Table ronde sur les théories linguistiques et leurs domaines d’application – Aménagement linguistique

L’aménagement linguistique se situe dans le domaine de l’application. Quand il parle de sa spécialité, M. Corbeil préfère cette appellation à l’emploi du calque américain « language planning », planification linguistique. Cette dernière expression a en effet des connotations péjoratives pour les gens à qui elle est destinée. Cette préférence a aussi pour avantage de permettre de distinguer entre aménagement linguistique et politique linguistique (d’un État).

Afin de pallier les lacunes terminologiques de l’aménagement linguistique, on a emprunté à la linguistique. C’est de cela que M. Corbeil s’est donné pour but de rendre compte dans son exposé. On distingue d’abord aménagement du statut de la langue et aménagement de la langue elle-même. Au chapitre du statut de la langue, on différencie communication institutionnalisée et communication individualisée. L’aménagement linguistique ne peut porter que sur la communication institutionnalisée. Le second emprunt à la linguistique, c’est l’analyse des fonctions de la langue avec pour modèle celui de Jakobson, lequel est basé sur les théories de la communication. M. Corbeil y a ajouté une fonction dite intégrative pour rendre compte de la fonction d’appartenance à une communauté linguistique que remplit la langue. Le troisième élément, c’est l’analyse des faits de concurrence linguistique et ceci entre les variantes d’une même langue et entre différentes langues en présence sur le même territoire. À ce sujet, on peut mentionner les notions de marché linguistique, les théories du bilinguisme et du multilinguisme (institutionnalisé ou fonctionnel). On parle également de la problématique de la norme en tant que processus de valorisation d’une variante par rapport aux autres. Cela fait intervenir la régulation linguistique, c’est-à-dire la façon dont les individus modèlent leur comportement linguistique par rapport aux variantes. On est donc très intéressé par les travaux portant sur les attitudes des locuteurs puisqu’elles sont déterminantes pour faire des choix. Ainsi, du côté du statut de la langue, des travaux sont en cours, mais il faut entre 20 et 25 ans avant de pouvoir analyser des résultats.

Pour ce qui est de l’aménagement de la langue elle-même, il y a d’abord le versant de la terminologie. La théorie de cette discipline a été élaborée à partir de la linguistique, notamment pour la théorie du signe linguistique, celle du syntagme et aussi pour la base morphologique nécessaire à la néologie. Les méthodes de travail en terminologie viennent de la lexicographie, de la lexicologie et de la dialectologie. La terminologie, de par son besoin de rigueur, est aussi concernée par la normalisation : il faut choisir entre les synonymes.

Le dernier domaine enfin, c’est celui de la standardisation linguistique. Notre langue, qui est standardisée, n’a plus ce problème, mais les langues de certains pays d’Afrique doivent aujourd’hui être standardisées au niveau de l’orthographe, de la prononciation et de la grammaire. Tout ceci a des répercussions sur l’enseignement de ces langues. Cette standardisation devrait reposer sur la description linguistique, mais d’autres critères, humains ceux-là (comme la volonté du chef d’État), viennent perturber les choix.

Abstract (anglais)

Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée

Language planning is a kind of application. In speaking of his specialization, Mr. Corbeil prefers the term “aménagement linguistique” to the American calque “planification linguistique”. This latter term has in fact pejorative connotations for the people to whom it applies. This preference also has the advantage of distinguishing between language planning and language policies (of a government).

In order to compensate for the terminological gaps in language planning, people have borrowed from linguistics. The purpose of Mr. Corbeil’s presentation is to account for this phenomenon. A distinction is first made between planning for the status of a language, and planning for the language itself. Concerning the status of a language, institutional communications are quite different from individual communications. Language planning can only deal with institutional communications. The second contribution from linguistics is in the analysis of language functions, as in the model of Jakobson, based on theories of communication. Mr. Corbeil adds a function which he calls integrative, in order to account for the function of belonging to a language community, which is fulfilled by language. The third element is the analysis of the facts of linguistic competition, between varieties of the same language and between different languages present in the same territory. Here, one may mention notions of the linguistic marketplace and theories of bilingualism and multilingualism (institutional or functional). There is also the problem of language standards, the process of awarding greater prestige to one language variety rather than to others. This brings in linguistic regulation, that is the manner in which individuals modify their language behaviour with respect to these varieties. For this reason, work done on speakers’ attitudes is important, because these attitudes determine what choices are to be made. Thus on the question of language status work is in progress, but we will need twenty to twenty-five years before we can analyze the results.

As far as planning of the language itself is concerned, there is first of all the area of terminology. Theory in this discipline has been developed from linguistics, especially from the theory of the linguistic sign, theory of syntax, and the morphological basis which underlies neology. The methodology of terminology comes from lexicology, lexicography and dialectology. Because of its need for preciseness, it is also concerned with normalization : one must choose among synonyms.

The last problem is that of standardization. French, which is standardized, no longer has this problem. But the languages of some African countries today must be standardized, in their orthographies, pronunciation and grammar. All this has repercussions on the teaching of these languages. Standardization should be based on linguistic description, but other criteria—human criteria (such as the desires of the head of state)—may sometimes disturb these choices.

Le régionalisme lexical : un cas privilégié de variation linguistique

Il m’apparaît nécessaire, en guise de note préliminaire à cet exposé, d’indiquer rapidement les aires linguistiques que j’ai observées et dont la connaissance inspire les considérations soumises ici à votre attention.

En premier lieu, et bien évidemment, l’aire linguistique québécoise et canadienne  : d’abord, du point de vue de l’enseignement du français, langue maternelle, pendant sept ou huit années de carrière consacrées à la formation du personnel de l’enseignement primaire et secondaire; ensuite, comme linguiste considérant les choses dans le cadre strict du structuralisme, puis de la sociolinguistique; enfin, comme directeur de l’Office de la langue française, donc du point de vue de l’aménagement linguistique.

Ensuite, l’aire africaine  : d’abord, en ce qui concerne l’usage du français dans les divers pays de cet immense continent, grâce surtout aux travaux qui ont permis la préparation et la publication de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, ouvrage d’une grande importance tant théorique que méthodologique et qui sort la notion de régionalisme du strict cadre des relations du français central avec ses variations régionales ou avec l’anglais, donc de la perspective qui est en général la nôtre; mais l’aire africaine m’a aussi fait déboucher sur la variation des langues africaines elles-mêmes, y compris lexicale, mais cette fois-ci, dans l’optique de l’établissement d’une langue standard, donc en amont de la situation sociolinguistique des langues européennes (Corbeil 1984b, p. 60-68).

Enfin, l’aire arabophone, qui présente d’importantes analogies avec le cas du français, en ce que la langue arabe possède d’une part un standard bien établi (l’arabe classique), décrit par la tradition grammairienne, illustré par une littérature, cristallisé dans un texte religieux, le Coran, ce qui introduit une dimension sacrée dans le débat linguistique, mais langue qui possède aussi, d’autre part, des dialectes relativement éloignés de l’arabe classique, mais qui sont les véritables langues maternelles des locuteurs arabes, d’où une sorte de diglossie arabe classique/arabe dialectal fort mal analysée jusqu’à maintenant. De plus, le lexique de la langue arabe étant aujourd’hui déficitaire, surtout dans les vocabulaires de spécialités, beaucoup de lexicologues et terminologues arabes sont d’avis qu’on pourrait puiser dans la tradition et la créativité dialectales beaucoup de termes aptes à désigner des notions nouvelles. Nous retrouvons ici le problème de la relation entre langue centrale et langue régionale, mais cette fois sous l’angle de la contribution des lexiques régionaux au développement du lexique général de la langue.

Pour ma part, je tire de ce cheminement deux conclusions  : la variation linguistique est un phénomène universel et continu; la variation lexicale, donc ce que nous avons appelé jusqu’ici les régionalismes, n’est qu’un cas particulier de variation linguistique. Il m’apparaît également que l’une des tâches les plus importantes pour la linguistique d’aujourd’hui est l’élaboration d’une théorie et d’une méthodologie de la variation linguistique, applicable non seulement aux langues standardisées, mais aussi aux langues en cours de standardisation, donc en s’éloignant de l’eurocentrisme qui caractérise actuellement la linguistique.

Il y a donc trois aspects principaux au sujet qui nous occupe ici  : un aspect didactique, en considérant le rôle du dictionnaire comme instrument de référence dans l’enseignement de la langue maternelle et de la langue seconde; un aspect guide de l’usage pour l’emploi de la langue dans les communications institutionnalisées; enfin, un aspect stratégie de communication si l’on se place du point de vue de l’insertion des usages québécois dans l’ensemble de la communauté de langue française.

Ceci étant dit, jetons un coup d’œil, aussi rapide que critique, sur ce syntagme binotionnel régionalisme lexical, ce qui nous amènera à partager nos propos entre la notion de français régional et l’aspect lexical du français régional, donc la forme que devrait prendre un éventuel dictionnaire du français au Québec et, conséquemment, la méthodologie à suivre pour l’élaborer.

La langue est d’abord un comportement, c’est-à-dire un geste de communication entre personnes appartenant à une communauté linguistique, dont la taille peut varier considérablement soit d’après la mobilité de chaque individu, soit d’après la dispersion d’une même langue dans un espace plus ou moins grand, selon que l’observateur considère le locuteur ou le système linguistique.

Si l’on se place du point de vue de la communauté linguistique, c’est-à-dire du sociolecte, et non du point de vue de l’individu, donc de l’idiolecte, il apparaît que les comportements linguistiques sont soumis à une double dynamique, la variation et la régulation (Corbeil 1983, p. 281-303).

La variation provient de ce que chaque groupe de la société se caractérise par un usage particulier du code linguistique commun, dont l’écart par rapport à ce code peut être plus ou moins considérable et affecter l’une ou l’autre, ou la totalité des composantes du système linguistique, phonologie (donc prononciation et intonation), morphologie, syntaxe, sémantique (donc lexique). Deux observations, en relation avec notre propos, s’imposent ici. En se construisant, le structuralisme, puis ensuite la linguistique transformationnelle, ont éliminé de la notion de pertinence les phénomènes linguistiques qui ne modifiaient pas le contenu sémantique du message, donc tous les éléments liés à la variation sociale (Corbeil 1984a, p. 37). En conséquence, les linguistes ont peu réfléchi à la pertinence sociale des faits linguistiques; les notions les plus stimulantes sur ce point nous ont été fournies par des philosophes, par exemple la distinction entre expression et communication chez Gusdorf (Gusdorf 1952), par des anthropologues, par exemple la notion de modèle de comportement chez Linton (Linton 1959) ou par des sociologues, par exemple Bourdieu avec ses travaux sur la reproduction (Bourdieu 1964 et 1970) ou sur le marché linguistique (Bourdieu 1982). A contrario, l’analyse des fonctions linguistiques chez les linguistes, par exemple celle de Jakobson (1963), qui continue à être citée parce que c’est la seule connue, est strictement tributaire du circuit de la communication. Nous lui en avons substitué une autre, davantage sociolinguistique, (Corbeil 1980a, p. 75), où nous introduisons la notion de fonction intégrative, qui permet de prendre en compte le phénomène d’appartenance à une communauté linguistique, ou son contraire, le rejet, et qui peut expliquer le processus de modélisation du comportement linguistique de chaque locuteur.

Ainsi en arrive-t-on à la régulation linguistique, que nous avons définie comme « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d’un groupe ou d’un infragroupe donné sont façonnés dans le respect d’une certaine manière de faire sous l’influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes » (Corbeil 1983, p. 283). Ce qui suppose qu’au sein du groupe, ou de chaque sous-groupe, un consensus s’est établi sur le modèle linguistique à suivre et que ce modèle est illustré soit oralement, par des locuteurs prestigieux (ceci est particulièrement important dans les communautés à tradition orale, exclusive ou dominante), soit graphiquement, par la littérature, mais aussi et peut-être surtout par les journaux. Il n’est pas nécessaire que ce modèle soit décrit pour qu’il fonctionne, mais on note que l’appareil de description joue un rôle normatif important lorsqu’il existe, surtout les grammaires et les dictionnaires. Selon la taille de la communauté linguistique, il existe plusieurs modèles linguistiques distribués dans deux directions, vers les groupes les plus petits (par exemple le français populaire de Montréal) ou vers les groupes les plus grands (par exemple le français dit international), ce qui nous amène à nommer norme le modèle linguistique dominant au sein de la communauté linguistique d’appartenance, infranorme le modèle linguistique de chaque groupe particulier et supranorme le modèle linguistique de la communauté linguistique dispersée. Cette multiplicité des modèles linguistiques crée un marché linguistique (Bourdieu 1982) où chaque comportement prend sa valeur, son prix; mais elle entraîne aussi un phénomène de concurrence sociolinguistique, dont nous avons ramené à quatre les principes dynamiques de fonctionnement  : le principe de convergence, le principe de dominance, le principe de persistance et le principe de cohérence (Corbeil 1983, p. 296 et suiv.).

Dans la perception de cette dynamique, l’aspect lexical, le mot, joue un rôle de premier plan, pour au moins trois types de motifs d’ordre différent, mais d’égale importance. Le lexique, tout comme la prononciation mais à un degré moindre, est un aspect externe du système linguistique, donc facilement repérable par les « étrangers », entendus ici comme étant ceux qui ne sont pas de la même communauté linguistique que le locuteur. Le mot est donc l’un des éléments qui sert de repère à la délimitation des zones de variation d’usages linguistiques et, en conséquence, à la classification des locuteurs dans l’une ou l’autre zone ainsi délimitée. Nous pensons que ceci se vérifie surtout du mot en tant que réalité sonore ou écrite (signifiant) et plus difficilement de l’aspect sémantique du mot (signifié), qui est du domaine implicite de la langue, donc moins facilement repérable de prime abord. Autrement dit, autant il est facile de repérer un mot propre à un groupe ou à un sous-groupe (débarbouillette et bobette, par exemple, ou boubou et couscous), autant il est difficile de déterminer si les mots ont réellement la même signification et la même connotation chez deux locuteurs de deux communautés différentes (torrent, ambassade, hirondelle, par exemple, mots en apparence inoffensifs, mais à sens différents, le premier entre le Québec et Paris, les deux derniers entre l’Afrique et l’Europe-Amérique). Il faudra tirer les conséquences méthodologiques de ce fait plus tard. D’autre part, la divergence des mots et des sens attribués aux mêmes mots complique ou perturbe la communication entre locuteurs de groupes différents. À l’intérieur d’une même communauté linguistique et, a fortiori, d’une communauté à une autre, la tendance à réduire ces divergences est directement proportionnelle à la fréquence des communications entre des locuteurs appartenant à des sous-groupes ou à des groupes différents. Ceci est l’une des causes principales du phénomène de la régulation linguistique, ici lexicale, et de l’uniformisation ou de la normalisation des vocabulaires de spécialités. Enfin, d’un point de vue complètement différent, on note que le vocabulaire, à cause même de son caractère explicite, sert de marqueur d’appartenance à une communauté linguistique particulière, de moyen d’affirmation face aux autres de sa propre identité culturelle (Corbeil 1984c) et, à la limite, d’instrument de lutte politique et idéologique, si l’on se rappelle, par exemple, l’emploi par des écrivains québécois du français populaire urbain comme moyen de faire prendre conscience de l’aliénation culturelle et économique de la nation québécoise, ou la tentative de créer un nouveau vocabulaire des institutions lors de la Révolution française, expérience reprise de nos jours par certains gouvernements africains. Nous sommes ici sur le terrain strictement sociologique, avec fortes retombées en lexicographie.

On comprend alors mieux l’engouement de presque tous les locuteurs d’une même langue pour cet aspect particulier de la variation linguistique et la fascination que le lexique exerce chez tous ceux qui s’intéressent à l’observation et à la description des faits linguistiques. Nous dirions d’ailleurs la même chose de la phonétique et de la phonologie. D’autre part, ce type d’étude est à la fois fragile, pour le linguiste lui-même et, à plus forte raison, pour l’amateur, mais en même temps absolument nécessaire.

L’étude est fragile si l’on prend comme point de départ la notion de français régional et la méthodologie des ismes qui en découle, comme on le fait le plus souvent. J’ai tenté récemment (Corbeil 1984a) d’expliquer pourquoi. Sans reprendre toute cette analyse ici, résumons-la tout au moins en quelques traits. 11 est difficile d’arriver à une définition de la notion de français régional qui résiste à une analyse critique attentive, autant pour la délimitation de l’espace ainsi circonscrit que pour le choix des critères permettant d’inclure ou d’exclure ce qui lui est propre  : force nous est de constater que cette notion n’est utile qu’à la condition qu’on n’y regarde pas de trop près, un peu comme nous le faisons de l’usage du mot mot, en sachant très bien qu’il est aussi flou que commode. Du point de vue méthodologique, le point de départ français régional nous fait déboucher sur la comparaison français standard/français régional, dont les deux termes sont imprécis, le français standard étant, lui aussi, une zone délimitée arbitrairement, surtout sur la base du français des locuteurs instruits des agglomérations urbaines de France, notamment Paris; pour comparer, il faut des données comparables et je ne crois pas que nous disposions aujourd’hui de tous les renseignements nécessaires pour comparer un à un les faits de lexique en usage dans les diverses communautés linguistiques faisant usage de la langue française. L’expérience de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire est une excellente démonstration de cette impossibilité. Enfin, la méthodologie des ismes repose sur la capacité de l’observateur à identifier tout ce qui est susceptible de varier, ce qui n’est évidemment pas possible  : nous faisons face à un nouvel arbitraire, celui du choix des éléments soumis à l’analyse. Enfin, cette méthodologie ne peut déboucher que sur la mise en relief des différences, avec comme conséquence l’hypertrophie de l’esprit de clocher au détriment de l’esprit de solidarité, ce qui caractérise et dessert déjà assez ce qu’il est convenu d’appeler la francophonie et, en particulier, les relations France-Québec.

Mais en même temps, cette étude est nécessaire, je dirais même indispensable. La raison essentielle, dont tout le reste découle, m’apparaît être la définition et l’illustration de la norme lexicale reconnue par la communauté linguistique d’appartenance, norme qui ne peut être celle d’une autre communauté, pour la raison fondamentale que la légitimité linguistique ne peut provenir que de la communauté elle-même, et parce que c’est le seul moyen d’intégrer au lexique, avec leur valeur exacte, tous les éléments de la culture de la communauté. La description du lexique doit alors être globale et inclure tous les mots en usage dans la communauté, avec tous leurs sens et indication de leur valeur sociolinguistique. Découlent de cette première raison deux autres motifs qu’il vaut la peine d’évoquer  : d’une part, le besoin d’une norme lexicale pour l’usage de la langue dans les communications institutionnalisées (en son absence actuelle, c’est ce qui explique que la Charte de la langue française donne à l’Office de la langue française un pouvoir de normalisation, pour éviter que des contestations juridiques se fondent sur l’usage parisien au détriment de l’usage québécois, par exemple pour l’interprétation du texte d’un contrat ou la désignation des produits de consommation); d’autre part, pour étayer le sentiment de sécurité linguistique des locuteurs québécois, surtout lorsqu’ils font face à des choix linguistiques et qu’ils cherchent sur quoi les fonder (Corbeil 1980b).

Sur quelles conclusions débouche-t-on lorsqu’on regarde les choses de la manière dont je l’ai fait précédemment? Voici celles que je vous propose.

Il me semble devenu nécessaire aujourd’hui, pour le plus grand profit de la communauté francophone globale, de redéfinir la notion de langue française commune pour la bien distinguer d’une part de la norme linguistique de la communauté de France (le français français), d’autre part du français décrit qui tend à se confondre avec cette norme. Le français commun devrait se définir comme tout et uniquement tout ce qui est commun aux locuteurs du français, indépendamment de la prédominance d’un usage sur tous les autres. Nous n’avons aucune idée de ce qu’est ce français commun, mais son existence est certaine de par le fait de l’intercompréhension des locuteurs francophones. Son affirmation claire aurait au moins l’avantage de remettre tous les faits dans la bonne perspective sociolinguistique, celle de la variation comme règle générale, avec l’économie du marché linguistique comme conséquence.

Deuxième conclusion  : il me semble qu’il nous faut abandonner le concept de français régional et la méthodologie de la comparaison qui en découle. Notre objectif doit être de décrire le français au Québec, exactement comme si nous étions la seule communauté linguistique de langue française qui existât, c’est-à-dire en y incluant tous les mots en usage, dont il faudrait faire soigneusement l’inventaire des sens et déterminer les connotations, en prenant comme norme l’usage légitime québécois. La comparaison avec la France et les autres communautés ne peut venir qu’après cet effort de description de notre propre usage. Les travaux en cours permettront de disposer de matériaux pour une telle entreprise.

Enfin, du point de vue de la communauté francophone globale, il faut travailler à discréditer l’idéologie d’une seule norme du français en faveur d’une vision réaliste des choses, qui est celle de l’existence de plusieurs normes légitimes de l’usage du français, avec, en corollaire, l’acceptation de la variation linguistique et une stratégie de communication neutralisant les variantes quand la situation de communication l’exige.

Bibliographie

BOURDIEU, P. et J.-Cl. PASSERON (1964), Les héritiers, Paris, Éditions de Minuit, 183 p.

BOURDIEU, P. (1970), La reproduction, éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Éditions de Minuit, 220 p.

BOURDIEU, P. (1982), Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 244 p.

CORBEIL, J.-Cl. (1980a), L’aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, 154 p.

CORBEIL, J.-Cl. (1980b), « Les choix linguistiques », dans Actes du colloque “La qualité de la langue... après la Loi 101” (Québec, 30 septembre-3 octobre 1979), Québec, Conseil de la langue française, p. 46-52.

CORBEIL, J.-Cl. (1983), « Éléments d’une théorie de la régulation linguistique », dans La norme linguistique, textes présentés par É. Bédard et J. Maurais, Québec-Paris, Conseil de la langue française-Le Robert, p. 281-303.

CORBEIL, J.-Cl. (1984a), « Le “français régional” en question », dans Cahiers de l’Institut de linguistique de Louvain t. 9, 3-4 (Langues et cultures, mélanges offerts à Willy Bal), Louvain-la-Neuve, Cabay, p. 31-44.

CORBEIL, J.-Cl. (1984b), « Réflexion sur la relation entre variation linguistique et langue standard », dans Études créoles, vol. VII, n° 1-2, p. 60-67.

CORBEIL, J.-Cl. (1984c), « Aménagement linguistique et développement », dans Guy RONDEAU, Introduction à la terminologie, Chicoutimi, Gaétan Morin, p. XV-XXXIV.

GUSDORF, G. (1952), La parole, Paris, P.U.F., 126 p.

Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (1983), Montréal-Paris, AUPELF-A.C.C.T., LIII + 551 p. (les lettres A-B, C-F et G-O ont paru en fascicules en 1980, 1981 et 1982).

JACOBSON, R. (1963), Essai de linguistique générale, Paris, Éditions de Minuit, 260 p.

LINTON, R. (1959), Les fondements culturels de la personnalité, Paris, Dunod, 125 p.

Discussion

Lionel Boisvert, Université Laval : Je suis bien conscient que nous sommes ici dans une situation formelle de discours, mais en vous écoutant — et je suis certain qu’on arriverait à la même conclusion après les interventions de l’ensemble des conférenciers québécois — je me disais que l’usage que vous pratiquez pourrait être à peu près adéquatement décrit par les dictionnaires et les grammaires « île-de-franciens » ou du français standard actuel. Alors, est-ce que cela reviendrait à dire que, dans une situation formelle de discours comme celle qui est la nôtre ici, ou au fur et à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie des usages, même québécois, on ne tendrait pas à se rapprocher des usages décrits par les dictionnaires du français standard et, par voie de conséquence, est-ce que cela ne donnerait pas un semblant de légitimité à une démarche différentielle si, à partir d’un certain niveau, les usages québécois se confondent pour l’essentiel avec l’usage du français dit standard?

D’autre part, je suis tout aussi conscient qu’on peut hiérarchiser les usages québécois de façon interne. Je me demande cependant s’il serait raisonnable de penser qu’au niveau de ce qu’on appelle la supranorme tous les usages peuvent peser d’un poids égal. Est-ce que sur le marché ou la bourse aux usages, l’usage de la communauté la plus forte démographiquement, politiquement, économiquement, etc., ne sera pas toujours un peu plus égal que les autres et, finalement, ne jouira-t-il pas toujours d’un statut particulier qui fera qu’il sera toujours vu comme un point de référence pour l’ensemble de la communauté linguistique? Ce que vous appelez l’idéologie de la comparaison, que l’on rejette par la porte d’en avant, ne reviendra-t-il pas toujours par la porte d’en arrière?

Jean-Claude. Corbeil : Dans la première partie de la question, je pense qu’il serait utile de faire un commentaire d’ordre quantitatif, en ce sens que je ne pense pas qu’il y ait un très grand nombre d’éléments qui soient véritablement différents entre la communauté francophone du Québec et la communauté francophone européenne. Et je pense que cet aspect quantitatif est justement celui qu’il faut mettre en relief, parce que, si l’on prend une technique de type comparatif, on finira par faire oublier que la plus grande partie des éléments sont des éléments en commun et on finira par penser que la quantité ou l’importance des différences est plus grande qu’elle ne l’est en réalité. En fait, on peut essayer théoriquement de se faire une idée de la marge; mais, lorsqu’on écoute les discours des francophones parlant entre eux des autres, on se rend compte qu’ils sont toujours en train de mettre en relief l’importance de la différence et qu’en définitive c’est une sorte de sport national francophone que de dire  : « Vous ne parlez pas comme moi et voici la preuve de ce que j’affirme. » J’aimerais y substituer une autre manière de voir les choses qui est celle d’une description complète de chacun des usages liés à des communautés linguistiques qui intégrera la totalité des faits linguistiques eux-mêmes, y compris les éléments divergents, de manière à ce qu’on ait une très bonne idée à la fois de ce qui est commun et de ce qui est différent. Ce que je crains dans la technique de la comparaison, c’est, d’une part, son effet psychologique qui consiste à mettre en relief la divergence et, d’autre part, cette espèce de danger que l’on court d’une description qui sera partielle, en ce sens qu’pourvu qu’on puisse observer les faits, on peut les décrire, mais je ne sais pas jusqu’à quel point on sera capable d’observer toutes les variations sémantiques de tous les mots du français que nous pensons avoir en commun. C’est l’exemple de torrent  : est-ce que vraiment le mot torrent a le même sens pour un Québécois et pour un Français de Paris? En tout cas, d’après les conversations entendues par hasard en promenade, on a l’impression qu’il y a des divergences de sens, peu importantes, mais qui existent.

D’autre part, il est sûr et certain que l’usage légitime québécois a tendance actuellement à se coller ou à se regrouper ou à s’apparenter à l’usage légitime français. Mais ceci n’empêche pas le fait qu’il y a toute une série de phénomènes qui sont différents; à preuve, c’est que partout où je vais, on me dit  : vous êtes Québécois. Et malgré le fait que vous pensiez que je parle vraiment d’une manière neutre, je puis vous dire par mon expérience quotidienne que partout on me repère comme un Québécois. Il y a donc quelque chose dans ma manière de parler qui fait que les gens disent  : « Ça, c’est un Québécois. » Et au fond, nous avons des stratégies de neutralisation des variations. Lorsque je suis dans une situation formelle de communication, comme aujourd’hui, ou lorsque le hasard m’emmène dans un pays autre que le Québec, j’ai d’instinct la stratégie de neutraliser mes variantes et j’essaie de trouver des compromis autour de mots que, je pense, tout le monde comprend de la même manière que moi. Je dois me gourer de temps en temps, parce qu’il y a des bruits dans la conversation et qu’il y a des choses que les gens ne comprennent pas, parce que le mot que j’ai choisi n’était pas celui que je pensais qu’ils connaissaient. Il faut alors que j’en choisisse un autre. Donc je suis convaincu qu’il y a vraiment un ensemble de faits qui sont proprement québécois et que ce n’est pas avec la technique de la comparaison qu’on va pouvoir faire l’inventaire de la totalité de ces phénomènes-là. Et ce qui m’intéresse, c’est l’inventaire global du français québécois. Je sais bien qu’en procédant par comparaison on va ramasser beaucoup d’éléments qui nous permettront par la suite de faire le dictionnaire global. Et ce n’est donc pas, et loin de là, du temps perdu que de procéder à cette expérience et à ces travaux, bien au contraire. Mais, d’un autre côté, il faudra bien qu’un jour on fasse le vrai dictionnaire du français québécois, incluant la totalité des mots, des sens, des connotations, et qui soit conforme à ce que les Québécois veulent considérer comme étant leur norme à eux. Moi, je suis sûr que, dans un dictionnaire du français québécois, on serait obligé de mettre le mot fun et on ne pourrait pas en faire l’économie, mais on le ferait probablement suivre d’une mention quelconque du type populaire, familier, que sais-je? Tandis que, si je suis dans une perspective presque de rapprochement lexical avec la communauté francophone internationale, je vais éliminer le mot fun. Je vais le dire, lorsque je parlerai avec des gens d’autres pays avec qui je m’entends bien et avec qui je peux me permettre ce type de « laxisme » lexical. Je suis très préoccupé par le fait que la communauté francophone a comme un mauvais respect d’elle-même qui la pousse à se fragmenter par plaisir et c’est contre ce phénomène-là qu’il serait nécessaire de trouver le moyen de réagir en tant que spécialistes. Les anglophones ont développé une stratégie de la variation linguistique qui leur permet à la fois d’être extrêmement solidaires les uns les autres, et à la fois très tolérants à l’égard de leurs propres variations. Ils n’en font pas tout un plat  : ils savent qu’ils sont anglophones, ils se respectent dans leurs différences et c’est très rare qu’on les voit s’agacer les uns les autres au nom de leurs différences d’accent. Nous, c’est l’inverse  : il y a quasiment des messages qui ne passent pas, parce que les gens se bloquent les oreilles psychologiquement et disent  : « Ça, c’est un étranger. » La communauté francophone se fragmente par ce jeu qui en est un au départ et qui, en fin de compte, si on l’analyse attentivement, est une procédure de rejet des étrangers à l’intérieur de la communauté francophone; en fait, je pense que nous sommes plus spontanément xénophobes que la communauté anglophone.

Claude Poirier, Université Laval : J’aurai l’occasion de revenir lors de mon exposé sur plusieurs points, notamment sur ce que vous appelez la technique de la comparaison. Un premier élément de réponse est le fait suivant  : que vous fassiez un dictionnaire complet de la langue, le résultat en un sens sera le même si l’on veut absolument le voir de la même façon. On pourra toujours dire en France  : voilà, vous avez votre dictionnaire maintenant, vous avez votre langue à vous! Et je pense que c’est un aspect dont on a fait état dans bien des travaux. Donc, je ne retiens pas ceci comme un argument en faveur d’un dictionnaire complet. Je voudrais encore signaler deux choses. Tout d’abord, votre approche est strictement théorique; il n’y a aucune considération pratique dans ce que vous avez développé. Vous partez de la théorie et, sur ce point, tout le monde est d’accord pour dire qu’un dictionnaire complet est nécessaire, qu’il faut étudier les structures lexicales, voir les rapports entre les mots, etc. Il n’y a pas de problème de ce côté à mon avis. Le problème est de savoir comment on le fait. Nous, et bien d’autres, avons une approche pragmatique  : nous nous disons qu’on ne peut pas tout faire en même temps, qu’il faut bien commencer quelque part, mais en même temps s’assurer que la méthode que nous pratiquons n’empêche pas l’autre et y conduit même le plus rapidement possible.

Jean-Claude Corbeil : On aurait pu commencer par faire un dictionnaire global du français québécois, sauf qu’au moment où un certain nombre de travaux se sont mis en cours on n’était pas arrivé probablement, psychologiquement, à une notion de sécurité linguistique suffisante pour être capable d’entreprendre le dictionnaire du français québécois global. Et c’est pour cela! On a commencé par le dictionnaire contrastif parce qu’à l’époque où les travaux se sont mis en marche, c’était le type de travail et la manière de faire les choses qui prévalaient à ce moment-là. Or, nous en sommes maintenant arrivés à un moment où l’on voit très bien les limites de ce type de technique et, d’un autre côté, nous savons qu’il nous est possible aujourd’hui, psychologiquement, matériellement et intellectuellement, d’entreprendre un dictionnaire du français québécois absolument global. La méthode lexicographique est parfaitement bien connue; nous pourrions facilement avoir toutes les ressources intellectuelles pour le faire, sauf que nous n’avons pas commencé par ça, mais par autre chose.

L’aménagement linguistique face à la science linguistique

Résumé

Cet article se propose d’abord de définir par des exemples concrets les principaux problèmes socio-politico-linguistiques qui ont donné naissance à cette application très spécialisée de la linguistique appelée aménagement linguistique. Volontairement, les exemples sont disparates, depuis François Ier jusqu’à Radio-Canada, en n’oubliant pas les lois du Québec et de la Belgique. On en dégage les grandes composantes de la notion d’aménagement linguistique.

Ce qui permet par la suite d’examiner les rapports entre science linguistique et aménagement linguistique, surtout avec l’idée de former des gens capables d’œuvrer dans ce champ avec compétence et réalisme.

Au Canada et au Québec, la mode est à l’aménagement linguistique dans les milieux universitaires. Curieusement, cet intérêt subit vient bien après la préparation, la promulgation et l’application des politiques linguistiques aux deux niveaux de gouvernement, comme s’il avait fallu que les questions se précisent et l’expérience s’accumule sur le terrain avant que les universitaires découvrent ce nouveau champ d’application non seulement de la linguistique, mais aussi d’autres disciplines comme la démographie ou la science juridique. On dit souvent qu’il faut savoir quoi regarder pour voir peut-être que l’aménagement linguistique, en effet, n’est qu’une manière de regrouper des éléments disparates dans une nouvelle problématique de la concurrence linguistique, ce qui pourrait renouveler les centres d’intérêt de la sociolinguistique actuelle. Chose certaine, le thème de ce congrès est d’actualité.

Notre intention est d’essayer d’identifier les principales questions qui constituent le champ de l’aménagement linguistique, surtout dans les deux domaines des sous-thèmes du colloque : la communication et l’enseignement. Nous procéderons empiriquement, à partir des problèmes à résoudre. En dernière partie de notre exposé, nous jetterons un coup d’œil sur ce qui pourrait être un enseignement de l’aménagement linguistique à l’université.

Pourquoi l’aménagement linguistique?

Besoin d’une langue officielle

Les problèmes et les phénomènes que l’on désigne aujourd’hui sous l’appellation globalisante d’aménagement linguistique sont aussi vieux que les langues elles-mêmes et remontent certainement aussi loin que la tour de Babel, vieux mythe qui présente la variété des langues comme la punition par Dieu de l’orgueil des hommes.

On peut donc se faire une première idée de ce qu’est l’aménagement linguistique en rappelant des choses connues, choisies au hasard de notre information, mais en fonction de notre sujet.

Au XVe siècle, la situation sociolinguistique de la France ressemblait étrangement à celle des pays d’Afrique aujourd’hui. Le latin était la langue de prestige, face à plusieurs langues dites vulgaires comme le français, l’occitan, le basque, le breton, chacune divisée en multiples dialectes. Le français de cette époque n’était pas standardisé, n’était pas même décrit par des grammaires ou des dictionnaires et subissait la domination du latin, sans qu’on puisse s’imaginer qu’il en soit autrement un jour. Mais voilà que, pour la commodité de l’administration publique, un roi, François Ier, décide de faire usage de la langue vulgaire et décrète en 1539 une ordonnance dite de Villers-Cotterêts, qui fait du français la langue officielle du royaume. Du coup, tout se met en marche : la langue se standardise sur la base de l’usage du roi, les premières grammaires du français paraissent, d’abord pour colliger et décrire le bon usage en vue de son maniement par les Français eux-mêmes, l’Académie est fondée, les premiers dictionnaires sont mis en chantier et publiés. Ce travail de standardisation et de description linguistique durera presque deux siècles et se maintiendra actif et vigilant jusqu’à nos jours. Pendant ce temps, les autres dialectes du français sont confinés à l’oralité et les autres langues, notamment la langue occitane, sont éliminées. Trois problèmes d’aménagement linguistique sont ainsi réglés : le bilinguisme latin-français disparaît en faveur du français, le multilinguisme initial se réduit avec le nouveau statut du français comme seule langue officielle, enfin la standardisation du français s’effectue avec prédominance d’un seul usage comme norme. La Révolution complète ce processus en établissant une relation étroite entre unité politique et unité linguistique, entre défense de la République et défense de la langue. Conséquence : la guerre aux dialectes s’intensifie, la généralisation de l’usage du français devient un objectif politique, dont l’instrument stratégique sera l’enseignement public. Ceci correspond à un autre problème d’aménagement linguistique, celui de la stratégie propre à généraliser l’usage d’une même langue, ou d’un nombre restreint de langues, au sein de la population d’un État.

Besoin d’une langue efficace

Autre exemple d’aménagement linguistique : le passage d’une économie agricole à une économie industrielle modifie complètement les modes de fonctionnement de la communication et les besoins auxquels elle doit s’ajuster. L’uniformisation des produits et des modes de fabrication d’une part et, d’autre part, la mise en place de la société de consommation ont exigé une plus grande univocité des messages pour en assurer le maximum d’efficacité. On a ainsi assisté à une intensification de la standardisation linguistique des locuteurs d’une même langue par augmentation de la scolarisation et par généralisation d’une même norme linguistique, celle évidemment des groupes qui détenaient le pouvoir politique et économique. Ceci a touché d’une manière toute particulière les langues de spécialité, dans la stylistique qui leur est propre mais surtout dans leurs vocabulaires, dont la transmission et l’acquisition sont l’une des composantes de la formation professionnelle, à l’école ou sur les lieux de travail. De nombreuses et complexes opérations d’harmonisation se sont mises en place dans toutes les sphères des connaissances et des activités industrielles, dont les plus exemplaires et les mieux réussies sont, entre autres, l’uniformisation des terminologies de la chimie, de la botanique et de la médecine ou encore la mise en place du système qui a rendu désuets tous les termes des anciennes mesures, dans toutes les langues. Lin mot nouveau apparaît, promis à une grande carrière : normalisation, normalisation des choses et normalisation des termes, assurée par des instituts spécialisés, l’AFNOR, l’ACNOR, l’ASA, etc.

Depuis peu, ce phénomène d’uniformisation linguistique semble avoir augmenté de registre : il influence maintenant la concurrence des langues et favorise la prédominance de quelques grandes langues, celles dans lesquelles se diffusent les sciences et les techniques. Ce mouvement favorise surtout l’anglais, du moins actuellement. Du point de vue de l’aménagement linguistique, nous en retenons qu’avec l’industrialisation l’écart entre langue commune et langue de spécialité grandit, au point qu’on puisse affirmer aujourd’hui que l’une et l’autre favorisent des objectifs contradictoires : la langue commune met l’accent sur l’expressivité, donc la synonymie, la variation et l’esthétique, dont la manifestation la plus achevée est la littérature; les langues de spécialité favorisent l’efficacité de la communication, donc la normalisation, l’univocité des termes, la standardisation des messages, dont les exemples les plus révélateurs sont le formulaire administratif, les lettres types et, aujourd’hui, les logiciels de toutes sortes que nous manipulons tous avec des microordinateurs de plus en plus compatibles.

Besoin d’une politique de la langue

Les lois sur les langues constituent un autre exemple, le plus près de nous : au Canada, la Loi sur les langues officielles; au Québec, la Charte de la langue française, dont le texte actuel est la dernière version d’un long processus législatif enclenché par la loi 63, en novembre 1969. À l’évidence, ces lois relèvent d’une pratique de l’aménagement linguistique. Leur préparation exige qu’on ait répondu à une foule de questions : Quels sont les objectifs à atteindre? Dans quels domaines est-il opportun de légiférer? Quelles sont les dispositions à édicter, propres à atteindre les objectifs tout en étant applicables juridiquement? Quel mode de contrôle faut-il prévoir pour assurer l’application de la loi? Quelle stratégie d’application est la plus opportune, la plus efficace, la plus réaliste? Etc. Une fois la loi mise en place, d’autres questions surgissent, notamment celle de l’évaluation des retombées de la loi et celle de l’observation de l’évolution de la situation linguistique du pays. Et encore n’est-ce là qu’un survol de la problématique des lois linguistiques. Chose certaine, c’est un champ d’observation sociolinguistique éminemment riche et passionnant.

Restons dans le domaine des lois linguistiques. Il arrive que ces lois ont comme conséquence d’accentuer la nécessité de la standardisation linguistique. Par exemple, la politique linguistique en Belgique a créé une Région flamande, dont la langue officielle unique est le néerlandais. Mais comme le flamand de Belgique était fortement dialectisé, il a fallu de toute nécessité entreprendre des travaux linguistiques de standardisation, de description et d’enrichissement lexical et terminologique sur la base d’une norme linguistique proche du néerlandais des Pays-Bas, avec prise en compte des variantes phonétiques et lexicales propres aux locuteurs flamands belges. Donc une application concrète d’une théorie de la variation linguistique par rapport aux Pays-Bas et de la standardisation linguistique par rapport aux dialectes flamands de Belgique. On peut observer la même problématique en Pays basque et en Catalogne, où la question de la norme et le problème de l’enrichissement lexical se posent aussi, mais dans des termes très différents dans chaque cas, avec des solutions originales. La langue arabe a des problèmes identiques : l’arabisation se heurte aux mêmes difficultés, prise en étau entre la variation arabe classique-arabe dialectal et les déficits terminologiques de la langue arabe par rapport au français et à l’anglais. Enfin, la situation est la même en Afrique noire, mais en pire, à cause du très grand nombre des langues dans chaque pays. Dans tous ces cas, deux questions précises se posent et exigent des réponses immédiates : Comment s’y prend-on pour standardiser une langue? Comment s’y prend-on pour enrichir son stock lexical?

Besoin d’une norme linguistique

Encore deux petits exemples. La section française de Radio-Canada a fêté en avril 1985 le vingt-cinquième anniversaire de son Comité de linguistique. Depuis 25 ans donc, des personnes s’occupent de la qualité du français en usage sur les ondes de la radiotélévision d’État. Moyen d’intervention : la publication d’un bulletin, C’est-à-dire, la diffusion de fiches linguistiques et terminologiques et, enfin, la formation linguistique continue du personnel des ondes, autrefois assurée par des animateurs-conseils. Comme tous les observateurs s’entendent pour dire que Radio-Canada a joué et joue toujours un rôle de première importance dans la diffusion et l’illustration de la norme linguistique, on peut considérer que le travail du Comité est un élément important de l’aménagement linguistique du Québec. D’un autre côté, l’Association québécoise des professeurs de français s’est prononcée sur la norme du français qu’on doit enseigner au Québec en optant pour « le français standard d’ici ». Le ministère de l’Éducation a, par la suite, entériné ce choix important en aménagement linguistique puisqu’il oriente toute la formation des enfants et des jeunes. Le problème est que cette norme implicite et connue empiriquement n’est pas décrite, surtout dans son vocabulaire. Quelques dictionnaires ont paru récemment qui comblent en partie cette lacune. Les travaux en cours ou projetés nous font penser que la situation s’améliorera très bientôt. Ces deux exemples illustrent un autre aspect de l’aménagement linguistique, soit la coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement et éloignées les unes des autres. La langue française n’a pas, on l’a vu, abordé cette question de la même manière que l’anglais, l’allemand ou l’espagnol. Les francophones doivent élaborer aujourd’hui une stratégie qui permette de concilier intercommunication et variation linguistique, avec changement d’attitude par rapport à ce qu’on appelle les « accents », les « patois », au mieux les « français régionaux ».

Besoin d’une langue standardisée

Changeons de point de vue pour poursuivre notre enquête sur l’aménagement linguistique. Prenons les deux sous-thèmes du colloque, communication et enseignement, et essayons d’identifier leurs liens avec l’aménagement linguistique ou, plus précisément, essayons de voir ce dont chaque domaine a besoin qui relève de l’aménagement linguistique.

Nous engloberons sous l’étiquette « communication » la presse écrite, la radio, la télévision, la publicité, l’étiquetage, la rédaction des imprimés administratifs et commerciaux, en somme tous les messages dont l’émetteur ou le rédacteur agit comme professionnel, dans l’exercice d’une fonction. Dans ce cas, le maniement de la langue relève de la responsabilité professionnelle et sa qualité constitue un facteur important de la compétence de l’émetteur ou de la réputation de la société ou de l’administration pour laquelle il travaille.

Pour exercer leur fonction, les professionnels de la communication doivent disposer de ressources linguistiques adéquates, c’est-à-dire :

Nous qui disposons de tout, nous pouvons trouver curieuse cette énumération et ne pas en voir la pertinence. Mais dans beaucoup de cas, la généralisation de l’usage médiatique de nombreuses langues est bloquée parce que leurs locuteurs professionnels n’ont pas accès à ce qui est nécessaire à un tel usage de la langue. Ils attendent donc des linguistes qu’ils leur fournissent ce dont ils ont besoin. Et les linguistes sont souvent décontenancés par la demande parce qu’ils ne savent pas, par exemple, comment on standardise une langue, comment on rédige une grammaire de référence à usage populaire ou comment on procède pour créer les néologismes nécessaires, ou encore les linguistes s’y intéressent peu ou pas du tout puisqu’ils sont pris par leurs propres affaires et préoccupés de l’avancement de leur carrière, où ces tâches triviales ne sont pas toujours reconnues. Retenons de ce qui précède qu’il y a des travaux linguistiques à mener qui relèvent de l’aménagement linguistique; notons du même coup qu’il faut qu’il y ait des gens capables de les prendre en main et de leur trouver des solutions adéquates, qui auront donc reçu une certaine formation à cet effet.

Besoin d’une langue d’enseignement

L’enseignement de la ou des langues officielles, soit comme langue maternelle, soit comme langue seconde, est une pièce maîtresse de l’aménagement linguistique.

L’enseignement de la langue maternelle vise essentiellement trois objectifs linguistiques : 1) enseigner la norme de la langue, orale et écrite; 2) entraîner l’enfant et l’adolescent à une stratégie de la variation linguistique, donc à la maîtrise des registres de la langue et à la connaissance des variantes des autres communautés de la même langue; et 3) étendre la compétence linguistique de l’enfant et de l’adolescent, en langue écrite et en langue orale, dans tous les genres de communication, ce qui implique que les professeurs de toutes les matières soient aussi des professeurs de langue maternelle.

Les objectifs de l’enseignement de la langue seconde sont linguistiques, culturels et politiques. Sur le plan linguistique, l’objectif principal est d’amorcer le développement linguistique de la personne en langue seconde, par la maîtrise des composantes essentielles de la langue cible, en vue de lui faire acquérir le plus rapidement et le plus adéquatement possible une réelle compétence de communication, en relation avec ses propres besoins langagiers. L’accroissement de cette compétence initiale vient par la suite et dépend de chaque locuteur. Sur le plan culturel, l’enseignement de la langue seconde a pour objectif une certaine initiation des apprenants à la culture du groupe dont c’est la langue maternelle. On n’a jamais trop su comment s’y prendre pour réaliser cet objectif. Le plus souvent, chaque professeur se débrouille selon ses convictions, ses intérêts, sa documentation, à partir de ce que lui offre le matériel pédagogique ou en prenant des initiatives de toutes sortes. Sur le plan politique, l’enseignement de la langue seconde est censé développer chez les nouveaux locuteurs un minimum de solidarité avec l’autre groupe, dont la nécessité et l’intensité dépendent de la relation des groupes en présence et peuvent osciller entre un minimum, qui est la sympathie, et un maximum, qui est l’intégration de leurs aspirations. On parle peu des objectifs culturels et politiques de l’enseignement des langues secondes. En général, les méthodes, souvent l’enseignement lui-même, s’en tiennent aux seuls objectifs linguistiques. Cette attitude est éminemment discutable.

Concrètement, l’enseignement de la langue maternelle et de la langue seconde exige une infrastructure pédagogique considérable. Comme pour les communications, les problèmes touchant les présupposés linguistiques et sociolinguistiques doivent être réglés, ou, s’ils ne le sont pas, il faut le faire. Sur le plan pédagogique, il faut disposer du matériel requis, conçu selon une théorie pédagogique, dont découle une méthodologie. Enfin, il faut former le personnel, formation initiale dans des structures appropriées et formation continue des enseignants en exercice. Autant cette formation doit être spécifique en ce qui a trait à la psychopédagogie, autant elle doit l’être également sur le plan linguistique.

La mise en place d’une stratégie d’aménagement linguistique, explicite ou implicite, comporte toujours l’élément enseignement, donc des dispositions relatives à la formation linguistique des générations montantes. La théorie de l’aménagement linguistique doit décrire le rôle de l’école dans ce processus en vue de comprendre à la fois son rôle dans la transmission et la généralisation de l’usage légitime de la langue et la manière dont elle peut aider à l’établissement de rapports harmonieux entre les communautés de langues différentes par le biais de l’enseignement des langues secondes.

Qu’est-ce que l’aménagement linguistique?

Essayons de faire le point sur la notion même d’aménagement linguistique en nous reportant aux différents contextes où l’expression est utilisée de nos jours. Pour notre part, nous distinguons quatre grandes zones :

Aménagement linguistique et science linguistique

À partir de ce qui précède, les relations entre aménagement linguistique et linguistique théorique ou appliquée deviennent plus apparentes. On peut regarder les choses de deux points de vue différents, du point de vue de l’application de la linguistique à l’aménagement linguistique ou de celui de l’enseignement de l’aménagement linguistique en soi.

Beaucoup d’éléments de la linguistique ont des implications en aménagement linguistique. Autrement dit, il est difficile de réussir en aménagement linguistique sans disposer d’une infrastructure linguistique constituée, d’une part, de connaissances et de domaines et, d’autre part, de personnes compétentes dans certains domaines névralgiques. Il s’agit moins ici de nouveautés que d’une perspective nouvelle, permettant de restructurer des ensembles de connaissances en fonction de préoccupations précises.

Sans prétendre être ni exhaustif ni ordonné, je vous propose une énumération des éléments de la science linguistique qui ont un rapport immédiat avec l’aménagement linguistique.

Par rapport à l’aménagement du statut de la langue

Par rapport à l’aménagement de la langue

L’enseignement de l’aménagement linguistique comme tel devrait comprendre, en se fondant sur les éléments qui précèdent : 1) la description de procédures d’aménagement linguistique dans différents pays et dans des situations sociolinguistiques variées; 2) l’analyse des problèmes essentiels que pose l’aménagement linguistique à partir de l’analyse critique de cas observés; et 3) l’élaboration d’une théorie et d’une méthodologie générale de l’aménagement linguistique à un niveau d’abstraction qui lui permette de s’appliquer à des situations très différentes.

Voilà donc un tour d’horizon incomplet certes, mais suffisant pour se faire une idée des préoccupations d’une personne qui s’intéresse à l’aménagement linguistique ou qui se trouve devant la tâche concrète de trouver des solutions au multilinguisme d’un pays. Ce n’est pas un domaine facile parce que très complexe : c’est même un domaine dangereux à cause de ses implications politiques et ethniques. Mais les problèmes sont là : à nous, spécialistes, d’essayer de leur trouver des solutions réalistes et applicables.

Abstract (anglais)

Using specific examples, we will define the principal social, political and linguistic problems that gave rise to the very specialized application of linguistics known as language planning. The examples provided are intentionally quite varied –from François 1st to Radio-Canada, not forgetting Quebec’s and Belgium’s language laws– to demonstrate the basic elements of language planning. On this basis, the relationships between linguistics and language planning will be examined, with a view to the training of people able to work in this field with competence and a sense of realism.

Bilan de la stratégie et des travaux en matière d’aménagement de la langue

Le sujet qu’on me demande de traiter est, à l’évidence, beaucoup trop vaste pour que vous vous attendiez à ce que je le traite exhaustivement et en profondeur. Mon intention est plutôt de vous proposer quelques repères qui nous permettront, d’une part, de comparer nos opinions sur ce qui s’est fait et sur la manière dont les choses se sont faites et, d’autre part, d’amorcer la discussion sur ce qu’il reste à faire et sur la manière dont il faudrait le faire aujourd’hui et demain, ce qui est l’objectif principal de notre rencontre.

Je traiterai de terminologie, puis de langue commune. Dans l’un et l’autre cas, j’essaierai de saisir les éléments de la stratégie sociale mise de l’avant et de résumer l’état des travaux. Ce projet est aventureux, il serait même nettement présomptueux si je ne savais pouvoir compter sur vos souvenirs et sur vos connaissances pour corriger mes erreurs et compléter l’exposé du sujet.

L’aménagement des vocabulaires des spécialités

On peut vraiment parler ici d’une stratégie d’action, qui s’est définie assez rapidement et assez clairement à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. L’objectif était double :

Pour atteindre ces objectifs, surtout le second, une stratégie s’est peu à peu dégagée. Je la décrirais de la façon suivante.

Un autre élément de la stratégie fut la création des banques de terminologie, à l’Université de Montréal et à l’Office de la langue française. Ces banques se sont révélées de puissants instruments de gestion et de diffusion de la terminologie, en même temps que l’informatique venait confirmer la nécessité et l’utilité de la méthode de travail et renforcer la concertation entre les équipes.

Enfin, pour faciliter les travaux de terminologie nécessaires à la francisation des entreprises, un programme spécial de coopération entre la France et le Québec a été lancé très officiellement, en décembre 1974, par les premiers ministres de l’époque, Robert Bourassa pour le Québec et Jacques Chirac pour la France. Grâce à ce programme, des missions furent organisées qui permirent aux industriels québécois et français de se rencontrer et d’échanger documents techniques et vocabulaires en vue de la généralisation de l’usage du français comme langue de travail au Québec. Mais ce fut aussi, pour nos chefs d’entreprise, l’occasion de découvrir la France comme pays industrialisé, aussi moderne et compétitive que leurs partenaires américains habituels.

Entre 1970 et 1990, l’activité terminologique fut donc très intense au Québec. Le Conseil a demandé à Marie-Éva de Villers d’en faire l’inventaire. Mme De Villers a ainsi répertorié plus de 700 titres de travaux publiés, ce qui donne une bonne idée de la production de cette période, d’autant que nous savons que beaucoup de travaux n’ont pas fait l’objet d’une publication, pour des raisons très diverses. Autre indice, les banques de terminologie du Québec et du Secrétariat d’État comprennent des dizaines de milliers de mots, à des stades variés de normalisation, ce qui en rend la consultation parfois difficile et déconcertante pour les non-spécialistes. Le stock terminologique disponible est donc considérable et on peut dire que les besoins terminologiques fondamentaux sont comblés. Il reste cependant encore des lacunes, qui tiennent essentiellement à l’évolution des activités économiques du Québec, soit l’ouverture de secteurs nouveaux, comme l’industrie du logiciel ou de la biotechnologie, soit l’apparition de produits nouveaux, comme dans le secteur de l’électronique ou des robots industriels, soit l’introduction de nouveautés en gestion, comme l’ergonomie ou la désignation féminine des titres de fonctions.

Par contre, je serais porté à croire que la stratégie des activités terminologiques ne s’est pas renouvelée et que la dispersion est totale dans les travaux d’aujourd’hui. Chacun est retourné à ses affaires. L’esprit d’échange et de collaboration a diminué, même s’il persiste entre initiés et amis, notamment entre les grandes entreprises. L’hypothèse que la francisation des grandes entreprises favoriserait celle des petites et moyennes ne semble pas se confirmer : les petites et moyennes entreprises semblent avoir beaucoup de mal à obtenir et à réunir la terminologie de leurs opérations. Pourtant, c’est le secteur qui se développe le plus actuellement et qui crée le plus d’emplois. Le premier élément de la stratégie décrite plus haut devrait être revu en profondeur, en fonction de la petite et moyenne entreprise, ce qui permettrait de la renouveler en tenant compte des besoins actuels en terminologie. L’accès à la terminologie et l’implantation des termes dans l’usage me sembleraient les volets les plus importants à examiner aujourd’hui.

L’aménagement du vocabulaire de la langue québécoise

Je ne pense pas que l’on puisse parler d’une stratégie québécoise en ce qui concerne le vocabulaire de la langue commune. Il s’agit plutôt d’actions dispersées, dans des directions diverses, sur l’initiative de personnes ou d’organismes dont les motivations et les intérêts à l’égard du vocabulaire québécois étaient très variés.

À une certaine époque, on a pensé pouvoir améliorer la qualité de la langue québécoise en faisant appel à la responsabilité du locuteur individuel, en recourant à la bonne conscience linguistique personnelle. Je pense ici aux campagnes du bon parler français des années soixante, aux semaines de la langue française dans les écoles, aux affiches publicitaires du type « Bien parler, c’est se respecter ». Cet essai de stratégie n’a pas connu un grand succès. D’une part, le ridicule a entraîné l’échec de ces actions, d’autre part, l’individu isolé est impuissant face à l’état de la langue de sa communauté linguistique. Son comportement linguistique est encadré et, jusqu’à un certain point, déterminé par les règles sociales du marché linguistique. Faire appel à sa responsabilité n’a d’autre effet que d’engendrer un sentiment de frustration, de démission même quand le locuteur se rend compte de l’inutilité de ses efforts personnels.

Les linguistes du Québec, surtout à Montréal, ont compris et démontré que le problème de la langue au Québec n’était pas seulement un problème linguistique, mais surtout un problème économique et sociologique, celui du statut du français. On ne peut pas, soutenaient-ils à l’époque, respecter une langue de seconde zone, comme l’était alors le français au Québec, on ne peut pas être intéressé à bien parler une langue qu’on ne parle qu’entre soi et qu’il faut abandonner pour passer aux choses sérieuses, recevoir les ordres de son patron, faire de l’argent ou poursuivre une carrière intéressante. Les travaux de la Commission Gendron leur ont donné raison et l’idée d’une intervention de l’État en faveur du statut du français à l’encontre de la sacro-sainte liberté d’entreprise a fait son chemin peu à peu, jusqu’à la loi 22 et la Charte de la langue française. Cet élément de stratégie m’apparaît toujours fondamental : la qualité de la langue est fonction des exigences des diverses situations de communication, qui elles-mêmes découlent du statut de la langue dans l’ensemble des activités sociales, notamment les activités économiques. Le locuteur individuel ne fait que s’adapter aux contraintes linguistiques de la situation où il se trouve. Alors, et alors seulement, il s’intéresse à la qualité de la langue, parce qu’elle est devenue fonctionnelle, rentable, motivée par ses propres aspirations professionnelles.

Un autre élément de stratégie qui tient toujours, du moins sur lequel les observateurs sont toujours d’accord, est l’influence des médias et de la publicité sur le comportement linguistique des Québécois, tout particulièrement sur le vocabulaire et la prononciation. Les gens du métier en ont été convaincus très tôt et ont apporté un grand soin à l’usage de la langue. Une certaine concertation s’observe, autour de chefs de file officieux. Ainsi, les commentateurs sportifs de Radio-Canada prennent l’initiative de la francisation des sports comme le hockey, le base-bail, les quilles, le football, la course automobile, la gymnastique, la natation. Ou bien la fréquence des reportages, ou bien l’importance des événements, par exemple les Olympiques, ont fait que la connaissance du vocabulaire français de beaucoup de disciplines s’est améliorée, même s’il n’est pas certain que tous les mots soient entrés dans l’usage quotidien de tous les sportifs. Autre exemple, les spécialistes de la publicité ont joué et continuent de jouer un rôle important dans la qualité du français utilisé dans la publicité, qui se conçoit de plus en plus en français et en exploitant des astuces linguistiques tirées des ressources du français, comme le slogan « Chouette, de la bouette » pour la publicité d’une quatre roues motrices. Enfin, est-il nécessaire de souligner la création du Service de linguistique de Radio-Canada, dont l’influence a été et est encore très considérable dans les professions médiatiques et chez un grand nombre de professionnels de la langue.

L’enseignement de la langue maternelle est l’un des plus importants vecteurs de diffusion d’une langue de qualité, de l’avis de tous les observateurs, et joue en conséquence un rôle important dans l’aménagement de la langue. Sur ce point, aucune discussion. Mais les résultats de l’école ne font pas l’unanimité. Une grande partie de l’opinion publique estime que l’enseignement du français à l’école est un échec, surtout en langue écrite, notamment pour l’orthographe et l’organisation des idées dans un texte. Le fait que beaucoup de candidats échouent aux examens de français pour entrer à l’université, largement diffusé dans la presse, conforte les gens dans cette opinion. Pour d’autres, l’école arrive au même résultat qu’autrefois, c’est-à-dire que ce sera toujours une minorité d’élèves qui parviendront à une bonne maîtrise de la langue et que la généralisation de l’école n’a fait qu’augmenter le chiffre brut des deux catégories, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, sans que les proportions ne varient de façon significative. D’un autre point de vue, on peut se demander si la répartition de la tâche des professeurs de français permet l’enseignement de la langue écrite à des effectifs aussi nombreux que ceux que reçoivent ces professeurs, puisque cet enseignement suppose la répétition des exercices et une correction détaillée de chaque copie, donc une charge de travail plus considérable que celle de leurs collègues. On peut aussi se demander si tous les professeurs des autres disciplines ont recours à la langue écrite, quelle importance ils attachent à la correction de la langue et jusqu’à quel point leur action confirme l’enseignement des professeurs de français. Il me semble donc que, si cet élément de la stratégie de la qualité de la langue fait consensus, sa mise en place efficace dans le système scolaire est loin de satisfaire tout le monde.

Les éléments de stratégie dont nous venons de parler sont des éléments d’implantation et de diffusion d’une langue de qualité, ce qui suppose une description de cette langue et la disponibilité d’ouvrages de référence à la portée des divers utilisateurs de la langue. Deux questions sont ici interreliées, celle de la production des ouvrages de référence et celle de la norme linguistique qui servira à situer les usages les uns par rapport aux autres.

Nous n’avons pas l’intention de faire l’inventaire de tous les ouvrages qui ont traité du lexique du français au Québec. On trouvera dans un article de Jean-Yves Dugas, « Bilan des réalisations et des tendances en lexicographie québécoise » (Revue québécoise de linguistique, vol. 17, n° 2) une bonne présentation historique de la production lexicographique au Québec. Aux fins de notre discussion, il suffira d’avoir en tête les principaux types d’ouvrages produits jusqu’à maintenant. Pour ma part, j’en distingue trois :

Comment conclure ce rapide survol de la stratégie d’aménagement de la langue au Québec ? La stratégie en terminologie a été beaucoup plus explicite et beaucoup plus cohérente qu’en lexicographie, probablement parce que les zones d’intervention étaient très bien délimitées, liées à des objectifs sur lesquels la plupart des intervenants étaient d’accord et parce que cette démarche était soutenue par un cadre juridique précis et animée par un organisme bien structuré, l’Office de la langue française de l’époque. En comparaison, la stratégie en langue commune apparaît diffuse : ses modalités d’intervention ne sont pas analysées attentivement en vue d’objectifs clairs et opérationnels, la description de la langue et du lexique s’oriente dans des directions très diverses, entre le dirigisme le plus militant, le non-interventionnisme descriptif un peu naïf et des tentatives d’instrumentalisation de la norme implicite du français québécois. Aucun organisme n’en est véritablement responsable, mais beaucoup s’en mêlent plus ou moins, le ministère de l’Éducation, l’AQPF, les éditeurs, l’Office de la langue française, le Conseil de la langue française, Radio-Canada, les entreprises, etc. L’idée qu’il existe une norme du français au Québec et que c’est cette norme qui doit orienter notre usage du français, et non une norme externe venue de France, a beaucoup progressé. Le consensus sur ce point est très large.

Le français au Québec est certainement la variété de français la mieux décrite de toutes celles qui existent. Les matériaux publiés et qui traitent du lexique, de toute tendance comme nous l’avons vu, sont donc très abondants. Mais nous n’avons aucune description globale de ce lexique sur la base de l’observation et de l’étude d’un corpus de textes québécois, en langue écrite et en langue parlée. Nous sommes donc, à ce moment-ci, dans une sorte de situation d’approximation par rapport à la connaissance de la norme lexicale du français québécois. La nécessité d’une explicitation de cette norme devient de plus en plus impérieuse, à cause de son rôle central dans l’affirmation, la diffusion et l’usage d’un français de qualité conforme à l’évaluation par les Québécois eux-mêmes des faits linguistiques qui leur sont propres.

Enfin, il ne fait aucun doute que le Québec dispose de la compétence requise pour mener à bien un projet de dictionnaire du français au Québec. Je dirais même que la situation est inverse : il y a tant de candidats prêts à entreprendre un dictionnaire et tant de projets dans la tête de chacun que notre principal problème aujourd’hui est celui de la coordination de toute cette bonne volonté.