’anglais (ou des autres langues), dont il est fait beaucoup état dans la presse, la situation législative est la suivante, ce qui peut éclairer le débat et calmer les esprits :
1. Libre usage des langues dans les communications privées
2. Maintien des institutions de la minorité anglophone : un système d’enseignement complet subventionné par l’État, donc aussi par la majorité francophone, de la maternelle à l’université; journaux, revues, télévision en langue anglaise, etc.;
3. Maintien des institutions culturelles et religieuses des autres communautés linguistiques et enseignement des langues d’origine intégré au système scolaire régulier partout où le nombre d’enfants le justifie et à la demande des parents;
4. Assurance de services en langue anglaise par les organismes de la fonction publique et dans le sytème de santé;
5. Usage de l’anglais dans la gestion des municipalités à majorité anglophone;
6. Usage de l’anglais et des autres langues dans les activités des commerces à incidence culturelle, lors d’activités culturelles ou religieuses ou dans les textes qui accompagnent les produits de consommation courante ou les appareils de sécurité publique;
7. Dans les entreprises du Québec, usage de l’anglais comme langue de travail, généralisé dans les communications avec l’extérieur du Québec, autorisé au cas par cas par les programmes de francisation, usage de plus en plus intense à cause de la mondialisation des marchés, de la généralisation de l’informatique et des nouvelles techniques de communication notamment le courrier électronique.
Le sort de la langue anglaise et de la minorité anglophone au Québec est infiniment plus favorable que celui de la langue française et des minorités francophones dans le reste du Canada.
L’usage du français standard québécois
Deux convictions sont à la base de l’action du Québec quant au standard.
D’une part, on ne peut intervenir par voie législative dans les mécanismes sociaux qui définissent les modes d’usage de la langue, hiérarchisés par rapport à l’usage jugé le meilleur par la communauté elle-même. Cet usage sert de norme, de modèle à imiter. Dans toutes les communautés linguistiques, de tradition orale ou écrite, ces mécanismes sont sans cesse en action, ce qui assure l’adaptation de la langue à l’évolution de la société.
D’autre part, une langue dont les domaines d’utilisation sont restreints, ou se restreignent peu à peu, à cause de la concurrence d’une autre langue qui s’accaparent les domaines les plus prestigieux perd de sa vitalité, s’appauvrit, se détériore, se folklorise. À terme, elle disparaît ou se créolise. Dans une telle situation, il devient difficile d’en assurer l’usage et la standardisation sans en avoir redresser le statut par intervention législative.
La stratégie du Québec en faveur de la langue standard découle de ces deux postulats. Elle se fonde sur le constat de l’existence d’une norme du bon usage de la langue française au Québec et comporte quatre axes principaux : l’illustration de la norme du français au Québec, la connaissance de la langue et de la norme, la description de la norme et l’instrumentalisation de l’usage du français. La description de cette stratégie cite et résume la partie de la proposition de politique linguistique qui y est consacrée (voir Gouvernement du Québec, 1996 b).
Illustration de la norme du français au Québec
Le postulat qui sert de base à la stratégie québécoise sur ce point peut se formuler ainsi : la langue standard s’illustre et se diffuse par l’exemple des personnes qui sont à l’avant-scène de la société et par les organismes qui en font un usage institutionnel. Il est nécessaire de veiller à la qualité de la langue (parlée et écrite) de ces personnes ou de ces organismes et de les aider par tous les moyens à maintenir un standard de bon niveau. Car la langue qu’ils utilisent se diffuse au sein de la population à qui elle sert d’exemple, et elle s’intègre par osmose dans l’usage général.
Sont plus particulièrement en vedette :
les enseignants de toutes disciplines et de tous les ordres d’enseignement, qui doivent, en conséquence, recevoir une formation linguistique adéquate;
le personnel politique, souvent mis en vedette de par leurs fonctions, qui parlent et écrivent beaucoup, en général dans des situations où un usage relevé de la langue s’impose;
l’Administration dont les textes se diffusent largement, notamment les textes juridiques, réglementaires et les formulaires de gestion, qui finissent par imposer un style et une terminologie;
les médias d’information écrits et parlés et leurs personnels;
la publicité sous toutes ses formes, vaste école de vocabulaire et de slogan;
la littérature au sens large : poésie, roman, essai, ouvrage de vulgarisation, etc.
Connaissance et maîtrise de la langue et de la norme
La connaissance première de la langue s’acquiert dans la famille et le quartier d’enfance.
L’école a pour mission de faire faire aux écoliers le passage entre la langue d’enfance et la maîtrise de la forme standard de la langue, écrite et parlée, à un niveau de compétence et de performance qui leur permettra de participer de plain pied à la vie de la société. Sur ce point précis, beaucoup sont d’avis que l’école québécoise a failli à sa tâche en n’étant pas suffisamment exigeante et systématique dans son enseignement de la langue française.
Cet enseignement de base doit se poursuivre ensuite dans les collèges et les facultés universitaires où la formation professionnelle doit intégrer la connaissance et la maîtrise de la langue et de la terminologie propres à chaque spécialité. Les universités sont, en général, soucieuses de maintenir un enseignement en langue française de bonne qualité, mais la concurrence de l’anglais est ici très vive et se manifeste de bien des façons : qualité, coût et meilleure adaptation des manuels américains, utilisés en langue anglaise le plus souvent, dominance de l’anglais dans les publications scientifiques, formation des professeurs aux États-Unis au niveau post-doctoral, etc. Ici, la vigilance est de tous les jours, la volonté de maintenir l’usage du français doit être entretenue chez les étudiants, la production de moyens pédagogiques performants, en langue française, s’ajoute à la tâche de chaque professeur.
Description de la norme
La norme de l’usage du français au Québec doit être décrite, d’abord pour l’enseigner, ensuite comme prérequis pour produire les ouvrages de référence dont les usagers ont besoin pour résoudre les problèmes que leur pose la pratique de la langue.
On constate ici un écart considérable entre l’état des travaux universitaires qui portent sur l’un ou l’autre aspect de la norme (prononciation, morphologie, syntaxe, lexique) et la diffusion de leurs résultats dans le grand public québécois.
Instrumentalisation de l’usage
La situation est à la fois satisfaisante et déficiente.
Les locuteurs québécois ont à leur disposition et utilisent les ouvrages de référence produits en France et qui décrivent la norme française européenne, donc une norme extérieure à celle de la communauté linguistique québécoise. Avantage : l’intercommunication est assurée et la description du noyau dur de la langue est disponible. Inconvénient : les usages propres au Québec ne sont pas pris en compte ni décrits systématiquement.
Les langues de spécialités sont relativement bien décrites, soit par les spécialistes eux-mêmes, français et québécois, soit par l’Office de la langue française et les entreprises du Québec dans le cadre de la francisation de la langue de travail. Mais comme elles se renouvellent constamment à leurs franges néologiques, l’effort d’actualisation est difficile, même s’il doit être maintenu, à condition d’en avoir les ressources et le personnel, souvent de bonne volonté.
Le point le plus discuté est la description du lexique du français au Québec. Ce n’est pas par absence de publications : aucune variante du français n’a été autant décrite. C’est plutôt la dispersion des idéologies à la base des dictionnaires qui rend confuse la situation, compromet la fiabilité des ouvrages et minent la confiance du grand public qui ne sait comment s’y retrouver dans un débat entre linguistes ou amateurs de mots. La question se règlera le jour où la communauté linguistique québécoise disposera de son dictionnaire national, comme les États-Unis pour l’anglais américain, ce qui n’entraîne pas la rupture d’avec les autres usages de la même langue.
Soutien législatif et administratif
Certaines dispositions de la Charte de la langue française ont pour objet de favoriser l’usage du français. Ce sont : l’institution de commissions de terminologie dans les ministères ou les organismes de l’Administration pour les aider à se doter des vocabulaires français nécessaires; un pouvoir de normalisation conféré à l’Office de la langue française pour régler les cas litigieux où il est nécessaire de trouver une solution à la divergence des usages.
Dans les ministères et organismes de l’Administration, le personnel de la direction des communications est tout particulièrement responsable d’assurer la qualité de la langue des textes produits et diffusés. Dans les entreprises, ce sont généralement les services de traduction-rédaction-terminologie qui assument la même fonction dans la logique des programmes de francisation
L’Office de la langue française aide à la diffusion de la norme de différentes façons : en mettant à la disposition du public un service de consultation où quiconque peut trouver réponse à ses questions; en menant des travaux de terminologie dans les secteurs les plus stratégiques, dont les résultats sont publiés sous forme de lexiques ou diffusés par la banque de terminologie du Québec; en publiant des guides d’usage dans certains domaines de communication (par exemple, le français au bureau) ou traitant de points litigieux (par exemple, la féminisation des titres de fonctions, les règles de formulation d’une raison sociale ou les emprunts à l’anglais); en fournissant l’aide technique de son personnel à tout organisme qui entreprend une action linguistique, etc.
Enfin, l’Office de la langue française a joué un rôle de premier plan dans la mise au point d’une méthodologie de la recherche terminologique, en distinguant avec soin la terminologie ponctuelle, le plus souvent liée à la traduction, de la terminologie systématique, orientée vers la description cohérente des ensembles de termes. Cette méthodologie s’est diffusée au Québec par l’enseignement universitaire et dans le monde par les contacts et les échanges entre spécialistes.
L’intégration des immigrants
Ce dossier est de la responsabilité du ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration.
La stratégie mise de l’avant par le ministère comporte plusieurs volets, dont l’harmonisation a toujours été difficile. Son efficacité est très variable, soit de par les moyens choisis, soit de par les modalités de recrutement des immigrants, soit à cause de la manière dont les immigrants voient leur arrivée au Canada.
Recrutement des immigrants
Le Québec ne contrôle qu’environ 40 % de son immigration. Il a donc toujours été difficile d’équilibrer l’immigration au Québec entre immigrants francophones ou francophiles et immigrants d’autres langues ou d’autres allégeances de solidarité. Il n’est jamais facile pour le ministère de maintenir un niveau élevé d’immigrants qui soient plus facilement disposés à participer à la vie collective en langue française. De plus, les modalités actuelles de recrutement des immigrants n’assurent pas qu’ils soient bien informés, avant de choisir, des caractéristiques du lieu où ils s’apprêtent à partir : dans leur esprit, viennent-ils au Québec majoritairement de langue française, au Canada supposément bilingue, en Amérique du Nord de langue anglaise?
L’intégration des enfants
L’intégration linguistique des enfants est assurée par l’école québécoise, qu’ils doivent fréquenter de par la loi. Le système scolaire dispose de classes d’accueil, dont la fonction est d’enseigner la langue française aux enfants qui l’ignorent jusqu’à un niveau de performance qui leur permet de rejoindre les classes normales.
Cependant, l’intégration des enfants à la communauté de langue française est plus difficile s’ils fréquentent le réseau d’écoles françaises du système scolaire protestant, où ils sont en contact quotidien avec la communauté de langue anglaise. D’où le projet d’établir les commissions scolaires sur une base linguistique plutôt que confessionnelle, ce qui exige un amendement à la Constitution du Canada pour les villes de Montréal et de Québec.
L’intégration des adultes
L’intégration linguistique des adultes est beaucoup plus difficile. En principe, les Centres d’orientation et de formation des immigrants (les COFI) dispensent des cours de français; en pratique, les immigrants quittent ces cours sitôt qu’ils ont trouvé du travail. En principe, l’intégration linguistique devrait donc se poursuivre dans les milieux de travail où le français est censé être la langue habituelle; en pratique, les immigrants sont le plus souvent embauchés par des entreprises de moins de cinquante employés, qui échappent à l’application des programmes de francisation : leur langue de travail varie au hasard de celle de leur patron et selon la concentration de locuteurs d’une même langue dans un milieu donné. Le ministère cherche par tous les moyens à améliorer la formation et l’intégration linguistiques des immigrants en multipliant les modalités et les lieux d’intervention. La gestion et la cohérence de ces diverses actions seront encore plus difficile à assurer.
Dossier des langues autochtones
Les renseignements fournis dans cette section s’inspirent d’un article de François Trudel, sauf la dernière partie qui renvoie à un article de Drapeau-Corbeil (voir bibliographie).
Compétence administrative partagée
Selon l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867, le dossier des affaires autochtones relève de la compétence du gouvernement d’Ottawa, qui a assumé l’initiative de toutes les mesures prises envers ces populations. Encore aujourd’hui, les leaders des communautés autochtones sont généralement d’avis que leur avenir est mieux garanti par le gouvernement central qui, à leurs yeux, succède à l’Autorité britannique signataire des traités d’autrefois.
À partir des années 1960, à la suite d’une entente avec le Gouvernement d’Ottawa conclue en 1964, le Québec signe avec les autochtones du Nouveau-Québec deux importantes conventions, les premières du genre au Canada, la Convention de la Baie James et du Nord québécois en 1975 et la Convention du Nord-Est en 1978. Les populations ici concernées sont les Cris, les Inuit et les Naskapis. Par ces conventions, le Québec se porte garant des droits, du statut et du bien-être des autochtones des Territoires du Nouveau-Québec, au nord de la vallée du Saint-Laurent, là où d’importants travaux hydroélectriques ou d’exploitation minière étaient projetés et se sont réalisés par la suite. Le Québec institue, pour ce faire, des administrations locales et régionales, dirigées par les autochtones eux-mêmes, y compris des commissions scolaires. Les Cris, les Inuit et les Naskapis prennent leurs affaires en mains, de la même manière que le reste de la population du Québec et dans le même cadre juridique et administratif.
Sur le plan linguistique, ces conventions prévoient l’usage complémentaire du français, comme langue officielle et langue commune du Québec, et des langues autochtones, notamment dans l’administration locale, selon les domaines et selon les circonstances. Elles autorisent l’usage des langues autochtones comme langue d’enseignement et visent également la généralisation de la connaissance du français pour participer à la société québécoise et permettre aux enfants de poursuivre des études supérieures. Enfin, elles autorisent également l’usage des langues autochtones dans l’administration de la justice et le maintien de l’ordre public.
Définition progressive des principes d’une politique
Peu à peu, les grandes lignes d’une politique de maintien des langues autochtones se sont mises en place.
En 1982, la Charte des droits et libertés de la personne du Québec reconnaît aux minorités ethniques « le droit de maintenir et de faire progresser leur propre vie culturelle », ce qui garantit au premier chef l’usage de leurs langues. Cet article est sans restriction et s’applique donc aux langues autochtones.
En 1983, le Québec adopte quinze principes devant guider ses relations avec les peuples autochtones, dont le principe premier concerne leurs langues : ces peuples sont considérés comme des nations distinctes, ayant droit à leur culture et à leur langue et assumant à part entière la responsabilité de leur destin identitaire. Ces principes sont confirmés en 1985 lorsque l’Assemblée nationale adopte une Motion portant sur la reconnaissance des droits des Autochtones.
Enfin, en 1989, le Gouvernement du Québec met au point et diffuse un énoncé de politique en faveur des langues autochtones sous le titre Maintien et développement des langues autochtones au Québec, qui inspire encore aujourd’hui toutes les actions en ce domaine, autour de trois idées forces : l’usage des langues autochtones doit être maintenu; la responsabilité première en revient aux nations autochtones; le Québec doit soutenir les efforts en ce sens.
Dans le domaine de l’éducation, ces principes ont donné lieu à l’adoption de mesures concrètes.
État de la politique scolaire
Le préambule de la Charte de la langue française déclare solennellement que « l’Assemblée nationale reconnaît aux Amérindiens et aux Inuit du Québec, descendants des premiers habitants du pays, le droit qu’ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine. »
Dans la logique des principes esquissés précédemment, l’article 88 de la Charte spécifie que, dans la Commission scolaire crie ou la Commission scolaire Kativik, les langues d’enseignement sont le cri et l’inuktitut, ainsi que les autres langues d’enseignement en usage dans les communautés cries et inuit du Québec à la date de signature de la Convention de la Baie James et du Nord québécois. L’article prévoit également l’introduction du français comme langue d’enseignement complémentaire pour rendre les jeunes aptes à poursuivre des études supérieures, de même que de l’anglais, selon des modalités arrêtées après consultation des comités d’école ou de parents.
L’article s’applique également aux Naskapis de Schefferville, dans le nord-est du Québec.
Par contre, la politique scolaire en vigueur au Québec, y compris les dispositions de la Charte en matière de droit à l’enseignement en langue anglaise (voir « Législation linguistique ») s’appliquent aux enfants qui ne sont pas membres d’une communauté de langue autochtone.
Élément d’un plan d’action
À cause de la diversité et de la complexité du contexte linguistique chez les autochtones, un plan d’action global et uniforme en faveur de leurs langues est impossible à concevoir et à réaliser. Il faut, au contraire, tenir compte de trois situations types et chercher des mesures qui leur soient adaptées :
les communautés qui ont perdu leur langue;
celles où elle est en voie de disparition;
celles où elle est encore transmise normalement.
Pour les communautés du premier type, il est difficile de formuler des objectifs linguistiques puisqu’il n’existe plus de langue à aménager. Les cas de résurrection d’une langue morte sont très rares.
Pour les communautés du deuxième type, il est évident que la première mesure à prendre est de freiner la disparition de la langue en favorisant sa transmission aux enfants, pour ensuite en favoriser un plus grand usage.
Elles seraient alors dans la situation actuelle des communautés du dernier type, où le problème essentiel est de définir une zone d’utilisation intense et habituelle des langues autochtones. Les mesures suivantes apparaissent réalistes et réalisables :
renforcer chez les locuteurs la volonté d’utiliser la langue ancestrale dans la vie privée, au sein de la famille et de la communauté;
favoriser l’utilisation de la langue ancestrale dans tous les domaines de l’activité publique communautaire : vie religieuse, médias locaux, réunions, affichage public, etc.;
consolider la connaissance de la langue chez les enfants par son enseignement à l’école;
introduire la langue ancestrale dans des secteurs hautement symboliques comme l’Administration publique, l’administration scolaire, la gestion des entreprises, etc.
En dernière instance, la vitalité des langues autochtones devrait être consacrée par un statut juridique précis par rapport au français, langue officielle du Québec. Par contre, définir un statut sans qu’il y ait usage réel de la langue n’est qu’une façade pour masquer le vide linguistique.
Organismes officiels
Des organismes officiels ont été créés pour mettre en œuvre la politique linguistique québécoise. Ils relèvent de la ou du ministre de la Culture et des Communications (https://www.mcc.gouv.qc.ca/), qui est également responsable de l’application de la Charte de la langue française.
Secrétariat à la politique linguistique
Le Secrétariat à la politique linguistique (http://www.spl.gouv.qc.ca) a été créé pour assister la ou le sous-ministre associé à la politique linguistique, dans l’exercice de son mandat.
Conseil de la langue française
Selon l’article 188 de la Charte de la langue française, le Conseil de la langue française doit :
a) donner son avis au ministre sur les questions que celui-ci lui soumet;
b) surveiller l’évolution de la situation linguistique au Québec quant au statut de la langue française et à sa qualité et communiquer au ministre ses constatations et ses conclusions;
b) saisir le ministre des questions relatives à la langue qui, à son avis, appellent l’attention ou l’action du gouvernement.
Office québécois de la langue française
L’Office québécois de la langue française (https://www.oqlf.gouv.qc.ca/) « est institué pour définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et de terminologie et pour veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l’Administration et les entreprises. Il traite également des questions se rapportant au défaut de respect de la (…) loi et des règlements adoptés conformément à celle-ci » (article 100 de la Charte de la langue française).
De plus, selon l’article 113, l’Office doit :
a) normaliser et diffuser les termes et expressions qu’il approuve;
b) établir les programmes de recherche nécessaires à l’application de la loi;
c) aider à définir et à élaborer les programmes de francisation prévus par la loi et en suivre l’application.
Commission de toponymie
La Commission de toponymie (http://www.toponymie.gouv.qc.ca/) a « compétence pour proposer au gouvernement les critères de choix et les règles d’écriture de tous les noms de lieux et pour attribuer en dernier ressort des noms aux lieux qui n’en ont pas encore aussi bien que pour approuver tout changement de nom de lieu » (article 124 de la Charte de la langue française).
Selon l’article 125, la Commission doit :
a) proposer au gouvernement les normes et les règles d’écriture à respecter dans la dénomination des lieux;
b) procéder à l’inventaire et à la conservation des noms de lieux;
c) établir et normaliser la terminologie géographique, en collaboration avec l’Office de la langue française;
d) officialiser les noms de lieux;
e) diffuser la nomenclature géographique officielle du Québec;
f) donner son avis au gouvernement sur toute question que celui-ci soumet en matière de toponymie.
Lexique
Acte constitutionnel de 1791
Entré en vigueur le 26 décembre 1791, c’est la création du Canada. Il n’abroge pas l’Acte de Québec, mais abroge la partie qui traite de la forme de gouvernement. La Province de Québec est séparée en deux parties : le Haut et le Bas-Canada.
Acte de Québec
L’Acte de Québec a été adopté le 22 juin 1774 et mis en vigueur le 1er mai 1775. Il a été bien accueilli en général et est considéré comme la 1re victoire importante des Québécois. Il touchait aux points suivants :
nouvelle délimitation du territoire québécois
meilleur statut pour l’Église catholique
rétablissement des lois civiles françaises
modifications mineures aux institutions politiques
Acte de l’Amérique du Nord britannique (AANB) - Confédération
Établie en 1867, la Confédération comprenait, au départ, quatre provinces : le Québec, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Le Canada compte aujourd’hui dix provinces et deux territoires.
Alberta
En 1991, 57 740 étaient de langue maternelle française (selon Statistique Canada). Les francophones vivent surotut à Calgary et Edmonton, mais plusieurs vivent aussi dans le Nord de la province. Le principal organisme de cette province est l’Association canadienne-française de l’Alberta, mais il en existe d’autres tels que l’Association multiculturelle francophone de l’Alberta, la Francophonie jeunesse de l’Alberta, etc.
Aménagement linguistique
L’aménagement linguistique est la mise en place de la politique linguistique (lorsqu’un État a choisi d’intervenir explicitement sur la question des langues). L’aménagement implique des décisions d’ordre politique, mais il englobe aussi tous les choix relatifs aux domaines et aux modes d’intervention. Ces choix supposent une connaisance sociolinguistique de la situation sur le territoire.
Le plan d’aménagement linguistique comprend plusieurs étapes : connaissance précise et objective de la situation sociolinguistique de départ; définition de la situation souhaitée; mise en place de la stratégie (la politique); contrôle et évaluation de la stratégie.
Certains choix mèneront à une loi spécifique; d’autres seront simplement formulés de manière éparse, à l’intérieur de divers articles de loi ou de règlements qui n’ont pas trait à l’usage de la langue, mais qui auront des répercussions de ce type.
Atikamekw
L’orthographe atikamekw est celle utilisée par les technolinguistes de la nation atikamekw, mais on rencontre aussi attikamek qui est l’orthographe suggérée par l’Office de la langue française.
Bilinguisme
Le bilinguisme est un terme très englobant et doit, pour cela, être précisé. Pour les besoins de l’aménagement linguistique, on distingue au Québec : le bilinguisme institutionnel, le bilinguisme fonctionnel et le bilinguisme individuel. Ce qui est dit du bilinguisme vaut aussi souvent pour le plurilinguisme.
Bilinguisme fonctionnel
Le bilinguisme fonctionnel exige la connaissance et l’usage d’une autre langue seulement dans les cas où elle est requise pour l’exercice d’une fonction bien spécifique. Ce bilinguisme permet de déclarer officielle une seule langue tout en autorisant, par souci de réalisme, l’usage d’une autre langue. Il assure donc la prédominance d’une langue commune sans restreindre indûment l’usage d’autres langues.
Bilinguisme individuel
Le bilinguisme individuel est la connaissance d’une deuxième langue par une personne, souvent par choix personnel ou à cause de circonstances favorables. Le niveau de compétence
Bilinguisme institutionnel
Une organisation ou un État adopte le bilinguisme institutionnel lorsqu’il se déclare deux ou plusieurse langues officielles. Les individus qui travaillent à l’intérieur de cette organisation ne sont pas nécessairement bilingues. Seules certaines circonstances exigent que la communication soit faite dans les deux langues. Dans les autres cas, l’usage exclusif de l’une des deux langues est toléré.
La Suisse et le Canada, de manière très différente, ont opté pour une politique de bilinguisme institutionnel.
Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques
Dite Commission Gendron (1973). Cette commission recommandait que le gouvernement proclame le français langue officielle, et le français et l’anglais langues nationales du Québec.
Commission scolaire crie
La commission scolaire crie a été créée en vertu de la Convention de la Baie James et du nord québécois (1975). Elle a compétence sur l’enseignement élémentaire et secondaire et l’éducation des adultes; elle en a la responsabilité. En fait, elle a tous les pouvoirs d’une commission scolaire ordinaire. Le territoire de la commission scolaire crie est composé des communautés cries de Fort-George, Fort Rupert, Waswanipi, Mistassini, Poste-de-la-Baleine et Némiscau. Pour de plus amples renseignements, on consultera avec profit le chapitre 16 de la convention mentionnée ci-haut.
Commission scolaire Kativik
La commission scolaire Kativik est la commission scolaire des Inuit. Elle fut créée avec la Convention de la Baie James et du Nord québécois en 1975. Cette commission scolaire couvre tout le territoire au nord du 55e parallèle. Elle a compétence sur l’enseignement élémentaire et secondaire et l’éducation des adultes; elle en a la responsabilité. Pour de plus amples renseignements, on consultera avec profit le chapitre 17 de la convention susmentionnée.
Diglossie
La diglossie, ou une situation diglossique, existe lorsque deux langues coexistent sur un même territoire. Pour certains, la diglossie est une situation nécessairement conflictuelle; pour d’autres, il y a diglossie même si les deux langues n’occupent pas les mêmes fonctions sociales et donc ne sont pas en compétition.
Glottopolitique
Le terme de glottopolitique réfère sensiblement au même concept que l’aménagement linguistique, la planification linguistique et la normalisation (bien qu’ils aient tous une connotation plus ou moins différente), mais il ne semble s’être imposé nulle part.
Langue maternelle
Le terme langue maternelle est ici employé dans le même sens que dans les recensements canadiens, c’est-à-dire comme la première langue apprise à la maison dansl’enfance et encore comprise.
Législation linguistique
La législation linguistique est l’ensemble des normes juridiques (lois, règlements, décrets) qui édictent les droits et les obligations linguistiques régissant l’usage des langues dans les divers secteurs de la vie sociale au sein d’un territoire. En général, la loi définit le statut des langues et précise leur emploi dans les domaines où il y a ambiguïté ou affrontement.
Aucune loi ne peut, cependant, faire la synthèse de la totalité des dispositions de nature linguistique. Il se pose donc un problème de cohérence entre la législation linguistique proprement dite et les autres mesures d’aménagement linguistique, notemment en matière d’éducation, d’immigration, de communication, de culture et même de politique familiale.
Loi sur la langue officielle
Projet de loi 22, adopté en 1974 par l’Assemblée nationale du Québec. Cette loi fait du français la langue officielle de la province. Elle crée des mécanismes de contrôle et d’exécution dont une Régie de la langue française.
Loi sur les langues officielles
La Loi sur les langues officielles (1969, mise à jour le 15 septembre 1988) a pour objectif de consolider l’égalité du français et de l’anglais à l’intérieur des institutions fédérales. Elle déclare que le français et l’anglais sont les langues officielles du Canada et qu’elles disposent d’une égalité de statut quant à leur usage dans les institutions fédérales. Elle rend obligatoire la publication dans les deux langues des textes législatifs et des autres documents publiés par les institutions fédérales. Elle stipule que ces dernières doivent offrir des services dans les deux langues officielles là où l’importance numérique de la population minoritaire le justifie. Elle assure aux Canadiens francophones et anglophones des chances égales d’emploi et d’avancement au sein de l’administration fédérale. Elle engage le gouvernement fédéral à favoriser l’épanouissement des minorités de langue officielle et à valoriser l’usage des autres langues.
Loi Toubon
La Loi Toubon a été adoptée le 23 février 1994 par le Conseil des ministres (France). Plusieurs articles jugés contraires à l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ont été annulés le 27 juillet 1994. À l’origine, le but était de réglementer l’usage de la langue française pour tous les citoyens, mais il a été limité aux seuls fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions. La loi intervient dans cinq domaines : le monde du travail, la consommation (l’affichage), l’enseignement, l’audiovisuel (émissions et publicité) et les colloques, congrès,etc.(Calvet 1996 : 70).
Loyalistes
Les Loyalistes sont les gens qui, après l’Indépendance américaine en 1783, étaient toujours restés fidèles à l’Angleterre. Comme ils n’étaient pas protégés par le gouvernement fédéral américain, la plupart s’intallèrent en Nouvelle-Écosse et dans la Province de Québec. (On s’accorde généralement pour dire que environ 30 000 Loyalistes se sont installés en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick et 7000 au Québec, mais ces chiffres varient.)
Les Loyalistes étaient conservateurs; ils étaient attachés à la Couronne et aux institutions parlementaires (Assemblée et Conseil). Ils tenaient plus aux droits individuels qu’aux droits collectifs et n’aimaient pas beaucoup la France qui appuyait la Révolution américaine.
Mobilité spatiale
Pour une langue de faible importance, la mobilité (et la dispersion) de ses locuteurs peut être néfaste car en étant fragmentée sur le territoire, elle devient moins résistante à l’assimilation.
Pour une langue plus importante, une telle mobilité est positive car cela lui donne encore plus de visibilité. Ses locuteurs étant nombreux, ils sont partout remarquables et ont plus de facilité à s’imposer.
Normalisation
Le terme normalisation peut avoir différentes significations. Lorsqu’il est utilisé par un Catalan, il fait référence à ce qu’on appelle ici aménagement linguistique, avec l’idée de rendre normale une situation qui ne l’est pas.
Dans les autres cas, le terme renvoie à l’action de standardiser la langue, de lui donner une forme standard : la norme.
Nouveau-Brunswick
En 1991, 243 361 personnes étaient de langue maternelle française (selon Statistique Canada). Cette population représente environ le tiers de la population totale de cette province. On y retrouve aussi plusieurs organismes dont la Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick (SAANB).
Ontario
En 1991, 504 557 personnes étaient de langue maternelle française (selon Statistique Canada). Les Franco-Ontariens sont la plus importante minorité francophone hors Québec (en nombre absolu). Ils vivent surtout dans l’Est de la province, à Toronto, à Windsor, dans la baie Georgienne et dans le Nord de la province. Il y a plus d’une quinzaine d’organismes représentatifs en Ontario dont l’Association canadienne-française de l’Ontario (ACFO), l’Alliance culturelle de l’Ontario, l’Union des Franco-Ontariens, etc.
Paix linguistique
Il y a paix linguistique lorsque deux ou plusieurs langues coexistent sur un même territoire sans se compétitionner, c’est-à-dire qu’une langue ne tente pas de s’imposer à l’autre (ou aux autres).
Planification linguistique
La planification linguistique est ce qu’on appelle au Québec l’aménagement linguistique (depuis les années 70). C’est la traduction de « language planning ».
Politique linguistique
La notion de politque linguistique est la notion la plus large. Elle renvoie à toute forme de décision prise pour orienter et régler l’usage d’une ou de plusieurs langues. La politique est donc l’ensemble des orientations prises par une autorité politique (le choix des objectifs et des principes qui serviront de guide). Elle englobe donc les notions d’aménagement et de législation linguistique.
La politique linguistique peut être implicite ou explicite selon qu’elle est ou n’est pas formulée dans des textes juridiques ou des directives réglementaires. Lorsqu’elle est implicite, on laisse le jeu des forces sociales jouer librement; lorsqu’elle est explicite, on intervient pour modifier l’orientation des forces sociales (le plus souvent en faveur de l’une ou de l’autre langue).
Il ne faut pas confondre politique linguistique avec législation linguistique, comme c’est souvent le cas dans l’usage courant. Cette utilisation du terme restreint la politique linguistique aux seuls cas d’une politique linguistique explicite, avec lois et règlements spécifiques.
Projet de loi no 2
Adopté en Saskatchewan, en 1988. Cette loi valide rétroactivement les lois, les règlements et les ordonnances promulgués antérieurement en anglais seulement. Elle prévoit que désormais les lois et les règlements pourront tous être promulgués, imprimés et publiés en anglais seulement, ou en français et en anglais.
La loi reconnaît par ailleurs le droit de chacun d’employer le français ou l’anglais au cours des débats de l’Assemblée législative, mais les règles, règlements et procès-verbaux de celle-ci pourront être établis en anglais seulement. Les documents de ce genre établis antérieurement en anglais seulement se trouvent validés rétroactivement. La loi prévoit enfin que chacun aura le droit d’employer le français ou l’anglais oralement et par écrit devant six tribunaux provinciaux.
Projet de loi no 60
Adopté en Alberta, en 1988. Cette loi valide rétroactivement les lois, règlements et ordonnances adoptés antérieurement en anglais seulement. La loi prévoit que désormais les lois et règlements peuvent être promulgués, imprimés et publiés en anglais, bien que les membres de l’Assemblée législative puissent prendre part aux débats en français ou en anglais. Chacun pourra employer le français ou l’anglais dans les procédures devant quatre tribunaux provinciaux, mais pour les communications verbales seulement.
Serment du Test
Après la Proclamation Royale de 1763, le gouverneur Murray reçut une liste d’instructions à faire appliquer parmi lesquelles figurait le Serment du Test. Il s’agit d’un serment d’obéissance à la Couronne britannique, impliquant la négation de la foi catholique et la non reconnaissance de l’autorité du pape. Les Canadiens, ne voulant pas prêter serment, étaient donc exclus de l’administration publique.
Standardisation du code
Le « code » étant la langue, la standardisation du code est le fait de décider d’une forme de la langue qui deviendra la norme. Il peut s’agir d’une décision consciente, mais la nouvelle norme doit être appliquée par un organisme ayant autorité en la matière (pour que la population accepte bien le changement), par exemple le gouvernement, l’administration publique, le système d’enseignement, les médias, etc.
Lorsqu’une langue est déjà codifiée (elle possède des grammaires, des dictionnaires, etc.), on peut standardiser la prononciation d’un mot, son orthographe, ou choisir le mot qu’on devra utiliser à la place d’un emprunt anglais, par exemple. On donne ainsi une norme à suivre.
Lorsqu’une langue n’existe qu’à l’oral, elle n’est pas codifiée. La standardisation est alors une étape nécessaire du processus de codification (c’est-à-dire qu’il faut d’abord s’entendre sur ce qu’on doit écrire pour pouvoir l’écrire).
Territoires du Nord-Ouest
En 1991, 1561 personnes étaient de langue maternelle française (selon Statistique Canada). Elles habitaient surtout à Yellowknife, à Hay River, à Fort Smith, à Inuvik et à Iqaluit. La province compte plusieurs organismes représentatifs dont le plus important est la Fédération Franco-Ténoise.
Vernaculaire
La langue vernaculaire est la langue courante, parlée par une communauté, dans des situations non formelles.
Vitalité ethnolinguistique
La vitalité d’une langue dépend souvent de la vitalité ethnolinguistique, c’est-à-dire de la force du (ou des) peuple qui parle cette langue : force démographique, économique, politique et idéologique.
Bibliographie
Actes du colloque sur l’aménagement de la langue au Québec, Mont-Gabriel, 7 et 8 décembre 1989, Québec, Conseil de la langue française.
BARBAUD, Philippe (1984). Le choc des patois en Nouvelle-France, Québec, Presses de l’Université du Québec.
BÉLAND, Paul (1991). L’usage du français au travail. Situations et tendances, Québec, Conseil de la langue française.
BOUCHARD, Pierre (1991). Les enjeux de la francisation des entreprises au Québec (1977-1984), Montréal, Office de la langue française, (Langues et Sociétés)
BOUTHILLER, Guy et Jean Meynaud (1972). Le choc des langues au Québec, 1960-1970,Montréal, Presses de l’Université du Québec
CALDWELL, Gary et Éric WADDEL (1982). Les anglophones du Québec, de majoritaires à minoritaires, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture.
CENTRE LINGUISTIQUE DE L’ENTREPRISE (1984). La francisation des entreprises et l’implantation réelle des terminologies françaises (consultation sur la mise en application des vocabulaires transmis dans les milieux de travail), Montréal.
CHOLETTE, Gaston (1993). L’Office de la langue française de 1961 à 1974. Regard et témoignage, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture/Office de la langue française.
CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE (1993). Contextes de la politique linguistique québécoise, Québec, Les Publications du Québec.
CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE, SECRÉTARIAT À LA POLITIQUE LINGUISTIQUE, OFFICE DE LA LANGUE FRANÇAISE, COMMISSION DE PROTECTION DE LA LANGUE FRANÇAISE (1995). Indicateurs de la langue du travail au Québec, édition 1994, Québec, Conseil de la langue française.
CORBEIL, Jean-Claude (1977). Principes sociolinguistiques et linguistiques de la Charte de la langue française, Moncton, 19 p. (Communication présentée à la Biennale de Moncton).
CORBEIL, Jean-Claude (1980). L’aménagement linguistique du Québec. Montréal, Guérin, (Langue et société).
CORBEIL, Jean-Claude (1987). « La politique linguistique québécoise : une fugue perpétuelle à trois voix », Québec-Catalogne : deux nations, deux modèles culturels, Montréal, Gaëtan Tremblay, p. 123-142.
COTÉ, Louise, Louis TARDIVEL et Denis VAUGEOIS (1992). L’Indien généreux, Ce que le monde doit aux Amériques, Montréal, Éditions du Boréal.
COURVILLE, Serge (dir.) (1996). Atlas historique du Québec. Population et territoire Sous la direction de, Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval.
DION, Stéphane et Gaëtane LAMY (1990). "La francisation de la langue de travail au Québec : contraintes et réalisations", Language Problems & Language Planning, Amsterdam, John Benjamins Publishing, vol. 4, no 2, p. 119-141.
DRAPEAU, Lynn et Jean-Claude CORBEIL (1992). « Les langues autochtones dans la perspective de l’aménagement linguistique », Les langues autochtones du Québec, sous la direction de Jacques Maurais, Québec, Les publications du Québec, p.387-409.
GOUVERNEMENT DU QUÉBEC (1972). Rapport de la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, Québec, L’Éditeur officiel du Québec.
GOUVERNEMENT DU QUÉBEC (1977), Charte de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec.
GOUVERNEMENT DU QUÉBEC (1989), Maintien et développement des langues autochtones au Québec, Comité de développement socio-culturel, Secrétariat aux Affaires autochtones.
GOUVERNEMENT DU QUÉBEC (1996). Le français langue commune. Enjeu de la société québécoise, Rapport du comité interministériel sur la situation de la langue française, Québec, Ministère de la Culture et des Communications.
GOUVERNEMENT DU QUÉBEC (1996). Politique gouvernementale relative à l’emploi et à la qualité de la langue française dans l’Administration, Québec.
GOUVERNEMENT DU QUÉBEC (1996b), Le français, langue commune, Promouvoir l’usage et la qualité du français, langue officielle et langue commune du Québec : Proposition de politique linguisitique, Québec, ministère de la Culture et des Communications.
GROUPE DE TRAVAIL SUR LA CHARTE DE LA LANGUE FRANÇAISE (1986). Considérations et propositions de réorganisation du cadre institutionnel de la Charte de la langue française, Québec.
GROUPE DE TRAVAIL TRIPARTITE SUR LE FRANÇAIS LANGUE DU TRAVAIL (1989). Le français langue du travail, une nécessaire réorientation, Montréal, Miméo.
HELLER, Monica, Jean-Paul BARTHOLOMOT et Luc OSTIGUY (1982). Le processus de francisation dans une entreprise montréalaise : une analyse sociolinguistique, Québec, Éditeur officiel du Québec.
Langues et identité. Le français et les francophones d’Amérique du Nord (1990). textes et points de vue présentés par Noël Corbett, Québec, Les Presses de l’Université Laval.
Langues et sociétés en contact : Mélanges offerts à Jean-Claude Corbeil (1994). Sous la direction de Pierre Martel et Jacques Maurais, Tübingen, Max Niemeyer.
Les actes du colloque sur la problématique de l’aménagement linguistique. Enjeux théoriques et pratiques (1994), Montréal, Office de la langue française/Université du Québec à Chicoutimi (Langues et sociétés)
Les langues autochtones du Québec (1992). Sous la direction de Jacques Maurais, Québec, Les Publications du Québec.
Le statut culturel du français au Québec (1984). Actes du congrès « Langue et société au Québec », Québec, Éditeur officiel du Québec.
Le statut juridique des peuples autochtones du Québec et le pluralisme (1997). Textes colligés sous la direction d’Andrée Lajoie, Cowansville, Les Éditions Yvon Blais.
LOUBIER, Christiane (1994). L’aménagement linguistique au Québec. Enjeux et devenir, Montréal, Office de la langue française (Langues et sociétés)
LOUBIER, Christiane et André MARTIN (1993). L’implantation du français. Actualisation d’un changement linguistique planifié, Montréal, Office de la langue française, 137 p. (Langues et sociétés)
MAURAIS, Jacques (1987). « L’expérience québécoise d’aménagement linguistique », Politique et aménagement linguistique, Québec, Les Publications du Québec, p. 360-416.
MAURAIS, Jacques (dir.) (1992). Les langues autochtones du Québec, Conseil de la langue française, dossiers 35, Québec, Les Publications du Québec.
PLOURDE, Michel (1988). La politique linguistique du Québec, 1977-1987, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC).
PUPIER, Paul et José WOEHRLING (dir.) (1989). Langue et droit : Actes du Premier Congrès de l’Institut international de droit linguistique comparé (Université du Québec à Montréal, 27-29 avril 1988), Montréal, Wilson et Lafleur ltée.
SORECOM (1981). Diffusion et utilisation de la terminologietechnique de la langue française dans douze entreprises québécoises, Montréal.
TRUDEL, François (1992). « La politique des gouvernements du Canada et du Québec en matière de langues autochtones » Les langues autochtones du Québec, sous la direction de Jacques Maurais, Québec, Les publications du Québec, p.151-182.
[2] Capacité de soutenir une conversation dans l’une ou l’autre des deux langues.
[3] Première langue apprise à la maison dans l’enfance et encore comprise.
Comment s’insère l’aménagement linguistique dans la structure et la culture politiques d’un pays. Étude d’un cas : les politiques linguistiques au Canada
Résumé
Nous reprenons ici le texte d’un exposé présenté à Barcelone lors d’une rencontre sur le thème Canada-Québec – Espagne-Catalogne. Ce fut l’occasion de décrire la complexité sociolinguistique du Canada, de dénoncer le mythe du « Canada bilingue, from coast to coast », de démontrer qu’il y avait au Canada autant de politiques linguistiques qu’il y avait de partenaires dans la Confédération canadienne. Ce texte est inédit dans sa version intégrale. Les statistiques de la population qui y sont citées sont celles qui étaient disponibles au moment de la rédaction du texte. Elles sont encore aujourd’hui représentatives, même si elles ne sont pas actuelles.
Remarques préliminaires
Le sujet que nous nous apprêtons à vous présenter est vaste et complexe. Il exigerait que nous procédions à l’exposé d’un grand nombre de faits et de détails et que nous tenions compte d’une foule de nuances.
C’est un sujet qui est à la fois relativement stable lorsque l’on considère les éléments dont il est constitué, mais qui est sans cesse en mouvement du point de vue de sa dynamique sociale et politique.
Aujourd’hui, pour les besoins de notre discussion et étant donné le temps dont nous disposons, nous vous en présenterons une vue d’ensemble, avec comme seul objectif de permettre la compréhension du dossier des politiques linguistiques au Canada. Notre intention comporte le danger de tomber dans la caricature et nous comptons sur les interventions de nos collègues du Canada et du Québec pour compléter, nuancer, réorienter la synthèse que nous aurons esquissée.
Dernière remarque : tout au cours de l’exposé, nous ferons usage de la terminologie qui est généralement utilisée pour discuter de ce sujet, tant au Canada qu’au Québec. Ce vocabulaire est une clé de lecture de l’abondante documentation qui traite des divers aspects de notre sujet.
Arrière-plan sociopolitique
Le Canada est une confédération...
… composée de dix provinces, de deux territoires et d’un gouvernement fédéral. Chaque province est dotée d’un gouvernement dit provincial. Le statut des deux territoires est en voie de modification : en ce moment, ils sont toujours sous tutelle du gouvernement fédéral, mais ils s’acheminent peu à peu vers le statut de province à part entière.
La constitution fixe le partage des compétences entre le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux, du moins en principe. En pratique, le partage n’est pas étanche et il existe de nombreux cas où les deux niveaux de gouvernement sont en concurrence, ce que nous appelons des chevauchements. Le gouvernement fédéral a toujours eu tendance à s’introduire dans les champs de compétence provinciale, soit au nom de l’intérêt « national », soit en profitant de son pouvoir financier, par le biais de programmes « nationaux » subventionnés, soit en édictant des normes « nationales ».
L’éducation et la culture sont de la compétence des provinces et elles sont attentives à bloquer toute tentation du fédéral à y intervenir, sans toutefois y parvenir totalement.
La politique linguistique relève de chaque province, lorsqu’il s’agit de l’usage des langues sur leur territoire, et du fédéral, lorsqu’il s’agit des institutions sous son autorité. Il y a donc dix politiques linguistiques, une par province, deux politiques dans les Territoires (le Yukon et les territoires du Nord-Ouest) et une politique fédérale, soit, au total, treize politiques linguistiques.
Le Canada est une mosaïque linguistique et culturelle
La population actuelle du Canada est le résultat de couches successives d’immigration. Dans l’ordre chronologique, on distingue : les premiers arrivants, les Amérindiens et les Inuits, ensuite les Français, puis les Anglais, enfin les vagues d’immigrants de toute langue et de toute provenance, souvent à la suite d’événements malheureux dans les pays d’origine : famine, guerre, crise économique.
Compte tenu du sujet de cet exposé, nous n’aborderons que l’aspect démographique de la question, comme élément de base de la question linguistique au Canada et dans chacune de ses parties.
Pour discuter de cette question, on utilise généralement, au Canada, les notions de francophones, d’anglophones et d’allophones, en prenant comme critère soit la langue maternelle, soit la langue d’usage. Nous prendrons ici comme critère la langue maternelle telle que définie pour les fins du recensement. Notons que nous n’arriverions pas aux mêmes statistiques si nous prenions l’origine ethnique comme critère, ou encore la langue d’usage.
Les premiers arrivants, les Amérindiens et les Inuits :
Les autochtones sont très peu nombreux au Canada (492 000 en 1981). Ils sont dispersés sur l’ensemble du territoire en bandes peu nombreuses en général. La majorité des autochtones ont l’anglais comme langue maternelle ou comme langue d’usage. Une faible minorité d’entre eux ont encore une langue autochtone comme langue maternelle, très peu le français. (Voir Maurais, Jacques, La situation des langues autochtones d’Amérique, in Les langues autochtones du Québec.)
En vertu de la constitution du Canada, le gouvernement fédéral a juridiction sur les autochtones et sur les terres réservées aux Indiens. Le Québec n’est intervenu dans ce dossier qu’à partir de 1960, lors de la mise en valeur des ressources hydroélectriques du Nouveau-Québec et encore, uniquement dans les domaines de sa compétence, comme la justice, l’éducation, la santé, l’habitation, l’administration locale. (Voir Trudel, François, La politique des gouvernements du Canada et du Québec en matière de langues autochtones, in Les langues autochtones du Québec.)
Il y a un problème autochtone actuellement au Canada dont les thèmes essentiels sont les suivants : le statut juridique des réserves et des territoires occupés par eux, le type d’autonomie accordée aux autochtones pour la gestion de leurs affaires, l’application des lois du Canada et des provinces sur les territoires autochtones. La question des langues est très secondaire dans le débat. Nous aborderons la question plus loin.
Les peuples fondateurs, les Français et les Anglais :
La population du Canada est composée de 24,5 % de francophones et de 61,1 % d’anglophones : ces deux groupes constituent donc 85,6 % de la population globale.
Dans huit provinces (Terre-Neuve, Île-du-Prince-Édouard, Nouvelle-Écosse, Ontario, Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Colombie-Britannique) et un territoire (le Yukon), la proportion d’anglophones dépasse 75 % de la population, avec des chiffres variant entre 76,1 % (Manitoba) et 98,7 % (Terre-Neuve).
Les francophones ne sont majoritaires qu’au Québec, où ils représentent 83,3 % de la population. Ils constituent une importante minorité au Nouveau-Brunswick, soit 33,3 % de la population. Partout ailleurs, ils sont très nettement minoritaires et ne dépassent jamais 5 % de la population provinciale, soit entre 0,4 % (Terre-Neuve) et 4,8 % en Ontario. En Ontario et dans toutes les provinces de l’Ouest, ils sont nettement moins nombreux que les allophones, ce qui explique sans doute le peu d’enthousiasme de ces populations à l’égard du français.
Les immigrants :
Statistique Canada a retenu 27 différentes langues dans sa nomenclature des langues maternelles introduites au Canada par l’immigration ; les autres langues sont regroupées sous une seule et unique rubrique.
Au Canada, les trois langues d’immigration les plus représentées sont : l’italien, le chinois et l’allemand. Ensuite, viennent : le polonais, l’ukrainien, le portugais, l’espagnol, le néerlandais, le grec et le punjabi.
Au Québec, quatre langues d’immigration dominent : l’italien, l’espagnol, le grec et l’arabe. Viennent ensuite : le chinois, le portugais, l’allemand, le polonais, le vietnamien et l’arménien.
Les politiques linguistiques
Il est évidemment impossible de faire ici un exposé détaillé de l’ensemble des politiques linguistiques au Canada. Nous nous en tiendrons donc à l’essentiel.
Les types de politiques
Cinq politiques linguistiques sont explicites, en ce sens qu’elles sont formulées dans un texte juridique détaillé qui a force de loi. Ce sont : la Loi sur les langues officielles du Canada, la Charte de la langue française (du Québec), la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, la Loi sur les langues (du Yukon) et la Loi sur les langues officielles (des territoires du Nord-Ouest).
Dans tous les autres cas, les politiques linguistiques sont implicites, en ce sens qu’elles ne sont pas formulées sous forme de loi spécifique. Par contre, des articles d’autres lois ou des règlements adoptés en vertu d’une loi peuvent avoir une incidence sur l’usage des langues, par exemple les lois de l’instruction publique ou le code de la route.
La politique linguistique du Canada
Le Parlement du Canada a défini la politique linguistique fédérale en adoptant la Loi sur les langues officielles du Canada en 1969, dans la foulée des travaux de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, dite Commission Laurendeau-Dunton.
Cette loi déclare le français et l’anglais langues officielles du Canada.
Elle s’applique uniquement aux institutions qui sont directement ou indirectement sous l’autorité du Gouvernement fédéral, soit l’ensemble des ministères et des sociétés d’État, comme Radio Canada ou Air Canada. Il s’agit donc d’une politique de bilinguisme institutionnel.
Cette loi permet l’usage du français et de l’anglais dans les débats parlementaires. Elle rend obligatoire la publication de tous les documents fédéraux dans les deux langues, simultanément ou dans un délai raisonnable. Elle assure à tous les citoyens canadiens l’accès aux services de la fonction publique dans la langue officielle de leur choix, selon des modalités d’application qui tiennent compte du nombre des locuteurs de la langue minoritaire selon les régions. Enfin, elle encourage l’usage du français et de l’anglais comme langue de travail de la fonction publique, ici encore selon des modalités qui tiennent compte de l’endroit où se trouve l’unité administrative sur le territoire du Canada.
Elle n’a aucun caractère contraignant dans les autres domaines, qui sont de compétence provinciale. Il y a donc une certaine ambiguïté dans le titre même de la loi : il ne s’agit pas d’une loi qui règle l’usage du français et de l’anglais sur l’ensemble du territoire canadien, comme on pourrait le croire, mais seulement dans les activités du gouvernement fédéral. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas davantage.
Cependant, cette politique exerce une pression morale sur l’ensemble des citoyens canadiens et sur chacun des Gouvernements provinciaux. D’une part, la langue française est de plus en plus utilisée dans la vie politique canadienne et il est devenu difficile, ou embarrassant, de devenir Premier ministre du Canada ou ministre dans le cabinet fédéral, sans savoir le français. D’autre part, la connaissance du français et de l’anglais est devenue un atout important pour qui veut faire carrière dans la fonction publique fédérale ou pour qui veut faire affaire avec le Québec, à cause de la Charte de la langue française. Les parents et les jeunes de toutes les provinces le savent et veulent se préparer en conséquence. Enfin, la politique fédérale favorise le bilinguisme français-anglais, notamment par le soutien financier accordé aux programmes d’enseignement des langues officielles ou aux organismes de défense des minorités de l’une ou l’autre langue officielle, y compris au Québec.
Le Parlement du Canada a adopté une politique de multiculturalisme pour contrebalancer le choix du français et de l’anglais comme langues officielles et atténuer un sentiment d’exclusion dans l’esprit des immigrants, surtout à l’ouest du pays.
Cette pression est suffisamment forte pour qu’une partie de l’opinion publique anglophone soit ouvertement hostile à la politique des langues officielles du Canada, donc hostile à l’usage du français ailleurs qu’au Québec. Lors des dernières élections canadiennes, un parti politique, le Reform Party, a fait élire des députés, surtout dans l’ouest du pays, avec la ferme détermination de miner la politique de bilinguisme du gouvernement fédéral, parce qu’elle est, à leur avis, trop coûteuse et qu’elle menace l’unité du Canada. C’est le vieux rêve d’un pays, une langue, donc l’anglais, avec, comme corollaire implicite, le Québec comme seul territoire d’usage du français, incluant la protection de l’anglais évidemment, pour la minorité anglophone de cette province.
La politique linguistique du Nouveau-Brunswick
Pour traiter ce point, nous nous inspirons des travaux et des conférences du symposium organisé par le Centre de recherche en linguistique appliquée de l’Université de Moncton en 1990 et dont les actes ont paru en 1991 sous le titre Vers un aménagement linguistique de l’Acadie du Nouveau-Brunswick.
Rappelons que la population du Nouveau-Brunwick est composée d’une majorité d’anglophones (65,4 %) et d’une forte minorité francophone, composée surtout des descendants des Acadiens et de Québécois qui s’y sont installés (33,3 %).
Pour atténuer la tension entre les deux communautés linguistiques, le Gouvernement du Nouveau-Brunswick a défini le principe de la politique linguistique de la province dans la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, adoptée en 1969.
Cette loi déclare le français et l’anglais langues officielles du Nouveau-Brunswick. Elle s’inspire directement de la politique de bilinguisme institutionnel du Gouvernement fédéral. En conséquence, la loi s’applique dans tous les organismes relevant de l’autorité du Gouvernement, les ministères et les sociétés d’État, mais ne touche aucun des autres secteurs de la vie publique.
L’application de la loi s’est révélée décevante, surtout pour les francophones. Le Gouvernement a donc créé un groupe d’étude sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, dont le rapport a été déposé en 1982 sous le titre Vers l’égalité des langues officielles du Nouveau-Brunswick , dit rapport Poirier-Bastarache. Les recommandations du rapport n’ont pas eu de suite concrète et le débat sur l’application de la loi s’est poursuivi. Au point qu’un Comité consultatif sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick a été constitué dont le rapport a paru en 1986, dit rapport Guérette-Smith.
Tous ces événements ont eu des effets, positifs et négatifs, sur l’évolution du dossier de la politique linguistique. La loi, même déficiente dans son application, a au moins contribué à faire officialiser la dualité linguistique de la province et a conféré à la langue française une légitimité et une visibilité qui la sortait de la quasi-clandestinité où elle était tenue jusqu’alors (Foucher, Pierre, Droits linguistiques en Acadie : de la dynamique des droits à celle des autonomies, in Vers un aménagement...). Les deux groupes d’étude ont obligé les différents intervenants à préciser leurs opinions et a permis un début d’analyse de la situation sociolinguistique du Nouveau-Brunswick, travaux qui auraient dû précéder la formulation de la Loi sur les langues officielles (Philipponneau, Catherine, Politique et aménagement linguistique du Nouveau-Brunswick : pour de nouvelles stratégies d’intervention, in Vers un aménagement...). Par contre, tous ces détours ont servi de paravent derrière lequel le gouvernement a masqué son inaction et son incapacité à préciser la portée réelle de la loi, au-delà du principe des deux langues officielles (Foucher, Pierre, o.c.).
En 1988, le gouvernement donne une nouvelle direction à la politique linguistique en adoptant la Loi reconnaissant l’égalité des communautés linguistiques officielles. La Loi sur les langues officielles affirmait le bilinguisme de l’État et laissait à chaque citoyen le choix de la langue. La nouvelle approche introduit un relais entre l’État et le citoyen, la communauté linguistique, avec, comme effet, prévisible mais peut-être pas prévu, de pousser les individus à se solidariser pour affirmer et défendre les droits et intérêts de leur communauté. La dualité sera plus vive, parce qu’elle est maintenant juridiquement fondée.
Il semble bien, cependant, que la politique linguistique se développe maintenant à partir du principe de l’égalité des communautés linguistiques. Une série de mesures ont été adoptées, qui précisent la portée de la Loi sur les langues officielles (Clavette, Gérard H., Le gouvernement du Nouveau-Brunswick : ses politiques, ses programmes et ses travaux, in Vers un aménagement...) : usage des deux langues officielles comme langues de service dans la fonction publique, les hôpitaux et les sociétés d’État et encouragement aux fonctionnaires à travailler dans la langue de leur choix; obligation pour les ministères et autres organismes d’État à formuler leur plan d’application de cette mesure; programme de formation linguistique accélérée des fonctionnaires; création d’un Comité permanent du Cabinet sur les langues officielles.
Le Nouveau-Brunswick en est là. La question linguistique n’est pas réglée pour autant. D’une part, les francophones ne sont pas entièrement satisfaits des mesures prises pour faire appliquer la politique de l’égalité des langues, surtout qu’elles ne touchent que le fonctionnement de l’État et laissent de côté de larges pans de la vie quotidienne, notamment toute l’activité économique privée. D’autre part, une partie de l’opinion publique anglophone est hostile à cette politique et en demande l’abolition pure et simple. La création de zones linguistiques hante les esprits des uns et des autres et apparaît de plus en plus comme une solution réaliste, mais difficile dans son application.
La politique linguistique du Québec
Un important travail d’analyse de la situation sociolinguistique du Québec a précédé et éclairé la conception et la définition de la politique linguistique du Québec. D’une part, une Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec (dite commission Gendron) a été créée en 1968 et a remis un volumineux rapport en 1972. D’autre part, l’Office de la langue française a mené des travaux pour définir des stratégies d’intervention dans certains domaines clés de l’aménagement linguistique, par exemple la francisation des entreprises, l’affichage public, la publicité, la terminologie.
Dès le départ, le Québec s’est davantage orienté vers la définition d’un plan d’aménagement linguistique que vers la seule préparation d’un texte de loi. La politique linguistique n’est que l’un des éléments d’une stratégie globale, mais d’une grande importance puisqu’elle définit le cadre juridique de l’usage du français et des autres langues sur le territoire québécois. Mais d’autres aspects ont une influence directe sur la question linguistique, la politique d’immigration, la politique de développement économique et l’enseignement du français et en français.
L’exposé porte ici sur la politique linguistique actuelle du Québec, dans le cadre juridique défini par la Charte de la langue française adoptée en 1977 et modifiée à plusieurs reprises. Nous laissons de côté les lois précédentes, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec de 1969 et la Loi sur la langue officielle de 1974.
Le principe fondamental de la Charte de la langue française est la déclaration du français comme langue officielle unique du Québec. Ce principe, brutal en apparence, est complété par des principes annexes qui viennent en nuancer l’application, domaine par domaine, mais sans jamais l’affaiblir. Le Québec prône le bilinguisme fonctionnel qui permet l’usage de l’anglais, comme langue de communication internationale et langue scientifique dans tous les cas où son emploi découle des exigences de la fonction, soit pour assurer des services à la minorité anglophone, soit pour communiquer avec des partenaires ou des pays étrangers, soit pour consulter la documentation technique et scientifique rédigée en cette langue. L’usage d’une ou de plusieurs autres langues en plus du français est possible dans tous les domaines où il faut se préoccuper de la protection du consommateur, comme l’étiquetage des produits de consommation courante, les modes d’emploi, les contrats d’adhésion, etc. L’usage d’une autre langue que le français est autorisé dans les activités culturelles d’une autre communauté linguistique, comme les journaux et revues, la radio, la télévision, les activités religieuses. Enfin, la Charte favorise l’épanouissement des minorités culturelles en autorisant l’usage de leurs langues dans les activités commerciales spécifiques, par exemple les restaurants ou les commerces d’alimentation et en intégrant l’enseignement des langues d’origine dans la structure scolaire chaque fois que le nombre d’enfants le permet. Notons enfin que la communauté anglophone dispose d’un système d’enseignement complet, de la maternelle à l’université, subventionné par l’ensemble des contribuables québécois. Enfin, la législation porte uniquement sur les communications institutionnalisées et n’interfère en rien dans les communications personnelles, qui demeurent du libre choix des interlocuteurs.
La loi touche tous les domaines susceptibles d’influencer le statut socio-économique du français : l’administration de la justice, l’administration publique, les organismes parapublics, l’organisation du monde du travail (conventions collectives, discrimination linguistique), le monde du commerce et des affaires (publicité, affichage public, raisons sociales, étiquetage des produits, modes d’emploi, catalogues, contrats d’adhésion), l’enseignement public et privé, les entreprises privées de plus de cinquante employés (connaissance du français par les cadres, usage du français comme langue de travail et langue normale de communication avec la clientèle francophone, utilisation de la terminologie technique française, politique d’embauche et de formation appropriée).
La Charte de la langue française a modifié profondément les rapports du français et de l’anglais au Québec en faveur du français et a instauré une réelle paix sociale et linguistique au sein de la population sur la base de règles connues de tous et, en général, acceptées. Ses effets sont très perceptibles. L’usage du français est maintenant généralisé dans les entreprises privées et a provoqué une nette francisation du personnel de la haute direction. L’usage du français est devenu normal dans le monde des affaires ou des services et les communications avec la clientèle francophone se font tout naturellement en français dans une très large proportion. L’intégration des enfants des familles d’immigrants à la communauté francophone s’intensifie par l’obligation où ils sont de fréquenter l’école de langue française et ce phénomène influence également les attitudes de leurs parents. Ce qui ne veut pas dire que la sécurité linguistique des francophones est maintenant assurée. Ils subissent toujours très vivement la concurrence de l’anglais, soit comme langue du reste du Canada et des États-Unis, soit comme langue internationale du commerce et des affaires. Cette concurrence se manifeste surtout dans les domaines de pointe, en recherche scientifique, en recherche et développement, dans tous les secteurs d’application de l’informatique. Avec, comme conséquence, que le pouvoir d’attraction de l’anglais est toujours très puissant, surtout auprès des immigrants récents et également auprès des francophones qui sont fascinés par la généralisation de l’anglais à travers le monde.
Les attitudes des différents secteurs de la population québécoise à l’égard du français et de la Charte de la langue française sont maintenant claires et relativement stables d’un sondage à l’autre. Les francophones sont très attachés à la Charte et sont toujours d’avis qu’il faut demeurer vigilant lorsqu’il s’agit de l’avenir de la langue française, dont la Charte est la meilleure garantie; la motivation à cet égard n’a pas fléchi, même chez les jeunes. Les anglophones ont fini par accepter leur nouvelle situation et se montrent, en général, satisfaits de leur sort. Ils sont plus ouverts à la communauté francophone et ils sont devenus nettement plus bilingues qu’il y a quelques années. Cependant, une minorité activiste cherche constamment à amoindrir la portée de la législation linguistique, domaine par domaine, souvent en ameutant l’opinion publique internationale, par divers moyens, par exemple le recours direct à l’ONU. Cette minorité ne sera satisfaite qu’avec le retour à la situation antérieure de libre concurrence des langues, ce que les francophones ne veulent absolument pas. Il y a donc toujours un certain danger de voir la guerre linguistique reprendre. Les allophones sont réalistes et cherchent à maintenir contact avec les deux communautés linguistiques, avec le français pour l’harmonie de la vie quotidienne et avec l’anglais comme langue nécessaire à leur carrière et langue du continent.
La politique du Yukon
Le Yukon n’est pas encore une province à part entière. Il est administré par un commissaire, représentant le gouvernement d’Ottawa, assisté par une assemblée législative.
La Loi sur les langues (du Yukon) a été votée le 18 mai 1988. Elle s’inspire du principe de bilinguisme institutionnel de la législation fédérale. Elle déclare le français et l’anglais langues officielles du Yukon. Elle reconnaît l’importance des langues autochtones et souhaite en favoriser l’usage et le développement. Le texte ne cite, cependant, aucune langue en particulier ni aucune mesure particulière en leur faveur.
Les domaines visés par la loi sont : les travaux de l’Assemblée législative où une langue autochtone peut également être utilisée, les publications qui en découlent, les textes des lois et règlements, l’administration de la justice et les communications des citoyens avec la fonction publique.
Une entente a été conclue entre le gouvernement fédéral et le Yukon (avril 1993) pour la promotion et le financement de l’usage du français sur ce territoire.
La politique des Territoires du Nord-Ouest
Les territoires du Nord-Ouest sont dans la même situation statutaire que le Yukon.
La Loi sur les langues officielles (des territoires du Nord-Ouest) a été votée le 28 juin 1984. Elle s’inspire également du principe de bilinguisme institutionnel de la législation fédérale et vise sensiblement les mêmes domaines d’application. Elle déclare le français, l’anglais, et cinq langues autochtones, langues officielles des territoires. Les langues autochtones sont : le cri, le flanc-de-chien, le guiwch’in, l’inuktitut et l’esclave.
Tout comme pour le Yukon, une entente a été conclue entre le gouvernement fédéral et les territoires du Nord-Ouest (août 1991) pour le financement de la mise en application de la politique linguistique. Cependant, elle porte non seulement sur la promotion du français, mais sur « la préservation, le développement et l’épanouissement des langues autochtones » retenues comme officielles sur les territoires.
Le cas particulier des langues amérindiennes et de l’inuktitut
Pour traiter ce point, nous nous en tiendrons à la situation de ces langues au Québec, d’abord parce que c’est la situation la mieux décrite au Canada, et ensuite parce qu’elle est symptomatique de la situation des langues autochtones dans toutes les autres régions du pays. Nous renvoyons tous ceux que la question intéresse à un ouvrage fondamental publié en 1992 sous le titre Les langues autochtones du Québec (Québec, Les publications du Québec, 455 pages). Tous les renseignements qui suivent proviennent de l’un ou de l’autre des articles réunis dans ce collectif.
Pour comprendre comment se présente la question des langues autochtones dans un état moderne comme le Québec, il faut avoir à l’esprit les composantes essentielles, soit démographiques, soit sociolinguistiques.
Aspect démographique
Selon le recensement de 1986, le Québec comptait 80 945 personnes entièrement ou partiellement autochtones, partagées entre 49 325 personnes ayant déclaré une origine autochtone unique et 31 620 personnes déclarant une composante autochtone dans leur ascendance (Dorais, Louis-Jacques, Les langues autochtones d’hier à aujourd’hui, in o.c.). La population autochtone représente donc au maximun 1 % de la population globale du Québec, ou 0,7 % si on exclut les métis.
Du point de vue linguistique, cette population se partage entre trois familles linguistiques distinctes et dix langues (neuf si on ne compte pas le huron qui n’a plus de locuteurs). Les effectifs de ces langues sont très variables (Voir Collis, Ronan, Le statut des langues autochtones et leurs domaines d’utilisation au Québec, in o.c.), allant de quelques centaines de locuteurs (micmac, naskapi) à plusieurs milliers (8 500 pour le cri, 7 445 pour le montagnais, 5 500 pour l’inuktitut).
De plus, la population autochtone est dispersée sur de vastes territoires, partagée entre 54 agglomérations dont le statut est variable : 30 réserves indiennes, 22 villages nordiques et 2 villages amérindiens non reconnus comme tels (Dorais, o.c.). Les faibles effectifs de chaque agglomération, l’éloignement géographique des locuteurs d’une même communauté, rendent ces langues très vulnérables, restreignent les possibilités d’aménagement linguistique et favorisent la division des langues en dialectes de plus en plus éloignés les uns des autres, ce qui rend très difficile l’émergence de langues standards, écrites et parlées, et la modernisation terminologique des langues pour usage dans des domaines non traditionnels (Drapeau, Lynn, Corbeil, Jean-Claude, Les langues autochtones dans la perspective de l’aménagement linguistique, in o.c.).
Aspect sociolinguistique
Sous la poussée de la culture occidentale et postindustrielle du Québec et du reste du continent, les cultures autochtones se perdent ou se folklorisent, selon les plus pessimistes, ou sont en pleine mutation, selon les optimistes. Par exemple, les Inuits ne vivent plus dans des igloos mais dans des maisons en dur, avec l’électricité, le chauffage, les électroménagers, la télévision et le téléphone. Ils ne se déplacent plus avec des traîneaux à chiens mais en motoneige. Chose certaine, on ne peut pas maintenir les modes de vie traditionnelle par la coercition, ni empêcher les jeunes de vouloir vivre comme les autres jeunes du Québec, avec les mêmes chances de qualité de vie et de carrière personnelle. En général, les parents sont d’accord. Les divergences d’opinion sur la scolarisation des jeunes en langue autochtone, par exemple, découlent souvent de la difficulté de concilier conservation de la langue et de la culture et adaptation au monde moderne ambiant. Cette remise en cause de la culture traditionnelle n’est pas particulière aux autochtones du Québec, mais s’observe aujourd’hui dans la quasi-totalité des pays africains et même au Japon.
La très grande majorité des autochtones sont bilingues et on voit disparaître aujourd’hui la dernière génération des unilingues en langue autochtone. Un état de diglossie généralisée s’installe et joue en faveur soit de l’anglais, soit du français. Les langues vernaculaires sont surtout utilisées en langue parlée, dans la vie privée, dans les activités communautaires, très peu en langue écrite, tout récemment et timidement dans l’enseignement primaire (Voir Collis, o.c.).
Il en découle un phénomène de transfert linguistique vers le français ou l’anglais, dont l’intensité varie énormément d’une langue à l’autre : le huron, par exemple, a perdu tous ses locuteurs, l’abénaki n’en a plus que quelques-uns, mais l’attikamek, le cri, le naskapi, le montagnais, l’inuktitut se maintiennent beaucoup mieux (Collis, o.c.). Bien évidemment, l’isolement de ces populations a joué en faveur du maintien de la langue, mais les moyens modernes de communication sont en train de briser ce type de protection. Toutes les langues autochtones sont aujourd’hui vulnérables.
La situation linguistique des nations autochtones est donc complexe et si variable d’une nation à l’autre qu’il apparaît impossible de mettre sur pied une politique qui les satisfasse toutes. On peut ramener ces situations à trois cas. D’abord, les communautés qui ont perdu leur langue, comme les Hurons ou les Abénakis. Ensuite, celles où la langue est menacée d’extinction, mais où une proportion importante de la population la parle encore sans la transmettre toutefois aux enfants, comme chez les Mohawks ou les Micmacs. Enfin, les communautés où la langue est encore transmise normalement au sein de la famille, chez les Inuits, les Cris, les Attikameks, par exemple. Dans chaque cas, les objectifs et les stratégies d’aménagement linguistique varient en conséquence.
Plan d’action possible en faveur des langues autochtones
Sur la base de cette typologie, il nous semble (voir Drapeau-Corbeil, o.c.) que les différentes stratégies devraient se définir autour des cinq points suivants :
Renforcer l’utilisation de la langue ancestrale dans la vie privée, au sein de la famille et de la communauté pour en assurer la transmission aux enfants.
Consolider l’utilisation de la langue ancestrale dans tous les domaines de l’activité publique communautaire : services religieux, médias locaux, affichage public, etc.
Perfectionner la compétence linguistique en langue autochtone par son enseignement et son utilisation à l’école pour favoriser la connaissance et la diffusion d’une langue standard écrite.
Créer un espace moderne d’utilisation de la langue autochtone, dans des secteurs hautement symboliques, comme l’administration publique ou les entreprises locales.
Accorder un statut juridique aux langues autochtones, considérées comme langues du Québec et non pas seulement comme langues de territoires restreints, comme les réserves.
Réflexions en guise de conclusion
Comme on le voit, les politiques linguistiques au Canada, implicites ou explicites, sont nombreuses et variées. On peut cependant les ramener à deux types principaux : les politiques de bilinguisme institutionnel, celle du Canada, du Nouveau-Brunswick, du Yukon et des territoires du Nord-Ouest, et l’aménagement linguistique global sur la base du principe d’une langue officielle unique, nuancé par une pratique du bilinguisme fonctionnel, dont le Québec est le seul témoignage.
Après expérience, on constate que l’efficacité des politiques linguistiques de l’un et de l’autre type est très différente. La politique de bilinguisme institutionnel ne touche, en définitive, que très peu de personnes : en premier lieu, les fonctionnaires et le personnel des organismes parapublics, en second lieu les citoyens, et encore uniquement lorsqu’ils font appel aux services de l’État ou lorsqu’ils ont affaire à l’administration de la justice. Mais, malgré sa valeur symbolique, ce type de politique n’affecte pas la vie quotidienne de la grande majorité de la population, ne modifie pas réellement le statut socio-économique des langues en présence et ne change rien au sort des minorités, notamment des minorités francophones hors Québec, qui continuent de subir la pression de la langue dominante. L’aménagement linguistique global au Québec atteint tous les citoyens, dans un grand nombre de domaines d’usage des langues, définit les zones d’utilisation obligatoire de la langue officielle et, par ricochet, les zones d’usage des langues des minorités, intervient directement dans la concurrence linguistique en fonction d’objectifs sociaux préalablement dégagés et faisant l’objet d’un consensus social réel. Par contre, et à cause justement de sa globalité et de son efficacité, ce type de politique est plus litigieux, les deux points les plus sensibles étant l’école et l’affichage public.
Quelle qu’elle soit, une politique linguistique ne peut satisfaire tout le monde sur tous les points. Il y aura toujours des mécontents et toujours des discussions, des affrontements, des procès. C’est le prix de la démocratie. Comme nous l’avons vu, la politique de bilinguisme du Canada et du Nouveau-Brunswick est contestée, par les uns parce qu’elle est une dépense inutile, par les autres parce qu’elle est impuissante à modifier substantiellement leur situation. Et la politique du Québec est attaquée au nom de la liberté de choix des individus.
À mon avis, les discussions ne s’arrêteront pas pour une raison toute simple et de première importance : les principes qui sont à la base même de la conception des politiques linguistiques sont eux-mêmes contestés et contestables, selon l’optique de chacun.
D’une part, deux conceptions du droit s’affrontent : le droit de la personne et le droit des collectivités. Le droit de la personne se préoccupe des droits fondamentaux de l’individu : depuis la Déclaration internationale des droits de l’homme, inspirée de la Déclaration française de 1789, c’est le type de droit le plus à la mode dans le monde occidental. Le droit des collectivités se préoccupe de protéger et de sauvegarder l’existence des communautés, notamment des minorités, avec, en arrière-plan, toutes les ambiguïtés du nationalisme. Les occasions de conflits entre ces deux conceptions du droit sont nombreuses, chacun tirant argument de l’une ou de l’autre pour faire valoir son point de vue. Et c’est d’autant plus facile que personne n’a une idée claire ou qu’aucun consensus ne s’est dégagé sur les limites réciproques de l’une par rapport à l’autre, aucune ne pouvant être absolue ni prioritaire en soi. On peut donc discuter encore longtemps.
D’autre part, dans le concret des choses, les politiques linguistiques s’inspirent, en général, de l’un ou l’autre des trois principes suivants, souvent d’ailleurs d’une combinaison de l’un et de l’autre selon les domaines : le principe de la personnalité, le principe de la territorialité et le principe de la nationalité. Le principe de la personnalité essaie de sauvegarder les droits linguistiques de chaque citoyen, dans l’esprit des droits de la personne. Mais, dans l’absolu, ce n’est pas réalisable et force est, dans la pratique, de restreindre la portée de ce principe à un certain nombre de langues (choisies selon quels critères?) et à certains domaines de la vie collective (pourquoi celui-là et pas tel autre?). Le meilleur exemple d’application de ce principe est la politique linguistique du Canada. Le principe de la territorialité définit des règles de comportement linguistique sur un territoire donné, en fonction de sa composition sociolinguistique et d’objectifs identifiés, que l’on souhaite les plus démocratiques possibles. Il découle d’une conception des droits de la collectivité. Mais son application peut difficilement être absolue et on est amené à tenir compte des droits individuels, ne serait-ce que par respect pour la liberté des communications entre personnes ou pour protéger également les consommateurs. Les exemples d’application de ce principe sont nombreux : le Québec, la Catalogne, la Suisse, la Belgique, pour ne citer que quelques cas. Enfin, le principe de la nationalité est souvent invoqué pour sauvegarder le droit de certaines communautés à utiliser leurs langues, sans cependant réclamer un territoire spécifique, mais plutôt dans une forme de cohabitation tacite, admise par tous. La politique linguistique de l’ex-Yougoslavie était de ce type. Beaucoup d’États africains s’en inspirent, du moins dans l’énoncé de leurs politiques linguistiques, en distinguant entre langue officielle et langues nationales. Les Amérindiens s’en réclament pour obtenir l’usage de leurs langues dans leurs communautés et dans leurs affaires.
On comprend très bien, alors, pourquoi les politiques linguistiques sont toujours difficiles à concevoir et à appliquer, et pourquoi la plupart des gouvernements hésitent à s’y engager, alors que c’est si simple de laisser les lois du marché régler la question, sauf pour ceux qui en font les frais. Et on revient ainsi au point de départ : il faut une politique linguistique dans les cas de bilinguisme ou de multilinguisme, mais laquelle?
Le français, langue commune du Québec : un objectif à réaffirmer, un défi encore à relever
On peut dire que, depuis toujours, l’objectif de maintenir le français comme langue commune du Québec, en opposition à l’anglais langue du reste du Canada et des États-Unis, est poursuivi avec constance par la majorité des Québécois et demeure toujours le pivot de la définition du Québec comme peuple et comme société ouverte à des minorités d’autres langues.
À partir du début des années soixante, au moment où démarre la Révolution tranquille, l’opinion publique s’empare du dossier de la langue française au Québec et au Canada. Les citoyens de langue française formulent avec vigueur, et de plus en plus clairement, leurs revendications en faveur du français, réclament des mesures législatives, forcent les partis politiques à définir leur programme à l’égard du français et à le réaliser sous forme de mesures législatives une fois au pouvoir.
Au Québec, l’aventure de la politique linguistique dure depuis plus de 25 ans. Avec le recul, on peut y distinguer deux phases : une phase d’en-thousiasme durant laquelle se précise le statut du français et s’agrandit son espace d’utilisation, suivie d’une phase de compromis durant laquelle les modifications à la loi réduisent l’obligation de faire usage du français et affaiblissent d’autant la nécessité de le connaître et de l’utiliser.
La première est un crescendo de très courte durée, cristallisé en trois lois successives : 20 novembre 1969, la loi 63, Loi pour promouvoir la langue française au Québec; le 31 juillet 1974, la loi 22, Loi sur la langue officielle (du Québec); le 26 août 1977, la loi 101, Charte de la langue française, qui est accueillie par la majorité francophone comme l’expression la plus achevée de ses volontés en matière d’usage du français et des autres langues sur le territoire du Québec et la garantie juridique qu’il en sera ainsi dorénavant. Pour elle, la question linguistique est réglée à sa satisfaction.
La seconde est une longue saga juridique qui découle de la contes-tation devant les tribunaux de certaines dispositions de la Charte de la langue française par des citoyens de langue anglaise, plus ou moins orchestrée par le groupe de pression anglophone Alliance Québec (financée en grande partie par le gouvernement fédéral) et soutenue par les médias anglophones. La base juridique des plaintes est très souvent la Charte canadienne des droits et libertés, dont certaines dispositions avaient été délibéremment rédigées pour contrer la Charte de la langue française. Elle entraîne, pour le gouvernement libéral de Robert Bourassa, la recherche ardue de compromis législatifs qui respecteraient les jugements des tribunaux, satisferaient les opposants anglophones tout en ne réveillant pas le militantisme des francophones par des atteintes trop évidentes aux objectifs fondamentaux de la Charte de la langue. Une série de lois sont adoptées par le gouvernement Bourassa pour modifier la Charte, la dernière étant la loi 86, Loi modifiant la Charte de la langue française, toujours en vigueur actuellement.
En identifiant les articles de la Charte de 1977 qui ont été successi-vement modifiés par ces lois et en observant le sens des modifications, on peut dégager les tendances de la politique linguistique sous le gouvernement Bourassa et, en conséquence, la direction qu’a prise l’évolution du statut et de l’usage du français au Québec : retour de facto au bilinguisme institutionnel pour la publication des lois et règlements (les deux versions sont officielles), dans l’affichage public, dans les communications de l’État avec les citoyens, les entreprises, les personnes morales, dans les services sociaux et de santé; adou-cissement des critères d’accès à l’école anglaise; adoucissement, abandon en vérité, de l’exigence de connaître le français pour exercer les professions sous l’autorité de l’Office, notamment les professions médicales; restriction aux droits des francophones à des services en français à moins d’en faire la demande préalable. La Charte d’aujourd’hui ressemble de plus en plus à la loi 22!
Conséquences de cette période de procès et de compromis : la langue française est de moins en moins la langue commune des citoyens du Québec parce qu’elle est de moins en moins nécessaire pour qui veut vivre ici en anglais; personne n’a aujourd’hui une idée exacte des règles linguistiques à suivre; les francophones vivent encore dans l’illusion que la Charte de 1977 est toujours en vigueur alors qu’elle a été profondément modifiée, au point que son contenu réel a quasi vidé l’article 1 Le français est la langue officielle du Québec de sa substance, puisque même l’État est bilingue et que l’usage de l’anglais est largement autorisé par la loi actuelle; les opposants anglophones ne sont toujours pas satisfaits, puisqu’ils contestent la légitimité même d’une politique linguistique; une grande partie de la majorité francophone ne comprend plus trop pourquoi il faut une politique linguistique et ressent un certain malaise à réclamer des mesures contre l’anglais du reste du continent, omniprésent dans la vie quotidienne.
Le Gouvernement du Québec a donc raison d’entreprendre le bilan de la situation linguistique du Québec. L’occasion est ainsi donnée à tous les citoyens du Québec de prendre conscience de la précarité de presque toutes les langues face à l’anglais, de réfléchir aux objectifs de la société québécoise en matière de langue et de culture, de redéfinir des consensus sur ces deux points. Il sera ensuite possible de redéfinir, en toute conscience, une politique linguistique qui puisse garantir l’avenir de la langue française au Québec en tenant compte des contraintes qui découlent du monde tel qu’il est.
Les raisons qui ont naguère amené le Québec, et les gouvernements successifs, à prendre des mesures d’aménagement linguistique sont, en substance, encore valables aujourd’hui. Elles sont même encore plus impératives. Il vaut la peine d’y revenir, ne serait-ce que pour donner de la profondeur aux discussions qui s’amorcent. Elles gravitent autour des éléments suivants : la composition démolinguistique de la population du Québec et son évolution accélérée, la concurrence entre le français et l’anglais, la volonté de maintenir vivantes les langues et cultures minoritaires, la protection du consommateur et, enfin le visage français du Québec.
Dans l’esprit de ses concepteurs, la politique linguistique du Québec ne s’est jamais réduite au texte d’une loi, encore moins à une succession de dispositions sans relation entre elles.
D’autres mesures s’y ajoutent qui forment le projet collectif du Québec en matière de langue, dans l’ensemble du projet de société.
Nous examinerons un à un les arguments principaux qui fondent, aujourd’hui plus qu’hier, la nécessité d’un plan d’aménagement linguistique du Québec. En dernier lieu, nous situerons la législation linguistique comme l’un des éléments d’un dispositif beaucoup plus global, dont on a tendance à oublier les interrelations.
Composition démolinguistique de la population québécoise
Dans un ouvrage récent[1], Fernand Dumont propose de distinguer la nation de l’état, pour sortir du concept d’état-nation si décrié dans la pensée politique contemporaine.
La nation soude un groupe humain dans le présent d’une culture qui assume les éléments du passé jugés encore valables; cette solidarité est un choix personnel, qui transcende et dépasse les motifs élémentaires d’appartenance comme l’origine des ancêtres ou la langue d’origine. En ce sens, les Québécois d’aujourd’hui ne sont pas tous les descendants des colons français : des arrivants d’autres origines se sont joints au noyau initial, insérant des éléments de leur culture dans la culture française de leur époque et perpétuant des patronymes nouveaux dans la communauté. Ce mouvement d’intégration continue aujourd’hui. La notion de Québécois de souche est une absurdité.
L’état est une communauté politique qui réunit dans une même société civile, ici démocratique, des citoyens d’origine nationale différente. Son devoir est de garantir l’égalité des droits et libertés de tous les citoyens, de conci-lier les droits de la majorité et des minorités, de définir les règles de la vie commune dans tous les domaines où il y a désaccord entre les groupes de ci-toyens sur la manière de faire.
Le Québec est un état où la très grande partie de la population - la majorité - est de langue et de culture françaises. Cette majorité veut toujours vivre en français sur le territoire du Québec et elle demeure déterminée à assurer le maintien et l’épanouissement de la langue française malgré les pressions de l’environnement nord-américain. L’appui constant de la majorité à la Charte de la langue française en est la preuve la plus évidente.
L’état québécois est composé, non pas d’une majorité francophone et d’une minorité anglophone, mais bien d’une majorité francophone et de plusieurs minorités de langues différentes. En conséquence, et à la demande des groupes ethnolinguistiques, toutes les minorités doivent être traitées sur un pied d’égalité dans leur relation avec la langue française, notamment quand il s’agit du choix de la langue d’enseignement. Cependant, cette intention d’égalité est contrecarrée, en partie, par la clause Canada, suite à une décision de la Cour suprême.
L’évolution de la composition démolinguistique de la population québécoise s’est accélérée depuis le milieu des années soixante-dix.
Le volume annuel d’immigration a augmenté. Ces immigrants sont, en définitive, recrutés via les services des ambassades du Canada. Dans leur esprit, il est clair qu’ils viennent au Canada. Peut-être savent-ils que c’est un pays bilingue, mais sans trop savoir comment ce bilinguisme se réalise dans la vie quotidienne d’un endroit à l’autre du pays. La majorité des immigrants qui viennent au Québec s’installent à Montréal et dans la banlieue proche. Les origines des immigrants sont très diverses et très différentes de l’immigration précédente. À leur arrivée, ils font face à un choix d’allégeance entre deux cultures toutes deux majoritaires, l’une de langue française au Québec, l’autre de langue anglaise dans le reste du Canada. Beaucoup d’immigrants ne savent pas le français, ni parfois l’anglais, et ils se trouvent très souvent devant la nécessité d’apprendre rapidement deux langues étrangères, d’où la tentation de choisir d’abord la langue dominante sur le continent nord-américain, ce qui confirme leur allégeance à la communauté anglophone québécoise. D’autant que, pour des raisons historiques, la minorité anglaise conserve des institutions qui lui sont propres (un réseau scolaire et hospitalier). L’ambiguïté existe toujours sur leur fonction : sont-elles des institutions au service de la minorité anglophone ou sont-elles un pôle d’attraction pour les allophones, contrecarrant le projet d’intégration des immigrants à la vie quotidienne de la majorité.
Le dispositif d’intégration linguistique et culturelle des immigrants est rudimentaire et peu efficace. Il n’arrive pas à suivre le rythme des arrivées. De plus, l’essentiel du dispositif vise à faciliter l’intégration des immigrants par la connaissance du français. Il s’agit fondamentalement d’une intégration de fonctionnement : l’immigrant récent peut alors gagner sa vie en français, vaquer aux diverses occupations de la vie en société, utiliser les services et ressources à sa disposition; il devient autonome et indépendant d’un groupe de soutien ou de refuge. Mais, au-delà de cette intégration minimaliste, il a toujours le choix de s’intégrer à l’une ou à l’autre des communautés linguistiques. Ce choix demeure personnel et nous constatons qu’un petit nombre seulement des immigrants choisissent la communauté et la culture de langue française au point de participer à la vie collective de la majorité et de concevoir leur avenir et celui de leurs enfants comme membres de la société québécoise.
L’ensemble de ces données a influencé et continue d’influencer la conception de l’aménagement linguistique du Québec.
Le français, langue majoritaire, doit devenir langue commune de tous les Québécois, quelles que soient leurs langues d’origine, dans tous les sec-teurs et dans toutes les communications de la vie collective publique, d’où le rejet, pour le Québec, du bilinguisme institutionnel à la manière de la politique des langues officielles du Canada : objectif qui nous semble toujours valable. Mais il est aujourd’hui compromis par les dispositions de la Charte, version loi 86, qui diminuent grandement le statut du français comme langue de l’administration publique.
En même temps et en échange de leur participation à la langue commune, l’aménagement linguistique du Québec a prévu et doit continuer de prévoir des zones d’utilisation des langues minoritaires dans l’intention d’en maintenir la connaissance et la vitalité dans toutes les activités qui renvoient à leur propre identité culturelle. (Voir ci-après.)
Les dispositions de la Charte relatives à l’accès à l’école de langue anglaise sont de la plus haute importance stratégique et aucune concession ne doit être faite au lobby des écoles anglaises. Il suffit déjà que la section de langue française de la commision des écoles protestantes du Grand Montréal (qui re-groupe des écoles en majorité de langue anglaise) s’accroisse régulièrement, en absorbant une bonne partie des immigrants, sans qu’on puisse être assuré que ce soit là un moyen efficace de les intégrer à la majorité et de les initier à la connaissance de la culture et de l’histoire du Québec. Ces écoles favorisent au contraire l’allégeance à la communauté anglophone et réduit la langue française à sa seule fonction de communication, coupée de sa relation avec la culture.
Se trouvent mises en cause ici la politique canadienne d’immigration (qui fixe le nombre des immigrants) et la capacité réelle du Québec à mettre en place une politique d’immigration qui tienne compte de la langue d’accueil dans la sélection des immigrants. La politique québécoise d’immigration et d’intégration linguistique et culturelle des immigrants est, dans les circonstances actuelles, un volet essentiel du plan d’aménagement linguistique du Québec. Il est devenu nécessaire de bien examiner les modalités et conséquences de cette politique en regard des objectifs initiaux de la Charte de la langue française. En fait, si on en juge par les tendances des années récentes, le nœud du problème consiste à concilier la préoccupation de maintenir le poids démographique du Québec dans l’ensemble canadien (et donc un bassin de consommateurs pour l’économie) avec l’intention de la Charte de faire du français la langue commune de la population québécoise. En somme, il est légitime de se demander si le gouvernement du Canada et les gouvernements successifs du Québec n’appliquent pas, en l’ayant oublié peut-être, la principale recommandation du rapport Durham : déstabiliser la majorité francophone par l’immigration. Chose certaine, c’est le résultat qui est atteint et pour le reste du Canada, les Québécois de langue française sont une minorité parmi d’autres et le Québec une province comme les autres et non une société à part entière. Sur ces deux points, les opinions sont irréductibles.
Concurrence entre le français et l’anglais
La concurrence entre le français et l’anglais sur le territoire du Québec existe toujours. Les tendances lourdes jouent toutes en faveur de l’anglais.
L’anglais prédomine dans l’ensemble du continent nord-américain, sauf au Québec qui est la seule région à ne pas marcher de la même langue, comme on dit marcher du même pas.
L’anglais prédomine également en informatique et sur l’autoroute de l’information. À cause de l’informatique, nous traversons actuellement une phase d’anglicisation aussi massive que celle qu’avait provoquée l’industrialisation à la fin du XIXe siècle. Autrefois, on disait que l’anglais est la langue des affaires pour légitimer son usage exclusif dans tous les secteurs économiques en dehors de toute stratégie de bilinguisme; aujourd’hui, on affirme que l’anglais est la langue de l’informatique pour s’éviter l’effort de se l’approprier en français, du moins dans la terminologie de base et dans les applications courantes. L’introduction massive de l’informatique dans les milieux de travail compromet l’usage du français comme langue de travail, l’une des stratégies fondamentales pour en faire la langue commune des Québécois.
Les relations commerciales extérieures se sont intensifiées, suite à l’ALENA et à la mondialisation des marchés. L’anglais y joue le rôle de lingua franca. Comme la stratégie de bilinguisme fonctionnel à la base de la Charte de la langue française prévoit l’usage de l’anglais dans les communications exté-rieures, leur augmentation entraîne un usage plus généralisé de l’anglais dans toutes les entreprises du Québec, même à propriété et à majorité de langue française. De plus, la pratique des communications extérieures a été radicalement modifiée par les nouvelles technologies de la télécopie et du courrier électronique. Elle s’est aussi démocratisée en ce sens qu’aujourd’hui, dans les entreprises, plus de personnes communiquent avec l’extérieur qu’autrefois. Il ne faut donc pas se surprendre si on exige de plus en plus la connaissance de l’anglais comme condition d’embauche. C’est une conséquence directe de la mondialisation des marchés et des communications
Le pouvoir d’attraction de l’anglais est toujours intact, faible chez les Québécois de langue française, très fort chez les Québécois d’autres langues qui choisissent de préférence l’anglais comme langue de convergence et langue d’usage. Si, par la suite, il y a transfert linguistique vers l’anglais, ces nouveaux arrivants iront gonfler la proportion des anglophones au Québec, surtout dans la région de Montréal.
La tendance actuelle est de revenir au bilinguisme systématique, par-fois même à l’unilinguisme anglais pour des pseudo-motifs d’efficacité et de réalisme. Elle s’est même incrite dans les modifications à la Charte en étendant les modalités d’exception prévues pour les sièges sociaux et les laboratoires à d’autres circonstances. Ce retour au passé n’est pas nécessaire. La stratégie du bi-linguisme fonctionnel, choisie lors de la conception et de la rédaction de la Charte, est toujours parfaitement adaptée à l’évolution actuelle des marchés, même si elle augmente l’usage de l’anglais et même si elle confirme le lien entre la connaissance de l’anglais et la performance professionnelle. Ce n’est pas tant le volume d’usage de l’anglais qui est ici en cause que le mythe qui l’entoure encore aujourd’hui d’être LA langue, celle qui compte, celle qui assure le succès personnel, le français demeurant dans l’esprit de plusieurs une langue secondaire, régionale, familiale. Sur ce point précis, la Charte n’a pas réussi à modifier ces deux perceptions, qui sont tout de même l’essentiel, puisque l’usage généralisé de l’anglais, pour les mêmes raisons, dans des pays comme l’Allemagne, la Hollande, le Danemark, l’Italie, l’Espagne, ne remet pas en cause l’importance et l’usage de la langue nationale. D’où vient ce sentiment d’infériorité des Français et des Québécois de langue française envers la langue anglaise? [2]
L’aménagement linguistique est, dans les circonstances, le seul moyen de contrecarrer ces tendances lourdes au profit du français, qui est toujours objectivement menacé dans sa survie et son intégrité, et la seule manière d’assurer un équilibre acceptable pour tous, et surtout pour la majorité, entre l’usage du français comme langue identitaire commune et l’usage stratégique de l’anglais dans les communications externes.
La connaissance de l’anglais chez les Québécois, c’est-à-dire la géné-ralisation du bilinguisme individuel, liée au renforcement du statut du français comme langue commune et langue de travail, nous semble toujours la seule réponse à la question. Ici se situe la responsabilité du système d’enseignement dans une conception globale de l’aménagement linguistique : enseignement efficace du français et de l’anglais comme langues secondes, d’autant qu’avec les modifications à la Charte, cet enseignement dispense les professionnels des tests linguistiques avec, comme conséquence, un recul du français dans l’exercice des professions, surtout médicales; enseignement de l’informatique en français (cet enseignement se fait très largement en anglais aujourd’hui); formation professionnelle première en français, suivie de la formation en français par l’industrie, en application du programme de francisation.
Maintien des langues et cultures minoritaires
L’aménagement linguistique du Québec intègre dans ses objectifs le maintien et l’épanouissement des langues et cultures minoritaires.
Il y a donc des dispositions dans la Charte qui autorisent l’usage des langues minoritaires (avec ou sans le français selon le cas) dans de nombreuses situations : activités des organisations culturelles et religieuses, activités com-merciales à teneur culturelle (restaurants, librairies, journaux et revues, com-merces de spécialités ethniques, etc), sur les ondes de la radio et de la télévision. Ces dispositions ne semblent pas poser problème. On peut cependant regretter que ce respect des langues minoritaires dans la Charte n’ait pas été plus souvent cité et utilisé pour illustrer l’ouverture de la société québécoise à l’égard des groupes ethnolinguistiques et contrer les accusations de racisme qu’on porte souvent contre elle.
Au ministère de l’Éducation, il existe ou existait un programme d’enseignement des langues d’origine (PELO), qui faisait partie du dispositif prévu. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en est advenu.
Protection du consommateur
Le souci de la protection du consommateur, de langue française et des autres langues, a inspiré la plus grande partie du chapitre VII de la Charte qui traite de la langue du commerce et des affaires. L’objectif est d’assurer la présence du français à part égale sans exclure l’usage d’autres langues, puisque tous les consommateurs doivent jouir de la même protection.
Personne n’a contesté ces dispositions. Mais le problème demeure de les faire respecter. On voit de plus en plus de produits ou de textes qui ne les respectent pas.
L’article 54 sur les jouets et jeux est systématiquement violé depuis l’arrivée des jouets et jeux électroniques. Même en s’alliant à la France, le gou-vernement actuel s’est heurté à une fin de non-recevoir de la part des fabricants. Il faudrait vérifier si les Québécois et les Français sont prêts à se passer de ces jeux pendant quelque temps dans l’hypothèse où les compagnies seraient poursuivies et où elles décideraient de ne plus vendre leurs produits au Québec et en France.
Visage français du Québec
Il s’agit ici du fameux dossier de l’affichage public, article 58 de la Charte.
C’est encore le point le plus sensible de la Charte, avec l’accès à l’école anglaise. Ce qui est fondamentalement en cause, c’est le type d’image, de message, que renvoie l’affichage public à tous ceux qui le regardent chaque jour : s’il est unilingue, il confirme le fait que la langue commune de ce pays est le français; s’il est bilingue français-anglais, il tend à confirmer un bilinguisme de fait de la société québécoise; s’il est trilingue, il met de l’avant une langue minoritaire, en accord avec le maintien des langues minoritaires et laisse perplexe sur le statut des deux autres langues, le français et l’anglais.
Tout a été dit et écrit sur cette question, depuis le jugement de la Cour suprême, qu’on ne peut malheureusement pas contester. Il revient au gouvernement de décider d’une ligne de conduite à cet égard.
Politique, aménagement et législation linguistiques
Il ne faut pas confondre ces notions, très proches l’une de l’autre dans le vocabulaire courant.
Par aménagement linguistique, on entend généralement l’ensemble des mesures qu’arrête un État pour régler l’usage des langues sur son territoire. En ce sens, "tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout un projet d’ordre politique, c’est-à-dire qu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc à la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose"[3].
La manière dont on conçoit et réalise l’aménagement linguistique dépend directement de la conception que l’on se fait de la langue. Elle met es-sentiellement en cause deux fonctions de la langue, la fonction de communication (la plus évidente et la plus facilement admise, parce que sans danger) et la fonction d’intégration sociale (la plus politiquement délicate, la plus dangereuse à manipuler). Du strict point de vue de la communication, l’aménagement linguistique se concrétise en dispositions qui touchent à l’organisation de l’usage des langues et en choix des moyens techniques nécessaires à leur mise en place. Du point de vue de l’intégration sociale, l’aménagement linguistique se fonde sur un projet de société, sur une conception des rapports entre identité culturelle de la société globale et respect de l’identité culturelle des groupes ethnolinguistiques minoritaires. L’essentiel de l’aménagement linguistique est alors l’affirmation d’une langue commune et l’identification des domaines d’usage des autres langues, les dispositions techniques n’étant alors que les moyens d’atteindre ces deux objectifs fondamentaux.
Cette démarche est très soucieuse de paix sociale et d’efficacité admi-nistrative et économique.
Enfin, l’aménagement linguistique d’un état ne prend pas nécessairement la forme d’un texte de loi spécifique. Il peut tout aussi bien se formuler en dispositions éparses dans un grand nombre de secteurs de l’administration publique. Et même si une loi définit une politique linguistique, elle ne touche jamais la totalité des dispositions d’ordre linguistique qui ont été prises dans l’ensemble de l’appareil administratif. L’aménagement linguistique pose partout et toujours un problème de cohérence de l’ensemble des mesures qui touchent à l’usage de la langue majoritaire et des langues minoritaires.
Il y a législation linguistique quand l’état choisit d’intervenir en adoptant une loi et des règlements pour préciser les rapports entre les langues en présence et leurs domaines d’usage respectifs.
En général, la loi définit le statut des langues (y compris par l’absten-tion), précise leur emploi dans les domaines où il y a ambiguïté ou affrontement, énonce les mesures qui sont prises pour favoriser la prédominance de la langue commune et, au besoin, pour garantir l’usage des langues minoritaires là où il est autorisé, dans le but ultime de guider la conduite des citoyens, personnes physiques ou personnes morales. Mais la loi peut aussi se limiter à un seul domaine, par exemple la protection des consommateurs.
Chose certaine, aucune loi n’est, à ce jour, globale au point d’énu-mérer la totalité des mesures de nature linguistique ou propres à influencer le destin de l’une ou l’autre langue. Il se pose donc, ici aussi, un problème de co-hérence entre la législation linguistique proprement dite et les autres dispositions qui touchent à la langue, notamment en matière d’éducation, d’immigration, de communication, de culture et même de politique familiale.
L’ensemble des mesures prises par un état en matière de langue dans tous les secteurs de la vie collective constitue la politique linguistique de cet état, qu’on utilise ou non ce terme, qu’il y ait ou non une législation spécifique.
Le problème fondamental est ici, nous le voyons, la cohérence des dispositions entre elles. Au moment de la définition et de l’adoption de la Charte de la langue française en 1977, cette cohérence était assurée par un ministère d’état qui voyait à ce que tous les gestes du gouvernement soient compatibles avec les objectifs de la Charte. Depuis lors, chaque ministre (et donc chaque ministère) est retourné à ses affaires et à ses préoccupations, sans toujours se soucier de la législation linguistique. En conséquence, les morceaux de la politique linguistique du Québec ne sont plus cohérents aujourd’hui.
Le moment est venu de revoir la politique linguistique du Québec, et non pas seulement la législation linguistique, le texte actuel de la Charte. Moment de réaffirmer un projet de société sur la base du français, langue de la majorité et langue commune de tous les Québécois. Moment de revoir l’ensemble de toutes les dispositions du gouvernement, qui affectent le statut, l’usage et la connaissance du français dans l’esprit de ce projet de société. Moment de redonner son plein sens à l’affirmation du français comme langue officielle unique du Québec. Moment de mettre fin à l’esprit de marchandage qui tient lieu de politique et de stratégie dans les relations de la majorité avec les minorités.
Un grand chantier à reprendre à la base.
Notes
[1] Fernand Dumont, Raisons communes, p. 51 et ss.
[2] L’anglais est la langue de la modernité, écrivait un éditorialiste du journal Le Monde en défense de l’Institut Pasteur de Paris qui avait décidé de publier ses travaux uniquement en anglais.
[3] J. C. Corbeil, Actes du colloque international sur l’aménagement linguistique, p. 20. Voir également, ibid, la communication de Sélim ABOU, Éléments pour une théorie générale de l’aménagement linguistique, p. 7-15.
Une politique de normalisation linguistique peut-elle être efficace?
L’aménagement linguistique au Québec et la normalisation linguistique en Catalogne poursuivent un même double but : assurer la survie d’une langue et en faire la langue commune de la vie collective. Des dispositions juridiques ont été adoptées dans les deux pays à cet effet et des plans d’action mis en place pour les réaliser.
Ces politiques linguistiques peuvent-elle être efficaces? En fait, il y a deux manières de répondre à la question. Première réponse : le succès dépend de la manière dont elles ont été conçues et des moyens que l’on prend pour les mettre en place. Deuxième réponse : la possibilité de modifier la situation de départ varie selon les domaines d’usage de la langue, du moins si on en juge d’après l’expérience québécoise.
Ces politiques réussissent et réussiront dans l’avenir si elles conservent les qualités suivantes, qui découlent de leur nature :
Elles visent à assurer l’avenir d’une langue et son épanouissement en la dotant d’un statut qui en fasse une langue dominante et en définissant les domaines et circonstances où son usage est obligatoire.
Elles doivent donc être réalistes et s’appuyer sur une connaissance exacte et détaillée de la concurrence entre les langues en présence, le français et l’anglais au Québec, le catalan et l’espagnol en Catalogne. Sur ce point, on ne peut pas espérer atteindre une situation d’unilinguisme à la manière des pays où la langue dominante est la langue nationale, comme dans la plupart des pays européens, l’Allemagne ou la France par exemple. Mais il est possible de mettre en place une forme de bilinguisme qui ne compromette pas le statut du français ou du catalan, tout en autorisant l’usage de l’autre langue, l’anglais ou l’espagnol, dans des circonstances précises déterminées.
Ce réalisme est tout particulièrement de mise en ce qui concerne l’usage de la langue dans les domaines de l’économie où il faut tenir compte de la distinction entre communications internes et communications externes. Trois objectifs sont ici importants, qu’il faut concilier : la nécessité stratégique de faire du catalan ou du français des langues utiles et même indispensables pour gagner correctement sa vie (motivation économique de la langue); le droit des clients à être servis dans leur langue (forme de bilinguisme dans la langue des services et dans la commercialisation des produits); l’obligation de tenir compte des contraintes linguistiques du commerce intérieur d’Espagne (en espagnol), et du commerce international, où l’anglais domine comme lingua franca.
Une politique linguistique touche toutes les composantes de la société, dans le respect de la démocratie.
Elle doit en conséquence être consensuel, soutenue par la majorité de la population et par une opinion publique vigilante. L’expression d’une opinion publique en faveur de la normalisation linguistique est très importante, c’est le seul contrepoids aux compromis que pourraient être tentés de faire les responsables politiques pour répondre aux pressions qu’ils subissent de la part de la minorité interne et de la part du reste du pays.
La politique linguistique met à contribution plusieurs ministères, les administrations municipales, les médias, les associations, au Québec les entreprises paragouvernementales et privées, les associations professionnelles, en somme tous ceux qui ont une forme de responsabilité dans l’usage public de la langue officielle.
Elle doit donc être cohérente, c’est-à-dire que les décisions des divers intervenants dans le dossier linguistique ne doivent pas être contradictoires, mais confirmer tous l’affirmation et la prééminence de la langue officielle.
Enfin, il faut beaucoup de temps pour changer en profondeur une situation linguistique de départ, au moins de vingt à trente ans. Le temps de réalisation d’une politique linguistique est donc très long, plus long que le mandat d’un gouvernement, plus long que la patience de ses responsables.
La volonté politique doit être persévérante, de même que les efforts de tous ceux qui travaillent à la mise en place de la politique linguistique. Il faut donc que les gouvernements successifs maintiennent le même objectif d’affirmer la langue officielle. Il faut aussi que les responsables administratifs ne cédent pas à l’impatience (vouloir aller trop vite), au découragement (le mythe de Sisyphe), à la tentation de considérer leur tâche comme un simple travail de fonctionnaire (le scepticisme de qui a tout vu). Il faut enfin transmettre le dossier aux générations qui suivent, en même temps que la volonté, la détermination de maintenir le cap, c’est-à-dire recréer l’opinion publique d’une génération à l’autre, puisqu’elle a toujours tendance à s’effriter avec le temps. C’est probablement la chose la plus difficile, surtout parce que les raisons initiales de la politique linguistique finissent par ne pas être connues ou comprises des jeunes qui n’ont pas vécu la période où leur langue maternelle était bafouée, interdite, dominée.
Ce sont là conditions générales qui garantissent l’efficacité d’un plan de normalisation linguistique. Essayons d’être plus concret en partant de l’expérience québécoise. Il est aujourd’hui possible d’évaluer le succès de la Charte de la langue française, domaine par domaine. Sans entrer dans le détail, on peut proposer le classement suivant :
Domaines où l’application de la Charte a donné de bons résultats, c’est-à-dire où la situation s’est transformée en faveur du français : l’administration publique, tout le domaine de l’enseignement, y compris l’enseignement universitaire, la langue des services (services professionnels et service dans les entreprises commerciales), l’étiquetage des produits de consommation, la langue de travail (avec la nuance qui suit).
Domaines où les progrès plafonnent, c’est-à-dire où l’usage du français semble heurter une limite difficile à franchir : la langue de travail, d’une part, à cause des nouvelles technologies de communication, qui augmentent le nombre des personnes au sein de l’entreprise qui doivent communiquer avec l’extérieur du Québec dans une autre langue, et à cause de l’intensification de l’usage de l’informatique dans des applications spécialisées; la langue des affaires, d’autre part, pour les mêmes motifs en raison surtout de la mondialisation des marchés.
Domaines exclus de la législation linguistique, qui demeurent des objectifs sociaux à long terme, mais où les progrès du français sont lents : l’usage personnel de la langue, l’usage du français comme langue de convergence dans les communications individuelles lorsque des locuteurs de langues différentes se rencontrent, transferts linguistiques en faveur du français chez les immigrants récents.
Chose certaine, la situation linguistique du Québec s’est profondément modifiée grâce à la Charte de la langue française, ce qui démontre bien qu’il est possible de modifier une situation en faveur d’une langue.
Légitimité et conditions de succès de l’aménagement linguistique du Québec
Après plus de 25 ans de politique linguistique, si on prend comme point de départ la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (bill 63), adoptée le 20 novembre 1969, le Gouvernement du Québec a jugé bon de procéder à un bilan de la situation linguistique, en vue de définir et d’adopter les modifications qu’il faut apporter à la Charte de la langue française pour faire face aux défis actuels.
En guise de contribution à ce bilan, le comité de coordination me propose comme mandat de répondre à deux questions : qu’est-ce qui légitime la nécessité d’un aménagement linguistique du Québec et quelles sont les conditions de succès d’une telle entreprise.
Introduction
Au préalable et en guise d’introduction, il est nécessaire de circonscrire trois notions qui s’interpénètrent et qu’on utilise couramment l’une pour l’autre : politique linguistique, aménagement linguistique et législation linguistique.
Politique linguistique
Notion la plus large, celle qui a la plus grande extension. Elle renvoie à toute décision prise pour orienter et régler l’usage d’une ou de plusieurs langues dans les communications d’une organisation ou dans la diffusion d’un bien ou d’un service, quelles que soient la nature ou la taille de l’organisation, quelle que soit la forme que prend cette décision. Elle peut, du plus spontané au plus formalisé, se concrétiser en une simple pratique, en une liste de termes normalisés, en formulaires de gestion standardisés, en directives au personnel ou aux membres, en règlements internes, en règlements adoptés par un ministère ou un organisme paragouvernemental, en lois dûment votées par un parlement. Exemples de politique linguistique : les fabricants de jeux électroniques (Nintendo et Sega surtout) ont décidé de lancer ces produits en anglais seulement, indépendamment de la langue ou de l’âge de la clientèle cible (voir la revue Protégez-vous, numéro « Jouets 1996 »); la compagnie Nestlé a comme politique d’utiliser la langue du pays où elle a des établissements et d’autoriser l’usage de ces langues dans les communications avec le siège social de Vevey (Suisse); les majors du cinéma américain diffusent rapidement les versions originales de leurs films et se font tirer l’oreille pour produire ou pour autoriser le doublage en d’autres langues.
La notion de politique linguistique englobe donc, dans son sens le plus large, celles d’aménagement et de législation linguistiques. En fait, dans l’usage courant et dans un sens plus restreint et plus technique, on utilise fréquemment l’expression politique linguistique comme synonyme de législation linguistique, par exemple dans des expressions comme la politique linguistique du Québec ou du Canada, la politique linguistique de la France, des États-Unis ou de l’ONU à New York, avec l’inconvénient qu’on ne sait plus trop alors si l’expression se réfère à une loi, au strict contenu d’un texte de loi sans toutes les autres dispositions relatives à l’usage des langues, à un règlement ou à un état de fait.
Aménagement linguistique
Sous ce terme, on entend généralement l’ensemble des mesures qu’arrête un État pour régler l’usage des langues sur son territoire. En ce sens, « tout projet d’aménagement linguistique est d’abord et avant tout un projet d’ordre politique, c’est-à-dire qu’il est relatif à l’organisation globale de la vie sociale et donc à la manière dont la société définit son avenir au moyen des institutions politiques dont elle dispose[1] ».
La manière dont on conçoit et réalise l’aménagement linguistique dépend directement de la conception que l’on se fait de la langue. Elle met essentiellement en cause deux fonctions de la langue, la fonction de communication (la plus évidente et la plus facilement admise, parce que sans danger) et la fonction d’intégration sociale (la plus politiquement délicate, la plus dangereuse à manipuler). Du strict point de vue de la communication, l’aménagement linguistique se concrétise en dispositions qui touchent à l’organisation de l’usage des langues et en choix des moyens techniques nécessaires à leur mise en place. Du point de vue de l’intégration sociale, l’aménagement linguistique se fonde sur un projet de société, sur une conception des rapports entre identité culturelle de la société globale et respect de l’identité culturelle des groupes ethnolinguistiques minoritaires. L’essentiel de l’aménagement linguistique est alors l’affirmation d’une langue commune et l’identification des domaines d’usage des autres langues, les dispositions techniques n’étant alors que les moyens d’atteindre ces deux objectifs fondamentaux.
De plus, dans ce monde d’aujourd’hui caractérisé par l’intensification des communications et la globalisation des marchés, chaque état doit tenir compte des contraintes qui en découlent lors de la définition de son plan d’aménagement linguistique.
Cette démarche est très soucieuse de paix sociale et d’efficacité administrative et économique.
Enfin, l’aménagement linguistique d’un état ne prend pas nécessairement la forme d’un texte de loi spécifique. Il peut tout aussi bien se formuler en dispositions éparses dans un grand nombre de secteurs de l’administration publique. Et même si une loi définit une politique linguistique, elle ne touche jamais la totalité des dispositions d’ordre linguistique qui ont été prises dans l’ensemble de l’appareil administratif. L’aménagement linguistique pose partout et toujours un problème de cohérence de l’ensemble des mesures qui touchent à l’usage de la langue majoritaire et des langues minoritaires.
Législation linguistique
Il y a législation linguistique quand l’état choisit d’intervenir en adoptant une loi et des règlements pour préciser les rapports entre les langues en présence et leurs domaines d’usage respectifs.
En général, la loi définit le statut des langues (y compris par l’abstention), précise leur emploi dans les domaines où il y a ambiguïté ou affrontement, énonce les mesures qui sont prises pour favoriser la prédominance de la langue commune et, au besoin, pour garantir l’usage des langues minoritaires là où il est autorisé, dans le but ultime de guider la conduite des citoyens, personnes physiques ou personnes morales. Mais la loi peut aussi se limiter à un seul domaine, par exemple la protection des consommateurs.
Chose certaine, aucune loi n’est, à ce jour, globale au point d’énumérer la totalité des mesures de nature linguistique ou propres à influencer le destin de l’une ou l’autre langue. Il se pose donc, ici aussi, un problème de cohérence entre la législation linguistique proprement dite et les autres dispositions qui touchent à la langue, notamment en matière d’éducation, d’immigration, de communication, de culture et même de politique familiale.
Perspective de cette contribution
Nous traiterons le sujet dans la perspective du bilan de la situation linguistique au Québec. Nous croyons nécessaire de démontrer de nouveau la pertinence de mesures en faveur de la langue française. Nous croyons également qu’il sera nécessaire, suite au bilan, de reformuler la stratégie du Québec en aménagement linguistique, dont la Charte de la langue française est la pièce maîtresse, il est vrai, mais n’est aussi qu’un des éléments auquel on tend à réduire le dispositif global. Enfin, puisque la Charte de la langue française a subi une multitude de modifications dont la dernière série a été énoncée par la Loi modifiant la Charte de la langue française, adoptée le 17 juin 1993 et entrée en vigueur le 22 décembre de la même année, les notes qui suivent peuvent être utiles aux personnes qui auront à examiner en détail l’état de la Charte pour voir si elle correspond toujours aux aspirations des Québécois et à la situation objective de la langue française en Amérique.
Nous essaierons d’aller à l’essentiel, en conciliant concision et exactitude de l’argumentation. Nous nous permettrons de citer ou de renvoyer à des textes que nous avons déjà publiés, quand ils peuvent prolonger le présent texte.
Raisons d’être de l’aménagement linguistique
Diverses raisons, toujours valables, ont amené le Québec à prendre des mesures d’aménagement linguistique. Elles gravitent autour des éléments suivants : la composition démolinguistique de la population du Québec et son évolution accélérée, la concurrence entre le français et l’anglais, la volonté de maintenir vivantes les langues et cultures minoritaires, la protection du consommateur et, enfin le visage français du Québec. L’ensemble définit le projet collectif du Québec en matière de langue, dans l’ensemble du projet de société.
Composition démolinguistique de la population québécoise
« Le Québec est une nation dont la très grande partie –la majorité– de la population est de langue française[2] ». Ceci demeure toujours vrai, malgré les tendances que nous évoquerons par la suite. Cette majorité veut toujours vivre en français sur le territoire national et elle demeure déterminée à assurer le maintien et l’épanouissement de la langue française malgré les pressions de l’environnement nord-américain. L’appui constant de la majorité à la Charte de la langue française en est la preuve la plus évidente.
« La nation québécoise est composée, non pas d’une majorité francophone et d’une minorité anglophone, mais bien d’une majorité francophone et de plusieurs minorités de langues différentes[3]. » En conséquence, et à la demande des communautés culturelles, toutes les minorités doivent être traitées sur un pied d’égalité dans leur relation avec la langue française, notamment quand il s’agit du choix de la langue d’enseignement. Cependant, cette intention d’égalité est contrecarrée par la clause Canada, suite à une décision de la Cour suprême.
L’évolution de la composition démolinguistique de la population québécoise s’est accélérée depuis le milieu des années soixante-dix. Le volume annuel d’immigration a augmenté; la majorité des immigrants s’installent à Montréal et dans la banlieue proche; les origines des immigrants sont très diverses et très différentes de l’immigration précédente; beaucoup d’immigrants, à leur arrivée, ne savent pas le français, ni parfois l’anglais, et ils se trouvent très souvent devant la nécessité d’apprendre rapidement deux langues étrangères, d’où la tentation de choisir d’abord la langue dominante sur le continent nord-américain; le dispositif d’intégration linguistique et culturelle des immigrants n’arrive pas à suivre le rythme des arrivées; même quand les immigrants s’intègrent fonctionnellement à la société québécoise, ils ne passent que rarement à une forme d’intégration de participation et presque jamais à une intégration d’aspiration[4]. D’autre part, pour des raisons historiques, la minorité anglaise conserve des institutions qui lui sont propres (un réseau scolaire et hospitalier); l’ambiguïté existe toujours sur leur fonction : sont-elles des institutions au service de la minorité anglophone ou sont-elles un pôle d’attraction pour les allophones, contrecarrant le projet du français langue commune et celui d’intégration de participation des immigrants à la vie quotidienne de la majorité.
L’ensemble de ces données ont influencé et continueront d’influencer la conception de l’aménagement linguistique du Québec.
Le français, langue majoritaire, doit devenir langue commune de tous les Québécois, quelles que soient leurs langues d’origine, dans tous les secteurs et dans toutes les communications de la vie collective publique, d’où le rejet, pour le Québec, du bilinguisme institutionnel à la manière de la politique des langues officielles du Canada : objectif qui nous semble toujours valable.
En même temps et en échange de leur participation à la langue commune, l’aménagement linguistique du Québec a prévu et doit continuer de prévoir des zones d’usage des langues minoritaires dans l’intention d’en maintenir la connaissance et la vitalité dans toutes les activités qui renvoient à leur propre identité culturelle. (Voir ci-après.)
Les dispositions de la Charte relatives à l’accès à l’école de langue anglaise sont de la plus haute importance stratégique et aucune concession ne doit être faite au lobby des écoles anglaises. Il suffit déjà que leur section de langue française s’accroisse régulièrement, sans qu’on puisse être assuré que ce soit là un moyen efficace d’intégration à la majorité et de connaissance de la culture et de l’histoire du Québec.
Se trouvent mises en cause ici la politique canadienne d’immigration (qui fixe le nombre des immigrants) et la capacité réelle du Québec à mettre en place une politique d’immigration qui tienne compte de la langue d’accueil dans la sélection des immigrants. La politique québécoise d’immigration et d’intégration linguistique et culturelle des immigrants est, dans les circonstances actuelles, un volet essentiel du plan d’aménagement linguistique du Québec. Il est devenu nécessaire de bien examiner les modalités et conséquences de cette politique en regard des objectifs de la Charte de la langue française. En fait, si on en juge par les tendances des années récentes, le nœud du problème consiste à concilier la préoccupation de maintenir le poids démographique du Québec dans l’ensemble canadien (et donc un bassin de consommateurs pour l’économie) avec l’intention de la Charte de faire du français la langue commune de la population québécoise. En somme, il est légitime de se demander si le gouvernement du Canada et les gouvernements successifs du Québec n’appliquent pas, en l’ayant oublié peut-être, la principale recommandation du rapport Durham : déstabiliser la majorité francophone par l’immigration. Chose certaine, c’est le résultat qui est atteint et pour le ROC (rest of Canada), les Québécois de langue française sont une minorité parmi d’autres.
Concurrence entre le français et l’anglais
La concurrence entre le français et l’anglais sur le territoire du Québec existe toujours. Les tendances lourdes jouent toutes en faveur de l’anglais : nette prédominance de l’anglais dans l’ensemble du continent nord-américain, sauf au Québec qui est la seule région à ne pas marcher de la même langue, comme on dit marcher du même pas; prédominance massive de l’anglais en informatique et sur l’inforoute de l’information; intensification des relations commerciales extérieures, suite à l’ALENA et à la mondialisation des marchés où l’anglais joue le rôle de lingua franca avec, comme conséquence, une augmentation des exigences linguistiques des fonctions en faveur de l’anglais dans toutes les entreprises du Québec, même à propriété et à majorité de langue française; pouvoir d’attraction intact de l’anglais, faible chez les Québécois de langue française, très fort chez les Québécois d’autres langues qui choisissent de préférence l’anglais comme langue de convergence et langue d’usage, par la suite comme langue maternelle s’il y a transfert linguistique.
L’aménagement linguistique est, dans les circonstances, le seul moyen de contrecarrer ces tendances lourdes au profit du français, qui est toujours objectivement menacé dans sa survie et son intégrité, et la seule manière d’assurer un équilibre acceptable pour tous, et surtout pour la majorité, entre l’usage du français comme langue identitaire commune et l’usage stratégique de l’anglais dans les communications externes.
La tendance actuelle est de revenir au bilinguisme systématique, parfois même à l’unilinguisme anglais pour des pseudo-motifs d’efficacité et de réalisme. Elle s’est même inscrite dans les modifications à la Charte en étendant les modalités d’exception prévues pour les sièges sociaux et les laboratoires à d’autres circonstances. Ce retour au passé n’est pas nécessaire. La stratégie du bilinguisme fonctionnel, choisie lors de la conception et de la rédaction de la Charte, est toujours parfaitement adaptée à l’évolution actuelle des marchés, même si elle augmente l’usage de l’anglais et même si elle confirme le lien entre la connaissance de l’anglais et la performance professionnelle. Ce n’est pas tant le volume d’usage de l’anglais qui est ici en cause que le mythe qui l’entoure encore aujourd’hui d’être LA langue, celle qui compte, celle qui assure le succès personnel, le français demeurant dans l’esprit de plusieurs une langue secondaire, régionale, familiale. Sur ce point précis, la Charte n’a pas réussi à modifier ces deux perceptions, qui sont tout de même l’essentiel, puisque l’usage généralisé de l’anglais, pour les mêmes raisons, dans des pays comme l’Allemagne, la Hollande, le Danemark, l’Italie, l’Espagne, ne remet pas en cause l’importance et l’usage de la langue nationale. D’où vient ce sentiment d’infériorité des Français et des Québécois de langue française envers la langue anglaise[5]?
La connaissance de l’anglais chez les Québécois, c’est-à-dire la généralisation du bilinguisme individuel, liée au renforcement du statut du français comme langue commune et langue de travail, nous semble toujours la seule réponse à la question. Ici se situe la responsabilité du système d’enseignement dans une conception globale de l’aménagement linguistique : enseignement efficace du français et de l’anglais comme langues secondes, d’autant qu’avec les modifications à la Charte, cet enseignement dispense les professionnels des tests linguistiques avec, comme conséquence, un recul du français dans l’exercice des professions, surtout médicales; enseignement de l’informatique en français (cet enseignement de fait très largement en anglais aujourd’hui); formation professionnelle première en français, suivie de la formation en français par l’industrie, en application du programme de francisation.
Maintien des langues et cultures minoritaires
L’aménagement du Québec intègre dans ses objectifs le maintien et l’épanouissement des langues et cultures minoritaires.
Il y a donc des dispositions dans la Charte qui autorisent l’usage des langues minoritaires (avec ou sans le français selon le cas) dans de nombreuses situations : activités des organisations culturelles et religieuses, activités commerciales à teneur culturelle (restaurants, librairies, journaux et revues, commerces de spécialités ethniques, etc.), sur les ondes de la radio et de la télévision. Ces dispositions ne semblent pas poser problème. On peut cependant regretter que ce respect des langues minoritaires dans la Charte n’ait pas été plus souvent cité et utilisé pour illustrer l’ouverture de la société québécoise à l’égard des groupes ethnolinguistiques et contrer les accusations de racisme qu’on porte souvent contre elle.
Au ministère de l’Éducation, il existe ou existait un programme d’enseignement des langues d’origine (PELO), qui faisait partie du dispositif prévu. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en est advenu.
Protection du consommateur
Le souci de la protection du consommateur, de langue française et des autres langues, a inspiré la plus grande partie du chapitre VII de la Charte qui traite de la langue du commerce et des affaires. L’objectif est d’assurer la présence du français à parts égales sans exclure l’usage d’autre langue, puisque tous les consommateurs doivent jouir de la même protection.
Personne n’a contesté ces dispositions. Mais le problème demeure de les faire respecter. On voit de plus en plus de produits ou de textes qui ne les respectent pas.
L’article 54 sur les jouets et jeux est systématiquement violé depuis l’arrivée des jouets et jeux électroniques. Même en s’alliant à la France, le gouvernement actuel s’est heurté à une fin de non-recevoir de la part des fabricants. Il faudrait vérifier si les Québécois et les Français sont prêts à se passer de ces jeux pendant quelque temps dans l’hypothèse où les compagnies seraient poursuivies et où elles décideraient de ne plus vendre leurs produits au Québec et en France.
Visage français du Québec
Il s’agit ici du fameux dossier de l’affichage public, article 58 de la Charte.
C’est encore le point le plus sensible de la Charte, avec l’accès à l’école anglaise. Ce qui est fondamentalement en cause, c’est le type d’image, de message, que renvoie l’affichage public à tous ceux qui le regardent chaque jour : s’il est unilingue, il confirme le fait que la langue commune de ce pays est le français; s’il est bilingue français-anglais, il tend à confirmer un bilinguisme de fait de la société québécoise; s’il est trilingue, il met de l’avant une langue minoritaire, en accord avec le maintien des langues minoritaires et laisse perplexe sur le statut des deux autres langues.
Tout a été dit et écrit sur cette question, depuis le jugement de la Cour suprême, qu’on ne peut malheureusement pas contester. Il revient au gouvernement de décider d’une ligne de conduite à cet égard.
Conditions de succès de l’aménagement linguistique
Les conditions de succès du plan d’aménagement linguistique québécois découlent de sa nature même, dont les traits majeurs sont les suivants :
Il poursuit comme objectif d’assurer l’avenir du français au Québec en définissant le statut et les circonstances ou domaines d’emploi des langues en concurrence, ici le français, l’anglais et les langues minoritaires.
Il doit donc être réaliste.
Il touche toutes les composantes de la société, dans le respect de la démocratie.
Il doit donc être consensuel.
Il met à contribution plusieurs ministères, les administrations municipales, les entreprises paragouvernementales et privées, les associations professionnelles, les associations, les médias, en somme tous ceux qui ont une forme de responsabilité dans les communications institutionnalisées.
Il doit donc être cohérent.
Il se formule et se réalise en dispositions législatives, directives et opérations d’application.
Il doit être applicable.
Il se déroule sur une longue période de temps.
Il doit être persévérant.
Malgré que les modalités d’application d’un plan d’aménagement linguistique varient d’un secteur d’intervention à un autre, ces grandes conditions s’appliquent partout, mutatis mutandis. Fort de cette conviction et sans pouvoir pousser l’analyse dans ses moindres détails, nous commenterons chacune de ces conditions en prenant comme point de vue l’importance stratégique et symbolique de la Charte, d’une part, et la tendance à la dispersion des dispositions et actions entre les grands intervenants, que nous croyons réelle, d’autre part.
Réaliste
La définition d’un plan d’aménagement doit se fonder sur une analyse détaillée de la situation de départ. L’objectif est de décrire avec précision les tendances de la concurrence linguistique, d’en comprendre les mécanismes, d’amener le plus grand nombre de personnes possible à prendre conscience des enjeux, de favoriser un large échange d’idées sur les solutions possibles, les avantages et inconvénients de chacune. Cette période d’analyse prépare et amorce une deuxième phase, celle de la définition des objectifs à atteindre et des moyens à prendre pour y arriver. Les lois 22 et 101 reposaient largement sur l’analyse de la commission Laurendeau-Dunton et de la commission Gendron, donc sur une description de la situation linguistique à la fin des années soixante. Le bilan actuel permettra d’actualiser cette description et, au besoin, de proposer une analyse et une discussion plus poussées sur des points névralgiques où les données seront insuffisantes, compte tenu du temps alloué au bilan.
La législation linguistique ne peut porter que sur les communications institutionnalisées. On ne peut, par voie législative, édicter des règles applicables aux communications individualisées.
De même, on ne peut légiférer en matière de qualité de la langue. Par contre, il est possible de définir des responsabilités et une stratégie incitative dans d’autres domaines de l’aménagement linguistique, notamment dans le système d’enseignement qui a la responsabilité d’assurer l’apprentissage d’un français de base de qualité, orale et écrite, et celle d’assurer la formation professionnelle en français, avec la terminologie exacte; ou encore, autre exemple, par l’adoption de directives internes pour orienter l’usage du français dans les médias, les entreprises de publicité, etc. Cette stratégie court en filigrane dans la rédaction actuelle de la Charte. On constate cependant un retrait du rôle d’animation qu’y jouait autrefois l’Office de la langue française.
Notons enfin que l’expression en français dans la rédaction de la Charte renvoie à un français de qualité mais ne dit pas de quel français il s’agit. On peut l’interpréter comme étant le français dans son usage standard québécois, mais on peut aussi l’interpréter comme étant le français dans son usage en France avec le risque de voir s’implanter ici les anglicismes français. L’ambiguïté est gênante, d’autant qu’il n’existe aucun dictionnaire du français au Québec qui fasse autorité.
Consensuel
Sur la base des renseignements décrivant la situation, les zones de consensus et les mouvements d’opinion sur les points litigieux, il revient aux autorités compétentes, en l’occurrence le gouvernement du Québec pour ce qui est de la législation, de faire des choix, de formuler une proposition globale et de la soumettre à la discussion publique de tous les citoyens et groupes concernés.
Cette consultation peut prendre diverses formes, selon le moment où on veut la tenir : publication d’un livre blanc sur les grandes lignes de la proposition, commission de consultation pour faire surgir des consensus sur certains points plus embarrassants, commission parlementaire après dépôt d’un projet de loi.
Dans la conjoncture actuelle en matière d’immigration, il serait opportun de tenir des audiences publiques pour préciser la politique du Québec, de même que la politique d’accueil et d’intégration des nouveaux arrivants. Les divergences entre les diverses perceptions de la situation actuelle, d’une part, et les contradictions entre les différents objectifs sociaux en cause d’autre part, sont trop profondes et trop sérieuses pour qu’il soit possible d’arriver à des consensus sans tout confronter globalement.
En éducation, des états généraux se tiennent actuellement dont on peut attendre qu’il s’en dégagera des consensus sur les responsabilités du système d’enseignement, en soi et par rapport à la langue française. Sinon, il faudra poursuivre la consultation pour bien préciser les responsabilités du système d’enseignement dans l’aménagement linguistique du Québec.
Cohérent
Un plan d’aménagement linguistique ne doit pas comporter de contradictions. Évidence au premier abord, mais condition pas si facilement réalisable dans la vie quotidienne quand il met en cause un grand nombre d’intervenants.
Actuellement, il y a une contradiction évidente entre l’aménagement linguistique du Québec, fondée sur la promotion du français langue commune et l’intégration de tous dans un projet de société, et la politique fédérale de bilinguisme et de multiculturalisme. On ne voit pas comment il serait possible aujourd’hui de réduire cette contradiction, d’autant que certains articles de la Charte canadienne des droits et libertés ont été conçus et rédigés expressément pour contrer la Charte de la langue française, enfermant du même coup la Cour suprême dans cette logique.
Dans l’appareil de l’État québécois, il faut s’assurer qu’il n’y ait pas de contradiction entre les politiques, directives et pratiques de chaque ministère et organisme et les objectifs de la Charte de la langue française. Sans doute faudrait-il qu’il y ait, au niveau du conseil des ministres, une instance de coordination de l’aménagement linguistique du Québec qui puisse s’assurer que tout va dans le même sens, malgré les préoccupations et contraintes de chaque ministre et ministère.
Dans le chapitre du français langue de travail, le comité de francisation est le gardien de la cohérence du comportement de l’entreprise. Reste à évaluer, au moment du bilan de la francisation, si cette disposition de la Charte a permis d’atteindre cet objectif.
Applicable
Cette condition rejoint celle de réalisme, ici un réalisme juridique et administratif.
Deux aspects de cette condition sont ici particulièrement en cause : il faut qu’il soit possible de mettre en pratique les mesures prévues par le plan d’aménagement linguistique, surtout par la législation linguistique; et il faut également qu’il soit possible de vérifier l’application des mesures par les intéressés. On rejoint ici les caractéristiques fondamentales de toute législation.
En conséquence, au moment du choix et de la formulation des me-sures, il faut prendre en cause quatre facteurs : le temps, le mode de contrôle administratif du processus, les ressources humaines et financières et les sanctions en cas de non-respect des dispositions.
Le temps
Toutes les mesures ne sont pas applicables immédiatement, ni selon le même calendrier. L’essentiel ici est d’en tenir compte, de fixer des échéances réalistes, mais aussi de vérifier le moment voulu que l’objectif est atteint.
Le mode de contrôle administratif du processus
Il faut prévoir que les personnes, physiques ou morales, responsables de la mise en place des mesures rendent compte périodiquement de l’état d’avancement des actions à des personnes ou organismes dotés d’autorité.
Puisque les objectifs sont d’ordre linguistique et que les mesures d’application peuvent s’étendre dans le temps, le contrôle doit porter à la fois sur le calendrier et le contenu linguistique de l’opération, et non sur les seuls aspects administratifs.
Les moyens humains et financiers
Certaines mesures exigeront des travaux d’ordre linguistique : rédaction ou traduction de textes (manuels, directives, mode d’emploi, publicité, etc., dans un français de qualité), mise en place de la terminologie requise, recyclage ou formation du personnel, etc., d’où l’obligation de disposer du personnel adéquat. D’autres mesures peuvent impliquer des coûts qu’on peut minimiser en les étalant dans le temps. L’essentiel est d’en tenir compte dans la conception des mesures.
Persévérant
Le temps linguistique est très long : la durée du changement linguistique planifié dépasse de beaucoup la durée d’un mandat politique et défie la patience de l’observateur individuel.
Par contre, la pression de l’anglais sur le français au Québec est constante : les mesures d’aménagement linguistique les plus vitales doivent demeurer en place et la volonté commune de maintenir la prééminence du français doit se renouveler de génération en génération malgré l’ironie qui se manifeste régulièrement face à cet entêtement à parler français en Amérique du Nord.
Cependant, si on en juge à la lumière des vingt-cinq dernières années, la politique linguistique au Québec ressemble à une fugue perpétuelle à trois voix[6] dont les modulations se succèdent et s’entrecroisent constamment, sans qu’il soit possible d’imaginer que cette politique puisse demeurer stable et constante : la voix politique est très sensible aux mouvements de l’opinion publique, dont dépend le succès aux élections; la voix juridique interprète la constitution du Canada et/ou les différentes chartes des droits et libertés et rend en conséquence des jugements qui contredisent souvent certaines dispositions d’aménagement linguistique, d’où retour à la voix politique et modification des dispositions pour les respecter; la voix sociale fluctue au gré des rapports entre majorité et minorités, se modifie selon la démographie du pays, d’où, globalement, une évolution plus ou moins marquée du projet de société qui influence la voix politique par le mouvement même de l’opinion.
Il ne s’agit pas ici de figer pour l’éternité l’aménagement linguistique du Québec. Sur des points de détails ou de stratégie, cette politique doit évoluer en s’adaptant aux changements. Mais les objectifs essentiels, français langue officielle unique et langue commune de tous les Québécois, droits linguistiques fondamentaux tels que décrits dans le chapitre II de la Charte, doivent demeurer stables et protégés par la loi et toutes les mesures d’aménagement linguistique, en conformité avec le principe de cohérence. Et surtout le discours politique doit, sur ces points, demeurer constant et ne pas donner l’impression que ces objectifs fondamentaux sont négociables à chaque élection.
Notes
[1] J. C. Corbeil, Actes du colloque international sur l’aménagement linguistique, p. 20. Voir également, ibid., la communication de Sélim ABOU, Éléments pour une théorie générale de l’aménagement linguistique, p. 7-15.
[2] J. C. Corbeil, L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, coll. « Langue et Société », 1980, p. 98.
[4] L’intégration de participation se caractérise par le fait de jouer un rôle dans l’une ou l’autre des institutions ou organisations québécoises; l’intégration d’aspiration par le fait de concevoir son avenir et celui de ses enfants comme membre de la société québécoise. Voir A. Archambault et J. C. Corbeil, L’enseignement du français, langue seconde, aux adultes, Québec, Conseil de la langue française, 1982, p. 116.
[5] L’anglais est la langue de la modernité, écrivait un éditorialiste du journal Le Monde en défense de l’Institut Pasteur de Paris qui avait décidé de publier ses travaux de recherche uniquement en anglais.
[6] J. C. Corbeil, La politique linguistique québécoise : une fugue perpétuelle à trois voix, dans Deux nations, deux modèles culturels : Québec/Catalogne, Montréal, UQAM, 1987, p. 123-142.
Les marques d’usage comme technique de description des aspects connotatifs du lexique
1. Introduction
Le programme me confie le sujet suivant : « Concepts de base relatifs à la norme. Ensemble de facteurs et de critères dont il faut tenir compte pour l’établissement de grilles sociolinguistiques ». C’est le sujet valise par excellence, tellement vaste à traiter qu’un court texte ne peut en rendre compte qu’en référence à des travaux antérieurs, qu’en référence aussi à l’ensemble de notre information, aux uns et aux autres.
Pour ma part, le meilleur point d’ancrage, pour traiter de ce sujet, me semble être de concentrer mes propos sur l’analyse sociolinguistique qui fonde toute la pratique des marques d’usage. Nous aurons ainsi un fil conducteur qui nous permettra de brosser à grands traits, et sans souci d’originalité, la problématique des marques d’usage par rapport à ce qu’il est convenu d’appeler la norme.
Il nous faut, tout d’abord, rappeler la relation entre structure de la société et comportement linguistique varié des locuteurs et décrire le mode de régulation linguistique qui en découle à l’intérieur de toute communauté linguistique. Car la variation linguistique est un fait objectif et observable par quiconque, et non une invention de linguistes; de même qu’il existe une norme du bon usage du français au Québec, qui s’impose à tous, en langue parlée et en langue écrite, quoi qu’on en dise. C’est la manière de décrire cette variation et la norme qui la gouverne qui est litigieuse dans notre société, surtout chez les non-spécialistes, à cause de l’image que renvoie la description de notre usage de la langue aux membres de notre communauté linguistique et que beaucoup jugent dévalorisante.
Du seul point de vue de la description du lexique, cette analyse met en relief la double facette du mot : le sens, c’est-à-dire sa charge sémantique, et la connotation, c’est-à-dire sa charge sociale et affective. Les marques d’usage sont, en définitive, une tentative, de la part des lexicographes, de décrire la ou les connotations du mot, dont découle une pratique que nous avons l’intention d’examiner et de discuter.
Nous nous proposons également d’examiner la fonction sociale du dictionnaire et de mettre en contraste les attentes des utilisateurs (et acheteurs) de dictionnaires par rapport aux a priori et objectifs des lexicographes québécois. La publication de divers dictionnaires au Québec, d’orientations éditoriales différentes, nous donne suffisamment d’indices pour qu’on puisse se faire une bonne idée du problème.
Sur cette base, nous essaierons d’indiquer les directions à prendre pour renouveler la pratique des marques d’usage en lexicographie.
2. La mosaïque linguistique
Nous examinerons cette question du point de vue de la communauté linguistique québécoise.
La communauté linguistique de langue française au Québec n’est pas homogène.
Elle se subdivise en sous-groupes, constitués chacun par un ensemble de locuteurs plus ou moins nombreux qui font un même usage de la langue, usage que l’on met en corrélation avec une ou plusieurs caractéristiques que les membres des sous-groupes partagent. En général, on retient comme facteurs de regroupement les caractéristiques suivantes : le niveau socio-économique, le niveau de scolarité, la dichotomie ville/campagne, la région de résidence ou de provenance, l’âge, le type d’activité professionnelle, enfin, depuis peu, la culture d’origine dans le cas des immigrants francophones.
Du point de vue linguistique, cette hétérogénéité de la communauté entraîne une double série d’indices d’appartenance : les indices communs à tous les membres de la communauté et qui les identifient comme locuteurs québécois du français, et les indices propres à un sous-groupe particulier et qui les identifient comme membres de ce sous-groupe. Remarquons qu’un même locuteur peut appartenir à différents sous-groupes à la fois selon le ou les facteurs retenus pour les définir.
Cette communauté renvoie à une culture, définie par un passé, des traditions, des institutions, un mode de vie, un espace et un climat.
La culture joue le même rôle qu’une nappe phréatique : elle irrigue tous les comportements des membres de la communauté, y compris le comportement langagier. Elle est, elle aussi, hétérogène, composée d’éléments partagés par le plus grand nombre et qui la distinguent des autres cultures, et d’éléments particuliers à l’un ou l’autre des sous-groupes qu’elle comprend et qui constituent des infracultures, par exemple la culture rurale par rapport à la culture urbaine.
Au plan du lexique, l’hétérogénéité de la culture se manifeste de deux manières. Les mots qui renvoient à des éléments fondamentaux de la culture s’imposent à tous comme nécessaires et ont, de ce fait, un statut de légitimité : par exemple, ceux qui renvoient aux institutions politiques, scolaires ou administratives. Les mots qui correspondent à des éléments propres à un sous-groupe et à une culture particulière ont des statuts variables selon l’importance et la renommée du sous-groupe lui-même : par exemple, certains mots du vocabulaire des personnes âgées sont considérés comme vieux jeu et sont même inconnus des jeunes; ou encore l’usage de certains anglicismes est interprété comme signe d’un locuteur peu instruit, alors que d’autres font snobs ou branchés, selon le sous-groupe d’appartenance des locuteurs qui les emploient.
La communauté linguistique québécoise de langue française s’est profondément modifiée au cours des trente dernières années.
On observe alors une nette tendance à l’uniformisation des usages linguistiques sous l’influence de l’urbanisation rapide et de la démocratisation de l’enseignement, sous l’influence également de la radio et de la télévision. On note aussi l’intensification du sentiment d’appartenance à une culture particulière qui se manifeste, sur le plan linguistique, par la volonté de se réclamer d’un usage québécois de la langue française, au lieu de s’en excuser ou de tenter de le cacher.
Les contacts avec d’autres communautés de langue française, surtout avec la France, se sont intensifiés.
On note ici des réactions et des attitudes variées à l’égard de l’une ou de l’autre de ces diverses communautés.
Avec les autres communautés hors la France, on observe chez les locuteurs québécois une attitude fondamentale de solidarité dans la différence par rapport à l’usage français, notamment parisien, un sens profond de la valeur de la variante québécoise si on la compare aux autres et des appréciations fort diverses de chacune des autres variantes.
Les attitudes par rapport à la France sont très particulières et très paradoxales. Fondamentalement, nous savons que la langue française du Québec est un rameau de la langue de France que nos ancêtres ont apporté en terre d’Amérique et nous tenons à conserver et à protéger ce lien de filiation, malgré et avec les différences d’usage que le temps et l’Histoire ont fait surgir entre les deux communautés. Curieusement, la plupart des Québécois ont tendance à idéaliser la langue parlée et écrite en France en la réduisant à la langue soutenue urbaine et en oubliant les autres usages, ou en n’en tenant pas compte, en faisant comme s’il n’y avait que le seul usage standard de la langue en France et comme s’il n’y avait que les locuteurs québécois qui varient mais pas les locuteurs du français en France même. Nous avons la conviction très nette que l’avenir de la langue française au Québec est lié de près à l’avenir de la langue française en France comme langue nationale, en Europe comme langue européenne importante et dans le monde comme langue de la francophonie et langue internationale, mais nous doutons que les Français en soient également conscients et convaincus, en dehors des milieux politiques de la francophonie. Du moins, leur peu de conviction à affirmer et défendre l’usage du français et leur engouement pour l’anglais nous inquiètent, nous déçoivent, nous scandalisent et nous mettent en rogne. En somme, nos relations avec la France et les Français sont des relations d’amour/haine.
De nos relations avec la France et avec l’ensemble de la communauté internationale de langue française découlent des effets sur la conception d’un dictionnaire de l’usage québécois. D’une part, les locuteurs du Québec tiennent à maintenir le lien le plus étroit possible avec l’usage français et ils n’entretiennent aucune intention de séparatisme linguistique par rapport à la France. D’autre part, les Québécois savent qu’ils sont différents, qu’il y a des différences impossibles à gommer, que certaines sont nécessaires et d’autres moins, parce qu’elles sont, pour ainsi dire, du domaine de la stylistique, et à cet égard, les locuteurs croient qu’un dictionnaire doit les aider à faire le tri dans ce magma d’usages en coexistence quotidienne et les aider également à choisir une stratégie de communication adaptée aux circonstances.
Enfin, l’expérience du contact international a rendu les Québécois conscients de l’existence d’une langue commune à tous les francophones du monde, que l’invention du terme français international a cristallisé dans la symbolique francophone.
Ce terme vaut ce que vaut le sens qu’on lui attribue. Si on entend par là cette langue commune qui assure l’intercompréhension entre tous les francophones, c’est une valeur à laquelle tous les Québécois tiennent, par souci de solidarité et d’efficacité. Si on entend une manière d’hiérarchiser les usages linguistiques de tous les francophones sur la base de l’usage français soutenu urbain, en reléguant les variantes dans une sorte de purgatoire de la description des usages, cela devient une idéologie, impossible à fonder du point de vue sociolinguistique et qui se heurte à la fois aux faits et au sentiment d’appartenance à une communauté linguistique et à une culture.
Aucune communauté linguistique n’est homogène.
Ce que nous avons dit de la communauté québécoise vaut, mutatis mutandis, pour toute communauté, y compris la communauté française. Ainsi, par exemple, Damourette et Pichon (d’après Guiraud, 1965 : 6), pour rendre compte de la diversité des usages en France, distinguaient l’usance, langue telle qu’elle est parlée en un lieu donné, par exemple Marseille (langue régionale?), la parlure, langue parlée par les personnes d’un niveau social donné, la disance, langue parlée par ceux qui exercent un métier particulier (les langues de spécialité?) et le jargon, langue parlée dans un cénacle, dans un milieu d’initiés.
En général, l’analyse du phénomène des parlures, en France, s’effectue selon la perspective de l’analyse de la société en classes sociales. Ainsi, le propos suivant de Damourette et Pichon est très révélateur de la manière de traiter la chose : « Il y a des habitudes caractéristiques de tel ou tel niveau social. Dans chaque classe, les individus recourent aux vocables et aux tournures qui sont consacrés par les mœurs de cette classe; leur parler suffit ainsi, bien souvent, à faire reconnaître, au premier abord, le degré d’affinement auquel leur famille est parvenue. (...) Il serait par trop schématique de distinguer un nombre déterminé de parlures françaises, car les divers étages de la société interfèrent. Néanmoins il existe aux deux extrémités de l’échelle deux parlures bien définies : la parlure bourgeoise et la parlure vulgaire » (d’après Guiraud, 1965 : 9). Pierre Guiraud remarque cependant que « nous assistons à une intégration des classes sociales. À ce sujet, on relèvera que la parlure bourgeoise dans son usage familier présente de nombreux traits communs avec la parlure vulgaire. Il est notable, par ailleurs, que l’écart entre le français populaire et le français familier (d’usage cultivé) se réduit chaque jour. Cela tient, d’une part, à l’accès à la culture des classes populaires (scolarisation, information); au fait, d’autre part, que beaucoup de locuteurs bourgeois adoptent ou acceptent de plus en plus des formes vulgaires (voire argotiques). » (1965 : 9-10). Ce phénomène d’intégration des parlures s’est nettement accéléré depuis lors en France.
3. La régulation linguistique
Nous avons proposé le terme de régulation linguistique pour désigner « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un sous-groupe donné sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses sous-groupes » (Corbeil, 1983 : 283).
La régulation linguistique fonctionne dans chacun des sous-groupes de la mosaïque linguistique. Il y a donc autant de normes de comportement langagier qu’il y a de sous-groupes dans la communauté. Elles coexistent toujours, même si l’une d’entre elles s’impose comme norme dominante, norme qu’on désigne en général, et en raccourci, la norme, comme s’il n’y avait qu’elle dans le système de la régulation.
La régulation linguistique se distingue de l’aménagement de la langue en ce qu’elle s’exerce inconsciemment au sein de la communauté linguistique alors que l’aménagement de la langue implique une intervention consciente dans le processus de l’usage de la part de personnes qui ont l’intention d’orienter l’évolution linguistique en faveur de l’un des usages. Elle se distingue également de la standardisation linguistique qui se présente comme une opération d’ordre linguistique dont l’objectif est de définir explicitement des formes de la langue qui pourront servir de normes pour l’usage officiel, norme d’orthographe, norme de prononciation, norme grammaticale, norme lexicale et terminologique, alors que, dans la régulation linguistique, la norme de chaque sous-groupe et du groupe (norme dominante) sont implicites quoique connues de tous et admises.
Nous avons déjà tenté une première esquisse d’explication du mode de fonctionnement de la régulation linguistique, où nous identifiions les principaux facteurs qui façonnent les comportements langagiers individuels et proposions quatre principes qui fondent l’efficacité relative de la régulation linguistique. Il nous semble pertinent à l’objet de la table ronde de revenir rapidement sur ces points. Les facteurs que nous avions alors isolés sont les suivants : l’apprentissage primaire de la langue, c’est-à-dire l’apprentissage de la langue dans la toute première enfance sous la seule influence de la norme du milieu de vie, milieu familial d’abord, milieux environnants ensuite; l’École, c’est-à-dire, en premier lieu, l’apprentissage systématique de la langue et la formation d’une conscience linguistique en faveur de la norme dominante, en deuxième lieu l’apprentissage continu de la langue sous l’influence et de par les contraintes spécifiques des milieux de travail successifs; les communications institutionnalisées comme proposant un modèle de langue prestigieux et répétitif; enfin, l’appareil de description linguistique comme véhicule de la forme standard de la langue. Quant aux principes qui expliqueraient l’efficacité relative de la régulation linguistique dans une société complexe, nous ne ferons ici que les rappeler. Le principe de convergence : la régulation linguistique est d’autant plus forte au sein du groupe que tous les facteurs privilégient l’usage de la même variante de la langue; le principe de dominance : au sein du groupe, l’usage linguistique qui prédomine est celui des sous-groupes qui contrôlent les institutions; le principe de persistance : le maintien d’un même usage dominant d’une époque à l’autre malgré ses propres variations temporelles consolide la régulation linguistique en sa faveur; le principe de cohérence : au-delà des variations des normes de chaque sous-groupe par rapport à la norme dominante, il existe un ensemble d’éléments formant système qui constituent la spécificité même de la langue et qui autorégularisent le fonctionnement du système linguistique de chacune de ses variantes.
À la même époque et sans faire référence à la notion de régulation linguistique, Pierre Bourdieu, dans Ce que parler veut dire (1982), propose une analyse de la concurrence des usages qui présente de nombreuses analogies avec l’esquisse précédente. Nous pourrions résumer l’analyse de Bourdieu de la manière suivante. Les habitus linguistiques, c’est-à-dire, en somme, la compétence linguistique de chaque locuteur définie par sa double facette de connaissance des possibilités de la langue et d’évaluation de la manière d’en user, produisent, à l’intérieur de la communauté linguistique, des styles de langue variés qui engendrent un marché linguistique global. Ce marché linguistique s’organise autour d’un usage légitime, d’un usage dominant, qui se trouve conforté, renforcé par des rites d’institution, comme le Champ littéraire, l’École, l’Appareil de description, etc. Les règles du marché attribuent une valeur, un prix, à chacun des styles, d’où la régulation de la concurrence sociale entre les différents styles, un profit de distinction pour ceux qui maîtrisent l’usage légitime et, pour chaque locuteur, l’expérience personnelle et quotidienne de la valeur sociale des usages linguistiques, de par les réactions des autres à l’égard de sa propre production langagière.
De ce qui précède nous tirons des remarques à propos des dictionnaires. Ils font partie, à l’évidence, des rites d’institution, ils sont même le produit le plus usuel, le plus répandu, le plus populaire, de tous les ouvrages traitant de la langue. Plus spécifiquement, ils ont pour objet la description d’une partie du lexique de la langue, ou bien celui du seul usage légitime dans le cas des dictionnaires à orientation normative, ou bien, dans le cas des dictionnaires d’orientation descriptive, un ensemble plus grand de vocables appartenant à des styles différents, en général situés par rapport à l’usage légitime. Les marques d’usage sont alors une technique éditoriale pour fournir aux lecteurs des renseignements succincts sur le statut du mot, lorsqu’il n’appartient pas à l’usage légitime, les usages de celui-ci étant considérés comme neutres. En fait, elles ont comme fonction de refléter les conflits d’usage à l’intérieur de la langue, en situant les protagonistes les uns par rapport aux autres autour de l’usage dominant pris comme usage légitime. On pourrait étendre cette dernière remarque à l’ensemble des dictionnaires, même d’argot, pour la simple raison qu’il existe une norme de l’argot, comme de toute autre variété, avec des déviances par rapport à elle qu’il faut situer ou exclure.
4. Les deux facettes du mot : le sens et les connotations
Le mot peut transmettre deux types d’information : une information dénotative, le signifié de De Saussure, le sens, c’est-à-dire l’idée, le concept que le mot évoque; une information connotative, information d’un autre ordre qui s’ajoute au sens et qui évoque des réalités d’une toute autre nature, ce qui différencie ce mot de ses parasynonymes ou lui confère un caractère particulier dans l’usage.
Tout mot a un sens, même en poésie, bien qu’alors ce sens puisse être plus personnel au poète que commun à l’ensemble des locuteurs, avec, comme conséquence, que les textes poétiques ne peuvent être insérés dans la documentation d’un dictionnaire sans tenir compte de ce fait particulier qui les distingue des textes d’autres styles. Par contre, tout mot n’est pas doté d’une connotation. Il y a des mots sans connotation et des mots avec connotation : le dictionnaire ne marque, quand il le fait, que les seconds, les autres étant dès lors considérés comme neutres, sans autre indication que l’absence d’une marque. Les personnes qui consultent un dictionnaire connaissent cette convention et interprètent ainsi le texte des articles.
L’attribution d’un sens ou d’une connotation à un mot par le lexicographe relève de la même démarche : d’abord, l’observation des faits de langue dans l’ensemble de la communauté linguistique ou dans une partie seulement, selon les objectifs de la description; ensuite, l’analyse et la description de la double valeur des mots, dénotative et connotative, où la compétence langagière et méthodologique du lexicographe a une grande importance. Aussi bien pour le sens que pour la connotation, cette description doit rendre compte du consensus du plus grand nombre de locuteurs, c’est-à-dire décrire la norme légitime et le marché linguistique qu’elle génère.
Dans l’un et l’autre cas également, le lexicographe doit se donner une méthode de travail la plus rigoureuse et la plus objective possible, pour atténuer la part d’arbitraire. Ceci est, aujourd’hui, particulièrement vrai quand il s’agit d’identifier les connotations. À cet égard, la méthode de Bally demeure intéressante pour l’analyse de la connotation, de ce qu’il appelle la valeur stylistique. Elle comporte trois étapes : d’abord, repérage et regroupement de tous les mots qui ont en commun le même sens, qui renvoient au même concept, ce qu’il nomme la série synonymique; ensuite, choix de l’un d’entre eux comme terme le plus neutre, celui qui dénote le mieux le concept sans ou avec le moins de valeur stylistique, qu’il considère comme terme d’identification de la série synonymique; enfin, examen de chaque mot de la série pour déterminer ce que chacun ajoute au sens, ce qu’il appelle sa valeur stylistique et que nous considérons comme l’information connotative transmise. Prenons un exemple, sans trop le développer. Soit la série synonymique québécoise suivante : soûl, chaud, paqueté, ivre, gai, paf, rond, parti, pompette, éméché. Terme d’identification : ivre. Valeur stylistique : langue neutre : ivre (constat), soûl (augmentatif), gai (atténuatif); tous les autres mots ont une valeur stylistique très forte, soit atténuative : pompette, éméché, soit augmentative : parti, rond, chaud, paqueté, paf. La même série synonymique en France serait différente, soit, citée d’après le NPR : ivre, aviné, enivré, soûl, beurré, blindé, bourré, brindezingue, cuit, cuité, noir, paf, pété, pinté, plein, rond, schlass, éméché, gai, gris, parti, pompette. Du point de vue lexicographique, la méthode de Bally est très stimulante parce qu’elle oblige à regrouper tous les mots apparentés par le sens et à les distinguer les uns des autres selon une grille de connotation à définir pour les fins du dictionnaire.
Les dictionnaires se sont donné comme objectif premier de décrire le ou les sens du mot et, en second lieu, de noter les connotations du mot dans l’un ou l’autre de ses sens par des marques. Cependant, ces marques ne bénéficient pas d’une analyse et d’une théorie aussi rigoureuses que la sémantique dénotative. En fait, on dirait que c’est par nécessité pratique d’indiquer une connotation indispensable à un usage judicieux du mot que le système des marques s’est peu à peu établi dans la pratique lexicographique et non sur la base d’une conceptualisation poussée de cet aspect du mot, qui guiderait, avec un minimum d’objectivité, l’attribution d’une marque à un mot.
Il nous apparaît donc utile à nos discussions de présenter un classement des différentes connotations possibles. Nous distinguerons trois grandes catégories : les connotations sociolinguistiques, les connotations topolectales et les connotations d’usage spécialisé.
4.1 Les connotations sociolinguistiques
Les connotations sociolinguistiques fonctionnent à l’intérieur d’une même communauté linguistique. Elles transmettent des indices qui, d’une part, différencient le mot par rapport à ses proches dans le même champ sémantique et, d’autre part, situent celui qui l’emploie dans le marché linguistique par rapport aux autres locuteurs de la langue.
C’est la catégorie de marques la plus diversifiée et la plus difficile à conceptualiser et à organiser. Dans l’état actuel de l’analyse, on peut distinguer les sous-catégories suivantes.
Les connotations d’appartenance sociale. — Elles correspondent à l’identification du sous-groupe de locuteurs auquel appartient l’usage de ce mot ou de ce sens selon l’analyse qui est faite de la mosaïque linguistique par rapport à l’usage légitime. Dans la pratique actuelle, la seule marque de cette sous-catégorie est la marque populaire par opposition à bourgeois. L’analyse est vraiment trop rudimentaire pour être encore valable.
Les connotations stylistiques. — Elles identifient les différents registres que l’on observe à l’intérieur de l’usage légitime de la langue. Si on en juge par la terminologie courante, cette sous-catégorie est diversifiée. On distingue généralement : langue parlée par opposition à langue écrite, langue familière, langue soutenue, langue littéraire, langue didactique, langue poétique.
Les connotations évaluatives. — Elles ajoutent au sens du mot l’indication de l’appréciation personnelle du locuteur de la chose elle-même. Elles permettent au locuteur d’indiquer la manière dont il perçoit la chose ou la manière dont il entend la présenter, d’après des jugements de nature diverse : jugement de valeur (mélioratif/péjoratif), jugement de politesse (vulgaire), jugement d’intensité (diminutif, augmentatif, euphémisme, ironique). C’est une sous-catégorie importante, autant parce qu’elle révèle la richesse de nuances dont le locuteur dispose par la langue que parce qu’elle décrit les valeurs attachées aux mots et qui font l’objet d’un consensus dans la communauté linguistique, puisqu’elles sont interprétées correctement par ses membres.
Les connotations d’origine linguistique. — Elles s’attachent au sens quand, dans certains cas d’emprunts ou de mots particuliers, l’origine du mot est perçue et interprétée dans un sens ou dans l’autre, par le locuteur et par son interlocuteur, avec des conflits possibles d’attitudes entre eux. Il ne faut donc pas les confondre avec la notation de l’étymologie du mot, qui est une tout autre affaire.
Les marques déposées entrent dans cette sous-catégorie et doivent être notées soigneusement à cause des éventuels conséquences juridiques de l’usage de ces mots sans l’indication de la restriction d’emploi qui les affecte.
La distinction la plus importante à établir ici est entre emprunt sans sentiment de concurrence et emprunt avec sentiment de concurrence entre la langue emprunteuse et la langue prêteuse, ce sentiment pouvant être conflictuel entre les membres de la communauté. Dans le premier groupe, on peut classer les empmnts intégrés, le plus souvent anciens, les emprunts de nécessité, pour nommer des faits de culture sans équivalent dans la langue emprunteuse, les emprunts d’ordre stylistique, par exemple dans le roman ou le théâtre par souci de couleur locale ou de vraisemblance. Dans le second groupe, on trouve les emprunts de luxe, les emprunts abusifs, dont l’usage peut relever de la mode et/ou signifier une relation de dominance de la langue prêteuse sur la langue emprunteuse, ou révéler un état ancien de colonisation linguistique et terminologique, dans le cas du Québec tout particulièrement.
Les connotations normatives. — Elles s’attachent à certains mots ou sens pour les distinguer d’un autre dont l’usage est contesté par des instances linguistiques dotées d’une certaine autorité morale. Ou bien le locuteur indique ainsi sa connaissance des usages recommandés, ou bien le dictionnaire indique à l’usager le fait que ce mot est préférable à tel autre.
Les connotations de fréquence. — Elles distinguent les mots ordinaires, courants, des mots rares, des mots inusités, des hapax.
Les connotations chronologiques. — On peut distinguer deux types de connotations chronologiques : les connotations révélant des états de langue antérieurs, selon l’histoire de chaque langue : langue ancienne, langue classique; les connotations de micro-chronologie, révélant les couches d’âge dans la mosaïque linguistique. Pour les mots du premier groupe, on perçoit des caractères qui les distinguent : mots anciens, vieux mots, mot d’une époque particulière. De même pour les mots du second : mot vieilli, néologisme, mot enfantin, mot à la mode.
4.2 Les connotations topolectales
À la différence des marques sociolinguistiques, les connotations topolectales fonctionnent d’une communauté à une autre à l’intérieur de la communauté plus large de tous les locuteurs qui partagent la même langue, par exemple entre les locuteurs du français au Québec, en France, en Belgique, en Suisse ou dans un pays d’Afrique, ou entre les locuteurs de l’anglais aux États-Unis, en Grande- Bretagne ou en Australie, ou même, d’une manière plus étroite, entre les locuteurs d’une région et d’une autre dans le même pays, entre l’Est, le Sud et l’Ouest des États-Unis, par exemple.
Elles transmettent des indices qui identifient un mot ou un sens comme appartenant à une autre communauté et qu’il est soit nécessaire d’utiliser dans certaines circonstances, par exemple pour désigner des institutions qui lui sont propres, soit utile à connaître pour décoder les locuteurs et les textes de cette variante. Elles révèlent l’écart entre un fait de langue et les usages habituels de la communauté à laquelle appartient le locuteur, que décrit le dictionnaire. Elles présupposent donc des relations suffisamment fréquentes entre les communautés en cause et une certaine connaissance réciproque des usages linguistiques communs et particuliers aux uns et aux autres.
Elles fonctionnent à partir de la perception du locuteur selon l’usage de sa propre communauté. Ce sont donc les autres qui sont différents, vieil adage qui s’applique toujours, surtout dans la langue et le lexique qui jouent un rôle important dans le sentiment d’appartenance et d’identité culturelle.
4.3 Les connotations d’usage spécialisé
Les connotations d’usage spécialisé transmettent l’indice d’appartenance d’un mot ou d’un sens à un segment spécialisé du lexique global de la langue et attribuent à celui qui l’utilise une certaine connivence avec un groupe particulier d’utilisateurs de la langue, qui va des milieux d’initiés (argot scolaire, argot des trafiquants, par exemple) aux divers milieux professionnels, chacun doté d’une langue de spécialité qui lui est propre.
4.4 Application aux dictionnaires
L’emploi des marques d’usage en lexicographie nous apparaît comme une tentative plus ou moins heureuse et plus ou moins systématique d’indiquer les connotations du mot. Chose certaine, la théorie des marques devrait s’élaborer à partir d’une analyse approfondie de la nature de la connotation, de son mode de fonctionnement dans la conscience linguistique des locuteurs et des différentes valeurs qui sont ainsi attachées à la charge strictement dénotative des mots. À ma connaissance, il existe peu d’études de ce type dans la documentation linguistique actuelle. Les renseignements de cette nature sont épars et ne sont jamais l’objet d’une préoccupation propre, mais sont plutôt incidents à d’autres sujets de préoccupation et traités avec l’intérêt qu’on accorde à un aspect secondaire du sujet principal.
5. Le rôle normatif du dictionnaire
Tous les dictionnaires sont normatifs, mêmes les dictionnaires de français populaire. Boutade? Pas vraiment, en apparence seulement, parce qu’ainsi, nous voulons attirer l’attention sur la pluralité des normes (parce qu’il existe une norme pour chaque variété de langue) et sur la quasi-synonymie entre norme, normatif et usage standard de chaque variété (cf. ci-dessus, §3). Entre un dictionnaire dit normatif et un autre dit descriptif, il n’y a qu’une différence d’objectif principal, qui entraîne des conséquences d’ordre méthodologique, mais il n’empêche que l’un et l’autre soient normatifs. « En effet, le dictionnaire, qu’il soit libéral ou puriste, n’échappe pas à la norme », dit Alain Rey, dans Norme et Dictionnaires (1983 : 553). Je me référerai souvent à ce texte, parce qu’il est pertinent à notre réunion et qu’il est d’un lexicographe de grande expérience doublé d’un linguiste qui a beaucoup réfléchi sur sa propre pratique lexicographique et sur celle des autres.
Pour examiner le rôle normatif du dictionnaire, je distinguerai les deux aspects du dictionnaire : le dictionnaire comme objet scientifique d’ordre linguistique et le dictionnaire comme objet commercial, lié à des préoccupations de marché.
5.1 Le dictionnaire comme objet scientifique
« Tout dictionnaire puise dans une pluralité d’usages et prétend fournir une image de la “langue”; en fait, il construit une proposition d’usage fondée sur une hiérarchie » (p. 546). Cette proposition d’usage varie d’un type de dictionnaire à un autre et Rey en distingue principalement trois : le dictionnaire pédagogique, dont la norme est celle de l’institution scolaire, dans la perspective de la Reproduction de Bourdieu-Passeron (1970); le dictionnaire normatif, correctif ou de difficultés, dont l’objectif est de proposer l’usage le plus sûr parmi tous ceux qui se font concurrence et dont les positions normatives peuvent être très différentes, depuis le purisme le plus étroit jusqu’à la simple recommandation d’un usage en cas de doute; enfin, le dictionnaire descriptif, « culturel », où « la norme est orientée vers l’“élite cultivée”, unie par ses pratiques intellectuelles, par son “capital” scolaire et universitaire » (p. 545), sur la base du discours littéraire ou didactique, dont les avantages lexicographiques sont évidents : « correction » syntaxique, « élégance » ou « qualité » stylistique, maîtrise du système en même temps que maîtrise d’un ou de plusieurs usages à l’occasion des circonstances de discours, variété thématique et variété des univers de discours (p. 547, note 4). Appliqué au dictionnaire québécois, ce recours au texte littéraire doit être soumis à une analyse critique qui tienne compte de deux phénomènes propres à la littérature québécoise, soit l’éloignement de la langue parlée par rapport à la langue écrite qui se reflète dans les dialogues ou même dans le texte, surtout au théâtre, et le militantisme, populaire ou politique, de certains écrivains, surtout à l’époque de la littérature joualisante, qui a eu l’avantage de libérer le champ littéraire d’une trop grande pression de la norme parisienne.
Cette proposition d’usage s’élabore d’après une méthode de travail qui est peu à peu passée de l’artisanat à une méthodologie fondée sur un ensemble de connaissances empruntées à la linguistique, à la sémiologie et à la sociologie, à la suite des réflexions épistémologiques des lexicographes et lexicologues sur l’art de faire un dictionnaire. Certains aspects de cette méthodologie ont une relation directe avec la norme. Le recours à un corpus de textes est souvent évoqué comme contrepartie à l’arbitraire du lexicographe. Il est évident que le corpus offre des garanties d’objectivité et qu’il permet d’appuyer l’analyse du lexique sur des relevés de mots, pour en établir l’existence et la fréquence et pour éviter, autant que faire se peut, les oublis; de plus, il fournit des exemples réels, pour délimiter et illustrer le ou les sens de chaque mot, de même que, le cas échéant, leurs connotations. Mais le corpus, même très extensif, ne peut pas épuiser tous les discours possibles; il n’est qu’un échantillon, qui doit être constitué selon des critères en rapport avec l’objectif poursuivi par chaque dictionnaire. De plus, le corpus doit être traité et se trouve ainsi réintroduite la compétence langagière du ou des rédacteurs, « compétence sociologique modulée par l’histoire individuelle à l’intérieur de l’histoire collective, par les attitudes personnelles à l’intérieur des modèles idéologiques et socioculturels » (p. 547). Il se peut enfin que le corpus doive être complété, notamment pour le repérage et l’ajout des termes propres aux langues de spécialité, qui peuvent très bien ne pas y apparaître et qu’il est jugé nécessaire d’introduire dans le dictionnaire pour des raisons à définir. Avec ou sans corpus, la matière et le contenu de tout dictionnaire est le résultat d’un ensemble d’opérations : tris, choix, exclusions, classements, hiérarchisation, analyses, qui font appel à la connaissance de la langue chez les rédacteurs. Les opérations de choix et d’exclusion sont particulièrement significatives du point de vue normatif, car c’est par là « que procède la normativité du dictionnaire », non par « un discours d’interdiction » (p. 543).
Enfin, malgré les précautions méthodologiques qui sont prises pour la préparation d’un dictionnaire, il demeure que son discours n’est pas scientifique, mais didactique. « Comme le manuel, le dictionnaire - et pas seulement le dictionnaire pédagogique - est voué au didactisme, c’est-à-dire à la “reproduction” socioculturelle d’un savoir, à la diffusion d’attitudes et de jugements acquis [...]. Alors même que ses auteurs peuvent n’avoir souci que de description objective, le dictionnaire a des destinataires, pour lesquels cette description - didactiquement transmise - est la norme, la vérité. Ceci donne une signification différente - toujours dans le sens normatif - au texte lexicographique. » (p. 566)
5.2 Le dictionnaire comme objet commercial
Ici, le point de vue n’est plus celui du linguiste ou du lexicographe, mais celui de l’éditeur, qui est un homme d’affaires. Au départ, il nous faut accepter que ses préoccupations et sa logique sont tout aussi respectables que celles du linguiste/lexicographe. Nous essaierons de cerner la manière dont il envisage le dictionnaire.
Sa première préoccupation, fondamentale, est celle de la rentabilité de l’opération par rapport à la concurrence. Il lui faut connaître : l’état du marché et de la concurrence dans le secteur général des dictionnaires, les prix de vente pratiqués, les créneaux disponibles ou, tout au moins, ouverts à de nouveaux produits, le tout pour déterminer sa capacité de contrer les concurrents, notamment en déterminant un prix de vente concurrentiel pour un futur ouvrage et en offrant un produit qui se différencie des autres produits semblables, de préférence en y ajoutant quelque chose de plus. Le prix de vente sert de base au calcul de l’investissement qu’il lui serait possible de faire dans ce projet en fonction de l’appréciation du temps de recouvrement dudit investissement par les profits générés par la vente de l’ouvrage. Enfin, par un simple calcul, le prix de vente fixe l’espace disponible en fonction d’un certain format, calculé en nombre de pages et/ou de signes.
Cet espace est, en définitive, le principal facteur qui déterminera la nomenclature du futur dictionnaire et l’étendue des articles. L’autre facteur, tout aussi important, est le choix du public cible et la prise en compte des attentes et des besoins de ce public particulier. Car, surtout dans les dictionnaires de langue, il faut bien « interroger la finalité sociale du dictionnaire et les conditions mêmes de son existence » (Rey, 1983 : 544). Qu’on le veuille ou non, que la chose plaise ou non aux lexicographes « descriptifs », pour le grand public, le dictionnaire décrit le bon usage et doit fournir la bonne réponse en cas de doute de la part de celui ou de celle qui le consulte.
Trouver des réponses à toutes ces questions peut se faire intuitivement, de par la seule connaissance empirique du domaine des dictionnaires ou se faire d’une manière plus « commerciale », sous forme d’une étude de marché. Les manières de faire sont très variables d’une maison d’édition à une autre. Chose certaine, il me semble très imprudent d’entreprendre la rédaction d’un dictionnaire avant d’avoir des données précises et valables sur chacun des points que nous venons d’évoquer. Par exemple, même le dictionnaire de Nancy a été obligé de revoir à la baisse ses ambitions quand il s’est heurté à la logique du marché et il est plus que probable que les autres tranches du projet initial, pour les états antérieurs de la langue française, ne soient jamais entreprises à cause des coûts prévisibles.
Une fois l’espace disponible déterminé et le public cible identifié, il faut encore définir la politique éditoriale du futur dictionnaire. On revient alors aux préoccupations, objectifs et compétences du lexicographe principal, avec ou sans équipe de collaborateurs (mais il vaut mieux qu’il y ait un seul responsable de projet, ne serait-ce que pour prendre les décisions qui s’imposent). Les éléments essentiels de cette politique sont les suivants : définir une stratégie de collecte des informations qui serviront de matériau de base pour la préparation du dictionnaire, fixer les critères de sélection des entrées en fonction des objectifs du dictionnaire par rapport au public cible, mettre au point un appareil métalinguistique et typographique pour la rédaction et la présentation de l’ouvrage. S’introduit ici la question centrale de la norme, du standard de la langue que l’on veut décrire, qui entraîne le recours aux marques pour mettre en perspective les usages plus ou moins à la périphérie de cet usage de référence.
6. La pratique actuelle des marques et perspectives de renouvellement
Nous voudrions maintenant examiner la pratique actuelle des marques d’un double point de vue : d’une part, rappeler les marques utilisées actuellement, telles qu’on les trouve dans la tradition lexicographique française dont nous nous inspirons, et citer leurs définitions, du moins celles qu’on retrouve dans les ouvrages qui ont pris soin de les expliciter (et ils sont peu nombreux, cf. les définitions en annexe); d’autre part, extraire de ces définitions le point de vue où se sont placés les lexicographes qui les ont engendrées et utilisées.
Cette dernière préoccupation nous amène tout naturellement à poser un regard critique sur l’a priori théorique de chaque définition et, le cas échéant, de proposer une nouvelle approche.
Indépendamment de la typologie des connotations proposée précédemment, nous nous en tiendrons aux catégories de marques soumises à notre attention dans la fiche de projet de la table ronde, soit : les marques topolectales, les marques d’emprunt, les marques normatives et, enfin, les marques sociolinguistiques. De plus, les dictionnaires de la maison Le Robert étant pratiquement les seuls à définir les marques d’usage qui sont utilisées dans le corps du texte des articles, nous citerons surtout les définitions du Nouveau Petit Robert (1993) comme révélatrices de la manière dont les lexicographes français conçoivent chacune d’elles. De même, nous emprunterons à ce dictionnaire les exemples qui illustrent nos propos.
6.1 Les marques topolectales
En fait, on ne trouve, dans la plupart des dictionnaires français, qu’une seule marque dans cette catégorie, la marque régional définie ainsi : « mot ou emploi particulier au français parlé dans une ou plusieurs régions [France, pays francophones], mais qui n’est pas d’usage général ou qui est senti comme propre à une région » (NPR, 1993 : XXVIII). Elle se complète très souvent de la mention de la ou des régions concernées. Par exemple, à l’entrée bleuet, on trouve : « RÉGION. (Canada) Baie bleue de l’airelle des bois, ou myrtille d’Amérique » et à septante : « VX ou RÉGION. (Belgique, Suisse, est de la France, Acadie) Soixante-dix. »
Cette définition implique deux présupposés. D’abord, le choix d’une communauté linguistique de référence et de son usage légitime comme lieu d’appréciation de ce qui est régional. Ensuite, la perception, chez les locuteurs de cette communauté (ou chez le lexicographe), du caractère non endogène du fait linguistique ainsi marqué, donc une certaine conception des relations entre leur usage propre et celui des locuteurs d’une autre communauté de la même langue, d’où découlent des attitudes variées. En conséquence, la marque régional ne se confond pas avec la notation de l’origine du mot : aussitôt qu’un mot est admis dans l’usage de la communauté de référence, il cesse d’être considéré comme régional, indépendamment de son origine. Ainsi, le mot balafon (originaire du malinké de Guinée) n’est pas indiqué comme régional, ni le mot ailloli (du provençal). Les présupposés indiqués sont donc essentiels à la notion de la marque régional.
En conséquence, dans un projet de dictionnaire de l’usage du français au Québec, il faut prendre l’usage légitime québécois comme critère d’acceptabilité d’un mot ou d’un sens. Serait-ce à dire qu’il ne faut rien marquer de ce qui est proprement québécois? Je ne le crois pas, parce que, pour certains mots ou certains sens, les Québécois ressentent le besoin de se situer par rapport à l’usage français ou auraient avantage à connaître l’écart entre notre usage et celui de France, à une époque où les échanges sont plus intenses entre ces deux communautés, surtout pour au moins pouvoir s’adapter aux exigences de la situation de communication. La question qui se pose alors est de déterminer quand ce type d’information est utile et d’étayer ce diagnostic sur des critères sociolinguistiques explicites, pour éviter le plus possible la part « de convention et d’arbitraire » dont parle Guiraud (1965 : 6) comme allant de soi dans la description du lexique. Pour l’instant, il me semble que nous aurions avantage à le faire dans au moins trois cas : pour indiquer des faits culturels propres à la France, par exemple : département, préfecture et préfet; pour indiquer des sens différents attribués au même mot, ici et en France, par exemple : bleuet, scotch; pour mettre en relation d’équivalence des mots qui renvoient à la même notion, de manière à établir la bonne correspondance entre chaque mot et sa communauté d’appartenance : bas / chaussette, mitaine / moufle, efface / gomme à effacer.
Dans la pratique du dictionnaire, on peut indiquer cette marque de diverses manières : indiquer la communauté linguistique entre parenthèses, intégrer la mention dans le corps de la définition, créer deux articles si les sens sont trop éloignés, comme pour épinette dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993) ou le Dictionnaire du français plus (1988).
6.2 Les marques d’emprunt
Dans le cas de la notation des emprunts, l’essentiel est de prendre en compte la concurrence linguistique et de bien distinguer les emprunts qui entrent en concurrence avec un mot de la langue de ceux qui ne font pas concurrence à un mot existant, en somme d’identifier par une marque les emprunts de luxe, les emprunt inutiles.
À cet égard, la distinction entre anglais et anglicisme dans le NPR est tout à fait satisfaisante de même que la définition de la marque anglicisme : « mot anglais, de quelque provenance qu’il soit, employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement en français ne sont pas précédés de cette marque) » (p. XXIII). L’indication de l’origine linguistique d’un terme d’emprunt sans concurrence est intéressante pour indiquer les contributions d’une langue à l’enrichissement lexical du français. Au Québec, on pourrait ainsi repérer les apports des langues amérindiennes et de l’inuktitut, et ceux des diverses communautés culturelles.
Pour discuter des critères de distinction entre emprunts admissibles et emprunts de luxe, on pourrait s’inspirer de l’énoncé de politique de l’Office de la langue française (Office de la langue française, 1980), qui me semble encore la proposition la plus réaliste, la plus explicite et la plus fonctionnelle. De plus, dans le contexte québécois, où un certain colonialisme linguistique de la part de l’anglais a pesé et continue de peser sur la pratique de la langue française, je tiens à souligner que le seul critère de l’usage, de son ancienneté ou de sa fréquence n’est pas suffisant pour déterminer qu’un mot ou un sens anglais est admissible dans l’usage légitime, à moins de vouloir entériner l’usage populaire, consacrer les conséquences d’un passé de langue dominée et compromettre tout effort de redressement, soit par l’École, soit dans le cadre de l’aménagement de la langue au Québec. Il ne faut pas oublier que le dictionnaire fait partie des rites d’institution (Bourdieu) et qu’il joue un important rôle normatif auprès de ses lecteurs.
6.3 Les marques normatives
Les marques normatives sont d’un ordre particulier. Elles renvoient au discours sur la langue. Elles évoquent et font appel au sentiment normatif du locuteur en attirant son attention sur les réserves qui existent à l’égard d’un mot, d’un sens, d’une expression, pour le mettre en garde contre un usage répandu jugé discutable ou condamnable. Elles supposent donc des avis exprimés et partagés par un certain nombre de locuteurs, au sein de la communauté, à l’égard de faits de langue précis. Dans certains cas ou certaines situations, elles impliquent des personnes ou des organismes qui jouent un rôle particulier dans la définition de l’usage légitime. En général, elles sont indiquées par des notes (emploi critiqué et terme recommandé, par exemple) avec, souvent, la mention de la source de cet avis.
La discussion porte ici surtout sur la pertinence de la remarque normative par rapport à l’usage réel et sur la crédibilité de la (des) personne(s) ou de l’organisme qui a formulé la réserve objet de la marque. À cet effet, Rey note que « l’intrusion de la norme prend ici figure officielle, ministérielle - et les dictionnaires ne peuvent refuser cette manifestation évaluative et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey, 1983 : 546).
6.4 Les marques sociolinguistiques
Dans la pratique lexicographique actuelle, il s’agit certainement de la catégorie de marques la plus embarrassante, tant dans les présupposés des définitions de chacune d’entre elles que dans la difficulté d’attribuer l’une ou l’autre à un fait de langue. Nous amorcerons nos propos à partir de l’observation des critères sur lesquels reposent les définitions traditionnelles de ces marques, sur la base des définitions jointes en annexe.
Les marques argotique, vulgaire, populaire. — Le premier groupe de marques sociolinguistiques comprend habituellement les marques argotique (ARG.), vulgaire (VULG.), populaire (POP.). Il est délimité par le critère du partage de la société en classes sociales et des différences d’usage de la langue qui les distinguent, sur la base principalement de l’opposition populaire / bourgeois.
La référence à cette opposition est constante dans la tradition française à travers toutes les époques. Ainsi, Henri Bauche (1920) définissait le français populaire comme « l’idiome parlé couramment et naturellement par le peuple », avec connotation péjorative au mot peuple. Dans le premier tome du Grand Robert, première édition (1953), on peut lire : « Pop. : populaire, c’est-à-dire courant dans les milieux populaires des villes, mais réprouvé ou évité par l’ensemble de la bourgeoisie cultivée. » Pierre Guiraud est très explicite sur ce point : « C’est cette parlure vulgaire, langue du peuple de Paris, dans sa vie quotidienne, qui constitue l’objet du présent ouvrage. [...] Entre le français populaire (la parlure vulgaire) et le français cultivé (la parlure bourgeoise), il y a la distance d’une culture. [...] Mais la différence essentielle tient au fait que le français cultivé est défini par des règles tirées à la fois d’une réflexion sur l’idiome et de l’expérience d’une tradition, alors que le français du peuple n’est soumis qu’aux lois naturelles qui gouvernent tout système de signes. » (1965 : 10) La famille des Robert demeure fidèle à cette opposition; dans le NPR, on donne comme définition; « populaire : qualifie un mot ou un sens courant dans la langue parlée des milieux populaires (souvent argot ancien répandu), qui ne s’emploierait pas dans un milieu social élevé. (À distinguer de FAM., qui concerne une situation de communication). » (1993 : XXVIII)
Pour ma part, je proposerais d’abandonner l’opposition populaire / bourgeois et les adjectifs qui s’y réfèrent, de la remplacer par une analyse de la société en sous-groupes de locuteurs définis par des critères objectifs, du type niveau de scolarité, niveau de revenu, type d’occupation, et de relier les faits linguistiques à ces nouveaux sous-groupes. Rey pense que le facteur le plus significatif est le niveau de scolarité. « C’est sans doute avec le “capital scolaire”, plus qu’avec le “capital économique”, que s’articule la hiérarchie des usages langagiers dans une zone géographique donnée et à un moment donné. C’est là que d’importantes normes évaluatives se construisent, s’affermissent et rétroagissent; c’est là enfin qu’une norme prescriptive trouve sa véritable justification - qui n’est ni esthétique, ni mythique, ni paranoïaque, comme l’est parfois la norme puriste. Cette norme assure la transmission d’une compétence sociale spécifique à l’intérieur de la compétence large des locuteurs de “la langue”[...] ». (1983 : 557) Cette nouvelle analyse et l’établissement de la relation entre sous-groupes identifiés et usage linguistique, d’après des exemples tirés d’un corpus d’analyse, est de la compétence des sociolinguistes. Ce serait leur plus importante contribution au nécessaire renouvellement de la pratique lexicographique.
L’adjectif vulgaire est ambigu. Comme l’attestent les définitions citées précédemment, il s’oppose parfois à bourgeois. Mais il signifie aussi « impoli, grossier, inconvenant ». C’est avec ce sens que la marque VULG. est utilisée dans les Robert : « vulgaire : mot, sens ou emploi choquant, le plus souvent lié à la sexualité et à la violence, qu’on ne peut employer dans un discours soucieux de courtoisie, quelle que soit l’origine sociale » (NPR, 1993 : XXIX). Nous proposons de conserver ce critère de politesse et de le définir comme tel, et de l’indiquer soit en conservant la marque VULG., soit en trouvant une autre étiquette moins connotée, plus neutre.
Le terme argot, et surtout l’adjectif argotique, sont également ambigus. Généralement, argot renvoie au vocabulaire particulier à un milieu d’initiés (argot scolaire) ou au vocabulaire d’une activité spécialisée (argot des chimistes). Sans doute à cause du rapprochement fréquent entre argot et l’argot des malfaiteurs ou des petits métiers, un lien s’est établi entre argot, argotique, et un usage de la langue quelque part vers populaire et familier. Il faudrait donc examiner attentivement cette marque. Pour ma part, je proposerais de restreindre argot et argotique pour désigner des éléments lexicaux propres à un milieu d’initiés, avec son sens de langage d’exclusion, et de renvoyer à la notion de langue spécialisée les vocabulaires de spécialité.
Les marques familier, didactique, littéraire, poétique. — Le second groupe de marques est délimité par la prise en considération des circonstances de communication, qui confèrent un caractère stylistique au mot ou à l’expression. Dans la pratique actuelle, appartiennent à ce groupe l’opposition langue familière / langue soutenue et les marques didactique, littéraire, poétique. Nous ajouterons certaines remarques sur l’opposition langue parlée / langue écrite, surtout à propos de la marque familier.
La marque familier est ainsi définie dans le NPR : « usage parlé et même écrit de la langue quotidienne : conversation, etc., mais ne s’emploierait pas dans les circonstances solennelles; concerne la situation de discours et non l’appartenance sociale, à la différence de POP. » (1993 : XXV). La définition donnée à l’entrée familière st tout aussi révélatrice : « 4. Qu’on emploie naturellement en tous milieux dans la conversation courante et même par écrit, mais qu’on évite dans les relations avec des supérieurs, les relations officielles et les ouvrages qui se veulent sérieux. »
Il y a donc une relation entre cette marque et les usages en langue parlée. Il en découle un certain malaise face à l’évolution qu’on observe aujourd’hui dans la lexicographie française et québécoise. Il tient à deux faits. D’une part, la langue parlée se rapproche de plus en plus de la langue populaire et s’éloigne de plus en plus de la langue soutenue, qui demeure très influencée par la langue écrite, d’où l’introduction dans les usages parlés de mots, de sens et d’expressions empruntés à la langue populaire et à l’argot. François Caradec (1988), bon observateur du français populaire, prétend qu’« il est devenu faux de dire aujourd’hui que cette langue est seulement “populaire”, elle est devenue la langue française “parlée” connue de tous les Français, même si certains feignent de l’ignorer, ou si, par une pudeur encore imposée par les conventions sociales, ils lui préfèrent, mais de moins en moins, un langage plus châtié, plus proche de ce qu’il est convenu d’écrire. » (1988 : 9). Or, d’autre part, les dictionnaires décrivent traditionnellement la langue écrite soutenue, pour ne pas dire littéraire, avec force citations des auteurs recommandables, les emplois familiers étant introduits parcimonieusement, quand leur fréquence l’exige. Mais décrire le vocabulaire de la langue parlée n’a jamais été l’objectif des lexicographes. On risque donc actuellement, en augmentant le nombre d’emplois de la langue parlée, donc familière, de s’engager dans une nouvelle entreprise et de heurter le public, qui considère toujours le dictionnaire comme une institution de référence décrivant le bon usage de la langue écrite, assimilé au bon usage tout court. Une bonne part des réactions défavorables au Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993) est attribuable à la tendance de ce dictionnaire d’introduire de nombreux usages de la langue parlée. Je ne dis pas qu’il est inadmissible de décrire le lexique de la langue parlée; je dis, plus simplement, qu’il s’agit alors d’une autre entreprise, où il faudra innover dans la pratique des marques en introduisant, peut-être, une nouvelle opposition langue parlée / langue écrite et en évitant de tout indiquer par la seule marque familier.
Les marques didactique, littéraire, poétique ne présentent pas de difficulté si on dispose d’un bon corpus de référence, puisqu’il est alors relativement facile de vérifier dans les textes l’adéquation de l’une ou de l’autre à un fait de lexique, surtout si on dispose de table de fréquence pouvant mettre en corrélation l’emploi et le type de textes. Les marques sociolinguistiques de ce groupe s’apparentent à des styles, à des registres. On pourrait définir ces styles avec précision, leur donner un nom ou tout simplement un numéro ou une lettre d’identification et marquer les faits de langue avec cette nouvelle grille stylistique. Il y aurait vraiment avantage à abandonner la marque FAM., qui confond trop de valeurs stylistiques sous une même dénomination.
7. Conclusion
En guise de conclusion, nous reviendrons sur les trois points qui nous semblent les plus importants, soit l’analyse des connotations et le renouvellement des marques qu’elle pourrait inspirer, le recours au corpus comme technique d’observation de la norme et la politique rédactionnelle d’un dictionnaire québécois à l’égard des marques.
Tableau récapitulatif de l’analyse des connotations. — Pour les fins de la discussion, et à nos risques et périls, nous avons regroupé sous forme de tableau la manière dont nous pensons qu’on pourrait renouveler l’analyse et la terminologie des marques d’usage. Ce tableau (cf. en annexe) n’épuise pas l’inventaire des valeurs connotatives, mais s’en tient aux marques que le programme propose d’examiner en priorité.
La première colonne rappelle le type de connotation dont il s’agit; la deuxième indique le terme que je propose pour désigner la marque et qui s’éloigne parfois de la tradition; la troisième décrit provisoirement les critères d’attribution de la marque à un fait de langue, en m’en tenant, pour l’instant, à ce que je pense être l’essentiel; et la quatrième cite le nom habituel de la marque.
Le recours au corpus. — Je suis convaincu qu’il faut fonder l’attribution des marques d’usage sur l’observation systématique, et non seulement intuitive, des faits de langue et que le recours au corpus impose, à cet égard, au lexicographe, une discipline et une prudence salutaires, qui guidera l’influence de sa propre compétence lors de l’analyse.
Le corpus devrait comporter deux grandes sections :
un corpus de textes ou d’enregistrements pour l’observation et l’analyse de l’usage réel dans différents types de textes relevant de situations de communication variées. La représentativité de ce corpus en fonction du type de dictionnaire envisagé est, en soi, une condition méthodologique déterminante. Le corpus sert à la fois à déterminer le sens des mots et à observer la manifestation des connotations, soit par le contexte, soit par l’observation des indices fournis par le texte (guillemets, recours aux synonymes en juxtaposition, recours à l’italique, incise évaluative du type comme on dit, pour utiliser un terme à la mode, etc.), soit, en langue parlée, par l’observation de l’intonation.
un corpus de commentaires sur la langue et le lexique, sorte de recueil de discours sur la langue : avis officiels d’organismes de normalisation ou de standardisation, chroniques de langue, débats sur des mots, etc.
Ces deux corpus permettent l’un et l’autre d’observer la norme légitime et le jeu du marché linguistique autour de cette norme.
Éléments d’une politique rédactionnelle des marques. — À l’évidence, la description du lexique du français au Québec doit se faire du point de vue de l’usage légitime québécois, en tenant compte des attentes et des besoins des utilisateurs québécois.
Règle de conduite pour l’usage des marques : éviter les deux extrêmes, ne rien marquer ou tout marquer; marquer ce qui est observable et manifeste, soit dans l’usage, soit dans le discours sur l’usage; marquer ce qui est utile à l’efficacité de la communication entre Québécois et francophones d’ailleurs, dans l’esprit de ce que nous proposions au sujet des marques topolectales.
Références
BALLY, Charles. 1951. Traité de stylistique française, Genève, Georg. [3e éd.]
BAUCHE, Henri. 1920. Le langage populaire, Paris, Payot.
BOURDIEU, Pierre. 1982. Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard.
BOURDIEU, Pierre et Jean-Claude PASSERON. 1970. La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Les
éditions de Minuit (Le sens commun).
CARADEC, François. 1988. N’ayons pas peur des mots. Dictionnaire du français argotique et populaire, Paris, Larousse (Souffle des mots).
CORBEIL, Jean-Claude. 1983. « Éléments d’une théorie de la régulation linguistique », dans La norme linguistique, textes colligés et présentés par Édith Bédard et Jacques Maurais, Québec - Paris, Conseil de la langue française - Le Robert, p. 281-303 (L’ordre des mots).
Dictionnaire du français plus à l’usage des francophones d’Amérique, édition établie sous la responsabilité de A. E. Shiaty, avec la collaboration de Pierre Auger et de Normand Beauchemin. Rédacteur principal : Claude Poirier, avec le concours de Louis Mercier et de Claude Verreault, Montréal, Centre Éducatif et Culturel inc., 1988.
Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Langue française, histoire, géographie, culture générale, rédaction dirigée par Jean-Claude Boulanger, supervisée par Alain Rey, Saint-Laurent (Québec), DicoRobert inc., 1992; 2e éd. revue et corrigée, 1993.
Grand Robert. ROBERT, Paul. 1953. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Les mots et les associations d’idées, Casablanca - Paris, Société du Nouveau Littré - Presses universitaires de France, tome 1.
GUIRAUD, Pierre. 1965. Le français populaire, Paris, PUF, Que sais-je n° 1172.
NPR : Le Nouveau Petit Robert. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, nouvelle édition remaniée et amplifiée sous la direction de Josette Rey-Debove et Alain Rey du Petit Robert par Paul Robert, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1993.
OFFICE DE LA LANGUE FRANÇAISE. 1980. Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères, Montréal, 14 p.
REY, Alain. 1983. « Norme et dictionnaire (domaine du français) », dans La norme linguistique, textes colligés et présentés par Édith Bédard et Jacques Maurais, Québec - Paris, Conseil de la langue française - Le Robert, p. 541-569 (L’ordre des mots).
Annexe 1 – Projet de grille des marques d’usage
Connotation
Désignation proposée
Critères d’emploi
Désignation actuelle
C. topolectale
Nom du pays ou de la région
1) Faits culturels français ou autres
2) Mots avec sens différents Québec-France
3) Mots différents Québec-France pour le même sens
Régional
Nom du pays ou de la région
C. sociolinguistique d’origine
Anglicisme
Concurrence linguistique
Anglicisme
C. sociolinguistique normative
Usage critiqué
Usage recommandé
Source de l’avis
Trace dans le corpus de discours sur la langue
Usage critiqué
Usage recommandé
Source de l’avis
C. sociolinguistique
Style 1
1) Langue parlée, parfois écrite
2) Locuteur de niveau socio-économique moyen ou bas
3) Scolarité élémentaire ou moins
Vulgaire
Populaire
Style 2
1) Langue parlée, parfois écrite
2) Locuteur de niveau socio-économique confortable
3) Scolarité élevée
4) Situation de discours non formel
Familier
Style 3
1) Langue écrite ou langue parlée
2) Situation de discours formel
Soutenu
Style 4 + Indication du genre de texte
1) Langue écrite, parfois parlée
2) Texte de nature particulière
Didactique
Littéraire
Style 5
1) Langue écrite
2) Texte poétique
Poétique
Vulgaire
Jugement de politesse
Vulgaire
C. d’usage spécialisé
Argot
Notation de la spécialité
Mot en usage dans un milieu d’initiés
Termes techniques qui pénètrent dans l’usage général
Argot
Notation de la spécialité
Annexe 2 – Les définitions des marques d’usage dans la pratique actuelle
La plupart des dictionnaires se contentent de signaler les différents types d’usage en utilisant les abréviations habituelles sans les définir. Par contre, un petit nombre prend soin d’indiquer le sens attribué à ces mêmes abréviations, notamment la famille des dictionnaires Robert. Il est intéressant, pour notre discussion, de voir ce qu’on entend généralement par arg., vulg., pop. et fam.
Dans le Grand Robert, 1953, « Conseils au lecteur » :
FAM. - POP. - ARG.
fam. qualifie les mots ou tournures du langage familier, parlé et écrit, dont l’emploi est évité dans le discours élevé, le style soutenu. Nous réservons en principe l’abréviation POP. au langage populaire que la plupart des Français sont capables de comprendre, à la différence des termes argotiques (arg.) qui n’ont cours que dans certains milieux plus ou moins étroits (argot du « milieu », argot des écoles, argot militaire, etc.).
[Dans la préface, p. XVII :] fam. : familier, c’est-à-dire courant dans la langue parlée écrite un peu libre; pop. : populaire, c’est-à-dire courant dans les milieux populaires des villes, mais réprouvé ou évité par l’ensemble de la bourgeoisie cultivée.
Dans le Petit Robert (PR, 1985), le Micro Robert (MR, 1988), le Nouveau Petit Robert (NPR, 1993) et les deux éditions du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA, 1992 et 1993) :
VULG. (vulgaire)
mot, sens ou emploi choquant (souvent familier (fam.) ou populaire (pop.), qu’on ne peut employer dans un discours soucieux de correction, de bienséances, quelle que soit la classe sociale). (PR, 1985.)
mot, sens ou emploi choquant (souvent familier (fam.) ou populaire (pop.), qu’on ne peut employer entre personnes bien élevées, quelle que soit leur classe sociale. (MR, 1988, repris dans le DQA, 1992.)
mot choquant (à caractère érotique, scatologique, blasphématoire) dont l’emploi est proscrit dans la communication orale et dans la communication écrite, (deuxième édition du DQA, 1993)
mot, sens ou emploi choquant, le plus souvent lié à la sexualité et à la violence, qu’on ne peut employer dans un discours soucieux de courtoisie, quelle que soit l’origine sociale. (NPR, 1993)
ARG. = argotique
mot d’argot, emploi argotique limité à un milieu particulier, surtout professionnel (arg. scol : argot scolaire), mais inconnu du grand public. Pour les mots d’argot passés dans le langage courant, voir POP. (PR, 1985; repris dans MR, 1988, et dans DQA, 1992, sauf la fin de la définition : « ...voir fam., très fam. et pop. »)
mot d’argot, emploi argotique limité à un milieu particulier, surtout professionnel (arg. scol : argot scolaire), mais inconnu du grand public; arg. fam. : mot d’argot passé dans le langage familier; argotique. (NPR, 1993)
[À l’entrée Argot :] 1. [...] cour. Langue familière contenant des mots argotiques passés dans la langue commune. 2. ling. Langage particulier à une profession, à un groupe de personnes, à un milieu fermé. » (NPR, 1993)
POP. = populaire
qualifie un mot ou un sens courant dans la langue parlée des milieux populaires, (souvent argot ancien répandu), qui ne s’emploierait pas dans un milieu social élevé. (PR, 1985; repris dans MR, 1988, et dans DQA, 1992)
mot ou sens courant dans la langue parlée des milieux populaires, dont l’emploi est proscrit dans la communication écrite, (deuxième édition du DQA, 1993)
[La définition du NPR, 1993, reprend celle du PR, 1985, sauf ajout de la parenthèse suivante :] (À distinguer de fam. qui concerne une situation de communication.)
[À l’entrée Populaire :] 2. ling. Qui est créé, employé par le peuple et n’est guère en usage dans la bourgeoisie et parmi les gens cultivés. (NPR, 1993)
FAM. = familier
usage parlé et même écrit de la langue quotidienne : conversation, etc.; mais ne s’emploierait pas dans des circonstances solennels. (PR, 1985; repris dans MR, 1988, et dans DQA, 1992)
familier, familièrement : mot ou sens courant dans la langue parlée, employé dans la langue écrite non conventionnelle, dont l’emploi est proscrit dans la communication institutionnalisée, scolaire, (deuxième édition du DQA, 1993)
[La définition du NPR, 1993, reprend celle du PR, 1985, sauf l’ajout suivant :] concerne la situation de discours et non l’appartenance sociale, à la différence de pop.
[À l’entrée Familier :] 4. Qu’on emploie naturellement en tous milieux dans la conversation courante et même par écrit, mais qu’on évite dans les relations avec des supérieurs, les relations officielles et les ouvrages qui se veulent sérieux. (NPR, 1993)
Enfin, il est intéressant de voir ce que dit Alain Rey de ces mots dans le Dictionnaire historique de la langue française :
[À l’entrée Vulgaire :] [...] En effet, du XVF au XVIIF s., en ce qui concerne les emplois de la langue courante, on est passé de l’idée de banalité, de manque de distinction ou d’élévation morale, à celle de grossièreté, nettement mise en œuvre au début du XIX1 s., vulgarité étant attesté un peu avant dans ce sens. L’adjectif s’applique dès lors à ce que l’idéologie des classes dominantes observe dans les comportements de la masse et exclut de son système de valeurs.
[À l’entrée Familier :] Le mot s’emploie également en parlant de langage avec le sens de « qu’on dit ou écrit naturellement en dehors des relations hiérarchiques, officielles, etc. »
[À l’entrée Argot :] Du milieu des malfaiteurs, [...], le mot passe par affaiblissement à une valeur, très inexacte pour le linguiste, mais courante, de « langage familier et incorrect; vocabulaire non accepté par les défenseurs du bon français ». [...] En revanche, le sens extensif (fin XIXe), « langage et spécialement vocabulaire particulier à un milieu ou à un groupe défini », comme l’argot des grandes écoles, l’argot des sacristains ou des coureurs cyclistes, est propre aux érudits; il englobe le sens dominant, le « milieu » étant un groupe social parmi d’autres.
Dynamique de l’aménagement linguistique au Québec
Lorsqu’on met en place un plan d’aménagement linguistique, on provoque, dans les faits, la confrontation de deux séries de forces sociales, plus ou moins contraires, plus ou moins convergentes.
La première est constituée de l’ensemble des facteurs qui définissent la situation sociolinguistique des langues en présence. Ces facteurs ne jouent pas toujours en faveur de la même langue, d’où le phénomène de concurrence linguistique dont le résultat global est d’assurer à l’une des langues le statut de langue dominante. Lorsque cette situation devient évidente pour un groupe de locuteurs dont la langue est dominée, lorsqu’en plus, pour des motifs très variables d’un cas à l’autre, elle devient inacceptable, l’intention de modifier la situation prend naissance et des projets d’intervention commencent à se discuter, à se concevoir, jusqu’à se transformer en plan d’aménagement linguistique.
D’où une seconde série de facteurs, qui correspondent aux diverses dispositions du plan d’aménagement linguistique et dont l’objectif est de modifier la direction de la concurrence en faveur de la langue dominée dont on veut favoriser l’usage pour des motifs sociaux connus et soutenus par les locuteurs de cette langue.
Les forces sociales de la première série sont constantes et à long terme. Elles s’exercent pour ainsi dire d’une manière mécanique. Elles continuent à influencer la situation des langues en présence pendant et malgré l’application d’un plan d’aménagement linguistique. Il ne faut jamais perdre de vue cet aspect de la dynamique linguistique objective.
Les forces sociales de la deuxième série sont soumises aux fluctuations des relations entre les groupes linguistiques en présence : les courants de l’opinion publique se modifient, ce qui entraîne la remise en cause de certaines dispositions du plan d’aménagement linguistique, qui peuvent à terme se traduire par des changements plus ou moins radicaux proposés d’abord, apportés ensuite au plan d’aménagement. D’autre part, lorsqu’une législation linguistique existe, elle peut être contestée devant les tribunaux et certains de ses articles peuvent être jugés inacceptables, comme il est arrivé pour la Charte de la langue française, indépendamment de la volonté manifestée démocratiquement. Il faut donc en conclure que les forces sociales d’aménagement linguistique sont relativement fragiles et qu’elles tendent, pour diverses raisons[1], à s’exercer à court terme.
Les deux séries de forces seront parallèles, convergentes ou divergentes, pendant une période de transition relativement longue, car le temps que met une situation à se transformer d’une manière irréversible est considérable. Et il n’y a que deux issus possibles à cette période de transition : ou bien les mesures d’aménagement linguistique en faveur d’une langue se transforment en facteurs donnant une direction nouvelle et stable à la concurrence linguistique, confirmant dans les faits le nouveau statut de cette langue, ou bien les facteurs initiaux se maintiennent, continuant à jouer en faveur d’une autre langue et, à terme, l’aménagement linguistique échouera ou sera remis en cause.
Il n’est pas dans notre intention, ce soir, de faire état de toutes les situations de concurrence linguistique à travers le monde ou au cours de l’histoire. Nous nous en tiendrons à l’analyse du cas du Québec dans le Canada et en Amérique du Nord. De même, pour les besoins de cet exposé, nous nous référerons uniquement au Québec comme exemple de plan d’aménagement linguistique.
Nous vous proposons donc une réflexion en trois points, comme il se doit. D’abord, chercher à comprendre le mécanisme de la concurrence linguistique au Québec, ensuite examiner la stratégie d’aménagement linguistique mise en place par le Québec, enfin essayer de dégager les conditions de succès de cette stratégie.
La concurrence linguistique
Donnons-nous une définition de la concurrence linguistique pour les besoins de cet exposé.
Il y a concurrence linguistique quand deux ou plusieurs langues sont en contact sur le même territoire et se partagent les divers domaines de communication. La concurrence a pour effet de donner à chaque langue un statut objectif, désigné de diverses façons selon les points de vue : langue commune, langue particulière à un groupe, langue d’usage général, langue d’un domaine particulier, par exemple langue de la famille, langue de la religion, langue de commerce. La somme des domaines d’utilisation d’une langue lui confère un statut de langue principale, terme neutre, de langue dominante, terme plus marqué puisque son pendant est le terme langue dominée. Ce statut objectif peut confirmer ou contredire un statut officiel du type langue officielle, langue nationale. Enfin, ce contact obligé des langues se traduit par des formes très diverses de bilinguisme, terme ambigu qui renvoie aussi bien au bilinguisme individuel (connaissance des langues par un individu), au bilinguisme institutionnel (statut officiel des langues, par exemple au Canada, en Suisse, dans les pays d’Afrique), au bilinguisme fonctionnel (connaissance des langues requise pour l’exercice d’une tâche ou d’une fonction), pour ne citer que ces exemples de classement. Ceux que cette question intéresse peuvent se reporter aux travaux de Mackey, qui a classé les formes de bilinguisme dans tous les sens. On n’a ici qu’un faible aperçu du problème de terminologie en aménagement linguistique et des problèmes de compréhension qui en découlent, car les mots ne sont jamais innocents.
La concurrence linguistique se développe sous l’influence de certains facteurs qu’il nous faut maintenant identifier. Pour ce faire, nous nous inspirerons des travaux du colloque organisé par l’Université Laval sur le thème Diffusion des langues et Changement social[2], tout particulièrement de l’exposé de Juan Cobarrubias, qui a examiné le mode de diffusion de l’espagnol dans les Amériques[3], et du commentaire que nous avions fait de cet exposé[4]. Nous ne retiendrons cependant que les facteurs qui nous semblent pertinents à la situation du français au Québec.
Dans un premier groupe, nous classons les facteurs qui, à eux seuls, suffisent à donner à une langue un statut privilégié. Nous en voyons quatre : le facteur Langue du pouvoir politique, le facteur Langue du pouvoir économique, le facteur Langue du pouvoir scientifique, enfin le facteur Pouvoir linguistique de la langue. Il se peut que ces facteurs jouent en faveur de la même langue, comme il se peut qu’ils jouent en faveur de langues différentes, donc en tension l’un à l’égard de l’autre dans la vie quotidienne.
Le facteur Langue du pouvoir politique favorise l’usage d’une langue ou d’une variété de la langue dans toutes les situations et dans tous les textes de la vie politique et administrative de chaque citoyen et de l’ensemble du pays.
La structure politique actuelle du Canada, de par l’entêtement historique des Français d’Amérique que nous sommes, assure aux francophones le contrôle d’un large secteur de leur vie politique. C’est là l’assise essentielle de la construction progressive d’un État de langue française au Nord de l’Amérique et le levier fondamental de la politique linguistique québécoise.
L’arrière-plan des négociations constitutionnelles met en danger cet acquis : d’une part, la population du Québec est partagée sur l’idée d’un statut particulier du Québec confirmant sa langue, sa culture et la maîtrise de son avenir, d’autre part, le reste du Canada tient mordicus au principe des dix provinces égales[5]. De plus, la tendance du Gouvernement d’Ottawa à intervenir directement dans des champs de compétence exclusivement provinciale se raffermit constamment et s’affiche maintenant ouvertement. Un même numéro du Devoir[6] nous en donne trois exemples : Jean Charest, candidat à la succession de Brian Mulroney, pose comme principe global de sa politique canadienne la priorité aux enjeux nationaux, donc fédéraux, au détriment des compétences provinciales; un document interne du cabinet fédéral propose une stratégie pour qu’Ottawa joue un rôle de premier plan en éducation; le ministre Beatty entend doter Ottawa de sa propre politique culturelle. Le même Charest a déclaré récemment[7] que, s’il devient chef conservateur et premier ministre du Canada, il se mêlerait activement de la politique linguistique québécoise en se faisant le champion au Québec des droits linguistiques des anglophones, ce qu’Ottawa a d’ailleurs toujours fait, indirectement cependant, en finançant généreusement Alliance-Québec à même nos impôts. Nous ne voyons pas très bien comment le Québec pourra s’en sortir, à moins d’un sursaut de lucidité de la part des Québécois francophones qui, oubliant le mythe des Montagnes Rocheuses, comprendront enfin que leur destin collectif passe par l’indépendance du Québec et par une renégociation fondamentale de la structure du Canada, imposée par nous.
Le facteur Langue du pouvoir économique donne à une langue ou à une variété de la langue une motivation économique réelle, qui oriente les choix linguistiques de chaque locuteur à la recherche de son bien-être. Cette motivation découle de l’usage de la langue dans la gestion des entreprises, dans la publicité, les modes d’emploi, les contrats d’adhésion, les conventions collectives, l’étiquetage des produits, les garanties, etc.
Ce facteur joue de plus en plus en faveur du français au Québec et il est le plus puissant pour confirmer, dans l’esprit de tous les nouveaux arrivants, que le français est la langue principale au Québec et la langue essentielle de la réussite personnelle.
Certains changements récents nous amènent à penser que nous avons fait des progrès sur ce point. Les dispositions de la Charte de la langue française dans ce domaine sont efficaces. La part des Québécois dans l’économie a augmenté. La direction des entreprises est de plus en plus assumée par des gestionnaires de langue française ou qui connaissent le français, même quand il s’agit d’entreprises étrangères. Les investissements au Québec se diversifient, même si les capitaux américains demeurent prédominants. Par contre, nous ne savons pas encore comment, à long terme, l’application du traité de libre-échange influencera la Charte de la langue française. L’avis du Conseil de la langue française sur cette question[8] demeure d’actualité.
Le facteur Langue du pouvoir scientifique favorise l’usage d’une langue comme langue d’accès à l’information scientifique et détermine le choix de la langue de diffusion des travaux de chaque chercheur au sein de sa communauté scientifique internationale.
Ce facteur joue nettement, actuellement, en faveur de l’anglais, au Québec, partout dans le monde, même en France. Si cette prédominance se limite au cercle restreint des scientifiques de toute discipline, il n’y a là rien de trop alarmant, puisqu’on peut penser que ces savants sont capables de maîtriser les langues et les terminologies. Mais si cette prédominance atteint les milieux de l’enseignement et de la recherche, si elle se manifeste dans les applications industrielles des découvertes, il faut alors la regarder d’un autre œil et réagir. Heureusement, ce débat est ouvert en ce qui concerne la langue française, grâce d’ailleurs à la vigilance des scientifiques québécois. Il n’est cependant pas évident que nous puissions compter sur la même attitude de la part de leurs collègues français[9].
Le facteur Pouvoir linguistique de la langue renvoie à la capacité d’une langue d’exprimer tous les aspects du réel de par son niveau de développement, notamment lexical et terminologique.
Nos progrès sont remarquables sur ce point. D’abord, nous avions, au départ, l’avantage de faire usage d’une langue au même niveau de développement que la langue anglaise. Pour apprécier cet avantage à son juste mérite, il n’y a qu’à penser aux problèmes que pose l’usage de la langue arabe pour exprimer la modernité, ou encore aux problèmes que doivent résoudre les Africains pour faire usage de leurs langues dans la gestion de leurs pays. Nous avons également récupéré très rapidement les terminologies françaises requises pour l’application des programmes de francisation. Du moins sur papier, car il n’est pas encore certain que ces terminologies se soient transformées en vocabulaire d’emploi spontané chez les utilisateurs. On peut également se demander si nous sommes encore capables de faire face aux conséquences terminologiques de l’innovation. Nous reviendrons sur ce point par la suite.
Voilà pour les quatre facteurs principaux.
Trois autres facteurs peuvent jouer dans des circonstances particulières ou d’une manière annexe : la religion, la vie militaire et l’enseignement.
Dans le passé, la religion a joué un rôle important au Québec en faveur de la conservation de la langue française, à cause du lien social étroit entre catholicisme et langue française, d’une part, face à protestantisme et langue anglaise, d’autre part. Ce facteur est négligeable dans le Québec contemporain.
La vie militaire n’a aucune influence sur le sort de la langue française au Québec. Mais il favorise l’usage de l’anglais dans les forces armées canadiennes.
Le facteur enseignement est plus problématique. Du moins, il n’est pas certain que notre système d’enseignement confirme les objectifs de la Charte de la langue française. Dans le cas des élèves de langue française maternelle, on a de bonnes raisons de mettre en doute la capacité du système à transmettre une connaissance du français, surtout écrit, à un niveau de qualité convenable, chez le plus grand nombre d’élèves. Et nous ne pouvons accepter l’argument des effets de la démocratisation sur le système : ce n’est pas parce qu’on reçoit un plus grand nombre d’élèves de milieux socio-économiques divers qu’il faut accepter la médiocrité. Le système s’est tout simplement mal adapté ou l’explication du phénomène est ailleurs, par exemple dans la syndicalisation de la fonction d’enseignant. Dans le cas des élèves anglophones ou allophones, on peut sérieusement mettre en doute que le système a pour objectif leur intégration à la société québécoise. D’une part, l’enseignement du français comme langue, dans les écoles du système anglo-protestant, est coupé de ses liens avec la culture québécoise, très souvent considérée péjorativement par rapport à la culture française jugée supérieure. D’autre part, les institutions privées d’enseignement pour les ethnies jouissent d’un statut particulier et ne favorisent pas l’insertion des immigrants à la communauté francophone, d’après un rapport récent de la Commission consultative sur l’enseignement privé[10]. Le ministère de l’Éducation ne semble pas surveiller de très près le contenu des programmes de ces écoles, même s’il les subventionne. C’est même une sorte de tabou administratif. Enfin, pour les uns et les autres, on peut se demander si la formation professionnelle dispensée coïncide avec les dispositions de la Charte de la langue française.
Il nous reste à examiner deux autres facteurs, que je dirais conjoncturels, parce qu’ils ont pour rôle de favoriser l’action ou d’intensifier l’influence des facteurs précédents. Ce sont l’urbanisation et la démographie.
L’urbanisation brise l’homogénéité linguistique des groupes de locuteurs, favorise les contacts linguistiques, rend plus aigüe la rivalité des langues pour acquérir le statut de langue commune d’intercommunication entre les citoyens au sein de la Cité. Ceci est très évident dans les capitales africaines d’aujourd’hui. De ce point de vue, on constate que la concentration des immigrants dans la région de Montréal compromet la capacité du milieu francophone à intégrer les immigrants, d’autant plus que l’anglais, langue du continent, les attire beaucoup plus que le français, langue d’une minorité. Ce caractère très particulier de la région de Montréal pourrait provoquer une scission de l’opinion publique chez les francophones sur les objectifs linguistiques du Québec, les Montréalais ayant une sensibilité particulière à l’égard du multilinguisme et du multiculturalisme, le reste de la province abandonnant Montréal à ses problèmes et à ses préoccupations de cohabitation harmonieuse des groupes culturels.
La démographie, c’est-à-dire le poids statistique relatif des locuteurs de chaque langue, sans être un facteur déterminant, joue cependant un rôle complexe dans la concurrence linguistique.
La démographie définit les notions de majorité et de minorité, qui, à leur tour, entraîne des attitudes et des comportements chez les locuteurs. Les francophones du Québec ont ceci de particulier qu’ils sont à la fois majoritaires au Québec et minoritaires au Canada et en Amérique du Nord. Ils ont davantage conscience d’être minoritaires et ils éprouvent une certaine gêne à se comporter comme majoritaires au Québec. Dire que les Québécois jouent de ce double statut pour réclamer à la fois les privilèges d’une minorité et d’une majorité pour tirer leur épingle du jeu en toutes circonstances m’apparaît une caricature de leur situation réelle. Ils sont, objectivement, des minoritaires et des majoritaires. Comme minoritaires, ils doivent prendre les mesures propres à assurer leur avenir collectif global, et non seulement celui de leur langue et de leur culture, sur le seul territoire qu’ils contrôlent, mesures qu’ils doivent ensuite, en tant que majoritaires cette fois, poser comme cadre de vie pour l’ensemble de la population du Québec, sans distinction d’origine. Ce n’est certes pas une opération facile, mais nous sommes condamnés à la réussir.
En démocratie, la démographie a une incidence politique évidente : autant de personnes, autant de votes. Comté par comté, les candidats et les candidates sont très sensibles à la composition de l’électorat et aux réclamations de chaque groupe. Nous reviendrons sur ce point plus tard.
Voilà donc neuf facteurs qui nous semblent jouer un rôle dans la concurrence des langues au Québec.
Ces facteurs sont sans cesse en action. Ils vivent chacun de leur propre logique, séparément, mécaniquement. Ils déterminent des attitudes chez les locuteurs de chaque groupe, dont les plus importantes sont le sentiment de sécurité ou d’insécurité linguistique, le sentiment d’appartenance à une communauté linguistique et culturelle, la manière d’apprécier les membres des autres communautés linguistiques, la fierté ou la honte de sa langue et de sa culture, l’adhésion à une langue et au groupe qui la parle.
L’hypothèse fondamentale de l’aménagement linguistique est qu’il faut infléchir l’action de ces facteurs en faveur de la langue que l’on souhaite promouvoir. Mais il ne faut jamais perdre de vue que l’intervention volontariste ne supprime pas d’un coup de baguette magique le jeu des facteurs de concurrence que nous venons de décrire.
La stratégie d’aménagement linguistique au Québec
La stratégie d’aménagement linguistique au Québec est globale et ne se réduit pas aux seules dispositions de la Charte de la langue française, qui en est certainement la pièce maîtresse la plus apparente, mais qui n’en est que la face législative. Il nous apparaît donc très opportun de revoir les éléments de cette stratégie, surtout parce qu’il est facile de perdre de vue l’ensemble des dispositions et l’importance de chacune dans le plan d’ensemble.
Première observation : les dispositions de l’aménagement linguistique du Québec se partagent entre divers ministères et organismes. À la limite, on pourrait soutenir que tous les ministères y sont partie prenante. Nous nous en tiendrons cependant à ceux qui ont un lien direct avec les facteurs dont nous avons parlé précédemment.
L’évolution démographique du Québec dépend, en bonne partie, de l’immigration, qui relève du ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration. Ce ministère est responsable de deux volets importants de la stratégie d’aménagement linguistique, soit la définition et l’application de la politique d’immigration au Québec et la politique d’intégration des immigrants récents à la société québécoise via les programmes des centres d’orientation et de formation des immigrants, les COFI.
Le ministère de l’Industrie et du Commerce est responsable de la politique de développement économique du Québec, qui est l’un des moyens d’orienter le facteur Langue du pouvoir économique en faveur de la langue française par le biais de l’accroissement de la participation des entreprises québécoises à l’activité économique nationale et internationale. Le ministère est également notre seul moyen d’encourager et de soutenir la recherche et développement au sein des entreprises québécoises pour qu’elles demeurent actives dans les domaines de l’innovation.
Le ministère de l’Éducation et le ministère de l’Enseignement supérieur et des Sciences ont des rôles de premier plan à jouer dans l’aménagement linguistique du Québec. Relèvent de l’un ou de l’autre ou des deux à la fois les éléments suivants : l’enseignement du français, langue maternelle, l’enseignement du français, langue seconde, qui devrait également comprendre une initiation à la culture québécoise, l’apprentissage de la terminologie et de la stylistique de toutes les disciplines enseignées à l’école, la formation professionnelle à tous les niveaux, y compris ia formation linguistique requise pour l’exercice du métier ou de la profession en français, la politique des manuels d’enseignement, la politique de soutien à la recherche fondamentale et appliquée. Le ministère de l’Éducation est également responsable de l’application du volet de la Charte de la langue française relatif à l’accès à l’école de langue anglaise.
Enfin, il y a les organismes créés spécifiquement pour la mise en œuvre de la Charte de la langue française, soit : l’Office de la langue française, le Conseil de la langue française, la Commission de protection de la langue française et la Commission de toponymie. Chacun y joue un rôle très précis : l’Office de la langue française est un organisme d’aide à l’application de la Charte, la Commission de protection en surveille l’application et intervient en cas de non-respect de l’une ou de l’autre des dispositions, le Conseil suit au jour le jour l’évolution de la situation linguistique du Québec pour voir si les objectifs de la Charte sont atteints ou se maintiennent lorsqu’ils ont été atteints, la Commission de toponymie a été rattachée aux organismes de la Charte alors qu’elle relevait autrefois du ministère des Énergies, Mines et Ressources, à cause du caractère nettement linguistique de ses travaux.
Deuxième observation : le facteur langue du pouvoir scientifique échappe à toute stratégie linguistique ou, du moins, il est difficilement contrôlable.
L’aspect linguistique du développement des connaissances est peu important pour les chercheurs, qui s’accommodent fort bien de toutes les situations. D’une manière plus spécifique, l’information scientifique circule dans la langue du producteur de l’information, les banques de données et de citations appartiennent à ceux qui ont les moyens de les mettre en place et fonctionnent dans leurs langues, l’innovation se fait dans la langue du créateur de la nouveauté, la production des ouvrages de référence et des manuels est liée au bassin des scientifiques intéressés et à la taille de la clientèle étudiante visée. Il devient extrêmement difficile et délicat d’intégrer de tels éléments dans une politique linguistique. Les moyens d’intervention relèvent des scientifiques eux-mêmes et de leur manière d’intégrer des préoccupations linguistiques et terminologiques dans leur pratique et leur enseignement.
Troisième observation : les grands principes qui ont guidé la préparation et la rédaction de la Charte de la langue française sont, à toutes fins utiles, maintenant oubliés et on n’en tient compte pour ainsi dire jamais quand on discute de la Charte. C’est l’aspect le plus frustrant de la transformation d’une stratégie globale en texte juridique, qui provoque une fragmentation de l’ensemble en articles et en paragraphes qui se discutent chacun pour soi, dans l’ignorance du reste. Il est donc certainement nécessaire aujourd’hui de rappeler ces principes[11].
1. Le Québec est une nation dont la très grande partie de la population est de langue française.
Cette langue doit devenir, sans ambiguïté aucune, la langue officielle de cette nation, facteur d’identité culturelle pour les uns, facteur de cohérence nationale pour tous, langue commune à la majorité et à toutes les minorités.
Ce principe fondamental du français, langue officielle unique, est explicité dans la Charte par domaines d’usage institutionnalisé de la langue, soit : législation et justice, administration et organismes parapublics, monde du travail, du commerce et des affaires, de l’enseignement, des entreprises.
2. Face à la langue officielle, toutes les minorités doivent être traitées sur un pied d’égalité.
Ce point est crucial pour l’accès à l’école de langue anglaise. La loi 22 traitait d’une manière particulière les enfants de langue anglaise, quels que soient leurs pays d’origine. Au moment de la préparation de la Charte, les communautés culturelles d’autres langues ont déclaré que cette manière de faire entraînait une injustice de traitement pour leurs enfants et ont demandé que la même règle s’impose à tous, indépendamment du pays et de la langue d’origine des enfants. Ce qui a été retenu dans la Charte.
Ceci rejoint l’intention de faire du français la langue commune de tous les citoyens du Québec, langue qui permet à tous de participer aux institutions et à la vie collective dans le respect absolu de la culture d’origine de chacun.
3. Le bilinguisme généralisé, officiel ou officieux, est à rejeter comme la plus grande menace à la survie et à l’épanouissement de la langue française au Québec.
Ce rejet du bilinguisme institutionnel ne signifie pas l’unilinguisme absolu : l’usage de l’anglais, langue internationale, est admis, dans les dispositions de la Charte, chaque fois que la nécessité en est démontrée.
Comme langue d’une minorité, l’anglais est traité de la même manière que les autres langues des autres minorités, avec cette nuance que cette minorité jouit du privilège historique d’un système d’éducation complet subventionné par l’État québécois.
L’enseignement de l’anglais comme langue seconde est assuré par le ministère de l’Éducation, ce qui rejoint la distinction entre bilinguisme individuel et bilinguisme institutionnel.
4. Une chose aussi abstraite que le statut d’une langue se révèle aux yeux des citoyens à travers certaines de ses manifestations, qui jouent alors le rôle de miroir renvoyant le reflet du réel.
D’où les dispositions de la Charte sur les raisons sociales, l’affichage, la publicité et la terminologie. Les changements qui sont produits dans ces domaines sont directement observables et démontrent l’efficacité de la Charte à modifier le statut des langues en présence.
Si le principe du miroir n’était pas efficace, il n’y aurait pas tant de contestation de ses modes d’application. Nous reviendrons sur ce point dans les conclusions.
5. La Charte doit assurer la protection du consommateur dans sa langue.
Ce principe a inspiré de nombreuses dispositions de la Charte autorisant l’usage d’autres langues, y compris de l’anglais, il faut le rappeler, en plus du français, dans les domaines suivants : les services de santé et les services sociaux, les entreprises d’utilité publique, les ordres professionnels, l’administration de la justice, les contrats d’adhésion, la publicité commerciale, la mise en marché des produits de consommation courante (étiquetage, mode d’emploi, garantie), les menus, les catalogues, brochures, dépliants, etc.
6. L’épanouissement des minorités doit être assuré comme élément de la richesse culturelle collective.
De ce principe découlent d’autres dispositions de la Charte relatives à l’usage d’autres langues en plus du français dans les institutions des communautés culturelles et leurs raisons sociales, lors de leurs activités publiques, dans les établissements spécialisés dans la vente de produits typiques et leurs raisons sociales, dans les programmes de francisation des entreprises culturelles à contenu linguistique (comme un journal) ou dans les programmes touchant les institutions à incidence culturelle comme les municipalités déclarées bilingues, etc.
De plus, l’enseignement des langues autochtones et des langues d’origine des communautés culturelles est intégré au système scolaire chaque fois que la chose est possible.
Telles sont les grandes lignes de la stratégie mise en place au Québec en matière d’aménagement linguistique, dans l’intention de favoriser la cohabitation harmonieuse de toutes les langues sur le territoire du Québec.
Nous n’en ferons pas ici le bilan. Revenant à l’idée que cette stratégie est à long terme, nous préférons terminer cet exposé en examinant les conditions qui lui permettront de se réaliser pleinement et d’une manière irréversible.
Conditions de succès de l’aménagement linguistique
Le contraste entre la persistance des forces de concurrence linguistique et la relative précarité des dispositions d’aménagement linguistique nous préoccupe depuis toujours. C’est ce qui nous a amené à observer continuellement l’application des quelques politiques linguistiques que nous connaissons, notamment la Charte de la langue française, la Loi sur les langues officielles du Canada et la loi catalane, pour essayer de voir à quelles conditions elles se maintiennent, demeurent efficaces et conformes à leurs objectifs initiaux. Cette réflexion se poursuit encore. Ce que nous dirons maintenant représente les conclusions auxquelles nous sommes arrivé dans le cas du Québec.
La condition fondamentale, dont découlent toutes les autres, est de demeurer conscient des forces de concurrence linguistique et de n’apporter aucune modification substantielle aux dispositions du plan d’aménagement linguistique tant et aussi longtemps qu’elles ne se sont pas, ou ne se seront pas, transformées en force de concurrence en faveur du français. Au besoin, si ces dispositions ne permettent pas d’atteindre les objectifs fixés ou si les décisions des tribunaux altèrent ou annulent une disposition importante, il faut même renforcer le plan initial, comme il est arrivé lors de la reformulation de la loi 22 par le gouvernement Lévesque.
La réalisation de cette condition suppose que le consensus social au sein de la majorité se maintient à l’égard des objectifs et à l’égard des dispositions du plan d’aménagement linguistique.
Le temps du changement linguistique étant long, ce consensus doit se transmettre d’une génération à l’autre pendant la période de transition avec la même clairvoyance à l’égard des objectifs et la même détermination à les atteindre, ce qui ne va pas de soi. Au risque de choquer, disons qu’il faut toujours se méfier de l’angélisme des Québécois qui les pousse, par générosité à l’égard des minorités, à compromettre leurs propres chances de survie sur ce continent américain : toute charité bien ordonnée commence par soi-même. Se méfier aussi de la fascination qu’exerce sur eux la langue anglaise : ils se comportent alors comme les autres minorités du Québec. Il vaudrait mieux qu’ils pressent le ministère de l’Éducation d’enseigner efficacement l’anglais à tous que de vouloir l’apprendre adulte par le biais de l’exercice de leurs métiers et professions. Se méfier surtout de la lassitude que les générations de Québécois ressentent l’une après l’autre face aux sempiternelles doléances des autres à l’égard de notre caractère français, lassitude aussi face à l’obligation où nous nous trouvons d’être d’éternels irritants, les seuls qui ne marchent pas de la même langue en Amérique et qui y tiennent : personne n’aime être différent, nous non plus, mais c’est notre destin. Enfin, on peut craindre que l’évolution de la composition linguistique de la région métropolitaine n’entraîne comme conséquence une scission entre les objectifs linguistiques de la région de Montréal et ceux du reste de la province, de par le jeu de la démocratie et sous l’influence d’une opinion publique montréalaise en contact constant avec toutes les autres minorités concentrées dans cette région.
Il faut aussi obtenir l’adhésion des autres communautés aux objectifs et aux dispositions de la Charte en leur assurant les garanties et les conditions du maintien de leurs langues et de leurs cultures en échange de leur participation au projet collectif national. « En somme, l’aménagement linguistique est un moyen, et non une fin en soi, un moyen grâce auquel une société multilingue s’acceptera comme telle, considérera sa diversité comme facteur d’une nouvelle solidarité et non comme le lieu symbolique de la rivalité entre groupes ethniques, aura ainsi la possibilité de dédouaner l’avenir en retrouvant la volonté commune de vivre ensemble et de produire ensemble, dans le futur, de nouveaux biens de civilisation[12] ».
Cette préoccupation est présente dans la Charte. Elle a inspiré les mesures touchant l’École (enseignement en et des langues minoritaires, selon une application qui tient compte de l’importance numérique des groupes d’enfants), touchant les institutions culturelles des minorités (journaux, émissions de radio ou de télévision, librairies, commerces de spécialités ethniques, par exemple les restaurants ou les épiceries, l’affichage et la publicité de ces institutions), touchant aussi la protection des consommateurs par l’usage de leurs langues. Cette préoccupation de la Charte est passée sous silence par nombre de porte-paroles des minorités et par nombre de commentateurs de l’actualité. Ce ne serait pas une mauvaise chose d’en faire la publicité, ne serait-ce que par souci d’information objective.
Sur le plan strictement linguistique, il faut maintenir la capacité terminologique du français, surtout dans les secteurs à forte innovation technologique. À cet égard, nous sommes inquiet de la disparition ou de la diminution des services linguistiques dans les entreprises et même au sein de l’administration publique. Ceci peut provoquer l’usage plus fréquent de l’anglais sous prétexte qu’il n’y a pas de terminologie française disponible, argument qu’on utilisait naguère pour affirmer qu’il était impossible de travailler en français. L’introduction massive de l’informatique dans les procédures de travail augmente actuellement l’usage de la terminologie anglaise surtout lorsqu’il s’agit de logiciels commerciaux spécialisés de faible distribution. Nous nous inquiétons également du ralentissement des travaux de terminologie à l’Office de la langue française, car nous ne pensons pas que ces travaux soient terminés.
Il faut surtout que l’opinion publique demeure vigilante à l’égard du Gouvernement et qu’elle soutienne sa volonté d’appliquer le plan d’aménagement linguistique.
L’opinion publique doit protéger le Gouvernement de ses propres tentations, surtout la tentation de l’électoralisme, qui pourrait lui inspirer des projets de modifications à la Charte dans l’espoir d’avoir meilleure presse auprès des minorités, donc plus de votes; et le protéger aussi de la tentation des économies administratives au détriment de l’aménagement linguistique, qui a failli compromettre, par exemple, l’enseignement du français, langue seconde, aux adultes ou qui fait diminuer le nombre d’heures d’enseignement du français dans les COFI alors que nous n’avons jamais accueilli autant d’immigrants de toutes langues.
Enfin, nous avons vu que l’aménagement linguistique implique de nombreux ministères et organismes. Le Gouvernement, qui est le principal agent de cette politique, doit assurer la cohérence des actions de tous ces intervenants. Ce qui n’est pas évident dans au moins deux cas. Dans le cas du ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration, il ne nous apparaît pas que l’application de la politique d’immigration au Québec favorise l’atteinte des objectifs de la Charte : il y a toujours plus d’allophones que de francophones qui viennent au Québec, malgré les intentions répétées du ministère. Ou bien la volonté du ministère fléchit devant les faits, ou bien l’objectif du ministère est irréalisable; chose certaine, il est temps de faire le point avant que la politique prônée par Lord Durham ne soit appliquée par nos propres gouvernements. Dans le cas du ministère de l’Éducation, il est évident que les résultats de l’enseignement du français, langue maternelle et langue seconde, ne facilitent pas l’usage du français comme langue de travail, de l’aveu même des employeurs; dans un autre secteur, on peut se demander si le ministère n’est pas laxiste dans l’approbation des écoles privées, surtout en ne vérifiant pas le programme de ces écoles en français et leur intention de préparer leurs élèves à devenir des citoyens d’un Québec de langue française.
À une époque, fin des années soixante et durant la décennie 1970, la société québécoise, via ses Gouvernements, a eu le courage et la détermination d’édicter des règles pour donner concrètement au français le statut de langue officielle unique et de langue commune des citoyens de cet État.
Depuis, la Charte s’applique, les Québécois francophones y sont très attachés, les communautés culturelles l’acceptent de plus en plus, la paix linguistique s’est établie, qui risque fort d’être compromise par la publication récente de l’avis du Comité des droits de l’Homme de l’ONU, qui relance la querelle linguistique au Québec.
Les dispositions de la Charte en matière d’affichage sont remises en cause. Sur le plan strictement théorique, on peut discuter de la pertinence d’étendre aux messages commerciaux la notion de liberté de parole, avec de bons arguments à l’appui, comme ceux invoqués par le ministère de la Justice dans sa défense de la loi 178 devant le Comité. En pratique, il faut tenir compte de l’avis dans l’immédiat. C’est l’occasion de revoir en profondeur l’ensemble de cette question en explorant toutes les avenues possibles pour concilier liberté individuelle et visage français du Québec. Malheureusement, la Direction du Parti libéral du Québec, sans même se donner un temps de réflexion, s’est jetée sur l’avis du Comité de l’ONU comme le naufragé sur la bouée de sauvetage et est revenu d’instinct, sans hésitation aucune, à sa politique de bilinguisme intégral et universel, avec pseudo prédominance du français pour se donner bonne conscience et abuser les naïfs. C’était déjà la teneur de la loi 22 de 1974. Reste à attendre le texte final que présentera le Gouvernement Bourassa à l’Assemblée nationale pour voir jusqu’à quel point le visage français du Québec sera altéré.
De toute évidence, la situation objective de la langue française au Québec a toujours été, est et demeurera précaire en Amérique, soumise à la concurrence constante de l’anglais. La Charte n’est donc pas une disposition temporaire, mais le moyen de maintenir des règles linguistiques fermes et non discutables en faveur du français sur le territoire du seul État de langue française en Amérique du Nord.
L’avenir du français se présente mieux aujourd’hui. Cet avenir se forge au jour le jour, à travers les comportements et les attitudes de chacun d’entre nous. La seule garantie que demain ressemblera à aujourd’hui est la constance de la volonté des Québécois, de tous les Québécois, de toute origine et de toute langue, de vivre en français dans l’État du Québec.
Tout le reste en découle.
Notes
[1] Voir à ce sujet : J.C. Corbeil, La politique linguistique québécoise : une fugue perpétuelle à trois voix, in Québec-Catalogne : Deux nations, deux modèles culturels, Montréal, Presses universitaires de l’UQAM, 1987, p. 123-142.
[2]Diffusion des langues et changement social, 1990, Les Presses de l’Université Laval, 306 p.
[3] Juan Cobarrubias, The Spread of the Spanish Language in the Americas, o.c., p. 49-92.
[4] Jean-Claude Corbeil, Commentaires, o.c., p. 93-96.
[5] Voir, par exemple, le sondage publié par L’Actualité dans son numéro du 1er avril 1993 intitulé La fin d’un pacte, p. 42-43.
[8]Le libre-échange Canada-États-Unis et la langue française au Québec, Québec, Conseil de la langue française, 1986, 35 p.
[9] Voir à ce sujet le dossier publié par le Conseil de la langue française sous le titre L’avenir du français dans les publications et les communications scientifiques et techniques, Québec, Conseil de la langue française, 1983, trois volumes.
[11] L’énoncé des principes s’inspire de : J.C. Corbeil, L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, 1980, p. 97-111, et de Principes sociolinguistiques et linguistiques de la Charte de la langue française, in Langue française et identité culturelle, Paris, Fédération du français universel, 1979, p. 255-262.
[12] Voir J.C. Corbeil, Acte du colloque international sur l’aménagement linguistique, 1987, Presses de l’Université Laval, p. 22 et 23.
Les langues autochtones dans la perspective de l’aménagement linguistique
La situation des langues autochtones au Québec, comme ailleurs au Canada, est extrêmement préoccupante. Si l’on en juge par les analyses des données des recensements depuis 1951 (Burnaby, 1986; Burnaby et Beaujot, 1987), le pourcentage d’autochtones du Québec qui disent avoir une langue autochtone comme langue maternelle est passé de 86 % en 1951 à 48 % en 1981. Chez les jeunes enfants (le groupe des 0-4 ans), le pourcentage des locuteurs de langue autochtone est passé de 88 % en 1951 à 24 % en 1981 pour l’ensemble du Canada. Les données présentées dans Priest (1985) et Dorais (voir, dans cet ouvrage, chap. II) vont dans le même sens. Les langues comme l’inuktitut et le cri-montagnais paraissent toutefois avoir des taux de conservation plus élevés et de meilleures chances de survie à moyen terme (Foster, 1982; Price, 1981; Stairs, 1985). Cela ne doit cependant pas nous faire oublier que les locuteurs de ces langues vivent aujourd’hui dans un contexte de bilinguisme généralisé alors que s’éteignent les dernières générations d’unilingues. Bien que la tendance au transfert d’allégeance linguistique (language shift) semble freinée chez ces populations, on assiste à des bouleversements linguistiques importants dans la langue ancestrale qui suggèrent une érosion progressive des compétences en langue maternelle chez les jeunes bilingues[1]. Contrairement donc aux prédictions optimistes à l’endroit du cri-montagnais et de l’inuktitut, même les langues dont l’avenir paraît assuré sont dans les faits extrêmement vulnérables.
La colonisation blanche a forcé les minorités indigènes de par le monde à payer un tribut linguistique très lourd. Plusieurs langues d’Australie, du Pacifique et des deux Amériques sont aujourd’hui éteintes. En Australie, Dixon (1980 : 18) estime que, parmi les 200 langues parlées avant l’arrivée des Blancs, environ 50 sont disparues alors qu’une centaine sont en voie d’extinction. Dans les Amériques, plusieurs centaines de langues sont mortes depuis 400 ans. Les chiffres en ces matières sont à prendre avec beaucoup de précautions; toutefois, certains avancent même le chiffre de 800 langues ainsi disparues (Malherbe, 1983). Dans le nord de la Scandinavie, la langue du peuple sámi, autrefois appelé Lapons, est en voie de disparition.
Le phénomène n’est cependant pas circonscrit uniquement aux conséquences de l’expansion coloniale. En Europe même, la montée des États-nations depuis deux siècles[2], la scolarisation obligatoire et, plus récemment, la propagation des médias ont mis en péril plusieurs langues jadis florissantes. Qu’on songe seulement en France au breton, à l’occitan, au catalan et au basque. En Irlande, le gaélique est en voie de disparition malgré son statut de langue « officielle » (Fennel, 1980). Il en va de même pour le romanche en Suisse (Leclerc, 1986). De fait, l’Europe va dans le sens d’une homogénéité linguistique accrue et, si le reste de la planète suit cette tendance, on peut s’attendre à ce que le nombre des langues du monde, dont certains prétendent que plus de la moitié sont disparues depuis 500 ans, continuera à décroître de façon marquée (Leclerc, 1986 : 198; Malherbe, 1983 : 24).
Jusqu’à aujourd’hui, les groupes autochtones du Québec septentrional ont été protégés de l’assimilation linguistique par leur isolement géographique, par le maintien de leurs activités traditionnelles de subsistance ainsi que par un faible taux de scolarisation. Avec l’introduction généralisée des médias de communication de masse dans les foyers, l’isolement géographique n’offre plus de protection contre les langues majoritaires (française ou anglaise); par ailleurs, basée essentiellement sur le commerce des fourrures, l’économie traditionnelle autochtone s’effrite. Enfin, partout, le niveau de scolarité (en langue majoritaire) est en hausse. L’aménagement linguistique des langues autochtones, qu’il vise l’aménagement du statut ou l’aménagement interne de la langue elle-même[3], doit donc avoir pour premier objectif une politique de maintien de la connaissance et de l’usage de ces langues par leurs locuteurs.
La situation des langues autochtones au Québec
Un examen serré de la situation sociolinguistique des autochtones du Québec s’impose avant d’envisager les mesures possibles en vue de l’aménagement de leurs langues. De nombreux articles dans le présent volume font état de ce contexte (Maurais, Dorais, Drapeau) : neuf langues différentes[4], appartenant à trois familles linguistiques distinctes, pour un total d’un peu plus de 25 000 locuteurs (en 1986) répartis dans une cinquantaine d’agglomérations. Les très faibles effectifs de locuteurs de langue autochtone (voir, dans cet ouvrage, chap. II, pour des nombres précis), l’éloignement géographique des communautés entre elles rendent ces langues très vulnérables et restreignent énormément l’éventail des choix d’intervention planifiée.
Certaines sont sur le point de s’éteindre (l’abénaki), d’autres connaissent de sérieuses difficultés (le mohawk et le micmac), alors que d’autres encore, comme le cri et l’inuktitut, paraissent en excellente santé, du moins si l’on en croit les statistiques officielles. Nous faisions allusion plus haut au fait que toutes les communautés où la langue ancestrale est encore transmise normalement au sein des familles vivent aujourd’hui un contexte de bilinguisme généralisé. D’ici au plus quelques décennies, ces populations ne connaîtront plus de locuteurs monolingues en langue autochtone, augmentant ainsi les chances de transfert à la langue majoritaire.
Partout où la langue ancestrale est encore parlée, un état de diglossie entre la langue vernaculaire (autochtone) et la langue majoritaire s’est installée progressivement alors que diminue le nombre d’unilingues avec le passage des générations. Cette diglossie est caractérisée par l’utilisation de la langue majoritaire dans les domaines de l’éducation, dans les emplois de cols blancs, et presque dans tous les domaines où on fait usage de l’écrit. Le vernaculaire est utilisé dans la vie privée et dans les réseaux communautaires, les emplois manuels ou non spécialisés, et son utilisation comme véhicule d’enseignement est récente et limitée.
Le maintien de l’état diglossique exige une séparation étanche des domaines d’utilisation, mais cet équilibre est délicat et la langue majoritaire a tendance à empiéter dans les sphères traditionnelles d’utilisation du vernaculaire. S’il est vrai qu’en théorie il n’existe pas d’opposition nécessaire entre la conservation de la langue minoritaire et la diffusion de la langue majoritaire (Fishman, 1989 : 392), il reste que le bilinguisme généralisé risque d’entraîner rapidement l’assimilation au profit de la langue majoritaire chez les minorités ethnolinguistiques (Aikio, 1991; Fishman, 1972 et 1985; Gal, 1979; Hill et Hill, 1986). Ce point est de première importance : le maintien des langues autochtones suppose qu’on stabilise la relation de diglossie en confirmant des zones d’usage intensif de ces langues.
La montée des langues autochtones dans le milieu scolaire est récente et sa portée reste encore largement symbolique, puisque cet enseignement se limite la plupart du temps à quelques heures par semaine. L’élaboration des cours de langue autochtone (au primaire surtout) s’est faite très rapidement au Québec, comme au Canada, depuis les années 1970. Ces cours ont d’abord connu une grande popularité chez les groupes en voie d’assimilation linguistique, pour ensuite se répandre chez les groupes où la langue est en meilleure santé (MacKenzie et Clarke, 1980). Les projets d’enseignement bilingue qui font une large place à la langue autochtone sont populaires également, mais surtout sous forme de programmes d’immersion en langue ancestrale, chez les populations où le vernaculaire est en voie d’être supplanté par la langue majoritaire (Lambert, Genesee, Holobow et McGilly, 1985). Ailleurs, sauf exception (voir la section intitulée « La transmission de la langue ancestrale par l’école »), les jeunes de langue autochtone sont scolarisés surtout en langue majoritaire.
L’état de l’aménagement linguistique interne des langues autochtones doit aussi être pris en considération, car il impose de sérieuses limites aux propositions qui peuvent être mises en œuvre pour leur conservation (ou leur revitalisation[5]). Drapeau (voir, dans cet ouvrage, chap. V) effectue un bilan d’où il ressort que : a) les langues autochtones se présentent comme des continuums de dialectes où n’émerge aucune norme ou dialecte standard qui puisse guider les choix de langue dans les situations formelles de communication (par exemple, à l’écrit); b) là où une orthographe uniforme a été élaborée, l’absence de dialecte standard met un frein au développement d’une norme écrite globale; c) en conséquence, le corpus écrit en langue autochtone est peu étoffé et les générations éduquées paraissent s’accommoder du bilinguisme de type diglossique où la langue orale est une variété dialectale de la langue autochtone et la langue écrite, une des langues majoritaires; d) la création terminologique consciente à des fins de modernisation lexicale est un besoin urgent, mais reste encore, sauf pour les Inuit, un phénomène marginal, plutôt spontané que systématique, en grande partie faute de personnel formé à cet exercice.
Signalons également que, dans certains cas, la gestion des questions linguistiques et culturelles est extrêmement décentralisée. Cette situation caractérise les Montagnais et les Algonquins où les communautés locales sont responsables de leur épanouissement linguistique de même que de la gestion et de l’instauration des programmes scolaires. Les groupes conventionnés (Cris et Inuit) et les Attikameks font exception à cette règle, chacun possédant une commission scolaire unique et des organismes centraux qui gèrent les questions linguistiques. L’absence d’organisme centralisé perçu comme légitime par les communautés locales rend extrêmement difficile toute action visant la conservation (ou la revitalisation) de ces langues. Cette difficulté se double des problèmes inhérents à l’évolution inégale des communautés d’une même nation. Lorsque, dans une nation, certaines communautés sont en voie de perdre leur langue alors que, dans d’autres, la langue est encore très vivante, il est difficile d’établir un consensus autour d’objectifs communs[6].
Le contexte sociopolitique et économique propre aux populations autochtones est également une donnée importante du problème. Ces questions ont trait au degré d’autonomie et à la viabilité politique et économique. Elles constituent aussi une dimension incontournable qui influence directement l’avenir linguistique de ces populations[7].
La situation linguistique des nations autochtones du Québec apparaît donc extrêmement complexe. Elle est à ce point diversifiée à l’intérieur de chaque nation et entre les nations qu’il est à peu près impossible de mettre sur pied un plan uniforme d’action qui les satisfasse toutes. À l’examen, il se dégage trois blocs de situations. D’abord, celle des communautés qui ont définitivement perdu leur langue, tels les Hurons, certaines communautés montagnaises et algonquines et, à toutes fins utiles, les Abénakis. En second lieu, on peut regrouper les communautés où la langue est menacée de disparition mais où une proportion considérable de la population la parle encore, sans toutefois l’avoir transmise aux générations plus jeunes. C’est le cas chez les Micmacs, les Mohawks et dans certaines communautés algonquines. La troisième catégorie regroupe les communautés où la langue est encore transmise normalement au sein de la famille : ce contexte caractérise les Attikameks, les Inuit, les Cris-Naskapis, la plupart des communautés montagnaises et certaines communautés algonquines.
Le cadre juridique et le rôle de l’État
Avant de poursuivre la discussion sur l’avenir des langues autochtones, examinons le cadre juridique dans lequel il s’inscrit et le rôle que l’État peut jouer en la matière[8]. La Charte de la langue française (gouvernement du Québec, 1989) reconnaît, dans son préambule, aux Amérindiens et aux Inuit « le droit qu’ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine » et permet l’usage de leurs langues dans l’enseignement qui leur est donné. La Convention de la Baie James et du Nord québécois, qui concerne les Cris et les Inuit du Québec, confirme les mêmes droits. Les réserves indiennes ne sont pas assujetties aux autres dispositions de la Charte, mais obligation est faite aux Cris et Inuit, en vertu de la Convention, d’enseigner le français dans les écoles de leurs commissions scolaires « afin de permettre à leurs diplômés de poursuivre leurs études en français ». Enfin, en vertu de la même Convention, l’éducation est confiée à des commissions scolaires autochtones et il est admis que la langue d’enseignement principale puisse être la langue vernaculaire.
Les énoncés de politique émanant du gouvernement du Québec s’accordent tous pour laisser aux autochtones le devoir d’initiative dans la mise en œuvre d’une politique visant la conservation (ou la revitalisation) de leurs langues. À l’État, qui garantit ces droits, échoit un rôle de soutien. Ainsi, l’énoncé de la Politique québécoise de développement culturel (citée dans Trudel, chap. IV de cet ouvrage) fait état de trois principes : le droit des autochtones à décider librement de leur développement, leur droit à l’aide gouvernementale et leur responsabilité d’inventer les institutions et les stratégies qui conviennent à leur propre évolution. En 1983, l’Assemblée nationale adopta 15 principes régissant les relations futures avec les groupes autochtones (voir, dans cet ouvrage, chap. IV) dont trois touchent la langue. Ces principes reconnaissent le droit à la langue, celui d’orienter leur identité propre, d’avoir et de gérer les institutions correspondant à leurs besoins et de bénéficier de fonds publics. Enfin, en 1989, l’énoncé de politique du Secrétariat aux affaires autochtones (SAA, 1989), reconduisant les mêmes principes, consacre la responsabilité première des autochtones de protéger et d’enrichir leurs langues et réaffirme la politique de soutien du gouvernement du Québec.
À l’échelle canadienne, Michael Foster (1982 : 12) se fait l’écho d’une politique semblable. Ici, la responsabilité première n’échoit plus seulement aux autochtones dans leur ensemble, ou, peut-on supposer, à leurs représentants ou institutions, mais aux communautés locales, en vertu du « principe de localité » (the principle of localization). Les décisions concernant la politique linguistique doivent donc être laissées aux communautés locales et ce sont elles seules qui doivent décider si elles souhaitent garder leur langue et mettre en œuvre les moyens pour le faire. Le rôle de l’État est de fournir un soutien financier à une politique établie localement.
Il y a danger, toutefois, que la politique reconnaissant des droits, assortie de propositions vagues de soutien et renvoyant l’entière responsabilité de l’exercice de ces droits aux premiers intéressés ne se transforme en une politique de laisser-faire qui équivaudrait à toutes fins utiles à laisser le rapport de forces accomplir son œuvre. Compte tenu de la dispersion de la population autochtone et de la complexité des tâches à entreprendre, une stricte application du « principe de localité », tel qu’il est énoncé par Foster, équivaut à avaliser la sentence de mort qui pèse sur ces langues.
Les transferts d’allégeance linguistique
On explique souvent les transferts d’allégeance linguistique chez les autochtones comme le résultat direct des volontés assimilatrices de la société majoritaire. Cette analyse trouve un écho dans l’énoncé de politique du Secrétariat aux affaires autochtones (SAA, 1989). Cette explication repose sur la mise en place d’un schéma manichéen où figurent la société majoritaire et ses institutions d’une part et, d’autre part, les autochtones dont la langue et la culture subissent les « assauts constants » des premières. Cette façon d’énoncer la problématique, bien qu’elle reflète en partie la réalité, repose sur une simplification indue en ce qu’elle donne à croire que le problème serait résolu s’il n’y avait plus cette volonté d’assimilation et si, par exemple, les langues autochtones étaient protégées par l’État. L’étude des phénomènes de transfert d’allégeance linguistique chez les ethnies minoritaires, dans d’autres régions du monde, démontre toutefois que la pression qui pousse des populations à s’assimiler linguistiquement à une langue majoritaire se maintient souvent malgré une politique de soutien institutionnel. Le cas du romanche en Suisse et du gaélique en Irlande en sont des exemples particulièrement éloquents. Chez les autochtones canadiens, selon Burnaby (1989), il appert que la tendance au changement d’allégeance linguistique reste forte malgré les programmes d’enseignement des langues ancestrales offerts dans les écoles depuis le début des années 1970[9].
De plus, les opinions ne sont pas toujours unanimes chez les populations concernées quant aux mesures à mettre en œuvre pour assurer la préservation de la langue ancestrale. La situation de la langue navajo, parlée par environ 150 000 Amérindiens habitant une immense réserve en Arizona, est très révélatrice à cet égard. Dans un article sur la modernisation du navajo, Spolsky et Boomer (1983) font état d’une évolution importante tant du côté des programmes d’éducation bilingue que de l’instrumentalisation (existence d’un volumineux dictionnaire assorti d’une grammaire, plusieurs descriptions linguistiques complètes, des lexiques spécialisés, nombre de thèses de doctorat, des études sur le développement de l’écrit, 50 années d’ateliers pour la formation d’interprètes, etc.). Malgré tout, Spolsky et Boomer concluent que le navajo et l’anglais restent dans une situation diglossique, le navajo étant préféré à l’oral et l’anglais à l’écrit. Ils ajoutent (Spolsky et Boomer, 1983 : 249) que les efforts de modernisation de la langue navajo ne reçoivent qu’un soutien mitigé dans la population navajo et que même les responsables en éducation ne voient pas l’utilité de programmes bilingues qui intégreraient la langue ancestrale comme véhicule d’enseignement.
De même, les spécialistes ne s’entendent pas sur la nature de la politique à mettre en œuvre pour assurer la conservation (ou la revitalisation) des langues menacées. Marjut Aikio, dans un article sur la disparition de la langue sámi, remet en question le rôle de l’école dans la préservation de la langue, alléguant que « les quelques petites mesures positives prises par le système scolaire paraissent souvent faire plus de tort que de bien » (Aikio, 1991 : 5, notre traduction). Au Québec, la tendance dominante va dans le sens d’accorder une place à la langue menacée dans le programme scolaire. Les démarches les plus audacieuses, jusqu’à aujourd’hui, ont été l’implantation de programmes de transition bilingues. Comme chez les Navajos, ces programmes obtiennent parfois difficilement l’aval des autorités autochtones et des populations concernées. D’autre part, lorsqu’ils sont implantés chez des populations où la langue est encore transmise normalement, ces programmes bilingues essuient de fortes critiques de la part de certains spécialistes qui jugent qu’il s’agit de programmes qui favorisent l’assimilation linguistique à la langue majoritaire. Certains allèguent même qu’ils peuvent accélérer le processus de perte de la langue maternelle (voir entre autres Dorais, 1989).
Par ailleurs, plusieurs chercheurs ont noté les effets pervers possibles des efforts de standardisation des langues à tradition orale. Ainsi, l’anthropologue Bambi Schieffelin (1987 : 158) rapporte, à propos d’une langue de la Papouasie : « Dans le cas du bosavi, quatre dialectes faisaient bon ménage jusqu’à ce que la mission choisisse d’utiliser l’un d’entre eux comme base pour édifier la version écrite de la langue. La conscience d’une norme fut ainsi créée alors qu’il n’en existait pas au préalable » (notre traduction). La mise sur pied de systèmes d’écriture uniformisée pour les langues autochtones comme, en général, pour les langues à tradition orale, est un domaine où les opinions sont très partagées tant en ce qui concerne l’à-propos d’une telle entreprise que la manière de la mener à bien. Ces questions divisent tant les spécialistes que les populations concernées.
Il est fort difficile de départager le vice et la vertu dans le domaine des actions visant la conservation (ou la revitalisation) des langues menacées. Ces dissensions paraissent inévitables compte tenu du fait que, comme le fait remarquer Fishman (1989 : 395), à partir du moment où une langue est menacée, tout effort planifié pour en rehausser le statut entraîne de grands risques en comparaison des résultats bénéfiques qu’on peut en espérer. Nous ajouterions que cela est encore plus vrai dans le cas des langues à tradition orale. On sera donc en accord ou en désaccord avec telle ou telle mesure pour la promotion des langues autochtones selon que l’on insiste davantage sur le risque qu’il suppose ou sur l’effet escompté. Il apparaît donc qu’en matière de politique à l’endroit des langues menacées, il n’existe pas de solution qui ne soit controversée et que même les moyens en apparence les plus raisonnables donnent lieu à diverses oppositions et remportent parfois des résultats très décevants.
Mentionnons en dernier lieu une tendance très répandue qui consiste à croire et à faire croire qu’il peut exister une solution miracle qui puisse assurer la survie des langues menacées. Les programmes d’éducation sont souvent perçus comme la panacée permettant de régler les problèmes linguistiques vécus dans la communauté. Le recours à la « technique » comme remède universel est aussi très fréquent : on croira tantôt que l’ordinateur, tantôt que « la linguistique » peuvent servir de solution pour assurer le maintien des langues en péril. D’autres se persuaderont que la voie de la reconnaissance juridique est absolument indispensable. Si, comme nous l’avons vu plus haut, il n’y a pas de solution qui ne soit hautement controversée, c’est une grave erreur de croire qu’il existe une solution miracle qui puisse guérir ces maux linguistiques.
Nous ne pouvons pas ici traiter à leur mérite ces sujets complexes, mais il est clair qu’une politique éclairée ne peut que s’appuyer sur une compréhension profonde des phénomènes de transfert d’allégeance linguistique et des divers moyens susceptibles de les endiguer, en s’inspirant d’autres exemples de minorités linguistiques comparables dans le monde. Ces connaissances sont nécessaires pour la mise en place d’une politique réaliste qui aille au-delà des vœux pieux ou de l’attentisme[10].
Peu d’auteurs se sont penchés aussi sérieusement que Joshua Fishman sur la voie à suivre pour assurer la survie de langues menacées. Dans un article récent au sujet des mouvements sociaux qui ont pour objectif de renverser l’assimilation linguistique chez les ethnies minoritaires, Fishman (1990), tout en déplorant le manque d’études et l’indigence de l’appareillage conceptuel dans le domaine de la préservation des langues menacées, établit ainsi les paramètres auxquels ces mouvements doivent obéir dans le but d’obtenir l’effet souhaité :
Toutefois, même ceux qui sont impliqués dans l’étude ou les activités des mouvements de renversement du changement d’allégeance linguistique (RLS) ont eu tendance à manquer de cohérence théorique et à être obnubilés davantage par l’activisme plutôt que de tenter de faire la preuve du lien empirique entre certains efforts particuliers et la transmission effective d’une génération à l’autre des comportements, des attitudes et des croyances liés à la langue. Là où le bilinguisme diglossique est tout ce qu’on peut réalistement espérer atteindre, les efforts en vue de renverser le changement d’allégeance linguistique doivent insister sur la consolidation des solidarités distinctives autour de la famille, du voisinage et de la communauté (Fishman, 1990 : 5; notre traduction).
Ces réflexions de Fishman nous permettent d’établir deux prémisses qui serviront de guides pour la mise sur pied d’un programme d’action et, éventuellement, de critères d’évaluation des résultats. La première prémisse est la suivante : tout effort de conservation (ou de revitalisation) doit avoir pour objectif de promouvoir la transmission de la langue ancestrale entre les générations. On pense rarement à cette condition, parce qu’en général, elle est toujours réalisée. Mais, dans le cas qui nous préoccupe, elle ne va pas nécessairement de soi, puisqu’on constate que, dans certaines communautés, on transmet plutôt aux enfants la langue de la majorité environnante et non la langue ancestrale. Or, la transmission de la langue d’une génération à l’autre est la condition la plus essentielle, la garantie la plus naturelle de sa persistance. La seconde prémisse est le corollaire de la première : le lieu privilégié où doit se faire la transmission de la langue est la famille, le voisinage, la communauté, dans la vie quotidienne, là où les enfants forgent leur compétence linguistique et l’identification à leur langue. C’est à cet aspect que toute politique de maintien (ou de revitalisation) doit s’adresser au premier chef. L’énoncé de ces prémisses permet de mieux préciser quels doivent être les premiers agents d’une politique de maintien des langues autochtones : les autochtones eux-mêmes dans leurs familles, leurs réseaux communautaires et au sein des institutions qu’ils gèrent à l’échelle locale.
Ces constatations rejoignent les conclusions que Fennel tire de l’échec des efforts de sauvetage du gaélique irlandais, sous le parapluie de l’État, depuis les années 1920 :
Une minorité linguistique en voie de disparition ne peut être sauvée par les actions de bons samaritains qui n’appartiennent pas à la minorité en question. Notamment, sa disparition ne peut être endiguée par l’action, quelque bienveillante et intelligente qu’elle soit, d’un Etat central moderne. Elle ne peut être sauvée que de l’intérieur, à la condition expresse que ses membres acquièrent la volonté de freiner sa disparition, qu’ils se dotent des institutions et des moyens financiers nécessaires pour mettre en œuvre les mesures appropriées, et qu’ils les appliquent (Fennel, 1980 : 39, notre traduction).
Les autochtones sont d’ailleurs conscients qu’ils sont les premiers responsables de la conservation (ou de la revitalisation) de leurs langues, comme le démontrent ces paroles d’Owendaka :
[...] les langues autochtones ne pourront pas être sauvées grâce à l’argent du gouvernement ni avec des propositions votées lors des congrès. Il est vrai que l’argent et les résolutions peuvent aider. Mais la seule manière de sauver les langues autochtones d’une mort certaine est que chaque individu autochtone s’engage personnellement à faire tout ce qu’il peut pour raffermir sa langue maternelle. Les langues autochtones ne pourront être sauvées que par les gens qui les enseignent, les apprennent et les utilisent (Owendaka, 1988, notre traduction)[11].
Par ailleurs, ces prémisses peuvent servir de guides dans l’évaluation de la pertinence des mesures proposées pour la conservation (ou la revitalisation) des langues autochtones. Les propositions d’action doivent en effet avoir une incidence directe sur la consolidation de (ou le retour à) la transmission normale de la langue entre les générations. C’est dans ce cadre général que nous formulons les propositions qui suivent qui, bien qu’exploratoires, peuvent constituer une base de plan d’action.
Les bases d’un plan d’action
Nous avons mis en lumière plus haut la diversité et la complexité du contexte linguistique chez les autochtones du Québec. En conclusion, nous faisions état de trois situations types :
(a) les communautés qui ont perdu leur langue;
(b) celles où elle est en voie de disparition;
(c) celles où elle est encore transmise normalement.
Dans la perspective des contraintes qui pèsent actuellement sur l’allocation des ressources, il importe de fixer les objectifs, de dégager des priorités et d’évaluer les moyens les plus susceptibles d’apporter les effets escomptés.
Pour les communautés de type (a), il est difficile de formuler des objectifs linguistiques puisqu’il n’existe plus de langue à aménager. Les cas de résurrection linguistique réussie dans le monde sont extrêmement rares; l’hébreu en constitue l’exemple le plus éclatant. Cependant, la résurrection de cette langue s’est faite dans des conditions sociopolitiques très particulières qu’il est virtuellement impossible de reproduire au Québec. Ces considérations viennent s’ajouter à la difficulté colossale de l’entreprise et du petit nombre de locuteurs potentiellement intéressés à relever ce défi.
Pour les communautés de type (b), il est clair que l’objectif linguistique premier doit être, si tel est leur désir, d’enrayer au plus tôt l’hémorragie. Elles devront trouver les moyens de réactiver la dynamique propre à la transmission de la langue entre les générations. Quant aux communautés de type (c), elles doivent poursuivre une politique qui leur permettra de maintenir leurs effectifs linguistiques en garantissant la transmission la plus intégrale possible du code linguistique entre les générations[12].
Les stratégies linguistiques possibles dans les communautés autochtones de type (b) ou (c) peuvent être de plusieurs ordres. Nous en énumérons ici quelques-unes que nous commenterons par la suite[13]. Ces moyens sont présentés par ordre de préférence.
1. Renforcer, par le travail idéologique, l’utilisation de la langue ancestrale dans la vie privée, au sein de la famille et de la communauté;
2. Consolider l’utilisation de la langue ancestrale dans tous les domaines de l’activité publique communautaire (services religieux, médias locaux, manifestations publiques, assemblées communautaires, séances politiques, affichage public, etc.);
3. Perfectionner les compétences langagières à l’école;
4. Déborder des domaines traditionnels pour investir les domaines sociosymboliques jusque-là réservés à la langue majoritaire comme l’Administration publique et celle des entreprises;
5. Accéder à un statut juridique en dehors des frontières des communautés locales (par exemple, enchâssement dans la Constitution canadienne ou dans un texte de loi québécois).
Les quatre premiers éléments sont du ressort des autochtones eux-mêmes alors que le dernier concerne une instance gouvernementale. Ces stratégies doivent chacune être évaluée au mérite, au regard des objectifs poursuivis qui sont soit le retour à la transmission normale (revitalisation), soit la consolidation de la « continuité de la transmission linguistique entre les générations » (Fishman, 1990 : 16; trad. libre).
Renforcer l’utilisation normale de la langue dans la vie privée
La toute première façon de garantir la transmission normale de la langue ancestrale aux enfants est de faire en sorte que celle-ci soit la langue d’usage dans la vie privée, tant au sein de la famille qu’entre les membres de la communauté. Nous avons vu plus haut que toute action visant à enrayer l’hémorragie dans les langues menacées doit viser d’abord la véritable arène où se fait la transmission ou la perte de la langue : la maison, le voisinage, l’école, la communauté. De la même manière, il s’agit du meilleur moyen de prévention dans les communautés où la langue est encore en santé. L’atteinte de cet objectif nécessite un travail « idéologique », de la persuasion par le discours et par l’exemple. Cette fonction ne peut être prise en charge que par les autochtones eux-mêmes.
Consolider l’utilisation de la langue dans la vie publique communautaire
Dans la perspective du leadership des autochtones dans la conservation (ou la revitalisation) de leurs langues et compte tenu de la législation québécoise, il est possible pour ceux-ci de garantir un statut privilégié à leurs langues à l’intérieur de leurs communautés. Lors de l’élaboration d’une politique d’aménagement du statut, il serait possible d’assurer l’utilisation intensive de ces langues dans tous les domaines de l’activité publique communautaire (offices religieux, médias locaux, manifestations publiques, assemblées communautaires, séances politiques, affichage public, etc.). La langue autochtone pourrait y être déclarée langue officielle et prendre ainsi une place plus importante. Aucune de ces mesures ne contreviendrait à la législation linguistique du Québec, puisque les conventions existantes admettent l’usage des langues locales comme langues de services et que la Charte de la langue française ne s’applique pas dans les réserves. Un courant en faveur de l’adoption d’une politique linguistique locale est déjà amorcé aux États-Unis où quatre bandes ont adopté des politiques linguistiques (voir l’article de J. Maurais, dans cet ouvrage, chap. I).
Depuis une dizaine d’années, les radios communautaires en langue autochtone dans le Québec autochtone septentrional ont connu un succès énorme auprès des populations en cause. On ne saurait trop souligner l’importance de ces médias communautaires qui jouent un rôle vital en permettant de relier des communautés éloignées et en créant un lieu d’expression sans précédent pour la parole autochtone. En effet, la production et la diffusion d’émissions (radiophoniques ou télévisuelles) en langue autochtone sont un moyen d’une haute valeur symbolique pour rehausser le statut de ces langues auprès de leurs locuteurs et de la population en général. C’est aussi, d’un autre point de vue, un puissant instrument de standardisation linguistique spontanée qui pourrait contrer efficacement la tendance à la dialectisation. En dernier lieu, le recours à la radio pourrait compenser la dispersion des locuteurs sur de vastes territoires et augmenter le sentiment d’appartenance à la même communauté linguistique.
Il existe déjà plusieurs communautés où les offices religieux sont célébrés dans la langue ancestrale; cette pratique pourrait se généraliser. Avec la montée de la prise en charge locale des services tels que l’éducation, les services sociaux et de santé, chaque communauté devrait pouvoir garantir à sa population les services dans la langue autochtone. L’affichage public en langue locale est également facile à réaliser. D’autres efforts d’utilisation publique de la langue ancestrale, tels que les assemblées et autres manifestations publiques, sont possibles dans les communautés où la langue autochtone est connue de tous, mais plus difficiles dans les communautés où cette condition n’est pas remplie.
La réalisation des points 1 et 2 aura pour effet de consolider des « zones » d’utilisation intensive de la langue ancestrale. En effet, la persistance des langues autochtones est liée à leur usage intensif dans des zones où elles sont langues principales. Par usage intensif nous entendons le fait que, dans les communications à l’intérieur de ces zones, les langues autochtones sont normalement et fréquemment utilisées. Nous ajoutons « comme langues principales » pour indiquer que l’usage d’une ou de plusieurs autres langues est souvent nécessaire, par exemple pour les communications avec les non- autochtones. Mais cet emploi d’autres langues ne doit pas compromettre l’usage habituel de la langue autochtone principale. Nous utilisons le mot « zones » pour désigner à la fois des zones au sens strict, géographiques, administratives et démographiques, et des domaines d’utilisation de la langue comme langue d’usage principale. Cet emploi intensif des langues autochtones pourra permettre d’adopter une attitude plus positive à leur égard.
Ces deux premières propositions sont de la compétence exclusive des communautés locales et exigent un minimum de moyens pour être implantées. Elles vont dans le sens du renforcement des solidarités ethnolinguistiques autour de la famille, du voisinage, de la communauté et du développement de la socialisation linguistique primaire. Ce « programme minimal » (selon l’expression de Fishman, 1990) ne dépend pas de la bonne volonté d’organismes externes pour son application et il est particulièrement approprié pour les groupes ethnolinguistiques démographiquement faibles.
La transmission de la langue ancestrale par l’école
Les points 1 et 2 ont pour but de stabiliser la relation de diglossie entre les langues autochtones et la langue majoritaire en confirmant des zones d’utilisation intensive des premières. Il existe toutefois des dangers à se limiter au domaine communautaire dans les efforts pour assurer la transmission du savoir linguistique entre les générations, le principal étant celui de la folklorisation. Les points 3 et 4 ont comme conséquence de restreindre la diglossie par l’accroissement des domaines d’utilisation des langues ancestrales. Ils visent à ouvrir à la langue ancestrale les domaines de prestige jusque-là réservés à la langue majoritaire, tels que l’école, l’Administration publique (écoles, bureaux de bande, organes politiques, etc.) et celui des entreprises privées autochtones là où elles existent. Comme elles comportent des risques et qu’elles requièrent une préparation complexe, les mesures en ce domaine sont controversées tant chez les spécialistes que parmi les autochtones eux-mêmes. En effet, si les points discutés en 1 et 2 feront facilement l’unanimité auprès des populations concernées, les points 3 et 4 pourront soulever plusieurs polémiques.
L’extension des domaines d’utilisation des langues autochtones présuppose une lourde préparation qui demande un investissement considérable sur le plan des ressources humaines, matérielles et financières. La langue autochtone ne pourra véritablement jouer son rôle à l’école, de même que dans l’Administration publique et dans les lieux de travail, discuté au point 4, qu’après un travail sérieux de préparation par l’aménagement linguistique interne. En effet, il importe de tenir compte que la transmission de la langue ancestrale par l’école et la conquête de nouveaux domaines d’utilisation ne peuvent se faire par simple décret et qu’elles comportent des préalables incontournables. En d’autres mots, on ne peut d’emblée élargir les domaines d’utilisation de la langue autochtone à des sphères d’utilisation pour laquelle elle n’est pas préparée sans passer par les étapes préalables d’aménagement interne (uniformisation de l’écriture, élaboration lexicale, etc.), de préparation du matériel nécessaire et de formation du personnel[14]. Pour l’école, les conditions préalables sont l’uniformisation de l’orthographe, la standardisation d’un code écrit, la création de matériel pédagogique et la formation du personnel enseignant et administratif. Poussées par l’enthousiasme, certaines communautés ont subi des échecs cuisants en décrétant arbitrairement l’utilisation de la langue dans des programmes scolaires sans préparation suffisante. Si, pour une raison ou une autre, les conditions préalables ne sont pas remplies, il est inutile, voire nuisible, de songer à faire directement usage de la langue autochtone dans des domaines nouveaux. Inversement, il est inutile de se lancer dans les tâches fastidieuses de codification et de modernisation lexicale si, pour une raison ou pour une autre, il est clair qu’il n’existe pas de volonté ferme pour que la langue autochtone soit utilisée dans le domaine pour lequel on la prépare.
La taille modeste des communautés autochtones restreint grandement les choix en matière d’éducation. Souvent, leur nombre d’habitants ne justifie pas la construction d’écoles secondaires dans les communautés, ce qui force les élèves à fréquenter les écoles québécoises. L’enseignement de la (et a fortiori en) langue autochtone obéit à une logique intégrative qui est celle de maintenir le lien entre l’enfant et sa communauté à l’aide de la langue. En raison du manque de débouchés économiques dans les communautés, les motivations instrumentales sont toutefois quasi inexistantes, d’où l’extrême fragilité de cet enseignement et l’absence de consensus dans la population autochtone même quant à son utilité.
Il reste toutefois que, dans la perspective de l’aménagement du statut, l’univers scolaire est un domaine privilégié où les langues autochtones peuvent effectuer une percée. Déjà, dans plusieurs communautés autochtones du Québec, l’éducation préscolaire se fait dans la langue maternelle de l’enfant. Les programmes d’immersion en langue autochtone sont populaires chez les groupes où la langue n’est plus parlée dans les familles, tels les Mohawks et les Algonquins de Maniwaki et de Winneway. Des programmes de transition et de maintien bilingues sont déjà implantés chez les Inuit; la formule est mise à l’essai chez les Montagnais de Betsiamites (Drapeau, 1984) et de Sept-Îles. Il en est aussi fortement question chez les Attikameks et les Cris. Pour l’instant, ces programmes se limitent aux premières années du cours primaire.
Depuis la célèbre déclaration de l’Unesco en 1953 (Unesco, 1968), la question du rôle de la langue maternelle dans la scolarisation des enfants de groupes minoritaires socialement non dominants n’a cessé de faire couler de l’encre. Il existe un fort courant chez les psychologues qui s’intéressent aux langues dans l’éducation et à la psychosociologie du langage en faveur de l’utilisation de la langue maternelle durant les premières années de l’apprentissage scolaire de l’enfant d’ethnie minoritaire socio-économiquement désavantagée. Les résultats des expériences éducatives faites depuis les 20 dernières années sont cependant loin de faire l’unanimité et le débat sur le sujet se poursuit (Cummins, 1983; Dutcher, 1982; Edwards, 1981; Ekstrand, 1982; Engle, 1975 et 1976; Lambert, 1977; Lambert, Genesee, Holobow et McGilly, 1985; Paulston, 1975 et 1982; Skutnabb-Kangas, 1981; Unesco, 1968; Wagner, Spratt et Ezzaki, 1989).
Quelle que soit l’issue de ce débat, il reste que ces efforts d’utilisation des langues autochtones pour l’enseignement méritent notre appui, et tout doit être mis en œuvre pour trouver les formules éducatives qui garantiront l’atteinte des objectifs que les populations autochtones se fixeront. La recherche d’une formule (ou de formules) éducative appropriée pour les populations de langue autochtone doit donc constituer un objectif important à atteindre. Les Inuit, les Cris et les Attikameks ont des commissions scolaires régionales qui regroupent les communautés et permettent la concertation. Ces commissions scolaires font cependant défaut chez les autres groupes, ce qui rend difficile la recherche de formules éducatives originales. À l’heure actuelle, plusieurs programmes bilingues sont mis à l’essai un peu partout, trop souvent en vase clos. Il serait souhaitable que soit créé un forum provincial sur l’éducation bilingue en milieu autochtone de sorte que puisse être effectué un suivi et que s’opère une synergie.
Il est normal dans le monde actuel que les ethnies minoritaires souhaitent utiliser le puissant levier culturel qu’est l’école pour véhiculer leur propre culture, leur langue et leur système de valeurs. Toutefois, elles doivent éviter que l’école ne devienne le principal agent de transmission de celles-ci. Cette remarque vaut tout autant pour les communautés où la langue ancestrale est transmise normalement que pour celles qui sont en voie de la perdre. L’école reste un outil imparfait et ne saurait remplacer le travail élémentaire et fondamental qui revient à la famille et aux réseaux communautaires. L’objectif principal étant la transmission normale et fidèle de la langue autochtone, l’école ne constitue que le maillon d’une chaîne qui doit prendre d’abord racine dans la communauté et dans la famille. C’est une erreur courante de concevoir l’éducation comme un remède universel et, dans les communautés linguistiques où la langue est menacée, la pire solution consiste à donner à l’école le mandat d’en assurer la transmission, déchargeant ainsi la famille et les réseaux communautaires de leur responsabilité première en ce domaine. Malgré la justesse de cette mise en garde, il reste que l’avenir des langues autochtones peut certainement être influencé par la politique éducative mise en œuvre dans les communautés.
La conquête de nouveaux domaines d’utilisation
L’utilisation des langues autochtones dans les domaines nouveaux que sont l’administration de la bande, des services qu’elle offre (santé, services sociaux, éducation, pour ne nommer que ceux-là) et l’entreprise privée autochtone pose elle aussi tout le problème de la standardisation et de la modernisation terminologiques. Il y a là un travail considérable à faire. La poursuite de la modernisation terminologique comporte deux volets complémentaires : la formation universitaire du personnel et la nécessité d’une concertation et d’une coordination des travaux, puisque la problématique et la méthodologie sont communes à toutes les langues, au-delà des différences attribuables à la diversité des systèmes linguistiques.
Nous croyons, à la suite de Fishman (1989 et 1990), que les communautés où la langue ancestrale est gravement menacée doivent s’engager avec prudence dans cette voie qui, si elle est poursuivie, drainera une énorme quantité de ressources et d’énergie. Il nous rappelle en effet qu’en voulant mettre un accent démesuré sur la nécessité de faire figurer le vernaculaire en péril dans les sphères sociosymboliques les plus élevées, on court le risque de lui donner à relever des défis trop lourds qui peuvent même mettre en danger les efforts consentis pour sa préservation. C’est pourquoi les mesures proposées sous cette rubrique ne devront figurer au programme des langues où la langue est transmise normalement qu’après mûre réflexion et en circonscrivant le plus possible les tâches à entreprendre.
Un statut juridique à l’échelle nationale?
Dès lors qu’une langue est menacée dans son existence même, le réflexe le plus naturel des groupes concernés est de réclamer une protection et des garanties juridiques pour la langue en question. Ainsi, la Conférence sur les langues aborigènes, tenue à Ottawa en 1986 (voir, dans cet ouvrage, chap. IV) sous les auspices de l’Assemblée des premières nations, a adopté plusieurs résolutions démontrant que les autochtones ont l’intention de jouer un rôle prépondérant dans la promotion de leurs langues. La Conférence a également exigé que le gouvernement fédéral accorde le statut de langues officielles aux langues autochtones, en insérant cette disposition dans la Constitution canadienne.
Jusqu’ici, peu d’analystes ont proposé la voie de la reconnaissance officielle. Après avoir fait l’examen des garanties juridiques existantes au Canada à l’endroit des langues autochtones, Richstone (1989 : 278) conclut que, compte tenu de la situation critique dans laquelle se trouvent ces langues, il est plus sage de trouver des moyens qui leur permettent de s’épanouir que d’apporter des solutions juridiques formelles. Foster (1982) expose un point de vue semblable. De fait, plusieurs auteurs sont sceptiques devant l’utilité des efforts symboliques de reconnaissance des langues autochtones. Dorais (1981 : 304) condamne les efforts purement symboliques que sont les multiples traductions (des langues majoritaires vers l’inuktitut) des textes de loi, des ententes administratives diverses, voire des débats parlementaires. Il fait valoir que ces textes sont presque illisibles pour les Inuit et par conséquent tout à fait inutiles. Ce dernier nous met également en garde contre ces solutions qui n’ont que peu d’effet sur la situation linguistique réelle, mais qui résultent dans la création d’une bureaucratie (souvent blanche). Fishman (1990) nous enjoint également d’éviter cet écueil.
Nous plaçons donc en dernier lieu le recours à la loi et à la Constitution, notamment pour donner un statut juridique aux langues autochtones du Québec. Nous croyons en effet qu’une loi linguistique, ou la définition du statut par voie juridique, n’est pas la meilleure manière d’assurer la conservation (ou la revitalisation) de ces langues dont le principal problème n’est pas de recruter de nouveaux locuteurs parmi la population non autochtone mais d’en maintenir le nombre par la transmission efficace de la langue dans les foyers autochtones. D’une part, aucune loi provinciale ou fédérale ne pourrait garantir l’utilisation des langues autochtones dans le domaine privé ou public dans les communautés autochtones. D’autre part, depuis plus d’une quinzaine d’années, la politique du ministère des Affaires indiennes et du Nord est de céder aux communautés, ou à des organismes représentatifs, l’administration des services à la population autochtone. Ces prises en charge se sont faites d’abord en éducation, pour s’étendre par la suite aux services sociaux et aux services de santé. Les communications directes entre les gouvernements fédéral et provincial et la population autochtone sont donc de plus en plus rares. Ce changement profond dans l’administration des services aux autochtones rend à toutes fins utiles caduque une législation qui aurait pour objectif d’instituer la langue autochtone comme langue de service entre le gouvernement et la population autochtone.
En dernier lieu, il n’est pas du tout évident qu’une reconnaissance purement formelle et symbolique pourrait exercer un effet réel sur la transmission de la langue entre les générations et l’acquisition fidèle de celle-ci par les jeunes. Les conditions que nous avons explicitées précédemment sont donc beaucoup plus importantes et pertinentes. La loi ne peut qu’aider à leur mise en place, pour renforcer la volonté des locuteurs de conserver et de faire réellement usage de leurs langues dans la vie privée et communautaire.
Conclusion
S’il est vrai que l’État ne peut se substituer aux organismes et aux peuples autochtones en matière linguistique, il a toutefois la responsabilité morale de les aider à sauvegarder leur patrimoine linguistique. Or, tout effort de consolidation des langues autochtones dans le contexte socioculturel et économique de la fin du XXe siècle ne peut être entrepris sans s’appuyer sur des connaissances approfondies des propriétés de ces langues, des mécanismes de leur acquisition, de la dynamique de leur emploi dans les communautés bilingues et du passage de la tradition orale au média écrit, ni sans prendre appui sur l’important bagage de connaissances acquises en sociolinguistique sur les caractéristiques des minorités ethnolinguistiques et les pressions complexes auxquelles elles font face.
Les points 3 et 4 ont posé de façon aiguë le problème de la disponibilité des ressources linguistiques, humaines et matérielles indispensables à leur réalisation. À cette fin, il importe d’encourager la recherche sur les langues autochtones et la formation d’une relève (autochtone de préférence), dans une perspective large incluant non seulement les domaines de la linguistique descriptive, mais également la sociolinguistique et la psycholinguistique appliquée. Puisque aucune université québécoise ne possède de chaire en linguistique autochtone ni de centre de recherche sur le sujet, nous croyons que la création d’un institut de recherche sur les langues autochtones serait nécessaire avec, comme mandat, d’effectuer la recherche fondamentale et appliquée pertinente. Il serait également important d’encourager les jeunes autochtones à s’engager dans ce type de carrière en créant à leur intention un programme de bourses d’études universitaires dans les disciplines appropriées.
À l’occasion de ce survol des différents aspects de la situation sociolinguistique des langues autochtones et des moyens mis de l’avant pour maintenir la connaissance et l’usage de ces langues, nous nous sommes fait, peu à peu, une meilleure idée des éléments fondamentaux d’une stratégie globale d’aménagement de la relation entre ces langues et les langues majoritaires ambiantes. Nous avons d’abord reconnu grosso modo trois situations types. Nous en avons privilégié deux pour lesquelles il est raisonnable de concevoir une politique réalisable. Nous avons ensuite déterminé des objectifs généraux pour ces deux types de contexte : endiguer la perte de locuteurs pour les langues plus menacées et maintenir les effectifs linguistiques existants pour les langues « en santé ». Dans les deux cas, nous avons ramené la question à un problème de transmission de la langue entre les générations. C’est cette transmission qu’il importe au premier chef soit de rétablir, soit de consolider pour empêcher son érosion. Nous avons ensuite déterminé un plan global ordonné en cinq points et discuté chaque point au mérite. Ce sont : a) l’utilisation normale de la langue dans la vie privée (au sein de la famille et comme langue d’usage dans la communauté); b) la consolidation de l’utilisation de la langue dans la vie publique communautaire (ces deux premiers points sont de nature à créer des zones d’usage intensif des langues autochtones); c) la transmission de la langue ancestrale par l’école; d) la conquête de nouveaux domaines d’utilisation; e) le recours éventuel à la loi et à la Constitution.
La langue est un puissant facteur de cohésion sociale et un symbole très visible de l’identité culturelle. C’est pourquoi l’aménagement du rapport entre les langues autochtones et les langues majoritaires se trouve aujourd’hui au premier plan des réclamations des peuples autochtones en quête d’une place dans le village global. Cependant, dans cette stratégie d’affirmation, il importe de ne pas perdre de vue que l’essentiel réside dans la volonté de maintenir ces langues comme langues maternelles, transmises et apprises au sein de l’unité familiale et comme langues d’usage dans la vie quotidienne des réseaux communautaires. C’est vraiment le tout premier objectif.
Bibliographie
AIKIO, Marjut (1991), « The Sámi Language. Pressure of Change and Reification », Journal of Multilingual and Multicultural Development, 12 (1-2) : 93-103.
BURNABY, Barbara (1986), « Speakers of Canadian Aboriginal Languages. Perspectives from the 1981 Census », dans William COWAN (dir.), Actes du dix-septième congrès des algonquinistes, Ottawa, Université Carleton, p. 43-63.
BURNABY, Barbara (1989), « Language Policy and the Education of Native Peoples. Identifying the Issues », dans Paul PUPIER et José WOEHRLING (dir.), Langue et droit. Actes du premier congrès de l’Institut international de droit linguistique comparé, 27-29 avril 1988, Université du Québec à Montréal, Montréal, Wilson et Lafleur, p. 279-289.
BURNABY, Barbara, et Roderic BEAUJOT (1987), The Use of Aboriginal Languages in Canada. An Analysis of 1981 Census Data, Ottawa, Secrétariat d’État.
CALVET, Louis-Jean (1974), Linguistique et colonialisme. Paris, Payot.
CUMMINS, Jim (1983), « Language Proficiency and Academic Achievement », dans John W. OLLER Jr. (dir.). Issues in Language Testing Research, Rowley (Mass.), Newbury House Publishers, p. 108-129.
DIXON, R.M.W. (1980), The Languages of Australia. Cambridge (Mass.), Cambridge University Press.
DORAIS, Louis-Jacques ( 1981 ), « A Few Thoughts on the Language of the Inuit ». The Canadian Journal of Native Studies, 1 (2) : 303-309.
DORAIS, Louis-Jacques (1989), « Bilingualism and Diglossia in the Canadian Eastern Arctic », Arctic, 42 (3), septembre : 199-207.
DORAIS, Louis-Jacques, et Dermid R.F. COLLIS ( 1987), Inuit Bilingualism and Diglossia. Québec, Université Laval, Centre international de recherche sur le bilinguisme/ International Center for Research on Bilingualism.
DRAPEAU, Lynn (1984), « Une expérience originale d’implantation du montagnais comme langue d’enseignement à Betsiamites », Recherches amérindiennes au Québec, XIV (4) : 57-61.
DUTCHER, Nadine (1982), The Use of First and Second Languages in Primary Education. Selected Case Studies, World Bank, Education Department, Staff Working Paper, Report number 504, Washington, D.C.
EDWARDS, John R. ( 1981 ), « The Context of Bilingual Education », Journal of Multilingual and Multicultural Development, 2 (1) : 25-44.
EKSTRAND, L.H. (1982), « Maintenance or Transition - or Both? A Review of Swedish Ideologies and Empirical Research », dans T. HUSEN et S. OPPER (dir.), Multicultural and Multilingual Education in Immigrant Countries, Oxford, Pergamon Press, p. 141 -160.
ENGLE, Patricia Lee (1975), « Language Medium in Early School Years for Minority Language Groups », Review of Educational Research, 45 (2) : 283-325.
ENGLE, Patricia Lee ( 1976), « The Language Debate. Education in First or Second Language? », dans P. SANDAY (dir.), Anthropology and the Public Interest, New York, Academic Press, p. 247-272.
FENNEL, Desmond (1980), « Can a Shrinking Linguistic Minority Be Saved? Lessons from the Irish Experience », dans Einar HAUGEN, J. Derrick MCCLURE, Derick THOMSON (dir.), Minority Languages Today, Édimbourg, Edinburgh University Press, p. 32-39.
FISHMAN, Joshua A. (1972), « Language Maintenance and Language Shift as a Field of Inquiry. Revisited », dans Joshua A. FISHMAN (dir.), Language in Sociocultural Change, Stanford (Calif.), Stanford University Press, p. 76-134.
FISHMAN, Joshua A. (1985), « Language Maintenance and Ethnicity », dans Joshua A. FISHMAN (dir.), The Rise and Fall of the Ethnic Revival, La Haye, Mouton, p. 57-76.
FISHMAN, Joshua A. (1989), « Language Spread and Language Policy for Endangered Languages », dans Joshua A.
FISHMAN (dir.), Language and Ethnicity in Minority Sociolinguistic Perspective, Clevedon (Angl.), Multilingual Matters, p. 389-402.
FISHMAN, Joshua A. (1990), « What Is Reversing Language Shift (RLS) and How Can It Succeed? », Journal of Multilingual and Multicultural Development, 11 (1-2) : 5-36.
FOSTER, Michael K. (1982), « Les langues autochtones du Canada : un kaléidoscope extraordinaire/Canada’s Indigenous Languages : Present and Future », Langue et société/Language and Society, 7, hiver-printemps : 7-16.
FRATERNITÉ DES INDIENS DU CANADA (1972), « La maîtrise indienne de l’éducation indienne », déclaration de principe présentée au Ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien, Ottawa, Direction de l’éducation et du développement social, Programme des affaires indiennes et inuit.
GAL, Susan (1979), Language Shift. Social Determinants of Linguistic Change in Bilingual Austria, New York, Academic Press.
GOUVERNEMENT DU QUÉBEC (1989), Charte de la langue française, L.R.Q., chap. C-11, à jour au 1er août 1989.
HILL, Jane, et Kenneth C. HILL (1986), Speaking Mexicano. Dynamics of Syncretic Language in Central, Mexico, Tucson (Ariz.), University of Arizona Press.
JORDAN, Deirdre (1988), « Rights and Claims of Indigenous People. Education and the Reclaiming of Identity », dans Tove SKUTNABB-KANGAS et James CUMMINS (dir.), Minority Education. From Shame to Struggle, Clevedon (Angl.), Multilingual Matters, p. 189-222.
LAMBERT, Wallace E. (1977), « Culture and Language as Factors in Learning and Education », dans Fred R. ECKMAN (dir.), Current Themes in Linguistics. Bilingualism, Experimental Linguistics and Language Typologies, Washington, D.C., Hemisphere Publishing Co., p. 15-48.
LAMBERT, Wallace E., Fred GENESEE, N.E. HOLOBOW et C. MCGILLY (1985), Évaluation d’un programme de cours d’immersion partielle en langue mohawk dans les écoles de Caughnawaga, Ottawa, ministère des Affaires indiennes et du Nord.
LECLERC, Jacques (1986), Langue et société, Laval, Mondia.
MACKENZIE, Marguerite, et Sandra CLARKE (1980), « Education in the Mother Tongue. Cultural Autonomy vs. Tokenism », Canadian Journal of Anthropology, 1 (2) : 205-217.
MALHERBE, Michel (1983), Les langages de l’humanité. Une encyclopédie de 3 000 langues parlées dans le monde, Paris, Seghers.
OWENDAKA (1988), « Language Starts with Yourself », Algonquian and Iroquoian Linguistics, 13 (3) : 40-41.
PAULSTON, Christina Bratt (1975), « Ethnic Relations and Bilingual Education. Accounting for Contradictory Data », Working Papers on Bilingualism, 6 : 1-44.
PAULSTON, Christina Bratt (1982), « Problems in the Comparative Analysis of Bilingual Education », dans T. HUSIN et S. OPPER (dir.), Multicultural and Multilingual Education in Immigrant Countries, Oxford, Pergamon Press, p. 115-125.
PRICE, John A. ( 1981 ), « The Viability of Indian Languages in Canada », Canadian Journal of Native Studies, 1 (2) : 339-346.
PRIEST, Gordon E. (1985), « Les langues des autochtones au Canada/Aboriginal Languages in Canada », Langue et société/Language and Society, 15, hiver : 13-19.
RICHSTONE, Jeffrey (1989), « La protection juridique des langues autochtones au Canada », dans Paul PUPIER et José WOEHRLING (dir.), Langue et droit. Actes du premier congrès de l’Institut international de droit linguistique comparé, 27-29 avril 1988, Université du Québec à Montréal, Montréal, Wilson et Lafleur, p. 259-278.
SAA (Secrétariat aux affaires autochtones) (1989), Maintien et développement des langues autochtones au Québec, Québec, juin, 14 p.
SCHIEFFELIN, Bambi B. (1987), « Introduction to Part D. Literacy in Multiethnic and Multilingual Contexts », dans Daniel A. WAGNER (dir.). The Future of Literacy in a Changing World, Oxford, Pergamon Press, p. 153-158.
SKUTNABB-KANGAS, Tove (1981), Bilingualism or Not. The Education of Minorities, Clevedon (Angl.), Multilingual Matters.
SPOLSKY Bernard, et Lorraine BOOMER (1983), « The Modernization of Navajo », dans J. COBARRUBIAS et Joshua A. FISHMAN (dir.), Progress in Language Planning, Amsterdam, Mouton Publishers.
STAIRS, Arlene (1985), « La viabilité des langues autochtones et le rôle de l’écrit. L’expérience de l’inuktitut au Nouveau-Québec », Recherches amérindiennes au Québec, xv (3) : 93-95.
UNESCO (1968), « The Use of Vernacular Languages in Education. The Report of the UNESCO Meeting of Specialists, 1951 », dans Joshua A. FISHMAN (dir.), Readings in the Sociology of Language, La Haye et Paris, Mouton, p. 688-716.
WAGNER, Daniel A., J.E. SPRATT et A. EZZAKI (1989), « Does Learning to Read in a Second Language Always Put the Child at a Disadvantage? Some Counter-Evidence from Morocco », Applied Psycholinguistics, 10 : 31-48.
Notes
[1] Des études récentes sur le bilinguisme et la diglossie chez les Inuit (Dorais et Collis, 1987) et les Montagnais (Drapeau, recherche en cours) démontrent l’utilisation généralisée de l’alternance de code chez les jeunes.
[2] Calvet (1974) développe le concept de glottophagie pour expliquer la disparition des langues minoritaires dans les États modernes.
[3] Ces expressions sont couramment employées pour traduire les concepts de status planning et de corpus planning.
[4] Ou sept ou huit, selon que l’on compte le cri-montagnais-naskapi comme une seule langue ou comme deux ou trois langues distinctes.
[5] Nous employons le terme de conservation pour désigner les efforts à l’endroit des langues où la transmission naturelle entre les générations est perpétuée et celui de revitalisation dans le cas des langues où cette transmission normale fait aujourd’hui défaut. Nous n’incluons toutefois pas les cas de « résurrection » des langues ou dialectes éteints.
[6] Voir l’article de Drapeau (dans cet ouvrage, chap. V) pour une discussion de ces problèmes.
[7] Voir Jordan (1988), pour une discussion intéressante de l’incidence des facteurs politiques et économiques sur la situation linguistique des autochtones (au Canada, en Australie et en Scandinavie).
[8] Le lecteur pourra consulter l’article de François Trudel (voir, dans cet ouvrage, chap. IV) et celui de Richstone (1989) qui font état des politiques des gouvernements canadien et québécois à l’endroit des langues autochtones.
[9] La modestie de ces programmes rend toutefois cette conclusion peu surprenante.
[10] C’est également la conclusion à laquelle arrive Burnaby (1989 : 285) quand elle affirme : « Rhetoric is attractive, but plans for action need to have some basis in experience. »
[11] Ceci est un extrait d’un texte d’Owendaka paru en anglais dans plusieurs journaux autochtones canadiens et reproduit dans le bulletin d’information Algonquian and Iroquoian Linguistics.
[12] Nous faisons référence ici à la diminution progressive des compétences langagières en langue maternelle qui semble toucher les jeunes de beaucoup de villages où la langue ancestrale est pourtant la principale langue d’usage de la famille et de la communauté.
[13] Nous avons trouvé dans l’article de Fishman (1990) une source d’inspiration pour la formulation de ce plan d’action.
[14] Voir l’article de L. Drapeau (chap. V dans cet ouvrage) qui fait le point sur l’instrumentalisation et la modernisation dans les langues autochtones du Québec.
Le français au Québec, une langue à restaurer?
Que la norme du français dans les écoles du Québec soit le français standard d’ici. Le français standard d’ici est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle.
Le français au Québec, une langue à restaurer? On ne peut pas répondre à la question brutalement, par oui ou par non.
Il faut d’abord se souvenir qu’une langue est, en fait, un ensemble d’usages en concurrence les uns avec les autres et qu’en conséquence, si toutes les langues doivent être restaurées, c’est par rapport à l’un de ces usages pris comme norme, c’est-à-dire valorisé par la majorité des locuteurs et accepté comme référence du bon usage de cette langue.
Il faut surtout se demander pourquoi on enseigne leur langue maternelle à des enfants qui en ont pourtant une connaissance réelle à leur entrée à l’école, à la différence de l’enseignement du français comme langue seconde.
Comme trait d’union entre ces deux aspects de la question, il y a le personnel enseignant, modèle quotidien de la norme du français au Québec, et les professeurs de français, dont la responsabilité professionnelle est d’initier les élèves à la maîtrise de la norme.
Je traiterai la question en deux temps : d’abord par des remarques préliminaires qui nous permettront d’établir rapidement le cadre théorique du sujet, puis, par l’esquisse d’un guide du bon usage du français au Québec à l’intention du personnel enseignant.
Remarques préliminaires
1 ) Français international ou universel/français québécois
On oppose souvent français international à français québécois. Ces étiquettes sont peut-être commodes, mais il est difficile d’en cerner le contenu sur le plan proprement linguistique.
La réalité, c’est que toutes les langues varient. Ce qui change d’une langue à une autre, c’est l’intensité de la variation et, surtout, les attitudes à l’égard des différences, à l’égard de ce qu’on appelle les accents.
Le français est la langue qui varie le moins, qui a poussé le plus loin la standardisation linguistique, depuis le XVIIe siècle.
Une langue est comme une marguerite, composée d’un cœur entouré de pétales joints à lui. Quand on effeuille une marguerite, on reste avec une pluie de pétales et un cœur au bout d’une tige, mais on n’a plus de marguerite. Dans une langue, le cœur correspond au noyau dur du système linguistique, ce qui fait qu’une langue est elle-même et distincte des autres langues. Les pétales correspondent à des usages particuliers de la langue, soit géographiques, le français au Québec, en Belgique, en Afrique par exemple, soit sociaux, selon la division de la société en couches socioéconomiques, soit stylistiques, le français familier, le français soutenu, le français littéraire ou poétique, soit spécialisés, ce qui touche surtout les terminologies, soit historiques, c’est-à-dire l’ancien français, le français classique, le français moderne. Tous ces usages font partie de la langue française globale.
Les termes français international ou français universel sont plutôt des slogans, des étiquettes qui ont eu du succès. En général, on veut exprimer par là l’idée qu’il existe une large partie de la langue française commune à tous les francophones et qui leur permet de communiquer entre eux. Mais l’expression véhicule aussi une sorte de militantisme contre la variation linguistique au nom de l’intercommunication des francophones du monde entier. Au mieux, on peut appeler français international le noyau dur de la langue, le cœur de la marguerite.
Le terme français québécois est un raccourci commode pour désigner le français en usage au Québec, généralement en ayant surtout en tête ce qui le distingue du français français. En réalité, ce n’est pas une langue, mais un usage particulier de la langue française. De plus, on ne peut le limiter au strict territoire du Québec, parce qu’il s’est étendu à l’Ontario et vers l’Ouest, par la migration des Québécois, et qu’il touche au Nouveau-Brunswick où il entre en contact avec une autre variété du français, l’acadien. Il est donc plus juste de parler du français au Québec plutôt que de français québécois.
2) Langue parlée/langue écrite
Ces deux formes de la langue diffèrent surtout par leurs conditions de production.
La langue parlée est dans l’immédiat, la spontanéité, entièrement préoccupée de la chose à dire, entraînée vers l’avant dans le temps de la succession verbale, sans possibilité de retour en arrière, la seule possibilité de correction étant de reprendre la phrase, le mot, le segment jugé incorrect par le locuteur ou non adéquat à la pensée.
Au contraire, la langue écrite se déroule hors du temps, dans le silence et le calme de l’écriture, avec le loisir de réfléchir, de changer d’idée, d’essayer plusieurs formulations différentes de la même idée jusqu’à ce que soit trouvée celle qui rend le mieux compte de la pensée, avec la possibilité de consulter les instruments de référence, grammaires et dictionnaires de tous genres, de laisser dormir un texte pour y revenir par la suite.
La langue écrite exerce une influence réelle sur la langue parlée, en favorisant le travail de réflexion sur la langue et en fournissant des occasions multiples à chaque locuteur de perfectionner sa compétence, d’où l’importance de l’enseignement de la langue écrite à l’école, par la lecture et l’écriture.
D’une manière réaliste, on ne peut pas montrer la même sévérité à l’égard d’une performance en langue parlée qu’à l’égard d’un texte écrit. Les fautes d’un texte écrit sont impardonnables, à moins qu’il ne s’agisse de coquilles, tandis que les malheurs de la langue parlée sont excusables, s’ils sont peu nombreux. Dans les deux cas, la hiérarchie des normes fonctionne et permet de reconnaître facilement ceux qui parlent ou qui écrivent bien.
3) Registres de langue
En langue parlée et en langue écrite, il y a des registres de langue.
La détermination de ces registres et leur dénomination sont plutôt demeurées impressionnistes, sans description globale, sauf peut-être pour le français écrit littéraire, objet de prédilection des dictionnaires et des grammaires. Les étiquettes généralement utilisées distinguent le français populaire, le français familier, le français soutenu, le français littéraire et le français poétique.
Il existe une norme pour chacun de ces registres.
4) Usage et normes
Il faut donc parler de normes au pluriel et savoir qu’elles sont hiérarchisées à l’intérieur d’une même communauté linguistique, du Québec par exemple.
L’usage n’est donc pas le seul critère ni un critère fiable, car chaque usage se juge en fonction d’une norme, c’est-à-dire en fonction de la valeur que lui reconnaissent les locuteurs. C’est sur cette base que se fait la distinction entre langue standard et langue non standard.
L’école a pour mission d’amener les élèves à la maîtrise de la langue standard en langue parlée et en langue écrite. Il ne s’agit pas de condamner les usages non standard, mais de leur opposer la connaissance et l’utilisation naturelle des usages standards. En fait, l’école a pour objectif de former des caméléons linguistiques, des locuteurs capables de passer d’un registre à un autre avec compétence et naturel, en langue parlée et en langue écrite.
5) La norme du français au Québec
Les Québécois sont parfaitement capables de reconnaître qui parle bien et qui écrit bien au Québec. Ils sont aussi capables de reconnaître le français populaire, que ce soit en langue parlée ou en langue écrite. Ils ne confondent pas français populaire et français standard et admettent le rôle de chacun dans notre espace linguistique. De ce point de vue, notre communauté est saine.
On ne peut pas en dire autant des enfants qui sont à l’âge d’un seul registre linguistique, celui de leur milieu. L’école doit leur ouvrir grand l’espace de la langue, celle du Québec et celle des autres pays francophones, organisés autour de la langue standard.
La norme du français au Québec n’est pas décrite, du moins elle demeure encore dans les cahiers des linguistes. Mais elle existe bel et bien et l’école, dans son ensemble, doit en témoigner. Les professeurs de français ont pour obligation professionnelle de l’enseigner et d’en favoriser la maîtrise par leurs élèves, en langue parlée et en langue écrite. Tout le personnel de l’école, directeurs et professeurs d’autres matières, doit l’illustrer, puisque ces personnes servent de modèles linguistiques, qu’elles le veuillent ou non. D’où la responsabilité des facultés d’éducation de former les futurs professeurs à la maîtrise d’une langue de qualité et d’en faire, réellement et non pas uniquement sur papier, une condition d’obtention du diplôme d’aptitude à l’enseignement.
Guide du bon usage du français au Québec
Même si la norme du français au Québec n’est pas totalement définie, les linguistes ont cependant suffisamment décrit l’usage du français au Québec pour qu’il soit possible de tirer de leurs travaux un guide du bon usage du français d’ici à l’intention des écoles.
Je tracerai les grandes lignes de ce guide du bon usage du français au Québec à mes risques et périls, en suivant les grandes divisions de la langue : prononciation, morphologie, syntaxe et lexique.
Je le ferai en ayant deux convictions :
a) Tout le personnel de l’école doit servir de modèle linguistique aux enfants et aux adolescents. Ce n’est pas l’affaire des seuls professeurs de français. Donc, ce qui est à corriger chez les élèves doit être déjà corrigé chez tout le personnel, ce qui est à surveiller chez les élèves doit être maîtrisé par tous également. D’aucuns disent que tous n’en sont pas capables, mais cette observation ne change rien à la validité du principe. Il faut tout simplement en conclure qu’il y a du rattrapage à faire pour certains.
b) Les professeurs de français ont pour fonction professionnelle d’amener les enfants et les adolescents à la maîtrise du français parlé et écrit. Ils doivent donc avoir une solide connaissance de la langue et une formation linguistique adaptée à leur fonction, pour faire le lien entre les connaissances que nous avons du français au Québec et l’objectif d’enseigner le français selon la norme admise au Québec. En plus, les professeurs de français servent souvent ou devraient servir de consultants à tous ceux qui à l’école, ont des problèmes de langue à régler.
Prononciation
Phénomènes à accepter
Les trois voyelles détendues : i, u, ou. Exemples :
fille
flûte
route
Les deux consonnes affriquées : ts et dz. Exemples :
attitude
difficile
dur
Les alternances é/è (j’aimerai/j’aimerais), un/in (brun/brin) et a/â (patte/pâte), que le français a tendance à abandonner.
Phénomènes à surveiller
Le glissement de la voyelle a vers o. Exemple :
Canada
Le timbre de la voyelle an. Exemples :
dans
vent
Phénomènes à corriger en langue standard
L’élision anormale. Exemples :
participer > partisper
université > universté
quatre > kat
il > i, i va vnir
elle > è > a, a travaille
L’escamotage. Exemples :
elle va a l’école > a va èkol
je vais lui dire > ma i dzir
tous les jours > twé jour
Le groupe oi (wa) qui ne doit pas se prononcer wé.
La diphtongaison. Exemples :
père
garage
Morphologie
La morphologie fait partie du noyau dur de la langue. Aucune variation n’est admise, sauf pour les cas de féminisation des titres de fonction qu’on pourrait tout aussi bien classer dans le lexique.
Phénomènes à surveiller
La fréquence du renforcement, comme eux autres, nous autres.
Le groupe dans la > dan. Exemple :
dan cours
Le groupe sur la > sua ou sa, avec a long. Exemple :
sua tab
sa tab
Le groupe à la > a long. Exemple :
a tab
Phénomènes à corriger (observables en français français populaire)
Des erreurs sur le genre de certains mots, surtout ceux commençant par une voyelle ou un h aspiré (voir tableau dans le Multidictionnaire de la langue française). Exemples : une avion < un avion, l’autobus, elle arrive.
Le pronom personnel de la troisième personne du pluriel elles, qui devient i. Exemple :
les femmes, i travaillent beaucoup.
L’interrogation en -tsu ou -tsi. Exemples :
i vatsu?
vientsu?
i vatsi sdécidé?
Syntaxe
Il n’existe aucune différence notable entre la syntaxe du français québécois et celle du français français. La syntaxe doit demeurer la même, comme armature de la langue.
Dans l’enseignement du français, le problème fondamental est de faire franchir aux élèves le passage entre la syntaxe de la langue parlée non standard et celle de la langue parlée standard, puis de la syntaxe de la langue parlée à celle de la langue écrite, ce qui se fait par l’observation, la répétition, la connaissance de la grammaire, l’habitude de l’écriture et la lecture. Ces deux passages exigent l’intervention du professeur, qui agit comme guide, comme répétiteur et comme correcteur, avec doigté certes, mais aussi avec exigence, car il y a une vérité linguistique comme il y a une vérité mathématique ou scientifique.
Exemples de ce passage : les tics de discours, comme fake, tsé veux dzir, le si suivi du conditionnel au lieu de l’indicatif imparfait (si j’aurais), l’alternance mais que et lorsque, la difficulté d’usage du pronom relatif dont.
Lexique
Le lexique est la partie de la langue la plus vaste, la plus difficile à enseigner et la plus longue à apprendre.
Le lexique d’une langue est composé d’éléments très disparates qui sont tous présents dans la mémoire de chaque locuteur.
On peut ainsi distinguer :
le vocabulaire des différents registres de langue : mots de la langue populaire, mots de la langue familière, mots de la langue soutenue, mots de la langue parlée, mots de la langue écrite, mots rares, etc.;
le vocabulaire technique par opposition au vocabulaire courant;
les mots passe-partout par opposition aux termes justes;
les néologismes;
les québécismes;
les emprunts aux langues étrangères, y compris l’anglais;
les anglicismes.
Le lexique entraîne surtout un problème de mode d’emploi, auquel les élèves doivent s’initier et qu’ils doivent intégrer pour conquérir ainsi leur propre liberté stylistique, comme tout bon locuteur. De plus, il amène, pour les professeurs et pour le personnel administratif, un problème de compétence personnelle.
L’approche pédagogique doit, elle aussi, être globale. Pour ma part, les objectifs de l’école sembleraient les suivants :
a) Augmenter le vocabulaire de l’élève : découverte de mots nouveaux, découverte des familles de mots, souci de la précision plutôt qu’emploi constant de mots passe-partout.
b) Enseigner et faire maîtriser les nuances de vocabulaire entre les différents registres de langue. Le passage entre français populaire et français standard de même que le passage entre langue parlée et langue écrite sont particulièrement difficiles à faire franchir.
c) Diffuser une pratique nuancée du vocabulaire propre au Québec, ce qui donne l’occasion d’initier l’élève à la différence entre français au Québec et français ailleurs et de lui fournir des repères d’emploi.
d) Faire le ménage dans les anglicismes, c’est-à-dire éliminer du vocabulaire de l’élève les traces de notre envahissement par l’anglais à la suite de l’industrialisation du Québec à l’aide du capital anglo-saxon, à la fin du XIXe siècle et jusqu’à la moitié du XXe siècle.
L’école est donc un lieu de passage entre deux spontanéités linguistiques, celle de la langue de l’enfance à l’arrivée à l’école et celle de la langue de l’âge adulte, celle-ci organisée autour de la langue standard. Entre ces deux spontanéités, s’impose une période d’apprentissage de la langue, une période où se forme la conscience linguistique, l’instinct de la langue.
Deux secteurs du lexique sont plus difficiles à traiter : les québécismes et les anglicismes. L’OLF a publié deux énoncés de politique sur l’un et l’autre sujet. Les notes qui suivent s’en inspirent.
Critères d’acceptation des québécismes
1) Les québécismes qui désignent des particularités québécoises ou nord-américaines (faune, flore, géographie, alimentation, structures administrative et politique, etc.) ou encore des aspects particuliers de la culture et de la civilisation québécoises ou nord-américaines. Exemples : polyvalente, cégep et cégépien ou cégépienne, raquette, sous-ministre, maringouin, achigan, orignal.
2) Les emprunts anciens à l’anglais et aux langues amérindiennes ainsi qu’à l’inuktitut et qui se sont intégrés à la langue du Québec. Exemples : drave, draver, draveur, atoca, kayak, coroner.
3) Les néologismes québécois créés pour désigner des réalités nouvelles, pour compléter une série de mots ou pour remplacer des emprunts à l’anglais. Exemples : traversier, ciné-parc, magasiner et magasinage, dépanneur, érablière, nordicité, motoneige, beigne, bleuet, banc de neige, fin de semaine, familiale, cassonade de même que le vocabulaire du golf, du baseball ou du hockey.
Critères des québécismes à surveiller
Cette catégorie de québécismes correspond à des mots qu’il ne s’agit pas de condamner, mais dont il faut expliquer le mode d’emploi par rapport au français d’ailleurs. Il s’agit souvent de québécismes d’usage local, c’est-à-dire dont on peut facilement faire l’économie en faveur de la variante en usage dans le reste de la francophonie.
Entrent dans cette catégorie :
1) Les mots québécois qui ont un équivalent en français français. Exemples : bas/chaussette, efface/gomme, tuque/bonnet, liqueur (non alcoolisée)/liqueur (alcoolisée), tabagie/tabac.
2) Les mots québécois qui correspondent à des usages vieillis en français ou même en français québécois. Exemples : poêle/cuisinière, couverte/couverture, champlure/robinet.
Critères de détermination des anglicismes, définis comme étant des emprunts inutiles à la langue anglaise, donc à ne pas accepter en français standard québécois
1) Les emprunts à l’anglais utilisés dans la langue courante au Québec et qui ont leur équivalent en français. Exemples : bumper (pare-choc) de même qu’une grande partie du vocabulaire de l’automobile, washer (rondelle) et une bonne partie du vocabulaire des métiers, freezer (congélateur), jacket ou coupe-vent (blouson), disposable (jetable), discount (rabais), courbe (virage, tournant), académique (scolaire ou universitaire). C’est vraiment dans ce secteur du lexique qu’il y a le plus grand ménage à faire pour chacun d’entre nous et chez les enfants.
2) À la catégorie précédente, il faut aujourd’hui ajouter les emprunts du français français à l’anglais sous l’influence de la mode et de la paresse et qui entrent en concurrence avec des mots français utilisés au Québec. Très souvent, il s’agit d’anglicismes pour lesquels nous avons nous-mêmes trouvé et implanté des équivalents. Exemples tirés du Petit Larousse 1992 : clean (correct, honnête), coach (entraîneur), cool (calme, décontracté), desk (pupitre), free lance (pigiste), hard-top (coupé), live (en direct), loader (chargeur ou chargeuse), pickles (cornichons), speech (discours, remontrance), sponsor (commanditaire), spot (message publicitaire), sweat-shirt (survêtement, pull d’entraînement, chandail molleton ou molletonné), swing (élan), hi-Fi (haute fidélité), speaker (annonceur, commentateur).
Critères d’acceptation des emprunts à l’anglais ou à d’autres langues
1) Les emprunts qui servent à combler une lacune et qu’on peut difficilement remplacer par un néologisme tiré du français. Exemples : design, racquetball, tennis, football, conteneur, stress, parka, boycottage.
2) Les emprunts anciens, maintenant intégrés au vocabulaire français. Exemples : iceberg, paquebot, pyjama, shampoing.
3) Les mots qui correspondent à des réalités appartenant à d’autres cultures, sans équivalents en français. Exemples : hot-dog (américain), smoked meat (anglais du Canada), spaghetti (italien), souvlaki (grec moderne), casbah (arabe), bled (arabe), tsar (russe), ouananiche, maskinongé, wapiti et ouaouaron (langues amérindiennes), une bonne partie des unités de monnaies étrangères [peso et peseta (espagnol), rouble et kopeck (russe), yen (japonais)].
Ouvrages de référence
Il nous manque toujours un dictionnaire du français au Québec, qui ferait autorité.
Il existe tout de même quelques ouvrages récents qui peuvent guider notre usage du français au Québec. Les plus intéressants sont :
le Multidictionnaire des difficultés de la langue française, de Marie-Éva de Villers, qui est certainement l’ouvrage le plus utile pour les professeurs, les étudiants et les élèves à partir du second cycle du secondaire, publié chez Québec/Amérique;
Le Visuel, dictionnaire thématique français/anglais, d’Ariane Archambault et de moi-même. Il s’agit de la deuxième édition, revue et augmentée, du Dictionnaire thématique visuel. Il contient une très grande partie du vocabulaire usuel et peut servir de dictionnaire des anglicismes. Les professeurs y trouveront beaucoup de vocabulaire concret, soit pour l’enseignement du français, soit pour l’enseignement de sujets au programme, notamment en sciences. Publié chez Québec/Amérique;
le Dictionnaire du français plus, ouvrage collectif dont les principaux rédacteurs sont Pierre Auger (Laval), Normand Beauchemin (Sherbrooke) et Claude Poirier (Laval), publié au Centre éducatif et culturel.
le Dictionnaire des canadianismes de Gaston Dulong, publié chez Larousse;
pour les écoles, le Dictionnaire CEC Jeunesse, dont le principal rédacteur est Jean-Claude Boulanger (Laval), publié au Centre éducatif et culturel;
très récemment, le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui au centre d’un débat qui revèle les malentendus entre ses auteurs et le public auquel il s’adresse, notamment les enseignants.
Voilà un rapide tour de la question. Enseigner le français n’est pas une mince affaire. Cet enseignement exige une grande compétence linguistique, une connaissance instinctive des nuances de la langue et un sens du marketing et du théâtre qui permettent de faire passer la matière.
De plus, c’est une tâche essentielle, pour au moins deux raisons : la connaissance de la langue est l’outil fondamental de la pensée et la langue française est le fondement même de notre identité personnelle et collective.
Enfin, il est parfaitement normal et universel qu’un enfant apprenne sa langue maternelle à l’école. L’argument disant que c’est difficile, parfois trop, ne tient pas, ni pour le français, ni pour toute autre langue. Le problème est partout fondamentalement le même : apprendre l’écriture et l’orthographe, apprendre à passer de la langue de son milieu à la langue standard.
Il nous a semblé intéressant de rapporter les échanges de vues qui ont eu lieu à la suite de l’exposé de Jean-Claude Corbeil ainsi que quelques questions qui lui ont été posées après son exposé afin de faire ressortir les préoccupations des enseignants et des enseignantes qui participaient à ce colloque. Mais avant, nous présentons une mise au point faite par M. Corbeil après la table ronde au cours de laquelle Marie-Éva de Villers, auteure du Multidictionnaire des difficultés de la langue française, et Jean-Claude Boulanger, auteur du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA), ont présenté leurs positions respectives sur la question suivante : parler français ou parler québécois : entre une langue indigène et la norme parisienne, le français du Québec a-t-il une place? Nous considérons que les propos de M. Corbeil cernent très bien l’ensemble des éléments en jeu dans la discussion sur la norme.
Jean-Claude Corbeil : La publication du DQA perturbe profondément la communauté des linguistes et celle des locuteurs du Québec. On est en face d’un problème. Je me sens très touché par cette aventure, comme ancien formateur dans les écoles normales. D’une part, je sais comment vous allez réagir à l’égard du dictionnaire parce que je suis celui qui a toujours essayé de trouver une pédagogie du français qui soit éminemment corrective. C’est l’essentiel même de l’enseignement d’une langue maternelle à des enfants.
D’autre part, vous avez devant vous deux personnes avec qui j’ai travaillé pendant des années. Ils sont des amis personnels et vous constatez qu’ils ne sont pas du tout du même avis. Entre les deux, mon cœur balance... pour la simple raison qu’ils ont raison l’un et l’autre. Le discours de Jean-Claude est inattaquable du point de vue linguistique. Ce qu’il dit du point de vue scientifique et de la manière dont on doit faire les dictionnaires est coulé dans le béton. Le point de vue de Marie-Éva est aussi coulé dans le béton et parfaitement juste. Il est dans une autre logique : une logique de l’orientation de l’usage de manière à donner des indications claires et nettes sur les différents aspects des mots.
Nous sommes en face d’une ambiguïté totale. Le problème que l’on aura à discuter aujourd’hui est celui de l’ambiguïté. Entre Jean-Claude qui dit que le dictionnaire, c’est une description, et vous qui êtes des utilisateurs et qui avez votre idée de ce qu’est un dictionnaire pédagogique, il y a un problème à examiner.
Ce dictionnaire n’est pas un dictionnaire pédagogique; c’est un dictionnaire descriptif d’usage du français au Québec. C’est une des premières ambiguïtés fondamentales. Autrement dit, quelle sorte de dictionnaire les professeurs veulent-ils avoir?
Deuxième ambiguïté : les professeurs ne se sentent pas capables d’évaluer un dictionnaire. Ils veulent avoir quelque chose de clair et qui soit immédiatement utilisable. Jean-Claude postule que vous êtes là, entre lui et le public, et que c’est à vous de dire comment utiliser un dictionnaire; comment naviguer d’un dictionnaire à l’autre pour trouver la vérité linguistique. Vous, ce n’est pas ce que vous voulez. Il y a donc des objectifs qui me semblent particulièrement différents. Si, aujourd’hui, on pouvait clarifier ces deux points-là, peut-être que dans l’avenir, on pourrait arriver à se trouver des outils qui puissent concilier à la fois la rigueur de la description scientifique du français au Québec et le besoin que vous avez d’un instrument pédagogique qui vous aide à faire votre travail.
Troisième ambiguïté : la question des normes d’usage. L’appareil des marques qu’on utilise présentement - familier, populaire, etc. - est un instrument tellement primitif qu’il n’arrive jamais à satisfaire l’utilisateur du dictionnaire. Ce n’est pas parce qu’on met « familier » que ça dit quelque chose. Mettre « à proscrire » est tellement interventionniste qu’un bon lexicographe vous dira qu’on ne peut pas faire ça. On ne peut pas proscrire « pogner »; ce mot existe.
Quels sont les systèmes de marque qu’on pourrait utiliser pour orienter l’usage des Québécois? Ceux-ci ne sont pas fous; ils savent très bien quel est le statut du verbe « pogner »; ils savent très bien quand et comment on peut utiliser « câlisser ».
Mais on a du mal à refléter ce sentiment linguistique dans un dictionnaire. On a été très paresseux, du point de vue lexicographique, en n’inventant pas des systèmes qui puissent dire clairement, dans un texte, ce que nous, comme locuteurs, nous pensons des mots que nous utilisons. Je sais très bien, et vous aussi, comment utiliser le mot « câlisser »; mais est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de donner ces renseignements dans un dictionnaire? Les élèves sauraient qu’ils peuvent l’utiliser, mais ils finiraient par comprendre qu’ils ne peuvent pas l’utiliser n’importe comment et qu’il y a des règles sociales d’utilisation des mots.
Mais ces règles, on ne les trouve pas dans les dictionnaires. On est toujours un peu embarrassé parce qu’on a peur que les gens trouvent légitime de transgresser les règles sociales d’utilisation sous prétexte que c’est dans le dictionnaire.
Ce sont là les ambiguïtés dans lesquelles on va être pris toute la journée. J’aimerais qu’on navigue très correctement dans les ambiguïtés; qu’on les fasse toutes ressortir, quitte à s’engueuler royalement, ce qui n’est pas grave. Au moins, on en sortira avec quelque chose qui sera une sorte de compromis - une autre ambiguïté - entre les préoccupations de Jean-Claude, celles de Marie-Éva et les vôtres.
On est engagé dans un cheminement qui devrait nous conduire à différentes sortes de dictionnaires destinés à différentes sortes d’utilisation.
Participant : La langue parlée par les jeunes est remplie d’abréviations. Ils vont à « l’éduc » ou rencontrer le « prof ». C’est le temps de la « récré » ou du cours de « maths ». Est-ce qu’il faut accepter cela?
Jean-Claude Corbeil : On est souvent mis en face de ce qu’on pourrait appeler la naissance des argots. Les enfants se donnent un argot scolaire. Les argots sont une espèce de création spontanée d’un milieu organisé qui veut marquer sa différence par rapport aux autres milieux. Les enfants des écoles se créent un argot qui leur sert de lieu d’identité en tant que groupe social particulier. D’une part, il n’y a rien à faire contre ce phénomène. Les mots d’argot naissent, vivent, meurent, se transforment. Les mots à la mode aujourd’hui ne le seront plus dans quatre ou cinq ans. Ils ont une vie relativement courte. Par contre, il n’est pas question d’utiliser ces mots dans les documents de l’école. Le professeur ne doit jamais utiliser cet argot dans sa langue. Il faut faire cohabiter constamment la forme abrégée avec la forme normale. Il y a une différence entre l’argot et la langue de l’école. Celle-ci ne peut pas être argotique. Autrement dit, il ne faut pas « faire simple », comme disent les enfants, et parler comme eux sous prétexte de les gagner. Ce n’est pas comme ça qu’on arrive à établir une bonne relation pédagogique avec les enfants. Plus on les singe, plus ils nous méprisent.
Le professeur doit continuer à parler normalement comme si de rien n’était, faire la sourde oreille, ne pas s’énerver et attendre que ça passe. Je prendrais ça comme politique. Vous observeriez exactement le même phénomène à Paris. C’est de là, par exemple, que nous sont venus « les profs », « les maths ». Ce sont des choses qu’on ne doit pas entériner en langue écrite soutenue. Il s’agit de maintenir les argots là où ils sont, dans la forme ludique de la langue. Car il y a une forme ludique de la langue. Pourquoi ne pas s’amuser là comme on s’amuse ailleurs?
Je pense à une de mes filles qui, adolescente, a tenté de me contrer en se mettant à parler le joual. Elle se disait : « Mon fichu de père qui est un linguiste va finir par se mettre en colère et on va s’amuser. » J’ai fait la sourde oreille, comme si je n’entendais rien. Ça n’a pas changé ma manière de parler. Au bout d’un certain temps, elle a fini par me dire : « Veux-tu bien me dire pourquoi tu ne réagis pas? » Je lui ai répondu : « Moi, je trouve que tu es en période d’apprentissage : tu es en train d’apprendre le joual. Je ne te l’ai pas enseigné; il faut bien que quelqu’un te l’enseigne; ça fait partie de ta compétence. Quand tu auras fini ton apprentissage, on verra où tu vas arriver. » Ça l’a désamorcée. Elle ne trouvait plus ça tellement drôle.
N’empêche qu’effectivement, j’étais convaincu qu’il fallait qu’elle apprenne ça. Ça fait partie de la compétence normale d’un locuteur québécois, ne serait-ce que pour faire des blagues, des effets linguistiques; ne serait-ce que pour bien comprendre ce que les gens sont en train de nous dire. Il ne s’agit pas de nier la langue québécoise la plus populaire ou la plus familière. Il s’agit de lui superposer quelque chose d’autre et de laisser aux gens le soin d’utiliser à bon escient ce qu’ils savent.
Si on prend les comptes rendus de l’Assemblée nationale, ce n’est pas toujours de la plus grande tenue linguistique. Ça permet aux hommes politiques de faire des effets stylistiques, de ne pas s’endormir dans leur fauteuil; ça les amuse. Ces temps-ci, on en entend des vertes et des pas mûres. C’est quand s’ouvre le débat sur le dossier linguistique que les insultes deviennent le plus populaires. Ce n’est pas quand on discute d’un règlement sur la circulation ou d’un emprunt que ce cher vocabulaire revient; c’est quand on parle de la langue.
Participant : La perception qu’on a du DQA est très émotive, il me semble. Le dictionnaire, traditionnellement et selon l’expression qui a été utilisée, est un modèle de langue. Le Larousse, le Robert et les autres, un peu comme la grammaire Grevisse, nous proposent une langue « idéale ». Ce qui fait qu’on peut proposer sans danger aux élèves des ouvrages qui éliminent le parler populaire ou qui le signalent assez bien.
Mais là, arrive un dictionnaire qui se veut le reflet de la langue. On ne sait trop comment réagir à cela. Un enseignant m’a dit : « Je suis content d’avoir ce dictionnaire-là dans ma classe. Je peux dire à mes élèves que la langue qu’ils utilisent est, pour une fois, présente dans un ouvrage sérieux. Je peux également leur montrer que ce qu’ils utilisent de telle manière, dans tel contexte, peut se dire autrement. »
Le problème, pour nous, c’est la manière d’utiliser un ouvrage comme celui-là dans nos classes. Nous ne sommes peut-être pas préparés ou prêts, en ce qui concerne la pédagogie du dictionnaire, pour pouvoir en tirer parti. Est-ce qu’il y a des suites à donner à cela?
Jean-Claude Corbeil : Concrètement, je suis certain que ce dictionnaire est un très bon instrument pour les professeurs. La description du français québécois qui est là-dedans est très bonne. Et c’est vrai que c’est consolant, d’une certaine manière, d’y trouver des éléments que nous connaissons, avec la définition. Mais c’est délicat de mettre cet instrument entre les mains des enfants et des adolescents comme instrument pédagogique. On ne sait trop quel usage ils vont en faire. L’un des problèmes que l’on a, c’est la perception qu’ont les utilisateurs - ici, les enfants - du dictionnaire comme étant une bible à bien penser et à bien parler. Quand on ouvre un dictionnaire et qu’on voit que tel mot est dedans, on se dit « c’est bon » et on s’arrête là.
Or, ce n’est jamais vrai, ni pour le Petit Robert, ni pour le Petit Larousse, ni pour aucun autre dictionnaire. Ce n’est pas parce que ce n’est pas dans le dictionnaire que ce n’est pas vrai et ce n’est pas parce que c’est dans le dictionnaire que ça l’est.
Les dictionnaires sont des instruments douteux; ils sont tous douteux. J’en ai fait un et je peux en parler très spontanément.
Le Petit Larousse, d’année en année, devient de moins en moins sûr. On s’était habitué au Petit Larousse relativement puriste, très soigné, ne renfermant pas de choses trop dommageables. Mais ce n’est plus vrai du tout. Depuis que les Français se sont mis à faire des anglicismes à tour de bras, on est en train de retrouver dans le Petit Larousse des mots que nous, on ne peut pas utiliser.
On commence donc à avoir un problème avec Larousse. Si ça continue comme c’est parti, il va falloir un jour redevenir critique à l’égard du Petit Larousse, parce que nous courons le danger de voir réintroduire dans notre langue des anglicismes que nous avions éliminés. Prenons des mots très simples comme « sponsor », « sponsoriser », à la place de « commanditaire » et de « commanditer ». Vous allez trouver ces mots utilisés sans aucune marque en France. Pour eux, ce sont des mots français normaux.
Les dictionnaires doivent donc être manipulés avec précaution. Ou bien les professeurs se lancent dans la pédagogie du dictionnaire et montrent aux enfants comment s’utilise un dictionnaire, et là vous avez du travail à faire.
C’est la thèse que soutient Jean-Claude Boulanger. Il vous dit : « Moi, je l’écris; vous, vous l’utilisez. » Vous, de votre côté, vous lui dites : « On aimerait bien ça avoir un instrument parfaitement sûr qu’on pourrait mettre entre les mains des enfants et qui allégerait notre tâche. » Ce n’est pas son métier. Où est la vérité dans cela? De quelle sorte de dictionnaire a-t-on besoin dans une classe? C’est une bonne question.
Participant : Au Québec, on est préoccupés par la question de la langue et grands consommateurs du dictionnaire. Il y a peu d’endroits où on renouvelle aussi souvent ses dictionnaires en quelques années. Du jour au lendemain, on se retrouve avec un travail intéressant, peut-être pas suffisamment mûri, qu’on a mis entre les mains d’un éditeur dont le service de marketing était puissant, avec pas mal de succès puisque la polémique qui entoure ce dictionnaire-là est excellente pour la vente.
Il faudrait amener l’éditeur à départager le point de vue du scientifique et celui du pédagogue. C’est un dictionnaire qui aurait dû être limité à un public de scientifiques et de linguistes. Ce qu’on demanderait, en tant que pédagogues, ce sont des modifications en ce qui concerne la typographie -en plus, bien sûr, des modifications proposées par Mme de Villers. Par exemple, mettre en relief, par une typographie ou une couleur différentes, les mots qu’on disait « à proscrire ». Ces mots pourraient rester, du point de vue scientifique, mais devraient être marqués autrement que par trois lettres en italique que l’enfant ne prend pas la peine d’analyser. Si ces mots étaient écrits avec une trame verte ou rouge, ou avec un caractère plus gros ou plus petit, on utiliserait là un moyen moderne et on ferait un dictionnaire utilitaire.
Jean-Claude Corbeil : Êtes-vous tous d’accord avec une opinion comme celle-là?
Participant : Je ne veux pas répondre à cette question, mais revenir à une association que vous avez faite. Vous dites que les dictionnaires sont des instruments douteux. Il y en a qui sont plus douteux que d’autres, il faut en convenir. Le problème de nos jeunes, quand on enseigne le français, c’est qu’ils n’ont pas la science du doute. Ils écrivent quelque chose et ils ne doutent même pas que ça peut ne pas être bon. S’ils n’ont pas la science du doute, comment voulez-vous qu’ils utilisent un outil qui est plus douteux que les autres? On a là un problème important.
Jean-Claude Corbeil : Je pense que l’essentiel de l’enseignement du français ou de la tâche de l’enseignement du français est dans ce que vous venez de dire. Les enfants, quand ils arrivent à l’école, n’ont pas besoin de douter. Ils ne doutent pas parce qu’ils connaissent très bien leur langue. Nous, en tant que professeurs, on sème le doute. On doit semer le doute tant et aussi longtemps qu’ils ne sont pas redevenus sûrs d’eux-mêmes - tout en restant prudents en maintenant cet esprit de doute qui est celui de l’adulte. Nous, comme adultes, on est sûrs, mais en même temps on doute et on vérifie. Il faut faire faire ce chemin-là aux enfants. Il faut les sortir de leur sécurité; leur donner une période d’insécurité et d’instabilité; leur donner les instruments leur permettant d’acquérir une nouvelle compétence et une nouvelle sécurité, en espérant qu’ils vont garder le sens du doute et de la qualité : ça va ensemble. Je crois que je viens de résumer l’enseignement du français.
Participant : Dans ce que vous avez dit, il y a des choses que je trouve très intéressantes et très pertinentes, mais il y en a que je trouve agaçantes. Lorsque vous avez parlé de prononciation, vous avez dit « Tel mot, on peut se permettre de le prononcer à la façon québécoise, il n’y a pas de problème. Mais ça, on ne peut pas : il y a faute. » Quelle est la norme qu’on peut invoquer? On pourrait en parler longuement et apprendre à développer notre esprit critique. On ne Ta pas fait suffisamment.
Je reviens également aux tics verbaux dont vous avez parlé. Pour moi, un tic verbal -« t’sé veux dire » ou autre chose de plus élégant - c’est toujours agaçant, surtout lorsqu’il est répété continuellement dans le discours. Mais j’en sais plus sur le tic verbal à éviter que sur les types de tics verbaux.
Le débat sur la norme n’est pas vidé et on devrait le tenir encore longtemps.
Jean-Claude Corbeil : Le problème, c’est qu’on ne sait pas trop comment s’y prendre pour décrire une norme. Par exemple, le DQA fait une tentative de description de la langue lexicale. Ça soulève un grand débat et probablement que ça va susciter un autre dictionnaire qui va proposer une autre norme lexicale; de fil en aiguille, on va arriver à quelque chose qui fait consensus. La norme du français québécois existe, j’en suis absolument certain. Nous en témoignons tous les jours quand nous parlons, puisque nous ne parlons pas n’importe comment. Les normes sont nombreuses; elles correspondent à des milieux ou à des couches de langage qu’on appelle souvent les niveaux de langue. On sait très bien comment parler correctement et spontanément quand on est à la plage; on sait très bien ce qu’on fait quand on va à une émission de télévision. Les normes sont nombreuses. Tout le problème, c’est de décrire la norme. Les linguistes ont beaucoup de renseignements, mais ils gardent ça dans leurs tiroirs; ils ne veulent pas se mêler de la question de la norme; ils disent que ce n’est pas leur rôle. Moi, j’estime que c’est leur rôle et là-dessus, on ne s’est jamais entendus. Ils disent que je suis interventionniste. Je ne suis pas interventionniste; je prends tout simplement mes responsabilités.
En tant que linguiste, il faut bien que je dise quelque chose à quelqu’un sur la norme du français. C’est censé être mon métier de faire ça. Je suis en tout cas celui qui est le mieux placé pour avoir des renseignements et pour avoir observé. Mais personne n’a eu le courage, à ce jour, de décrire dans un texte la norme du français standard d’ici. On l’a affirmé -ce fut l’une des premières positions de l’AQPF- un vieux texte qui date de je ne sais quelle année dans lequel on affirme la légitimité d’une norme du français standard. Une fois qu’on a fait ça, on était tellement content qu’on s’est arrêté là. Les facultés des sciences de l’éducation ont complètement démissionné et personne n’aborde le problème de la norme dans l’enseignement du français. C’est un tabou, aujourd’hui. On fait de la psychopédagogie en sciences de l’éducation et on renvoie la question linguistique aux linguistes. Or, les linguistes, eux, forment des linguistes, ce qui fait qu’il n’y a plus personne qui forme des professeurs de français. Où, en tant que professionnels, va-t-on discuter de cette question de la norme du français? Et qui? Et comment va-t-on se mettre d’accord sur la norme pédagogique? Car il se peut que la norme pédagogique ne soit pas identique à la norme sociale de la communauté. Je soutiendrais même cette thèse-là, étant donné qu’il y a une période légèrement artificielle qu’on doit faire vivre à des enfants à l’école et qui est en marge de la norme sociale de la vie, de la vie quotidienne et de la vie des adultes.
Il y a probablement une norme pédagogique qui est beaucoup plus serrée, beaucoup plus normative, beaucoup plus exigeante que la norme sociale des adultes, pour la raison qu’on a affaire à des gens en période de formation. Et quand on est en période de formation, il faut être plus catholique que le pape. Autrement, on ne forme pas. On régresse toujours, un jour, et si on régresse à partir de la médiocrité, où est-ce qu’on s’en va?
Participant : À propos de l’usage que l’on fait des dictionnaires, de leur statut et de celui des ouvrages savants, on disait qu’il faut amener les jeunes à douter. Mais l’adulte ne veut pas douter quand il consulte un ouvrage de référence. Il accepte difficilement que deux ouvrages dits « scientifiques » se contredisent ou donnent des points de vue différents sur des questions aussi simples que l’orthographe d’un mot, le genre d’un nom, etc. Il y a une approche qui consiste à dire que l’ouvrage de référence est un outil parmi d’autres et qu’il ne faut pas lui accorder un statut de vérité éternelle, mais c’est une approche qui répugne aux adultes qui veulent des certitudes.
Jean-Claude Corbeil : Vous savez très bien que c’est comme ça chez les professeurs. La raison, c’est qu’ils n’ont pas acquis une formation professionnelle qui leur permettrait d’être autonomes du point de vue de la science qu’ils enseignent. Je suis très dur pour les professeurs de français non pas parce que je les prends à parti, mais simplement parce que j’estime qu’on les a trahis quelque part. On ne leur a pas donné la science dont ils avaient besoin pour être sûrs dans l’exercice de leur métier. Que voulez-vous qu’ils fassent? S’ils se mettent à douter, ils sont perdus parce qu’ils n’ont pas la capacité de sortir du doute. Ils exigent donc des éléments de référence qui puissent les sécuriser et régler le problème de la compétence pour eux.
Je connais une jeune fille qui sort d’une maîtrise en sciences de l’éducation comme spécialiste de l’enseignement du français langue maternelle. Elle n’a jamais eu un cours - un début de cours! - sur la langue qu’elle doit enseigner. Elle n’est même pas capable de m’expliquer correctement la règle de l’accord des verbes pronominaux parce qu’elle s’y perd royalement. Qu’est-ce qu’elle va faire en classe? Est-ce que c’est elle qui est responsable? Jamais de la vie! C’est une fille intelligente qui réussit aussi bien que n’importe qui. Ce n’est pas elle qui est en cause. C’est le système. Il y a quelque chose qui ne va pas :
1. Elle devrait savoir sa grammaire sur le bout de ses doigts.
2. Elle devrait avoir suffisamment appris la pédagogie de la grammaire pour être élégante dans la manière de l’enseigner; elle devrait savoir ça tellement bien qu’elle n’ait plus besoin d’y penser quand elle en parle et n’avoir comme préoccupation que la pédagogie : comment puis-je passer ça dans la tête d’enfants qui sont à cent milles de penser aux participes passés.
3. On ne lui a jamais parlé des instruments de référence. Personne ne lui a dit ce que c’était qu’un dictionnaire, ce que c’était qu’une grammaire; la manière de manipuler ces instruments. On ne lui a jamais présenté un livre en lui disant : « Regarde ça et dis-moi si c’est bon. » Comment voulez-vous qu’elle juge du matériel pédagogique qu’elle a en classe? Jamais on ne lui a dit comment évaluer un manuel. Elle est une stricte consommatrice. Ce qu’elle veut, c’est un truc qui lui dit quoi faire pour avoir la paix. Elle prend n’importe quoi, photocopie, distribue ça et essaie tant bien que mal de faire le commentaire. Ce n’est pas naturel; ce n’est pas en elle; ce n’est pas de la compétence.
On est bon professeur quand on ne se pose pas de questions de contenu. Quand on n’a pas de problèmes de contenu, on peut s’amuser en classe, faire des pirouettes.
Quand j’ai commencé à enseigner, j’étais tellement nerveux et inquiet par rapport à ce que je devais enseigner que j’étais paralysé. Je me suis dit : « Il faut que je règle ça; ça n’a pas d’allure; je suis complètement ignorant! » Je suis retourné à l’école et je me suis dit : « Il faut que je sois très bon en linguistique et en grammaire parce que si je ne fais pas ça, ils vont m’avoir. »
Participant : Le problème, c’est l’importance réelle donnée au français au Québec. Quand on sait que c’est la mathématique qui permet de sélectionner des gens dans des domaines où on n’en a absolument pas besoin, comment pense-t-on mettre dans la tête des jeunes que c’est important le français? Comment voulez-vous que les jeunes nous prennent au sérieux quand, entre le discours et ce qui se passe dans la réalité, il y a une différence si énorme?
Jean-Claude Corbeil : Je suis parfaitement d’accord avec vous. C’est pour ça que j’aime beaucoup -malgré que ce soit d’une injustice flagrante- les exigences à l’entrée des universités. J’aime ça parce que ça va exercer des pressions qui vont redescendre. Autrement dit, je suis content parce qu’il faut que ça bloque quelque part. Là, ça vient de bloquer. Les étudiants crient au meurtre; ils crient justice et ils ont raison : c’est une injustice. Mais il faut la maintenir; la maintenir tant et aussi longtemps que ça ne sera plus nécessaire qu’on passe un examen de français pour entrer à l’université. Ce jour-là, il n’y aura plus d’injustice pour qui que ce soit. Je suis content que ça existe, que ça crée un scandale et que tout le monde en discute. Ça va mettre du plomb dans la tête des élèves. Ils vont savoir que s’ils veulent vraiment et sérieusement aller aux études, il va falloir qu’ils sachent le français. Ça, c’est une bonne affaire.
À HEC, par exemple, on a exigé la maîtrise du français comme condition sine qua non d’obtention d’un diplôme. Ça a l’air extraordinaire. On dit « Félicitations; comme vous êtes intelligents! » Mais ce n’est pas eux qui ont décidé ça; c’est l’employeur. L’employeur qui a dit : « Si vous n’êtes pas capables de nous envoyer des gestionnaires autres que des gens incapables d’écrire une note de service sans faire dix fautes et qui comptent sur les secrétaires pour les corriger, nous, on ne veut plus les engager. » On s’est réuni au sommet et on s’est dit : « Il faut faire quelque chose; l’employeur n’est pas content. » C’est tout de même un paradoxe : maintenant, ce sont les employeurs qui vont dire ce qu’il faut faire!...
Travaux sur le lexique de la langue standard au Québec
A. Définition de l’arrière-plan sociolinguistique
Le lexique du français au Québec se distingue de celui du français français pour les raisons suivantes :
1. Une norme linguistique s’est constituée en Nouvelle-France plus tôt qu’en France sur la base de compromis entre le français des classes dirigeantes et des différents dialectes des colons.
2. Suite à la conquête anglaise, les relations avec la France ont été rompues et, en conséquence, la langue française de l’ancienne colonie a évolué à sa manière.
3. Des réalités nouvelles et particulières à l’Amérique devaient être désignées.
4. Les contacts avec l’anglais, quotidiens et constants, qui se maintiennent encore de nos jours.
5. La mince scolarisation de la population avant 1960, donc beaucoup d’analphabétisme.
B. Description des faits
Nous en sommes arrivés à bien distinguer le lexique d’une part et les terminologies, d’autre part :
Le lexique :
1. D’abord, travaux d’amateurs, dans le genre Dites...ne dites pas.
2. Ensuite, des travaux plus systématiques, de type lexicologique (inventaire des écarts par rapport au français français) et dialectologique (atlas linguistiques).
3. Aujourd’hui, quelques équipes (Sherbrooke et Laval) ont entrepris des travaux en vue d’un dictionnaire du français au Québec sur la base d’un corpus d’analyse.
Les terminologies :
1. Mise au point d’une méthode de travail
2. Préparation et publication d’un grand nombre de lexiques spécialisés anglais/français.
C. Publication d’ouvrages de référence
1. En général, de type correctif en langue générale (dictionnaire des difficultés, des anglicismes, des québécismes) ou pour des emplois particuliers (français au bureau).
2. Adaptation au Québec de dictionnaires publiés en France.
D. Constitution progressive d’un cadre d’analyse
Deux directions principales :
Théorie et pratique de l’aménagement linguistique (language planning)
Théorie et stratégie en matière de variation linguistique :
1. Réflexion sur le concept de norme linguistique
2. Réflexion sur les registres de langue et conséquence sur le lexique
3. Recherche de critères pour classer et identifier les phénomènes du lexique (mots corrects, mots à ne pas accepter, registres de langue, connotation)
E. Stratégie d’implantation de la langue standard
Sur la base des travaux en aménagement linguistique, une stratégie s’est précisée quant à la manière de diffuser et d’implanter l’usage de la langue standard.
Les principaux vecteurs identifiés et retenus sont :
1. L’école : langue d’enseignement et enseignement de la langue
2. La radio et la télévision : encadrement linguistique du personnel
3. La publicité, les catalogues, l’étiquetage des produits
4. La langue administrative à tous les niveaux
5. La langue juridique
6. La langue de travail.
Une loi-cadre, la Charte de la langue française, a été préparée et votée par le Parlement du Québec pour définir les relations entre la langue française et la langue anglaise et pour généraliser la connaissance et l’usage du français au Québec.
Assumer ou taire les usages lexicaux du Québec
La communication de Claude Poirier, qui sert d’amorce à ce colloque, pose clairement, et avec simplicité, mais en même temps d’une manière globale, le thème de discussion, constitué en réalité de deux questions distinctes, la seconde découlant de la première : est-il pertinent de mettre en chantier un dictionnaire général du français québécois? Si oui et si quelqu’un (éditeur, groupe universitaire, organisme de l’État) entreprend une telle tâche, quels devraient être la forme et le contenu de ce dictionnaire et la méthode de réalisation appropriée?
Chacun d’entre nous a des idées là-dessus, plus ou moins clairement formulées et fondées, plus ou moins définitives. En fait, quand on s’engage dans ce type de réflexions, on est rapidement amené, bien malgré soi, à remettre en cause, d’aucuns diront à contester, l’un des objets culturels le plus profondément ancré dans la conscience et le subconscient collectif des francophones, c’est-à-dire le dictionnaire et l’idée de ce qu’est la langue française qu’il véhicule depuis trois siècles, de par la persistance de ses a priori sociolinguistiques. D’où l’émotivité de la discussion, l’allure iconoclaste de certains propos, les malentendus de toutes sortes qui font rebondir le débat depuis toujours au Québec et depuis quelque temps dans les autres communautés linguistiques périphériques, notamment en Afrique depuis la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (1983). Le caractère symbolique de la langue prime son caractère de système de signes scientifiquement observable et descriptible. Claude Poirier a donc parfaitement raison d’indiquer que le projet d’un dictionnaire général du français québécois « représente, d’une certaine façon, un choix de société » qui « doit reposer sur un certain consensus ».
Mon intention n’est pas de formuler ici, in extenso, ma propre conception d’un dictionnaire québécois ou, d’une manière plus vaste, ma conception d’un dictionnaire panfrancophone. J’aimerais seulement indiquer rapidement ce sur quoi je suis pleinement d’accord avec Claude Poirier, signaler quelques nuances, avancer peut-être quelques contre-propositions. Je suivrai pour ce faire les grandes divisions adoptées dans le texte de notre conférencier de départ.
1. Le cadre théorique
Un dictionnaire général du français québécois découle d’une conception variationniste de la langue française. En fait, cette idée gagne du terrain actuellement parce que la langue française est devenue une langue de grande extension et que des communautés linguistiques de langue française hors de France deviennent de plus en plus vigoureuses. Le mouvement, en effet, provient de la périphérie linguistique. D’autre part, divers courants de réflexions conduisent à la même conclusion, à savoir celle de l’autonomie de chaque variété linguistique, ce qui correspond assez bien au concept d’« usage légitime » développé par Pierre Bourdieu. Je pense m’être assez clairement expliqué sur ce point lors du colloque de lexicographie québécoise organisé par l’Université Laval en avril 1985.
Ainsi, l’idée de l’autonomie de la variété linguistique m’amène logiquement à formuler des réserves théoriques et méthodologiques à l’égard de la formule d’un dictionnaire différentiel. D’ailleurs, en signalant les travaux américains en la matière, Claude Poirier renforce mes positions, puisque les Américains sont passés d’un dictionnaire différentiel anglais U.K. / anglais U.S.A. à un dictionnaire anglais standard américain / anglais régional américain, confirmant ainsi dans les faits l’autonomie de l’anglais américain par rapport à l’anglais britannique. Je ne vais pas cependant jusqu’à soutenir qu’un dictionnaire différentiel est sans intérêt. Bien au contraire, un tel projet est immédiatement, réalisable et donne l’occasion de procéder à des analyses lexicographiques de même nature que celles qui sont à la base d’un dictionnaire général. Mon embarras provient de ce que je ne vois pas comment on peut concilier l’autonomie de la variété avec l’approche différentielle, puisqu’elle pose en principe un réfèrent externe à la variété, en l’occurrence le français français, et qu’elle y compare les particularismes de la variété concernée, ici les usages québécois. J’ajoute pour mémoire qu’il est difficile et hasardeux d’identifier ces particularismes, si on ne passe pas en revue la totalité des formes lexicales qui constituent le vocabulaire usuel de la variété québécoise, dont on devra par la suite dégager les sens et les valeurs sociolinguistiques. Je formulerais donc l’hypothèse que l’approche différentielle, en ce qui concerne notre situation actuelle, conduira de proche en proche à réaliser dans les faits un dictionnaire général avec tous les malaises que l’expansion méthodologique ainsi vécue au cours des années entraînera. En somme, nous ferons le même chemin que la communauté linguistique américaine.
D’un autre point de vue, la position variationniste entraîne comme conséquence la redéfinition du concept de langue française, qui cesse d’être identifiée à la variété française française pour recouvrir la totalité des usages de l’ensemble des variétés de cette langue. D’où, comme autre conséquence, la nécessité de renouveler la conception d’un dictionnaire général de la langue française, qui décrirait cette fois les usages de la communauté linguistique francophone internationale, qui ne procéderait plus par ajout de régionalismes, mais assumerait la coexistence et l’autonomie des variétés en contact. Une telle conception, en somme, substituerait à l’idéologie unitaire actuelle l’image réelle du français comme mosaïque d’usages, à la fois légitimes au sein de chaque communauté linguistique et doublement hiérarchisés du point de vue sociolinguistique, au sein de chaque communauté d’abord et dans la communauté internationale ensuite.
2. Le modèle de dictionnaire
Claude Poirier nous propose deux modèles possibles : le dictionnaire adapté et le dictionnaire original. Sur le plan théorique, je suis d’accord avec la critique de Claude Poirier à l’égard des dictionnaires adaptés. Sur le plan pratique, compte tenu du caractère immédiat des besoins des locuteurs québécois et des professeurs de français, langue maternelle et langue seconde, le dictionnaire adapté est un pis-aller inévitable qui rendra service tant et aussi longtemps qu’il n’y aura rien d’autre sur le marché. J’admets donc très bien que des éditeurs s’engagent dans ce type d’entreprise et que des collègues y collaborent. Un pis-aller en est déjà moins un s’il est réalisé par des gens compétents et honnêtes. Claude Poirier est du même avis. En somme, on peut dire que la perception des inconvénients et des difficultés du dictionnaire adapté confirme la nécessité d’un dictionnaire général du français québécois.
Par contre, je nuancerais la proposition de Claude Poirier d’un dictionnaire original « élaboré à partir d’une documentation et d’une analyse proprement québécoise ». Je suis d’avis qu’il faut intégrer à la documentation le fonds lexicographique français qu’il faudra revoir systématiquement à la lumière d’une documentation reflétant les usages québécois.
L’opposition n’est pas, en effet, entre dictionnaire français et dictionnaire québécois, mais bien, essentiellement et uniquement, entre usages québécois et usages français de la langue française. Un dictionnaire québécois n’a d’autre prétention et objectif que d’expliciter les usages lexicaux québécois et la hiérarchie de valeurs selon laquelle les Québécois les évaluent, les interprètent et les classent. Il se peut fort bien d’ailleurs que derrière les objections formulées à l’égard du projet de dictionnaire des usages lexicaux québécois se dissimule, consciemment ou inconsciemment, le rejet de notre propre réalité linguistique, réduite souvent, du moins si on en juge par beaucoup de publications récentes, aux usages les plus populaires et les plus folkloriques de notre langue. Je suis convaincu que la notion de « français québécois » n’est pas claire, qu’elle est au contraire ambiguë et que la tradition régionaliste l’a réduite à la portion populaire des usages. L’idéologie du joual galope toujours.
La méthode lexicographique française convient parfaitement pour décrire les usages québécois.
3. La norme
Claude Poirier a parfaitement raison d’indiquer qu’on ne peut définir une norme au départ de l’activité lexicographique, puisqu’il s’agit justement d’expliciter une norme interne et implicite des usages lexicaux québécois. Une norme québécoise existe. La seule définition possible de cette norme est la description lexicographique des usages lexicaux québécois, eux-mêmes complexes, puisqu’ils sont constitués de formes lexicales (mots, syntagmes, expressions), de significations véhiculées par les formes et, surtout, de valeurs attribuées aux couples forme-sens. La tâche du dictionnaire, et son rôle social, n’est donc pas uniquement de repérer et de colliger les formes et les sens, ce qui est le plus facile mais surtout de révéler, sans parti pris, le système de valeurs sous-jacent à leur emploi tel que perçu par les locuteurs. C’est ce dont nous avons besoin et ce qui nous fait, aujourd’hui, douloureusement défaut.
Dans cette perspective, la publication par l’Office de la langue française d’un Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes (1985) n’est, ici aussi, qu’un pis-aller, une tentative de fournir aux locuteurs québécois des repères d’évaluation de certains usages lexicaux. Cet énoncé ne peut être, d’aucune manière, une grille d’interprétation des usages lexicaux lors de l’élaboration d’un dictionnaire québécois. Bien au contraire, la raison d’être de l’Énoncé disparaîtra avec la publication du dictionnaire ou l’Énoncé deviendra clairement, s’il est maintenu, avec ou sans modification, une déclaration politique quant à la norme qu’entend faire véhiculer l’État québécois au travers des institutions dont il détient le contrôle, notamment l’École.
Enfin, je crois utile d’attirer l’attention sur la distinction entre norme et normalisation. Disons succinctement qu’on appelle norme le modèle social qui guide la réalisation des comportements linguistiques des locuteurs dans chaque groupe dont est composée la société globale elle-même. Au sein d’une même communauté, il y a donc autant de normes qu’est complexe l’organisation sociale, d’où une concurrence et une hiérarchisation des normes, qui donne lieu à un marché linguistique aussi réel et complexe qu’implacable. La normalisation, ou la standardisation, est une intervention explicite et consciente dans cette concurrence sociolinguistique en vue de favoriser un usage sur tous les autres; elle se légitime chaque fois que l’efficacité de la communication est compromise par la variation linguistique; c’est pourquoi elle touche surtout les usages institutionnalisés de la langue, dans des situations très formelles de communication, réalisés, par exemple, dans les textes juridiques, administratifs, techniques, commerciaux, etc., donc surtout dans les domaines de spécialités. Si elle a une influence sur la langue commune, ce n’est que par ricochet, de par le prestige, l’importance et la fréquence des communications institutionnalisées qui finissent par déteindre, pour ainsi dire, sur le locuteur ordinaire. Toute notre civilisation industrielle, depuis le XVIIIe siècle, post-industrielle depuis le milieu du XXe, repose sur l’efficacité de la normalisation, non seulement des produits, mais aussi du vocabulaire qui sert à les désigner, à les fabriquer et à les vendre. L’analyse de Toffler de ce phénomène est brillante.
Il n’en demeure pas moins que la relation entre standardisation ou normalisation et norme de la langue commune est très mal connue. Les ambiguïtés sont, ici, constantes et nombreuses.
4. Le public
La position de Claude Poirier oscille sur ce point entre deux publics. D’abord un public scolaire : « Il me paraît qu’un premier dictionnaire général du français québécois doit s’adresser à un public dont les besoins correspondent à ceux des élèves de la fin du secondaire et du collégial »; ensuite le grand public : « Ce dictionnaire répondrait en pratique aux besoins d’un public beaucoup plus large, formé en fait de l’ensemble des Québécois ».
Cependant, la suite de la description du dictionnaire découle de l’objectif scolaire même si Claude Poirier note qu’il lui paraît « très difficile de commencer par un ouvrage dont les données doivent nécessairement être présentées de façon simplifiée et dont la nomenclature est forcément réduite ».
Pour ma part, je préfère trancher net et fixer comme public cible l’ensemble des usagers adultes, c’est-à-dire tous ceux qui ont besoin d’un outil de référence lexicographique dans leur activité, donc le même public que le Petit Larousse ou le Petit Robert et, en conséquence, une nomenclature de même taille. Puisqu’ainsi « le modèle linguistique qui nous caractérise serait décrit », les enseignants et les grands élèves disposeraient d’un instrument de travail fiable. Il restera à déterminer le type de dictionnaire dont l’École a besoin et la ou les tranches d’âge concernée(s). Cette démarche m’apparaît plus sûre.
Je suis surtout sensible au fait qu’un dictionnaire de langue de niveau scolaire devrait tenir compte de l’état de la compétence linguistique des enfants (donc un corpus construit en conséquence et une méthodologie de la définition adaptée) et en même temps de la perspective du développement de cette compétence par l’enfant, stimulé par l’École, donc d’objectifs pédagogiques tels que définis par un programme. Un dictionnaire scolaire m’apparaît ainsi un objet lexicographique très particulier dont il n’y a pas beaucoup d’exemples, sans doute parce qu’on a cru jusqu’à aujourd’hui qu’il s’agissait d’un simple sous-produit de dictionnaires pour les grands.
5. Le corpus
Deux remarques ici. J’estime nettement exagéré le commentaire relatif à la langue enseignée à l’école : « La langue enseignée à l’école représente un modèle linguistique qu’il (l’enfant) ne reconnaît pas dans la société dont il fait partie ». Cette langue de l’école correspond certainement à celle utilisée par nombre de Québécois dans des situations formelles de communication, donc à la langue québécoise soignée.
D’autre part, un dictionnaire ne s’élabore pas uniquement à partir d’un corpus, même s’il comporte des sources orales et écrites. Depuis les travaux de Gougenheim sur le français fondamental, on sait qu’un corpus ne contient jamais la totalité des mots connus et/ou utilisés. Gougenheim avait alors établi la distinction entre « vocabulaire usuel », reflété par le corpus, et « vocabulaire disponible », relié en général à des situations particulières, c’est le cas de mots comme fourchette ou autobus, ou à des thèmes particuliers, c’est le cas des tranches de vocabulaires spécialisés qui passent dans la langue commune, par exemple le vocabulaire de la micro-informatique, de la mécanique automobile, de l’électricité, de la menuiserie, de la plomberie, etc. Le vocabulaire disponible est sélectionné par le lexicographe lui-même et ajouté aux données lexicales du corpus. Le lexicographe a donc la responsabilité de déterminer et de légitimer la manière dont il procédera à ce choix.
6. Le traitement
Une seule remarque ici, mais elle est de taille. Elle concerne l’une des principales difficultés ou contradictions de l’approche variationniste. D’un côté, nous semblons d’accord pour considérer qu’il existe plusieurs modèles de comportement linguistique, plusieurs normes de l’usage dont se dégage une norme dominante, un usage légitime, par rapport auquel les autres usages se situent et s’évaluent, le tout constituant un ensemble complexe de valeurs et d’attitudes désigné commodément sous le terme métaphorique de « marché linguistique » par Pierre Bourdieu. En général, les locuteurs connaissent ce marché et en tiennent compte. Décrire l’aspect lexical de cet ensemble est l’objectif de tout lexicographe moderne.
D’un autre côté, le métalangage dont nous disposons aujourd’hui, les fameuses marques d’usage, type « populaire », « familier », « argotique », « spécialisé », etc., est l’objet d’une critique fort légitime et bien fondée, avec, comme conséquence, que ce métalangage est discrédité, ou, tout au moins, apparaît comme peu satisfaisant ou peu rigoureux.
Comment alors arriver à décrire le mode d’usage des formes lexicales avec fidélité par rapport au sentiment et au comportement linguistiques des locuteurs d’une communauté linguistique donnée, ici la communauté québécoise? Pour ma part, je n’ai pas de réponse à cette question. Je sais qu’on ne peut plus employer les marques d’usage traditionnelles, mais je ne sais pas quelles marques dépeindraient le mieux la réalité du marché linguistique. Nous avons donc besoin d’un nouveau métalangage élaboré sur la base de la sociolinguistique contemporaine.
7. Remarques finales
Pour clore ces quelques remarques, je résumerai l’essentiel de ma position sur le sujet. Les usages lexicaux des Québécois existent non seulement au niveau de la langue parlée populaire, mais aussi, et bien normalement, au niveau soutenu, parlé et écrit. Par lexique du français québécois, j’entends donc la totalité des usages lexicaux véhiculés par l’ensemble des locuteurs de la langue française au Québec. L’affirmer aussi solennellement apparaîtra un truisme, mais je sais trop notre obsession du joual pour ne pas juger nécessaire de bien clarifier cette notion.
Au sein de notre communauté linguistique, une norme lexicale existe, qui oriente les usages lexicaux et les situe les uns par rapport aux autres. Nous n’avons pas à inventer une norme, mais à la décrire, à l’expliciter d’une manière systématique à la lumière d’exemples nombreux et variés de l’usage du français au Québec, parlé et écrit. Tant et aussi longtemps que nous n’aurons pas complété ce travail de description, nous nous épuiserons dans des conflits d’opinions et nous vivrons en pleine insécurité lexicale, déconcertés par l’absence de nos mots et de nos usages dans les dictionnaires dont nous disposons aujourd’hui.
Je suis donc convaincu qu’il nous faut établir le dictionnaire global du français québécois, ouvrage de référence destiné au grand public, avec une nomenclature aussi étendue que possible, dont certains champs sémantiques nous amèneront peut-être à devoir ajouter des développements de type encyclopédique à la partie proprement lexicographique, sous forme de planches par exemple.
L’objectif n’est pas de nous démarquer systématiquement par rapport au français français. L’objectif est de décrire, avec objectivité et compétence, l’usage légitime du français au Québec, sans se soucier de la distance plus ou moins grande entre cet usage et l’usage français. D’ailleurs, la préoccupation de l’intercompréhension entre nous et les autres francophones est un des facteurs de la régulation lexicale au sein de notre communauté, et non un a priori à imposer à la préparation d’un dictionnaire global du français québécois.
L’Aménagement linguistique du Québec
Introduction
« Pendant que j’y pense… »
Nous avons choisi de traiter dans cet ouvrage de la question linguistique québécoise et plus particulièrement de la législation linguistique. Alors que nous nous sentons encore très près des événements de la dernière décennie et pendant que l’effervescence des idées et le choc des opinions agitent encore notre mémoire, il nous paraît opportun de faire le point sur cette question.
Conscient de ce que notre entreprise a de prématuré, faute de recul —la législation linguistique étant trop récente pour que nous puissions en évaluer les retombées— et faute également de perspective historique —l’histoire de la langue française au Québec nous apparaissant comme un terrain vierge où quelques rares explorateurs se sont aventurés—, nous nous y engageons en toute humilité, poussé par des préoccupations d’ordres très divers.
Nous tentons d’abord d’expliquer les mobiles qui ont amené le Québec à entreprendre une œuvre aussi étonnante et inédite que la conception et l’adoption, non seulement d’une seule, mais de plusieurs législations linguistiques successives. Il fallait qu’il y eût de très bonnes raisons, car les hommes politiques n’interviennent qu’à la dernière extrémité dans ce domaine, sachant d’instinct que le citoyen y est d’une grande sensibilité, qu’il y a donc pour eux des risques, surtout lorsque la nation comporte plusieurs langues et cultures. Cette réserve, nous l’avons observée non seulement au Québec et au Canada, mais aussi bien en Afrique noire, dans le monde arabe, en Europe, par exemple en France, en Belgique ou en Suisse. En conséquence, nous retraçons dans le premier chapitre les grandes étapes de l’histoire du statut de la langue française au Québec et dans le deuxième le cheminement récent des idées au sujet de la situation de la langue française au Québec, de la nécessité d’une intervention de l’État pour rétablir la langue de la majorité dans tous ses droits, enfin au sujet du contenu d’une éventuelle législation. Il apparaît alors très clairement que la langue française a toujours été l’objet d’un souci constant de la part des Québécois, comme facteur central et symbole d’une volonté partagée d’être soi, sur les plans religieux, culturel, économique et politique; la politique linguistique a des sources lointaines et elle fait partie d’un projet collectif global que les Québécois poursuivent depuis longtemps d’une génération à l’autre, selon les hauts et les bas de l’Histoire.
Ensuite, nous cherchons à exposer la stratégie et la logique qui sous-tendent la législation actuelle. La loi n’est pas explicite sur tout : la stratégie globale est plus vaste, où la loi est la pièce maîtresse qui définit et garantit le statut de la langue française et des langues des minorités, y compris l’anglais, langue de la minorité historique. La loi prévoit aussi la manière et les moyens d’atteindre une nouvelle situation linguistique jugée meilleure et souhaitable. De plus, un texte de loi n’est pas de lecture aisée, puisqu’il demeure de style juridique malgré les intentions de clarté et de simplicité du rédacteur et parce qu’il n’est jamais didactique, en ce sens que ne sont jamais expliquées les raisons d’être des choses. Le chapitre quatre décrit donc la stratégie linguistique québécoise, celle du statut de la langue française et celle de la qualité de la langue, stratégie qui s’appuie sur des éléments de théorie dont les principaux sont présentés au chapitre trois.
Nous souhaitons enfin contribuer aux recherches actuellement en cours dans le monde afin de trouver des solutions aux problèmes des relations entre les langues. Nous avons pu constater que l’expérience québécoise suscite effectivement beaucoup d’intérêt, autant chez les spécialistes, les universitaires, les fonctionnaires et les dirigeants d’entreprises que chez les hommes politiques. C’est la raison pour laquelle nous proposons, au début du chapitre cinq, une première description du modèle linguistique que nous pouvons en tirer, convaincu qu’il pourra servir aux peuples de la francophonie dont les problèmes linguistiques nombreux et souvent peu connus présentent beaucoup d’analogies avec ceux du Québec. L’analyse de ces problèmes permettra, selon nous, de dédramatiser des situations nationales vécues jusqu’à maintenant en vase clos.
Dans la seconde partie de ce cinquième chapitre, nous faisons l’inventaire des défis linguistiques que doit relever la francophonie. Il est urgent en effet que l’intérêt que nous manifestons à son endroit dépasse le stade des allocutions de circonstances prononcées à l’occasion de rencontres à caractère politique, littéraire ou scientifique.
Les travaux de ces dix dernières années, menés au Canada par la Commission Laurendeau-Dunton (chapitre 2, 2.), au Québec par la Commission Gendron (chapitre 2, 3.) et l’Office de la langue française (chapitre 2, 4.), traitent de problèmes qui relèvent de cette partie de la sociolinguistique qu’on appelle en anglais « language planning », dénomination qui a donné en français le calque « planification linguistique ». Nous préférons pour notre part l’expression « aménagement linguistique ». Ce n’est pas simple caprice. Les mots, même les plus abstraits, traînent avec eux, comme leur ombre, des associations, des connotations qui sont comme leur réputation, qui font naître chez les usagers des préjugés favorables ou défavorables. Nous avons remarqué que le syntagme « planification linguistique » pouvait facilement avoir en français une connotation péjorative : l’expression suggère une intervention dirigiste, de type bureaucratique, un peu à la manière des plans quinquennaux en économie, où les experts ont le pas sur les citoyens et les hommes politiques. Par contre, l’expression « aménagement linguistique » s’inscrit dans la série « aménagement du territoire », « aménagement des ressources hydroélectriques ». Elle évoque un effort à moyen et à long termes pour mieux tirer parti d’une ressource, collective[1], la ou les langues, en fonction des besoins et des intérêts de la nation, selon un plan souple qui oriente l’évolution de la société sans la brusquer mais au contraire en réclamant son adhésion et sa participation. En outre, le mot « aménagement » engendre des équivalents plus transparents et plus facilement acceptables pour « language status planning » et « language corpus planning[2] », qui deviennent « aménagement du statut de la langue » et « aménagement de la langue », lorsque l’action porte sur le système même de la langue (par exemple la réduction du nombre d’allophones, l’établissement d’une orthographe, l’enrichissement du vocabulaire par néologie) ou sur la qualité de la langue conçue comme étant la généralisation d’un des usages d’une langue érigé en modèle pour la communication institutionnalisée.
Compte tenu de leurs mandats respectifs, les Commissions Laurendeau-Dunton et Gendron ont été amenées à définir, à évaluer et à comparer le statut de chacune des langues en présence, notamment l’anglais et le français, ce qui a donné lieu à des travaux de recherche particulièrement intéressants autant du point de vue méthodologique que théorique. À l’Office, nous nous sommes surtout intéressés à la méthodologie du changement linguistique planifié, à la définition et à la pratique du bilinguisme fonctionnel (chapitre 3, 1.), à la régulation linguistique, c’est-à-dire à la manière dont les comportements linguistiques d’une collectivité se standardisent (chapitre 3, 4.) et à l’analyse du concept de normalisation selon qu’on l’applique aux vocabulaires de spécialités ou à la langue commune (chapitre 3, 4.2.), ce qui implique un inventaire et une description des fonctions de la langue (chapitre 3, 2.). Nous nous sommes aussi rendu compte que, dans la plupart des pays[3], bon nombre de pratiques linguistiques sont définies par des lois ou des règlements visant entre autres l’enseignement d’une ou de plusieurs langues maternelles ou étrangères, la langue du système juridique, la langue des raisons sociales, des marques de commerce, du commerce intérieur et extérieur, de l’affichage et de l’étiquetage, etc. En fait, si l’impression subsiste qu’il est rare de légiférer en matière de langue, c’est qu’on a surtout à l’esprit des lois portant spécifiquement sur la ou les langues, comme la Charte de la langue française ou la Loi sur les langues officielles. On oublie ou on ignore que des dispositions législatives ou réglementaires traitent de l’usage des langues dans des domaines particuliers et que l’ensemble finit par constituer le statut juridique d’une langue sur un territoire.
La manière de désigner les « Français d’Amérique » varie beaucoup selon les époques et les auteurs. Jadis, on disait les « Canadiens » par opposition aux « Anglais », puis par la suite les « Canadiens français » et les « Canadiens anglais » ou plus simplement les « francophones » et les « anglophones », en ayant bien à l’esprit que sont anglophones non seulement les Anglais, mais aussi les immigrants d’autres langues qui ont choisi l’anglais et qui, souvent, sont plus nombreux. Depuis quelque temps, on dit les « Québécois » et plus spécifiquement parfois les « Québécois francophones » par opposition aux « Québécois anglophones »; les autres francophones du Canada sont devenus les « Francophones hors Québec » qui comprennent aussi bien les Acadiens que les Québécois qui ont été séparés du Québec ou qui ont émigré dans d’autres provinces. Dans cet ouvrage, nous respectons la terminologie des auteurs que nous citons ou dont nous rapportons les travaux. Dans notre texte, l’adjectif ou le substantif « québécois » désigne la majorité française du Québec et ceux qui s’y sont intégrés, tandis que le terme « anglais » désigne la minorité historique d’origine britannique, et l’expression « les minorités » les autres collectivités culturelles qui se sont peu à peu constituées, y compris la minorité anglaise lorsque nous ne jugeons pas utile de la distinguer des autres minorités.
De même, l’Office de la langue française change de mandat et de préoccupations selon l’évolution de la société québécoise. Nous distinguons quatre périodes. De 1961 à 1969, l’Office se préoccupe surtout de qualité de la langue, conformément à son mandat, reflet des intérêts de l’époque et de la manière dont était perçue et abordée la question de la langue française au Québec. De 1969 à 1974, l’Office entreprend les premiers essais d’implantation du français comme langue de travail et des affaires, par voie d’incitation, à la suite d’un élargissement de son mandat par la Loi pour promouvoir la langue française (loi 63). De 1974 à 1977, du fait de la Loi sur la langue officielle (loi 22), l’Office devient la Régie de la langue française, dotée cette fois du pouvoir d’appliquer une loi très détaillée. Enfin, en 1977, la Charte de la langue française (loi 101), en créant un nouvel « Office de la langue française », lui confère le mandat d’appliquer une législation également détaillée, mais cette fois avec le concours d’organismes tels que le Conseil de la langue française et la Commission de surveillance. Nous n’avons retenu que la seule appellation « Office de la langue française », laissant au lecteur le soin de replacer cet organisme dans son contexte historique.
Le présent ouvrage est la mise en forme de travaux et de textes, dont certains ont paru depuis 1970. Nous remercions tous nos amis, tous nos collègues, ceux de l’Office, ceux qui ont participé aux différents colloques et rencontres, ceux des entreprises, traducteurs, terminologues, ingénieurs, gestionnaires, avec qui nous avons travaillé à l’implantation du français et dont les avis, les commentaires, l’expérience ont nourri et enrichi nos propres réflexions.
Chapitre 1 – Genèse de la situation linguistique au Québec[4]
Les phénomènes linguistiques évoluent généralement très lentement. À première vue, la langue paraît immuable, toujours identique à elle-même jour après jour; d’une manière plus globale, la situation linguistique d’un pays semble tout à fait stable, figée à jamais comme un instantané. Cette impression vient d’une part du fait que le mouvement est très lent, d’autre part de la difficulté de constater ce qui se passe faute de repères qui pourraient servir à mesurer l’écart entre deux observations, faute également d’une méthode de mesure de l’évolution linguistique, du double point de vue de son intensité et des directions qu’elle prend. Pourtant, l’histoire nous démontre que la langue, comme tout organisme vivant, se transforme continuellement dans un incessant effort d’adaptation à la réalité, elle-même mouvante, qu’elle est chargée d’exprimer. Nous savons également que les situations linguistiques sont dynamiques et qu’un jeu complexe de forces socio-économiques détermine l’orientation dominante de leur évolution, quoique nous n’ayons pas encore identifié clairement quelles sont ces forces, et encore moins déterminé la manière de mesurer ou de pondérer l’influence relative de chacune d’elles à la fois sur les autres et sur la situation globale.
Au moment où nous étions engagé dans la mise au point d’une stratégie capable de modifier la situation linguistique du Québec, l’idée nous est venue d’examiner comment elle s’était constituée. Il est moins saugrenu qu’on ne le pense de rappeler deux évidences historiques. Sous le Régime français, la seule langue de la Nouvelle-France était le français, langue de l’État, du commerce, de l’industrie naissante, langue de l’enseignement, langue des professions, des sciences et des arts, donc langue de la population, en contact sans doute avec les langues amérindiennes et, épisodiquement peut-être, avec l’anglais des colonies du littoral atlantique, à tel point que les armées anglaises s’étaient fait accompagner d’interprètes et de traducteurs. La Conquête de 1760 introduit l’anglais dans la colonie, mais le français s’y maintient en raison du grand nombre de la population.
Ainsi se trouve amorcée la concurrence de statut entre ces deux langues et le processus de contamination du français au fur et à mesure que l’anglais s’affirme comme langue dominante. On peut donc formuler l’hypothèse que les forces sociales qui ont déterminé la situation linguistique québécoise telle qu’elle se présentera en mille neuf cent soixante sont les mêmes que celles qui en assureront le redressement. En d’autres mots, si, en relisant l’histoire dans cette perspective, on arrive à identifier les facteurs qui ont fait du français une langue dominée et qui ont enclenché un début de créolisation au sein du prolétariat urbain, alors on saura avec plus de certitude comment bloquer cette évolution et quelle stratégie sociale adopter pour orienter la dynamique linguistique vers la « francisation » du Québec, selon l’expression courante.
Nous avons regroupé en cinq grandes classes d’inégale importance les facteurs qui nous ont semblé pertinents. Comme l’écriture est linéaire, nous sommes contraint de les présenter l’un à la suite de l’autre alors que ce sont les interactions et les convergences d’influences qui, en définitive, déterminent la situation, chaque élément à lui seul n’étant pas déterminant. De plus, à un haut niveau d’abstraction, les classes elles-mêmes peuvent être considérées comme des facteurs. Ce sont : les transformations socio-économiques de la société québécoise à la suite de la Conquête anglaise, la constitution et la transformation des idéologies au Québec, le processus de scolarisation de la population, la manière dont s’est constituée la classe ouvrière, enfin le fait de notre insertion dans le continent nord-américain.
1. Les transformations socio-économiques de la société québécoise à la suite de la Conquête anglaise (1760)
Avec la Conquête, la structure de la société québécoise se modifie. Sur le plan linguistique, certaines transformations auront des répercussions importantes tant sur le statut que sur la nature du français au Québec.
1.1 L’économie et le commerce passent aux mains des Anglais : l’anglais sera donc la langue de l’économie et du commerce
Le changement se fait sans heurts, tout naturellement. L’Angleterre, par ses représentants, dirige l’économie du pays et exige que le commerce se fasse par l’intermédiaire de sociétés installées soit dans les colonies anglaises, soit en Angleterre. Bon nombre de commerçants français ont quitté le pays ou sont ruinés par la défaite. Quant à ceux qui ont persisté, soit qu’ils ne connaissent pas les sociétés anglaises, soit que ces dernières ignorent leur existence ou refusent de leur faire crédit. Les commerçants des colonies américaines envahissent le Québec et s’y comportent comme en territoire conquis[5].
Les témoignages des observateurs sont unanimes. Le plus connu d’entre eux, Alexis de Tocqueville, écrivait en 1831 : « Mais il est facile de voir que les Français sont le peuple vaincu. Les classes riches appartiennent pour la plupart à la race anglaise. Bien que le français soit la langue presque universellement parlée, ia plupart des journaux, les affiches et jusqu’aux enseignes des marchands français sont en anglais. Les entreprises commerciales sont presque toutes en leurs mains (aux Anglais)[6]. »
La dernière phrase de Tocqueville est encore vraie en 1970, comme l’ont démontré les études des Commissions Laurendeau-Dunton et Gendron (voir chapitre 2.2.).
1.2 L’industrie du pays est assumée par les grandes sociétés de type monopolistique anglo-saxonnes puis américaines. L’anglais sera la langue de l’industrie[7]
Le développement industriel du Québec ne se fait pas en fonction de ses propres priorités, mais en raison des besoins et de la dynamique de l’économie globale nord-américaine. La plupart du temps, il s’agit de l’exploitation des richesses naturelles qu’on ne transforme pas sur place, donc d’industrie primaire. Les établissements québécois sont en grande partie des succursales de sociétés anglaises ou américaines administrées par des étrangers de langue anglaise, ils imposent leur langue comme langue de travail et vivent en marge de la population locale, dans les beaux quartiers des villes et des villages. Le rôle des Québécois se borne à fournir de la main-d’œuvre bon marché et des bilingues de service, en général contremaîtres ou cadres inférieurs.
La conséquence linguistique de ce mode d’industrialisation sera l’anglicisation massive de la classe ouvrière québécoise, au furet à mesure de sa formation. Les élites francophones de l’époque, tout entières engagées dans l’idéologie de conservation, abandonneront la classe ouvrière à son sort. Au moment où l’industrialisation commence et se poursuit, personne ne semble comprendre qu’elle constitue un puissant facteur qui anglicisera la population plus sûrement que la politique et qui modifiera le statut de la langue française sur le territoire québécois, l’anglais devenant la langue dominante.
1.3 Les institutions politiques, juridiques et administratives du Québec sont influencées par les institutions anglo-saxonnes
Par exemple, notre système politique suit l’évolution de la démocratie en Angleterre et aux États-Unis; les institutions parlementaires sont définies par l’Angleterre; le droit civil est français (code Napoléon) mais avec des emprunts de plus en plus nombreux à la Common Law et au droit américain et le droit criminel, britannique.
1.4 Les relations avec la France sont rompues
On peut discuter de la durée et de l’intensité de cette rupture. Un fait demeure certain : l’essentiel de notre évolution échappera et échappe encore à l’influence de la France, mais sera et est encore lourdement influencé par l’Angleterre et les États-Unis, et ce dans tous les domaines : politique, économique, scientifique, technologique, médical, même artistique, notamment en musique. Pour tout, nous prendrons l’habitude de nous tourner vers les États-Unis et de les imiter. Notre pseudo-colonisation par la France est un des mythes les plus curieux, sans doute entretenu par notre communauté de langue, façade qui masque le peu d’importance de nos relations économiques et scientifiques. En fait, nous ne participerons que de très loin à l’évolution de la langue et de la société françaises pendant tout le dix-neuvième et la moitié du vingtième siècle.
1.5 L’importance démographique des francophones décroîtra sans cesse
C’est probablement Durham qui a perçu le premier et avec à la fois le plus de lucidité et de franchise, l’aspect démographique de la crise canadienne d’alors et proposé une stratégie claire pour y faire face, stratégie qui, somme toute, a fort bien réussi. En fait, la proportion démographique des francophones a baissé, au Canada, sous l’influence conjuguée de trois éléments. Tout d’abord, par l’Acte d’Union et la Confédération, on a fondu le Canada en un seul grand tout, nanti d’un pouvoir central de plus en plus fort. Ensuite, la politique d’immigration a nettement favorisé l’augmentation du nombre des Anglo-Saxons, par exemple à la suite de la Déclaration d’indépendance des États-Unis ou au moment des grandes famines en Irlande. Enfin, le nombre des anglophones, au sens strict de parlants anglais, a augmenté par l’assimilation à cette langue des immigrants allophones et par le transfert linguistique de personnes d’origine française, certainement dans les autres provinces, mais aussi au Québec.
2. L’histoire des idéologies
Nous entendons par idéologie la conception que se fait un groupe humain à la fois de sa situation et du destin qu’il se trace à lui-même. « Une idéologie est un système global plus ou moins rigoureux de concepts, d’images, de mythes, de représentations qui dans une société donnée affirme une hiérarchie de valeurs et vise à modeler les comportements individuels et collectifs[8]. » En ce sens, l’idéologie sous-tend chaque décision que doit prendre le groupe.
À l’intérieur d’un groupe, les idéologies sont nombreuses. Si l’une d’elles domine nettement les autres, la société connaît une relative stabilité qu’on assimile habituellement à la paix sociale. Si, au contraire, deux ou plusieurs idéologies s’affrontent et se partagent l’adhésion des membres du groupe, la société connaît une relative instabilité qui provoque des crises sociales plus ou moins graves.
On peut ramener à trois les grandes idéologies qui ont inspiré le Québec : l’idéologie de conservation, l’idéologie de rattrapage et l’idéologie de dépassement. Par une sorte de télescopage historique provoqué par l’accélération foudroyante de l’évolution sociologique du Québec, elles s’affrontent aujourd’hui toutes trois, d’où la crise que traverse notre société[9].
2.1 L’idéologie de conservation (1840-1945)
Après 1840, à la suite de l’échec de la Révolution des Patriotes et sous l’influence du Rapport Durham et de l’Acte d’Union, une nouvelle idéologie se définit, largement dominante, l’idéologie de la conservation dont les grands traits sont les suivants :
a) Le repli du peuple québécois vers l’agriculture (le « retour à la terre ») et vers les professions libérales, abandonnant au conquérant anglais l’initiative du commerce et de l’industrialisation, et par ricochet, celle de l’urbanisation. Lorsque la campagne ne pourra plus absorber l’accroissement de la main-d’œuvre consécutive au taux de natalité élevé des familles québécoises, les gens émigreront dans les villes où ils constitueront peu à peu la classe ouvrière. On assistera alors à une véritable prolétarisation des gens de la campagne, selon le processus suivant : pendant que la population rurale augmente, l’industrialisation du Québec s’amorce, créant des besoins croissants de main-d’œuvre; le surplus de la population rurale, puis la population rurale elle-même gagne la ville pour y constituer la main-d’œuvre ouvrière des usines anglophones et y vivre dans des conditions tout à fait différentes.
b) L’augmentation de l’influence de l’Église et de la petite bourgeoisie québécoise. Ceci se fera par la collaboration avec le capitalisme anglo-saxon (participation à l’autorité de l’argent), parle contrôle de l’éducation et des médias, par « la subordination de l’État aux intérêts de l’Église[10] ».
c) La poursuite de la contre-réforme, pour rétablir la discipline catholique et décourager les esprits critiques ou libres penseurs.
d) La conception d’un nationalisme moins politique que culturel, très préoccupé « de la défense de la religion catholique, de la langue et des institutions canadiennes-françaises[11] ».
Jeu des facteurs dans l’idéologie de conservation
Nous ne sommes pas en mesure aujourd’hui d’analyser avec rigueur l’évolution des idées et des attitudes des Québécois à l’égard de leur langue pendant cette période. La synthèse qui suit est provisoire.
Des textes de l’époque se dégagent nettement deux tendances, l’une et l’autre d’origine bourgeoise : la première, largement répandue, considère la langue comme un héritage sacré qu’il faut conserver et protéger à tout prix; la seconde admet la suprématie de l’anglais et affiche des formes d’anglomanie.
L’affirmation du français comme héritage linguistique au Québec découle du fait que, sous l’influence du commerce et de l’industrie, le français s’est trouvé en concurrence avec l’anglais pour atteindre progressivement le statut de langue dominée. Il est intéressant de constater, à cet égard, dans tous les écrits de l’époque, le voisinage constant de la notion d’héritage linguistique et du constat de l’anglicisation des Québécois. L’élite trouve alors plus facile de pourchasser les anglicismes, de vitupérer contre ceux « qui parlent mal », que de prendre en charge ses responsabilités à l’égard de l’évolution de la langue du peuple, bien qu’elle la perçoive comme étant directement assujettie au « commerce et à l’industrie ». C’est là un indice très net du sentiment d’impuissance qu’elle éprouve déjà face à ces deux facteurs économiques.
On voit ainsi s’esquisser puis s’affirmer une rupture entre la langue des classes instruites et celle des classes populaires, rupture qui s’accompagnera d’un sentiment de mépris des premières à l’égard de la manière de parler des secondes.
L’anglomanie se manifeste chez les Québécois dès le moment de la Conquête. Sous sa forme la plus brutale, elle entraîne l’assimilation plus ou moins poussée et réussie des francophones aux anglophones. Sous sa forme la plus déguisée, elle se manifeste dans le domaine de l’éducation où la connaissance de l’anglais devient le symbole de la supériorité, l’assurance du succès. Ainsi, voit-on des groupes de parents réclamer l’enseignement de l’anglais à l’école primaire, et ce dès 1864, comme en fait foi un article paru dans La Semaine, revue publiée alors par les professeurs laïques de l’École normale Laval[12].
Après 1760, on utilise uniquement l’expression « langue française » pour désigner la langue des « Canadiens ». C’est aux environs de 1875 qu’on se pose pour la première fois la question de l’existence d’une langue « canadienne » d’où on exclut « les anglicismes, les barbarismes, les expressions impropres, les négligences », langue fondée sur « ce bon vieux français parlé dans nos campagnes, enrichi de certains mots nouveaux, français par la forme, que la nécessité a fait inventer[13] ». En 1881, Tardivel note trois courants d’opinion, qu’il discute : nous parlons mieux que les Français; nous parlons un jargon; nous parlons la langue canadienne[14]. Ce débat se poursuit encore aujourd’hui presque dans les mêmes termes.
Enfin, l’idée du « français, héritage à conserver et à protéger » amène la poursuite et la publication de nombreux travaux traitant du français au Canada, surtout en lexicologie. La Société du bon parler français s’est montrée particulièrement active dans ce domaine où elle a joué un rôle d’animation important d’abord par la préparation du Glossaire du parler français au Canada, puis par la publication du Bulletin du parler français au Canada et de la revue Le Canada français, et enfin par la tenue de trois congrès dits « de la langue française au Canada » en 1912, en 1937 et en 1952.
La linguistique comme science s’organise à l’Université Laval et à l’Université de Montréal d’où naîtra une linguistique québécoise de plus en plus rigoureuse.
2.2 L’idéologie de rattrapage (1945-1960)
L’idéologie de rattrapage se caractérise surtout par la critique de l’idéologie de conservation. Le thème en est simple : la société québécoise s’est complu et endormie dans le passé, elle a pris du retard par rapport au reste du monde, il faut reprendre le temps perdu, se mettre à jour.
Ce thème se développe selon les variations suivantes :
a) Il faut accepter la société industrielle et, par voie de conséquence, l’urbanisation, et cesser de chercher refuge dans les campagnes : l’avenir du Québec est industriel et urbain, et non plus agricole et rural.
b) Il faut cesser d’idéaliser, mais regarder plutôt le réel en face. Le réel, c’est que les Québécois sont ignorants et absents du monde économique et industriel, sauf comme subalternes ou manœuvres. L’argent n’est pas source de dégradation. Le peuple québécois n’a pas comme vocation d’assurer la permanence des valeurs spirituelles en terre d’Amérique, face au matérialisme des Américains.
c) Enfin, il faut savoir imiter le Canada anglais et les États-Unis, symboles du dynamisme et de la réussite.
L’idéologie de rattrapage est fédéraliste et assimile le nationalisme —nationalisme incarné par Maurice Duplessis— à l’idéologie de conservation. Elle éprouve cependant beaucoup de mal à définir un nouveau projet collectif pour le Québec, ses protagonistes ne réussissant pas, durant cette période, à formuler et à préciser leurs objectifs.
Sur le strict plan linguistique, l’idéologie de rattrapage n’est qu’un prolongement de l’idéologie de conservation. On observe en fait une recrudescence du purisme qui trouve sa justification dans l’affirmation que le français du Québec doit être aussi fidèle que possible au français de France, c’est-à-dire à une langue idéalisée s’inspirant essentiellement du français des classes instruites et bourgeoises de Paris. Ainsi laisse-t-on croire aux Québécois que tous les Français parlent très bien et tous de la même manière, passant sous silence les nombreuses variations que connaît cette langue sur le territoire d’outre-Atlantique.
Le phénomène le plus important de cette époque est sans aucun doute la cristallisation autour du mot « joual » de l’attitude de mépris manifestée de part et d’autre à l’endroit de la langue populaire québécoise. Dans cet esprit, le terme « joual » symbolise la démission linguistique du peuple québécois; laisser-aller, anglicismes, carence de vocabulaire, syntaxe désarticulée, prononciation avachie, il est tout ce qui n’est pas la langue soignée.
L’analyse du Frère Untel[15], qui met l’accent sur l’inventaire des écarts du français québécois par rapport à une certaine norme du français —et ce, sans la précaution élémentaire de comparer ce qui est comparable, c’est-à-dire le français populaire québécois au français populaire français, ou encore celui des classes instruites du Québec à celui des classes instruites de France—, constitue la synthèse, l’ultime aboutissement de la théorie du français héritage sacré et de son corollaire le « joual ». La conception de la norme que se fait alors la société dans son ensemble est exposée dans une des premières publications de l’Office de la langue française, parue en 1965 et intitulée Norme du français écrit et parié au Québec[16]. Étant donné que l’étiquette « joual » acquerra une autre valeur par la suite, nous désignerons cette attitude par l’expression « joual-mépris ».
Durant cette période, la linguistique recrute de nombreux jeunes adeptes qui seront ainsi formés à l’observation scientifique des faits de langue. Le temps de l’impressionnisme en matière de langue s’achève.
2.3 L’intermède de la Révolution tranquille (1960-1962)
La Révolution tranquille constitue un intermède très court, mais d’une grande importance. Ses effets se font encore sentir aujourd’hui. Pour beaucoup, elle marque un point de non-retour dans révolution de la société québécoise.
Rapidement esquissés, les principaux événements de cette époque sont :
a) La prise de la parole, début d’une prise de conscience qui ne s’arrêtera pas : les Québécois secouent leur complexe d’infériorité linguistique, conséquence du « joual-mépris », et se mettent à parler, à verbaliser leur situation;
b) La libération des esprits, surtout par rapport à l’Église (orthodoxie de la pensée, morale janséniste) et à l’État : renouveau de la démocratie, refus du paternalisme à la Duplessis, affirmation d’une volonté de participation, donc de décentralisation, conception de l’État comme moteur du développement collectif, donc revalorisation du rôle de l’État dans la ligne générale de la social-démocratie;
c) Le renouveau du nationalisme, consécutif à une critique systématique du colonialisme économique anglo-saxon et à la prise de conscience de la valeur intrinsèque de la culture québécoise, qui se définit et s’affirme peu à peu;
d) La reprise des relations officielles avec la France par l’ouverture de la Maison du Québec à Paris, en 1961, devenue par la suite la Délégation générale, par les premiers accords franco-québécois de coopération (1964, 1965) et par la création de l’Office franco-québécois pour la jeunesse (1968).
La Révolution tranquille a été une période exaltante de déblocage. À cause des ambiguïtés de l’idéologie de dépassement, notamment à l’égard des moyens politiques à prendre pour atteindre les objectifs nouveaux que se fixait alors la société québécoise, elle a semé l’inquiétude, en particulier chez les tenants de l’idéologie de conservation, inquiétude d’abord sourde, puis de plus en plus manifeste, qui devait réussir à la freiner, à l’arrêter presque.
2.4 L’idéologie de dépassement (1962-)
L’idéologie de dépassement se constitue peu à peu aux environs de 1962. L’idée centrale est que le Québec n’a rien à rattraper, mais qu’il doit se projeter lui-même dans l’avenir, en prenant son élan sur lui-même et sur son passé, en définissant lui-même ses objectifs.
Les principaux traits de cette idéologie sont les suivants :
a) Reprendre le contrôle de l’économie québécoise;
b) Veiller au destin politique de la société québécoise de façon autonome;
c) Assurer une certaine qualité à la vie des Québécois dans les domaines économique (revenu minimum décent, conditions de travail non aliénantes, etc.), social (assurance-hospitalisation, allocations familiales, pension de vieillesse, égalité des chances, etc.), culturel (assurer le développement de la culture québécoise et de celle des minorités ethniques : langue, littérature, art, accès à une éducation de qualité, etc.), enfin écologique (lutte contre la pollution, accès à la nature, aménagement des parcs, etc.);
d) Permettre une plus grande participation des citoyens aux diverses institutions de la société (participation des parents à l’école, décentralisation administrative, comités de citoyens, etc.).
L’incarnation politique de l’idéologie de dépassement se manifeste en deux courants principaux. L’un postule que le cadre fédéraliste permet aux Québécois d’atteindre leurs objectifs; c’est la thèse du Parti libéral. L’autre, au contraire, estime que le peuple québécois ne pourra pleinement s’épanouir qu’en se donnant une tout autre forme de gouvernement faisant appel à un type nouveau d’association avec le reste du Canada, ce qui doit entraîner forcément la négociation d’une nouvelle forme d’association; c’est la thèse du Parti québécois. Ce dernier a poussé le plus loin, et avec le plus de rigueur, la description de la société québécoise de demain.
Sur le plan linguistique, l’idéologie de dépassement marque une rupture très nette avec l’idée du français-héritage.
La critique sociolinguistique de la notion de norme et l’introduction du concept anthropologique de culture dans l’analyse du rapport entre le français du Québec et le français de France amènent la plupart des linguistes et un bon nombre d’intellectuels québécois à prétendre que le français du Québec est une variété de français qui n’est et ne pourra jamais être identique aux autres variétés de cette langue. Ils en arrivent même à contester l’hégémonie des institutions françaises en matière de langue et à définir la « francophonie » comme lieu de rencontre de partenaires à part entière y compris, il va sans dire, sur le plan linguistique. Ainsi s’affirme la volonté des Québécois, fidèles à eux-mêmes, d’orienter l’avenir de la langue québécoise de la manière dont ils le conçoivent et en fonction de leurs propres projets. Les conférences et les débats de la Biennale de la langue française tenue à Québec en 1967 sont très significatifs à cet égard[17].
La réaction au joual-mépris est virulente. Elle prend ses racines dans un désir profond de revalorisation : puisqu’on lui dit qu’il parle le joual, le Québécois en fera non seulement sa langue, mais également l’arme et le symbole de la contestation d’une société aliénée et aliénante. Ce mouvement coïncide avec l’accès des enfants des milieux ouvrier ou petit-bourgeois à l’instruction grâce d’abord à l’accroissement de leurs revenus puis à la démocratisation de l’enseignement. Un courant littéraire important choisira le « joual » comme langue d’écriture : le terme acquérant ainsi une valeur nouvelle, nous le désignerons, en contrepartie du « joual-mépris », par l’expression « joual-fierté ».
Enfin, c’est l’époque de l’analyse et de la description du statut de la langue française au Québec, dont nous traçons les grandes étapes au chapitre suivant.
Un fait brutal se dégage de l’histoire de la scolarisation : jusqu’en 1960, la population québécoise est nettement sous-scolarisée, comme en témoignent les brèves indications historiques qui suivent.
En 1827, sur 87 000 signataires d’une pétition au gouverneur Dalhousie, 78 000 (soit 89,6 %) ne signent que d’une croix[19].
En 1842, le Dr Meilleur, surintendant (sic) de l’Éducation, évalue à 4,4 % le taux de fréquentation scolaire, soit 4 935 enfants sur une population d’âge scolaire de 111 544 enfants, par rapport à une population globale d’environ 700 000 personnes.
En 1855, on estime que les collèges classiques reçoivent 2 350 élèves par rapport à une population masculine d’environ 300 000 personnes. La proportion de la population qui fréquente ces collèges est donc inférieure à 1 %, soit 0,79 %.
En 1871, la population francophone du Québec dispose de 8 établissements d’enseignement supérieur, fréquentés par 751 élèves.
Le taux de persévérance scolaire décroît très rapidement, comme l’indiquent les deux tableaux suivants. Le tableau de gauche, publié par C.J. Magnan dans la revue Enseignement primaire (septembre 1913), couvre l’année scolaire 1910-1911; celui de droite, publié par T. D. Bouchard, dans Le Clairon du 10 mai 1915[20], couvre l’année 1915-1916.
Il est facilement observable qu’en 1910, 82 % de la population scolaire se retrouve dans les trois premières années alors qu’en 1915, le pourcentage de ces mêmes premières années est de 78 %. À l’autre extrémité, moins de 0,5 % de la population scolaire poursuit ses études en 8e année et au-delà.
En 1927, la Commission d’enquête sur la situation des écoles catholiques de Montréal estime à 94 % le nombre des élèves qui quittent l’école en 6e année.
Inscrits en
1910-1911 ( % de l’inscription totale)
1915-1916 ( % de l’inscription totale)
1re année
40
38
2e année
24
24
3e année
18
16
4e année
9,4
10
5e année
4
4
6e année
2
2
7e année
0,8
1
8e année
0,4
0,5
Enfin, en 1960, l’opinion des spécialistes attribue à la population adulte de la province de Québec une scolarité moyenne ne dépassant pas la cinquième année de l’école élémentaire. En somme, jusqu’en 1960, la population québécoise apprend à lire, à écrire et à compter et quitte prématurément l’école.
Aux environs de 1945 et sous l’influence de l’idéologie de rattrapage, une vague de scolarisation s’amorce : les jeunes poursuivent de plus en plus nombreux des études secondaires qui leur permettent d’accéder soit à l’université, soit aux écoles techniques supérieures. Les inscriptions augmentent en flèche dans les collèges classiques, à telle enseigne qu’on en arrive à créer des « sections classiques » dans les écoles des commissions scolaires; ces nouvelles sections accueillent le surplus d’étudiants moyennant des frais de scolarité inférieurs à ceux des collèges classiques traditionnels; les effectifs des écoles secondaires croissent aussi.
À la suite de cette vague de scolarisation, les inscriptions au niveau universitaire amorcent une croissance qui demeurera constante jusqu’à nos jours; les écoles techniques connaissent également leur âge d’or. Nous assistons à la réalisation avant l’heure du slogan de Jean Lesage « Qui s’instruit s’enrichit », ce qui d’ailleurs se révélera faux dans plus d’un cas. Un bon nombre de nouveaux diplômés se heurtent en effet au jeu de la cooptation qui favorise les anglophones à qui sont confiés les postes intermédiaires et supérieurs. La Commission Laurendeau-Dunton a reconnu dans ce double phénomène de l’augmentation de la scolarité et du blocage des carrières l’une des raisons profondes de la contestation du statu quo au Québec.
4. La constitution de la classe ouvrière
Comme dans tous les autres pays, la classe ouvrière québécoise se constitue d’abord à partir du surplus de la population rurale, puis par l’apport de cette même population qui émigre vers les villes au fur et à mesure que l’industrialisation du pays s’accentue.
En 1867, au moment de la Confédération, on estime à environ 15 % le pourcentage de la population québécoise qui vit en milieu urbain.
Aux environs de 1900, l’économie québécoise est à très nette prédominance agricole. « Sur une production totale estimée à 150 millions de dollars, la part de l’agriculture totale était de 65 %, celle de la forêt de 25 %, celle de l’industrie de 4 % et celle des mines de 2 %[21] ».
C’est vers cette époque que se produit une transformation radicale du Québec, sous les gouvernements successifs de Laurier (1896-1911). « Au moment où Laurier quitte le gouvernement, en 1911, après quinze ans de pouvoir, le Québec a profondément changé. Rural dans une proportion de 80 % en 1871, il est à moitié urbain quarante ans plus tard. À cause de son développement industriel et commercial, Montréal a attiré beaucoup de ruraux qui y sont venus grossir le contingent des manœuvres et des salariés[22] ».
« En 1920, la part de l’agriculture dans la production totale était de 37 %, celle de la forêt, de 15 %. En 1941, la répartition est la suivante : l’industrie, 64 %, la forêt, 11 %; l’agriculture, 10 %; et les mines, 9 %[23] ».
En résumé, les Québécois ruraux, issus d’un milieu conservateur et traditionnel, qui décident d’aller travailler en usine au service d’un patron anglophone, sont les plus vulnérables, les plus démunis, enfin ceux dont le taux de scolarité est le plus bas. Aux prises avec l’anglais comme seule langue de travail, chacun de son côté tentera de se tirer d’affaire en baragouinant la langue du patron, tout en se convainquant qu’il est né pour un petit pain. Il ne semble pas qu’à cette époque, l’élite québécoise se soit préoccupée de leur sort.
Malgré l’urbanisation rapide du Québec ou peut-être même à cause de ce phénomène, le mythe d’un Québec rural survivra également longtemps dans l’opinion des étrangers, en particulier chez les anglophones du Canada. Ce préjugé s’est manifesté au cours des rencontres régionales de la Commission Laurendeau-Dunton comme en fait foi cet extrait du Rapport préliminaire des Commissaires que nous citons : « Bref, dans presque toutes les provinces à majorité anglophone, nombreux furent ceux de langue anglaise qui voyaient encore le Québec comme une société archaïque et rurale » alors qu’elle n’a jamais été la plus rurale du Canada, que la majorité de sa population vit dans les villes depuis 1921, au point qu’elle est aujourd’hui la plus urbanisée de l’ensemble du Canada[24].
5. L’insertion du Québec dans le continent nord-américain
Le fait de l’insertion du Québec dans le continent nord-américain étant souvent invoqué[25] dans le débat sur la langue française québécoise, il importe d’en souligner brièvement les deux aspects fondamentaux.
Géographiquement, il va sans dire, le Québec fait partie du continent nord-américain. Il y a donc des objets ou des phénomènes particuliers aux domaines de la faune, de la flore, de la climatologie, de la topographie, etc., qu’il a fallu ou qu’il faudra nommer. Nous les avons nommés et nous continuerons à les nommer.
Plus subtilement, par le jeu des succursales américaines installées au Québec, notre industrie et notre économie sont américaines. Nous nous sommes inconsciemment habitués à associer « industrie et capital » à « États-Unis », « technologie et richesse » à « langue anglaise ».
Plus subtilement encore, par contiguïté géographique, nos chercheurs et nos savants ont pris l’habitude de poursuivre leurs études aux États-Unis, d’y assister à des congrès ou à des colloques, ou encore de visiter les laboratoires, les écoles, les hôpitaux américains. Nos références sont devenues américaines.
Conclure de notre situation géographique que nous sommes et que nous devons être dépendants et imitateurs de la technologie, de la science, de l’économie et de la culture des États-Unis procède d’une analyse totalement superficielle.
Conclusion
Des faits qui précèdent découlent trois conséquences linguistiques.
a) La rupture entre l’évolution linguistique du Québec et celle de la France.
À partir de la conquête anglaise, la langue française du Québec et celle de la France évoluent chacune de leur côté. La première se heurte au contact quotidien de la langue anglaise. Dans les campagnes, elle se replie sur elle-même dans une attitude de conservation assurée par la tradition orale. C’est alors que s’accentue l’écart entre la langue parlée et la langue écrite, entre la langue des classes ouvrières et la langue de la classe bourgeoise. Au Québec, enfin, la langue française ne participe pas à l’industrialisation du pays, monopole de la langue anglaise.
À la même époque, en France, la langue traverse la Révolution en se donnant les moyens d’exprimer les nouvelles conceptions du pouvoir politique. Elle étend son rayonnement sur le territoire par la scolarisation de la population. Elle sera le moyen d’expression de tous les pouvoirs : pouvoir politique, pouvoir économique, pouvoir militaire, pouvoir religieux. Elle exprimera les réalités nouvelles de la science, de la technologie. Elle connaîtra aussi le déclin de son emploi comme langue internationale.
Cette évolution sans aucun contact a créé des divergences de vues, elle a donné naissance aux préjugés que nous connaissons. Néanmoins, Français et Québécois se comprennent toujours.
C’est là un aspect du problème, à la fois linguistique et psychologique, généralement très mal connu.
b) L’anglicisation de secteurs entiers de l’activité humaine.
Il s’agit, entre autres, des secteurs de l’économie, du commerce, de l’industrie, de la politique (surtout fédérale), de la fonction publique fédérale et des forces armées. Les Québécois qui veulent y pénétrer sont forcés d’apprendre l’anglais et de l’utiliser continuellement, sinon exclusivement. De là, le statut de langue inférieure, de langue de seconde zone que connaît la langue française; de là aussi, son rôle de symbole des revendications des Québécois dans tous les domaines, d’outil de transformation d’une situation qu’ils ne veulent pas voir se perpétuer.
c) La constitution d’une langue technique, semi-technique et aujourd’hui scientifique, très anglicisée.
Les vocabulaires semi-techniques et techniques se sont implantés en anglais au sein de la population québécoise, non pas parce que la langue française était incapable d’exprimer les différentes réalités qu’ils recouvrent, mais tout simplement parce qu’elle n’était jamais utilisée dans ces mêmes domaines. Il importe de noter qu’il ne s’agit pas, effectivement, de mots isolés, mais de vocabulaires entiers. À l’intérieur de l’usine, le vocabulaire anglais est omniprésent tant sur les plans de la fabrication et sur les cartes de travail des employés que sur les modes d’emploi ou d’entretien des machines-outils ou encore dans les catalogues de pièces et d’accessoires et sur les tableaux de contrôle. La notion d’emprunt ne réussit plus à expliquer ce phénomène.
Grâce à l’enseignement donné dans les collèges classiques et les universités, la langue scientifique a d’abord mieux résisté. Mais, aujourd’hui, du fait que les savants québécois vont poursuivre leurs études postdoctorales aux États-Unis, du fait également des relations scientifiques qui existent entre les États-Unis et le Québec, il nous faut constater que l’anglais est devenu la langue des techniques et des sciences de pointe.
Les faits que nous venons d’évoquer constituent, à notre avis, les origines de la situation linguistique au Québec, situation dont on prendra de mieux en mieux conscience durant la décennie 1960-1970.
Chapitre 2 – Émergence du projet d’aménagement linguistique
Depuis la conquête anglaise, c’est-à-dire depuis l’introduction brusque de l’anglais dans ce pays qui était jusqu’alors la Nouvelle-France et qui deviendra peu à peu, à la manière d’une peau de chagrin, le Québec, la volonté de défendre la langue et la culture françaises a toujours existé chez les francophones, exprimée de diverses manières par les générations successives des porte-parole et des chefs de file de la communauté.
Cependant, à partir de 1960, cette détermination subit une modification majeure : on découvre que l’évolution d’une langue est liée au destin de ceux qui la parlent, que la qualité de la langue est le reflet de la qualité de vie de ses locuteurs et qu’en fait il faut renverser la proposition et affirmer que la qualité de la langue québécoise découlera d’une définition nouvelle et juridiquement fondée de son statut. La question linguistique au Québec cesse alors d’être une question de langue pour devenir une question économique et politique, un élément de la stratégie des Québécois pour échapper à leur condition de peuple dominé et participer de plain-pied à la vie économique et industrielle du pays et du continent.
Ce changement de perspective se produit lentement, au rythme de la prise de conscience du statut réel de la langue française par rapport à la langue anglaise et au fur et à mesure que se définissent et s’affirment les traits de la position qu’on aspire à lui donner, position dont l’importance s’accroît avec la confiance nouvelle des Québécois en eux-mêmes. L’opinion publique amène les partis politiques à introduire un volet « politique linguistique » dans leurs programmes et, de ce fait, les entraîne à légiférer en matière de langue.
Nous nous proposons dans ce chapitre de tenter une description schématique de ce processus. Ce qui nous intéresse, c’est de voir comment la perception de la situation de la langue française au Québec a évolué et comment sont apparus les éléments d’une politique linguistique globale. Dans ce jeu d’opinions, d’influences, de recherches, de témoignages, de prises de position, nous distinguerons pour les besoins de l’exposé quatre sources principales : les mouvements plus ou moins concertés et convergents de l’opinion publique, les travaux de la Commission Laurendeau-Dunton et de la Commission Gendron, enfin ceux de l’Office de la langue française de 1970 à 1974.
1. Les uns et les autres
L’analyse de la situation de la langue française au Québec et au Canada, la recherche des causes de son état, l’inventaire des remèdes possibles, leur proposition et leur discussion, tout ceci a fini par créer un courant d’opinion publique de plus en plus puissant, au début très diversifié mais évoluant rapidement vers des consensus. Il sera nécessaire d’en faire la description pour comprendre pourquoi des partis et des hommes politiques se sont engagés sur un terrain aussi délicat, jusqu’à faire adopter des lois. Nous ne voulons ici qu’essayer de saisir les grands mouvements de l’opinion publique, et rappeler des propos significatifs.
À la charnière des années cinquante et soixante, l’objet des préoccupations se modifie radicalement : la question de la langue au Québec n’est pas un problème strictement linguistique, mais surtout un problème économique et politique; le statut de la langue explique sa qualité.
Par exemple, en 1957, le Congrès de la refrancisation comporte cinq grandes commissions : langue, littérature, arts théoriques, arts pratiques, mœurs et traditions. Ce qui fait écrire à J.-M. Léger : « Il serait utopique d’attendre de ces assises… les grandes lignes d’un programme d’action nationale[26]. » Mais Gérard Filion profite de l’occasion pour écrire, un éditorial dans le ton de l’époque : « Les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus le sens de la langue, ne connaissent plus la syntaxe, s’égarent dans les lois de la concordance des temps, ils s’expriment par des exclamations, des vocatifs, des phrases tronquées du verbe principal ou du complément direct[27]. »
Des idées nouvelles se répandent. Des linguistes, surtout de l’Université de Montréal, comme Gilles Lefebvre, rappellent que la langue est un fait social intimement lié aux autres faits sociaux et en tirent comme conséquence qu’on ne peut isoler la langue de l’ensemble du problème national québécois, dont elle est à la fois l’un des éléments et le symbole. À l’occasion de ce qui se passe dans les colonies d’Afrique, alors sur le chemin de l’indépendance, on commence à considérer le Québec comme une colonie du capitalisme anglo-américain et à examiner notre situation sous cet angle : le français apparaît alors comme une langue dominée par l’anglais, une langue sans prestige. Ainsi, en 1958, J.-M. Léger écrit : « Un peuple politiquement dominé, économiquement asservi, en demi-rupture avec les sources profondes de sa culture, en désarroi quant au sens même de son destin, peut-il avoir le souci de la qualité de la langue, être, même confusément, sensible à l’impératif de sa sauvegarde?[28] » Dans le même ordre d’idée, Marcel Chaput, président du R.I.N. (Rassemblement pour l’indépendance nationale), déclare : « Le Québec est la dernière colonie d’importance au monde, où la langue française est une pièce folklorique alors que l’anglais est la langue de communication et de travail[29]. » Fernand Ouellette explore la relation entre la langue, l’économie et la politique : « En fait, ce sont des facteurs extralinguistiques qui déterminent la force ou la faiblesse des langues en lutte et leurs situations respectives (…) Notre langue est une structure sociale qui attend ses solutions d’une façon aussi urgente que la structure économique. Le problème de la langue, au Québec, doit être immédiatement politisé[30]. » Et Hubert Aquin exprime bien la relation entre langue et destin collectif : « On ne fait pas la révolution linguistique du bon parler français avant d’avoir consolidé le statut national des Canadiens français; mais, bien sûr, la revalorisation du français d’une nation francophone qui se décolonise suit de près la révolution nationale[31]. » Enfin, le texte suivant de Maurice Beaulieu, alors directeur de l’Office de la langue française, est révélateur de la nouvelle manière de subordonner la qualité au statut de la langue : « La domination ou l’impérialisme des autres, la résignation, l’ignorance ou la veulerie des nôtres ont provoqué une situation caractérisée par la réduction du français à l’état de langue secondaire dans le Québec même notamment en ce qui a trait à l’économie, aux finances, aux techniques, caractérisée aussi par une détérioration constante du français parlé et un affaiblissement non moins constant de la connaissance du français, caractérisée enfin par le détachement des masses à l’endroit d’une langue qui ne leur est ni un moyen de prestige mi un moyen de progrès économique et de promotion sociale[32]. »
La revendication du « visage français » du Québec s’affirme le plus tôt, s’organise le plus rapidement, s’intègre successivement à tous les programmes et à toutes les politiques linguistiques. D’abord, on réclamera la présence du français, et d’un français de qualité, puis, les droits du français reconnus, on discutera de sa cohabitation avec l’anglais, donc du bilinguisme, surtout dans des domaines comme la signalisation routière, l’affichage, les raisons sociales. On commence à discuter sérieusement des raisons sociales vers 1957[33]. En 1959, J.-M. Léger affirme : « Il serait élémentaire d’interdire l’unilinguisme anglais sur tout ce qui atteint le public, tout ce qui est à l’extérieur : affiches, lumineuses ou non, panneaux, menus, indications diverses, etc[34]. » J.-N. Tremblay, en qualité de ministre des Affaires culturelles, lors de la 2e Biennale de la langue française à Québec, procède à un remarquable inventaire des tâches des pouvoirs publics en matière de langue et y insère ceci : « Inviter, par la persuasion, les sociétés industrielles et commerciales, de même que toutes les entreprises, à adopter des raisons sociales en langue française, à faire chez nous leur publicité en français, à présenter leurs produits sous des étiquettes françaises afin que le gouvernement ne soit plus obligé de procéder en cette matière par ordonnance ou, éventuellement, par voie législative[35]. » On discute de toponymie et de signalisation routière en 1962, de la première à l’occasion de la francisation d’une centaine de noms du Nouveau-Québec par le ministre Bona Arsenault, puis de la réhabilitation de quelques noms anglais à la demande de fonctionnaires fédéraux[36], de la seconde, lors de l’adoption d’une version traduite du système canadien de signalisation routière[37]. Les Québécois réclament souvent, avec ténacité, d’être servis en français dans tous les services publics (par exemple, Air Canada), dans tous les établissements publics : magasins, banques, restaurants, etc., par tous les représentants des ordres professionnels : médecins, notaires, etc., d’avoir à leur disposition des documents et formulaires en français. Les publicitaires mènent campagne contre la publicité traduite, revendiquent une publicité conçue en français et d’inspiration culturelle québécoise, dénoncent la mainmise des unilingues anglophones sur la publicité exprimée en français, qui devient alors un facteur d’anglicisation et d’américanisation[38].
Les termes « bilinguisme » et « unilinguisme » sont les mots-clés de la période 1960-1970. Surtout au début de la période, ce sont pour ainsi dire des étiquettes qui identifient des groupes selon leur conception de l’avenir national. Puis, les concepts commencent à s’affiner, l’un par rapport à l’autre, en contrepoint, mouvement qui se continue encore aujourd’hui et qui fait la différence entre la Loi sur la langue officielle du Parti libéral et la Charte de la langue française du Parti québécois.
Ce qui est le plus net durant cette décade, c’est le rejet du bilinguisme sans que, la plupart du temps, on fasse de nuances. L’inventaire des motifs est systématique dans au moins trois directions. Première direction : le bilinguisme d’une nation est une absurdité et, pour nous, un suicide culturel collectif. « Aucun peuple au monde n’est bilingue, pas même les Belges et les Suisses. Le bilinguisme est un non-sens, un péché contre nature. Il y a des peuples composés de plusieurs groupes unilingues réunis sous un gouvernement commun, comme en Belgique ou en Suisse[39]. » Et puis, que serait « dans les faits un État tout à fait bilingue[40] », se demande André Laurendeau, qui passera le reste de sa vie à chercher la réponse à cette question dans la perspective d’une Confédération renouvelée fondée sur la théorie des deux Nations[41]. Quant au danger qu’on y voit, Gaston Dulong, du Département de linguistique de l’Université Laval, le formule clairement : « Le jour où la masse d’une population devient bilingue, il arrive presque fatalement que cette population bascule du côté du groupe le plus nombreux et le plus fort[42]. » André Belleau fait écho à la même idée : « Le bilinguisme apparaît toujours comme un état confusionnel où deux langues se croisent un moment : celle qui sort et celle qui entre[43]. » Deuxième direction : le bilinguisme, ici, est une contrainte, et uniquement pour les francophones. « Au Canada français, il s’agit non pas de l’étude librement décidée d’une langue étrangère parmi d’autres mais de l’étude obligatoire d’une seule et même »langue seconde« imposée par les circonstances et les données de l’existence quotidienne[44]. » « Le bilinguisme au Québec a favorisé l’unilinguisme de la minorité anglophone. » [45] Troisième direction : le bilinguisme entraîne d’une part la confusion mentale, d’autre part la contamination linguistique par la généralisation de la traduction ou le passage constant d’une langue à l’autre. « Celui qui grandit dans un milieu bilingue fait l’expérience continuelle de la confusion mentale, de la lutte de deux langues à l’assaut de son cerveau : ses structures mentales sont ainsi affaiblies. Il faut d’abord que le cerveau ait des structures saines et solides avant d’affronter un autre univers linguistique[46]. » « Sommes-nous asservis par la traduction?[47] », ce titre d’un article de Pierre Daviault, traducteur et alors vice-président de la Société royale du Canada, résume bien les inquiétudes de beaucoup : « Cessons de penser à l’anglaise, pensons français et nous voudrons un vocabulaire français, une syntaxe française[48]. »
Mais alors, que faut-il faire? Les solutions proposées sont à la fois claires et imprécises. Il y a quelque chose de nominaliste pendant cette période, on se bat sur les mots, rarement en les définissant, en leur donnant un contenu applicable, ce que feront les Commissions et l’Office de la langue française. Au bilinguisme, on oppose naturellement, presque d’une manière manichéenne, l’unilinguisme, terme provocant qui voisine souvent avec l’expression « langue officielle » accompagnée ou non de l’adjectif « unique ». Le texte suivant de Raoul Roy est très significatif du flou terminologique des premières propositions d’unilinguisme : « Il n’y a pas de peuples bilingues qui durent. Dans le contexte nord-américain seul l’état français unilingue au Québec rend possible la vie active de la culture française dans les régions laurentienne et alléghanienne. Pour alléger les conséquences néfastes du colonialisme dans le domaine culturel, les socialistes doivent réclamer le retour graduel au statut de langue officielle unique pour le français dans le Québec[49]. » À la même époque, Raymond Barbeau publiait le projet de constitution laurentienne dont l’article 66 dit : « La langue officielle de la Laurentie est la langue française[50] », tout en faisant des discours favorables à l’unilinguisme[51]. En fait, on présente comme synonymes des termes qui ne le sont pas : que le français soit la langue officielle du Québec n’entraîne pas nécessairement et automatiquement le rejet total de l’anglais et des autres langues des minorités, partout et pour tout. L’hypothèse que l’on pourrait formuler pour interpréter les textes de cette période est que le mot « bilinguisme » désigne le statut de langue dominante de l’anglais au Québec et le terme « unilinguisme », la recherche du même statut pour le français par un renversement de la situation dont il faut inventer les moyens. L’un et l’autre des camps a intérêt à brandir l’étendard de l’unilinguisme, les uns pour galvaniser les troupes du changement, les autres pour apeurer les simples gens, maintenir le statu quo ou s’allier l’électorat anglophone ou allophone. Opteront successivement pour l’unilinguisme ou pour le français, langue officielle, avec des nuances et des contenus différents : l’Alliance laurentienne (1957), le Rassemblement pour l’indépendance nationale (1960), les Sociétés Saint-Jean-Baptiste (1963), les États généraux du Canada français (1967), le Parti québécois (1968), la Confédération des syndicats nationaux (1968), le Mouvement Québec français (1969), le Parti libéral du Québec (1970). Une autre solution qui rejoindra celle du français, langue officielle, à partir de 1974, est de faire du français une langue motivée, surtout la langue du travail et des affaires : « Ou la langue française sera la langue normale de travail, de l’activité économique et sociale, ou elle sera de plus en plus une sorte de sabir à usage purement familial[52]. » Pierre Laporte affirme en 1965 « la nécessité de faire du français la langue prioritaire du Québec », c’est-à-dire « la première langue de pensée, d’expression et de communication dans toutes les activités collectives de la majorité francophone »; mais, en même temps, il propose que « comme langues officielles, l’anglais et le français [soient] sur un même pied du point de vue de l’État[53]. » Jugeant sans doute que le projet n’était pas mûr et trop explosif, Jean Lesage, premier ministre de l’époque, en interdit la publication et la discussion en conseil des ministres. Cependant, en 1969, comme chef de l’opposition, lançant un pressant appel pour que tous fassent un « essai loyal » de la loi 63, il affirme que les libéraux tiennent à la priorité de la langue française et que « tout en acceptant le bilinguisme comme nécessaire dans le contexte nord-américain, la langue française doit être au Québec la langue d’usage et la langue du travail. » Il conclut : « Et si par hasard, ce que je ne crois pas, il arrivait que nous subissions un échec, eh bien, il faudrait bien à ce moment-là revoir toute la situation et aviser[54]. » Ce que fera le Parti libéral de Robert Bourassa en 1974.
À la fin de 1970, un petit groupe de termes, plus ou moins précis, sont donc en usage dans l’opinion publique : bilinguisme, unilinguisme, langue prioritaire, langue d’usage, langue officielle.
Qui est responsable de ce qu’il faut faire pour redresser la situation de la langue française au Québec? Au début des années 60, la réponse la plus fréquente est : l’École. « En définitive, c’est à l’école que la langue sera sauvée ou perdue. C’est donner une terrible responsabilité aux enseignants, mais eux seuls peuvent l’assumer », dira Jean Drapeau, maire de Montréal, aux membres de l’Alliance des professeurs catholiques de Montréal[55]. Ce thème ira decrescendo jusqu’au manifeste de l’Association québécoise des professeurs de français, constituée en février 1967, qui, au nom de ses membres, décline cette responsabilité[56]. On commence à réclamer l’intervention et l’action de l’État vers 1957, alors que Gérard Filion demande un institut de linguistique, ancêtre sans doute de l’Office de la langue française créé en 1961. En 1964, J.-M. Léger fait peser sur l’État et l’École le salut de la langue : « L’action de l’État s’exerce par des mesures législatives et au besoin coercitives; celle de l’École se traduira par une révision complète de l’enseignement du français[57]. » En 1965, Pierre Laporte est très explicite : « L’État québécois est l’incarnation politique de la nation canadienne-française et il est le seul à pouvoir éviter la disparition de la culture française au Canada. L’État a le devoir de défendre la culture nationale[58]. » Idée qu’on retrouve chez Jean-Noël Tremblay et dans les textes et résolutions des États généraux de 1967. Un éditorial d’un numéro spécial de la revue Maintenant conclut : « Tout ceci doit se traduire par des mesures législatives précises : il est urgent de définir une politique véritable de la langue[59]. » Cependant, au nom d’un certain libéralisme, l’idée d’une politique linguistique, surtout dans les domaines de l’économie et de l’industrie, apparaît comme une impossibilité ou rencontre une opposition plus ou moins explicite.
Les concepts de « majorité » et de « minorité » évoluent, ce qui entraîne une redéfinition des objectifs et de la stratégie du Québec à l’égard des « Canadiens français d’outre-frontière », comme on disait sous Lesage. Le Québec commence à se percevoir comme une nation composée d’une majorité française, d’une minorité historique anglaise, d’un certain nombre de minorités ethniques plus ou moins récentes, encore aujourd’hui en voie d’organisation, enfin comportant des groupes d’indiens et d’Inuit dispersés en « bandes » en général peu nombreuses sur l’ensemble du territoire. Cette nouvelle perception provoque des réactions en chaîne. Les Britanniques ont peine à se voir comme une minorité et l’acceptent mal : ils sont en majorité au Canada, donc au Québec aussi, morceau du Canada. Les francophones hors Québec sont amenés à se définir une stratégie propre à eux-mêmes pour ce qui est de leurs relations avec Ottawa et cherchent à évaluer ce que signifiera pour eux, dans leurs provinces respectives, le changement des rapports entre francophones et anglophones au Québec. Le premier choc, pour eux, a certainement été ressenti lors des États généraux de 1967. Les minorités ethniques de leur côté se demandent vers qui aller, quoi faire, maintenant que les règles du jeu changent. Enfin, les minorités autochtones sont tiraillées entre les juridictions fédérales et québécoises, entre l’anglais, le français et leurs propres langues, entre la préservation de leurs cultures et l’envahissement ou l’attrait des cultures du Sud. Les négociations de l’accord de la Baie de James ont cristallisé cette crise. Ces questions sont toujours d’actualité.
Le système scolaire subit une réforme en profondeur, d’abord par la création d’un ministère de l’Éducation (1964), ensuite par une démocratisation qui entraîne la création des écoles secondaires régionales et celle des collèges d’enseignement général et professionnel (les cégeps). L’enseignement du français cherche à se renouveler et à s’adapter à une nouvelle clientèle, sans, semble-t-il, y réussir puisque aujourd’hui on s’en plaint encore. L’âge où débutera l’enseignement dé l’anglais est l’objet d’un débat éternel : en général, les parents veulent qu’il commence tôt, selon le préjugé que l’anglais est la langue du succès, tandis que ceux qui craignent les méfaits du bilinguisme sont d’avis d’attendre le début du secondaire. Le passage d’une époque où la religion déterminait l’école de l’enfant à une autre où c’est la langue, fait se poser la question de la liberté de choix des parents et force chacun à y réfléchir. L’aspect de la question qui devient rapidement le plus débattu, le plus stratégique, est celui de l’évolution démographique de la population de langue française : l’école anglaise attire déjà le plus grand nombre des allophones, que serait-ce si les francophones y envoyaient aussi leurs enfants! De majoritaire, le groupe francophone deviendrait minoritaire, surtout à Montréal. L’opposition à la liberté de choix des parents francophones s’est nettement manifestée lors de l’étude du projet de loi 63. L’opinion publique, surtout chez les anglophones, se préoccupe encore aujourd’hui du libre choix de l’école pour les parents anglophones et pour les minorités d’autres langues. Au fond, le groupe anglophone veut continuer à intégrer à son système scolaire les minorités ethniques et se croit sans cela menacé d’extinction au Québec. Ce débat continue.
Nous terminerons ce tour d’horizon par quelques mots sur l’idée du français, langue de travail. Le premier à en parler semble avoir été Philippe Garigue en 1957, alors qu’il était doyen de la Faculté des sciences sociales de l’Université de Montréal. Ses propos sont nettement avant-gardistes et d’une clairvoyance surprenante. D’une étude qu’il avait menée pour le compte d’une entreprise qui désirait comprendre et résoudre ses difficultés de relations avec son personnel canadien-français, Garigue disait au journaliste : « Mes conclusions dépassent le cas de cette seule entreprise. La vérité, c’est que les firmes étrangères ici auront de plus en plus d’ennuis si elles n’acceptent pas de multiplier le nombre de Canadiens français occupant les postes les plus élevés dans la hiérarchie technique et administrative[60]. » En 1959, Raoul Roy met au programme de son parti « la nécessité de la francisation des sources d’emploi, mesure qui doit être imposée par le gouvernement québécois et exigée par les unions syndicales[61]. » L’idée de faire du français la langue de travail s’imposera de plus en plus à l’attention au fil des années jusqu’aux Commissions Laurendeau-Dunton et Gendron qui en feront, l’une et l’autre, l’un des thèmes principaux de leurs recherches.
2. La Commission Laurendeau-Dunton
La Commission Laurendeau-Dunton se veut une tentative de satisfaire les aspirations des Québécois et de régler le problème de l’usage de la langue française dans la perspective de l’unité canadienne et comme facteur de l’avenir de la Confédération. « La Commission a été formée … pour examiner les griefs formulés de plus en plus vigoureusement par les Canadiens français et en particulier par le Québec. C’est le Canada français qui, par ses porte-parole, se déclare insatisfait de l’état de choses actuel et assure qu’il est victime d’inégalités inacceptables. » (Rapport préliminaire, p. 15). La question linguistique est considérée comme « l’un des éléments essentiels de la crise que traverse le Canada ». (R.p., p. 16).
2.1 Description de la Commission
Elle a été constituée le 19 juillet 1963 par le gouvernement Pearson, sous le titre officiel de Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. La présidence était double : André Laurendeau, à qui succédera Jean-Louis Gagnon, et Davidson Dunton.
Le mandat était de « faire enquête et rapport sur l’état présent du bilinguisme et du biculturalisme au Canada et recommander les mesures à prendre pour que la Confédération canadienne se développe d’après le principe de l’égalité entre les deux peuples qui l’ont fondée, compte tenu de l’apport des autres groupes ethniques à l’enrichissement culturel du Canada, ainsi que les mesures à prendre pour sauvegarder cet apport[62]. »
Le rapport s’échelonne au fil des années en plusieurs tranches : 1965, Rapport préliminaire; 1967, rapport sur les langues officielles; 1968, rapport sur l’Éducation; 1969, rapport sur Le monde du travail; L’apport culturel des autres groupes ethniques; 1970, La capitale fédérale; Les associations volontaires.
La Commission tient une audience publique préliminaire sur l’interprétation de son mandat les 7 et 8 novembre 1963 : elle y reçoit les opinions de 76 associations ou individus. À cette occasion, elle prend conscience du danger d’aborder ouvertement des questions aussi controversées et aussi viscéralement vécues que celles des langues, mais conclut que « le risque de la lucidité est aujourd’hui moins périlleux que le risque du silence ». (R.P., p. 5). Elle se convainc que le succès de ses recommandations tiendra au fait que l’opinion publique sera bien informée du problème. On retrouve ici les préoccupations et les hésitations de bien des hommes d’État face à la nécessité de définir pour leur pays une politique linguistique.
De mars à juin 1964, la Commission organise vingt-trois rencontres régionales à travers tout le Canada. Elles fourniront la matière du Rapport préliminaire, qui présente le grand intérêt de révéler les attitudes, les préjugés, les opinions, les impressions des Canadiens les uns sur les autres sans l’écran d’un appareil de recherches.
De mars à décembre 1965, la Commission tient quatorze audiences publiques, où elle reçoit au-delà de quatre cents mémoires.
Enfin, la Commission se définit un plan de recherches ambitieux et très diversifié. Elle commande cent quarante-cinq rapports et constitue une équipe de recherches de très haute compétence.
2.2 Apports de la Commission
Consciente du fait que la situation des langues au Canada était alors le résultat de l’interaction de très nombreux facteurs, la Commission Laurendeau-Dunton a voulu aborder son mandat sous tous ses aspects : « Les termes de notre mandat paraissent viser toutes les formes de la vie en société : en particulier le secteur public, la vie économique et sociale, l’éducation, la vie culturelle et les techniques de diffusion … en fonction des problèmes que suscite ici la coexistence de deux langues et de deux cultures. » (R.P., p. 13). De cette information, nous avons tenté d’extraire les éléments qui ont provoqué une prise de conscience parfois brutale du statut du français au Québec et qui de ce fait ont renforcé la nécessité de mesures propres à l’améliorer. Les notes qui suivent se rapportent à l’époque de la Commission sans intention de dire ce qui a changé depuis lors. Ce serait là une toute autre entreprise.
a) La Commission démontre le peu d’importance des francophones dans l’économie du Canada et du Québec[63].
Il y a nette prédominance des Britanniques et des Juifs (terme utilisé par la Commission) dans les postes ou les secteurs influents et rentables, dans les postes de cadres (Livre III, p. 36). D’après une étude de John Porter, citée par la Commission, le phénomène va en s’accentuant depuis 1930, en ce sens que selon les statistiques, la place des francophones dans l’échelle des occupations va toujours en se dégradant (Livre lll, p. 39). Mais surtout, chose plus significative quant au sujet qui nous intéresse, c’est au Québec et à Montréal que l’écart entre Français et Anglais est le plus grand : 8 points d’écart en faveur des Canadiens anglais dans l’ensemble du Canada, 16 points au Québec et 18 points à Montréal (Livre lll, p. 44). En somme, « les postes de commande sont partout entre les mains des anglophones … et la présence des Canadiens anglais est écrasante, même au cœur de la société francophone (le Québec non métropolitain) (cité par L. Gagnon, p. 373) ». L’anglais est la langue du monde industriel au point qu’à Montréal, 86 % des anglophones qui gagnent plus de $5 000 sont unilingues (Livre lll, p. 514), donc n’ont pas besoin du français pour gagner leur vie.
La place réciproque des anglophones et des francophones dans l’échelle des occupations se confirme par les revenus de l’un et de l’autre groupe. Au Canada, le Canadien français a un revenu moyen de 20 % inférieur à celui du Canadien anglais et de 12 % inférieur au revenu moyen des provinces (Livre lll, p. 19). Au Québec, le Canadien français a un revenu moyen de 35 % inférieur à celui du Canadien anglais; dans l’échelle des revenus selon l’origine ethnique, en 1961 (Livre lll, p. 23), il vient au 12e rang, avant les Italiens et les Indiens. La situation des Britanniques au Québec constitue « une anomalie »; leur revenu au Québec est de 40 % au-dessus de la moyenne québécoise, alors qu’elle est de 10 % au-dessus de la moyenne des autres provinces (Livre lll, p. 17). Au point de vue du revenu, le Québec apparaît en somme comme un endroit privilégié pour les anglophones; on saisit alors l’un des motifs profonds de leur hostilité à l’égard des lois linguistiques québécoises. Notons que l’écart de revenu entre francophones et anglophones au Québec est encore aujourd’hui favorable aux anglophones, même s’il a tendance à se réduire. L’évolution est lente et paradoxale : les francophones ont amélioré globalement leur situation, mais « les inégalités n’ont fait que se déplacer légèrement, leurs tailles n’ont que peu changé … l’égalité n’est pas atteinte », tout le branle-bas des dernières années « n’a servi qu’à ne rien perdre[64]. »
Il n’apparaît pas, d’après la Commission, que le bilinguisme ait une forte influence sur les revenus. Si la connaissance de l’anglais par les Canadiens d’origine française entraîne un très faible avantage financier, c’est surtout dû au fait que les bilingues sont plus instruits et exercent des professions mieux rémunérées (Livre lll, p. 76). Au Québec, « les bilingues, d’origine française ou britannique, gagnent moins que les Britanniques anglophones unilingues » (Livre lll, p. 21), sans doute à cause de la concentration des Britanniques unilingues dans les hauts postes à revenus élevés.
L’anglais apparaît donc comme langue dominante, évidemment en Amérique du Nord, par l’addition des États-Unis au Canada anglais; au Canada dans tous les secteurs, y compris celui de la fonction publique et des services; au Québec même, surtout dans le monde des affaires et de l’industrie, à l’exception d’îlots comme la fonction publique québécoise ou le réseau francophone des services (enseignement, santé, etc.). Les anglophones et les allophones en sont profondément convaincus, d’où la surprise voire l’opposition de la plupart des anglophones à l’idée d’une extension de l’usage du français au Canada ou à l’égard de son emploi comme langue de travail du Québec[65]. Au moment de la Commission Gendron, beaucoup de Québécois du monde des affaires partagent cette conviction et s’opposeront à la généralisation de l’usage du français ou en craindront les effets sur l’économie québécoise ou sur leurs propres revenus. Les francophones du Québec se trouveront donc deux fois divisés, d’abord sur le statut du français, puis dans leur vie quotidienne sur ce qui se fait en anglais et ce qui se fait en français.
Face à une telle situation, il est facile de comprendre le peu d’attrait qu’exerce le français chez les immigrants et les transferts linguistiques chez les francophones. Au Canada, « 1 Canadien sur 6 ne parle plus la langue de ses origines. De ceux qui ont passé d’une langue à l’autre, 93 % sont aujourd’hui de langue anglaise. » (Livre I, p. 23). Seuls les Italiens marquent une nette tendance à s’assimiler aux francophones (tableau 6, Livre I, p. 32), d’où le sentiment de trahison qu’éprouvent les Québécois lors de l’affaire Saint-Léonard, face à l’intention affirmée des Italiens de passer à l’anglais. À Montréal, « métropole industrielle et commerciale, largement livrée à l’influence de la langue anglaise », « la force assimilatrice du français paraît aléatoire, dans l’avenir immédiat » (Livre I, p. 33). Enfin, « plus un groupe d’origine française est éloigné du Québec, plus le taux d’assimilation y est élevé. » (Livre I, p. 34).
b) La Commission fait apparaître clairement la difficulté et l’ambiguïté du bilinguisme au Canada.
La Commission distingue soigneusement « le bilinguisme d’une institution, d’une province ou d’un pays » du « bilinguisme des individus » (Livre I, p. XVII et s.) : « Un pays bilingue n’est pas un pays dont tous les habitants doivent nécessairement parler les deux langues; c’est un pays dont les principales institutions, tant publiques que privées, doivent dispenser leurs services dans les deux langues, à des citoyens qui peuvent fort bien, dans l’immense majorité, être des unilingues. » Le bilinguisme intégral étant rare, le bilinguisme des individus signifie en fait une connaissance plus ou moins bonne d’une autre langue, d’où la prudence avec laquelle il faut considérer les statistiques relatives au nombre des « bilingues » publiées par Statistiques Canada. En outre, la notion de bilinguisme au Canada s’entend du français et de l’anglais, alors que bien d’autres langues sont connues des Canadiens, comme langues maternelles ou étrangères. Fait à remarquer, même aujourd’hui, cette distinction n’a pas pénétré profondément l’opinion publique et, qui plus est, l’existence de zones unilingues ne paraît pas acceptable ou même souhaitable : l’unilinguisme est encore un sacrilège.
En raison du statut de l’anglais, il apparaît clairement que pour les anglophones, le bilinguisme constitue un choix, alors que pour les francophones, il devient une contrainte, étant donné que les anglophones, même au Québec, ne sont pas obligés de connaître le français et que les francophones doivent savoir l’anglais au point même, dans certains cas, d’en faire leur langue principale de travail. Cet état de fait est déjà contesté au Québec où, d’une part, la connaissance de l’anglais est perçue comme une exigence d’emploi supplémentaire sans contrepartie chez l’anglophone, et où, d’autre part, l’anglais est considéré comme « une barrière culturelle » qui, une fois franchie, entraîne chez les francophones « des conséquences psychologiques négatives » qui gravitent autour du sentiment d’aliénation ou de trahison (Livre lll, p. 535).
Le Québec est souvent cité comme exemple d’une société « officiellement bilingue », qui traite avec justice et beaucoup d’égards la minorité anglophone. Pour la Commission, c’est le modèle qu’il faut suivre, de là le principe de « la reconnaissance par la loi et dans la pratique des deux langues officielles, même là où l’une des deux est parlée par une minorité dès que, numériquement, celle-ci paraît viable. » (Livre I, p. 89). En conséquence, la Commission recommande la déclaration du français et de l’anglais comme langues officielles du Canada (Livre I, p. 94). Au Nouveau-Brunswick et à l’Ontario, elle propose de déclarer d’elles-mêmes le français et l’anglais langues officielles (Livre I, p. 99) et d’en appliquer les conséquences, aux autres provinces, de faire de même dès que la minorité officielle atteindra ou dépassera dix pour cent (Livre I, p. 102). Enfin, pour les services publics provinciaux du type commissions scolaires ou municipalités, elle suggère la création de « districts bilingues » où le français et l’anglais seront utilisés dès que la minorité sera de dix pour cent (Livre I, p. 114). La Loi sur la langue officielle du Québec fera écho à cette recommandation (art. 9).
c) Enfin, la Commission attire l’attention sur « le jeu des nombres » auquel donnent lieu les notions de démocratie, de majorité ou de minorité.
Les principaux axes de ce jeu sont : le calcul selon le nombre de provinces (le Québec vaut un sur dix ou sur onze, si on compte Ottawa); le calcul pour l’ensemble du Canada ou pour chaque province (les proportions changent; les francophones sont une majorité au Québec, mais une minorité au Canada; l’inverse est vrai des anglophones, minorité au Québec, majorité partout ailleurs); le calcul selon l’origine ethnique ou la langue (distinction entre le nombre de Britanniques, les véritables Anglais, et le nombre d’anglophones, les Britanniques avec en plus les assimilés à l’anglais, c’est-à-dire les immigrants d’autres origines et les transfuges linguistiques); l’évolution des proportions dans le temps (minorité qui s’affaiblit, majorité en danger, diminution de la proportion des Britanniques, etc.). Ce qui rend la démographie florissante.
2.3 Principaux effets de la Commission
La conséquence la plus évidente de la Commission est le vote par les Communes d’Ottawa, en 1969, de la Loi sur les langues officielles du Canada, proposée par le gouvernement libéral de Pierre Trudeau. L’article 2 stipule que « l’anglais et le français sont les langues officielles du Canada pour tout ce qui relève du Parlement et du gouvernement du Canada. » Dix ans plus tard, on constate que cette loi n’a pas beaucoup changé les choses. Pourquoi? D’abord et fondamentalement, parce qu’aucun organisme central n’est responsable de son application (voir chapitre 5, 1.2.b) : la volonté politique de l’appliquer varie d’un ministère à l’autre, d’un service à l’autre, en fait elle se dissout en se fractionnant. Quand le commissaire Max Yalden note qu’une loi ne peut à elle seule transformer les mentalités et tenir lieu de réforme linguistique, il fait une remarque qui ne s’applique qu’à cette loi en particulier : il vaudrait mieux dire que la loi n’a donné aucun pouvoir à personne pour la faire appliquer, pas même au commissaire. Ensuite, parce que soudain, certains anglophones se sont trouvés en situation de « bilinguisme forcé », soit pour obtenir ou conserver un poste déclaré bilingue, soit parce qu’ils se retrouvaient dans un environnement francophone, devant la fameuse « barrière culturelle » : beaucoup ont mal réagi, n’ont pas accepté la chose, n’ont pas réussi à apprendre le français malgré l’énorme effort des cours de langue, l’exemple le plus spectaculaire étant le chantage des pilotes et contrôleurs aériens anglophones contre l’usage du français sous prétexte que ce n’était pas sécuritaire, qui a fait plier le ministre Otto Lang. Enfin, parce que le gouvernement Trudeau a maintenu l’ambiguïté du Canada bilingue, alors qu’en réalité, il s’agissait d’une fonction publique bilingue, et encore pour certains services en certains endroits, et uniquement de cela. À vouloir projeter l’image d’un Canada bilingue « from coast to coast », malgré l’évidence de la portée restreinte de la loi, ce gouvernement n’a réussi qu’à alarmer tout le monde, les Québécois pour qui le bilinguisme généralisé apparaît comme la phase ultime de l’assimilation collective à la manière de Durham, les anglophones, surtout de l’Ouest, parce qu’ils tiennent à rester unilingues et à devenir bilingues s’ils le veulent bien, les minorités francophones hors Québec parce que tous ces heureux discours n’auront été que du vent, n’auront en définitive entraîné aucune amélioration de leur sort, parce qu’ils sont traités ou comme des mineurs en tutelle ou comme des otages.
Une autre conséquence importante de la Commission aura été de provoquer une délimitation très claire des champs de compétence juridique. Ainsi, il apparaît nettement que le gouvernement central n’a de pouvoir que sur les organismes qui relèvent de lui, que les provinces seules ont pouvoir de légiférer sur la ou les langues d’enseignement, de travail, d’affichage, d’administration gouvernementale ou municipale. D’où l’échec des recommandations de la Commission en ces domaines, notamment en ce qui concerne l’établissement des districts bilingues, malgré les efforts d’Ottawa pour les créer.
Paradoxalement, on peut dire que la Commission a eu comme effet de rendre évidente aux Québécois la nécessité de changer chez eux les règles du jeu en ce qui touche à l’usage du français et de l’anglais, surtout dans le monde du travail; de faire surgir l’idée de fixer par une loi les conditions d’emploi de l’une et de l’autre dans le but d’assurer un meilleur statut à la langue française dans tous les domaines et des conditions plus favorables à son développement, à son épanouissement, enfin à sa diffusion.
3. La Commission Gendron
La Commission Gendron se préoccupera essentiellement d’identifier et d’analyser les facteurs qui déterminent l’importance relative d’une langue dans une situation de multilinguisme, en l’occurrence la société québécoise. L’approche sera globale en ce qu’elle visera tous les aspects de la question (statuts des langues, aspirations des groupes ethniques et linguistiques, compétence juridique du Québec en la matière) dans tous les domaines d’utilisation de la langue (langue de travail des secteurs public, parapublic et privé, langue des activités de consommation de produits ou de services, langue de l’information : presse, radio, télévision, livres, films, publicité). En cela, elle est une entreprise originale, unique en son genre encore aujourd’hui.
3.1 Description de la Commission
Elle a été constituée le 9 décembre 1968 par le gouvernement du Québec, alors que l’Union nationale, dirigée par Daniel Johnson, était au pouvoir, sous le titre officiel de Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec. Le président en fut Jean-Denis Gendron, professeur de phonétique, vice-doyen de la Faculté des lettres de l’Université Laval.
Le mandat était de « faire enquête et rapport sur la situation du français comme langue d’usage au Québec, et pour recommander les mesures propres à assurer : a) les droits linguistiques de la majorité aussi bien que la protection des droits de la minorité; b) le plein épanouissement et la diffusion de la langue française au Québec dans tous les secteurs d’activité, à la fois sur les plans éducatif, culturel, social et économique[66]. » Il fut précisé en septembre 1970, après l’accession au pouvoir du Parti libéral dirigé par Robert Bourassa, qui demanda à la Commission de « s’attaquer d’abord et en priorité aux questions du français, langue de travail, de l’intégration des nouveaux Québécois à la communauté francophone du Québec, et des droits linguistiques de nos concitoyens[67]. »
Le rapport fut remis le 31 décembre 1972, quatre ans après la formation de la Commission. Il comporte trois tomes : 1, La langue de travail; 2, Les droits linguistiques; 3, Les groupes ethniques. Le rapport, tout comme celui de la Commission Laurendeau-Dunton, particulièrement le Livre lll sur le monde du travail, est d’esprit et de ton conservateurs. L’ensemble des recommandations reflète surtout les compromis auxquels sont arrivés les membres de la Commission[68] quelque part entre leurs convictions et préjugés personnels et les faits dont ils avaient pris connaissance.
On peut décrire l’activité de la Commission sous quatre aspects : animation, recherches, documentation, préparation et présentation du rapport.
Animation. La Commission s’étant proposée au début de son existence six visites régionales, la première, en Abitibi, a lieu en août 1969, puis le projet se modifie en visites industrielles : de février à juin 1971, elle visite cinq entreprises. La Commission tient des audiences publiques, huit au total, de septembre 1969 à mai 1970 : elle prend ainsi connaissance de quelque deux cent dix mémoires « provenant en majeure partie d’associations, de groupements ou d’entreprises industrielles, commerciales et financières[69] ». C’est probablement en ces audiences qu’a consisté l’apport principal de la Commission, en ce que la préparation, la présentation, la diffusion de ces mémoires ont permis à beaucoup, et parmi les plus influents, de préciser et d’exposer avec soin et nuance leur manière de voir la situation et leurs opinions sur les transformations à y apporter, à tous les citoyens de voir s’exprimer une grande variété de points de vues et d’arguments. D’autant plus que cette information s’ajoutait à celle fournie par les audiences de la Commission Laurendeau-Dunton et par les tranches du rapport déjà publiées, le Rapport préliminaire en 1965, le Livre I sur Les langues officielles en 1967, le Livre II sur l’Éducation en 1968 et surtout, au moment même des audiences Gendron, le Livre lll sur Le monde du travail en 1969. Mais la Commission jouissait des avantages de l’unité de lieu, le Québec, évitant ainsi le mouvement du pendule « au Canada —au Québec » de la Commission fédérale. On voit, durant cette période, des conclusions s’imposer, des opinions se cristalliser, s’amorcer des consensus dans l’ensemble de la population ou dans des secteurs particuliers de celle-ci. En somme, l’opinion publique arrive ainsi au point de saturation de l’information : elle s’estime suffisamment éclairée!
Recherches. À l’instar de la fédérale, la Commission Gendron s’est donné un plan de recherches : elle a ainsi commandé et reçu de mai à décembre 1971 trente rapports de recherches, traités en neuf rapports de synthèse d’août 1971 à juin 1972[70]. Les rapports de synthèse ont tous été publiés par la suite, de même que les principales études. Ces documents ont été et seront encore fort utiles d’abord parce qu’ils ont fourni des données aux membres de la Commission, puis à ceux qui ont été mêlés de près à la préparation de la Loi sur la langue officielle et de la Charte de la langue française, ensuite parce qu’ils ont favorisé l’éclosion de connaissances et de compétences dans des champs très originaux, enfin parce que nous avons ainsi une description détaillée de la situation à une date précise, qui sera le moment par rapport auquel on pourra mesurer les gains et les pertes depuis l’adoption d’une politique linguistique.
Documentation. « Le travail des services de la recherche documentaire a consisté à découvrir, recueillir, colliger et classer toute la documentation relative à la situation de la langue française au Québec en général[71]. » Résultat : 1 900 titres, 120 cahiers représentant 15 000 pages dactylographiées. Tout ceci a été par la suite déposé au CIRES (Centre international de recherche sur le bilinguisme) de l’Université Laval, avec tous les autres documents de la Commission.
3.2 Apports de la Commission
Ici comme pour la Commission Laurendeau-Dunton, nous avons l’intention d’indiquer les apports les plus importants de la Commission Gendron à l’aménagement linguistique du Québec.
a) En ce qui concerne la situation du français dans les activités de travail, le rapport expose clairement l’écart entre l’impression du réel et le réel lui-même, c’est-à-dire entre la langue dans laquelle on dit travailler et celle dans laquelle on le fait vraiment. Dans la terminologie de la Commission, cela revient à la distinction entre les communications générales (de toute nature sur tous les sujets) et spécifiques (celles qui ont trait au travail lui-même).
Dans les communications générales, les francophones ont l’impression de travailler en français (I, p. 30), les anglophones de travailler en anglais (I, p. 56), les allophones de le faire en anglais (I, p. 63). Donc tous ont l’impression de travailler dans leur propre langue, sauf les membres du tiers groupe linguistique. Les impressions des francophones sont donc douteuses quant à leur bien-fondé.
Dans les communications spécifiques, nette prédominance de l’anglais chez les francophones et, en conséquence, extension du bilinguisme (I, 52); cette prédominance va de soi chez les anglophones et les allophones (I, 59), d’où peu de raisons d’apprendre ou d’utiliser le français (I, 60). En somme, il y a prédominance de l’anglais sur le marché du travail québécois dans les communications administratives et techniques des travailleurs (I, 85) de même que dans les exigences linguistiques des fonctions (I, 97). En conclusion : « Le français n’apparaît utile qu’aux francophones. Au Québec même, c’est somme toute une langue marginale, puisque les non-francophones en ont fort peu besoin (84 % d’anglophones en situation d’unilinguisme, 60 % d’allophones en situation d’unilinguisme anglais ou autre, à l’exclusion du français) (I, 139) et que bon nombre de francophones, dans les tâches importantes, utilisent autant, et parfois plus, l’anglais que leur langue maternelle. » (I, 110)
Ceci aura comme conséquence d’exclure de la notion de français, langue de travail, les communications non spécifiques : il importe peu de savoir en quelle langue un travailleur demande une cigarette à son voisin! Les communications générales n’ont pas d’influence sur le statut de la langue (voir chapitre 3, 3).
La Commission donne son avis sur « les obstacles au plein épanouissement et à la diffusion du français dans tous les secteurs d’activité. » (I, chap. 2). À son avis, ces obstacles sont : l’intégration de l’économie québécoise à l’économie canadienne et nord-américaine (I, 17), leitmotiv du monde des affaires au Québec, que la Commission avoue n’avoir pas étudiée d’une manière précise et dont nous pensons qu’on a nettement exagéré l’importance ou l’influence en ce qui a trait à l’usage des langues; l’organisation sociale, c’est-à-dire le « double réseau d’institutions et de services qui permettent à toute personne se trouvant en dehors des circuits de travail (et encore, la chose est possible pour le personnel du circuit) de vivre sa vie tout en n’ayant à apprendre ou à utiliser soit que le français, soit que l’anglais » (I, 139); l’absence de législation spécifique, dont découle une sorte de laisser-aller caractéristique de la libre entreprise, « une atmosphère de liberté juridique presque totale » (I, 131); la ségrégation et la stratification socio-économique dans le monde du travail (I, 114) : spécialisation des tâches sur une base ethnolinguistique (I, 117), sur représentation des anglophones aux paliers supérieurs des fonctions administratives et techniques (I, 122), ce qui confirme les données de la Commission Laurendeau-Dunton (Livre lll, b, p. 1022), le tout entraînant une stratification des revenus, les francophones se concentrant dans les revenus les plus bas et les anglophones dans les plus hauts (I, 123); l’ambiguïté des attitudes et des objectifs des Québécois, tant francophones qu’anglophones, à l’égard de l’usage généralisé du français au travail (I, 141); les francophones souhaitent que la situation change, mais ils sont perplexes quant à l’usage du français dans l’industrie et l’économie, surtout les hommes d’affaires[72], les anglophones reconnaissent le droit des francophones de travailler en français, mais sans pour ainsi dire que la chose ait des conséquences pour eux-mêmes.
b) La Commission affirme la compétence du Québec à légiférer en matière d’usage des langues, compte tenu d’un certain flou juridique lié à l’interprétation des articles 93 et 133 de l’A.A.N.B. (II, 18 et 19). Elle conclut également à « l’absence de doctrine constitutionnelle fédérale ou québécoise touchant les »droits acquis« , les »droits collectifs« ou les »droits des groupes« (II, 18) » qui limiterait le pouvoir que détient l’Assemblée nationale du Québec. Le texte est net : « Les droits acquis et les notions connexes sont du domaine de la spéculation politique. Ils ne reposent sur aucun fondement juridique. » (II, 19).
c) La Commission établit une distinction entre francisation et francophonisation à partir de ses observations sur la concentration des anglophones dans certaines fonctions clés et ses conséquences sur la généralisation de l’usage du français. L’approche est quantitative. L’objectif proposé est « d’augmenter graduellement, à compétence égale, la présence des francophones aux échelons moyens et supérieurs de la hiérarchie administrative jusqu’à un taux moyen qui dans la majorité des établissements se rapproche sensiblement de celui qu’on trouve dans la main-d’œuvre québécoise, selon les deux réglons distinguées dans ce rapport » (I, 166). La Loi sur la langue officielle fera écho à cette recommandation en incluant « la présence francophone dans l’administration » (art. 29 b) comme élément du programme de francisation, d’où l’annonce d’une guérilla juridico-administrative : qu’est-ce qu’un francophone (eh oui!); le Québec n’a pas ou ne fournit pas assez de personnel compétent, ou la compétence des francophones n’est pas celle dont a besoin l’entreprise; quelle proportion de francophones faut-il pour respecter l’esprit ou le texte de la loi. Lors de la préparation de la Charte de la langue française, on renversera la proposition en concevant l’augmentation de la présence francophone comme une conséquence de la généralisation de l’usage du français et comme un moyen économique d’y arriver, dans la perspective de la théorie de la technostructure de Galbraith[73], d’où le paragraphe b de l’article 141, qui traite de « l’augmentation du nombre de personnes ayant une bonne connaissance de la langue française de manière à en assurer l’utilisation généralisée ». La chose est à suivre.
3.3 Accueil réservé au rapport
Malgré la réelle valeur des travaux de la Commission et l’intérêt certain du rapport, l’accueil que le public lui a réservé a été ou hostile ou indifférent : en peu de temps, personne n’en a plus parlé. Qu’est-ce qui explique cette réaction?
Au moment où le rapport paraît enfin (trois reports : au 9 décembre 1970, au 31 mars 1972, enfin au 31 décembre 1972), la description des faits n’intéresse plus personne : la situation est dévoilée ou bien par les rapports de la Commission Laurendeau-Dunton, ou bien par les audiences de la Commission Gendron, par les mémoires qui y ont été présentés, ou enfin par les travaux commandités par elles, dont les résultats sont connus par un plus ou moins grand nombre de personnes, malgré les efforts de la Commission pour leur conserver une certaine valeur d’inédit.
Les opinions sont faites et le débat est passé de la description de la situation aux moyens à prendre pour la corriger, dans la foulée de la crise qu’a suscitée l’adoption de la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (novembre 1969) et de l’échec évident de ses articles sur la langue de travail (chapitre 2, 4.1).
D’où une lecture « politique » du rapport, la mise en relief et la discussion de son orientation idéologique; en fait, l’attention se concentre sur les recommandations qui déçoivent beaucoup.
On recommande de déclarer le français langue officielle du Québec, mais du même souffle de donner à l’anglais le statut de langue nationale (r. 2). D’où, en conséquence, l’ombre du bilinguisme officieux et institutionnel qui plane sur toutes les recommandations et sur le Québec qui s’y dessine.
Les recommandations révèlent une approche timorée de la nécessité de faire prédominer l’usage du français sur celui de l’anglais, cachée derrière un écran de chiffres et de proportions, légitimée par le respect de la minorité, dont d’autres pensaient qu’il s’agissait plutôt de crainte de la minorité. La Loi sur la langue officielle s’engagera dans la même voie, en ne contentant personne. Comme le dit la chanson : « Tu veux ou tu veux pas, mais me laisse pas dans l’embarras! »
Enfin, les recommandations relatives à la langue de travail sont du type incitatif, malgré l’échec évident et notoire de cette démarche, et ne révèlent pas une stratégie opérationnelle. Le modèle auquel était arrivé l’Office était nettement plus réaliste et plus applicable (chapitre 2, 4.1).
En conclusion, le rapport arrive trop tard et ses recommandations ne rejoignent pas les aspirations de la population québécoise, ni francophone, ni anglophone.
4. Les travaux de l’Office de la langue française de 1970 à 1974
Trois événements font que cette période est particulière. Tout d’abord, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (dite loi 63) a confié à l’Office la tâche nouvelle de favoriser l’utilisation du français comme langue des affaires et du travail en concertation avec les entreprises. Malgré le caractère strictement incitatif de la loi, cette disposition donne à l’Office l’autorité voulue pour engager le processus de francisation de l’économie et de l’industrie. Ensuite, le Parti libéral de Robert Bourassa ayant pris le pouvoir en 1970, le Dr François Cloutier devient ministre des Affaires culturelles responsable de l’Office : il s’intéresse vivement et de très près aux affaires linguistiques, particulièrement au français, langue de travail, et augmente les ressources humaines et financières de l’Office pour lui permettre une plus grande activité, un plus grand rayonnement. Le premier, il se convainc de la nécessité d’une politique globale de la langue et en établit la première version qu’il fait voter sous le titre Loi sur la langue officielle (dite loi 22). Enfin, monsieur Gaston Cholette prend la direction de l’Office avec rang de sous-ministre, ce qui est l’indice de l’importance nouvelle de l’organisme. Il constitue autour de lui et anime une équipe d’un nouvel esprit en même temps qu’il établit les premiers contacts avec les dirigeants des entreprises installées au Québec pour les inviter à utiliser surtout le français dans leurs activités.
Au-delà de l’objectif global de promotion du français, l’équipe Cholette poursuit un double objectif : déterminer les limites possibles de l’utilisation du français entre les deux limites extrêmes d’un unilinguisme français irréaliste et d’un bilinguisme généralisé, et définir pour l’ensemble de la politique linguistique et pour chacun de ses constituants une méthodologie d’intervention efficace et contrôlable. L’équipe entreprend alors un ensemble très différencié de travaux plus ou moins expérimentaux, dont le point ultime d’achèvement est la Charte de la langue française. Nous tenterons de donner un aperçu de ces travaux, en relation avec les préoccupations et revendications principales des Québécois : en somme, le rôle de l’Office aura été de concrétiser les objectifs de la société québécoise en matière de langue.
4.1 Le français, langue du travail et des affaires
En 1971, l’Office constitue un groupe de travail composé de représentants de l’entreprise privée ou des syndicats et de fonctionnaires, soit de l’Office, soit des ministères à vocation économique, chargé de réfléchir à la stratégie la plus adéquate pour généraliser l’usage du français dans l’industrie[74]. Dès le départ, le groupe s’inspire de la théorie du changement social ou technologique planifié et conçoit le passage de l’usage généralisé de l’anglais à celui du français comme on concevrait un changement de procédé de fabrication dans une usine, sans arrêt ni ralentissement de la production mais avec tous les phénomènes sociopsychologiques liés au changement, notamment la résistance sous toutes ses formes. D’autre part, en s’inspirant du circuit de la parole entre l’émetteur et le récepteur, on pose en principe l’existence au sein des entreprises d’un double réseau de communication, interne et externe, et la nécessité de connaître comment il fonctionne pour mieux le contrôler. En conséquence de quoi le groupe conclut à la nécessité de mettre au point une procédure d’implantation en trois phases : description de la situation de départ, description de la situation souhaitée, définition des mesures à prendre pour passer de l’une à l’autre et établissement d’un échéancier de réalisation. Tout est à créer pour ainsi dire, sans modèle d’inspiration. Les fonctionnaires de l’Office prendront la relève du groupe, après la première phase d’exploration.
À l’invitation de l’Office, plusieurs entreprises, engagées dans différents domaines d’activité, acceptent de se prêter à une expérience d’implantation du français. Une grille d’analyse de la situation linguistique est élaborée, appliquée, modifiée au rythme des essais. Le concept de français, langue de travail, se précise peu à peu, ce qui cerne mieux du même coup la définition des objectifs à atteindre, c’est-à-dire les objectifs pragmatiques de la francisation des entreprises. L’observation du réseau des communications fait apparaître plus clairement les zones d’utilisation du français et de l’anglais, de même que les points d’insertion des passerelles, linguistiques, en communication soit interne, soit externe (chapitre 3, 1) et l’importance du siège social en cette matière. Les besoins de l’entreprise en terminologie et en traduction sont définis et évalués, compte tenu des différentes terminologies utilisées par chaque entreprise (technique, administrative, comptable, etc.), compte tenu également des types de documents et du traitement linguistique qu’on doit leur faire subir (traduction, adaptation, rédaction nouvelle en français, utilisation de l’original anglais dans le cas de certains documents à circulation restreinte).
En même temps, l’Office suit de près le démarrage en français de la raffinerie de l’Aigle d’Or à Saint-Romuald qui sert de prototype[75], observe et soutient des essais de généralisation du français que des entreprises mettent sur pied de leur propre chef comme Alcan à Arvida, Générale électrique à Québec, les mines Cartier à Fermont. Hydro-Québec sert aussi de source d’inspiration, d’exemple de ce qui est possible. Tous ces travaux, toutes ces réflexions aboutiront à la préparation et à la publication, en 1974, d’un guide général d’implantation, sous le titre Le français dans l’entreprise. Ce sera la base des dispositions de la Loi sur la langue officielle et de la Charte de la langue française en matière de francisation des entreprises.
Enfin, l’Office constate l’échec de la politique d’incitation : d’une part peu d’entreprises s’engagent dans le processus de francisation, à l’invitation de l’Office, d’autre part celles qui le font ne dépassent pas l’étape de l’analyse de la situation linguistique, ne s’engageant jamais dans un programme d’implantation du français. D’un autre point de vue, l’Office avait constaté l’interrelation des entreprises dans une stratégie globale de francisation et l’effet d’entraînement des plus grandes sur les moyennes et petites entreprises. L’idée avait surgi d’elle-même d’une opération globale de francisation touchant toutes les entreprises de plus de cinq cents employés. L’opération ne sera jamais lancée, mais la Loi sur la langue officielle reprendra à son compte l’idée d’un étalement des programmes de francisation en trois étapes, en commençant par les entreprises de plus de cinq cents employés.
Notons enfin qu’à l’occasion de tous ces travaux, il est vite apparu que deux modèles d’organisation linguistique s’affrontaient, le premier de type européen favorisant un bi- ou un multilinguisme souple, l’autre de type américain tendant à la forme la plus complète d’unilinguisme anglais. Les Québécois spontanément réfléchissaient à partir du premier modèle, les hommes d’affaires et les chefs d’entreprise à partir du second, l’anglais leur apparaissant, de toute évidence, la langue des affaires et de la technique.
4.2 Le « visage français » du Québec
Les Québécois ont toujours été très sensibles à l’utilisation du français dans l’étiquetage, la publicité, les services publics. Pour l’Office, il s’agissait de comprendre comment les choses se passaient dans chacun de ces domaines et de déterminer l’usage du français qu’on pouvait y réclamer, en tenant compte des multiples contraintes, surtout économiques et juridiques.
En matière d’étiquetage, les premiers règlements et les premiers travaux terminologiques[76] qui en ont découlé concernaient les aliments. Le précédent d’intervention était créé, il ne s’agissait plus que de définir les principes d’une politique. L’Office est ainsi arrivé à la conclusion que celle-ci devait tenir compte de trois données : la protection des consommateurs aussi bien francophones qu’anglophones, la circulation des produits par importation ou exportation et les avantages de l’assurer dans le même emballage, l’existence de conventions internationales comme le Codex alimentaire qui recommande l’étiquetage des produits dans la langue du consommateur et non celle du producteur, ou la Communauté économique européenne qui favorise l’étiquetage dans toutes les langues de la communauté. En somme, cela revenait à proposer d’exiger partout la présence du français, en n’excluant l’usage d’aucune autre langue. Par ailleurs, l’Office arriva à la conclusion qu’il fallait étendre la même politique à tous les produits, y compris les produits industriels, et à tous les documents accompagnant les produits (garantie, mode d’emploi) ou relatifs aux produits (catalogues, dépliants, brochures, etc.). Les catalogues surtout sont importants du fait qu’ils sont des manuels de référence d’usage courant pour la recherche ou l’identification d’un produit au moment de la commande, de l’achat ou de la facturation.
Dans l’affichage public[77], concept beaucoup trop vaste au départ, on a distingué les raisons sociales et les marques de commerce qui leur sont apparentées, le contexte de la raison sociale[78], la publicité, les multiples affiches de toute nature qui sont installées dans les lieux publics et la toponymie. On ne dispose pas de la même liberté linguistique dans chaque cas.
Les raisons sociales et les marques de commerce sont ni plus ni moins que des noms propres, soumis à des lois nationales et internationales très précises et très coercitives. La langue d’une raison sociale est déterminée par la loi d’après laquelle une entreprise est constituée. Une entreprise qui fait affaire au Québec peut avoir été constituée par une loi québécoise, par une loi d’une autre province, par la loi fédérale (qui admet les deux langues officielles), enfin par une loi d’un autre pays. Le Québec a pleine juridiction pour décider de la langue des raisons sociales des entreprises qui s’enregistrent en vertu d’une loi québécoise, mais il n’a pas le moyen d’empêcher les sociétés d’obtenir une charte fédérale, ni d’empêcher une compagnie à charte fédérale de faire affaire sous son nom au Québec; d’autre part, le Québec n’a aucune juridiction sur les raisons sociales des entreprises étrangères; quant aux autres provinces, elles sont considérées comme « étrangères », sauf l’Ontario où existe un accord de réciprocité dont les termes peuvent être modifiés. Donc, l’autorité juridique du Québec s’arrête aux noms des compagnies québécoises; pour les autres, il faudra procéder indirectement, par le biais du certificat de francisation et des différents permis exigés du Québec. Quant aux marques de commerce, elles sont, pour l’instant, de juridiction fédérale, par abandon de ce champ : c’est le gouvernement du Canada qui les reçoit en dépôt et les enregistre, qui négocie et signe les accords internationaux, comme l’Union de Paris qui permet dans chaque pays de l’Union l’usage d’une marque de commerce sans nécessité de la traduire dans la langue du pays.
Une raison sociale est généralement composée de deux éléments, un élément générique qui informe sur la nature de l’entreprise (par exemple, restaurant, épicerie) et un élément distinctif ou spécifique qui individualise l’entreprise par rapport à toutes les autres. Sur le plan linguistique, les problèmes ne sont pas les mêmes dans l’un et l’autre cas : dans le premier, il s’agit de savoir comment s’appelle le type d’entreprise, s’il y a adéquation entre l’activité principale et le générique proposé, ce que l’on fait des emprunts comme pizzeria, steak house, variety; dans le second, il s’agit de décider ce que l’on admettra comme spécifique hors des mots de la langue commune (exemple : restaurant La pointe du jour), comme les patronymes et toponymes en toute langue, les combinaisons artificielles de lettres, de syllabes ou de chiffres, les mots étrangers, etc.
Le contexte de la raison sociale, en général un slogan (le roi de l’habit), une offre de service (habits sur mesure), un renseignement quelconque (service à travers tout le pays), tout comme la publicité et les diverses affiches, ne comportent aucune limitation juridique : le Québec peut légiférer en ces domaines comme il l’entend. Sur le plan linguistique, ce sont des domaines d’une grande importance étant donné l’influence que ces messages exercent sur la langue des citoyens et étant donné le type d’image de la réalité québécoise qu’ils projettent, en harmonie ou en contradiction soit avec les faits, soit avec l’image collective la plus admise.
Stratégiquement, c’est un domaine relativement facile à contrôler. Les constructeurs de panneaux-réclame, d’enseignes ou d’affiches sont nombreux, mais deux ou trois d’entre eux totalisent quatre-vingts pour cent de la production. On peut donc les intéresser à la question et créer un effet d’entraînement sur tous les autres. De plus, pour poser une affiche ou un panneau fixe sur une voie publique, il faut un permis de la municipalité ou d’un ministère, qui atteste que les règlements sont respectés : il s’agit donc de demander aux fonctionnaires responsables d’évaluer le texte soumis. Pour enregistrer une raison sociale, il faut présenter une demande au ministère des Institutions financières ou au bureau d’un protonotaire. Le ministère a toujours été attentif à la langue des raisons sociales selon la loi de l’époque (une version française obligatoire) et on pouvait compter sur la collaboration de ce service; les protonotaires, en général, s’en désintéressaient et se contentaient d’inscrire le nom proposé sans examen critique, ce qui nous a valu les magnifiques « Labelle pétaque »! Il était possible, cependant, de modifier cette attitude en convainquant le ministère de la Justice dont relèvent les protonotaires d’émettre une directive à ce sujet. Enfin, les publicitaires de langue française étaient très sensibilisés à l’usage du français et militaient pour une publicité créée directement en français et de bonne qualité. Le plus difficile, l’incontrôlable, c’est la publicité « sauvage », celle qui est faite par le marchand lui-même, donc par des centaines de personnes qui s’improvisent agents de publicité.
4.3 La langue juridique et administrative
L’Office a abordé la question à partir de la terminologie des textes des lois et des règlements. On a ainsi démontré à l’évidence que dès qu’un mot ou un syntagme apparaît dans le texte d’une loi ou d’un règlement, il acquiert une valeur très particulière, la valeur juridique, qui fait qu’on ne peut plus le corriger, même s’il est erroné, et qu’on est même obligé de l’utiliser comme tel dans d’autres textes ou d’autres circonstances liés à l’application de la loi ou du règlement. Si une loi parle « d’officiers d’élection », il y aura partout des officiers d’élection, que le mot « officier » soit un anglicisme ou pas. L’Office a également fait l’expérience de la révision systématique de textes juridiques : la première loi révisée fut celle des Assurances[79], le premier règlement, celui de la Construction[80]. Ces travaux nous ont permis de comprendre les caractères spécifiques de la langue juridique et, en conséquence, la manière de l’améliorer.
La donnée fondamentale est celle de la cohérence juridique. En droit, un mot n’est jamais isolé, il est en position à la fois dynamique et statique, comme un atome dans la représentation tridimensionnelle classique d’une molécule complexe, d’abord par rapport à tous les termes de la même loi ou des autres lois ou règlements, ensuite par rapport aux termes de la jurisprudence, enfin et surtout par rapport aux synonymes et parasynonymes dont il est censé se distinguer. Tout se tient. Les membres de la profession sont hantés par la crainte que la modification d’un terme n’entraîne le déséquilibre de tout le système, sans qu’on puisse s’en douter au départ : . Là est la source du conservatisme de la langue juridique, pour le meilleur et pour le pire.
La procédure de la révision juridique est la deuxième donnée. L’essentiel, pour notre propos, est de savoir qu’on ne peut pas modifier le texte d’une loi ou d’un règlement après son adoption, même s’il s’agit uniquement d’une correction linguistique. D’une part, il faut représenter le texte devant l’Assemblée nationale, d’autre part, on ne peut pas limiter le débat puisqu’il doit pouvoir porter sur l’ensemble de la loi, fond et forme de tous les articles, ce qui est beaucoup demander pour la correction d’une phrase ou d’une expression.
La dernière donnée est celle d’abord du mystère qui entoure souvent la préparation d’une loi ou d’un règlement, ensuite des conditions très particulières des modifications qu’on lui apporte lors de la discussion en Chambre selon le jeu des amendements dont la formulation vient de partout et est souvent improvisée sur place, dans l’agitation de l’action. Même si le rédacteur juridique est très compétent et élabore un projet de loi dont la langue est de grande qualité, rien ne peut empêcher que des erreurs y soient introduites lors du débat en Assemblée et le texte final voté avec des erreurs. Le contenu de la loi court d’ailleurs le même risque.
L’Office est ainsi peu à peu arrivé à définir une stratégie de la qualité des textes juridiques[81], en deux grands mouvements. D’une part, sensibiliser et conseiller les rédacteurs juridiques de manière à ce que les projets de loi ou de règlements soient de bonne qualité au moment de leur présentation; ces rédacteurs sont peu nombreux : les conseillers juridiques des ministères ou des organismes gouvernementaux, les membres du comité de législation (qui revoient presque tous les textes des projets de loi avant leur impression), enfin les membres du comité de législation déléguée (qui revoient les textes des projets de règlements). Dans cet esprit, l’Office a entrepris la préparation d’un manuel de rédaction juridique, en collaboration avec des juristes québécois et français. D’autre part, poursuivre et encourager les travaux de terminologie juridique avec comme objectifs de bien identifier les choses à corriger et d’élaborer des propositions de correction compréhensibles et acceptables pour les praticiens du droit au Québec.
Le vocabulaire des lois et de la jurisprudence est aujourd’hui sur ordinateur et on peut sérieusement envisager une opération de correction globale sous la forme d’un projet de loi d’équivalence terminologique. La correction de la terminologie des règlements est plus complexe du fait de la présence dans ces textes d’une terminologie technique spécialisée, par exemple la terminologie du bâtiment dans le Code de la construction, ce qui nous ramène à la francisation des entreprises : les terminologies doivent être mises au point d’une manière cohérente.
La langue administrative[82] présente moins de difficulté. Si on exclut les problèmes liés à la langue juridique, aux transformations de la société (l’emploi du féminin dans les désignations de fonction) ou au conservatisme des appellations d’emploi en relation souvent avec une pratique de la rémunération, on retrouve ici les mêmes problèmes que dans tout autre secteur terminologique.
4.4 Les travaux terminologiques
Le programme des travaux a comporté trois grands volets : la terminologie systématique, la terminologie ponctuelle (les consultations), la diffusion de la terminologie (la publication des lexiques et la banque de terminologie).
En terminologie systématique, l’Office se trouvait confronté à deux problèmes. D’un côté, il fallait examiner le rôle de la terminologie dans la francisation des entreprises et trouver la manière de substituer des vocabulaires techniques français aux vocabulaires anglais en usage. De l’autre, il fallait assurer la qualité et l’uniformité de ces vocabulaires et, d’une manière plus générale, de la langue technique et administrative. Pour l’instant, nous nous en tiendrons à l’exposé des travaux, renvoyant au chapitre suivant celui de la stratégie à laquelle le Québec est arrivé.
Au début, l’Office a pensé pouvoir prendre en charge tout l’aspect terminologique de la francisation des entreprises. Des chantiers terminologiques ont été ouverts dans certains grands secteurs comme l’industrie minière, l’industrie textile, l’automobile, la métallurgie, l’industrie des pâtes et papier, le raffinage, etc., en liaison étroite avec le milieu (pendant cette période, les terminologues ont vraiment été sur le terrain) et en collaboration avec les industries françaises du même secteur grâce aux missions de la coopération franco-québécoise. Nous avons ainsi beaucoup appris. Premièrement, que la terminologie technique existe en français dans tous les secteurs industriels et que le problème est de la réunir pour ensuite la mettre en circulation : le français est une langue technique de grande qualité, malgré qu’on affirme ou croit le contraire encore aujourd’hui. Deuxièmement, que les besoins terminologiques d’une entreprise dans la conduite normale de ses affaires se répartissent en trois grandes zones : le vocabulaire de la gestion, le vocabulaire technique général, le vocabulaire technique spécifique, les deux premiers étant communs à toutes les entreprises, le dernier propre à une entreprise ou à un groupe d’entreprises de même vocation, par exemple le vocabulaire de la concentration du minerai. Troisièmement, que la question de la normalisation ne se pose pas dans les mêmes termes en langue commune et en langue de spécialité, cette dernière ayant un besoin et une tendance naturelle à l’uniformisation, d’où la nécessité pour l’Office de bien distinguer les deux domaines dans ses recommandations. Quatrièmement, qu’il fallait être critique à l’égard de la notion d’emprunt, d’abord parce qu’il ne s’agit plus d’emprunt lorsque la totalité d’un vocabulaire est de langue étrangère, ensuite parce que les nombreux emprunts à l’anglais qui parsèment la langue québécoise (les anglicismes, dirait-on d’un autre point de vue) sont les signes de notre aliénation et que leur disparition fait partie de l’effort général de décolonisation, enfin parce qu’il y va de la vitalité du français, qui devrait être capable d’inventer des désignations au fur et à mesure des besoins par une pratique normale de la néologie. Enfin, cinquièmement, que dans la perspective d’une francisation intégrale du monde du travail, il faudrait à l’Office un très grand nombre de terminologues et un important budget pour mener à bien la totalité des travaux dans un laps de temps raisonnable et qu’en conséquence, il vaudrait peut-être mieux songer à un partage des tâches entre les trois grands responsables, c’est-à-dire l’Entreprise, pour les terminologies techniques spécifiques, le ministère de l’Éducation, pour les vocabulaires techniques généraux, et l’Office, pour les vocabulaires de gestion[83].
Pour ce qui est de la qualité de la langue, l’Office a pris ses distances par rapport au débat sur la norme du français au Québec, alors beaucoup trop théorique et idéologique. L’Office s’est surtout préoccupé du statut du français, avec la conviction profonde que l’amélioration de la qualité viendrait de l’amélioration du statut. En terminologie cependant, l’Office a affirmé que la qualité découle de la rigueur des travaux et a, de ce fait, entrepris la mise au point d’une méthodologie du travail terminologique[84] propre à l’assurer et à faciliter les échanges entre les terminologues; dans le même esprit, une procédure de normalisation a été expérimentée et arrêtée[85].
En terminologie ponctuelle, l’Office a organisé un service de consultation, qui présente des problèmes très particuliers. Tout d’abord, les usagers de ce service sont totalement disparates : cela va de la secrétaire aux prises avec un problème d’accord de participe au terminologue chevronné qui a épuisé toutes ses ressources. La réponse dans l’un et l’autre cas ne demande pas le même type de compétence et de recherches de la part de la personne à qui on s’adresse, en général par téléphone. Ensuite, pour l’Office, il s’agit d’aider les gens en répondant le mieux possible à leurs questions, non de donner sur tout des avis officiels, alors que les usagers veulent des avis sûrs, qu’il est souvent impossible de leur donner. Enfin, la clientèle augmente constamment et toutes les catégories professionnelles veulent un service personnalisé, les journalistes, les publicitaires, les professeurs, les terminologues, etc., ce qui pose d’insolubles questions d’organisation.
La diffusion des travaux s’est d’abord faite par la publication d’ouvrages de terminologie. Puis, le volume augmentant, l’Office a créé une banque de terminologie informatisée[86], avec comme objectifs de stocker et de diffuser le plus grand nombre de termes en fonction des besoins du Québec, de mener l’inventaire permanent de toutes les publications de terminologie et de tous les travaux en cours, enfin de constituer pour les terminologues un instrument de travail et pour l’Office un procédé de gestion de la terminologie.
On voit donc que, durant une quinzaine d’années, il y eut au Canada et au Québec un intense brassage d’idées sur le thème de l’avenir du français, de l’anglais et des autres langues.
Au Québec, la nécessité s’est imposée d’une stratégie globale en matière de langues, que nous tenterons d’exposer au chapitre 4, dans sa forme actuelle d’achèvement. Elle repose sur quelques idées maîtresses que nous voudrions d’abord présenter.
Chapitre 3 – Les concepts clés de l’aménagement linguistique québécois
Au fur et à mesure que la situation du français au Québec, et par voie de conséquence celle de l’anglais et des langues des autres minorités ethniques, était analysée et révélée, au fur et à mesure que les traits de la situation souhaitable étaient identifiés, discutés, mis en place d’une manière plus ou moins systématique ou cohérente, certaines questions d’ordre sociolinguistique se sont vite imposées comme primordiales, exigeant de ce fait qu’on leur apporte une réponse à la fois bien fondée, susceptible de guider les choix des dispositions à prendre et surtout acceptable par la plus grande partie de la population. Au sens d’universalité, ces questions étaient alors et demeurent d’une grande banalité; ce qui importe c’est la réponse puisqu’elle est en relation étroite avec une situation et des objectifs originaux.
Selon nous, les questions qui sont au centre de l’aménagement linguistique québécois sont les suivantes : le bilinguisme, bien qu’il soit plus juste de parler de multilinguisme; les fonctions de la langue au sein de l’organisation sociale; la distinction entre communications institutionnalisées et communications individualisées et, enfin, la norme de l’usage linguistique. Nous nous efforcerons d’abord de dégager la réponse du Québec à chacune de ces questions; puis, nous verrons comment ces concepts s’organisent à l’intérieur d’une stratégie globale.
1. Le concept de bilinguisme : les rapports avec l’anglais
Il est important au départ de circonscrire et de nuancer le concept de bilinguisme. L’image que l’on se fait du terme « bilinguisme » donne l’illusion que le bilinguisme est en soi une chose toute simple alors qu’il est à la fois extrêmement complexe et multiforme à travers le monde. Certaines distinctions sont essentielles qui fourniront d’emblée les quelques expressions propres à faire éclater l’ambiguïté de ce terme et à faire apparaître plus clairement les objectifs qu’une société peut poursuivre à cet égard.
a) Distinction entre bilinguisme de langue commune et bilinguisme de langue spécialisée.
Le bilinguisme de langue commune résulte de la connaissance partielle de la langue seconde acquise aux niveaux suivants :
niveau de la composante phonologique, identifiée et réalisée à travers les sons les plus habituels chez les locuteurs de cette langue;
niveau de la composante syntaxique, soit l’essentiel des structures syntaxiques de base et des règles de transformation les plus usuelles;
niveau du lexique, dont le registre varie beaucoup selon les individus, les méthodes d’apprentissage, le niveau d’enseignement, etc. Les extrêmes peuvent se situer, par exemple, entre le Vocabulaire fondamental de Saint-Cloud et le Dictionnaire du français contemporain de Dubois;
niveau de la norme linguistique, surtout en ce qui a trait aux écarts que présentent les grandes langues, par exemple le français du Québec par rapport à celui de la France, ou l’anglais du Canada par rapport à celui des États-Unis ou de l’Angleterre.
Enfin, l’objectif du bilinguisme de langue commune est de donner à l’individu une aisance linguistique en langue seconde de façon à lui permettre d’accomplir les gestes familiers de la vie quotidienne.
Le bilinguisme de langue spécialisée comporte les mêmes éléments que le bilinguisme de langue commune, mais avec des différences notables, à savoir :
la composante phonologique reste la même bien que de nouveaux allophones puissent intervenir au niveau de l’identification des phonèmes;
la composante syntaxique peut devoir s’enrichir de règles de transformation particulières à la langue technique;
le lexique ou le vocabulaire joue un rôle primordial, l’essentiel étant d’acquérir le vocabulaire d’une science, d’une technique, d’un métier donnés ou encore l’ensemble des vocabulaires constituant la langue de l’entreprise. L’étendue de ce vocabulaire variera donc énormément en fonction des besoins de l’individu; il s’étalera par exemple des quelques centaines de mots que doit connaître le plombier anglophone pour travailler en équipe avec des francophones aux milliers de termes utilisés quotidiennement par l’ingénieur spécialiste de la sidérurgie.
b) Distinction entre bilinguisme projet individuel et bilinguisme projet collectif.
La distinction entre bilinguisme projet individuel et bilinguisme projet collectif découle de la nature des causes du bilinguisme.
Le bilinguisme est un projet individuel lorsque l’individu décide lui-même d’acquérir une seconde langue. Nous ramenons à deux types les diverses raisons qui peuvent l’amener à cette décision :
il obéit à une motivation d’ordre culturel : le désir de connaître une langue et une culture étrangères, d’accéder à sa littérature, de voyager à l’étranger, etc.;
il obéit à une motivation d’ordre pratique, la connaissance d’une seconde langue étant ressentie comme nécessaire à sa réussite professionnelle. L’individu qui décide d’aller travailler à l’étranger, le savant qui apprend une langue étrangère parce qu’une partie importante des ouvrages qu’il doit consulter paraissent uniquement dans cette langue, le francophone québécois promu à un poste qui le met en contact avec la langue anglaise ou l’anglophone québécois qui doit travailler en français sont autant d’exemples de ce dernier type de motivation.
Le bilinguisme est un projet collectif lorsque deux communautés linguistiques se trouvent dans l’une ou l’autre des situations suivantes :
soit qu’elles doivent coexister sur un même territoire, souvent à l’intérieur des mêmes institutions politiques, juridiques, économiques ou industrielles, par exemple en Belgique;
soit qu’elles occupent des territoires distincts tout en étant liées par une certaine forme d’interdépendance politique, économique ou industrielle, comme dans le cas des pays du marché européen;
soit enfin que ces deux communautés linguistiques cohabitent à l’intérieur d’un même territoire tout en étant en étroite relation, surtout dans le domaine industriel, économique et touristique, avec le reste du pays et les pays voisins, par exemple le Québec en relation avec le reste du Canada et avec les États-Unis.
Le fait que le bilinguisme soit un projet collectif n’entraîne pas la nécessité d’être bilingue pour l’ensemble de la population d’un pays. Toutefois, il oblige la société à trouver la manière ou les moyens de faire coexister harmonieusement les langues en présence, selon la conception qu’elle se fait des fonctions de chacune d’elles au sein de l’organisation sociale globale. Le degré de bilinguisme des individus peut effectivement varier considérablement, surtout en fonction du nombre de langues existantes et de leur répartition sur un même territoire. Le besoin que l’individu ressent d’apprendre une langue le détermine.
c) Distinction entre bilinguisme institutionnel et bilinguisme fonctionnel.
L’expression « bilinguisme institutionnel » s’interprète dé deux façons selon le sens que l’on donne au mot « institutionnel ».
Le bilinguisme est le fait de l’institution (entreprise, établissement, services gouvernementaux, hospitaliers, etc.) et non de l’individu. C’est là le sens que la Commission Laurendeau-Dunton donne à l’expression « bilinguisme institutionnel ». Il faut néanmoins dans ce cas définir le rapport individu/institution face à l’emploi des langues dites langues de travail de l’institution (en l’occurrence le français et l’anglais). Cette conception du bilinguisme institutionnel se rapproche de la notion d’un bilinguisme que nous préférons qualifier de « fonctionnel » afin de lever l’ambiguïté provoquée par l’interprétation qui suit.
Le bilinguisme est une institution, c’est-à-dire une disposition de l’organisation sociale établie par la loi ou garantie par la coutume d’un groupe donné. C’est ainsi que nous pouvons affirmer qu’en Suisse le bilinguisme est une institution de la Confédération helvétique. Au Canada, la Loi sur les langues officielles a érigé le bilinguisme de la fonction publique en institution. Lorsque le bilinguisme est une institution, toutes les nuances sont possibles aussi bien au niveau des rapports entre les langues en présence (égalité absolue, prédominance d’une langue sur l’autre eu égard au genre d’activités, à la spécialisation des secteurs touchés, etc.) qu’en ce. qui a trait à la nécessité pour l’individu d’être bilingue, laquelle variera suivant les rapports établis entre ces mêmes langues ou encore en fonction de sa langue maternelle.
Dans ce dernier sens, le bilinguisme institutionnel n’implique pas plus que le bilinguisme collectif la « bilinguisation » de toute la population. « Il peut y avoir des institutions bilingues composées exclusivement d’unilingues, comme il peut y avoir des institutions unilingues composées entièrement de bilingues … Un État est bilingue non pas parce qu’il est constitué d’individus bilingues, mais au contraire parce qu’il permet l’unilinguisme des groupes qui en font partie[87]. » Mais il oblige l’institution, par exemple l’État, à garantir certains services qu’il doit déterminer, dans deux ou plusieurs langues qu’il doit choisir. Il entraîne des conséquences quant à la compétence linguistique des personnes qui rendent ces services et rejoint, par ce biais, le concept de bilinguisme fonctionnel.
Le bilinguisme est fonctionnel lorsque la connaissance d’une langue seconde est liée à l’exercice de certaines fonctions clairement identifiées, pour des raisons bien déterminées et liées au projet collectif qu’a décidé de poursuivre une société donnée.
Au fil des années, les distinctions que nous venons d’esquisser sont apparues et se sont approfondies, obligeant la société à préciser ses aspirations en matière de bilinguisme, amenant les hommes politiques à définir de mieux en mieux le caractère linguistique du Québec.
De la distinction entre bilinguisme en tant que projet collectif et bilinguisme en tant qu’institution découle en même temps le refus d’un Québec bilingue et le rejet d’un Québec rigoureusement unilingue. Le bilinguisme institutionnel du Québec, au sens second, aurait perpétué le statu quo, affermi le caractère dominant de la langue anglaise, menacé à long terme la survie et surtout l’épanouissement de la culture française en terre d’Amérique. C’est ce qu’ont non seulement démontré, mais répété à satiété tous les observateurs, toutes les commissions chargées d’étudier la question du bilinguisme au Canada et au Québec (Laurendeau-Dunton, Gendron, Pépin-Robarts), la quasi-totalité des rapports annuels du Commissaire aux langues officielles du gouvernement fédéral, d’où l’affirmation du français comme langue officielle du Québec. L’unilinguisme se heurte à deux obstacles au Québec. Il entre en contradiction avec une conception généreuse des droits de la personne, avec laquelle les Québécois sont en général d’accord, qui estime normal et souhaitable d’accorder certains droits aux minorités culturelles du Québec, notamment à la minorité anglaise, particulièrement en matière d’enseignement. Ces droits s’exercent également au niveau des institutions à caractère culturel (presse, radio, télévision, théâtre, restauration, artisanat, etc.) ou à l’égard des communications personnelles avec l’État, les ordres professionnels, les services, en somme les organismes avec lesquels la communication est de caractère privé (chapitre 3, 4.). Mais surtout le Québec participe étroitement à l’économie nord-américaine; il s’ouvre à des relations avec d’autres pays où souvent la langue anglaise joue le rôle de « lingua franca », ce qui fait qu’il y aura toujours une partie de sa population qui devra passer d’une langue à l’autre, donc être bilingue. Toute la question est de savoir qui doit être bilingue, dans quelle mesure et pour quelles raisons. La distinction entre bilinguisme de langue commune et bilinguisme de langue spécialisée permet une amorce de réponse à cette triple question.
En principe, à la fin des études secondaires, et pour des raisons d’accès à une culture étrangère tout aussi bien que pour lui permettre d’évoluer dans ce monde qui est le nôtre, tout adolescent québécois, qu’il soit francophone ou anglophone, devrait posséder une certaine connaissance de l’anglais ou du français langues secondes. Il devrait en connaître tout au moins l’essentiel, soit cette partie de la langue commune qui en constitue le noyau central, la base même. Mais en pratique, de nombreuses difficultés psychopédagogiques surgissent au niveau des aptitudes et des réactions de l’étudiant, du choix des méthodes, de la disponibilité, de la compétence et de l’attitude des professeurs, etc. Beaucoup sont convaincus que l’enseignement des langues sera facilité lorsque la Charte de la langue française aura produit ses effets et entraîné chez les francophones un sentiment de réussite linguistique, donc de disponibilité aux langues des autres et, chez les anglophones ou allophones, la conscience de la nécessité du français au Québec. Enfin, le bilinguisme de langue commune s’étend à d’autres langues que l’anglais comme langues tierces, en particulier aux langues des autres groupes linguistiques telles que l’italien, l’espagnol, le portugais ou le grec.
Le bilinguisme de langue spécialisée est lié d’une part aux exigences linguistiques des fonctions, telle ou telle fonction nécessitant une connaissance plus ou moins approfondie du français ou de l’anglais, et d’autre part au projet personnel de l’individu, c’est-à-dire à son plan de carrière. Eu égard à la Charte de la langue française et à la structure économique du Québec, la nécessité du bilinguisme de langue spécialisée ne se réalise pas de la même manière chez les francophones et chez les anglophones. Elle sera plus intense et plus généralisée chez les anglophones d’une extrémité à l’autre de l’éventail des occupations : le médecin, tout aussi bien que le plombier, devra connaître la terminologie française de son domaine d’activité parce qu’il aura à travailler en français. Par contre, chez les francophones elle sera plus limitée, étant en général liée à des fonctions de cadre ou à des tâches professionnelles, du fait de la stratégie dite « stratégie de la passerelle linguistique[88] ».
Il s’agit, en somme, de concilier deux objectifs en apparence contradictoires, soit :
assurer aux Québécois l’usage du français comme langue de travail, quel que soit leur niveau hiérarchique au sein de l’entreprise ou leur spécialité;
maintenir le contact avec la technologie et l’économie nord-américaines de langue anglaise et avec les établissements de l’entreprise situés hors du Québec, donc généralement de langue anglaise.
La poursuite de ces deux objectifs implique donc, en dernière analyse, la nécessité d’accepter et d’aménager la coexistence et le voisinage de deux langues comme langues de travail, dont l’une, le français, sera d’un usage généralisé et l’autre, l’anglais, d’un usage restreint. Cette manière d’envisager la question de la langue de travail rompt complètement avec la tradition industrielle du Québec où, pour des raisons historiques, la langue anglaise a toujours dominé. En observant d’une manière plus précise le circuit de la communication dans un certain nombre d’établissements, nous nous sommes rendu compte que le passage d’une langue à l’autre, du sommet à la base de la hiérarchie industrielle, de la conception à l’exécution, pouvait être assuré par un nombre relativement restreint de personnes facilement identifiables. Ainsi est née dans notre esprit l’idée de « passerelle linguistique ». Nous entendons par cette expression une nouvelle attribution confiée à des personnes occupant des postes stratégiques le long de la chaîne des communications au sein de l’établissement, postes où le passage d’une langue à l’autre peut s’effectuer pour permettre l’usage généralisé du français comme langue du travail sans pour autant couper les relations avec le monde anglophone environnant. Le bilinguisme est alors uniquement le fait des titulaires de ces postes, soit un nombre restreint de personnes qui le pratiquent pour des motifs très précis. La « passerelle linguistique » permet en somme à deux unilinguismes techniques de coexister sans difficulté; elle est le concept clé du bilinguisme fonctionnel qu’il faut concevoir comme une stratégie visant à assurer la communication d’une langue à l’autre au sein d’un réseau donné ayant fait l’objet d’une analyse appropriée.
Il devient alors important de préciser en détail, pour chaque situation de bilinguisme fonctionnel, les zones d’utilisation exclusive de chaque langue (zones dites d’unilinguisme) et les points de contact de ces zones où doit s’insérer une passerelle linguistique. Tous les pays d’Europe ont réglé ainsi le problème des contacts linguistiques et cela, le plus naturellement du monde, au point que les industriels européens ont du mal à comprendre la question linguistique du Québec.
Dans cette optique, la Charte de la langue française a prévu un ensemble de dispositions ayant pour objet de délimiter l’usage du français et de l’anglais au Québec, de même que le recours à la procédure de l’analyse linguistique pour recueillir les données permettant de fixer l’échéancier et le contenu du programme de francisation de l’entreprise d’une part, et d’autre part d’identifier et de mettre en place les passerelles linguistiques jugées nécessaires.
2. Les fonctions de la langue
La langue remplit diverses fonctions au sein de la société. C’est là un principe établi depuis longtemps déjà[89] et généralement accepté par la plupart des linguistes, quoique nous ayons l’impression que les recherches ne sont guère avancées dans ce domaine aussi bien en ce qui concerne la nature et la typologie de ces fonctions que leur influence respective sur l’émergence d’un modèle linguistique dominant.
En aménagement linguistique, il est essentiel de tenir compte des fonctions de la langue puisqu’elles constituent la distinction fondamentale entre communications institutionnalisées et communications personnelles et qu’elles permettent de mieux comprendre le phénomène de l’usage linguistique. Il existe, selon nous, cinq fonctions importantes de la langue que nous qualifierons de fonction d’intégration sociale, fonction de communication, fonction d’expression, fonction esthétique et fonction ludique. Les fonctions peuvent fort bien s’additionner l’une à l’autre. La distinction est surtout méthodologique.
Il nous paraît très difficile de cerner la fonction intégrative de la langue. Il faut tout d’abord établir une distinction entre langue maternelle et langue non maternelle. Pour un individu, apprendre et pratiquer une langue non maternelle c’est faire preuve d’intérêt pour le groupe parlant cette langue, d’où l’accueil bienveillant que lui manifeste ce groupe. Il réussit de ce fait à participer plus facilement à la vie sociale du groupe, voire à assimiler les nombreux éléments de sa culture. Ainsi s’estompe peu à peu son statut d’étranger. Le partage de la même culture est, en dernière analyse, la seule forme d’intégration sociale et le comportement du groupe à l’égard de l’étranger, selon que le groupe est plus ou moins disposé à accueillir les éléments exogènes, est déjà un trait de cette culture. En réalité, ce comportement est très différent d’une culture à l’autre, il va du refus pur et simple, plutôt rare de nos jours, à la volonté d’assimilation totale. C’est la langue maternelle qui favorise le plus l’intégration au groupe d’origine du fait qu’elle est à la fois l’un des éléments les plus importants de la culture comme instrument de communication, d’expression et de création, et le moyen d’accéder aux autres éléments de cette culture à travers les diverses formes du processus de socialisation. Mais là encore, il faut tenir compte du caractère plus ou moins compartimenté de la société et de la facilité des individus à passer d’un sous-groupe à l’autre.
Au départ, l’enfant s’intègre au cercle de famille et à son voisinage immédiat, donc à une communauté plutôt restreinte qui se caractérise par un ensemble de traits socioculturels, dont une certaine norme de comportement linguistique. Devenu adolescent puis adulte, il entre en contact avec d’autres communautés, d’abord par l’école puis par le travail, communautés dont les caractéristiques culturelles confirment ou contredisent celles de son milieu d’origine, particulièrement sur le plan linguistique à cause du caractère très apparent et éminemment perceptible de la parole. Des choix se présentent, des adaptations s’imposent, des conflits surgissent et se dénouent. En fait, une dynamique s’organise, à la fois chez l’individu et au sein du groupe, pour trouver une solution visant d’une part à concilier les différences entre le milieu d’origine et les autres milieux qui constituent la société et, d’autre part, à assurer la relation d’un milieu à l’autre dans la mesure où faire se peut. La langue joue un rôle important dans cette dynamique : par la manière dont il parle, par la langue qu’il utilise, l’individu exprime le type de relation qu’il entretient avec le groupe et avec chacun de ses membres. Le comportement linguistique n’est jamais neutre, il est effectivement la manifestation d’une appartenance, d’où l’importance que peut avoir tout changement de comportement linguistique, qu’il soit passager comme lorsqu’on tente de s’adapter à un milieu, ou permanent, comme lorsqu’on change totalement d’allégeance ou de groupe. Dans les milieux bilingues ou multilingues, la fonction intégrative de la langue se complique du fait que l’individu et la société font face non seulement à la variation des modèles linguistiques d’un groupe à l’autre au sein de la même communauté linguistique, mais aussi et surtout à la concurrence des langues entre elles. Du point de vue de l’organisation sociale, la fonction intégrative est la plus importante des fonctions de la langue, elle est fondamentale à toute la question de la norme.
Les fonctions de communication et d’expression sont corrélatives[90]. Tout acte de parole poursuit deux intentions : permettre au sujet parlant de « se dire », c’est-à-dire parler pour se faire entendre, et « entrer en relation avec l’autre », c’est-à-dire parler pour se faire comprendre. Dans l’un et l’autre cas, l’instrument est le même, le langage et davantage la langue qu’il doit d’abord apprendre, accueillir comme un donné, s’approprier. Pour communiquer, il doit tenir compte de l’autre, de sa capacité à parler la langue, donc en rechercher les éléments qu’il partage en commun avec cet autre. Pour s’exprimer, il puise dans sa propre connaissance de la langue les éléments les plus aptes à dire sa pensée, ses sentiments, son univers, d’où une certaine tension entre deux objectifs tout aussi importants l’un que l’autre : ne pas se trahir mais se faire comprendre, d’où également la nécessité de choisir entre privilégier la qualité de l’expression de soi au risque de ne pas être compris et privilégier la communication avec l’autre au risque de ne pas tout dire de ce que l’on veut dire. Il est difficile d’atteindre pleinement l’un et l’autre de ces objectifs parce qu’on ne peut jamais les exclure l’un de l’autre, les deux fonctions étant complémentaires. Il ne faut surtout pas oublier qu’il y a en fait deux fonctions et que, outre la fonction de communication, il existe une fonction d’expression qui suppose l’acquisition d’un style, d’une manière à soi de sortir de soi grâce à la langue. La fonction de communication est pour ainsi dire centripète en ce sens qu’elle recherche l’intercompréhensibilité, alors que la fonction d’expression, qui recherche l’originalité, est centrifuge. Certains domaines d’utilisation de la langue, comme nous le verrons plus loin (chapitre 3, 4.), favorisent la communication alors que d’autres privilégient l’expression, d’où l’existence de besoins très différents, voire divergents, en matière de norme et de normalisation.
La fonction esthétique de la langue est liée à son emploi en littérature, en poésie, au théâtre, dans la chanson, en publicité, en somme dans toutes les circonstances où la langue devient un matériau dont on veut tirer des effets stylistiques ou autres. La fonction esthétique jouit généralement d’un grand prestige et, de ce fait, influence la manière d’établir ou de concevoir la norme linguistique. Il est donc important d’en délimiter soigneusement l’aire d’utilisation. En principe, le créateur a la liberté la plus absolue d’utiliser la langue comme il l’entend, aux fins d’expression qu’il poursuit et à ses propres risques. Dans le roman ou le théâtre, par exemple, il est normal qu’il donne à ses personnages la langue qui correspond au milieu auquel ils appartiennent. Néanmoins, cette langue ne doit jamais être considérée comme une reproduction fidèle du réel ou encore comme une description linguistique de même type que celle du linguiste. Par définition, elle est créée par l’amalgame de traits puisés dans le réel et si le créateur connaît à fond tous les registres de la langue, s’il poursuit des intentions de réalisme, il se peut que sa création donne l’illusion du réel. Mais elle n’en demeure pas moins une création, une illustration des possibilités de la langue dont il ne faut tirer d’argument que celui de rendre témoignage ou encore de servir d’« exemple », un peu comme on cite certains écrivains dans les grammaires, les dictionnaires, les ouvrages de linguistique. Il faut laisser les questions d’esthétique littéraire à leur place, c’est-à-dire en littérature. Les créateurs vivent généralement avec difficulté le choix de la langue d’écriture. Au Québec, écrire en langue soignée ou en langue populaire constitue un réel problème, lequel a d’ailleurs fait l’objet d’un débat passionné qui a donné naissance à des clans, à des amitiés, à des alliances. Chose certaine, la langue de l’écriture ne détermine pas à elle seule la norme de l’usage : tout au plus, montre-t-elle la vaste étendue des possibilités expressives d’une langue, en fait la multiplicité réelle des normes linguistiques existant dans la communauté culturelle. La fonction esthétique de la langue est finalement la forme la plus achevée, la plus consciente de la fonction d’expression.
Enfin, quelques brèves remarques sur la fonction ludique de la langue nous permettront d’affirmer que le langage, donc la langue, est aussi un jeu. En effet, l’enfant apprend la langue en jouant, comme l’atteste le plaisir qu’il éprouve à produire des sons, à utiliser les mêmes mots dans toutes sortes de contextes. Malheureusement, le sérieux gagne l’adulte qui oublie le plaisir de jouer avec la langue, qui ne semble plus rechercher la joie de la manipuler, joie analogue à celle qu’un objet donne au toucher, sauf parfois à travers les jeux de mots qui ne sont que rarement gratuits. Il est important, selon nous, de reconnaître la place du jeu dans le langage, en tant que source de connaissances, preuve de jeunesse à la fois de la langue et de ceux qui la parlent.
3. La distinction entre communication individualisée et communication institutionnalisée
Nous entendons par communication individualisée l’acte personnel par lequel un individu entre en relation avec un autre au moyen du langage. La liberté dont jouit alors l’émetteur est ambiguë. D’un côté, compte tenu de la fonction d’expression de la langue, elle est totale : l’individu a le droit le plus strict et le pouvoir le plus absolu d’utiliser la langue comme il le veut surtout si, au même moment, les fonctions esthétiques et ludiques entrent en jeu. De l’autre, eu égard aux fonctions d’intégration et de communication de la langue, cette liberté est réduite d’une part par le contrôle social à travers le mécanisme des modèles culturels (chapitre 3, 4.) et, d’autre part, par la nécessité de tenir compte des ressources langagières du récepteur. Les communications individualisées se font le plus souvent en langue parlée; elles sont parfois écrites comme dans la correspondance et surtout à travers les divers genres de la création littéraire (poésie, roman, théâtre, chanson, etc.). Enfin et dans un grand nombre de cas, elles sont marquées d’une connotation affective, notamment dans les circonstances où elles impliquent entre les locuteurs des relations amicales ou amoureuses, et leurs contraires, de toute espèce et à tous les degrés.
Nous entendons par communication institutionnalisée l’acte, le plus souvent anonyme ou impersonnel, par lequel une institution entre en relation avec des personnes soit en tant que membres de cette institution (par exemple, l’État avec ses citoyens, une société avec ses actionnaires), soit dans la relation employeur-employé, ou encore en qualité de clients, d’auditeurs ou de spectateurs. Nous donnons ici au terme « institution » son sens le plus large, c’est-à-dire toute entité devant son existence à une loi (personnes morales ou associations), à un accord international (agences internationales telles que l’UNESCO, l’ONU), ou encore à une constitution coutumière ou écrite (l’État). En général, l’institution a soit le choix absolu de la langue, par exemple dans le cas d’une multinationale qui s’installe dans un pays, soit un choix relatif, dans le cas des institutions qui ont une clientèle, comme l’État ou les sociétés commerciales, dont elle doit tenir compte. L’institution est surtout libre de déterminer le type de langue dont elle fera sa norme et dispose d’ailleurs des moyens nécessaires pour obliger ses membres à s’y conformer, d’autant plus facilement que ses communications relèvent la plupart du temps de la fonction de communication. Enfin, les communications institutionnalisées se faisant le plus souvent en langue écrite, donc à la suite d’une réflexion sérieuse et à l’aide d’ouvrages de consultation tels que grammaires, dictionnaires ou autres ouvrages spécialisés, l’institution bénéficie de conditions privilégiées qui favorisent à la fois la qualité du texte et le recours à des rédacteurs professionnels.
Nous avons ramené à quatre grands groupes les communications institutionnalisées, à savoir l’enseignement, l’administration publique, les institutions économiques, enfin les médias d’information ou de communication de masse. Cette division nous a permis de répartir comme suit les comportements linguistiques inhérents aux communications institutionnalisées :
les comportements linguistiques du système d’enseignement, c’est-à-dire le choix de la langue ou des langues qu’il sera jugé opportun d’enseigner comme langues maternelles ou non maternelles, de même que les modalités d’application de cette politique; le choix de la langue d’enseignement des professions, des métiers, des sciences et des techniques;
les comportements linguistiques de l’administration publique, soit le choix de la langue dans laquelle seront rédigés lois, règlements, décrets, formulaires et documents d’information à l’usage des citoyens; le choix de la langue dans laquelle seront dispensés les services de l’État, c’est-à-dire la langue de la relation individuelle du citoyen avec l’État; le choix de la langue des relations de l’État avec ses fonctionnaires, la langue de travail de l’État considéré comme employeur; le choix de la langue des hommes politiques et des hauts fonctionnaires dans leurs relations avec leurs électeurs, les personnes morales à l’intérieur du territoire, ou encore avec les autres États et les organismes internationaux;
les comportements linguistiques des institutions économiques, soit le choix de la langue de travail, c’est-à-dire la langue utilisée dans la gestion de ces institutions (directives, plans, procédés, etc.); le choix de la langue des relations de l’institution avec la clientèle (étiquetage des produits, notices d’emploi, garanties, catalogues, etc.); la langue de la publicité et de l’affichage public; la langue des raisons sociales et des marques de commerce;
les comportements linguistiques des médias d’information ou de communication de masse, soit la langue des journaux, de la radio, de la télévision et, d’une certaine manière, bien qu’elle appartienne davantage à l’univers de la création, la langue du cinéma et de la chanson.
Il existe un point de jonction entre communications individualisées et communications institutionnalisées. Fondamentalement il y a toujours un individu à la source d’une communication, ce qui nous permet d’affirmer que toutes les communications sont individualisées. Toutefois, cette affirmation nous amène à faire une distinction entre d’une part la responsabilité de l’individu faisant usage de la langue à titre personnel et, d’autre part, celle de l’individu faisant usage de la langue à titre public. Dans le premier cas, la responsabilité est strictement celle de l’individu alors que dans le second, elle incombe à l’institution qu’il représente, laquelle doit en principe répondre des faits et gestes de ses membres. C’est de ce dernier point de vue, soit du point de vue de la « non-responsabilité » de l’individu et de sa « dépersonnalisation » au profit de l’institution, que nous nous plaçons pour faire la distinction entre communications individualisées et communications institutionnalisées.
4. Les concepts de norme et de normalisation
La question de la norme est extrêmement complexe et nous n’avons ni l’espace voulu pour en traiter de façon exhaustive, ni davantage la prétention de l’épuiser. Notre seule intention est de proposer des concepts outils de même qu’une terminologie permettant d’en discuter et d’étayer la stratégie de l’usage linguistique dont il sera question au prochain chapitre.
4.1 Norme et modèle de comportement
La langue est un phénomène social. C’est là une constatation qui peut paraître banale, mais encore faut-il pouvoir en tirer toutes les conséquences. La réflexion peut s’engager dans au moins deux directions, l’une anthropologique ou sociologique et l’autre nettement linguistique, ce qui explique que la sociolinguistique cherche, depuis quelques années, à faire le joint entre ces deux orientations. Il n’est pas étonnant d’ailleurs de constater la grande difficulté qu’éprouvent, au niveau du vocabulaire, les chercheurs qui tentent d’expliquer la langue en tant que phénomène social, la terminologie de base étant elle-même très ambiguë. Nous n’en voulons pour exemples que les seuls termes « norme », « langue » et « usage ».
Le terme « norme » oscille entre deux acceptions que les qualificatifs « normal » et « normatif » font apparaître[91]. La première relève de l’observation; elle correspond à une situation objective et statistique, c’est-à-dire à l’idée de moyenne, de fréquence, de tendance généralement et habituellement réalisée que suggère l’adjectif « normal ». La seconde, par contre, relève de l’élaboration d’un système de valeurs et correspond à un faisceau d’intentions et d’attitudes subjectives, à l’idée de conformité à une règle, ce que sous-entend l’adjectif « normatif ». Le terme « langue », pour sa part, est fortement polysémique comme l’indiquent les nombreuses combinaisons qu’il peut constituer avec d’autres substantifs. Il a, par exemple, un sens différent dans chacune des expressions suivantes : langue française, langue de Montréal, langue de la publicité, langue de Victor Hugo[92]. Enfin, depuis la publication de la préface des Remarques de Vaugelas, le terme « usage » projette l’ombre des qualificatifs « bon » et « mauvais », à telle enseigne que l’aphorisme « C’est l’usage qui fait la langue » provoque automatiquement la réplique « Oui, mais quel usage? »
Quant à nous, nous avons choisi comme point de départ à notre réflexion l’approche et la terminologie anthropologiques, notamment celles de Linton, que nous mettrons en relation avec la linguistique.
a) La notion de culture
« Une culture est la configuration des comportements appris et de leurs résultats, dont les éléments composants sont partagés et transmis par les membres d’une société donnée[93]. »
« Configuration » pour indiquer qu’une culture est un ensemble d’éléments interreliés; « comportements » pour exclure de la notion de culture les faits biologiques automatiques comme la respiration, la digestion, ou les pulsions instinctuelles comme se reproduire, survivre; « résultats » pour inclure dans la culture certains produits de l’homme, comme la radio ou l’automobile, à cause de leur influence sur les comportements : « partagés et transmis » pour insister sur le fait que la notion de culture implique nécessairement un processus de façonnement de l’individu par le groupe, quel que soit l’âge de l’individu, de même qu’une forme de consensus établi entre les individus quant à la manière de vivre ou de faire les choses.
Il faut distinguer soigneusement la culture réelle et la culture construite[94]. La culture réelle est celle vécue par chaque individu qui y participe; elle comprend un très grand nombre d’éléments, parce qu’elle englobe l’extrême variété des comportements des individus : personne n’agit exactement comme son voisin, tout en agissant comme lui. C’est le partage difficile du personnel et du social. La culture construite est le produit de l’activité du chercheur qui tente d’extraire des comportements des individus les éléments stables et qui considère le résultat ainsi obtenu comme l’essence même de la culture. En somme, décrire une culture consiste à supprimer ce qu’a de personnel le comportement de chacun des individus observés.
La langue donne lieu à un ensemble de comportements. Elle est donc partie intégrante de la culture et exige qu’on lui applique la même analyse anthropologique qu’aux autres institutions ou comportements constitutifs de la culture. Système de conventions grâce auxquelles les individus d’un même groupe communiquent entre eux, elle se caractérise par ses composantes phonologique, syntaxique et sémantique. Elle possède également une profondeur et une surface qui correspondent à peu près à l’implicite et à l’intériorité (observables et vérifiables non pas directement mais de façon indirecte, par le biais des comportements) et à l’extériorité (observable et vérifiable directement). Alors que la composante phonologique (profondeur) se réalise dans la chaîne phonétique (surface) et la composante syntaxique dans le déroulement linéaire de la phrase, la composante sémantique se réalise d’une part par le truchement de la composante syntaxique et, d’autre part, par la composition (grâce à la composante phonologique) de divers sémèmes, soit lexèmes c’est-à-dire le lexique, soit morphèmes c’est-à-dire la morphologie.
b) La notion de modèle culturel
Le modèle culturel est une certaine conception de la manière dont il faut se comporter ou agir au sein d’un groupe social donné. Il y a un modèle culturel pour chaque type de comportement, pour s’habiller, se nourrir, se loger, agir avec les siens, avec ses supérieurs ou ses subalternes. Il est possible d’établir une certaine synonymie entre modèle culturel, standard et norme. Appliqué à la langue, le terme « norme » désigne un modèle culturel de comportement linguistique.
À la notion de culture réelle correspond celle de modèle culturel réel qui peut se définir comme étant l’aire de variabilité à l’intérieur de laquelle le comportement est jugé acceptable, et à l’extérieur de laquelle il est jugé bizarre et provoque des réactions diverses qui se traduisent soit par des punitions, soit par des félicitations. En linguistique, l’expression « norme sociale » correspond sensiblement au modèle réel et désigne l’ensemble des comportements langagiers des individus au sein d’un groupe donné, comportements qui ne donnent lieu à aucune réaction (surprise, désapprobation, admiration, incompréhension, etc.) chez les autres membres du groupe. Les modèles linguistiques réels, donc les normes sociales, sont d’autant plus nombreux qu’il y a de groupes et de sous-groupes dans le super-groupe. La communauté linguistique se définit par l’intercompréhension, c’est-à-dire la capacité de tous ses membres de communiquer entre eux par le truchement de la même langue, indépendamment et malgré l’existence de traits caractéristiques propres à chaque sous-groupe, ce qui suppose l’interaction des normes sociales, la primauté des traits communs sur les traits particuliers. Enfin, notons que les diverses normes sociales sont généralement hiérarchisées, l’une ou l’autre d’entre elles étant valorisée par rapport à toutes les autres et jouant un rôle dominant au sein de l’organisation sociale. La question est alors davantage de savoir pourquoi telle norme est valorisée plutôt que de contester l’existence d’une norme dominante. Dans le cas des langues à grande diffusion, il peut arriver que plusieurs normes dominantes solidement établies entrent en concurrence et se hiérarchisent à leur tour comme les normes américaine et anglaise ou encore les normes québécoise, belge, africaine et même française par rapport au « français » avec lequel elles entretiennent des rapports mal définis.
À la culture construite correspond le modèle construit, lequel est lui aussi le résultat de l’activité du chercheur qui essaie de ramener le modèle réel à ses composantes stables, c’est-à-dire à celles que l’individu doit absolument respecter pour être accepté du groupe, quitte à y intégrer ses variantes personnelles sans courir le moindre risque. Le modèle culturel construit est donc une aire de plus petite surface au centre de l’aire du modèle réel; il repose entièrement sur le modèle réel. Le fait qu’il découle de l’activité du chercheur entraîne le problème épistémologique de la relation de ce dernier au réel. En linguistique, l’expression « norme objective » se rapproche de celle de « modèle construit ». Cependant, elle a l’inconvénient de donner l’impression d’être unique alors qu’elle varie considérablement selon l’école à laquelle appartient le chercheur, l’objet qu’il décrit et la perspective dans laquelle il se place. On saisit alors l’importance de l’aspect épistémologique de l’activité du linguiste, chacune des normes qu’il propose devant faire l’objet d’un examen soigné quant à la manière dont elle a été établie et quant au type de « vérité » qui lui convient selon qu’elle est du domaine des sciences humaines, où la vérité souvent fragile découle de la convergence et du consensus des observateurs, ou des sciences de la nature (en fait presque uniquement de la phonétique), où la vérité s’établit par la possibilité de reproduire le phénomène.
Enfin, il existe un troisième type de modèle, le modèle idéal. « Il s’agit d’abstractions élaborées par les membres de la société eux-mêmes; ils représentent leur opinion unanime sur la façon dont il faut se comporter en certaines situations … En général, les modèles idéaux paraissent édifiés le plus souvent pour les situations que la société juge d’une importance primordiale et notamment pour celles qui engagent l’interaction des individus qui occupent des positions différentes dans le système social. Les modèles idéaux peuvent ne pas concorder, et de fait, ne concordent habituellement pas, avec les modèles construits que le chercheur élabore au moyen de ses observations sur le comportement réel. Dans certains cas, le désaccord peut signifier simplement que le modèle idéal ne parvient pas à conserver le contact avec les réalités d’une culture en plein changement … Mais dans d’autres cas, il semble bien que le modèle idéal n’ait encore jamais concordé avec la moyenne du modèle culturel réel : il représente alors l’objet d’un désir, une valeur qu’on a toujours admise davantage en la violant qu’en la respectant. Dans les deux cas, les modèles idéaux exercent une action normative en décourageant les conduites qui s’écartent trop des standards qu’ils proposent[95]. »
En linguistique, la définition du modèle idéal est loin d’être précise. Le plus souvent, l’expression « la norme » doit s’entendre de la norme idéale, d’où l’opposition « la norme/les normes » pour marquer la distinction entre modèle idéal et modèles réels; afin défaire apparaître l’aspect moral de la norme, Alain Rey la qualifie de norme prescriptive, évaluative ou subjective, le modèle idéal tend à être unique et à se rapprocher du modèle réel dominant, selon l’influence et le pouvoir que détient la partie de la population dont c’est l’usage. Les défenseurs du modèle idéal tentent de réduire la variété des modèles réels à ce seul modèle, ce qui veut dire qu’au sujet de la langue, les défenseurs de « la norme » donnent l’impression que cette norme est « la » langue, réduisant ainsi à une seule ses multiples manifestations. Il ressort de toute évidence de cette constatation que les tenants du « modèle idéal » ou de « la norme » ont un double combat à mener d’une part contre la reconnaissance de l’existence de plusieurs modèles réels ou normes sociales et d’autre part, contre l’élaboration de modèles construits ou normes objectives; ils doivent en somme livrer une bataille contre la linguistique et, plus particulièrement, contre la sociolinguistique.
c) La problématique de la norme : la double variation des usages (les modèles réels) et des descriptions qui en sont faites (les modèles construits)
La problématique de la norme implique donc une double variation, celle des usages et celle des diverses manières de décrire la langue. Si, aujourd’hui, la plupart des observateurs ont pris conscience de la multiplicité des usages et tentent de substituer l’étude de la manière dont coexistent les normes à la définition ou à l’élaboration d’une norme unique, ils semblent ignorer, ou tout au moins ne pas vouloir tenir compte des diverses manières de décrire la langue ni du niveau d’abstraction où se situe chacune des descriptions retenues.
Les modèles réels varient en fonction des quatre facteurs suivants : le registre de communication, la stratification sociale, la géographie et le temps. Aux fins de cette étude, nous les traiterons séparément quoique, en réalité, ils se manifestent simultanément. Lorsqu’il parle ou écrit, l’émetteur se trouve toujours en situation, situation définie par un lieu donné, Montréal par exemple, un moment précis, 1976, un ou des récepteurs, soit un groupe d’ingénieurs, et enfin un registre, en l’occurrence une langue de spécialité, la discussion portant par exemple sur les défauts du laminage des tôles d’acier.
Les variations de registre proviennent de deux sources principales :
L’écart entre langue parlée et langue écrite.
Ces deux modalités d’émission sont extrêmement différentes. En langue parlée, le sujet est en contact direct avec le ou les récepteurs dans une certaine relation d’affectivité. Il fabrique ses énoncés spontanément, sans possibilité de biffer quoi que ce soit, pressé par la succession temporelle inéluctable et essentielle des syllabes, des mots, des phrases; s’il se reprend, c’est au vu et au su de ses interlocuteurs. Cependant, il bénéficie de l’apport de certains autres moyens de communication, particulièrement le geste, l’intonation, la mimique et, enfin, un peu comme en compensation au fait d’être sur la corde raide, il peut compter sur la solidarité instinctive des récepteurs dont l’attitude à l’égard de la forme du message n’est pas aussi critique que pour le message formulé en langue écrite. En fait, tout se passe comme si le contenu de l’émission importait nettement plus que son contenant. La transcription d’une conférence improvisée qui s’était révélée brillante oblige souvent le transcripteur à corriger certaines maladresses, parfois à l’adapter à un nouveau registre, celui de la langue écrite. En langue écrite la situation est effectivement différente. L’émetteur est seul face à la page blanche; il se trouve généralement dans un cadre familier ayant à sa disposition les menus objets, la documentation, les instruments qui lui permettront de rédiger son texte. Enfin et surtout, il dispose du temps voulu pour réfléchir, se reprendre sans témoin aucun et aussi souvent qu’il le juge nécessaire. De même le lecteur se trouve dans une situation toute autre que le récepteur en langue parlée, situation qui lui permet de porter davantage d’attention au message et donc d’adopter une plus grande attitude critique. Ce sont là, sans doute, les raisons qui expliquent le prestige de la langue écrite et le rôle qu’elle joue dans la dynamique de la norme.
La distinction entre communication institutionnalisée et communication individualisée.
C’est à cette distinction que se rattachent le plus grand nombre de registres. En général on emploie pour les désigner diverses expressions dont le pivot est le mot « langue » : langue administrative, langue scientifique, langue des journaux, etc. Les ouvrages dits de stylistique tentent de définir ces différents registres, d’en dégager les caractéristiques. L’apprentissage du style qui correspond à une technique et à un registre donnés se fait concurremment à l’apprentissage de la technique elle-même : c’est en cours d’étude que l’étudiant en sciences acquiert le style scientifique.
La stratification sociale se manifeste par l’existence et la concurrence de plusieurs modèles réels. Les connaissances dans ce domaine sont plutôt fragmentaires et restreintes. On désigne habituellement par l’expression « niveaux de langue » la perception que l’on a de la variété des usages selon la composition de la société : d’où les concepts de langue populaire, langue vulgaire, langue soutenue sous lesquels on regroupe ce qui semble caractéristique d’un groupe par rapport à un autre de ce point de vue. On remarque que la mobilité d’un « niveau » à l’autre est d’autant plus grande que le locuteur est instruit.
En matière de variation géographique, les expressions « dialecte » et « langue régionale » sont souvent utilisées pour désigner les « parlers » auxquels elle donne lieu. Cependant, dans une perspective chronologique, la tendance se dessine en faveur d’une distinction entre ces deux termes, distinction selon laquelle les dialectes seraient le produit de la différenciation engendrée par le temps à l’intérieur d’une même langue, alors que les langues régionales proviendraient plutôt des différences culturelles entre pays de même langue et à la même époque.
La variation temporelle relève des trois facteurs suivants :
Les quelques différences plus ou moins marquées observables d’une génération à l’autre, donc une microdiachronie;
Les ruptures d’évolution entre les usages de groupes plus ou moins éloignés inhérentes au fait qu’ils ne se transforment pas en même temps et de la même façon. Certaines expressions du français québécois contemporain seraient considérées comme archaïques par un Français citadin, l’adjectif « fiable », par exemple, qui est en passe de devenir à la mode en France depuis l’adoption du néologisme « fiabilité »;
Les grands états successifs d’une langue sur une très longue période de temps, donc la diachronie elle-même ou, pour mieux dire, la macrodiachronie : les grandes étapes du français par exemple, soit l’ancien français, le moyen français et le français moderne.
Les modèles construits varient en fonction de trois facteurs, à savoir : la formation de l’observateur ou encore l’école de laquelle il se réclame, l’amplitude de la description et son objet.
La variation relative à la notion d’école est la plus large. L’observateur qui élabore la description de la langue peut être soit un amateur, comme il est arrivé souvent dans le cas des langues amérindiennes, esquimaudes ou africaines, dont les premières descriptions furent l’œuvre de missionnaires; soit un spécialiste qui s’intéresse surtout à la langue écrite littéraire et qu’il est convenu d’appeler « grammairien », l’exemple le plus célèbre pour la langue française étant, à notre avis, Maurice Grevisse, auteur du Bon usage, soit enfin un linguiste, donc un observateur qui a reçu une formation très pertinente au domaine. Cependant, même dans ce dernier cas, il peut appliquer diverses méthodes d’analyse suivant qu’il fait appel à la linguistique distributionnelle, fonctionnelle, générative, historique, guillaumienne, ou encore à la sociolinguistique.
La variation relative à la notion d’amplitude se rapporte à l’étendue du champ d’application des conclusions de la description linguistique, c’est-à-dire au nombre plus ou moins grand de locuteurs auxquels elles conviennent. Par exemple, la description d’un idiolecte ne vaut que pour un locuteur, alors que la description d’un sociolecte concerne les membres d’un groupe restreint de locuteurs dont les caractéristiques socioculturelles sont bien définies, comme dans le cas de la description de la syntaxe des enfants de cinq ans de Montréal et de Paris par Guy Labelle[96]. Il est souvent intéressant d’étendre les conclusions au-delà de leur champ immédiat d’application, mais il faut alors être bien conscient de la relative valeur d’une extrapolation. Ce qui motive l’intérêt de ce type de variation et qu’il est important de signaler, c’est que la description comporte d’autant plus de traits différentiels qu’elle se rapproche de l’idiolecte. En d’autres termes, plus on élargit le champ de l’observation, plus on écarte d’éléments jugés non pertinents parce que trop spécifiques, moins la description rend compte de l’ensemble des aspects de l’usage réel de chacun des locuteurs : ce que la description gagne en compréhension, elle le perd en extension.
La variation correspondant à la notion d’objet répond, par contre, à la question suivante : à quel aspect de la langue l’observateur s’intéresse-t-il : phonologie, syntaxe, sémantique, lexicologie ou terminologie? Ou n’a-t-il pas plutôt choisi de traiter tous ces aspects à la fois dans une tentative de description globale de la langue?
Le schéma qui suit illustre et résume la théorie des modèles culturels et de leurs variations. À droite du tableau figurent les facteurs de variation de l’usage qui déterminent la situation de parole où se trouve chacun des locuteurs au moment de la communication; au centre, le facteur « langue » ou moyen de communication utilisé par les locuteurs (la compétence linguistique) et décrit par les observateurs à partir de l’usage d’un nombre plus ou moins restreint de sujets; enfin, à gauche, les facteurs de variation des modèles construits définissant la situation de description de l’observateur.
Théorie des modèles culturels et de leurs variations
4.2 La normalisation
Nous entendons par normalisation la démarche qui vise d’une part à amener les usagers à se mettre d’accord sur tel ou tel aspect de la langue lorsqu’il y a divergence d’usages et d’autre part, à assurer la diffusion et la généralisation de l’usage retenu. La qualité de la normalisation repose en principe sur la qualité de la description des usages en concurrence, mais elle ne se confond pas nécessairement avec elle puisque la normalisation implique l’intention d’intervenir dans l’usage. En réalité, elle ne devient utile ou nécessaire que dans le cas où cette concurrence s’avère une source de difficultés de toutes espèces, de nature à perturber la communication. On comprend dès lors qu’elle s’exerce surtout au niveau des communications institutionnalisées.
La normalisation porte le plus souvent sur les éléments de surface de la langue tels que prononciation, graphie, vocabulaire; elle touche très rarement la morphologie et presque jamais la phonologie et la syntaxe, soit autant de domaines hors d’atteinte de l’usager moyen. Elle se pratique en outre de façon très marquée, et selon une certaine progression, en langues de spécialités. Les nomenclatures relevant de la chimie, de la botanique, de la zoologie, de la médecine sont effectivement fortement normalisées et normalisatrices : les signifiants sont univoques, ne pouvant se substituer l’un à l’autre, donc être synonymes; les néologismes sont rigoureusement créés à partir de modèles morphologiques bien définis et occupent une place précise dans le système. Par contre, comme nous le verrons plus loin, les vocabulaires des techniques et des sciences exactes, tout en recherchant l’uniformité susceptible d’assurer le maximum d’efficacité à la communication, ne peuvent éviter la concurrence de synonymes gênants et constituent, à ce titre, le domaine par excellence de la normalisation. Enfin, les sciences humaines, qui poursuivent la même intention de s’exprimer par un vocabulaire uniformisé que les sciences exactes, ont plus de mal à y parvenir. Elles sont forcées d’intégrer dans leur terminologie un certain nombre de termes quasi synonymes qui expriment des différences d’idéologies ou d’écoles.
Les communications individualisées s’accommodent fort bien de la variation des usages. En général, elles sont moins source d’incompréhension ou de gêne que source de surprise, de plaisir ou de déplaisir; elles sont en quelque sorte le moyen de situer socialement et stylistiquement chacun des individus d’une communauté linguistique. Le consensus qui les caractérise est le résultat de la fonction d’intégration et de communication de la langue, à savoir la nécessité de posséder un système commun. Les variations traduisent les fonctions expressive, esthétique et ludique de la langue et sont l’expression de l’individu, être unique, distinct de tous les autres. Dans les rares cas où un acte de normalisation s’impose, c’est que le groupe ou la communauté linguistique éprouve le besoin de confier à une autorité compétente le soin de dégager un consensus.
L’existence ou la concurrence de synonymes gênants, particulièrement dans les vocabulaires de spécialités, représente l’une des principales causes de normalisation. Dans les communications institutionnalisées par exemple, il peut s’avérer nécessaire d’éliminer ou de faire échec à une éventuelle ambiguïté en dégageant pour ainsi dire un usage officiel acceptable par les parties en cause.
En examinant de près les situations à la faveur desquelles la synonymie prolifère en terminologie, il est facile de comprendre que la normalisation est un phénomène nécessaire et légitime. Mentionnons entre autres :
L’équivalence de certaines expressions (syntagmes) soit par rapport à un mot simple (lexème), soit par rapport à une autre expression.
Les vocabulaires spécialisés comportent deux types de signifiants : des mots simples (lexèmes) et des expressions ou groupes de mots (syntagmes). Il peut arriver qu’un mot simple ait comme équivalents synonymiques une ou plusieurs expressions qui sont soit des paraphrases, soit des définitions du mot simple. Le signifié semble alors se décomposer en ses éléments constitutifs (sèmes), chacun cherchant sa propre voie d’expression, son signifiant propre. L’exemple le plus simple nous paraît celui des « machines », dont les désignations donnent lieu très souvent à des paires de signifiants telles que « machine à laver/laveuse », « machine à sécher/sécheuse ». Dans un autre domaine, celui des compteurs d’électricité, les expressions « molette » et « bouton de réglage » sont parfaitement synonymiques dans leur contexte, de même que « contrepoids » et « masse d’équilibrage » en mécanique. Enfin, en tissage, on utilise indifféremment les expressions « peigne/peigne à tisser/peigne du battant/peigne du métier à tisser » pour désigner le « ros ».
Il peut aussi arriver que plusieurs expressions soient synonymiques. La synonymie des syntagmes est due ou bien au fait qu’on choisit pour les composer des constituants différents, ou bien au fait que les mêmes constituants puissent s’exprimer par des termes eux-mêmes synonymiques. Ainsi en est-il des exemples suivants tirés du vocabulaire de la machine à coudre industrielle : « broche à bobine/broche porte-bobine », « dégageur de fil/tire-fil », « point bâti/ point de bâti/point de bâtissage », « relève-presseur/releveur de pied presseur », « pied ganseur/pied passepoileur ».
La concurrence des théories, des techniques, des procédés, des établissements ou des entreprises.
Dans le vocabulaire de la machine à coudre, la même pièce porte le nom de « plaque frontale », « plaque de face », « couvercle frontal » et « couvercle de tête ». En effet, la compagnie Pfaff utilise « plaque frontale » alors que Singer emploie plus volontiers « plaque de face » et que le Comité européen de liaison des industries de la machine à coudre préconise « couvercle frontal ». Enfin, dans son vocabulaire textile trilingue, Jean Dusy propose « couvercle de tête ».
La langue de la publicité des appareils électroménagers fait appel à une abondance d’expressions pour vanter les mérites de réalités identiques, particulièrement celles qui peuvent varier d’une année à l’autre, par exemple « bras gicleur » qui a pour concurrents « bras de lavage/bras d’aspersion/bras rotatif/bras à jet rotatif/ bras arroseur rotatif/bras d’arrosage », ou encore « œufrier » qui se dit également « casier (à œufs)/bac (à œufs)/panier (à œufs) /tiroir (à œufs)/plateau (à œufs)/plateau. à alvéoles/compartiment à alvéoles/balconet à alvéoles/moule (à œufs)/tablette (à œufs) / porte-œufs/galerie moulée (pour les œufs)/niche (à œufs) /alvéoles (à œufs) ». Il existe une même variation pour « bac à viande », « bac à glaçons », « garde-beurre », « thermomètre à rôti », etc.
La difficulté de définir le concept.
La difficulté de définir le concept se manifeste souvent au moment de la transformation des techniques et des procédés ou encore dans le cas où de globale qu’elle était, une activité devient superspécialisée. Le cas le plus connu est sans doute celui de « marketing » et de ses proches parents « commercialisation » et « merchandising ». De l’avis même des spécialistes, le terme « marketing » dont le sens varie considérablement selon le point de vue que l’on adopte, est ambigu et difficile à définir. En effet, les définitions auxquelles il a donné lieu sont souvent très générales pour ne pas dire évasives. M. Marcel Lagrenade a fait à ce sujet une excellente étude pour le compte de la société Domtar[97]. Son point de départ est l’analyse de la séquence des opérations qui interviennent entre l’étude des marchés et l’analyse des réactions de la clientèle une fois le produit fabriqué, distribué et vendu. C’est au moment de découper et de nommer les étapes de cette séquence que surgit le problème.
Pour certains spécialistes, les Français surtout, le « marketing » désigne l’ensemble des études préliminaires qui mènent à la connaissance du consommateur et de ses besoins, à la définition des caractéristiques optimales du produit, à l’étude des marchés et même, pour certains d’entre eux, à la détermination des canaux de vente et à l’organisation des services après-vente. Pour d’autres, les Américains en particulier, le « marketing » englobe toute la séquence des opérations qui va des études préliminaires aux études terminales en passant par la fabrication, l’emballage et le conditionnement, l’étalage, la publicité et la réclame, la distribution, la vente et le service après-vente. Par ailleurs, le terme « commercialisation » qu’on cherche à substituer à « marketing » désigne la séquence des opérations qui interviennent entre le moment où le produit sort de l’usine et celui où l’on doit assurer le service après-vente. Ce dernier terme recouvre donc une réalité distincte de celle du « marketing » au sens français et différente également de celle du « marketing » au sens américain dont elle devient d’ailleurs l’une des parties constituantes.
Enfin, le « merchandising » consisterait à offrir la marchandise en quantité voulue, au prix convenable et aux endroits stratégiques. Ce concept coïncide avec l’expression « mise en vente » mais ne correspond pas au concept que recouvre le terme « commercialisation », qui effectivement constitue un englobant par rapport à « merchandising ».
Ainsi que nous l’affirmions précédemment, toute la question tourne autour du concept, de l’idée que l’on se fait de la « chose ».
Le contact entre langues différentes particulièrement avec l’anglais.
Le contact entre langues différentes se produit généralement de deux façons :
a) le mot étranger entre en concurrence avec un terme français existant qui pourrait, même avec extension de sens, lui servir d’équivalent. C’est le cas des termes « design » et « désigner » qui sont entrés en concurrence avec les expressions « création industrielle », « créateur industriel » et « concepteur ». La mode et le snobisme favorisent plus souvent qu’autrement le terme étranger;
b) le terme étranger est un néologisme que l’usage cherche à remplacer. Il se produit alors une période de flottement au cours de laquelle plusieurs propositions d’équivalents sont avancées, chacune ayant ses propres défenseurs; qu’on se rappelle les célèbres débats auxquels ont donné lieu des termes comme « software », « hardware », « by-pass », « bulldozer ».
Le renouvellement accéléré du vocabulaire technique.
Guilbert[98] signale que, à en juger par l’observation du mouvement général du lexique français, le vocabulaire technique se renouvelle d’une manière accélérée alors que le lexique général demeure plus stable. Cette remarque suggère qu’on pourrait observer à l’intérieur d’une science ou d’une technique des vagues successives de terminologie parallèles au rythme des transformations. Dans le cas où ces vagues seraient très rapprochées dans le temps, ou encore si elles se manifestaient de manière différente selon les régions ou les établissements, la synonymie observable serait l’indice de la coexistence de plusieurs vagues terminologiques.
Le processus de normalisation doit réaliser trois conditions indispensables à sa réussite. Tout d’abord, il importe de repérer tous les éléments du problème qui permettront d’offrir la ou les solutions possibles; c’est là le travail des spécialistes de la langue, linguistes ou terminologues selon le domaine d’intervention. Cette première étape implique à la fois la théorie et la pratique de la norme linguistique. Dans le cas des langues peu décrites, il se peut même que la première tâche du linguiste soit de dégager de l’ensemble des modèles réels manifestés dans l’usage un modèle construit, donc une norme objective, ce qui prouve que la description linguistique est en soi un geste de normalisation. En outre, la qualité du dossier de normalisation qu’établira le linguiste est d’une extrême importance car c’est sur elle que repose la pertinence des solutions proposées et par ricochet l’adhésion des usagers, bref l’efficacité de la normalisation.
En second lieu, le linguiste devra solliciter l’avis de personnes représentatives du milieu visé par la normalisation, lesquelles auront pour tâche de discuter et d’évaluer chacune des solutions proposées et d’adopter celle qui sera jugée la meilleure. En ce faisant, la relation entre le linguiste ou le terminologue et les usagers est établie dans le respect de la responsabilité des usagers face à l’usage qu’ils entendent privilégier. C’est à cette seconde étape du processus de normalisation qu’apparaît l’ambiguïté du rôle du linguiste dans la société. D’une part, en sa qualité de spécialiste il se doit de décrire les faits et de proposer une ou des solutions de normalisation alors que, d’autre part, en sa qualité de citoyen et donc d’usager il participe au débat en vue d’une prise de décision sans plus d’autorité que le reste des usagers, si ce n’est une autorité morale.
Enfin, troisième et dernière condition à la réussite de la normalisation, le linguiste doit s’assurer l’appui des institutions qui seront chargées d’adopter la solution jugée la meilleure et de l’appliquer. La nature de ces institutions varie en fonction de l’objet même de la normalisation : par exemple, toute réforme de l’orthographe exigera l’accord du ministère de l’Éducation, des écrivants (écrivains, journalistes), du Syndicat des typographes, etc. Il y aura donc lieu pour les responsables du dossier de normalisation de prévoir une stratégie d’implantation différente dans chaque cas.
La normalisation linguistique est donc un phénomène courant si bien intégré à notre société complexe que nous n’en avons même pas conscience. La sociolinguistique devrait, selon nous, se préoccuper de faire l’inventaire des différentes formes de normalisation et de la manière dont fonctionne chacune d’entre elles. En fait, cela revient à reconnaître que la langue, institution sociale, subit comme toutes les autres institutions l’influence de forces régulatrices. Malheureusement nos connaissances à cet égard sont pratiquement nulles.
Chapitre 4 – La stratégie linguistique québécoise au moment de la Charte de la langue française
Le gouvernement québécois a légiféré trois fois en matière de langue : en 1969, sous l’Union nationale, par la Loi pour promouvoir la langue française (loi 63); en 1974, sous le Parti libéral, par la Loi sur la langue officielle (loi 22); en 1977, sous le Parti québécois, par la Charte de la langue française (loi 101). Chaque fois, la stratégie sous-jacente à la loi est différente.
Nous nous proposons de décrire les grandes lignes de la stratégie linguistique québécoise au moment de la Charte de la langue française. Nous avons choisi ce moment précis d’une part, parce qu’il marque le point d’achèvement d’une intense période de travaux, de réflexion et de discussions au cours de laquelle les citoyens, les hommes politiques et les spécialistes de l’Université ou de la Fonction publique ont exploré les objectifs, le contenu et les moyens de la politique linguistique; d’autre part, parce que les idées ou les opinions n’ont guère évolué depuis lors, le débat étant considéré comme clos pour les uns, suspendu pour les autres et la loi, mise en application. Il s’agit d’une stratégie globale, visant à la fois le statut et la qualité de la langue, à cause des étroites relations de l’un avec l’autre.
Tous les éléments de cette stratégie ne se retrouvent pas dans la Charte. Notre description s’appuiera donc tantôt sur le texte de la loi, tantôt sur des textes disponibles, tantôt sur notre propre connaissance du dossier, ce qui se produira surtout au sujet de la qualité de la langue.
Le contenu de la loi relève du législateur. Il provient de deux sources principales, de nature très différente. La première est d’ordre technique : c’est la connaissance que le législateur a du dossier, à partir des travaux à la fois descriptifs et théoriques des spécialistes, comme ceux dont nous avons fait état aux chapitres deux et trois, ce qui lui permet d’intervenir avec réalisme et à-propos. La seconde est d’ordre politique : ce sont les intentions, les objectifs de la nation tels que les interprète l’homme politique, d’où en démocratie l’importance de s’assurer qu’il traduit bien la volonté populaire, de connaître l’étendue du consensus que suscite son projet de loi, de pondérer les divergences d’objectifs entre les diverses composantes culturelles de la nation, dans la perspective d’une paix sociale durable.
Le cadre politique de la Charte de la langue française a été clairement défini. Ainsi, en mars 1977, le gouvernement du Québec a publié un livre blanc sur « La politique québécoise de la langue française », où sont exposés les principes qui ont guidé le législateur dans l’élaboration de la loi, de même que les grandes lignes de son contenu. À plusieurs reprises, et afin de bien faire comprendre les intentions de la Charte, M. Camille Laurin, titulaire de ce dossier en qualité de ministre d’État au Développement culturel, a prononcé d’importants discours[99].
L’essentiel tient dans les points suivants :
a) Le Québec est une nation dont la très grande partie de la population —la majorité— est de langue française. Cette langue doit devenir, sans ambiguïté aucune, la langue officielle de cette nation, facteur d’identité culturelle pour les uns, facteur de cohésion nationale pour tous, langue commune à la majorité et à toutes les minorités.
b) La nation québécoise est composée, non pas d’une majorité francophone et d’une minorité anglophone, mais bien d’une majorité francophone et de plusieurs minorités de langues différentes. Face à la langue officielle, toutes les minorités doivent être traitées sur un pied d’égalité et ce, non pas dans le dessein de les assimiler, mais plutôt de les intégrer à la nation en les faisant participer à la culture et à la vie de la majorité tout en leur offrant la possibilité de maintenir certains aspects de leur culture d’origine, dont, au premier chef, leur langue, leur religion, leurs institutions culturelles. Du fait du caractère historique de la minorité anglaise, il convient qu’elle conserve son réseau d’institutions scolaires.
c) Le bilinguisme généralisé, officiel ou officieux, est à rejeter comme la plus grande menace à la survie de la langue française au Québec. Encore est-il nécessaire de lever une double ambiguïté. L’anglais est, au Québec, à la fois une langue internationale fort répandue dans le monde et la langue d’une minorité, distinction qui entraîne des dispositions différentes dans la loi selon que l’on traite de la francisation des entreprises ou de l’usage d’une langue de minorité, par exemple dans l’affichage. Le rejet du bilinguisme institutionnel ne signifie pas l’unilinguisme ou le refus d’enseigner les langues étrangères aux enfants. L’usage de l’anglais, langue internationale, est admis chaque fois que la nécessité en est démontrée et, comme langue d’une minorité, de la même manière que les autres langues des autres minorités. L’enseignement du français et de l’anglais comme langues secondes est assuré par le ministère de l’Éducation et l’enseignement d’autres langues comme langues tierces est fortement encouragé.
d) Dans la conception et le détail de la loi, il faut faire la différence entre communications institutionnalisées et individualisées, entre communications à l’intérieur du Québec ou vers l’extérieur selon le type d’interlocuteurs ou de messages.
Ceci étant dit, nous décrirons d’abord la stratégie relative au statut de la langue, puis celle concernant sa qualité, enfin les modalités d’application et de suivi de ces stratégies.
1. Stratégie du statut de la langue
Le principe fondamental en est la déclaration du français comme langue officielle du Québec (article premier). Il est explicité par domaines d’usage institutionnalisé de la langue : législation et justice, administration et organismes parapublics, monde du travail, du commerce et des affaires, de l’enseignement, des entreprises.
Ce principe fondamental est nuancé par des principes annexes : protection du consommateur et accès aux services, épanouissement des minorités culturelles, communications individualisées, communications avec l’extérieur du Québec.
1.1 Le français est la langue officielle du Québec
Il en découle les conséquences suivantes, explicitées par la loi :
Extrait de la Charte de la langue française – Préambule
Langue distinctive d’un peuple majoritairement francophone, la langue française permet au peuple québécois d’exprimer son identité.
L’Assemblée nationale reconnaît la volonté des Québécois d’assurer la qualité et le rayonnement de la langue française. Elle est donc résolue à faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires.
L’Assemblée nationale entend poursuivre cet objectif dans un climat de justice et d’ouverture à l’égard des minorités ethniques, dont elle reconnaît l’apport précieux au développement du Québec.
L’Assemblée nationale reconnaît aux Amérindiens et aux Inuit du Québec, descendants des premiers habitants du pays, le droit qu’ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d’origine.
Ces principes s’inscrivent dans le mouvement universel de revalorisation des cultures nationales qui confère à chaque peuple l’obligation d’apporter une contribution particulière à la communauté internationale.
a) Législation et justice.
Le français est la langue de la législation et de la justice au Québec (art. 7).
Les projets de loi sont rédigés, déposés, adoptés et sanctionnés en français (art. 8). Seul est officiel le texte français des lois et des règlements (art. 9), des jugements et des tribunaux ou des organismes judiciaires ou quasi judiciaires (art. 13). Les personnes morales utiliseront le français devant les tribunaux ou les organismes de même nature (art. 11).
b) Administration publique et organismes parapublics.
Le gouvernement, ses ministères, les autres organismes de l’Administration et leurs services (art. 14), les ordres professionnels (art. 34) ne sont désignés que par leur dénomination française.
Le gouvernement, ses ministères et les autres organismes de l’Administration n’utilisent que le français dans leurs communications écrites avec les autres gouvernements et avec les personnes morales établies au Québec (art. 16), entre eux (art. 17) et dans leur gestion interne (art. 18).
L’Administration publique rédige et publie dans la langue officielle ses textes et documents (art. 15), conclut dans cette langue ses contrats et ceux qui s’y rattachent en sous-traitance (art. 21).
Font en sorte que leurs services soient disponibles en français, les entreprises d’utilité publique, les ordres professionnels et leurs membres (art. 30), les services de santé et les services sociaux (art. 23).
c) Monde du travail.
Les communications de l’employeur avec son personnel, les offres d’emploi ou de promotion sont rédigées et publiées en français (art. 41).
Les conventions collectives et leurs annexes (art. 43), les sentences arbitrales (art. 44) relatives à un grief ou à un différend, au renouvellement ou à la révision d’une convention collective doivent être rédigées en français.
« Il est interdit à un employeur de congédier, de mettre à pied, de rétrograder ou de déplacer un membre de son personnel pour la seule raison que ce dernier ne parle que le français ou qu’il ne connaît pas suffisamment une langue donnée autre que la langue officielle », (art. 45).
d) Monde du commerce et des affaires.
Toute inscription sur un produit, sur son contenant ou sur son emballage, sur un document ou un objet accompagnant ce produit, y compris le mode d’emploi et les certificats de garantie (art. 51), tout catalogue ou dépliant, toute brochure ou autre publication de même nature (art. 53) doivent être rédigés en français.
Les contrats d’adhésion, les contrats où figurent des clauses types imprimées, ainsi que les documents qui s’y rattachent (art. 55), les formulaires de demandes d’emploi, les bons de commande, les factures, les reçus et quittances (art. 57) sont rédigés en français.
L’affichage public et la publicité commerciale se font uniquement en français (art. 58). Les raisons sociales doivent être en langue française.
e) Monde de l’enseignement.
Ce chapitre, le plus délicat de la loi, repose, en somme, sur deux idées maîtresses. D’une part, assurer la continuité culturelle à la majorité, à la minorité historique anglaise, aux minorités autochtones, amérindiennes et inuit. D’autre part, faire en sorte que les enfants des immigrants fréquentent l’école française, pour éviter qu’ils n’aillent accroître la démographie anglo-canadienne; la continuité avec leurs langues d’origine découlera d’un programme spécial du ministère de l’Éducation. Le tout doit être vu en relation avec l’ensemble de la loi qui, à moyen terme, devrait donner la sécurité linguistique aux francophones et créer une solide motivation à l’égard du français chez tous les autres.
En conséquence, la loi détermine que « l’enseignement se donne en français dans les classes maternelles, dans les écoles primaires et secondaires » (art. 72) pour les francophones et tous les immigrants; qu’il se donne en anglais aux anglophones du Québec, anglophones de naissance ou de choix (art. 73). Administrativement, vu la difficulté de rendre effectif le critère de la langue maternelle, pourtant le plus juste, la loi définit l’enfant anglophone comme étant celui dont l’un des parents (le père ou la mère) a reçu l’enseignement primaire en anglais au Québec, ou ailleurs s’il était domicilié au Québec au moment de l’entrée en vigueur de la loi, ou comme étant celui qui fréquentait l’école anglaise au moment de la loi, ou ses frères et sœurs cadets. Enfin, l’enseignement peut se donner dans une langue amérindienne aux Amérindiens, dans une langue inuit aux Inuit, tout particulièrement dans les territoires sous traité.
Des exceptions sont prévues pour les enfants dont les parents sont au Québec de façon temporaire (art. 85).
L’Office de la langue française a le pouvoir « d’exiger de toute institution d’enseignement collégial ou universitaire un rapport sur la langue des manuels utilisés et de faire état des observations en la matière dans son rapport annuel », (art. 114, par. f).
f) Monde des entreprises.
Les entreprises de cinquante employés ou plus doivent s’engager dans un programme de francisation (art. 136), dont les objectifs sont (art. 141) : la connaissance du français chez les cadres et l’augmentation à tous les niveaux du nombre de personnes ayant une bonne connaissance de la langue française, l’utilisation du français comme langue du travail et des communications internes, notamment dans les documents de travail, les manuels et les catalogues, l’utilisation du français dans les communications avec la clientèle, les fournisseurs et le public, l’utilisation d’une terminologie française, l’usage du français dans la publicité; enfin une politique d’embauche, de promotion et de mutation appropriée.
1.2 Principes annexes
Le principe fondamental est pondéré par des dispositions particulières inspirées de principes d’un autre ordre, mais tout aussi importants. Ce sont :
a) La protection du consommateur et son accès aux services.
En ce domaine, l’idéal est que le consommateur soit informé et servi dans sa propre langue. Dans cet esprit, la loi prévoit les dispositions suivantes à l’intention des minorités du Québec.
Rien n’empêche les services de santé, les services sociaux, les entreprises d’utilité publique, les ordres professionnels et leurs membres d’offrir leurs services dans une ou plusieurs autres langues, à condition qu’ils puissent le faire en français (art. 23 et 30).
Peuvent être rédigés et publiés dans une autre langue : les pièces de procédure émanant des tribunaux ou des organismes de même nature (art. 12); les jugements (la version française étant la version officielle, art. 13); l’affichage (art. 24) et la dénomination (art. 26 et 70) des organismes municipaux ou scolaires, des services de santé et des services sociaux (en même temps qu’en français), les contrats d’adhésion ou ceux où figurent des clauses types imprimées, ainsi que les documents qui s’y rattachent (art. 55).
Peuvent être publiés ou diffusés dans la langue d’un organe d’information autre que français les textes ou documents, les messages publicitaires ou les communiqués de l’Administration (art. 15) et des organismes parapublics (art. 33), la publicité commerciale (art. 59).
À l’intention de la minorité anglaise, la loi prévoit la publication d’une version anglaise des projets de loi, des lois et des règlements (art. 10) et la possibilité pour les personnes morales d’utiliser l’anglais devant les tribunaux si les parties y consentent (art. 11).
En plus du français, les inscriptions sur un produit, sur son contenant ou sur son emballage, sur un document ou un objet accompagnant ce produit (mode d’emploi, certificat de garantie) peuvent être en une ou plusieurs autres langues (art. 51). Il en va de même pour les menus et les cartes de vins (art. 51 ), pour les catalogues, brochures, dépliants et autres documents de même nature, à condition qu’ils constituent des publications distinctes (art. 10 et 11 du règlement 77-488).
b) L’épanouissement des minorités culturelles.
À cet égard la loi prévoit que :
Dans leurs communications internes, les organismes scolaires, les services de santé et les services sociaux peuvent utiliser à la fois le français et une autre langue (art. 26 et 28).
Les messages de type religieux, politique, idéologique ou humanitaire, sans but lucratif, peuvent être dans d’autres langues que le français (art. 59).
Lorsqu’il s’agit des activités d’un groupe ethnique particulier (art. 61), d’établissements spécialisés dans la vente de produits typiques d’une nation étrangère ou d’un groupe ethnique (art. 62), de la raison sociale d’une association sans but lucratif vouée aux intérêts d’un groupe ethnique (art. 71 ), la publicité peut se faire en français et dans la langue du groupe ethnique.
Les programmes de francisation des entreprises produisant des biens culturels à contenu linguistique (comme un poste de radio) doivent tenir compte de la langue de ces entreprises comme langue de travail (art. 145).
c) Les communications individualisées et les communications avec l’extérieur du Québec.
Peuvent utiliser une autre langue que le français les personnes physiques qui correspondent avec l’Administration (art. 15), les membres d’un ordre professionnel (art. 32) ou d’une association de salariés (art. 49) dans leurs communications écrites. Les communications orales en une autre langue que le français sont laissées au jugement des interlocuteurs.
Enfin, les communications avec l’extérieur du Québec donnent lieu aux dispositions suivantes : utilisation d’une autre langue par l’Administration publique (art. 15 et 21); et par l’entreprise (art. 143); raisons sociales dans une autre langue pour utilisation hors du Québec (art. 68); nécessité de tenir compte des ententes fédérales-provinciales, interprovinciales, ou internationales dans les inscriptions sur les produits (art. 56), de la loi constitutive d’une société en ce qui concerne sa raison sociale (art. 65), enfin des usages internationaux (art. 92). Dans les cas légitimes, l’employeur peut exiger la connaissance d’une autre langue (art. 46).
2. Stratégie de la qualité de la langue
Le principe essentiel est que, dans les sociétés industrialisées, qui se caractérisent par une organisation très diversifiée de tous les pouvoirs, politique, économique, culturel, au travers d’institutions comme l’État, les syndicats, les partis, les associations, les médias, etc., l’usage que chacun fait de la langue est fortement orienté, influencé par la langue de ces institutions. La qualité moyenne de la langue d’une population est le reflet de la langue des communications institutionnalisées et le résultat résiduel du système d’éducation.
L’expression « la qualité de la langue » signifie tout ou rien, selon le moment ou l’allure de la discussion. Pour nous[100], il s’agit d’une réalité fondée sur l’existence d’une norme objective qui définit le noyau dur du français, ce qui fait que le français est le français et non une autre langue, et en ce sens, les Québécois se savent et s’affirment de langue française; mais il s’agit aussi d’une sorte d’euphémisme pour désigner la prédominance inévitable d’une norme sociale sur une autre et l’intention de la société d’en généraliser l’usage, et en ce sens les Québécois s’identifient spontanément à une manière québécoise d’utiliser le français, plutôt qu’à la manière parisienne (dite française), d’où l’existence et l’utilisation d’un « bon français d’ici » dans les faits ou la discussion théorique autour de la définition et de la description du français québécois.
Enfin, on ne peut pas légiférer sur la qualité de la langue de la même manière que sur son statut, d’une part parce qu’il paraît odieux ou ridicule de vouloir contraindre le style d’un individu, d’autre part parce que, le voulut-on, il serait impossible de contrôler l’application de la loi. Il s’agit donc plutôt de favoriser le consensus autour d’une manière d’utiliser la langue dans certains champs ou pour certaines de ses fonctions, notamment la fonction d’intégration.
Sur cette base, s’est dégagée peu à peu une approche québécoise de la qualité de la langue, très tactique, en rupture avec le panache habituel des discours sur « la défense de la langue française ».
Il faut d’abord s’interroger sur la signification linguistique et juridique des termes et expressions qui désignent dans la loi la langue officielle : le français, en français, terminologie française, connaissance appropriée du français, connaissance du français exigée par les programmes d’études, généralisation de l’utilisation du français. De quel français s’agit-il?
Dans l’esprit du législateur, il ne s’agit certainement pas de n’importe quel charabia, comme celui qui suit : « L’autorisation (la garantie)… ni couvre-t-elle l’antennae casse, nor les dommages sont causé de fair un mauvais usage ou le traitement négligent[102] », ni de n’importe quelle forme de français dite populaire. « En français » signifie « en bon français », selon la norme du français d’ici, c’est-à-dire fondamentalement le français commun, tel qu’on le trouve décrit dans les grammaires et les dictionnaires, auquel s’ajoutent les particularités admises, officiellement ou non, par la société québécoise.
Toutefois, en cas de litige portant strictement sur la qualité de la langue, la question se complique. Conformément aux mécanismes de la loi en matière d’interprétation, avocats et juges se référeront aux grammaires et aux dictionnaires pour décider de ce qui est français ou non. En cas de contestation, ils feront appel aux témoignages d’experts tels que ceux de l’Office de la langue française. Enfin, si l’infraction linguistique entraîne des conséquences graves, par exemple l’annulation d’un contrat pour vice de terminologie, il est vraisemblable que le juge fera prévaloir l’intention des parties sur la qualité du texte. Chose certaine, le défaut d’être en français et, d’une certaine manière, en bon français, constitue une infraction à la loi et encourt les peines prévues à l’article 205.
Ainsi, non seulement la loi impose-t-elle l’usage du français, mais elle favorise en outre un français de qualité dans les grands domaines tels que la législation et la justice, l’administration, le commerce et les affaires, le travail et les entreprises, l’étiquetage et la publicité, et enfin l’enseignement.
2.2 Pouvoir de la normalisation
La loi impose à l’Office de la langue française le devoir de normaliser et de diffuser les termes et expressions qu’il approuve (art. 113, par. a). Elle lui donne le pouvoir de constituer des commissions de terminologie (art. 114 et 116) pour l’aider à mener à bien les travaux de terminologie nécessaires à l’implantation du français, soit dans l’Administration, soit dans les entreprises, où la qualité de la langue et de la terminologie est partie intégrante du programme de francisation prévu aux articles 129 et 138.
Dans le domaine de la toponymie, la loi donne le mandat à la Commission de toponymie « d’établir les normes et les règles d’écriture à respecter dans la dénomination des lieux, d’établir et normaliser la terminologie géographique en collaboration avec l’Office » (art. 125).
2.3 Responsabilité du ministère de l’Éducation
Le ministère de l’Éducation est l’un des principaux responsables de la qualité de la langue. Dans tous les pays, c’est l’un de ses rôles primordiaux.
Il est responsable de la qualité de l’enseignement de la langue maternelle, à la fois par les programmes qu’il instaure et par la compétence linguistique du personnel qu’il recrute.
Il est aussi responsable de la qualité de l’enseignement du français comme langue seconde des minorités québécoises. Ceci est d’autant plus important que cet enseignement est souvent leur premier contact officiel avec la langue et la culture de la majorité. La compétence du personnel et son identification à la culture québécoise sont ici particulièrement importantes.
Il est responsable enfin de la qualité du français technique et scientifique, de même que de l’enseignement et de la diffusion des terminologies propres à chacune des sciences et des techniques pratiquées au Québec. C’est là sa participation à la francisation des entreprises. En assurant la qualité de la langue des entreprises et de celle de l’enseignement des sciences et des techniques, le législateur permet au Québec de sortir du cercle vicieux dans lequel il était enfermé, en fonction duquel l’enseignement d’une terminologie anglaise ou simplement hybride se légitimait par son emploi dans les entreprises.
2.4 Responsabilité des médias
La presse, la radio et la télévision de langue française exercent une grande influence sur les comportements linguistiques des individus. Ils diffusent au sein de la population des modèles de langue, qui se répandent et concourent à la standardisation linguistique des populations dispersées.
L’épanouissement de la minorité anglaise est favorisé par l’existence d’un réseau complet de médias, presse, radio, télévision, cinéma, que respecte la Charte. Le livre blanc sur La politique québécoise du développement culturel en assure le maintien et favorise l’accès des autres minorités aux mêmes instruments, notamment à la télévision par le moyen d’émissions en langue d’origine sur les ondes de Radio-Québec.
3. Modalités d’application et de suivi
Rien ne sert de définir une stratégie, dut-elle être inscrite dans une loi, si on ne prend pas les moyens de l’appliquer.
Dans la Charte, ces moyens sont de trois ordres : création d’organismes, fixation d’échéances ou de programmes et amendes.
3.1 Création d’organismes
Les organismes suivants sont créés :
a) Un Office de la langue française « pour définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et de terminologie et pour veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l’Administration et les entreprises » (art. 100).
b) Une Commission de toponymie « pour établir les critères de choix et leurs règles d’écriture de tous les noms de lieux et pour attribuer en dernier ressort des noms aux lieux qui n’en ont pas encore, aussi bien que pour approuver tout changement de nom de lieu » (art. 124).
c) Une Commission de surveillance« pour traiter des questions se rapportant au défaut de respect » de la loi (art. 158).
d) Un Conseil de la langue française « pour conseiller le ministre sur la politique québécoise de la langue française et sur toute question relative à l’interprétation et à l’application » de la loi (art. 186). Le Conseil doit particulièrement « surveiller l’évolution de la situation linguistique au Québec quant au statut de la langue française et à sa qualité » (art. 188).
e) Un comité constitué par le ministre de l’Éducation pour vérifier l’admissibilité des enfants à l’enseignement en anglais et statuer à ce sujet (art. 75).
f) Une commission d’appel pour étudier et trancher les contestations relatives aux décisions de ce comité (art. 83).
g) Une commission d’appel pour étudier et trancher les contestations relatives à « une décision de l’Office de refuser, suspendre ou annuler un certificat de francisation » (art. 155).
h) Des comités de francisation d’entreprises, composés d’au moins six personnes, dont au moins le tiers représentent les travailleurs de l’entreprise. Ces comités créés par les entreprises elles-mêmes sont les principaux responsables des programmes de francisation (art. 146).
3.2 Fixation d’échéances
Les dispositions de la loi sont entrées en vigueur soit au moment de la sanction de la loi, soit à des dates déterminées.
Les principales échéances qui courent encore sont les suivantes :
a) Jusqu’au 31 décembre 1980 pour modifier les raisons sociales en conformité avec la loi (art, 65);
b) Jusqu’au 1er septembre 1981 pour modifier à nouveau les affiches bilingues en application de la loi précédente (art. 211);
c) Jusqu’au 31 décembre 1983 pour que l’Administration publique respecte les dispositions de la loi qui la concernent (art. 25);
d) Jusqu’au 31 décembre 1983 pour les dernières catégories d’entreprises qui détiennent un certificat de francisation (art. 137 et 152).
3.3 Les programmes de francisation
« Les organismes de l’Administration qui ont besoin d’un délai pour se conformer à certaines dispositions de la loi ou pour assurer la généralisation de l’utilisation du français dans leurs domaines doivent adopter le plus tôt possible un programme de francisation sous le contrôle et avec l’aide de l’Office » (art. 129). Ce programme doit indiquer les mesures qu’entend prendre l’organisme, et les dates de leur entrée en vigueur.
Les entreprises de plus de cinquante personnes (art. 136) ou celles de moins de cinquante personnes désignées par l’Office (art. 151) doivent détenir avant le 31 décembre 1983 un certificat de francisation qui « atteste que l’entreprise applique un programme de francisation approuvé par l’Office ou que la langue française y possède déjà le statut » désiré (art. 138).
La procédure est en trois étapes : analyse de la situation linguistique de l’entreprise par son comité de francisation à l’aide de formulaires et de questionnaires uniformes fournis par l’Office (art. 149); examen du rapport de ce comité par l’Office et, s’il y a lieu, définition d’un programme de francisation (art. 150); application du programme sous la surveillance du comité de francisation et de l’Office.
3.4 Les amendes
En cas d’infraction, si la Commission de surveillance n’obtient pas du contrevenant qu’il respecte la loi, le procureur général intente les poursuites nécessaires (art. 207). La loi fixe des amendes selon qu’il s’agit d’une personne physique, d’une personne morale ou d’une entreprise lorsqu’il s’agit des certificats de francisation (art. 205 et 206).
La stratégie québécoise relative au statut et à la qualité de la langue constitue, on le voit, une expérience à la fois particulière et originale. Elle découle d’une réflexion théorique sur la régulation linguistique, d’une expérience vécue de la concurrence entre langues différentes sur le même territoire. Elle a pour objectifs de préciser et de modifier le statut des langues en présence et défavoriser l’usage d’un français de qualité comme langue commune des Québécois.
C’est l’étape décisive d’un long cheminement vers un Québec français, le témoignage d’une volonté populaire qui ne s’est jamais démentie mais qui rencontre constamment les mêmes obstacles sur son chemin.
Chapitre 5 – L’aménagement linguistique de la francophonie
Dans les chapitres précédents, nous avons voulu décrire de quelle façon et sur quelles bases théoriques les Québécois ont abordé la double question de leur relation avec le français français et l’anglais. Le moment est venu de tenter de dégager de cette expérience particulière un modèle théorique d’aménagement linguistique et, afin de vérifier à la fois l’intérêt qu’il présente et son efficacité, de le projeter sur ce qu’il est convenu d’appeler « la francophonie » en s’interrogeant sur les défis qu’elle affronte et sur ce qu’il conviendrait de faire pour qu’elle se développe au-delà du ronron habituel des rencontres panfrancophones. Par rapport à la réalité linguistique et politique du Québec et de chaque pays, réalité mouvante et échevelée, un tel modèle apparaîtra statique, trop logique, paré comme une vedette au soir de la remise des Oscars. C’est là l’aspect négatif de tout modèle, dont l’aspect positif est de servir d’outil, de guide à l’action qu’on veut ou qu’on doit entreprendre, en y intégrant les adaptations requises et les inévitables méandres.
1. Modèle théorique d’une procédure d’aménagement linguistique
L’élaboration d’un processus d’aménagement linguistique nous amène à réfléchir successivement sur les circonstances qui poussent normalement un État à intervenir dans le domaine linguistique, sur les principes qui devraient guider une telle intervention et enfin, sur le mode d’intervention lui-même.
1.1 Circonstances qui font naître la nécessité d’un aménagement linguistique
À l’origine de toute démarche d’aménagement linguistique, quelle qu’en soit la forme et malgré l’hétérogénéité apparente des diverses situations, on retrouve toujours, semble-t-il, les mêmes circonstances. En d’autres termes, l’intensité des interventions, leurs objets, les formes qu’elles prennent sont liés à certaines circonstances et déterminés par elles. Nous ramenons à trois ces circonstances-sources qui fonctionnent d’ailleurs en enchaînement : la diversité linguistique au sein d’un même pays, la concurrence entre les langues ou les variantes de la même langue au sein des institutions et enfin la conscience de cette concurrence et l’intention collective de l’ordonner, voire de l’apaiser.
La diversité linguistique du pays est très apparente lorsque coexistent, sur le même territoire national, deux ou plusieurs langues. Au Québec, le français et l’anglais. En Suisse, le français, l’allemand, l’italien, le romanche. En Belgique, le français et le flamand. Aux États-Unis, l’anglais, l’espagnol, l’italien, le français, et pour ainsi dire toutes les langues d’Europe, en des minorités culturelles plus ou moins nombreuses et vivantes. En France, le français, l’alsacien, le breton, le basque. À dessein, nous signalons des exemples de multilinguisme dont les uns sont associés dans l’esprit d’à peu près, tout le monde à une politique linguistique (Québec, Suisse, Belgique), les autres pas (France, États-Unis), même si, en fait, il en existe une. Moins évidente, la diversité linguistique due à l’existence de variantes d’une même langue, variantes dialectales ou variantes socioculturelles, entraîne des actions d’aménagement linguistique. L’exemple le plus connu est celui de la lutte entre le français de Paris et les dialectes à partir surtout de la Révolution française. On pourrait aussi citer le cas des rapports entre les dialectes wallons et le français en Belgique[103]. Dans tous les pays, pour toutes les langues, la stratification sociale plus ou moins complexe, plus ou moins marquée, se manifeste par une plus ou moins grande variation linguistique. La variété de langue qui agit comme norme est toujours celle du groupe dominant, la chose allant habituellement de soi, du moins le croit-on. La diversité linguistique du pays est une condition de base de l’aménagement linguistique.
Le besoin d’un aménagement linguistique s’accroît selon l’intensité de la concurrence entre les langues ou entre les variétés de la même langue, manifestation de la concurrence entre les groupes. Ainsi, aux États-Unis, la concurrence est pour ainsi dire nulle entre, disons, l’italien ou le français et l’anglais; elle est plus marquée entre l’espagnol et l’anglais, surtout à l’ouest du pays, mais pas encore au point de nécessiter la définition explicite d’une politique linguistique générale. En Suisse, le partage du pays en zones linguistiques unilingues, avec la pratique du multilinguisme dans les institutions fédérales, a réglé d’une manière satisfaisante la question des langues. En Belgique, la division du pays en deux zones linguistiques a donné d’excellents résultats; c’est l’ambiguïté de la région de Bruxelles, où vraiment les deux langues sont en présence, qui agit comme catalyseur de la querelle linguistique. Au Québec, le français et l’anglais étaient, sont et seront toujours en concurrence, d’où la nécessité évidente et constante de règles de jeu claires et précises. Cependant, l’exemple du même Québec indique que la concurrence entre les langues n’est pas une condition suffisante à une entreprise d’aménagement linguistique, puisque ce n’est que tout récemment qu’on y a eu recours.
En fait, la condition déterminante est la conscience de cette concurrence et le désir d’intervenir, non seulement chez quelques personnes, mais dans de larges secteurs de la population. La réalisation de cette condition est elle-même assujettie à d’autres facteurs difficiles à identifier, à circonscrire. À ce stade de notre réflexion, nous estimons que les facteurs suivants sont importants. Au premier chef, le type d’organisation politique du pays qui règle la manière dont se définissent les projets de la collectivité. Au Québec, la démocratie et le parlementarisme de type britannique ont fait que le débat linguistique a été public, d’où le recours à la technique des commissions d’enquête et la succession des projets de loi, toujours accompagnés d’une commission parlementaire et d’un intense débat, rendant possible le jeu de toutes les influences, sous toutes les formes. Les choses ne se passent pas ou ne peuvent évidemment pas se passer de la même manière dans un pays de type socialiste à parti unique comme l’Algérie, ou à régime monarchique comme le Maroc, ou présidentiel comme la plupart des pays d’Afrique noire. Le niveau de scolarisation et d’éducation de la population nous apparaît comme un facteur également important d’une part pour saisir le lien entre l’organisation sociale et la pratique linguistique et, d’autre part, pour participer pleinement au débat, le cas échéant, par la parole, l’écriture et la lecture, en somme par l’information reçue et émise. Ainsi, il se crée une certaine dynamique entre les agents sociaux, dynamique devant déboucher peu à peu sur un certain nombre de consensus, notamment par le dialogue entre les hommes politiques, les spécialistes des questions linguistiques, les corps intermédiaires (sociétés commerciales, entreprises privées, associations diverses, syndicats, etc.) et la nation. Enfin, le degré de dépendance ou d’indépendance économique et politique du pays par rapport à d’autres pays, à travers la relation linguistique. Par exemple, la définition d’une politique linguistique peut influencer les investisseurs étrangers ou les programmes de coopération bilatérale. Il s’agit moins d’indépendance politique que d’indépendance économique, c’est-à-dire à la fois de l’intégration à une économie étrangère (par exemple, l’intégration de l’économie québécoise à l’économie canadienne et américaine) et de la forme de cette intégration, surtout en ce qui concerne la direction des établissements et leur marge d’autonomie par rapport au siège social.
En somme, certaines conditions éveillent la conscience linguistique et poussent à l’action. Toute la question est maintenant de savoir comment infléchir la concurrence linguistique dans la direction désirée.
Ces principes sont de deux ordres. Les premiers ont trait à la manière dont une langue ou une variante d’une langue en arrive à s’imposer dans les pratiques linguistiques d’une collectivité nationale. Les seconds concernent la manière de procéder à l’établissement d’un plan d’organisation linguistique d’un État; ils sont prospectifs et immédiatement orientés vers l’action, vers la prise de décisions. Les premiers dépendent d’une théorie générale de l’usage linguistique, dont les composantes principales sont l’analyse des fonctions de la langue (chapitre 3, 2.), la distinction entre communications individualisées et institutionnalisées (chapitre 3, 3.), l’intégration du comportement linguistique dans une théorie globale des comportements sociaux, ce qui permet d’analyser la question de la norme sous le même angle et avec le même appareil que tout modèle de comportement social (chapitre 3, 4.). Les seconds découlent immédiatement de l’expérience québécoise.
Nous en sommes arrivé à réduire à deux grands principes le processus par lequel une langue, ou une variante d’une langue, prédomine ou s’impose comme norme.
Premier principe (principe de la globalité) : ce sont les communications institutionnalisées qui déterminent une situation linguistique et non les communications individualisées. En d’autres termes, le comportement linguistique des institutions politiques et économiques détermine à la longue, s’il est constant et identique, la prédominance d’une variante ou d’une langue sur les autres. Tout particulièrement, nous croyons que trois groupes d’institutions exercent, à cet égard, une influence décisive. Ce sont : le système scolaire (langue d’enseignement et enseignement de la langue), l’administration publique (langue des lois, des décrets, des règlements, des directives, des formulaires, etc.) et le monde de l’économie, du commerce et de l’industrie (langue des plans, des procédés, des directives, des catalogues, des modes d’emploi, de l’étiquetage, etc.). Le comportement linguistique de l’individu est façonné par ses contacts nombreux, répétés et pour ainsi dire officiels avec la langue des institutions.
En conséquence, lorsqu’on souhaite modifier une situation linguistique ou en orienter l’évolution, il faut contrôler le comportement linguistique des institutions. Il est dangereux de faire peser le changement linguistique sur les individus. Leur responsabilité, en la matière, est trop limitée. Le recours exagéré à la responsabilité de l’individu pour obtenir des changements significatifs à une situation linguistique donnée ne saurait que susciter une sorte de sentiment d’impuissance collective et provoquer la dégradation accélérée de cette situation, comme le Québec l’a fort bien expérimenté entre la fin du XIXe siècle et le début des années soixante.
Second principe (principe des images) : réalité abstraite d’une grande complexité, toute situation linguistique se révèle à la population par certaines de ses manifestations qui jouent alors le rôle d’images collectives. Dans le processus même de l’édification de la personnalité, chaque individu construit à l’intérieur de lui-même une certaine image de son être linguistique, image qui sera à la base de ses attitudes et de ses comportements, et ce, à partir des nombreuses images extérieures qu’il capte d’abord dans sa vie familiale, puis dans la vie de son entourage immédiat et, enfin, dans sa propre vie sociale dont le premier contact se situe au niveau de l’école. Il est indispensable qu’une certaine cohérence s’établisse entre les images collectives et l’image intérieure, c’est-à-dire l’image que l’individu a de lui-même. Sinon, il y a risque de schizophrénie linguistique, provoquée par l’incapacité d’intégrer la succession des images linguistiques distinctes, l’individu étant à la quête d’une réponse à la double question : de quelle langue suis-je? de quelle(s) langue(s) dois-je ou devrais-je être?
Dans la perspective d’un aménagement linguistique cohérent, certaines images linguistiques collectives nous semblent plus particulièrement importantes. Ce sont, en tout premier lieu, la langue des premières années de scolarité; ensuite, celle de l’affichage, de la publicité, des raisons sociales, la langue des médias, surtout de la radio et de la télévision; enfin, le vocabulaire et la terminologie, seule surface visible, sensible de la langue pour le plus grand nombre d’usagers de la langue.
Les principes qui guident la manière de procéder à l’établissement d’un plan d’organisation linguistique sont en réalité fort simples mais lourds d’implications politiques, sociolinguistiques et budgétaires.
Premier principe. Toute intention d’aménagement linguistique suppose une connaissance approfondie de la situation linguistique de départ, à la fois à un certain niveau d’abstraction, pour dégager les lignes de force du paysage, et dans le détail, pour bien fonder la vue générale.
Puisqu’il y a toujours un fort danger d’impressionnisme à cet égard, provenant aussi bien de la complexité du phénomène que du jeu inconscient des « a priori » et des préjugés, il vaut mieux procéder à une description détaillée de la situation avec le maximum de rigueur méthodologique. Toutes les grandes fonctions de la langue doivent être l’objet d’un examen. L’équipe responsable de cette description doit être largement multidisciplinaire.
Il s’agit ici uniquement de décrire ce qui est, non de choisir ce que l’on veut qui soit. À cette étape-ci, le choix est prématuré. L’objectif est que le plus grand nombre de personnes comprennent la situation et réfléchissent aux choix possibles, en soupesant les avantages et les inconvénients de chacun et de tous. Toute cette activité d’enquête, d’information, d’animation joue un rôle primordial dans la formation d’un consensus social en matière de langue. Cette période peut durer plus ou moins longtemps.
Deuxième principe. À partir de la description de la situation de départ, il faut ensuite définir les caractéristiques de la situation jugée souhaitable et qui sera considérée comme « situation cible ».
Cette démarche implique une relation étroite entre les spécialistes qui ont établi la description, ou du moins certains d’entre eux, et les responsables politiques du pays. Alors que les premiers ont la responsabilité de fournir aux seconds les éléments d’information propres à fonder des choix politiques éclairés, il revient à ces derniers de faire ces choix et de leur donner un statut juridique sous forme de loi, de décret, de règlement, de directive, etc. De plus, il est primordial que ces choix politiques fassent l’objet d’un large consensus, qu’ils reçoivent l’adhésion d’un grand nombre d’usagers et qu’ils représentent véritablement et sans ambiguïté aucune un projet collectif. L’étape précédente ayant fourni à l’ensemble de la population de nombreux éléments d’information, l’homme politique se doit, à partir de ces éléments, d’exposer le bien-fondé de ses choix; c’est là la condition du succès de sa politique linguistique.
Il vaut mieux aborder d’un seul coup tous les domaines d’emploi de la langue à cause de leurs interactions. L’approche sectorielle est dangereuse. L’exemple le plus probant est de réduire la politique linguistique au seul domaine de l’éducation : enseignement de la ou des langues maternelles, enseignement des langues non maternelles, choix de la ou des langues de l’alphabétisation, sans se préoccuper de la ou des langues de l’administration, du travail et de l’économie, des médias. On risque ainsi d’introduire dans l’enseignement ou l’alphabétisation une ou des langues qui ne trouveront aucun emploi institutionnel une fois apprises, d’où la réaction négative de la population à l’égard d’un objectif en soi louable.
Troisième principe. Une fois la situation cible définie, il convient de mettre au point une stratégie qui permettra de passer de la situation de départ à cette situation cible. Cette stratégie doit être originale puisqu’elle correspond à une situation de départ et à une situation cible particulières, les expériences des autres ne pouvant alors servir que de sources d’inspiration ou de stimulants à l’imagination et à la volonté d’action. Elle doit être orientée, selon nous, en fonction de quatre facteurs que nous estimons fondamentaux, à savoir le temps, le mode de contrôle du processus de changement, les travaux nécessaires à sa mise en place et les ressources financières adéquates.
Le temps. Il serait faux de considérer comme acquis que tous les éléments de la stratégie sont immédiatement applicables. Certains le sont, il est vrai, mais la plupart exigent des délais plus ou moins longs, soit qu’il faille mener certains travaux préliminaires, comme réunir la terminologie ou produire le matériel pédagogique indispensable, soit qu’il y ait lieu de former un personnel cadre inexistant, soit enfin qu’il s’avère nécessaire de réduire les coûts qu’entraînerait pareil changement, en ne modifiant par exemple la langue des formulaires qu’au fur et à mesure de leur réimpression. Il n’y a certes aucun avantage et beaucoup d’inconvénients à brusquer les choses. L’essentiel est de fixer l’échéance de chacun des éléments de la stratégie.
De plus, les objectifs de l’aménagement linguistique évoluent avec la situation linguistique elle-même, comme nous l’avons constaté dans le cas du Québec. Il s’agit ici d’un processus en constante évolution, dont l’essentiel, dans la perspective où nous nous plaçons, est d’additionner les possibles, dans le lent travail de façonnement d’une société meilleure et plus juste.
D’où la nécessité absolue d’un mode de contrôle administratif du processus de changement. Les principales personnes, physiques ou morales, responsables de prendre les dispositions propres à réaliser la politique linguistique, doivent rendre compte, périodiquement, des mesures qu’elles ont prises à cette fin à une personne ou à un organisme dûment mandaté et doté d’autorité. Cette disposition correspond à deux besoins : veiller à ce que la politique linguistique se traduise dans les faits, assurer la continuité et de la politique et de son application.
Enfin si l’on veut atteindre la situation cible, il y a lieu de mettre en œuvre divers travaux. Il importe d’abord de départager soigneusement les tâches qui incombent à l’État de celles qui doivent être assumées par le secteur privé. Parmi celles de l’État, nous citerons la préparation du matériel pédagogique, des formulaires de gestion et certains travaux de terminologie. Quant au secteur privé, il devrait assurer entre autres la mise au point de l’étiquetage et de la publicité, de même que le recrutement et la formation du personnel qui sera affecté à la rédaction et à la traduction de la documentation administrative et technique. L’État doit donc prévoir à son budget les crédits nécessaires à la mise en place de sa politique linguistique, essentiellement en ce qui a trait au fonctionnement de l’organisme ou des organismes de contrôle, à la mise en œuvre des travaux qui lui incombent et enfin à la mise en application de cette politique au sein de ses ministères, notamment le ministère de l’Éducation.
1.3 Mode de réalisation de l’aménagement linguistique
Nous constatons que les manières dont se fait effectivement l’aménagement linguistique des pays varient beaucoup en elles-mêmes, et d’un pays à l’autre.
La méthode la plus répandue est celle de la libre concurrence des communications institutionnalisées. Les seules interventions de l’État portent sur l’enseignement : on ne peut éviter de choisir une ou des langues d’enseignement, ni de décider lesquelles on enseignera comme langues non maternelles; et sur l’administration publique : choix de la langue ou des langues officielles, usage des langues dans les communications entre l’État et les citoyens, les entreprises, les autres États. Le secteur privé est laissé totalement libre dans ses comportements linguistiques, surtout dans le commerce et l’industrie. La situation linguistique se régularise alors par le jeu des forces politiques, économiques et démographiques.
Il arrive aussi que l’intervention de l’État se fasse dans des domaines en apparence étrangers à la politique linguistique. Il s’agit en somme de gestes d’aménagement linguistique partiels et indirects, qui souvent passent complètement inaperçus[105]. Par exemple, la France a légitimé par le souci de la protection du consommateur sa législation linguistique en matière d’étiquetage. La plupart des pays ont statué sur l’usage des langues dans le commerce international et, notamment, sur la ou les langues d’importation. Le problème des travailleurs étrangers a amené beaucoup d’industries et de pays européens à préciser leur politique linguistique. Enfin, exemple peut-être extrême mais significatif, un syndicat de pilotes s’opposait récemment à l’usage du français dans les communications air/sol au nom de la sécurité des passagers.
L’aménagement linguistique pourrait finalement être explicite et global, mais du fait de la complexité même de cette entreprise et de ses incidences politiques, c’est là une solution peu fréquente.
2. Les défis de la francophonie
La francophonie ne va pas de soi. Ce n’est pas parce que, au hasard de l’histoire, plusieurs pays ont été appelés à partager la même langue qu’ils constituent nécessairement une sorte de club, gardiens d’intérêts communs et assurant un réseau de relations suivies. Il n’existe pas que nous sachions de club des pays de langue espagnole ou portugaise. En fait, la religion unit davantage que la langue, comme en témoignent d’ailleurs les pays islamiques.
L’idée de la francophonie a été lancée immédiatement après la décolonisation, soit dans des circonstances troubles qui font que le terme même de francophonie est équivoque et que, pour plusieurs, il sent le néo-colonialisme, un peu comme le diable sent le soufre dans les contes populaires. En fait la francophonie en est encore au stade où, quoique née, sa survivance n’est pas assurée et ce, à notre avis, en raison de l’ambiguïté du concept même de francophonie et des objectifs qu’elle entend poursuivre.
Nous constatons que la francophonie fait face à deux défis fondamentaux : le multilinguisme et la diversité linguistique, dont on parle en utilisant une terminologie dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas innocente.
2.1 Le multilinguisme
Le multilinguisme est la règle générale des pays dits francophones. Hors de France, le français est toujours en contact avec une ou plusieurs langues sur le même territoire, donc en relation avec des aires culturelles et linguistiques plus ou moins grandes, de plus ou moins grand prestige, auxquelles s’identifient à des degrés variables les individus, les communautés, les États. Le statut du français est divers : langue maternelle (au Québec, avant la Loi sur la langue officielle), langue maternelle officielle (au Québec depuis lors, en Suisse, en Belgique), langue officielle non maternelle (dans les pays d’Afrique noire, les Antilles, l’océan Indien), langue non officielle de grand prestige, en général en concurrence avec l’anglais (dans les pays du Maghreb : Tunisie, Algérie, Maroc). Le statut des langues en présence avec le français est également varié : langue maternelle officielle (comme le flamand en Belgique, l’arabe au Maghreb, l’anglais au Québec par rapport à l’ensemble du Canada, où le français et l’anglais sont langues officielles), langue maternelle non officielle (comme l’anglais au Québec proprement dit, où seul le français est langue officielle; comme aussi le plus grand nombre des langues africaines en Afrique noire), langue officielle non maternelle (comme l’anglais au Cameroun), langue de grand prestige en concurrence avec le français (comme l’anglais au Québec, par rapport cette fois au bloc anglophone d’Amérique du Nord). Ces situations de multilinguisme sont sources d’une dynamique complexe d’attitudes à l’égard du français et à l’égard des autres langues, et de rapports naturels, consentis, obligés de chacun et de l’État avec le français et avec les autres langues.
En France, il existe, en apparence, une forte situation d’unilinguisme. En fait, on y constate la présence et la persistance d’aires linguistiques et culturelles allogènes[106], l’alsacien, le breton et le basque, dont les statuts sont indéfinis et dont les rapports avec le français sont sources de tensions plus ou moins vives. Par ailleurs, le français, en France même et dans le reste du monde, est en relation et en concurrence avec l’anglais, dans des secteurs bien particuliers, par exemple la langue de travail de certains sièges sociaux, la langue technique de certaines industries, en général de pointe, comme l’électronique ou l’informatique, la langue des publications scientifiques, la langue des grandes organisations internationales, comme l’UNESCO ou la Communauté économique européenne. Pour préciser le concept d’unilinguisme apparent, on pourrait évoquer l’exemple des États-Unis, symbole de l’unilinguisme, alors qu’en fait, il s’agit là aussi de multilinguisme, dont les éléments sont : l’espagnol (surtout à l’ouest), l’italien, le français (en Louisiane et les États de la Nouvelle-Angleterre), enfin la diaspora de toutes les langues d’Europe, en colonies culturelles plus ou moins nombreuses et organisées. Toutefois l’anglais n’y fait face à aucune concurrence, pas même de l’espagnol, et est fortement soutenu par son statut de langue dominante mondiale.
Les problèmes que pose le multilinguisme à la francophonie sont à la fois d’ordre international et national.
Sur le plan international, il s’agit davantage d’une question d’objectif, soit de la manière d’envisager et de résoudre le multilinguisme. Il existe à cet égard deux tendances nettement distinctes. La première vise la forme la plus complète possible d’unilinguisme français, alors que la seconde cherche à établir une relation d’équilibre entre le français et les langues avec lesquelles il doit coexister.
Chacune de ces tendances est affirmée et défendue, officiellement ou officieusement, aussi bien par des Français de France que par des Québécois, des Belges, des Africains ou des Arabes, ce qui explique l’emploi de l’expression « débat international ». En fait, la francophonie est divisée en deux grands courants qui permettent toutes les formes de compromis possibles.
La première tendance aspire à faire du français, et ce de façon générale, la seule langue des communications institutionnalisées, indépendamment de la situation linguistique de départ. Elle propose donc cet objectif à tous les pays et à tous les membres de la francophonie. Il s’ensuit, en conséquence, une stratégie consciente ou inconsciente qui vise à instaurer ou à généraliser l’unilinguisme français, d’une part par la généralisation de l’usage exclusif du français dans l’enseignement de même que dans toutes les communications institutionnalisées (administration, presse, radio, télévision, affichage public, raisons sociales, industrie et économie) et d’autre part, par la réduction des langues du pays à un statut d’infériorité et, il va sans dire, la restriction de leur usage aux seules communications individualisées affectives ou familiales, donc surtout à leurs fonctions intégratives, esthétiques et ludiques.
Le danger d’une telle stratégie est de faire du français une langue d’oppression et, en contrepartie, de convertir la langue ou les langues nationales en cause en langues de la révolte politique, économique ou culturelle dans le grand courant mondial d’identité culturelle et d’autonomie nationale que nous connaissons présentement. L’exemple type de la confusion entre français-langue et français-pays, du rejet du français en même temps que d’un système politico-économique, est celui de l’Algérie où la première phase de la révolution a voulu substituer l’arabe au français pour tout et en tout, c’est-à-dire opposer un unilinguisme apparent à un autre.
La seconde tendance recherche une relation d’équilibre entre les langues en présence y compris, il va sans dire, le français. Elle poursuit donc comme objectif une forme de bilinguisme ou de multilinguisme fonctionnel (chapitre 3, 1.c) adaptée à la situation de départ et conforme à la situation souhaitée. Elle débouche en général sur une démarche du type aménagement linguistique, qu’elle soit ou non systématique, dont les grands axes sont actuellement la politique d’enseignement des langues maternelles, du moins dans les premières années de scolarité, le choix des langues à « officialiser » dans le cas où elles sont très nombreuses, comme il arrive en Afrique noire, ce qui signifie le choix d’une ou de plusieurs langues selon les fonctions et les domaines d’utilisation (domaines d’unilinguisme, de bilinguisme, de multilinguisme). Le danger le plus immédiat de cette tendance est le manque de rigueur, l’impressionnisme à la fois de l’analyse de la situation et de la définition des objectifs, ce qui fait que les politiques vont sans cesse cahin-caha.
Cette seconde tendance engendre des appréhensions. Certains, surtout des francophones de naissance, craignent que l’utilisation généralisée des langues nationales entraîne comme conséquence à long terme le passage à l’anglais comme langue seconde de grande diffusion au détriment du français. D’autres, en général des hommes politiques, influencés par la relation étroite que la Révolution française a établie entre unité politique et unité linguistique, l’une n’allant pas sans l’autre dans la forme la plus pure de ce mythe, redoutent que la reconnaissance des langues confirme la division du pays en zones linguistiques et compromette ou rompe l’unité nationale.
Sur le plan national, le problème du multilinguisme se situe à deux niveaux : statut du français (donc l’aspect participation à la francophonie) et statut des autres langues. Qu’on le veuille ou non, ces questions se posent et il est souhaitable que les réponses soient lucides et clairvoyantes. Malheureusement, on a l’impression que les discussions se font aujourd’hui soit à l’ombre des institutions politiques, soit sous le couvert des slogans, souvent en contradiction avec les politiques réelles.
Nous ne pouvons donc que constater l’importance que devraient revêtir les thèmes du débat panfrancophone sur le multilinguisme. Le malheur, c’est la multiplicité et la variété des situations linguistiques existantes, la connaissance qu’en a le public n’étant que fragmentaire et les termes mêmes du débat prêtant à des interprétations différentes. En réalité, ce débat n’a vraiment jamais eu lieu; la francophonie n’a pas d’objectif clair et défini en matière de multilinguisme.
2.2 La diversité linguistique
La langue française, comme toute langue de grande diffusion, prend une coloration particulière selon les pays (variation géographique), les couches sociales (variation socioculturelle) et les époques (variation temporelle). Les variables peuvent être d’ordre phonétique et prosodique (la source première du préjugé de l’accent), d’ordre syntaxique (difficile à percevoir et à analyser), d’ordre lexical, ce qui est le gros de l’affaire, le cœur de la notion de français régional. Là-dessus, presque tout le monde est d’accord. Ce qui est intéressant et important, c’est ce qui s’en suit, c’est-à-dire les problèmes que la diversité linguistique pose aujourd’hui à la francophonie. Nous en ferons rapidement le tour, le tableau d’ensemble nous intéressant ici davantage que l’exposé de détail de chaque question.
a) L’inventaire et la description des usances (des variantes, voir Piron[107])
La démarche en « isme » est encore aujourd’hui très pratiquée. Nous entendons par là la sélection, à même un système linguistique global, d’éléments que l’on juge propres à un usage régional du français ou caractéristiques de cet usage et que l’on qualifie de « canadianismes », « québécismes », « belgicismes », « helvétismes », « africanismes », etc. selon la provenance. Elle est la résultante de choix plus ou moins impressionniste qui favorise les faits de langue les plus apparents tels que les formes lexicales ou la phonétique, dictés en fonction de critères de type normatif plus ou moins bien établis, d’où l’épithète « de bon aloi » qui qualifie souvent de telles expressions, « canadianismes de bon aloi » par exemple. C’est une démarche de grammairiens, d’amateurs de beau langage plutôt que de linguistes ou de lexicographes. Elle a suivi, presque partout, la même évolution, qui a connu trois phases successives : la phase péjorative, la phase sélective et enfin la phase descriptive. La phase péjorative considère le « isme » comme une forme fautive, du type « Dites… ne dites pas… »; par l’adjonction de l’épithète « de bon aloi », la phase sélective n’entérine que certains « ismes », ce qui fait que ceux qui ne sont pas dits « de mauvais aloi » n’ont en fait aucun statut; enfin, la phase descriptive, récente, entend tout simplement faire l’inventaire, sans juger de ce qu’on doit décider de chaque forme du point de vue de l’usage institutionnalisé mais qui comporte tout de même un choix puisque manifestement, on ne met pas tout dans l’inventaire.
La démarche en « isme » est sans doute une étape nécessaire, mais elle ne peut nous fournir une description rigoureuse et fiable du français régional. Il y aurait lieu, pour ce faire, d’y substituer une analyse linguistique stricte qui, pour des raisons évidentes de comparaison des résultats, devrait nécessiter une concertation entre spécialistes, tout au moins sur le choix des appareils de description de la langue. Nous ne pouvons que déplorer l’absence d’une méthodologie de la description globale du français régional, c’est-à-dire une méthodologie de la construction du français commun dit « universel », à un niveau d’abstraction qui fasse l’objet d’un certain consensus, un peu à la manière de celui qui a favorisé les travaux de dialectologie.
Elle se pose aux niveaux théorique et pratique. La discussion au sujet du concept de norme est à peine amorcée. Les linguistes ont toujours mal réagi à cet égard pour plusieurs raisons. Intéressés surtout à la description du système, ils ont senti le besoin de se démarquer par rapport aux grammairiens et au concept de « bon usage », étant eux-mêmes descriptivistes et peu enclins à intervenir dans les mécanismes de la régulation linguistique qui les intéressent peu et que d’ailleurs ils connaissent mal. Ce qui n’empêche pas que la régulation linguistique existe, que l’usage en est un résultat et non un principe et qu’il faudra éventuellement en faire l’analyse et en élaborer la théorie, soit autant de responsabilités qui incombent aux sociolinguistes, aux anthropologues, aux sociologues, enfin à tous ceux qui s’intéressent à la fois à la communication et à l’organisation de la vie en société.
Sur le plan pratique, beaucoup de personnes, qui ne sont pas des linguistes, ont sans cesse des choix linguistiques à faire dans l’exercice normal de leurs métiers ou de leurs responsabilités. Ces choix, et leur convergence, jouent un rôle dans l’orientation de l’usage du groupe et la construction de la hiérarchie des usages linguistiques. Ils portent sur la langue qu’il faut écrire ou parler dans les médias selon les types d’articles ou d’émissions, la langue qu’il faut enseigner, la langue qu’il faut utiliser dans tous les imprimés de l’administration, la langue des communications internationales, la langue de la publicité, etc. En somme, il y a un recours obligé quotidien à la norme par un grand nombre d’usagers qui cherchent des guides, des instruments de référence, des critères de conduite et ce, dans tous les pays. C’est, pour nous, l’aspect le plus important d’une problématique de la norme.
c) Le monde des préjugés
Les francophones sont « divisés par la même langue », aurait pu écrire Daninos. D’instinct, ils font l’inventaire de leurs différences en oubliant presque et en sous-estimant toujours ce qu’ils ont en commun. Le préjugé par excellence c’est de croire que nous n’avons personnellement pas d’accent et de prétendre que ce sont les autres qui en ont un. Lorsque nous arrivons à prendre conscience que nous avons aussi un accent, et qu’en fait tout le monde a un accent et que cela va de soi, le second préjugé, c’est de s’imaginer que son accent est le moins marqué, le plus répandu, le plus acceptable, et de revenir, par ce biais, à l’exclusion de l’autre dans les ténèbres du mauvais accent; d’où, troisième préjugé, cette sorte de hiérarchie esthétique des accents qui manifeste soit nos sympathies, soit nos allégeances à un groupe particulier. C’est ainsi qu’on pourra aimer l’accent de Provence, mais détester l’accent alsacien, trouver charmant l’accent québécois, mais ne pas priser l’accent belge, etc. Notons le flou du mot « accent » : si on pense surtout à sons et ligne mélodique, on y fait entrer aussi le vocabulaire, la syntaxe, la stylistique; en somme c’est l’antithèse du français non marqué, neutre, idéal qui nous vient surtout à travers la langue écrite. Enfin, un dernier préjugé consiste à réclamer des autres le respect de la forme régionale de français qui est la nôtre et à se moquer des autres formes de français régionaux, fait beaucoup moins contradictoire et est plus fréquent qu’on ne le croit.
2.3 La fausse innocence de la terminologie
Une certaine terminologie est en usage au sein de la francophonie. Du fait que la valeur et le sens même de ces mots varient selon les attitudes, les objectifs attribués à la francophonie ou tout simplement selon la qualité de l’information de ceux qui les utilisent, il convient d’amorcer l’analyse critique de ces termes en indiquant les ambiguïtés que nous y voyons à la suite d’une fréquentation assidue des lieux de la francophonie.
Francophone.
De par sa composition, francophone désigne celui qui parle français. C’est un peu court : à ce compte, l’anglophone qui a appris le français comme langue étrangère est un francophone, puisqu’il parle français. Si nous ajoutons « … comme langue maternelle », la définition est meilleure, mais pas encore satisfaisante, puisque beaucoup d’Africains, d’Antillais, d’Arabes se conçoivent comme francophones sans avoir le français comme langue maternelle; à cause du multilinguisme de leur pays, ils participent à deux ou plusieurs mondes linguistiques. Il faudrait en fait que la définition retienne l’élément de fréquence dans l’usage du français, donc de la distribution des langues selon les domaines ou les fonctions, et qu’elle intègre l’appartenance et la participation à un univers culturel de grande extension. Chose certaine, la définition ne doit pas être telle qu’elle oblige l’individu à choisir entre langue maternelle et langue française, car ce serait en contradiction explosive avec le fait du multilinguisme, mais en harmonie avec la tendance unilinguiste. Ce qui donnerait une définition comme celle-ci : « celui qui s’intégre et participe à un univers culturel multinational dont la langue d’usage est le français, bien que ce ne soit pas forcément sa langue maternelle ».
Francophonie.
Le mot francophonie subit en ce moment les contrecoups de la décolonisation, du zèle des tenants de la tendance unilinguiste, enfin de la confusion entre « français » signifiant « appartenant ou relatif à la France » et « français » se rapportant au mot langue dans le syntagme « langue française ». Sous le couvert de la langue, il y a danger que la francophonie soit récupérée par les hommes d’affaires et les hommes politiques pour masquer une mainmise économique et politique sur certains pays; qu’elle empêche l’épanouissement des langues et des cultures nationales au nom de la langue française alors qu’en fait, cette langue est le moyen de préserver un marché et une zone d’influence. Il semble bien que le mot « francophonie » soit à ce point compromis qu’il faille en abandonner l’usage. Si on veut le réhabiliter, il faudra mettre de l’avant l’idée d’égalité des partenaires, favoriser les relations et les échanges multilatéraux, culturels et surtout économiques, sans passer sans cesse par Paris, faire de la francophonie un lieu où coexistent en harmonie plusieurs langues et cultures.
Français, français universel, français régional, français dialectal.
Derrière ces mots, il y a tout le malaise de la diversité linguistique : existence inéluctable de formes régionales du français, donc de normes régionales de l’usage, d’où l’éclatement du mythe d’une seule et même norme pour tous; malaise théorique et méthodologique des spécialistes face à ces phénomènes, ambiguïté des attitudes de ceux qui en parlent, il faut revenir à la marguerite : le français est la somme du français commun (tous les éléments de la langue qui sont utilisés par tous les francophones, dans toutes les circonstances et à tous les niveaux), de tous les français régionaux (variantes linguistiques d’une région) et de tous les français spécialisés (variantes des niveaux socioculturels et éléments, surtout terminologiques, des langues de spécialités). C’est plus et autre chose que le français des manuels, des dictionnaires, des ouvrages de linguistique, qui n’en sont que des fragments, des choix, des descriptions (chapitre 3, 4.c). Le français régional est un cadre de vie, la manière naturelle et coutumière de s’exprimer de personnes qui vivent ensemble : à la limite, tous les français sont des français régionaux.
Le français universel est ou bien synonyme de français commun, ou bien une construction de l’esprit, une manière de décrire le français en y intégrant certains régionalismes selon des critères à déterminer. Chose certaine, la sanction internationale des faits de langue régionaux n’est pas nécessaire : il faut abandonner l’objectif de la reconnaissance panfrancophone des régionalismes, concrétisée par exemple par leur inscription au dictionnaire. Certains traits régionaux sont strictement de tradition locale; d’autres se diffusent avec les personnes et les choses, sans qu’on sache trop comment. Les premiers appartiennent à la norme régionale, les autres à la norme du français commun. C’est davantage une question d’attitude qu’une question linguistique.
Le français dialectal est à la fois différent du français régional et du dialecte. À un certain moment, l’expression « français dialectal » a été utilisée dans le sens de français régional. Mais, d’une part on est revenu à un sens plus technique du mot dialecte, d’autre part ce dernier a été entaché d’une valeur péjorative qui en rend aujourd’hui l’usage difficile, surtout dans les milieux et pour les publics non spécialisés. Français dialectal s’entend aujourd’hui pour désigner les traces des dialectes, au sens diachronique strict, qu’on retrouve dans les français régionaux, ou les formes hybrides que sont devenus les dialectes à force d’être envahis de termes français.
Créole et créolisation.
Dans la perspective où nous nous plaçons, celle de la diversité linguistique, les mots « créole » et « créolisation » sont péjoratifs et souvent utilisés à tort, le premier pour désigner toute forme de contamination d’une langue par une autre, et le second pour en qualifier le résultat. C’est ainsi qu’aux débuts de la querelle du « joual » au Québec, certains ont soutenu qu’il s’agissait d’un créole, donc d’un processus de créolisation, ce qui paraît maintenant totalement exagéré. Il faudrait définir soigneusement ces deux termes et, comme dans le cas de « dialecte », en user avec prudence ou en restreindre l’emploi aux milieux spécialisés. Ce sont là des mots qui jouent un rôle très particulier dans l’expression des préjugés.
Emprunt.
Il y a ici deux problèmes distincts. D’une part, ce mot est trop vaste, ou trop flou, ou encore préstructuraliste : il sert à désigner tout passage d’un terme d’une langue dans une autre, quelles qu’en soient la fréquence (nombre total de mots empruntés), l’ancienneté (donc le degré d’intégration de l’emprunt dans le système), l’appartenance à la langue commune ou à une langue de spécialité. Peut-on vraiment parler d’emprunt lorsqu’on constate que la terminologie de pointe d’une spécialité est en forte majorité composée de termes anglo-américains? Est-ce le même phénomène que redingote, streaker ou fast food? Est-ce encore de l’emprunt quand tout le vocabulaire industriel est d’une autre langue, comme en anglais au Québec avant les programmes de francisation? D’autre part, la pratique de l’emprunt n’a jamais fait l’objet ni d’un débat ni d’une définition de politique au sein de la francophonie. Par rapport à l’anglais, les choses se présentent si différemment d’une situation linguistique à une autre, par exemple en France et au Québec, que la perception du phénomène et les attitudes sont pour ainsi dire aux antipodes : accueil de l’emprunt et snobisme de l’anglais en France, francisation des terminologies et usage restrictif de l’anglais au Québec. Par rapport aux autres langues, notamment aux langues africaines, la question ne s’est pas encore posée, ce qui se fera avec la publication de L’inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire[108], quand on aura en main une description suffisamment riche pour bien saisir la problématique de l’emprunt dans une conception non normative du français régional : synonymie des emprunts découlant du nombre de langues en contact avec le français, difficultés d’intégration des emprunts au système français quant à la graphie, au genre, au nombre, etc., extension limitée à l’Afrique noire ou à une région de l’Afrique noire de la plus grande partie de ce vocabulaire par sa liaison étroite avec des faits socioculturels africains, ce qui milite en faveur d’une politique du français régional sans intention de sanction internationale. Ici encore, on voit que le mot « emprunt », comme « bilinguisme », doit être utilisé avec soin et prudence. Nous avons besoin d’une nouvelle analyse du phénomène de l’emprunt, plus sociolinguistique et plus structuraliste que la seule dont nous disposons aujourd’hui, celle de Leroy.
Normalisation, normatif.
Les mots-clés de l’horreur, pour un linguiste! Pourtant, ces faits existent et se produisent tous les jours. Ils sont au cœur d’une théorie de l’aménagement linguistique, en ce que celle-ci nous oblige à examiner, à expliquer comment se constitue un usage linguistique. Autant il est légitime, dans la définition d’une méthodologie de la description, d’exiger du descripteur une neutralité aussi grande que possible à l’égard des faits observés, autant il est utile de chercher à comprendre les mécanismes de la régulation linguistique et admissible d’y intervenir consciemment, en sociolinguistique théorique et appliquée, plutôt que de se voiler pudiquement les yeux et laisser les forces sociales jouer aveuglément toujours au profit du plus fort. L’essentiel, pour tous, est de ne pas confondre les démarches, pour les linguistes d’assumer le fait que la langue n’est pas un seul objet de description, mais un élément stratégique de l’organisation sociale et de la concurrence entre les groupes qui constituent la société.
3. Proposition d’objectifs linguistiques à la francophonie
Ce qui précède nous amène à proposer des objectifs linguistiques à la francophonie, c’est-à-dire à expliciter et formuler ce que beaucoup pensent que devraient être ses objectifs mais qui n’a jamais fait l’objet ni d’un débat, encore moins d’une unanimité au sein des instances et des institutions de la francophonie. Nous les formulerions ainsi : coexistence des langues, coexistence des usages, sentiment et valorisation de la ressemblance.
Coexistence des langues. La francophonie doit être un lieu où, grâce au fait que la langue française sert de lien culturel et spirituel, chaque pays cherche une solution originale aux problèmes qui découlent de la multiplicité des langues sur son territoire, en dehors d’une volonté ou d’un idéal d’unilinguisme. Si, dans certains pays, le français est langue officielle et/ou langue dominante parce que langue maternelle (France, Belgique, Québec, Suisse), il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi dans tous les pays de la francophonie, où le français peut fort bien être, devenir, demeurer une langue étrangère privilégiée, la langue de communication internationale choisie, une langue en équilibre fonctionnel avec une ou plusieurs autres. La francophonie doit s’engager dans une stratégie de multilinguisme fonctionnel français/autre(s) langue(s), comme le Québec s’est engagé dans une stratégie de bilinguisme fonctionnel français/anglais.
Coexistence des usages. La francophonie doit reconnaître et admettre l’existence de normes régionales de l’usage, autour d’un noyau linguistique central qui assure l’intercompréhension des pays entièrement ou partiellement de langue française, d’où la nécessité de définir une stratégie de la variation linguistique. La francophonie ne doit pas se donner comme objectif l’usage du même français pour tous, c’est-à-dire une même manière pour tous de parler français, soit en somme la plus grande illusion, la plus vaste fumisterie qui plane sur nous ou qui nous soit proposée.
Sentiment de la ressemblance. Les francophones doivent surtout valoriser ce qu’ils ont en commun sur le plan linguistique, en général les structures profondes de la langue, plutôt que de faire inlassablement l’inventaire de ce qui les distingue, en général les faits de surface. C’est strictement une question d’attitude, de point de vue, comme dans l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein. La francophonie doit entraîner ses membres dans une stratégie de la tolérance, qui remplacera avantageusement celle de l’élitisme, et dans une stratégie de la performance, qui reconnaît que les critères de qualité varient avec les circonstances, stratégie préférable à celle de la culpabilité, c’est-à-dire la crainte paralysante et la mauvaise conscience des fautes.
4. Conditions du développement de la francophonie
En conclusion, nous voudrions attirer l’attention sur ce que nous pensons être les conditions du développement de la francophonie.
La francophonie ne saurait se développer sans l’observance de certaines règles de conduite de la part des pays membres. Il nous semble indispensable, au départ, que les pays membres de la francophonie se mettent d’accord sur des objectifs définis, objectifs linguistiques, politiques et économiques, le premier et le plus important étant, selon nous, la création d’un réseau préférentiel de relations économiques. Il existe actuellement un fossé qu’il est urgent de combler entre la francophonie culturelle et la francophonie politique et économique. L’essentiel n’est pas la francophonie culturelle, car elle ne peut subsister sans la francophonie politique et économique qui nous offre malheureusement l’image d’une réalité fragile, sujette à de constants tiraillements.
Une fois ce premier principe admis, la concertation de tous les pays membres s’impose sur la formulation des programmes de coopération; il importe en somme de passer de la conception bilatérale de la coopération à la conception multilatérale. Il est déplorable, en effet, de constater le degré d’incohérence qui existe au sein de la francophonie.
Il faudrait enfin mettre fin au verbalisme et cesser de se faire des illusions au sujet de l’importance des institutions. En effet, ce ne sont pas les longs discours, les grandes déclarations, les colloques, les congrès, les biennales qui font la francophonie et ce n’est pas non plus parce qu’on se donne des institutions que la francophonie existe. En réalité, la francophonie se meut dans l’abstrait; elle n’a pas encore fait la preuve de sa raison d’être. Les francophones ont-ils véritablement la volonté de faire quelque chose ensemble, au-delà des mots? C’est la question que nous nous posons au terme de cette réflexion.
Postface en guise de conclusion
Le moment n’étant pas encore venu de tirer de l’expérience québécoise d’aménagement linguistique des conclusions même provisoires, nous ne pouvons que livrer les quelques réflexions suivantes.
Ce qui frappe, lorsqu’on retrace l’évolution des idées à partir des environs de 1960, c’est chez les Québécois la continuité des aspirations, leur approfondissement constant, la recherche progressive des moyens de les réaliser. Malgré les divergences, tumultueuses parfois, l’impression d’un mouvement vers un accord profond chez les Québécois se dégage nettement, au-delà des allégeances politiques et des « partisaneries » électoralistes des formations politiques. Accord pour le français, langue officielle du Québec, contre le bilinguisme institutionnalisé et généralisé. Accord pour l’omniprésence du français dans l’étiquetage, l’affichage public, la publicité, les services publics, contre l’unilinguisme anglais. Accord pour que le français devienne une langue de promotion et de succès dans le monde du travail et de l’économie, au lieu d’être une langue de seconde zone face à l’anglais. Accord pour que les minorités, y compris la minorité anglaise, s’intègrent et participent à la culture québécoise, au lieu de l’ignorer ou de tenter de la noyer par le nombre, mais en même temps, et sans contradiction, accord pour que les minorités culturelles maintiennent le contact avec leur culture d’origine, sans devoir s’assimiler intégralement à la manière du melting pot américain. Nous sommes convaincu que les Québécois ne reculeront pas sur ces points.
Il existe incontestablement deux manières de considérer le problème des langues, du point de vue du Canada ou du Québec. En passant de l’une à l’autre, la majorité linguistique change : anglaise au Canada, française au Québec. Tout le reste s’ensuit. Les solutions convenables pour le Canada ne le sont pas pour le Québec. Le Canada, en tant que gouvernement central, s’est découvert l’obligation d’assurer certains de ses services en certains endroits dans deux langues, dites langues fondatrices, le français et l’anglais. Ce qui ne signifie pas qu’il conviendrait au Québec de déclarer le français et l’anglais langues officielles, hypothèse qu’avait envisagée Pierre Laporte en 1965 et que Jean Lesage, avec sagesse, avait écartée. Le statut du français au Québec définit par voie de réciprocité celui de l’anglais. Une politique linguistique pour le Canada, considéré comme l’ensemble des populations de cultures diverses vivant aujourd’hui sous dix gouvernements différents, implique des modifications profondes à l’actuelle constitution, comme le soutenait sans détour André Laurendeau, et comme le prouve à l’évidence le jugement récent de la Cour suprême au sujet du Chapitre III de la Charte de la langue française en imposant à deux provinces sur dix une obligation dont les huit autres sont exemptes, au nom d’une constitution qui, dans le cas du Manitoba, est un souvenir historique, puisque la minorité francophone de l’époque a été frustrée de son destin et a fondu par assimilation comme beurre au soleil d’été. Au Canada, l’unilinguisme anglais est la règle, normalement et sans problème, à un degré que le français ne pourra jamais atteindre au Québec, puisque le Québec est l’anomalie linguistique de l’Amérique du Nord. C’est le seul endroit où le français a la possibilité d’être « la » langue, la langue de la vie quotidienne et la langue de tous les secteurs d’activité; on voit mal comment il pourrait en être ainsi dans les autres provinces, où les domaines d’utilisation du français et de l’anglais sont encore à définir.
La perspective dans laquelle les Québécois se sont placés est celle de la décolonisation culturelle, politique et économique. Il ne s’agit pas ici d’esprit revanchard, comme d’aucuns le prétendent. Il s’agit de corriger des injustices réelles, démontrées et analysées par deux Commissions, de pallier les effets d’orientations prises par nos élites d’autrefois, qui n’ont pas assumé le leadership dans les domaines de l’économie et qui ont laissé y prédominer l’anglais au nom du libéralisme et par crainte de représailles. Il s’agit surtout de la recherche d’une paix sociale plus juste pour la majorité, pour la minorité anglaise, pour les minorités autochtones, pour toutes les minorités culturelles, donc en somme, d’un projet global de société, qui implique une nouvelle définition des droits et devoirs des uns et des autres.
Désireux avant tout de conserver le statu quo, les anglophones n’ont pas semblé prendre au sérieux ce projet de société nouvelle. Repliés sur eux-mêmes et bien au chaud sous le manteau du gouvernement central d’Ottawa, ils n’ont pas voulu tirer les conséquences pour eux des revendications que les Québécois exprimaient ouvertement, souvent au cours d’assemblées imposantes auxquelles la presse faisait largement écho. Nous retrouvons ici la double perspective Canada-Québec : pour les anglophones, le vrai pays, c’est le Canada, le Québec est le pays des « autres ». Sauf la communauté juive, qui a toujours été très attentive et très intéressée à ce qui se passait chez les francophones, sauf aussi la communauté italienne qui, bien que vivant en milieu francophone, a poussé à ses extrêmes conséquences le choix de l’anglais en réclamant des classes anglaises, d’où l’affrontement de Saint-Léonard, les minorités culturelles en général ont fait cause commune avec la minorité anglaise et calqué leurs comportements sur les siens. Ces attitudes entraînent un important hiatus entre l’état des réflexions chez les francophones et la conscience de leurs effets pour eux chez les anglophones et les allophones. L’avènement d’un gouvernement péquiste, l’adoption de la Charte de la langue française, l’intérêt récent des Québécois à l’égard des minorités ont provoqué chez ces dernières une sorte de brusque réveil à l’égard du fait français et leur a fait prendre conscience de la nécessité de se définir, non seulement par rapport à Montréal, « la ville aux cent illusions », mais surtout par rapport au Québec et à la nation québécoise. Nous assistons donc de leur part à une réflexion qui fait suite à celle des Québécois au cours des années soixante. Leur laisser croire que les choses pourraient redevenir ce qu’elles étaient auparavant est malhonnête et dessert autant les intérêts des minorités que de la majorité, dont les relations au lieu d’évoluer vers la compréhension réciproque pourraient fort bien devenir hostiles si les minorités compromettaient sérieusement les projets de la majorité. Grâce à la Charte de la langue française, la paix linguistique s’est établie au Québec. À quoi servirait alors de rouvrir le dossier, sinon de vouloir jouer à l’apprenti-sorcier?
Il est de la plus haute importance que les Québécois continuent à veiller au respect et à l’application de cette loi. Leur vigilance devra s’exercer d’abord à l’égard de la loi elle-même, afin de faire évoluer la situation dans le sens souhaité; à l’égard également des organismes créés par cette même loi et de leurs dirigeants, afin qu’ils s’acquittent consciencieusement de leurs mandats, surtout en ce qui concerne les projets à long terme comme la francisation des entreprises ou l’application de sanctions aux contrevenants, particulièrement en matière d’affichage et d’étiquetage. Il faudra faire échouer toute tentative d’enlever à la Charte le peu de mordant qu’elle contient, ou encore de rétablir les deux catégories d’immigrants préconisées par la loi 22, celle des immigrants de langue anglaise et celle des immigrants des autres langues, ou de revenir au principe du libre choix de la langue d’enseignement de la loi 63.
Enfin, nous formulons le vœu que les linguistes d’ici et d’ailleurs s’intéressent davantage à la théorie et à la pratique de l’aménagement linguistique, dans ses deux grands axes : la régulation linguistique et la concurrence entre les langues sur un même territoire. Ces questions sont vitales pour la francophonie.
Au Québec comme ailleurs, est intolérable la contradiction entre la langue du cœur et la langue du pouvoir économique ou politique.
Appendice 1 – Repères chronologiques
1957
Un courant de pensée en faveur de l’unilinguisme français s’amorce et prend rapidement de l’ampleur, en relation étroite et équivoque avec les mouvements nationalistes favorables à l’indépendance du Québec. Ce mouvement est la riposte à la thèse du bilinguisme, à sa conséquence la plus nocive, la traduction.
avril
Albert Memmi publie les premiers extraits du Portrait du colonisé, dans Les temps modernes et dans Esprit. Ce livre aura une grande influence au Québec.
juin
Numéro spécial du journal Le Devoir intitulé « Alerte à la langue française ».
1959
21 octobre
Éditorial d’André Laurendeau, « La langue que nous parlons », qui lance l’étiquette « joual ».
1960
septembre
Publication des Insolences du frère Untel.
1961
mars
Création de l’Office de la langue française par la loi instituant un ministère des Affaires culturelles (9-10 Éliz. II, c. 23)
octobre
Ouverture de la Maison du Québec à Paris, par le gouvernement Lesage.
1963
19 juillet
Création de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, dite Commission Laurendeau-Dunton.
Construction, en français, du complexe hydroélectrique de la Manicouagan par Hydro-Québec. Démonstration symbolique de la possibilité de travailler en français, de la capacité de la langue française d’exprimer la technique, même de pointe.
octobre
Début de la publication de la revue Parti-Pris.
1964
13 mai
Création du ministère de l’Éducation.
novembre
Publication du Cassé de Jacques Renaud, début de la littérature dite « joualisante », qui se veut l’expression et la prise en charge du statut de langue dominée du français au Québec.
1965
1er février
Rapport préliminaire de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme.
février
Signature à Paris de la première entente de coopération franco-québécoise, qui ne fera que s’intensi-fier et se diversifier par la suite. Le Québec contrebalance ainsi l’influence de l’Amérique anglophone.
Pierre Laporte, en qualité de ministre des Affaires culturelles, prépare un livre blanc sur la politique culturelle, où il est question de langue (devoir de l’État, statut de langue prioritaire au français). Jean Lesage en interdit la publication et même la discussion en conseil des ministres.
1967
juillet
Visite du général de Gaulle au Québec.
8 octobre
Publication de la première tranche du rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme sous le titre Les langues officielles.
novembre
Première réunion des États généraux du Canada français. Affirmation solennelle du fait que « le Québec constitue le territoire national et le milieu fondamental de la nation » et qu’il dispose du droit à l’autodétermination.
1968
février
Publication de Nègres blancs d’Amérique par Pierre Vallières.
23 mai
Publication de la deuxième tranche du rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Thème : l’éducation.
1er juin
Mort d’André Laurendeau.
juin
Les commissaires scolaires de Saint-Léonard adoptent une résolution qui fait du français la langue d’enseignement des immigrants installés sur leur territoire. C’est ainsi que commence l’affaire Saint-Léonard, qui se terminera avec celle du bill 63.
août
Création de la pièce de Michel Tremblay, Les Belles-sœurs, par le Théâtre du Rideau-Vert de Montréal.
9 décembre
Création de la Commission sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, dite Commission Gendron.
1969
Adoption par les Communes de la Loi sur les langues officielles (S.R.C., 1968-1969, c. 54).
septembre
Début des audiences publiques de la Commission Gendron, qui se poursuivront jusqu’en 1970. Environ 210 mémoires y sont présentés.
Publication de la troisième tranche du rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Thème : le monde du travail.
octobre
Publication de la quatrième tranche du rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Thème : l’apport culturel des autres groupes ethniques.
23 octobre
Jean-Jacques Bertrand, premier ministre et chef de l’Union nationale, dépose devant l’Assemblée nationale le projet de loi 63 : c’est le début de l’affaire du bill 63.
20 novembre
Le bill 63 est adopté sous le titre Loi pour promouvoir la langue française au Québec (S.Q. 1969, c.9). Elle donne aux parents la liberté de choix de la langue d’instruction, quelle que soit leur origine ethnique ou linguistique. Elle marque pour la première fois l’intention du législateur d’intervenir en faveur de l’usage du français comme langue du travail et de l’affichage public, par voie d’incitation et de conseil. Elle donne à l’Office de la langue française les pouvoirs d’un commissaire.
Modification du rôle de l’Office de la langue française par la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (dite loi 63) (S.Q. 1969, c. 9, art. 4)
1970
avril
Le Parti libéral de Robert Bourassa prend le pouvoir. Le Dr François Cloutier devient responsable du dossier linguistique et de l’O.L.F.
octobre
Crise dite d’Octobre :
enlèvement de James Cross (5 octobre);
enlèvement de Pierre Laporte (10 octobre);
imposition de la Loi des mesures de guerre (16 octobre);
mort de Pierre Laporte (17 octobre);
libération de James Cross (3 décembre);
retrait de l’armée (4 janvier).
20 novembre
Directive administrative du gouvernement du Québec concernant la langue des communications en vue « d’uniformiser l’usage des deux langues officielles par les ministères et organismes du gouvernement dans leurs relations avec l’extérieur ». Reproduite en annexe B du tome 2 Les droits linguistiques du Rapport Gendron.
1972
février
Intégration de l’Office de la langue française au ministère de l’Éducation, par le passage du ministre François Cloutier du ministère des Affaires culturelles à celui de l’Éducation.
automne
Diffusion d’une édition québécoise du Portrait du colonisé de Memmi, suivi de Les Canadiens français sont-ils des colonisés?
31 décembre
Remise du Rapport Gendron au gouvernement.
1973
Début de la publication d’un certain nombre des études commandées par la Commission Gendron.
1974
31 juillet
Adoption de la Loi sur la langue officielle (dite loi 22), L.Q. 1974, c. 6.
Création de la Régie de la langue française par la Loi sur la langue officielle.
Abolition de l’Office de la langue française au profit de la Régie de la langue française par la Loi sur la langue officielle.
1976
Début de la bataille judiciaire des « gens de l’air » pour l’usage du français dans les communications aériennes, en vertu de l’article 2 de la Loi sur les langues officielles du Canada.
15 novembre
Le Parti québécois de René Lévesque prend le pouvoir. Le Dr Camille Laurin devienttitulairedu dossier linguistique.
1977
mars
Publication d’un livre blanc sur La politique québécoise de la langue française par le Dr Camille Laurin, ministre d’État au Développement culturel.
avril
La Fédération des Francophones hors Québec publie un manifeste sous le titre Les héritiers de lord Durham.
26 août
Adoption de la Charte de la langue française (dite loi 101), L.Q. 1977, c. 5.
Création d’un Office de la langue française (deuxième version) par la Charte de la langue française.
Création d’une Commission de surveillance de l’application de la Charte.
Création d’un Conseil de la langue française.
Création d’une Commission de toponymie.
Abolition de la Régie de la langue française.
1979
janvier
Publication de la première tranche du rapport de la Commission de l’unité canadienne, dite Commission Pépin-Robarts. La deuxième tranche paraît en février, la troisième et dernière en mars.
août
Rapport de la Commission d’enquête sur les communications aériennes : l’usage du français est déclaré sécuritaire.
Appendice 2 – Chronologie des principales législations ou réglementations québécoises relatives à l’emploi de la langue française
Contrats (langue des)
1) Loi de la protection du consommateur, L.Q. 1971, c. 74, art.4et65.
2) Loi de ia protection du consommateur, L.Q. 1974, c. 6, art. 33.
3) Loi de la protection du consommateur, L.Q. 1977, c. 5, art. 55.
Étiquetage (langue de l’)
1) Règlement sur les fruits et légumes frais, Gazette officielle du Québec, 3823 (NO 28, 16.07.1966) art. 22.
2) Règlement sur les aliments, Gazette officielle du Québec, 2507 (NO 15, 15.04.1967) art. 38.
3) Règlement sur les succédanés de produits laitiers, Gazette officielle du Québec, 1332 (NO 8, 21.02.1970) art. 46.
4) Règlement relatif aux normes de composition et à l’emploi de vitamines dans les produits laitiers, Gazette officielle du Québec, 1441 (NO 9, 28.02.1970) art. 18.
5) L.Q. 1974, c. 6, art. 34.
6) L.Q. 1977, c. 5, art. 51 et 54.
Professions (langue des)
Spécification des exigences linguistiques pour l’admission à l’étude et à l’exercice d’une profession.
1) S.R.Q. 1964, c. 246.
2) L.Q. 1970, c. 57.
3) L.Q. 1973, c. 43.
4) L.Q. 1974, c. 6, chap. II.
5) L.Q. 1977, c. 5, chap. V.
Raisons sociales (langue des)
Spécification de la ou des langues des raisons sociales.
1) S.R.Q. 1964, c. 31.
2) L.Q. 1974, c. 6, chap. IV.
3) L.Q. 1977, c. 5, art. 63 à 71.
Travail (langue du)
Spécification de la ou des langues des relations de travail.
1) S.R.Q. 1964, c. 141, art. 51.
2) L.Q. 1974, c. 6, chap. lll.
3) L.Q. 1977, c. 5, chap. VI.
Toponymie
1) Loi de la Commission de géographie, S.R.Q., 1964, c. 100.
2) L.Q. 1977, c. 5, chap. lll.
Bibliographie
Lorsque plus d’une date apparaît, la première est celle, par exemple, où une communication a été prononcée et la dernière, celle où elle a été publiée.
ALEXANDRE, Pierre (1967), Langues et langage en Afrique noire, Paris, Payot, 176 p.
AUGER, Pierre et Coll. (1973), Guide de travail en terminologie, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel, 103 p.
— (1977), Méthodologie de la recherche terminologique, Office de la langue française, Québec, Éditeur officiel, 80 p.
BLANCPAIN, Marc et André REBOULLET (1976), Une langue, le français aujourd’hui dans le monde, Paris, Hachette, 328 p.
BOUTHILLIER, Guy et Jean MEYNAUD (réd.) (1972), Le choc des langues au Québec, 1760-1970, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 768 p.
CANADA, COMMISSION ROYALE D’ENQUÊTE SUR LE BILINGUISME ET LE BICULTURALISME (1965), Rapport préliminaire, 217 p.; Livre 1, Les langues officielles, 1967, 230 p.; Livre II, L’Éducation, 1968, 379 p.; Livre lll, Le monde dutravail, 1969, 646 p.; Livre IV, L’apport culturel des autres groupes ethniques, 1969, 390 p. Ottawa, Éditeur officiel.
CHAMPION, Jacques (1974), Les langues africaines et la francophonie, Paris, Mouton, 344 p.
COLLOQUES (1965), Le français, langue sans frontières, Les Biennales de Namur (1965), Québec, (1967), Liège (1969) et Menton (1971), Fédération du français universel, Paris, Le Pavillon, 1973, 259 p.
— (1968), Le français en France et hors de France, Actes du colloque sur les ethnies francophones (Nice, avril 1968), Centre d’études des relations interethniques de Nice, Paris, Belles-Lettres, Annales de la Faculté des lettres et sciences humaines de Nice, Fasc, I : Créoles et contacts africains, 1969, 100 p.; Fasc, II : Les français régionaux, les français en contact, 1970, 146 p.
— (1973a), La normalisation linguistique, Québec, Office de la langue française, octobre 1973, Actes parus à Québec, Éditeur officiel, 1974, 255 p.
— (1973b), Le français hors de France, Actes de la 5e Biennale de la langue française, Dakar du 1er au 8 décembre 1973, Dakar, Nouvelles Éditions Africaines, 1975, 373 p.
— (1974a), Identité culturelle et francophonie dans les Amériques, Actes du colloque tenu à l’Université d’Indiana, Bloomington, du 28 au 30 mars 1974, Québec, P.U.L., 1976, 298 p.
— (1974b), L’aménagement de la néologie, Lévis, Office de la langue française, octobre 1974, Actes parus à Québec, Éditeur officiel, 1975, 214 p.
— (1975 a), Identitéculturelleet francophonie dans les Amériques, Actes du colloque tenu à l’Université Dalhousie, Halifax, du 2 au 5 avril 1975, Bloomington, Indiana University Press, 1976, 190 p.
— (1975b), Les relations entre la langue anglaise et la langue française, Paris, Conseil international de la langue française, mai 1975, Actes parus à Québec, Éditeur officiel, 1978, 185 p.
— (1975c), Plurilinguisme et enseignement du français, Compte rendu du 3e congrès mondial de la Fédération internationale des professeurs de français (F.I.P.F.), Bulletin de la F.I.P.F., nos 12-13, Sèvres, 1975-76, 245 p.
— (1976), Les implications linguistiques de l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue, Québec, octobre 1976, Office de la langue française, Actes parus à Québec, Éditeur officiel, 1978, 206 p.
— (1977), Sixième colloque international de terminologie, octobre 1977, Québec, Éditeur officiel, 1979, 753 p.
— (1979), La qualité de la langue après la loi 101, Québec, octobre 1979, Conseil de la langue française, Québec, Éditeur officiel, 1980, 244 p.
CORBEIL, Jean-Claude (1967), « Le français menacé », Maintenant, avril 1967, p. 115-116.
— (1967), « Situation de la langue française », Maintenant, septembre 1967, p. 273-275.
— (1971), « Aspects du problème néologique », Colloque international sur la néologie, Paris, 1971, Texte paru dans La banque des mots, no 2, Conseil international de la langue française, Paris, P.U.F., 1971, p. 123-126.
— (1972), Éléments d’une théorie de l’aménagement linguistique, Collection Études, recherches et documentation, no 4, Québec, Éditeur officiel, 1975, 40 p.
— (1973a), Essai de définition du bilinguisme fonctionnel : l’expérience québécoise, Colloque sur le Bilinguisme et le Biculturalisme, Edmonton, septembre 1973, Texte paru dans la collection Études, recherches et documentation, no 5, Québec, Éditeur officiel, 1975, 27 p. Et dans les actes du colloque.
— (1973b), « Problématique de la synonymie en vocabulaire spécialisé », Colloque international de terminologie, octobre 1973, Actes parus sous le titre La normalisation linguistique, Québec, Éditeur officiel, 1974, p. 7-24.
— (1974a), « Description des options linguistiques qui sous-tendent l’action de l’Office de la langue française », Identité culturelle et francophonie dans les Amériques, Actes du colloque tenu à l’Université d’Indiana, Bloomington, du 28 au 30 mars 1974, Québec, P.U.L., 1976, p. 16-22.
— (1974b), Essai sur l’origine historique de la situation linguistique du Québec, Collection Études, recherches et documentation, no 6, Québec, Éditeur officiel, 45 p. Repris dans Langue française, no 31, Le français au Québec, Paris, Larousse, septembre 1976, p. 6-19.
— (1975), « Analyse des fonctions constitutives d’un réseau de néologie », in L’aménagement de la néologie, Québec, Éditeur officiel.
— (1976a), « Les conditions de succès des lois à caractère linguistique », in Les implications linguistiques de l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue, Québec, Éditeur officiel, 1978, p. 155-171.
— (1976b), « Témoignage sur l’entreprise de la R.L.F. La manière dont le Québec aborde la politique linguistique », Compte rendu de la 3e table ronde des centres et instituts linguistiques d’Afrique francophone, décembre 1976, Lubumbashi, Centre international de sémiologie, juillet 1977, p. 67-72.
— (1976c), « La normalisation terminologique », Colloque canadien sur les fondements d’une méthodologie générale de la recherche et de la normalisation en terminologie et en documentation, Ottawa, Secrétariat d’État, p. 207-218.
— (1977), « Principes sociolinguistiques de la Charte de la langue française », Biennale de la langue française, Moncton, août 1977, Texte à paraître dans les actes de la Biennale.
— (1978a), « Théorie et pratique de la planification linguistique », 5e Congrès international de linguistique appliquée, Montréal, août 1978, Texte à paraître dans les actes du congrès.
— (1978b), Langue et société, Étude préalable à la création d’un centre international de recherche en linguistique fondamentale et appliquée, Paris, Agence de coopération culturelle et technique, 90 p.
— (1979), « Les choix, linguistiques », La qualité de la langue… après la loi 101, Actes du colloque, Ouébec, Éditeur officiel, 1980, p. 46-52.
CORBEIL, Jean-Claude et Louis GUILBERT (réd.) (1976), Le français au Québec, Langue française, no 31, Paris, Larousse, 125 p.
FAÏK, Sully (1977), « Les études de français en Afrique subsaharienne », Le français moderne, Paris, octobre 1977, p. 342-350.
GUSDORF, Georges (1952), La parole, Paris, P.U.F., 126 p.
HOUIS, Maurice (1971 ), Anthropologie linguistique de l’Afrique noire, Collection SUP, Paris, P.U.F., 232 p.
HOUIS, Maurice et Rémy BOLE-RICHARD (1977), Intégration des langues africaines dans une politique d’enseignement, Paris, Agence de coopération culturelle et technique, UNESCO, 72 p.
JAKOBSON, Roman (1963), Essais de linguistique générale, Paris, Éditions de Minuit, 260 p.
LAGANE, René et Jacqueline PINCHON (réd.) (1972), La norme, Langue française, no 16, Paris, Larousse, 132 p.
LAPORTE, Pierre-É, (1978), « Structure sociale, concurrence linguistique et législation linguistique au Québec », in Les relations entre la langue anglaise et la langue française, Québec, Éditeur officiel, p. 131-141.
LAURIN, Camille (1977), Le français, langue du Québec, Recueil des discours prononcés de mars à octobre 1977, suivi du texte de la Charte de la langue française, Montréal, Éditions du Jour, 214 p.
LEBEL-HAROU, Lise (1980), Aménagement linguistique : rapports entre le projet d’aménagement et les caractéristiques socio-politiques du milieu visé, Québec, Éditeur officiel, 66 p.
LEROND, A, (réd.) (1973), Les parlers régionaux, Langue française, no 18, Paris, Larousse, p. 3-7.
MACKEY, William (1977), Bilinguisme et contact des langues, Paris, Klincksieck, 545 p.
— (1978), « Niveaux et fonctions du bilinguisme », in Les relations entre la langue anglaise et la langue française, Québec, Éditeur officiel, p. 88-109.
MARTINET, André (1960), Éléments de linguistique générale, Paris, Ar, Colin, 224 p.
MONIÈRE, Denis (1977), Le développement des idéologies au Québec, Des origines à nos jours, Montréal, Québec/Amérique, 381 p.
PIRON, Maurice (1975), « Pour un inventaire général des ‘usances’ de la francophonie », Bulletin de l’Académie royale de langue et de littérature françaises, Bruxelles, p. 111-122.
— (1978), Aspects et profil de la culture romane en Belgique, Liège, Éditions Sciences et Lettres, 166 p.
QUÉBEC, COMMISSION D’ENQUÊTE SUR LA SITUATION DE LA LANGUE FRANÇAISE ET SUR LES DROITS LINGUISTIQUES AU QUÉBEC (1972), Tome 1, La langue de travail, 379 p.; Tome 2, Les droits linguistiques, 474 p.; Tome 3, Les groupes ethniques, 570 p. Québec, Éditeur officiel.
QUÉBEC, RÉGIE DE LA LANGUE FRANÇAISE (1974), Le français dans l’entreprise, Guide général d’implantation, Québec, Document administratif, 90 p.
— (1976a), La normalisation terminologique, Québec, Document administratif, 14 p.
— (1976b), Partage des tâches en matière de travaux terminologiques, Québec, Document administratif, 9 p.
— (1976c), La stratégie de la direction de la terminologie en matière linguistique et traductionnelle, Québec, Document administratif non publié, 14 p.
REY, Alain (1972), « Usages, jugements et prescriptions linguistiques », La norme, Langue française, no 16, Paris, Larousse, p. 4-29.
— (1975), « Essai de définition du concept de néologisme », L’aménagement de la néologie, Québec, Éditeur officiel, p. 9-29.
— (1976), « La normalisation linguistique dans la perspective des nouvelles dispositions législatives », in Les implications linguistiques de l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue, Québec, Éditeur officiel, 1978, p. 23-41.
— (1979), La terminologie, Coll. « Que sais-je? », no 1780, Paris, P.U.F., 129 p.
REY-DEBOVE, Josette (1976), « L’emprunt lexical prohibé », in Les implications linguistiques de l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue, Québec, Éditeur officiel, 1978, p. 79-99.
Notes
[1] Voir Lise Lebel-Harou, Aménagement linguistique: rapports entre le projet d’aménagement et les caractéristiques socio-politiques du milieu visé, Québec, Office de la langue française, 1980.
[2] Heinz Kloss, Research Possibilities on Group Bilingualism: A Report, Québec, Centre international de recherche sur le bilinguisme, 1969.
[3] Voir par exemple Wallace Schwab, Recueil des textes législatifs sur l’emploi des langues, Québec, Conseil de la langue française, 1979.
[4] L’essentiel de ce chapitre a paru en 1975 et a été repris dans Le français au Québec, Larousse, 1976.
[5] Voir Michel Brunet, Les Canadiens après la Conquête (1759-1775), Montréal, Fides, 1969, 314 p.
[6] Cité par Guy BouthiIlier et Jean Meynaud, in Le choc des langues au Québec 1760-1970, Montréal, P.U.Q., 1972, p. 139.
[7] Voir les travaux et écrits de Marcel Rioux, Yves Martin, Maurice Lamontagne, Everett C. Hughes, Gérard Dion.
[8] Voir Denis Monière, Le développement des idéologies au Québec, des origines à nos jours, Montréal, Québec/Amérique, 1977, p. 13.
[9] Voir surtout Marcel Rioux, La question du Québec, Paris, Seghers, 1969, 184 p.; Léon Dion, La prochaine révolution, Montréal, Leméac, 1973, 358 p.; et Denis Monière.
[15]Les Insolences du Frère Untel, préface d’André Laurendeau, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 1960, 154 p.
[16]Cahier de l’Office de la langue française, no 1, Québec, Éditeur officiel, 1965,12 p.
[17] Les actes n’ont pas paru, mais les documents sont déposés à la bibliothèque de l’Office de la langue française.
[18] Voir surtout Louis-Philippe Audet, Histoire de l’enseignement au Québec, Montréal, Holt, Rinehart et Winston, 1971, tome I, 432 p., tome II, 496 p.
[19] Auguste Viatte, cité par Marcel Rioux, o.c., p. 52.
[20] Voir Louis-Philippe Audet, o.c., tome II, p. 280.
[21] Albert Faucher et Maurice Lamontagne, « Histoire du développement industriel au Québec », in Marcel Rioux et Yves Martin, La société canadienne-française, Montréal, HMH, 1971, p. 269.
[53] Pierre Laporte, « Livre blanc sur la politique culturelle », document inédit, dont des extraits paraissent dans Bouthillier, o.c., p. 689.
[54] Jean Lesage, cité par Le Devoir, 20 novembre 1969.
[55] Jean Drapeau, cité par Le Devoir, 12 février 1964.
[56] Association québécoise des professeurs de français, Le livre noir: De l’impossibilité (presque totale) d’enseigner le français au Québec, Montréal, Éditions du Jour, 1970, 109 p.
[62] Procès-verbal d’une réunion du Comité du Conseil privé, reproduit en page 143 du Rapport préliminaire de la Commission.
[63] Voir le compte rendu que fait Lysiane Gagnon du Livre III de la Commission Laurendeau-Dunton in Économie québécoise, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1969 et 1976.
[64] Paul Bernard et coll., L’évolution de la situation socio-économique des francophones et des non-francophones au Québec (1971-1978), Québec, Éditeur officiel, 1979, p. 137.
[65] Voir, par exemple, le Rapport préliminaire où ces attitudes se manifestent souvent, le Rapport Gendron, les débats autour des lois 22 ou 101.
[66] Arrêté en conseil du 9 décembre 1968, reproduit en page IV du tome I du rapport de la Commission Gendron.
[67]Rapport Gendron, tome I, La langue de travail, p. 3.
[68] Ces membres étaient: Madeleine Doyon Ferland, professeur à la Faculté des lettres de l’Université Laval, Aimé Gagné, directeur des relations publiques à l’Alcan, Nicolas Mateesco Matte, professeur à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, Edward McWhinney, visiting professor of law, Law School, Indiana University.
[72] Voir Le français, langue de travail: ce qu’en pensent les élites économiques du Québec, Québec, Éditeur officiel, 1973.
[73] Voir, entre autres, John Kenneth Galbraith, La.science économique et I intérêt général, Paris, Gallimard, 1974, 398 p.
[74] Les membres de ce comité étaient: Gaston Cholette, Roland Piquette, Gaston Pelletier, J.-C. Corbeil, de l’Office de la langue française, Adrien Lalonde et Claire Lamy, de l’Hydro-Québec, André Déom et Thérèse Heurtebise, de Ducharme, Déom et Associés, Nicolas Champoux, de la Banque du Canada, Claude Desjardins, d’AIcan, Claude Lafontaine, de la FTQ, Jean Lévesque, du ministère du Travail et de la Main-d’œuvre, Rolande Normandeau, de CIL, Frédéric Phaneuf, du CN et Roger Touyer, du ministère de la Fonction publique.
[75] Aigle d’Or a constitué le premier comité de francisation, sous l’inspiration de Monique Héroux (OLF), démontrant que la gestion d’un programme de francisation et la conduite des travaux linguistiques requis pouvaient se faire de l’intérieur, comme toute autre fonction de l’entreprise.
[76] Les principaux responsables de ce domaine sont Thérèse Villa, Jacques Maurais, Gilles Boivin.
[77] Travaux menés sous la direction de Bernard Salvail.
[78] L’expression est de Guy Labelle, in Étude de la langue de l’affichage dans la région de Montréal, Montréal, 1970, 159 p. dactylographiées, U. de Montréal.
[79] Par Louis-Paul Béguin, en association avec des collaborateurs du Surintendant des assurances et des représentants de l’industrie privée.
[80] Par association d’Hélène Martin au comité chargé de la révision du Code de la construction.
[81] Travaux menés par Wallace Schwab et Michel Sparer.
[82] Travaux sous la direction de Marie-Éva de Villers.
[83] Voir Le partage des tâches en matière de travaux terminologiques, Québec, Régie de la langue française, 1976.
[84] Voir le Guide de travail en terminologie, par Pierre Auger, Bruno de Bessé, Bernard Salvail et Jean-Marie Fortin, Québec, Office de la langue française, 1973 et la Méthodologie de la recherche terminologique, par Pierre Auger et Louis-Jean Rousseau, Québec, Office de la langue française, 1977.
[85] Voir La normalisation terminologique, Québec, Office de la langue française, 1976.
[87] William Mackey, « Niveaux et fonctions du bilinguisme », in Les relations entre la langue anglaise et la langue française, Québec, Éditeur officiel, 1978, p. 88-89.
[88] J.-Claude Corbeil, Essai de définition du bilinguisme fonctionnel: l'expérience québécoise, Québec, Éditeur officiel, 1973, 27 p.
[89] Voir, par exemple, Roman Jakobson, Essais de linguistique générale, Paris, Éd. de Minuit, 1963, 260 p.
[90] Voir Georges Gusdorf, La parole, Paris, P.U.F., 1952, 126 p.
[91] Voir Alain Rey, « Usages, jugements et prescriptions linguistiques », in Langue française, no 16, Paris, Larousse, 1972, p. 4-29.
[92] Alain Rey, « La normalisation linguistique dans la perspective des nouvelles dispositions législatives », in Les implications linguistiques de l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue, Québec, Éditeur officiel, 1978.
[93] Ralph Linton, Le fondement culturel de la personnalité, Paris, Dunod, 1959, p. 33.
[96] Guy Labelle, La syntaxe des enfants de 5 ans à 10 ans de Montréal et de Paris, thèse de doctorat, Université de Paris (VII), 1976.
[97] Marcel Lagrenade, Marketing et merchandising, Montréal, Domtar, 1971.
[98] Louis Guilbert, « La spécificité du terme technique et scientifique », in Langue française, no 17, Paris, Larousse, 1973.
[99] Camille Laurin, Le français, langue du Québec, Montréal, Éditions du Jour, 1977
[100] J.-C. Corbeil, « Les choix linguistiques », communication présentée au Colloque sur la qualité de la langue française, organisé par le Conseil de la langue française, octobre 1979.
[101] Voir, par exemple, les exposés du colloque sur Les implications linguistiques de l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue, Québec, Office de la langue française, 1978.
[103] Voir Maurice Piron, Aspects et profil de la culture romane en Belgique, Liège, Éditions Sciences et Lettres, 1978, p. 34 et suiv.
[104] Voir J.-C. Corbeil, « Théorie et pratique de la planification linguistique », conférence prononcée devant le Ve Congrès international de linguistique appliquée, Montréal, août 1978. Le choix du mot « planification » est une concession à la terminologie en usage dans ces milieux.
[105] Voir l’inventaire de Wallace Schwab, Recueil des textes législatifs sur l’emploi des langues, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, 1977.
[106] Voir Bernard Pottier, « La situation linguistique en France », in Le langage, coll. Encyclopédie de la Pléiade, Paris, NRF, 1968, p. 1144-1161.
[107] Maurice Piron, « Vers un inventaire général des « usances » de la francophonie », in o.c., p. 139-147.
[108] Prototype présenté lors de l’Assemblée générale de l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française, à Bordeaux, en novembre 1978.
Langue et société. Étude préalable à la création d’un centre international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée
Avant-propos
Les problèmes de langues, et donc de cultures, s’inscrivent aujourd’hui au tout premier plan des interrogations sur l’évolution de l’homme et de la société, dans ce qu’ils ont de plus précieux, de plus intime et, parfois, de plus fragile. À l’heure où il n’est question, un peu partout, en des termes pressants (qui ont parfois l’accent d’un remords) que de la définition et de la mise en place d’un nouvel ordre international fondé sur l’équité, au moins relative, il importe de reconnaître que ce nouvel ordre éventuel ne saurait avoir de sens ni porter les fruits attendus s’il ne procède pas d’abord du souci fondamental du salut des langues et des cultures, et de justes et féconds rapports entre elles.
C’est dans cette perspective que la décision de principe de la Conférence générale de l’Agence, réunie à Abidjan en décembre 1977, en vue de la création d’un Centre international de recherche en linguistique (fondamentale et appliquée) prend toute sa signification. Et c’est pour cette raison que l’AUPELE a accepté avec empressement le mandat que lut a confié l’Agence de réaliser une étude au sujet de cet éventuel Centre : son opportunité, ses objectifs, ses domaines d’intervention, ses structures.
Il est apparu très tôt (comme on pouvait d’ailleurs le pressentir) que la question de l’enseignement des langues étrangères ou des langues autres que maternelles ne constituait, si importante soit-elle, qu’un élément d’un problème infiniment plus vaste, plus complexe et, à nombre d’égards, plus préoccupant, qui est celui du rapport fondamental de l’homme d’aujourd’hui par rapport à sa propre langue, donc à sa culture et à sa société, des rapports entre la langue maternelle et les autres et en particulier les langues de communication internationale, des conditions enfin que requiert un véritable dialogue des cultures, de toutes les cultures. On est conduit par là à s’interroger sur le sens et les moyens de « l’aménagement linguistique », qui, sous des formes diverses, explicitement ou implicitement, s’imposera à la plupart des pays.
Mais encore est-il apparu de façon non moins éloquente que les mesures prises ou les orientations adoptées à ce jour, en matière notamment d’enseignement des langues autres que maternelles, ont rarement été fondées sur les conclusions d’une recherche approfondie prenant en compte les facteurs culturels, sociaux et psychologiques au moins autant que des considérations pragmatiques et menée par des équipes multidisciplinaires de haut niveau. C’est cette redoutable lacune, qu’entre autres services rendus, que pourrait aider à combler un Centre international de recherche en linguistique.
Certes, les situations varient singulièrement entre les pays membres de l’Agence et les régions auxquelles ils appartiennent, pour des raisons évidentes d’ordre historique, géographique, socioculturel, économique et technique. Mais un certain nombre de problèmes fondamentaux s’y posent pour l’essentiel dans les mêmes termes ou dans des termes relativement voisins. D’autre part, dans plusieurs de ces pays, existent des institutions (centres ou instituts de linguistique appliquée) généralement universitaires, et des organismes, publics ou parapublics, disposant d’excellentes équipes de chercheurs, entre lesquels il importe d’organiser une concertation et une collaboration, pour l’heure assez rares ou assez minces; de même, apparaît-il nécessaire de faciliter la circulation de l’information entre les divers centres ainsi que la diffusion à l’échelle internationale des travaux des chercheurs concernés.
Les pays membres de l’Agence (comme la plupart des autres, au reste, à travers le monde) doivent faire face au problème majeur et pressant de « l’aménagement linguistique». Ils disposent d’un certain nombre de moyens : des institutions souvent solides, toujours dynamiques, des chercheurs relativement nombreux. Ce qui manque, c’est un grand dessein commun et le moyen de le réaliser, savoir une institution internationale à la disposition de notre communauté, institution qui ne doit surtout pas être une superstructure lourde et coûteuse mais un instrument souple et efficace voué à l’information, à la coordination et à une action de recherche orientée essentiellement vers quelques priorités.
Il nous apparaît être de la vocation de l’Agence (et compatible avec ses moyens) de susciter pareil organisme scientifique international; il nous semble qu’elle pourrait s’y employer avec le concours de l’AUPELF, l’éventuel Centre devant naturellement faire appel, principalement, à des institutions et à des équipes universitaires. Leur association pourrait se révéler en l’occurrence particulièrement fructueuse, étant entendu par ailleurs que le futur Centre devrait bénéficier, pour sa crédibilité et son efficacité, d’une large autonomie.
Le Secrétariat de l’AUPELF (qui tient d remercier particulièrement l’auteur de cette étude, M. Jean-Claude Corbeil, de l’Office de la langue française du Québec) a été heureux d’avoir pu mener cette étude pour le compte de l’Agence. Il y a trouvé pour sa part l’occasion de renforcer encore sa propre conviction quant au caractère prioritaire des problèmes relatifs à l’évolution des langues et aux rapports entre les langues.
Le Secrétariat de l’AUPELF
Chapitre 1 – Introduction
Origine de l’étude
Lors de la cinquième session de la conférence générale de l’Agence de coopération culturelle et technique (Abidjan, décembre 1977), la délégation Canada-Québec a proposé la création d’un Centre international de recherche en linguistique fondamentale et appliquée (CIRELFA). L’activité de ce Centre, selon la proposition, serait orientée en priorité vers les recherches propres à mieux fonder les politiques des États membres en matière d’éducation. Elle incluerait également toute recherche liée à l’aménagement linguistique des États, notamment en ce qui a trait aux phénomènes provoqués par la diversité linguistique et le contact des langues, à la linguistique descriptive, à la lexicologie et à la terminologie.
La conférence a retenu le principe de la création d’un tel centre, mais, avant de se prononcer sur le fond, a demandé une étude approfondie de ce projet (opportunité, objectifs, nature et structure de l’organisme, mode de mise en place), étude qu’elle souhaitait voir confiée a l’AUPELF. En conséquence, une entente est intervenue entre l’Agence et l’AUPELF, au mois de février 1978, selon laquelle celle-ci s’engageait à remettre à celle-là l’étude précitée avant la réunion suivante du Conseil d’administration de l’Agence.
Méthode de travail
L’étude exigeant que l’on tienne compte à la fois des ressemblances et des différences entre les situations linguistiques des États membres, que l’on identifie les problèmes communs qui en découlent et ce, afin de déterminer l’opportunité et la vocation d’un centre international de recherche, il est apparu nécessaire d’aller recueillir l’information dans les pays concernés.
L’enquête a été restreinte aux pays où la langue française est présente, d’une manière ou d’une autre. En fait, ces pays sont membres de l’Agence ou leurs universités font partie de l’AUPELF. Nous notons qu’il y aurait eu grand intérêt à prendre contact avec d’autres communautés linguistiques, particulièrement celle de langue anglaise, mais nous laissons au Centre, s’il est créé, le soin d’entrer en contact avec ces communautés et les organismes qui y travaillent.
Comme le temps et les moyens dont nous disposions ne nous permettaient pas de visiter tous les pays, nous avons fait un choix selon les critères suivants :
a) couvrir les quatre grandes zones où la langue française est présente, c’est-à-dire l’Europe, l’Afrique noire, le Maghreb et l’Amérique;
b) observer des situations linguistiques qui reflètent les problèmes d’aménagement linguistique des États;
c) prendre contact avec les principales équipes de recherches linguistiques qui se sont constituées dans divers pays (voir annexe 5).
Les pays retenus sont :
en Europe : la France (organismes : le Haut comité de la langue française, l’Association française de terminologie, le Centre national de la recherche scientifique, l’Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles de Nice), la Belgique (organismes : le Conseil international de la langue française, la Maison de la francité de Bruxelles) et la Suisse (organisme : le Centre de dialectologie et d’étude des français régionaux de Neuchâtel);
en Afrique noire : le Zaïre (organismes : le Centre de linguistique théorique et appliquée, le Centre international de sémiologie), le Cameroun (organismes : le Centre de recherche sur les langues et traditions orales africaines, l’équipe de l’Atlas linguistique du Cameroun), la Côte d’Ivoire (organisme : l’Institut de linguistique appliquée) et le Sénégal (organisme : le Centre de linguistique appliquée);
au Maghreb : la Tunisie (organismes : l’Institut Bourguiba des langues vivantes, la section de linguistique de l’Institut de planification, de statistique et d’études juridiques, économiques et sociales), l’Algérie (organisme : l’Institut de linguistique et de phonétique) et le Maroc (organisme : l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation);
en Amérique : le Québec (organisme : l’Office de la langue française).
Le calendrier des missions d’information dans ces pays est présenté à l’annexe 1.
Mode de réalisation
Dans chaque pays visité, nous avons rencontré des personnes sensibilisées aux questions linguistiques et s’y intéressant de manières diverses mais complémentaires :
a) des spécialistes, œuvrant dans des centres ou des instituts, dans des écoles normales, dans les facultés des lettres, sections de langues africaines, d’arabe, de français et d’anglais (au total : cinquante-quatre personnes);
b) des administrateurs : recteur d’université, doyen de faculté, directeur de centres nationaux de recherche, membre du Conseil d’administration de l’AUPELF (au total : douze personnes);
c) des hommes politiques : ministre, vice-ministre, secrétaire d’État (au total : quatre personnes);
d) des agents de coopération (bi ou multilatérale) : conseiller culturel, membre d’organismes internationaux (au total : onze personnes).
Nous avons donc interrogé quatre-vingts informateurs, dont on trouve les nom et qualité aux annexes 2 et A.
Pour mieux profiter de ces rencontres, nous avions proposé à l’avance un protocole d’entrevue, reproduit à l’annexe 3.
Par ailleurs, à l’occasion de notre passage, nous avons participé, dans la plupart des pays, à des réunions pléniéres de spécialistes qui nous ont permis d’augmenter et de compléter l’information recueillie à l’occasion des conversations privées.
Enfin, à la suite de ces missions, nous avons soumis nos réflexions et conclusions préliminaires quant à l’opportunité, la vocation et la structure de l’éventuel CIRELFA à un groupe très restreint de spécialistes, choisis pour leur grande compétence, représentatifs des zones géographiques concernées par le projet et y jouant déjà un rôle important. La composition de ce groupe paraît à l’annexe 4.
À la suite de quoi, nous avons procédé à la rédaction du présent rapport selon le plan suivant : problématique de la question (chapitres II, III et IV), opportunité de la création du CIRELFA (chapitre V), vocation de l’organisme (chapitre VI), secteurs d’activité prioritaires (chapitre VII), nature et structure de l’organisme (chapitre VIII), recommandations finales (chapitre IX). Suivent les annexes.
Au cours du rapport, le sigle CIRELFA sera utilisé pour plus de commodité, puisqu’il a déjà été introduit par la proposition québécoise, sans pour cela préjuger de la décision des membres de l’Agence.
Définitions retenues par les experts de l’UNESCO à Paris (15 novembre-5 décembre 1951) et Jos, Nigeria (novembre 1952)
langue maternelle :
langue qu’une personne acquiert au cours de ses premières années et qui devient normalement son instrument naturel de pensée et d’expression.
langue nationale :
langue d’une entité politique, sociale et culturelle.
langue officielle :
langue utilisée dans le cadre des activités officielles : pouvoir législatif, exécutif et judiciaire.
langue régionale :
langue qu’utilisent, pour communiquer les unes avec les autres, des populations qui habitent une certaine région et dont les langues maternelles sont différentes.
langue seconde ou non maternelle :
langue qu’une personne acquiert en sus de sa langue maternelle.
Chapitre 2 – la langue dans le monde contemporain
Fait socioculturel dominant, expression par excellence de la culture et de l’identité d’un peuple, la langue est devenue depuis quelques décennies objet de recherches scientifiques et, depuis une époque plus récente, elle tend à être un champ d’intervention du pouvoir étatique, sous deux aspects principaux : l’adaptation de la langue aux fonctions multiples et nouvelles de la vie contemporaine; les rapports de la langue — ou des langues — nationale avec les langues étrangères, en particulier avec quelques langues de diffusion internationale. Dans un monde dominé par un développement accéléré des relations internationales de tous ordres et par l’essor foudroyant des moyens de communication à l’échelle de la région, du continent, du monde, il n’est plus possible de s’en remettre au jeu traditionnel des automatismes sociaux pour assurer le salut et la vitalité de la langue maternelle ni de laisser se développer de façon empirique ou désordonnée l’enseignement de langues étrangères, au risque de payer d’un lourd tribut, sur les plans culturel et spirituel, d’apparents et parfois fragiles avantages à court terme.
Influence des nouveaux moyens de communication
On ne saurait ignorer non plus les profondes transformations qu’entraîne dans la psychologie, voire la sensibilité des nouvelles générations, l’introduction massive des moyens audiovisuels, qui représente pour la société entière une révolution non seulement technique mais pédagogique et sociale dont on n’a pas fini, il s’en faut, de mesurer toutes les conséquences. Bientôt, la portée de cette innovation va prendre de nouvelles et redoutables dimensions avec la possibilité prochaine de diffusion directe dans les foyers de chaque pays des émissions de télévision et de radiodiffusion d’autres pays, de même qu’avec le proche avènement de la «télématique» — pour reprendre un récent néologisme — où non seulement quelques grands États, mais aussi quelques puissantes multinationales, seront en mesure de gérer la circulation de l’information à travers le monde.
Par ailleurs, le progrès constant des moyens de déplacement, autant des idées et des œuvres que des hommes et des produits, sous l’angle de la rapidité comme sous celui de la quantité; la multiplication des obligations de voyager ou des incitations au voyage; l’augmentation du tourisme de masse qui, à cet égard comme à nombre d’autres, charrie le meilleur et le pire; tout ceci a provoqué un essor extraordinaire des contacts entre les hommes, les groupes, les peuples et, parallèlement, des contacts entre les langues.
Bref, on serait tenté, à certains moments, de considérer le monde entier comme une sorte d’immense village planétaire, mais cet apparent rapetissement ne saurait voiler la diversité, heureuse et féconde mais souvent menacée, des idiomes, des traditions, des mœurs, des idéologies, des croyances. Il en résulte pour chaque langue, à des degrés divers, une situation inédite à la fois quant à sa propre évolution et quant à ses rapports avec les autres langues. Tous les pays, même ceux officiellement unilingues, sont aux prises, peu ou prou, avec des ^problèmes d’ordre linguistique, quels que soient leur niveau de développement et le nombre de leur population. A fortiori, ces problèmes sont-ils plus considérables, plus difficiles, parfois plus délicats, dans le cas de pays multilingues ou encore de pays qui sont amenés, pour diverses raisons, à faire largement usage d’une langue autre que proprement nationale.
Évolution des langues
L’évolution, l’avenir des langues, de toutes les langues (si modestes soient-elles apparemment par le nombre de leurs locuteurs) est un fait majeur de civilisation, qui doit retenir aujourd’hui au premier chef l’attention de tous les gouvernements comme de toutes les organisations internationales à vocation scientifique et culturelle. Et s’il est vrai que les langues sont périssables, comme Valéry le disait des civilisations, il n’empêche que chacune d’entre elles représente une valeur éminente, qu’il faut s’efforcer de préserver dans l’intérêt de l’humanisme mondial. Cela suppose un effort d’imagination, de rigueur, de volonté; cela implique la collaboration des universitaires, des techniciens et des politiques, le concours de la recherche, qui fournit les éléments scientifiques de la décision, et du pouvoir, qui définit une politique en tenant compte aussi des éléments d’ordre psychologique et social et des raisons d’opportunité, qu’il est seul à même d’apprécier.
Si on a pu jadis distinguer entre les civilisations de l’écrit et celles de l’oralité, l’évolution récente tendrait à annoncer l’avènement à l’échelle universelle d’une sorte de revanche de l’oralité, par le biais de l’audiovisuel. Ce qui n’est pas sans conséquence sur les conditions d’apprentissage des langues maternelles comme étrangères, ainsi que sur la profondeur de l’imprégnation du message culturel et de la représentation du monde que véhicule une langue. Et cela va beaucoup plus loin et met en cause les facultés de réflexion, de concentration, d’approfondissement : à preuve, la constatation quasi universelle (particulièrement éloquente en Occident) de la régression dans la maîtrise de la langue écrite, et même dans la richesse et la précision du vocabulaire. Il serait préoccupant, et il pourrait devenir dangereux, que l’acquisition, plus ou moins poussée, d’une ou de langues étrangères allât de pair avec l’affaiblissement de la connaissance de la langue maternelle, qui est pour chacun condition première de l’enracinement et de l’identification, donc condition d’équilibre. C’est pourquoi, une politique de l’enseignement des langues doit certes procéder d’abord de la recherche fondamentale et appliquée, mais doit se fonder aussi sur l’état de l’enseignement de la langue maternelle ou, selon les lieux et les circonstances, de la ou des langues nationales.
Acquisition des langues
Du fait même qu’elle est la plus importante des réalités socioculturelles, parce qu’elle est à la fois moyen d’expression, moyen de communication, instrument d’acquisition des connaissances et d’accès au monde, la langue enregistre et subit avec une intensité particulière, en même temps d’ailleurs qu’elle les diffuse, les transformations de tous ordres que le monde contemporain connaît. De toutes ces transformations, les plus significatives du point de vue linguistique sont celles qui, en facilitant et en développant avec une ampleur sans précédent la circulation des hommes et la circulation de la parole, ont provoqué des contacts intenses et continus entre les langues, conférant par là même une dimension et une urgence nouvelle au problème de l’apprentissage des langues étrangères, mais suscitant aussi des questions précises et pressantes quant à l’acquisition, à l’évolution, à l’adaptation de la langue maternelle. Hier, cette acquisition allait de soi, se faisait spontanément et profondément, dans le cadre de la famille puis du village ou du quartier, avec le prolongement de l’école : seuls des petits groupes d’individus étaient appelés à entrer ultérieurement en contact avec d’autres langues ou ressentaient la nécessité d’apprendre d’autres langues, cette acquisition intervenant d’ailleurs à un âge et dans des conditions tels, qu’en règle générale elle ne pouvait mettre en cause l’acquis culturel d’origine.
Ce n’est évidemment plus le cas aujourd’hui, ce le sera de moins en moins. L’école et les moyens audiovisuels jouent dans l’acquisition de la langue un rôle au moins aussi important et parfois plus important que la famille; d’autre part, le contact avec les langues étrangères concerne un pourcentage grandissant de citoyens, les concerne de plus en plus tôt et le désir ou le besoin d’acquérir, fut-ce sommairement, une ou des langues étrangères, tend à se généraliser. Aussi, le problème de l’enseignement des langues étrangères est-il devenu, dans tous les pays, un élément important et parfois un élément majeur de la politique globale de l’enseignement, d’où la nécessité de fonder les décisions en la matière sur des critères scientifiques.
Les critères scientifiques ne sont pas les seuls à partir desquels doit s’élaborer cette politique, mais ils sont indispensables, comme d’autres critères, également justifiés, qui tiennent eux à l’histoire et à la conjoncture propres à chaque peuple et à chaque période de son évolution.
Bref, deux constatations fondamentales nous semblent devoir guider toute réflexion sur l’enseignement des langues :
1. l’acquisition de la langue maternelle — qui n’est plus comme jadis un fait spontané résultant de l’action de la famille et de la communauté immédiate — doit faire l’objet d’un soin d’autant plus grand de la part des pouvoirs publics qu’elle est devenue plus que jamais instrument de développement, moyen d’information et facteur d’égalité des chances entre les citoyens;
2. l’étude des langues étrangères est devenue un impératif, dans l’intérêt de la communauté comme de l’individu, mais les conditions dans lesquelles elle doit intervenir supposent des choix prudents, fondés sur une recherche permanente et adaptés à la situation particulière de la langue nationale, à chaque phase de son évolution.
En fait, la plupart des États ont une politique en la matière, explicite souvent mais souvent aussi implicite : en réalité, surtout s’agissant de l’enseignement des langues étrangères, les choix ont été rarement précédés d’une recherche approfondie, de caractère scientifique. Les positions ou convictions de tel ministre, de tel groupe de hauts fonctionnaires, de telle école ou de tel courant pédagogique, la mode aussi et parfois l’influence de tel secteur de l’opinion publique, ont été la plupart du temps à l’origine des décisions, notamment en ce qui a trait a l’âge où doit commencer l’enseignement des langues étrangères, a l’intensité de cet enseignement, aux méthodes à utiliser, etc. Dans un domaine d’une pareille importance, qui met en cause non seulement l’acquisition d’autres langues et l’initiation à d’autres civilisations, mais aussi la place et le rayonnement de la langue maternelle, il paraîtrait singulier que l’on continuât à fonder des choix et à mettre en œuvre des politiques en fonction de facteurs aussi éphémères et discutables que ceux qui ont été évoqués plus haut. Aussi, dans chaque pays d’abord et sans doute aussi sur le plan international, importe-t-il de créer ou de développer et d’améliorer des instruments permanents de recherche fondamentale et appliquée. C’est la conviction intime sur laquelle repose le présent rapport et qui reflète celle que l’auteur a pu observer chez la plupart de ses interlocuteurs, au cours de ses missions.
Langue et développement
Aux fonctions traditionnelles et fondamentales de la langue s’en ajoute une autre aujourd’hui, celle d’être moteur de développement. Elle est, en effet, tout aussi bien un moyen de promotion intellectuelle et sociale pour l’individu que de progrès économique, culturel et technique pour la collectivité. Cela suppose un effort constant dans l’amélioration ou le renouvellement des méthodes pédagogiques, de façon à favoriser la pleine maîtrise par chacun de sa langue propre; cela suppose aussi l’adaptation de la langue à l’évolution du monde, son aptitude à rendre compte des transformations, à exprimer parfaitement les nouvelles réalités, techniques et scientifiques en particulier, donc son pouvoir de créativité. De même en va-t-il dans les méthodes mises au point pour l’apprentissage des langues étrangères, envisagées aussi sous l’angle de leur contribution au développement.
Ce n’est pas le lieu de rappeler longuement que le développement d’un pays est d’abord fonction de la qualité de ses citoyens et notamment de leur niveau d’éducation et de formation technique. Or, des plus simples aux plus complexes, les notions et les connaissances de toutes sortes, comme les mécanismes intellectuels de base, s’acquièrent par la langue : mieux celle-ci est connue, possédée, maniée, plus elle servira au développement de l’individu et de la communauté. L’apprentissage d’une ou de plusieurs langues étrangères par l’ensemble ou par une grande partie des adolescents doit répondre au même souci : assurer à la collectivité un instrument de plus dans le combat permanent pour le développement et à l’individu, une chance supplémentaire à la fois de contribution à l’avancement de son milieu et de promotion personnelle.
La qualité de l’enseignement, tant de la langue maternelle que des langues étrangères, doit en conséquence être l’un des premiers soucis des pouvoirs publics dès lors qu’ils ont conscience du rapport obligé entre langue et développement. Il est utile de noter que, s’agissant de la langue maternelle ou de la langue nationale, tous les enseignants sont en quelque sorte des professeurs de langue et que leur responsabilité est particulièrement grande dans les disciplines scientifiques et techniques. Dans le cas des langues étrangères, la « formation des formateurs » revêt autant d’importance que la mise au point de la pédagogie de ces langues.
On n’affirmera jamais assez, on ne sera jamais assez conscient du rapport nécessaire entre développement et langue : la langue est le moyen du développement; le développement doit entraîner la langue dans son mouvement vers l’avenir, sans quoi la langue dépérira, s’étiolera et mourra; le développement implique, en soi, une stratégie linguistique, implicite ou explicite, parce qu’il repose entièrement sur l’efficacité de la communication.
Langue et information
Instrument-clé du développement et du progrès, la langue est aussi la condition d’accès à l’information dont on sait l’importance qu’elle représente dans le monde actuel. Il ne s’agit évidemment pas ici uniquement de l’information entendue au sens de connaissance de l’actualité, de l’événement (si utile et, parfois, importante que soit cette connaissance), mais de l’ensemble des données relatives aux disciplines les plus diverses, données en voie d’accroissement et de changement constants, qui s’expriment dans des quantités colossales de publications de toutes sortes, avant d’être codifiées et stockées dans des « banques de données ». Chaque langue a, en principe, vocation à véhiculer au moins une certaine part de cette information. Cependant pour des raisons historiques parfaitement connues, quelques langues seulement en véhiculent la plus grande partie, dans l’état présent des choses.
Aujourd’hui déjà, et plus encore demain, les chercheurs et enseignants d’une part, les cadres supérieurs de l’entreprise et de l’administration, et les responsables politiques d’autre part, auront besoin d’un accès constant et rapide à la part de l’information mondiale qui concerne leur secteur d’activité. Cela supposera qu’ils aient une bonne connaissance d’une ou de deux langues étrangères par lesquelles transite aujourd’hui une part importante de l’information : pour quelques-uns, appelés à être en rapports suivis avec l’étranger, il s’agira de maîtriser parfaitement une ou des langues étrangères; pour la majorité, il suffira de pouvoir lire aisément des documents de toutes sortes en ces langues. D’où l’importance des conceptions nouvelles de l’enseignement fonctionnel des langues étrangères ou des langues dites de « spécialités ».
Au fur et à mesure que se multiplient, sur le plan national, régional ou international, les banques de données, que se construisent les vastes réseaux régionaux puis intercontinentaux d’information (agriculture, énergies, sciences de l’éducation, sciences du sol, sciences de la santé, terminologie, etc.) se manifestera avec plus d’acuité la liaison langue-information. Mais apparaîtra en même temps le risque de la domination de trois ou quatre langues, voire à terme d’une seule, ce qui va poser de graves problèmes pour l’avenir, la vitalité, le rayonnement de la plupart des langues, dont le salut tiendra à leur possibilité de renouvellement et d’adaptation à l’époque. Il y a là aussi un objet primordial de réflexion, voire de méditation, pour les élites de tous les pays; il y a là un champ immense et pressant ouvert à la recherche linguistique.
Langue et dialogue des cultures
Au-delà de son aspect externe d’instrument de communication et d’échanges, une langue exprime une certaine représentation du monde, une démarche psychologique, une hiérarchie implicite des valeurs : de ce fait, elle est par excellence expression d’une culture en même temps qu’elle est support de cette culture. Il en résulte qu’apprendre une langue donnée, c’est aussi, pour une part au moins, s’initier, fut-ce sommairement, à la culture qu’exprime cette langue, au système de valeurs et à la conception du monde qu’elle véhicule.
On peut certes imaginer l’enseignement d’une langue de façon strictement technique, dans l’unique but d’en acquérir la syntaxe de base et l’essentiel du vocabulaire. C’est d’ailleurs ce que tentent de pratiquer les formules d’enseignement dit « accéléré », d’enseignement facile ou « sans peine », ou encore, plus récemment, les techniques dites d’immersion. Mais lors même qu’un enseignement se résume ainsi à l’acquisition superficielle de la langue concernée en l’envisageant uniquement comme outil de communication, il traduit quand même, et presque malgré lui, une part du message culturel. A fortiori, dès que l’enseignement d’une langue a un autre objectif que de permettre une communication superficielle avec les locuteurs de cette langue ou de faciliter sur un plan utilitaire l’accès à l’information dans cette langue, il ouvre nécessairement sur l’initiation à la culture et au milieu d’où procède cette langue. Les véritables contacts de langues sont nécessairement aussi des contacts de cultures. Parfois, les contacts deviennent, plus ou moins ouvertement, des chocs de langues , donc aussi des chocs de culture.
Aujourd’hui, et il en ira forcément de plus en plus ainsi, par l’action conjuguée de la radiodiffusion et de la télévision, du commerce international, du cinéma, des congrès et conférences de toutes sortes, du tourisme de masse, le contact des langues et donc des cultures est un phénomène qui rejoint et concerne la majorité des citoyens dans tous les pays, demain la quasi-totalité d’entre eux, même si, en fait, ils n’ont pas l’occasion, la possibilité ou le désir de s’initier à d’autres langues ou s’ils n’en ont pas un réel besoin. Ce phénomène, capital, soulève plusieurs questions, dont la principale tient sans doute au degré de réciprocité dans les échanges; Y a-t-il vraiment dialogue? L’énorme disproportion des moyens de diffusion, de circulation, de rayonnement, entre les langues et dès lors entre les cultures, risque, par un cruel paradoxe, non seulement d’interdire un véritable dialogue, alors que pour la première fois dans l’histoire du monde se trouvent réunies des conditions techniques qui peuvent le permettre, mais à terme, de provoquer l’étiolement sinon la folklorisation de la plupart des langues et de conduire, par là même, à un appauvrissement radical et peut-être irrémédiable de l’humanité.
Là aussi, une action, ou une réaction, est à entreprendre en profondeur, qui appelle d’abord l’effort de multiples équipes de chercheurs sur les formes diverses des relations et des échanges entre les langues et sur les conditions requises pour un véritable dialogue des cultures, mais surtout la définition de politiques linguistiques nationales qui assure à la fois l’identité nationale et l’ouverture sereine aux autres. Cet effort, à son tour, doit s’inscrire dans la quête difficile de ce nouvel ordre international, devenu l’un des thèmes majeurs des préoccupations non seulement des gouvernements et des organisations internationales, mais de tous les hommes soucieux de l’avenir de l’Homme.
* * *
Au total, on est conduit à reconnaître que le problème de l’enseignement des langues (la langue maternelle aussi bien que les langues étrangères) est aujourd’hui l’un des problèmes-clés de nos sociétés et l’une des interrogations capitales pour l’avenir de nos civilisations. Cet enseignement se pose en des termes radicalement différents et infiniment plus complexes qu’il en allait hier et il concerne désormais la majorité des citoyens de nos États, et en particulier la masse des adolescents. Sous l’angle de l’épanouissement personnel comme sous ceux du développement, de l’information, des relations internationales et du dialogue des cultures, le contenu, la pédagogie, le moment, la durée, le rythme et les conditions ainsi que les moyens de l’enseignement des langues soulèvent des questions de fond qu’il convient d’examiner à la fois dans le cadre national et dans le cadre international. Cela suppose la recherche fondamentale et appliquée, une recherche nécessairement multidisciplinaire, associant aux linguistes, des psychologues, des pédagogues, des historiens, des sociologues, et aussi des économistes, des mathématiciens, des statisticiens.
Il faut d’un même mouvement d’une part assurer la parfaite maîtrise de la langue nationale avec l’enracinement dans la culture qui la sous-tend, de même que l’élan créateur et l’adaptation de cette langue; d’autre part, favoriser un enseignement efficace et diversifié de langues étrangères, qui soit en même temps ouverture à d’autres cultures; il faut enfin contribuer à susciter les conditions d’un dialogue des cultures fondé sur la réciprocité.
Chapitre 3 – Typologie des problèmes linguistiques
Tous les États concernés pan notre enquête se trouvent confrontés avec des problèmes linguistiques. Les missions d’information (voir annexe. 3) nous ont permis de nous rendre compte que ces problèmes sont à la fois spécifiques et, dans une centaine mesure, communs aux pays visités.
La spécificité des problèmes vient du nombre de langues en présence sur le territoire, du rayonnement national et international de ces langues, du nombre de locuteurs de chacune mis en relation avec leur influence sociale, du rôle que remplit chaque langue dans l’organisation sociale, de l’aptitude qu’elles ont à exprimer le monde contemporain sous tous ses aspects, enfin de la manière dont se présente et se résoud la question des communications internationales. Seule, une analyse détaillée de la situation linguistique de chaque pays permettrait de faire apparaître les traits qui la caractérisent, ce qui est de la responsabilité de chaque État. Deux exemples d’analyses semblables existent et peuvent servir de sources d’inspiration : la première, commandée par le Gouvernement du Canada pour examiner la question du bilinguisme en ce pays, désignée sous le titre « Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme », dite Commission Laurendeau-Dunton, du nom de ses co-présidents; la seconde, demandée par le Gouvernement du Québec pour examiner le statut du français, la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, dite Commission Gendron. Ces enquêtes montrent le grand avantage qu’il y à à procéder ainsi, surtout quant au fait de dégager un certain consensus sur les objectifs à atteindre.
Dans l’esprit de ce rapport, nous nous sommes surtout préoccupés de saisir les éléments communs à la problématique linguistique de pays fort différents de par leur histoire, leur niveau de développement, leur culture et leur environnement. Ces éléments ne se manifestent pas partout et ne présentent pas la même acuité. Mais on peut affirmer qu’ils sont une préoccupation majeure des dirigeants politiques et de tous ceux (linguistes, pédagogues, hommes d’affaires, fonctionnaires), qui sont impliqués dans la vie des collectivités. Nous en esquisserons la description et dégagerons les principaux thèmes de recherche qui en découlent.
La diversité sociolinguistique
À l’intérieur de chaque langue, indépendamment du fait qu’elle soit la seule langue du pays ou en relation avec d’autres, on observe des formes de diversité, qu’on qualifiera de sociolinguistique : chaque personne, surtout chaque groupe de personnes, ne parle pas la même langue de la même manière. On peut ramener à trois les sources de cette diversité.
Première source : la division de la population en groupes et sous-groupes socio-économiques (la stratification sociale). Sur le plan linguistique, ceci se manifeste par ce qu’il est convenu d’appeler les niveaux de langue, c’est-à-dire l’éventail des manières de parler la langue, depuis le style argotique jusqu’à la langue soutenue des circonstances officielles. Le problème qui en découle est celui du choix du niveau de langue qui sera utilisé dans les communications institutionnalisées : langue de l’enseignement et langue enseignée, langue de l’État (lois, règlements, décrets, directives, publications d’information, formules, etc.), langue des médias, langue de la publicité, langue du travail. C’est là toute la question de la norme linguistique, le débat du « bon » et du « mauvais » usage. Chose certaine, l’État doit choisir une norme de la langue nationale, cela pour chaque langue nationale, et s’y tenir dans ses propres communications et la faire respecter par les organismes qui dépendent de lui. Il y a là un premier champ de recherches linguistiques, surtout dans le cas des langues en voie de développement et de standardisation.
Deuxième source : l’existence de formes diverses d’une même langue, provenant d’une évolution historique différente, ce que les linguistes appellent, en langage technique, des dialectes. En ce cas, au moins trois problèmes se posent : préciser s’il s’agit vraiment d’une variante de la même langue ou au contraire, d’une langue différente mais voisine; identifier le nombre de variantes et leur répartition sur le territoire, tant géographique que démographique; regrouper toutes les variantes autour d’une forme canonique (la norme) et décider de ce qu’il adviendra des variantes, en général dans l’intention d’en réduire progressivement le nombre par diffusion et généralisation de la variante choisie comme norme. C’est un deuxième champ de recherches, propres à des disciplines linguistiques bien établies, la dialectologie et la géographie linguistique.
Troisième source : le fait qu’une même langue, par exemple le français, utilisée dans des régions très différentes (comme au Québec, en Belgique et en Afrique), y prend une coloration différente, surtout au plan phonétique et lexicologique. C’est la question, aujourd’hui très actuelle du français régional, troisième champ de recherches, encore à peine défriché. Les points d’interrogation sont bien connus, entre autres : qu’est-ce qu’un régionalisme; quelle différence y a-t-il entre un régionalisme et un emprunt (surtout pour l’expression de particularités culturelles et climatiques); quels régionalismes faut-il intégrer dans la norme régionale et à partir de quels critères; comment s’établiront les rapports entre la supra-norme (celle, par exemple, du français), la norme régionale et entre les normes régionales; comment concevoir un dictionnaire du français qui tiendrait compte des régionalismes lexicaux? Quelques travaux expérimentaux ont été réalisés ou sont en cours sur ces sujets, mais nous ne disposons pas de réponses scientifiques, qui pourraient éclairer la notion et la pratique du français universel. Des questions analogues se posent à la langue arabe : d’une part, la relation entre l’arabe dit classique et les formes régionales de cette langue est l’objet d’une discussion qui se poursuit depuis longtemps; d’autre part, l’intention arrêtée d’un panarabisme linguistique suppose le choix d’une norme commune à tous les pays arabes, qu’il est difficile de déterminer et de faire accepter par chaque région et chaque pays.
En somme, il faut réduire le paradoxe apparent de la nécessité d’une norme universelle de la même langue, pour les besoins de la communication internationale ou interrégionale, et de l’existence inévitable de caractéristiques propres à chaque région où elle est parlée.
Le plurilinguisme
Tous les pays sont confrontés, à des degrés divers, à des problèmes découlant de la pratique ou de la nécessité du plurilinguisme. On peut distinguer au moins trois grandes formes de plurilinguisme, qui parfois s’entrecroisent et créent des situations très complexes; dans le premier cas, la population du pays se répartit entre plusieurs langues, dont le nombre peut varier de deux à des centaines; dans le deuxième, le pays n’ayant qu’une seule langue nationale, la connaissance d’une ou de plusieurs langues étrangères est nécessaire à tous ceux dont l’activité professionnelle les amène à dépasser le cadre strictement national, notamment en sciences, en techniques, en économie; enfin, dans le dernier, la ou les langues nationales n’étant pas aptes à remplir toutes les fonctions d’une langue, à l’époque contemporaine, le recours à une ou plusieurs langues étrangères s’impose dans la vie quotidienne du pays et de ses citoyens. Les situations de plurilinguisme sont donc très variées. Les problèmes qui en découlent se répartissent également en plusieurs catégories.
Tout d’abord, on observe deux phénomènes. D’un côté, la prédominance mondiale de quelques langues, favorisées parce qu’elles sont les langues de pays très développés, d’où leur diffusion par la politique, l’économie, la science et la technologie, les produits culturels. Ce phénomène tend à s’accélérer : au fur et à mesure qu’elles sont acquises comme langues secondes, elles deviennent des moyens privilégiés de communication mondiale, de sorte que leur usage et leur connaissance s’imposent encore plus impérieusement. De l’autre, la prise de conscience grandissante de la valeur et de la signification de chaque langue comme expression d’une culture particulière et facteur d’authenticité. Du fait que la langue est une réalité explicite, elle devient le moyen par lequel s’exprime la volonté d’être soi-même. On découvre que la langue est plus qu’un instrument de communication, qu’elle est en rapport étroit avec l’âme collective, qu’elle façonne la pensée et est un facteur puissant de cohérence sociale. D’où une tension permanente entre ces deux phénomènes, qui engendrent deux attitudes possibles : ressentir le premier comme une forme de concurrence déloyale à l’égard du second ou envisager la coexistence de l’un ou de l’autre comme complémentaire. La complémentarité exige cependant que les langues maternelles soient valorisées, qu’elles deviennent moyen de promotion sociale, qu’une répartition des fonctions soit établie entre elles et les langues dominantes dans le cadre global d’une organisation linguistique de la société.
Sur le plan linguistique, le plurilinguisme entraîne de nombreuses questions. Combien y a-t-il de langues en présence? Ces langues sont-elles également capables de remplir toutes les fonctions imparties à une langue? Quelles fonctions remplissent aujourd’hui les langues, est-ce satisfaisant? Y a-t-il une ou plusieurs langues dominantes; si oui, pourquoi le sont-elles et comment ce phénomène est-il ressenti par les locuteurs des autres langues? Si une ou plusieurs langues ne sont pas aptes ä remplir une fonction à laquelle on les destine, comment les amener à le devenir? A-t-on l’intention de conserver toutes les langues, de les développer toutes, de toutes les utiliser et de toutes les enseigner? Quel est le degré d’attachement des locuteurs à leur langue ou à leur variante de la langue? Ces questions sont liées les unes aux autres. Il est impossible et même dangereux d’isoler l’une d’elles. La réponse ne peut être que globale et tient au type de société que l’on désire bâtir.
Ensuite, le plurilinguisme entraîne le contact entre les langues, soit parce que des locuteurs de langues différentes se côtoient fréquemment, soit parce que la même personne passe souvent d’une langue à l’autre selon les circonstances. Deux types de problèmes en découlent. Les premiers, d’ordre psycholinguistique, ont trait au rapport entre développement de la personnalité et pratique du plurilinguisme : perception de sa propre identité linguistique et conflit éventuel provenant soit du sentiment d’appartenir en même temps à plusieurs langues et a aucune, soit de la contradiction entre sa langue profonde et celle(s) de la société à laquelle pourtant on appartient; développement de la pensée, plus ou moins harmonieux, plus ou moins compromis de par la succession des langues apprises, surtout dans les premières années d’existence, notamment lorsque la langue des premières années de la scolarisation n’est pas la langue maternelle. Les seconds, d’ordre strictement linguistique, se rapportent à la notion d’intégrité linguistique : emprunts d’une langue à l’autre, fréquence des emprunts selon les différents domaines de vocabulaire, interférences syntaxiques d’une langue à l’autre jusqu’à la constitution de véritables créoles ou pidgins.
Enfin le plurilinguisme oblige l’État â prendre plusieurs décisions, d’ordre strictement politique, en ce qui concerne l’enseignement des langues. Dans quelle(s) langue(s) sera dispensé l’enseignement élémentaire, secondaire, supérieur? Lorsque la langue maternelle n’est pas une langue de grande diffusion, vaut-il mieux l’utiliser pour les premières années de scolarité (combien?) et passer ensuite à une autre langue, où commencer dès le début l’usage de cette autre langue, faisant ainsi plus ou moins coïncider début de l’apprentissage scolaire et début de l’apprentissage d’une langue seconde? Lorsqu’il existe plusieurs langues nationales sur le territoire, est-il souhaitable que tous les citoyens connaissent toutes ces langues, et, dans l’affirmative, jusqu’à quel degré de compétence? De quelle(s) langue(s) étrangère(s) a-t-on l’intention d’assurer l’enseignement par le système scolaire? Doit-on aller dans le sens de la tendance vers l’hégémonie mondiale de quelques langues et réduire à celles-ci l’enseignement des langues étrangères, favorisant ainsi une sorte de bilinguisme « eurocentrique ». Ne faudrait-il pas que les pays de langues européennes s’ouvrent davantage aux langues non européennes? Ces décisions sont éminemment délicates, puisqu’elles engagent l’avenir du pays, et sont de la stricte compétence de chaque État.
Une fois les décisions prises en matière de langue d’enseignement et d’enseignement des langues, à la lumière de données à la fois politiques et sociolinguistiques, on peut alors formuler convenablement les questions cette fois pédagogiques.
Nous évoquerons à titre d’exemples uniquement celles qui semblent préoccuper tous les pays ou des groupes importants de pays.
L’enseignement des langues étrangères
Le problème le plus universel est celui de l’enseignement des langues dites secondes ou étrangères, les deux termes n’étant pas toujours synonymes selon les circonstances. La complexité de la question provient autant des nombreux aspects sous lesquels elle se présente que de la difficulté d’apporter une solution satisfaisante à chacun d’entre eux. On pourrait la formuler synthétiquement de la manière suivante : à quel moment, à quelle clientèle, selon quelle pédagogie, selon quel rythme, avec quels objectifs convient-il d’enseigner d’autres langues que la langue maternelle, et quel est le statut de ces langues, langue officielle, langue nationale, langue étrangère? Chacun de ces points est lié aux autres et la réponse à l’un d’entre eux exige qu’on ait déterminé la réponse aux autres. Il s’agit vraiment d’un ensemble, d’une structure d’éléments interdépendants.
La question du moment où commence l’enseignement d’une autre langue ne se pose que dans le cas de l’enseignement régulier, de l’enseignement aux enfants : il s’agit de savoir en quelle année des classes maternelles, élémentaires ou secondaires, on introduira cet enseignement. On doit, pour prendre me décision à cet égard, considérer le problème sous divers angles :
psychologique (y a-t-il un âge où l’apprentissage d’une langue non maternelle est plus facile?, quelle influence aura cet apprentissage d’une part sur celui de la langue maternelle, d’autre part sur le développement de la pensée chez l’enfant?),
pédagogique, (quelle méthode choisir?, de quel matériel pédagogique dispose-t-on?, est-il adapté a la clientèle visée?, le personnel enseignant est-il formé, disponible?, quel sera le coût de l’opération?),
sociologique (quels sont les objectifs que l’on assigne a cet enseignement dans la perspective globale de l’aménagement linguistique du pays?, quel est le statut de la langue enseignée : une langue non maternelle mais officielle dans le pays?, une langue en position de langue mondiale dominante?, les deux a la fois?),
linguistique (description comparée des langues en présence pour préparation du matériel pédagogique, pour la formation des enseignants, détermination du contenu de l’enseignement selon une certaine progression et selon les deux aptitudes à développer : produire des messages et comprendre les messages reçus).
Ces angles ne sont pas égaux entre eux, au point qu’on puisse les opposer les uns aux autres, les comparer a égalité de valeur. Il faut les pondérer selon chaque situation. L’angle sociologique est le plus déterminant, celui qui doit toujours avoir la plus grande valeur. C’est pourquoi aucune réponse à la question du moment du début de l’enseignement des langues non maternelles n’est universelle, valable pour tous les pays. Chacun doit trouver sa solution. D’où l’importance également, pour ceux qui doivent prendre les décisions, de bénéficier des avis de personnes compétentes, a qui on a donné le temps et les moyens d’examiner soigneusement toutes les composantes. C’est si difficile qu’on ne peut pas improviser en cette matière, ce qu’on demande souvent aux linguistes et au pédagogues, de sorte qu’on se retrouve en face d’opinions plus ou moins valables, parce que plus ou moins bien fondées, ce qui augmente la perplexité des administrateurs et des hommes politiques.
D’autre part, il y a l’enseignement des langues non maternelles aux adultes et aux étudiants de niveau universitaire. Tout alors est différent et il faut en tenir compte. En général, l’adulte et l’étudiant savent pourquoi ils désirent apprendre une autre langue et ils veulent que ce soit efficace rapidement. Il s’agit donc là d’un enseignement dont l’objectif est la performance rapide dans la langue étrangère, le plus souvent pour des fins bien précises, liées à l’activité professionnelle ou scientifique. La recherche se poursuit toujours en ce domaine, malheureusement très négligé, alors que les besoins augmentent constamment.
De toute manière, que ce soit pour les enfants, les étudiants, les adultes, on a toujours besoin de matériel pédagogique et de méthode d’enseignement qu’il faut mettre au point. Surtout le déséquilibre entre les ressources pédagogiques pour l’enseignement des langues européennes et celles pour l’enseignement des autres langues est évident. On note également qu’on ignore à peu près tout et qu’il n’existe pour ainsi dire pas de matériel pédagogique lorsqu’il s’agit de l’enseignement des langues nationales secondes en situation de multilinguisme. Des travaux et des recherches s’imposent dans l’un et l’autre cas.
L’enseignement de la langue maternelle
L’enseignement de la langue maternelle est aussi l’objet de préoccupations dans de nombreux pays. Là où le français est la langue maternelle, notamment au Québec, en Belgique et en France, les résultats de l’enseignement du français déçoivent beaucoup, surtout en ce qui touche à la langue écrite, particulièrement à la maîtrise de la syntaxe et de l’orthographe. Du moins, on en discute et les rapports d’enquête se succèdent. On continue à s’interroger sur les raisons de cette crise et sur les moyens d’y remédier.
En Afrique noire, l’enseignement des langues maternelles est d’une difficile actualité. Nous avons déjà évoqué l’aspect politique de la question : faut-il enseigner la langue maternelle, toutes les langues maternelles, jusqu’à quel niveau? Si on répond affirmativement, on doit alors faire face aux aspects linguistiques et pédagogiques de la décision : description des langues, si elle n’est pas faite ou pas suffisante, choix d’une norme, standardisation de l’orthographe, préparation du matériel pédagogique, préparation du personnel enseignant, préparation de matériel de lecture. Tout ceci demande du temps et suppose un calendrier réaliste de mise en place.
Des questions semblables se posent aux pays arabes, dans le cadre de la politique d’arabisation. L’aspect terminologique apparaît alors comme le plus aigu et le plus préoccupant.
L’enseignement du français
L’enseignement du français comme langue officielle ou quasi officielle, mais langue non maternelle, pose des problèmes dans tous les pays ou la colonisation l’a introduit. Des problèmes politiques d’abord dans la manière de définir le type de plurilinguisme que l’on souhaite pour le pays. Des problèmes pédagogiques, notamment la compétence du personnel enseignant et le choix du matériel pédagogique, surtout si on veut tenir compte des interférences entre les langues en contact. Enfin des problèmes d’ordre culturel, qu’on peut réduire en deux grandes interrogations : d’une part, comment concilier l’affirmation d’une culture particulière liée a me certaine langue, dans la perspective de l’authenticité culturelle, avec la nécessité de connaître et d’utiliser me autre langue liée à me autre culture?, d’autre part, comment enseigner me langue « étrangère » sans du même coup diffuser, par ce biais, la culture qu’elle exprime, au détriment de la culture nationale? L’enseignement de l’anglais au Québec et aux minorités françaises du Canada, du flamand en Belgique soulève les mêmes difficultés.
L’alphabétisation des adultes
Certains problèmes sont propres à l’alphabétisation des adultes, qui semble avoir connu plus d’échecs que de succès. Ceci nous ramène à la conception de la langue comme moyen de développement et facteur de promotion sociale, dont nous avons parlé précédemment. En effet, si, d’une part, pour transmettre rapidement et efficacement à la population non scolarisée l’information propre à assurer le développement, on juge opportun de recourir a me langue locale et, en conséquence, d’alphabétiser cette population en cette langue, d’autre part, l’adulte se demandera si cette langue est, pour lui, m bon moyen d’améliorer son sort, surtout lorsqu’en même temps, il constate que les enfants, ses enfants, ne sont pas scolarisés dans la même langue que lui. L’alphabétisation doit être l’objet de recherches plus sérieuses, plus poussées, en sociolinguistique et en pédagogie.
Les questions terminologiques
Enfin, il est apparu que la plupart des langues faisaient face à des problèmes de terminologie, qui viennent de la nécessité de s’adapter sans cesse à l’évolution des sciences et des techniques. Depuis peu, on a vu certains pays, notamment le Québec, mettre au point des méthodes rigoureuses pour les travaux de terminologie et surtout pour arriver à me normalisation qui reçoive l’assentiment des usagers. Quelques pays ou organismes internationaux, dont l’Allemagne, la Communauté économique européenne, le Québec, le Canada, l’Association française de normalisation, ont mis au point des banques de terminologie automatisées, qui fonctionnent aujourd’hui, riches de milliers de mots, ce qui constitue pour nos pays des réservoirs fort utiles de terminologie technique, scientifique, administrative, dont il faudrait apprendre à tirer parti.
On voit donc, par ce bref aperçu, l’étendue et la variété des problèmes linguistiques communs et la diversité, la complexité des recherches nécessaires à leur solution.
Chapitre 4 – L’activité linguistique internationale
Depuis le début du siècle et surtout depuis les années cinquante, on observe un mouvement de convergence en ce qui a trait aux questions de langue.
D’un côté, la linguistique prend la relève de la philologie et se développe rapidement. De l’autre, les questions linguistiques deviennent de plus en plus complexes et actuelles, ce qui amène d’abord les États, puis les organismes internationaux à prendre des mesures et à définir des programmes d’action.
Développement de la linguistique
La linguistique est, aujourd’hui, une discipline scientifique bien spécifique, dont les résultats s’accumulent sans cesse, dans des directions de plus en plus variées. Aucune des manifestations du langage et de la langue ne lui échappe. L’activité de recherche est intense, des sujets les plus théoriques jusqu’aux plus concrets. L’enseignement de la linguistique a pris un grand essor dans la plupart des pays et suscite toujours un grand intérêt.
Des linguistes et des pédagogues se sont préoccupés d’établir un rapport entre l’enseignement des langues, maternelles ou secondes, et la linguistique, ce qui a donné naissance à ce qu’on a, malencontreusement sans doute, baptisé linguistique appliquée. Il est évident que l’enseignement des langues en a été profondément renouvelé et cette évolution pédagogique se poursuit toujours, d’autant plus qu’elle intègre en même temps les résultats des travaux des psychologues en ce qui touche au développement de la pensée et aux modes d’apprentissage.
La relation s’est aussi établie entre les sociologues, les anthropologues et les linguistes, d’où l’émergence de la sociolinguistique, discipline qui s’intéresse aux rapports entre langue et organisation sociale. Les méthodes d’observation et d’analyse se développent rapidement et on dispose maintenant d’une certaine expérience en ce domaine.
Cependant, tous les pays n’ont pas atteint le mime niveau de développement en linguistique. On observe même, dans certains cas, des appréhensions, plus ou moins explicites, surtout à l’égard de la sociolinguistique. On note aussi une certaine résistance, ou tout au moins une certaine méfiance, de la part des pédagogues à l’égard de la linguistique, qui risque de compromettre le renouvellement de la pédagogie des langues au moment où il faut s’en préoccuper le plus. Un futur centre international devrait donc avoir conscience qu’il lui faudra, jusqu’à un certain point, dédouaner la linguistique.
La communauté de nos pays dispose d’un très grand nombre de spécialistes intéressés à tous les aspects du langage et de la langue et de moyens de travail et de recherche abondants : laboratoires de toutes sortes, ordinateurs divers, centres de documentation, banques de terminologie informatisées, etc. En conséquence, dans la plupart des pays, des budgets sont consacrés aux travaux et à la recherche linguistiques.
Création des centres nationaux
Le statut des spécialistes est très variable d’un pays à l’autre ou à l’intérieur d’un même pays. Pour les fins qui nous intéressent, on peut distinguer trois grandes catégories.
Tout d’abord, il y a les spécialistes isolés, qui mènent des recherches individuelles, parfois par intérêt personnel ou dans le cadre de leurs activités professionnelles, le plus souvent pour un mémoire ou une thèse. Malheureusement, ces mémoires ou ces thèses ne sont presque jamais intégrés à la documentation générale et sont oubliés sur les rayons d’une bibliothèque.
Ensuite le grand nombre de spécialistes enseignant dans une faculté, un département, une école. La plus grande partie de leur temps est consacrée à l’enseignement. C’est avec peine qu’ils peuvent s’adonner à la recherche. Par contre, ce sont eux qui dirigent les mémoires et les thèses des étudiants : de ce fait, ils peuvent jouer un rôle important dans l’orientation et l’avancement systématique des recherches linguistiques ou pédagogiques dans leurs pays.
Mais il y a surtout les spécialistes qui se consacrent à plein temps à la recherche dans des unités dont c’est la seule vocation. En effet, plusieurs pays ont jugé nécessaire de constituer des équipes de recherche en linguistique, le plus souvent appliquée, et de leur confier les travaux susceptibles d’apporter des solutions aux problèmes des pays. L’appellation de ces équipes est très variable : on les appelle centre (ex. : le Centre de linguistique appliquée de Dakar), office (ex. : l’Office de la langue française du Québec), institut (ex. : l’Institut de linguistique appliquée d’Abjidjan), laboratoire (ex. : ceux du CNRS de France) ou bureau (ex. : le Bureau des traductions d’Ottawa). Mais, indépendamment du générique qui les désigne, ces équipes s’occupent en général de linguistique, surtout pour des questions d’enseignement ou, plus globalement, d’aménagement linguistique; certaines sont plus orientées vers la traduction ou la terminologie, presque toujours plurilingue. Leur statut administratif n’est pas le même. Les unes relèvent ou sont censées relever d’un centre national de la recherche scientifique, comme le Centre national de la recherche scientifique en France (CNRS) ou l’Office national de la recherche scientifique et technique au Cameroun (ONAREST). Il existe alors parfois une certaine concurrence entre ces centres nationaux et l’Université, qui affirme aussi la nécessité de la recherche universitaire intégrée à l’enseignement. Les autres font partie de l’Université ou sont affiliées à l’Université, ce qui semble être la règle générale. Enfin, certaines unités, fort rares, dépendent d’un ministère ou d’une organisation internationale, comme l’Office de la langue française du Québec, le Bureau des traductions d’Ottawa, le Bureau de terminologie de la Commission des communautés européennes.
En général, ces équipes sont isolées les unes des autres. Les quelques rapports qu’elles ont entre elles sont le fruit du hasard et le fait de relations personnelles entre chercheurs, à la suite de rencontres lors de congrès ou de colloques.
Tout le monde s’accorde à regretter cet état de chose et à déplorer que les travaux s’effectuent sans coordination aucune et le plus souvent dans l’ignorance complète de ce qui se fait ailleurs. Aucun organisme ne se préoccupe aujourd’hui, sur le plan international, des questions et problèmes d’ordre scientifique, méthodologique, documentaire que doivent pourtant régler les chercheurs et spécialistes engagés dans des travaux relatifs à la situation des langues dans leurs pays respectifs.
Intérêt des organismes internationaux
À la demande des États membres, de plus en plus d’organismes internationaux s’intéressent aux questions linguistiques. Citons quelques exemples significatifs. L’UNESCO, par divers moyens favorise les rencontres entre spécialistes en vue de mieux cerner les questions et définir des programmes d’action adéquats. L’ALECSO, seule ou en collaboration avec l’UNESCO, soutient la recherche consacrée a la langue arabe. L’AUPELF patronne un premier inventaire provisioire des particularités lexicales du français en Afrique noire, aide les créolistes à s’organiser en association, facilite l’échange de spécialistes entre les universités membres. Le Conseil international de la langue française (CILF), constitué d’éminents linguistes et grammairiens, réunit chaque année ses membres pour l’examen de questions d’actualité et organise un colloque ä cette occasion. On s’y préoccupe beaucoup de l’évolution des rapports entre la langue française et les autres langues, notamment les langues africaines, l’arabe et l’anglais. Cet organisme s’intéresse également à la terminologie; il publie des travaux et deux revues, la Clé des mots et la Banque des mots. Enfin, l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) elle-même s’intéresse à la linguistique et est un lieu d’échange et d’information.
De nombreuses associations internationales sont nées ces dernières années, qui regroupent des spécialistes et qui se préoccupent d’échanges et d’information. La Fédération internationale des professeurs de français (FIPF) est constituée de représentants des associations nationales : elle est devenue le lieu le plus dynamique où se discutent tous les aspects de l’enseignement du français. L’Association internationale de linguistique appliquée (AILA) suit de près le développement de cette spécialité d’abord par ses commissions, surtout par l’organisation régulière de congrès, comme celui d’août 1978, à Montréal, où se sont retrouvés près de deux mille spécialistes. L’Association internationale d’enseignement par les méthodes audiovisuelles (AIMAV), la Fédération internationale des professeurs de langues vivantes (FIPLV), la Modern Language Association (MLA) sont des tribunes ou se discutent les questions de pédagogie des langues.
En conclusion, en même temps que la linguistique s’affermit et se répand, l’intérêt pour les questions linguistiques grandit, les activités en ce domaine se multiplient, autant sur le plan national qu’international.
Plusieurs en ont conscience et croient que le moment est venu de tenter un vaste effort de coordination et de collaboration internationales.
Chapitre 5 – Opportunité d’un centre international
Les questions linguistiques ont pris, dans notre inonde contemporain, une importance, une ampleur et une signification qu’elles n’ont jamais eues dans le passé, même très récent. Tous les pays, qu’ils soient officiellement unilingues ou plurilingues, doivent faire face à des problèmes linguistiques très divers qui proviennent aussi bien de la situation nationale que des contacts internationaux. Ce qui a conduit beaucoup d’États à développer l’enseignement de la linguistique et la recherche en cette discipline au niveau universitaire, à accorder une attention particulière à la formation des maîtres et à la recherche en matière d’enseignement des langues maternelles et secondes, enfin à créer sous des appellations variées, des équipes nationales de recherches linguistiques.
Pour des motifs que nous exposerons ci-dessous, nous croyons le moment venu de doter la communauté de nos pays d’un instrument commun d’action et de recherche dédié exclusivement aux problèmes linguistiques.
Ampleur de la recherche requise
Les thèmes sur lesquels il est aujourd’hui devenu nécessaire et pressant de mener des recherches linguistiques, aussi bien fondamentales qu’appliquées, sont à la fois nombreux et de toute première importance, tant pour l’individu que pour la société.
Il nous faut trouver des réponses satisfaisantes à toutes les questions que posent l’enseignement des langues maternelles et leur évolution, tout particulièrement leur adaptation constante aux nécessités de la communication moderne, surtout scientifique et technique.
Il nous faut considérer dans une perspective tout à fait nouvelle l’initiation aux langues étrangères, autrefois apanage d’une minorité, aujourd’hui phénomène largement généralisé, qui doit s’inscrire dans les programmes réguliers d’études. Cette généralisation de la connaissance des langues étrangères modifie la dynamique des contacts entre les langues et des rapports entre les cultures qu’elles expriment.
Presque chaque citoyen est en relation, ou a l’occasion de l’être, avec une autre langue et une autre culture, soit de par les moyens modernes de communication (la radio, la télévision, le cinéma, le disque), soit de par l’activité et les relations professionnelles (notamment la documentation et les réunions de toutes sortes), soit enfin, plus simplement, du fait de l’augmentation de la circulation des biens et des personnes, par le commerce international et l’organisation systématique du tourisme comme source de devises étrangères. Aussi, les États sont-ils amenés a se préoccuper à la fois du maintien des langues et cultures nationales et de la diffusion, sur leur propre territoire, des langues et cultures étrangères, d’où la recherche constante de formule de « bilinguisme » propre a réduire le paradoxe et les tensions qu’il provoque.
La diversité culturelle des pays entraîne la nécessité de désigner des réalités particulières, pour lesquelles soit la langue nationale, soit le français ne dispose pas de mots. Il y a là le germe de tous les problèmes d’emprunts, de néologismes, de régionalismes sur lesquels chacun s’interroge, à sa manière. Une sérieuse mise au point s’impose, dans chaque pays, bien étayée sur les résultats de la recherche. Cela implique qu’on définisse mieux le concept de norme, autant sur le plan national qu’international, domaine où les connaissances sont aujourd’hui éparses et embryonnaires.
Universalité des problèmes
Une part importante de ces problèmes est de caractère universel. La manière dont ils se posent à chaque État varie plus ou moins, soit en intensité, soit en complexité, mais les facteurs de base s’observent partout. Les équipes nationales définissent leurs programmes de recherches en fonction des besoins prioritaires de leurs pays et du temps ou des ressources dont elles disposent. Elles ne peuvent souvent pas accorder aux problèmes à résoudre le soin et le temps qu’en exigeraient l’ampleur et la complexité. Des aspects importants, souvent fondamentaux, sont traités superficiellement, parce qu’ils ne sont pas considérés comme prioritaires. Un centre international pourrait recenser les aspects communs des problèmes nationaux, favoriser la comparaison et la synthèse des recherches de chaque pays, prendre en charge les questions qui ne sont pas prioritaires pour ces pays, mais dont l’étude, cependant, serait utile à plusieurs ou à tous.
Coordination nécessaire des travaux
Dans beaucoup de pays, des équipes ou des spécialistes isolés, le plus souvent universitaires, ont orienté leurs recherches vers les problèmes linguistiques, au fur et à mesure que la linguistique comme science se développe et s’affirme. On observe cependant qu’il existe peu de rapports entre les spécialistes ou entre les équipes, souvent à l’intérieur d’un même pays, du fait de leur dispersion dans des unités administratives distinctes ou dans des campus universitaires souvent éloignés les uns des autres, et presque toujours d’un pays à un autre, d’un continent à un autre, à cause des coûts et des difficultés de communication.
Ceci nous porte à penser qu’il est indispensable d’enrayer le gaspillage des énergies et d’éviter le double emploi entre les centres ou autres organismes nationaux. D’où la nécessité d’un inventaire permanent des travaux en cours et des résultats obtenus. Un centre international pourrait se charger d’un tel inventaire et favoriser les relations et la collaboration entre les diverses équipes.
On constate qu’il est aujourd’hui difficile de savoir ce qui se fait ailleurs, parfois impossible de se procurer les publications dans lesquelles les spécialistes de chaque pays rendent compte des résultats de leurs travaux, qui restent ignorés hors des frontières nationales, parfois mime hors du cadre de l’Université. Souvent, faute d’information, le chercheur se trouve dans l’obligation de reprendre à la base des travaux déjà amorcés ou menés ailleurs. Il convient de fournir aux unités nationales l’accès à la documentation internationale, pour qu’elles puissent orienter en toute connaissance leurs propres programmes d’activités, engager leurs travaux à partir des acquis de la recherche internationale et comparer leurs résultats. Ainsi, par l’accumulation des connaissances, la mise au point de solutions adéquates se fera de plus en plus aisément et rapidement. Par ailleurs, les travaux des spécialistes et des unités seront connus et disponibles. La tâche d’organiser, d’animer et de gérer un centre de documentation de cette nature dépasse la vocation d’un centre national et apparaît du ressort d’un centre à caractère international.
L’isolement actuel des chercheurs, notamment de ceux des pays du tiers-monde, est un phénomène grave, appauvrissant pour eux et pour toute la communauté scientifique. Un centre international sera le moyen de créer une véritable communauté de chercheurs, un instrument de communication, d’ouverture, de progrès. Bref, favoriser la diffusion et la coordination, valoriser l’effort de chacun, rentabiliser les moyens nationaux, développer l’habitude du travail en commun et donner à tous les chercheurs une pleine ouverture sur le monde scientifique.
Instrument au service des États
Considérant les décisions difficiles et lourdes de conséquences que les États sont appelés à prendre en matière de langue, un centre international pourrait leur être un précieux instrument de référence.
Tout d’abord, en mettant à leur disposition une documentation internationale précise, traitant des modalités administratives et des activités des différents centres ou groupes nationaux de recherches linguistiques et en leur fournissant également des renseignements sur les diverses mesures législatives ou administratives des autres États en matière d’usage et d’enseignement des langues.
Ensuite, en fournissant aux États qui le souhaiteraient des renseignements d’ordre scientifique en ce qui concerne la théorie et la pratique de l’aménagement linguistique global, la solution de problèmes particuliers ou la réponse à certains types de besoins.
Aussi, en se chargeant de diverses tâches, à la demande des États, sous forme de contrats ou de missions. Ceci serait surtout intéressant pour les pays qui, tout en ayant les mêmes problèmes que les autres, ne disposent pas encore d’un centre national.
Enfin, un centre international serait un instrument de formation permanente des chercheurs nationaux, parce qu’il les intégrerait aux équipes multinationales, faciliterait leur participation à des stages dans des équipes nationales selon leurs besoins, ou les intégrerait à l’équipe du centre pour des périodes de courte ou de moyenne durée.
Opinion favorable des chercheurs nationaux
À cet ensemble d’arguments s’ajoute l’opinion mime des responsables des centres nationaux, ainsi que des chercheurs et des administrateurs rencontrés au cours des missions.
Même s’ils ont des conceptions différentes, ce qui est tout à fait normal, quant à la hiérarchie des fonctions et au mode d’activité d’un futur centre, tous sont d’accord pour reconnaître la nécessité d’un instrument international de coordination et d’animation, de liaison et de documentation, de formation et de perfectionnement. Plusieurs d’entre eux ont souligné, avec raison, que le centre ne devra pas être une « super-structure » coûteuse et envahissante, qui risquerait d’étouffer, d’affaiblir ou de marginaliser les centres nationaux, mais au contraire un stimulant et un appui pour eux, un lieu de conseils, un instrument de diffusion et de valorisation de leurs travaux. La plupart sont convaincus qu’un centre international fera naître une meilleure vision nationale de l’ensemble du problème linguistique en lui offrant en contraste une vision extranationale. Cette démarche permettra une meilleure organisation des actions nationales, favorisera les processus d’objectivation des questions linguistiques, en les situant dans une perspective à la fois plus scientifique et plus internationale.
En résumé, à la fois l’ampleur, l’acuité et la complexité des problèmes linguistiques (dont beaucoup se posent en termes universels), le besoin d’assurer la coordination des travaux menés dans le cadre national et de rompre l’isolement des chercheurs, la nécessité de disposer d’une information et d’une documentation à l’échelle internationale et d’offrir un lieu de formation et de perfectionnement commun aux centres nationaux, le besoin enfin de fournir aux États les bases scientifiques nécessaires à la formulation de leurs politiques linguistiques, confirment, à notre sens, l’opportunité et même l’urgence de la création d’un centre international de recherche en linguistique fondamentale et appliquée.
Chapitre 6 – Vocation de l’organisme
La préoccupation principale et essentielle des interlocuteurs, rencontrés pendant les missions d’information, dans tous les pays, était de concevoir l’activité du centre international, dont il jugeait la création nécessaire, dans une perspective de soutien et d’expansion des travaux et recherches des centres ou groupes nationaux. Sur ce point, il y a unanimité : l’activité du centre international doit être complémentaire de celle des centres nationaux et il faut éviter toute forme ou toute possibilité de concurrence entre ces deux niveaux de recherche.
D’un pays à l’autre, il existe une remarquable convergence d’opinions au sujet des rôles d’un organisme international du type CIRELFA. Nous regroupons ces avis sous trois grandes vocations possibles du centre international : documentation et information; liaison, coordination, études et recherches communes; formation permanente des chercheurs.
Les opinions ont été contradictoires quand il fut question de savoir si le futur centre allait, lui aussi, devenir un centre de recherche. Ceux qui s’opposaient à cette idée soutenaient qu’il devrait être un centre de service, donc limité aux rôles précédemment énumérés. Ainsi, seraient évités, par exemple, la concurrence et l’exode des chercheurs nationaux vers le centre international. Les autres affirmaient qu’il était indispensable que le centre international ait son propre programme de recherches et soutenaient même que les rôles de service ne peuvent être remplis que si le centre est également un centre de recherche. Pour diverses raisons que nous exposerons, nous adhérons aux avis du dernier groupe et nous ajoutons une quatrième vocation « Recherches » aux trois précédemment identifiées.
Vocation « Documentation et information »
L’objectif est d’accélérer la recherche sur le plan national par la connaissance des travaux déjà exécutés dans un domaine donné et des résultats obtenus par d’autres chercheurs, de répertorier les travaux en cours et les chercheurs qui en sont responsables, ce qui est nécessaire à tout effort de coordination, enfin de faire en sorte que l’information soit accessible à tous ceux qui s’intéressent aux questions et problèmes linguistiques, notamment aux responsables nationaux.
Il s’agit donc de constituer un centre de documentation dont les principales fonctions seront les suivantes :
a) réunir et conserver les résultats de tous les travaux qui sont menés dans les pays concernés et toutes les publications traitant des secteurs d’activité du centre international (voir chapitre VII) et des groupes de recherche nationaux, quelle que soit la forme sous laquelle paraissent ces résultats ou ces publications rapports, articles, mémoires, thèses, brochures, études, livres, etc. Cette recherche documentaire s’étendra également aux pays d’autres communautés linguistiques où les mêmes questions se posent et sont traitées;
b) établir et entretenir des relations de coopération et d’échange avec d’autres centres de documentation, de manière d’une part, à toujours bien délimiter le champ d’activité documentaire propre au centre, d’autre part, à bénéficier des ressources des autres centres selon des modalités à définir. Ces relations se feront soit avec des centres nationaux de pays membres de la communauté francophone, soit avec des pays ou des organismes d’autres communautés linguistiques;
c) assurer le service de cette documentation aux organismes et personnes intéressés, surtout aux chercheurs.
Ce service prendra deux formes :
information systématique, par la publication d’un bulletin signalétique périodique, la parution de bibliographies signalétiques annuelles, la préparation de bibliographies thématiques, selon les sujets de préoccupation communs à l’ensemble ou à un groupe de pays;
information à la demande, par réponse rapide aux questions des chercheurs ou des intéressés, par la préparation de bibliographies correspondant aux besoins d’un individu ou d’une équipe. Ceci n’est possible qu’à la condition que la demande soit très précise. Ce service devra être rapide et se faire le plus souvent à distance, d’où le recours nécessaire à la photocopie, aux microfiches et microfilms, à la poste ou au télex, si c’est possible.
L’avantage d’un tel service est que chaque chercheur, chaque centre national ou chaque équipe peut y avoir recours régulièrement et ainsi limiter son propre effort documentaire à ses besoins immédiats, sans avoir besoin de reconstituer la totalité de la documentation internationale.
Encore faut-il s’assurer que la documentation accumulée au centre international ne serve que de tremplin à la carrière de chercheurs proches du centre. Les chercheurs nationaux ont souvent exprimé le sentiment d’être des chercheurs de seconde zone : ils travaillent sur le terrain, à des tâches qui découlent de la situation linguistique de leurs pays et obtiennent des résultats de premier niveau d’abstraction, que l’on peut ensuite exploiter par comparaison et synthèse à un niveau supérieur, ce qu’ils n’ont pas souvent l’occasion ou le moyen de faire. Ils ont ainsi l’impression de fournir la matière première à des chercheurs, moins absorbés qu’eux par la quotidienneté et plus facilement informés des activités linguistiques, qui ont toutes les possibilités d’exploiter cette matière à des fins plus prestigieuses, au fur et à mesure de leurs publications et de l’avancement de leur carrière.
d) faire l’inventaire permanent des travaux en cours et des chercheurs qui y sont mêlés, dans les secteurs d’activité de l’organisme;
Cet inventaire permettra de mieux coordonner les travaux de recherches dans les pays concernés. Il fournira également les renseignements nécessaires pour répondre aux demandes d’aide technique formulées par les pays ou les organismes nationaux ou internationaux.
e) favoriser une information aussi large que possible sur les questions de langue, surtout en matière d’aménagement linguistique, à l’intention des responsables nationaux et des professionnels des médias.
f) assurer la traduction en français (ou en arabe) de documents importants (articles, ouvrages, etc.) parus dans d’autres langues. Compte tenu de la complexité d’une telle entreprise (sélection des documents, négociation des droits de traduction, etc.), et pour des raisons d’ordre budgétaire, il conviendrait d’envisager ultérieurement cette possibilité de service.
La vocation « Documentation-information » implique un personnel spécialisé et ne peut se concevoir aujourd’hui sans le recours à l’informatique. Il faut donc ou bien constituer un centre automatisé de documentation, ou avoir recours, pour le traitement informatique de la documentation, à un centre existant, avec lequel on passerait un accord de service.
Nous favorisons la deuxième solution, d’abord parce qu’il existe déjà de tels centres de documentation et qu’il serait contraire à nos intentions de coordination d’en constituer un nouveau, ensuite parce que c’est la solution la plus économique. Le centre international se préoccuperait de l’accès aux centres de documentation déjà constitués, concentrerait son effort sur ce qui n’est pas recueilli aujourd’hui et utiliserait par contrat des services informatiques déjà rodés.
Vocation « Liaison, coordination, études et recherches communes »
L’objectif est de faire en sorte que les recherches ne se répètent pas d’un pays à l’autre, mais qu’au contraire, elles s’appuient sur les résultats acquis pour approfondir la réflexion. Ceci permettrait de réduire les coûts de la recherche et d’harmoniser les sources de financement, de briser l’anonymat et l’isolement ou se retrouvent aujourd’hui les chercheurs des différents pays, enfin de faire connaître les travaux et activités des uns aux autres.
Le centre international se préoccupera donc :
a) de faciliter l’emploi rationnel et économique des ressources matérielles et humaines dont chaque pays dispose, par une politique de mise en commun.
Les renseignements nécessaires à la réalisation de cette fonction sont fournis par l’inventaire permanent des travaux en cours, dont nous avons fait état précédemment.
En fonction des secteurs d’activité du centre, nous citerons comme exemples :
l’utilisation maximale des divers laboratoires existants (de phonétique, d’audiovisuel, de pédagogie, etc.) qui peuvent être mis à la disposition de ceux qui en ont besoin et qui n’en disposent pas, notamment lorsqu’il n’est pas possible ou opportun pour l’État concerné de faire les frais d’équipement requis;
la mise en commun des ressources terminologiques qui s’accumulent dans les banques de terminologie et qu’il faudrait rendre compatibles;
la possibilité d’avoir recours à la compétence d’experts-conseils, pour des missions plus ou moins longues, au moment opportun.
b) de tirer le meilleur parti de toutes les sources de financement existantes, c’est-à-dire :
faire l’inventaire des sources de financement possibles
décrire et faire connaître les modalités administratives d’accès à ces sources
au besoin, participer à la gestion des fonds engagés dans une recherche, en étant l’un des partenaires ou en étant mandaté par un organisme de financement pour gérer des fonds consacrés à ce type de recherches.
c) de favoriser la coordination des travaux en cours dans différents pays, dans différentes unités de recherche, portant sur des sujets analogues ou traitant du même domaine.
Il s’agit essentiellement :
d’établir des contacts suivis entre les chercheurs à l’occasion de séances de travail, de séminaires ou de colloques portant sur des points très précis de recherches en cours;
de faciliter les relations de coopération entre les diverses unités nationales de recherche, entre celles-ci et les organismes internationaux au besoin;
de dégager les aspects communs entre les recherches des unités nationales;
plus généralement d’organiser des séminaires de travail, des colloques restreints de spécialistes engagés dans la même recherche, d’en publier les comptes rendus, de préparer des synthèses des résultats acquis.
d) d’assurer la circulation de la documentation scientifique, afin que chacun en dispose sans que se multiplient indûment les centres de documentation. Cette circulation doit se faire aussi bien du centre international vers les équipes nationales qu’entre celles-ci.
Vocation « Formation permanente des chercheurs »
L’objectif sera :
a) de favoriser la formation permanente des spécialistes, au fur et à mesure du déroulement de leur carrière et de l’évolution des programmes nationaux de recherche, surtout en leur facilitant des stages de courte ou de moyenne durée dans les équipes qui les intéressent ou au centre international lui-même;
b) de favoriser le renouvellement scientifique des chercheurs, en les mettant en contact avec d’autres situations, d’autres idées, d’autres visions des mêmes questions;
c) d’une manière plus générale, d’assurer l’intégration des spécialistes isolés ou éloignés dans la communauté scientifique internationale, de manière à ce qu’ils y participent de plain-pied et de plein droit.
Vocation « Recherche »
Le centre international devra avoir son propre programme de recherche pour les raisons suivantes :
a) la réalisation des vocations précédentes exige qu’il y ait au centre international un noyau de chercheurs renommés, qui soient de bons interlocuteurs pour ceux des unités nationales et qui soient les garants de la haute valeur scientifique du centre. Pour les recruter ou les y attirer, il faut que leur séjour au centre n’interrompe pas leur carrière, mais soit, au contraire, une étape importante et valorisante. Ils voudront et devront continuer à être des chercheurs;
b) il y a des recherches qui n’entrent pas dans le cadre des activités des unités nationales et qui, pourtant, sont nécessaires à la communauté internationale. Le centre international devra les assumer;
c) le centre international ne sera un élément de formation permanente que s’il poursuit lui-même des recherches;
d) certains pays ou certains organismes voudront confier au centre international des missions d’évaluation, des contrats de recherche, ce qui l’amènera de toute façon a la recherche.
Cependant, le centre ne devra jamais entrer en concurrence avec les unités nationales de recherche, ni provoquer une fuite des compétences vers lui, ce qui aurait comme conséquence d’affaiblir les équipes nationales.
Un centre de caractère scientifique
Le centre international trouvera sa vocation et son originalité en situant son action sur le plan scientifique et méthodologique, en ayant comme principale préoccupation et clientèle les chercheurs nationaux œuvrant sur le terrain. Il s’agira donc d’un centre d’animation, résolument orienté vers les problèmes tels qu’ils se posent dans la réalité des situations linguistiques nationales, préoccupé essentiellement de l’élaboration de solutions théoriques et pratiques adéquates.
Le centre devra donc être international et jouir d’une large autonomie financière et administrative. La crédibilité du centre découlera de ces caractéristiques et du renom des chercheurs réunis en son sein.
Chapitre 7 – Principaux secteurs d’activité
Pour déterminer les principaux axes de l’activité du centre international projeté, nous tenons compte de trois éléments : la diversité des problèmes d’ordre linguistique qu’affrontent les pays, les domaines dans lesquels travaillent déjà les différents centres nationaux de recherche, puisqu’ils seront les principaux interlocuteurs de l’organisme international, enfin les vocations du centre lui-même.
Il ne s’agit pas ici de thèmes de recherche propres au centre international. Ceux-ci se dégageront par la suite. Il s’agit, dans une problématique très complexe, de choisir des thèmes qui délimiteront toutes les actions du centre, qu’elles soient de documentation, de coordination ou de recherche. Plutôt que de procéder d’après une vision globale, donc abstraite, des situations linguistiques, il apparaît préférable et plus profitable de partir des problèmes immédiats et quotidiens. Sous cet angle, le problème central est celui de l’enseignement, parce qu’il sous-entend et met en relief tous les autres, tout particulièrement les questions soit de lexicologie et de terminologie, soit de linguistique descriptive et de sociolinguistique.
Nous proposons donc que le futur centre international se consacre à quatre grands secteurs d’activité : l’enseignement des langues, la lexicologie et la terminologie, la linguistique descriptive, enfin la sociolinguistique.
Dans chacun de ces domaines, nous nous proposons d’indiquer ci-après les principales questions qui se posent aujourd’hui, sans intention d’exhaustivité ou de description complète. En somme, nous essayons de refléter, du mieux que nous le pourrons, les préoccupations des spécialistes et unités nationales de recherche, telles qu’elles se dégagent des missions d’information et de la documentation consultée.
Bien que les rapports entre les divers secteurs soient à la fois étroits et évidents, on peut arbitrairement les isoler et décider que le centre ne s’occupera que de l’un et de l’autre ou qu’il les abordera selon une chronologie à déterminer. Nous recommandons cependant de les aborder tous les quatre en même temps, en privilégiant dans l’immédiat l’enseignement des langues et les questions de lexicologie et de terminologie, en raison de l’urgence de ces problèmes et des nombreux travaux actuellement en cours.
Enseignement des langues
Nous dégageons les sous-thèmes et éléments suivants :
Questions relatives à l’enseignement de la ou des langues nationales.
Objectifs de l’enseignement de la langue maternelle.
Évaluation de la qualité et de l’efficacité de l’enseignement de la langue maternelle.
Définition de la norme de la langue â enseigner.
Choix des langues maternelles à enseigner.
Détermination du moment de cet enseignement et de sa durée.
Enseignement des langues nationales à des nationaux, mais comme langue seconde.
Étude des motivations des élèves, des étudiants et des parents à l’égard de ces langues et détermination des conséquences pédagogiques.
Établissement de vocabulaires dits fondamentaux (ce qui implique une normalisation, voir lexicologie-terminologie ci-après).
Questions relatives à l’enseignement des langues non nationales (ou étrangères, ou secondes).
Analyse des critères sur lesquels fonder le choix des langues étrangères dont l’État assurera l’enseignement.
Analyse des critères propres à déterminer le début de l’enseignement des langues secondes, dans une situation politico-linguistique donnée.
Incidences culturelles de l’enseignement des langues non nationales.
Étude des motivations des élèves, des étudiants et des parents à l’égard de ces langues et détermination des conséquences pédagogiques.
Questions relatives à la définition de stratégies d’apprentissage aussi bien pour la ou les langues nationales que pour les langues étrangères.
Analyse des interférences entre les langues en contact et retombées pédagogiques.
Pédagogie des langues non européennes comme langues étrangères.
Enseignement fonctionnel des langues à des étudiants ou à des adultes.
Questions relatives à la formation des maîtres.
Relation entre linguistique et pédagogie des langues, maternelles ou secondes.
Formation linguistique des maîtres.
Formation des maîtres aux nouvelles méthodes d’enseignement, notamment audiovisuelles et fonctionnelles.
Questions relatives à l’alphabétisation.
Choix des langues dans lesquelles se fera l’alphabétisation.
Étude des motivations des adultes à l’égard des langues en présence et rapport avec le choix de la langue d’alphabétisation.
Rapport entre la langue d’alphabétisation et la langue de scolarisation.
Définition de stratégies d’alphabétisation.
Formation du personnel d’alphabétisation.
Synthèse critique des essais antérieurs : raisons des succès et des échecs.
Lexicologie et terminologie
Questions relatives à la terminologie.
Mise au point d’une méthodologie rigoureuse du travail terminologique, de manière à assurer la qualité du travail, faciliter la normalisation et permettre les échanges internationaux. Notamment, accords internationaux sur le contenu minimal de la fiche de terminologie.
Description de la procédure de normalisation : relations entre terminologues et spécialistes, paliers successifs de la normalisation : national, régional, international.
Utilisation des banques de terminologie et compatibilité des systèmes informatiques.
Mise au point et échanges de terminologies spécialisées, soit pour l’enseignement, soit pour l’activité professionnelle.
Théorie et pratique de la néologie.
Théorie et pratique de l’emprunt.
Questions relatives à la notion de langue régionale et de dialecte.
Définition de la notion de dialecte par rapport à celle de langue régionale.
Définition de la notion de régionalisme.
Étude des rapports entre langue régionale et langue centrale.
Détermination des critères à partir desquels sélectionner les régionalismes à intégrer dans la norme nationale.
Travaux de lexicologie des langues insuffisamment décrites.
Mise au point de vocabulaires fondamentaux à des fins pédagogiques.
Préparation de dictionnaires des langues nationales.
Linguistique descriptive
Questions relatives à la description des langues non décrites ou insuffisamment décrites.
Description phonologique.
Description morphosyntaxique.
Standardisation de systèmes orthographiques.
Solutions des problèmes techniques d’imprimerie.
Géographie linguistique des régions complexes ou insuffisamment décrites.
Typologie des langues.
Moyen de déterminer le degré d’apparentement des variantes.
Sociolinguistique
Questions relatives au contact des langues.
Théorie et pratique du plurilinguisme.
Analyse et description des statuts et fonctions des langues en contact.
Analyse et description des attitudes des locuteurs à l’égard des langues en contact.
Moyen de faire coexister plusieurs langues sur le même territoire dans une perspective de complémentarité, non de concurrence.
Questions relatives à la relation entre langue et culture, au sens anthropologique.
Rôle des langues dans une politique de promotion des cultures nationales.
Analyse critique du concept de francophonie.
Questions relatives au concept de norme.
Définition du concept de norme, au sens anthropologique et linguistique.
Détermination d’une norme nationale, à partir de toutes celles qui existent et relation de la norme nationale avec celles des autres pays.
La description que nous venons de faire des secteurs d’activité d’un centre international de recherche en linguistique fondamentale et appliquée peut paraître très ambitieuse. Pourtant, cette énumération ne reflète qu’une partie des problèmes linguistiques qu’affrontent les États. Notons cependant qu’il ne s’agit pas ici d’un programme de recherche, mais d’un programme d’activité, en ce sens que se trouve ainsi circonscrit le champ des préoccupations du Centre, notamment dans sa fonction documentaire. Pour le reste, le programme annuel se définira selon les besoins et les priorités, tels qu’ils se dégageront des recherches sur le plan national et selon les décisions du conseil d’orientation scientifique et du conseil d’administration du futur Centre international.
Chapitre 8 – Nature et structure
Compte tenu des vocations du Centre projeté et des secteurs prioritaires dans lesquels nous croyons qu’il devrait œuvrer, nous esquisserons maintenant l’aspect administratif qu’il pourrait prendre.
Données à la question
Sous son aspect « service », le Centre traitera surtout avec des spécialistes et des centres nationaux. Il est important de dégager les caractéristiques de cette clientèle. Elle est très dispersée, à travers trois continents et de nombreux pays, ce qui entraînera des dépenses de correspondance et de transport et de nombreuses difficultés de travail en commun. Le statut des spécialistes et des centres nationaux varie beaucoup : le plus grand nombre fait partie de l’Université, certains sont rattachés à des centres nationaux de recherche scientifique, un petit nombre appartient à la fonction publique et est intégré a un ministère; d’où la nécessité pour le Centre d’être d’une grande souplesse administrative et de pouvoir ainsi s’adapter à la situation de ses interlocuteurs. La clientèle est composée essentiellement d’intellectuels, ce qui exige que le Centre soit capable de traiter avec ses interlocuteurs à un haut niveau de compétence professionnelle.
Le Centre sera en étroite relation avec l’Agence de coopération culturelle et technique. Historiquement, c’est l’Assemblée générale de l’Agence qui a été saisie de ce projet et qui décidera, en dernier ressort, de ce qu’il en adviendra. De ce point de vue, le Centre apparaît comme un outil d’ordre scientifique dont veulent ou voudront se doter les pays de l’Agence pour mieux régler certains problèmes linguistiques auxquels ils font face. Financièrement, le Centre ne peut démarrer qu’avec l’aide de l’Agence et des pays qui en font partie. Administrativement, il serait nécessaire que le Centre jouisse de la caution de l’Agence, surtout pendant les premières années d’activité.
Il apparaît souhaitable que le Centre soit en liaison régulière avec l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF), et ce, en raison de la nature universitaire de sa mission. En effet, les universités, en tant qu’entités administratives, seront très régulièrement mêlées aux activités du Centre, soit par les personnes, soit par les centres, départements et écoles qui y participeront.
Le Centre sera aussi en rapport avec d’autres organismes internationaux. Nous en distinguons trois types : les organismes du type UNESCO, ALECSO, CILF, qui ont des programmes d’action dont le futur Centre devra tenir compte, pour des motifs de coordination et d’économie; les organismes de type professionnel, comme l’Association internationale de linguistique appliquée, pour des raisons d’ordre scientifique; enfin, les organismes qui se sont donnés d’autres communautés linguistiques, pour des raisons d’information et de collaboration.
Enfin, tous les informateurs souhaitent que la structure administrative du futur Centre soit très peu coûteuse.
À la lumière de ces données, on peut formuler deux hypothèses d’organisation du Centre projeté. On pourrait le constituer sous forme de service à l’intérieur d’un organisme existant, soit l’Agence elle-même, soit l’AUPELF. Le programme d’activité est alors défini par l’assemblée générale de l’organisme d’accueil, suivant les modalités prévues par sa constitution et les frais encourus par le nouveau Centre sont intégrés à son budget. La structure du futur organisme se réduit alors à un directeur, entouré du personnel nécessaire à l’exécution des tâches, sous l’autorité du secrétaire général de l’organisme d’accueil. Seconde hypothèse, le Centre est autonome et créé de toutes pièces. Il faut alors le doter d’une structure administrative qui lui soit propre et envisager la question du financement. Cette hypothèse apparaît plus adéquate que la première, car elle donne au centre l’indépendance indispensable pour asseoir sa crédibilité. Elle évite un précédent selon lequel des organismes comme l’Agence ou l’AUPELF assumeraient des responsabilités de nature CIRELFA dans d’autres champs professionnels tout aussi importants, comme la médecine par exemple. Elle permet une plus grande diversité des sources de financement auxquelles faire appel, selon toutes les modalités de la coopération scientifique internationale.
Nature du centre proposé
Le Centre devrait être de nature exclusivement scientifique : constitué d’un personnel de grande compétence, il travaillerait, de concert avec tous les spécialistes nationaux, a résoudre les divers problèmes linguistiques des pays, dans le plus grand respect de la compétence politique des États.
Il aurait un caractère international de par le nombre et la diversité des pays membres de l’Agence que le Centre aurait pour mission de servir et du fait qu’il serait en relation avec d’autres organismes analogues ou s’intéressant aux questions de langues.
Il serait doté de la personnalité civile et de l’autonomie financière.
Il serait préférable que le Centre soit logé dans une université ou dans un centre national de recherche du pays qui l’accueillera, à la fois pour des raisons de qualité de vie intellectuelle ou scientifique et d’infrastructure de service (accès aux services administratifs, accès aux bibliothèques, facilité de logement et d’accueil des visiteurs, etc.).
Organigramme du centre projeté
Nous croyons que l’organigramme du futur Centre devrait comporter un Conseil d’administration, un Conseil d’orientation scientifique et la Direction proprement dite.
Organigramme proposé
Le Conseil d’administration
Le Conseil d’administration est chargé d’examiner le rendement du Centre, ses orientations, la qualité de son fonctionnement et de sa gestion, et d’en discuter tous les aspects budgétaires, sources de financement et répartition du budget dans les différents postes.
Il est composé de sept membres, soit :
deux personnes désignées par le Conseil d’administration de l’ACCT
le Secrétaire général de l’ACCT, ou son représentant
une personne désignée par le Conseil d’administration de l’AUPELF
le Secrétaire général de l’AUPELF, ou son représentant —d’un représentant du gouvernement, hôte de l’institution
d’un délégué du Conseil d’orientation scientifique, qui ferait valoir les opinions de ses collègues devant les autres membres du Conseil d’administration.
Le directeur du Centre assiste aux réunions du Conseil d’administration, mais sans voix délibérante.
Le Conseil d’administration pourrait se réunir une fois l’an, pendant une journée, juste avant et sur les lieux mêmes de la réunion annuelle du Conseil d’administration de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), ce qui réduit considérablement les frais.
Le Conseil d’orientation
Le Conseil d’orientation scientifique est chargé de définir la politique scientifique du Centre, d’examiner le programme d’activité (colloques, stages, publications, recherches, etc.), de conseiller le directeur dans sa tâche.
Il est composé de quinze membres, soit :
quatre représentants des organismes nationaux de recherche linguistique, un d’Afrique noire, un du monde arabe, un d’Europe et un d’Amérique;
quatre représentants des départements de linguistique des universités, selon la même répartition géographique;
deux spécialistes de la formation des maîtres, particulièrement dans le domaine de l’enseignement des langues, l’un d’Afrique, l’autre d’Europe ou d’Amérique.
Ces membres seraient choisis à titre personnel, par consultation entre l’Agence et l’AUPELF
d’un délégué du Conseil d’administration, qui représenterait ses collègues auprès du Conseil d’orientation
de trois représentants d’organismes internationaux très proches de la vocation du Centre, soit l’UNESCO, le Conseil international de la langue française (CILF) et le Comité international des créolistes
du directeur du Centre.
Le Conseil d’orientation scientifique se réunit une fois l’an, pour une session d’au moins quatre jours, au lieu même ou se trouve le Centre. Cette réunion comprendrait deux grandes parties : une partie administrative pour l’étude des activités du Centre et un séminaire consacré à l’examen d’une question linguistique d’intérêt général et d’actualité, pouvant avoir des répercussions sur l’orientation du Centre. Le Centre ne prend en charge que les frais des membres désignés a titre personnel, les autres l’étant par leur organisme propre.
Le mandat des membres du Conseil d’orientation est de trois ans, renouvelable une fois.
La Direction du Centre
La Direction du Centre est composée d’un directeur, assisté de deux chefs de service et d’un adjoint administratif.
Le directeur est nommé par le Conseil d’administration du Centre, après consultation du Comité d’orientation scientifique. Son mandat est de cinq ans, renouvelable une fois. Il dirige l’ensemble des activités du Centre, recrute et gère le personnel, assure la représentation du Centre; il est responsable de sa gestion devant le Conseil d’administration.
La responsabilité des chefs de service se répartit ainsi :
le premier dirige le centre de documentation; collecte et traitement de l’information, service à la clientèle, publications diverses de ce service;
le second s’occupe de toutes les activités d’ordre linguistique : direction de la recherche propre au Centre, animation des recherches poursuivies en commun avec des spécialistes nationaux, organisation des colloques et des stages de perfectionnement, etc.
L’adjoint administratif assure la gestion financière et l’administration courante du Centre.
Personnel du Centre
Un accord général s’est dégagé chez nos interlocuteurs autour d’une règle très simple : le moins de permanents possibles soutenus par le Centre.
Au service de la documentation, il faudrait prévoir, en plus du responsable, des documentalistes de haut niveau, capables d’orienter ce service et d’en assurer la qualité et l’efficacité. Le Centre ne devrait pas s’engager lui-même dans l’aspect informatique d’un centre de documentation, mais plutôt passer contrat avec un centre déjà existant, ou encore bénéficier de l’accès à un centre dont les services constitueraient la participation d’un gouvernement au financement du Centre international.
Au service des affaires linguistiques, il faudrait prévoir une petite équipe de chercheurs permanents, pour les recherches propres au Centre international et des chercheurs contractuels pour les recherches ponctuelles. Pour pouvoir disposer de tous les spécialistes requis par les activités du Centre, il faudra obtenir de certains gouvernements, des universités ou des centres nationaux de recherche, le détachement de chercheurs de bon niveau pour des périodes de deux à trois ans. Ce pourrait être, pour ces chercheurs, des stages de formation permanente.
Il faut prévoir le personnel de secrétariat nécessaire à la bonne marche du Centre.
Étalement de la mise en route du Centre
Si le Conseil d’administration de l’Agence, après étude de ce rapport, songe à recommander la création du Centre projeté, il serait bon d’élaborer une proposition des statuts du futur organisme et, de là, d’établir une fiche budgétaire indicative. Ainsi, la prochaine assemblée générale de l’Agence aurait en main tous les documents et renseignements nécessaires à une décision finale.
Nous sommes d’avis qu’il serait préférable de répartir sur trois ans la mise en route du futur organisme, selon la séquence suivante : dans un premier temps, la mise en place de la fonction documentaire, avec l’aide technique d’un centre informatisé déjà existant; dans un deuxième temps, la mise sur pied de la fonction « coordination-animation », par l’organisation des premiers colloques restreints d’experts et la mise en route des premières équipes de recherches coopératives; enfin, la troisième année, les débuts des recherches propres au Centre international.
Chapitre 9 – recommandations
I
Tous les États ont des questions linguistiques à examiner, des problèmes de langue à résoudre. Certains aspects sont spécifiques, particulièrement le type et le nombre de langues de chaque pays. Beaucoup sont communs : la diversité sociolinguistique, le plurilinguisme, l’enseignement des langues maternelles et des autres langues, nationales ou étrangères, l’adaptation des langues au monde contemporain. Les questions sont très diversifiées, extrêmement complexes, et il n’a jamais été aussi nécessaire d’y voir clair. D’abord en raison de la prise de conscience du rôle de la langue dans l’organisation sociale, ensuite à cause des revendications nouvelles en matière d’authenticité culturelle, dont le thème le plus fréquent est celui de l’usage et de l’affirmation des langues nationales, enfin de par les nouvelles exigences concernant la connaissance et l’usage des langues étrangères dans tous les pays, d’où leur enseignement a une tranche de plus en plus grande de la population. Tous les gouvernements ont donc la responsabilité, relativement nouvelle, de procéder à l’aménagement linguistique de leurs pays.
Il y a donc, pour chacun, des décisions importantes, voire graves dans leurs conséquences, à prendre. Ces décisions sont de la responsabilité du pouvoir politique, qui voudra les fonder sur une connaissance précise des divers éléments qu’elles comportent, sur les avis et conseils que peuvent lui donner les spécialistes. D’où une collaboration, délicate et nécessaire, entre l’homme politique, qui doit décider, et l’homme de sciences, qui détient l’information propre à éclairer les réflexions de l’homme politique. De plus, ces décisions relèvent de l’autonomie de chaque pays; la coopération internationale peut apporter de précieux éléments d’information et de comparaison qui aideront à mieux choisir entre les diverses solutions possibles et à réaliser plus rapidement et plus économiquement la politique linguistique la mieux adaptée à chaque situation nationale.
Dans la plupart des pays, des spécialistes bien formés, plus ou moins nombreux, sont à l’œuvre, des moyens leur sont alloués selon les ressources des pays. Nous croyons qu’il est possible de tirer encore mieux partie de ces efforts et de ces investissements par une coopération internationale plus intense, plus systématique, plus diversifiée.
Recommandation n° 1
Nous recommandons à l’Agence de coopération culturelle et technique de prendre l’initiative de lancer un vaste programme de coopération internationale en matière de linguistique.
II
À la suite des missions d’information, il se confirme nettement qu’un centre international de recherche en linguistique fondamentale et appliquée est tout à fait indispensable.
Un centre international pourrait :
a) soutenir et accélérer les travaux et recherches des unités nationales :
en leur facilitant l’accès à la documentation internationale, d’où la nécessité d’organiser et de gérer un centre de documentation commun;
en facilitant la collaboration entre les unités nationales;
en favorisant l’insertion des chercheurs nationaux dans la communauté scientifique internationale, selon des modalités qui permettraient d’éviter ou tout au moins de réduire considérablement l’exode des cerveaux.
b) mettre au point un programme de recherches linguistiques propre à atteindre deux grands objectifs :
la mise en commun des efforts de recherche et de leurs résultats, lorsque plusieurs équipes ou spécialistes se préoccupent des mêmes questions dans divers pays;
la possibilité de mener à bien des recherches dont l’ampleur ou le niveau d’abstraction font qu’aucun pays, pris isolément, ne peut les assumer, soit à cause des coûts, soit parce que des tâches plus urgentes accaparent les chercheurs nationaux.
c) contribuer à la formation permanente des chercheurs nationaux, au cours de l’évolution de leurs recherches et de leurs carrières.
d) se charger de divers travaux à la demande des États, notamment dans la perspective d’aider ceux qui ne disposent pas encore d’un centre national à faire face à leurs problèmes, en attendant de s’être dotés de leurs propres moyens de recherche.
Recommandation n° 2
Nous recommandons à l’Agence d’assurer la création d’un centre international de recherche en linguistique fondamentale et appliquée, qui serait chargé du programme de coopération internationale, tel qu’il vient d’être défini, et lui fournir une part des moyens financiers nécessaires.
III
Ce centre international trouverait sa vocation et originalité en situant son action sur le plan scientifique et méthodologique, en ayant comme interlocuteurs permanents les centres nationaux et les chercheurs sur le terrain. Il s’agirait donc avant tout d’un centre d’animation, résolument orienté vers les problèmes que posent réellement les diverses situations linguistiques nationales et essentiellement préoccupé par l’élaboration de solutions théoriques et pratiques adéquates.
Recommandation n° 3
En conséquence, nous recommandons que. le Centre proposé ait pour vocation :
а) de constituer et d’animer un centre de documentation et d’information au service de tous les États et de tous leurs spécialistes et chercheurs;
b) d’assurer la liaison et la coordination entre tous les travaux en cours dans chaque pays;
c) de faciliter la formation permanente des spécialistes et des chercheurs de chaque pays;
d) de mener des travaux de recherche, soit à la demande des États, soit selon les recommandations de son Conseil d’orientation scientifique.
Recommandation n° 4
Nous recommandons également que les activités du Centre aient pour thèmes exclusifs les domaines linguistiques suivants :
a) les questions relatives à l’enseignement des langues, maternelles, nationales, étrangères;
b) les questions de lexicologie et de terminologie scientifique et technique;
c) les questions de linguistique descriptive;
d) les questions de sociolinguistique.
IV
Le Centre proposé serait suscité par l’Agence; c’est elle, en effet, qui déciderait de sa création et qui lui fournirait une part importante de ses moyens.
Puisqu’il s’agit surtout ici de questions d’ordre scientifique, liées de près à l’activité universitaire, il paraît souhaitable que le Centre entretienne des relations organiques étroites avec l’AUPELF (Association des universités partiellement ou entièrement de langue française).
Le Centre serait en relation constante avec les chercheurs et spécialistes nationaux, les unités nationales de recherche et les organismes internationaux qui partagent les mêmes champs d’intérêt. Il devrait bénéficier auprès d’eux d’une grande crédibilité, autant de par le sérieux et la compétence de son personnel et la qualité de ses travaux que de par la liberté dont il jouirait.
Recommandation no 5
Nous recommandons :
a) que le futur Centre dispose d’une large autonomie financière et administrative et d’une entière liberté scientifique;
b) qu’il soit doté
d’un Conseil d’administration où seraient notamment représentées l’ACCT et l’AUPELF;
d’un Conseil d’orientation scientifique représentatif à la fois des partenaires et de la clientèle du Centre;
c) qu’il soit placé sous la responsabilité d’un directeur nommé par le Conseil d’administration du Centre, assisté de deux chefs de service et d’un adjoint administratif;
d) que le personnel du Centre soit recruté en fonction de sa compétence professionnelle et dans le souci d’assurer une large représentativité culturelle.
V
Dans l’hypothèse où, après étude de ce rapport, le Conseil d’administration de l’Agence décide de recommander à l’Assemblée générale la création du Centre projeté, nous croyons qu’il serait opportun de préciser l’aspect financier du Centre et de mettre au point des projets de statuts. Pour ce faire, il faudrait que le Conseil d’administration formule son avis sur ce qu’il lui apparaît souhaitable que le Centre soit. Cet avis servira à préparer sa recommandation à l’Assemblée générale.
Recommandation n° 6
Nous recommandons en conséquence que le Conseil d’administration prenne l’initiative de faire préparer des projets de statuts du Centre proposé, de même qu’un devis financier.
Conclusion
L’AUPELF avait entrepris avec enthousiasme la tâche que lui confiait l’Agence de coopération en raison de l’évident intérêt d’une telle étude sur le plan scientifique comme sur le plan culturel. Elle l’a achevée avec le même enthousiasme mais aussi avec la conviction que l’objet de cette étude correspond à une profonde et pressante nécessité.
Nous sommes ici en effet face à l’un des problèmes fondamentaux de notre temps : l’évolution des langues et des rapports entre les langues c’est-à-dire, pour une large part, le problème de l’avenir des cultures et les conditions de ce dialogue des cultures, appelé par tant de voix mais qui est toujours a l’état de vœu. Le développement foudroyant des moyens de communication (et le proche avènement de la télématique risque de l’accélérer encore), du tourisme de masse, des échanges commerciaux aussi bien que scientifiques et culturels, posent en termes inédits la question des contacts entre les langues et, par là, entre les cultures.
Il ne s’agit donc point ici de théories linguistiques, de spéculation pure ou de technicité complexe, il s’agit d’un problème immédiat, capital et on ne peut plus concret. Il ne s’agit point d’envisager la création d’une sorte de lourde superstructure destinée à « coiffer » les organismes nationaux déjà existants et qui risquerait de les affaiblir, mais de susciter un instrument de coordination et de concertation à la disposition de ces centres nationaux et des pays membres de l’Agence. Celle-ci a au premier chef vocation pour aborder avec lucidité, avec continuité, avec conviction le problème du devenir des langues, des rapports entre elles, de l’enseignement des langues et, parallèlement, du perfectionnement des chercheurs et des enseignants. L’Agence est sans doute, par ses objectifs, sa taille, sa composition, un organisme idéal pour s’attaquer à ce grand problème et réaliser par là une entreprise qui aurait quelque chose d’exemplaire.
Elle a naturellement vocation pour ce faire; elle en a aussi les moyens dans la mesure où l’institution proposée doit être de taille modeste, doit s’appuyer en permanence sur les organismes nationaux de recherche linguistique et pourrait vraisemblablement compter sur un apport complémentaire de certains des membres de l’Agence. Celle-ci pourrait également bénéficier, pour cette entreprise, du concours et de l’expérience de diverses organisations francophones non gouvernementales.
Le rapporteur et le secrétariat de l’AUPELF ont retenu pour les structures et le fonctionnement de l’éventuel centre l’une des hypothèses possibles, celle qui leur paraissait devoir être la plus souple et la plus efficace. D’autres formules peuvent être envisagées comme d’autres appellations peuvent être retenues. Là, certes, n’est pas l’essentiel mais bien dans la création d’une institution apte à apporter une réponse scientifiquement et culturellement fondée à certaines préoccupations immédiates de nos pays mais apte aussi et surtout à définir les conditions et les moyens du salut de nos langues et d’un dialogue authentique des cultures. Car c’est la vitalité du singulier qui porte aujourd’hui la véritable promesse de l’universel, lequel est l’exact contraire de l’uniformité.
Annexe 1 – Calendrier des missions d’information
1. Mission en Europe, du 4 au 22 mars 1978.
France, Paris, du 5 au 11 mars
Belgique, du 11 au 15 mars
Suisse, les 16 et 17 mars
France, Nice, du 18 au 21 mars
2. Mission en Afrique, du 18 avril au 9 mai 1978.
Zaïre, du 19 au 23 avril
Cameroun, du 24 au 28 avril
Côte d’Ivoire, du 28 avril au 5 mai
Sénégal, du 5 au 9 mai
3. Mission au Maghreb, du 15 mai au 5 juin 1978.
Tunisie, du 15 au 23 mai
Algérie, du 23 au 27 mai
Maroc, du 27 mai au 4 juin
4. Mission à Paris, du 24 juin au 1er juillet 1978.
Réunion du Groupe de réflexion, du 26 au 28 juin
Annexe 2 – Liste des personnes consultées
ABEGA, Prosper
Chef du département des langues africaines et de linguistique
Université de Yaoundé (Cameroun)
ALAOUI, Aziz
Directeur de l’Imprimerie Mohamed V, Fès (Maroc)
ALEXANDRE, Pierre
Institut national des langues et civilisations orientales Paris
AMYOT, Léopold H.
Secrétaire général adjoint Agence de coopération culturelle et technique Paris
ATIN, Kouassi
Enseignant, chercheur, directeur de l’Institut de linguistique appliquée (ILA) d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
AUGER, Pierre
Directeur de la terminologie Office de la langue française du Québec
AUPECLE, Maurice
Directeur du Centre d’échanges pédagogiques, rattaché au Service culturel et de coopération de l’Ambassade de France en Algérie
BAL, Willy Professeur
Faculté de philosophie et lettres
Université catholique de Louvain (Belgique)
BALDE, Abdouliaye
Chercheur au Centre de linguistique appliquée de Dakar (CLAD) (Sénégal)
BERBE NJOH, Étienne
Chef du Centre national d’éducation (CNE) du Cameroun
BEIS, Gabriel
Conseiller culturel à l’Ambassade de France en Algérie
BEL BACHIR, Said
Secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur du Maroc
BENABDELJLIL, Abdellatif
Recteur de l’Université Mohammed V
Rabat (Maroc)
BENHAMLA, S.
Directrice de l’Institut des langues vivantes étrangères
Université de Constantine (Algérie)
BERRA, M.
Recteur de l’Université de Constantine (Algérie)
BIBEAU, Gilles
Vice-doyen aux Études Faculté des sciences de l’éducation, Université de Montréal
BLONDE, Jacques
Chercheur au Centre de linguistique appliquée de Dakar (CLAD) (Sénégal)
BOT BA NJOCK, Amin Marcel
Professeur, chercheur au Centre de recherche sur les langues et traditions orales africaines (CERELTRA) de Yaoundé
CALVET, Maurice
Conseiller culturel à l’Ambassade de France du Sénégal
CAPRILLE, Jean-Pierre
Chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Paris
CLERICI, Michel
Secrétaire général adjoint Agence de coopération culturelle et technique
Paris
COSTE, Daniel
Centre de recherche et d’étude pour la diffusion du français (CREDIF), Saint-Cloud
Paris
DE BESSÉ, Bruno
Chargé de mission
Haut comité de la langue française, Paris
DERBAL, Mongi
Chef du département de français de l’Institut Bourguiba des langues vivantes (Tunis)
DIEU, Michel
Chercheur au CNRS (Paris, détaché au Centre de recherche sur les langues et traditions orales africaines (CERELTRA) de Yaoundé, chargé du volet sociolinguistique ALCAM (Atlas linguistique du Cameroun)
DONEUX, Jean
Chef de la section des langues nationales, Centre de linguistique appliquée de Dakar (CLAD)
DUMONT, Pierre
Directeur du Centre de linguistique appliquée de Dakar (CLAD)
ÉHOLIE, Rose
Professeur au département de chimie de l’Université d’Abidjan, membre du Conseil d’administration de l’AUPELF
FAIK, Sully
Professeur à la faculté des lettres de l’Université nationale du Zaïre(campus de Lubumbashi), chercheur au Centre de linguistique théorique et appliquée de Lubumbashi (CELTA)
FERRARI, Jean
Conseiller culturel adjoint à l’Ambassade de France au Maroc
FOUCHÉ, Claude
Conseiller culturel à l’Ambassade de France au Cameroun
FRANÇOIS, Jacques
Directeur de la section française
de traduction à l’UNESCO
Paris
GAGNÉ, Gilles
Professeur, responsable du Programme de perfectionnement des maîtres de français à l’élémentaire, faculté des sciences de l’éducation,
Université de Montréal
GARMADI, Salah
Chef de la section de linguistique de l’Institut de planification, de statistique et d’études juridiques, économiques et sociales (ex-CERES), Tunis
GOFFIN, Roger
Chef de la terminologie automatisée
Bureau de terminologie
Commission des Communautés européennes
Bruxelles
GONTIER, Dominique
Chercheur au Centré de linguistique appliquée de Dakar (CLAD)
GRÉGOIRE, Henri-Claude
Enseignant-chercheur, directeur adjoint de l’Institut de linguistique appliquée (ILA) d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
HADJ-SALAH, M.A.
Directeur de l’Institut de linguistique et de phonétique d’Alger
HANSE, Joseph Président
Conseil international de la langue française, Paris
KOKORA DAGO, Pascal
Enseignant-chercheur à l’Institut de linguistique appliquée (ILA) d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
KNECHT, Pierre
Centre de dialectologie et d’étude du français régional Faculté des lettres, Université de Neuchâtel (Suisse)
KORCH, Mohamed
Ingénieur, responsable du département des arts et industries graphiques de l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA) de Rabat (Maroc)
LABELLE, Guy
Vice-doyen à la famille des lettres, Université du Québec à Montréal
LAFAGE, Suzanne
Chercheur à l’Institut de linguistique appliquée (ILA) d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
LAHJOMRI, Abdellatif
Directeur de l’École normale supérieure de Rabat (Maroc)
LAKHDAR-GHAZAL, Ahmed
Directeur de l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA) de Rabat (Maroc)
LEBOUL,Pierre
Chercheur au Centre de linguistique théorique et appliquée de Lubumbashi (CELTA), Zaïre
LEPAGE, Jean-Marie Responsable de la Direction des affaires d’Afrique, ministère des Affaires intergouvemementales Québec
MAAMOURI, Mohamed
Directeur de l’Institut Bourguiba des langues vivantes (Tunis)
MAHJOUBI, Ammar Directeur de l’École normale supérieure de Tunis, membre du Comité arabe de l’AUPELF
MANESSY, Gabriel
Directeur du Centre d’études des plurilinguismes, Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles
Université de Nice
MBASSI MANGA, Francis
Doyen de la faculté des lettres de l’Université de Yaoundé (Cameroun)
MORIN, Marc
Conseiller pédagogique auprès de l’Ambassade du Canada en Côte d’Ivoire
MOSTEFAI, A.
Directeur de l’École normale supérieure d’Alger
MUDIMBE, Valentin
Professeur à la faculté des lettres de l’Université nationale du Zaïre (campus de Lubumbashi), directeur du Centre international de sémiologie de Lubumbashi (CIS)
NDOUME MANGA, Samuel Directeur de l’Institut des sciences humaines de l’Office national de la recherche scientifique et technique (ONAREST) du Cameroun
NELLE, Samuel
Directeur général adjoint de l’Office national de la recherche scientifique et technique (ONAREST) du Cameroun
NJEUMA, Dorothy Vice-ministre de l’Education nationale du Cameroun
ORIOL, Michel
Directeur du Centre associé de formation aux relations interculturelles, Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles, Université de Nice
PATRIS, André Directeur
Maison de la francité Bruxelles
PIERRE, Max
Chercheur au Centre de linguistique théorique et appliquée de Lubumbashi (CELTA), Zaïre
PIRON, Maurice Professeur
Faculté de philosophie et lettres Université de Liège (Belgique)
POIRIER, Jean
Directeur du Centre d’anthropologie et de sociologie du développement Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles Université de Nice
QABLI, Mohamed
Doyen de la faculté des lettres de l’Université Mohamed V de Rabat (Maroc)
RENAUD, Patrick
Chercheur au Centre de recherche sur les langues et traditions orales africaines (CERELTA) de Yaoundé, responsable de l’ALCAM (Atlas linguistique du Cameroun)
RICHERT, Nicole
Assistante à l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA) de Rabat (Maroc)
RUMERIO, Giovanni Francesco Expert de l’UNESCO en informatique, détaché auprès de l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA) de Rabat (Maroc)
ROULET, Eddy
Professeur de linguistique française, Université de Genève. Collaborateur aux travaux de la section Éducation et Culture du Conseil de l’Europe en matière d’enseignement des langues secondes (« Un niveau-seuil »)
SANGARET, Marie-Thérèse Secrétaire général de l’Université d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
SOUNDJOCK, Emmanuel Chef du Centre de recherche sur les langues et traditions orales africaines (CERELTRA) de Yaoundé
TAKIZALA, M.
Professeur à la faculté des lettres de l’Université nationale du Zaïre (campus de Lubumbashi)
TASHDJIAN, Alain Professeur à la faculté des lettres de l’Université nationale du Zaïre (campus de Lubumbashi), chercheur au Centre de linguistique théorique et appliquée de Lubumbashi (CELTA)
TAZI, Abdelwahab
Doyen de la faculté des lettres de l’Université de Fès (Maroc)
THOMAS, Paule
Chercheur à l’Institut de lingui-tique appliquée (ILA) d’Abidjan (Côte d’Ivoire)
TSHIBANGU TSHISHIKU, Monseigneur Recteur de l’Université nationale du Zaïre
WALD, Paul
Chercheur au CNRS, détaché au Centre d’étude des plurilinguismes, Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles Université de Nice
YALAOUI, Mohamed
Doyen de la Faculté des lettres de Tunis
ZACHARIEV, Zacharie UNESCO, Paris
Annexe 3 – Protocole d’entrevue
1. Comment percevez-vous les besoins de votre pays en matière de travaux et de recherches linguistique?
Cette question couvrant un vaste domaine, on peut la découper en sous-domaines. Notamment, et à titre indicatif, nous retenons comme sous-domaines :
1.1 les travaux et recherches appliqués à la description des langues
1.2 les travaux et recherches appliqués aux besoins de l’enseignement
1.3 les travaux et recherches en lexicologie et en terminologie
1.4 les travaux et recherches provoqués par le contact des langues.
2. Comment votre pays fait-il face à ces besoins?
Nous incluons dans cette question aussi bien les dispositions administratives officielles que les travaux et préoccupations des départements ou centres de linguistique, dont le statut varie beaucoup.
Nous suggérons donc les sous-questions suivantes :
A) Sur le plan administratif
2.1 Existe-t-il des organismes créés expressément par le gouvernement pour s’occuper des questions linguistiques?
2.2 Si oui, de quelle importance sont-ils, quant au budget et au personnel?
B) Sur le plan scientifique
2.3 Les travaux théoriques et appliqués, sont-ils nombreux?
2.4 Dans quels domaines se répartissent-ils?
2.5 Existe-t-il une politique ou une pratique de subvention à la recherche?
3. Comment concevez-vous la coopération entre pays francophones en ce qui touche aux travaux en recherches linguistiques?
Les modalités de cette coopération peuvent être très nombreuses.
Par exemple, on peut penser aux modalités suivantes et s’interroger sur leur opportunité et leur efficacité :
circulation de l’information entre les groupes et les chercheurs
accueil de collègues pour stages d’information et/ou de formation
mission de spécialistes pour des périodes plus ou moins longues
contrat de recherches ou de travaux accordé à un pays par un autre
accès aux instruments mis au point par certains pays, comme les banques de données ou les banques de terminologie.
D’autres modalités vous viennent-elles à l’esprit?
4. Comment réagissez-vous, à l’idée d’une éventuelle coordination des travaux et recherches linguistiques?
4.1 L’estimez-vous souhaitable?
4.2 Quels avantages y voyez-vous? Quelles difficultés y voyez-vous?
4.3 De quelle manière pensez-vous qu’on pourrait la réaliser?
5. Êtes-vous personnellement impliqué dans ces questions et de quelle manière (travaux personnels, collaboration à des travaux collectifs, participation à une commission officielle)?
Ce protocole n’a d’autre intention que d’indiquer les thèmes qui serait traités et d’aider les personnes consultées à préparer notre rencontre.
Annexe 4 – Groupe de réflexion
À la suite des missions d’information, deux documents de travail ont été préparés, l’un traitant de la vocation du futur organisme, l’autre des structures et modalités de son fonctionnement. Ces documents ont été soumis à l’attention d’experts, réunis à Paris à cette fin les 26, 27 et 28 juin 1978, et dont les noms suivent :
BAL Willy, professeur à la faculté de philosophie et lettres, Université catholique de Louvain
HOUIS Maurice, directeur de l’École pratique des hautes études (Paris).
LAFORGE Lorne, doyen de la faculté des lettres de l’Université Laval (Québec).
LAKHDAR-GHAZAL Ahmed, directeur de l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA) de Rabat (Maroc).
MUDIMBE Valentin, professeur à la faculté des lettres de l’Université nationale du Zaïre, directeur du Centre international de sémiologie de Lubumbashi.
SAVARD Jean-Guy, directeur du Centre international de recherche sur le bilinguisme (CIRB), Université Laval (Québec).
Annexe 5 – Principaux organismes nationaux et internationaux de recherche linguistique
Bureau de terminologie de la Commission des communautés européennes, Bruxelles, Belgique.
Bureau des traductions, Secrétariat d’État, Ottawa, Canada.
Bureau linguistique inter-africain, Kampala, Ouganda.
Centre de dialectologie et d’étude du français régional, Neuchâtel, Suisse.
Centre d’étude du français moderne et contemporain, CNRS, Paris,
France.
Centre international de recherche sur le bilinguisme (CIRB), Québec, Canada.
Centre international de sémiologie (CIS), Lubumbashi, Zaïre.
Centre de linguistique appliquée (CLAD), Dakar, Sénégal.
Centre de linguistique théorique et appliquée (CELTA), Lubumbashi, Zaïre.
Centre de recherche et d’étude pour la diffusion du français (CREDIF), Saint-Cloud, France.
Centre de recherche pour un Trésor de la langue française, CNRS, Nancy, France.
Centre de recherche sur l’Afrique orientale, CNRS, Paris, France.
Centre de recherche sur les langues et traditions orales africaines (CERELTRA), Yaoundé, Cameroun.
Conseil international de la langue française, (CILF) Paris, France.
Haut comité de la langue française, Paris, France.
Institut Bourguiba des langues vivantes, Tunis, Tunisie.
Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles Nice, France.
Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA), Rabat, Maroc.
Institut de linguistique appliquée (ILA), Abidjan, Côte d’Ivoire.
Institut de linguistique et de phonétique, Alger, Algérie.
Institut de planification, de statistique et d’études juridiques, économiques et sociales (section de linguistique), Tunis, Tunisie.
Langues et civilisations à tradition orale, CNRS, Ivry, France.
Maison de la francité, Bruxelles, Belgique.
Office de la langue française (OLF), Québec, Canada.
Recherches linguistiques et littéraires au Soudan et au Sahel occidentaux, CNRS, Paris, France.
Annexe 6 – Bibliographie
ALEXANDRE (Pierre). Langues et langages en Afrique noire / P. Alexandre, Paris : Payot, 1967, 176 p.; 28 cm, (Bibliothèque scientifique).
L’aménagement de la néologie : Actes du colloque international de terminologie (Lévis, 16-19 octobre 1973) / Office de la langue française, Québec : Éditeur officiel, 1975, 214 p. (Actes des colloques de terminologie).
AUGER (Pierre), ROUSSEAU (Louis-Jean). Méthodologie de la recherche terminologique / P. Auger et L J. Rousseau, Québec : Éditeur officiel, 1977, 80 p.
BESSE (U.), MOIRAND (J.). « Audio-visuel et enseignement du français », Langue française, (24), décembre 1974.
BIBEAU (Gilles). « L’apprentissage précoce des langues secondes; état de la question », Québec français (30) mai 1978, p. 62-71.
BLANCPAIN (Marc), REBOULLET (André). Une langue, le français aujourd’hui dans le monde / M. Blancpain et A Reboullet, Paris : Hachette, 1976, 328 p.; 21 cm. (Coll. « F »)
CHAMPION (Jacques) Les langues africaines et la francophonie : Essai d’une pédagogie du français en Afrique noire par une analyse typologique de fautes / J. Champion, Paris; La Haye : Mouton, 1974, 344 p.; 22,5 cm.
CHAUDENSON (Robert) « Les parlers créoles », Langue française, (37), février 1978.
CORBEIL (J.C.), GUILBERT (L.). « Le français au Québec », Langue française, (31), septembre 1976. « Culture arabe et culture française de part et d’autre de la Méditerranée », Études philosophiques et littéraires / la Société de philosophie du Maroc, 1971, Rabat, 187 p. Actes du colloque de Mohamedia, organisé par la Société de philosophie du Maroc, du 3 au 5 décembre 1978.
DELESALLE (S.), HUOT (H.). « Linguistique et enseignement du français », Langue française, (22), mai 1974.
DIEU (Michel), RENAUD (Patrick), SCHNINE (Michka). L’Atlas linguistique du Cameroun, Bulletin de l’ALCAM : Revue de linguistique camerounaise / ONAREST, Institut des sciences humaines, 1976, Yaoundé, p. 1-32.
DUBOIS (J.), SUMPF (J.). « Linguistique et pédagogie », Langue française (5), février 1970.
DUBOIS (J.). « Linguistique, formation des enseignants et enseignement supérieur », Langue française, (14), mai 1972.
« L’enseignement dans un contexte national plurilingue et multiculturel; bibliographie annotée pour le Bureau international d’éducation » / Albert Verdoot, Documentation et information pédagogiques : Bulletin du Bureau international d’éducation, Paris, Genève : UNESCO : BIE, (204). 3e trim. 1977, 53 p.
Essai de définition de la terminologie : Actes du colloque du Lac Delage, 5-8 octobre 1975 / Office de la langue française, Québec : Éditeur officiel, 1976, 209 p. (Actes des colloques de terminologie).
FAIK (Sully). « Les études de français en Afrique subsaharienne », Le Français moderne, Paris, octobre 1978, p. 342-350.
FOX (Melvin J.). Language and Devlopment, New York : Ford Foundation, 1975.
Le Français en France et hors de France : Actes du colloque sur les ethnies francophones (Nice, 26-30 avril 1968) / Centre d’étude des relations interethniques de Nice, Paris : Belles-Lettres, 1969-1970, 2 fasc. (Annales de la faculté des Lettres et sciences humaines de Nice)
Fasc. I. Créoles et contacts africains, (7), 1969, 100 p.
Fasc. II. Les français régionaux. Les Français en contact, (12), 1970, 146 p.
Le Français hors de France : Actes de la Ve Biennale de la langue française (Dakar, 1-8 décembre 1973), Dakar : Nouvelles Éditions africaines, 1975, 373 p.
Le Français, langue sans frontière : Les Biennales de Namur, Québec, Liège et Menton, 1965-1971 / Fédération du français universel, Paris : Le Pavillon, 1973, 259 p. Actes des quatre premières biennales de la langue française, organisées par la Fédération du français universel à Namur (1965), Québec (1967), Liège (1969) et Menton (1971).
GENOUVRIER (E.), PEYTARD (J.). « Apprentissage du Français, langue maternelle », Langue française, (6), mai 1970.
GRANDGUILLAUME (Gilbert). « Pour une anthropologie de l’arabisation au Maghreb », Peuples méditerranéens, Paris : Anthropos, octobre-décembre 1977.
HOUIS (Maurice). Anthropologie linguistique de l’Afrique noire / M. Houis, Paris; PUF, 1971, 232 p.; 17,5 cm. (Sup. Ling.; 11).
Identité culturelle et francophonie dans les Amériques : Actes du colloque tenu a l’Université Dalhousie (Halifax, 2-5 avril 1975), Bloomington : Indiana University Press, 1976, 190 p.
Les implications linguistiques de l’intervention juridique de l’État dans le domaine de la langue; actes du colloque international de sociolinguistique / Office de la langue française (Lac Delage, 3-6 octobre 1976), Québec : Éditeur officiel, 1978, 206 p.
LAGANE (R.), PINCHON (J.). « La norme », Langue française (16), décembre 1972.
LAKDHAR-GHAZAL (Ahmed). Méthodologie générale de l’arabisation de niveau / A. Lakhdar-Ghazal, Rabat : Institut d’études et de recherches pour l’arabisation, 1976, 119 p.
LEROND (A.). « Les parlers régionaux », Langue française, (18), mai 1973.
MACKEY (William). Bilinguisme et contact des langues / W. Mackey, Paris : Klincksieck, 1977, 545 p.
MAKOUTA-MBOUKOU (Jean-Pierre). Le français en Afrique noire; histoire et méthodes de l’enseignement du français en Afrique noire / J.P. Makouta-Mboukou, Paris : Bordas, 1973, 240 p.; 22 cm. (Études Série Rouge; 299).
La normalisation linguistique : Actes du colloque international de terminologie (Lac Delage, 16-19 octobre 1973) / Office de la langue française, Québec : Éditeur officiel, 1974, 256 p.; 28 cm.
PIRON (Maurice). Pour un inventaire général des « usances » de la francophonie, Bruxelles : Académie royale de langue et de littérature française, 1975.
PIRON (Maurice). « Aperçu des études relatives au français en Belgique », Annales de la faculté des lettres et sciences humaines de Nice, (12), 1971.
« Plurilinguisme et enseignement du français; compte rendu du IIIe congrès mondial de la Fédération internationale des professeurs de français », Bulletin de la FIFF, (l2-l3), 1975-1976, 245 p.
REBOULLET (André). TETU (Michel), dir. Guide culturel, civilisations et littératures d’expression française / A. Reboullet et M. Tétu, dir, Paris, Québec : Hachette : Presses de l’Université Laval, 1977, 380 p.; 21 cm. (Coll. « F »). Ouvrage traitant de l’ensemble des aires où la langue française est présente : Belgique, Suisse romande, Canada (Québec, Acadie, Ontario et Ouest canadien), Antilles et Guyane, Maghreb, Afrique noire, Océan Indien, Liban, bibliographie dans chaque cas.
Recherche, pédagogie et culture / revue publiée par l’Association universitaire pour le développement de l’enseignement et de la culture en Afrique et à Madagascar (AUDECAM), Paris.
Les Relations entre la langue anglaise et la langue française; actes du colloque international / Conseil international de la langue française (Paris, mai 1975), Québec : Éditeur officiel, 1978, 182 p.
Relations entre la langue arabe et la langue française (Journées d’information sur les...); actes du colloque international organisé par le / Conseil international de la langue française (Sassenage, 29-30 avril 1974), Paris : CILF, 257 p. (version française); 195 p. (version arabe). Textes fondamentaux sur l’arabisation et sur les contacts entre l’arabe et le français.
Les Relations entre les langues négro-africaines et la langue française; actes du colloque international organisé par le / Conseil international de la langue française (Dakar, 23-26 mars 1976), Paris : CILF, 1977, 794 p. Les exposés présentés à cette occasion donnent une remarquable vue d’ensemble de l’orientation des travaux et des préoccupations linguistiques en Afrique noire, de même qu’un bon échantillon des chercheurs qui s’y intéressent.
RENAUD (Patrick). La situation linguistique du Cameroun / P. Renaud, Yaoundé; CERELTRA, 1978.
SOW (alfa Ibrâhîm). Langues et politiques de langues en Afrique noire; l’expérience de l’UNESCO / A.I. Sow, sans lieu : Nubia / UNESCO, 1977, 474 p. Ce volume retrace l’expérience et les activités de l’UNESCO en cette matière. On y retrouve cités, totalement ou partiellement, les comptes rendus des grandes réunions d’experts :
réunion d’experts sur l’utilisation de la langue maternelle pour l’alphabétisation (Ibadan, 1964)
réunion d’un groupe d’experts sur l’unification des alphabets des langues nationales (Bamako, 1966)
réunion d’experts sur les problèmes du développement linguistique (Yaoundé, 1966)
réunion d’experts sur la contribution des langues africaines aux activités culturelles et aux programmes d’alphabétisation (Yaoundé, 1970)
réunion d’experts sur la promotion des langues africaines comme instrument de culture et d’éducation permanente (Dar es-Salam,1971)
plan décennal pour la promotion des langues et cultures africaines, résolution 3.313 de la XVIIe session de la Conférence générale de l’UNESCO (Paris, 1972)
TRAN HONG CAM, LEBOUL (Monique). Enquête sur le plurilinguisme au Zaïre / Tran Hong Cam et M. Leboul, Lubumbashi : CELTA, 1976, 190 p.
WAGNER (E.). « Apprentissage du français, langue étrangère », Langue française, (8), décembre 1970.
WASAMBA (lupukisa). Problématiques du bilinguisme et du plurilinguisme au Zaïre : héritage colonial et situation actuelle, Recherehe, Pédagogie et Culture, (37), septembre-octobre 1978, p. 58-63.
Origine historique de la situation linguistique québécoise
Introduction
Sur ce plan, l’événement clef est la conquête par l’Angleterre, en 1760, des possessions françaises en Amérique, possessions qui, à cette époque, englobaient la plus grande partie du territoire actuel des États-Unis. Découleront de cet événement, à travers les années, la formation et l’expansion des États-Unis, la formation du Canada, l’émergence du Québec comme seul lieu d’épanouissement des francophones en Amérique.
Lorsqu’on réfléchit à la situation de la langue française au Québec, aujourd’hui, il faut tenir compte des éléments qui suivent : les retombées de la conquête anglaise, l’histoire des idéologies, l’histoire de la scolarisation de la population, la manière dont s’est constituée la classe ouvrière, enfin notre insertion dans le continent nord-américain.
I. Retombées de la conquête anglaise (1760)
On peut regrouper ces retombées en quatre grandes catégories :
a) L’économie et le commerce passent aux mains des Anglais; l’anglais sera donc la langue de l’économie et du commerce
La chose se fait sans heurt, tout naturellement. L’Angleterre, par ses représentants, dirige l’économie du pays, exige que le commerce se fasse par l’intermédiaire de sociétés installées soit dans les colonies anglaises du littoral atlantique, soit en Angleterre même. Les commerçants français, ou bien ont quitté le pays, ou sont ruinés par la défaite. Ceux qui persistent ne connaissent pas et ne sont pas connus des sociétés anglaises, ou encore n’obtiennent pas crédit de ces sociétés. Les commerçants des colonies américaines envahissent le Québec et s’y comportent comme en territoire conquis[1]. Les témoignages des observateurs sont unanimes. Le plus connu d’entre eux, Alexis de Tocqueville, écrit, en 1831 :
Mais il est facile de voir que les Français sont le peuple vaincu. Les classes riches appartiennent pour la plupart à la race anglaise. Bien que le français soit la langue presque universellement parlée, la plupart des journaux, les affiches, et jusqu’aux enseignes des marchands français sont en anglais. Les entreprises commerciales sont presque toutes en leurs mains (aux Anglais)[2].
La dernière phrase de Tocqueville est encore vraie aujourd’hui, comme l’ont démontré les études soit de la commission Laurendeau-Dunton, soit de la Commission Gendron.
b) L’industrialisation du pays est assumée par les grandes sociétés de type monopolistique, d’abord anglo-saxonnes, ensuite américaines. L’anglais sera la langue de l’industrie[3].
Le développement industriel du Québec ne se fait pas selon ses propres priorités, mais en suivant les besoins et selon la dynamique de l’économie globale nord-américaine, donc en dépendance de l’économie américaine. La plupart du temps, il s’agit de l’exploitation des richesses naturelles, qu’on ne transforme pas sur place, donc d’industrie primaire.
Les établissements québécois sont, en général, des succursales de sociétés anglaises ou américaines. Albert Faucher et Maurice Lamontagne écrivent :
Il faut, en premier lieu, insister sur le caractère nord-américain du développement industriel du Québec. L’évolution économique ne s’y est à aucun moment poursuivie en vase clos. Notre économie a toujours fortement subi, au contraire, l’impact de l’évolution nord-américaine et s’est surtout développée en réponse aux changements qui affectaient l’ensemble du continent[4].
Les mêmes auteurs poursuivent :
Il est très difficile d’évaluer l’importance des investissements étrangers dans cette province et d’obtenir des renseignements sûrs sur la part des intérêts étrangers dans les différentes industries. Très souvent, des arrangements légaux contribuent à masquer la véritable nature des relations économiques. On peut quand même affirmer que la propriété et le contrôle américains sont étendus. L’établissement de filiales américaines au Québec remonte aux premières années de la « politique nationale » de Macdonald. Jusqu’en 1900, 25 firmes américaines avaient créé des succursales au Québec. On a estimé que, pendant les quinze années suivantes, 43 % des investissements dans de nouvelles industries vinrent des États-Unis[5].
En général, le personnel de direction et les cadres sont étrangers, de langue anglaise. Ils imposent leur langue comme langue de travail et vivent en marge de la population locale, dans les beaux quartiers des villes et des villages. Le rôle des Québécois se borne à fournir la main-d’œuvre et des bilingues de service, en général contremaîtres ou cadres inférieurs.
La conséquence linguistique de ce mode d’industrialisation sera l’anglicisation massive de la classe ouvrière québécoise, au fur et à mesure de sa formation. Les élites francophones de l’époque, tout entières engagées dans l’idéologie de conservation, abandonneront la classe ouvrière à son sort. Personne ne semble, au moment où l’industrialisation commence et se poursuit, avoir remarqué qu’elle était un puissant facteur qui angliciserait la population plus sûrement que la politique et qui modifierait le statut de la langue française sur le territoire québécois, l’anglais devenant la langue dominante. Il aura fallu attendre les années 50 pour qu’on commence à s’intéresser à la langue de travail.
c) Les institutions politiques, juridiques et administratives du Québec sont influencées par les institutions anglo-saxonnes.
Par exemple, notre système politique suivra l’évolution de la démocratie en Angleterre et aux États-Unis; les institutions parlementaires seront définies par l’Angleterre; le droit civil sera français (code Napoléon) avec des emprunts à la Common Law; le droit criminel sera britannique, etc.
d) Les relations avec la France seront rompues.
On peut discuter de la durée et de l’intensité de cette rupture. Un fait demeure certain : l’essentiel de notre évolution échappera à l’influence de la France, mais sera lourdement influencé par l’Angleterre et les États-Unis et ce dans tous les domaines : politique, économique, scientifique, technologique, médical. Pour tout, nous prendrons l’habitude de nous tourner vers les États-Unis et de faire comme eux.
Les conséquences linguistiques de cette rupture seront l’anémie de la langue québécoise, surtout dans les domaines du commerce, de la technique, et son vieillissement précoce. Nous ne participerons pas à l’évolution du français européen pendant tout le XIXe siècle et le début du XXe.
II. Histoire des idéologies
Nous entendons ici, par idéologie, la conception abstraite que se fait un groupe humain à la fois de sa situation et du destin qu’il se donne à lui-même. En ce sens, l’idéologie sous-tend chaque décision que doit prendre le groupe.
À l’intérieur d’un groupe, les idéologies sont nombreuses. Si l’une d’elles domine les autres d’une manière nette, la société connaît une relative stabilité, qu’on assimile habituellement à la paix sociale. Si, au contraire, deux ou plusieurs idéologies s’affrontent et se partagent l’adhésion des membres du groupe, la société connaît une relative instabilité, des crises sociales plus ou moins graves.
On peut ramener à trois les grandes idéologies qui ont inspiré le Québec. Par une sorte de télescopage historique provoqué par l’accélération foudroyante de l’évolution sociologique du Québec, ces trois idéologies s’affrontent aujourd’hui, d’où la crise que traverse notre société[6].
a) L’idéologie de conservation (1840-1945).
Après 1840, suite à l’échec de la Révolution de 1837, sous l’influence du rapport Durham et de l’Acte d’Union, se définit une nouvelle idéologie, celle de la conservation, dont les grands traits sont :
1) le repli du peuple québécois vers l’agriculture (le « retour à la terre ») et vers les professions libérales, laissant au conquérant anglais l’initiative du commerce et de l’industrialisation, donc, également, l’initiative de l’urbanisation. Lorsque la campagne ne pourra plus absorber l’accroissement de la main-d’œuvre consécutive au taux de natalité élevé des familles québécoises, les gens émigreront dans les villes où ils constitueront peu à peu la classe ouvrière. On assistera à une véritable prolétarisation des gens de la campagne, selon le processus suivant : pendant que la population rurale augmente, l’industrialisation du Québec s’amorce, créant des besoins croissants de main-d’œuvre; le surplus de la population rurale, puis la population rurale elle-même, gagnera la ville pour y devenir ouvrier dans des usines anglophones et y vivre dans des conditions tout à fait différentes;
2) l’augmentation de l’influence de l’Église et de la petite bourgeoisie québécoise. Ceci se fera par collaboration avec le capitalisme anglo-saxon (participation à l’autorité de l’argent), par le contrôle de l’éducation et des médias;
3) la poursuite de la contre-réforme, pour rétablir la discipline catholique et anéantir l’esprit libre penseur de l’époque précédente.
L’idéologie de conservation marque l’acceptation de la défaite de 1760, veut s’accommoder d’un statu quo qui laisse l’économie aux Anglais, provoquera la prolétarisation du peuple québécois par la dialectique Agriculture-Industrialisation-Urbanisation-Travail.
Nous ne sommes pas en mesure, aujourd’hui, d’analyser avec rigueur l’évolution des idées et des attitudes des Québécois à l’égard de leur langue pendant cette période. La synthèse qui suit est provisoire.
Des textes de l’époque se dégagent nettement deux tendances, d’origine bourgeoise l’une et l’autre : la première, largement dominante, considère la langue comme un héritage sacré, qu’il faut conserver et protéger à tout prix; la seconde, minoritaire et pour ainsi dire honteuse, admet la suprématie de l’anglais et affiche des formes d’anglomanie.
L’affirmation du français comme héritage découle de la concurrence du français et de l’anglais sur le territoire québécois et du passage lent du français vers le statut de langue dominée. Il est curieux de constater que l’idée d’héritage linguistique voisine toujours, dans les textes, avec l’observation de l’anglicisation des Québécois : les chefs de file de l’époque développeront le thème de l’héritage comme stratégie de défense à l’égard de l’anglicisation galopante. Les deux citations suivantes d’Oscar Dunn (1870 et 1874) sont très représentatives de ce courant :
La langue française est un héritage que nous nous sommes transmis de génération en génération, intact et sans souillure, et lorsque nous discourons sur le bon Vieux temps, lorsque nous nous entretenons de la France, c’est dans sa propre langue que nous le faisons[7].
C’est l’anglais qui, maître du commerce et de l’industrie, met le désarroi dans la langue de l’ouvrier et du négociant; son influence sur la langue politique ne risque pas non plus d’être redoutable[8].
Découle de l’idée d’héritage une chasse aux anglicismes et aux impropriétés qui deviendra de plus en plus radicale, au fur et à mesure que le temps passe. Chaque génération aura son ou ses « chasseurs », qui se manifesteront le plus souvent au moyen de chroniques dans les journaux[9], Arthur Buies, par exemple, écrit en 1865 :
[...] il faut conserver à chaque langue son caractère propre, et ne pas la violenter par l’introduction de locutions étrangères, quand elle offre elle-même des mots qui rendent mieux l’idée qu’on veut exprimer : c’est pour cela que j’ai entrepris une campagne contre les barbarismes dont nous étoffons notre style[10].
La critique étant surtout le fait d’hommes instruits d’origine bourgeoise, l’anglicisation se produisant surtout chez les ouvriers et les commerçants qui subissaient chaque jour la domination de l’anglais, on voit peu à peu s’esquisser et s’affirmer une attitude de mépris à l’égard de la langue de ces populations, à l’égard de la langue populaire québécoise. Les tenants de l’idéologie de conservation abandonnent tacitement l’industrie et le commerce aux anglophones, se taisent leurs responsabilités à l’égard de l’anglicisation de leurs compatriotes qui œuvrent dans ces secteurs. Ils se bornent à en constater les méfaits et à vitupérer de plus en plus violemment contre ceux « qui parlent mal ».
L’anglomanie se manifeste chez les Québécois dès le moment de la conquête. Sous sa forme la plus brutale, elle provoque l’assimilation plus ou moins réussie et poussée des francophones aux anglophones. En 1864, un voyageur français, Duvergier de Hauranne, note :
Les familles françaises de la classe élevée commencent à copier les mœurs et le langage des conquérants[11].
Un curé de l’époque (1865), Thomas-Aimé Chandonnet, à l’occasion du sermon de la fête de Saint-Jean-Baptiste, apostrophe ainsi les fidèles :
On va même jusqu’à infliger à sa langue maternelle les tournures de l’étrangère, jusqu’à traduire son propre nom, le nom de sa famille, le nom de ses ancêtres, à le traduire par un son étranger, quelquefois à la lettre. Et qu’est-ce qui a commandé tous ces sacrifices ? La justice ? La charité ? Non. La politesse ? Non plus. Qu’est-ce donc ? C’est le mépris et la honte de sa race; la préférence et l’honneur d’une race étrangère[12].
L’anglomanie se manifeste aussi d’une manière plus déguisée dans le domaine de l’éducation. La connaissance de l’anglais devient le symbole de la supériorité, l’assurance du succès. En conséquence, on verra des groupes de parents demander qu’on enseigne l’anglais dès l’école primaire, et ce dès 1864, comme en fait foi un article paru dans la revue La Semaine, publiée alors par les professeurs laïques de l’école normale Laval[13].
Après 1760, les auteurs utilisent uniquement l’expression « langue française » pour parler de la langue, des « Canadiens », comme on dit à l’époque pour désigner les francophones, les autres étant « les Anglais ». C’est aux environs de 1875 qu’on commence à se poser la question de l’existence d’une langue « canadienne », dont on exclut « les anglicismes, les barbarismes, les expressions impropres, les négligences », mais qui comprend « ce bon vieux français parlé dans nos campagnes, enrichi de certains mots nouveaux, français par la forme, que la nécessité a fait inventer[14] ». Le même auteur, en 1881, note trois courants d’opinion, qu’il discute : nous parlons mieux que les Français; nous parlons un jargon; nous parlons la langue canadienne[15]. Ce débat se poursuit encore aujourd’hui.
Enfin, l’idée du français, héritage à conserver et à protéger, provoquera la poursuite et la publication de nombreux travaux traitant du français au Canada. Ce sont d’abord, comme nous l’avons noté, des chroniques dans les journaux, signées, par exemple, par Arthur Buies (1840-1901),Oscar Dunn (1845-1885), Jules-Paul Tardivel (1851-1905), qui auront de nombreux successeurs. Ce sont aussi des travaux de lexicologie, souvent humbles, comme ceux de Jacques Viger (Néologie canadienne, 1840), de l’abbé Napoléon Caron (Petit vocabulaire à l’usage des Canadiens français, 1880), de l’abbé Blanchard; des ouvrages plus importants paraîtront, celui d’Oscar Dunn, en 1880, et surtout, en 1930, le Glossaire du parler français au Canada préparé par la Société du bon parler français au Canada. La Société, depuis sa fondation (1902), prendra la direction du mouvement en publiant un bulletin (Bulletin du parler français au Canada), puis une revue (le Canada français), en tenant trois congrès de la langue française au Canada (1912, 1937 et 1952). La linguistique comme science s’organise à l’Université Laval et à l’Université de Montréal, d’où sortira une linguistique québécoise de plus en plus rigoureuse.
b) L’idéologie de rattrapage (1945-1960).
L’idéologie de rattrapage se caractérise surtout par sa critique de l’idéologie de conservation. Le thème en est simple : la société québécoise s’est complu et endormie dans le passé et elle a pris du retard par rapport au reste du monde; il faut reprendre le temps perdu, mettre à jour notre société.
Ce thème se développe selon les variations suivantes :
1) Il faut accepter la société industrielle, avec sa conséquence, l’urbanisation, et cesser de chercher refuge dans les campagnes : l’avenir du Québec est industriel et urbain et non agricole et campagnard.
2) Il faut cesser d’idéaliser et regarder le réel en face. Le réel, c’est que nous sommes ignorants et absents du monde de l’économie et de l’industrie, sauf comme manœuvre. Le réel, c’est que nous sommes pauvres. L’argent n’est pas sale. La pratique de la vertu ne donne pas nécessairement le bonheur. Le peuple québécois n’a pas comme vocation d’assurer la permanence des valeurs spirituelles en terre d’Amérique, face aux Américains matérialistes.
3) Le modèle que l’on propose à l’imitation des Québécois est celui du Canada anglais et celui des États-Unis, symbole du dynamisme et de la réussite. L’idéologie de rattrapage sera donc confédéraliste et assimilera le nationalisme à l’idéologie de conservation, nationalisme incarné par l’Union nationale de Maurice Duplessis.
L’idéologie de rattrapage éprouvera cependant beaucoup de mal à définir un nouveau projet collectif pour le Québec. On n’arrive pas, durant cette période, à décrire ce que l’on veut.
Sur le plan linguistique, l’idéologie de rattrapage prolongera le même esprit que l’idéologie de conservation.
On note une recrudescence de purisme, qui se légitimera par l’affirmation que le français d’ici doit être aussi identique que possible au français de France, qu’on idéalisera et qu’on restreindra au français des classes instruites et bourgeoises de Paris. On passera sous silence les nombreuses variations du français de France : on laisse croire aux Québécois que tous les Français parlent de la même manière et tous très bien.
Le plus important de cette époque est la cristallisation de l’attitude de mépris envers la langue québécoise, surtout populaire, par l’utilisation du mot « joual » pour la désigner. En ce sens, le mot « joual » symbolise notre démission linguistique, notre laisser-aller, nos anglicismes, notre manque de vocabulaire, notre syntaxe informe, notre prononciation avachie, en somme tout ce qui n’est pas langue soignée. L’analyse du Frère Untel[16] est la synthèse, l’ultime aboutissement de l’idée du français-héritage et de son corollaire, l’accent mis sur l’inventaire de nos écarts par rapport à une certaine norme du français, que l’on trouvera fort bien exposée un peu plus tard dans une publication de l’Office de la langue française (créé en 1961) intitulé Norme du français écrit et parlé au Québec[17], et qui est la norme acceptée par la société d’alors, même par le peuple. L’ouvrage du Frère Untel aura un succès de librairie sans précédent.
Étant donné que l’étiquette « joual » acquerra une autre valeur par la suite, nous désignerons celui-ci par l’expression « joual-mépris ».
Durant cette période, la linguistique comme science recrute, dans les facultés des Lettres, de nombreux jeunes adeptes qui sont ainsi formés à l’observation scientifique des faits de langue. Le temps de l’impressionnisme en matière de langue achève.
c) L’intermède de la Révolution tranquille (1960-1962).
La Révolution tranquille constitue un intermède très court, mais d’une grande importance. Ses effets se font encore sentir aujourd’hui. Pour beaucoup, elle marque un point de non-retour dans l’évolution de la société québécoise.
Rapidement esquissés, les principaux événements de cette époque sont :
1) La prise de la parole : les Québécois se mettent à parler, à verbaliser leur situation;
2) La libération des esprits, surtout par rapport à l’Église (orthodoxie de la pensée, morale janséniste) et à l’État (renouveau de la démocratie, refus du paternalisme à la Duplessis, affirmation d’une volonté de participation, donc de décentralisation, etc.);
3) La revalorisation de soi;
4) La critique du colonialisme économique anglo-américain;
5) Le renouveau du nationalisme, qui formule peu à peu le projet de l’indépendance nationale;
6) La revalorisation du rôle de l’État dans le destin québécois, début du courant socialisant.
La Révolution tranquille a été une période exaltante de déblocage, qui fera naître cependant des inquiétudes d’abord sourdes, puis de plus en plus conscientes. L’augmentation de l’inquiétude la freinera et l’arrêtera complètement.
d) L’idéologie de dépassement (1962-...).
Cette idéologie se constitue peu à peu depuis environ 1962.
L’idée centrale, c’est que le Québec n’a personne à rattraper, mais qu’il doit se projeter lui-même dans l’avenir, en prenant son élan sur lui-même et sur son passé, en se définissant lui-même ses objectifs.
Les principaux traits de l’idéologie de dépassement sont les suivants :
1) Reprendre la possession et le contrôle de l’économie québécoise;
2) Contrôler le destin politique de la société québécoise;
3) Assurer une certaine qualité à la vie des Québécois, dans le domaine économique (revenu décent, travail non aliénant, etc.), social (assurance-hospitalisation, allocations familiales, pension de vieillesse, etc.), culturel (assurer le développement de la culture québécoise : langue, littérature, art, communication, etc.), écologique (lutte contre la pollution, ouverture de parcs, etc.);
4) Permettre la plus large participation des citoyens aux diverses institutions de la société : participation des parents à l’École, décentralisation administrative, comités de citoyens, usines en propriété ouvrière, etc.
La forme politique de l’idéologie de dépassement s’incarne aujourd’hui en deux courants : le Parti libéral, qui conserve l’idée de la Confédération canadienne et le Parti québécois, qui prône l’indépendance nationale. Le parti Québécois est celui qui a poussé le plus loin la description d’une nouvelle société québécoise à venir.
Sur le plan linguistique, l’idéologie de dépassement marque une rupture très nette d’avec l’idée de français-héritage. C’est l’esprit avec lequel on aborde les questions qui changent.
La critique sociolinguistique de la notion de norme, l’introduction du concept anthropologique de culture dans l’analyse des rapports entre le français québécois et le français de France, amènent la plupart des linguistes québécois et un grand nombre d’intellectuels à affirmer que le français québécois est une variété du français qui ne sera et ne peut être identique aux autres variétés de cette langue, à contester l’hégémonie des institutions françaises en matière de langue, à définir une conception de la « francophonie » comme lieu de rencontre de partenaires à part entière, y compris sur le plan linguistique. Ainsi s’affirme une volonté d’être soi-même, de s’assumer, d’orienter l’avenir de sa langue d’après ses propres intentions et projets, de participer au devenir de la langue française dans le monde. Les conférences et débats de la Biennale de la langue française de Québec, en 1967, sont bien significatifs à cet égard.
La réaction au joual-mépris est violente et prend ses racines dans la valorisation de soi : puisqu’on nous dit que nous parlons joual, nous en ferons notre langue; notre langue, c’est le joual. Ce qui était mépris devient fierté. C’est le joual-fierté. Tous les contestataires de l’ordre établi utiliseront la langue populaire québécoise comme lien d’amitié et symbole de leur opposition. De plus, des écrivains, voulant témoigner de l’aliénation du peuple québécois, recourront à la langue populaire pour l’exprimer, d’où une utilisation du « joual » comme langue d’écriture.
L’analyse sociolinguistique du Québec met en relief le rapport entre langue de travail et anglicisation des Québécois, démontre que l’anglais est la langue dominante et le français la langue dominée. On prend ainsi conscience qu’il ne s’agit pas ici d’un problème linguistique, mais d’un problème politique et économique, que la langue est un épiphénomène d’un processus de colonisation des francophones par les anglophones. Les Québécois en prendront soudain conscience en voyant les émigrants s’intégrer à la minorité anglophone. Deux importantes commissions examineront la question et provoqueront une description très poussée des rapports entre le français et l’anglais, l’une, au niveau fédéral, la commission Laurendeau-Dunton, d’où émergera la Loi sur les langues officielles, l’autre, au niveau du Québec, la commission Gendron, dont le dépôt du rapport précédera de peu la Loi sur la langue officielle (loi 22) du gouvernement Bourassa.
Un fait brutal s’en dégage : jusqu’en 1960, la population québécoise est nettement sous-scolarisée. Nous donnerons quelques rapides indications historiques de ce fait.
En 1827, sur 87 000 signatures d’une pétition au gouverneur Dalhousie, 78 000 (soit 89,6 %) ne signent que d’une croix[19].
En 1842, le Dr Meilleur, surintendant de l’Éducation (sic), estime à 4,4 % le taux de fréquentation scolaire, soit 4 935 enfants sur une population d’âge scolaire de 111 544 enfants, par rapport à une population globale d’environ 700 000 personnes. À la suite de l’action de l’État, la situation s’améliore peu à peu : 70 000 enfants en 1845, 75 000 en 1850, 172 000 en 1860, 217 000 en 1870, etc.
En 1855, on estime que les collèges classiques reçoivent 2 350 élèves par rapport à une population masculine d’environ 300 000 personnes. La proportion de la population qui fréquente ces collèges est donc inférieure à 1 % soit 0,79 %.
En 1871, la population francophone du Québec dispose de 8 établissements d’enseignement supérieur, fréquentés par 751 élèves.
Le taux de persévérance scolaire décroît très rapidement, comme l’indiquent les deux tableaux suivants. Celui de gauche couvre l’année scolaire 1910-1911 et il a été publié par C. J. Magnan dans la revue Enseignement primaire (septembre 1913); celui de droite couvre l’année 1915-1916 et a été publié par T. D. Bouchard, dans Le Clairon du 10 mai 1915[20].
Inscrit en
1910-1911
(% de l’inscription totale)
1915-1916
(% de l’inscription totale)
1re année
40
38
2e année
24
24
3e année
18
16
4e année
9,4
10
5e année
4
4
6e année
2
2
7e année
0,8
1
8e année
0,4
0,5
On voit donc qu’en 1910, 82 % de la population scolaire se retrouvait dans les trois premières années : en 1915, le pourcentage de ces trois premières années est de 78 %. À l’autre extrémité, moins de 0,5 % de la population scolaire poursuit ses études en 8e année et au-delà.
La Commission d’enquête sur la situation des écoles catholiques de Montréal, dans son rapport de 1927, affirme que 94 % des élèves inscrits quittent l’école en 6e année.
Enfin, l’opinion des spécialistes attribuait, en 1960, à la population adulte de la province de Québec, une scolarité moyenne ne dépassant pas la 5e année de l’école élémentaire.
En somme, la population québécoise d’avant 1960 apprenait vite à lire, à écrire et à compter et quittait l’école.
IV. Constitution de la classe ouvrière
Comme dans tous les autres pays, la classe ouvrière québécoise se constitue d’abord à partir du surplus de la population rurale, ensuite par l’émigration de la population rurale vers les villes au fur et à mesure que l’industrialisation du pays s’accentue.
Au moment de la Confédération (1867), on estime à environ 15 % le pourcentage de la population québécoise qui vit en milieu urbain[21].
Aux environs de 1900, l’économie québécoise est à très nette prédominance agricole. « Sur une production totale estimée à 150 millions de dollars, la part de l’agriculture totale était de 65 %, celle de la forêt de 25 %, celle de l’industrie de 4 % et celle des mines de 2 %[22]. »
C’est vers cette époque que se produit une radicale transformation du Québec, durant les gouvernements successifs de Laurier (1896-1911). « Au moment où Laurier quitte le gouvernement, en 1911, après quinze ans de pouvoir, le Québec a profondément changé. Rural dans une proportion de 50 % en 1871, il est à moitié urbain quarante ans plus tard. À cause de son développement industriel et commercial, Montréal a attiré beaucoup de ruraux qui y sont venus grossir le contingent des manœuvres et des salariés[23]. »
« En 1920, la part de l’agriculture dans la production totale était de 37 %, celle de la forêt, de 15 %. En 1941, la répartition est la suivante : l’industrie, 64 %; la forêt, 11 %; l’agriculture, 10 %; et les mines 9 %[24]. »
Le cas de Drummondville, analysé par le sociologue Everett C. Hugues et présenté comme « un centre industriel québécois typique[25] », est très révélateur à cet égard. De 1911 à 1931, la population se multiplie par 5,44 et le nombre d’ouvriers par 30,4. Il s’agit d’une population nouvelle qui provient, dans sa quasi-totalité, des campagnes et villages environnants et non des autres villes. Les ouvriers, d’origine paysanne, sont fortement influencés par leur nouvelle condition; ils sont plus indépendants, plus individualistes; ils échappent au cadre à la fois conservateur et protecteur de la tradition rurale pour être laissés à eux-mêmes; ils trouvent au-dessus d’eux, en situation d’autorité, une classe étrangère anglophone puissante, riche, peu nombreuse, qui habite les beaux quartiers.
En résumé, ceux des Québécois qui iront travailler en usine, pour des patrons anglophones, ceux qui, alors, devront faire face à l’anglais utilisé comme seule langue de travail, sont les plus fragiles, ceux qui viennent de la campagne en quittant un milieu conservateur et traditionnel (voir II.a); sont aussi les plus démunis, ceux dont le taux de scolarité est le plus bas. Chacun pour soi, ils se tireront d’affaire, en baragouinant l’anglais du patron, en se convainquant qu’ils sont faits pour un petit pain.
Il ne semble pas qu’à cette époque, l’élite québécoise se soit préoccupée de leur sort.
V. Insertion du Québec dans le continent nord-américain
L’argument étant utilisé souvent par les uns[26] et par les autres[27] dans le débat sur la langue française québécoise, il est nécessaire d’en souligner brièvement les deux aspects fondamentaux.
Géographiquement, le Québec fait partie du continent nord-américain : c’est une banalité que de le dire. Il y a donc des particularités de faune, de flore, de climatologie, de relief, etc., qu’il a fallu ou qu’il faudra nommer. Nous les avons nommés et nous les nommerons.
Plus subtilement, notre industrie et notre économie est américaine, par le jeu des succursales installées au Québec. Nous nous sommes inconsciemment habitués à associer industries et capital à États-Unis, technologie et richesse à langue anglaise.
Plus subtilement encore, par contiguïté géographique, nos chercheurs et nos savants ont pris l’habitude d’aller aux États-Unis poursuivre leurs études, assister à des congrès, des colloques, visiter des laboratoires, des écoles, des hôpitaux. Nos références sont devenues américaines.
Conclure de notre situation géographique que nous sommes et que nous devons être dépendants et imitateurs de la technologie, de la science, du capital et de la culture américaine procède d’une analyse totalement superficielle.
Conclusion
Des faits qui précèdent découlent trois conséquences linguistiques.
a) La rupture de notre évolution linguistique d’avec la France.
À partir du moment de la conquête anglaise, la langue française du Québec et celle de France évolueront chacune de leur côté. La langue québécoise se heurtera au contact quotidien de la langue anglaise marquée; elle se repliera sur elle-même, dans les campagnes, dans une attitude de conservation assurée surtout par tradition orale; elle verra s’accentuer l’écart entre langue parlée et langue écrite, langue des classes ouvrières et langue de la classe bourgeoise; elle sera privée, dans son évolution, du guide des manifestations de la langue officielle : langue de l’école, langue de l’administration, langue du pouvoir politique, langue du pouvoir économique. Elle ne participera pas à l’industrialisation du pays, qui se fera en anglais. La langue française de France, pendant ce temps, traversera la Révolution française en se donnant les moyens d’exprimer de nouvelles conceptions du pouvoir politique; elle étendra son rayonnement sur le territoire par la scolarisation de la population; elle sera le moyen d’expression de tous les pouvoirs : pouvoir politique, pouvoir économique, pouvoir militaire, pouvoir religieux; elle exprimera les réalités nouvelles de la science, de la technologie; elle connaîtra aussi le déclin de son emploi comme langue internationale.
Cette évolution sans contact a créé des divergences, a donné naissance à des préjugés. Cependant, nous nous comprenons toujours.
Cet aspect de la question, à la fois linguistique et psychologique, est très mal connu.
b) L’anglicisation de secteurs entiers de l’activité humaine.
Il s’agit, entre autres, de l’économie, du commerce, de l’industrie, de la politique (surtout fédérale), des forces armées, de la fonction publique fédérale. Les Québécois qui veulent y pénétrer doivent apprendre l’anglais et l’utiliser continuellement, souvent exclusivement. De là, le statut de langue inférieure, de langue de seconde zone du français. De là aussi le rôle de la langue française comme symbole des revendications des Québécois dans tous les domaines, comme outil de transformation d’une situation qu’ils ne veulent pas voir se continuer.
c) La constitution d’une langue technique, semi-technique et, aujourd’hui, scientifique très anglicisée.
L’anglais a été la langue de l’industrialisation.
Les vocabulaires semi-techniques et techniques se sont implantés en anglais, au sein de la population québécoise. Non pas parce que la langue française était incapable d’exprimer ces réalités, mais tout simplement parce qu’elle n’était jamais utilisée en ces domaines.
Il faut noter qu’il ne s’agit pas de mots isolés, mais de vocabulaires entiers. Par exemple, la totalité du vocabulaire métallurgique, la totalité du vocabulaire de la construction des appareils électroménagers ou des compteurs d’électricité. Dans l’usine, les mots anglais sont partout, sur les plans de fabrication, sur les cartes de travail, dans les modes d’emploi ou d’entretien des machines-outils, dans les catalogues de pièces, sur les tableaux de contrôle. La notion d’emprunt ne peut plus désigner ce phénomène.
La langue scientifique a d’abord mieux résisté, par l’enseignement dans les collèges classiques et les universités. Mais aujourd’hui, on constate que les vocabulaires scientifiques de pointe ont tendance à être anglais, du fait que nos savants vont poursuivre leurs études postdoctorales aux États-Unis, du fait également des relations scientifiques qui s’établissent entre les deux pays.
Les faits dont nous venons d’esquisser rapidement la description constituent les sources de la situation actuelle de la langue française au Québec.
Notes
[1] Voir la remarquable étude de Michel Brunet, Les Canadiens après la conquête (1759-1775), Montréal, Fides, 1969, 314 p.
[2] Alexis de Tocqueville, cité par Guy Bouthillier et Jean Meynaud, dans Le choc des langues au Québec 1760-1970, Montréal, P.U.Q., 1972, p. 139.
[3] Voir les travaux et écrits de Marcel Rioux, Yves Martin, Maurice Lamontagne, Everett C. Hughes, Gérard Dion.
[4] Albert Faucher, Maurice Lamontagne, L’Histoire du développement industriel du Québec, 1953, cité par Marcel Rioux et Yves Martin, de La société canadienne-française, Montréal dans HMH, 1971, p. 274
[6] Voir surtout Marcel Rioux, La question du Québec, Paris, Seghers, 1969, 184 p.; et Léon Dion, La prochaine révolution, Montréal, Leméac, 1973, 358 p.
[7] Oscar Dunn, cité par Bouthillier et Meynaud, op. cit., p. 196.
[16]Les Insolences du Frère Untel, préface d’André Laurendeau, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 1960, 154 p.
[17]Norme du français écrit et parlé au Québec, Cahiers de l’Office de la langue française, n° 1, Ministère des Affaires culturelles du Québec.
[18] Voir surtout Louis-Philippe Audet, Histoire de l’enseignement au Québec, Montréal, Holt, Rinehart et Winston, 1971, tome I, 432 p. et tome II, 496 p.
[19] Auguste Viate, cité par Marcel Rioux, op. cit., p. 52.
[20] Voir Louis-Philippe Audet, op. cit., tome II, p. 280.
[21] Voir Louis-Philippe Audet, op. cit., tome II, p. 135.
[22] Albert Faucher et Maurice Lamontagne, l’Histoire du développement industriel
au Québec, dans Marcel Rioux et Yves Martin, La société canadienne-française, Montréal, HMH, 1971, p. 269.
[24] Albert Faucher et Maurice Lamontagne, op. cit., p. 273.
[25] Everett C. Hughes, L’industrie et le système rural au Québec (1938), dans Marcel Rioux et Yves Martin, op. cit., p. 91-99.
[26] Voir surtout Henri Bélanger, Place à l’Homme, Montréal, HMH, 1971.
[27] Voir Jean Marcel, Le Joual de Troie, Montréal, Le Jour, 1973, 216 p.
La normalisation terminologique
On entend généralement, par normalisation linguistique, le fait de donner un avis à caractère officiel sur des questions d’ordre linguistique ou terminologique en vue d’orienter le comportement des individus ou des institutions (usage de la langue par le gouvernement, l’administration publique, les professions, les entreprises).
La normalisation linguistique implique toujours le choix d’un niveau de langue, comme sous-ensemble cohérent de la langue. Nous choisissons ici le niveau de la langue officielle, définie comme l’usage que font l’Administration publique, l’Entreprise, le Commerce ou la Finance, les Professions, d’une certaine forme de la langue dans leurs communications avec les citoyens, les personnes morales, les organismes, les autres États, les clients. Il s’agit, en général, d’une forme de langue très soignée, caractérisée par un haut niveau de conscience au moment de l’usage, qui poursuit des intentions de clarté, d’efficacité, de politesse très nettes.
On peut assimiler à la langue officielle la langue de la radio, de la télévision, des journaux, des raisons sociales, des catalogues, des manuels d’enseignement, des contrats de travail, etc.
On est ainsi amené à désigner, sous le même terme de normalisation, trois démarches distinctes : le constat de l’usage, c’est-à-dire le fait de démontrer qu’il y a accord généralisé des locuteurs sur tel terme ou telle manière de faire, les autres usages étant considérés comme minoritaires par rapport à lui; l’uniformisation de l’usage, c’est-à-dire le fait d’imposer ou de proposer, pour des questions de commodité, tel terme ou telle manière de faire de préférence à d’autres, sans cependant que ces derniers soient condamnables; la normalisation linguistique proprement dite, c’est-à-dire le fait de choisir tel terme ou telle manière de faire à l’exclusion de tout autre.
Ces trois démarches sont des bifurcations d’un même processus de recherche linguistique, à des moments différents. Nous croyons donc préférable de conserver le terme de normalisation linguistique pour désigner à la fois une intention d’intervention dans l’usage linguistique et une manière particulière de le faire.
Nous nous proposons de traiter deux points : la procédure de normalisation terminologique en vigueur à la Régie de la langue française et les modalités de collaboration avec le gouvernement d’Ottawa en cette matière.
1. Procédure de normalisation terminologique en vigueur à la Régie
La qualité de la normalisation est liée de très près à la rigueur scientifique de la méthodologie terminologique.
Le travail terminologique comporte quatre étapes : le choix et la délimitation de l’objet du travail, le dépouillement terminologique, la constitution des dossiers terminologiques et, enfin, la normalisation proprement dite.
1.1 Choix et délimitation de l’objet
Le choix de l’objet, c’est-à-dire du domaine où le terminologue travaillera, relève de considérations autres que terminologiques. La plupart du temps, c’est la situation et la stratégie pour y faire face qui amènent l’Autorité à décider qu’il est nécessaire de mener des travaux de terminologie dans tel domaine ou tel autre.
La délimitation de l’objet relève du terminologue. C’est une étape très importante, d’une part parce qu’elle fixe l’orientation et la taille des travaux, d’autre part parce qu’elle provoque le premier contact avec le milieu. Nous y procédons de la manière suivante :
a) sondage dans le milieu visé pour bien identifier les besoins, se faire une idée des choses à désigner, connaître les gens qui y travaillent.
b) en même temps, recherche des documents existants, surtout des documents terminologiques : dictionnaires, lexiques, qu’ils soient commercialisés ou de régie interne. Nous inventorions tout ce que nous pouvons trouver au Québec dans les bibliothèques, les centres documentaires des entreprises, les librairies. Nous poursuivons ces recherches en France, lors d’une mission dite documentaire, pendant laquelle le terminologue visite des établissements, des centres documentaires, des librairies spécialisées, rencontre des spécialistes auprès de qui il s’informe.
L’objectif, on le voit, est de réunir la meilleure documentation possible.
c) comparaison entre les besoins identifiés et les ressources disponibles. Les besoins terminologiques qui sont déjà comblés par un ouvrage de bonne qualité sont soustraits du champ de travail, qui se réduira ainsi strictement à ce qui n’est pas couvert par la documentation terminologique.
Il se peut que le travail du terminologue s’arrête ici, la documentation lui ayant fourni tout ce qui correspond aux besoins. Cette décision doit être prise conjointement par le terminologue et l’Autorité.
1.2 Le dépouillement terminologique
Le dépouillement consiste en la lecture d’ouvrages à la recherche des mots qui correspondent aux besoins, pour constater et noter quel terme est utilisé par tel auteur, dans tel contexte, pour désigner tel objet, ou tel procédé, ou tel concept.
Les ouvrages dépouillés sont, par ordre de fiabilité : les manuels techniques ou scientifiques écrits par les auteurs les plus renommés en langue originale, les dictionnaires unilingues, les dictionnaires bilingues ou multilingues, les documents commerciaux, les documents d’entreprise.
Le dépouillement porte à la fois sur le français et l’anglais.
Les observations faites au cours du dépouillement sont notées sur des fiches préparées à cette fin. Ces fiches serviront de matériel de base à l’étape suivante.
Au cours du dépouillement, le contact est maintenu avec les spécialistes du milieu soit par téléphone, soit au cours de visites ou de séances de travail. Les terminologues se préoccupent d’identifier les plus compétents de ces informateurs en vue de la constitution du comité de référence (ou de normalisation).
1.3 La constitution des dossiers terminologiques
Les fiches traitant de la désignation d’une même réalité sont réunies par langue.
Nous procédons alors à trois types de comparaison : comparaison des termes français, comparaison des termes anglais et français, comparaison des termes anglais.
a) Comparaison des termes français
Diverses situations se présentent :
Toutes les sources consultées sont d’accord sur un même terme.
On constate alors cet usage unanime et on le consigne sur une fiche terminologique de transmission destinée soit à la banque, soit à la préparation d’un manuscrit pour fin d’édition.
Dans ce cas, le travail terminologique est terminé.
La plupart des sources consultées sont d’accord, mais il y en a quelques-unes qui divergent.
Ici s’exerce le jugement du terminologue. Il s’agit d’évaluer le sérieux des sources divergentes. Dans certains cas, on peut décider d’écarter les dissidents, lorsque, par exemple, il y a une écrasante majorité ou encore lorsque les sources les plus sérieuses sont d’accord entre elles. On procède alors à la rédaction de la fiche définitive. Dans d’autres cas, on renvoie la décision au comité de normalisation.
Les sources divergent entre elles, au point qu’aucune décision ne se dégage.
Ces cas feront l’objet d’une recherche plus poussée et seront soumis au comité de normalisation.
b) Comparaison des termes anglais et français
Ici aussi, les cas varient :
Au terme anglais correspond toujours le même terme français.
On considère alors que la relation d’équivalence est bonne.
Au terme anglais correspondent plusieurs termes français, ou l’inverse.
Diverses hypothèses doivent alors être examinées : la langue française fait des nuances là où l’anglais n’en fait pas, ou l’inverse; les concepts sont mal définis ou mal identifiés; la synonymie est possible en français. Ces cas seront soumis au comité de normalisation.
Au terme anglais ne correspond aucun terme français.
Il faut alors décider si on accepte l’emprunt (et pourquoi) ou si on procède à la création d’un ou de plusieurs néologismes pour y correspondre. Ces cas sont soumis au comité de normalisation pour avis sur la qualité du néologisme.
Les néologismes sont proposés aux locuteurs jusqu’à ce que l’usage se fixe et qu’on puisse les normaliser ou qu’on doive les retirer, parce qu’ils ont été rejetés.
c) Comparaison des termes anglais
La Régie n’entend pas normaliser l’anglais.
Nous nous assurons que le terme anglais est utilisé, en nous appuyant sur de bonnes sources.
Dans les cas de synonymie entre termes anglais, nous consultons les gens du milieu et nous les soumettons au comité de normalisation. Si la synonymie persiste, nous la notons, sans pousser plus loin.
Pendant tout ce travail, le contact est maintenu avec le milieu. Le terminologue choisit ceux de ses correspondants dont il veut constituer le comité de normalisation.
1.4 La normalisation proprement dite
La normalisation ne porte que sur les cas litigieux définis comme étant ceux où l’usage n’est pas fixé, soit en français, soit de l’anglais au français.
Elle est assurée par un comité d’experts représentatifs du milieu visé, présidé et animé par le terminologue responsable du travail terminologique.
Son point de départ est le dossier terminologique, accompagné de toutes les sources utilisées pour l’établir.
Son objectif est de donner un avis officiel sur l’emploi des termes selon qu’on décide de ne conserver qu’un seul terme en rejetant les autres, d’en privilégier un, tout en jugeant acceptables les autres, en tout ou en partie. Certains cas se régleront facilement. D’autres seront beaucoup plus difficiles. Nous avons alors recours à deux moyens. Nous pouvons décider de soumettre l’ensemble du dossier à l’enquête publique : nous préparons un manuscrit que nous publions sous couverture grise, avec la mention « édition provisoire », et nous demandons aux lecteurs de nous donner leurs avis. Nous colligeons les avis et nous en tenons compte durant la normalisation. Ou encore, nous jugeons qu’il est utile de consulter des experts français et nous envoyons en France les membres du comité de normalisation pour qu’ils y discutent des cas problèmes avec leurs collègues.
En fait, au terme du processus, on doit savoir quel(s) terme(s) il convient d’utiliser et pourquoi.
Les mots normalisés font l’objet d’une fiche terminologique définitive.
Nous tenterons de schématiser ci-dessous la démarche qui permet à la Régie d’arriver à des conclusions sûres en matière de terminologie.
A. Recherche des termes français
1) Sources unanimes → constat de l’usage : fin du travail
2) Sources divergentes
a) jugement du terminologue → décision : fin du travail
b) normalisation experts → décision : fin du travail
B. Équivalence de l’anglais au français
1) Sources unanimes → constat de l’usage : fin du travail
2) Sources divergentes
a) jugement du terminologue → décision : fin du travail
b) normalisation experts → décision : fin du travail
3) Aucune équivalence → néologie ou emprunt.
2. Modalité de collaboration avec le gouvernement du Canada
Pour éviter que les deux niveaux de gouvernement arrivent à des conclusions divergentes en matière d’usage linguistique, il a été convenu entre la Régie de la langue française et le Bureau des traductions ce qui suit :
a) lorsqu’une tâche terminologique implique l’un et l’autre Gouvernement, un comité mixte est créé pour assurer la collaboration des deux Gouvernements et la normalisation commune des travaux.
b) le Bureau des traductions nous sert d’entrée dans les différents ministères ou organismes fédéraux pour tout travail commun en terminologie, ou tout travail d’ordre linguistique qui implique une normalisation. Ceci découle du fait que le Bureau des traductions a reçu le mandat du Conseil du Trésor d’assurer et d’assumer la normalisation des travaux effectués dans l’ensemble de la Fonction publique fédérale.
c) la Régie de la langue française sert de porte d’entrée dans les différents ministères ou organismes québécois pour les mêmes fins.
d) les deux équipes se tiennent au courant régulièrement des travaux en cours et de leur résultat pour information, échange, commentaires.
e) certaines discussions peuvent avoir lieu entre la Régie de la langue française et des fonctionnaires fédéraux dans des matières autres que terminologiques ou linguistiques, par exemple en ce qui a trait à la politique du Gouvernement fédéral en matière de raison sociale ou en matière de marque déposée. Le Bureau des traductions exprime son désir de participer à ces discussions en qualité d’observateur, de manière à pouvoir suivre l’évolution de ces questions.
L’aménagement linguistique du Québec
Perspective historique de la question. Description des options linguistiques qui sous-tendent l’action de l’Office de la langue française du Québec.
Jean-Claude Corbeil
Directeur du service de linguistique de l’Office de la langue française
Avant-propos
Il est indispensable que je vous dise d’abord, en quelques mots, ce qu’est l’Office de la langue française.
L’Office de la langue française est un organisme gouvernemental dont l’existence et le mandat découlent d’une loi votée par l’Assemblée nationale du Québec en 1961, amendée en 1969.
Il relève aujourd’hui du ministère de l’Éducation. Son rôle est essentiellement un rôle de conseil auprès du Ministre et, par son intermédiaire, auprès du Gouvernement. Il remplit également un rôle disons « normatif », puisque la loi le charge de veiller à l’amélioration de la langue écrite et parlée au Québec. Son principal champ d’activité, ces dernières années, a été la langue du travail, c’est-à-dire la langue utilisée pour assurer la marche des usines, des établissements commerciaux et bancaires, des bureaux, etc. Les travaux qu’il mène sont de différents ordres : mise au point d’une stratégie générale du changement linguistique; étude de la communication en situation industrielle, de manière à préciser l’emploi du français et de l’anglais selon les types de communication, de manière également à mettre au point une définition opérationnelle du concept de français, langue du travail; préparation d’un guide d’implantation du français dans les établissements; poursuite de travaux, à la fois théoriques et appliqués, dans le domaine de la terminologie; formation de linguistes-conseils; constitution d’un centre documentaire en matière de lexique technique, dont la pièce maîtresse est une banque de terminologie sur support informatique, etc. En résumé, tous les travaux de l’Office sont orientés vers un même but : permettre à la collectivité québécoise de prendre en main le destin de la langue française au Québec, pour en rétablir la situation et en assurer l’avenir. Par analogie, et pour bien marquer qu’il s’agit là d’une tâche collective, rationnelle et à longue portée, nous utilisons, pour la désigner, l’expression « aménagement linguistique », comme on parle de l’aménagement du territoire ou des ressources naturelles.
Le destin de l’Office de la langue française sera influencé par le vote de la politique linguistique, présenté par le Gouvernement actuel à la présente législature.
Dernière remarque : la question que l’on aborde est très complexe. Je me bornerai donc à en esquisser les grandes lignes.
Perspective historique de la question
Sur ce plan, l’événement-clef est la conquête par l’Angleterre, en 1760, des possessions françaises en Amérique, possessions qui, à cette époque, englobaient la plus grande partie du territoire actuel des États-Unis. Découleront de cet événement, à travers les années, la formation et l’expansion des États-Unis, la formation du Canada, l’émergence du Québec comme seul lieu d’épanouissement des francophones en Amérique.
Lorsqu’on réfléchit à la situation de la langue française au Québec, aujourd’hui, il faut tenir compte des éléments qui suivent : les retombées de la conquête anglaise, l’histoire des idéologies, l’histoire de la scolarisation de la population, la manière dont s’est constituée la classe ouvrière, enfin notre insertion dans le continent nord-américain.
1.1 Retombées de la conquête anglaise (1760)
On peut regrouper ces retombées en quatre grandes catégories :
1.1.1 L’économie et le commerce passent aux mains des Anglais. L’anglais sera donc la langue de l’économie et du commerce.
La chose se fait sans heurt, tout naturellement. L’Angleterre, par ses représentants, dirige l’économie du pays, exige que le commerce se fasse par l’intermédiaire de sociétés installées soit dans les colonies anglaises du littoral atlantique, soit en Angleterre même. Les commerçants français, ou bien ont quitté le pays, ou sont ruinés par la défaite. Ceux qui persistent ne connaissent pas et ne sont pas connus des sociétés anglaises, ou encore n’obtiennent pas crédit de ces sociétés. Les commerçants des colonies américaines envahissent le Québec et s’y comportent comme en territoire conquis[1].
1.1.2 L’industrialisation du pays est assumée par les grandes sociétés de type monopolistique, d’abord anglo-saxonnes, ensuite américaines. L’anglais sera la langue de l’industrie.
Le développement industriel du Québec ne se fait pas selon ses propres priorités, mais en suivant les besoins et selon la dynamique de l’économie globale nord-américaine.
La plupart du temps, il s’agit de l’exploitation des richesses naturelles, qu’on ne transforme pas sur place, donc d’industrie primaire. Les établissements québécois sont, en général, des succursales de sociétés anglaises ou américaines : le personnel de direction et les cadres sont étrangers, de langue anglaise. Ils vivent en marge de la population locale, qui n’a comme rôle que de fournir la main d’œuvre[2].
1.1.3 Les institutions politiques, juridiques et administratives du Québec sont influencées par les institutions anglo-saxonnes.
Par exemple, notre système politique suivra l’évolution de la démocratie en Angleterre et aux États-Unis; les institutions parlementaires seront définies par l’Angleterre; le droit civil sera français (code Napoléon) avec des emprunts à la Common Law; le droit criminel sera britannique, etc.
1.1.4 Les relations avec la France seront rompues
On peut discuter de la durée et de l’intensité de cette rupture. Un fait demeure certain : l’essentiel de notre évolution échappera à l’influence de la France, mais sera lourdement influencé par l’Angleterre et les États-Unis, et ce dans tous les domaines : politique, économique, scientifique, technologique, médical. Pour tout, nous prendrons l’habitude de nous tourner vers les États-Unis et de faire comme eux.
1.2 Histoire des idéologies
Nous entendons ici, par idéologie, la conception abstraite que se fait un groupe humain à la fois de sa situation et du destin qu’il se donne à lui-même. En ce sens, l’idéologie sous-tend chaque décision que doit prendre le groupe.
À l’intérieur d’un groupe, les idéologies sont nombreuses. Si l’une d’elles domine les autres d’une manière nette, la société connaît une relative stabilité, qu’on assimile habituellement à la paix sociale. Si, au contraire, deux ou plusieurs idéologies s’affrontent et se partagent l’adhésion des membres du groupe, la société connaît une relative instabilité, des crises sociales plus ou moins graves.
On peut ramener à trois les grandes idéologies qui ont inspiré le Québec. Par une sorte de téléscopage historique provoqué par l’accélération foudroyante de l’évolution sociologique du Québec, ces trois idéologies s’affrontent aujourd’hui, d’où la crise que traverse notre société[3].
1.2.1 L’idéologie de conservation (1840-1945)
Après 1840, suite à l’échec de la Révolution de 1837, sous l’influence du rapport Durham et de l’Acte d’Union, se définit une nouvelle idéologie, celle de la conservation, dont les grands traits sont :
a) le repli du peuple québécois vers l’agriculture (le « retour à la terre ») et vers les professions libérales, laissant au conquérant anglais l’initiative du commerce et de l’industrialisation (voir 1.1.1 et 1.1.2), donc, également, l’initiative de l’urbanisation. Lorsque la campagne ne pourra plus absorber l’accroissement de la main-d’œuvre consécutive au taux de natalité élevé des familles québécoises, les gens émigreront dans les villes où ils constitueront peu à peu la classe ouvrière. On assistera è. une véritable prolétarisation des gens de la campagne (voir 1. 4).
b) l’augmentation de l’influence de l’Église et de la petite bourgeoisie québécoise. Ceci se fera par collaboration avec le capitalisme anglo-saxon (participation à l’autorité de l’argent), par le contrôle de l’éducation et des médias.
c) la poursuite de la contre-réforme, pour rétablir la discipline catholique et anéantir l’esprit libre-penseur de l’époque précédente.
L’idéologie de conservation marque l’acceptation de la défaite de 1760; s’accommodant d’un statu quo qui laisse l’économie aux Anglais, elle provoquera la prolétarisation peuple québécois par la dialectique Agriculture-Industrialisation-Urbanisation-Travail.
1.2.2 L’idéologie de rattrapage (1945-1960)
L’idéologie de rattrapage se caractérise surtout par sa critique de l’idéologie de conservation. Le thème en est simple : la société québécoise s’est complue et endormie dans le passé et elle a pris du retard par rapport au reste du monde; il faut reprendre le temps perdu, mettre à jour notre société.
Ce thème se développe selon les variations suivantes :
a) Il faut accepter la société industrielle, avec sa conséquence, l’urbanisation, et cesser de chercher refuge dans les campagnes : l’avenir du Québec est industriel et urbain et non agricole et campagnard.
b) Il faut cesser d’idéaliser et regarder le réel en face. Le réel, c’est que nous sommes ignorants et absents du monde de l’économie et de l’industrie, sauf comme manœuvre. Le réel, c’est que nous sommes pauvres. L’argent n’est pas sale. La pratique de la vertu ne donne pas nécessairement le bonheur. Le peuple québécois n’a pas comme vocation d’assurer la permanence des valeurs spirituelles en terre d’Amérique, face aux Américains matérialistes.
c) Le modèle que l’on propose à l’imitation des Québécois est celui du Canada anglais et celui des États-Unis, symbole du dynamisme et de la réussite. L’idéologie de rattrapage sera donc confédéraliste et assimilera le nationalisme à l’idéologie de conservation, nationalisme incarné par l’Union nationale de Maurice Duplessis.
L’idéologie de rattrapage éprouvera cependant beaucoup de mal à définir un nouveau projet collectif pour le Québec. On n’arrive pas, durant cette période, à décrire ce que l’on veut.
1.2.3 L’intermède de la révolution tranquille (1960-1962)
La révolution tranquille constitue un intermède très court, mais d’une grande importance. Ses effets se font encore sentir aujourd’hui. Pour beaucoup, elle marque un point de non-retour dans l’évolution de la société québécoise.
Rapidement esquissés, les principaux événements de cette époque sont :
a) la prise de la parole : les Québécois se mettent à parler, à verbaliser leur situation;
b) la libération des esprits, surtout par rapport à l’Église (orthodoxie de la pensée, morale janséniste) et à l’État;
c) la revalorisation de soi;
d) la critique du colonialisme économique anglo-américain;
e) le renouveau du nationalisme, qui formule peu à peu le projet de l’indépendance nationale;
f) la revalorisation du rôle de l’État dans le destin québécois, début du courant socialisant.
La révolution tranquille a été une période exaltante de déblocage, qui fera naître cependant des inquiétudes d’abord sourdes, puis de plus en plus conscientes. L’augmentation de l’inquiétude la freinera et l’arrêtera complètement.
1.2.4 L’idéologie de dépassement (1962- )
Cette idéologie se constitue peu à peu depuis environ 1962.
L’idée centrale, c’est que le Québec n’a personne à rattraper, mais qu’il doit se projeter lui-même dans l’avenir, en prenant son élan sur lui-même et sur son passé, en se définissant lui-même ses objectifs.
Les principaux traits de l’idéologie de dépassement sont les suivants :
a) Reprendre la possession et le contrôle de l’économie québécoise.
b) Contrôler le destin politique de la société québécoise.
c) Assurer une certaine qualité à la vie des Québécois, dans le domaine économique (revenu décent, travail non aliénant, etc.), social (assurance-hospitalisation, allocations familiales, pension de vieillesse, etc.), culturel (assurer le développement de la culture québécoise : langue, littérature, art, communication, etc.), écologique (lutte contre la pollution, ouverture de parcs, etc.).
d) Permettre la plus large participation des citoyens aux diverses institutions de la société : participation des parents à l’école, décentralisation administrative, comités de citoyens, usines en propriété ouvrière, etc.
La forme politique de l’idéologie de dépassement s’incarne aujourd’hui en deux courants : le parti libéral, qui conserve l’idée de la confédération canadienne et le parti québécois, qui prône l’indépendance nationale. Le parti québécois est celui qui a poussé le plus loin la description d’une nouvelle société québécoise à venir.
Un fait brutal s’en dégage : jusqu’en 1960, la population québécoise est nettement sous-scolarisée. Nous donnerons quelques rapides indications historiques de ce fait.
En 1827, sur 87 000 signatures d’une pétition au gouverneur Dalhousie, 78 000 (soit 89,6 %) ne signent que d’une croix[5].
En 1842, le Dr Meilleur, surintendant de l’Éducation (sic), estime à 4,4 % le taux de fréquentation scolaire, soit 4 935 enfants sur une population d’âge scolaire de 111 244 enfants, par rapport à une population globale d’environ 700 000 p.rsonnes. À la suite de l’action de l’État, la situation s’améliore peu à peu : 70 000 enfants en 1845, 75 000 en 1850, 172 000 en 1860, 217 000 en 1870, etc.
En 1855, on estime que les collèges classiques reçoivent 2350 élèves par rapport à une population masculine d’environ 300000 p.rsonnes. La proportion de la population qui fréquente ces collèges est donc inférieure à 1 %, soit 0,79 %.
En 1871, la population francophone du Québec dispose de 8 établissements d’enseignement supérieur, fréquentés par 751 élèves.
Le taux de persévérance scolaire décroît très rapidement, comme l’indique les deux tableaux suivants. Celui de gauche couvre l’année scolaire 1910-11 et il a été publié par C. J. Magnan dans la revue « L’Enseignement primaire » (septembre 1913); celui de droite couvre l’année 1915-16 et a été publié par T. D. Bouchard, dans le Clairon du 10 mai 1918[6].
Inscrit en
1910-1911
(% de l’inscription totale)
1915-1916
(% de l’inscription totale)
lre année
40
38
2e année
24
24
3e année
18
16
4e année
9,4
10
5e année
4
4
6e année
2
2
7e année
0,8
1
8e année
0,4
0,5
On voit donc qu’en 1910, 82 % de la population scolaire se retrouvait dans les trois premières années : en 1915, le pourcentage de ces trois premières années est de 78 %. À l’autre extrémité, moins de 0,5 % de la population scolaire poursuit ses études en 8e année et au-delà.
La Commission d’enquête sur la situation des écoles catholiques de Montréal, dans son rapport de 1927, affirme que 94 % des élèves inscrits quittent l’école en 6e année.
Enfin, l’opinion des spécialistes attribuait, en 1960, à la population adulte de la province de Québec une scolarité moyenne ne dépassant pas la cinquième année de l’école élémentaire.
En somme, la population québécoise d’avant 1960 apprenait vite à lire, à écrire et à compter et quittait l’école.
1.4 Constitution de la classe ouvrière
Comme dans tous les autres pays, la classe ouvrière québécoise se constitue d’abord à partir du surplus de la population rurale, ensuite par l’émigration de la population rurale vers les villes au fur et à mesure que l’industrialisation du pays s’accentue.
Au moment de la Confédération (1867), on estime à environ 15 % le pourcentage de la population québécoise qui vit en milieu urbain[7].
Aux environs de 1900, l’économie québécoise est à très nette prédominance agricole. « Sur une production totale estimée à 150 millions de dollars, la part de l’agriculture totale était de 65 %, celle de la forêt de 25 %, celle de l’industrie de 4 % et celle des mines de 2 %[8] ».
C’est vers cette époque que se produit une radicale transformation du Québec, durant les gouvernements successifs de Laurier (1896-1911). « Au moment où Laurier quitte le gouvernement, en 1911, après quinze ans de pouvoir, le Québec a profondément changé. Rural dans une proportion de 50 % en 1871, il est à moitié urbain quarante ans plus tard. À cause de son développement industriel et commercial, Montréal a attiré beaucoup de ruraux qui y sont venus grossir le contingent des manœuvres et des salariés[9] ».
« En 1920, la part de l’agriculture dans la production totale était de 37 %, celle de la forêt, de 15 %. En 1941, la répartition est la suivante : l’industrie, 64 %; la forêt, 11 %; l’agriculture, 10 %; et les mines, 9 %[10] ».
Le cas de Drummondville, analysé par le sociologue Everett C. Hughes et présenté comme « un centre industriel québécois typique[11] », est très révélateur à cet égard. De 1911 à 1931, la population se multiplie par 5,44 et le nombre d’ouvriers par 30,4. Il s’agit d’une population nouvelle qui provient, dans sa quasi-totalité, des campagnes et villages environnants et non des autres villes. Les ouvriers, d’origine paysanne, sont fortement influencés par leur nouvelle condition; ils sont plus indépendants, plus individualistes; ils échappent au cadre à la fois conservateur et protecteur de la tradition rurale pour être laissés à eux-mêmes; ils trouvent au-dessus d’eux, en situation d’autorité, une classe étrangère anglophone puissante, riche, peu nombreuse, qui habite les beaux quartiers.
En résumé, ceux des Québécois qui iront travailler en usine, pour des patrons anglophones, ceux qui, alors, devront faire face à l’anglais utilisé comme seule langue de travail, sont les plus fragiles, ceux qui viennent de la campagne en quittant un milieu conservateur et traditionnel (voir 1.2.1); sont aussi les plus démunis, ceux dont le taux de scolarité est le plus bas. Chacun pour soi, ils se tireront d’affaire, en baragouinant l’anglais du patron, en se convainquant qu’ils sont faits pour un petit pain.
Il ne semble pas qu’à cette époque, l’élite québécoise se soit préoccupé de leur sort.
1.5 Insertion du Québec dans le continent nord-américain
L’argument étant utilisé souvent par les uns[12] et par les autres[13] dans le débat sur la langue française québécoise, il est nécessaire d’en souligner brièvement les deux aspects fondamentaux.
Géographiquement, le Québec fait partie du continent nord-américain : c’est une banalité que de le dire. Il y aura donc des particularités de faune, de flore, de climatologie, de relief, etc., qu’il a fallu ou qu’il faudra nommer. Nous les avons nommés et nous les nommerons.
Plus subtilement, notre industrie et notre économie est américaine, par le jeu des succursales installées au Québec. Nous nous sommes inconsciemment habitués à associer industries et capital à États-Unis, technologie et richesse à langue anglaise.
Plus subtilement encore, par contiguïté géographique, nos chercheurs et nos savants ont pris l’habitude d’aller aux États-Unis poursuivre leurs études, assister à des congrès, des colloques, visiter des laboratoires, des écoles, des hôpitaux. Nos références sont devenues américaines.
Conclure de notre situation géographique que nous sommes et que nous devons être dépendants et imitateurs de la technologie, de la science, du capital et de la culture américaine procède d’une analyse totalement superficielle.
1.6 Conséquences linguistiques
Des faits qui précèdent découlent trois conséquences linguistiques.
1.6.1 La rupture de notre évolution linguistique d’avec la France.
À partir du moment de la conquête anglaise, la langue française du Québec et celle de France évolueront chacune de leur côté. La langue québécoise se heurtera au contact quotidien de la langue anglaise dans une relation de langue inférieure à langue supérieure de plus en plus marquée; elle se repliera sur elle-même, dans les campagnes, dans une attitude de conservation assurée surtout par tradition orale; elle verra s’accentuer l’écart entre langue parlée et langue écrite, langue des classes ouvrières et langue de la classe bourgeoise; elle sera privée, dans son évolution, du guide des manifestations de la langue officielle : langue de l’école, langue de l’administration, langue du pouvoir politique, langue du pouvoir économique. Elle ne participera pas à l’industrialisation du pays, qui se fera en anglais. La langue française de France, pendant ce temps, traversera la révolution française en se donnant les moyens d’exprimer de nouvelles conceptions du pouvoir politique; elle étendra son rayonnement sur le territoire par la scolarisation de la population; elle sera le moyen d’expression de tous les pouvoirs : pouvoir politique, pouvoir économique, pouvoir militaire, pouvoir religieux; elle exprimera les réalités nouvelles de la science, de la technologie; elle connaîtra aussi le déclin de son emploi comme langue internationale.
Cette évolution sans contact a créé des divergences, a donné naissance à des préjugés. Cependant, nous nous comprenons toujours.
Cet aspect de la question, à la fois linguistique et psychologique, est très mal connu.
1.6.2 L’anglicisation de secteurs entiers de l’activité humaine.
Il s’agit, entre autres, de l’économie, du commerce, de l’industrie, de la politique (surtout fédérale), des forces armées, de la fonction publique fédérale. Les Québécois qui veulent y pénétrer doivent apprendre l’anglais et l’utiliser continuellement, souvent exclusivement. De là, le statut de langue inférieure, de langue de seconde zone du français. De là aussi le rôle de la langue française comme symbole des revendications des Québécois dans tous les domaines, comme outil de transformation d’une situation qu’ils ne veulent pas voir se continuer.
1.6.3 La constitution d’une langue technique, semi-technique et, aujourd’hui, scientifique très anglicisée.
L’anglais a été la langue de l’industrialisation.
Les vocabulaires semi-techniques et techniques se sont implantés en anglais, au sein de la population québécoise. Non pas parce que la langue française était incapable d’exprimer ces réalités, mais tout simplement parce qu’elle n’était jamais utilisée en ces domaines.
Il faut noter qu’il ne s’agit pas de mots isolés, mais de vocabulaires entiers. Par exemple, la totalité du vocabulaire du textile (y compris les couleurs), la totalité du vocabulaire métallurgique, la totalité du vocabulaire de la construction des appareils électro-ménagers ou des compteurs d’électricité. Dans l’usine, les mots anglais sont partout, sur les plans de fabrication et sur les cartes de travail, dans les modes d’emploi ou d’entretien des machines-outils, dans les catalogues de pièces, sur les tableaux de contrôle. La notion d’emprunt ne peut plus désigner ce phénomène.
La langue scientifique a d’abord mieux résisté, par l’enseignement dans les collèges classiques et les universités. Mais aujourd’hui, on constate que les vocabulaires scientifiques de pointe ont tendance à être anglais, du fait que nos savants vont poursuivre leurs études postdoctorales aux États-Unis, du fait également des relations scientifiques qui s’établissent entre les deux pays.
Les faits dont nous venons d’esquisser rapidement la description constituent les sources de la situation actuelle de la langue française au Québec.
On trouve en eux l’origine du programme d’action de l’Office de la langue française.
Nous pouvons passer au second point et tenter de réunir en un seul exposé les divers principes d’ordre linguistique qui guident notre action.
Description des options linguistiques qui sous-tendent l’action de l’Office de la langue française du Québec
Compte tenu de la situation de la langue au Québec, à la lumière des études qui nous ont décrit l’état présent; compte tenu également que ce présent provient d’un passé qu’on connaît mal en détail, mais suffisamment pour en tenir compte, nos réflexions et nos travaux en matière d’aménagement linguistique nous ont amenés, sur le plan linguistique, (et je limite cet exposé au seul aspect linguistique, qui est loin, cependant, de couvrir l’entier des travaux), à aborder les questions suivantes :
2.1 les rapports entre le français québécois et le français de France;
2.2 la théorie de l’usage linguistique;
2.3 la place respective du français et de l’anglais dans l’ensemble des communications qui caractérisent le monde du travail;
2.4 l’anglicisation des vocabulaires techniques ou scientifiques et sa contrepartie, leur refrancisation.
Cette énumération ne prétend pas épuiser les questions à traiter; elle ne préjuge en rien des travaux que nous aborderons par la suite; elle est même arbitraire dans la manière de regrouper sous un même titre divers points que nous avons touchés. Il s’agit d’une synthèse provisoire de nos réflexions de ces trois dernières années et des principes que nous avons fait nôtres, au fur et à mesure de l’action.
Enfin, nous sommes contraints, de par la nature même de la langue, de donner un caractère linéaire à notre exposé, alors que les questions sont interreliées en une structure complexe. Pour l’instant, nous renonçons à toute tentative d’indiquer les relations entre elles.
2.1 Les rapports entre le français québécois et le français de France
Je traiterai de la question strictement du point de vue québécois : c’est déjà faire les choses à moitié, puisqu’il faudrait se préoccuper aussi du point de vue des Français, qui sont nos partenaires linguistiques et à qui, ici, on prête bien des intentions, bien des prétentions, bien des jugements sur nous-mêmes. Mais la question nous est posée à nous, il est normal que nous nous proposions une réponse; il est probable que, sur ce point, nous soyons en avance sur les méditations des Français.
Je me propose de procéder par touches successives, à la manière des pointillistes, en comptant sur le recul pour que chacun d’entre nous voit l’ensemble.
2.1.1 Nous posons en principe que les Québécois et les Français sont des partenaires égaux en ce qui a trait à la constitution et à l’évolution de la langue française.
On ne peut envisager nos relations selon la perspective supérieur-inférieur, plus important-moins important, plus nombreux-moins nombreux. En matière de langue, la « valeur » (au sens saussurien) d’un trait phonologique, morphologique, syntaxique ou lexical se détermine d’une part selon des critères propres à la dynamique même du système linguistique, à ses divers niveaux d’abstraction (langue d’un individu, langue d’un quartier, langue d’une ville, langue d’une région, langue d’un pays, superlangue internationale), d’autre part selon les rapports aujourd’hui encore peu connus, qui relient langue et culture.
Nous sommes convaincus que plus les Québécois et les Français se voisineront, travailleront de concert, échangeront biens et idées, plus les relations entre les deux ensembles linguistiques seront harmonieuses. Là réside la seule voie : apprendre à se parler dans le respect absolu de la liberté et de la personnalité d’autrui, sans sentiment ni de supériorité, ni d’infériorité.
2.1.2 Nous tenons compte de la distinction entre langue commune, langue technique ou scientifique et langue officielle.
La langue commune est l’ensemble des éléments d’une langue partagés par les membres d’un groupe humain donné. La taille du groupe varie : au fur et à mesure qu’il s’agrandit, la langue commune se restreint par la perte des traits propres aux sous-groupes et s’agrandit par le jeu des intersections entre plusieurs sous-groupes à l’exclusion d’autres. La langue commune connaît de nombreuses variations, que l’on désigne, depuis quelque temps, sous le terme de niveaux de langue, même si l’analyse précise de ces niveaux n’est guère avancée : en fait, on observe que la langue commune varie selon certains registres et que ces registres semblent coïncider avec des situations de parole, soit situations physiques (à la plage), soit situations interpersonnelles (amis, parents, personnes d’âges différents), soit enfin situations de prestige (inférieur à supérieur, parler à la radio).
Il nous semble qu’en ce domaine, le seul objectif à poursuivre est de favoriser la connaissance ou la saisie intuitive de la valeur des éléments linguistiques selon les niveaux de langue, de manière à ce que chaque individu puisse adapter sa parole aux circonstances, puisse choisir son style. Nous sommes ici dans le domaine de la personnalité, donc de la liberté individuelle.
La poursuite de cet objectif doit être confiée, en priorité, au ministère de l’Éducation.
La langue technique ou scientifique est l’expression d’un monde où la volonté de réduire le plus possible les différences est nettement affirmée[14]. L’idéal d’un homme de science ou d’un technicien, c’est que les choses soient semblables et les mots pour les exprimer, identiques, ceci pour augmenter la qualité et la rapidité des échanges. De plus, les vocabulaires des sciences et des techniques échappent aux frontières politiques et même linguistiques, ils tendent à l’universalité.
L’objectif que nous poursuivons en ce domaine (voir 2.4) est de réduire, le plus possible, les divergences entre usage québécois et usage français : toute divergence doit avoir une sérieuse raison d’être, et non être la simple expression de l’ignorance ou du caprice.
Il existe une zone d’intersection entre vocabulaire technique et langue commune. Par exemple, le vocabulaire des outils. Nous nous inspirons alors de ce que nous avons dit au sujet de la langue commune et de ce que nous disons au sujet de la langue officielle.
Nous appelons langue officielle l’usage que fait l’État d’une certaine forme de la langue dans ses communications avec les citoyens, les personnes morales, les organismes et les autres États.
Par exemple, la langue des lois, des accords, la langue des règlements, des formules, etc.
Il s’agit, en général, d’une forme de langue très soignée, caractérisée par un haut niveau de conscience au moment de l’usage, qui poursuit des intentions de clarté, d’efficacité, de politesse très nettes.
On peut assimiler à la langue officielle la langue de la radio, de la télévision, des journaux, des raisons sociales, des catalogues, des manuels d’enseignement, des contrats de travail, etc.
La forme officielle de la langue française au Québec doit être le plus près possible du français de France. Nous croyons de la responsabilité de l’État de se donner une langue officielle de grande tenue, de la faire respecter par ses fonctionnaires et ses citoyens et d’en diffuser la connaissance au sein de la population. N’importe qui, au service de l’État, n’a pas le droit d’écrire n’importe comment.
2.1.3 Nous tenons compte du fait que le langage remplit différentes fonctions. Tout particulièrement, nous tenons compte de trois d’entre elles : la fonction de communication, la fonction esthétique et la fonction ludique.
Communiquer, c’est chercher une efficacité minimum à la relation interpersonnelle. La forme de langue utilisée pour communiquer avec efficacité dépend donc des personnes en présence. La compétence linguistique d’un individu, dans sa capacité d’employer des formes variées de la même langue, augmentera donc avec la multiplication de ses expériences de communication avec des personnes de lieux et de situations différents. De la fonction de communication, l’Office tire deux conclusions-principes d’action : la compétence linguistique de chaque individu est déterminée par ses besoins de communication; tout ce qui gêne la communication des Québécois entre eux et des Québécois avec les autres francophones est sujet à caution et est considéré comme d’usage restreint.
La fonction esthétique correspond à l’usage de la langue en littérature, en poésie, au théâtre, en chanson, en publicité même. La question est loin d’être nouvelle, on en discute depuis toujours, surtout depuis la libération romantique. Mais comme, au Québec, c’est un sujet de controverse à la mode, l’Office a dégagé la règle de conduite suivante :
a) Le créateur a la liberté la plus absolue d’utiliser la langue comme il l’entend, pour en tirer les effets qu’il recherche, Tout particulièrement, dans le roman ou le théâtre, il est normal que le créateur donne à ses personnages une langue qui corresponde au milieu sociologique auquel ils sont censés appartenir.
b) La langue utilisée par le créateur ne doit jamais être considérée comme une reproduction exacte du réel, comme une description linguistique de même objectivité que celle du linguiste. Par définition, cette langue est créée, par amalgame de traits pris dans le réel. Si le créateur a du talent et poursuit des intentions de réalisme, il se peut que sa création donne l’illusion du réel. Mais c’est une création.
c) Il faut laisser les problèmes d’esthétique littéraire à leur place, c’est-à-dire en littérature. Les créateurs vivent avec difficulté le choix entre écrire en langue soignée et écrire en langue populaire. Chaque choix donne naissance à des clans, détermine des amitiés et des alliances. Les choix changent : tel qui écrivait hier en langue populaire écrit aujourd’hui en langue soignée et l’inverse est vrai. Mais l’écrivain ne peut s’arroger le droit d’imposer sa langue d’écriture au reste de la nation : on change alors totalement de fonction, d’univers.
Deux mots sur la fonction ludique pour affirmer que le langage, et donc la langue, est aussi un jeu. Chacun a le droit de s’amuser, de ressentir de la joie à manipuler la langue. À chaque interlocuteur de déceler où est le jeu et où est le sérieux. Il faut laisser sa place au jeu, source de connaissance et preuve de la jeunesse de la langue et de ceux qui la parlent.
2.1.4 Nous tenons compte enfin de l’aspect psychologique de la question. Cet aspect a été très peu étudié, nous le connaissons mal.
De 1860 à 1960, les Québécois traversent une crise de jansénisme linguistique. L’élite, c’est-à-dire les instruits, fait inlassablement l’inventaire des fautes que commettent les gens. L’intention est louable, on veut conserver sa pureté à notre langue. Le moyen est mauvais : mieux eût valu s’intéresser à l’industrialisation du Québec. La conséquence est funeste : les Québécois s’imaginent pire qu’ils ne le sont et se font toutes sortes d’illusions sur la manière dont tous les Français parlent. De là, peu à peu, un sentiment d’infériorité linguistique, des attitudes malsaines et contradictoires à l’égard des Français et de leur français, l’idée très répandue que notre langue est très différente de la langue des Français, un sentiment d’impuissance devant un effort de redressement qui paraît impossible. La crise janséniste culmine avec la publication des Insolences du Frère Untel et le lancement du mot « joual », terme de mépris pour désigner notre langue populaire, terme inventé par les membres de l’élite, alors que ce pauvre « joual » n’est que le triste résultat de l’impuissance des élites traditionnelles à faire utiliser le français dans le commerce et l’industrie, et souvent dans ses propres institutions.
Par la suite, le pendule balance et nous devenons auto-suffisants. Nous ne voulons plus rien savoir des Français, le Québécois se suffit à lui-même. On parle même de colonialisme français, alors que tout, dans le passé et le présent, nous montre notre totale dépendance à l’égard des États-Unis et à l’égard de l’anglais, et l’absence tragique de relations économiques avec la France.
Enfin, nous partageons avec les Français l’amour des discussions sur des questions de langue. Vive Larousse, suprême argument! Nous nous payons ce luxe de parler la langue la plus normalisée, la plus centralisée et pourtant, d’en discuter tout le temps. Le laxisme et le purisme, ce sont pour nous des sports.
C’est pourquoi l’Office a évité, depuis trois ans, les débats qui ne sont qu’émotifs et cherche h. donner, à ses interventions, une forme aussi objective et aussi scientifique qu’on peut l’être en ce domaine de la langue.
2.2 La théorie de l’usage linguistique
Nous avons déjà traité de cette question dans un article précédent[15].
Le comportement linguistique est de la même nature que les autres comportements. La manière dont, à l’intérieur d’un groupe humain donné, les comportements linguistiques des individus sont modelés par le groupe relève de la même dynamique sociale que les autres comportements, comme le manger et le vêtir, par exemple. La théorie des modèles culturels s’applique parfaitement à la langue.
L’individu respecte le modèle linguistique réel des groupes successifs auxquels il s’intègre par mimétisme, en se laissant mouler sans même s’en rendre compte. Il le fait, poussé par un besoin d’intégration au groupe, c’est-à-dire pour être accepté et aimé des membres du groupe. La langue, parce qu’outil observable de communication, joue un rôle très important dans l’intégration des individus; elle prend souvent valeur de symbole; les membres du groupe se reconnaissent à. leur manière de parler. Enfin, l’individu peut être amené à respecter le modèle linguistique réel du groupe par contrainte, lorsque le groupe l’y oblige sous peine de représailles ou de sanction, ou encore lorsque c’est la seule manière d’entrer en relation avec les membres du groupe.
D’un autre point de vue, nous observons que l’État et certains groupes privés façonnent fortement, déterminent même le comportement linguistique de l’individu. Dans toute société, le dirigisme linguistique existe, même si ce mot éveille en nous des connotations désagréables. Notre affirmation repose sur l’observation empirique d’un certain nombre de phénomènes sociaux dont l’objet, en tout ou en partie, est d’orienter, avec plus ou moins de force et de succès, le comportement linguistique des individus.
En voici quelques-uns.
2.2.1 L’enseignement de la langue commune.
On n’enseigne pas n’importe quelle langue. On met l’enfant en contact avec la langue écrite, qui exercera son influence normative sur la langue de l’enfant. On assure un brassage, plus ou moins intense, des milieux familiaux, des quartiers, des niveaux socio-culturels, des régions mêmes, d’où prise de conscience des variations, apprentissage de la langue commune en même temps que des usages particuliers.
2.2.2. L’enseignement des langues techniques et professionnelles.
2.2.3. Utilisation de la langue en situation de travail.
À son arrivée, par exemple, l’individu n’a pas beaucoup le choix quant à la langue qu’il va utiliser, il sera forcé de prendre celle de l’usine. Cette langue sera véhiculée par la documentation technique, les cartes de travail, les imprimés de gestion, etc.
2.2.4. La langue des organismes gouvernementaux
Les lois, les règlements, les directives, les formules, les textes explicatifs, les diverses publications de l’État véhiculent toute la langue officielle, particulièrement le vocabulaire. Très souvent, il s’y joint un caractère de contrainte : par exemple, on est obligé de respecter le texte, donc le vocabulaire, de la loi. Parfois, la loi agit directement sur la langue, par exemple dans le domaine de l’étiquetage (donc tous les noms des produits) ou dans le domaine des raisons sociales ou de la publicité.
On pourrait poursuivre ou détailler l’énumération.
Pour l’Office, cette option théorique est très importante. Elle détermine la manière dont nous allons chercher la solution d’un problème. Nous observons d’abord la manière dont fonctionne la communication à l’intérieur du domaine où nous voulons intervenir. Nous identifions ensuite des endroits stratégiques susceptibles d’influencer le plus les comportements des individus, soit parce que c’est là que se prennent des décisions à portée linguistique, soit parce qu’on se trouve à un nœud de communications, soit parce qu’on y génère des imprimés de grande circulation. Nous concentrons nos efforts sur ces points ou nous passons par ces points pour modifier des comportements linguistiques.
2.3 La place respective du français et de l’anglais
Lors de nos travaux pour définir le concept de « français, langue du travail » et pour mettre au point une méthodologie d’implantation du français dans les établissements québécois, nous avons dû décider du partage des communications entre langue française et langue anglaise.
Nous nous sommes astreints à. observer et à décrire, en mettant au point les outils requis, les réseaux des communications orales et écrites propres à une quinzaine d’établissements de natures diverses.
Nous nous sommes rendus compte qu’il s’agit, en fait, de concilier deux objectifs en apparence contradictoire[16] :
a) Assurer aux Québécois l’usage du français comme langue du travail, quels que soient leurs niveaux hiérarchiques au sein de l’entreprise, ou leurs spécialités.
b) Maintenir le contact d’une part avec la technologie et l’économie nord-américaine de langue anglaise, d’autre part avec les autres établissements de l’entreprise situés hors du Québec, donc généralement de langue anglaise.
La poursuite de ces deux objectifs implique donc, en dernière analyse, qu’on accepte et qu’on aménage la coexistence et le voisinage de deux langues comme langue de travail, dont l’une, le français, serait d’un usage généralisé, l’autre, l’anglais, d’un usage restreint.
Cette manière d’envisager la question de la langue du travail rompt complètement avec la tradition industrielle québécoise où, pour des raisons historiques, la langue anglaise a toujours dominé.
En observant d’une manière plus précise le circuit de la communication dans les établissements, nous nous sommes rendu compte que le passage d’une langue à. l’autre, du haut en bas de la hiérarchie industrielle ou de la conception à l’exécution pouvait être assuré par un nombre relativement restreint de personnes, facilement identifiables. Ainsi est née dans notre esprit l’idée de passerelle linguistique. Nous entendons par cette expression une nouvelle fonction liée à des postes stratégiques le long de la chaîne de communication au sein de l’établissement, postes où le passage d’une langue à l’autre peut s’opérer pour permettre l’usage généralisé du français comme langue du travail sans couper les relations avec le monde anglophone environnant. Le bilinguisme est alors le fait uniquement du titulaire de ce poste, donc exigé d’un nombre restreint de personnes pour des motifs très précis. La passerelle linguistique permet à deux unilinguismes techniques de coexister sans difficulté. Elle est le concept-clé du bilinguisme fonctionnel, qu’il faut alors concevoir comme une stratégie qui permet la communication d’une langue à l’autre au sein d’un réseau connu et analysé.
Ce qu’il faut alors préciser en détail, pour chaque situation de bilinguisme fonctionnel, que ce soit au Québec ou dans d’autres pays, ce sont les zones d’utilisation exclusive de chaque langue (les zones d’unilinguisme), et les points de contact de ces zones où doit s’insérer une passerelle linguistique.
En prenant comme base théorique le bilinguisme fonctionnel, nous avons ensuite précisé le concept de français, langue du travail au Québec, en identifiant les zones d’emploi du français et de l’anglais. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur des enquêtes très minutieuses en milieu québécois et nous avons visité des établissements européens de même type où l’on fait face aussi à la nécessité d’utiliser deux ou plusieurs langues : les pays visités sont : la France, la Belgique, le Danemark, la Suède, la Finlande et la Suisse.
Sans entrer dans le détail, le concept de français, langue du travail, se précise ainsi :
a) les communications internes se font en français à tous les niveaux.
b) les communications externes se font en français ou respectent le choix linguistique de l’interlocuteur suivant la nature de la communication ou le cadre dans lequel elle se fait.
Les communications externes se font en français avec les organismes officiels, avec les fournisseurs du Québec, avec le public québécois par l’affichage, avec les établissements de la même entreprise établis au Québec.
Les communications externes se font en français ou dans la langue que réclame l’interlocuteur : avec l’individu-client à l’intérieur du Québec, avec l’entreprise-cliente à l’intérieur du Québec, avec la clientèle de l’extérieur du Québec, avec les organismes techniques dont l’établissement est membre ou client, avec les établissements de la même entreprise établis hors du Québec.
c) les passerelles linguistiques ne sont utilisées que pour assurer les communications externes. À l’intérieur de l’entreprise, tout francophone a le droit de communiquer en français avec n’importe qui, à. n’importe quel niveau, directement, sans utiliser une passerelle. Le contraire serait la perpétuation de la situation actuelle, où les cadres francophones bilingues permettent aux cadres supérieurs anglophones unilingues de se maintenir en place.
La stratégie du bilinguisme fonctionnel doit être très soigneusement établie. Elle n’est jamais la même d’une situation à l’autre. À titre de modèle, nous décrirons celle que nous avons arrêtée pour le monde industriel québécois. Elle comporte une succession d’étapes qu’il faut franchir dans l’ordre.
a) Identification précise du terrain où il faut aménager le contact du français et de l’anglais. Par exemple : un établissement, une entreprise, un commerce, un service, etc.
b) Recherche et identification des postes de l’organigramme et mise en schéma de cet organigramme.
Cette étape fournit trois types de renseignements très importants : verticalement, elle nous renseigne sur la complexité hiérarchique de l’unité de travail; horizontalement, elle nous révèle le nombre et l’identité des différents services de l’unité; enfin, nous obtenons le nombre de personnes qu’il y a soit à chaque niveau hiérarchique, soit dans chaque service, selon qu’elles sont bilingues, unilingues anglais ou unilingues français.
c) Analyse du réseau des communications orales et écrites, soit à l’intérieur de l’unité de travail, verticalement (direction ↔ exécution) et horizontalement (d’un service à un autre), soit de l’intérieur vers l’extérieur avec différents correspondants, selon que ces communications se font en français ou en anglais.
Cette étape décrit le réseau de communications dans l’état actuel des choses. Elle fournit des renseignements de nature très diverse :
nous mesurons, en termes d’heures, l’emploi du français et de l’anglais comme langue de communication.
nous identifions les canaux principaux de communication et surtout les points de convergence de la communication, points que nous disons nodaux.
nous analysons les imprimés de gestion pour en connaître la langue, le nombre, la fréquence d’utilisation, la circulation.
nous déterminons les besoins terminologiques de l’établissement, la difficulté que cela représente.
d) Analyse des exigences linguistiques de chaque fonction, en français et en anglais, dans les limites de la définition du français, langue du travail, donnée précédemment.
Étape importante, d’où émergera le nouveau réseau de communication.
e) Insertion des exigences linguistiques dans la description de chaque fonction et diffusion de cette nouvelle description.
Cette démarche est importante à deux points de vue :
1) elle sert à définir la politique que suivra l’établissement pour former et recruter son personnel.
2) elle indique à l’individu qu’un poste intéresse comment se préparer, au point de vue linguistique, pour y accéder. Nous rejoignons ici le bilinguisme en tant que projet individuel. Les exigences linguistiques sont intégrées aux exigences professionnelles de la fonction et l’individu prépare son plan de carrière en conséquence, comme il le fait pour les autres aspects de la fonction. Lui seul en est responsable.
Les avantages du bilinguisme fonctionnel tel que nous le proposons sont certains :
il assure à tous les Québécois la possibilité de travailler en français sur le territoire du Québec.
il aménage avec réalisme les relations de la langue anglaise et de la langue française sur le territoire du Québec en faisant assumer le rôle de passerelle linguistique aux individus qui s’y seront préparés et qui en auront les ressources intellectuelles.
2.4 L’anglicisation des vocabulaires techniques ou scientifiques et sa contrepartie, leur refrancisation.
Les vocabulaires techniques sont, au Québec, fortement anglicisés. Les vocabulaires scientifiques le sont moins, sauf dans les spécialités, mais commencent à le devenir.
L’Office est donc amené à s’occuper beaucoup de terminologie, à la fois appliquée et théorique.
Nous décrirons rapidement nos principales options en ce domaine.
2.4.1 Importance du vocabulaire
En théorie linguistique, la place de la sémantique et du vocabulaire est très discutée.
Une opinion très répandue chez les linguistes québécois veut que les faits de vocabulaire soient, dans le système linguistique, d’une importance secondaire, l’essentiel étant la syntaxe. Cette opinion n’a jamais été poussée jusqu’au bout, car, à la limite, elle considérerait comme française une phrase dont la structure serait française mais tous les lexèmes empruntés à l’anglais. Elle plane plutôt comme un postulat, dans le subconscient des gens, et détermine des attitudes à l’égard des problèmes de vocabulaire.
Nous affirmons, au contraire, qu’en situation industrielle, les questions de vocabulaires sont très importantes, pour les raisons suivantes :
Pour la plupart des gens, les faits de vocabulaire sont les seuls faits de langue qui leur soient perceptibles. Les gens discutent de mots, non de syntaxe. C’est donc par le vocabulaire que les gens perçoivent s’ils travaillent en anglais ou en français.
Beaucoup d’ouvriers, de techniciens québécois sont incapables de dire en français ce qu’ils font, de nommer en français les outils, les pièces, les gestes, les machines. Ce sont des univers entiers qui échappent à la langue française.
Lorsqu’on parle d’implantation du français dans une usine, les gens réclament immédiatement un vocabulaire ou s’abritent derrière le vocabulaire pour dire que c’est impossible. Il faut à la fois désamorcer l’obstacle du vocabulaire et indiquer que ce n’est pas tout d’avoir un vocabulaire, que la francisation implique autre chose.
2.4.2 Attitudes à l’égard de l’emprunt
Nous sommes convaincus que la notion traditionnelle de l’emprunt ne peut expliquer l’état où se trouvent les vocabulaires techniques. Nous sommes en présence de phénomènes d’assimilation caractérisés.
L’emprunt doit être et doit demeurer un phénomène isolé, marginal. C’est une solution de paresse, de pis-aller. Avant qu’un emprunt ne soit accepté, il faut qu’il ait passé une série d’épreuves : concurrence de néologisme, assimilation phonétique et graphique, période de probation.
Nous préférons de beaucoup le néologisme. Nous poursuivons des travaux en ce sens et nous sommes à constituer un réseau de néologismes, dont les deux centres seraient l’Office et le CILF.
2.4.3 p.océdure de normalisation
En matière de langue technique, nous proposons la procédure suivante :
a) Les terminologues se chargent des travaux de recherches proprement linguistiques : enquête sur le terrain, observation de l’usage dans la documentation écrite, recherches des définitions et des contextes, notations des sources, etc.
b) un comité d’experts du domaine visé est constitué. Nous l’appelons le comité de référence. Tous les cas litigieux lui sont soumis. Il les examine et prend les décisions, en s’appuyant sur la documentation disponible.
c) les emprunts, les néologismes, les canadianismes, les cas de synonymie impossibles à trancher au vu de la documentation sont soumis, en dernier ressort, au comité consultatif de l’Office, formé de linguistes, en présence des membres du comité de référence.
En matière de langue commune, les cas-problèmes énumérés plus haut sont soumis à la seule attention du comité consultatif.
2.4.5 Méthodologie du travail terminologique
Nous renvoyons ceux que la question intéresse au Guide de travail en terminologie, que l’Office a préparé à l’intention de ses terminologues et à l’intention de ceux qui collaborent avec nous.
Conclusion
Telles sont les options qui nous guident dans nos travaux. Elles évolueront au fil des années selon l’évolution de la situation linguistique du Québec, l’évolution des mentalités, les progrès de la linguistique, tout particulièrement de la sociolinguistique.
Ici, comme partout ailleurs, la vie, c’est le mouvement.
Notes
[1] Voir la remarquable étude de Michel Brunet, des Canadiens après la conquête (1759-1775), Montréal, Fides, 1969, 314 p.
[2] Voir les travaux et écrits de Marcel Rioux, Yves Martin, Maurice Lamontagne, Everett C. Hughes, Gérard Dion.
[3] Voir surtout Marcel Rioux, La question du Québec, Paris, Seghers, 1969, 184 p.; Léon Dion, La prochaine révolution, Montréal, Leméac, 1973, 358 p.
[4] Voir surtout Ls-Philippe Audet, Histoire de l’enseignement au Québec, Montréal, Holt, Rinehart et Winston, 1971, tome I, 432 p., tome II, 496 p.
[5] Auguste Viatte, cité par Marcel Rioux, op. cit., p. 52.
[6] Voir Ls-Philippe Audet, op. cit., tome II, p. 280.
[7] Voir Ls-Philippe Audet, op. cit., tome II, p. 135.
[8] Albert Faucher et Maurice Lamontagne, l’Histoire du développement industriel au Québec (1953), in Marcel Rioux et Yves Martin, La société canadienne-française, Montréal, HMH, 1971, p. 269.
[10] Albert Faucher et Maurice Lamontagne, op. cit., p. 273.
[11] Everett C. Hughes, L’industrie et le système rural au Québec (1938), in Marcel Rioux et Yves Martin, op. cit., p. 91 à 99.
[12] Voir surtout Henri Bélanger, Place à l’homme, Montréal, HMH, 1971.
[13] Voir Jean Marcel, Le Joual de Troie, Montréal, Le Jour, 1973, 216 p.
[14] Voir le compte rendu du colloque de terminologie du Lac Delage, consacré à. la normalisation du vocabulaire technique, Québec, Office de la langue française, 1974.
[15] Pour un exposé plus détaillé, voir notre article Élément d’une théorie de l’aménagement linguistique, publié dans le numéro 5 de la revue La clé des Mots, Paris.
[16] Voir notre exposé Essai de définition du bilinguisme fonctionnel : l’expérience québécoise, présenté au colloque sur le bilinguisme organisé par l’université d’Edmonton.
Note sur les rapports entre le français et le franco-québécois
Introduction
Je traiterai de la question strictement du point de vue québécois : c’est déjà faire les choses à moitié, puisqu’il faudrait se préoccuper aussi du point de vue des Français, qui sont nos partenaires linguistiques et à qui, ici, on prête bien des intentions, bien des prétentions, bien des jugements sur nous-mêmes. Mais la question nous est posée à nous, il est normal que nous nous proposions une réponse; il est probable que, sur ce point, nous soyons en avance sur les méditations des Français.
Je me propose de procéder par touches successives, à la manière des pointillistes, en comptant sur le recul pour que chacun d’entre nous voie l’ensemble.
I. Les relations, en matière de langue, entre Québécois et Français
Nous posons en principe que les Québécois et les Français sont des partenaires égaux en ce qui a trait à la constitution et à l’évolution de la langue française.
On ne peut envisager nos relations selon la perspective supérieur-inférieur, plus important-moins important, plus nombreux-moins nombreux. En matière de langue, la « valeur » (au sens saussurien) d’un trait phonologique, morphologique, syntaxique ou lexical se détermine d’une part selon des critères propres à la dynamique même du système linguistique, à ses divers niveaux d’abstraction (langue d’un individu, langue d’un quartier, langue d’une ville, langue d’une région, langue d’un pays, superlangue internationale), d’autre part selon les rapports, aujourd’hui encore peu connus, qui relient langue et culture.
Nous sommes convaincus que plus les Québécois et les Français se voisineront, travailleront de concert, échangeront biens et idées, plus les relations entre les deux ensembles linguistiques seront harmonieuses. Là réside la seule voie : apprendre à se parler dans le respect absolu de la liberté et de la personnalité d’autrui, sans sentiment ni de supériorité, ni d’infériorité.
II. La langue commune, la langue technique et la langue officielle
Nous tenons compte de la distinction entre langue commune, langue technique ou scientifique et langue officielle.
a) La langue commune
La langue commune est l’ensemble des éléments d’une langue partagés par les membres d’un groupe humain donné. La taille du groupe varie : au fur et à mesure qu’il s’agrandit, la langue commune se restreint par la perte des traits propres aux sous-groupes et s’étend par le jeu des intersections entre plusieurs sous-groupes à l’exclusion d’autres. La langue commune connaît de nombreuses variations, que l’on désigne, depuis quelque temps, sous le terme de niveaux de langue, même si l’analyse précise de ces niveaux n’est guère avancée : en fait, on observe que la langue commune varie selon certains registres et que ces registres semblent coïncider avec des situations de parole, soit situations physiques (à la plage par exemple), soit situations interpersonnelles (exemples : amis, parents, personnes d’âges différents), soit enfin situations de prestige (exemples : inférieur à supérieur, parler à la radio).
Il nous semble qu’en ce domaine, le seul objectif à poursuivre est de favoriser la connaissance ou la saisie intuitive de la valeur des éléments linguistiques selon les niveaux de langue, de manière à ce que chaque individu puisse adapter sa parole aux circonstances, puisse choisir son style. Nous sommes ici dans le domaine de la personnalité, donc de la liberté individuelle.
La poursuite de cet objectif doit être confiée, en priorité, au ministère de l’Éducation.
b) La langue technique ou scientifique
La langue technique ou scientifique est l’expression d’un monde où la volonté de réduire le plus possible les différences est nettement affirmée. L’idéal d’un homme de science ou d’un technicien, c’est que les choses soient semblables et les mots pour les exprimer, identiques, ceci pour augmenter la qualité et la rapidité des échanges. De plus, les vocabulaires des sciences et des techniques échappent aux frontières politiques et même linguistiques, ils tendent à l’universalité.
L’objectif que nous poursuivons en ce domaine est de réduire, le plus possible, les divergences entre usage québécois et usage français : toute divergence doit avoir une sérieuse raison d’exister, et non être la simple expression de l’ignorance ou du caprice.
Il existe une zone d’intersection entre vocabulaire technique et langue commune. Par exemple, le vocabulaire des outils. Nous nous inspirons alors de ce que nous avons dit au sujet de la langue commune et de ce que nous dirons au sujet de la langue officielle.
c) La langue officielle
Nous appelons langue officielle l’usage que fait l’État d’une certaine forme de la langue dans ses communications avec les citoyens, les personnes morales, les organismes et les autres États.
Par exemple, la langue des lois, des accords, la langue des règlements, des formules, etc.
Il s’agit, en général, d’une forme de langue très soignée, caractérisée par un haut niveau de conscience au moment de l’usage, qui poursuit des intentions de clarté, d’efficacité, de politesse très nettes.
On peut assimiler à la langue officielle la langue de la radio, de la télévision, des journaux, des raisons sociales, des catalogues, des manuels d’enseignement, des contrats de travail, etc.
La forme officielle de la langue française au Québec doit être le plus près possible du français de France. Toute divergence doit avoir sa raison d’être. Nous croyons qu’il est de la responsabilité de l’État de se donner une langue officielle de grande tenue, de la faire respecter par ses fonctionnaires et ses citoyens et d’en diffuser la connaissance au sein de la population. N’importe qui, au service de l’État, n’a le droit d’écrire n’importe comment.
III. Les fonctions du langage
Nous tenons compte du fait que le langage remplit différentes fonctions. Tout particulièrement, nous tenons compte de trois d’entre elles : la fonction de communication, la fonction esthétique et la fonction ludique.
a) La fonction de communication
Communiquer, c’est chercher une efficacité minimum à la relation interpersonnelle. La forme de langue utilisée pour communiquer avec efficacité dépend donc des personnes en présence. La compétence linguistique d’un individu, dans sa capacité d’employer des formes variées de la même langue, augmentera donc avec la multiplication de ses expériences de communication avec des personnes de situations et de lieux différents.
De la fonction de communication, l’Office tire deux conclusions-principes d’action : la compétence linguistique de chaque individu est déterminée par ses besoins de communication; tout ce qui gêne la communication des Québécois entre eux et des Québécois avec les autres francophones est sujet à caution et est considéré comme d’usage restreint.
b) La fonction esthétique
La fonction esthétique correspond à l’usage de la langue en littérature, en poésie, au théâtre, en chanson, en publicité même. La question est loin d’être nouvelle, on en discute depuis toujours, surtout depuis la libération romantique. Mais comme, au Québec, c’est un sujet de controverse à la mode, l’Office a dégagé la règle de conduite suivante :
Le créateur a la liberté la plus absolue d’utiliser la langue comme il l’entend, pour en tirer les effets qu’il recherche. Tout particulièrement, dans le roman ou le théâtre, il est normal que le créateur donne à ses personnages une langue qui corresponde au milieu sociologique auquel ils sont censés appartenir.
La langue utilisée par le créateur ne doit jamais être considérée comme une reproduction exacte du réel, comme une description linguistique de même objectivité que celle du linguiste. Par définition, cette langue est créée, par amalgame de traits pris dans le réel. Si le créateur a du talent et poursuit des intentions de réalisme, il se peut que sa création donne l’illusion du réel. Mais c’est une création.
Il faut laisser les problèmes d’esthétique littéraire à leur place, c’est-à-dire en littérature. Les créateurs vivent avec difficulté le choix entre écrire en langue soignée et écrire en langue populaire. Chaque choix donne naissance à des clans, détermine des amitiés et des alliances. Les choix changent : tel qui écrivait hier en langue populaire écrit aujourd’hui en langue soignée et l’inverse est vrai. Mais l’écrivain ne peut s’arroger le droit d’imposer sa langue d’écriture au reste de la nation : on change alors totalement de fonction, d’univers.
c) La fonction ludique
Deux mots sur la fonction ludique pour affirmer que le langage, et donc la langue, est aussi un jeu. Chacun a le droit de s’amuser, de ressentir de la joie à manipuler la langue. À chaque interlocuteur de déceler où est le jeu et où est le sérieux. Il faut laisser sa place au jeu, source de connaissance et preuve de la jeunesse de la langue et de ceux qui la parlent.
IV. L’aspect psychologique
Nous tenons compte enfin de l’aspect psychologique de la question. Cet aspect a été très peu étudié, nous le connaissons mal.
De 1860 à 1960, les Québécois traversent une crise de jansénisme linguistique. L’élite, c’est-à-dire les instruits, fait inlassablement l’inventaire des fautes que commettent les gens. L’intention est louable, on veut conserver sa pureté à notre langue. Le moyen est mauvais : mieux eût valu s’intéresser à l’industrialisation du Québec. La conséquence est funeste : les Québécois s’imaginent pires qu’ils ne le sont et se font toutes sortes d’illusions sur la manière dont tous les Français parlent. De là, peu à peu, un sentiment d’infériorité linguistique, des attitudes malsaines et contradictoires à l’égard des Français et de leur français, l’idée très répandue que notre langue est très différente de celle des Français, un sentiment d’impuissance devant un effort de redressement qui paraît impossible. La crise janséniste culmine avec la publication des Insolences du Frère Untel et le lancement du mot « joual », terme de mépris pour désigner notre langue populaire, terme inventé par les membres de l’élite, alors que ce pauvre « joual » n’est que le triste résultat de l’impuissance des élites traditionnelles à faire utiliser le français dans le commerce et l’industrie, et souvent dans ses propres institutions.
Par la suite, le pendule balance et nous devenons autosuffisants. Nous ne voulons plus rien savoir des Français, le Québécois se suffit à lui-même. On parle même de colonialisme français, alors que tout, dans le passé et le présent, nous montre notre totale dépendance à l’égard des États-Unis et à l’égard de l’anglais, et l’absence tragique de relations économiques avec la France.
Enfin, nous partageons avec les Français l’amour des discussions sur des questions de langue. Vive Larousse, suprême argument! Nous nous payons ce luxe de parler la langue la plus normalisée, la plus centralisée et, pourtant, d’en discuter tout le temps. Le laxisme et le purisme, ce sont pour nous des sports.
Conclusion
C’est pourquoi l’Office a évité, depuis trois ans, les débats qui ne sont qu’émotifs et cherche à donner, à ses interventions, une forme aussi objective et aussi scientifique qu’on peut l’être en ce domaine de la langue.
Essai de définition du bilinguisme fonctionnel : l’expérience québécoise
Résumé
Ce texte a paru dans Bilingualism, Biculturalism & Education, Proceedings from the Conference at Collège universitaire de Saint-Jean, The University of Alberta, 14, 15 et 16 septembre 1973. J’avais profité de cette occasion pour mettre au clair l’une des hypothèses de travail de l’Office de la langue française.
L’Office mettait alors la dernière main à la description de la procédure pour faire du français la principale langue de travail. Des entreprises privées du Québec de divers secteurs participaient volontairement à cette recherche. L’observation de ces cas concrets montrait que l’emploi de l’anglais était requis pour l’exécution de fonctions précises et identifiables. Il fallait en conséquence que les titulaires de ces fonctions soient bilingues, à un niveau de compétence à préciser, sans pour autant que la connaissance de la langue anglaise soit exigée de tous les autres employés, c’est-à-dire sans que la connaissance de l’anglais soit une condition d’embauche universelle. La stratégie du bilinguisme fonctionnel décrite ci-après s’était appliquée avec succès à toutes les entreprises volontaires sous observation.
La rédaction de ce texte précède le moment de la rédaction et de l’adoption de la loi 22.
L’Office de la langue française du Québec, organisme rattaché au ministère de l’Éducation, poursuit d’importants travaux, de divers ordres, en vue d’implanter l’usage de la langue française comme langue du travail.
Les réflexions qui suivent en sont directement inspirées.
Nous nous proposons :
de formuler quelques remarques préliminaires qui ont pour objet de distinguer diverses facettes du bilinguisme, mot au sens flou, mot employé à satiété, dont les connotations affectives sont autant divergentes qu’intenses, mot qu’il est difficile aujourd’hui d’utiliser sans mode d’emploi;
de décrire le projet collectif que s’est fixé le Québec en matière de langue du travail;
d’énumérer les éléments d’une stratégie du bilinguisme fonctionnel;
de dégager les principales conclusions que nous tirons de nos réflexions.
1. Remarques préliminaires
Notre manière d’envisager le bilinguisme repose, en définitive, sur les distinctions suivantes :
1.1 Distinction entre bilinguisme de langue commune et bilinguisme de langue spécialisée
Le bilinguisme de langue commune résulte de l’acquisition d’une partie de la langue seconde constituée de :
la composante phonologique, identifiée et réalisée à travers les sons les plus habituels chez les locuteurs de la langue seconde;
l’essentiel de la composante syntaxique, c’est-à-dire les structures syntaxiques de base et les règles de transformation les plus usuelles ;
une partie du vocabulaire de la langue seconde, dont l’importance varie beaucoup selon les individus, les méthodes d’apprentissage, le niveau du cours, etc. Les extrêmes peuvent se situer, par exemple, entre le Vocabulaire fondamental de Saint-Cloud et le Dictionnaire du français contemporain de Dubois.
L’objectif du bilinguisme de langue commune est de donner à l’individu une aisance linguistique en langue seconde qui lui permette, par exemple, d’entretenir une conversation courante, de lire, d’aller au cinéma, de faire ses courses, de manger au restaurant, en somme les gestes les plus familiers de la vie quotidienne.
Le bilinguisme de langue spécialisée comporte les mêmes éléments que le bilinguisme de langue commune, mais chacun comporte des différences notables.
la composante phonologique restera la même, quoiqu’il se peut qu’au niveau de l’identification des phonèmes interviennent des allophones nouveaux;
la composante syntaxique peut devoir s’enrichir de règles de transformation particulières à la langue technique;
c’est le vocabulaire surtout qui caractérise le bilinguisme de langue spécialisée : il s’agit, ici, d’acquérir le vocabulaire d’une science, d’un métier, d’une technique, ou encore un ensemble de vocabulaires qui constituent la langue d’une entreprise. L’importance de ce vocabulaire varie beaucoup selon les besoins de l’individu. Cela va, par exemple, des quelques centaines de mots dont a besoin un plombier anglophone pour faire équipe avec des francophones aux milliers de mots de l’ingénieur qui s’intéresse à la sidérurgie.
1.2 Distinction entre bilinguisme en tant que projet individuel et bilinguisme en tant que projet collectif
La distinction découle de la nature des causes du bilinguisme.
Le bilinguisme est un projet individuel lorsque c’est l’individu qui décide lui-même d’acquérir une langue étrangère.
Nous ramenons à deux types les diverses raisons qui l’amènent à cette décision :
l’individu peut être poussé par une motivation d’ordre culturel : connaître une langue et une culture étrangères, voyager à l’étranger, accéder à une littérature, etc.;
l’individu peut être poussé par une motivation de carrière, en ce sens qu’il ressent l’acquisition d’une langue étrangère comme nécessaire à sa réussite professionnelle. Les situations, ici, sont très variées. Citons comme exemple l’individu qui décide d’aller travailler à l’étranger, le savant qui apprend une langue étrangère parce qu’une partie importante de la documentation existe uniquement en cette langue, l’ouvrier québécois à qui on offre une promotion qui le met en contact avec la langue anglaise, le professeur de langue seconde, etc.
Nous tenons à souligner à ce sujet que la publicité et les idées reçues amènent souvent l’individu à lier son succès professionnel au fait de posséder une langue étrangère, alors que, souvent, son activité quotidienne ou son plan de carrière ne l’exigent en rien. Je pense ici aux slogans que diffusent, même à Paris, certaines écoles de langues étrangères, du type « Apprenez l’anglais, votre carrière sera assurée ».
Le bilinguisme est un projet collectif quand deux communautés linguistiques :
ou bien doivent coexister sur le même territoire, souvent avec les mêmes institutions politiques, juridiques, économiques, industrielles. C’est le cas, par exemple, de la Belgique.
ou bien occupent des territoires distincts, tout en étant liées par une certaine forme d’interdépendance politique, économique, industrielle. C’est le cas, par exemple, des pays du marché commun européen.
ou les deux à la fois, comme il arrive au Québec où deux communautés linguistiques cohabitent, tout en étant en étroite relation avec les États-Unis, surtout dans le domaine industriel et économique.
1.3 Distinction entre bilinguisme institutionnel et bilinguisme fonctionnel
Le bilinguisme est institutionnel lorsque la société tend à vouloir faire de chaque individu un individu bilingue tant de langue commune que de langue spécialisée.
Le bilinguisme est fonctionnel lorsque la connaissance d’une langue étrangère est liée à l’exercice de certaines fonctions bien identifiées, pour des raisons connues découlant d’un projet collectif qu’a décidé de poursuivre une société.
La suite de l’exposé vise à expliciter cette notion.
Tout commence avec une question à deux facettes, à la manière d’une pièce de monnaie : pourquoi être bilingue? qui doit l’être?
2. Projet collectif québécois en matière de langue du travail
En matière de langue du travail, l’attitude du Québec se précise de jour en jour, tout particulièrement grâce aux travaux que poursuit sur le terrain l’Office de la langue française.
Il s’agit, en somme, de concilier deux objectifs, en apparence contradictoires :
Assurer aux Québécois l’usage du français comme langue du travail, quels que soient leurs niveaux hiérarchiques au sein de l’entreprise, ou leurs spécialités.
Maintenir le contact d’une part avec la technologie et l’économie nord-américaines de langue anglaise, d’autre part avec les autres établissements de l’entreprise situés hors du Québec, donc généralement de langue anglaise.
La poursuite de ces deux objectifs implique donc, en dernière analyse, qu’on accepte et qu’on aménage la coexistence et le voisinage de deux langues comme langue du travail, dont l’une, le français, serait d’un usage généralisé, l’autre, l’anglais, d’un usage restreint.
Cette manière d’envisager la question de la langue du travail rompt complètement avec la tradition industrielle québécoise où, pour des raisons historiques, la langue anglaise a toujours dominé.
Comment atteindre ces objectifs? Serait-ce par la voie du bilinguisme institutionnel, c’est-à-dire en exigeant de tous les Québécois et de tous ceux qui y travaillent, francophones et anglophones, la maîtrise de deux langues et d’un double vocabulaire technique? Nous croyons cette solution irréaliste, pour diverses raisons. D’abord parce que nous sommes convaincus qu’elle perpétuerait le statu quo, l’usage dominant de l’anglais, surtout en vocabulaire technique : le bilinguisme institutionnel ne recèle pas suffisamment d’énergie provocatrice de changement pour secouer l’inertie de la tradition. Ensuite parce que de nombreux métiers et fonctions, au sein d’un établissement, peuvent s’exercer quotidiennement et efficacement en français, sans recours aucun à l’anglais. Et aussi parce que nous pensons qu’une certaine relation doit, en toute justice, s’établir entre, d’une part, la fréquence d’usage de l’anglais pour une fonction et l’exigence de connaître cette langue, d’autre part : ce n’est pas parce qu’un contremaître assistera une fois tous les trois ans à une réunion qu’il faut exiger de lui la connaissance de l’anglais. Il serait plus facile d’assurer sa formation et son information d’une autre manière.
Enfin, parce que nous savons que tous les individus ne sont pas également aptes à apprendre une langue seconde, qu’il y faut une certaine intelligence, un appareil sensori-moteur adapté, une motivation bien personnelle. En somme, nous sommes convaincus que tout le monde ne peut pas être bilingue, surtout au point de pouvoir travailler en deux langues et qu’en conséquence il serait injuste à la fois de le réclamer de tous et d’en faire une condition d’obtention de la plupart des emplois ou des promotions. Pour ces raisons, le bilinguisme institutionnel ne nous semble pas une bonne solution.
Nous avons abordé le problème autrement, en observant d’une manière plus précise le circuit de la communication dans un certain nombre d’établissements, en ayant très présents à l’esprit nos objectifs. Nous nous sommes ainsi rendu compte que le passage d’une langue à l’autre, du haut en bas de la hiérarchie industrielle ou de la conception à l’exécution pouvait être assuré par un nombre relativement restreint de personnes, facilement identifiables. Ainsi est née dans notre esprit l’idée de passerelle linguistique. Nous entendons par cette expression une nouvelle fonction liée à des postes stratégiques le long de la chaîne de communication au sein de l’établissement, postes où le passage d’une langue à l’autre peut s’opérer pour permettre l’usage généralisé du français comme langue du travail sans couper les relations avec le monde anglophone environnant. Le bilinguisme est alors le fait uniquement du titulaire de ce poste, donc exigé d’un nombre restreint de personnes pour des motifs très précis. La passerelle linguistique permet à deux unilinguismes techniques de coexister sans difficulté. Elle est le concept clé du bilinguisme fonctionnel, qu’il faut alors concevoir comme une stratégie qui permet la communication d’une langue à l’autre au sein d’un réseau connu et analysé.
En prenant comme base théorique le bilinguisme fonctionnel, nous avons ensuite précisé le concept de français, langue du travail au Québec, en identifiant les zones d’emploi du français et de l’anglais. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur des enquêtes très minutieuses en milieu québécois et nous avons visité des établissements européens de même type où l’on fait face aussi à la nécessité d’utiliser deux ou plusieurs langues. Les pays visités sont : la France, la Belgique, le Danemark, la Suède, la Finlande et la Suisse.
Sans entrer dans le détail, le concept de français, langue du travail, se précise ainsi :
Les communications internes se font en français à tous les niveaux.
Les communications externes se font en français ou respectent le choix linguistique de l’interlocuteur suivant la nature de la communication ou le cadre dans lequel elle se fait.
Les communications externes se font en français avec les organismes officiels, avec les fournisseurs du Québec, avec le public québécois par l’affichage, avec les établissements de la même entreprise établis au Québec.
Les communications externes se font en français ou dans la langue que réclame l’interlocuteur : avec l’individu-client à l’intérieur du Québec, avec l’entreprise-cliente à l’intérieur du Québec, avec la clientèle de l’extérieur du Québec, avec les organismes techniques dont l’établissement est membre ou client, avec les établissements de la même entreprise établis hors du Québec.
3. Stratégie du bilinguisme fonctionnel
La stratégie du bilinguisme fonctionnel doit être très soigneusement établie. Elle n’est jamais la même d’une situation à l’autre. À titre de modèle, nous décrirons celle que nous avons arrêtée pour le monde industriel québécois. Elle comporte une succession d’étapes qu’il faut franchir dans l’ordre.
3.1Identification précise du terrain où il faut aménager le contact du français et de l’anglais. Par exemple : un établissement, une entreprise, un commerce, un service, etc.
3.2Recherche et identification des postes de l’organigramme et mise en schéma de cet organigramme.
Cette étape fournit trois types de renseignements très importants : verticalement, elle nous renseigne sur la complexité hiérarchique de l’unité de travail; horizontalement, elle nous révèle le nombre et l’identité des différents services de l’unité ; enfin, nous obtenons le nombre de personnes qu’il y a soit à chaque niveau hiérarchique, soit dans chaque service, selon qu’elles sont bilingues, unilingues anglais ou unilingues français.
3.3Analyse du réseau des communications orales et écrites, soit à l’intérieur de l’unité de travail, verticalement (direction – exécution) et horizontalement (d’un service à un autre), soit de l’intérieur vers l’extérieur avec différents correspondants selon que ces communications se font en français ou en anglais.
Cette étape décrit le réseau de communications dans l’état actuel des choses. Elle fournit des renseignements de nature très diverse :
Nous identifions les canaux principaux de communication et surtout les points de convergences de la communication, points que nous disons nodaux.
Nous analysons les imprimés de gestion pour en connaître la langue, le nombre, la fréquence d’utilisation, la circulation.
Nous déterminons les besoins terminologiques de l’établissement, la difficulté que cela représente.
3.4Analyse des exigences linguistiques de chaque fonction, en français et en anglais, dans les limites de la définition du français, langue du travail, donnée précédemment. Étape importante, d’où émergera le nouveau réseau de communication.
3.5Insertion des exigences linguistiques dans la description de chaque fonction et diffusion de cette nouvelle description.
Cette démarche est importante à deux points de vue :
elle sert à définir la politique que suivra l’établissement pour former et recruter son personnel;
elle indique à l’individu qu’un poste intéresse comment se préparer, au point de vue linguistique, pour y accéder. Nous rejoignons ici le bilinguisme en tant que projet individuel dont nous parlions dans nos remarques préliminaires. Les exigences linguistiques sont intégrées aux exigences professionnelles de la fonction et l’individu prépare son plan de carrière en conséquence, comme il le fait pour les autres aspects de la fonction. Lui seul en est responsable.
4. Conclusion
En guise de conclusion, nous vous proposons une première synthèse des avantages du bilinguisme fonctionnel.
4.1Le bilinguisme fonctionnel assure à tous les Québécois la possibilité de travailler en français sur le territoire du Québec. Les répercussions de ce fait seront profondes et très importantes à tous les points de vue. Surtout les Québécois y puiseront un sentiment de sécurité culturelle et professionnelle qui leur permettra d’envisager d’une manière neuve et détendue l’apprentissage de l’anglais comme langue commune et comme langue spécialisée.
4.2Le bilinguisme fonctionnel aménage avec réalisme les relations de la langue anglaise et de la langue française sur le territoire du Québec en faisant assumer le rôle de passerelle linguistique aux individus qui s’y seront préparés et qui en auront les ressources intellectuelles. Une minorité d’individus compétents permettra à la grande majorité de la population québécoise de travailler et de vivre uniquement en français, sans pour cela la couper du monde anglo-saxon environnant.
4.3Le bilinguisme fonctionnel précise la tâche du système d’enseignement en matière d’enseignement des langues secondes et en matière d’enseignement professionnel. Le bilinguisme de langue commune est facilité à l’ensemble de la population par l’enseignement des langues secondes. La formation professionnelle des étudiants francophones est assurée en langue française, de manière à ce que chacun connaisse la langue de son métier ou de sa profession. Ceux des étudiants qui se préparent à occuper des fonctions qui exigent une connaissance de l’anglais spécialisé l’apprennent, en surplus du français correspondant. Tous les anglophones du Québec se préparent au bilinguisme de langue spécialisée, puisqu’ils auront à travailler en langue française à tous les niveaux et dans tous les secteurs du monde industriel.
La notion de bilinguisme fonctionnel semblera, à beaucoup d’entre vous, tout à fait simple. Tous les pays d’Europe ont réglé de cette manière le problème des contacts linguistiques, au point que les industriels européens ont du mal à comprendre la question linguistique du Québec. Mais lorsqu’une idée simple heurte une tradition et modifie des habitudes, elle se gonfle d’émotivité et cesse d’être simple. Alors commence la longue patience ou la sombre colère de ceux des Québécois qui pensent « Pourtant, c’est bien simple, ça crève les yeux de bon sens! »
Problématique de la synonymie en vocabulaire spécialisé
Résumé
L’auteur examine cinq types de relations entre les mots de vocabulaires spécialisés et leurs sens, en s’intéressant aussi bien au mot simple monosémique et aux expressions concurrentes moins précises (par ex. convoyeur/transporteur) qu’aux mots ayant différentes significations dans différents domaines sémantiques. Il énumère ensuite certaines causes de la synonymie, qu’il exemplifie systématiquement. En conclusion, il affirme qu’il manque une analyse suffisamment précise de ce qu’est réellement un mot technique, et que la normalisation est beaucoup plus relative dans les vocabulaires techniques largement connus.
Mesdames, Messieurs,
Je me propose d’aborder la question de la synonymie en vocabulaire spécialisé d’une manière théorique et dans l’esprit du géologue qui examine un terrain pour en découvrir et en décrire les composants et caractéristiques.
Je le ferai en partant d’un point de vue linguistique. Le public que vous êtes, composé de linguistes et de non-linguistes, m’oblige à chercher une forme d’exposé compréhensible de tous, à rappeler des connaissances linguistiques qui seront élémentaires pour les linguistes et nouvelles pour les non-linguistes, à utiliser une terminologie que les linguistes trouveront discutable ou trop élémentaire alors que les non-linguistes la jugeront ésotérique, à me situer à un certain niveau d’abstraction que les uns diront superficiel et les autres trop loin du réel, à recourir à des exemples évidemment spécialisés qui risquent d’apparaître gratuits ou difficilement vérifiables, à moins qu’il n’y ait un expert dans la salle. Conscient de cette situation, je m’excuse auprès de chacun d’entre vous des désagréments que vous ressentirez au cours de cet exposé.
Je traiterai successivement les points suivants : quelques mots sur la nature du signe linguistique; les types de rapports entre les trois pôles : signifiant/signifié/référent; les causes éventuelles de la synonymie en vocabulaire spécialisé; enfin, la classification des mots spécialisés en genres.
1. Nature du signe linguistique
Lorsqu’on veut dire quelque chose, on fait face à trois éléments :
a) la chose à dire, telle qu’elle existe dans le réel. Nous utiliserons le mot référent pour désigner cet élément;
b) le concept, l’idée de la chose, que nous désignerons sous le terme de signifié;
c) le moyen propre à exprimer le concept et à désigner la chose, que nous appellerons le signifiant.
Les linguistes ont l’habitude de représenter ces éléments par un triangle, dit triangle d’Ogden et Richards, du nom des logiciens anglais qui ont proposé cette forme de représentation. Pour sa simplicité et sa commodité, nous partirons de ce triangle, même si, à la suite des travaux de Hjelmslev[1], on peut le modifier en poussant plus loin l’analyse du signifié, ce qui provoque l’éclatement du sommet du triangle[2]. Le voici :
Vous retrouvez donc dans ce triangle, au sommet, le signifié qui est le concept que nous avons dans l’esprit, à la base, du côté droit, le référent, c’est-à-dire la réalité et, du côté gauche, le signifiant. Il est impossible de passer directement du référent au signifiant, c’est-à-dire de passer de la chose au mot sans passer par le sommet du triangle, soit le signifié ou le concept. Il s’ensuit donc que la linguistique présente les relations de ces trois pôles en disant que la réalité se cristallise dans l’intelligence, sous forme d’une idée qu’on appelle concept, et c’est précisément ce même concept que l’homme nomme ou exprime avec un moyen linguistique quelconque.
Le signifiant peut prendre des formes très variées. Ce peut-être :
a) un arrangement syntaxique, c’est-à-dire une phrase syntaxique avec des relations entre les groupes qui constituent la phrase elle-même, par exemple le groupe sujet exprime quelque chose par rapport au verbe;
b) un arrangement morphologique : par exemple, le son /ɔ̃/ ou la graphie ons qui marque la première personne du pluriel des verbes français;
c) un arrangement de mots, que nous désignerons sous le terme de syntagme. Exemple : clé à molette. Le taux de cohésion de ces arrangements est très variable[3]. Cela va de ceux qui sont indissolubles (que cette indissolubilité soit marquée ou non par l’orthographe, exemple : œil-de-bœuf, pomme de terre) à ceux dont la rencontre est fortuite, chaque élément conservant son entière autonomie, exemple : releveur automatique du pied presseur (machine à coudre), chalumeau à basse pression (soudage);
d) un mot seul, exemple : oxygène. Les linguistes ont du mal à définir ce qu’est le mot et à trouver une manière de nommer cette réalité. Dans notre exposé, nous utiliserons le mot lexème.
Nous restreindrons notre attention aux deux derniers types de signifiants : les syntagmes (les expressions) et les lexèmes (les mots isolés). Nous pensons que pour les besoins du Colloque, la partie syntaxique n’est pas pertinente et que la partie morphologique ne crée pas de problème de normalisation.
2. Types de rapport entre signifiant, signifié et référent
La manière dont nous avons classé ces types de rapport s’inspire de l’acquis de la linguistique et des travaux de terminologie que nous poursuivons à l’Office de la langue française.
Notre intention est de cerner de plus près la notion de synonyme appliquée au vocabulaire spécialisé et de vous proposer une typologie qui permette à nos discussions d’être plus intenses et moins ambiguës.
La représentation graphique de ces rapports est difficile et aléatoire. Il faut donc les prendre pour ce qu’ils sont, des tentatives de visualiser des phénomènes abstraits.
Type no 1
Un signifiant qui exprime un seul signifié qui correspond à un seul référent :
En langage ordinaire, on parlerait d’un mot ou d’une expression qui n’a qu’un seul sens, donc qui correspond à une seule réalité.
On dit alors que le mot est univoque (univocité), ou encore monosémique (monosémie), ou encore monovalent (monovalence).
Ce serait, d’après l’opinion la plus répandue[4], la principale caractéristique des vocabulaires spécialisés, l’idéal vers lequel ils tendraient.
Type no 2
Un signifiant qui peut exprimer plusieurs signifiés qui correspondent à des référents différents :
En d’autres mots, il s’agit d’un mot ou d’une expression qui peut avoir différents sens selon les contextes, qui correspondent à autant de référents différents.
On dit alors que le mot est polysémique (polysémie) ou polyvalent (polyvalence). Ce serait généralement le cas en langue commune.
La polysémie pose aux lexicographes des problèmes ardus : comment identifier les différents signifiés; comment les représenter dans un article de dictionnaire; comment décider qu’il s’agit effectivement du même mot et non d’un homonyme. Par exemple, le Petit Robert considère qu’il n’y a qu’un seul mot fuseau et, en conséquence, ne fait qu’un seul article, alors que le Dictionnaire du français contemporain en distingue quatre et rédige autant d’articles.
Pour ROBERT, il n’y a qu’un seul mot fuseau et il est polysémique; pour DUBOIS, il y a quatre mots fuseau et chacun est monosémique. Cette discussion est pertinente à notre propos, car, au lieu de considérer qu’un mot spécialisé a plusieurs sens, donc qu’il est polysémique, on peut affirmer qu’il ne s’agit pas du même mot, mais d’homonymes, et maintenir ainsi le caractère monosémique du mot spécialisé.
C’est le cas du mot taffetas qui désigne :
a) « un genre de croisement ou d’armure très simple, dans lequel les fils lèvent et baissent alternativement par moitié[5]. »;
b) un tissu de soie (terme textile connu surtout du public et des vendeurs);
c) une sorte de pansement;
d) sous l’influence de l’anglais, un tissu moiré, à reflets changeants.
On peut se demander combien il y a de mots taffetas :
a) un seul (sens a, b, c, d);
b) deux (le premier : sens a, b, d; le second : sens c, c’est-à-dire le sens médical);
c) ou trois (le premier : sens a, soit la manière de tisser; le deuxième : sens b et d; le troisième : sens c, sens médical).
Type no 3
Plusieurs signifiants qui expriment le même signifié qui correspond à un seul référent :
Donc, plusieurs mots pour dire la même chose. On dit alors que les signifiants sont synonymes (synonymie).
En principe, les linguistes affirment qu’il n’y a pas de synonymes réels. En général, on dit qu’il se peut que la dénomination soit la même, c’est-à-dire que l’objet désigné soit le même, mais qu’alors il existe des variations dans la connotation, c’est-à-dire des nuances différentes.
La synonymie serait un phénomène de surface, un phénomène apparent qui masquerait :
a) ou bien des variations de niveaux de langue (foin ou oseille par rapport à argent);
b) ou bien des variations régionales (foin au Québec par rapport à oseille en France);
c) ou bien des variations temporelles (les vieux mots par rapport aux mots d’aujourd’hui : ros (ou rot) pour peigne, pièce d’un métier de tisserand);
d) ou bien des variations occupationnelles, le signifiant changeant selon les métiers, les occupations, les spécialistes. Exemple : les maçons appellent acide muriatique ce que la chimie moderne nomme acide chlorhydrique;
e) ou bien des variations statistiques (un mot rare par rapport à un mot fréquent).
Pour notre part, nous nous demandons si la synonymie, en vocabulaire spécialisé, ne serait pas surtout une synonymie de dénomination, les différents signifiants désignant exactement le même signifié, sans variation de connotation. Autrement dit, en vocabulaire technique, et surtout là, il existerait de véritables synonymes de dénomination, sans variation de connotation.
Type no 4
Plusieurs signifiants qui expriment un concept imprécis, qui correspond à des référents dont on arrive mal à dire s’ils sont identiques :
On se trouve donc en présence d’une réalité mal cernée, mal découpée, dont, en conséquence, le concept est flou, imprécis, d’où la concurrence de plusieurs termes, selon la perception des locuteurs. D’après notre expérience, les cas les plus fréquents sont ceux où le concept est d’abord nommé en anglais, tout particulièrement en anglo-américain.
Nous donnerons un seul exemple : les mots convoyeur et transporteur. Malgré nos recherches dans les dictionnaires, les dictionnaires spécialisés, les volumes traitant de manutention, les catalogues d’appareils, la publicité des fabricants, nous n’arrivons pas à cerner la différence sémantique entre les deux termes. Nous ne réussissons pas à savoir en quoi un transporteur est différent d’un convoyeur. Nous avons même relevé un cas[6] où le mot transporteur apparaît dans le texte, mais où, sous chaque illustration correspondante, est écrit le mot convoyeur. Nous considérons, pour l’instant, que les mots convoyeur et transporteur sont en concurrence pour désigner les mêmes types d’appareils de manutention, jusqu’à ce que ou bien l’un disparaisse, ou bien l’un et l’autre voit son sens se préciser et se distinguer.
Type no 5
Un référent qui est considéré de plusieurs points de vue différents, d’où différents signifiants :
C’est le cas où la même réalité est observée par différents spécialistes qui y voient des choses différentes. Par exemple, le même défaut de laminage soumis à l’examen d’un physicien éveillera, disons, des idées de rupture causée par une élasticité trop restreinte, d’où un mot ou une expression pour le désigner; soumis à un chimiste, ce dernier pensera en termes de composition chimique du métal, d’où un mot ou une expression différente pour le désigner, bien que le défaut soit toujours le même. La concurrence des deux termes proviendrait alors de la vision même de l’observateur.
Pour l’examen de la synonymie en vocabulaire spécialisé, les rapports entre signifiant/signifié/référent qui nous intéressent sont ceux des types trois, quatre et cinq.
3. Causes éventuelles de synonymie en vocabulaire spécialisé
L’inventaire des causes de synonymie que nous vous présentons est un premier essai que nous soumettons à votre attention.
3.1 Équivalence des expressions (syntagmes) soit par rapport à un mot simple (lexème), soit par rapport à une autre expression
Les vocabulaires spécialisés comportent deux types de signifiants : des mots simples (lexèmes), des expressions ou groupes de mots (syntagmes).
Il peut arriver qu’un mot simple ait comme équivalent synonymique une ou plusieurs expressions qui sont des paraphrases, des explicitations du mot simple. Le signifié semble alors se défaire en ses éléments constitutifs (appelés sèmes), chacun cherchant sa propre voie d’expression, son propre signifiant. L’exemple le plus simple est celui des machines, où l’on trouve souvent des paires de signifiants synonymiques de type machine à laver/laveuse, machine à sécher/sécheuse. Dans les compteurs d’électricité, on trouve molette et bouton de réglage, les deux expressions étant parfaitement synonymiques dans leur contexte. En tissage, pour désigner le ros, on trouve peigne/peigne à tisser/peigne du battant/peigne de métier à tisser. En mécanique, contrepoids et masse d’équilibrage.
Il peut aussi arriver que plusieurs expressions soient synonymiques. La synonymie des syntagmes est due ou bien au fait qu’on choisisse des constituants différents, ou bien que les mêmes constituants puissent s’exprimer par des termes eux-mêmes synonymiques. Nous tirerons nos exemples du vocabulaire de la machine à coudre industrielle : broche à bobine/broche porte-bobine, dégageur de fil/tire-fil, point bâti/point de bâti/point de bâtissage, relève-presseur/releveur du pied presseur, pied ganseur/pied passepoileur.
3.2 Concurrence des théories, des techniques, des procédés, des établissements ou entreprises
Voici quelques exemples. Dans la machine à coudre, la compagnie Pfaff désigne une certaine partie sous le terme plaque frontale[7], la compagnie Singer utilise l’expression plaque de face[8], tandis que le Comité européen de liaison des industries de la machine à coudre[9] préconise couvercle frontal et que Jean Dusy, dans son vocabulaire textile trilingue[10], propose couvercle pour tête.
Dans la publicité des appareils électroménagers, on observe une abondance d’expressions pour les mêmes réalités, surtout celles qui peuvent varier d’une année à l’autre; exemple : bras gicleur qui a pour concurrents : bras de lavage/bras d’aspersion/bras rotatif/bras à jet rotatif/bras arroseur rotatif/bras d’arrosage, ou encore : l’œufrier qui se dit : casier(à œufs)/bac (à œufs)/panier (à œufs)/tiroir (à œufs)/plateau (à œufs)/plateau à alvéoles/compartiment à alvéoles/balconet à alvéoles/moule (à œufs)/tablette (à œufs)/porte-œufs/galerie moulée (pour les œufs)/niche (à œufs)/alvéoles (à œufs). Même variation pour le bac à viande, le bac à glaçons, le garde-beurre, le thermomètre à rôti.
3.3 Nouveauté du référent
Chaque nouvelle invention, chaque nouvelle technique, chaque nouveau procédé, chaque amélioration apportée aux connaissances humaines peut provoquer l’apparition de signifiants synonymiques en concurrence. Il s’agit ici, selon l’expression de Guilbert, de « vocabulaire en gestation[11] ».
Nous donnons comme exemple « la nouvelle technique financière imposant aux monnaies européennes un mouvement de “va-et-vient de part et d’autre d’un étiage fixé”. Devrait-on dire flottement, fluctuation, flottaison, flottation ou flottage [de la monnaie][12] »?
3.4 Imprécision du concept
Le phénomène se produit souvent dans les périodes de transformation des techniques et des procédés, ou dans les cas de super-spécialisation d’une activité autrefois globale.
Le cas le plus connu est celui du mot marketing et ses proches parents commercialisation et merchandising. Le mot marketing, de l’avis même des spécialistes, est ambigu et difficile à définir, le sens variant beaucoup selon les points de vue[13]. Les définitions que l’on en risque sont très générales, pour ne pas dire évasives[14]. Marcel Lagrenade a fait une excellente étude de cette question à l’intention de l’entreprise Domtar[15]. Nous lui empruntons le schéma que l’on trouve en annexe, surtout parce qu’il a l’intérêt de montrer la séquence des opérations entre l’étude des marchés et l’analyse des réactions de la clientèle une fois le produit fabriqué, distribué et vendu. C’est lorsqu’il s’agit de découper et de nommer les étapes de cette séquence que surgit le problème. Pour les uns, surtout les Français, le marketing désigne les études préliminaires : la connaissance du consommateur et de ses besoins, la définition des caractéristiques optimales des produits, l’étude des marchés. Certains y ajoutent la détermination des canaux de vente et l’organisation des services après-vente[16]. Pour les autres, surtout les Américains, le marketing englobe toute la séquence. La commercialisation désigne tout ce qui se passe entre le moment où le produit sort de l’usine et celui où on assure le service après-vente. Le mot est alors distinct et du marketing au sens français et du marketing au sens américain, dont il devient une partie constituante.
Le merchandising serait une méthode qui consiste à offrir la marchandise qu’il faut, en bonne place, en quantité voulue et au prix convenable. Ce concept coïnciderait avec l’expression mise en vente, mais ne correspondrait pas au mot commercialisation, dont il serait une partie. On le voit, toute la question tourne autour du concept, de l’idée que l’on se fait de la chose.
3.3 Contact avec une autre langue, tout particulièrement l’anglais
Deux cas se présentent :
a) ou bien le mot étranger entre en concurrence avec un mot français existant, qui pourrait, même avec extension de sens, lui servir d’équivalent. Nous citons comme exemple le mot design qui est entré en concurrence avec l’expression création industrielle et designer pour créateur industriel ou concepteur. La mode et le snobisme favorisent souvent le mot étranger;
b) ou bien le mot étranger est un néologisme que l’on cherche à remplacer. On observe alors une période de flottement durant laquelle plusieurs propositions d’équivalents sont avancées, chacune défendue par un groupe de partisans. C’est le cas connu de software, de hardware, de by-pass, de bulldozer.
3.6 Renouvellement du vocabulaire technique
Guilbert[17] signale que le vocabulaire technique se renouvelle d’une manière accélérée, si l’on en juge par l’observation du mouvement général du lexique français, alors que le lexique général serait plus stable.
Cette remarque suggère qu’on pourrait observer, dans une science ou une technique, des vagues successives de terminologie selon le rythme des transformations. Si les vagues sont très rapprochées dans le temps, ou si elles se manifestent de manière différente selon les régions ou les établissements, on pourrait alors observer une synonymie qui serait l’indice de la coexistence de deux vagues terminologiques.
Nous n’avons pas eu le temps de vérifier cette hypothèse. Mais si nous avions à la vérifier, je pense que nous le ferions dans le vocabulaire de l’électronique, où les vagues successives de terminologie se succèdent d’une manière très rapprochée.
3.7 Existence de niveaux de langue
Existe-t-il, dans les vocabulaires spécialisés, des niveaux de langue, c’est-à-dire des cas où l’ingénieur et l’ouvrier, par exemple, utiliseraient des signifiants différents pour désigner le même référent?
Les avis, là-dessus, sont partagés et nous n’avons procédé à aucune étude systématique de la question. Il est trop tôt pour se prononcer.
On le voit, les causes éventuelles de synonymie en vocabulaire spécialisé sont nombreuses. Il serait donc surprenant de n’en point observer, même si le phénomène était peu fréquent.
Le contraste entre l’orientation de nos réflexions, provoquées par les travaux en cours à l’Office, et l’opinion généralement acceptée, ou du moins rarement contestée, qu’il n’y a pas de synonymie en vocabulaire spécialisé, nous a beaucoup intrigués et nous avons alors commencé à examiner de plus près ce que l’on peut entendre par les expressions : mot scientifique, mot technique, vocabulaire scientifique et technique. Nous en sommes peu à peu venus à distinguer différents types de mots spécialisés, qui se comporteraient d’une manière distincte à l’égard de la synonymie.
4. Essai de classification des mots spécialisés
La classification que nous vous proposons est intuitive. Elle constitue une hypothèse de travail que nous n’avons pas vérifiée. Nous l’avons formulée à partir de nos travaux de terminologie. Le vocabulaire dont nous nous servirons est provisoire.
4.1 Cas A
Il s’agit de situations où les référents sont :
des choses (animaux, substances, objets, phénomènes);
très bien identifiés (concept d’une haute précision scientifique);
très facilement distinguables les uns des autres;
des ensembles structurés où chaque élément a une place définie par l’opposition des sèmes pertinents, c’est-à-dire selon les différences spécifiques par rapport aux éléments environnants.
Nous nous proposons, pour l’instant, d’appeler nomenclature les ensembles de mots qui servent à désigner ces ensembles de référents.
Nous diviserons le cas A en deux catégories, selon que les référents sont primaires, c’est-à-dire existant en soi dans la nature, indépendamment de l’activité cognitive et technique de l’homme, ou qu’ils sont secondaires, c’est-à-dire créés par l’homme, produits par l’activité cognitive et technique de l’homme, donc susceptibles de se transformer, sans nécessairement provoquer une modification de signifiant correspondant.
D’où deux catégories de nomenclature :
a) les nomenclatures primaires; exemples : la nomenclature chimique, la nomenclature des plantes, des oiseaux, des animaux, des maladies;
b) les nomenclatures secondaires; exemples : la nomenclature des tissus, la nomenclature des appellations commerciales des fruits et des légumes, la nomenclature des coupes de viande.
Les signifiants de ces nomenclatures :
a) sont univoques;
b) ne permettent aucune commutation, c’est-à-dire ne peuvent pas être substitués l’un à l’autre;
c) donc ne donnent pas lieu à la synonymie.
4.2 Cas B
Il s’agit ici des situations où les référents sont :
des choses, des procédés, des opérations;
en général, très bien identifiés quoiqu’on y remarque parfois des cas d’imprécision provoquée, le plus souvent, par la difficulté du découpage de la réalité;
susceptibles de se modifier selon le temps;
susceptibles de varier d’une entreprise à l’autre, d’une région à l’autre, d’un laboratoire à l’autre.
Nous proposons d’appeler vocabulaires les ensembles de mots qui servent à désigner ces référents.
Nous distinguerons deux types de vocabulaires :
a) les vocabulaires scientifiques, en général à l’usage des hommes de science, dont la pénétration dans la langue commune est liée à la vulgarisation de ces sciences ou provoquée par des phénomènes de mode; exemple : le vocabulaire de la fission nucléaire, le vocabulaire de la bactériologie;
b) les vocabulaires techniques, manipulés par les ingénieurs, les techniciens, les ouvriers spécialisés, les manœuvres, dont la pénétration dans la langue commune est très variable, selon la familiarité du grand public avec les techniques en question. Par exemple, une partie du vocabulaire des métiers traditionnels, surtout les noms d’outils, ou encore une partie du vocabulaire de la mécanique automobile, est passée dans la langue commune, alors que le vocabulaire de la cryologie est ignoré de tous, sauf des spécialistes de cette technique.
Les mots de ces vocabulaires :
a) tendent à être univoques;
b) présentent des cas de synonymie, avec commutation rigoureuse ou stylistique.
5. Conclusion
De tout ce qui précède, nous tirons les conclusions suivantes :
5.1 Les connaissances linguistiques en matière de vocabulaire spécialisé sont trop peu étendues, le plus souvent superficielles. Tout particulièrement, nous aurions besoin de pousser plus loin l’analyse de ce qu’est un mot technique, l’analyse de son comportement dans le discours, l’examen de la typologie des mots spécialisés, l’examen d’hypothèses comme celle de l’existence de niveaux de langue ou celle de la variation diachronique rapide de ces vocabulaires.
5.2 L’analyse des causes de la synonymie et l’observation des divers types de mots spécialisés nous amènent à affirmer que les objectifs et les degrés de la normalisation linguistique de ces mots varient selon les types de mots, donc de référents. La normalisation tend à être absolue dans les nomenclatures primaires et devient de plus en plus relative au fur et à mesure qu’on se rapproche des vocabulaires techniques à grande diffusion.
Annexe
Marketing – Étude de M. Marcel Lagrenade, directeur du Service de traduction Société Domtar Limitée, Montréal (Domtar : Traduction et linguistique, 1970).
Notes
[1] Voir surtout Prolégomènes à une théorie du langage.
[2] Voir Klauss HEGER, Les bases méthodologiques de l’onomasiologie et du classement par concepts, in travaux de linguistique et de littérature, Strasbourg, 1965.
[3] Voir Bernard POTTIER, Introduction à l’étude des structures grammaticales fondamentales, Nancy, 1964.
[4] Voir Louis GUILBERT, La spécificité du terme technique et scientifique, in Langue française no 17, Paris, Larousse, 1973.
[6] Yves LUGE, La manutention automatique, Paris, Eyrolles, 1969.
[7] Publications de la maison PFAFF : Information pour l’industrie de la couture; Machine à boutons automatique; Instructions pour le mécanicien; Manuel technique des machines 260 et 360; Mode d’emploi de la machine 463, avec instructions pour le mécanicien.
[8] Publications de la maison SINGER : Dictionary of Technical Terms as applied to Singer Sewing Machines, English-French (1947); Couture et tricot (documentation Singer à l’intention du corps enseignant (1967); Instructions concernant l’entretien et la remise en état des machines Singer de la classe 418 K (document confidentiel).
[9] Comité européen de liaison des industries de la machine à coudre (CELIMAC). Nomenclature de la machine à coudre. Nomenclature for sewing machine. Frankfurt/Main (Germany), CELIMAC, 1965, 2 tomes.
[10] Jean DURY, Vocabulaire textile trilingue français-allemand-anglais, in Bulletin du centre de recherches de la bonneterie, numéro spécial hors abonnement, 1962.
[12]L’Actualité terminologique, publiée par le Bureau des traductions, Ottawa, août-septembre 1973.
[13] Voir MATTHEWS, BUZZELL, LEVITT, L. FRANCK, Marketing, an Introductory Analysis, Paris, Publi-Union, 1971.
[14] Voir le Dictionnaire commercial de l’Académie des sciences commerciales, Paris, 1973; ou encore Ralph S. ALEXANDER, Marketing Definitions, Chicago, 1960; Philip KOTLER, Marketing Management, Paris, Publi-Union, Prentice Hall, New Jersey, 1968.
[15] Marcel LAGRENADE, Marketing et merchandising, Montréal, DOMTAR, Service de traduction, 1971.
[16] CHARBONNET et GAUDRIAULT, Encyclopédie des techniques de gestion, Paris.
[17] GUILBERT, article cité, paragraphe 1.5, p. 7.
Abstract (anglais)
The author examines five types of relations between words and their meanings, as applied to specialized vocabularies, from the simple monosemic word to the less precise concurrent expressions (e.g. convoyeur/transporteur), or words with different meanings in different semantic fields. He then proceeds to enumerate causes for synonymy, giving each time numerous examples. To conclude, he states that there lacks a sufficiently precise analysis of what a technical word really is, also that normalization is far more relative in widely known technical vocabularies.
Éléments d’une théorie de l’aménagement linguistique
Résumé
Partant des problèmes de l’aire linguistique francophone du Canada, l’auteur se demande si le développement d’une langue et de son usage restent soumis aux seules influences sociologiques et économiques prévalant dans la région, ou si, au contraire, un développement global harmonieux dans un espace culturel plus large doit être recherché consciemment.
Toutes les productions écrites (des gros titres à la littérature de qualité), la radio et la télévision exercent une influence multiple sur les divers groupes sociologiques et leurs usages linguistiques. Faut-il cependant laisser le développement d’une langue s’autoréguler lui-même et demeurer sujet aux influences mentionnées ci-dessus —et ainsi adhérer à des principes semblables à ceux du libéralisme économique—, ou doit-on au contraire intervenir vigoureusement pour favoriser la préservation de l’unité et de l’esprit de la langue —et ainsi prendre en compte la diversité culturelle, propre à chaque zone linguistique de la francophonie?
Jean-Claude Corbeil fournit une étude exhaustive et répond à cette question non négligeable.
Introduction
La situation linguistique du Québec est l’occasion, depuis longtemps, de discussions sans cesse renaissantes dont les thèmes ne se renouvellent guère : la nature du français que nous parlons, l’anglicisation, les canadianismes, le français populaire québécois, les rapports entre le français du Québec et celui de France, en fait, plus précisément, celui de Paris. Ces discussions se caractérisent beaucoup plus par leur charge émotive que par la rigueur scientifique de leur contenu. D’où, peut-être, la raison de l’absence notable des linguistes dans ce débat.
Un thème revient constamment : il faut modifier la situation. Les uns mettent l’accent sur la qualité de la langue et proclament la nécessité de corriger et d’améliorer le français parlé et écrit au Québec. Les autres, sensibles surtout au fait que l’état du français au Québec est la résultante des forces économiques en présence, réclament la francophonisation du monde du travail. Le choix des moyens pour atteindre l’un ou l’autre de ces objectifs est, à son tour, un terrain de discussions sans fin.
Une autre ligne mélodique est apparue récemment, qui prend constamment de l’ampleur, au point parfois de couvrir toutes les autres. On pourrait la formuler très succinctement de la manière suivante : en matière de langue, il faut suivre l’usage. Les plus brutaux, ou les plus francs, ou les plus partisans de la culture québécoise, affirment : nous parlons québécois, nous n’avons pas à nous aligner sur le français de Paris. Cette ligne mélodique est celle d’un groupe de linguistes, de quelques sociologues, surtout celle des écrivains, des chansonniers. D’où affrontement avec ceux qui veulent modifier la situation. D’où sujet de discussion : qu’est-ce que l’usage, qu’est-ce que le québécois?
Le gouvernement du Québec a créé, en 1961, un Office de la langue française. Dès ce moment, et depuis lors, cet office est sans cesse balloté par les vents, les vagues, les courants de la question linguistique québécoise. Quoi qu’il fasse, l’Office réjouit les uns et heurte les autres, la plupart du temps sans savoir pourquoi.
Les notes qui suivent s’inspirent du besoin de rendre plus rationnel le débat, tentent d’y mettre un certain ordre, enfin proposent la constitution d’une nouvelle discipline scientifique pluridisciplinaire : l’aménagement linguistique, dont l’objet serait le développement harmonieux d’une langue au sein d’une culture.
I. Problématique
Nous nous proposons d’énumérer les termes de la question. Nous emprunterons beaucoup à la sociologie et à l’anthropologie culturelle, tout particulièrement à Linton[1], sans nous préoccuper de pousser très loin l’analyse de chacun des concepts-outils utilisés. L’essentiel, pour nous, est d’affirmer que l’aménagement linguistique repose entièrement sur certains phénomènes sociologiques et d’en faire l’énumération provisoire la plus complète. Ce qui est important, ce n’est pas la nouveauté de chaque terme, mais la prise de conscience du fait qu’il faut en tenir compte.
a) La notion de culture
« Une culture est la configuration des comportements appris et de leurs résultats, dont les éléments composants sont partagés et transmis par les membres d’une société donnée[2] ».
« Configuration » pour indiquer qu’une culture est un ensemble d’éléments interreliés; « comportements » pour exclure de la notion de culture les faits biologiques automatiques comme la respiration, la digestion, ou les pulsions instinctuelles comme se reproduire, survivre; « résultats » pour inclure dans la culture certains produits de l’homme, comme la radio ou l’automobile, à cause de leur influence sur les comportements : « partagés et transmis » pour insister sur le fait que la notion de culture implique nécessairement un processus de façonnement de l’individu par le groupe, quel que soit l’âge de l’individu, de même qu’une forme de consensus établi entre les individus quant à la manière de vivre ou de faire les choses.
Il faut distinguer soigneusement la culture réelle et la culture construite[3]. La culture réelle est celle vécue par chaque individu qui y participe; elle comprend un très grand nombre d’éléments, parce qu’elle englobe l’extrême variété des comportements des individus : personne n’agit exactement comme son voisin, tout en agissant comme lui. C’est le partage difficile du personnel et du social. La culture construite est le produit de l’activité d’un chercheur qui tente d’extraire des comportements des individus les éléments stables et qui considère le résultat de cette opération comme l’essence de la culture. En somme, décrire une culture consiste à supprimer ce qu’a de personnel chaque comportement individuel observé.
b) La notion de modèle culturel
Définissons le modèle culturel comme un standard de comportement.
À la notion de culture réelle correspond celle de modèle culturel réel. On peut le décrire comme étant l’aire de variabilité à l’extérieur de laquelle le comportement est jugé comme bizarre et provoque des réactions diverses dans deux directions : félicitation, punition.
À la culture construite correspond le modèle construit. Il est le résultat de l’activité du chercheur qui essaie de ramener le modèle réel à ses composantes stables, celles que l’individu doit absolument respecter pour être accepté du groupe, quitte à y ajouter ses variantes personnelles sans risque. Le modèle culturel construit est donc une aire de plus petite surface au centre de l’aire de modèle réel, la couronne plus ou moins large ainsi obtenue symbolisant la part de la personnalité dans le comportement de l’individu.
Enfin, il existe un troisième type de modèle, le modèle idéal. « Il s’agit d’abstractions élaborées par les membres de la société eux-mêmes; ils représentent leur opinion unanime sur la façon dont il faut se comporter en certaines situations [...]. En général, les modèles idéaux paraissent édifiés le plus souvent pour les situations que la société juge d’une importance primordiale et notamment pour celles qui engagent l’interaction des individus qui occupent des positions différentes dans le système social. Les modèles idéaux peuvent ne pas concorder, et de fait, ne concordent habituellement pas, avec les modèles construits que le chercheur élabore au moyen de ses observations sur le comportement réel. Dans certains cas, le désaccord peut signifier simplement que le modèle idéal ne parvient pas à conserver le contact avec les réalités d’une culture en plein changement [...]. Mais dans d’autres cas, il semble bien que le modèle idéal n’ait encore jamais concordé avec la moyenne du modèle culturel réel : il représente alors l’objet d’un désir, une valeur qu’on a toujours admise davantage en la violant qu’en la respectant. Dans les deux cas, les modèles idéaux exercent une action normative en décourageant les conduites qui s’écartent trop des standards qu’ils proposent[4]. »
c) La variation des modèles réels
On peut ramener à cinq types principaux les causes de la variation des modèles réels :
1) les variations personnelles, c’est-à-dire celles qui manifestent la personnalité de l’individu;
2) les variations socio-économiques, qui manifestent les différents statuts d’un individu au sein de la société;
3) les variations occupationnelles, qui découlent des différents rôles qu’un individu peut remplir dans la société;
4) les variations géographiques, qui sont les conséquences de la dispersion des membres d’un même groupe dans un espace plus ou moins grand;
5) les variations temporelles, qui sont provoquées par l’écoulement du temps, les années qui passent pouvant insensiblement modifier les comportements des individus. On prend conscience de cette variation lorsqu’il est possible de comparer le même élément culturel à différentes époques.
d) Le mode d’intégration de l’individu au modèle culturel réel
L’individu accepte, dans une très large part, les modèles culturels que lui propose la société où il vit.
La cause profonde et primordiale de ce phénomène est le besoin impérieux, vital que ressent l’individu d’être accepté et aimé par les membres du groupe où il vit.
L’individu participant à un nombre plus ou moins grand de groupes plus ou moins différenciés, il s’ensuit que le même individu variera son comportement pour se conformer aux modèles de chaque groupe où il s’insère. Il existe donc, chez l’individu, une pluralité de modèles réels qui lui permettent de s’adapter aux groupes auxquels il a affaire. L’importance du phénomène est directement proportionnelle à la mobilité de l’individu.
e) L’écart entre le modèle réel et le modèle construit
Nous avons vu que le modèle construit est l’œuvre du chercheur.
Il existe toujours un écart entre le modèle réel et le modèle construit : cela découle du processus même de la connaissance.
Cet écart peut signifier deux choses : ou bien, l’habileté du chercheur à saisir et à écrire le réel; ou bien, l’état des connaissances dans un domaine donné.
Il ne faut donc pas confondre le modèle construit et le modèle réel, encore moins identifier le premier au second.
Dans le domaine de l’analyse de la culture, plus qu’ailleurs, il faut conserver un sain scepticisme à l’égard des modèles construits que nous proposent les divers chercheurs.
f) La notion de langue
Nous nous en tiendrons, pour l’instant, au langage articulé humain, même si nous sommes convaincus que les autres formes de langage doivent s’insérer dans une théorie globale de l’aménagement linguistique.
La langue est un système de conventions grâce auxquelles les individus d’un même groupe communiquent entre eux. On y distingue une composante phonologique, une composante syntaxique, une composante sémantique. On y distingue également une profondeur et une surface, qui correspondent à peu près à l’implicite et à l’explicite de la définition de la culture[5], c’est-à-dire à l’intériorité (non observable ou vérifiable directement mais, indirectement, par le biais des comportements) et à l’extériorité (observable et vérifiable). La composante phonologique (profondeur) se réalise dans la chaîne phonétique (surface), la composante syntaxique dans le déroulement linéaire de la phrase; la composante sémantique se réalise d’une part par le truchement de la composante syntaxique, d’autre part par la composition (grâce à la composante phonologique) de divers sémèmes, soit lexèmes, c’est-à-dire le lexique, soit morphèmes, c’est-à-dire la morphologie.
La langue donne lieu à un ensemble de comportements. Elle est partie intégrante de la culture. On doit lui appliquer la même analyse sociologique ou anthropologique qu’aux autres institutions ou comportements constitutifs de la culture.
g) Application de la notion de modèle à la langue
1) Le modèle linguistique réel est constitué par l’ensemble des comportements langagiers des individus à l’intérieur d’un groupe, qui sont acceptés et jugés « normaux » par les membres du groupe, en ce qu’ils ne donnent lieu à aucune réaction (de surprise, de désapprobation, d’admiration, de refus, etc.).
Il y a autant de modèles linguistiques réels qu’il y a de groupes à l’intérieur d’un même super-groupe (d’une même communauté linguistique).
2) Le modèle linguistique construit est le résultat de l’activité du ou des chercheurs qui tentent de saisir et de décrire le dénominateur commun des comportements langagiers « normaux » des membres d’un groupe.
Le nombre des modèles construits fluctue d’une part selon le nombre de modèles réels, donc de groupes, d’autre part selon le type d’approche des chercheurs et la manière dont ils se regroupent au sein d’une même théorie (ou modèle) d’analyse (linguistique transformationnelle, linguistique guillaumienne, etc.).
3) Le modèle linguistique idéal est la manière dont l’ensemble d’une société pense qu’il faut parler ou écrire. C’est une image très floue, qui existe dans la conscience des membres de la société, vers laquelle on se retourne lorsqu’il nous faut apprécier la qualité de la parole ou de l’écriture de quelqu’un.
4) Les modèles linguistiques réels sont sujets aux mêmes variations que les autres comportements culturels (voir I.c).
La notion d’idiolecte tente de cerner les variations individuelles (idiolecte : manière dont un individu manipule la langue); la notion de niveaux de langue tente de cerner les variations linguistiques socio-économiques; celle de langue spécialisée recouvre les variations occupationnelles ; celle de langue régionale correspond aux variations géographiques; les variations temporelles sont l’objet de la linguistique diachronique. Enfin, l’intersection de toutes ces variations, à l’exclusion des variations temporelles, constitue la langue commune. Par métaphore, on pourrait représenter ces notions par une marguerite dont le cœur serait la langue commune, les pétales les divers types de variations ; de même qu’une marguerite est composée d’un cœur et d’un certain nombre de pétales, de même la langue est constituée de la langue commune et des variations. On a beaucoup tendance à réduire la langue à la seule langue commune. Ce peut être nécessaire aux chercheurs pour des raisons méthodologiques, ou conformément à une stratégie de description. Mais il faut le savoir et le dire. Par rapport aux modèles construits, on pourrait utiliser une autre métaphore, celle de la pyramide : au bas de la pyramide, les idiolectes; au premier étage, les modèles construits correspondant à un petit groupe, la famille, par exemple; au deuxième, les modèles construits correspondant à un groupe plus grand, par exemple, le quartier, la ville; ensuite, ceux correspondant à une région, à un pays; enfin, au sommet, le modèle linguistique construit unique applicable à tous les comportements langagiers des membres du super-groupe, par exemple la francophonie. Plus on va vers le sommet, plus on généralise, plus on s’éloigne du réel.
Les variations sont d’autant plus intenses qu’elles se rapprochent de phénomènes linguistiques de surface. Ainsi, elles atteignent la plus grande intensité dans le lexique et la phonétique.
II. Mode d’implantation des modèles linguistiques réels
La question que nous nous posons est la suivante : comment les modèles linguistiques réels s’imposent-ils à l’individu?
On peut répondre à cette question en se plaçant successivement à deux points de vue, celui de l’individu et celui du groupe, tout particulièrement de la société.
a) Point de vue de l’individu
En guise de réponse, on peut formuler au moins trois hypothèses :
1) L’individu respecte le modèle linguistique réel du groupe par mimétisme, en se laissant mouler sans même s’en rendre compte.
2) L’individu respecte le modèle linguistique réel du groupe par besoin d’intégration au groupe, c’est-à-dire pour être accepté et aimé des membres du groupe. La langue, parce qu’outil de communication entre les membres du groupe, joue un rôle très important dans l’intégration des individus. Elle prend souvent valeur de symbole : les membres du groupe se reconnaissent par leur manière de parler.
3) L’individu peut être amené à respecter le modèle linguistique réel du groupe par contrainte, lorsque le groupe l’y oblige sous peine de représailles ou de sanction, ou encore lorsque c’est la seule manière d’entrer en communication avec les membres du groupe.
b) Point de vue du groupe
La réponse la plus fréquente à la question que nous posions plus haut est : l’usage détermine le comportement linguistique de l’individu. Autrement dit, la société amène un individu à parler et à écrire d’une certaine manière de par la seule influence des habitudes linguistiques les plus répandues dans le groupe. Si vous êtes linguiste, vous aurez donc tendance à concevoir l’usage dans une perspective statistique et à penser que c’est la fréquence nette d’un phénomène qui fait qu’il est accepté ou acceptable; de plus, vous donnerez priorité à la langue parlée. Si vous êtes grammairien, vous distinguerez entre le bon et le mauvais usage et vous observerez surtout la langue écrite.
Le corollaire de cette réponse est un net refus généralisé du concept de dirigisme linguistique. La plupart des observateurs et, parfois, des usagers interdisent à la société, et à son incarnation politique l’État, d’intervenir dans les usages linguistiques, en en fixant, d’une manière ou de l’autre, les modalités.
On peut établir un certain parallélisme entre ce type de réponse et le libéralisme économique. La thèse centrale[6] du libéralisme économique réside dans l’affirmation de l’existence, dans le domaine économique, d’un ordre naturel qui tend à s’établir spontanément. Le rôle des individus doit se borner à découvrir les lois économiques qui entraînent le système vers l’équilibre. L’individu est l’agent économique par excellence, à qui il faut accorder le maximum de liberté. L’État et les groupes privés ne doivent pas, par leur intervention, gêner le libre jeu de la concurrence entre individus, qui, à elle seule, équilibrera production et consommation grâce au mécanisme des prix, tandis que celui des revenus ajustera l’offre et la demande de travail et de capital. L’ordre naturel doit assurer un développement économique sans crise; il est très supérieur à tout ce qui pourrait résulter d’une organisation de l’économie par les hommes. Malheureusement, l’application de cette théorie a provoqué et provoque encore des crises économiques plus ou moins graves et l’État dut intervenir pour orienter la vie économique de la société. L’idée de la non-intervention de l’État dans l’économie est périmée et nous vivons aujourd’hui dans un système économique de plus en plus orienté et contrôlé par l’État. La théorie du libéralisme économique comportait un certain idéalisme quant à l’homo economicus et marquait l’ignorance des mécanismes réels de la vie économique. Nous croyons qu’il en est de même de la théorie de l’usage : elle donne bonne conscience à notre ignorance des mécanismes du façonnement linguistique de l’individu et suppose un homo loquens totalement libre. En un mot, répondre que c’est l’usage qui détermine le comportement linguistique, c’est ne rien dire.
Nous proposons plutôt, à titre d’hypothèse, la réponse suivante : les comportements linguistiques de l’individu sont fortement façonnés par l’État et les groupes privés, qui mettent en place des procédés de standardisation linguistique.
III. Les procédés de standardisation linguistique
Notre hypothèse repose sur l’observation empirique d’un certain nombre de phénomènes sociaux, dont l’objet, en tout ou en partie, est d’orienter, avec plus ou moins de force et de succès, le comportement linguistique des individus.
À titre indicatif, nous nous proposons d’en faire l’énumération, avec quelques remarques descriptives, sans nous préoccuper ni de pousser la description de chaque phénomène très loin, ni d’être exhaustif dans leur inventaire.
a) L’enseignement de la langue commune
L’enseignement de la langue commune aux enfants surtout (école maternelle et élémentaire), aux adolescents (école secondaire) et aux jeunes gens (cégep) a pour objectif fondamental de leur donner une maîtrise souple et aussi étendue que possible de leur idiome maternel.
Cette situation d’apprentissage est extrêmement complexe quant à son influence sur le développement linguistique des sujets-agents.
1) Elle provoque un brassage plus ou moins intense, selon les situations, des milieux familiaux, des quartiers, des niveaux socio-culturels, des régions mêmes, d’où mise en présence des langues correspondantes, prise de conscience chez l’enfant et l’adolescent de la variation linguistique; d’où réactions diverses (confirmation de son idiolecte, identification à la langue de l’autre, hostilité, amusement, honte, etc.); d’où ensuite souvent recherche d’un consensus linguistique entre copains, établissement d’un modèle différent de celui de la famille; d’où enfin parfois apprentissage par le vécu de différentes variétés d’une même langue, que l’on manipule à volonté selon les circonstances.
2) L’enfant, l’adolescent entendra, observera peut-être la manière dont ses différents instituteurs ou professeurs parlent. Il se peut que tous le fassent à peu près de la même manière : dans ce cas, leur influence se confirme et s’amplifie; il se peut surtout qu’ils diffèrent entre eux, parfois intensément. Étant donné l’importance de la relation élève-instituteur, étudiant-professeur, si l’on pense surtout au phénomène de l’identification ou du rejet, on est certain de l’influence de la langue de l’enseignant sur l’enseigné, dont il faudrait examiner l’intensité et la direction.
3) L’enfant, l’adolescent prend alors contact avec la langue écrite, celle de ses manuels, celle de ses lectures, celle de sa documentation, celle des textes qu’on lui fait lire, analyser, apprendre. Ici commence l’influence de la langue écrite sur la langue parlée.
4) Enfin, nous notons que l’école n’enseigne jamais n’importe quelle forme de langue, mais qu’en général elle en propose une forme comme modèle. C’était très vrai il y a quelques années, lorsqu’on enseignait systématiquement la langue écrite bourgeoise de niveau littéraire; c’est moins clair depuis que le Québec, la France, la Belgique s’interrogent sur la pédagogie de la langue maternelle.
b) L’enseignement des langues techniques et professionnelles
Enseigner la chimie, la plomberie, le droit ou la gestion des entreprises, c’est non seulement enseigner une science, une technique, un art, c’est aussi et surtout enseigner un vocabulaire, une terminologie et, on l’oublie trop, une stylistique, c’est-à-dire une manipulation particulière de la langue, propre à cette activité (rédaction d’un rapport de laboratoire, rédaction d’un contrat, etc.). Et tous apprennent, à peu de variantes près, la même chose, l’idéal des sciences et des techniques étant de plus grande uniformité possible. En ce sens, l’usage, que fait l’individu, de la langue pour son activité professionnelle, est très fortement orienté et standardisé dès le départ, dès l’apprentissage ou l’étude des rudiments de celle-ci.
c) Mode d’utilisation de la langue à l’usine
D’autant plus que le mode d’utilisation est extrêmement contraignant : à son arrivée à l’usine, l’individu n’a pas beaucoup le choix quant à la langue qu’il va utiliser, il sera forcé de prendre celle de l’usine. Le Québec en donne une démonstration chaque jour, puisqu’on y observe que des individus travaillent en anglais, même si toutes leurs études se sont déroulées en français et même si le reste de leur vie se passe en français. La situation de travail, comme celle d’apprentissage, est complexe. Elle comporte beaucoup d’éléments dont la somme totale définit la contrainte linguistique qui s’exerce sur l’individu. Nous citons comme exemples :
1) La langue de la documentation technique propre à l’activité de l’usine.
Dans chaque usine, on trouve une masse de documents de divers ordres, qui régissent son fonctionnement : description des procédés de fabrication, spécification technique des produits, plan de l’usine, plans des machines, mesures de sécurité, convention collective, description de fabrication, c’est-à-dire la langue dans laquelle les ingénieurs transmettent leurs connaissances et leurs instructions au personnel d’exécution.
2) La langue des cartes de travail.
Dans certaines usines, l’ouvrier connaît sa tâche de la journée en lisant une carte où on lui dit quoi faire et comment le faire. Il y apprend en même temps le vocabulaire et la langue de son activité, éléments qu’il subit.
3) La langue des imprimés de gestion.
C’est-à-dire de tous les imprimés qui servent de lien entre la direction et le personnel : jours de congé, consigne de sécurité, avis divers, etc.
4) La langue du cahier des charges.
C’est-à-dire du document où le client dit ce qu’il veut qu’on fabrique pour lui. Par exemple, la commande d’un pétrolier signifie des centaines de pages de textes.
d) Le mode d’utilisation de la langue par les organismes gouvernementaux
Le mode d’utilisation de la langue par les organismes gouvernementaux, tout particulièrement lors de la rédaction des textes juridiques et dans les imprimés de gestion des différents programmes. Par exemple, le programme d’assurance maladie véhicule toute une terminologie et une phraséologie que tous les intéressés respecteront et reproduiront parce que c’est officiel, et souvent parce qu’ils ne peuvent faire autrement même s’ils le voulaient.
Il y a un très net processus de contrainte linguistique. Encore ici, le Québec est un très bon terrain d’observation.
e) La langue des médias : radio, télévision, cinéma, journaux, revues, publicité
Que les médias, de par le modèle linguistique qu’ils proposent, exercent une influence normalisatrice sur leurs adeptes est admis par un très grand nombre d’observateurs, de linguistes entre autres. C’est ainsi qu’en France, on leur attribue une part de responsabilité dans la disparition des parlers régionaux. Au Québec, on prétend que Radio-Canada a contribué à modifier (à améliorer, disent certains) la situation linguistique.
f) L’activité des groupes de normalisation technique
Nous entendons par là des organismes (type Association française de normalisation, Association canadienne de normalisation), des groupes (type associations professionnelles, chambre syndicale), des organismes gouvernementaux (type service de la loyauté des ventes, service d’inspection des viandes) dont l’activité comporte une forme d’intervention dans le domaine du vocabulaire ou de la terminologie.
Par exemple, l’Association française de normalisation entreprend de normaliser la fabrication des boulons, vis, écrous. Son objectif est strictement technique : décrire les spécifications des produits. Mais elle doit aussi les nommer. Si tous les fabricants utilisent le même terme, pas de problème; s’il y a divergence, on procédera à une consultation, on dégagera un consensus, de manière à ne rendre officiel qu’un seul mot qui, fort de ce caractère, supplantera peu à peu les autres.
Autre exemple : en standardisant les coupes de viandes, on standardise du même coup la terminologie ; non seulement le boucher découpera-t-il la bête d’une certaine manière, mais il la vendra sous une certaine appellation, contrôlée par le service de la loyauté des ventes.
Dernier exemple : il existe à Québec et à Ottawa un service de contrôle de l’étiquetage des produits alimentaires, qui surveille non seulement les poids et mesures, les composants chimiques, mais aussi l’appellation du produit, qui doit correspondre au vocabulaire accepté par chaque service. D’où influence sur le vocabulaire du consommateur.
g) L’activité d’organismes officiels à vocation normative
Exemple : L’Académie française, l’Académie Goncourt, le Conseil international de la langue française, l’Office de la langue française du Québec, les Commissions ministérielles de terminologie (mises sur pied par le gouvernement français pour trouver des équivalents français aux mots anglais les plus utilisés dans chaque ministère).
Quoi qu’on en pense, il nous faut examiner l’influence de ces organismes sur le développement d’une langue.
h) L’activité des chroniques de langue
L’activité de certains individus qui se donnent comme vocation d’orienter l’usage, de le régler, de le corriger. Exemple : Grevisse, par la publication du Bon Usage, Littré, par la publication de son dictionnaire, les émissions de langue de Radio-Canada, les chroniques de langage dans les journaux.
Là encore, il faut examiner de près l’influence de ces personnes, son mode de pénétration, sa diffusion dans la collectivité.
IV. L’aménagement linguistique
C’est en observant ces phénomènes, c’est en y réfléchissant que nous en sommes venus à mettre en doute notre propre croyance en l’usage, à penser que des forces sociales orientaient fermement et avec succès le comportement linguistique des individus et à ressentir le besoin d’examiner ces faits avec méthode et rigueur.
Voilà, pourquoi nous proposons une nouvelle voie à la sociolinguistique, que nous désignons sous le terme d’aménagement linguistique.
L’aménagement linguistique a pour objet :
a) l’analyse de la genèse d’un modèle réel de comportement linguistique;
b) l’inventaire et l’analyse des procédés de standardisation linguistique;
c) l’observation et la description de leur mode d’action particulier et de leur interaction.
L’objectif poursuivi est d’assurer le développement de la langue en harmonie avec celui de la société, de la science et de la technologie, de manière à ce qu’il n’y ait aucun hiatus entre eux.
Conclusion
Nous sommes fermement convaincus que l’évolution de l’humanité provoquera de tels chocs entre les langues qu’il faudra intervenir et assurer leur coexistence et leur développement.
Notes
[1] Linton, Ralph, Le fondement culturel de la personnalité, Paris, Dunod, 1959, 139 p.
Ausgehend von den Problemen des frankophonen Sprachraums in Kanada greift der Autor die Frage auf, ob die Entwicklung einer Sprache und der Sprachgebrauch nur den regional vorherrschenden soziologischen und ökonomischen Einflüssen unterworfen bleiben oder ob bewußt eine harmonische Gesamtentwicklung innerhalb eines größeren Kulturraums angestrebt werden soll.
Alle schriftlichen Erzeugnisse (von der Schlagzeile bis hin zur gehobenen Literatur), Rundfunk und Fernsehen üben einen jeweils unterschiedlichen Einfluß auf die einzelnen soziologischen Gruppen und deren Sprachgebrauch aus. Soll man jedoch die Entwicklung einer Sprache — ähnlich den Prinzipien des wirtschaftlichen Liberalismus — sich selbst bzw. den obigen Einflüssen überlassen oder aber zur Wahrung der sprachlichen und damit geistigen Einheit — bei aller Achtung vor der kulturellen Vielfalt wie beispielsweise im frankophonen Sprachraum — mit helfender Hand sinnvoll eingreifen ?
Jean-Claude Corbeil liefert hierzu eine umfangreiche Untersuchung und gibt eine Antwort auf diese nicht unerhebliche Frage.